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La vie des plantes Toutes ces années passées ensemble, presque sans nous rendre compte de la quiétude partagée. Je cultivais mes plantes, tu les abritais de ta charpente couveuse, et puis…

Avoue que tu t’es un peu laissée aller ces derniers temps, tu as perdu de ta fraîcheur, et j’ai vraiment senti que tu « lâchais l’affaire » lorsqu’il y a quelques années, tu t’es coiffée de ce filet protecteur à larges mailles, le visiteur non averti s’étonne de te voir ainsi fagotée, alors on explique que par sécurité pour tous , cette résille de mauvais goût t’est devenue indispensable. Comme tes portes ne s’ouvrent plus pour lui depuis quelques années, le public ne sait pas que sous les verres, un filet identique est placé là, pour éviter que des lambeaux de toi(t), ne tombent sur nos têtes, et c’est dans ce hamac improvisé, récolteur éventuel des résultats de tes dangereuses desquamations, que dernièrement tu t’es autorisé une salve d’honneur, une explosion florale

© G. Femmelat

A présent on le voit bien, tu n’es plus que l’ombre de toi-même, tu vivotes sans conviction réelle, tu n’y crois déjà plus, et de mon côté, j’ai de plus en plus d’hésitation à te confier mes fragiles possessions végétales. Entre nous on peut bien le dire, ton grand âge t’autorise aujourd’hui quelques fuites, et cette énurésie est grandement préjudiciable à notre «succulente» progéniture.

neoalsomitra sarcophylla

généreuse et rare que tu as menée à son terme avec un brio certain. Les esprits les plus scientifiques d’entre nous y verront sans doute une floraison particulièrement marquée de Neoalsomitra sarcophylla, liane gigantesque qui explore en nature les frondaisons

les plus hautes et qui, faute de canopée à sa mesure se prélasse ici au creux de ce filet, s’étale et rampe, envoie ses dizaines de mètres de tiges et racines jusqu’à recouvrir la surface entière de ta verrière, et prodigue en période de canicule une ombre épaisse qui compense un peu tes montées en température, depuis que tu manques de souplesse au niveau de ton système d’aération, avec des articulations désormais ankylosées... Moi, je veux y voir une superbe déclaration de renoncement, un ultime cadeau avant l’inévitable séparation, le symbolique chant du cygne en même temps qu’un pied de nez complice face aux affronts du temps qui passe, un signe avant que nous nous quittions.

© G. Femmelat

Cette fois je te laisse, je vais bien sûr continuer à siffloter, mais sous d’autres chapelles que les tiennes. • Serres froides et son filet protecteur, 2014 22 • Sauvages & Cultivées - Décembre 2014

 Gilles FeMMelaT, JaRdinieR

BOTanisTe

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Sauvages et cultivées 2014  

Revue du Jardin botanique de la ville de Lyon, N° 6 edition 2014

Sauvages et cultivées 2014  

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