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CES JOLIES FILLES DE MAI


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Du même auteur

Oh ! Mamie boom, Éditions Jacob-Duvernet, 2007 La Leçon de Condorcet : une conception oubliée de l’instruction pour tous nécessaire à une République, avec Joffre Dumazedier, L’Harmattan, 1994

© Éditions Jacob-Duvernet, 2008


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ÉRIC DONFU

Ces jolies filles de Mai 68, la révolution des femmes

ÉDITIONS JACOB-DUVERNET


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Sommaire

Introduction 1968, la révolution des femmes..............................................9 PREMIÈRE PARTIE La brise des filles de mai 1. Pas de napalm sur ma planète ..........................................27 2. Elle quitte la maison .........................................................33 3. Plaisirs avec un x et un y ..................................................39 4. Ces chemins qui mènent ailleurs ......................................43 5. Qu’est-ce que la liberté ?..................................................47 6. Être femme sans être mère ...............................................51 7. Quelle autorité ?................................................................57 DEUXIÈME PARTIE Les filles de mai à l’épreuve du temps 8. Le corps des préjugés n’enferme plus le corps des femmes .......................................63 9. Avoir vingt ans entre les deux guerres, bâtisseuses, héroïnes et… sacrifiées........................................77 10. Nées après la guerre : les grandes innovatrices.................79 11. Génération Modération ? Les jeunes femmes d’aujourd’hui............................................85 12. Le feu d’artifice des baby-boomers, ces jeunes seniors d’aujourd’hui..............................................89 13. La révolution de la longévité, chances et dépendances............................................................93 14. Les vies à venir ................................................................101


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TROISIÈME PARTIE Paroles de femmes 15. Bilans maternels et horizons grand-maternels .............107 16. Vers un nouveau printemps des grands-mères ?...........131

Conclusion Les flèches de mai ? ...........................................................153

Annexes Annexe 1 Chansons des filles de mai .........................................165 Annexe 2 Trente jours en 1968, et les autres ..............................173 Annexe 3 Quand les murs deviennent poètes .............................179 Annexe 4 D’autres dates qui ont changé la vie des femmes ......181 Annexe 5 Les filles de mai en chiffres .......................................183 Annexe 6 Sondage : les Français et Mai 68................................187

Notes ...................................................................................193


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Introduction 1968, la révolution des femmes

« Ce qui est plus inconnu que le soldat inconnu, c’est la femme du soldat inconnu »... Banderole de militantes féministes déposant une gerbe à l’Arc de Triomphe à Paris, le 26 août 1970, en créant le MLF

À l’occasion du quarantième anniversaire de Mai 68, il était injuste de ne célébrer que les hommes alors que ce sont avant tout les femmes qui ont changé la société. Car c’est bien le statut des femmes qui se trouve au cœur de la transformation des mœurs portée par Mai 68. Il fallait que ce soit un homme qui pose la question : est-ce que 68 n’a pas été d’abord la révolution des femmes ? Est-ce que ce ne sont pas elles qui se trouvent à l’origine du mouvement, plutôt que les hommes ? Cette révolte a touché de plein fouet l’autorité masculine. Cette révolution, conduite par ces femmes-là, ces filles de mai, a entraîné la mutation profonde de la société. Aujourd’hui, quarante ans après, leur rôle apparaît enfin clairement.

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Nous vivons aujourd’hui dans une société de liberté sexuelle qui prône l’égalité et la parité entre les hommes et les femmes. Mais replongeons-nous avant 1968, comme dans le film Diabolo Menthe de Diane Kuris1. Au-delà de toute nostalgie et de tout romantisme, la condition des jeunes femmes y est désastreuse. La contraception est interdite et l’avortement clandestin un fléau. Les discriminations dans l’accès aux études, à l’emploi, aux responsabilités sociales et politiques, frappent les femmes, dont les salaires moyens sont inférieurs d’un tiers à ceux des hommes. Conformisme, morale, images sexistes et assignation au rôle maternel s’opposent à leur liberté sexuelle. Depuis des millénaires, le sexe et l’esprit demeurent le domaine réservé des hommes. Et si les femmes sont toujours omniprésentes dans les représentations littéraires, c’est souvent pour perpétuer d’anciennes mœurs. La parole des femmes est le plus souvent disqualifiée. C’est donc dans cette société vissée sur sa mysogynie que l’idée selon laquelle la libération des femmes ne pouvait être que l’œuvre des femmes elles-mêmes s’est imposée et révélée pleinement dans les événements de Mai 1968. Un groupe, le FMA (féminin, masculin, avenir) est constitué. Avec quelques affiches, il remplit même un amphithéâtre de la Sorbonne en Mai 68. Les femmes sont en première ligne, mais, très vite, ce sont les hommes présents dans l’amphi qui prennent en main les débats. Cette affiche de Mai 1968 peut donc être considérée comme un des actes de naissance de ce combat des femmes, s’engouffrant dans le mouvement de 68 : « Étudiant qui remets tout en question, Les rapports de l’élève au maître, As-tu pensé à remettre en question Les rapports de l’homme à la femme ? Étudiante qui participes à la révolution, Ne sois pas dupée une fois de plus, Ne suis pas seulement les autres, Définis tes propres revendications ! » 10


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Introduction

Le FMA devait se radicaliser et changer de nom pour s’appeler « féminisme, marxisme, action ». Hommes et femmes, également victimes de la misère sexuelle, doivent lutter ensemble, pense-t-on alors. Mais dans les faits, ce sont les femmes, les plus opprimées, qui devaient apporter puissance et dynamisme à cette lutte. Il fallait donc inviter les femmes à ce quarantième anniversaire. Au-delà d’un anniversaire, il s’agit d’une commémoration, d’un souvenir. La mémoire a souvent besoin d’échéances… Mais comment résumer une commémoration ? Par des évocations. Des évocations aussi frêles et fluettes que la vie, c’est-à-dire imparfaites. Mais aussi fluette soit-elle, aussi partielle soit sa vérité, l’évocation s’inscrit autant dans l’événement qu’elle commémore que dans le temps où elle s’exprime. Sa force est donc dans un mélange des temps. Telle est l’ambition de cet ouvrage sur « ces jolies filles de mai », qui puise à la fois dans les événements de 1968 et dans des témoignages de 2008, recueillis au cours d’une série d’entretiens auprès de femmes de cette génération pas comme les autres. Leurs souvenirs, leurs regards et leurs jugements, quarante ans après, contribuent donc à cet anniversaire de façon positive et vigilante. Car s’il y a bien eu un « avant » et un « après Mai 68 », c’est surtout vrai pour les femmes. Leur condition a radicalement changé en quarante ans. Ces femmes qui ont vécu leur jeunesse dans les années soixante sont la première génération de femmes qui a pu s’affirmer libérée. Pourquoi ? Elles sont les premières à se retrouver entre deux générations de femmes émancipées : leurs mères et leurs filles. Ce sont en effet leurs mères, nées autour des années vingt, qui sont les premières à avoir voté et qui, sous l’impulsion de Simone de Beauvoir notamment, ont poussé les combats pour l’égalité hommes-femmes, engagés depuis le XIXe siècle. N’oublions pas que le mot « féminisme » est entré dans la langue française en 1837 et non après 1968. Les filles de mai sont 11


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nées dans les années quarante et se sont émancipées à la fin des années soixante. Leurs filles, nées dans les années soixante et soixante-dix, ont été élevées selon leurs principes d’éducation. Ainsi, ces dernières, qui ont aujourd’hui une trentaine ou une quarantaine d’années, sont nées et ont grandi émancipées. Elles n’ont pas connu l’époque où les femmes n’avaient pas accès à la contraception et à l’IVG (interruption volontaire de grossesse), ni l’éducation familiale qui faisait des femmes elles-mêmes des freins à leur propre émancipation. Touchées par la crise de l’emploi et du logement, elles ont d’autres préoccupations que les droits civils. Proches de leurs mères, que savent-elles des raisons et de la réalité de leur combat ? Et qu’en pensent leurs filles, les petites-filles de ces filles de mai devenues grands-mères dans les années 2000 ? À cinquante, soixante ou soixante-dix ans, plus jeunes que leurs mères au même âge, ces « filles de mai » sont aujourd’hui devenues les pivots de la famille et de la société contemporaine, et se préoccupent davantage d’elles-mêmes, de leurs petits-enfants et de l’avenir, que de Mai 1968… Il est vrai que 1 % des trentenaires étaient chômeurs en 1968 contre plus de 10 % actuellement. Bénéfice de la parole libérée ? Leurs enfants n’hésitent pas à les remettre en question. Pour eux, si les seniors sont bien éclatants et jeunes d’esprit, en accord avec une jeunesse représentée comme heureuse, insouciante, qui n’a pas hésité à bousculer l’ordre établi, les filles et les garçons main dans la main, ils en font aussi les responsables d’une éducation ratée. Dans un livre publié en 2005, Génération 692, deux journalistes d’Europe 1, Laurent Guimier et Laurent Charbonneau, dressent le portrait sans complaisance d’une fracture générationnelle qui existerait entre des baby-boomers « un tantinet envahissants » et leurs enfants, ces trentenaires des années 2000 : « Dix millions de Français qui sentent bien que leur heure arrive enfin. » S’appuyant sur les travaux du sociologue François Dubet, « l’un des seuls, qui en 1987, s’est intéressé à nous, quand 12


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Introduction

nous avions dix-huit vingt ans », ils rappellent qu’il avait parlé à l’époque dans son livre La Galère de jeunes en survie, de presque adultes sans racines ni débouchés, flottant pour les plus vieux entre petits boulots aléatoires, stages plus ou moins bidons et combines. « Nous étions, selon sa formule, des exclus du troisième millénaire, une génération larguée. » Pour eux : « Assez de devoir assumer, sans pouvoir le contester, l’héritage pas toujours flamboyant des héros grisonnants du Grand soir de mai. » Pour ces trentenaires, le fait d’avoir été élevés dans l’idéalisation de la société comme des « mômes bercés d’illusions » n’a pu entraîner que du désenchantement. Puis ce fut le sentiment de ne pas avoir le droit à l’erreur, que « le bac est ma dernière chance », alors même que les diplômes ne sont plus une garantie d’avenir, qu’ils sont abonnés aux CDD (contrats à durée déterminée) et écartés des fonctions de représentation. Considérés comme « adulescents », caricaturés à leur adolescence comme une « bof génération » sous les traits des personnages de bande dessinée de Claire Brétecher, Agrippine et Molassone, ils ont le sentiment d’avoir rarement été pris au sérieux par leurs parents et leurs aînés. Ils posent cette question : est-il possible d’être jeune après 68 ? Et ironisent sur ces soixante-huitards d’hier, qui représentent, selon eux, la génération DHEA et Viagra3, qui partiront en retraite à soixante ans, ce qui ne sera pas leur cas… Mais cette critique est souvent intériorisée par les seniors euxmêmes. En effet, si vous ajoutez à ce portrait à charge la déprime de nombreux « Maos, troskos, dodos », pour reprendre le titre du livre de Jean-Christophe Buisson4, le tableau devient complet. Car n’oublions pas tous ceux qui, ayant vécu leur jeunesse en 68 et dans les années soixante-dix, ont renié ou corrigé les idéologies de leur adolescence et se disent des « sacrifiés de 68 ». Ceux qui pensent avoir mal élevé leurs enfants ou qui n’ont pas eu d’enfants, d’autres qui ont le sentiment d’avoir cherché leur voie sans l’avoir trouvée, et ceux qui vivent difficilement la perspective de leur propre vieillesse. 13


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Dans un livre écrit en 1969, Gérard Mendel, auteur de La Révolte contre le père5, substituait au terme « conflit des générations » celui de « crise des générations ». Pour ce psychanalyste, la crise de génération s’oppose au « conflit de génération » qui avait cours jusqu’à présent et dans lequel l’adolescent cherchait, sur le mode œdipien, à prendre la place du père et des aînés au sein de la société. La crise de génération survient quand l’adolescent, ne pouvant plus, en raison du bouleversement des institutions culturelles et de la révolution technologique, franchir l’étape du conflit œdipien par l’identification au père, se trouve contraint de récuser ce dernier comme modèle et, à la limite, de refuser l’héritage socioculturel dans son ensemble. Pour Gérard Mendel, « Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la jeunesse devient une force politique. » Qu’elles se soient ou non opposées à leurs parents, les filles de mai sont donc les bienvenues pour rafraîchir cette génération censée ne pas avoir d’âge… Qui sont-elles, celles qui sont restées dans l’anonymat du mouvement tout en étant à son origine, et en poursuivant les combats jusqu’à gagner, une à une, toutes les batailles : le remaniement du code civil en 1970, la reconnaissance de nouveaux droits aux femmes, la maîtrise de la contraception par les décrets d’application de la loi Neuwirth en 1973, la création d’un secrétariat d’État à la condition féminine en 1974, la loi Veil sur l’avortement en 1975 ? À l’évidence, une génération pas comme les autres. À l’époque, l’on était étudiant plutôt entre dix-huit et vingt-trois ans. La plupart de celles qui étaient activement engagées dans le mouvement du printemps 68 sont donc nées entre 1945 et 1950. Si la plupart de celles et ceux qui ont occupé la Sorbonne et formé des barricades étaient issus de milieux urbains, l’université s’ouvrait à tous les milieux et la condition des étudiants n’était pas brillante. Sous l’effet du babyboom et de l’accès des femmes aux études supérieures, le nombre 14


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d’étudiants passe de 268 000 en 1961 à 500 000 en 1968. Locaux surchargés, professeurs en sous-nombre, absents, déphasés : l’université reste d’un autre âge et n’est pas prête à accueillir ce doublement d’effectifs. Le système des bourses ne permet pas aux étudiants de vivre et ils doivent souvent travailler à côté pour poursuivre leurs études. Le risque d’échec aux examens était donc maximal. Mai 68 ne se limitait pas aux étudiantes, et toutes les jeunes femmes de cette époque y ont participé, y compris pour le combattre. N’oublions pas non plus les nombreuses grévistes qui l’ont accompagné. Ce sont toutes les femmes qui avaient entre dix-sept et vingt-six ans en 1968, qu’elles soient lycéennes, étudiantes, femmes au foyer ou jeunes travailleuses, que l’on pourrait appeler filles de Mai 68, ou plus largement toutes celles, même plus jeunes ou plus âgées, qui se sont identifiées à ce mouvement. Elles sont parmi les quinquagénaires et les sexagénaires d’aujourd’hui, et sont plus de quatre millions en France. Actives pour la moitié à soixante ans, neuf sur dix sont mères et plus des deux tiers grands-mères. Aujourd’hui, on les retrouve toujours aussi créatives et toniques, tournées vers l’avenir. Que retient 2008 des femmes de 1968 ? Qu’elles prennent la parole dans les assemblées générales, dactylographient les tracts, font les sandwichs, organisent même des crèches improvisées dans les universités occupées. Lors des manifestations, elles sont en tête de cortège, défilent main dans la main avec les garçons et sont quelquefois perchées sur les épaules d’un compagnon en brandissant un drapeau rouge ou noir, le drapeau tricolore ou le drapeau du Vietkong, se posant en égérie et en allégorie de Marianne6. Elles passent et parfois lancent les pavés contre les CRS. Les photographies de l’époque nous les présentent aujourd’hui étonnamment modernes, au milieu des garçons qui défilent en costume-cravate, mais ne leur laissent qu’un rôle secondaire, et pourtant… 15


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Les leaders, sans exception, étaient des hommes, et il ne s’agit pas de minorer leur action, leur courage ou leur charisme. Mais on a oublié que ce sont les filles, au moins autant que les garçons, qui ont inspiré le mouvement et que le bilan est d’abord le leur. D’ailleurs, Daniel Cohn-Bendit ne se prive pas de le rappeler, quand il défend le mouvement dont il a été le porte-parole. Mais, il y a quarante ans, il n’y avait que des hommes devant les journalistes et les caméras. Et Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot ou Krivine s’exprimaient d’abord au nom des étudiants et des travailleurs. Certes, il n’y a pas eu, en 1968, de Louise Michel ni d’Union des femmes de la Commune comme en 1871. Mais il y avait des filles dans les assemblées générales et les manifestations, comme sur les barricades. Et leurs luttes ont porté en elles-mêmes et par elles-mêmes. Quarante ans après, on redécouvre, à la cité universitaire d’Antony, puis dans le campus de Nanterre, que le mouvement a commencé par les revendications touchant aux rapports entre les filles et les garçons dans la vie étudiante, comme la levée de l’interdiction faite aux garçons d’entrer dans le bâtiment des filles… Il existait bien des domaines concernant prioritairement les femmes. Tel était le cas des questions sociales et de santé, alors que le droit à la pilule n’avait pas un an et que l’avortement était toujours interdit. Les femmes ont maîtrisé leur corps, mais elles ont aussi fait de l’école, de la famille et du travail, des enjeux de société. Aujourd’hui, elles apparaissent comme les principales bénéficiaires de cette lutte pour l’égalité des sexes. Mais ces nouveaux droits des femmes, ancrés depuis quarante ans dans la vie de deux générations, restent encore fragiles à l’échelle d’une société. 21 mars 1968 : manifestation contre la guerre du Vietnam. Un étudiant de l’université de Paris X Nanterre est arrêté alors qu’il jette des boulons pendant une manifestation contre les locaux d’American Express à Paris. Le lendemain, 22 mars, 142 étudiants décident d’occuper le huitième étage du bâtiment adminis16


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tratif de l’université. Ils y rédigent un texte : le Manifeste des 142 dénonçant l’impérialisme, la répression, l’université et ses règles. C’est le mouvement du 22 mars qui prendra de l’ampleur jusqu’à déboucher sur les événements de Mai 68. Le site Médiapart, journal quotidien sur le Web, a entrepris de retrouver les différents étudiants figurant sur une photo prise dans la salle du conseil de l’université de Nanterre le 22 mars 1968, lors de l’occupation de la tour administrative. Sont présentes aussi des jeunes femmes, dont Danièle Shulmann, qui a confié son témoignage au journal. Médiapart la présente ainsi : « Nanterre. Alors compagne de notre premier témoin, Yves Fleischl, elle venait de Neuilly et passait sa vie à vouloir le faire oublier. » Ce témoignage est révélateur de l’empreinte qu’elle a gardée, sa vie durant, et jusque dans sa façon de vivre sa retraite, des événements qu’elle a vécus en 68 : « Je suis retraitée depuis quelques mois. Je continue de militer pour changer les choses, auprès des sans-papiers notamment. Tous les soixante-huitards n’ont pas tourné leur veste pour goûter au pouvoir. Certains sont morts, se sont parfois suicidés, pour avoir connu de trop lourdes galères. Beaucoup, dont moi, luttent encore… » Dans les années soixante, aux États-Unis, c’était déjà elles, ces femmes engagées dans la lutte contre la guerre du Vietnam, à l’image d’une Joan Baez. En France, à Nanterre et à la Sorbonne, ce sont aussi les filles qui portaient au plus haut la contestation de la société patriarcale et la défense de la liberté individuelle. Comment expliquer alors qu’elles restent dans l’ombre lors des commémorations du quarantième anniversaire de Mai 68 ? La société patriarcale que les étudiants avaient prise pour cible aurait-elle recouvré un peu de ses forces ? Signe d’une vérité à rétablir, cet anniversaire a été précédé par le centenaire d’une femme, une « pré soixante-huitarde », 17


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Simone de Beauvoir, dont l’ouvrage Le Deuxième Sexe a été une référence pour de nombreuses filles de mai. Aujourd’hui, sa mémoire éclipse presque celle de son compagnon, Jean-Paul Sartre. De fait, les femmes ont été non seulement à l’origine, mais aussi dans le mouvement de Mai 68 et en ont tiré une force de combat qui a transformé leur vie bien davantage que celle des hommes. Le féminisme radical qui s’est attaqué à l’oppression des sexes dépassait la dualité des classes marxistes. Il a eu à combattre cette idée selon laquelle les femmes seraient inférieures aux hommes, moins libres, moins défendues, que les femmes elles-mêmes ont contribué à perpétuer. En s’attaquant à des modèles que les féministes dénonçaient depuis plus d’un siècle, ce mouvement radical, en voulant mettre fin à ces dominations qui avaient fait de leurs mères et de leurs grands-mères des femmes soumises, exprimait en réalité ce que la plupart des femmes ressentaient sans oser le dire. Pour ces femmes d’avant-garde, il était urgent de concrétiser la révolution, pour se libérer, s’émanciper. C’est de ces luttes féministes que sont nés tous les acquis qui paraissent évidents à leurs filles et à leurs petites-filles : la fin de la sexualité imposée et de la maternité comme unique destin, l’égalité des droits dans le couple, la pénalisation des violences faites aux femmes, le libre choix de la maternité, la contraception et l’IVG, le droit des femmes au travail, la reconnaissance du libre choix de sa sexualité. « Un homme sur deux est une femme » : il est loin le temps, où, en 1922, la publication de La Garçonne7, considéré à l’époque comme choquant, valut à son auteur, Victor Margueritte, de se faire retirer sa Légion d’honneur. Le temps d’Olympe de Gouges qui lançait aux révolutionnaires : « Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune puisqu’elles ont celui de monter à l’échafaud ». Les femmes sont la « Moitié de la terre », elles méritent donc d’avoir la « moitié du pouvoir », dit 18


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Gisèle Halimi. Puisant dans la sagesse chinoise, Mao parlait, lui, de « l’autre moitié du ciel ». En France, en 1974, un secrétariat d’État à la condition féminine sera créé par Valéry Giscard d’Estaing et confié à Françoise Giroud. Élu en 1981, François Mitterrand nommera Yvette Roudy ministre des Droits de la femme ainsi que la première femme préfet de l’histoire. Dix ans plus tard, le 15 mai 1991, une femme, Édith Cresson est nommée à Matignon. Enfin, en mai 2007, une femme, Ségolène Royal, accède au second tour de l’élection présidentielle, et, en avril 2008, dans le Gouvernement Fillon, les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de l’Économie sont occupés par des femmes. Mais avant l’accès des femmes aux plus hautes responsabilités de l’État, en Allemagne et au Chili par exemple, il y a eu des luttes ; et les batailles sont loin d’être finies. Françoise Giroud, Yvette Roudy, Gisèle Halimi, Antoinette Fouque, Benoîte Groult, Simone Veil, Élisabeth Badinter, Mona Ozouf, Évelyne Sullerot… La liste des femmes qui, au cours des dernières décennies, se sont dévouées à la cause des femmes et ont lutté pour leur dignité est longue. D’autres prendront la suite. Mais déjà un immense travail a été accompli. Elles ont déjà changé leur vie et « changé la vie ». Le sort des femmes trace le destin des nations. Par leurs combats, c’est bien une nouvelle société pour tous qui s’est révélée. Il reste que cette société de liberté, espoir donné aux femmes du monde entier toujours opprimées, est encore fragile. Le mot « féministe » a toujours suscité des réactions négatives, surtout de la part des hommes, mais aussi de femmes, qui l’opposent à la féminité. Reste que les femmes n’ont jamais renoncé à plaire. « On se faisait belles pour aller aux AG »8 se souvient Nicole Lapierre, qui était étudiante à Nanterre en 1968. Malgré la valeur et l’importance des combats qu’il évoque, le terme même de féminisme a vieilli et n’est plus « porteur ». Si les 19


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valeurs féminines inspirent les stylistes et les décorateurs, les chaînes de télévision recrutent toujours les présentatrices sur leur apparence. Les valeurs dominantes dans la société sont celles de l’urgence contre la patience, de l’audace et du travail contre celles de la douceur et de la famille. « Et si la prise de pouvoir par les femmes n’était qu’un mythe ? », s’interroge la journaliste Cécile Daumas, dans son ouvrage Qui a peur de ce deuxième sexe ?9 D’aucuns dénoncent cependant, de façon implicite ou explicite, la féminisation « rampante » de la société, par l’accès massif des femmes à certains métiers comme ceux de la justice notamment. Provoquant, le journaliste Éric Zemmour regrette même, en 2002, dans Le Premier Sexe que l’homme virilisé ait laissé la place à l’homme féminisé : « Les garçons d’aujourd’hui sont plus près de la princesse de Clèves que de Casanova. »10 Dans Une chambre à soi11, un classique de la littérature féministe, Virginia Woolf écrit : « Toute femme née pourvue d’un grand don au XVIe siècle serait certainement devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans une chaumière solitaire, à l’orée du village, à demi-sorcière, à demi-magicienne, crainte, et faisant l’objet de moqueries… » Quatre cents ans se sont écoulés depuis ce temps évoqué par Virginia Woolf. Mais, il y a quarante ans, au cœur des années soixante, la condition des femmes serait tout aussi impossible à vivre aux jeunes filles d’aujourd’hui. Alors que la question du logement et de l’autonomie financière des jeunes se pose en 2008 différemment mais de façon tout aussi sensible qu’en 1968, les jeunes femmes reconnaissent-elles les acquis qu’elles doivent à ces filles de mai, leurs mères et grands-mères innovatrices ? Replongeons-nous dans l’esprit de Mai 1968, sous la plume d’Annie Ernaux, qui se souvient de ces années où elle était jeune professeur12 : « Les jeunesses du monde donnaient de leurs nou20


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velles avec violence. Elles trouvaient dans la guerre du Vietnam des raisons de se révolter et dans les cent Fleurs de Mao celles de rêver. (…) On sortait de débats de deux heures sur la drogue, la pollution ou le racisme, dans une espèce d’ébriété avec, tout au fond de soi, le soupçon de n’avoir rien appris aux élèves, est-ce qu’on n’était pas en train de pédaler à côté du vélo, mais l’école de toute manière servait-elle à quelque chose ? 1968 était la première année du monde. » Chaque mémoire vivante est comme un fil vers le passé qui se délie dans l’iris du conteur. Et comment quarante ans après ne pas embarquer sur le tapis volant des filles de mai ? Comment ne pas réécrire cet événement, ô combien célébré aujourd’hui, avec les lunettes neuves et encore imprécises de l’égalité hommesfemmes, sans parler de parité ? Car les femmes sont non seulement à l’origine mais aussi à la conclusion du vaste cycle des bouleversements et des transformations de la société comme de la famille, attribués à tort ou à raison au marqueur de vie qu’est Mai 68. Oui, il s’agit bien de présent car cet héritage est bien vivant, comme la génération qui nous le lègue. Cette génération n’est ni égoïste, ni névrosée. Elle est « dans le monde et non pas devant le monde », selon les mots de Gérard Fromanger, peintre de la révolution du regard issu des beaux-arts de Mai 68. Cette génération entre bien dans un processus de bilan de sa propre existence et ne semble pas résolue à s’y noyer. Elle est cependant accusée d’avoir gaspillé les ressources des générations suivantes. Telle est notamment la thèse de Denis Jeambar et Jacqueline de Romigny dans Nos enfants nous haïront. Le fauteuil des soixante-huitards serait-il si confortable et si convoité ? En réalité, ces femmes et ces hommes qui ont vécu leur jeunesse dans les années soixante ont donné le goût de la balançoire à leurs enfants comme à la société. Nous leur devons la notion d’alternance légitime, de désobéissance autorisée, de contrôle non pas a priori mais a posteriori et plus généralement 21


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la primauté de l’individu et du lien sur la norme et la tradition, la reconnaissance publique de la déviance sincère et la reconnaissance objective du droit universel à l’impertinence, ça c’est dans la théorie. Tout cliché, tout préjugé trouve sa raison d’être dans les protestations et les interprétations qu’il suscite inévitablement. Un des paradoxes de Mai 68, quarante ans après, est peutêtre aussi de n’avoir jamais atteint les utopies dont il était porteur et qui restent, par définition, toujours en suspens. Avec le recul qu’apportent les quarante années écoulées, on peut tenter de distinguer aujourd’hui les branches mortes des branches bourgeonnantes de ce printemps 68. Si l’on considère cet héritage sous l’angle de la filiation, les bourgeons signifiant les nouvelles générations, le bilan est nuancé à la fois par les réflexes et idéaux révélés à l’époque et par le bilan de vie de très nombreuses femmes de cette génération – une sur dix selon les statistiques – qui n’ont pas eu d’enfants. Dès lors, le fait « d’être femme sans être mère » apparaît aussi comme un acquis de 68. Prises dans un cycle d’extinction des rôles anciens et de redéfinition des nouveaux rôles parentaux, ces femmes ont dû jouer aux équilibristes entre leur investissement familial et leur investissement professionnel, clé pour elles de l’accomplissement du processus libérateur engagé par leurs mères. C’est pourquoi, loin d’être un livre d’histoire et encore moins le livre d’un événement, cet ouvrage se veut dans son temps, peut-être même en avance sur son temps. En effet, il est une autre révolution en cours qui marque la vie de toutes et de tous : la révolution de la longévité, qui a prolongé l’espérance de vie de trente ans au cours du XXe siècle, de quinze années depuis 1950. Bénéficiant d’un meilleur niveau de vie et de soins que leurs parents, les filles de mai sont encore jeunes. À l’image d’une Jane Birkin, elles peuvent se dire à la fois « adolescente, mère et grand-mère » ! Mais il leur incombe aussi de rester vigilantes 22


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10/04/08

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Introduction

pour préserver et approfondir les acquis qu’elles ont conquis et dont elles ont bénéficié pour elles et pour leurs proches. N’oublions pas que dans la tradition française, les femmes étaient considérées comme un être différent, utile, futile, mais jamais égal. Comme l’exprime Virginia Woolf13, « Tous ces siècles, les femmes ont servi de miroirs, dotés du pouvoir magique et délicieux de refléter la figure de l’homme en doublant ses dimensions naturelles. » Dans L’Exposition coloniale14, Erik Orsenna fait tenir ce discours à un de ses personnages : « Une femme est un être vivant, Gabriel, qui a droit à de l’attention, pas seulement à des sourires… Une femme n’est pas seulement une ambiance, Gabriel… » Et n’entendons-nous pas à la radio ou à la télévision rire grassement sur les femmes plus que sur les hommes, au nom de cet « humour gaulois » dont Sacha Guitry, qui disait « Si la femme était bonne, Dieu en aurait une »15, avait fait un style ? « On ne naît pas femme, on le devient. » Cette formule de Simone de Beauvoir, écrite en 194916, a donné la clé de temps nouveaux. Dix-neuf ans après, une classe d’âge qui étouffait allait se soulever et affirmer d’autres idéaux, la sexualité libre, la libération des mœurs, les communautés utopiques et libertaires. On sait comment « le capitalisme » va récupérer à son profit ces idéaux et l’accomplissement de soi devenir le « but suprême de nos société démocratiques ». Il reste une évidence : en faisant, en un mois de mai, imploser des siècles de perpétuation et de domination, la jeunesse de 68 a libéré les femmes.

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Ces jolies filles de mai  

essai sociologique sur la période de mai 68 en France.

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