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Du même auteur Les Larmes du Kosovo Éditions du Cerf, 2002 (prix Jacques Chabannes, 2003) Dépêches Kaboul Éditions Jacob-Duvernet, 2004

© Éditions Jacob-Duvernet, 2005


Georges Neyrac

Ivoire nue

Éditions Jacob-Duvernet


En mémoire de Jean Hélène Correspondant de RFI à Abidjan, assassiné le 21 octobre 2004


On ne voyage pas sans connaître ces instants où ce dont on s’était fait fort se défile et vous trahit comme dans un cauchemar. Derrière ce dénuement terrifiant, au-delà de ce point zéro de l’existence et du bout de la route il doit y avoir quelque chose… Peut-être cette allégresse originelle que nous avons connue, perdue, retrouvée par instants, mais toujours cherchée à tâtons dans le colin-maillard de nos vies. Nicolas Bouvier Le Poisson-scorpion,Gallimard, 1996

Ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. Luc, 15, 32


Table des matières « Akwaba » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Jean . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 Feuilles d’Afrique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 Quotidien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 Go danseuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 La « chose » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 Cérémonial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53 Correspondances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57 Points de presse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 Dévotions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 Dans les rues . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 Rebelles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83 Coloniaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 Embarcadère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97 Nuit d’Ivoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99 RK . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105 Grand Bassam . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 Orage tropical . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113 Dans l’ouest . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 « Faits divers » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Man . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125 Le Conseiller . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129 Philomène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 Ivresse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141 Terres inconnues . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Maladresses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151 Optimisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155 Guillemette . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157 Réveillon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 Assini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 Akradio . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Musiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173 Veille de départ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177 Ressac . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181 Ivoire nue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 185 Chronologie de la Côte d’Ivoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189 Carte de Côte d’Ivoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199


CHAPITRE PREMIER

« Akwaba »

Septembre 2003

Et voilà. De nouveau, je pars. Je retrouve les sensations, les images que j’ai déjà connues : même base aérienne, même chambre, même petite télévision qui fonctionne dès que j’ai franchi le seuil, mêmes bruits d’avions se posant ou décollant. Et surtout, toujours la même impression de départ, l’angoisse sourde de la séparation, de l’inconnu, même si cette nouvelle destination a des allures de villégiature. Pour moi, la Côte d’Ivoire évoque davantage des images de cartes postales, plages blondes s’étirant sans limite et forêts tropicales aux senteurs envoûtantes que des charniers, des attentats, des cruautés. Une nouvelle fois, je laisse derrière moi ma famille, mon épouse, mes enfants dont le regard humide trahit la tristesse, mes amis, ma maison, les chats, mes livres bien rangés dans la bibliothèque, la pile de ceux que je me promets de lire en revenant, William Boyd, Léon Bloy, Proust, Gide au Congo, Cendrars et Céline toujours. Je laisse aussi sur un coin du bureau la liste de tout ce qu’il faudra 11


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faire au retour, couper un arbre, tailler les cerisiers, remonter un mur de pierres, voyager jusqu’à quelque monument tout proche ou vers des îles lointaines que je me suis toujours promis de voir… Mille projets, alors que je ne suis pas encore parti. Depuis deux jours, ma mémoire travaille : elle photographie les instants que je vais conserver pendant les quatre prochains mois, tous les moments délicieux dont je vais entretenir, choyer, chérir le souvenir. Des clichés intérieurs dont l’existence repose sur la simple et seule capacité à conserver en soi ces fragments de vie. Je sais aussi que très vite se juxtaposeront à ces moments intimes d’autres sensations, celles de la Côte d’Ivoire et d’Abidjan, comme une succession, un nouvel héritage qu’il faudra porter, quelqu’en soit le prix, le charme ou la douleur, la cruauté et les passions : les mirages enchanteurs de l’Afrique, conjugaisons de déceptions humaines, de souffrances et de plaisirs, de regrets et de remords, de parfums bouleversants et de paysages pathétiques de beauté. Sans doute vais-je me laisser charmer par les avenues, par les minuscules commerces, par les petits restaurants que l’on appelle là-bas les maquis, par cette agitation bon enfant et souriante, par la musique des rues qui recouvre la ville d’une ambiance colorée. Je sais que je succomberai à l’Afrique tant par curiosité que par amour pour l’autre ou par faiblesse. Un officier m’a averti : « On ne revient jamais indemne de l’Afrique. » Je me prépare cependant, en lisant quelques articles parus dans la presse, quelques pages consultées sur internet, quelques ouvrages – bien peu en fait – qui racontent la Côte d’Ivoire, et déjà je pressens que rien n’y est simple, ou plus exactement que tout en Afrique est paradoxal et donc compliqué : la richesse extrême et la pauvreté extrême, les villas luxueuses et les bidonvilles, les hommes d’affaires affairés et les citadins indolents. La liste de ces oppositions, de ces contradictions, est longue. Là-bas, chaque chose trouve son exact contraire, comme si le moindre fait, la moindre parole, le plus petit cri ou 12


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l’attitude la plus simple étaient renvoyés par un miroir déformant, sorte de négatif souvent féroce. D’aucuns diraient qu’il s’agit là des délices de l’Afrique, d’une duplicité parfaite, d’un double séduisant et affreusement pervers. Et c’est à cela que je dois me préparer, au risque de ne rien comprendre, de passer à côté de la vraie richesse des Ivoiriens, de leur cœur, de leurs émotions et de devoir me contenter de regarder les masques, sans deviner les visages cachés. « Akwaba », « Bonne arrivée ! » me lance la statue qui se dresse devant moi, au premier rond-point en sortant de l’aéroport d’Abidjan, au bout de la grande avenue Houphouët Boigny qui partage les cultures maraîchères, les premiers alignements de palmiers et de cocotiers, les premiers arbres du voyageur, les plantes exotiques et inconnues, les fleurs écarlates, flavescentes, mordorées, les jardiniers, le dos courbé cherchant l’eau dans des puits forés au milieu du sable blanc lagunaire malgré la chaleur intense des premières heures du jour et malgré l’humidité qui prend à la gorge. Boulevard Valéry-Giscard-d’Estaing, boulevard Mitterrand, pont Charles-de-Gaulle, rue AlphonseDaudet, boulevard de France, boulevard de Marseille… Le dépaysement à l’arrivée à Abidjan n’est pas brutal. Le nom des rues illustre les liens étroits qui existent entre ces deux pays, la vénération des Ivoiriens pour la France et le pays de cocagne que représente encore la Côte d’Ivoire pour les expatriés ou les hommes d’affaires. C’est d’ailleurs toute la cruauté et l’ambiguïté des relations entre ces deux nations, ce jeu de « je t’aime moi non plus », l’incertitude et le renoncement, les prorogations et l’envie de bien faire. Mais ce jeu est fait aussi de la lassitude des Ivoiriens, une sorte de fatalisme annonciateur de bien plus grandes douleurs, un fatalisme suicidaire qui laisse croire que tout est joué d’avance, que rien de bon ne pourra sortir de la Côte d’Ivoire et de toute l’Afrique parce qu’il y régnerait une terrifiante incapacité à se prendre en charge. « Akwaba », « Bonne arrivée ! » : bienvenue en Côte d’Ivoire, 13


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pays magnifique, charmant et charmeur, qui recèle des richesses humaines insoupçonnées, et où les militaires, tous grades confondus, vont découvrir de cruelles tentations et de cruelles réalités.

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CHAPITRE II JEAN

Trois jours après mon ar rivée, je rencontre pour la première fois Jean Hélène. Correspondant de RFI en Côte d’Ivoire, il est une « pièce maîtresse » de l’information internationale avec les autres bureaux des grandes agences de presse. Dans son appartement du Plateau, un immeuble vertigineux qui domine la lagune, il m’offre un verre alors qu’il termine un sujet sur la réouverture de la ligne de voie ferrée reliant Ouagadougou à Abidjan. Je l’écoute appeler Paris, faire un essai de voix et lire son papier d’une traite. « C’est dans la boîte. Ce sera diffusé demain matin sur RFI Afrique. » Le travail est terminé, il est presque onze heures du soir. Cet Africain blanc m’emmène vers Cocody dans un petit maquis situé en bordure de la lagune. Je suis séduit par la simplicité du grand reporter, le ton doux de sa voix, sa curiosité naturelle qui n’a rien d’envahissant et ses questions sur certains militaires qu’il a connus, autrefois, dans d’autres conflits. Jean m’explique la situation, le pays partagé en deux, la zone de confiance, une zone dans laquelle effectivement la confiance n’est pas un vain mot, les Forces nouvelles au nord, 15


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les forces gouvernementales au sud et entre les deux camps se détestant, des centaines de soldats français garantissant cette paix précaire, le silence assourdissant des diplomates, l’état de la population qui ne fait qu’empirer et bien que les forces dites « impartiales » (Français et soldats d’Afrique de l’Ouest) fassent un travail remarquable sur le terrain. En quelques minutes Jean m’a brossé un tableau simple et sincère de la situation. Il n’a rien d’autre à ajouter. C’est l’Afrique avec toutes ses incertitudes, ses tergiversations et son envie complexe de dépendance et d’indépendance totale. Autour d’un peu de poulet grillé et de bière fraîche, Jean me raconte ses précédentes missions africaines et son séjour ivoirien : Abidjan, les tourments de la guerre, les règlements de compte, les formules assassines, les tractations précédant l’incompréhensible prise de position de la France, les fauxfuyants, les hésitations, les réactions excessives de sa rédaction qui, de son observatoire parisien, condamne un peu vite toutes les décisions du gouvernement ivoirien sans très bien savoir quelle est la situation sur le terrain et qui, a contrario, encourage sans réserve les opposants au régime, l’insoutenable et l’illégalité. Critiquer le pouvoir d’ici, dispenser les satisfecit aux uns et aux autres, juger de la qualité ou non des journaux ivoiriens et soutenir ceux que l’on appelle les « rebelles », les médias français s’en donnent à cœur joie. Jean s’inquiète des conséquences d’une telle attitude qui exaspère l’ensemble des journalistes et des observateurs de la capitale économique ivoirienne. Mais avec son léger sourire et son espoir indéfectible, avec sa gentillesse, Jean ne craint rien. Il a confiance en l’homme, il s’en remet au caractère charitable des Ivoiriens. Il croit encore que tout est possible, que l’humanisme aura raison des fous, des mécréants et des vices cachés des uns et des autres. Il ne doute pas que la France retrouvera son rang, sa véritable place en Afrique de l’Ouest. C’est ce que réclame les Ivoiriens de tout leur cœur parce qu’ils aiment sincèrement 16


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notre pays… Bien entendu, Jean sait que la dissimulation et la fourberie sont des exercices largement pratiqués, que le mensonge, le caractère florentin de quelques leaders peuvent tout faire basculer dans un chaos indescriptible comme au début de l’année 2003. Il me raconte aussi les heures difficiles, les longues journées de couvre-feu, l’impérieuse obligation d’expédier des reportages, de mentir pour ne pas être arrêté, de se faufiler à travers les barrages, de braver les mitraillettes pointées agressivement sous son nez, d’expliquer sans cesse son métier et ses exigences. Il lui a fallu parfois faire demi-tour et affronter l’échec. Mais ce qu’il me décrit surtout, c’est l’amour qu’il éprouve pour ce continent étrange et fascinant, où tout est possible et où les habitants ne recherchent que la paix et l’amour, le rire et la fête. Plus tard dans la nuit, Jean m’emmène dans l’historique boîte de nuit La Cabane Bambou. Marie, son amie, est une douce et exquise Ivoirienne au sourire dévastateur, qui l’aime passionnément et qu’il regarde, lui, avec des yeux de jeune adolescent. Il ne se cache pas que c’est une passade, une aventure sans lendemain mais terriblement délicieuse ! Il sait bien qu’il y a eu un avant et qu’il y aura des après… Mais peu importe, ce soir-là, à Abidjan, la vie est belle. Jean sourit. Je ne me souviens plus du nombre d’interviews que j’ai données à Jean Hélène pendant plusieurs semaines. Tous les jours, il m’appelle pour connaître les dernières avancées militaires, la situation dans l’ouest du pays, les renforts éventuels. Toujours avec gentillesse et douceur. Nous avons pris l’habitude de dîner ensemble chaque semaine. Ce jour-là, dans la matinée, Jean me téléphone. Nous nous donnons rendez-vous pour notre dîner hebdomadaire. Ce sont des moments de détente pendant lesquels nous échangeons des informations et partageons quelques éclaircissements sur tel ou tel sujet. Jean doit enregistrer un papier sur la libération d’une dizaine d’opposants et risque d’être en retard, aussi 17


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décidons-nous de nous retrouver à 21 h. Une fois encore, il me glisse qu’il se sent embarrassé par la position de RFI qui lui paraît confuse, toujours incertaine, parfois trop encline à supporter les Forces nouvelles. Il n’ignore pas que de nombreux journalistes ivoiriens ne taisent pas leur dégoût pour les assertions anti-gouvernementales de la grande radio d’information, écoutée dès les premières heures du jour dans tous les taxis et dans tous les foyers d’Abidjan. Vers 20 h 30, je m’apprête à quitter mon état-major. À cet instant, le rédacteur en chef du quotidien 24 Heures me téléphone : puis-je lui confirmer l’énormité de l’information ? Jean Hélène aurait été assassiné ?! Impossible, je pars précisément rejoindre Jean. J’appelle son portable. Pas de réponse… Je téléphone immédiatement à un caméraman de France 2, qui travaille dans le même immeuble que lui. Bruno me conf irme la nouvelle : lui-même est déjà devant le ministère de la Sécurité intérieure où il tourne les premières images. L’ambassadeur et plusieurs ministres, le Président peut-être, sont attendus sur les lieux d’un instant à l’autre. Un policier aurait tiré sur le journaliste. Crime ? Accident ? Méprise ? Que s’est-il passé ? Il n’y a pas de mots suffisamment forts pour expliquer ce que je ressens. Un mélange de révolte, de tristesse, de violence. Comment peut-on tuer des journalistes ? Question stupide et pourtant terriblement actuelle. Quel est ce dégoût qui s’empare de moi ? Impossible de suivre une pensée lucide et cohérente. J’ai envie de rentrer chez moi, d’oublier cette cruauté, de partir, de me fondre dans les bas quartiers, j’ai envie de pleurer et de tout balancer. Mais non, je dois raison garder, les yeux humides, la langue dure, la bouche sèche, le ventre noué. Je sais aussi que rien ne sera plus exactement comme avant, que mon regard sur la Côte d’Ivoire sera déformé. J’ai le sentiment d’avoir vécu cet assassinat de l’intérieur.

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Je marche en pleine nuit, je lève la tête vers la lune jaune à peine dissimulée par les branches des arbres du voyageur et les palmiers. Le souffle du vent cache la bille ronde et pâle puis la fait apparaître et disparaître : je te vois, je ne te vois plus, gagné, perdu, blanc, noir… C’est un peu comme la vie, une succession de drames, de misères, de pleurs et puis, de temps en temps, une réussite, un bonheur, une lueur d’espoir, de la chance. Jean n’en a pas eu. Qu’a-t-il dit ou fait pour payer ce prix là ? À moins qu’il ne règle l’addition pour tout ce que RFI, TV5, Le Monde, Libération et bien d’autres ont dit et écrit d’insultant ou de méprisant contre la Côte d’Ivoire, son gouvernement et ses institutions, contre la presse africaine indigne, incompétente et couarde. La culpabilité de l’assassin n’excuse pas la responsabilité de beaucoup d’autres… Que dire de plus ? Rien pour l’instant. Dès le lendemain, Marie, sa petite amie, est venue voir des amis pour essayer de comprendre. Pour elle, tout disparaît, tout s’effondre. Jean subvenait à ses besoins. Elle habitait chez lui, où elle a d’ailleurs laissé quelques vêtements, quelques babioles ; mais elle n’a pas la clef de l’appartement. Pour elle, la disparition, la soudaine absence, le malheur, le chagrin, tout le drame se cristallise sur cette clef qu’elle n’a jamais eue et sur la disparition soudaine d’une vie heureuse, comblée. Comment va-t-elle récupérer ses petites affaires ? Elle s’accroche à cette idée, qui lui semble vitale, impérieuse. Elle se cramponne à cette simple nécessité puisqu’elle a tout perdu. Jean était devenu l’amant, mais aussi le père et peutêtre l’enfant. Je pense à elle. Elle est malheureuse. Elle est jeune, vingt-cinq ans à peine. Elle va devoir retourner dans les boîtes de nuit, oublier très vite Jean, se refaire une vie en retrouvant quelqu’un qui voudra bien l’héberger et lui proposer, peut-être, une nouvelle clef.

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Trois jours plus tard, c’est la levée du corps. Toute la presse internationale et ivoirienne est là, l’ambassadeur, le général, des ministres. Marie n’est pas venue, elle sait qu’elle n’a pas sa place là, sous le regard des autres, moral et bienséant. Beaucoup de silence dans la chapelle ardente. Quelqu’un demande à Jean Cluzel, le patron de RFI, de prononcer quelques mots. Il se contente de réciter un Notre Père. C’est suff isant. Le cercueil sort sous des applaudissements. Le gros 747 accueille dans son ventre la dépouille et Jean retourne en France par la voie du ciel. Il sur vole une der nière fois cette ter re qu’il a aimée passionnément, à qui il a tout donné. Les journalistes français et la presse internationale sont reçus, à leur demande, par le Président pour éclaircir l’attitude du gouvernement ivoirien vis-à-vis des médias présents à Abidjan. Histoire aussi de se rassurer après l’assassinat d’un journaliste par un policier. Selon un correspondant de l’AFP, le Président compare les quotidiens français aux quotidiens ivoiriens : même expression démocratique, même objectivité, même déontologie… Ce qu’il faut comprendre c’est l’exaspération et l’agacement du gouvernement d’ici face aux leçons données par nos journaux avec cette espèce de condescendance et d’arrogance assez cynique, dans le style « je vais vous expliquer comment penser ». Afin de calmer le jeu et d’apaiser les esprits, le Président lance des promesses de sécurité, prévoit un séminaire sur le rôle et la fonction de la presse – un de plus –, de franches poignées de main sont échangées. C’est peu et les journalistes internationaux ne semblent pas vraiment convaincus par cette apparence de cordialité et de bonne volonté. Après le temps du deuil et celui des interrogations, une vague d’accusations inonde la presse d’Abidjan. Les


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quotidiens, encore sous le choc, tentent de désigner des responsables à ce drame et commentent d’abondance les déclarations du président français qui avait aussitôt réagi au meurtre pour le condamner, à raison, sur un ton des plus sévères. Certains quotidiens exagérément nationalistes n’hésitent pas à accuser la France et son pouvoir ; « Chirac, le raciste donneur de leçons », « La cabale de Chirac pour assassiner Gbagbo », « Chirac, ôtez ce casque colonial ! »… Ces réactions trahissent la peur : peur du pouvoir en place, des réactions de la France, peur de voir s’écrouler le processus de réconciliation, le début du désarmement, la conf iance économique… Il est temps de changer de comportement, de renoncer aux mauvaises habitudes ou aux déclarations à l’emporte-pièce stériles. Pourtant, quelques jours à peine après l’assassinat de Jean, les hypothèses les plus folles sont lancées dans les quotidiens pour justifier le meurtre : il était agent secret, se livrait à la corruption, au traf ic d’armes et de drogue, appartenait à des réseaux occultes. Toujours le même processus : le silence d’en haut engendre les rumeurs les plus délirantes. Mon pauvre Jean ! Quel est ce complot ? Quelle voix a-t-il fallu faire taire ? Dans l’intérêt de qui ? Qui le dira un jour ? Questions inutiles devant la tristesse. Dans l’après-midi humide de la capitale, la cérémonie d’hommage organisée au temple protestant du Plateau réunit tous ceux qui comptent à Abidjan. Une chorale protestante anime les chants : les femmes sont habillées comme des diplômés d’universités américaines, petit chapeau carré avec le pompon tombant sur l’épaule, robes lie-de-vin ou bleu marial ; un harmonium l’accompagne, un peu poussif comme les ventilateurs grinçants. Les officiels arrivent : le Premier ministre ivoirien, l’ambassadeur de France, les ambassadeurs des États-Unis, d’Allemagne, d’Italie, d’Israël, suivis de toute la presse inter nationale, agences, presse locale 21


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gouvernementale et d’opposition, hommes d’affaires expatriés ou simples citoyens. Pas de pleurs, pas de larmes. Ta grande photo, posée devant l’autel, montre ton sourire, léger et éternel, sous ta casquette. Jean l’Africain, l’amoureux de ce continent assassiné par la bêtise des autres, par la haine propagée chaque jour dans les journaux d’ici, et, peut-être, par l’inconséquence des médias français. Éric Monnier de France 2 et Virginie Gomez de RFI te lisent des témoignages sobres et poignants de lucidité et de vérité. Les gorges se serrent, les yeux se ferment et chacun se demande quand f inira ce cauchemar, ce fatras d’hypocrisie qui avilit la Côte d’Ivoire dont les campagnes et les quartiers espèrent chaque jour une paix civile, ou, plus simplement, le calme de la liberté. Sur la petite feuille distribuée aux participants, juste ces quelques lignes… Comme un cerf altéré brame Après le courant des eaux, Ainsi soupire mon âme. Seigneur, après tes ruisseaux, Elle a soif du Dieu vivant, Et s’écrie en le suivant : Ô mon Dieu, quand donc sera-ce Que mes yeux verront ta face ? Inutile de s’étendre sur la suite, c’est-à-dire sur la reconstitution du meurtre durant laquelle l’accusé se rétracte en aff ir mant que ce n’est pas lui qui a tiré. À lire, naturellement, au deuxième ou troisième deg ré. Les journalistes français présents sont évacués par la police sous les insultes et les quolibets, repris dès le lendemain dans toute la presse : « Chirac, assassin de Jean Hélène ! », « Jean Hélène est mort, et puis quoi ? » La démonstration est faite par les enquêteurs que Jean est mort d’un coup de feu tiré « à 22


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bout touchant », ce qui laisse peu de place à l’hypothèse de l’accident. Inutile aussi de détailler le procès de l’assassin présumé. Une poignée de manifestants tentent d’interrompre la première séance, quelques journalistes occidentaux sont malmenés. Certains quotidiens malveillants, surtout par aveuglement politique, doutent de la culpabilité de l’accusé. Trois jours après, le verdict tombe : 17 ans de prison, plus que ne réclamait le réquisitoire*. Pas de manifestation, pas de contestation. Les Ivoiriens grandissent dans la tourmente, mais ma tristesse demeure. Jean, ta mort aura-t-elle servi à quelque chose ? J’en doute.

* Le réquisitoire demandait une peine de 15 ans de prison. 23


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La France assiste à l'émancipation violente d'un pays qu'elle a cru comprendre.

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