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La cérémonie


Il crevait d’ennui depuis le début de la cérémonie, ça sautait aux yeux. Moi je l’avais repéré dès le début, quand on attendait encore sur le parvis de l’église. Il se tenait à l’écart, les mains dans les poches de son jean,


tandis que tous les autres discutaient gaiement, en se pavanant dans leurs tenues toutes neuves, vous savez de quoi je parle, c’est à qui aura le chapeau le plus voyant et tout ça… déprimant. C’est pour ça que je ne le quittais


pas des yeux, le mystérieux inconnu, et dès que je trouvai ma mère, je m’empressai de lui demander qui c’était, celui-là, qui restait dans son coin ? Maman aime bien qu’on lui pose ce genre de questions.


Elle aime l’idée qu’on puisse penser qu’elle est au fait de tout. Alors quand je désignai l’objet de mon attention d’un léger petit coup de menton, elle plissa les yeux et se résigna même à relever un peu les abominables


plumes rouges de son chapeau pour y voir plus clair. -Hum… non, désolée chérie, je ne vois pas. Il ne vient pas de notre côté. C’est certainement un ami du marié. Je souris à ces derniers mots. Depuis


qu’on avait arrêté la date de ce satané mariage, c’est comme si ma mère avait oublié le prénom de son futur gendre, elle ne l’appelait plus que comme ça : le marié. Oui, parce que si on se retrouvait tous là, endimanchés dans la


chaleur étouffante de Paris en plein mois de juillet, c’est parce que ma sœur se mariait. Elle s’en foutait de ruiner nos rêves de destinations lointaines, elle était heureuse. Alors c’était un ami du marié… Mais


pourquoi n’était-il pas avec les autres amis du marié dans ce cas ? Je ne pu pas avancer plus loin dans mon enquête parce que déjà maman me poussait vers les portes de l’église. Il fallait s’installer. Dans la cohue, je


réussis à m’échapper des griffes manucurées de maman, et, ipso facto, évitai de justesse l’enfer du premier banc. Je me trouvai une petite place à l’ombre d’une colonne, où je pourrais remettre mes


écouteurs en toute discrétion. Je me félicitai tout particulièrement de découvrir que j’avais aussi une vue parfaite sur mon monsieur mystère. Bon, après, rien d’extraordinaire : l’arrivée de ma sœur


au bras de papa, le regard mouillé des futurs mariés, tout le cirque habituel. Mais l’inconnu lui, était de plus en plus nerveux ; il gesticulait bizarrement, enfin, c’était pas le seul, je vous jure, fallait nous voir, s’asseoir, se


relever, assis, debout, assis, debout… en musique s’il vous plait, très réussie comme fête. Bon, ça n’empêche que l’autre, là, il avait un comportement spécial. Il se prenait la tête dans les mains comme s’il souffrait


de tous les maux de la terre, dÊgoulinant de transpiration et d’ennui. Je me disais : il va finir par sortir un flingue et bousiller tout le monde, c’est pas possible autrement. Et puis il redevenait calme, et


regardait tout autour de lui en baillant. Spécial, je vous dis. Mais moi j’étais contente de trouver quelqu’un de plus emmerdé que moi ce jour-là. Oui, à ce moment-là, j’avais le cœur léger. Tout ça sentait


l’absurde et ça me ravissait. Et puis les choses ont prit un autre tour. Je ne le quittais plus des yeux, alors quand il leva la tête et que je le vis soudain se raidir, eh bien, j’ai levé la tête aussi, pour voir ce qui pouvait


bien l’interloquer comme ça. Alors je l’ai vue, la femme. Elle était en haut, sur la passerelle, elle courait à petites enjambées, puis s’arrêtait, toute rouge. Je me disais : c’est pas vrai, c’est un vrai carnaval, aujourd’hui.


Ils ont tous perdu la tête, j’y crois pas… Je jubilais. Lui, il semblait calmé. Il avait enlevé les mains de ses poches pour les poser à plat sur l’accoudoir du prie-dieu. La classe. Je ne sais pas s’il la connaissait,


mais de la voir apparaître là-haut, je vous jure, ça l’a métamorphosé. Il semblait soudain en territoire connu. Et maintenant il attendait. J’ai attendu aussi, en fait. Et je regrette. Je pensais pas que ça


allait arriver. Je me souviens de tout dans les moindres détails. Ma sœur venait de dire « oui ». L’inconnu semblait retenir son souffle. Mon regard passait de l’homme à la femme et mon cœur battait plus vite. Et puis la


femme, que personne d’autre jusque-là ne semblait avoir remarquée, a enjambé la passerelle, et elle s’est jetée dans le vide, voilà. Après, ça a été effroyable. Il y a eu de nombreux hurlements pendant sa chute, puis le


silence s’est imposé un très court instant. La suicidée était tombée à plat au bas de l’autel, et maintenant elle gisait sur le ventre, au beau milieu des fleurs. Stupeur béate de l’assemblée. C’est ma sœur qui a rompu le


silence la première en poussant le cri le plus démoniaque que j’ai jamais entendu. Ca a été comme un électrochoc pour moi : instantanément je me suis retournée vers l’inconnu, et ça m’a fait froid dans le dos. Il semblait


littéralement touché par la grâce. Et ce foutoir dans l’église, tout le monde en train de hurler, de pleurer, de s’agiter dans tous les sens, ma sœur s’était évanouie, et le prêtre gesticulait sans savoir quoi faire, c’était vraiment


flippant. L’inconnu s’est alors mis en marche, il est passé paisiblement au milieu du chaos général et s’est dirigé vers la sortie. Je me suis précipitée à sa suite, comme fascinée. Et puis il est finalement sorti de


l’église, totalement impassible. Il n’a même pas pris la peine de se retourner. Je lui ai couru après, et arrivée dehors, j’ai stoppé tout net, médusée. Il avait remis les mains dans ses poches et marchait d’un pas


tranquille, en sifflotant l’air de la marche nuptiale sous le soleil.

La cérémonie  

Elise Laubier

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