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Le facteur au long cours 185 jours autour du monde sur un bateau de plaisancier en solitaire et sans escale PROLOGUE Lundi 30 avril, 8H45. Le facteur sort son vélo de distribution du courrier comme son habitude. Tout juste fait-il une petite embardée aux abords d’un fourgon parce que le vélo est nouveau et qu’il ne le connaît pas encore. A peine a-t-il déposé le courrier dans la boîte à lettres de la première maison

qui

compose

sa

tournée

que

les

propriétaires s’empressent de sortir le saluer. Les suivants le serrent même dans leurs bras. Sur la rue, les

habitants

l’interpellent,

l’arrêtent,

le

congratulent. Des automobilistes freinent en le voyant, stationnent au hasard, le rejoignent, lui pressent l’épaule ou la main avec chaleur. Au café


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“Le Perroquet”, le facteur lance un salut à l’assemblée, serre les mains à la hâte. « Tiens, salut, Alain, dit André, devant son ballon de rouge matinal. Te revoilà, Bon Diou. T’as l’air en pleine forme ». Le préposé Alain terminera ce 30 avril sa tournée à 16H contre 14H d’habitude et il n’aura pu faire que le quart du parcours ordinaire.

Il est vrai que le postier Alain Maignan n’est pas, lui, ordinaire. Ce 30 avril, il reprend le travail après six mois d’un tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance sur un bateau de 10,20 m. Marin depuis vingt ans à ses heures de loisirs, il a conçu ce projet fou de quitter logis, compagne, enfants, proches et amis pendant six mois en cumulant

congés,

vacances

et

jours

de

récupération. Faire le tour du monde sur un voilier de cette taille, un Sun Rise que nombre de plaisanciers utilisent pour leurs aimables sorties ou des régates, est inédit et donc, en sa qualité de première, un record. Un des magazines les plus en vue de la voile avait accueilli le défi d’Alain


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Maignan avec un telle réserve qu’il avait refusé de l’évoquer dans ses pages, pensant que l’exemple pourrait inciter les amateurs à s’engager dans une aventure suicidaire. Alain Maignan a réussi son pari. Le record a été officiellement homologué. Le magazine de voile a consacré dix pages à l’exploit et l’éditorialiste n’a pas hésité à écrire : « Il y aura désormais un avant et un après Alain Maignan ».

Ce lundi 30 avril 2007, Alain Maignan s’est levé à 5H. A 5H30, il s’est assis à la table de repas familiale, a pris son petit déjeuner comme autrefois : deux tartines tranchées dans le pain de deux livres local, confiture de fraises, café noir. Une équipe de télévision de France 3 s’est elle aussi levée de potron-minet pour suivre cette journée inaugurale. Alain est soucieux, se frotte le visage : « Je stresse comme si je recommençais une nouvelle carrière ». Il prévient sa compagne, Nicole, de ne pas l’attendre pour déjeuner. A l’arrivée au bureau de Poste, le cœur se serre. Il n’a pas vu ses neuf collègues depuis six mois. L’hommage est à la


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hauteur de l’exploit. Tous l’accueillent à l’extérieur du bâtiment, lui font une haie d’honneur. A l’intérieur, ils ont constellé les murs de photos et de coupures de presse de son exploit. « C’est un gars comme on n’en connaît qu’un dans sa vie », commente,

la

gorge

serrée,

Henri.

« Je

me

demande comment un si petit bonhomme a pu faire

un

aussi

grand

voyage »,

philosophique

Céline.

C’est vrai, Alain Maignan mesure 1,64 m. « On me disait toujours ça quand j’était petit et même jeune homme ». A la maison, ses yeux tombent sur la photo du jour de son départ, à La Trinité-sur-mer. En forme d’adieu, sur le quai, sa maman, Marie, Nicole, ses deux sœurs, Nicole et Jocelyne, son frère aîné, Jean-Claude, l’entourent : « Si on regarde bien, sourit-il, c’est moi le plus grand ». En effet, il est devenu le plus grand et personne ne lui conteste aujourd’hui ce titre. Est-ce parce que ses défis à la mer et singulièrement celui-là lui ont fait prendre des centimètres à force de devoir se tenir debout


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quand le poids des ans tasse les carcasses des terriens ?

Alain

Maignan

allie

l’estime

du

facteur

à

l’admiration populaire pour ses exploits à la barre de son bateau, Schouten. S’il a, au fil des ans et des sorties en mer, remporté des régates, conquis des trophées devant des concurrents plus célèbres et mieux armés, c’est en 2002 que la célébrité est devenue phénomène. Cette année-là, il nourrit le projet de faire la Route du Rhum. Les organisateurs modifient le règlement pendant ses préparatifs : les voiliers doivent désormais faire au moins 12 mètres. Il ne dispose pas de l’argent nécessaire changer de bateau. Renoncer ? L’homme ne connaît pas ce mot. Il consulte son principal sponsor, FMPB, fabricant de fenêtres et portes e PVC : « Si je fais la Route du Rhum en pirate, avant les concurrents, est-ce que vous me soutenez ? » Réponse positive. Banco. Alain Maignan prend le large huit jours avant la flotte des concurrents. Il réalise le parcours en 27 jours (les vainqueurs, Michel Desjoyeaux en


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multicoque et Ellen MacArthur en monocoques, en mettront 13).

Le 30 avril 20047, dix-neuf jours après avoir mis pied à terre, il sait que la reprise du travail va être infernale, que tout le monde va vouloir le féliciter, l’interroger. Pour rassasier l’avidité des gens de tout savoir de son voyage, ses « clients » comme il dit, fidèle au nouveau langage de La Poste, il décide avec

Nicole

d’organiser

des

conférences

préalables afin d’éviter que la reprise se transforme en… “naufrage” ! Ils ont distribué dans les boîtes à lettres un papillon en forme d’invitation mais aussi de mise en garde : « Alain reprend son métier de facteur le lundi 30 avril. Il ne pourrait pas se permettre de raconter son périple au cours de sa tournée de facteur car il doit aussi respecter les horaires

de

son

travail. C’est

pourquoi

nous

organisons ces conférences et projections diapos avant sa reprise ».


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Admirable marin des terres, aussi consciencieux dans son travail qu’à la barre de Schouten ou au sommet de son mât de14 mètres. Les quatre séances-conférences n’ont pas empêché Alain d’être ralenti, happé pendant une semaine dans le déroulement de sa tournée. « Même des gens qui étaient venus m’arrêtaient encore pour me poser des questions, me faire raconter mes difficultés, mes galères ».

Alain a écrit chacun des 185 jours qui l’ont mis à l’épreuve sur les eaux du Globe. Tous les jours, il a consigné, contre le roulis et le cahot des vagues, les aléas de son voyage, ses souffrances, son ras le bol, mais aussi ses joies. Son journal est un manuel du grand large pour les marins du dimanche qui, comme lui, voudraient tenter cette aventure. Le temps à bord lui a surtout permis de coucher sur le papier ce qu’il n’a jamais raconté : son enfance, sa vie d’enfant paysan dans une petite commune du nord de Rennes. Il lève le voile sur son passé, ses passions. Il fait revivre son père trop tôt disparu,


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parle à plusieurs reprises à sa mère à qui il a fallu cacher la durée du projet et qui lui a dit à son retour : « Tu m’as fait pleurer bien des nuits, pour sûr ». Le jour de la reprise de son travail, Alain disait devant la caméra : « Je ne voudrais pas avoir un fils qui fasse comme moi. J’aurais trop peur qu’il lui arrive quelque chose ».


Le facteur au long cours