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ses lèvres, n’eût-elle été qu’un au-revoir, bien plus qu’un adieu. Nous pouvions seulement déchiffrer dans son regard les dernières lignes, peut-être les dernières volontés, de son Livre des Ténèbres. Il y avait, dans le calvaire immobile du poète moribond, tout le poids, tout le tragique de ces censures morbides mais absolues qu’il arrive que l’esprit qui ne peut plus dire fasse subir au corps qui voudrait encore dire. Hélas, le scandale est aussi ailleurs. La mort de Patrice Thierry a laissé indifférents ceux qui, leur pouvoir étant de faire aimer les livres, devraient avoir pour règle de faire savoir quand cet amour des livres est en deuil, et pourquoi il l’est. Cela ne s’est pas produit, et j’affirme que c’est une honte. Mais il est vrai que les mœurs en vigueur chez les détenteurs de ce pouvoir, qu’ils soient de la presse parisienne ou conditionnés par elle, ne permettent plus de distinguer entre l’amour des livres et l’amour du tapage autour de certains livres. Il leur est tellement commode de réunir sous l’enseigne de “petits éditeurs” ceux dont ils ont envie de taire l’importance, et de renvoyer le bon goût, souvent prouvé, à son obscurité, toujours inoffensive. Révélateur d’écritures naissantes, redécouvreur d’auteurs injustement oubliés, Patrice était un “petit éditeur”, grand par ses gageures et sa sagacité. Je ne puis croire un instant que ses pairs désavoueront le merci que je lui lance, par delà ses cendres. Beaucoup sont de la même famille que lui, précaire, tenace, incorruptible, quelquefois fléchissante, puis rebondissante. En somme l’amour des livres. Je m’en voudrais, pour terminer, de ne pas associer mon fils, le photographe Jean-David Moreau, à ce texte. Il était lié, par une indéfectible amitié, à Patrice. Tous deux, nous le gardons vivant.

Il y a 5 ans et demi mourait Patrice Thierry, poète et créateur de L’Ether Vague, revue puis éditions… Par le passé nous nous sentîmes souvent impuissants à l’aider dans sa démarche exigeante de concepteur et réalisateur de livres. Désemparés nous fûmes lorsque le sort l’accrocha entre deux mondes. Depuis sa mort nous tentons d’être dignes de l’amitié qu’il nous portait, sans avoir jamais le sentiment d’y parvenir. Nous nous sommes battus pour que les livres demeurassent vivants chez les libraires et près des lecteurs. C’était apprendre la jungle difficile où évolue le texte du sensible, lavé d’encre et de papier. Nous avons réalisé quelques ouvrages, apprenant le métier de faire, qui suit le désir de voir ce qui veut, ce qui doit être. Aujourd’hui, c’est l’heure de jeter du lest, laissant le vaisseau s’arrimer aux éditions Verdier, dont la complicité nous est assurée. Et, tout en continuant à veiller sur les rééditions à venir, sur les nouveautés qui viendront, de temps à autre, poursuivre le sillon, chacun de nous se promet s’assumer au mieux sa liberté, en hommage à l’exemple de Patrice. À l’hôtel de Tonnac, à Gaillac, en la galerie

Loin-de-l’œil, une exposition d’œuvres d’Éliette Dambès, Gilles Briaud et Jean-David Moreau se tient

Marcel Moreau paru in Sémaphore n°3 (sept. 1998)

du 27 septembre au 31 octobre de cette année 2003. Un ouvrage est publié à cette occasion, Tectonique

des corps, avec un texte inédit de Marcel Moreau. Et ici, sur 17 pages + 1, Tiens salue à nouveau l’ami, à travers quelques articles, documents, textes réunis dans l’ordre trop soudain de ces pages… Patrice habitait une vaste iconographie impossible à évoquer sur un si maigre espace, alors les images D’après photo de J.-D. Moreau

choisies sortent directement des publications de L’Ether Vague, sauf un dessin inédit de Gilles, et les interprétations d’après des photos de Jean-David, la reproduction par duplicopieur risquant de trahir la présence et l’esprit des gris. Pour ce qui est des articles sur Patrice, le lecteur acceptera l’effet d’empilement et les redites inévitables…


(Planète YEATS)

Il y aura toujours un Homme, dans la solitude des pierres, qui voit l'île des amantes infortunées, où seul parvient le rêve. Tel le corbeau blanc à sa naissance, abandonné, jusqu'à ce qu'il devienne noir pour ruisselant aux vents, fixer les affres cardinales. Des bois froissés par ventre appelé au sang De la béance chaotique des flots, le corbeau traversera la blessure initiale pour faire en l'enfantant au silence Ombre à la terre. Sur les eaux secrètes des îles, Saint Brandan célèbre la messe sur l'échine d'une baleine. Et parmi cette géographie boueuse, en une dramaturgie de l'errance, un Homme attache à cette tailladée l'orchestre des écumes. Abandonnée au sel d'océan Le péril assoiffé des sortilèges irlandais révélera d'autres navigateurs de la rosée.

Patrice Thierry

Poème paru dans la revue de l’Archéoptérix, Atelier de création populaire (Toulouse 1983-1985) dirigé par Armand Gatti, repris dans Portrait de l’éditeur en montreur d’ours : Patrice Thierry, L’Ether Vague (1999). Collage de Patrice Thierry pour souscription à la revue L’Ether Vague (1977 ?).


PATRICE THIERRY, alchimiste éditeur

UNE DERNIÈRE CELTIQUE POUR PATRICE THIERRY

Pour nous qui n’en savons rien, il y a quelque chose d’orphique dans ce voyage d’un être, le dernier que nous lui connaissons, au pays des purs éléments auquel nous n’avons pas accès. Il en est ainsi, d’où il est, partout chez lui à quelques pas de son domicile toulousain, des premières hauteurs du cimetière Terre Cabade à l’horizon des montagnes pyrénéennes, de l’éditeur de L’Ether Vague, Patrice Thierry. En ces lieux où parfois il semble que nous avons dû nous arrêter, notre rencontre me ramène à Toulouse dix petites années en arrière. J’étais alors au cœur de l’aventure éditoriale de Delta, station blanche de la nuit et Patrice, quant à lui, avait déjà prolongé celle de L’Ether Vague par l’édition de livres. Étrangement, j’habitais au 54 de la rue Pargaminières dans l’appartement même qu’avait occupé F.J. Ossang, le revuiste inspiré de CÉE, avec lequel j’avais partagé, en ces mêmes lieux, sinon les projets du moins de belles après-midi à faire défiler l’énergie des rêves à voix hautes. En ces lieux où il nous appartient de faire prendre cette alchimie du langage qui va habiller sur la rive opposée à l’enfance la vie en vrai, ce sont plutôt des soirées, souvent arrosées de Picon bière au café restaurant Le Ver Luisant, que nous fûmes nôtres avec Patrice Thierry. Je me le représente aujourd’hui sans peine, ce mutin affectionné aux gestes noueux et à la bosse sublimatoire. Éditeur, il l’était à la manière d’un poète et d’un bibliophile. Si de son catalogue éloquent il ne s’ouvrait qu’en mots rares et précieux, il ne faisait aucun doute qu’il ne se fût revendiqué des années vingt de notre siècle finissant, et plus exclusivement des poètes du Grand Jeu, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte à qui il consacra un ouvrage. Décliner l’objet de ses visées éditoriales préoccupait certes moins Patrice que de servir le rayonnement de l’écriture des auteurs dont il ceignait avec soin les ouvrages. Il reste que ce sont les pleins pouvoirs donnés au langage qui font voisiner sur son catalogue les œuvres de Malcolm de Chazal, Guy Cabanel, Maurice Blanchard ou Marcel Moreau, et, même si les choses sont liées, devonsnous sûrement, dans leur diversité, celles d’Armand Gatti, André de Richaud, Michel de Ghelderode ou Benjamin Fondane à leur puissance d’incarnation d’une vision du monde, ou d’une pensée. L’actuelle procession de pénitents littéraires qui portent, à les croire, le deuil de la poésie lui importait peu à l’échelle de ses “éternels”. À L’Ether Vague, les plus contemporains se confiaient forcément de quelque démon ou chimère*, il fut demandé à l’air vague (vraiment, celui-ci) de l’existence de se faire l’écho, lointain bien sûr, de ces livres atypiques, parfois extraordinaires. Il n’est pas moins étonnant, par ailleurs, que la publication d’œuvres confidentielles, fort prisées, enrichies par des dessinateurs tels que Jorge Camacho ou Robert Lagarde, n’ait pas fait l’objet de tirages de luxe, qui auraient pu financer ces éditions. C’est bien là pourtant le propre de l’œuvre d’éditeur de Patrice Thierry que de s’être placée, solitaire et rayonnante, à l’enseigne de son secret de fabrication, de cette alchimie qui aura participé absolument de la création même des auteurs qu’il aura donnée à lire.

Patrice Thierry, qui avait créé les Éditions L’Ether Vague à Toulouse, s’est éteint dans la nuit de mardi. Depuis deux années, il ne s’était pas remis d’une hémorragie cérébrale aux séquelles irréversibles. Nul parmi ses amis, ses auteurs, les libraires qui diffusent son catalogue, ne s’était tout à fait résigné à cette mort qui n’a frappé qu’à demi.

Patrice Beray in revue Le Cerceau (1998) * Arthur ou le système de l’ours, de Pierre PEUCHMAURD, Sorcière, de Christian RENAULD, L’Oculus, de Julien BOSC, De la nuit, de Michel CONTE, La Femme à la droite de l’ombre, de Philippe NEGREL…

Patrice a édité nombre d’écrivains et de créateurs de notre région parmi lesquels Guy Cabanel, Bruno Ruiz et Philippe Berthaut, mais aussi des auteurs cruciaux de ce siècle dont il a publié des inédits ou redonné à lire des textes devenus introuvables : Benjamin Fondane, Roger Gilbert-Lecomte, Maurice Blanchard et surtout l’écrivain mauricien Malcolm de Chazal dont il avait entrepris la réédition systématique de l’œuvre, pour partie inédite, pour partie “oubliée” des éditeurs petits et grands qui l’avaient jadis fait connaître. Il associait souvent aux textes la production graphique de peintres et de graveurs, tels Robert Lagarde et Jorge Camacho, qu’il choisissait avec la même passion rigoureuse que ses auteurs. L’avoir pour éditeur était aussi une preuve d’amitié. Patrice appartenait, comme Brel et Léo Ferré, à la petite confrérie des fumeurs de Celtiques. Quand la Régie annonça, à la fin des années 1980, qu’elle cessait la commercialisation de cette cigarette “gros modules”, il acheta les dernières cartouches disponibles. En 1993, pour fêter la sortie du livre d’un auteur, lui aussi fumeur de Celtiques inconsolable, qu’il accueillait dans son catalogue, il lui offrit en même temps que le premier exemplaire sorti des presses l’un des précieux paquets, à la typo jaune sur fond bleu, tiré de ses réserves. C’est ainsi que j’ai fumé ma dernière celtique il y a deux ans, quelques jours après avoir appris le drame qui venait de foudroyer Patrice. La fumée n’a pas eu raison du silence.

Dominique Autié in La Dépêche du Midi, (12 Avril 1998)


La Dépêche du Midi (23 avril 1983).

Article de Serge Safran paru dans le Magazine Littéraire au printemps 1996, quelques semaines avant l’accident cérébral qui devait clouer Patrice sur son lit.

Patrice Thierry, présentation de L’Ether Vague, pour la revue Autrement.

Patrice Thierry page de Carnet


Réagir à Patrice

Le 7 avril dernier

le poète-éditeur Patrice Thierry mourait, après bientôt 2 années d’immobilité. Comme nul n’a encore cru bon de signaler cette disparition, je me permets cette adresse au revuiste et aux lecteurs de Décharge. Patrice avait créé à Toulouse, avec ses amis, la revue L’Éther Vague en 1975. Une dizaine d’années plus tard la revue s’épanouissait en maison d’édition. Le psychohistorien Robert Liris publiait Amphora. Le poète-traducteur Jean-Pierre Tardif proposait la première édition française d’un roman de F. Tozzi, Trois croix, avec pour toile de fond la faillite d’une librairie.

“…et qui donc ne verrait que l’amour seul 14 mois durant m’empêcha de le voir ?” Cet homme opacifié, à ce point repu de lui-même -, Ce n’est pas lui, non, et c’est tout lui encore. La balle vertigineuse de son regard fait plier l’œil. Sa peau de l’eau qui lâche, et lèche -, sa main qui reste sienne ne griffe ni ne mord elle gît, paisible, dans la pénombre de la chambre.

Amitié, mot plein pour Patrice. Patrice tenait, par exemple, à une véritable rencontre avec l’auteur. Il ne suffisait pas pour lui que le manuscrit reçu lui fit la meilleure impression. Par ce “religieux sans religion” un lien se créait presque toujours, ouvrant sur des projets de livres ou des utopies profuses. Il fut le découvreur de jeunes auteurs comme Christine François, David Nahmias, Julien Bosc, Sophie Buyse, Christiane Renauld...

En lui tant de blessures sont raisons d’aimer davantage. Je ne peux momentanément fermer les yeux sans revoir son visage de cire. Tous les repères fondent en plein soleil. Toute image soudain s’écœure-, formalisme d'une douleur à grelotter.

Gilles Briaud pour Tiens

Patrice Thierry, ami de Marcel Moreau, en devint l’éditeur fétiche, puisque c’est sous le label de L’Éther Vague que le dionysiaque “misosophe” publia trois inédits et qu’il réédita les grands livres de l’époque Bourgois : La Pensée mongole, Sacre de la femme, Les Arts viscéraux.

Gilles Montagné texte inédit

A son catalogue on trouve aussi l’autre ami-maître, Armand Gatti, dont le combat pour le verbe et la connaissance ne pouvait que souscrire à sa propre aventure. Et puisque nous voici en poésie, dire que Malcolm de Chazal se lit principalement à L’Éther Vague, que Le Mal des fantômes de Benjamin Fondane se trouve à cette enseigne (en coédition avec ParisMéditerranée) et aussi André de Richaud, Michel Conte, Pierre Peuchmaurd... Sa passion pour les poètes du Grand jeu l’avait poussé à composer des livresdocuments sur Roger Gilbert-Lecomte et Pierre Minet. Importante aussi, la réédition de A l’animal noir du surréaliste Guy Cabanel. […] Patrice travaillait seul, trop seul. Même si je n’ignore pas les collaborations fructueuses de quelques-uns. Je pense au travail de Jean-Pierre Tardif, je pense aussi à celui de Patrice Beray. Pour autant on ne peut dire autrement. Patrice avançait en solitude. Façon également de souligner l’indifférence du milieu et de la presse à son égard. Il fallut à Patrice, traverser bien des découragements pour arriver à ce point d’efflorescence où enfin le catalogue de ses éditions dévoile pour chacun sa cohérence profonde. Et c’est au moment où un peu de reconnaissance l’atteignait que l’accident cérébral vint comme le secourir, afin qu’il puisse demeurer pur de tout succès et autre avatar de la réussite. Et maintenant, c’est la mort elle-même qui se charge de l’enfouissement, quand la carrière des journaleux s’arrange facilement d’une occultation certes parmi les plus bénignes !...

J.-C. L. in Décharge N° 99(1998)


Illustration G i l l e s B r i a u d in L’Ether Vague n°4 (1978)


L’ombre n’est pas l’obscur

la maison

L’angoisse est le lieu du resserrement le plus extrême, celui de l’étran-

Je me souviens d’un temps très ancien. Mon corps

glement le plus raffiné de la zone obscure du moi, à l’aide de lacets de

était capable de forces étonnantes – et moi avec lui. À

soie, le point où toute représentation de l'objet existant se fond dans

certaines heures de la nuit, surtout, surtout l’hiver ; lorsque

l’étrange.

même au loin la mer était silencieuse, quelle que soit la puissance des vents ou des vertiges.

L’ombre l’emporte sur le jour, l’obscur sur la nuit : le point où toute repré-

Je n’avais pas trente ans, ma foi était celle d’une

sentation de l’objet précède la mise en un miroir sans reflet, par le

enfance recréée dont je ne me suis toujours pas défait. Il est

voyant abusé, de l’ultime métamorphose. Le ventre de la mère est ce lieu

désormais trop tard, je suis vieux et diminué. Mais cela non

de toute perte première de l’obscur. L’expérience de l’horrible lueur diaphane permet à l’ombre de l’emporter. L’expérience perdue de l’horrible obscur est liée à l’interdit de la parole. L’obscurité de la caverne maternelle, inspire une terreur sacrée, les images et les signes peints ou gravés révèlent l’interdit du sexe en un lieu d’arrêt du geste sur un voile sombre. Tel est le sens dérobé de la main solaire sur l’obscur d’une grotte

plus n’a plus d’importance. J’habitais dans une grande maison avec un jardin. On y accédait par une route étroite serpentant à travers bois. Elle était dans un lieu-dit, au sommet d’un vallon, à sept cents mètres d’altitude. De là, je voyais les bois, les

profonde, le tombeau vide de toute suffocation, au moment où l’artiste

près, d’autres vallons, les monts enneigés de l’Auvergne et

souffle la couleur du sang. L’ocre à la place de l’ombre éclabousse

ceux du Cantal, au printemps les cytises à perte de vue ; la

alors d’angoisse figurée les parois de la peur.

nuit : le ciel, les hésitations et retours sur soi des nuages, la

Ce nocturne cathédrale introduit au démoniaque sur la cavale aveugle

lune, ses mers et sinon la lune des étoiles à en perdre pied ;

du cauchemar. L’obscur est un intemporel égaré entre l’attente de rien

et parfois rien, ni le jour, ni la nuit, ni les murs, ni la

et la fin de tout : ce point de resserrement où le monde ni ne se meurt

charpente ou les ardoises, ni personne, ni moi. Devenir fou

ni ne se crée, dans le secret silence d’une architecture de hasard.

menaçait et je n’ignore pas l’avoir par moments été.

Une sorte de margelle du vide a cédé. Le nocturne règne sans le jour, et le temps, basculant le fardeau de l’histoire dans les halliers sombres de la mémoire, se fait enfin légende. Le quotidien familier, dans l’abysse sans fond de l’énigme, bascule sans retour. Dans des abysses froids la vie organise de l’étrange pour accoster l’avenir. Les argonautes d’un nautile de métal abordent en mutants les continents ignorés des océans de l’obscur. Dans la nuit abyssale la vie

Ces années passées seul dans cette maison furent les plus sûres de ma vie. Et qu’elles furent aussi les plus douloureuses n’y change rien. J’avais tout. Excepté la certitude d’être à ma place. Excepté la certitude de pouvoir continuer ainsi un jour de plus.

invente ses formes au foyer des volcans sous-marins et découvre des complots de mollusques émaciés dans les nuées de méthane de fluides

Puis j’ai été malade.

froids et profonds. L’obscur sans l’ombre est un lieu de retour, la mer sans

Puis la maison a brûlé.

fin est une cathédrale fluide. Les figures obligées du clair de lune et de l’océan ténébreux, les cauchemars d’ombre des forêts, la domination philo-

Puis je n’ai plus rien dit ni rien écrit.

sophique des montagnes magiques en découpe sur le plomb du dernier ciel, nous serons épargnés. En absence énigmatique d’hommes, dans

Puis j’ai tout perdu.

ces limbes de l’Ether Vague, le fantôme errant de l’Ange de la Mélan-

Sinon d’être encore et toujours là sans plus pouvoir

colie ne se parera plus de signes occultes. L’univers sans nous, sans ombre,

marcher.

est une lumière morte ailleurs et avant toute chose, obscure. Pour échapper en vainqueur à l’effroi de l’éternité, avant la vie, en un lieu de nulle part, il y avait le noir en pertes voluptueuses sur les draps de

Julien Bosc Inédit (2003)

la nuit.

Robert-Louis Liris, Inédit (Nuit de Walpurgis 1999, Vichy)


UNE

H E U R E AV E C

ANDRÉ BAILLON (EXTRAIT)

reçu par FRÉDÉRIC LEFÈVRE (Nouvelles littéraires, 12 janvier 1924) […] Des critiques ont voulu me claquemurer dans l’école naturaliste. Je proteste. C’est manquer de clairvoyance ; c’est s’arrêter à l’apparence de mes sujets, souvent des humbles et dans des milieux où les naturalistes plaçaient volontiers les leurs. Mais je crois voir et sentir autrement. Où trouvez-vous dans mes livres, ces descriptions documentaires et photographiques à la Zola ? Où, dans ces récits qui suivent, dans la rue, un bonhomme pas à pas, sans se faire grâce d’un bec de gaz d’une vitrine, ni même du ruisseau qu’il enjambe, pourtant sans le voir ? D’un geste, je ne livre que l’essentiel ; mon décor n’existe que par rapport à mon personnage et, vrai ou faux, tel que celui-ci l’a vu. D’autre part, je ne dirai de lui que ce qu’il dirait lui-même, s’il était sincère. DE CES

émotions, le recul de son instinct, et tout cela, non avec des « je pense que… », « il se dit… », mais la pensée directe telle qu’elle se formulera, en entier ou par lambeaux, suivant sa nature. Voilà la version que je cherche. Travail ingrat, épuisant et, par le fait, passionnant et quelquefois dangereux. Tel de mes personnages s’empara de moi et fort qu’il ne me lâcha de longtemps et que cela faillit devenir tragique. Ce serait un livre à écrire, le roman d’un roman.

CE L’INDÉPENDAN SOLITUDE ET JE DIS J’AIME LA , JA ES ÈR DE CI S RI TE NOUR ANACHORÈ ES PLANTES ER QUELQU RE SAUVAGES : CH UI S SE RA OD AR PR DE I IS PUIS JE SU L POUR LU REUX, SI JE IENT LE SO ÇUES. HEU TS, EUX CREUSA QUE J’AI RE NTENTEMEN NS IO ET COMME CO IT OS ET SP DI IES EMENT LES NDES EN JO US S CO LO FÉ DE JA , ÉE RT AI DÉGOÛT CULTIVER FLEURS D’A DE L’ÂME QUELQUES . NOURRITURE S BA I IC VIDES D’ SONGERS ET PLAISIRS MEN

– C'est le monologue intérieur dont Valéry Larbaud, après Edouard Dujardin et James Joyce, tire ses meilleurs effets… – Peut-être, si par ce terme vous voulez signifier que le personnage parle en lui-même ; pour lui-même, et, par cette introspection, se livre aux lecteurs. Je deviens un curieux qui s’analyse. Mais, dans la réalité, combien y a t-il de gens pour s’analyser de la sorte ? Cette introspection est un postulat de romancier qui croit tout le monde psychologue parce qu’il l’est. Ainsi, la Lucienne de Jules Romains qui pèse à la balance, jusqu’au rien de rouge qui lui vient aux joues. Fi de la petite raisonneuse ! Que je plains son futur mari ! Heureusement pour lui, elle n’existe que dans le cerveau de Jules Romains. Pour moi « monologue intérieur » signifie ceci : narrateur, je raconte des faits et leurs résultantes cérébrales non tels que je les ai imaginés, mais par rapport à l’acteur principal (celui-ci pouvant être plusieurs) et tels qu’il les raconterait lui, avec ses tours de phrases ou pensée : Sa propre émotion, non la mienne. Je suis son humble porte-plume. D’ailleurs je ne suis pas théoricien et un exemple concret vous permettra de mieux saisir ma pensée : Un homme se jette à l’eau. Comment raconter cela ? Il y a la manière habituelle : le romancier, par une prérogative bien conventionnelle, sait, voit, entend tout. Il dira le décor : le soleil, les arbres, l’eau ; l’homme qui arrive, qui hésite ; il lui prêtera quelques pensées, précisera s’il enlève ou non son veston, puis plouf ! Il y a le récit du témoin ; il ne verra pas tout comme le romancier mais sera plus ému. Il n’aura pas suivi la succession des gestes : quelques-uns l’auront frappé. Suivant son émotion, il plaindra ou non le bonhomme et ne négligera pas de rappeler le rôle que lui-même aura tenu dans le drame. Ce récit vivra plus que le premier. Il y a une troisième version. Celle de l’homme lui-même. Le décor où l’eau prendra toute l’importance et dans cette eau, peut-être un rien, un bouchon qui aura échappé au romancier ou au témoin, et qui l’aura fasciné pendant l’éternité d’une seconde, ses pensées, ses

NTEMPLE

JE CO J’AI ROULÉ, DES ABÎMES OU DIS PE ’AI RDU. TAN RÊVE QUE J LE , AL DÉ ’I L LES RAMPENT MOI DE UR TO AU ’ QU SSENT E, QUE PA DE LA TERR ABJECTIONS S, LES CE VI ÉS LES YEUX EFFRAY DEVANT MES , JE S ON TITUTI , LES PROS TRAHISONS S, ME NE MES CHAÎ

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A. B

–… – Mon maître ? À vingt ans, Baudelaire, comme tous les jeunes de ce temps. J’y allai de mes sonnets macabres ; à ce moment-là, je lisais aussi Hello. A vingt-deux ans Villiers de l’Isle Adam, Léon Bloy ; Flaubert : un maître excellent, mais d’emprise dangereuse. Plus tard L’Imitation. Puis plus rien. On m’a rapproché de Charles louis Philippe. J’accepte, à condition qu’on veuille bien admettre que nous nous soyons rencontrés… dans le cœur de Dostoïevski. Vous-mêmes avez autrefois souligné les différences. Quant au Jules Renard qui m’aurait inspiré, savez-vous qui c’est ? Un jeu de société, une soirée passée entre amis à définir ou décrire objets et gens « avec le moins de mots et le plus d’esprit ». Le jeu m’amusa, me hanta les jours suivant et j’écrivis alors le livre qui devait devenir En sabots qui parut alors aux éditions de la Soupente, à Bruxelles sous le titre : Moi, quelque part. […]


Étincelles errantes Au-dessus de Toulouse, le vent lacère le ciel, gifle nos larmes, fauche ce qu'il reste de nousmêmes : nous n'entendons plus la voix de l'ami. Nous l'entendrons pourtant encore, plus que jamais, comme la première nuit. La nuit première. De la nuit de Toulouse, des reflets d'une lumière d'arbres sur les tables du Père Léon, de toutes les voix connues, méconnues, inconnues aussi, qui peuplaient cette nuit-là, traversée de colère et de battements de cœur, naquit L'Ether Vague revue. Les premiers numéros que Georges tapait sur sa vieille machine à écrire proposaient des textes non signés. Les mots venaient de tous, et de toutes les langues. Du silence aussi. Surtout. Même lorsque les signatures apparurent, un peu plus tard, les textes qui étaient publiés dans L'Ether Vague ne portaient en définitive que ce dernier label. Tout de suite, ils étaient reconnaissables : ils prenaient sens et vie dans l'espace de la revue, bien au-delà de leur signature et de leur signataire, parmi les dessins d'Eliette Dambès, ceux de Gilles Briaud, de Gil Chevalier, les collages de Pat lui-même... L’Ether Vague paraissait en français, en Ether Vague plutôt. Il y avait là une autre langue qui situait d'emblée la revue au carrefour des époques et des parlers. Très tôt L’Ether Vague donnait à entendre la voix de Bernard Manciet, si excentrée et si excentrique dans le domaine d'oc lui-même, grande voix désarticulée de ce siècle. Et celle de Federigo Tozzi, l'un des plus grands romanciers italiens, - l'égal, certainement, de Svevo scandaleusement inconnu en France. Sans oublier le grand poète catalan de Valence, Ausias March (XVe siècle), compagnon d'errance : “Voiles et vents combleront mes désirs Sur la mer aux chemins douteux...” à qui Pat répondait, dans le même numéro, à cinq siècles de distance : “Carènes au creux des poitrines... Le rite embarque cuirasse et tempêtes...” Sur la vaste mer du monde et du temps, Pat poursuivit ensuite l'aventure, seul. Seul, c'est-àdire en compagnie de quelques amis qui partageaient la même ferveur bouleversée : L’Ether Vague éditions. Au cours des quelques nuits passées encore ensemble dans cette lumière d'arbres, au cœur et en marge du temps et de nous-mêmes, nous évoquions obstinément les chemins à parcourir : ceux de la mélancolie toujours, avec l'Anatomie de Burton, les routes d'avant Don Quichotte avec Tirant lo Blanch de Joanot Martorell, et puis les impossibles Songes du grand Quevedo. Dans la nuit de Toulouse et le dernier Ether Vague, c'est la voix du plus grand poète lyrique espagnol du XIXe siècle que je voudrais maintenant, comme le souhaitait Pat, et pour poursuivre la tâche commencée ensemble, donner à entendre. Rosalia de Castro est une femme. Elle n'écrit pas en espagnol mais en galicien. Qu'il nous reste au moins, au bout de la nuit, ces "étincelles errantes".

Jean-Pierre Tardif in Portrait de l’éditeur en montreur d’ours : Patrice Thierry

Les mots, les ponctuations, les phrases, les chapitres, les feuilles, les brouillons, les marges, se rêvent dans la tête d’un éditeur. Non pas celui qui, à la question qu’ils veulent tous poser : « Qu’attend-il de nous ? », répondrait avec un pli ironique au coin d’une bouche amère : « l’augmentation des courbes de vente. » Car ce serait la fin de toute littérature (la leur en tous les cas), la conversion de citoyens de l’univers, en employés rentables. Certes, il y a la réalité. Mais la réalité d’un mot, c’est quoi ? N’estce pas la fiction (qu’il est) ? La réalité d’une feuille ? La réalité d’un chapitre ? la réalité d’une marge ? la réalité d’un brouillon – avant que la corbeille à papier ne lui donne une réalité tout à fait différente de celle dont il se croit porteur ? Et la réalité d’un éditeur, c’est quoi ? Certainement pas celle d’un commerçant.

Armand Gatti in La Parole errante Ed. Verdier (1999)


Portrait de l’éditeur en montreur d’ours : Patrice Thierry

Extrait du prière d’insérer

Dernier livre des Editions de L’Ether Vague. Patrice Thierry avait fondé cette maison d’édition en 1975, il est décédé en 1998. Aujourd’hui, ce sont ses amis qui prennent le relais, pour une ultime parution. Un ouvrage collectif où l’on retrouve textes, photos et dessins de ceux qui l’ont accompagné d’une façon ou d’une autre, durant ses 23 dernières années d’aventures. On côtoie ainsi, et dans le désordre, Maurice Blanchard, Armand Gatti, Guy Cabanel, Marcel Moreau, Robert Lagarde, Bernard Manciet et tant d’autres. Tous glissent aux côtés d’un présent-absent fidèle à sa discrétion naturelle : Patrice Thierry, éditeur et poète (lire ses inédits), promu pour la circonstance montreur d’ours, clin d’œil à ce village d’Ariège d’où il était originaire et d’où sont partis au siècle dernier nombre de montreurs en route pour les Amériques. Nous sommes loin des hommages habituels. Nulle digression ampoulée. Simplement des textes de création. Des regards de connivence. Une certaine façon d’être et de vivre en restant exigeant vis-à-vis de celui qui n’est plus là.

Jacques Josse La Polygraphe n°11/12 (2000)

Dessin d’Eliette Dambès

C’est un exercice redoutable que de classer les papiers d’un ami disparu. Même dans le projet, simple en apparence, de lui rendre hommage par une exposition et un livre. Presque sacrilège, la volonté de mettre de l’ordre dans la succession plus ou moins cohérente des intuitions poétiques et éditoriales, où se sont forgées les chaînes de l’amitié vivante, autour de Patrice Thierry et des éditions de l’Éther Vague. La hiérarchie seule du hasard pouvait nous éviter l’écueil de la niaise bigoterie de la mémoire en ordre. Le hasard fut généreux, qui permit d’exhumer rapidement un feuillet manuscrit de Roger Gilbert-Lecomte, avec cette seule phrase, calée en bas, à droite : “Il n’y a plus de Pyrénées, puisque j’y suis !” Ironique coup d’épaule aux barrières réputées infranchissables coup d’épées de Roland, aussi bien dans le rocher des contradictions apparentes - un témoignage majeur, en tout cas, que tout peut, pourrait, pourra cesser d’être perçu contradictoirement par la magie de la parole poétique. Et si, telle une lanterne sourde, on proposait cette seule lumière au lecteur pour éclairer tout le parcours de Patrice Thierry : origines, errances, sentiers à venir, PARAGE(s) - lire Présence Associative de Recherche, Art et Géographie de l’Errance, comme il avait nommé lui-même l’association qu’il présidait - tout serait dans son ordre véritable.

J’ai reçu ce matin, 6/10/99, l’admirable Portrait de l’éditeur en montreur d’ours. C’est un chefd'œuvre de goût et d’intelligence. Patrice Thierry méritait amplement cet hommage. A une époque où les gens écrivent comme des pieds, tout ce qui dans ce livre doit exister en bon français existe superbement. Dites-moi s’il vous plaît combien je dois cracher au bassinet pour recevoir tous les ouvrages auxquels a participé, contribué Patrice Thierry, j’aimerais les recevoir, même si je possède déjà plusieurs d’entre eux. Merci de faire le nécessaire. Bien vôtre.

Noël Arnaud


L’Ulve cardiaque En cette grotte de nuit me sont advenus les stigmates d’un poison reptilien En cette contrée telle une impasse aux bâillantes fenêtres Goulot transi d’une campagne nervuré d’âmes solitaires Pays aux corps meurtris ruines illuminées de stylets barbares Face à un décor persistant d’irrationnel parfum Quelques galets gercent les mouvances de l'algue Aux sables outragés… … Lentes pérégrinations des scories Blafard humus des camps attardés Lent voyage vers le vent d’une trompe Sang froissé sous le nénuphar de cette main battue seule encor à croire aux drapages des nymphes Jamais les critiques n’auront connu telles cohues qu’en ces temps de misaines effrangées où désespérés bruissent les goitres Tout ceci n’est qu’un synopsis - - aux doigts onglés d’étoiles du Xingu * sur le front calcinant d’un brouillard Ma tête dévoilée entre un pan de verger et un émouvant espace adossé aux lyriques rapaces Tunnel sanctifié aux rires de la carie Les essaims velléitaires du campement s’encerclent en des saillies légères et distraites Remous réduits aux branches des faubourgs Psalmodie des herbages recevant l’être chuté de l’arbre submergé de nuages tissure d’amaurose Amertume humectant la chambre d'ondulantes figures

Dans les plis du feu s’amincit encor le modelage de votre silhouette Calcinés les touffes du regard revèchent aux modestes haltes

insistent à mes poumons s’ingénuent à mes mâchoires navrent le manège condamné Lors une hydre enhardie délaisse le fleuve pour se faire gorge Votre grotte aux frénésies consacrées de soifs meurtrie d’adverse sous la lampe intimidée Praticienne poétique des empires nimbée d’insistances ingénues La source endiguée frangée pourtant de ruisseaux recroquevillés Éternelle porteuse d’orbe aquatique Sur mon intrusion incandescent parmi une obscure plénitude mon dénuement vertigineusement happé au lierre de la flammerole Éternel cerf d’intrigue en l’antre des brasiers Embrasement que vasque d’aurore en terre Dans ma nuit se lovent des ombres tout à la fois bienfaisantes et tragiques tel un port en abandon Colonnes insignes d’orages brûlants les herbes au radeau des ténèbres Tragique orant sous la verge honorant Isis Frémissent les remparts du murmure Vos doigts teignent les vignobles brodent des écuries aux hanches assouplissent les mains aux rixes du gosier De ce temps indignes des torches les turpitudes rouges ou brunes béantes et rauques s’échinent sur nos crêtes d’ébène en l’onde avide vos ailes irradient le souffle Au rets des membres les roseaux du cœur s’associent à la meute des nuques frappées Sous l’arche Dame mariée recevant le jeune homme qui parmi chien et oiseaux atteint la main fermée où repose la mort de l’ogre

lavandière de Bretagne


Au masque desséché Brindilles fourbues Votre visage est apparu Et folâtre votre Nom Grappillé au brandon sous les bris

De son îlienne expérience La chasse reviendra harassée Elevée aux chevelures que relâchent les talions Carènes au creux des poitrines Les rêves résonnent sur la neige déchirée de nos fatigues

Ainsi je vous connais

Javelot butant sur le tronc débris de montagne en mes tempes Je m’enfonce en de florissantes exsudations un fourrier Des anciens marais à la gorge le cri soluble d’une mine

Châtié des créances d’une forêt défaillante Le breuvage au paroxysme des présages Est nectar d’une union de probante cabale Fléau des brocards de somme L’éloquente rapière échappe à l’empreinte Louable sacrifice au vaisseau des piquants L’espace béat s’ancre en un fer sincère

- - émaillée des béliers du royaume Faites qu’à chaque époque du Lion je sois le Nil de vos terres

Le rite embarque cuirasse et tempête Lame allégée à l’indicible labile

Tous deux reposés de l’inondation Frissonnant des caresses du nouvel an

Patrice Thierry in Ether Vague n°8 (1981)

Frémira le chêne

aux champs des griffons

Terroir tremblant sous le saule des cataractes Muscle ramassé ruisselant Mêlé au peloton des roches Jambes aux lyres des rudesses Fragment périlleux d’un éclair alourdi Recourbé sur le sang de pustuleux fifres Sanglier éreinté D’une flèche ténébreux Le caprice des foudres entrecroisées au faix des couches

Dessin Eliette Dambès in Revue Ether Vague n°5 (1979)

* Région centrale du Brésil


Graphies de Patrice


Mots pour soi, de Patrice Thierry dérobés aux feuilles volantes & carnets retrouvés (sans dates) Douleur sombre cette sœur morte, cette amie reine non engendrée.

On s’absente et on s’absente encore jusqu’à ce qu’on soit l’absence même. Alors cela n’a plus de sens.

Quel onguent d’apercevoir le passage de la compagne à la complice pour ce trictrac d’eau et de sable : – ouvrir l’heure.

Adamov, en l’an 1967, se pose la question : quel bruit ferait la lune en tombant sur la terre ?

Coulis d’imbrocation afin de récurer cette douleur que je n’ai jamais su – que cette ire des chairs me fut en amour. Habitude. Trop sédentaire pour pouvoir me comprendre. Ainsi tous ces troubles (ions) qui nous accueillent lorsqu’on se retrouve en intérieur.

Le poète est celui qui jette le trou du cerveau dans le trou de l’estomac. «L’âme n’est pas dans le monde mais le monde dans l’âme. » Plotin «La ruine est à l’édifice ce que le fantôme est à l’homme. » «Il y a en tout de l’errant et du flottant. » Victor Hugo

Qui peut se douter que je suis nomade pour ne pas laisser vie à ma maladie. Qu’en ces errances alors seulement régresse ma tumeur mentale.

L‘aphorisme est le muscle d’une littérature qui s’étrangle.

Essayer par une ligne brisée d’éclaircir ce long instant à passer – Qu’orage la fuite, l’avancée dans l’inconnu sans que pour cela s’affaiblisse le poids du mystère.

La différence entre la construction et la création dans le domaine de l’esprit. La construction c’est, partant d’une base, réaliser un ensemble. La création : partant de rien, étoiler un état.

«Tout grand écrivain est un montreur d’ours » George Conchon

Bien souvent dans le parlé je suis approximatif. Je lance les dés mais ne veux point voir les nombres qu’ils indiquent. Il m’arrive même d’arrêter le lancé. Les mots que j’écris sont, eux, le plus souvent, réfléchis, étudiés, presque dans le mûrissement du geste. Je les écris afin qu’ils se réalisent dans la double consistance de la signification normale et du symbolisme…

Je vais partir mais jamais je ne saurai où je suis. Vivre de plus en plus dans le spasme. Un mot nous assiégeant vaudra bien des attentes.

Il y a sous mes cils tout un ensemble de femmes folles. «Il était seul ; et comme il avait été un mort, il était même au-delà de la solitude. » D.H. Lawrence

Le bronzage rend tout caduque.

Je me dois d’écrire peu.

Les plus grands traumas sont dûs aux rixes du « bien fondé ».

Je pense qu’il est temps de partir. Quitter cette scène où oubliant mon rôle je conte l’indistinct.

Je ne demande pas aux gens de savoir mais seulement de douter du sens premier des mots. Car ce sens peut cacher un vertige. Et un mot croisant aux embruns d’un autre hisse la croix d’une forte lecture.

Deux nuits que je me dis devoir disparaître. Si je ne peux réaliser cette fin dans l’immédiat. J’en aurai grande souvenance dans le futur. Aurai-je le cran de lâcher la lame afin de poser la question ? La vie m’est insupportable. Pourtant j’aurais tout aimé vivre. C’est toujours dans l’écrit que je peux dire. Et toujours dans l’écrit que [je] suis encore plus incompris. Aussi je me sens libre car je serai de toute lecture un bouffon. Plus on vit moins il semble utile d’avoir vécu. Il faut se taire avant d’avoir tout dit. Il y en a trop qui ont tout dit avant d’avoir commencé.

Depuis l’âge de 8 ans je porte comme mon grand-père portait l’oignon une boussole. Maintes fois par la journée je la draine vers l’œil afin qu’un jour sûrement elle sustente l’éther de ma présence. L’instant où l’aiguille perdra sa langueur monacale et fusera fougueuse titubante vers l’incongruité sera l’étoilant fanal d’un dernier périple. Le lieu où je devais me rendre ainsi désigné. De cette frasque gravide du terroir le subrogé des forges trempera au temple mon élan sublunaire pour plus. Disparu de vos rivages. Passé votre univers. Je jetterai la boussole alors inutile. Peut-être attendrais-je huit ans ? Mais ne le sachant le saurais-je ?


P i e r r e P e u c h m a u r d, G a b r i e l l e W i t t k o p, Extraits de lettres d’auteurs (P Armand Gatti), à Patrice.


M a r s 1 9 5 2 : n a i s s a n c e d e P a t r i c e . 1 9 7 5 : 1 er n u m é r o d e L a r e v u e L’ E t h e r V a g u e , r é a l i s é a v e c J e a n - P i e r r e Ta r d i f . 1 0 n u m é r o s s u i v r o n t , j u s q u ’ e n 1 9 8 6 . 1 9 8 1 : L e s l a n c e s d e n y m p h é e d e P a t r i c e T h i e r r y . 1 9 8 3 : A m p h o r a d e R o b e r t L i r i s . Tr o i x c r o i x d e F. To z z i , t r a d u i t p a r J . P. Ta r d i f - l e 2 8 m a i : à l ’ A r c h é o p t é r i x , s o i r é e C a r t e n o i r e . 1 9 8 5 : L i l a s d H e n r i L o p e z . L e r ê v e d e s a n i m a u x r o n g e u r s d e L i l i a n e A t l a n . 1 9 8 6 : n u m é r o D i x a n s d ’ â g e . S e n s u n i q u e d e M a l c o l m d e C h a z a l . I s s u e s a n s i s s u e d e M a r c e l M o r e a u . L e 8 d é c e m b r e : à l ’ A r c h é o p t é r i x : s o i r é e L’ a l i é n a t i o n . D e 1 9 8 6 à 1 9 9 6 , e n v i r o n 6 5 o u v r a g e s s ’ a j o u t e n t a u c a t a l o g u e . 2 4 m a i 1 9 9 6 : a c c i d e n t c é r é b r a l d e P a t r i c e 7 a v r i l 1 9 9 8 : d é c è s d e P a t r i c e . D é c . 1 9 9 8 : n a i s s a n c e d e l ’ a s s o c i a t i o n L e s A m i s d e L’ E t h e r V a g u e N o v e m b r e 1 9 9 9 : E x p o s i t i o n e n h o m m a g e à P a t r i c e , à l a l i b r a i r i e O m b r e s b l a n c h e s à To u l o u s e , p u b l i c a t i o n d u l i v r e P o r t r a i t d e l ’ é d i t e u r e n m o n t r e u r d ’ o u r s : P a t r i c e T h i e r r y . 2 0 0 2 : p u b l i c a t i o n d e 3 l i v r e s . 2 0 0 3 : Te c t o n i q u e d e s c o r p s d e M a r c e l M o r e a u , e x p o s i t i o n à G a i l l a c d e s œ u v r e s d e E l i e t t e D a m b è s , G i l l e s B r i a u d , J e a n - D a v i d M o r e a u . L’ E t h e r a g u e V n t d e v i e u n e c o l l e c t i o n c h e z e r d i e r

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PATRICE THIERRY éditeur

F o n d s L’ É t h e r Va g u e Patrice Thierry Éditeur repris par


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Récit d’occupation d’un Squat à Marseille NOVEMBRE 2000 Un groupe de personnes, certaines d'entre elles à la recherche d'un lieu d'activité, d'autres d'un logement, repère un vaste espace inoccupé, au rez-de-chaussée du 1, place de Lorette. Situé au cœur du quartier populaire du Panier, à Marseille, quartier faisant l'enjeu d'une politique de restructuration urbaine et démographique visant à en faire un nouveau Montmartre, le bâtiment en question est rénové en partie. Les étages sont déjà organisés en ateliers d'artistes loués par la ville, tandis que le rez-de-chaussée, désaffecté, est resté inoccupé depuis une dizaine d’années. L’arrivée de nouveaux occupants dans le bâtiment, pourtant squatté, à l'origine, avant son rachat par la municipalité, n'est pas appréciée par les locataires officiels des étages, et encore moins par la Direction des Affaires Culturelles de la ville, gérante des lieux. Après une tentative d'expulsion de son propre chef, avec l'appui de la police municipale, la mairie assigne le collectif en référé. NOVEMBRE - DECEMBRE 2000 Les occupants se constituent en association SLAAF (Sans Lieu d’Activité Artistique Fixe). Ils étaient 10, bientôt ils seront une multitude. Et pour cause: l’idée et l'esprit du projet enthousiasment. Commence aussi une grande action - nettoyage du lieu, aménagement des espaces de vie et de travail, équipement en mobilier de récupération etc. - qui, en fait, n'a jamais cessé. Premières manifestations et rencontres avec le public, le soir à la lumière des bougies. Et, bien sûr, débats interminables, parfois houleux, sur l'avenir du lieu. Malgré le caractère peu chaleureux de leur accueil, les artistes conventionnés, locataires des ateliers dans les étages supérieurs, sont contactés pour être mis au courant du projet puis à chaque fois conviés aux différentes rencontres mais, froideur... voire mépris et quelques signes d’hostilité, le lieu étant convoité par certains d'entre eux, en vue d'y créer une galerie d'art contemporain et un restaurant... culturel. JANVIER 2001 Comparution en référé. La Provence du 09/01/01 en rend compte dans un article titré: "Le maire réclame l'expulsion des 20 artistes squatters du Panier". Luc Leroux écrit notamment: "Leur squat est paisible, apprécié des commerçants et artisans du Panier qui ont signé des pétitions en faveur de ces artistes débutants qui s'opposent à leurs pairs, confortablement installés dans les étages." Et de citer plus loin Me Candon, avocat du SLAAF: "Les artistes, ce sont eux, pas les artistes qui viennent une fois par semaine en grosses bagnoles (...). Vous imaginez Van Gogh disant: “Expulsez ceux d'en dessous?” Il répondait à l'avocat de la mairie qui avait fait état de plaintes émanant des artistes ci-dessus évoqués dont certains, faut-il souligner, sont professeurs des Beaux-Arts. D'où, sans doute, le revirement soudain de la mairie. La même semaine en effet, dans Marseille l'Hebdo, le conseiller délégué au projet Centre Ville affirme : "(...) on va leur trouver des locaux à titre provisoire, et ensuite, leur proposer, s'ils tiennent à conserver cette adresse, un bail à des conditions préférentielles. (...) Je suis persuadé qu'il y a une solution à trouver avec eux." Lequel délégué se rend sur les lieux, accompagné du Directeur des Affaires Culturelles pour tenir réunion avec le SLAAF et abonder en promesses. On est alors à deux mois des élections municipales... FEVRIER - MARS 2001 Résumé des pourparlers de janvier avec l'adjoint maire et le DAC, ancien squatter à l'en croire, soit dit en passant: suspension de la procédure d'expulsion; prochaine négociation pour une convention d'occupation; présentation par le SLAAF d'un projet qui serait financé par la ville; rendez-vous fixé à fin mars pour signature de la convention. Outre cela, c'est la période la plus riche en activités: accueil et hébergement d'artistes de passage à Marseille et Marseillais sans atelier (architectes, plasticiens, compagnies de théâtre, de danse, de cirque, musiciens etc.) Autre fait marquant de cette période: le groupe FEST biélorusse, de passage à Marseille, accepte, sur invitation du SLAAF, de se produire dans le grand atelier. […] Cette manifestation donnera au DAC l'occasion d’écrire une lettre au SLAAF lui enjoignant de ne plus récidiver, le local

n’étant pas aux normes. Mais était-ce bien possible, la démarche du SAAF reposant justement sur une ouverture permanente en direction des habitants, lesquels, à travers le Collectif des Habitants du Panier, le sollicitent une fois pour organiser ensemble un repas de quartier qui aura bel et bien lieu. La même période, le jour de clôture de l'Exposition Baroque au Centre des Musées de la Vieille Charité, le SLAAF, pour ne pas être en reste, sort quatre sculptures à base de déchets et d'objets de récupération, pour les exposer sur la place publique, devant les grilles même de la Vieille Charité, en contrepoint au cérémonial en cours au sein du temple de l'art et de la culture officielle, suscitant agacement par-ci, incompréhension et curiosité par-là, et donc discussion et explication quant à la démarche. Les œuvres ainsi livrées au verdict public sont brûlées durant la nuit l'une après l'autre, après avoir quand même tenu quelques jours. AVRIL 2001 […] Jean-Claude Gaudin réélu […], d’où quelques tentatives assidues du SLAAF en direction du DAC en vue de relancer et de finaliser les négociations entamées en janvier mars. Vaines tentatives, comme plus ou moins attendu... Mais qu'à cela ne tienne! l'essentiel des préoccupations du SLAAF va surtout aux activités. En attendant donc un hypothétique rendez-vous, une grande manifes- tation se prépare: la Fête du Printemps. Trois jours durant, les artistes de toutes les disciplines sont conviés à travailler sur les lieux (expo, installations, projections...). Les journées finissent le 26 avril par un fastueux repas musical, place de Lorette, qui, une fois la nuit tombée, se prolonge à l’intérieur des locaux pour se clôturer aux environs de minuit. MAI 2001 Enfin le SLAAF obtient un rendez-vous avec le DAC. Mais pour s'entendre dire que tout est remis en cause, sous prétexte que la soirée du 26 avril aurait été une violation de l'accord moral conclu entre les deux parties, voire une méprisante provocation à l'endroit de sa lettre de mise en garde adressée en mars. […] L'association réitère ses actions d'exposition urbaine. Un soir tranquille, trois sculptures nomades, montées sur roulettes, sortent en procession à travers les rues du Panier, poussées par la compagnie joyeuse des membres et amis du SLAAF, provoquant la curiosité amusée des rares badauds, spectateurs privilégiés de cette étrange caravane. […] Elles sont installées dans la ville: "La pellicule éphémère" et "La maison ambulante", accidentée mais reconstituée in situ le lendemain, prennent leur quartier aux Pierres Plates, à l’entrée du Vieux Port, tandis que "Le grand déchet", un tantinet provocateur, se risque jusqu’à l'esplanade de la mairie, face aux fenêtres du premier édile... Toutes seront enlevées par qui de droit, non sans avoir interpellé les touristes en veine de photos insolites. Dans le courant du même mois, le SLAAF réagit à la fois au silence méprisant de la mairie et à l'absence de solidarité de ses voisins artistes : l'escalier menant aux étages est obstrué par des déchets, empêchant l’accès aux ateliers officiels. L'action fait mouche. Elle provoque les interventions successives de la police nationale, municipale et des pompiers. Le SLAAF se doit alors d'expliquer les motifs de son geste, à savoir : attirer l'attention sur la précarité de sa situation et dénoncer l'absence de considération des autorités concernées. Cela étant fait, la barricade est déblayée. JUIN 2001 Enfin des nouvelles! Le matin du 22 juin 2001, à la première heure, un huissier mandaté par la mairie arrive sur les lieux pour constater "la présence d'individus occupant, sans droit ni titre, une propriété municipale". Ainsi la procédure est-elle relancée, comme si rien n'avait été discuté par les deux parties. Cela n’empêche pas le SLAAF de continuer ses activités. L'association consacre le quatrième numéro de son journal "Confluences" à la Fête du Panier, fête à laquelle elle prend part avec deux ateliers publics: un atelier de photos de rue, un autre avec les enfants du quartier, aboutissant à l'exposition, sur les murs du bâtiment, d'un grand patchwork de peintures et de collages ainsi qu'une prestation musicale d'un groupe gnawa hébergé depuis le début dans les locaux.

JUILLET 2001 Le 4 juillet, à la veille du nouveau procès, le collectif observe un sit-in devant la mairie de Marseille, revendiquant le respect des engagements préélectoraux. Lesquels engagements sont rappelés dans un article de Luc Leroux (La Provence du 5 juillet 2001) rendant compte du procès du 4 juillet. Un des arguments forts prouvant l'existence de ces engagements a été le rappel, par l'avocat du SLAAF, du retrait de l'ordre du jour du Conseil municipal du 19/01/02, du projet concurrent à celui du SLAAF. Pour l'avocat adverse, "La mairie veut reprendre ses billes car des incidents sont intervenus". En fait d'incident, outre le blocage de l'escalier, il s'agirait, à en croire une lettre des voisins artistes, "d’excréments déposés devant leurs portes". Le 11 juillet, La Provence, sous la signature du même journaliste, titre: "Atelier d'artistes du Panier: le squat fait plier la mairie". L'article en question cite de longs passages de l'ordonnance rendue par le tribunal. Entre autres: "Forts sans doute de ces promesses, ces artistes ont entrepris d'effectuer, dans ces lieux, pour le moins insalubres, des travaux de nettoyage, y ont aménagé des ateliers et se sont lancés dans une activité artistique non négligeable". Mais aussi: "La ville est malvenue à persister aujourd'hui dans son intention d'expulser les parties avec lesquelles elle a, de toute évidence, convenu d'accords". En clair, la mairie, une fois de plus, est déboutée. Elle fait appel. Quoique cette espèce de sursis accordé au SLAAF par la décision du tribunal n’améliore en rien les conditions de précarité des occupants, et malgré la procédure d'appel de la mairie, l'association s'engage dans la préparation d'une expo devant durer du 15 au 30 juillet. Malheureusement, des incidents très graves ont fini par tout remettre en cause, dont une tentative de viol sur une jeune mère, hébergée avec ses enfants, et la séquestration et la bastonnade, pendant une nuit, d'un jeune garçon, lui aussi hébergé. Suite à cette escalade de violence, le collectif décide de faire en sorte que le lieu ne soit pas plus qu'un espace de travail. Il évacue donc provisoirement les lieux, le temps que le calme revienne, en prenant sur lui d'assurer le recasement des personnes hébergées. C'est dans ces conditions-là que la mairie, profitant de l'absence momentanée des occupants, fait murer, le matin du 27 juillet, l’entrée du lieu, alors que les occupants ont toujours leurs affaires à l’intérieur. Non seulement le mur est démoli le jour même mais encore le SLAAF porte plainte pour "voie de fait, violation de domicile, de la vie privée et de la liberté d'association". AOUT 2001 Le 7 août, La Provence rend compte du procès intenté par le SLAAF. Surprise: le jugement rendu par le tribunal, présidé par un autre magistrat, ne reprend pas les questions de fond et ordonne l'expulsion, sous le prétexte fallacieux que l'ordonnance du jugement précédent ne constitue pas un titre d'occupation et que: "il ne peut être fait aucun grief à l'encontre de la mairie de Marseille qui, personne privée, dans la gestion de domaine privé, a pris les mesures conservatoires nécessaires à la protection de sa propriété". A son tour, le SLAAF fait appel. SEPTEMBRE 2001 - AVRIL 2002 Les rapports avec l'environnement s’étant relativement apaisés, le SLAAF réoccupe pleinement les lieux, privilégiant la mise à disposition d'ateliers et l’hébergement social de nombreuses personnes en difficulté, seules ou en familles. Sur le plan juridique, la situation évolue vers un seul procès, recouvrant à la fois l'appel de la mairie et celui du SLAAF. Deux grandes manifestations publiques sont organisées en soirées, qui réunissent énormément de monde de tous horizons, la seconde étant la deuxième et dernière Fête du Printemps, décidée alors pour faire la nique au jugement d'ordonnance tant attendu, tombé fin avril, intimant l'expulsion du collectif. L’hébergement social étant devenu prépondérant entretemps, l'association décide de quitter le lieu, en se faisant fort d'accompagner les nouveaux occupants, objets, à leur tour, d'une nouvelle procédure d'expulsion engagée par la mairie. Depuis, la bataille juridique continue. Saïd ZAHRAOUI, Journaliste, directeur du mensuel France - Maghreb site http://www.hebdo-france-maghreb.org


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n tour chez les corbeaux, mes vieux avaient pensé que ça me dresserait. Il y en avait, vrai, encore deux qui portaient la soutane toute noire de crasse et dégoulinant jusqu’à terre... Mais puisque mes parents avaient pensé...

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lors ça n’a pas été ça du tout. D’abord les murs tout autour et les hauts bâtiments tristes donnaient un air de caserne au collège du Cœur Sacré de l’Enfant Jésus. Les élèves portaient tous la blouse et j’ai dû aussi avoir la mienne, une en Nylon marron avec des poches sur poitrine, genre chemisette. Il y avait un règlement, une sorte de loi martiale qui coinçait la vie de l’établissement dans un carcan indémodable tellement il était d’une rigueur imbécile et mortifère, une discipline spéciale inspirée tout droit des principes d’éducation de notre sainte mère l’Église. Pour ma part j’ai surtout fait du sport, et d’un genre très offensif, principalement en dehors des cours d’éducation physique. Non que ce professeur fût une ordure — c’était juste un grand Nègre ramené de la corne africaine par les missionnaires pour garder les buts de l’équipe de football du collège et aussi pour ajouter sa belle voix de basse à la chorale pendant les offices et diverses fêtes religieuses qui agrémentaient l’année scolaire (ces événements se déroulaient à l’extrême fin du XXe siècle, aussi étonnant que cela puisse paraître). Sous ses ordres je courrais aussi vite qu’il le demandait même si ce n’était pas toujours dans la bonne direction. Mais c’est surtout pendant les cours intellectuels que j’exerçais mes talents d’athlète, j’adorais pratiquer la gymnastique au son entraînant d’une leçon de mathématique. Et alors que les élèves se goinfraient d’une démonstration oiseuse je perfectionnais mon corps, c’est ainsi que procèdent les prisonniers qui ont dans l’idée de s’évader tôt ou tard. C’est que moi aussi j’étais enfermé, prisonnier de mon âge d’abord, qui ne m’autorisait qu’à obéir à mes parents ou à ceux qui les représentaient ici, mais prisonnier aussi de ce regard insidieux pesant sur le millier d’adolescents qui formait notre contingent. Dois-je préciser que mon attitude tapageuse me conduisit dès la première semaine aux pires emmerdements ? Je dus bientôt me rendre chez le préfet de discipline, un prêtre d’un mètre quatrevingt-dix qui portait un nom à particule et avait la réputation d’être un bel ivrogne, ce que je ne manquais d’ailleurs pas de lui rappeler et me valut sa colère instrumentale en même temps qu’une punition assez bénigne, lui semblait-il. Je dus passer un samedi après-midi seul dans une classe à copier la même phrase plusieurs centaines de fois. Il est vrai que je ne me montrais décidément pas très coopératif et l’élève de terminale qui avait pour charge de me surveiller ne put me contenir bien longtemps. Je fus envoyé à nouveau chez le préfet de discipline. La cour était déserte, une petite bruine en mouillait doucement les pavés rêches, je la coupais en diagonale, ce qui devait être une faute. Je montais d’un pas

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souple les deux étages qui montaient à la chambre du père de Sacy. Il m’attendait, averti par un appel téléphonique du surveillant exemplaire. Attablé à son bureau vernis et sale, il me considéra d’un œil expressif censé indiquer l’extrême désapprobation. Je me tenais debout et reniflais l’espèce d’odeur de vinasse qui émanait du préfet de discipline. Quand il prit la parole il s’avéra qu’il était fin saoul et son discours absolument théâtral, d’une grandiloquence assez joyeuse et sans remède. Plutôt que d’être intimidé j’étais cette foisci presque conquis et mon visage dû s’éclaircir assez vite et exprimer cette bonne humeur que l’ébriété du père de Sacy communiquait à l’abruti congénital que j’incarnais de mon mieux. Quand il s’en rendit compte, le brave homme perdit de sa contenance et me fit asseoir sur un tabouret branlant tout près de lui. Il semblait soucieux, très énervé, se maudissait sans doute autant que moi. «Tu ne comprends donc rien de rien !» me cria-t-il soudain. Alors il se leva brusquement et me frappa au visage de son poing fermé et dur comme un serment fait à Dieu. De douleur et de surprise j’éclatais en sanglot tant et si bien qu’il en fut un peu gêné quoiqu’il n’y eût aucun témoin de sa brutalité qui pouvait le compromettre. J’essayais alors de lui expliquer quelque chose. J’étais malade, d’une maladie spéciale qui me rendait insupportable la vie scolaire. Non pas qu’il me déplût d’apprendre mais d’apprendre ainsi, j’avais besoin d’un autre décor plus vivant. Le grand homme se pencha sur ma pommette tuméfiée. «Tu es trop pressé» me dit-il dans un souffle. Son haleine avinée me sidéra tout à fait, si bien qu’il le comprit et en eut honte. Il tourna son visage vers l’unique fenêtre, laquelle donnait sur la cour plus grise que jamais. Tu as besoin de prendre l’air, toujours tourné vers les carreaux de sa fenêtre il venait de me parler. Puis je le vis s’habiller d’une sorte de cape grise et m’enjoindre à le suivre. Nous descendîmes par un petit escalier qui donnait miraculeusement sur l’extérieur. Il m’entraîna d’un pas vif, veillant à ce que personne ne nous vit, jusqu’à une vieille Deux-Chevaux de couleur grise. Il pilotait à l’ancienne, sans jamais débrayer, toujours du pied sur une pédale accélérant ou freinant. Après plusieurs kilomètres qui nous éloignèrent de la banlieue, nous arrivâmes dans une zone boisée qu’il paraissait connaître. Le père de Sacy était vraiment dessaoulé et cette escapade commençait à être une fantaisie très distrayante. La voiture se gara presque d’elle-même dans l’entrée d’un chemin forestier, au pied de beaux marronniers qui poussaient bien droit. Mon guide partit d’un pas alerte sur une rote qui serpentait entre les buissons, dans une zone de frais reboisement. J’étais supposé le suivre à la même allure. Comme nous arrivâmes dans une sorte d’habitacle ombragé, entouré de haies d’arbres et appuyé à un promontoire rocheux, je vis que mon maître s’aidait d’un fort bâton. À sa suite je pénétrai moi aussi dans cette belle et rustique caverne. J’allais goûter alors la saveur d’une découverte enfin digne d’intérêt mais le père de Sacy fit volte-face


et, de son bâton, me roua de toutes ses forces. Et je sus que cette branche de noisetier taillée pour être un gourdin ne signifiait pas sa fatigue ou sa faiblesse mais plutôt sa haine et sa férocité. Il me dominait de sa haute taille et redoublait les coups, décidé à me tuer, corps et âme. Il y parvint presque quand un coup sec toucha le sommet de mon crâne et éteignit toute conscience en moi.

C

elui qui s’éveilla tenait encore de mon ancienne apparence avec en plus des marques profondes sur le visage et sur le torse, destinées à demeurer telles qu’elles étaient tant que je survivrais. J’étais amnésique et affamé. Mes yeux cherchaient sur mes vêtements quelques rappels de moi-même, mes doigts erraient sur mon visage durci mais encore douloureux. Qui étais-je ? Je contemplais longuement ce cadre de ma nouvelle naissance. C’était un bel oratoire ouvert en pleine forêt, dans la paroi granitique presque droite. Une faille horizontale d’assez belle dimension — un adulte aurait pu s’y tenir accroupi — abritait quelques reliques et une statue en plâtre de la vierge Marie, cœur sacré de l’enfant Jésus. Des mégots de bougies éteintes, des fleurs toutes sèches léchaient les pieds de la Sainte Idole. Je pouvais nommer ces figures, cela me semblait des évidences mais j’eus été incapable de préciser ce qu’elles représentaient.

E

n ce temps-là il n’y eut jamais la peur en moi. Aux aguets j’étais plutôt animal, en quête d’eau et de nourriture. Je m’enfonçai dans l’épaisseur de la forêt, gagnant des hauteurs que recouvrait une végétation indécise d’arbres nains et de fougères. Un rayon de soleil m’enveloppa doucement, je m’immobilisai et demeurai les yeux clos à savourer ce réchauffement de tout mon être. Et je me sentis l’objet d’une joie sauvage alors que dans ma rêverie se répandaient d’obscures réminiscences dont je n’étais que le témoin distant. Je ne songeais pas qu’on put avoir un âge, qu’il y avait un déroulement du temps. Seulement présent à la nature qui m’entourait et dont j’étais je remarquais sans la comprendre l’avancée de la rouille et les premières chutes des feuilles. De mon promontoire je devinais le méandre d’un ruisseau qui dévalait une pente à la manière d’un torrent montagnard. L’eau chutait par endroits puis tournait et glissait dans une autre direction, je l’entendais bruire. Bientôt je bus de cette eau prise dans mes mains et aspirée avec bonheur. J’ôtai mes vêtements et lavai mon corps de l’humus d’où je m’étais extrait peu avant. L’eau froide m’éveilla et me remplit d’un primordial appétit de vivre. La nature régnait sur elle-même, j’étais mon propre roi. Une averse se mit à tomber sur les frondaisons et sur la rive où mes vêtements reposaient. J’abritais ceux-là de mon mieux au pied d’un arbre encore feuillu et moi je restais là, nu, à recevoir l’eau du ciel. Ma peau riait sous les gouttes froides, une vigueur divine voyageait dans mon corps, mes mains ne savaient plus où donner pour soulager cet excès de bien-être. Je me branlai violemment, allumé d’une ferveur silencieuse, sans autre recours.

E

n remontant je découvris une petite grotte où je pus m’installer. La faim me tenaillait, je contemplais la nature, ne pensant plus à rien. L’univers s’offrait de lui-même dans ses moindres frémissements. Parfait innocent voué à l’aventure je ne connaissais rien. Le souffle du vent me tirait vers des odeurs dont je ne trouvais pas la source. Elles étaient partout diffuses, sortant de la terre et des feuilles humides, du bois vert et du pourrissement de branches

mortes. J’en oubliai ma faim et la fraîcheur qui commençait à me gagner.

L

a nuit était venue souvent déjà mais chaque fois laissant le jour la reprendre si bien que je ne m’en inquiétais. J’étais gagné d’une grande fatigue, n’ayant toujours rien mangé et sans rien faire pour me rassasier — je n’avais pas le sens de me nourrir. L’eau seule, je la buvais à satiété. J’avais l’impression de chanceler d’ivresse, mon esprit demeurait pourtant plus vif qu’il n’avait jamais été. J’étais affûté par le jeûne, en éveil, dans la solitude de l’oubli et du manque.

I

l était encore à une bonne distance quand je l’entendis franchir un buisson dont les branches sèches craquèrent sous ces pattes. Ça pouvait être un cerf, une biche, un lièvre, c’était un chien. Il venait lentement, allant de droite et de gauche vers moi en se méfiant. Sans doute une bête abandonnée, en tout cas malheureuse et apeurée. Un genre de fox-terrier au poil graisseux. Il s’approcha jusqu’à me renifler les pieds. Je ne bronchai pas, ne sachant que faire. Je me décidai enfin à le caresser, avec une certaine maladresse car il s’écarta aussitôt et demeura sur ses gardes. Alors je partis au hasard dans l’exploration de mon nouvel univers, là où je dépérissais gaiement du froid et de la faim. Le chien m’accompagnait, courant au-devant de moi puis revenant sur ses pas et à nouveau repartait en courant. Il n’était pas très vaillant mais sa joie de me connaître lui redonnait une santé. Nous avions gravi quelques talus dans l’axe du soleil levant qui, par moments jetait mon ombre devant moi. Ma courte période d’initiation ne m’avait rien appris sur le repérage et comme je m’éloignai beaucoup de ma grotte je savais qu’il me faudrait dormir dans un nouvel antre dès que la nuit se présenterait. Le chien allait avant moi, je ne me rendais pas compte de ce que c’était lui qui m’entraînait. Il m’avait amené ainsi à une cavité particulière, vers l’orée. Je l’observais longuement. C’était l’oratoire où j’avais perdu mes souvenirs. Je revis la petite statuette au même endroit, la pris en main. Elle m’intriguait. Le chien souhaitait continuer, il voulait me persuader de le suivre. Il me mordait les chevilles et couinait. Moi j’étais absorbé par l’objet de plâtre que je tenais en main. Je pressentais qu’il contenait un mystère ou peut-être de la nourriture. Présence ajoutée à la mienne, elle me perturbait. Une morsure plus appuyée me causa une vive douleur,. Le chien était mécontent de mon désintérêt pour lui. Il voulait jouer, c’est ce que je crois maintenant. Mais je ne savais pas jouer ni ce qu’était l’idée même de jeu. J’ai serré la statuette plus fort dans ma main et soudain j’ai cogné sur la tête du petit animal. Je frappai comme celui qui ne peut plus rien perdre, comme un condamné. C’était une folie qui exigeait sang et destruction. Moi j’étais victime, j’ignorais ce que j’étais en train de faire, je ne voulais qu’une chose, je voulais briser le plâtre et savoir enfin ce qu’il renfermait. Le chien était raide, au sol. Il y avait eu un petit cri aigu et puis le silence. Je songeai qu’il était sans vie parce qu’il ne bougeait pas et qu’aucun souffle ne sortait de son museau ensanglanté. Sans savoir bien la mort je percevais la gravité. Mais la colère me prit plus fort en voyant la statue entière dans ma main et je la lançai contre une grosse pierre si bien qu’enfin elle se brisa. Je saisis les morceaux, compris qu’à l’intérieur il n’y avait rien que du vide. Et c’est de ce moment que la mémoire peu à peu me revint. ’étais seulement exténué, incapable du moindre geste. Immobile, grelottant, je considérais des yeux la sortie du bois toute proche.

J


Maintenant que j’étais avec ma mémoire je pensais aux personnes, aux choses, aux arbres qui m’avaient hanté jusqu’à présent. Et surtout je pensais, et j’étais obsédé par une seule question. Je me voyais dans mes pauvres habits, le chien mort à mes côtés. Je voyais aussi bien le collège et la maison familiale. La blouse de Nylon déchirée signifiait mon appartenance au collège et mes parents ne m’avaient sans doute pas renié. En outre, qui me jugerait pour avoir tué un chien ? D’ailleurs je lui creusai une tombe dans le terreau du sous-bois et le recouvris de feuilles et de mousses. Les débris de la statuette se fondaient dans ce mélange, sorte de bénédiction concédée à un remords improbable. Tout me paraissait également étranger. J’étais toujours dépourvu d’angoisse véritable, simplement je me demandais avec insistance ce que j’allais faire sur terre et quelle y serait donc ma vocation. C’était ma seule question. Dans un moment d’oubli j’avais embrassé la nature, elle m’avait pris dans ses branches, m’avait offert sa sève que je n’avais su prendre, mais j’avais entrevu l’autre existence et il me serait difficile de revenir parmi les hommes, d’obéir à leurs conventions et suivre les cours de développement intellectuel. Vivre avec ce trou béant à l’intérieur de moi, qui serait en même temps ma force sublime et mon inconciliable mélancolie.

A

lors que de lourds nuages chargés de mort enténébraient le ciel je me levai de terre. Obéissant à la faim qui me torturait, je glissai vers l’issue de ce monde. Dans les cimes frissonnantes des corbeaux me raillaient. Je sortis de l’ombre, vaincu sous leurs cris méchants.

J.-C. L.

CHRONIQUE DE MAË TANTRIS Étrange manière de tenir la façade, le journalisme. Dans ces derniers numéros, Tiens publiait un micropamphlet à la sauce Jarry : Les retournements d’Alfred dans sa tombe. L’épisode du n°10 s’appelait : Ubumairdre s’emmerde. L’auteur, Jamin, bien connu dans nos services, épinglait les têtes élues de cette chère cité lavalloise, spécialement la dame chargée de la « hulture » et le monsieur Maire, par ailleurs député étiqueté le plus misogyne et homophobe de l’assemblée nationale. Le style de Jamin est distrayant, les allusions diaphanes, les tartufes mis à nu par le folliculaire même. Ainsi vont les chroniques dans les revues confidentielles comme ce Tiens sis dans vos mains. Mais un beau soir de mai, soit environ 6 mois après ce n° 10, et 7 ans après les débuts de Tiens, une télécopie enfiévrée surgit, signée d’une journaliste de France Bleu Mayenne. Celle-ci vient de découvrir la revue chez un des 3 heureux dépositaires. Elle veut interviewer le responsable, s’étonne quand il lui demande de procéder par écrit, refusant la formule à haute voix dans le téléphone. Bientôt les questions apparaissent. Êtes-vous Mayennais ? Qui est Jamin ? Craignez-vous la diffamation ? Ainsi cette brave personne ne s’intéresse qu’au scandale possible ! Le fort métier ! Pas de réponse évidemment à la seconde question. Quant à porter atteinte à la réputation du Maire et de son adjointe, Tiens le craint moins que ne le souhaite. Toujours est-il que les allusions de Jamin à certains vols commis par la dame de « hulture » ne reposent évidemment par sur une rumeur. Au demeurant, la journaliste confie avoir soumis la chronique endiablée aux yeux d’Ubumairdre et Mairdradjointe, qui découvraient probablement grâce à elle l’existence de Tiens. Elle rapporte qu’ils lui ont vivement conseillé de garder le silence sur les allusions trop senties de Jamin. Mais la dame de radio a fait sa propre chronique un beau matin sur France Bleu Mayenne, et il paraît qu’il y eut quelques orages dans l’après-midi. Ainsi va l’information dans notre si belle province. Ce que tous les journalistes savent et ne disent pas, il faut qu’un avisé masqué veuille bien l’écrire, le souligner pour qu’à leur tour ils osent le redire sans se compromettre. L’autocensure et le courage se portent bien, l’un pour durer, l’autre pour bluffer. Quant à l’intérêt des journalistes locaux pour une revue locale, il est évidemment nul. Pas un mot sur le témoignage de Jean Pommier, pas un mot sur Patrice Repusseau, pas un mot sur Serge Paillard, pas un mot sur Barbâtre, autant de talentueux artistes ou poètes pourtant ancrés où la France est bleue si peu, mais peu disposés au scandale, il est vrai. Au lieu que, bien souvent, le journalisme d’aujourd’hui ne se repaît que d’esclandres sinon de complaisance envers les pouvoirs avec lesquels il se fond si volontiers. Il n’est pas un contre-pouvoir, il est celui auquel le pouvoir doit tout, pour mieux le lui rendre. Alors Tiens, comme tant d’autres feuilles marginales, tisse un fil secret qui va du solitaire au solitaire (le lecteur est toujours seul) et les aide peut-être à tenir debout tous les deux, qui sait ? Sans encombre finalement, et sans bavarde lumière pour les voir pâlir et se taire. Et quand il s’agit d’une journaliste et d’un notable qui ainsi se rencontrent autour de mots saillants, parlons plutôt de grands isolés aux secrets éventés, sertis dans des postes de commande temporaires, loin de la vie. Reste Jamin, l’ironiste, entre deux états d’écriture, absent cette fois mais non pas congédié, bien au contraire !


Aujourd’hui le moment où presque la nuit finit lieu inédit où spasment encore quelques stances du rêve aujourd’hui joie fatras tracas choses de la vie aujourd’hui tout langé de son infini soluble à la lumière fardé en grand habit miracle aujourd’hui magie continent en émergence de suie aujourd’hui grand écran blanc sur blanc au spectre du présent C’est déjà l’alpha du commencement des temps tout est encore à faire et cela du seul prisme des couleurs de l’air et tu t’y mets dès le petit matin comme un rien tu n’es né que pour te façonner ton univers alors bâillonne la question déraisonne aujourd’hui l’unique jour pour inventer la terre et les montagnes et l’horizon et planter et puis s’asseoir et regarder et oublier les mots à dire tout aujourd'hui pour contempler et surtout éteindre le soleil avant d’aller se coucher

Lueur insane, percée de tâches incandescentes et éphémères, consumée d’ondulations étroites, infimes : ce que je suis lorsque – enfin nu et sale pour l’essentiel – il m’est donné de voir et d’entendre le lieu. L’ultime soupir de cette enclave, une fois encore répété, seule preuve offerte à mon éveil, la seule assise qui, dans sa fuite, me soit permise. Je ne suis capable de ne percevoir, en sus de l’horizon, que ce râle clair-nocturne me faisant croire en une forêt, en ce sommeil trompeur des fougères implorantes – ondoiement lourd d’ophidiens sans menaces –, en l’ombre, en la lueur possible, quoique lointaine d’un jour naissant. Or, je sais être ici pour me confondre avec la fixe apparence de ma disparition – insonore –, étreindre enfin l’horreur assise, ployer. Est vrai, alors, qu’il n’y ait que le seul souffle continu du clair-obscur. Ce pli horizontal et lumineux s’affirme mon miroir, sourd, émanant d’évidences ; et, l’organisme vain, je me livre au bourdonnement stérile de l’orbite pâle, desquamée, mémoire actuelle et infinie, oubli. Réflexion rémanente, l’image est ma limite, une issue dans l’absence, qui ne se limite pas. J’assiste aux décompositions sommaires des transparences. Murmures puissants d’un rayonnement marécageux dont j’invoque l’illusoire. Enclos. Ouvert à mon regard, m’excédant : mon propre manque d’un advenir… Le jouir souverain, ici, sonnera ma pure défaite, la fusion monstrueuse. L’odeur déjà me décompose. L’écart m’entraîne. Englouti, j’aime, observant neutre, l’effondré.

Le lieu est la défaite, l’espace agonisant du souffle : chemin s’ouvrant aux transparences.

Théo Lesoualc’h janvier 2003 mas brûlé

Joachim Bausson


CHRONIQUE 53 Surproduction du futile, sousconsommation de l’essentiel, quelle époque, une complicité de terroir est-elle fiable ? L’occasion, parfois, de croiser des livres chargés de résonances et de textures inopinées. Exultation, célébration, mais aussi bulletin de santé de nos gamberges. Sans laisser paraître, faut chercher ! Et se tailler une place dans le langage. Pour contrer le temps ? Faire l’apprentissage de l’insécurité ? Car, foi de Nestor Burma, c’est pas le bonheur qui rend les gens plus heureux ! Parmi les « Poètes de la 1 triés sur le sable par Josepha et Claude-Jean Launay, nous n’avons que l’embarras du choix. Une anthologie mêlant grands classiques, auteurs méconnus, inconnus patoisants, jusqu’à la nouvelle promue qui donne le la : « il ne faudrait jamais regarder couler la Loire, c’est une chose fatale. » Les époux Launay ont honoré leur contrat : « Nous avons retenu les formes les plus variées d’expression, de point de vue, de sensibilité, inspirées par ce vif désir d’instaurer une relation particulière et intime avec le fleuve. » Florilège de coups de cœur, morceaux de bravoure où c’est la Loire qui chante en force, énigmatique, pâmée, glorieuse… Ce répertoire ligérien féconde l’imaginaire et invite à une méditation giboyeuse. Loire »

« le malheur était effrayant et la joie rayonnante chacun remplissait sa fonction parfaitement ! » 2

Beaucoup de ferveur dans le recueil que Patrice Repusseau a composé autour de la mort de son père en juillet 2000. Cette « expérience des confins » permet de rebondir d’affliction en assomption. « tant que tu n’es pas libéré de l’amour ordinaire les êtres chers te coûtent cher ils te ruinent souvent »

Cependant la voie n’est pas large entre latrie et souci fiévreux de la profondeur sans fond. La poésie peut-elle être croyance ? Peut-elle croître dans les certitudes ?

OU PRESQUE Coïncidence, Repusseau a traduit et préfacé une rétrospection d’un curieux visionnaire irlandais, Georges William Russell alias A E 3 (abréviation du mot « éon », entité céleste chez les gnostiques). L’ami de Yeats a tenté d’analyser le processus de la naissance d’un poème et de découvrir « dans quelle région de notre être se trouvait la fonderie de la poésie. » Par induction il se persuade de la réalité d’une présence supérieure, d’un centre de conscience doué d’une sagesse prénatale qu’il nomme « Montagne de la Transfiguration » d’où bienvenue au transfert d’images ! Quand les sources secrètes du Chant se métamorphosent en froissements d’ailes de la Psyché ! Laboratoire vaporeux ? Fétichisme ? Âge d’or à Perpète-les-bains, nous voici… mais il se pourrait que la vérité n’ait point d’vire ! La poétique d’Olivier Bourdelier 4 parie, elle, sur une ingénuité prestement décalée. « sert à ça les mots je troque à 4 traque à 8 trique à 12 »

Lorsqu’il rend hommage à quelques contemporains, jeunes et anciens, c’est un minutieux dosage à sa guise. Par-dessus tout, le deuil du père lui confère une singulière justesse. « Guère d'orgueil en toi quand même avoue tu remplis bien le chêne large. »

Complicité de terroir ? Bah ! on reste seul avec les seuls, mais la poésie demeure la seule façon de s’accompagner soi-même – serait-elle fille aînée du Désenchantement !

guy benoit 1 : Éditions de la Table Ronde, collection la petite vermillon. 2 : Être en été/Éternel de tes neiges, Éditions du Solstice, 5 place Canelaux 44110 Nantes 3 : De Source/les fontaines de l’inspiration, Les deux océans. 4 : Araignée, Tarabuste éditeur.

Passage en livres et revues Un crime qu’on ressasse moins qu’on le redessine, un aveu moins qu’une revendication. Aveu qui bat de la voix, circule sans corps, dans une seule empreinte, hors l’identité. Dès lors, dans C a r t e l (éd. Cénomane 2003) Gérard Gourmel nous fait entendre un murmure qui date d’avant l’académique inspection : murmure diablement rythmé, ensoufflé, comme de la poésie lyrique, alors enhardie. C’est qu’elles ne construisent pas les phrases, ces voix, glissées dans la même ; c’est qu’elles n’ont pas de raison de les construire comme nous autres innocents. Assez enfermées sont-elles, elles attrapent plutôt le hoquet, l’asthme, le râle, la joie aussi… Une mécanique d’une douceur illimitée pour un texte superbe que les guetteurs de voix nouvelles ne manqueront d’aborder.

N i e t z s c h e e t s o n p è r e (Puf 2003). F r é d é r i c P a j a k nous déporte en Chine pour nous conter Nietzsche et Martin Luther, l’antisémitisme du second, l’incarnation christique du premier. « Pour Nietzsche, vivre c’est ne pas croire puisque croire c’est faire mourir la vie. » Celui qui a le même âge que son père, qui lui sert de père, Richard Wagner, meurt en 1883, alors que le fils de Nietzsche vient de naître sous sa plume : Zarathoustra. « Ce n’est pas seulement l’absence de père qui accable l’orphelin, c’est l’impossibilité de le tuer. » « En tirant à boulet rouge sur le christianisme, Nietzsche a manqué sa véritable cible: le pasteur luthérien qu’était son père. En réalité, il a tué Dieu pour ne surtout pas tuer son père. » F. Pajak écrit les livres qui lui viennent au corps, ils lui servent à dire ce qu’il peut dire, là où maintenant il se trouve. Ses dessins qui sont aussi le texte sortent le lecteur de la temporalité propre à la lecture. F. Pajak dirige depuis quelque temps une collection et une revue (Les Cahiers dessinés) chez Buchet-Chastel et il dirige l’excellent mensuel L’Imbécile de Paris, bonne surprise de ce printemps par ailleurs si consternant, que les provinciaux, même géniaux, liront avec attention. « La niche, pourtant, la mieux adaptée à nos pédoncules encombrants est celle qu’on se creuse, on sait, tout le long d’une vie d’homme, mais Titine y viendras-tu dans mon étui si tu m’y sais absolument seul à perpétuer ? Pas sûr. » Récits publiés en feuilleton dans la revue M M I. Ecritures de l’immédiat courant sur le quotidien, en dialogue et parlé Emmahaut ou susurrant pour La Lettre A de L. L. de Mars et Bysance d’E nuel Tugny. On trouve aussi Christophe Petchanatz et Stéphane Batsal au sommaire. Maquette et mise en page remarquables, textes en colonnes avec vignettes piquantes pour une revue singulière qu’on se procure chez L. L. de Mars, 1 rue du Cdt Charcot 35000 Rennes. Voir aussi le site Le Terrier sur www.le-terrier.net. «Le vent tourmente la peau des vivants,/attise.//Au vif de l’été la plante du pied s’impatiente. » Avec L’Arpentée de Françoise Ascal (éd. Wigwam, 14, bd Oscar Leroux 35200 Rennes), une tranquille méditation sur la disparition et le deuil, désir d’ailleurs passant à travers « le col de la Mort, miroir du tout premier franchi » ou accès permis, à l’heure dite du retour à la naissance. Parmi les écritures poétiques en cours, celle qui me parle au plus près n’est pas la plus excentrique, pas la plus insistante, pas la plus revêche, mais Esther la plus évidente parmi les descendances de Reverdy, celle d’E Tellerman. Son dernier livre Encre rouge (Ed. Flammarion) est sorti au début de cette année, sans susciter, il me semble, beaucoup d’échos. Ces courts textes, chef-d'œuvre de concision, de suspens, aujourd’hui m’emmènent au plus haut de cette « rêverie de conscience » dont le poème veut bien, parfois, être la cause. Quand survinrent/nos désirs de sucre/ciel offrit/en fruits ouverts./Ferveurs dut nous jeter./Qui réduirait/l’urgence/et tous nos soirs assis ?

À PROPOS DE TIENS Contact : J-C Leroy Le Poirier Jouanne 61250 Radon 3,5 € ce numéro dans les librairies Siloë, M’Lire, Bouquinerie du Château, à Laval; Le Passage à Alençon. Champavert et Ombres blanches à Toulouse.

Toutes les illustrations viennent des archives Ether Vague. Les textes de la partie hommage sont extraits, eux aussi, des archives E. V. De Guy Benoit on peut lire entre autres Pas tout à la fin (Ether Vague 2003) ; Théo Lesouac’h a publié des livres chez Denoël, Bourgois, Mai hors Saison, S. Tastet… ; Joachim Bausson, retrouvé ici, nous accompagne sûrement. Et merci à Jean-Christophe Lerouge pour toute chose.

TIENS n°

11

SEPT 2003


Mots pour soi, de Patrice.


Tiens n°11