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La nuit, cet obscur objet de désir ménager un confort spatial pour les migrants de la nuit

Diplôme de fin d’étude à l’Ecole Nationale Supérieure de Paysages de Versailles Jasmine Léonardon Encadrante: Françoise Crémel 2014-2015

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“ L’architecture (pour moi, le paysage) est notre instrument premier pour nous relier à l’espace et au temps et donner à ces dimensions une mesure humaine. Elle domestique des espaces sans limite et un temps sans fin, pour les rendre supportables, habitables et compréhensibles à l’humanité. Par suite de cette dépendance à l’égard de l’espace et du temps, les dialectiques d’espace externe et interne, de priorités physiques et spirituelles, matérielles et mentales, inconscientes et conscientes en relation avec les sens, leurs rôles et leurs interactions, ont un impact essentiel sur la nature des arts et de l’architecture. “ Juani Pallasmaa. Le regard des sens p19.

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Remerciements

Ce diplôme n’aurait pu voir le jour sans l’encadrement vigilant de Françoise Crémel. Merci pour votre soutien et vos paroles rassurantes. Ce travail est l’aboutissement de quatre années d’épanouissement personnel au sein de l’Ecole Nationale Supérieure de Paysage de Versailles. Comment donc ne pas penser à tous ceux qui ont jalonné mon parcours. Merci à ma promotion, avec qui j’ai partagé des moments collectifs hors du commun. L’organisation des soirées, les méchouis, les voyages d’étude, les nuits autour de la guitare de Marc Rumelhart... sont gravés dans ma mémoire à jamais. Parmis eux, je voudrais adresser un remerciement tout particulier à: Lina, pour avoir été ma meilleure conseillère. Grâce à toi j’ai appris l’exigence de la rigueur et acquis un certain sens de l’esthétique. Magali, pour m’avoir ouvert les yeux sur le sujet de mon diplôme alors que je cherchais désespérément l’exotisme au bout du monde. Ivanne, pour ses plumes, ses paillettes et ses étoiles. Merci pour ta douceur et ton calme si réconfortants dans les moments de stress ou de détresse. Les R-TER, mes premiers associés d’Atelier Régional Pédagogique, qui ont su transformer une première expérience professionnelle délicate en moments de complicité et d’amitié sincère. Benjamin, diplômé un an avant moi, pour m’avoir rendu “le coup de pouce pré-soutenance”. Champignon et Ritournelle, mes acolytes, mes pieds nicklelés, qui ont fait vivre l’Atelier perché sur le canal. A nous trois, nous avons formé un trio éclectique et espiègle. Le goût d’un hareng carnavalesque, le froid d’une nuit de friche urbaine, les rayons de soleil d’une calanque, les mélodies de Gainsbourg et de Bob Marley, les innombrables fous rires... ont fait de ces années les plus précieuses de ma vie. Constant, merci pour ta folle joie de vivre et ta façon de dévorer le présent. Je ne pense pas que j’aurais eu l’idée de me lancer dans des expériences “extraordinaires” sans toi. Merci pour ces moments inoubliables, ces séquences de film: notre dérive en Sardaigne, notre mémorable performance d’arts plastiques, notre construction sur l’eau à Bellastock... Ariane, mille fois merci d’avoir croisé ma route en cette période charnière. Pour tes dîners gargantuesques, tes “raviolis et ton Petit Prince”, nos instants nouvelle vague dans ma cuisine, notre merveilleuse pièce de Beckett carioca. Avec toi, ma mémoire vive, “j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans”.

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Merci aux professeurs qui ont marqué ma scolarité: T. Kandjee, G. Vexlard, N.Gilsoul, S. Parvu, JM. Besse et J. Tiberghien Ainsi qu’à ceux, non officiels, qui m’ont guidé, chacun à leur manière: JP Feugas, PE Follaci, V Kauffmann, C Franck, Mme Tailhade-Collin. Merci aux membres de mon jury d’avoir accepté de me consacrer leur temps précieux: Michel Péna, Luc Gwiazdzinski, Françoise Crémel et Marcelline Delbecq Merci enfin à tous ceux que je chéris: Ma mère, pour qui les mots me manquent. Ton goût pointu pour le paysage, tes relectures minutieuses, nos discussions sur “l’espace” nous menant au bout de la nuit, nos rires adolescents, tes bras ouverts pour accueillir dans notre nid tous mes amis... ont été précieux. Ma soeur et mon père qui, de l’autre bout de l’Hexagone, m’ont apporté leur soutien réconfortant. Mes amis: Anne-Sophie, Julia C, Julia R, Nouhad, Oriane, Hugo Br, Hugo Be, Rominou, Natayou, Antoine, Faustine, Louise, Camille, PAO, Louis, Côme, Mattéo, Thomas, Yuki, Kevin, Sarah.

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Sommaire

Introduction Un bilan A l’origine de la nuit, la dérive Glissement progressif d’une démarche Les échelles du projet Les clefs de lecture du projet

p8 p 10 p 12 p 14 p 17

Idiolècte, 23 mots pour dire le projet

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Balises

p 22

Bien-être, confrort

p 32

Dérive, imprévu

p 36

Discontinuité, “points chauds”

p 40

Etranger, migrant

p 44

Expérience, matérialité invisible

p 52

Imagibilité, “imaginabilité”

p 58

Limite, interval, seuil, frontière, écotone Etat des lieux

p 62 p 65

Lumineuse

p 76

Marginalité, bord

p 86

Micro, quotidien, ordinaire

p 92

Mobilité, “zones froides”

p 98

Névrosée, incertaine

p 102

Originelle, sauvage

p 106

Parcours temporel et spatial

p 110

Parfumée

p 124

Perception, ambiance, corps

p 128

Place

p 132

Politiques publiques, services, contrôle

p 138


Sommaire

Programmer, révéler

p 142

Représentation, fantasme

p 148

Sensoriel, émotionnel

p 160

Sonore

p 164

Aperçu de la palette d’ambiances nocturnes

p 170

Projet

p 198

Conclusion

p 220

Bibliographie

p 224

Annexe Questionnaires

p 230t

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Introduction

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Un bilan

Mon projet de paysage est organisé autour de quatre pièces maîtresses : 1. Cette introduction qui explicite ma démarche, le dessein et les clés de compréhension du projet ; 2. Un répertoire de mots qui présente les références théoriques et méthodologiques du projet (substantifs) ainsi que les qualités (adjectifs) de la nuit telles que je les ai ressenties ; 3. Une palette d’ambiances nocturnes ; 4. Une maquette matérialisant les propositions du projet. A la fin de cette introduction, je vous propose des clefs de lectures du répertoire de mots qui ont guidés le projet.

Elaborer une thèse

L

a nuit m’est devenue familière. Elle est entrée par effraction dans les différentes étapes de ma formation de paysagiste. Au moment crucial de définir le sujet de mon diplôme, elle m’est apparue comme une évidence. L’élaboration du projet de paysage qui couronne un parcours d’apprentissage constitue une véritable épreuve de confrontation d’une part de soi avec la formalisation d’un ailleurs spatial. Elle révèle une relation entre le dedans et le dehors. En ce sens, le projet est autant une expérience d’être qu’une volonté de faire. A l’heure où une page se tourne, on se retrouve confronté à un bilan. A quelle matière théorique ai-je été le plus sensible ? Quels outils méthodologiques me sont parus les mieux adaptés à l’idée que je me fais du métier de paysagiste ? Ai-je réussi à articuler une réflexion pratique avec une pratique réflexive ? Quels choix idéologiques (au sens étymologique du terme) correspondent le mieux à la définition d’un point de vue propre, d’une pensée qui me soit réellement personnelle ? Ai-je la capacité de placer les briques éparses de l’enseignement que j’ai reçu pour construire une thèse qui éclaire ma démarche et donc mon projet ? Bref, sur quelles fondations ai-je construit mon identité paysagère ? Toutes ces questions participent du processus fondamental de la démarche de projet. Dans ce processus itératif, fait d’allers et retours, la nuit a été mon expérience. Elle a représenté l’obscur objet de mon désir d’intervenir sur le paysage.

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Un bilan

Inverser le regard, explorer les limites Tout au long de mes années d’école, je me rends compte à posteriori d’une ligne de conduite constante : inverser le regard sur l’ “objet “ paysager et, plus largement, l’espace. Mes sujets ont voulu se situer “à côté” à la limite des approches paysagères les plus souvent traitées. Le choix du canton de Berre obligeait à s’affronter aux paysages industriels stigmatisés par les canons esthétiques classiques. Le mémoire de recherche sur les pratiques spatiales vernaculaires des mariniers, habitant de l’eau, m’a non seulement initiée à l’analyse sociologique, mais m’a obligé aussi à décentrer le regard sur le rapport à l’espace, à la terre. Parmi les neufs célèbres conduites nécessaires pour une propédeutique, pour un apprentissage du projet sur le paysage de Michel Corajoud, celle qui m’intéresse le plus est “explorer les limites, les outrepasser”. Après un parcours universitaire scientifique empreint de cartésianisme, j’ai découvert, au travers des études en paysage, la question fondamentale de l’ “habiter. Mes interrogations face aux multiples façons d’habiter, à l’impact des représentations, au rôle de la place sociale et de la culture, au positionnement dans l’espace… m’ont dirigées vers une approche anthropologique et engagée du paysage, plaçant l’expérience au centre de la compréhension d’une situation et à l’origine de l ‘émergence du projet. J’entre en état d’effervescence lorsque je pénètre dans un monde qui m’est étranger, régi par des codes et un vocabulaire nouveaux. C’est en franchissant des frontières, en me “dépaysant”, en engageant mon corps dans une expérience spatiale, que s’ouvre devant moi un monde de possibles, que je me sens “habitée”, que j’envisage mon métier. Est-ce cela que Michel Pena (journée d’hommage à Michel Corajoud du 29 avril 2015) qualifie de “pertinence de l’impertinence”? Si l’on considère que la nuit est la dernière frontière de la ville (Luc Gwiazdzinski), la nuit constitue une limite temporelle que j’ai voulu franchir et expérimenter afin d’élaborer un projet “au bord” de la ville : du temps, de la norme sociale, de l’espace urbain… Finalement, mon projet articule et illustre ces trois caractères de la marge.

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A l’origine de la nuit, la dérive

La nuit des routiers du fleuve

Ma première rencontre marquante avec la nuit a eu lieu durant la rédaction

de mon mémoire de Master II, tandis que je travaillais sur la “territorialité” des mariniers. Embarquée plusieurs semaines sur une péniche transportant du gravier, j’ai suivi le rythme et les horaires du travailleur du fleuve, dominé par le juste à temps, le flux tendu et la “compétitivité lente”. C’est en observant les gestes et conduites nocturnes de Corinne que j’ai découvert, à travers ses yeux, la force du paysage. La nuit exacerbait la façon qu’avait le marinier de “voir” son territoire. Elle forçait à accrocher nos regards aux fanaux lumineux qui servaient de repères de manœuvres et à inventer tout un système de balises paysagères pour s’informer de notre position dans cette course contre la montre. Pour un conducteur, pour qui la vue est le principal outil de travail, la nuit représentait un obstacle qu’il était indispensable de surmonter par des constructions paysagères. C’est à ce moment que j’ai compris que la nuit était éclairante. Par sa faculté à sélectionner l’information, à la concentrer, à exacerber les situations spatiales, elle m’avait permis de décripter ce que le jour occultait. La nuit de l’aménagement à grande échelle C’est la raison pour laquelle, sensibilisée par ses particularités et ses travailleurs invisibles, la nuit a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de mon atelier “Aménager le grand plateau agricole de Brétigny” encadré par Gilles Vexlard. Il s’agissait, entre autres, de réhabiliter un aéroport désaffecté. J’ai imaginé la création d’un “hub” logistique automatisé au centre du plateau. Il devait jouer le rôle d’un espace de stockage et de délestage, servant une logique de “pick and go” fluide et rapide, entre le nouveau pôle rail/air et le pôle rail/eau déjà existant sur le port d’Evry. A la lecture des ouvrages de Luc Gwiazdzinski, un parti pris nocturne se fit jour. La nuit illustrait le basculement des modes de vie et des logiques économiques tendant à utiliser la ville 24h/24. La société contemporaine exige en effet d’accéder au travail, à l’information, à la consommation, aux services… sans contraintes d’horaires. On assiste à la naissance de la ville en continu, qui produit de plus en plus de pollution lumineuse, néfaste au fonctionnement des écosystèmes. Exigences économiques et écologiques s’affrontent donc. Pour résoudre cette contradiction et concilier prospective urbaine avec respect de l’environnement, j’ai imaginé enterrer les activités et les services de nuit ainsi que leurs éclairages pour dégager à l’air libre et au jour d’autres fonctions. Il s’agissait de proposer une “Métropolis” constituée de deux strates spatiales fonctionnant en deux temps : un pôle commercial intermodal souterrain aux fonctions économiques automatisées et permanentes; un parc agricole en surface, producteur de denrées et de paysage.

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A l’origine de la nuit, la dérive

Cet atelier, orienté sur un programme d’action publique à grande échelle a constitué pour moi une nouvelle expérience déterminante pour la définition de mon projet : j’ai compris qu’une stratégie d’aménagement territorial ne pouvait ignorer la petite échelle des usages et des pratiques individuelles. La nuit du bord du monde C’est plus tard, lors du visionnage du documentaire Au bord du monde, que les questions de la nuit et de l’ “habiter” m’ont été révélées. Exclusivement tourné de nuit, ce documentaire de Claude Drexel brosse le portrait de nombreux SDF, en marge d’une capitale au patrimoine scintillant. Y sont abordées de nombreuses questions telles que l’intimité, l’hostilité, la marginalité, les micro-tactiques de survie, la solitude, la folie, la misère, l’intérieur/extérieur, l’imprévu, la sociabilité… si caractéristiques de la nuit urbaine. Présentée au travers d’images cataclysmiques, la nuit incarnait la négation de toute forme d’humanité. Ce documentaire m’a rappelé mon expérience de la nuit au bord de la péniche et m’a conforté dans l’idée qu’elle représentait un territoire inconnu que j’avais le désir d’explorer. La nuit, cette étrangère à la fois angoissante et intrigante, m’est apparue comme une ambivalence, bien loin de la nuit festive que j’avais l’habitude de fréquenter. La nuit de l’origine C’est ainsi que j’ai décidé de réaliser un stage en terre inconnue. Je suis partie à la source de la nuit, celle qui est née du chaos primordial, celle de l’origine du monde. De l’extrême de la nuit urbaine, je suis passée à l’extrême de la nuit sauvage, à la rencontre d’Iguaçu, petit fragment de forêt primitive brésilienne, à la frontière de l’Argentine et du Paraguay. Une ville chaotique prise dans le joug de la contrebande, en lisière d’une des réserves naturelles des plus luxuriantes au monde. Durant trois mois, j’ai vécu immergée dans une communauté imprégnée de culture indienne. L’objectif de l’expédition scientifique que j’accompagnais consistait à parcourir la jungle pour y déposer des caméras infrarouges pour y recenser la présence de jaguars. Tout au long de ces mois, je me suis laissée porter par la moiteur de la forêt, ses lents mugissements et sa profonde noirceur. La nuit n’était plus une barrière, elle était notre élément. Je disposais alors de plusieurs “imagibilités” de la nuit. J’avais pu saisir l’ambivalence de son atmosphère, tantôt hostile, tantôt festive, lieu de sociabilité ou lieu de mise au banc, parfois peuplée, d’autres fois désolée, productive ou inutile. J’ai eu le désir de me lancer à corps perdu dans ce sujet, d’en renouveler les expériences, de partir à la rencontre de ses usagers. Voici le cheminement qui m’a amené pas à pas à l’aboutissement du projet final. Il est fait de tentatives, d’allers et retours, de tâtonnement. Le partage de ces atermoiements me semble déterminant pour rendre lisible mes étapes de travail et ma démarche, pour distinguer le projet comme temps d’élaboration de celui du projet comme formalisation. Ne pas taire ma dérive, lui donner une signification, une existence.

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• Glissements progressifs d’une

démarche

Cartographier la mobilité

Ma

première tentative s’appuyait sur le constat d’une nuit de flux, essentiellement traversée et habitée de passagers. J’ai alors voulu saisir les trajectoires de la nuit dans ses lieux fréquentés, de manière à tracer quelques profils et idéaux-types éclairant divers usages de la nuit. L’observation devait porter sur les pratiques du temps et de l’espace, sur l’appréhension du paysage de la nuit, sur la construction d’une sociabilité particulière inhérente à la nuit. Je devais observer les parcours des passagers de la nuit en prenant des cas d’étude aléatoires. A la manière de Sophie Calle sur l’autoroute A10 (S’il y a lieu je pars avec vous), je devais demandais à des passants pris au hasard de les accompagner là où ils se rendaient. Le temps du trajet devait me permettre de dresser leur profil, de comprendre qui ils étaient et pourquoi ils arpentaient la nuit urbaine. Une fois devant la porte (domicile, métro, véhicule…) symbolisant le point final de notre rencontre, je comptais leur demander de me décrire le parcours effectué. Leur parole devait être enregistrée et leurs points de repères identifiés. A partir de ces “cartes mentales oralisées”, permettant de surpasser la barrière que représente le dessin, je désirais capter et tracer la configuration spatiale des cheminements de la ville nocturne. Dessiner par procuration ces lignes d’erre (à la manière de Fernand Deligny), puis les superposer m’aurait permis de composer le visage de la nuit à partir d’une mosaïque d’images individuelles.

Cette démarche ne devait pas uniquement participer à un processus de recherche, elle devait constituer le projet en soi. Elle supposait la mise au point d’un protocole propre à un paysagiste pour interpréter la restitution brute des trajectoires et l’identification des adresses. Inspirée par les voyages de Sophie Calle (qui ne fait cependant que récolter les paroles sans embarquer dans les véhicules de ses rencontres), de François Maspéro dans Les passagers du Roissy express et de Julio Cortazar et Carole Dunlop dans Les autonautes de la cosmoroute, je souhaitais faire l’expérience mobile d’un territoire en mouvement. Il s’agissait de déplacer mon regard sur le paysage et construire une analyse par essence décalée par la spécificité de la nuit, par la discontinuité du mouvement et par l’engagement de mon corps sur les traces de celui des autres. Cette intention, semblable à un acte performatif, a été stoppée par la réticence des passants parisiens à se prêter au jeu. La première frontière de la nuit, la peur de l’autre, s’imposait à moi sans que je ne dispose de moyens pour la franchir. Je devais composer avec et changer de tactique.

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• Glissements progressifs d’une

démarche

Eprouver l’inégalité d’accès à la nuit par la grande échelle Sensibilisée par la question des horaires décalés propres à la ville en continu, mon intérêt s’est alors déplacé vers les travailleurs de la nuit. Je souhaitais réitérer la démarche anthropologique initiée à l’occasion de mon immersion dans le milieu des mariniers. Observant qu’aucun des services de la ville n’est conçu pour les travailleurs de nuit, je désirais dénicher les pratiques qu’ils déploient à contre temps et à contre espace durant, mais aussi en dehors de leurs plages de travail. Partant de l’hypothèse que la nuit accentue les fractures socio-spatiales, je voulais aborder la question des inégalités d’accès à la nuit, supposant de très fortes différences de potentiel d’activités nocturnes entre le centre et la banlieue, entre Paris, ville lumière et Saint Denis, banlieue sombre et stigmatisée. Dès lors, la nuit, plus que le jour, devenait un levier stratégique pour réduire les fractures sociales, spatiales et temporelles. Il s’agissait donc d’utiliser le facteur le plus discriminant, la nuit, pour attaquer au cœur la ségrégation. Pour vérifier l’effet discriminant de la nuit entre Paris et sa banlieue, je comptais observer les pratiques de nuit de deux espaces publics similaires et centraux : la place de la cathédrale Notre Dame à Paris et la place de la Basilique à Saint Denis. Il me semblait que les pratiques nocturnes de l’espace public et l’investissement symbolique d’une place centrale n’avaient pas la même signification dans les deux cas. La question traditionnellement posée d’aménager un espace public pour créer des liens sociaux et de la mixité ne suffisait donc pas, notamment dans une métropole de flux. Il s’agissait de changer d’échelle, de passer à celle du grand Paris, de passer de la place au trajet. J’avais besoin, pour réaliser mon projet, de partir à la rencontre de ceux qui vivent et travaillent la nuit et qui se confrontent à la distance entre Paris et la banlieue puisque c’était à eux que le projet s’adressait. Pour palper la fluidité de la nuit et l’éprouver à la grande échelle, j’ai pensé embarquer avec un travailleur de la mobilité, un taxi parcourant le cadrant nord-est de la métropole parisienne. En contact à la fois avec un travailleur et ses passagers consommateurs de la nuit, j’espérais repérer les polarités de fréquentation nocturne, me nourrir du récit expert d’un capitaine de la nuit et mesurer par là la coupure concrète et imaginaire entre Paris et Saint Denis. L’idée d’apporter une réponse spatiale m’a semblé dans ce cas déterminante, me poussant à abandonner l’idée de me limiter à une “démarche” et de “ne pas faire de projet”. Des normes législatives furent à l’origine de l’abandon de cette deuxième intention de projet, puisqu’aucun taxi ne disposait du droit de m’embarquer toute une nuit sans faire tourner le compteur, sous peine de risquer une lourde amende.

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Les

échelles du projet

Bien que le thème de l’inégalité d’accès à la nuit me paraisse important

et peu traité, je ne regrette pas entièrement l’abandon de cette méthode, puisque celle-ci m’aurait amené à intervenir à l’échelle du grand Paris sur des problématiques de facilitation de la mobilité, plus proches des outils de l’aménageur que du paysagiste. Aborder la grande échelle m’aurait pourtant été plus facile : de grands tracés formels, des lignes de flux, des “pôles “ d’activité… Penser la nuit comme une temporalité économique aurait sûrement été plus simple, me permettant ainsi de mettre à profit les grands gestes appris durant mes années d’études. Aménager un territoire, penser grand, aller chercher ce qui sort du cadre, remuer les couches temporelles, les faire resurgir… Décidément, je ne parvenais pas à appliquer les préceptes classiques du paysagiste pour faire naître un projet de paysage nocturne. Je n’apercevais qu’un projet d’aménageur. Un parcours emblématique de la nuit parisienne J’ai donc décidé de renverser l’angle d’attaque, d’abandonner l’approche anthropologique centrée sur l’individu pour me concentrer plus classiquement sur un espace de flux. Pour que le site du projet illustre la démarche, je devais identifier un espace de mobilités. Car la traversée, le parcours, la dérive, l’errance sont pour moi ce qui spécifie la nuit. J’ai choisi de le composer à deux échelles : d’abord sur un parcours révélateur de la mobilité nocturne parisienne, puis sur un site d’étude et de projet révélé par le parcours. La recherche d’un parcours a constitué une véritable “épreuve spatiale” au sens de Michel Lussault dans son ouvrage De la lutte des classes à la lutte des places mais aussi, une épreuve personnelle. J’ai traversé des nuits pénibles sur des sites emblématiques de la nuit comme la Gare du nord, le parvis de Notre Dame, les quais de Seine où la fixité nécessaire au temps long de l’observation me rendait suspecte et repérable. Je ressentais dans mon être l’angoisse de la nuit. Seule, femme, régulièrement prise pour une prostituée, abordée par des hommes en état d’ébriété, je me sentais étrangère à ma propre ville : elle m’était devenue hostile. Comme l’idée d’expérience vécue et de mobilité me semblait toujours primordiale, j’ai décidé de limiter les risques et de choisir comme première échelle d’étude un parcours familier, pour disposer d’un repère rassurant dans l’imprévisible nuit. La nuit atopique avait désormais un territoire.

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Les

échelles du projet

La lumière et le son comme marqueurs d’ambiances nocturnes Sur ce parcours, je devais identifier ce qui définissait la nuit dans son essence pour éviter de proposer un projet « ordinaire », transposable le jour. La lumière électrique qui spécifie la nuit, et les sons qui révèlent ses différentes séquences, m’apparurent comme des éléments à mesurer “scientifiquement” pour rendre compte de l’identité nocturne. J’ai donc réalisé des cartes d’intensité lumineuse et sonore selon quatre séquences horaires de la nuit. Elles m’ont été utiles pour identifier les discontinuités hachant le parcours. J’ai cependant découvert les limites de cette première approche protocolaire avec Grégoire Chelkoff, du groupe de recherche CRESSON, lors du colloque intitulé Cohabiter les nuits urbaines organisé par l’université de Marne-la-Vallée en mars 2015. Se contenter de quantifier l’impalpable ne peut être satisfaisant, il est nécessaire de le nommer, de le qualifier, de le répertorier pour le faire exister. Mon travail sur les ambiances s’initiait. La nuit n’est pas un territoire, ni un élément de paysage préhensible. La nuit est une atmosphère, une expérience sensorielle. Une expérience sensorielle En effet, la nuit est cet élément qui se hume, qui donne des sueurs froides, que l’on essaye de toucher du doigt sans jamais y parvenir. La nuit, c’est une perception, c’est le choc du corps à l’espace. Georges Pérec a écrit dans Espèce d’espace que “vivre, c’est passer d’un espace à l’autre sans se cogner”. J’aurais envie de rajouter que “vivre la nuit, c’est passer d’un espace à l’autre sans se blesser”, car le choc est inévitable. La nuit urbaine, c’est ce sentiment de crainte lorsque l’on passe sous une arche, c’est baisser les yeux devant une silhouette frigorifiée, c’est croiser le regard embué des premiers travailleurs alors que l’on rentre de soirée, c’est “convulser” sur de la musique techno au milieu d’une foule d’anonymes. Oui, la nuit est bien ce coup porté aux “agirs” sociaux et spatiaux de jour, aux règles qui le régissent et le planifient. Si la nuit est un coup, un choc, une secousse, un frisson… elle passe son information par la peau avant d’être ressentie puis sentie, avant que le ressentiment ne laisse place au sentiment. Ainsi, la relation individuelle à l’espace était nécessaire à prendre en compte. Je me dirigeais vers un projet à échelle humaine. Comment dès lors réaliser un projet pour le corps en prenant en compte la mobilité, sur un parcours parisien si contraint ? De quelle marge de manœuvre disposais-je entre deux partis extrêmes : faire tabula rasa et tout détruire pour bâtir un projet utopique ou aménager des bordures de trottoir pour la petite échelle ? Ces questions m’ont amenée à ne pas considérer le parcours, dans sa globalité, comme mon site de projet, mais comme une échelle de terrain d’enquête qui, à force d’être parcouru en tous sens, en deviendrait familier au point de faire apparaître les détails imperceptibles qui font que la nuit est nuit.

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Les

échelles du projet

Un minuscule fragment de ville traversé par trois profils d’usagers De ces longues marches a surgi un mouchoir de ville où s’est déclenché mon désir de projeter. J’ai souhaité identifier un lieu qui constituait le résumé de la diversité des flux observés durant le parcours. Entre place, carrefour et avenue, le site choisi, en frottement avec la gare de l’Est, voit défiler trois catégories de personnes en mouvement : les résidant du quartier qui ne font que le traverser, les réfugiés afghans et les sans domicile fixe qui l’“habitent”. Elles dessinent chacune des spatialités différentes qui brossent un portrait grossi du visage de la nuit urbaine et la condensent tout entière. Un paysage d’ambiances chronotopiques J’ai souhaité orienter mon projet sur les “migrants” et accompagner leur rapport à l’espace pour plusieurs raisons. Mis au ban de la société et de l’espace urbain, ils semblent se réfugier dans la nuit inconfortable. Mes observations in situ m’ont révélé des micro-tactiques de résistance à leur condition précaire, en particulier de placement spatial, jouant tour à tour sur la mise à distance et la proximité. Je tenais là une manière de proposer un projet ménageant un paysage chronotopique, soucieux de respecter les temporalités et les spatialités intimes des passagers de ce lieu. Dans quel objectif ? Celui d’améliorer, par la composition d’ambiances paysagères, le confort spatial des vrais habitants du lieu qui, paradoxalement, sont les migrants. Celui de travailler sur les seuils, de manière à ce que ce qu’ils s’y tiennent et qu’ils s’y trouvent bien. Celui de leur ménager un espace ouvert, simple, accompagnant de manière fractale leurs pratiques réelles.

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Les

clefs de lectures du projet

Entre l’itinérance de la démarche et l’identification du projet, une multitude

de lectures, de mots et de références théoriques se sont imprimés dans mon paysage mental. Je restitue en détail leur signification et l’impact qu’ils ont eu sur mon projet dans le répertoire des 21 mots pour le dire. Je voudrais simplement ici donner quelques clés de lecture ordonnées de mon projet pour mieux illustrer mes choix théoriques et partis pris « idéologiques », car ils peuvent prêter à controverse.

Ordre de lecture recommandé: 1. Discontinuité 2. Mobilité 3. Parcours 4. Perception 5. Sensorielle 6. Balises La spécificité de la nuit est qu’elle est habitée de gens en mouvement. Cet oxymore est l’une des clés de compréhension de mon projet. Elle est habitée, au sens de Jean-Marc Besse, par des “traverseurs”, des passagers : la plupart de ses usages sont mobiles, à la recherche de la fête ou d’un refuge. La nuit est donc propice au mouvement, elle est un flux. C’est pourquoi j’ai voulu éprouver moi-même le mouvement sur un parcours emblématique de la nuit, sur un archipel de “points chauds”. Ainsi, cet engagement personnel sur un trajet, différent de l’errance sans but, a constitué la première échelle de mon projet, celle qui m’a permise d’identifier dans quelle ambiance, dans quelle atmosphère s’inscrivait mon site. Cette notion d’ambiance a été pour moi fondamentale. Je voulais mettre mes sens aux aguets, aiguiser ma perception de l’esprit des lieux. Mais quel médium choisir pour restituer un chapelet d’ambiances ? A la manière de l’équipe du CRESSON, j’ai effectué des mesures des ambiances lumineuses et sonores du trajet et tracé des cartes rendant compte de leur succession à différentes séquences de la nuit. J’ai repéré des marques visuelles qui ont organisé ma perception et proposé neuf balises émotionnelles. Un paysage émotionnel s’est dégagé de mon itinérance physique.

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Les

clefs de lectures du projet

7. Imagibilité 8. Micro 9. Limite 10. Etranger 11. Place Au bout du trajet, j’ai ressenti la singularité d’un lieu qui m’est apparu résumer les flux et personnages traversant la nuit parisienne. Il s’agit d’un « quartier» délimité par une gare, une avenue et un canal. C’est un lieu tout à la fois traversé et habité. Il est traversé par les résidents du voisinage, il est habité par des migrants, réfugiés afghans et sans abris. Ces deux dernières catégories de personnes “habitantes” déploient des minuscules tactiques de placement dans l’espace, selon leur sociabilité (ou non) propre et selon les évènements ponctuels et séquences nocturnes. Ces pratiques d’espacement spatial sont particulièrement repérables sur un “seuil” particulier, que j’ai donc choisi comme centre névralgique de mon projet. Le projet repose sur une observation des « agirs spatiaux » ou pratiques de placement dans l’espace. Cette forme de regard résulte de l’hybridation des théories de Michel de Certeau sur L’invention du quotidien avec celles de Michel Lussault dans De la lutte des classes à la lutte des places.

12. Programmer 13. Bien-être Le projet prend le parti de ne pas élaborer de “programme” à proprement parler. Il veut répondre à la question du “pour qui ?” et du “pourquoi ?”, réponses qui relèvent de la responsabilité première du paysagiste, mais sans pour autant proposer un aménagement qui dicterait un usage. Simplement, améliorer le confort spatial des oubliés de la ville. Ne pas décider de placer des WC, un point d’eau, un arrêt de bus… intervenir le moins possible sur ce qui existe déjà, mais proposer une transformation légère, en adéquation avec les différents trajets et tactiques de positionnement dans l’espace, faites tout à la fois de coexistence et de séparation. Mon choix est que l’intervention paysagère s’adapte à l’usager du site et non l’inverse, qu’elle lui apporte un confort, une forme de bien-être. Ce projet peut sembler à première vue inutile. Puisqu’il ne modifie pas l’existant, puisque les usages y sont déjà établis, à quoi sert-il ? J’assume l’idée d’un projet inutile au sens “qu’il n’a pas d’utilité”. En revanche, je ne considère pas qu’il soit inutile de suggérer une atmosphère de bien-être, d’améliorer l’esthétique d’un lieu (“esthétique” est-il un vilain mot ?), de le rendre confortable.

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Les

clefs de lectures du projet

Ne pas tomber dans l’écueil de la scénographie ? La scénographie a ce puissant pouvoir évocateur de plonger le spectateur dans un univers imaginaire et fantasmagorique à la vue d’un tout petit espace. Pourquoi ne pas envisager que n’importe quel coin, porche, carrefour, trottoir puisse être conçu en prenant en compte l’impression qu’il procure au passant ? Pourquoi certains lieux mériteraient-ils d’être mis en scène alors que d’autres n’existeraient que par leur utilité ? Mon projet voudrait, en agissant des marqueurs paysagers minuscules, un passage, un seuil, la porosité d’une limite, les fragrances, les ombres... améliorer le paysage émotionnel des habitants du site. En somme, ménager une perception de confort spatial pour les migrants de la nuit.

Les autres mots peuvent être lus dans un ordre indifférencié

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Idiolècte : 23 mots pour dire le projet

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Balises

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Photo personnelle Dans la sĂŠrie Les balises des travailleurs du fleuve Janvier 2014

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Balises

Dans son éloge de la turpitude (Penser la ville par la lumière), Claude

Eveno s’insurge contre l’éclairage homogène de la ville : « Tout individu fonctionne comme un accumulateur, conservant dans sa mémoire visuelle les particularités de son environnement, qui s’intègre à son paysage intérieur. La nuit, nous n’avons pas oublié et notre esprit reconstitue une rencontre entre la mémoire des lignes du jour et les lignes de la nuit (…) Il semblerait plus judicieux de défendre une approche « phares et balises », inspirée du sens de la mesure et de la nécessité qui régit un système maritime et qui se garde d’éclairer “systématiquement”. Pour Henri Alekan (dans le même ouvrage Penser la ville par la lumière) « le balisage offre un nouveau langage de la lumière, qui conduit des cheminements plutôt qu’éclairer le sol. 70% de nos informations visuelles se développent sur des plans verticaux, alors que les plans horizontaux nous sont d’avantage connus par notre oreille interne. Cette utilisation de la signalétique, de la lumière signal, lumière-stimuli, ouvre un vaste champ d’investigation pour la création». 1

Tout au long de mon parcours, j’ai voulu repérer des balises, qui n’ont pas été définies, comme les auteurs cités précédemment, par la lumière et l’éclairage, mais par différents stimuli sensoriels. Ayant pris le parti dans mon projet de restituer des ambiances paysagères, je voulu identifier, de Belleville à Strasbourg Saint-Denis, des lieux « emblématiques » générateurs d’émotions inhabituelles, entre 3 et 5h du matin, séquence profonde où la ville dort réellement. Voici quelques unes de ces balises émotionnelles1 :

Emotionnel

Neuf balises émotionnelles de mon parcours2 2

La place Krazucki Au centre de la place ronde se tient un arbre, dressé seul dans la nuit, que la voirie encercle. La lumière orangée et chaude vous transporte vers un ailleurs universel : une place de village, quelque part dans le tréfonds d’une mémoire collective 3h30. Pas âme qui vive. Juste une fenêtre allumée, accrochée au ciel comme une lune étrange. Soudain, un évènement se passe, tout change. La rue des Cascades, toute proche se réveille. Le son cristallin de l’eau qui coule n’est pourtant pas rêvé ! C’est une vanne qui s’est ouverte, charriant dans sa course les déchets laissés par le jour. A travers l’oreille se diffuse le doux débit, la fraîcheur humide, l’histoire de cette place sous laquelle sommeille un aqueduc qui alimentait la capitale. La sous-couche de ville se met à résonner. La place se transforme en membrane d’un petit tambour. Alors, s’il devait y avoir ici un projet, on se prend à rêver de remontée de ces eaux, de mise en scène des caniveaux qui ne s’expriment que la nuit de mise en visibilité du tracé de l’aqueduc. Au pied de l’arbre, on placerait une fontaine. La nuit, sans la circulation, le carrefour deviendrait place.

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Parcours


Balises

La terrasse de Belleville Depuis le belvédère surplombant le parc, tout Paris s’ouvre, la ville se donne. “Chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées, les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur (...).” Céline, Voyage au bout de la nuit. Accroché à la rambarde, debout comme sur le quai d’un paquebot, il suffirait de tendre la main pour la toucher. Le balcon est enveloppé d’une demi-pénombre, comme pour ne pas concurrencer les scintillements qui parviennent du tapis urbain. Depuis la terrasse de Belleville, on admire le spectacle de la ville. La position surplombante donne un sentiment de conquête. C’est vers 4h du matin, alors que la terrasse est désertée, que le regard se transmue, qu’une sensation prend le pas sur le spectacle. On distingue, lointain, le palpitement sourd de la ville. On prend conscience que la ville qui dort n’est qu’un fantasme. Alors s’il devait y avoir ici un projet, on se prend à rêver d’une terrasse intermédiaire, un peu plus basse. Elle atteindrait la cime des arbres et occulterait ainsi le panorama. A ce moment-là, on pourrait regarder Paris avec nos oreilles.

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Balises

Le café Les Folies C’est le « spot » incontournable de Belleville. Sa grande terrasse déborde jusque dans la rue des Noyers où les étudiants branchés se pressent. Bon marché, toujours noir de monde, ce café provoque l’impression de perdre pied. Littéralement d’abord : difficile de se frayer un chemin sans se faire marcher sur les pieds. «Métaphoriquement » enfin. Les éclats de voix, les lumières des néons roses, la musique rock, les mouvements des serveurs, provoquent un tourbillon désorientant. Bien qu’en attirant la jeunesse branchée, ce café a l’avantage de ne pas avoir perdu ses qualités de café de quartier. C’est le premier à ouvrir ses portes, dès 6h, et à offrir ses services aux ouvriers matinaux.

Le carrefour de Belleville C’est depuis le carrefour de Belleville jusqu’à la place Colonel Fabien que les « marcheuses », prostituées d’origine chinoise pour la plupart, font résonner le battement de leurs talons. Zigzaguer entre ces silhouettes aux visages figés procure un sentiment de malaise. Des voitures s’arrêtent, des macs surveillent. Elles n’ont pas le droit de s’arrêter sous peine d’être arrêtées. Je suis comme elles, une femme qui marche, mais qui ne sourit pas.

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Balises

Le passage Hébrard Soudain, au détour d’un passage, on redécouvre l’ombre oubliée par le parcours des balises lumineuses. Le pas ralentit, se fait moins sûr, la pupille se dilate, l’œil cherche la rencontre du détail.

La rue Juliette Dodu

3

Limite

La rue Juliette Dodu est toujours déserte. Mais la nuit, du balcon qu’elle forme sur le hall de l’hôpital Saint Louis, on peut clairement y observer ce qui s’y passe. L’œil peut même atteindre l’intimité des chambres les plus basses. Un hôpital, ça ne dort pas. C’est souvent la nuit que la mort fait tomber sa faux.

La rue des Ecluses Saint-Martin Cette rue, comme un couloir, guide le passage d’un monde à l’autre. On quitte l’odeur du pain tiède qui s’échappe des rideaux baissés d’une boulangerie, pour pénéter dans la moiteur froide du canal, proche mais encore invisible. Les odeurs changent, celles de la ville laissent place à celles de la vase. On a l’impression de s’approcher d’un port. Entre les deux mondes, il existe un seuil invisible. Le franchissement de la limite3 s’accompagne du chant des premiers merles, tous regroupés dans les arbres de la rue Boy Zelenski. Pourtant, le ciel est encore d’un noir profond. Puis, l’aurore se pointe, le basculement du jour s’annonce. 4h40, c’est l’heure de la traversée d’une rive temporelle à l’autre.

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Balises

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La place Raoul Follerau

On y entre comme dans une chambre à coucher, sur la pointe de pieds. De nombreux jeunes hommes y dorment, alignés. Sur les grilles sèchent leurs vêtements fraîchement lavés dans la fontaine. On ressent l’impression désagréable de violer leur intimité, d’être étranger4. S’il devait y avoir ici un projet, on se prend à rêver à un grand lavoir, au centre de la place et à la résurgence de pratiques urbaines conviviales.

La rue du Faubourg-Saint-Denis La rue du Faubourg Saint-Denis représente la caricature du fantasme que l’on se fait de la nuit. Remplie de bars hétéroclites, elle constitue un haut lieu de la fête parisienne. A partir de 2h, à l’heure où les bars ferment, sa population est lentement déportée vers les nights clubs et les bouches de métro, laissant derrière elle les déchets et sédiments que la foule avait cachés. La rue change alors radicalement d’atmosphère, Elle n’est plus habitée que par les derniers ivrognes, les clochards, les drogués… De festive et joviale, elle devient malfamée et misérable.

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Etranger


Balises

5

Parcours

La définition des balises à l’échelle de mon parcours5 m’a donc permis d’engager mon corps mobile dans la recherche de « lieux magiques » émetteurs d’émotions sensorielles. Ce faisant, parcours et balises m’ont aidé à positionner mon site de projet comme dégageant une signification et une émotion ultimes, tout en l’insérant dans une plus large échelle et un chapelet de lieux en relation avec lui. Mon site minuscule peut alors prendre de l’ampleur, condenser les problématiques du paysage émotionnel et ménager la dialectique entre l’ouvert et le fermé.

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Se laisser porter par le rêve

D’une fontaine Place Krazucki

D’un pavillon acoustique suspendu à la terrasse de Belleville

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Carte de l’auteur Un parcours de sensations

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Bien-ĂŞtre, confort

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Clair de lune Felix Valloton Huile sur canvas 27x41 cm 1849 Musée d’Orsay

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Bien-être, confort

L

a notion de bien-être est polysémique. D’abord, il y a l’opposition entre le bien-être objectif et subjectif, puis celle entre le bien-être individuel et collectif. Par bien-être individuel objectif, on peut entendre les règles de soin du corps, les principes d’hygiène et de santé appliqués à soi. Par bien-être subjectif, la recherche du plaisir et de la beauté. A l’inverse, on peut objectiver le bienêtre collectif à travers des indicateurs de santé, d’éducation, de pauvreté, de mortalité. Mais le bien-être collectif peut également être appréhendé au travers de questionnements plus subjectifs comme l’intensité des liens sociaux, l’exposition aux risques environnementaux, l’insécurité économique ou des personnes, plus difficiles à mesurer. La recherche du bien-être a servi de base à des positionnements philosophiques et à la conduite de politiques publiques. Dans la philosophie épicurienne, les sensations, les représentations sensibles, sont l’expression directe de la vérité. Dans cette logique, tout ce qui est perçu, loin d’être subjectif, est au contraire réel et donc vrai. Le corps y a une place centrale en tant qu’émetteur d’effluves. L’approche scientifique s’oppose aux mythologies : le réel est un jeu d’atomes entre ceux du corps et de l’âme et ceux de la nature et du monde. Enfin et c’est l’un des aspects les plus intéressants de la doctrine du Jardin d’Epicure, quand une sensation ou une expérience sensible est expérimentée plusieurs fois, elle laisse en nous une empreinte, une réminiscence, qui permet de reconnaître à l’avance les objets et ambiances. C’est en quelque sorte une mémoire sensorielle. C’est une mémoire conservée par une matière et non un esprit, comme on a pu parler de la « mémoire de l’eau ». A la recherche du bien-être Le bien-être collectif, traduit comme un idéal de bonheur pour tous, a inspiré de nombreuses politiques publiques. « La cité est ainsi une communauté de semblables qui a pour fin la meilleure vie possible » (Aristote). Le bonheur est vu comme la finalité même de la politique, du droit, de la démocratie. «Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles (...)”(Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, article premier). Ces principes humanistes hérités des Lumières ont donné naissance au Welfare State (littéralement, l’Etat du bien-être). Mais la crise de l’Etat Providence oblige à repenser la question du bonheur et de la solidarité collective. Le terme de bonheur intérieur brut, a été proposé pour dépasser le simple PIB, trop strictement économique. Joseph Stiglitz suggère d’indexer le niveau de vie des nations sur la qualité de la vie. Enfin, apparait depuis peu la notion de care qui signifie « prendre soin ». Ceci désigne les soins que l’on donne aux autres mais également la sollicitude à autrui. C’est donc une attitude individuelle dans la relation à l’autre et non plus une politique publique à finalité sociale. Mais sa principale caractéristique est que le care suppose un travail invisible, non codifié, d’attention et d’anticipation des besoins d’autrui, puis de service individualisé et sur mesure.

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1

Micro

Bien-être, confort

Le confort spatial Dans mon projet, la notion de bien-être se matérialise dans l’espace par l’idée de confort spatial. L’un de mes principes consiste, par un aménagement paysager presque invisible, ordinaire, à matérialiser à minima des ambiances, de manière à les suggérer, à les rendre plus confortables et à améliorer de manière infinitésimale le bien-être nocturne des personnes invisibles le jour et clandestines la nuit que sont les SDF et réfugiés afghans du triangle Gare de l’Est/avenue de Verdun/Canal Saint Martin. Il s’agit donc là d’un parti-pris à rebours du projet paysager formalisé. L’ouvrage Pas à pas, essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain de J.F. Augoyard montre par quels chemins détournés les habitants de la Villeneuve de Grenoble accèdent à leur immeuble, rejoignant en cela l’analyse des microtactiques de résistance de Michel de Certeau1. Mon travail voudrait s’inspirer de ce type d’observations pour proposer un projet d’aménagement urbain à partir d’un paysage humain. La suggestion paysagère D’autre part, je recherche l’humilité dans la démarche paysagère, une sorte de suggestion paysagère plutôt que l’injonction du projet. Même si je me suis attaquée au parcours et au débordement des échelles, je fonde le « projet » sur une petite échelle, une échelle humaine dans le sens physique du terme, en portant l’attention sur les sensations et ambiances que peuvent ressentir chacune des individualités dans leur sensibilité propre, dans un lieu qui devient alors intime. Je parie également sur le fait que la mémoire des ambiances du lieu restera et pourra être retrouvée, même si les personnes à qui le projet est destiné repartent dans l’errance spatiale et temporelle. Enfin, je propose une approche subjective et immatérielle pour améliorer la qualité de vie de personnes particulièrement exclues. Ce choix peut paraître futile face aux urgences matérielles objectives qui leur sont nécessaires, mais pour moi, ce choix est fondamental en ce qu’il exprime du respect et non de la condescendance.

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Dérive, Imprévu

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Lilith Kiefer, 1987

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Dérive, Imprévu

L

a dérive se définit comme une technique du passage au travers d’ambiances variées. Le concept de dérive est lié à la reconnaissance d’effets de nature “psycho-géographique” et à l’affirmation d’un comportement “ludiqueconstructif ”, ce qui l’oppose aux notions classiques d’errance et de flânerie. “La dérive est une technique du déplacement sans but. Elle se fonde sur l’influence du décor”, écrit Guy Debord dès 1954. Souvent attribuée au mouvement situationniste, la dérive plonge ses racines dans la conception de la morphologie de la ville comme contexte de construction d’une psychologie individuelle, bien antérieure aux années 50 : « Qu’il suffise de se concentrer sur les traits dominants des idées psycho-géographiques : l’errance urbaine, la réinvention de la ville par l’imagination, le sens surnaturel d’un esprit des lieux, les soudaines perspicacités et les juxtapositions créées par une dérive sans but, les nouvelles manières de faire l’expérience de décors familiers — et l’on peut aussitôt identifier ces thèmes dans des œuvres ayant précédé de longue date leur reconnaissance formelle par les situationnistes » (Merlin Coverley). La nuit provoque une propension à la dérive. La nouvelle L’homme des foules de Edgar Allan Poe, écrite en 1840 et traduite par Charles Baudelaire met en lumière un exemple de double dérive. Une nuit, tandis que le narrateur observe Londres s’agiter autour de lui avec une acuité instinctive qui révèle la ville comme une entité changeante et sensorielle, un personnage attire son attention, qu’il décide alors de suivre. L’un erre dans la capitale à la rencontre de lieux et d’instants attirant la foule, tandis que l’autre le suit tout au long de la nuit. Tout deux sont mus par un but : atteindre une situation de tension, vitale et percer le secret de l’inconnu. Cependant leurs trajectoires restent dépendantes d’un facteur extérieur qui les dépasse : les horaires d’ouverture et de fermetures de lieux attractifs ainsi que les décisions prises par le personnage pris en filature. L’imprévu, la spontanéité, le hasard des rencontres, inhérents à la dérive, sont transmis dans ce texte avec une immense sensibilité d’observation. Mon parcours de projet est une dérive. Je me laisse porter par la nuit, sans savoir où elle me mènera, ouverte à toute possibilité de revirement, à tout changement de problématique, à toute variation méthodologique. Enquête sociologique, filature « performative », expérience ethnologique, protocole d’accostage d’un lieu, représentation d’une impression… ont été des étapes, envisagées ou réalisées, qui m’ont finalement menée au projet final. Celui-ci n’est en rien un aboutissement, la dérive doit durer. Formes de la dérive nocturne La dérive peut être individuelle ou collective. Elle prend, en fonction des « tribus » ou personnes qui la pratiquent, des formes différentes.

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Dérive, Imprévu

1

En annexe

2

Marginalité”

Au travers de questionnaires1 et de discussions informelles réalisés auprès de 2030 ans, j’ai eu confirmation que la nuit pouvait représenter une dérive. C’est auprès de cette jeunesse accoutumée à fréquenter la nuit comme un exutoire divertissant que la notion d’imprévu est pour la première fois apparue. A la question « En une phrase, tentez de décrire de manière imagée ce que la nuit parisienne vous procure comme sensation », une des réponses obtenues est particulièrement représentative de ce phénomène de déplacement d’un lieu de fête à un autre, au hasard des rencontres, sans que rien ne soit calculé, portant ses passagers jusqu’au bout de la nuit. « La nuit, c’est sortir initialement pour un café, rencontrer des gens, les quitter pour aller prendre un verre, rencontrer de nouvelles personnes et les suivre pour aller danser. Bref, rentrer à 6h sans s’en rendre compte ! ». D’autres appuient sur le phénomène de surprise et d’inhabituel : « La nuit c’est débarquer là où personne ne nous attend. Comme si je m’invitais chez un vieil ami sans qu’il m’attende, et constater notre surprise respective. » D’autres représentations : “ La nuit c’est aller à contre-courant du naturel “, “ La nuit à Paris, tout peut arriver“, “ La nuit, c’est comme plonger ses mains dans des récipients sans savoir ce qu’ils contiennent.” Lorsque trois adjectifs sont demandés pour qualifier la nuit parisienne, « pleine de surprise, surprenante, diverse, intrigante, imprévisible » apparaissent. Des adjectifs en accord avec la définition de la dérive. Cependant ils caractérisent le vocabulairedes jeunes noctambules parisiens qui ont une pratique de la nuit très déterminée. Dans Au bord du Monde2 , il apparaît au contraire que les SDF développent un rapport au territoire nocturne bien plus pragmatique et utilitariste. La nuit est ce temps dédié qui leur permet de construire une spatialité ritualisée. Leur calendrier se déroule selon les horaires dictés par la législation (quand les bureaux ouvrent, ils doivent plier leur tente), par la distribution de la soupe, les dépôts d’invendus alimentaires sur les trottoirs, la fermeture des métros chauffés… Contrairement aux visions préconçues, les sans domiciles ne connaissent pas l’errance ni la dérive. Leurs nuits sont réglées et leurs trajets capitalisés.

The Naked City, 1957 Guy Debord Lithographie

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Discontinuité, “Points chauds”

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Carte de l’auteur, Paris, mars 2015 Une nuit d’hiver, entre Belleville et Strasbourg-Saint-Denis

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Discontinuité, ”Points chauds”

A

u sens commun, le terme de discontinuité symbolise la zone de friction présente entre deux « systèmes» de nature différente. Cette définition, héritée du monde des sciences physiques, pourrait alors être synonyme de rupture des dynamiques et des formes, de limite1 ou transition s’il y a perturbation notable des flux… La science a prouvé que fondamentalement, tout n’est que discontinuité : la matière, le rayonnement, l’énergie, l’espace, le temps, le mouvement, l’évolution, la particule, le vide. La discontinuité est le mode de mouvement et de transformation de la matière, elle est ruptures, chocs, instants brutaux et vide élémentaire entre deux matières. Physiquement, la discontinuité est alors à l’origine du changement. Elle permet la reconfiguration spatiale, la modification des propriétés, la déstabilisation des affinités : le changement d’état. Ce concept me paraît particulièrement intéressant pour un paysagiste dans le sens où l’on ne cesse d’entendre qu’il faut « éclater les limites », « lisser les obstacles », « favoriser le franchissement, la rencontre »… Et si certaines ruptures avaient lieu d’être, si certaines limites étaient fécondes ? A tenter d’estomper la discontinuité, consubstantielle à la nuit, ne risque-t-on pas de la dénaturer ? Différentes acceptions et figures “Transition,” “crise”, “catastrophe”, “révolution”, “transmutation”... sont des mots traduisant, en géographie, en économie, en biologie et en littérature, la discontinuité systémique de tout ensemble, humain comme naturel. Lorsque Foucault cite l’Air et les Songes de Bachelard, c’est de discontinuité de l’esprit qu’il s’agit, indissociable de la fragmentation de notre conception du temps : « M. Bachelard a mille fois raison quand il montre l’imagination à l’ouvrage dans l’intimité de la perception et le travail secret qui transmue l’objet que l’on perçoit en objet que l’on contemple ; « on comprend les figures par leur transfiguration » ; et c’est alors que par-delà les normes de la vérité objective « s’impose le réalisme de l’irréalité ». Mieux que personne M. Bachelard a saisi le labeur dynamique de l’imagination et le caractère toujours vectoriel de son mouvement. ». Bachelard écrira par ailleurs dans l’Intuition de l’Instant : « Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». L’instant serait donc la plus petite unité du temps qui, assemblée à d’autres, lui confèrerait sa dimension continue. Ainsi ce n’est pas parce qu’il n’y a pas continuité qu’il y a discontinuité, mais bien parce-qu-il y a discontinuité qu’il y a continuité. Le référent s’inverse. La nuit discrimine des “points chauds” Selon Luc Gwiazdzinski , dont je partage le point de vue, la nuit, la ville prend une forme spatiale différente, beaucoup plus contrastée, discontinue. La nuit, elle devient archipel. Mais cette figure propre à la nuit ne serait pas uniquement applicable à la ville. Le globe, le pays, le territoire, en vue satellite de nuit, révèlent de nombreux « points chauds »2 disparates et éclairés. La forme spatiale n’a pas été modifiée, c’est la lisibilité des différentes entités qui

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1

Limite


Discontinuité, ”Points chauds”

2

Les points chauds sont des points fixes du manteau terrestre où la température est plus élevée comparativement aux autres zones de même profondeur, générant en surface, la formation de volcans. La tectonique des plaques, mettant en mouvement les strates terrestres superficielles, est à l’origine de la formation de chaines de volcans, (formant souvent des archipels) puisque l’ancien volcan, écarté du point chaud immobile s’éteint tandis qu’un nouveau se forme à son ancienne place. On retrouve ici, comme dans la nuit, le concept d’une formation qui se déplace, d’une temporalité d’activité et d’une organisation insulaire.

a été accentuée. La discontinuité des répartitions de population, l’inégalité des densités apparaît plus nettement entre la concentration auréolaire des villes et la dilatation des paysages à faible densité (agricoles, forestiers, désertiques). De manière fractale, cette forme se retrouve au sein même de la ville, la découpant en polarités fréquentées et attractives. Les lieux d’offres et de services « ouvrent et ferment en cadence des morceaux de ville disjoints », baissant leurs «rideaux de fer qui guillotinent le temps», dit Anne Cauquelin dans La ville la nuit, attirant puis repoussant ailleurs une foule mouvante qui s’égrène. Gares, nœuds de rencontre de plusieurs lignes de Noctiliens, bars, clubs, alimentations générales, lieux emblématiques de la capitale… constituent ce que j’appelle les « points chauds » de la nuit, ceux qui la rendent réellement vivante. Espaces publics ou espaces collectifs ? La nuit urbaine est, selon moi, aujourd’hui a-publique. En revanche, elle n’est pas a-sociale. En ville, elle offre des lieux de rencontre et permet la formation de clans ou de tribus. Elle peut être partagée donc collective, mais toujours dans un contexte privatif : un bar, une boîte de nuit, une salle de sport, une terrasse… Quelques espaces publics institutionnalisés sont investis la nuit, comme s’ils y trouvaient un second souffle. Ces lieux se déplacent, changent de nature au fil des saisons et s’éteignent inexorablement passé une certaine heure. Mais ce sont des fragments, des pâles copies, des résidus d’espaces publics diurnes. Les marchés de Noël prennent des allures d’objets posés temporairement, plus proches du design que d’un espace public connecté. Les skates parcs et les terrains de basquet n’accueillent qu’un certain type de public et le brassage social y est inexistant. Les quais de Paris, noirs de monde lorsque le climat est propice au pique-nique sont désolés l’hiver. Les rassemblements, tels que la Nuit Blanche où la Fête de la Musique, ne sont qu’éphémères. Il semble que la nuit ne produise pas d’espaces publics, de sociabilité collective extérieure, sauf à des moments très précisément organisés. Temps discontinu et trajectoires spatiales en archipel de la nuit vont donc de pair.

Photo prises par des membres de l’équipage de la station spatiale internationale (ISS) Lyon Marseille, le 28 mai 2010

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Etranger, migrant

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Surreal Urban Photography Hossein Zare

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Etranger, migrant

Michel Agier, anthropologue et directeur d’études à l’EHESS, écrit dans son

ouvrage Le couloir des exilés : « L’étranger ne doit pas être considéré comme une identité, mais comme un lieu. ». L’exil n’est plus seulement envisagé comme un voyage, un déracinement induisant la recherche d’un ancrage final, mais comme un « hors-lieu ». Reprenant le concept d’”hétérotopie” de Michel Foucault, Michel Agier considère que les camps de migrants sont des espaces concrets hébergeant l’utopie, internes à une société et utilisés pour une mise à l’écart des règles qui la régissent. Cet espace vide à l’intérieur d’un territoire n’est possible que par la création d’une « fiction d’extra-territorialité » pour construire un « exil figé entre deux ailleurs, deux absences ». Michel Agier propose donc de parler « d’encampement ». 1

Il remarque que les migrants finissent par habiter la frontière et se l’approprier, se basant sur l’exemple le plus probant de la frontière séparant les Étatsnations. « Ne pouvant ni entrer sur un territoire ni retourner dans leur pays d’origine, les migrants se trouvent pris dans des zones d’attente, où la frontière s’élargit dans l’espace car on construit de plus en plus de zones d’attente, de camps et campements de transit, et où elle s’étire dans le temps car les périodes d’indétermination du statut s’allongent pour davantage de personnes. Ces zones créent des moments où l’on ne sait plus très bien qui l’on est ni où l’on est, des moments de latence sociale et identitaire. Le camp est la forme exacerbée de ce type de frontière. » 1

Limite

Il est possible de transposer, à une moindre échelle, à l’intérieur même de la ville, les observations de Michel Agier. Habiter la frontière semble être le seul recours qui soit permis aux migrants. Les deux principaux camps parisiens actuels, celui du boulevard de la Chapelle ainsi que celui des quais d’Austerlitz occupent les limites franches de la ville : les bords du fleuve et le dessous d’une rocade de métro aérien (non sans rappeler l’occupation des quais du canal Saint-Martin par les Don Quichotte). “Ces refuges auto-installés et auto-organisés prennent la forme d’abris protecteurs dans un environnement hostile et sans politique d’accueil (...) Au bout du compte, dans ce dispositif en forme de réseaux se construit et se reproduit quelque chose comme un autre monde ailleurs, une hétérotopie ayant forme vivante, sociale et éventuellement urbaine”. 2

Les réfugiés afghans de la place Raoul Follereau n’habitent pas à proprement parler une frontière, une limite, « un couloir de l’exil ». En revanche, ils habitent bien un « hors lieu » découpé du reste du tissu urbain, un quartier perçu et reconnu dans la ville au sens de Kevin Lynch 2. Ce quartier est leur abri, qui, tout comme les camps de réfugiés, reste sous surveillance.

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Imagibilité


3

Micro Se réferer aux “cartes de positionnement ” de Place

Etranger, migrant

Les migrants et étrangers ne sont pas ceux que l’on croit Les migrants de la Gare de l’Est ne sont pas ceux que l’on croit. Les travailleurs pressés, les voyageurs chargés, les riverains familiers… tous ne font que traverser l’avenue de Verdun ou la place Raoul Follereau. Les jeunes afghans eux, y ont développés des habitudes, un calendrier régulier, des loisirs variés. A la tombée du jour, après avoir passé la journée dans le square Villemin, ils ont l’habitude d’occuper un petit monticule de trottoir et quelques bancs en position stratégique pour observer l’activité de la gare tout en restant en retrait. L’heure du tournoi de volley, du voyage pour récupérer les cartons/couchettes, de la promenade sur les quais, de la lessive, sont autant de gestes du quotidien 3 qui font d’eux les véritables habitants du lieu, reléguant les résidents à la fonction de passage. Dans leur esprit persiste cependant l’idée qu’ils ne sont que de passage, que cette situation est transitoire. En quelques mois il m’est difficile de reconnaître des visages familiers alors que leur nombre ne cesse de croitre. Le brassage est opérant.

Urban Melodies Alessio Trerotoli

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Etranger, migrant

Perçus comme des étrangers par les habitants du quartier qui font circuler depuis des années des pétitions afin de les déloger, il est intéressant de noter que les afghans eux-mêmes ont leurs « étrangers ». Au cours d’une discussion avec Ahmed, celui-ci me fait part du moment désagréable que représente pour lui le partage de la soupe populaire. « Nous y allons car nous avons faim, bien sûr. Mais je n’aime pas ce moment. Manger avec des gens sales, qui sentent mauvais, je n’aime pas » (traduit d’un anglais approximatif). A travers cette phrase maladroite, Ahmed stigmatise le SDF, pourtant dans la même position de précarité que lui. Il les rend « étrangers ». Ce sentiment de différence est observable spatialement. Les afghans passent les nuits en communauté recomposée tandis que les SDF occupent d’autres arches en solitaires. Tous partageant une promiscuité distante. Michel Agier propose de « changer le regard que l’on peut poser sur l’étranger afin que les individus, les élites et les institutions cessent d’élaborer, avec toujours plus d’efficacité, une « fiction d’extraterritorialité » qui autorise l’exil intérieur et empêche l’avènement d’un « monde commun ». Mon projet voudrait être le déclencheur d’un changement de perception de ce camp officieux. Il voudrait confronter le passant à sa condition de migrant et inverser les positions sociales et spatiales. Il voudrait, par un travail sur les ambiances et les symboles, transmettre au riverain l’impression d’un dépaysement, du franchissement d’une limite, sentiments constamment vécus par les migrants.

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Etranger, migrant

Essais sur le pli

Comment aménager un nouveau seuil au “quartier Verdun-Raoul Follereau” ? Comment proposer un espace d’intimité dédié à ceux qui le traversent comme à ceux qui l’occupent temporairement ?

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Expérience, matérialité invisible

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Auteur inconnu La notation de Laban cherche à inventer un nouveau langage, une nouvelle partition. L’instant de la chorégraphie laisse alors une trace écrite.

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Expérience, matérialité invisible

Merleau-Ponty est l’un des rares philosophes contemporains à donner la

prééminence à l’intelligibilité de l’espace sur celle du temps, espace et temps constituant les deux grandes formes de la sensibilité. Dans la Phénoménologie de la perception, il avance que la connaissance spatiale ne peut être véhiculée que par le corps propre, l’expérience corporelle et non par le discours sur l’espace géométrique, théorique. C’est cette expérience spatiale et corporelle qui constitue une « matérialité invisible ». Expériences corporelles Dans ma dérive méthodologique pour cerner mon objet nuit, j’ai envisagé plusieurs méthodes pour éprouver l’expérience physique de la nuit : d’abord, la perception de la nuit à travers à la fois mon corps et celui des autres. J’ai d’abord voulu centrer mon attention sur les travailleurs de la nuit en horaires discontinus. A bord d’un taxi, j’avais l’intention de parcourir des trajets discontinus entre Paris et sa banlieue nord, afin de tester l’intermittence temporelle que représente la nuit, mais aussi, l’inégalité spatiale d’accès à la nuit.

Puis, j’ai voulu, à la manière de Sophie Calle dans son projet S’il y a lieu, je pars avec vous, me laisser porter au hasard du trajet nocturne des passants. Entre sociologie et démarche performative, ce protocole expérimental aurait donné au paysagiste que je suis les clefs pour dessiner au plus juste un équipement urbain, mobile ou immobile, conforme aux pratiques de ces noctambules aux profils variés. Cartographies du mouvement C’est donc en tentant de trouver un outil graphique pour représenter et transmettre la matérialité invisible de la nuit, que je me suis intéressée à la carte. Mais comment cartographier le mouvement et les trajectoires temporelles inhérentes à la nuit ? Luc Gwiazdzinski s’est essayé à produire des anamorphoses temporelles, ici, il s’agissait de représenter des mouvements. Je m’émerveille alors devant les « Lignes d’erre » de Fernand Deligny, qui transcrivent, sur d’innombrables cartes, le déplacement et les multiples gestes quotidiens d’enfants psychotiques jugés incurables. Archéologie silencieuse et coutumière, cette méthode révèle le “ fil des choses” grâce auquel l’enfant mutique peut entrer parfois communication avec le monde. Car, “ le corps commun “ n’est pas un cadastre, mais “ un ensemble de moments où l’émoi n’est pas pour rien “. Le rôle de la carte dans la représentation de l’expérience est donc prometteur. L’artiste Stanley Brown avec This Way Brown demande à des passants son chemin. En plus de leurs explications orales, il leur demande de le tracer. Ces croquis ne sont que la trace, le reliquat de l’expérience, de la performance. En les regardant, il est impossible de se diriger. L’explication orale manque.

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Exemples de “Lignes d’erre” Fernand Deligny

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Expérience, matérialité invisible

Matérialité invisible Ces formes de représentation sont typiquement celles de “l’espace hodologique” (Gilles Tiberghien) ou existentiel. Elles rejoignent la théorie de Merleau Ponty : l’espace virtuel, c’est la disposition des objets dans l’espace (la matérialité visible). L’attitude motrice, c’est l’espace vécu, la matérialité invisible, “le pouvoir de tracer entre les points de l’espace représenté, les relations dont nous avons besoin”. L’espace est masculin et féminin. Il y a “un” espace, les objets, et “une” espace (comme la barre du clavier), ce blanc typographique qui permet aux mots de s’agencer et de donner un sens à la lecture, celui qui permet le mouvement. La performance, lorsqu’elle est vécue, construit un et une espace. Non vécue, elle ne donne à voir que le résultat de l’expérience, la structure, la construction, la carte. La matérialité visible n’est que le vestige de l’espace qui s’est construit à un instant donné. C’est durant le moment de l’expérience, et uniquement à ce moment là, que la matérialité invisible est observable. Ce n’est donc pas une performance individuelle mais une expérience sensible et collective du lieu que j’aimerais proposer comme résultat de projet. Ce n’est pas une trace mais un cadre. Aménager les conditions nécessaires à la perception de choses insignifiantes. Amplifier les sons, exciter les sens, révéler le caractère des lieux, chuchoté la plupart du temps. Que chacun aie la possibilité de s’en saisir, que chacun puisse ressentir la nuit dans sa matérialité invisible. La question de la représentation de l’invisible et de la préhension de l’immatériel comme matière à projet m’a beaucoup préoccupé. A l’exemple de Philippe Rahm, architecte qui centre ses projets sur des effets tels que les radiations, l’évaporation, les convections... je désire me saisir de l’ombre, de la fraicheur, de l’écho, qui selon moi caractérisent la perception du paysage de la nuit urbaine.

Représentations du Jade Eco Park , avec Mosbach Paysagiste Taiwan

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Larmes du début et de la fin

Larmes de chagrin

Dans Topography of Tears, l’artiste Rose Lyn Fisher parvient à capturer l’immatérialité des émotions. Selon le sentiment éprouvé lors de pleurs, le type de protéine produite par les corps influence la cristallisation du sodium lacrimal.

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Imagibilité, ”imaginabilité”

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Carte sensorielle de l’auteur

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Imagibilité, “imaginabilité”

L

e terme d’imagibilité a été proposé pour la première fois par Kevin Lynch dans son ouvrage Image of the city publié en 1960. Lynch considère qu’au delà de la simple lisibilité formelle de la ville, il existe une signification émotive et affective qui permet aux individus et aux groupes sociaux de s’approprier l’atmosphère urbaine. Par là, il est important de provoquer une image chez l’individu qui permette de faciliter la création d’images mentales collectives. Pour arriver à ce constat, Lynch développe un medium lui permettant de saisir la subjectivité de la perception du paysage urbain : la carte mentale. Au delà du filtre de la subjectivité, la forme physique de la ville joue un rôle fondamental dans la construction de l’image à travers cinq éléments constitutifs du paysage urbain qu’il identifie : les voies, les limites, les nœuds, les quartiers et les points de repères. Ils constituent en quelque sorte la grammaire de la ville sur la base de laquelle chacun se construit un langage propre. Je pousserais le concept d‘imagibilité jusqu’à celui d’ « imaginabilité ». La ville n’est pas simplement une superposition et un enchaînement d’images mais aussi une production d’imaginaires. M’étant moi même prêtée à l’exercice des cartes mentales à l’occasion de ma recherche sur la perception de l’espace depuis une voie d’eau naviguée, j’ai pu remarquer que les cartes mentales étaient l’illustration d’un existant subjectif, définissant les balises de l’espace vécu. Or, l’exercice du dessin de la carte exclut l’improvisation, l’imaginaire. Aucune prise de liberté dans le dessin n’exprime une échappée possible. Ce que j’essaie de nommer par le terme « imaginabilité », c’est la capacité d’un espace, d’un paysage, à amorcer un imaginaire, à susciter le rêve. 1

La difficulté à laquelle je suis systématiquement confrontée, est celle de passer d’une approche philosophique de l’espace, telle que Merleau-Ponty la propose1, à une formalisation concrète de l’espace. C’est le pont que Lynch développe en proposant de tirer de l’imaginaire individuel et collectif des pièces urbaines constituant un langage universel de l’espace et rapprochant immatérialité et matérialité spatiale, subjectivité et objectivité du paysage urbain. Il se trouve que le site choisi pour élaborer mon projet accueille les cinq éléments

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Perception


Imagibilité, “imaginabilité”

constitutifs du code de Lynch. - La voie linéaire de l’avenue de Verdun, bordée de magnolias, oriente le mouvement depuis la gare de l’Est. - La limite représente mon terrain tout entier. A la différence de celle de Lynch, c’est une limite invisible. Elle n’est pas observable physiquement et n’est pas uniquement spatiale mais représente d’abord une limite sociale. Elle sépare la ville et son tempo nocturne d’un quartier habité de marginaux. - Le quartier peut être assimilé à la place Raoul Follereau prolongé par l’avenue de Verdun. Il se caractérise par la sensation d’entrer, de sortir et d’être dans un espace. - Le nœud entre l’Avenue de Verdun et la rue du faubourg Saint-Martin met le passant face à un choix directionnel, à une prise de décision, celle d’entrer dans le quartier ou de passer son chemin. - Le point de repère de mon projet se matérialise en la porte close la nuit du square Villemin. C’est elle qui symbolise le passage de l’imagibilité de Lynch à l’«imaginabilité » à construire. Elle porte en elle la possibilité de l’ouverture le jour. Elle symbolise une barrière physique et temporelle, la quintessence de l’exclusion.

Le “quartier” d’étude

Terrains de “sport” Logements Faculté de médecine René Descartes Parvis et coulisses de la faculté Terrasse de café Square Villemin Couvent des Recollets

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Limite, intervalle, seuil, frontière,

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Le jugement dernier Photographie personnelle Prise sur le site du projet le 24 mai 2015, 11h

ĂŠcotone

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• Intervalle, seuil, Limite, frontière, écotone

Limite et “écotone” En psychanalyse, la notion de limite développée dans les années 1970 exprime une zone de contact opposée à une ligne de démarcation. L’interface est représentative de la notion de limite. Celle-ci est paradoxale puisqu’elle est le lieu de la superposition et de l’interférance de deux ou plusieurs entités réputées distinctes. Mais elle est également le lieu de la communication et de la négociation entre ces deux univers. En ce sens, la limite et l’écotone peuvent être associés. L’écotone est la lisière qui sépare deux biomes, la zone de transition écologique entre deux écosystèmes. Il peut être mouvant dans l’espace et dans le temps, horizontalement et verticalement, par exemple au gré des marées ou des saisons. C’est souvent le lieu de l’interpénétration des milieux, de la rencontre, de l’échange créateur de diversité. La limite est, comme Alexandre Chemetoff l’a exprimé lors de la journée en hommage à Michel Corajoud, la « coexistence des contraires ». Difficile selon cette définition de distinguer limite et seuil. Je définis la limite comme une frange et le seuil comme un morceau. La limite entoure forcément une entité qu’elle contient. Elle sépare le dedans et le dehors. A l’inverse, le seuil est un plein, à la jonction de différents espaces « limités ». Le site auquel je m’intéresse est un « quartier » coupé de la ville par des seuils et habité de nombreuses limites invisibles.

Tanger Acrylique 120x170 Jasmine Léonardon

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Seuils et

limites du site : Etat des lieux

Seuils du mon site • Lorsque l’on quitte l’avenue du Faubourg Saint-Martin en tournant le dos aux rails de la Gare de l’Est, on se laisse porter par la pente douce de l’impasse Boutron. Bulle de silence, à 1,50m en surplomb d’une station service désaffectée, elle est à la fois étroite et ample. Sa structure binaire lui confère une atmosphère étrange: d’un côté la chaussée, toujours déserte et éclairée, dont la perspective ne nous permet pas d’entrevoir la fin, de l’autre, une friche obscure et inaccessible, au pied d’un immeuble émergeant de la pénombre, tel un paquebot de la brume.

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Seuils et

limites du site : Etat des lieux

• Au bout de l’impasse, un escalier en trois paliers. 5m, 2m, plus on se rapproche du niveau de sol, plus la volumétrie des paliers s’amenuise, tandis que le diaphragme visuel s’agrandit. Une âcre odeur d’urine accompagne celle de la terre humide. Cet espace, bien que désert, découpé en petites placettes fermées et en quinconce, semble offrir un lieu privilégié pour celui ne veut pas être vu. Le dénivelé ménage des alcôves résiduelles en marge de l’axe offert à la descente. C’est le lieu de toute marginalité. La rugosité des matériaux (graviers agglomérés) et la friabilité des marches déchaussées n’offrent pas un cadre optimal à la halte. Pourtant, de nombreuses traces (canettes, gobelets) révèlent une fréquentation de ce lieu, à la fois caché et dominant, comme espace de pause.

• Au bout de la place Raoul Follereau, le canal. Saint-Martin Des marches et des paliers, encore une fois, mènent à l’étendue miroitante. Le niveau de la ville semble toujours être décalé de celui du site. Pris en étau entre les rues fréquentées du quai de Valmy et du faubourg Saint-Martin, cet espace semble ignoré du simple passant. Seuls ceux qui y résident semblent le fouler, lui conférant ainsi un aspect semi-privé. Gravir des marches, c’est toujours entrer quelque part. Un seuil s’installe entre gare et canal, entre deux portes de sortie de la ville.

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Seuils et

limites du site : Etat des lieux

• De part et d’autre de la place, de nombreuses arches proposent des ouvertures visuelles sur des zones d’ombres que l’on n’ose pas pénétrer. Le climat d’angoisse est prégnant. La violence des changements de tonalités lumineuses, la symbolique du “tunnel”, l’obscurité de l’orifice terminal sont autant de facteurs qui n’incitent pas à quitter l’espace ouvert et rassurant de la place. La nuit rend claustrophobe, la limite semble infranchissable.

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Seuils et

limites du site: Etat des lieux

1

Etranger

• Seule l’entrée depuis le parvis de la gare de l’Est, menant à l’avenue de Verdun n’est pas signifiée par le franchissement de marches. C’est le lieu, une fois par semaine, de la distribution de la soupe populaire, attirant ainsi épisodiquement une foule d’“étrangers”1. Un grand immeuble triangulaire marque l’angle entre cet appendice et le flux des bus de nuit. La route formant un U ne mène nulle part. Encore une fois, pour y entrer, il semble nécessaire d’y avoir un but. L’avenue de Verdun, d’une quarantaine de mètres de large, n’offre qu’une quinzaine de mètres de chaussée praticable, le reste étant occupé par une route superflue et de nombreux terrains de pétanque désertés. C’est à cet emplacement que j’ai décidé de concrétiser mon projet.

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Stop motion Arrivée depuis la rue du faubourg SaintMartin

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Stop motion Arrivée depuis l’avenue de Verdun


Essai en nĂŠgatif Les teintes sombresoffrent une meilleure visibilitĂŠ des entitĂŠes qui ressortent la nuit

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Seuils et

limites du site: Etat des lieux

Limites de mon site La limite est un lieu, une situation ou un moment qui ritualise le rapport à l’autre. Sa capacité à être franchie est variable. Lorsque le franchissement est difficile, il s’agit pour moi d’une frontière. Une nuit par exemple, alors que je voulais entrer en contact avec les réfugiés afghans allongés sous les arches de la place Raoul Follereau, la peur de violer leur limite d’intimité m’en a empêchée. Je n’arrivais pas à identifier la limite spatiale qui séparait leur intérieur de l’extérieur public, celle qui, franchie, marquerait un manque de respect de leur sphère privée. La place Raoul Follereau et l’avenue de Verdun fonctionnent comme un emboîement de limites et de seuils. Après avoir erré plusieurs minutes au centre de la place, je me suis assise au bord de la dernière limite, celle qui contient toute les autres, celle qui sépare la place du reste de la ville. C’est donc au bord du canal que deux jeunes afghans sont venus me rejoindre, comme si le respect de ces portes invisibles les avait interpellés. 20h - 23h Lundi et Vendredi L’heure de la distribution de la soupe

Photos personnelle volées

Chaque soir, autour de minuit L’heure du coucher

En décriptant leurs paroles, je découvris l’existence d’autres limites que je n’avais pas identifiées. Ils me racontèrent que la distribution de la soupe, au croisement de la gare de l’Est, était un moment désagréable à vivre pour eux 1. Je compris que le contact de la misère humaine, celle des SDF, provoqué par cet événement, les renvoyait à la précarité de leur situation, symbolisant un déclassement social. Pour la plupart d’entre eux, anciens militaires, fils de chauffeurs de taxi, de coiffeurs ou d’artisans, il est difficile d’accepter de partager la place et les pratiques de ces égarés sociaux. La traduction spatiale d’un tel ressentiment est clairement lisible. Les SDF venus spécifiquement pour le repas sont réunis, debout, devant la porte du square, tandis que les jeunes afghans occupent les bancs du trottoir d’en face. Il y a promiscuité sans proximité, existence d’une limite sociale.

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1

Micro, Place


Seuils et

limites du site: Etat des lieux

La frontière est une limite difficilement franchissable à laquelle les réfugiés font souvent allusion. Venus à pied et en stop depuis l’Afghanistan, au cours d’un voyage de plusieurs mois, ils se sont cognés aux barrières des frontières administratives et culturelles, à celle de la langue ainsi qu’à celle de l’inhospitalité et des portes closes. J’ai été particulièrement intéressée par le discours d’Ahmed me décrivant son quotidien : « (…) et puis tous les soirs, le square Villemin ferme. On est encore mis dehors. C’est une autre étape qui commence. » La nuit opère une exclusion qui leur rappelle quotidiennement toutes celles qu’ils ont déjà essuyées. En effet, à l’entrée de l’avenue de Verdun, un mur d’enceinte au portail clos attire l’attention. L’ouverture qu’il permet sur le ciel m’offrait jusqu’à présent une respiration énigmatique rappelant que la nuit est l’instant privilégié des songes. Les bruits et les odeurs qui s’en dégageaient me laissaient imaginer un monde caché. Depuis la rencontre avec Ahmed, mon regard sur cette porte a changé. Elle me met face au symbole même de l’exclusion et retire toute sa magie à l’imaginaire qu’elle avait suscité. Je découvrais là l’existence d’une véritable frontière physique.

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Etat des lieux

Une dernière frontière, enfin, m’est apparue comme constitutive de ce « quartier». Les terrains de pétanque de l’avenue de Verdun libèrent un vaste espace de tout usage. Les magnolias qui les couvrent, d’un vert sombre, absorbent la lumière excessive de l’avenue et donnent au lieu une ambiance froide. Entièrement enceints de barrières closes, ces espaces ne sont ni traversés, ni pratiqués la nuit. Ils pourraient sembler abandonnés. Pourtant, ce qui n’intéresse pas les uns fait le bonheur des autres. Tous les soirs, un sans domicile vient planter sa tente sur ce sol inutile, comme pour ne pas gêner. Comme si, derrière ces palissades, il s’était recréé un intérieur à l’extérieur duquel se trouvait le monde. Comme si le grillage incarnait la frontière dont il avait besoin pour se créer une intimité.

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Intervalle, seuil,

Limite, frontière, écotone

Suite à l’observation de ces différents types de limites, hermétiques ou perméables, physiques ou fantasmées, évidentes ou imperceptibles, j’ai compris qu’elles étaient fondamentales à une bonne disposition des objets dans l’espace. La limite, inhérente à mon site, “devient le lieu d’une fixation humaine et sociale, le lieu parfois d’une genèse urbaine et politique à la marge (...)” (Michel Agier dans Le couloir des exilés).

Je n’ai pas le désir d’estomper la limite ni de favoriser son franchissement mais simplement de la rendre lisible et claire afin que son respect et l’imaginaire qu’elle porte soient rendus estimables.

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Lumineuse

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Lu x

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200

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Parcours lumineux Carte de l’auteur

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Lumineuse

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La lumière, comme le son , constituent pour moi des vecteurs d’ambiance 1

spatiale, particulièrement de nuit et particuliers à la nuit. C’est pourquoi j’ai voulu caractériser l’échelle du parcours qui englobe mon site par des mesures de différentiations sonores et lumineuses, comme pour y saisir l’esprit des lieux et leur succession spatiale et temporelle (selon les séquences de ma nuit)2. Les mots qui suivent qualifient les lumières de « mon » parcours, de ce morceau de ville arpenté toutes « mirettes » ouvertes. Le teint maquillé La première évidence qui survient pour définir la plastique de la ville de nuit est son teint. Dès lors que le soleil disparaît et que le voile sombre enveloppe la ville, sa peau change de couleur. Des couleurs électriques apparaissent: du violet, du rouge, du vert, qui n’ont rien à voir avec le vert tendre de la végétation ou le rouge chaud des briques. La ville se farde, dissimulant dans l’ombre, comme sous les couches de maquillage, ses imperfections et surlignant ses atours pour les mettre en valeur. Claude Eveno, écrit dans son Eloge de la turpitude (tiré de l’ouvrage Penser la ville par la lumière) : « Ce qui se pratique sur les ponts est un effacement de la singularité : tous les ponts sont pareils, ils sont tous éclairés. La forme est effacée au profit de l’impression banale. Nous croyons voir les choses mais en fait nous ne faisons que les percevoir, plongés dans un état qui réduit la qualité de présence de l’objet. » La nuit se travestit, elle revêt un masque qu’il serait facile d’arracher d’un geste. Son aspect général ne tient qu’à l’artifice de l’éclairage.

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Sonore

1

Parcours (se référer aux cartes)


Lumineuse

Plate La nuit est un tableau. Un paysage dans lequel la profondeur disparaît. L’œil a du mal à accommoder, la perception lointaine est brouillée, les détails oubliés, les nuances effacées. L’obscurité règne, ponctuée de flaques irisées, de halos en lévitation, de projecteurs dirigés.

3

Politiques publiques

Morcellée, Verticale La perception du paysage est modifiée par la nuit. Anne Cauquelin écrit dans La ville, la nuit que l’espace se rétracte autour de sources lumineuses jetant dans le noir et dans l’inexistence des pans entiers de ville. La trajectoire est imposée par la localisation des éclairages. La nuit urbaine prend la forme de halos et de façades, véritables décors hétérogènes. Ici intervient le regard vertical. Toujours selon elle, la nuit, l’espace est morcelé, haché : obscurité, façade halée de doré, obscurité, enseigne aux néons agressifs, obscurité, marée de phares aveuglants, obscurité, petites lucarnes éclairées que l’on regarde comme un écran de télé. Les projecteurs sont rivés sur les grandes artères, les monuments de mémoire, d’histoire, de pouvoir. Les sites sont éclairés, le regard y glisse mais aucune ouverture n’en permet l’accès. La ville devient un grand décor à la verticalité accentuée. Le sentiment de liberté ressenti la nuit n’est-il qu’un fantasme, dès lors que les normes de la nuit s’imposent plus subtilement que celles du jour . 3 Etrangement, Paris intra-muros ne m’a pas parue si verticale, au contraire. Souvent diffuse, la lumière qui la baigne l’enveloppe d’un brouillard phosphorescent et omniprésent. Ses chaussées réfléchissantes participent grandement à cette impression spectrale comme si l’asphalte absorbait les rayons des candélabres pour les métaboliser puis les transpirer, à la manière d’un corps dégageant de la chaleur. La nuit, tous les référents s’inversent. La lumière vient du sol s’écraser contre nos mentons. Bien sûr, Paris ne m’est pas apparue complètement homogène. L’ambivalence de son visage est sublite. Tantôt vulgaire, tantôt discrète, elle ressemble à ces portraits de Picasso aux arrêtes anguleuses et aux multiples facettes. D’une rue à l’autre, tout peut soudainement changer. De froide et blanche à dorée, de tamisée à éblouissante, d’auréolaire à diffuse, la lumière l’éclaire sous différents jours, mais toujours elle est présente.

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Lumineuse

Poétique Dans «Tendre est la nuit » (Penser la ville par la lumière), Thierry Paquot fait l‘éloge d’un éclairage modulaire, révélant la poétique de la ville : « Les ampoules, lampes, projecteurs et autres néons appartiennent alors à ce nouvel alphabet qui vient sous-titrer la ville, et le promeneur se met à lire ces petits quinquets dissimulés dans les pleins et les déliés de l’écriture lumineuse et comprend enfin le sens du temps. Le temps de la ville et son temps à lui ». Pulsative Pour Yann Kersalé, la lumière fait office d’ « électrocardiogramme » de la ville. Selon lui, la lumière est « active », elle vit au même rythme que le bâtiment qu’elle éclaire ou que certains éléments naturels immaîtrisables. Ainsi l’Opéra de Lyon change de teinte en fonction de son activité interne et à Cherbourg, la lumière bleue des candélabres change de nature selon la hauteur des marées. La lumière joue alors un rôle de signal, d’indicateur. Indirecte La lumière indirecte facilite la contemplation d’édifices totems. Daniel Buren et Christian Drevet s’en sont servis, place des Terreaux à Lyon, pour renouveler la perception du paysage urbain. Les ambiances et les temps successifs sont également scandés, répondant à des usages différents et s’adressant à des publics variés. La lumière sert alors à conter les variations, le passage du temps.

Sur le seuil Croquis personnel

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Ombrageuse Paris porte bien son nom de « ville lumière ». A l’inverse de grandes métropoles comme Rio, Berlin ou Copenhague, peu de pans de son anatomie échappent aux phares des projecteurs. L’ombre y est difficilement décelable. Certains plis de son corps se maintiennent cependant dans une semi-obscurité. La Seine, le canal Saint-Marti, les voies ferrées absorbent la lumière diffuse et ne sont ponctués que de balises colorées : feux, reflets. Leurs parcours sinueux tracent autant de lignes de fuite, qui se prolongent vers un ailleurs imperceptible, vers des perspectives qui ne lui appartiennent plus.

Les ombres portées, les angles marqués, les contrastes forcés, dignes du Cabinet du Dr Caligari, chef d’oeuvre expressionniste allemand, ont déserté Paris. Rares ont été les fois ou j’ai rencontré, sur ma route, ces vestiges romantiques d’une ville révolue, noyée par la lumière électrique. Quelqu’un m’a dit que les nuits à Copenhague étaient chaleureuses, que les habitants y disposaient des bougies sur les rebords de chaque fenêtre. Ainsi la lumière semble venir d’un intérieur habité. La provenance de la lumière m’a alertée concernant ma réflexion sur les ambiances.

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Essai sur l’ombre in-situ

A l’heure du passage

A l’heure du sommeil (franchissement d’un seuil)

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Essai sur l’ombre in-situ

A l’heure de la distribution soupe

Ecailles de verre de la Fire and Police station Sauerbruch and Hutton Berlin

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Lumineuse

Erotique Paris la nuit devient charnelle, excitante, érotique. Le fruit interdit de la cité nocturne, ces zones d’ombre, humides et touffues, ce sont les parcs et cimetières dont l’entrée devient prohibée. Dans Paris intra-muros, le parc des Buttes Chaumont, le cimetière du père Lachaise, le cimetière Montparnasse ou encore le jardin du Luxembourg ne sont pas éclairés la nuit. Cependant, certaines zones érogènes dénaturées comme le parc de Belleville, n’échappent pas à la politique de sécurisation par la lumière. Une poignée de noctambules rebelles, avides d’épuiser la nuit urbaine, escaladent les grilles pour pénétrer dans l’intimité de la ville nocturne. Ces amants de la cité y recherchent le plaisir de braver l’interdit, d’y entretenir une relation privilégiée, de s’y abandonner. Elastique Bien plus que le jour, l’état de nuit révèle la cinétique de la ville. Les artères charriant le flux de minuscules fanaux accaparent l’attention visuelle et brouillent la perception englobante du paysage. Le contraste lumineux révèle le mouvement. La lecture du sens devient plus aisée que le jour puisqu’entre l’avant et l’arrière des véhicules, la signalétique lumineuse est distincte. Ces mouvements saccadés horizontaux (feu rouge, pas de flux/feu vert, flux) entrent en contraste avec une certaine souplesse verticale. La plasticité de la peau de la ville devient plus extensible la nuit. Bien qu’elle se rétracte horizontalement, réduisant la superficie urbaine distinguable et rendant lisible et franche la paroi qui l’enferme, son degré d’amplitude devient plus vaste. Plus concentrée, plus dense, elle s’allonge en hauteur ou se tasse au raz des deuxièmes étages. Irrégulière, crantée, sa «skyline » caresse l’extrémité des bâtiments emblématiques ou décapite dans l’ombre les façades anonymes.

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Essai sur l’ombre diurne Collage et encre de chine Jasmine Léonardon, août 2014

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MarginalitĂŠ, bord

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Photo de Sylvain Leser Dans la sĂŠrie Les autres

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Marginalité, bord

L

a nuit relègue dans un espace marginal ses habitués. Il s’agit de marginalité temporelle et sociale qui se traduit dans certains types d’espace. Les fêtards, les « nuiteux », décalés des horaires du jour, se retrouvent dans des lieux dédiés. Les SDFs, les maraudeurs et les marcheuses circulent dans les non-lieux de la ville. Le travailleur de nuit, lui, constitue un cas à part. Ce marginal temporel est mis au banc de la sociabilité urbaine et des services de la ville, alors qu’il occupe les espace classiquement aménagés pour le jour (l’usine, le bureau, la zone logistique…) Au bord du monde Le documentaire Au bord du monde de Claude Drexel témoigne avec violence de l’une des formes de marginalité que la nuit peut accueillir. Il brosse un portrait général de la dérive spatiale des sans abri dans la « ville lumière », de manière encore plus crue que la situation que j’ai pu observer sur le site de mon projet. La tour Eiffel scintille de mille feux puis s’éteint avant de se dissiper dans l’obscurité nocturne. Le sujet est annoncé : que se passe-t-il lorsque la lumière disparaît ? C’est alors que les personnages, des sans abri, entrent en scène, un par un, silencieux et de dos, comme pour marquer leur éloignement. Leur dé-personnification est patente, ils ne sont pas encore des personnages mais des éléments du décor. Objets humains évanescents, on les voit mais on ne les regarde pas.

Photo de Sylvain Leser Dans la série Les autres 1

Lorsque la mobilité est évoquée, elle est matérialisée par l’apparition d’un personnage dans le champ. Celui-ci traverse le cadre, puis disparaît. L’accent est mis sur l’absence, d’avant et d’après. On ne saisit qu’un fragment du mouvement. Cette démarche semble illustrer l’idée de discontinuité1 inhérente à la nuit urbaine. Elle n’est que fugace passage.

90

Discontinuité


Marginalité, bord

Le face à face de la solitude avec la nuit L’absence est prégnante. Hormis les personnes rencontrées, aucun passant ne traverse le champ. Pas de seconds rôles, pas de figurants. La solitude est étouffante, elle transcende les mots qui la décrivent dans la bouche des protagonistes. 2

Contrôle

Quelquefois, une intervention extérieure vient troubler ce face à face de la solitude avec la nuit. Elle est perçue comme une agression, tantôt revêtant le costume du policier venu déloger un campement, tantôt prenant la forme d’autres glaneurs venus trier les invendus. Elle incarne l’intransigeance de la loi, la puissance de l’ordre établi et la compétition pour la survie. Le conflit entre les pratiques des sans domicile fixe dans leur espace de vie et les techniques d’intervention des opérateurs institutionnels est mis en exergue2. La nuit ressemble à une jungle où l’on ne peut survivre que seul. Pourtant de nombreuses descriptions présentent la nuit comme un liant, un moment de formation de tribus, avant que le jour ne naisse et que celles-ci ne se désagrègent. Cette solitude serait-elle inhérente aux plus démunis de la nuit ? Sont- ils dans l’impossibilité de trouver la « métrise » chère à Michel. Lussault (De la lutte des classes à la lutte des places), la maîtrise des métriques, cette capacité à mesurer les distances et à se positionner convenablement par rapport aux autres ?

Photo de Sylvain Leser Dans la série Les autres

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Marginalité, bord

L’identité est la place Les entretiens avec les sans abri révèlent leur espace, leur « habiter » un un petit mouchoir de ville. L’identité du lieu confère son identité au personnage. C’est par la place3 que celui-ci a choisi d’occuper dans la ville qu’il est présenté. C’est elle qui définit son identité . Un fragment de voûte, un bout de pont, une grille, une plaque, un morceau de quai… sont autant d’adresses informelles. Etrangement, cette place se niche souvent dans les quartiers rutilants de Paris, près des monuments emblèmes de la puissance de la capitale : Arc de Triomphe, Pont Bir-Hakeim, Muséum d’histoire naturelle, Tour Eiffel… La misère des personnes côtoie la richesse des façades sur-éclairées. L’anonymat se love dans l’ombre des symboles de pouvoir. Le cadrage en contre-plongée, met en scène des plans dignes de Metropolis où la verticalité figure la hiérarchie sociale.

3

Place

Photo de Sylvain Leser Dans la série Les autres

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Emplacement du projet

Cartographie de l’APUR

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Micro, quotidien, ordinaire

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Photo personnelle Dans la sĂŠrie PoĂŠtique du quotidien Avenue de Verdun, septembre 2014

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quotidien,

Micro, ordinaire

Ma démarche et mon projet se sont saisis doublement de l’échelle microscopique, minuscule. D’abord par le choix de prendre en compte les vies minuscules des usagers d’un espace avant de prétendre le changer par l’offre paysagère. Ensuite, en choisissant d’intervenir dans un très petit espace, se résumant à un seuil, mais en résonance et en réseau avec deux échelles plus larges : celle de mon parcours et celle de la ville toute entière.

Mon choix de centrer le projet sur des individus ordinaires (mais extraordinaires de par leur mise au ban) et un espace minuscule est largement inspiré des travaux de Michel de Certeau dans son ouvrage L’invention du quotidien. Sa méthode sociologique consiste en effet à débusquer l’invention et la créativité non pas sur des offres institutionnelles (il observe au départ les politiques culturelles), mais à travers les pratiques quotidiennes des usagers. Pour lui, l’innovation sociale naît des mille ruses, gestes de braconnage, micro-tactiques de résistance que déploient les usagers, consommateurs, habitants, pour contourner les injonctions du pouvoir. Les pratiques quotidiennes, ordinaires, les vies minuscules en quelque sorte, sont donc révélatrices d’une énergie, d’une puissance d’imagination et constituent en fait des gestes d’émancipation. « Dans l’espace technocratiquement bâti, écrit et fonctionnalisé où ils circulent, les trajectoires des consommateurs forment des phrases imprévisibles, des « traverses » en partie illisibles (…) elles tracent les ruses d’intérêt autres et de désirs qui ne sont ni déterminés ni captés par les systèmes où elles se développent ». C’est ainsi que les individus se créent de manière autonome, en tant que sujets. Il ne s’agit pas d’une approche psychologisante liée aux parcours individuels des personnes, ce qui pourrait mener à une anomie sociale. En fait, chaque individualité est un lieu relationnel. Michel de Certeau cherche donc à identifier les combinaisons de gestes et tactiques qui composent une « culture ».

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La nuit venue, une quarentaine de réfugiés afghans viennent se “déposer” sur la place Raoul Follereau. La lessive dans la fontaine est un des rituel entrepris avant de dormir. Le temps fixe du sommeil permet aux vêtements de sécher.

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quotidien,

Micro, ordinaire

Terrain de projet minuscule mais multitude des microtactiques de placement J’ai cherché, en amont de mon projet, à l’étape de ma “ mise en effervescence“1, d’abord par curiosité pour la démarche anthropologique puis par conviction, à observer les spécificités de ces pratiques et micro-tactiques quotidiennes des migrants de la nuit au cours de ses différentes séquences temporelles. Cette observation a d’abord porté sur l’échelle de mon parcours pour ensuite se concentrer sur le micro-espace de l’entrée du square Vuillemin. Ce lieu minuscule, que l’on pourrait considérer illisible et inhabituel pour un projet de diplôme, condense dans un « quartier » unique la multitude des tactiques de positionnement des migrants de la nuit. La dimension minuscule du terrain de projet révèle la multitude de pratiques individuelles de séparation et rapprochement des migrants observés selon les différents temps de la nuit. Ce paradoxe fonde pour moi la légitimité de mon projet. Un micro-site de projet

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Intérêt particulier pour le “quartier” (au sens de Kevin Lynch) Verdun-Raoul Follereau Seuils clairements identifiables Seuil invisible Choix du site d’intervention

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1

Selon les conseils de Michel Corajoud dans sa “lettre aux étudiants paysagistes”


Micro-tactiques de placement

Le jour, les réfugiés occupent en priorité le square Villemin

Tous les vendredis et lundis soirs, la soupe populaire est distribuée au croisement de la gare de l’Est. La route marque la frontière entre deux territoires du repas, celui des afghans et celui “des autres”.

Au coeur de la nuit, SDF et réfugiés sont endormis non loin. Seuls quelques “rescapés” (travailleurs, fêtards) de la nuit continuent à traverser ce site.

Trajectoires des “passants ordinaires” Trajectoires des réfugiés afghans Trajectoires des “autres”

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Mobilité, “Zones froides”

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Animated Grid Alexandra Pacula, NYC Peinture à l’huile

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Mobilité, ”Zones froides”

Habite-t-on la nuit ? Les « nuiteux » ou noctambules la traversent, la parcourent, butinent ses coins familiers. On dit que la société contemporaine connaît une incessante mobilité. Pour la nuit, la mobilité est ontologique, c’est sa propriété, son être. La nuit est a-territoriale au sens classique du terme. Son territoire, c’est le temps. Elle n’incite pas à l’ancrage, à l’enracinement. On ne s’y arrête pas et donc on ne l’habite pas, on la traverse. Ses passagers s’y déplacent de points en points formant un réseau de lieux fréquentés. En opposition aux « points chauds »1 de fixation temporaire, il y a les « zones froides » intermédiaires de transit, celles où l’arrêt, la station, n’est pas permise : l’espace public nocturne.

1

Discontinuité

Mon intérêt pour la nuit ressemble au projet entrepris par Philippe Vasset dans Un livre blanc. L’auteur y engage l’exploration de la cinquantaine de « zones blanches » géographiques figurant sur la carte n° 2314 OT de l’Institut géographique national, qui couvre Paris et sa banlieue. Friche, non lieux, reliquats urbains, délaissés… sont autant de lieux peuplés d’invisibles, qu’il entreprend de décrire. D’une manière assez similaire, je m’intéresse aux « zones noires » sociales de la ville. Non pas qu’elles ne soient pas identifiables sur une photo aérienne de la métropole de nuit, mais plutôt parce qu’elles sont désertées et ne suscitent que peu d’intérêt. Etre paysagiste, c’est être architecte du « vide », de ce qui se trouve “entre”. C’est dessiner l’espace qui se trouve en marge de chaque sphère privée, là où le frottement et la rencontre s’opèrent. C’est agir sur « l’entre-deux » espaces bâtis et fermés. C’est modeler l’ouvert et le public. Les « zones froides » me sont donc apparues comme des espaces à projeter. Pour saisir cette mobilité qui anime la métropole, je l’ai sillonnée à pied et à vélo, j’ai imaginé cartographier les déplacements de ses habitués, j’ai envisagé la possibilité d’embarquer plusieurs nuits à bord d’un taxi… Au cours de mes “tentatives d’épuisement de lieux”, où je restais immobile toute une nuit en un point afin d’y observer les déplacements des passants, j’ai pu remarquer que la fixité nocturne rendait suspect. Mon immobilité dans ce territoire temporel du flux me rendait “extra-ordinaire” voire vulnérable. La plupart du temps, j’étais prise pour une prostituée, seule “tribu” à pratiquer l’attente nocturne. Finalement j’ai dérivé2 de la notion de mobilité dans l’espace à celle de mobilité dans le temps, m’attachant plus à l’aspect changeant de la nuit qu’au principe du déplacement. Mais la modification du placement dans l’espace, étroitement corrélée à celle du temps, réapparait finalement dans mon projet.

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2

Dérive


Mobilité, ”Zones froides”

Dans la mythologie egyptienne, la nuit est un voyage. Chaque soir, la déesse Nout avale Râ, le soleil, qui parcour alors tout son corps jusqu’au petit matin où elle lui redonne naissance. Cette répétition cyclique est le symbole de la résurrection. Illustration du tombeau de Ramsès VI, Vallée des Rois, Egypte

Dark Night Sami Lamouty Alger

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NĂŠvrosĂŠe, incertaine

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Installation de Keiichi Taharae

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Névrosée, incertaine

La bipôlaire La nuit révèle le trouble identitaire de la ville. Sa pathologie : le dédoublement de la personnalité. La nuit la morcelle, la hache, la disloque en entités disjointes et contraires. Tout semble antinomique dans la nuit, les contrastes s’épaississent, les frontières se creusent, entre foule et solitude, tapage et silence, animation et calme... Les ambiances, plus concentrées, sont exacerbées. La ville Dr Jekyll, la ville Mr Hyde, les deux à la fois, dans une même nuit. Ses îles, ses “points chauds”, représentent l’occasion de perdre le contrôle face à un jour trop règlementé et normalisé : codes vestimentaires et mœurs sont balayés, noyés sous l’alcool désinhibant. D’autres lieux, moins associés au plaisir et au partage restent également éveillés et brassent du passage : les stations de Noctiliens, les casernes, les hôpitaux… les services de la ville de garde en somme. Entre ces îles, le liquide obscur et silencieux glisse le long de certaines rues. Il s’arrête sur quelques places, squares et parcs verrouillés, c’est l’espace public, déserté. Habité d’ombres et de reclus de la société, il s’étale comme les bas fonds d’une « Metropolis » horizontale. Prostituées, clochards, égarés s’y déplacent seuls ou en tribus. Ce sont eux les vrais habitants de la nuit urbaine. Ils connaissent toutes ses séquences (et pas uniquement celles d’avant le passage du dernier métro), ses rituels et rendez-vous (la soupe populaire, les services d’accueil), ses lois (élaborer des micro- tactiques pour ne pas succomber au froid). Ils la touchent, la ville la nuit, s’y frottent, s’y adossent, s’y couchent. Ils l’observent et y attendent. Le passage de l’île au fluide donne à la nuit urbaine un caractère bipolaire et déséquilibré. Mais la nuit urbaine est encore plus atteinte, elle est rongée de névroses. La névrosée La nuit est habitée de songes et de fantasmes. Espace a-territorial, elle est associée aux rites de passage d’un âge à un autre (la mort, le sexe), au danger d’une situation proie-prédateur, à l’enseignement oral de légendes ancestrales, à la métamorphose (en loup-garou ou Cendrillon), aux monstres et démons de notre inconscient. La vie, si bien réglée le jour, perd la tête la nuit. Dans After Hours et A tombeaux ouverts, le réalisateur Martin Scorcese fait une magnifique démonstration de ce que représente la nuit, dans son caractère le plus imprévisible et aussi misérable.

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1

Discontinuité


Illustration de After Hours lors du tournage Auteur inconnu

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Originelle, sauvage

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La charmeuse de serpent Le Douanier Rousseau

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Originelle, sauvage

J’ai eu l’occasion de remonter à la source de la nuit, celle qui naquit du chaos

primordial, celle de l’origine du monde. D’une vision extrême de la nuit avec Au Bord de Monde1, je passais à une autre, celle de la jungle tropicale, à la rencontre d’Iguaçu, petit fragment de Brésil à la frontière de l’Argentine et du Paraguay. Au contact d’une population empreinte de vestiges de la culture Tupi Guarani (indienne), je découvris des saveurs inconnues. Le goût de la forêt ressemblait à celui d’agrumes acides mais désaltérants. J’appris malgré moi à toucher mon environnement, à favoriser l’étreinte aux mots, à prendre conscience de mon corps comme élément de mesure de mon rapport aux choses. J’appris à déplacer mon centre de gravité, à rectifier mon équilibre, à enfoncer les talons dans le sol pour m’assurer une plus grande stabilité dans ce terrain mou où le moindre obstacle se transforme en mur invisible. « Les occidentaux marchent sur la pointe des pieds, ils sautillent sur un terrain lisse et solide. Les brésiliennes elles, se tiennent le bassin en avant, les genoux fléchis et les doigts de pieds qui agrippent ». J’appris à me taire, à écouter. Petit à petit, j’apprivoisais la nuit sauvage. Les bruits assourdissants de la forêt ne m’empêchaient plus de distinguer celui d’une rivière au loin. Je découvris avec étonnement la capacité de l’oreille humaine à évaluer avec précision la distance d’un mugissement ou d’une détonation. Je ressentis le choc de la tombée de la nuit aussi. La puissance des piaillements, des cris de singes, des craquements de bois creux. Puis, la cacophonie s’apaise d’un seul coup, sans que l’on s’en aperçoive, puis, soudain, le silence. Ne subsistent que le bruit des feuilles dans les arbres, celui au sol, de la litière piétinée par quelques animaux invisibles. L’oreille remplace l’œil dans cet univers où Obscurité prend tout son sens. Blottie dans mon hamac, je vécus la nuit comme une expérience symphonique sensorielle, autant effrayée que subjuguée par ce monde grouillant qu’il m’était donné de palper, amputée de la vue. Les seules pauses que nous nous octroyions nous servaient à passer la nuit. Harassée de fatigue, je ne résistais pas suffisamment longtemps aux bras de Morphée pour disséquer la mélodie et les fragrances spécifiques à la nuit tropicale. Au petit matin, un fort parfum d’ammoniac baignait notre campement. La nuit avait déposé sa trace. Empiétant sur le jour, elle laissait le signe immatériel du passage, déjà lointain, de rodeurs nocturnes qui marquaient leur territoire.

110

1

Marginalité


Photos prises de nuit, en ma présence, à l’aide de caméras infra-rouges © Anne-Sophie Bertrand, chercheuse en biologie, spécialiste des félins Juillet-août 2014, Iguaçu, Brésil

111


Parcours, temporel, spatial

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Source inconnue

113


Parcours, temporel, spatial

A

fin de prendre en compte les notions de mobilité temporelle et spatiale, ainsi que celles de « points chauds »1 et de « zones froides »2, j’ai choisi de définir un parcours d’étude. Je l’ai sillonné selon quatre tranches horaires nocturnes. Je précise que ce découpage correspond au rythme de l’obscurité hivernale à Paris. .

1

Discontinuité 2

Mobilité

Un parcours emblématique de la nuit parisienne Ce parcours traverse à la fois des lieux d’activité nocturne et des séquences dépourvues de vie apparente. Passant par la terrasse de Belleville, lieu de rendezvous réputé, le boulevard de la Villette, territoire de la prostitution, les rue de Belleville, Saint-Maur et du Faubourg Saint-Denis, hauts lieux de la fête parisienne, l’hôpital Saint-Louis et la gare de l’Est, offrant des services en continu… ce trajet a l’avantage de m’offrir la traversée de tribus éclectiques et de s’accrocher à des entités paysagères fortes comme le canal Saint-Martin et le parc de Belleville. J’ai pu appréhender la mutation des séquences de ce trajet en l’effectuant systématiquement les jeudis, entre 22h30 et 00h30, 1h30 et 3h30, 3h30 et 5h30 et 5h30 et 7h30. Les quatre temps de la nuit urbaine La nuit induit l’utilisation d’un temps discontinu, haché. Elle n’est pas organisée par les plages de travail, de transport ou de vie familiale qui se répètent continûment. En particulier, le travailleur de la nuit se voit imposer des horaires atypiques ou décalés. De 22h à 1h : c’est la soirée. Les citoyens étirent leurs pratiques diurnes de la ville sur la nuit. De 1h à 3h : c’est l’annonce de la nuit. Certains téméraires arpentent encore les rues. C’est l’heure du dernier débordement, la période de flexibilité. Même si le dernier métro a été raté, elle sonne l’heure du retour au foyer. De 3h à 5h : c’est le cœur de la nuit, le hiatus inhabité, le trou noir temporel. La ville est vide, aveugle, sans aucune activité. De 5h à 7h : c’est la naissance du jour. La ville s’éveille doucement. Ces quatre temps de la nuit accueillent des passagers sans contacts et des pratiques morcelées. La discontinuité caractérise donc le territoire de la nuit, qu’il soit temporel ou spatial. La figure de l’archipel répond à celle de l’éventail temporel. Des mesures lumineuses et sonores fragmentées Sur ce parcours défini par ma propre mobilité corporelle, en sus de celles des pratiquants habituels de la nuit, j’ai voulu rendre compte de la fragmentation des ambiances. Inspirée par les travaux du CRESSON3 j’ai mesuré les courbes d’amplitude et de récession, aussi bien de la lumière que du son, sur l’ensemble du parcours. Il en résulte que la nuit est hachée et que, même sur un parcours qui concentre nombre d’activités nocturnes, il y a des pleins et des vides d’usages. Réaliser un projet normalisateur offrant un service standard sur cette mosaïque de pratiques me semble donc inadéquat4.

114

3

Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain Ecole nationale supérieure d’’architecture de Grenoble

4

Programmer


Entre Belleville et la porte Saint-Martin

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Comparaison des intensitĂŠ associĂŠ aux variations lumineuses le long du

22h30-00h30

3h30-5h30

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és sonores selon l’horaire parcours Belleville / Strasbourg-Saint-Denis

Son (DbA) De 5h à 7h De 3h30 à 5h30 De 22h30 à 00h30 De 1h30 à 3h30

Lumière En Lux étalonnés à 135

Site d’intervention

1h30-3h30

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Parfumée

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Carte d’odeurs, Londres Réalisée par quatre chercheurs de l’Université de Cambridge sous la direction de Daniele Quercia grâce à l’élaboration, en ligne, d’un “dictionnaire des odeurs” avec les riverains

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Parfumée

Les fragrances Difficile de parler du goût ou de l’odeur de Paris la nuit. Si je devais les qualifier, je dirais qu’elle a le goût du métal et l’imperceptible odeur du salpêtre. Mais cette odeur générale est intellectualisée et dépend en réalité de la localité et de l’événement immédiat : pots d’échappements sur les grands boulevards, beignet gras et viande grillée devant les échoppes, ciment frais, canal vaseux, pelouse humide, poussière mouillée d’une pluie d’été… Toute cette palette d’odeurs, similaire à celle du jour, est doublement exacerbée par l’humidité de l’atmosphère et la réceptivité sensorielle avivée par la nuit. On estime aujourd’hui que l’odorat est l’un des sens les moins développé chez l’homme, qui, au cours de l’évolution, a perdu bon nombre de ses gènes olfactifs. La chaîne de réactions provoquant l’odorat est la suivante. Les molécules chimiques odorantes volatile entrent en relation avec les récepteurs olfactifs, provoquant un ensemble de réactions biochimiques avant d’atteindre le bulbe olfactif. Ce dernier est en étroite relation avec les aires corticales : le cortex, l’hypothalamus et le système limbique (dont l’hippocampe est le siège de la mémoire émotionnelle et du plaisir) qui sont spécialisés dans l’identification et la conscientisation d’un message, son association à un affect et la génération d’une réponse biochimique. Le sens le plus proche des émotions serait donc l’odorat. N’est-ce pas d’ailleurs l’odorat qui est à l’origine de la transformation de la statue en corps dans le Traité des sensations de Condillac ? N’est-ce pas l’odorat qui est a l’origine même, de sa prise de conscience au monde ? « D’abord « odeur de rose », puis « odeur d’œillet, de jasmin, de violette », la statue juge, compare, imagine, se souvient et se passionne, sans être pour autant capable de réfléchir. La réflexion naît du mouvement, lorsque, devenue subitement mobile, elle découvre son propre corps et le monde à la faveur du contact. Le toucher instruit l’odorat, l’ouïe, la vue et le goût, et la statue apprend à connaître les fleurs, à écouter les sons, à regarder les couleurs, à dessiner des figures, à satisfaire sa faim. » (Aliénor Bertrand, responsable de l’édition des œuvres complètes de Condillac).

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Exposition “Belle Haleine, l’odeur de l’art” au musée Tinguely de Bâle Air de Paris, Marcel Duchamp Belle Haleine, Sissel Tolaas Photos de Elisabeth Itti

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Perception, ambiance, corps

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Au coeur du néant Acrylique 170x210 Jasmine Léonardon

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Perception, ambiance, corps

Ce mot, avec celui d’ « ambiance », marque un des principes fondateurs

de ma démarche, de mes hésitations et de mon projet. Il est aussi un parti pris. Si l’espace constitue pour moi, autant ou plus que le temps, un élément fondamental de la compréhension du réel, réel humain et réel social, sa perception constitue une manière fondamentale de le comprendre. La lecture des chapitres portant sur l’espace de Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception a constitué un tournant dans ma démarche, car je tenais là une argumentation philosophique de ce qui n’était jusque alors qu’une intuition, une recherche d’engagement. Je cherchais à aborder une nouvelle façon de projeter en quittant les chemins balisés de la forme spatiale du projet de paysage. Le corps, fondement de la perception de l’espace Merleau-Ponty propose une philosophie du spatial et une théorie de la perception. Il donne la primauté à l’espace subjectif, celui de la perception par le corps sur l’espace objectif, conceptuel, mesurable. Le corps situé est à l’origine de la spatialité, il est le principe de la perception. 1

Le savoir naît donc de l’expérience du corps perceptif, sensible. MerleauPonty passe en revue toutes les catégories et objets du savoir spatial : la forme, la grandeur, la distance, le haut, le bas, la gauche, la droite et les dimensions. Il sélectionne tout particulièrement la forme ou physionomie, toute première perception ainsi que la grandeur (qui varie avec la distance). La quintessence de la perception : profondeur et qualité Finalement, Merleau-Ponty donne une place éminente à la profondeur comme perception ontologique. « C’est la profondeur, jaillie d’une expérience primordiale, qui est de toutes les dimensions la plus existentielle ». C’est l’espace vécu par excellence. Ainsi, aux perceptions de l’espace quantitatif s’oppose une perception qualitative, dont la nuit constitue une illustration. « La nuit est une profondeur pure, sans plans, sans surfaces, sans distance d’elle à moi (...) C’est une spatialité sans choses, sans objets, donc une spatialité qualitative ».

132

1

Expérience


Perception, ambiance, corps

A partir du haut, en bas ou à ras du sol, de manière suggérée ou fortement dessinée, à grande ou petite échelle, selon telle ou telle orientation, je me rends compte que toutes ces modalités de la perception de l’espace m’ont été suggérées par mes expériences corporelles de la nuit. J’ai finalement choisi de m’attaquer à la petite échelle. De plus, en recherche de repères pour construire une pensée paysagère qui me soit personnelle, la notion de profondeur m’a paru importante, car particulièrement bien adaptée à la nuit. C’est par elle que la position des objets devient possible, surtout dans l’obscurité. C’est donc par la volumétrie de mon projet de paysage que seront traités les conflits et facilitées de relations des « traverseurs de la nuit» avec l’espace. Le défi de mon projet consiste à rendre ce sens de la profondeur, de rendre habitable cet espace vécu. La notion de qualité m’a également servi de guide. Dans mon projet, je joue sur les deux sens du mot : qualité est ce qui qualifie la spécificité de mon projet de nuit. Qualité est également l’objectif que je recherche en y intervenant de façon non intrusive. Je souhaite ménager un paysage de qualité pour la coexistence entre les flux humains, de manière à ce qu’ils apparaissent qualifiés, qu’il soit immédiatement identifiable par leurs usagers.

Perspercta Aulis Blomstedt

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l’existant Schéma de gmenté a fr ce a Un esp

Place

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rojet s quisse de p en 3 temp Première es r 3 types d’usagers u o p 3 espaces

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Place

Je donne ici au mot place le sens que Michel Lussault propose dans son

ouvrage De la lutte des classes à la lutte des places. La place est alors le lieu où se matérialisent des « agirs spatiaux » ou spatialités, autrement dit, là où se régulent les relations sociales de distance entre les individus. Par distance, il faut comprendre les espacements physiques et sociaux qu’organise toute communauté humaine ou groupe d’individus. Ici, la distance peut être tout à la fois la proximité géographique et la séparation sociale. Bref, toute personne est amenée à être confrontée, pour la maîtriser on non, à « l’épreuve de l’espace ». Cette notion de place a une résonnance collective. Les rapports sociaux (de classe) étaient jusqu’à présents construits par les rapports au travail. Avec l’augmentation du temps hors travail, la lutte des classes devient lutte des places. Elle change de lieu pour investir l’espace, en particulier l’espace résidentiel. Dans le contexte d’une société mondialisée, mobile, liquide, «habiter » (au sens de Jean-Marc Besse dans Habiter un monde à mon image) un lieu devient fondamental. Le lieu de résidence devient alors, souvent en symbiose avec le paysage qui l’entoure, le support de la construction de nouvelles distinctions sociales. Le lieu de résidence définit une appartenance sociale, en termes de symbolique et de représentation. Dans nos métropoles fortement segmentées socialement, la distance géographique est faible entre quartiers, mais l’espacement social très fort. Des espaces vécus distincts et distinctifs Au cours des observations que j’ai effectuées sur mon terrain « d’expérience », j’ai pu analyser la manière dont deux groupes d’ « étrangers », les SDF et les réfugiés afghans définissaient leurs places respectives. A un moment de la nuit, à l’heure de la distribution d’aliments à la porte du square Villemin, clochards et SDF se positionnent, par la force d’imposition du lieu de distribution (l’installation de la cantine), au même endroit, à la même place et voient leur présence s’entremêler. Or, cette mixité, ce mélange des places est vécu comme une confrontation par les jeunes réfugiés afghans, qui ne se situent pas à la même place sociale et ne veulent pas être assimilés, dans le regard des autres, à des SDF. Ils veulent marquer la distance et réclament une distinction. Leur rapport au corps est également différent. Ils cherchent en effet leur place physique au milieu de la nuit autour de la place Raoul Follereau pour deux raisons : l’existence d’arches leur permettant d’habiter un « abri » alors qu’ils sont dehors, l’existence d’une fontaine centrale leur permettant d’effectuer leurs ablutions et entretenir leur linge. Leur rapport à la communauté est particulier : ils transposent dans leur espace de migration les sociabilités de leur pays d’origine. Ils se regroupent entre semblables et à la même place au milieu de la nuit, formant un village de silhouettes allongées et emmitouflées. La distanciation par rapport aux « autres » s’accompagne de l’organisation rituelle et quotidienne d’un espace de proximité. Ici, à l’évidence, les agirs spatiaux sont ambivalents, faits à la fois de distance et de proximité.

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Place

Les pratiques spatiales des SDF sont bien différentes. Rassemblés par la nécessité de se sustenter dans le lieu qui leur est offert et imposé, passé le moment du repas, ils se dispersent ensuite pour regagner leurs places attitrées et passer le fond de la nuit sans autre forme de sociabilité. Individualités esseulées, sans aucun repère familial ni social, ils n’ont pas la capacité de s’affronter à l’épreuve de l’espace avec les mêmes armes. Le film Au bord du monde le montre d’une manière explicite et douloureuse. La place acquise pour se poser durant un moment de nuit est ténue : le parapet d’une grille, une micro-cabane en carton, un morceau de pavé sous un pont de la Seine, le rond-point central de la place… Coexistence ou mixité ? La question existentielle que je me suis posée pour affronter “l’épreuve de mon projet” sur ce lieu hybride, objet de multiples tactiques de positionnement spatial, a donc été celle-ci : le projet doit-il faciliter la « mixité sociale » des migrants et passagers de la nuit entre eux et avec les habitants du voisinage, ou le projet doit-il suggérer, si ce n’est la séparation, au moins la coexistence ? J’ai opté finalement, en cohérence avec le parti-pris de discrétion et d’intervention légère sur le paysage, de ménager (et non d’aménager) la coexistence. Mais j’ai conscience que ce choix peut prêter à controverse et n’est pas vraiment « politiquement correct »….

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Trajectoires d’une journée type dans le “quartier” Verdun-Raoul Follereau

Le jour, Les réfugiés afghans occupent le square Villemin

Le soir venu, lorsque le square ferme ils ont pour habitude, les nuits de beau temps, de se retrouver pour jouer au Volley

La nuit tombée, Les jeunes afghans profitent de l’obscurité pour entreprendre des gestes intimes et faire leur lessive dans la fontaine de la place Raoul Follereaux

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Les premiers SDF commencent à s’installer tandis que les jeunes afghans entament leurs rituel: promenade au bord du canal; trajet quotidien pour aller chercher les cartons

Puis vers 1h, Ils se couchent tous sous les arches pour passer la nuit

Passé cette horaire, les seuls à traverser le “quartier” sont quelques passants au pas pressé.

Trajectoires des “passants ordinaires” Trajectoires des réfugiés afghans Trajectoires des “autres”

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Politiques publiques, services,

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La vigie Acrylique 170x210 Jasmine L茅onardon

contr么le

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•service,Politiques

La nuit est autant un objet perçu

publiques, contrôle•

1

qu’un objet construit par les hommes. En tant que construction sociétale, elle est aussi une construction des politiques publiques. Ainsi, la nuit exacerbe le conflit entre la régulation de la part des institutions et la permissivité qu’elle offre, de par son côté obscur, sa part d’ombre. Les jeunes, par exemple, se saisissent particulièrement de la nuit car sa symbolique correspond à l’âge de la rébellion : elle exprime leur volonté de transgression. 2 1

Cette propension à rendre la nuit coupable a donné lieu à un encadrement règlementaire de l’Etat, contre le tapage nocturne, la criminalité, la prostitution. Cette volonté de régulation de la nuit hors normes, transgressive et fantasmée a permis la mise au point de toutes sortes de techniques de surveillance : le quadrillage policier du territoire, comme récemment le couvre-feu à 23h, ou encore l’éclairage urbain qui constitue une métaphore des Lumières et donc de la civilisation. Les gens de l’ombre sont donc considérés comme « à côté» de la société. La volonté de régulation de la nuit n’est pas la seule forme d’expression de la puissance publique. En prospective, la nuit ouvre de nouveaux champs à l’adaptation de l’offre de services urbains aux extensions horaires. La nuit, dernière frontière de la ville, titre l’un des ouvrages de Luc Gwiazdzinski. La nuit contemporaine, de plus en plus dilatée, gagnerait à être prise à bras le corps par les politiques publiques pour coller aux pratiques concrètes des habitants et travailleurs. Il s’agit là d’une véritable révolution, au sens astronomique du terme. En majorité, les rythmes de vie, les services de la ville, les politiques publiques sont organisés en fonctions des horaires de jour. Ne subsiste de nuit qu’une « ville de garde » qui assure les services d’urgence devant rester vigilants 24/24 ou bien les habitués de la nuit dont l’errance est festive ou excluante. Les conflits d’usage de la nuit se multiplient entre les lieux de la ville, ceux du sommeil, ceux de la fête, ceux du travail, ceux des flux (aéroports). Elle représente une frontière politique à dépasser. La controverse des politiques publiques en faveur de la nuit peut être posée. Dans quelle logique se définit-t-elle. Celle d’une offre de service public collective (aménagement d’espaces publics de nuit) et/ou individuelle (élargissement des horaires des crèches) ou celle d’un contrôle social et d’un marketing territorial comme c’est le cas à Paris avec la Nuit blanche ? Partie de l’idée d’imaginer, par un projet de paysage, un espace public « utopique» favorisant la mixité sociale, mes pérégrinations nocturnes et l’observation des pratiques des usagers m’ont fait rapidement changer d’idée. D’abord, la mixité sociale n’apparait pas comme une demande de la part des migrants que j’ai pu rencontrer. Au contraire, ils développent, particulièrement dans la nuit hostile, des micro-tactiques de séparation spatiale évidentes. Ensuite, l’opposition entre espace public et espace intime, s’il apparait pour beaucoup comme évident, prend un sens très particulier pour les « traverseurs » de nuit de mon site de projet : leur espace intime se construit difficilement et n’importe où dans l’espace public, c’est-à-dire, dans la rue, dans un recoin d’escalier, dans un massif de buis.

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Perception

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Se référer aux questionnaires en annexe


• service,Politiques

publiques, contrôle•

J’ai donc choisi un espace banal, public mais sans étiquette, qui avait en revanche la particularité d’être fréquenté et foulé par une multitude de migrants différents, à des heures différentes de la nuit. Idéalement j’aimerais, en suggérant et ménageant une ambiance, rendre un service public adapté plutôt que d’aménager un paysage public. 3

Lumière

Contrôle, sécurité La nuit n’est pas seulement un espace perçu par les sens mais aussi un espace construit par les politiques publiques. La nuit suscite l’imaginaire de la marginalité, du hors normes, du danger urbain mais aussi de la liberté. Anne Cauquelin, dans La Ville, la nuit remarque cependant que cette liberté est illusoire, puisque les normes du jour s’appliquent à la nuit dans des formes plus concentrés, exacerbées3. La nuit constitue en effet le temps de déploiement de politiques urbaines sécuritaires ou hygiénistes. Les politiques sécuritaires ne sont pas seulement celles qui assurent la sécurité des personnes, par la présence policière par exemple. Les choix d’aménagement urbain et paysager peuvent participer d’un nouveau mode de contrôle, beaucoup plus subtil. Le contrôle des corps est alors clairement recherché, par la suppression de banc publics ou le design du mobilier urbain (tels que les nouveaux abris bus par exemple)... Je fais référence ici aux travaux de Michel de Foucault dans Surveiller et punir qui souligne l’objectif de contrôle des corps dans des espaces disciplinaires fermés. De ce point de vue, le projet d’aménagement urbain ou paysager comporte aussi un danger : en bannissant ses zones d’ombres et en bouclant la nuit ses squares et jardins, la ville que j’ai parcourue perd son caractère de ville, et donc nuitamment son charme. La nuit urbaine perd sa capacité à décupler les perceptions, elle devient utile et esthétisante. Par exemple, le nouvel aménagement de la place de la République, sous prétexte de redonner un espace public à ses riverains, en a exclu le corps sans grade. Ici, le principe fondateur de l’aménagement de l’espace public, qui est par essence la mixité sociale, provoque en fait la mixité de castes par l’exclusion corporelle.

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Perception

La question que je me suis posée pour construire mon projet de paysage dans le minuscule seuil que j’ai choisi est donc la suivante : comment traiter un espace pour qu’il soit perçu comme accueillant, même temporairement, par les marginaux qui le fréquentent ? Par un aménagement urbain posant des objets fixes qui leur seraient dédiés (sanisettes, point d’eau, prises électriques…) ou par la suggestion paysagère leur permettant de se construire une intimité, et même, une séparation temporaire d’avec les autres ? Comment inventer un lieu, une volumétrie4 accueillante sans qu’il ne se transforme en campement ? Comment proposer un espace d’accueil tout en préservant la fluidité de l’espace public ?

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Programmer, rĂŠvĂŠler

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Plan lumière d’Anvers Susanna Antico, conceptrice lumière

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Programmer, révéler

L

es particularités de la nuit doivent-elles susciter un programme paysager qui lui soit spécifiquement dédié ? La nuit renforce-t-elle la nécessité de traiter particulièrement l’espace public qui serait alors un lieu stratégique favorisant les rencontres, les relations, un lien indispensable ? La question que je me suis posée, celle qui est au centre de mon projet est donc celle-ci : la nuit a-t-elle vraiment besoin d’une offre programmatique face à une absence d’expression de demande? J’ai été amenée à poser cette controverse face au constat réaliste des pratiques de la nuit. Un espace public inhabité Seulement une petite minorité de « vagabonds », de « zoneurs », utilisent la ville nocturne comme un espace public. Les « marcheuses » y déambulent en groupe, les réfugiés s’y retrouvent « en famille », les SDF s’y assemblent autour d’un repas, les homosexuels s’y étreignent dans des lieux bien identifiés. Pour ceux qui ne la vivent pas comme un espace public, il semblerait que le seul « écotone » de la nuit soit les transports publics. Les Noctiliens, les métros et les RER, charriant travailleurs et festoyeurs aux extrêmes de la nuit, sont les uniques espaces que les tribus variées partagent, où elles font plus que se croiser. Hors de ces tubes et de ces lignes au fonctionnement interrompu, la rue nocturne est inhabitée. Pas de pratique sportive (excepté la pêche sur le canal), pas de lecture sur un banc, pas de promenade, pas de jeux. Pas de pratiques mimétiques du jour la nuit, donc, mais pas de pratiques spécifiques à la nuit non plus. Dépourvue d’intérêt, la rue nocturne se résume à cet espace minimaliste, rustique, qui permet le passage d’une île à une autre, d’un lieu de vie à un autre. Il se peut que la nuit urbaine ne demande qu’à développer des usages, comme le soutient si bien Luc Gwiadzinzski dans ses nombreux écrits. Il se peut que ces usages soient étouffés par une politique diurne de la ville et qu’en sourdine, ils n’attendent qu’un espace approprié pour s’exprimer ; que de l’offre spatiale (équipements, services) émerge la pratique, aujourd’hui en dormance. La négation de la nuit par la ville La nuit a besoin de services pour ses travailleurs et ses consommateurs, certes, mais peut-on résumer la ville à cette offre temporelle spécialisée ? Peut-on concevoir autrement la nuit urbaine que de manière programmatique ? Je soutiens qu’aujourd’hui la rue nocturne ne pas d’usages propres, excepté celui de la mobilité, où elle se résume à une utilité, un moyen de passage. Elle n’est que traversée, et ce, non pas parce qu’elle n’a pas été pensée pour la nuit et qu’aucune réponse spatiale ne lui a encore été accordée, mais parce que, dans la culture urbaine, elle est niée par la ville. Qui, aujourd’hui, proposerait à un ami une promenade en ville à 23h ? Qui, en rentrant du restaurant, prendrait le temps de s’assoir sur un banc pour contempler le miroitement des lumières de la ville dans les reflets du canal ? Qui proposerait un pique- nique aux chandelles dans un des bois de Paris ?

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Programmer, révéler

La ville la nuit n’a-t-elle pas de qualités, n’a-t-elle rien à nous offrir ? La ballade n’estelle plaisante qu’à la lumière du jour, qu’immergée dans la foule, lorsque les rues sont animées, les gens attablés, le lèche-vitrine et la consommation observables et possibles ? La flânerie n’a-t-elle de sens que consciente de la proximité des autres ? La contemplation urbaine n’a-t-elle de saveur que le jour, lorsque la société continue à s’activer tandis que l’on s’arrête ? Révéler la nuit urbaine Projeter la nuit urbaine est un obscur objet de désir d’aménagement qui peut sembler impossible. Car comment penser un projet de paysage dicté par des usages à première vue si peu primordiaux, si peu exprimés ? Hors des villes, l’exploration nocturne se pratique encore. Les longues marches sous les étoiles, l’observation des oiseaux de nuits, la chasse aux lucioles, le spectacle sonore des crapauds et rainettes, les bains au clair de lune… sont autant d’activités auxquelles les habitants des campagnes sont encore sensibles et dont ils savent profiter. A nous, citadins aux sens amoindris, que reste t-il de nos nuits ? La nuit urbaine n’est-elle que l’ombre de la nuit ? La pratique de la nuit n’a-t-elle de magique que son rapport à la nature, brisé par l’urbanité ? Quelle peut donc être la réponse du paysagiste face à cette amputation de la nuit urbaine ? Une première piste consisterait à identifier les « lucioles, les hiboux et les étoiles » de la nuit urbaine. Ce parti-pris serait déjà en soi un projet pour la nuit. Révéler les qualités qui lui sont propres, réveiller la magie de son écosystème pour qu’enfin le rapport à la rue nocturne ne se résume plus à une utilité. Prouver que la nuit n’existe pas uniquement dans nos campagnes mais que dans nos villes, une nouvelle nuit est née, à laquelle l’on peut développer une sensibilité. Tenter, aussi humblementque possible, d’ouvrir les yeux sur la nuit, de la faire émerger dans toute sa magie, afin de modifier, un tant soit peu le fantasme, la culture de nos nuits urbaines. Dessein poétique ou dessin projectif ? J’ai donc eu envie, après de nombreuses traversées d’ambiances nocturnes, de révéler simplement la nuit afin de changer le regard porté sur elle, comme sait si bien le faire Pierre Sansot. Ceci suppose d’intervenir le moins possible, de transmettre un ressenti. Mais, nommer, analyser, identifier, guider, émerveiller et sensibiliser à nos nuits urbaines pour faire projet ? Dois-je décider de poser un banc ici, de retirer un muret là, pour que cette démarche se concrétise en projet de paysage ? Faut-il que le dessin de ma déambulation paysagère modifie l’existant objectif pour me différencier en tant que paysagiste, du chercheur, de l’artiste performeur ? Le simple observateur dans l’expression de sa subjectivité ne peut-il gagner le statut de projeteur ?

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Programmer, révéler

Répondre à une absence de demande Une autre difficulté se pose au désir d’aménagement paysager de la nuit. Comment réaliser un projet devant une absence de demande, si ce n’est celle de la mobilité ? Créer une réponse spatiale artificielle et non appropriée ou pire, tenter de modifier les usages par le projet aboutit à une impasse. Je conçevais au départ l’idée utopique de proposer un espace public de nuit. Cette intention a été modifiée par mon observation nocturne. Un tel projet relève en effet de la programmation plus que du paysage. Ils’agit là de situer judicieusement des objets : un espace couvert et chauffé, un bar, un lieu de concert, d la musique, une boîte de nuit, une bibliothèque, une crèche… disponibles jusqu’au bout de la nuit et ouverts de 20h à 7h. J’ai réalisé que fixer dans un équipement ou un espace des déambulations nocturnes éparses, rajouter une île dans l’archipel de la nuit, limiter une réponse spatiale à un lieu alors qu’elle doit être globale si l’on veut réveiller nos nuits, mène au risque d’un réponse anecdotique. Entre l’espace anecdote et l’espace de service : investir un site où l’usage préexiste Un projet peut se résumer à une anecdote. Poser un point blanc sur une carte noire ne suffit pas à l’illuminer, il faut toute une constellation. Les projets du type des « hangars à bananes » de Nantes me semblent relever de cette catégorie anecdotique : ils offrent une réponse ponctuelle, dédiée à une faune nocturne bien spécifique, ils fonctionnent comme des «ghettos urbains ». Ce n’est pas ma conception du projet ni du paysage. Mais révéler la nuit ne permet pas non plus de s’affranchir de la question de l’adaptation à un usage, de manière à ce qu’un espace, un paysage, puisse suggérer une appropriation.. C’est pourquoi le projet de paysage que je propose prend place sur un site où l’usage lui préexiste.

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ReprĂŠsentation, fantasme

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Summer evening Edward Hopper Huile sur canvas, 1909 Whitney Museum of american art, New York

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Représentation, fantasme

Fantasmes multiples La nuit provoque une rupture sociale. Peu habitée, déserte, elle met l’individu dans une situation de solitude et provoque un sentiment de peur. L’anxiété est générée par l’absence de visages familiers et la perte de repères visuels. Le territoire de la nuit est associé à l’insécurité, au crime, à toutes les pathologies humaines. Dans l’imaginaire collectif, elle est habitée de loups garous, de monstres.

Introspection de ma nuit Avant d’essayer de comprendre la nuit au travers du regard d’autrui, j’ai voulu comprendre ce que la nuit signifiait pour moi. Plutôt que de l’écrire, j’ai décidé de l’illustrer régulièrement sur de grands formats pour saisir en temps réel l’évolution de mon imaginaire. Chaque panneau s’accompagne d’une fiche d’analyse.

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Extrait du questionnaire réalisé auprès de parisiens âgés de 20 à 30 ans


Introspection de ma nuit

Panneau 1: Paralysante urbanité Ce panneau illustre l’idée bidimensionnelle de la nuit, toile tendue, suspendue. La nuit paraît presque liquide, elle est humide, elle coule, glisse le long d’une paroi, se décroche pour chercher la gravité. Le fond n’est qu’un grand aplat où la perspective est bannie. Un esprit inventif peut cependant imaginer une « skyline » brossée au rouleau, délimitant le sombre urbain du violet d’un ciel éclairé. Les lignes flottent, sans accroche à un sol, la verticalité règne, nette, sans halo. Seuls prémices de l’idée de profondeur : une ombre dans le carré blanc, une voie qui s’amincit, des silhouettes de troncs qui rétrécissent. De la sombre nuit se dégage un carré blanc.Trou au contraste violent, ouvrant une voie unidirectionnelle. Abîme spatial et temporel. Il scinde le panneau en deux : d’un côté les lignes de l’urbanité construite se profilent, de l’autre, celles de la « nature » impénétrable. Un côté éclairé, creux ; l’autre obscur, profond. Cette forme lumineuse est elle la figure rassurante que j’ai eu besoin de placer dans l’obscurité de ma nuit ? La nuit m’effraie-t-elle tant ? Pourquoi la source de lumière est-elle carrée ? Ronde, elle aurait trop ressemblé au puit de lumière à l’extrémité d’un tunnel, signifiant qu’il y a un après. Alors la nuit serait-elle un instant, un temps en suspens ? La silhouette de l’urbanité Une silhouette voutée se tient du côté de l’urbanité. Elle semble porter le poids de la nuit sur ses épaules. Elle lui tombe dessus avec la violence d’une chute d’eau. Un voile d’un bleu cobalt l’enveloppe, semblant soutenir la silhouette pour ne pas qu’il s’écroule. Cet éclair met-il en lumière la solitude, l’individualité, qui fait exister l’être ? La solitude, son dernier rempart. A ses pieds, une tache reflétant les couleurs primaires de la ville lui vole son ombre. A t-elle si peu de pouvoir sur son espace qu’elle ne peut y laisser aucune trace, même pas son reflet ? La silhouette est immobile, presque hagarde, incapable de faire le choix d’emprunter le rai de lumière, ni même de le traverser. L’image de nature reste inaccessible. La lune, œil de cyclope La lune, grande ouverte comme un œil de cyclope, domine la scène, telle une vigie. Elle annonce l’état éphémère de la nuit et l’apparition du jour, la dichotomie de la nuit. C'est de la lune que provient l'aspect angoissant de la toile. Mais est elle ronde ou croissant? Lumineuse ou ombre? Une lune noire, une nuit sans lune, c’est terrible, bien plus terrible qu’une journée sans soleil. C’est l’unique repère dans lequel on ait confiance la nuit. On admire toujours les couchers de soleil comme si son prochain lever était incertain. Les couchers de lune, il n’y en a pas. Elle reste immobile d’un bout à l’autre de la nuit, parfois même présente le jour. Oui, le seul vrai repère.

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Introspection de ma nuit

Panneau 2 : Nuit ou chaos Seule figure certifiant de la présence de la nuit, la lune domine la scène. Le nuage de fumée noire et épaisse se dissipe sous l’effet d’une lumière artificielle. Le rayonnement d’un candélabre, symbole même de l’urbanité nocturne, semble la maintenir à distance, dans un élan protecteur. Sort t-on vraiment d’un événement apocalyptique, d’un déluge ? Dans le halo lumineux, une silhouette esseulée se tient voûtée, les pieds dans l’eau. Elle semble y mirer son reflet auréolé par l’une ou l’autre des deux seules sources lumineuses du tableau. Serait-ce la lune, qui, perçant l’obscurité de son galbe jaune ne diffuse aucune lumière, ou bien serait-ce l’ampoule qui perce les ténèbres, offrant ainsi un espace où se réfugier ? La lune siège, égoïste, sans qu’on ne puisse compter sur sa lumière. Lointaine, elle reste la grande inconnue de la nuit. Elle est symbole, repère. Rien de plus. L’ampoule, plus accessible, pourrait presque être touchée du doigt. Elle libère de la chaleur. Sa présence rassurante rappelle qu’elle n’existe à cet emplacement que parce que l’homme en a décidé ainsi. Choses qui nous dépassent, choses que nous maîtrisons. Un homme perdu, solitaire. Est-il conscient de la catastrophe environnante ? Est-ce le dernier rescapé, habité par le fantôme de ses congénères ? L’individu est seul, mais la nuit est habitée de chimères. Influence biblique du salvateur. Image iconique de Noé, de Moïse ? L’eau semble avoir gardé la trace du passé et lui offrir le tableau d’un temps révolu: la lumière d’un soleil couchant, le vert tendre des champs de blé, le bleu profond d’une mer nourricière, la silhouette de quelqu’un d’autre. Mais cet autre, à genoux, est baigné de rouge. Les frontières du mirage se dissipent en traînées de larmes qui arrachent à la toile ses pigments. A la limite du halo, des taches lumineuses parlent de mouvement. Perspective ou souvenir nostalgique d’une urbanité apparaissant là où la fumée se dissipe, espoir d’une autre forme de vie, apparition de nouvelles sources lumineuses ? C’est là que l’avenir de la scène de joue.

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Introspection de ma nuit

Panneau 3: Au bord de Tanger Deux pliures, délimitent comme des trapes dans laquelle on plonge brutalement. Happé par deux immensitées, l’une agitée, l’autre apaisée, l’observateur aperçoit. l’émergence du monde sur une ligne. Elle constitue en quelque sorte la zone de friction entre le quintescence de l’ubanité et une matière immuable qui dépasse l’humanité : l’océan. La faille agglomère, elle est le lieu de l’aggrégation. Cette peinture est la seule à avoir été réalisée dans un rapport apaisé à la nuit. La ville n’était plus mon terrain de projet, ni une source d’angoisse. Elle constituait une immensité lointaine à laquelle j’acceptais d’être étrangère, simple observatrice. Le large, l’horizon, me rappelèrent des impressions nocturnes. Voile de brume qui dissimule et révèle une terre proche et pourtant lointaine, étendue d’eau qui nous précède et nous survivra, situations que ne sont pas apparues grâce à l’homme... Ce tableau parle à la fois de l’échelle du lempadaire et de celle du monde.

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Introspection de ma nuit

Panneau 4: Inondation Plus impressionniste, ce panneau parle du moment ou la nuit m’a envahie. Il a été peint suite à quelques sorties nocturnes angoissantes, au moment ou j’ai réalisé que le projet n’aurait de sens que pensé à l’échelle du corps. L’inquiétude de la non-maîtrise de la micro échelle y est palpable. Il est le seul à avoir été peint en moins de deux heures, à grands coups, à grands gestes libérateurs. Trainées, griffures, empreintes, envahissent, comme des motifs végétaux, le cadre qui se resserre.

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Sensoriel, ĂŠmotionnel

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Les cinq sens: le toucher, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût Hans Makart 1872-1879

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Sensoriel, émotionnel

Il n’existe aucune opposition entre sensualité et cérébralité au contraire.

« C’est par les sens que nous avons du sens, que nous avons accès aux choses», écrit Augustin Berque dans Ecoumène, introduction à l’étude des milieux humains. Il rappelle que le terme « esthétique » vient du grec aisthêsis, qui signifie « faculté de sentir, de percevoir par les sens ». Descartes le traduisait par « sentiment ». Pour Bergson, le rôle essentiel des organes sensoriels serait de trier la plupart des informations qu’ils reçoivent. Ainsi, la noirceur nocturne nous permettrait de « choisir avec plus de discernement les objets qui comptent parmi le flot continu des possibles ». Elle nous offrirait une occasion de décupler la puissance d’élimination de notre esprit, de dévoiler avec netteté des phénomènes à peine perceptibles le jour. « Car les moments les plus obscurs sont les moments où (les) yeux reçoivent un pouvoir surérogatoire de transfiguration ». (Luc Bureau, Géographie de la nuit). Paysage sensoriel et paysage émotionnel Les paragraphe suivants sont largement basés sur l’article de Nicolas Gilsoul “ L’architecture émotionnelle, cadrage conceptuel ”, dans l’ouvrage de Paul Ardenne et Barbara Polla L’architecture émotionnelle. Cet article et l’ensemble de l’ouvrage ont constitué l’une des clés de compréhension, puis de composition de mon projet. Si le paysage est « ce que l’on garde en mémoire après avoir fermé les yeux» (Gilles Clément), il est ce que notre rétine, notre peau et notre cerveau ont imprimés de l’expérience. Non pas objet mais ambiance, il est de plus et par essence, subjectivé à partir de ce que nos sens en ont saisi. En effet, un paysage n’existe pas s’il est simplement senti, il doit être ressenti. L’être sensible n’est pas purement sensoriel, il est également affectif. Il ne perçoit pas simplement les éléments constitutifs d’un paysage, il en éprouve le pouvoir émotionnel, le ressenti. « Le sens se mêle au sentiment, le senti au ressenti, le sensoriel à l’affectivité » dit Grégoire Chelkoff lors du colloque international Faire une ambiance à Grenoble en 2008. Mon projet de paysage s’oriente vers la matérialisation de la notion de paysage émotionnel. Cette notion, transposée littéralement de l’ « architecture émotionnelle”, dont le désir est de se détacher d’un formalisme fonctionnaliste pour se rapprocher de l’œuvre artistique, belle et émouvante, peut sembler tautologique. Puisque, par définition, tout paysage suscite une émotion, du plus spectaculaire au plus quotidien (La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard), on peut se demander ce qu’une telle dénomination apporte comme valeur ajoutée et grille de lecture théorique.

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Sensoriel, émotionnel

Le paysage émotionnel serait donc un paysage construit dans le seul but de susciter une émotion, à un temps et en un lieu précis. Il est en effet des paysages construits par l’homme dans le seul but de répondre à un usage, à une fonction, à une rentabilité. C’est ce que, à propos d’architecture, Heidegger appelle « l’arraisonnement du monde par la technique ». Incapable de symboliser, l’architecture se serait appauvrie dans sa capacité à émouvoir. Luis Barragàn, quant à lui, qualifiait de « déshumanisation » cette disparition de l’intérêt porté à la magie des lieux. Dans ce cas, l’émotion, bien que a fortiori suscitée, n’est pas volontaire, travaillée ou pensée. La légitimité émotionnelle Ayant choisi de proposer un « projet de paysage émotionnel », la question posée est donc particulièrement importante : de quelle légitimité dispose-t-on en tant que paysagiste pour décider de l’émotion d’autrui ? En effet, aucune émotion ne saurait être imposée. Interprétation personnelle d’une situation donnée, la perception d’une ambiance dépend d’une liste infinie de paramètres allant du goût (quoi de plus personnel?), de l’action menée (le jogging engendre une perception différente de celle de la cueillette), du système culturel et des fantasmes transmis (la forêt n’a pas la même signification pour un brésilien que pour un moldave), jusqu’à l’histoire propre de l’individu (une odeur peut faire ressurgir des souvenirs d’enfance). La théorie des « formants » de Grégoire Chelkoff, opposée à celle des formes, propose de composer avec l’environnement physique pour déclencher une ambiance à un moment donné. Cette proposition, reprise par Nicolas Gilsoul, m’a particulièrement inspirée. En phonologie, le formant est le processus qui permet d’extraire un sens à partir du bruit et d’articuler des sons en langage. «Si on regarde une paroi non plus comme objet mais comme quelque chose qui renvoie les ombres (ou la lumière), on ne la voit plus en tant que telle, comme forme donnée, mais on la regarde comme « formante » du milieu ambiant à un moment donné. Elle reflète des choses qui sont d’un autre ordre que la paroi elle-même. Elle est transformée par un événement sensible particulier qui la fait exister sous cette forme, à cet instant précis, en se combinant avec d’autres phénomènes : une luminosité particulière ou une brise dans le feuillage d’un arbre. La paroi entre dans le processus formant l’ambiance. Elle constitue dans cette combinaison particulière, un vecteur sensible qui informe et réorganise l’ensemble (….) Ces processus « formants » ne sont pas continus. Ils varient dans le temps. Ils sont liés aux dynamiques d’action ».

165


Sonore

166


Les grandes oreilles néerlandaises Amplificateur utilisé pendant la seconde guerre mondiale pour détecter à l’avance l’arrivée d’attaques aériennes

167


L

Sonore

1

e son, comme la lumière constituent pour moi des vecteurs d’ambiance spatiale, particulièrement de nuit et particuliers à la nuit. C’est pourquoi, j’ai voulu caractériser l’échelle du parcours qui englobe mon site par des mesures de différentiations sonores et lumineuses, comme pour y saisir l’esprit des lieux et leur succession spatiale et temporelle (selon les séquences de mes nuits)2. Les mots qui suivent qualifient les sons de « mon » parcours, de ce morceau de ville arpenté toutes antennes ouvertes, à la manière de Henri Torgue et Jean-François Augoyard dans A l’écoute de l’environnement, répertoire des effets sonores. 1,

Le timbre La nuit, la ville s’arrête de parler et se met à fredonner. Ses bouches (de métro) ont beau être fermées, un râle se dégage de son antre. « Quand la ville dort, on purge » dit si bien Anne Cauquelin. Le ballet des camions-bennes, des services d’entretien et des noctiliens se fait bruyant. Les travailleurs invisibles s’expriment enfin. Après la fNrmeture des derniers bars, quelques battements résonnent encore en sourdine, les boîtes de nuit étouffent leurs sons. Les éclats de voix s’atténuent pour disparaître dans le cœur de la nuit. Les sons qui parasitaient la perception de sa respiration se taisent. Ne subsistent que les sirènes des services d’urgence, le chuchotement des souffleries, le grondement rauque des engins de maintenance, le crépitement des karchers, le chant des premiers oiseaux. L’écho Mais la nuit surtout, on entend le son de son corps. La conscience de soi est omniprésente, rythmée par la cadence des pas qui résonnent. L’écho des bruits extérieurs provoque une concentration accrue sur son être. Il est également à l’origine du sentiment de peur, lorsqu’un second pas vient se superposer au nôtre. Nous ne le voyons pas, pourtant la présence de l’autre est signifiée. Dans Le regard des sens, Juhani Pallasmaa écrit: « L’écho des pas sur les pavés d’une rue possède une charge émotionnelle parce que les sons, réverbérés par les murs, nous mettent en relation directe avec l’espace. Le son mesure l’espace et rend son échelle compréhensible (...) Quiconque (...) peut témoigner de l’extraordinaire capacité de l’oreille à sculpter un volume dans le vide de l’obscurité. L’espace que dessine l’oreille dans le noir devient une cavité directement sculptée à l’intérieur de l’esprit ». La proximité Juhani Pallasmaa développe de plus l’idée que l’ouïe serait un des sens du rapprochement, permettant cependant de maintenir une certaine distance. Cette subtilité du contact m’intéresse particulièrement dans mon projet “non politiquement correct” puisque j’y ai choisi le partis pri de matérialiser les limites immatérielles essentielles à la nuit. « La vue isole alors que le son rapproche ; la vision est directionnelle alors que le son est omnidirectionnel. Le sens de la vue implique l’extériorité alors que le son crée une expérience d’intériorité. Je regarde un objet mais le son me parvient ; l’œil atteint mais l’oreille reçoit. »

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Lumineuse

2

Parcours (se référer aux cartes)


Sonore

Jean-François Augoyard et Henry Torgue du groupe de recherche Le CRESSON ont établi un répertoire des effets sonores dans A l’écoute de l’environnement. Tout les types de situations acoustiques y sont minutieusement analysés, classés, décrits et nommés le plus justement possible. C’est par le « verbe » qu’un type de son se met à exister. Matité, Wha-Wha, Fuzz, Flange… sont autant d’effets sonores qui définissent non pas un son mais une situation. M’inspirant de ce travail, j’ai élaboré une palette d’ambiances nocturnes récoltées au cours de mes virées parisiennes. J’y ai recensé les effets de profondeur, de réflexion, d’intérieur habité... m’ayant suggéré des sensation de convivialité ou d’hostilité.

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Aperรงu de la palette

170


d’ambiances

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Palette d’ambiances nocturnes

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à Bordeaux

L’ombre suggère les creux, sculpte les formes, dédouble la présence du feuillage. Le relief est souligné.

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Rue des Envierges

Même la nuit le choix des essences n’est pas à négliger. On ne se pose pas la question de la fraicheur de l’ombre mais du dessin découpé des feuilles se déposant comme un motif.

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Rue des Couronnes

Ce n’est qu’aux extrèmes de la nuit que se dessinent en filigrane les contours des feuillages sur le ciel.

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Rue Dupetit-Thouars

Le flou ou la précision de l’ombre informent de la distance de l’objet à la “paroi”. La succession des différents plans trouve une autre forme d’existence, transférée.

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Passage Hébrard

L’ombre se fait également masse, accentuant le contraste avec les “zones” éclairées.

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Rue de Turbigot

La source lumineuse, noyées dans le feuillage, lui donne un effet de transparence qui renforce la présence des éléments ligneux.

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Parc de La Villette

Les troncs, maintenus dans l’obscurité au devant de plans éclairés. offrent des jeux d’ombres chinoises

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Rue d’Amboise

La lumière rasante afine les silouhettes et élance les ports.

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Rue Rébéval

N’éclairer que l’entrée et la sortie d’un passage arboré lui confère un aspect paisible et mystérieux.

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Square du Temple

Râres sont les squares de la capitale non éclairés la nuit. Les situations où le regard ne peut distinguer les différents plans est pourtant à l’origine de l’impression de profondeur.

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Parc de Belleville

La lumière s’infiltre parfois au travers de buissons denses ne parvenant que par petites touches à toucher le sol...A la manière d’un soir de clair de lune.

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Rue Beaurepaire

Le paysage nocturne est indissociable de l’idée de la clareté de la “chaumière” et de celle de noirceure extérieure. Le volet joue un rôle clef dans cette idée de limite entre l’intérieur et l’extérieur.

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Rue des Archives

La lumière a la faculté de lisser les surfaces, de les aplatir. Parfois elle est à l’origine de ce sentiment angoissant que la ville n’est qu’un décort inhabité.

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Rue de la Corderie

La nuit, la lumière cadrée signifie une entrée, un orifice habité. Cette signalétique est de plus en plus difficilement observable à Paris, uniformément baignée d’une aveugle clareté.

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Rue Saint-Maure

Les reflets des feux de circulations s’accrochent aux plis des façades. En changeant de couleur, ils scandent le temps tels des trotteuses au ralenti. La nuit possède ses propres unitées, ses propres normes, sa propre métrique.

187


Rue du Temple

La nuit, la ville se pare de couleurs extravagantes.

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Rue Pastourelle

Le rouge, le vert et le bleu électrique sont les couleurs que l’on retrouve le plus, par petites touches réfléchies dans un environnement doré.

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Parc de La Villette

Trop appuyées, ces couleurs évoquent une mise en scène artificialisée.

190


Londres

A Londres, la passerelle menant à la Tate Modern est éclairée de bleu. Sans prégnance, cette lumière est absorbée par les corps qui la traversent. Le contraste avec l’obscurité environnante met en scène l’édifice.

191


Quais de Seine

L’idée de “bord” se fait plus forte la nuit,: spatialement, socialement et “clairement”.

192


Place de la RĂŠpublique

Sur les sols luisants, le flux des phares fait danser les ombres.

193


Passerelle du Port de l’Arsenal

Traverser un pont la nuit, c’est marcher en lévitation dans la lumière, ne pas s’effrayer de la disparition des bords dans l’obscurité.

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Rue de Beauce

La nuit est le moment de l’ouverture des vannes. Flaques et eau courante accrochent la lumière. Lumière vive. Nuit humide.

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Ru Saint-Maure

C’est de la chaussée que la plupart de la lumière perçue par notre oeil provient. Son pouvoir réfléchissant est primordial.

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197


Projet

198


199


C’est le seuil manquant, à la fois espace de proximité et de mise à distance qui m’a intéressé, car il requestionnait une problématique fondamentale : celle l’espace public. Créer un espace public est-ce forcément créer du lien, de la mixité sociale ou la coexistence suffit-elle ?

Limites invisibles, spatiales, temporelles, sensorielles et sociales, sont ontologiques à la nuit. Les estomper serait nier le caractère principal de la nuit. Le terme de limite n’est pas à appréhender de façon péjorative. La limite est une épaisseur, une zone de contact, un espace fertile de rencontre des univers. Le seuil est selon moi, l’articulation nécessaire à son franchissement. Foucault disait que l’instant était la plus petite unité de temps qui, assemblé à d’autres, lui donne son caractère continu. Cette réflexion peut être extrapolée à l’espace. Le seuil, plus petite unité d’espace, une fois assemblé à d’autres, lui confère son caractère continu. Le projet est celui d’un seuil qui spatialise les limites, tente de matérialiser l’invisible, de donner une matière, une épaisseur à la nuit. Il ne veut pas estomper la limite, il l’assume, la rend lisible. Il est défini par l’usage qui lui préexiste, et non l’inverse. Ce projet est une tentative plus qu’une réponse, un prétexte pour expérimenter, pour tenter de rendre pratique une réflexion. Il n’est en rien un aboutissement. Il est un arrêt sur image, sur récit, une étape.

Le projet en substance

Cônes de vision aménagés sur la gare

Positionnement en face à face

Revètement lustré faisant résonner les pas

Bulles humifères

Alvôves d’intimité

Nouveau parvis de la faculté de médecine

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Le projet en plan

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Soulever le sol aux emplacements privilégiés par deux cathégories d’”étrangers”

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Conduire le flux des passants

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0,4

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0,5


Coupe au 1/50째

Coupe au 1/50째

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J’ai voulu composer avec les pratiques spatiales de trois types d’individus : SDF, refugiés et passants. Je me suis également intéressée à deux moments, celui de l’animation provoqué par la distribution de la soupe, et celui du sommeil. J’ai soulevé le sol par endroits, aux emplacements de fixité affectionnés par les deux types d’habitants. Le projet leur offre de la hauteur, chose qu’ils recherchent constamment en s’asseyant sur les dossiers des bancs. J’ai remarqué qu’ils affectionnaient des positions charnières, à la limite entre un espace qu’ils considèrent comme intime, et l’ouverture sur la gare, extrême du public et du fréquenté. L’enjeu était donc de ménager des points de vue appropriables, de favoriser le face à face dans la distance. Dans le temps, cet espace devait changer de nature, muter. C’est par la lumière qu’il a été le plus simple de signifier cette transformation accompagnant celle de l’usage. Accueillant le temps de l’appropriation, de l’attente, du repas, cet espace est déserté au temps du sommeil, qui trouve place un peu plus loin, sur la place Raoul Follereau. A ces deux temps se superpose toujours celui du passage. • Dans un premier temps, j’ai donc voulu matérialiser la limite spatiale • Dans le second, j’ai voulu signifier l’immatérialité de la limite sociale, en m’intéressant au ressenti du passant. J’ai voulu accompagner la prise de conscience du passage d’un espace à un autre. Créer un passage qui accompagnerait le flux, qui renverrait le passant à la conscience de son propre corps, de sa mobilité, qui ferait résonner les pas, qui reflèterait les phares en mouvement de la rue du Faubourg Saint Martin. La porte du square Villemin, fermée la nuit et chassant les réfugiés de leur territoire du jour m’est apparue chargée de signification. Symbole même de l’exclusion, j’ai voulu la mettre en lumière à l’heure du passage, afin de confronter le passant à sa position de migrant. A la limite du seuil, une rupture lumineuse est créée afin de provoquer la prise de conscience de l’entrée dans un intérieur dans lequel de nombreuses silhouettes sommeillent. La maquette d’étude m’a permis d’appréhender la nuit comme une matière, comme une épaisseur, comme un nouveau sol presque. Comme une strate intermédiaire de laquelle se diffuserait une ambiance.

204


205


Comment traiter un espace pour qu’il soit perçu comme accueillant, même temporairement, par les

marginaux qui le fréquentent ? Comment inventer un lieu, une volumétrie accueillante sans qu’il ne se transforme en campement, sans que cela n’entrave la fluidité de l’espace public ? Pouvais-je me permettre d’en exclure les habitants du jour ? Pour cela, j’ai ménagé un espace qui ferait office de parvis de la faculté de médecine le jour. Des alcôves d’intimité y sont aménagées, offrant aux étudiants de petits espaces où pique-niquer, des pelouses, des endroits où s’adosser, où s’asseoir. A 50 cm au dessous du niveau de la ville, ces espaces offriraient la nuit, des espaces refuges à ceux qui recherchent dans la ville la moindre brèche où s’installer. Le jour, l’animation de la faculté redonnerait naturellement sa fluidité à l’espace public. Une seconde question a été déterminante. Devais-je aménager un confort, en posant des objets fixes qui seraient dédiés à un public (sanisette, point d’eau, prises électriques…) ou devais-je ménager une qualité par la suggestion paysagère, leur permettant de se construire une intimité et même une séparation temporaire d’avec les autres ? Le terme « confort » présent dans le titre du projet est ambigü. Il est à entendre au sens de qualité. Selon moi, l’aménagement représente un danger car il vise un public ciblé. Par l’aménagement, les politiques publiques déploient dans la nuit des conduites sécuritaires et hygiénistes (couvre feu, bancs, abris bus, lutte contre le tapage nocturne). L’aménagement prend parti pour un public privilégié, souvent appartenant à une certaine caste. C’est en ce sens qu’il remet en cause l’égalité d’accès à l’espace public et à sa mixité. Je voulais donc quitter l’aménagement pour la perception. Ainsi, je me suis intéressée à la profondeur, aux odeurs, à l’ombre découpé des feuilles sur le sol, au profil du végétal.

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Ménager des alcôves d’intimité appropriables par les étudiants en médecine le jour,

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0,5

2,7

0,5

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1,5

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comme par les habitants de la nuit

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Coupe au 1/50째

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Coupe au 1/50째

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Extrait

Palette d’ambiances végétales

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Arbre de petite taille

Sophora japonica pendula

Ce petit arbre possède des feuilles vert foncÊ, composÊes de nombreuses folioles. Ses branches longues et pendantes se balancent au vent lui donnant un aspect dansant.

211


Arbre de petite taille

Paulownia elongata

Ses grandes feuilles cordiformes de 20 à 30 cm ont un dessous soyeux. Ses fleurs violettes mellifères ont une odeur de violette et ressemblent à celles du Catalpa ou de la digitale

212


Arbre de petite taille

Eleagnus angustifolia Olivier de bohème

Cet arbre à l’aspect argenté possède des fleurs parfumées et des fruits comestibles.

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Arbuste

Cotinus coggygria Arbre à perruque

Sa floraison en panache, de 3 à 5 m longs, a un aspect vaporeux. En automne, son feuillage rond et spiralé prend de belles couleurs pourpres.

214


Arbuste

Sarcococca confusa

Arbuste au feuillage persistant, il peut atteidre jusqu’à 1-2 m de haut. Sa floraison hivernale lui fait dégager un doux parfum de janvier à mars.

215


Arbuste

Amelanchier ovalis

Pouvant atteindre 3 à 5 mètres de haut pour 3 mètres de large, cet arbuste possède des feuilles caduques, simples, prenant de belles couleurs cuivre et pourpre en automne.. Ses fleurs exhalent un parfum doux légèrement vanillé et donnent des baies comestibles.

216


Grimpante

Hedera helix ‘Ivalace’ Lierre frisé

Rampant ou grimpant, ce lierre au feuillage persistant est mellifère. Ses feuilles frisées lui confèrent un aspect dense et accrochent la lumière de manière irrégulière.

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Herbacée

Acanthus mollis

Cette vivace de 30 à 80 cm de hauteur, peut atteindre 1,50 m, inflorescence comprise. Ses immenses feuilles épaisses et crantées créent de réelles taches d’obscurité dans l’environnement nocturne.

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Herbacée

Zoysia tenuifolia Gazon des Mascareignes

Cette graminée forme de petites mottes qui moutonnent la surface qu’elle couvre. Elle présente un intérêt particulier pour ses caractéristiques de résistance à la sècheresse, aux fortes chaleurs, aux maladies, à l’ombre. Mais surtout, elle possède un très grande résistance au piétinement grâce notamment à ses racines en rhizomes et consomme peu d’eau.

219


Conclusion

L

e problème de la nuit, c’est qu’elle suscite le rêve, le fantasme. A travers la poésie, la peinture, la littérature, elle acquiert une dimension poétique. Elle y est représentée comme un espace de liberté, comme si elle parait toutes les situations d’une magie nouvelle. La nuit est aussi ténèbre, danger, voyage, nottament vers la mort…. expression de tous les côtés obscurs de l’homme. Mais elle ne peut se résumer à un fantasme, elle est une réalité. Pour l’affronter, j’ai choisi de traiter de la nuit urbaine parisienne. Chercher à constituer un projet de paysage m’a forcé à me cogner à sa réalité. J’étais de ceux que Anne Cauquelin cite dans La ville la nuit comme ces « noctambules confus voyant la nuit comme un espace de liberté et se cachant l’idée d’enfermement et de rétrécissement que la nuit pouvait provoquer ». J’étais de ceux qui pratiquaient la nuit au quotidien et pour qui, pourtant, elle restait une grande inconnue familière. • Inconnue car comme la plupart des gens, ma vie s’installe dans la temporalité diurne, • Inconnue car lorsque je pratiquais la nuit comme la jeunesse qui y recherche la festivité, je la consommais plus que je ne l’éprouvais. • Inconnue car mon métier de paysagiste ne m’avais jamais amené à m’y intéresser, • Inconnue car ses habitants réels occupent un autre espace temps que le mien et restent absents de mon paysage mémoriel. La nuit était donc cette grande absente de ma conscience que je côtoyais pourtant tous les jours. Je ne connaissait qu’une infime partie de la multitude de nuits existantes. Ce paradoxe m’a attiré. J’avais le sentiment que la nuit me cachait quelque chose. Je me trompais, elle m’a révélé une multitude de choses. Mais qu’ est-ce que la nuit ? La question de la spatialité, de l’immatérialité d’un tel sujet se pose. Serait-ce un temps lent, pris en étau entre deux temps rapides ? Un hiatus entre deux jours ? Un paysage, au même titre qu’une forêt, un cours d’eau ou un horizon ? Ou serait-ce un voile qui épouse la forme de ce qu’il recouvre sans rien en modifier intrinsèquement ? De quels outils un paysagiste peut-il user pour composer avec un sujet si vaste, si impalpable, si atopique ? La topographie, la géomorphologie, l’hydrographie, l’emprise du bâti, le végétal… sont inchangés de jour comme de nuit. Ils caractérisent un lieu et non pas un instant. Il m’a été nécessaire d’observer la nuit, de la comprendre, d’identifier ses caractères propres afin d’en tirer les clefs de composition indispensables au projet composé pour et par la nuit.

220


Conclusion

La nuit urbaine n’est-elle que l’ombre de la nuit ? Pourtant, lors de ces déambulations solitaires, paradoxalement associé au sentiment d’angoisse, j’ai redécouvert l’aspect onirique de la ville la nuit. A chaque rencontre d’une situation qui provoquait chez moi une sensation particulière, je la répertoriais, la décryptais, l’analysais, essayant ainsi de saisir la réalité à l’origine d’un imaginaire, son essence. Elle constitue aujourd’hui ma palette d’ambiances nocturnes qui traite à la fois du rapport ombre/lumière, diffus/dirigé, de la sensation de profondeur/écrasement, de la limite entre l’intérieur habité et l’extérieur déserté, du clignotement, du rythme et des couleurs électrique, de la disparition ou de l’apparition. C’est ainsi qu’à force de petites touches capturées à la nuit, un parcours est apparu. Pour prendre à bras le corps ce trajet, je l’ai abordé au travers du prisme de la discontinuité, principale « qualité » de la nuit selon moi (non pas en tant que jugement de valeur mais en tant que qualificatif). Plusieurs formes de discontinuité me sont alors apparues, et par cela même, plusieurs formes de limites. J’ai cherché ces limites, j’ai cherché à les situer dans le temps et dans l’espace, qu’elles soient spatiales, temporelles, sensorielles ou sociales. C’est ainsi que mon terrain de projet a émergé. La nuit aveugle. C’est en ce sens qu’elle révèle. La nuit rend visible les invisibles diurnes. Les principales émergences nocturnes sont les limites, invisibles le jour, qui structurent la ville. Il me semble que ces limites sont fondamentales à appréhender, à comprendre, pour un paysagiste. En ce sens, la nuit devrait indispensablement être considérée dans tout projet de paysage puisqu’elle concentre l’information, favorise le décryptage, accentue les contrastes.

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Images de l’animation Voyage de nuit

© Jasmine Léonardon

222


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Bibliographie

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Ouvrages

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Articles

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Articles - Mémoires

Gwiazdzinski Luc, « Métropole durable : quand la nuit éclaire le jour », Métropolitiques, 24 juin 2014, www.metropolitiques.eu/Metropole-durablequand-la-nuit-eclaire-le-jour.html Lussault Michel, « L’urbanisme de la chronotopie », in Paquot Thierry (direction), Le quotidien urbain, La Découverte/Institut des villes, 2001. Mallet Sandra, « Paysage-lumière et environnement urbain nocturne », www. cairn.info/article_p.php?_ARTICLE=ESP_146_0035 Venturi Ferriolo Massimo, « Bernard Lassus : une pratique démesurable pour le paysage », www.projetdepaysage.fr.

Affolter Joséphine, La nuit urbaine, espace de rêve, Mémoire de licence en géographie, Université de Lorraine, 2006. Calmettes Céline, Rêverie nocturne autour du paysage de Cuges les Pins, TPFE ENSP, octobre 2006. Chausson Nicolas, La nuit : émergence d’un nouveau temps de vie, Mémoire de Master 1, Institut d’urbanisme de Lyon, juillet 2008. Léonardon Jasmine, Quand la nuit éclaire le jour, Rapport de stage, Foz de Iguaçu, août 2014. Louvet Nathanael, L’extérieur nuit, une photographie nécessairement codifiée ?, Mémoire de fin d’études, Ecole nationale supérieure Louis Lumière, septembre 2000.

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Annexe

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Questionnaire réalisé auprès de 38 jeunes de 20-30 ans

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Diplôme paysage nuit  

Travail de diplôme à l'Ecole Nationale Supérieure de Paysage de Versailles, soutenu en juillet 2015.

Diplôme paysage nuit  

Travail de diplôme à l'Ecole Nationale Supérieure de Paysage de Versailles, soutenu en juillet 2015.

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