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les Formes relationnelles


vivre ensemble

Les formes relationnelles


RELATIONNEL (art) Ensemble des pratiques artistiques (créatives) qui prennent comme point de départ théorique et pratique l’ensemble des relations humaines et leur contexte social, plutôt qu’un espace autonome et privatif. RELATIONNELLE (esthétique) théorie esthétique consistant à juger les oeuvres d’arts en fonction des relations interhumaines qu’elles figurent, produisent ou suscitent.

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Avant-propos

Social, société, lien social, tissu social... Ce que nous nommons le social est constitué d’un ensemble d’interactions constamment renouvelées (littéralement «effectuations réciproques»). A tout moment un ego donné rencontre un alter donné. L’échange, auquel cette rencontre donne lieu, tisse et retisse le lien social au sein d’une «société» présente, déjà-là. Ces interactions se produisent au cours d’épisodes de l’existence collective ; ils dépendent d’un contexte, dont une définition, communément acceptée, engendre la réalité sociale. Qu’est-ce qui favorise ces interactions ? De quoi sont faits ces épisodes ? Dans quelles circonstances ont-ils lieux? Au coeur de ces interrogations qui jalonnent les étapes de mon projet, il est toujours question des liens relationnels. Généralement, quand on entend parler de tissu social, dans la presse, à la radio, dans des discours politiques, c’est presque immanquablement pour dénoncer un état de crise, plus ou moins profond. Les liens, qui sous-tendent cette structure sociale, politique, font la problématique même de notre état de société. Puisque le social est devenu «une affaire» de textile, c’est l’occasion pour le designer créateur - concepteur, de s’engager dans une «oeuvre» au service de la communauté. Une exploration théorique et pratique des formes relationnelles de nos existences partagées, ouvre vers une autre compréhension de ce maillage qui lie les individus à la société. 5


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sommaire

Avant-propos

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Coexister 9 L’individu et la société « Faire société »  : un projet qui nous relie Forme relationnelle et convivialité La société dans son contexte -coexister aujourd’hui L’espace qui nous rassemble / nous ressemble 19 L’espace public : ses enjeux et ses valeurs L’expérience au coin de la rue Créer des liens - Tissu social

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Les Formes relationnelles : -Explorations textiles -Pratiques créatives

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Conclusion

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To sum up

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Bibliographie

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coexister

Qu’est ce qu’on fait ensemble  ?


«Exister c’est coexister»  (Gabriel Marcel)

Vivre en société c’est exister ensemble et dans une même situation. C’est à la fois une contrainte et une nécessité qui montre tout l’enjeu de nos vies et de notre expérience humaine. C’est ce que

nous faisons tous, nous vivons en société. C’est donc que nous avons appris à assumer d’être des individus parmi les autres. Aussi, être un individu apparaît comme un projet complexe. 8


L’Individu et La société

En premier lieu, il semble essentiel de tenir compte de l’antagonisme qui est inscrit dans la nature humaine. Nous sommes en proie à notre «insociable sociabilité» pour reprendre la théorie de Kant dans la quatrième proposition de l’essai Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolite (1784). C’est un fait et nous le vivons tous, nous l’observons tous au quotidien dans nos relations aux autres et dans nos comportements. Exister c’est ressentir ce besoin naturel qu’il y a en nous à chercher la compagnie de nos semblables. C’est se sentir exister humainement au travers de nos relations, de nos interactions. Ainsi, nous sommes des «Zoon politikon», animaux politiques, analyse Aristote. Il souligne par là que les hommes sont avant tout «les animaux qui vivent en commun». Nos besoins ne sont pas exclusivement biologiques, ils sont aussi moraux  : communiquer, échanger, aimer, nouer avec nos semblables des rapports d’amitié et de justice. En d’autres termes, autrui est l’horizon naturel de notre existence. La citation de Gabriel Marcel pour introduire ce chapitre, éclaire une théorie qu’il soutient en expliquant que  «c’est par autrui qu’il faut passer tout d’abord pour revenir à soi : seul moyen pour saisir l’autre dans son originalité.»

L’homme vit en société par désir de l’autre et pas seulement par intérêt. Son humanité se confond avec sa socialité. Par ailleurs, il y a cet autre penchant de la nature humaine qui révèle une tendance à «privilégier son moi, quitte à choisir l’indiscipline à la loi commune. Il vise son intérêt particulier et veut vivre avec les autres mais il veut les soumettre à sa loi» précise Aristote. Une vision moins narcissique de cette insociabilité observerait également un désir de solitude, choisi, momentané que chacun 9


éprouve différemment. Un désir de s’isoler, de se tenir à l’écart de l’autre pour se concentrer sur soi. En tenant compte de ces dualités comportementales, on oscille entre impuissance humaine à se passer des autres et impuissance à vivre en harmonie parfaite avec ses compagnons. Kant explique aussi que c’est dans ce paradoxe même que nous progressons, comme le processus normal de la civilisation. Le projet que sous-tend la vie en société dépend d’un équilibre subtil dans les relations. Le désir de l’autre, des autres, ne se maîtrise, ni se s’impose par une autorité extérieure.

«Faire société»  : un projet qui nous relie

Le bien commun Nous apprenons à vivre, à nous organiser en société et nous contribuons dans ces actes à sa prospérité. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk nous aide à concevoir la dimension politique qui structure la vie de la Cité, dans la définition et la proposition de l’espace qu’il donne dans ses essais intitulés Sphères. Il explique que «  la politique a pour objectif de construire ou de soigner perpétuellement son projet de sphère-poétique pour la communauté.»  La vie en société est un projet d’organisation et un chantier d’élaboration commun à tous qui sert l’épanouissement de chacun avec la satisfaction concertée des besoins et des désirs des individus. «Faire société» signifie et justifie d’être relié par un lien d’engagement et de dépendance réciproque : la solidarité. 10


Selon le sociologue Durkheim, «pour qu’une société existe, il faut que ses membres éprouvent de la solidarité les uns envers les autres».

Le modèle de structure politique dans lequel j’évolue en France, fait des citoyens des acteurs bénéficiaires d’une société solidaire. C’est l’exemple même que nous sommes interdépendants et donc reliés par une organisation générale, qui devant les inégalités met à l’honneur la conscience collective et le bien commun (santé, économie, travail, retraite, gestion du quotidien, ect ). Platon propose une analogie entre politique et tissage dans son essai La République. Par une métaphore, il compare la production et l’organisation des hommes (la politique) à l’imbrication de chaque fil en chaîne et en trame, qui de leur ténacité propre, de leur répartition rigoureuse et ajustée permet une étoffe robuste et équilibrée.

Il y a une différence significative entre  adhérer à un système solidaire à la manière d’un mécanisme, d’un contrat, et  éprouver, vivre son enjeux moral. La solidarité existe grâce au lien social . Bien qu’immatériel, il exprime l’enjeux d’une société qui relie les individus en les intégrant. La société est une puissance d’intégration et de régulation composée de règles et de repères. En d’autres termes une tutelle protectrice. A l’occasion de troubles ou d’évènements publics, les individus sont intégrés autour de grands enjeux nationaux qui réveillent le sentiment d’appartenance à une société.

Le maillage, le tissage comme méthaphore sociologique, politique, médiatique, journalistique.. Largement popularisé, ce raccourci imagé de Lien socialest l’expression de préoccupations actuelles. Ces méthaphores convoquent la notion d’intégration, de solidarité et par la même, de qualité relationnelle. L’association des termes met en évidence que nos liens sont essentiels pour vivre ensemble.

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Forme relationnelle et convivialite

L’expérience relationnelle

«Un milieu d’autres hommes», qu’Hannah Arendt prend soin de définir comme un espace animé par la parole et par l’action, en insistant sur « l’importance de la visibilité des hommes entre eux». Elle s’accorde sur la vision d’Aristote qui décrit «les fondements d’une cité dans la mise en commun des paroles et des actes, tout ce pourquoi il vaut la peine de vivre ensemble». Ce dessein politique de la société c’est la vision d’un lieu de vie pour que prospère l’émancipation du groupe. Une sphère de relation et d’animation, dans laquelle on puisse créer soi-même de la valeur locale. La valeur de cette sphère «pour, par la communauté», n’étant autre que l’humanité, que la qualité humaine de nos interactions et de nos échanges en général, qui dépassent les cercles des connaissances (amis, proches, collège- c’est à dire tous les autres)... Pour désigner cette valeur, sa disposition ou sa qualité morale, on emploie souvent le terme de convivialité. La convialité c’est la  «Capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent. C’est l’ensemble de rapports favorables entre les membres d’un groupe, d’une communauté.» (Encyclopédie Larousse- 2010) D’une manière générale, vivre c’est «être en se liant» simplifie Alice MEDIGUE, auteur de Temps de vivre lien social et vie locale. En se liant aux autres et en suscitant leur intérêt il s’agit de s’intégrer à un cercle existant en formant ou en renforçant son prestige. Notre sentiment d’exister se rattache au désir de reconnaissance, d’affiliation, ou au simple fait d’entretenir un contact. Ce que le sociologue contemporain François Flahault analyse dans ses travaux, La parole intermédiaire (1978) :

« Avoir sa place parmi les autres et jouir d’un bien-être relationnel, telle est pour chacun de nous la première forme de bien.»  D’après mon expérience personnelle et mes observations, nos rapports relationnels, même affectifs, sont au centre de notre existence, car ils sont ressentis, éprouvés et concrétisent l’expérience de la société. S’incrire par les liens affectifs, par l’attachement aux autres, dans un espace de coexistence par la relation (dont la première expérience est celle de la mère, de la famille). Ces premiers liens sont à la source de son sentiment d’exister ainsi que de sa socialisation. Ma première approche, sous la forme d’enquêtes, de rencontres d’«acteurs» de projets collaboratifs ouverts ou semi-privé, des associations comme lyonnaise, comme Pinion sur rue, ou les jardins partagés d’Amaranthe à la Guillotière, a également mis en avant la motivation des échanges humains. Agir, monter un projet pour connaître et voir s’épanouir le plaisir de s’entraider, de se sentir utile, de transmettre. L’ « atmosphère», l’ « ambiance « de ces relations constituent, tout au long de la vie, la toile de fond ou le fond de l’existence humaine. Et constitue par la même occasion, le bien commun vécu qui lie les individus dans un groupe.  L’Action Dans Crise de la Culture, Hannah Arendt souligne que le champs d’expérience de la vie collective, de la vie politique passe par l’action. Quand elle propose que « pour agir il faut être ensemble «, ne peut-on pas penser la thèse réciproque qui dirait que pour être ensemble, pour exister, nous agissons. Dans ce cas, agir ensemble n’est ce pas la plus belle forme d’expérience relationnelle.

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Mon projet s’attache à comprendre et à considérer la manière d’être et le comportement des individus en les replaçant dans l’«écosystème» relationnel qui constitue à proprement parler leur milieu de vie. Ce terme empreinté à l’écologie, vient argumenter d’une autre source mon analyse. .En effet les éléments constituant un écosystème, développent un réseau d’échange d’énergie et de matière et permettent le maintien et le développement de la vie. C’est une unité qui s’équilibre par un «système dynamique», sur beaucoup d’aspect similaire à la société.  «Dans l’écosystème, le

rôle du sol est de fournir une diversité d’habitats, d’agir comme accumulateur, transformateur et milieu de transfert pour l’eau et les autres produits apportés» 

complète une définition scientifique. Qu’en est-il de notre sol, de notre milieux pour la vie des hommes ?

La société dans son contexte

Coexister aujourd’hui Notre existence est tributaire des formes sociales et culturelles de coexistence. Il y a un sentiment d’inquiétude que partage Alexis de Tocqueville et Pierre Manant dans leur travaux philosophique et qui perdure aujourd’hui, devant la fragilité de notre humanité et de ce qu’il y a de plus élevé dans la nature humaine. Plus précisément l’inquiétude de voir le monde humain se refermer totalement sur lui-même et de fermer ainsi toutes les voies d’accès à notre humanité véritable. L’essai La Cité de l’homme (Pierre Manent -1994-) décrit «une généalogie de la modernité dont le phénomène central serait l’oubli de la question de l’homme». Notre modèle de vie «moderne» n’aurait-il pas tout simplement oublié et balayé l’humain de son dessein ? 13

Comment avons nous conscience du bien commun? Comment «éprouvons» nous le sentiment de solidarité? Les biens communs, qui soutiennnent l’équilibre de notre coexistence, sont difficilement quantifiables et retiennent moins l’attention que les biens marchands. Ces derniers occupent le devant de la scène sociale, car ils proposent et s’imposent aux désirs, tandis que les biens communs se fondent dans le paysage. « Au bal de la consommation, les biens communs font tapisserie.» illustre François Flahault . Le désir d’exister est toujours désir d’exister aux yeux des autres. «Le désir d’exister se trouve engagé dans le mimétisme, l’émulation ou la rivalité». Les entreprises l’ont bien compris et investissent des sommes colossales dans le marketing. L’économie à créée le mythe de l’«Homo oeconomicus» qui ne se pose pas la question d’être, mais seulement d’avoir. Les choses qui s’achètent, avec leurs effets immédiatement visibles, se présentent comme d’irrésistibles, alliées au service de l’existence sociale, du prestige ou du pouvoir. En désirant les mêmes choses que les autres on s’intègre à la société et en achetant un bien prisé on se rend plus riche que les autres, en se démarquant davantage. Comme Aristote le constatait déjà, « le désir est sans limite».

Puisque les relations interhumaines ne pourront bientôt plus se tenir en dehors des ces espaces marchands  : nous voilà sommés de discuter autour d’une boisson dûment tarifée, forme symbolique des rapports humains contemporains. «Vous voulez de la chaleur partagée, du bien-être à deux  ? Goutez donc notre café…» Ainsi l’espace des relations courantes est «celui qui se voit le plus durement touché par la réification générale (1)» ,


déplore Nicolas Bourriaux dans son dernier ouvrage Esthétique relationnelle. Quand elle n’est pas symbolisée par des marchandises ou remplacée par elles, par les logos, l’interaction des hommes doit prendre des formes extrêmes ou clandestines si elle entend échapper à l’empire du prévisible. La manipulation de la préciosité des formes relationnelles et du plaisir des échanges agace. D’une manière générale l’économie actuelle est portée à considérer les biens communs comme extérieurs à elle et au fonctionnement de la société et qui pourtant dépend des rapports sociaux, des liens humains. Alors le lien social tend à devenir un objet de «standardisation» , une notion artificielle, un artefact.

société anonyme La prolifération publicitaire et médiatique grandissante depuis les années 60 et la tendance à l’hyper-consommation ont des conséquences sur le lien social et sur l’expérience de l’espace public. «L’image narcissique du besoin de consommation que renvoie le marketing occulte toutes les autres formes possibles de « faire société», explique Dominique Quessada (La société de consommation de soi). Cette manipulation commerciale s’adresse clairement à une masse anonyme et plus encore aux pulsions des egos». Cette «massification» d’identités qui engendre l’anonymat et le sentiment d’étrangeté par rapport aux autres, nous amène parfois ou souvent à se demander ce que l’on fait ensemble. Notre existence est réduit ouvertement et presque automatiquement au sort de consommateur, dans le meilleur des cas d’»utilisateur» ou d’ «usager». La foule anonyme que l’imaginaire marchand à fait de nous ne peut pas inspirer la familiarité, le sentiment d’être relié ou impliqué dans un projet de vie sociale ; bien au contraire, elle renvoie inconsciemment ou consciemment à la solitude de chacun et parfois même à

la honte sociale que cette masse véhicule. Elle influence et renforce des attitudes symptomatiques de repli, de narcissisme ou encore d’engagement revendicatif extrême et autres dérives. L’individualité centrale devenue individualisme en société, est par là une solution à ce phénomène ou cette épidémie d’anonymisation assommante, qui nous laisse un sentiment d’impuissance et d’irrémédiableté. En première réponse, un détachement du reste de «la masse» pour montrer son indépendance, qui se  traduit par un désintérêt, un désinvestissement spontanée comme en réponse silencieuse . Un comportement proche de l’auto-protection. Une tendance que souligne Marcel Gauchet , philosophe contemporain dont de nombreux travaux orientent sa pensée sur l’être ensemble, souligne cette tendance :

« Le geste par excellence de l’individu hypercontemporain, c’est non pas de s’affirmer en s’impliquant, c’est de s’affirmer en se détachant (…) Il semble que nous avons franchi une étape supplémentaire où la psychologie se met à jouer contre le lien» . (M. Gauchet, L’avenir du sensible)

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«non-lieu» relationnel

Dans un monde en proie au clientélisme et aux lois de la rentabilité, il est souvent constaté qu’il importe au gouvernants que les relations humaines soient canalisées vers des embouchures prévues à cet effet, et qu’elles s’effectuent selon des principes simples, contrôlables, répétitifs. L’homme contemporain cherche à se défaire de cet état de transit, de cette absence ou négation de lieux pour prospérer. Pour vivre ensemble sans se ranger dans des espaces marchands ou des espaces repérés, délimités, « espace jeux», « espace détente» ou «zones commerciales».

«L’anonymat du non-lieu dans lequel s’éprouve solitairement la communauté des destins humains n’est pas représentatif d’un cadre de vie confortable–durable», explique Pierre Manent.  

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Ci dessous, un exemple de tierslieu  «nouvelle génération»  : Ni privés, ni publics, les tiers lieux ont pris une place essentielle aux yeux de la population. Davantage pensés autour de l’expérience vécue par l’usager, ils satisfont un besoin de re-socialisation, de convivialité, de conversation. Concentrés sur quelques projets expérimentaux, leurs principes ont irrigué un grand nombre de lieux publics et privés. Ils contribuent à réinventer des lieux de socialisation éprouvés par le temps -MJC, maison des associations, salle des fêtes- et cassent les codes de nombreux équipements publics  : écoles, maisons de services à la population, hôpitaux....mais aussi privés  : pépinières d’entreprises, commerces, PME. Par exemple, dans le tissu rural, le réseau des «cafés de pays» s’est raffiné et numérisé, il est la clé de voute d’un réseau social qui s’exprime simultanément sur le territoire physique et numérique. On fait connaissance autour d’un verre, on reprend contact sur le réseau pour préparer un projet de soirée ou un projet professionnel, on se retrouve le jour prévu. Offrent-ils un accès public et libre (gratuité) ?


Anomie et réactions

Le phénomène étudié jusque là amène a constater un défaut de régulation de la société sur les individus. C’est une forme d’anomie, que notamment les travaux du sociologue français Emile Durkheim appuient. Si le cadre est moins présent, c’est peut être que nous l’avons petit à petit rejeté ou que sa représentation rélève plus une contrainte qu’une raison en soi. Ce qui caractérise les travaux du sociologue est le concept de représentations collectives; «elles sont les symboles et images qui représentent les idées, croyances, et valeurs d’une collectivité». Les représentations collectives portent en elles des contradictions. Elles sont à la fois externes à l’individu (puisqu’elles sont créées et contrôlées non pas par l’individu, mais par la société entière), et internes à l’individu (en vertu de sa participation à la société). À travers les représentations collectives, le groupe fait pression sur l’individu pour qu’il s’assimile aux normes morales et intellectuelles de la société. Ainsi, les représentations collectives servent à donner un sens et un ordre au monde, mais elles expriment, symbolisent, et interprètent des relations sociales en même temps.

Lié aux représentations collectives, cet état caractéristique d’anomie, est en fait assez courante quand la société environnante a subi des changements importants dans l’économie, que ce soit en mieux ou en pire. Cela plus généralement quand il existe un écart important entre les théories idéologiques et les valeurs communément enseignées et la pratique dans la vie quotidienne. Ce phénomène peut expliquer le

comportement des sociétés ou des groupes à l’intérieur d’une société qui souffrent du chaos dû à l’absence de règles communément admises ,ou bien dû au règne de règles promouvant l’isolation ou même la prédation plutôt que la coopération. Des rapports à la société que l’on peut mettre en parrallèle avec le travail Erving Goffman, Les Rites d’interaction (1967) traitant des comportements sensibles des individus dans la sphère sociale. «Les interactions sociales sont comme des rituels collectifs et marqués par des comportements émotionnels stéréotypés» explique le sociologue. Notre existence est de fait empreinte d’une forme d’adaptation aux autres. Sans remettre en doute nos rapports favorisant la tolérance et le respect, nous agissons la plus part du temps en veillent à nous tenir dans une indifférence respectueuse à l’autre, une co-présence non intrusive qui respecte l’anonymat et la libre circulation dans l’espace urbain ou dans l’espace commun. Ainsi pour satisfaire son désir d’intéraction et l’expérience relationnelle, l’individu met en place tout types de stratégies et s’équipe d’outils les permettants. Une forte tendance consiste à démontrer et à revendiquer le choix de ses relations sociales. L’individu jouit d’une alternative permanente et qui le rend libre de se détacher quand bon lui semble. Et au quotidiens, nos moyens de télécommunications actuels facilitent cette marque d’indépendance dans les relations sociales et les rythmes sociaux. L’exemple d’Internet, ses chats et ses plateformes relationnelles comme FaceBook, You Tube, Tweeter, Viadéo, la liste est longue mais témoigne par leur effroyable amplitude l’importance de notre existance sociale, d’échanges et de relations. Dans les domaines les plus variés, le réseau de la communauté des internautes, si vaste soit elle, revèle combien les hommes sont enclins à collaborer, à coopérer, à partager. Certain emploient même la notion de système E, comme Ensemble. Le web est en quelque sorte un laboratoire relationnel. Ces réseaux alternatifs, largement adoptés, sont le résultat d’un engoument et en ce point sont

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représentatifs des comportements sociétaux actuels. On peut distinguer une attitude sélective dont la finalité réside dans la concrétisation d’un échange, d’un service, d’un évènement performatif... et qui recherche l’épanouissement relationnel ou qui l’engendre. Par exemple Meetique, Covoiturage, Ebay, et toutes les initiatives artistiques dont les organisations spectaculaire de Flash mob (détaillées dans les pratiques relationnelles). D’autres part, il a une autre tendance que la société «moderne», celle du XXIème siècle voit naître. A ce point présente dans notre sphère concrète, nous sommes forçés de constater l’apparition d’une nouvelle forme de « société intimiste». Les échanges virtuels donnent accès à ces informations et à ces contenus intimes. Le Web est devenu un lieu de l’expression personnelle où l’internaute construit ou met en scène son identité.

C’est le culte de la personnalité, comme il en va du culte de la célébrité sur l’échelle de la reconnaissance. Ne plus se sentir concerné par autre chose que par soi-même. Cette tendance propose une autre représentation de la vie en société. Elle fait croire que les échanges sociaux se réduisent à des révélations de soi dans la sphère relationnelle établie. Ce narcissisme fait de l’identité individuelle l’enjeu vital de l’existence sociale. Perçus par les spécialistes comme une microsociologie interactionniste, qui est singulièrement un jeu de distance et de retenue, et permet l’interaction sociale en évitant l’expression des identités réelles, corporelles, disponibles… Un nouveau mode de sociabilité branché qui créer un mouvement général « d’hyperactivité» et donne un rythme tiraillant. Peut être une réponse à une trop pauvre vie culturelle collective, une réaction face au manque. Différemment d’un processus d’isolement, ce phénomène social amène l’internaute à créer des processus originaux de production 17

de l’identité, et des lieux d’expression et d’exposition de soi en adéquation avec son désir de singularisation. (Voir flash-mob) C’est un aspect de la philosophie de JeanMarie Guyau, et en contradiction avec la thèse de Durkhein, qui voit dans l’anomie la capacité «créatrice de formes nouvelles de relations humaines, d’autonomies qui ne sont pas celles d’une référence à des normes constituées, mais ouvertes sur une créativité possible». Selon lui elle incite l’individu à des sociabilités jusque-là inconnues,«que la création artistique est la manifestation la plus forte.» La réalité virtuelle permet une mutation des interactions sociales avec ou sans le corps. C’est dans cette réalité sociale authentique, celle de l’expérience du corps (puisqu’il faut le préciser) que l’importance du milieux tangible, formel, tactile prend toute son ampleur.

Par ailleurs, l’analyse de l’Historien et Philosophe politique de terrain, Jacques Donzelot éclaire les comportements actuels par un autre angle de vue.

Evoqué comme une solution à la fin du XIXème siècle, la notion de «cohésion sociale» apparaît plutôt comme un problème à la fin du XXème, remarque-t-il. «Si nos sociétés se disloquent, la mondialisation y est pour quelque chose, bien entendu, mais peut- être pas dans le sens où nous l’entendons  : la mondialisation entraîne un monde de production par des classes sociales qui ne veulent plus travailler avec d’autres.» Des économistes ont expliqué comment l’économie (mondialisée) de service est une économie où les ingénieurs par exemple ne veulent plus travailler avec des ouvriers  : trop de discussions, trop de négociations, il est bien plus facile et plus


rentable de produire entre soi des concepts qui seront réalisés ailleurs. C’est un discours ambiant, avec pour conséquence sur la ville un urbanisme affinitaire. Par exemple l’effet Airbus qui se traduit par l’investissemnt d’un certain nombre de villages ou de communes par ces ingénieurs qui veulent vivre entre eux, qui ne veulent pas se mélanger.

La logique de séparation est devenue plus importante et préférée que la logique de conflit. «Avant la mondialisation, reprend Jacques Donzelot, on était condamné à s’affronter, à se connaître, à se rencontrer et à pactiser». Dans les rêves d’architectures fonctionnaliste et d’urbanisme volontaire (urbanisme et architecture des années 50-60), utopies collectives et sociales (politique aussi) qui ont structurés une partie du XXème siècle, les espaces ont débouché sur des situations invivables. Les aménagements d’espaces qui ont manqués de considèrer la société dans son ensemble. L’échec de cette archicture «fonctionnelle» à l’extrême, est une leçon pour les projets d’urbanités nouvelles. Ceux qui étaient dans ce rêve ont surtout contribué à déliter les réseaux de solidarité sociale et à susciter les violences. «Car l’identité sociale ne se construit pas uniquement en se coulant dans les formes urbaines, elle est l’expression de la vie passée et présente des habitants de la ville ou du village», témoigne Antoine Grumbach, architecte et urbaniste (Quel espace pour demain ? «L’idée même que l’on puisse avoir des espaces sans limites, dont on ne sache pas s’ils sont publics, communs ou privés est à l’origine de la crise du fait urbain issue du mouvement moderne.»

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l’espace qui nous rassemble /

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nous ressemble Avoir le sentiment que la métropole, la ville, le quartier c’est le cadre de vie, c’est le vivre ensemble. L’espace commun est le milieu ou agissent et réagissent toutes les décisions et actions humaines, qu’elles marquent au quotidien,

de temps fort et de temps plus creux. La taille de nos marchés à pris la dimension de la planète entière et montre que l’espace est la première donnée influencée voir bouleversée par nos formes de coexistence.

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L’espace public : Ses enjeux et ses valeurs

En écho aux précédents apports sociologiques et philosophiques, il ressort que l’espace social est l’enjeu de notre coexistence et réciproquement. Il convient que le projet de sphère politique idéale pour la vie des individus, porte toute la complexité de leur nature. Le terme de « lieu anthropologique» employé par Marc Augé, décrit cette construction  «concrète et symbolique de l’espace qui peut rendre compte des aléas et des contradictions de la vie sociale et surtout à laquelle se réfèrent tous ceux à qui elle assigne une place, si humble, si modeste soit-elle». La complexité des comportements en société nécessite une qualité première qui se révèle dans les choix que le milieu offre, dans ses possiblités. Une double dimension spaciale définie de façon à ce que les individus puissent être ensemble, rassemblés, ou séparés, permettant le passage, la circulation, ou les deux à la fois. Pour illuster ce propos, la philosophe Hannah Arendt nous offre une proposition, au moyen d’un objet concret, la table. Elle disait  :  « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de table.  Une table à l’avantage d’asseoir autour d’elle des gens qui sont à la fois séparés et ensemble»  ; une table, c’est ce qui tient les gens à distance les uns des autres et qui néanmoins les réunit. D’une certaine manière l’espace de la ville, du quartier est une table.

«La ville est toujours, en dépit de tout, une manière d’être ensemble, porteuse d’une valeur.» (Jacques Donzelot)

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Ces lieux anthropologiques ont au moins trois caractères communs, analyse Marc Augé. «Ils se veulent et sont désirés identitaires, relationnels et historiques. Ils sont à échelles


variables.» Des plans d’un quartier, aux places publiques, la découpe et l’aménagement du territoire correspond à un ensemble de possibilités, de prescriptions et d’interdits dont le contenu est à la fois social et spatial. Naître, grandir, vivre, travailler, c’est le faire dans un lieu. Aristote disait du lieu ; « Chaque corps occupe son lieu»  et parle davantage d’une occupation singulière et exclusive. Or, ces lieux contemporains, ceux de nos villes, de nos villages, de nos quartiers ne sont pas pensés pour l’individualité absolue. Ils signent des valeurs de partage, de bien mis en commun, au sein desquels évoluent naturellement des rapports de coexstance et leur forme relationnellles. L’identité et la relation sont au cœur de tous les dispositifs spatiaux. Pour décrire l’espace social, est nécessaire de reprendre sa qualité d’espace de la communication (comme proposé par Aristote et Arendt) et permettant aux personnes le partageant d’apprendre à vivre ensemble et à « faire société». Sa dimention politique justifie ce bien comme un espace de rencontre et de dialogue du corps social dans son entier, qui dépasse les cercles de connaissances (amis, proches, collègues…).

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L’espace commun révèle notre existance collective

La ville a permis et a généralisé l’expérience de la proximité : elle est le symbole tangible et le cadre historique de l’état de société, cet « état de rencontre imposé aux hommes», selon l’expression d’Althusser, à l’opposé de cette jungle dense et « sans histoires « qu’était l’Etat de nature selon Jean Jacques Rousseau, empêchant toute rencontre durable.

« Dans l’idéal, ce régime de rencontre intensif, une fois élevé à la puissance d’une règle absolue de civilisation, produirait des pratiques, des échanges en correspondance c’est-à-dire l’élaboration collective du sens, des propositions pour un mode de vie qui met au centre l’être ensemble»  explique Marc Augé, dans son essai Non-lieux. l’Agora et le forum sont, en quelque sorte, l’archétype de l’espace social, avec une implantation en coeur de ville, à la croisé des axes de circulation important, et à proximité des grands édifices accueillant l’essentiel de la vie sociale. Néanmoins, cet espace d’animation et de rassemblement n’était pas l’espace de libérté et d’accessibilité de tous (seuls les hommes libre, soit une faible portion de la population d’alors). La rue, la place publique, l’espace commun, sont les fruits de l’éboration des hommes, le milieu qu’ils se sont bâtis.

C’est un espace neutre, qui n’appartient à personne en propre mais disponible pour tous. Ceci n’a que quelques siècles, et reste dans une large mesure à poursuivre, à revendiquer car il ne saurait être un aquis. Et les moments de la modernité interroge la place de l’espace public dans nos villes. 23

Les définitions même du terme sont pour la plupart récentes puisqu’elles apparaissent dans les années 1950, et que les dictionnaires n’abordent le terme «espace public» que depuis le milieu des années 1980. Les urbanistes, architectes, paysagistes...ont longtemps préféré «espace collectif», «espace libre», ou «espace extérrieur».

Dans l’explication d’une société contemporaine que l’anthropologue Marc Augé nomme «surmodernité», il décrit un nouveau type de société. Le fond même serait changé. Le récit de destins collectifs, porteurs d’une identité partagée et favorisant les relations sociales en les inscrivant dans une histoire commune n’aurait pas lieu. Notre société contemporaine, préoccupée à par le temps, met en pratique l’addition de parcours strictement personnels. «Les espaces publics de la ville cèdent alors la place à de nouvelles catégories d’espaces «collectifs»(les non-lieux, Marc Augé) parce que leurs raisons d’être ne résident plus dans leurs capacités à relier les hommes.

L’habitude des grandes surfaces, des distributeurs automatiques, renoue avec les geste du commerce «à la muette», un mode promis à l’individualisme solitaire, aux passants et à leur écoulement, au provisoir, à l’éphémère. On voit bien que le lieu n’est plus le cadre nécessaire à l’échange. L’espace peu ou pas approprié devient alors l’espace de l’affiche, l’espace-trafic ou somnambulique, toujours plus superficiel. Une façade où tout doit être négocié parce que tout est problématique (…).


Il y a un changement fondemmental dans le relation que nous entrenons avec les autres et qui rend réelle des mutations de la fonction sociale des espaces publics. Tantôt un excès de planification ou de contrôle menace d’y interdire toute expression personnelle. Tantôt au contraire, comme c’est le cas depuis quelques années, grand retour du liberalisme, les concessions faites aux revendications des intérêts privés compromettent la neutralité des espaces publics. La rue a perdu de sa vertue sociale, dans sa capacité à mettre en contact le long des trottoirs, des boulevards, sur les places ou dans les parcs, aussi dû aux manques de diversité des usages et des pratiques. «Il s’est creusé un profond écart entre la forme et la fonction des espaces publics», constate l’urbaniste Denis Delbaere. Pourtant, la liberté donnée à chacun de sortir, de circuler librement et gratuitement, sur des espaces ouverts et dégagés d’obstacles rédhibitoires est une reventication récente de nos sociétés et un droit qui demeure incertain. Il a d’abord fallu que l’idée que l’égalité des hommes soit acquise, et que le caractère inviolable et irréductible de chaque individu soit reconnu. «Il a fallu que ces individus égaux s’entendent pour constituer, parmis eux, un espace neutre pour tous. Ceci n’a que quelques siècle et reste dans une large mesure à poursuivre», précise l’urnanisteD Delbaere.

L’expérience au coin de la rue La ville (le quartier) dans sa dimension spaciale et intellectuelle, nous propose et impose une série de repères : on observe facilement les inscriptions sur le sol, ce qui signifie la clôture, le savant contrôle de la relation à l’extérieur, la régulation du sens et la nécessité du signe… Elle est fait de formes géométriques élémentaires, dans l’espace social ; la ligne, l’intersection, le point d’intersection, itinéraires et axes qui conduisent à des lieux, des carrefours, des places, des bancs où des hommes se croisent, se rencontrent et se rassemblent. « Gens pressés. Gent lents. Paquets. Gens prudents qui ont pris leur imperméable […] Ceux qui sont du quartier et ceux qui ne le sont pas.»(La rue, Georges Pérec) Au dehors, dans la rue, se trouve un subtil mélange d’habitudes et d’innattendu, de méditation et d’expectative. Pour certains, être passant, ce n’est être qu’une ombre, être anomyme, pour d’autres c’est être acteur .

Michel de Certeau lit l’espace comme un  « lieu pratiqué», « un croisement de mobiles»  : ce sont les marcheurs qui transforment en espace la rue géométriquement définie comme lieu par l’urbanisme.  « Un espace existentiel, lieu d’une expérience de relation au monde d’un être essentiellement situé en rapport avec un milieu ».

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Intentions et réalité La ville (ou le quartier) et ses espaces publiques s’avèrent particulièrement propicent à l’expression de cette civilisation de la proximité, car il ouvre l’espace des relations, contrairement à la télévision ou à la littérature qui renvoient chacun à son espace de consommation privé, contrairement encore au théâtre ou au cinéma qui regroupent des petites collectivités devant des images univoques. A la neutralité spatiale répond le fourmillement de l’occupation temporelle de l’espace public. Certaines matinées c’est le marché. En fin d’après midi, les écoliers et les parents vont au parc…. Ce que l’espace spécifie ici, ce sont les différentes fonctions autorisées dans l’espace public. A l’échelle de mon quartier, je peux objectivement observer que les lieux publics d’intéractions sociales se situent  : - Dans les parcs et jardins de ville, dans la limite des heures réglementées - Dans les terrains pour jeux de pétanque, city stade pour le sport d’équipe - Sur les bancs publics, dont la fréquentation dépend de leur confort et de leur emplacement Plus évènementiels et autour d’un prétexte qui le motive: - Les places ou les parkings les jours de marchés sont également des espaces de convivialité mais qui trouvent une finalité par la commercialisation de biens. (non négligeable dans la prospérité sociale d’un quartier) - Les Festivals de rue développent des moments aussi bien pensés pour la convivialité Tout en remarquant des lieux de socialité qui furent autrefois ou sont toujours préservés précieusement comme : - Les lavoirs - Les fours à pains - Les places les soirs de bals populaires Qu’en est-il de la rue, de l’escalier, de la place X ou Y, du bas de l’immeuble  ? 25


L’espace public contemporain propose ainsi en tous point une multiplicité d’espaces adaptés à chaque type d’usage, quelque soit le territoire. Il y a des espaces pour les enfants, des espaces pour les adolescents, des espaces pour les personnes à mobilités réduites, des espaces pour la promenade... Finalement tout «l’art de l’aménagement consiste à gérer au mieux les relations entre ces différents usages de l’espace public, c’est à dire en «conciliant» chaque besoin en limitant autant que possible les conflits.

Les formes de la vie sociale à travers l’espace public L’espace public n’a d’autre mission que de rendre spacialement possible les échanges et dont les modalités préservent des espaces vides les plus ouverts possible. Des lieux potentiels, capables d’accueillir et qui laissent une libre interprétation, une pratique qui n’est pas déterminée ni figée. Chercher à anticiper les usages de ces espaces communs, en les équipant d’éléments de confort (mobilier, éclairage, ect..), ou en les mettant en scène même par un acompagnement esthétique (signalétique) donne souvent à voir des projets qui ne fonctionnent pas. Quand les usages sont déterminés, on voit apparaître des formes, des signes ou élèments rigides qui délimitent (les bordures de l’aire de stationnement, les barrières de l’espace piétonnier, des clotures ) et dont certains point précis permettent l’échange entre ses usages (passage piéton, carrefour). Et en effet, il n’échappera pas aux habitants, aux passants «les nuances» dans l’appréhension des espaces. Se sentir autorisé plus que d’être libre de ..., c’est sentir la confusion entre la bien veillance et la surveillance. C’est encore percevoir l’aménagement plus que l’accompagnement ou la suggestion. Un sentiment de contrôles et de contrainte s’en dégage. Cet état a fait l’objet d’un diagnostique par Michel Foucault lorsqu’il a parlé de la montée de l’organisation «biopolitique» de l’existence, c’est à dire d’une forme de pouvoir qui porte

non pas sur les territoires mais sur la vie des gens. Parce qu’anticiper, c’est voué un espace à un certain usage, donc c’est restreindre par des règlements. C’est à différents degrés, contrôler les rapports entretenus des individus entre eux. C’est lors d’un débat sur les enjeux des espaces publics, que j’ai réalisé la part d’empathie à l’égard des individus. Si l’espace est réellement dédié aux gens alors il faut s’attarder sur la vie de ces gens, les concerter pour comprendre ce qu’ils font et ce qu’ils veulent faire dans leurs espaces partagés. Pour les encourager, pour les inviter à prendre part à leur espace social. Souhaiter un lieux qui rend possible et favorable les rapports favorables. La ville est la matrice de l’apprentissage du vivre ensemble. Respecter l’espace commun, c’est-à-dire commencer par respecter les gens qui vivent dedans. « Pour faire ville, explique Jean Pierre Brard, actuel Maire de Montreuil, nous avons besoin de porter des identités, de les faires jouer les unes avec les autres dans le cadre d’une règle intangible, celle qui est du respect de la personne humaine que ce soit sur au plan physique ou au plan psychologique. (...) Cela ne veut pas dire accepter les caprices communautaristes. »

Des formes d’espaces publics inadaptées pour des usages sociaux complètement changés  ?

« La ville se mouvoie, évolue et fonctionne pas à pas un peu mieux  ; elle assure son rôle d’intégrateur social, rapporte l’architecte Antoine Grumbach déjà cité précédemment, mais il est encore rare de constater simplement qu’elle ait bien fonctionnée comme lieu de convivialité. Peut être parce que, on y a toujours ressenti la difficulté de l’accessibilité, l’inadéquation des équipements sociaux et culturels, la difficulté du vivre ensemble.»  La qualité de la vie est faite de la mixité, de l’accessibilité, et de l’évolutivité ajoute-t-il. Nous sommes dans une culture de la transformation, du recyclage des zones.

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C’est la vie des hommes qui suscite des espaces, qui procure les solutions. L’espace public  vu sous l’angle de ses moments de curiosité, comme un support de création. L’intervention des designers, alliée à celle des architectes, des urbanistes ou des plasticiens, propose d’ouvrir la création contemporaine au plus grand nombre en investissant les espaces publics. Car nos rues, nos places et nos territoires en général peuvent devenir le théâtre de nouvelles expériences esthétiques et culturelles, provoquer l’émotion au détour de nos chemins quotidiens.

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crĂŠer du lien / Tissu social

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reĂŠrc ud / neil les formes relatioNnelles

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explorations Textiles

Social et textile Cette thématique du  vivre ensemble  est en perpétuel questionnement depuis plus d’un an. J’ai orienté mon thème de collection lors de l’U.V 9 autour du  Lien social . Une collection qui rend compte d’une recherche textile que j’ai nommée  Sociotextile . Je me suis inspirée du lien, méthaphore de la cohésion sociale, comme relevé tout au long de ce mémoire.  «Maillage économique»,  «réseaux d’affinités»  ou encore des qualificatifs pour nous décrire: relié, cablé, soudé, intégré, encordé, etc.. sont des expressions qui convoquent l’imaginaire textile. Ma démarche a été de rendre visible, de transcrire les méthaphores aux moyens de techniques textiles et d’explorations sensibles. Naturellement je me suis dirigée vers le tissage, la maille, le crochet mais aussi la thermosoudure pour  rassembler  les matières. Cordes, ficelles, câbles et fils élèctriques extraits de l’univers familier et des chantiers, ont servi de matières premières et ont contribué à ma recherche de sens.

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Enrichie

de diverses explorations techniques et sémantiques, ma recherche textile s’est poursuivie par d’autres traductions plastiques ; scupturales, spaciales, contextuelles.... Dans mes premières hypothèses les liens textiles envahiraient des espaces. La présence de cordes, de câbles serait alors une signalétique, qui mettrait en scène la forme relationnelle. Je cherche à créer des situations par la matière, par l’assemblage ou l’accumulation. A créer des signes et à inviter à une expérience qui rend visible  le lien  dans nos espaces communs, publics.

Immersions UrBAINES

L’espace social engrillagé Apprivoiser les lieux par la matière et  recâbler  le monde comme direction de travail.

Comme ci-joint, une tentative de raccomodage in situ. J’ai voulu intervenir, «opérer» pour faire apparaître les liens qui font la rue, qui font l’espace. Cette approche invite à considérer les failles, les fractures de notre espace public comme le reflet de notre manque de cohésion. Par la manipulation et l’expérimentation sur le terrain, je me suis dirigée vers une  «chirurgie» de la rue. Mon geste «guérisseur» de plasticienne amène ici une autre lecture de notre bien commun. Il donne à voir des espaces collectifs différents, plus révélateurs de nos relations humaines, de nos chemins partagés. Mais le diagnotic me semble un peu sévère et irrémédiable. Quelles propositions offrir? Comment induire une expérience? A-t-on besoin de lieux signifiants, de se construire une sphère, un lieu spirituel ou mémoriel pour les liens humains d’aujourd’hui? 33

Parce que faire l’expérience d’un lieu public c’est aussi appréhender des aménagements, des mobiliers urbains et leurs diverses textures. Les grilles, leurs maillages froids et rigides, m’ont interpelées lors de mes enquêtes déambulatoires au détour des rues. Elles sont présentes dans chaques quartiers de nos villes (prise de vue - pagesuivante - à Lyon, autour de la Part-Dieu).


Comment et pourquoi ces structures frontières de l’espace quotidien, barrières spaciales et mentales de nos relations? Je me suis projetée dans l’interprétation créative comme vers une piste pour créer de nouveaux rapports en société. Une rupture avec ces matériaux froids, structurant nos vies urbaines, m’a semblée une recherche potentielle pour être designer plasticienne au service de la communauté. Faire  tomber les barrières  des lieux publics, et proposer une autre appréhenssion tactile et une qualité visuelle de l’espace partagé, d’autres ressentis par d’autres textures ; contrastes de matières, cordes (colorées, souples, symboliques) confrontés aux grillages urbains (métalliques, froids, rigides)… J’ai pensé également à des pratiques urbaines relevant du street art, du tag, du graffiti textile signature du très actif collectif de tags tricottés, les Knitta please. Exploiter, explorer mes qualités de textilienne   pour la création de textures nouvelles, des confrontations, des assemblages, la sublimation des matériaux. Cependant la personnalisation c’est aussi l’appropriation, tandis que le fond de mon propos accorde une attention particulière à l’épanouissement des formes participatives et dans l’intéraction spontanée. Au détour de mes lectures, j’ai été marquée par le livre La fabrique du lieu. J’y ai trouvé des appuis solides et des regards inspirés par la poétique de l’espace commun. J’ai relevé ces quelques lignes qui commentent toute la fantaisie qui l’adapte et rend «pratiquable» le milieu aux gestes de l’homme :

 «Les aménagements qui trouvent un arrangement avec les données spatiales, qui s’arrangent des difficultés concrètes, et qui vont souvent jusqu’à arranger le coup. Ces aménagements suscitent des occasions et des sites qu’on n’attendait pas, et que la soumission à un simple rangement logique n’aurait jamais fait surgir. Tel est au fond l’art singulier de l’installation pour rendre capable l’espace de donner lieu à la vie des hommes» . Rendre visible les liens relationnels par le textile En pensant le matériau au service des gens, ma démarche se dirige pas à pas vers un questionnement collaboratif, participatif en design. Comment orienter la création textile pour initier l’action, l’interprétation et inviter à l’éboration collective. Laisser faire. Suggérer, inviter, provoquer par une installation et laisser faire. Questionner la dimension participative mais aussi l’autonomie. Quelles invitations pour une expérience qui fait vivre  le lien? Des liens qui réunissent, des ouvrages laissés en suspens, sufiraient-t-il à susciter l’interêt, éveiller la curiosité et l’élaboration collective.

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«(...) l’espace philosophique ou plastique relatif aux pratiques sociales – l’espace de l’expérience citadine, l’espace physique qui se transforme parce qu’il est mobilisé par les hommes, et qui ne peut être mobilisé qu’à partir des qualités matérielles qu’il possède déjà».  (La fabrique du lieu, J. N Blanc) 35


Designer selon la nuance

La nuance, ce que m’inspire ces différents projets en références. J’aime la poétique des matériaux simplement révélés. C’est aussi ce qu’explique le théoricien d’Art, Thierry Davila dans un essai consacré à l’inframince -terme inventé par Marcel Duchamp (De l’inframince, 2010).

   « L’art c’est le pouvoir des nuances, des interstices  ; la poétique de l’infra mince, ce qui fait partie du monde  »  (Thierry Davila)

Son regard sur l’art éclaire la production de sens, celle qui s’épanouit en dehors des cadres habituels d’exercice du sens, de manière singulière. Il s’agit alors d’ouvrir le champs de l’expérimentation que T. Davila argumente «du tactile au tacite, pour être plus vivant encore, pour trouver un autre type de respiration . Vivre pour produire de la nuance ( Vivre selon la nuance , Roland Barthes)» Vivre pour inventer des petites différences.  «Les blancs assument l’importance» disait Mallarmé. Comment l’oeuvre peut-elle être là sans insister sur sa présence? Comment la disparition peut-elle devenir l’autre nom de la manifestation ?

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FINANCEMENT : ÉTAT, DRAC, INSPECTIONS ACADÉMIQUES, RÉGIONS, DÉPARTEMENTS, C MULTISITES / EN COURS DEPUIS 1995

Les Ateliers d’exploration urbaine s’adressent à un public jeune (de 10 à 18 ans). L’objectif est de les initier à la lecture de la cité, à travers l’acquisition d’outils de compréhension, de décryptage et de création, mais aussi par l’interaction avec l’environnement urbain et humain, et l’ouverture sur des pratiques artistiques… Les ateliers reposent sur une Designers et Artistes «méthodologie de projet» où environnementaux l’enjeu porte moins sur les résultats obtenus que sur les processus qui y conduisent. Chaque projet se construit au début sur Références : la base de propositions que Page de gauche nous faisons, puis progressiveMises en scène,ment désordre à partir des et idées et inimanipulations dans cadreCe du tiatives le des jeunes. principe festival «FoliedeLiège» 2008pédagogie active incite les à sehacking» responsabiliser Belgique + les participants «Réality et à devenir les auteurs / acteurs par Peter Regli. des projets. Ci-dessous La thématiqueéphémères centrale des ate-de Installations urbaines liers pédagogiques est le cadre l’artiste plasticien Arne Quize + de vie : architecture, urbanisme, Au dessus paysage,par arts, comportements... Sculture de chaises le Elle se décline à travers-diffécollectif Le Bruit du frigo rentes entrées: l’espace public Intervention urbaine, 2009. / La vie de quartier / La ville en chantier / L’habitat / Les espaces Ces différents en travaux font parti attente… de mes sources Les d’inspiration et ateliers font l’objet d’une ponctuent ma démarche. De manière production finale restituée significative, publiquement, les matières, sous la forme les matériaux participent à d’expositions, d’installations, l’élaboration d’un espace commun d’affichages, de performances, pas du tout commun. de projections... Des scultures qui donnentvarient à vivre Les productions selon une expérience,la proche la nature et lesde spécificités des affiches placardées sur performance, à projets: la fois inscrites les murs de la ville, livres et petiet inspirées par un environnement tes éditions, maquettes et trafamilier, collectif. vaux en volume, cartographies, vidéos, installations et dispositifs interactifs, petits chantiers...

BRUIT DU FRIGO - DOS

THE VISITOR, public installation, Solidere, Beirut, Lebanon, 2010 © ArneQuinze

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DUNE, private installation, Ghelamco Group, Knokke, Belgium, 2010 © ArneQuinze


les formes relatioNnelles

A travers l’action et l’expérience collective, les individus, les habitants, les passants démontrent que l’on peut développer de nouveaux affects, de nouveaux rapports à ce qui nous entoure. Moins se lancer dans de nouveaux accaparements, moins transformer, qu’interpréter...

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Pratiques créatives

Exister - participer ?

Co-création, co-conception, mass customisation, do-it yourself, crowdsourcing, constituent un lexique en perpétuelle expansion ; autant de termes et désirs de s’investir collectivement et d’être acteur d’une démarche personnelle. On parle même  d’économie du partage ,  collaborative  ou encore  participative . L’activité  euphorique, débordante, voir même envahissante   d’une culture de l’interactivité dépasse le domaine de l’art, déborde sur les évènements marketing et même politiques – les vecteurs de communication en général. Les réseaux sociaux de type facebook, twiter, viadéo, en passant par les jeux vidéos en réseaux remportent un immense succès dans la sphère relationnelle virtuelle. L’émergence et le succès de nouvelles techniques facilitées par l’ère numérique, indique un désir collectif de créer de nouveaux espaces de convivialité, de faire entendre sa part de décision dans son environnement et d’instaurer de nouveaux rapports à l’autre au quotidien. L’exemple du phénomène des flash-mob est intéressant pour illustrer cette culture ouverte, s’appuyant sur la communication virtuelles pour aboutir à la participation réelle, corporelle. Ces rassemblements recherchent, à l’origine, la création d’une expérience artistique, une performance collective qui se donne à voir et vivre par la participation.

En effet, la foule ainsi mobilisée fait la démonstration d’un impact et d’une puissance inouïe. C’est un exemple qui allie sphére virtuelle et espace concret, et qui montre la réactivité de la foule, sa participation à un projet collectif, son implication. Toutefois, ce projet performatif est aussi l’expression d’une société dans laquelle les relations humaines ne sont plus directement 39


vécues; à leurs dépens, elles s’éloignent dans la représentation   spectaculaire  et artificielle. La forme esthétique de la mobilisation collective prends alors partie, engage des messages qui vont au delà : revendications politiques voir même messages marketing. Performance  ? Happening  ? Activisme social  ?

Quand le processus créatif intervient et s’efforce d’investir la problématique de la sphère relationnelle, il a une porté politique. L’art comme le design à le pouvoir de nous proposer une autre valeur symbolique du   monde  , de l’image des relations humaines qu’il reflète. L’art et la performance artistique sait bien mettre sa production au service de cet enjeu. Lorsque l’artiste Jens Haning diffuse par un haut-parleur des histoires drôles en langues turque sur une place de Copenhague (Turkish Jokes, 1994), il produit dans l’instant une micro-communauté, celle des immigrés unis par un rire collectif qui renversent leur situation d’exil. Jes Brinch et Henrik Plenge Jacobsen, quand à eux, installent sur une place un autobus renversé qui provoque, par émulation, une émeute dans la ville. Cristine Hill anime dans une galerie un atelier hebdomadaire de gymnastique. D’autres noms et d’autres travaux pourront compléter cette liste, qui montrent bien que la partie la plus vivante de la création artistique s’élabore en fonction de notions interactives, conviviales et relationnelles. Médiateur-accompagnateurorganisateur- animateur de rencontres?

Ces divers projets d’artistes montrent comment l’artiste, le designer, peut créer des dispositifs au service d’une expérience collective. Ce sont des performances. Elles trouvent leur esthétiques dans le processus, dans la mise en scène, dans la représention et amène à une expérience temporaire. Mais ici très singulièrement, on peut voir la mise en scène comme une mise en abîme ; le relationnel par le relationnel. L’art et la performance imitent, représentent le quotidien mais ne proposent rien de plus qu’un fait

divers ou qu’une animation de quartier. Ils créent seulement un prétexte, trés proche de l’ordinaire. On peut les concidérer ces «oeuvres» comme inscrites dans une poétique de «l’infra-mince» (Designer selon la nuance). On peut aussi s’interroger quand au statut du plasticien, du designer, son intervention se rapprochant plus de celle d’un médiateur, voir d’un animateur. «On joue désormais le groupe contre la masse, le voisinage contre la propagande, le low Tech contre le hight Tech, le tacite contre le visuel» souligne à juste titre Nicolas Bourriaud (Esthétique Relationnelle, 2011).

L’Espace potentiel : Investi, approprié pratiqué... Qu’est ce qu’un espace investi  ?

Une récente étude sur l’innovation sociale réalisée par l’Institut français de la mode et la Cité du Design de Saint Etienne, éclaire mon questionnement sur les pratiques relationnelles par son analyse de la notion d’usage. Dans le champs du design et plus généralement des techniques, l’usage définit un besoin. Il prolonge le produit, manipule l’objet. Le processus de l’appropriation permet à l’usager ou une communauté d’usagers agissant de manière collaborative de le tranformer. C’est la différence majeure entre produire (s’approprier, créer) et consommer (utiliser). L’étude évoque deux points caractéristiques du processus qui, d’une part renvoie un mode d’emploi, à une grille de fonction, d’autre part à un geste ,s’efface sans guère laisser de temps à l’appropriation et à la socialisation. Par comparaison, le processus d’appropriation signifie l’adoption d’un objet dans la durée, lié à des coutumes, des habitudes, des traditions... L’appropriation permet et engendre des possibilités inédites à recomposer ou à inventer. Elle génère un sentiment de proximité et de contrôle dans la compréhension de ce qui nous entoure. C’est être acteur ; c’est s’investir par la pratique et réaliser sa place dans un monde que l’on perçoit intimement. 40


«Evidemment on pourrait fonder un orchestre ou faire du théâtre dans la rue. Souder les gens ensemble dans une rue par autre chose qu’une simple connivence...»   Georges Pérec, La vie de quartier.

La   réappropriation   de l’espace commun est une affaire complexe puisqu’elle relève de l’aspect de propriété. Pour prendre en compte les souhaits et faire que la réappropriation  soit collective, le dialogue, la consultation (enquêtes, rencontres) est indispensable en amont et au cours du projet. Ma récente expérience de stage avec la 27ème Région, qui se présente comme un laboratoire des politiques publiques, m’a permis de réaliser l’intérêt que portent les collectivés locales et territoriales aux processus d’appropriation par et pour les citoyens. Lors d’une conférence récente,  un Conseiller Régional d’Ile-de-France a souligné le souhait de la collectivité à mettre en place des dispositifs plus flexibles, afin d’engager de nouvelles appropriation (responsable) de l’espace public.  Cela signifie pour les décideurs, d’être d’accord pour que tout ne soit pas prévu d’avance.  L’espace potentiel répond au besoin de flexiblité des usages et des pratiques quotidiennes. Inscrit dans une réalité sociale, il permet d’envisager, de vivre d’autres manières, de comprendre et de ressentir la vie en société. Peut-être, comme le pense le psychanalyste Winnicott dans ses analyses de «l’environnement», faudrait-il «considérer, l’espace potentiel   comme sacré pour l’individu, dans la mesure où celui-ci fait, dans cet espace même, l’expérience de la vie créatrice .» Différentes approches, différents projets de design pourront illustrer les formes d’appropriations participatives et la mise en oeuvre d’investissements collectifs. (ci joint : Projet d’action de convivialité urbaine par le Bruit du frigo )

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Investir l’espace public Références Tout au long de ma démarche, j’ai observé les groupements de citoyens et autres initiatives communautaires. Parfois encouragées par des politiques volontaristes ou désirées par les programmes politiques, leurs projets visent à développer la démocratie citoyenne et à favoriser différentes formes d’expressions culturelles et artistiques. Le cœur du discours est la question de l’appropriation de l’architecture par les usagers où comment revenir à une approche des lieux centrée sur les usagers et pensée par eux. Ateliers d’urbanisme participatif, interventions artistiques dans l’espace public, résidences artistiques, actions de détournement, aménagements éphémères ont retenu mon attention et sont pour mon travail de riches sources d’inspirations. «Des projets se développent un peu partout à Bruxelles et dans les noyaux urbains, témoigne un habitant. L’imagination et la poésie de Gabi et son équipe (photos ci contre) ne manquent pas quand il s’agit de proposer aux habitants d’un territoire des solutions de développement désirable (et durable).» Il y a également collectif Bruit du frigo, qui intervient localement, impliqué avec les collectivités

et les habitants pour mettre en oeuvre par la créativité, un Réemploie, d’une Re-valorisation des espaces difficiles à vivre, par les processus de collaboration et de participation. Pour favoriser le dialogue avec la population du quartier, le Bruit du frigo a installé un bistrot et un atelier temporaire, vecteur convivial pour travailler avec les habitants autour du devenir de leur quartier et créer du liant autour d’un projet commun. Une figure du design, Matalie Crasset a elle aussi, engagé en collaboration avec une ethnologue, une réflexion sur les nouvelles formes d’implications citoyennes dans la ville. Leurs restitutions donnent en priorité,un espace public pensé, ménagé pour être le lieu de la participation à différents niveaux (quartier, ville, Région). Ici encore, sous la forme de promenade/action, il est proposé au citoyen (tout le monde, n’importe qui) d’adopter un arbre, pour que l’espace devienne un jardinet partagé, pour s’approprier un espace délaissé et donner vie à des jardins éphémères, ou encore d’utiliser un four public, de tricoter dans la rue… C’est le résultat d’un projet tout à fait politique, engagé par la commission européenne de la culture en 2012. L’initiative des Human Cities Festival rentre dans le cadre d’un programme d’innovation globale nommé Sustainable Everyday Project. Ce projet culturel et politique propose une réappropriation de l’espace public par ses habitants, citoyens. La concrétisation d’outils (Toolbox) a été développée par les designers de l’agence Bruxelloise Strategic Design Scenarios    en vue d’inspirer tout à

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chacun à entreprendre des projets et actions au cœur de l’espace public.   Une invitation pour celles et ceux qui souhaitent améliorer la qualité de vie partagée à passer à l’action. Désormais les espaces publics sont prêts à l’appropriation. Reste à mettre en pratique.

Autant d’exemples, d’approches,

de perspectives qui reposent sur la «méthodologie de projet» où, pour la plupart, l’enjeu porte moins sur les résultats obtenus que sur les processus qui y conduisent. Les projets sont à l’écoute des désirs des habitants, des participants. La participation active, concrète, incite le public à se responssabiliser et à devenir les auteurs / acteurs des projets. Ces usages temporaires participent pleinement à la qualité de vie et peuvent se révéler de véritables moteurs du développement urbain. Ces quelques références qui soulignent l’émergence de propositions légales (souhaitées ou permies par des collectivités) de pratiques singulières, voir marginales et décalées. Elles portent en elles l’ enjeux de l’accessibilité et soigne le rapport des citadins à la ville, des citoyens à l’espace partagé. Il ne s’agit pas dans ces projets d’engager une «Révolution citoyenne» mais plutôt une approche sensible, qualitative et à l’échelle humaine sur ce qui se vit dans un lieu, les   petits riens urbains  , l’ordinaire et l’infraordinaire. Ce qui fait l’âme du quotidien.

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Convivialité temporaire On peut, quelque part, regretter le format de ces interventions et pratiques de la convivialité ; les plages en ville ou certains évènements festifs et culturels,   les nuits sonores   à Lyon ou les pique-niques improvisés voient les citadins coloniser spontanément les parcs, les places, les ponts ou ruelle. Ces évènements contribuent eux aussi à rendre possible des nouvelles appropriation de l’espace public le temps d’un moment éphémère, de récréation, de flânerie, de fête. L’opportunité des festivals permet bien d’adopter de nouvelles pratiques de la ville, de la rue. Mais à long terme ou à une autre fréquence, qu’est ce qu’on pourrait faire ensemble?


Au cours des mes recherches pour formaliser le lien social, j’ai cherché à provoquer un moment de convivialité.

«Dans l’idéal,qu’estce qu’on voudrait faire ensemble ?» J’ai partagé mes questionnements pour réaliser une enquête, pour consulter les envies et désirs des autres. C’est de cette façon que j’ai proposé une première installation de convivialité ; du repassage collectif. Bien qu’étant une vision un peu utopique d’un projet commun, cette expérience recherchait une pratique spontanée dans l’environement public, dansla rue. Un peu à la manière des lavoirs autrefois, et des liens qu’ils créaient entre les femmes d’un village. Si mon projet n’a pas gagné la foule, il a toutefois réussi à amener des participations spontanées et il a suscité la curiosité des passants. Pour développer encore ce cheminement, je désire mettre à l’essai d’autres pratiques pour essayer d’autres expériences relationnelles. Des formats et des temporalités différentes pourraient donner lieux à des installations évolutives, «laissées libres» mais assez impactante pour inviter. Etre designer - façilitateur d’expériences relationnelles, Ce travail d’observations de recherches théoriques, enrichi d’expérimentations créatives, permet à présent de clarifier mon positionnement de designer façilitateur de l’expérience humaine et sociale.

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Conclusion

Parce que vivre ensemble ne va pas de soi, les formes relationnelles des échanges et des intéractions, constamment renouvelées, réinventées, assurent la prospérité de notre vie en société. Faire ensemble pour «faire société» ; vivre une expérience quotidienne inattendue. Ce serait alors trouver provisoirement, pourquoi pas intensément, son compte dans la répétition ou dans l’instant même. La surprise d’être à nouveau ensemble et se sentir plus exister dans un ensemble, par le partage avec les autres ou dans le plaisir du don. Connaître, reconnaître la richesse de l’expérience collective et du sentiment qu’elle procure. Etre en se liant, comme un moyen d’accroître son propre plaisir. Au fil de ces pages, ma démarche a explorée ce qui pourrait révéler et permettre d’appréhender le lien, la dimension humaine et spontanée de nos échanges, de notre vie en société. Que ces expériences relationnelles fassent l’objet de poursuites créatives, pour apporter une autre nuance à l’espace symptomatique de nos réalités communes.

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In English

To sum up My degree project is about what people share in their lives and what sort of relationships do each person tie with others. How do we live together? My aim is to understand and to suggest different creative paths to experiment the power of social links. My essay explains the basic need of coexistence and of a commun place to be, a place to live togheter. I espacially focus on very ordinary spaces; public space, streets, squares. In fact, social fabrics is a topic issue (je ne comprends pas), which first inspired my textile collection and others projects I like to see collective and friendy experiences as tools for design, which need creative invitations, potential places to perform. This form of design may be the tipping point for new possibities to live together today or in the future.

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Bibliographie  :

Du coté de la sociologie  : Marc Augé, Non lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil , 1992 Georges Pérec, Espèces d‘Espaces, Editions Galilée, 1974 Claude Javeau, Sociologie de la vie quotidienne, PUF, 2011. Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1894 Du coté de la philosophie  : Platon, La République, Les belles lettres, 2002 Emmanuelle Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolite(1784) Peter Sloterdijk, Sphère, Conférence Finitude et ouverture vers une éthique de l’espace. (2006) Bruno Latour, Une contribution à Peter Sloterdijk, 2002 Hannah Arendt, Qu’est que la politique  ? , 1951 et La condition de l’homme moderne, 1958. La revue des livres, Comment vivons-nous ? n°16, mars-avril 2010 Sur les espaces publics et les Sciences Humaines : Revue Espace et Société n°134 Repenser l’espace et le politique Patrick Bernasconi et Erik Orsenna, Quels espaces pour demain  ? Editions Stock, 2008. Denis Delbaere, La fabrique de l’espace public  ; ville, paysage et démocratie, Editions Ellipses, 2010. Alice MEDIGUE, Temps de vivre lien social et vie locale, des alternatives pour une société à taille humaine, Editions Yves Michel 2012. Catalogue de l’exposition «Sous les pavés, le design» Le lieu du design, Paris, Mars 2012 Le design et l’art : G. Malcolm, The tipping point, How little things différence. 2008 Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les Jeaan-Noël Blanc, Françis Nordemann, La fabrique l’université de St Etienne, 2004 Claudine Haroche, L’avenir du sensible, les sens questions, 2008

can make big presses du réel, 2011. du lieu, Publication de et les sentiments en

Notes (1) «Réification» : En philosophie, processus par lequel on transforme quelque chose de mouvant, de dynamique en être fixe, statique. Transformation effective d’un rapport social, d’une relation humaine en   chose  , c’est-à-dire en système apparemment indépendant de ceux pour lesquels ce processus s’est effectué. (Le concept de réification est dû à Marx  ; mais il a été surtout développé par Lukács.)

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Jessica d’Adhémar Mémoire DSAA textile 2011-2012


Mémoire de diplôme DSAA - année 2012  

Recherche et travail personnel sur les formes relationnelles et le tissu social

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