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LES GOUVERNEMENTS DE COALITION AU CANADA : UN SENTIER IMPRATICABLE ?

Les expériences de gouvernement de coalition se succèdent inlassablement dans la plupart des pays démocratiques.

Berceau des institutions politiques contemporaines, le Vieux Continent ne fait

évidemment pas exception à la règle : « Every West European state has been governed by a coalition for at least some time this century; many have been governed by coalitions for most of this time (Laver et Schofield 1990, 1). » Ceci étant dit, le Canada, tout comme les États-Unis, font cavaliers seuls, les coalitions n’étant pas monnaie courante dans leur parlement respectif.

Or, depuis quelques années, dans la foulée de victoires électorales fédérales canadiennes à l’arraché, plusieurs penseurs se sont intéressés à cette singularité : Pourquoi les coalitions gouvernementales ne se forment-elles pas au Canada alors que les gouvernements minoritaires, instables, se succèdent à Ottawa depuis 2003 ?

Considérant que les modèles de prédiction

traditionnels qui traitent de la formation des gouvernements ne fourniraient pas de réponses convaincantes, leur validité étant critiquée (Bale, Boston et Church 2005, 483), une nouvelle lecture des faits semble inéluctable et indispensable. Certains aspects distinctifs du Canada conduisent-ils à une impasse en ce qui a trait à la composition des coalitions gouvernementales ?

Pour répondre à cette problématique, l’approche de la « path dependence » sera mise à profit. À titre d’hypothèse, selon cette vision, la voie menant aux gouvernements de coalition ne serait pas accessible au Canada en raison de ses institutions politiques qui favorisent, depuis fort longtemps, l’adversité entre les partis politiques fédéraux. Consolidés au fil du temps par une pérennisation des gouvernements à parti unique, le système électoral et le parlementarisme du Canada décourageraient les organisations politiques et ses acteurs à envisager de sceller des pactes menant à une coalition gouvernementale. Avant même d’entamer ce survol, les principaux concepts seront succinctement exposés.


1 1. Genèse des concepts 1.1.

L'approche de la « path dependence »

La théorie de la dépendance aux sentiers soutient tout d’abord que l’éventail de choix d’un acteur, dans un domaine donné, est limité par l’ensemble des décisions qui ont été prises antérieurement. Ce fatalisme lève le voile sur des postulats fondamentaux. La persistance des institutions, lesquelles se renforcent mutuellement, est établie en tant que vecteur déterministe.

Parallèlement, l’histoire

demeure une toile de fond incontournable, chaque « sentier » ayant été tracé par des événements marquants. Le politologue étasunien Paul Pierson résume l’impact présumé d’une telle approche sur le processus décisionnel, pénétré selon lui par la force du passé et par les risques d’immobilisme qui en découlent. Pierson highlights three key claims of explanations based on path dependence, namely that specific patterns of time and sequence matter; large consequences can follow from apparently small and/or contingent events; and that once a course of action is begun, it can be very difficult to reverse as inertia sets in (Pierson 2000). De ce fait, tant que des bouleversements extérieurs ne viendront pas transformer durablement les tendances qui ont été institutionnalisées, les effets contraignants s’éterniseront1.

1.2.

Les gouvernements de coalition

Un gouvernement de coalition, comme l’expression le laisse entendre, est le résultat d’une alliance officielle et formelle entre plusieurs partis politiques qui leur permet d’accéder au pouvoir. Appliqué au cas du parlementarisme canadien, un gouvernement de coalition se traduirait par un Cabinet au sein duquel des ministres issus d’organisations politiques distinctes coopéreraient au niveau exécutif. Étant désigné en concertation par les partis de la coalition, le premier ministre conserverait une pleine légitimité (Commonwealth Parliamentary Association. 2009). Par ailleurs, la principale raison entraînant la formation d’une coalition gouvernementale est l’incapacité, pour chacun des partis politiques, à obtenir une majorité parlementaire2. Tous pays 1

« [It] suggest[s] that substantial change is likely to occur only as the result of exogenous shocks (Alexander 2001, 6). » Le parti politique ayant fait élire le plus de candidats pourra évidemment former à lui seul un gouvernement minoritaire, mais puisqu’il est ardu pour les partis de prédire leurs résultats électoraux, quelques-uns d’entre eux pourrait être tentés de signer un pacte en faveur d’une coalition, cette dernière augmentant leurs chances de prendre part aux futures décisions gouvernementales. 2


2 confondus, il arrive également qu’une crise nationale ou internationale pousse les partis politiques à s’unir pour améliorer l’efficience gouvernementale. Les bases de la réflexion ayant été jetées, il est maintenant possible de s’attarder à la problématique, à proprement parler.

2. Une absence d’expérience concrète rassurante et d’incitatifs politiques porteurs Souhaitant évaluer l’état de la situation, plusieurs observateurs pourraient être tentés de relever les cas de coalitions gouvernementales qui ont vu le jour au Canada jusqu’à présent. À ce sujet, l’approche de la « path dependency » allègue en quelque sorte que le passé est garant de l’avenir lorsque les institutions sont affectées par quelques circonstances historiques.

2.1.

Une histoire dépourvue d'exemples pavant la voie

À vrai dire, le Canada a connu très peu d’épisodes au cours desquels une coalition gouvernementale a pris les commandes de l’État.

La présente étude se concentrant sur la scène fédérale, les

expériences provinciales, bien qu’intéressantes et pertinentes, seront écartées pour alléger les comparaisons et éviter d’introduire des variables spécifiques à certaines régions canadiennes qui ne s’appliqueraient pas au parlement d’Ottawa.

2.2.

Les fenêtres d'opportunité : des « exceptions exceptionnelles » sans incidence sur le futur

Ceci étant dit, deux exceptions doivent être mentionnées : la première eut lieu lors des débuts de la fédération canadienne tandis que la seconde se déroula pendant la Première Guerre mondiale. En présageant que les coalitions gouvernementales sont désavantagées par les institutions canadiennes d’aujourd’hui, la théorie des sentiers de la dépendance arguerait que ces deux fenêtres d’opportunité – qui auraient pu être des moments fondateurs – n’ont pas porté fruit. En réalité, ces fenêtres se sont fermées promptement, les coalitions étant incontestablement refreinées en période de quiétude politique. D’une part, la « Grande coalition » de 1864-1867, forgée par des partis du Canada-Ouest et du Canada-Est, visait à canaliser deux majorités d’élus, celle des anglo-protestants de l’Ouest et


3 celle des franco-catholiques de l’Est, afin de bâtir la Confédération de façon unanime3. Après la ratification de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1867, l’État canadien, nouvellement délié de ses nœuds coloniaux, opta pour la majorité simple, ce qui supprima l’impératif d’un gouvernement coalisé (Chevrier 2006, 25). Dès lors, les institutions canadiennes ne virent pas les quelques mécanismes favorables aux coalitions être renforcés ; au contraire, ils furent abrogés. D’autre part, le « gouvernement uni du Canada », effectif durant une partie de la Première Guerre mondiale (1917-1920), était l’aboutissement d’une mesure d’urgence destinée à surmonter les remous politiques associés à la conscription. Cette alliance s’apparentant à un « all-party coalition », seules des franges paysannes et québécoises du Parti libéral ne se joignirent pas au Parti conservateur du premier ministre Robert Borden pour traverser la crise (Encyclopédie canadienne. 2009). Dès la fin de la guerre, en 1918, la coalition commença à se dissoudre de l’intérieur. Elle implosa lorsque Borden se retira de la politique en 1920. Une fois de plus, ce type d’événement n’aura pas marqué le paysage fédéral canadien, les partis politiques préférant rapidement retrouver leur autonomie. À partir de cet instant, il est possible que le gouvernement de coalition soit devenu un indicateur d’instabilité aux yeux des élites et des citoyens. L’absence de volontarisme, motivée par des conditions pro-coalitions passagères et atypiques, peut avoir défini la trajectoire d’un sentier de dépendance : les partis politiques peineront à initier des partenariats entre eux.

3. Un système électoral canadien défavorable aux coalitions Dans un système majoritaire uninominal à un tour comme celui du Canada, le bipartisme, surtout, mais aussi le multipartisme, sont des rapports de force politiques parlementaires qui orientent les possibilités auxquelles font face les partis politiques. Cette voie institutionnelle est apparemment néfaste, à bien des niveaux, pour les coalitions gouvernementales.

3

Entre 1840 et 1867, cette règle de la double majorité devait être respectée par les membres de l’assemblée législative du Canada-Uni, le gouvernement devant légalement l’acquérir pour être reconnu.


4 3.1.

Bipartisme = aucune coalition

Le bipartisme, qui se traduit comme étant une prééminence4 de deux partis politiques au sein d’un système électoral, ne peut généralement pas mener à la présence d’un gouvernement de coalition, l’un des deux partis pouvant espérer canaliser plus de 50% des voix et ainsi être à la tête d’un gouvernement majoritaire5 : « [a]s formalized in Duverger’s Law, majoritarian systems can only sustain two parties in equilibrium (Iversen et Soskice 2006, 4). » Cependant, tel que mentionné dans la deuxième section du présent travail, il arrive que des événements perturbateurs inhabituels incitent le parti unique au pouvoir à souhaiter la constitution d’une coalition, qui incluent ses opposants, afin de mener un front politique commun6. Il n’en demeure pas moins que le bipartisme, qui a été pendant longtemps une caractéristique fondamentale du Canada, écarte toute forme de coalition, la plupart du temps. Le Parti conservateur et le Parti libéral, dont les noms ont varié depuis leur fondation, incarnaient la dichotomie électorale par excellence au Canada. Avec un tel sentier, il est évident que les coalitions ne pouvaient pas prendre vie. Dans le même ordre d’idées, la domination monumentale d’un seul parti entraîne une situation similaire, les alliances entre les partis marginaux étant complètement inutiles.

Selon

certains politologues, des « ères » conservatrices et libérales de ce type ont eu lieu au Canada, notamment entre 1867 et 1916 (Pelletier 2006, 159).

3.2.

Multipartisme = imprévisibilités liées aux distorsions électorales du mode de scrutin

Le multipartisme, quant à lui, serait beaucoup plus adapté aux coalitions : « pre-electoral coalitions are more likely to form and be successful in countries that have [...] a large number of parties (Golder 2005, 1). » Bien que ce rapport de force est vraisemblablement en place présentement – le

4

Ce terme rappelle qu’un système peut être considéré en tant que bipartite même si plusieurs partis politiques participent aux élections. En effet, malgré l’existence de tiers partis, deux organisations politiques peuvent bel et bien rafler l’écrasante majorité des suffrages. 5 Les États-Unis, dont le Parti démocrate et le Parti républicain se livrent une lutte monopolistique depuis l’indépendance du pays, est l’exemple emblématique du bipartisme. 6 Ce fut effectivement le cas au Canada à partir de 1917 et ce contexte insolite perdura deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale.


5 Parti libéral du Canada (PLC), le Parti conservateur (PC), le Nouveau parti démocratique (NPD) et le Bloc québécois (BQ) fragmentent la répartition des votes –

certaines réalités canadiennes

annihileraient ce facteur incitatif. En premier lieu, le Canada est régenté par un mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour depuis 1867. Par conséquent, l’électeur ne vote qu’une seule fois dans sa circonscription pour le candidat local de son choix, lequel sera donné vainqueur s’il est celui qui obtient le plus de suffrages, peu importe la marge de sa victoire (Québec, Assemblée nationale du Québec 2007). Ce principe, qui ne tient pas compte des votes à l’échelle nationale, engendre des anomalies impondérables, ce qui mêle les cartes du jeu électoral et déstabilisent les alliances naissantes. À la limite, on peut imaginer une situation où le parti majoritaire recevrait 51 % des voix également réparties entre chacune des circonscriptions, et donc tous les sièges au Parlement, même si l’opposition a obtenu globalement 49 % des suffrages (Québec, Secrétariat à la réforme des institutions démocratiques 2002, 14). En second lieu, l’émergence hasardeuse des tiers partis et la régénération des écarts entre le vote populaire et le nombre de députés ont dévoilé, entre autres, les importantes primes au parti qui formait périodiquement un gouvernement majoritaire afin de remplacer l’unique adversaire (Pelletier et Tremblay 2006, 192). Ces distorsions, trop imposantes pour rendre les coalitions efficaces, en sont venues à conforter l’impression des grands partis canadiens selon laquelle leurs chances de former un gouvernement majoritaire sont élevées lorsqu’ils déclenchent des élections, ce qui est tout compte fait véridique dans bien des cas7. Pour ce qui est d’un parti minoritaire au pouvoir, ce dernier, croyant être disposé à gagner une majorité de sièges lors d’une élection future, voudra même parfois entrainer délibérément sa chute en présentant des budgets irrecevables qui ne pourront qu’être rejetés par l’opposition (Dobell 2000, 5). Sans une réforme du mode de scrutin, peu probable à moyen terme, les coalitions auront du mal à émerger, les incertitudes électorales empêchant chaque parti d’estimer rigoureusement le nombre de députés qu’il pourra faire élire. Ces imprécisions n’encouragent en rien les coalitions. À 7

Il importe de souligner que les gouvernements de coalition sont beaucoup plus fréquents dans les États ayant adopté un système de représentation proportionnelle. Les partis politiques, nombreux au parlement, sont régulièrement divisés, ce qui les oblige à établir des compromis idéologiques et à s’unir selon des intérêts communs pour gouverner.


6 vrai dire, l’absence de personnalisation du système électoral canadien, qui a été calqué sur celui de la Grande-Bretagne par « colonial transplanting », s’est perpétuée à long terme. Ce faisant, le système électoral est sujet à un phénomène de dépendance de sentiers orienté vers une séparation nette entre les partis. Entérinant implicitement la donne du « chacun pour soi », l’approche canadienne récuseraient les coalitions (Lijphart 1990). C’est pourquoi [cette pratique] n’a jamais connu au Canada la même popularité qu’en Europe, où la représentation proportionnelle a érigé en norme la formation de coalitions. Dans ce type d’alliance, non seulement les partenaires doivent constamment négocier pour résoudre les inévitables différends, mais le partenaire principal trouve difficile de renoncer à sa capacité de prendre des décisions unilatérales (Dobell 2000, 10).

4. Un système parlementaire incitant aux confrontations La théorie de la « path dependency » est également utile pour comprendre les conséquences de la consolidation du parlementarisme canadien. Il serait, à certains égards, peu enclin aux coalitions. À titre de rappel, il est reconnu que les coalitions se forment plus fréquemment lorsqu’aucun parti politique ne semble être à même de rallier une majorité d’électeurs, c’est-à-dire lorsque les prévisions préélectorales annoncent une situation de gouvernement minoritaire (Cheibub 2007, 77)8. Au Canada, ce préalable ne se présenta pas régulièrement ; il n’y eut que dix gouvernements minoritaires sur une possibilité de 27 depuis 1921. Ces gouvernements, qui auraient pu donner naissance à des pactes, n’enfantèrent pas de coalition9. Les coalitions se feront encore plus rares dans une fédération si un gouvernement majoritaire est prévu. En effet, une victoire de leur part les obligerait alors à diriger le pays pendant au moins quatre ou cinq ans, ce qui est difficilement concevable pour des organisations politiques aux intérêts inévitablement dissemblables sur une longue période de temps. 8

Que ce soit en fonction de résultats préélectoraux obtenus grâce à des sondages ou d’après les résultats officiels lors d’une élection générale, les partis, dont les appuis sont morcelés, tentent alors de se rapprocher d’une autre organisation dans le but de forger une alliance ; cette dernière, qui concrétise l’agrégation des intentions de vote ou des suffrages, permet à la coalition d’espérer prendre le pouvoir. Le jour de l’élection si la coalition recueille une pluralité de voix, soit une majorité simple ou absolue, son pari aura été tenu. 9 Selon de nombreux politologues, puisque le mode de scrutin majoritaire est avant tout conçu pour générer des gouvernements majoritaires, les gouvernements minoritaires incarneraient une transition au cours de laquelle des réalignements politiques s’effectuent (Strom 1990, 10).


7 4.1.

Une institutionnalisation des clivages sociaux, économiques et culturels

En premier lieu, l’existence de partis régionaux contrecarre visiblement la formation d’alliances pancanadiennes (Gazibo et Jenson 2004, 119). Le Parti réformiste, qui rafla quelques sièges dans l’Ouest canadien lors des élections fédérales de 1993 et de 1997, et le Bloc québécois, qui réussit depuis 1993 à conserver plus de la moitié des sièges québécois à la Chambre des communes, sont des organisations qui misent sur l’expression de citoyens mécontents lors des élections10. Ces deux partis régionaux empêchèrent les partis politiques traditionnels – le PLC et le PC – d’atteindre des majorités électorales dans chacune des provinces. Cette régionalisation de certains partis politiques fédéraux s’ajouta à la liste des contraintes qui discréditent les coalitions. Ces dispositions ne favoriseraient donc pas les pourparlers et les rapprochements entre les partis politiques.

4.2.

Des Chambres résolument non-consensuelles

En second lieu, les débats au Parlement mettent essentiellement l’accent sur les erreurs des autres, et non sur l’atteinte d’un consensus. Cette carence de collégialité au sein de la chambre basse canadienne, ostensible durant la période des questions, ne supporte certainement pas l’émergence de mouvements de coalition (Baylis 1989, 61). En outre, le principe de la ligne de parti, qui glorifie la solidarité et la cohérence intra-parti, crée un bloc monolithique face aux autres partis politiques. L’aménagement spatial de la Chambre des communes, quant à elle, reflète une relation dichotomique entre le gouvernement et l’opposition. Ces dynamiques engendrent inévitablement une désunion durable entre les partis politiques. Dans le même sens d’idées, un parti politique à la tête d’un gouvernement minoritaire qui est menacé par l’opposition préférera retourner en élection que de former une coalition. La raison est simple : tous les partis canadiens ont une forte propension à croire qu’ils pourront être majoritaires au lendemain des prochaines élections (Cheibub 2007, 57). En situation minoritaire, le parti n’a cependant pas le choix de tendre l’oreille et la main à l’opposition pour subsister. La balance du pouvoir, détenue par un parti dont les votes en chambre peuvent être décisifs, peut être interprétée

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Leur fonction tribunitienne respective était, pour le Parti réformiste, de prôner une réforme des institutions démocratiques et, pour le Bloc québécois, de militer politiquement en faveur de l’indépendance du Québec.


8 comme l’outil d’une « quasi-coalition » ; le gouvernement doit alors tenir compte des propositions de ce parti – qui a pourtant peu d’élus – pour perdurer11. La coalition gouvernementale, dans sa perspective de partage, perd légèrement de sa substance au Canada en vertu de cet aménagement12. 5. Des changements trop coûteux ? Les récentes expériences de gouvernements minoritaires, qui minent la capacité des partis uniques à aspirer au pouvoir de façon convaincante, vont-elles changer la donner ? Quelques analystes de la politique canadienne laissent à penser que la division de la « gauche », entre le PLC, le NPD, le Parti vert et le BQ, pourrait inciter ces organisations à former des coalitions, le multipartisme semblant persister. La tentative de coalition entre le PLC, le NPD et le BQ, avortée quelques semaines après son annonce en 2008, a néanmoins rappelé les innombrables limites d’une coalition au Canada13. Qui plus est, la formation d’une coalition modifierait possiblement les fidélités partisanes et associerait des partis aux finalités divergentes entre eux14. Les partis politiques verraient leurs stratégies transformées durablement, leurs décisions étant orientées par l’appétit d’un gain électoral classique, c’est-à-dire d’une lutte entre partis adverses. En somme, la coalition est une solution du désespoir au Canada. Pour cause, envisager une coalition préélectorale survient surtout lorsque toutes les solutions de rechange ont été rejetées, de telle sorte que l'appel à la formation d'une coalition semble être perçu comme étant un signe de faiblesse politique au Canada (Bale, Boston et Church 2005, 483). Conséquemment, force est d’admettre qu’il sera difficile de démanteler cette conception. 11

Par exemple, le PC fut récemment acculé au pied du mur par les partis de l’opposition. Le NPD, qui hésitait à faire tomber le gouvernement conservateur, put imposer un programme d’environ un milliard de dollars en dépenses publiques au PC en échange de son abstention lors du vote de confiance exigé par le PLC (Olivier et Vastel 2009, 17). 12 « Chacun des cinq gouvernements minoritaires formés par le Parti libéral chercha — et trouva — des partenaires parmi les partis d’opposition. C’est le gouvernement minoritaire de 1972 qui donna lieu à la collaboration la plus étroite avec un tel partenaire. L’aile parlementaire du NPD, consciente de ce que les libéraux avaient aussi le choix de se tourner vers le Crédit social, en conclut qu’elle pourrait, par une étroite collaboration avec le gouvernement libéral, infléchir vers la gauche le programme de celui-ci. Le NPD, tout en se refusant à un arrangement de type coalition, décida de former une alliance avec les libéraux. Toute politique mise de l’avant et tout projet de loi à soumettre à la Chambre faisaient l’objet de discussions préalables entre les représentants des deux partis (Dobell 2000, 5). » 13 Le gouvernement, qui était sur le point de perdre la confiance du Parlement, força le premier ministre à demander une prorogation des travaux parlementaires ; la gouverneure générale acquiesça à sa demande en accordant un sursis au gouvernement. Entre temps, la coalition du PLC et du NPD, appuyée par le BQ, flancha. Désirant remplacer le gouvernement conservateur, lequel refusait d’intervenir face à la crise économique qui affligeait le pays, la coalition, en cette « situation désespérée », n’était finalement qu’une stratégie de dernier secours (Marissal 2008, 2). À la lumière de cet exemple, un sentier de dépendance semble bel et bien en place, à savoir qu’il n’y a aucun précédent qui privilégie les coalitions. 14 Qu’elles soient fédéralistes (PLC et NPD) ou indépendantiste (BQ) et « socialistes » (NPD) ou centristes (PLC et BQ).


9 Conclusion Tout bien considéré, les coalitions sont-elles écartées au Canada pour de « bonnes raisons » ? Après tout, confrontée à un gouvernement conservateur minoritaire affaibli, la coalition de centre-gauche formée temporairement par le PLC, le NPD et le BQ ne représentait-elle pas plus de 50% des votes exprimés lors de l’élection fédérale de 2008 ? N’aurait-il pas été justifié et souhaitable pour la majorité de la population d’avoir la possibilité d’être gouverné par une telle coalition ? La réponse à cette question, dans tous les cas, n’expliquerait que partiellement, voire aucunement, les raisons pour lesquelles cette coalition s’est dissoute précipitamment. Hormis les problèmes de leadership du PLC ayant mené à cette tentative de coalition et aux réticences de certains d’être associés à un parti souverainiste signataire du pacte, le Canada était vraisemblablement conditionné, et ce depuis très longtemps, à favoriser des gouvernements à parti unique15. Bien que les crises politiques majeures et le multipartisme puissent conforter l’essor d’une coalition, les sentiers de dépendance canadiens possèdent des balises difficilement ébranlables16. Les jalons historiques ont fait en sorte que les fenêtres d’opportunité, infructueuses, n’ont pas prolongé les chances de voir des coalitions émerger. Pour sa part, la polarisation bipartite, sustentée par le mode de scrutin majoritaire et le parlementarisme, altèrent les luttes électorales entre les partis politiques ; les iniquités et les distorsions, telles les primes au vainqueur, en viennent parfois à abattre les chances d’une hypothétique coalition. La balance du pouvoir, non-négligeable face à un gouvernement minoritaire, désarme aussi le désir d’union éphémère. De plus, les clivages sociaux, économiques et culturels, institutionnalisés dans des partis régionaux, compliquent les stratégies des partis nationaux et rendent les coalitions gouvernementales peu probantes.

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Par contre, la cooptation permanente de partis partageant certains objectifs est une réalité au Canada. Ainsi, le Parti progressiste-conservateur et l’Alliance canadienne, à droite de l’échiquier politique canadien, fusionnèrent en 2004 pour fonder le Parti conservateur. 16 « [U]ne fois créées, elles génèrent les conditions de leur permanence en engageant la dynamique de leur reproduction (Gazibo et Jenson 2004, 205). »


10 La stabilité de ces sentiers historiques et institutionnels signifie que la formation de gouvernements de coalition est improbable au Canada, à court et moyen termes. En revanche, la persistance des gouvernements minoritaires à Ottawa pourrait-elle modifier lesdites dépendances?

L’approche de la « path dependence » dirait qu’il faudra être patient avant

d’assister à des transformations déterminantes17. Somme toute, les coûts du changement sont sans doute trop élevés pour les partis politiques et les règles institutionnelles trop astreignantes. Le sentier canadien des coalitions gouvernementales est vraisemblablement impraticable.

17

« [E]ven if many in the country now recognize what needs to be done to change direction, it still takes larges amountes of courage, luck and strenght to find a better path (Beattie 2009, 285). »


11 Bibliographie Alexander, Gerard. 2001. « Institutions, Path Dependence, And Democratic Consolidation ». Journal of Theoritical Politics 13 (no 3): 249-70. Bale, Tim, Jonathan Bostan et Stephen Church. 2005. « Natural Because It Had Become Just That. Path Dependence in Pre-electoral Pacts and Government Formation: A New Zealand Case Study ». Australian Journal of Political Science 40 (no 4): 481-98. Baylis, Thomas A. 1989. Governing By Committee: Collegial Leadership In Advanced Societies. New York: State University Of New York. Beattie, Alain. 2009. Path Dependence: Why Are Pandas So Useless? New York: Riverhead Books. Cheibub, José Antonio. 2007. Presidentialism, Parliamentarism, and Democracy. Cambridge: Cambridge University Press. Commonwealth Parliamentary Association. 2009. Coalition Governments in Canada. En ligne. http://www.cpahq.org/uploadedFiles/Home/Coalition%20Governments%20in%20Canada.pdf (page consultée le 8 novembre 2009). Dobell, Peter C. 2000. À quoi les Canadiens doivent-ils s’attendre advenant un gouvernement minoritaire ? Montréal : Institut de recherche en politiques publiques. Encyclopédie canadienne. 2009. Gouvernement de coalition. En ligne. http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=f1ARTf0001710 (page consultée le 8 novembre 2009). Chevrier, Marc. 2006. « La genèse de l’idée fédérale chez les pères fondateurs américains et canadiens ». Dans Alain-G. Gagnon, dir., Le fédéralisme canadien contemporain : fondements, traditions, institutions. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. Gazibo, Mamoudou et Jane Jenson. 2004. La politique comparée. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. Golder, Sona N. 2005. « Pre-electoral Coalitions in Comparative Perspective: A Test of Existing Hypotheses ». Electoral Studies 24: 643-63. Iversen, Torben et David Soskice. 2006. « Electoral Institutions and the Politics of Coalitions: Why Some Democraties Distribute More Than Others ». American Political Science Review 100 (no 2): 165-81. Lijphart, Arend. 1990. « The Political Consequences of Electoral Laws, 1945-85 ». American Political Science Review 84 (no 2): 482-96.


12 Marissal, Vincent. 2008. « Situation désespérée, solution du désespoir ». Le Quotidien (Chicoutimi), 4 décembre : 2 Pelletier, Réjean. 2006. « Les partis politiques fédéraux ». Dans Pelletier, Réjean et Manon Tremblay, dir., Le parlementarisme canadien. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 151-96. Pierson, Paul. 2000. « Increasing Returns, Path Dependence, and the Study of Politics ». American Political Science Review 94: 251–67. Québec. Assemblée nationale du Québec. 2007. Les répartitions des sièges et des voix aux élections générales. En ligne. http://www.assnat.qc.ca/fra/patrimoine/index.html (page consultée le 6 novembre 2007) Québec. Secrétariat à la réforme des institutions démocratiques. 2002. Le pouvoir aux citoyens et aux citoyennes – Document de réflexion populaire. Québec : Gouvernement du Québec. Strom, Kaare. 1990. Minority Government and Majority Rule. Cambridge: Cambridge University Press. Olivier, Fannie et Marie Vastel. 2009. « Harper sauvé une autre fois ». Le Droit (Gatineau), 2 octobre : 17.


Les gouvernements de coalition au Canada : un sentier impraticable?