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Ce livret constitue une première base de recherches quant à la question de l’exposition et de la mise en scène de dispositifs interactifs. Cette question est balayée à travers l’étude de différents lieux d’expositions. Il s’agit également d’un outil de travail visé à être enrichit au fil des recherches.


L’exposition Exposer c’est mettre en vue, présenter au regard. Les objets, tous statuts confondus, passent par une phase d’exposition. De manière volontaire ou involontaire nous exposons sans cesse des objets. Cela va des œuvres d’arts, aux affiches politiques en passant par la corbeille de fruit de la salle à manger. On peut aller jusqu’à dire que tout objet non utilisé à un moment donné est exposé. Etre exposé semble alors pour un objet signifier une sorte d’état de fixité absolu. La mise en scène est une sous-partie de la notion d’exposition. Elle consiste à créer le contexte en harmonie avec l’objet exposé afin de faciliter sa compréhension. C’est là où rentre en compte l’importance du lieu d’exposition. L’exposition sous-entend toujours un lieu, avec ses limites, ses caractéristiques physiques, son histoire, ses codes. On entre dans un lieu en ayant intégré ces différents aspects et de ce fait on n’est pas le même à l’intérieur et à l’extérieur de celui-ci. Ainsi, exposer un objet dans un lieu ou dans un autre c’est prendre en compte que celuici y sera perçu différemment. En effet notre état d’attention vis-à-vis de ce qui nous entoure varie selon l’endroit dans lequel on se trouve. Lorsque l’on parle d’interaction physique, le lieu participe donc de manière importante à l’appétence tactile ressentit vis-à-vis de l’objet exposé. La mise en scène est également une question de manière. On peut exposer un objet de multiples manières au sein d’un même lieu. Cette manière participe à la compréhension de l’objet exposé. Ainsi en choisissant de façon adéquate lieu et manière on facilite et encourage la production d’interaction.

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Le cabinet de curiosité Né au 15ème siècle, le cabinet de curiosité est sûrement l’un des tous premiers lieux d’exposition. Il s’agit d’un espace domestique dans lequel sous la forme d’une collection étaient entreposés et souvent accumulés des objets de toutes sortes présentant un caractère inédit. Dans ces espaces, sortes de petits musées personnels le mot d’ordre est l’hétéroclisme. Aucune règle ou code particulier ne le régit et empêche de rentrer en contact avec les objets présentés. Cependant, extraits de leur contexte habituel les objets exposés perdent de leur caractère fonctionnel. En effet à tout objet on associe un contexte, un cadre d’utilisation bien précis dans lequel sa fonction prend tout son sens. Sorti de celui-ci sa fonctionnalité parait obsolète et place l’objet au même rang que la sculpture. Le cabinet de curiosité est un lieu de décontextualisation donc de «défonctionnalisation ». Cependant, dans le cas d’un dispositif interactif inconnu dont le contexte original lui-même est inconnu il se peut que l’interaction prenne tout de même place. En effet, pour un visiteur extérieur au lieu et aux objets la question de la fonctionnalité de ceux-ci se pose, et aucune barrière physique ne le sépare d’eux. Les objets exposés étant par définition des énigmes, des « curiosités », le spectateur est susceptible de les étudier et de les ausculter pour tenter de les comprendre. La présence en son sein d’un dispositif à visée interactive semble donc peu pertinente étant donné le caractère tout de même incertain de sa compréhension.

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Le musée Le musée est une institution qui recueille, étudie, expose et entretient des « témoins matériels de l’activité humaine et de l’environnement». Il en existe de plusieurs types avec des spécialités différentes, mais leurs caractéristiques intrinsèques sont significativement les mêmes. Il s’agit d’un bâtiment ayant une architecture et un agencement codifiés. Dans un musée est tracé un parcours qui guide la déambulation du spectateur. Du sol au plafond cet espace d’exposition est conçu dans une grande neutralité. Dans le souci de faciliter la compréhension des œuvres on les détache visuellement de leur support. Dans le souci, toujours, de les mettre en valeur on les enferme dans des cadres, on les pose sur des socles. Dans le souci de les protéger du vol et de l’usure on les filme et les enferme dans des boites de verre. On trace au sol des limites, limites à la fois physiques et mentales. On place près des œuvres des gardiens, on surveille le spectateur. Dans un musée surtout on ne touche pas, on se laisse toucher. Des cartels nous indiquent, titre, auteur et date de réalisation de chaque pièce. Le musée c’est donc un ensemble de codes, des codes que l’on intègre inconsciemment lorsque l’on pénètre dans un musée. Le musée semble donc être l’antithèse du lieu d’interaction. Il peut toutefois nous arriver d’être placé dans des situations ambiguës. Déambulant par exemple au milieu d’un ensemble de meubles, notre main peut de manière inconsciente et naturelle parcourir la surface des objets présentés. Mais rapidement la voix du gardien jusque-là inaperçu nous rappelle le statut de ces objets ici placés. Tout porte à croire que l’on parle du fruit défendu. Le musée c’est un théâtre où les œuvres sont les acteurs et dont les murs sont la scène. On parle en effet de scénographie pour décrire la manière avec laquelle sont présentées les choses. Mais dans le fond les codes restent les mêmes. Il se peut que soit offerte au spectateur la possibilité d’interagir avec les cartels par exemple, mais jamais il n’y 6


a contact physique entre l’objet exposé et le spectateur. Réutiliser tout ou partie des codes inhérents au musée représente donc un frein à l’interaction entre un objet et son spectateur. D’ailleurs, pour qu’il y ait interaction le spectateur doit devenir acteur et pour cela il doit en sentir la possibilité. De même qu’au théâtre les rôles sont fixés aussi bien mentalement que physiquement. « C’est le musée qui fait l’art, mais l’art qui fait le musée » Marcel Duchamp


Le magasin Dans un magasin aussi on expose, mais ici les mots ne sont pas les mêmes. Un socle est un présentoir, un cartel est une étiquette comportant référence et prix. Les règles et les codes qui régissent un magasin sont très différents de ceux d’un musée. Dans un magasin on expose pour vendre. On attire l’œil par la présentation qui est faite des objets, on les met en valeur, on les met en scène. Avoir envie d’acheter c’est d’abord souvent vouloir tester. Ainsi dans un magasin ait laissée à l’acheteur la possibilité d’interagir avec les articles qui lui sont présentés. On test pour comprendre, pour analyser, pour confronter notre vision du produit à sa réalité. Il y a une différence que l’on peut noter entre le musée et le magasin. Dans un musée on présente des pièces qualifiées d’uniques alors qu’au contraire ce sont des objets reproductibles qui sont présentés et vendus en magasin. L’unicité des œuvres présentées est la condition même de l’existence du musée. Il en découle les mesures sécuritaires nous empêchant d’interagir avec elles. Dans un magasin aucun risque n’est pris en laissant les acheteurs entrer en contact avec les objets vendus. On entre dans un magasin prêt à toucher, à sentir, à manipuler. Tout objet présenté en magasin, qu’il nous soit connu ou inconnu, est donc susceptible d’être interactif. Le contexte du magasin est donc bel et bien favorable à des interactions entre hommes et objets.

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Le pavillon Tous les 5 ans a lieu quelque part dans le monde une manifestation appelée exposition universelle. Cette manifestation fait « l’inventaire des moyens dont dispose l’homme pour satisfaire les besoins d’une civilisation en faisant ressortir dans une ou plusieurs branches de l’activité humaine les progrès réalisés ou les perspectives d’avenir.» Article 1 de la convention concernant les Expositions Internationales. Son but principal est d’enseigner. Chaque pays participant à l’exposition universelle est présente au travers d’un pavillon qu’elle conçoit et dont elle a la charge durant le temps de la manifestation. Ces pavillons ont pour but de communiquer sur les savoir-faire d’un pays et de ses avancées quant au thème de l’exposition. Cette communication peut prendre la forme d’objets, de présentations, de vidéos, d’installations … Le pavillon est donc bien un lieu d’exposition. Ses codes sont toutefois différents de ceux du musée ou du magasin. Il s’agit d’enseigner et pour cela il est nécessaire de communiquer de manière claire et didactique. On apprend davantage et mieux lorsque le médium de communication met en jeu notre corps. C’est en manipulant que l’on comprend, que l’on appréhende notre environnement. La présence de dispositifs interactifs au sein du pavillon est donc pleinement justifiée et adéquate. Tous les moyens susceptibles de faciliter la compréhension d’une idée ou d’un concept sont bons à utiliser dans le cadre d’un pavillon. D’ailleurs, meilleure sera la compréhension des idées exposées, meilleur sera le succès du pavillon. On peut donc dire que le dispositif interactif a toute sa place au sein du pavillon et qu’il a toutes ses chances d’y être correctement perçu et compris.

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L’habitation Lieu de vie plurifonctionnel, où entre autre on travail, on mange, on dort, l’habitation est également un lieu d’exposition. On y expose différents objets, aux valeurs différentes. Il n’est pas rare de trouver accrochés aux murs d’une maison des tableaux, originaux ou factices, presque comme ils le seraient dans un musée. On peut aussi trouver différents types de sculptures ou bibelots posés tantôt dans la bibliothèque, tantôt sur la table. Et puis il y a les objets fonctionnels que l’on pose uniquement pour les ranger. On peut également dire de ceux-ci qu’ils sont exposés. Dans le cadre de la maison on voit donc que des objets pourtant différents se retrouvent presque placés au même niveau d’exposition. Les objets mis en scène et les objets rangés se côtoient. Un tableau est accroché sur le même plan qu’un calendrier et à côté d’une maquette de bateau on retrouve posé un téléphone. Les statuts des différents objets «exposés» se confondent. A ce moment-là tout est susceptible de présenter un caractère interactif. Il faut également noter que dans une maison il y a des pièces aux fonctions bien différenciées. Les objets que l’on y trouve sont souvent inhérents à ces fonctions. Ainsi, rentrant dans une cuisine, un salon, ou une salle de bain, on ne s’attend pas à trouver les mêmes choses. L’usage que l’on va faire des objets sera donc différent selon la pièce dans laquelle ils sont placés. Plus largement si l’on parle de l’exposition d’un dispositif d’interaction il faut donc considérer l’existence de sous-espaces distincts au sein d’un même lieu. L’habitation est donc un lieu adéquat à la présence de dispositif interactif à condition de prendre en compte sa complexité spatiale.

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La rue La rue est depuis toujours un lieu d’exposition à la fois sauvage et organisé. Tout d’abord on peut parler des bâtiments, qui d’une certaine manière sont exposés. En effet ceux-ci sont présentés d’une manière précise indiquant leur usage. Dans la rue on expose également par l’affiche, qu’elle soit politique, publicitaire ou artistique. L’affiche représente un moyen simple de délivrer des messages ou de présenter des images au plus grand nombre. En effet la rue présente l’avantage d’être un lieu fréquenté par tous. L’affiche on la retrouve sur les murs, dans des panneaux fixes, ou dynamiques tel que des colonnes Morris. Il est intéressant de parler de l’affiche car elle est le médium d’une interaction. Arracher ou recoller des affiches c’est faire passer des messages. Des messages c’est également cela qu’inscrivent les grapheurs en peignant les murs. Les anamorphoses de Felice Varini sont un exemple intéressant de ce que peut être l’interaction dans l’espace urbain. Simples tracés peints sur différents morceaux de mur ils forment un dessin cohérent lorsque le spectateur les regarde sous un angle particulier. La rue est le lieu d’interaction par excellence. On peut également parler du mobilier urbain ayant lui aussi le statut de dispositif d’interaction. Le banc, la cabine téléphonique ou encore l’aire de jeux sont le siège d’interactions quotidiennes. Il parait évident qu’un objet placé dans l’espace urbain est voué à être le siège d’une interaction.

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L’installation L’installation est un genre artistique apparu dans les années 1960 qui combine différents médiums dans l’espace en établissant avec le spectateur un rapport physique et dynamique. Elle sera largement utilisée par trois grands mouvements artistiques, le land-art, l’art conceptuel et l’art minimal. L’installation est notamment utilisée par certains artistes comme un point de vu critique sur le rapport entre art et architecture. Mais surtout elle remet en question les codes établis du musée et plus généralement de l’art. Elle implique physiquement le spectateur afin de le rendre acteur du dispositif. C’est le trio espace, dispositif, spectateur qui fait alors œuvre. Les Pénétrables de l’artiste Jésus Rafael Soto illustrent parfaitement ce qu’est l’installation artistique. Fait d’une armature de métal au milieu de laquelle sont pendus des milliers de fils de couleur, les Pénétrables sont fait pour être traversés par le spectateur. On peut dire que le spectateur fait expérience de l’installation. La notion d’interaction est au cœur de ce genre artistique à part. La notion d’espace est fondamentale au principe de l’installation. L’œuvre étant réalisée spécifiquement pour un lieu donné dont elle tire avantage on la qualifie d’in situ. L’œuvre est pensée pour un lieu précis et perd ainsi son sens à l’extérieur de celui-ci. On peut dire qu’il en est de même pour un dispositif interactif. Ce dernier prend son sens placé dans un lieu en adéquation avec l’interaction qu’il propose. C’est une sorte d’environnement naturel que l’on construit pour le dispositif afin de le rendre compréhensible. On appelle cela la mise en scène.

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Jean-Christophe DEVATINE Atelier fabrication flexible Mars 2014 ENSCI Les Ateliers



L'interaction mise en scène