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LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES Couronnés par l’Académie

LE

TOUR DU MONDE EN

80 OURS

Traduit du Français de Nantes d’après

Jules VERNE Édition bilingue texte intégral

Au Zoo de Lausanne

Première édition Bilingue


Antoine Grimaud

LE

TOUR DU MONDE EN

QUATRE-VINGTS OURS Traduit du Français de Nantes d’après

Jules VERNE

Édition bilingue texte intégral

Au Zoo de Lausanne


© Antoine Grimaud 2002 © Au Zoo de Lausanne 2007 : 978-2-9529638 ISBN 978-2-9529638-0-0

www.auzoodelausanne.fr


REMERCIEMENTS Un grand merci à la Banque de Séries Monétaires et Économiques (BSME) qui, par ses mails, m’a aidé à traduire la valeur des monnaies et m’a indiqué l’excellent ouvrage de René Sédillot, “ Toutes les monnaies du Monde ”. Merci aussi à Christian Aubin de l’Université de Poitiers qui m’a aidé à pénétrer les parités des monnaies de 1870 à nos jours. Merci à Aurélien qui a pris le temps de me faire comprendre les lois physiques de base et m’a aidé à poser mes équations et à Pierre Jouvet qui me fournit la valeur de G au pôle et lut mon texte, encore en cours d’élaboration. Merci à Lionel Dupuy qui m’apporta une aide précieuse à propos de la chronologie de la publication de l’œuvre de Jules Verne. C’est à Jean-Gabriel Bosch et à sa patience que je dois d’avoir compris les mouvements célestes et lunaires dont j’avais tellement besoin pour fixer le temps du roman. Merci au jeune homme de l’Amtrak qui répondit sur les trajets américains de mes héros. Un crash de mon disque dur me fit perdre malheureusement ses mails et son nom. Merci enfin à Pélagie Antonina Aformiga qui a su répondre à toutes mes questions sur les trajets maritimes de mes héros. Grand merci aux écrivains qui m’ont donné quelques unes de leurs phrases qu’un lecteur attentif devrait retrouver sans trop de peine : Alain, Michel Audiard, André de Badet, Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, Georges Brassens, Jacques Brel, Dino Buzzati, Albert Camus, Louis-Ferdinand Céline, François-René de Chateaubriand, Christophe, Colette, Pierre Corneille, Paul-Louis Courier, Alphonse Daudet, Jules Desaix, Roland Dorgelès, Conan Doyle, Alexandre Dumas, Yves Duteil, Paul Eluard, René Fallet, Elie Faure, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Jean Giono, Julien Gracq, Julien Green, Victor Hugo, John Irving, Saint Jean, Barbara Kingsolver, Jean de La Fontaine, Charles Marie René Leconte de Lisle, Gottfried Wilhelm von Leibniz, Gaston Leroux, Roy Lewis, Léo Malet, Stéphane Mallarmé, Jean-Pierre Manchette, Guy de Mau7


passant, Prosper Mérimée, Molière, Montherlant, Gérard de Nerval, René de Obaldia, Charles Péguy, Georges Perec, Charles Perrault, Edith Piaf, Amédée Pommier, Alexander Pope, Marcel Proust, François Rabelais, Arthur Rimbaud, Jules Romains, George Sand, Jean-Paul Sartre, Gabriel Sénac de Meilhan, Henry Morton Stanley, John Ronald Tolkien, Paul Valéry, Jean-Pierre Verheggen, Paul Verlaine, Martin Veyron, Alfred de Vigny, A.C.Weisbecker, Léon Xanrof, Emile Zola.


Chapitre I DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S’ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L’UN COMME MAÎTRE, L’AUTRE COMME DOMESTIQUE En l’année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens – maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 – , était habitée par Phileas Fogg, esq., l’un des membres les plus singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu’il semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l’attention. A l’un des plus grands orateurs qui honorent l’Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c’était un fort galant homme et l’un des plus beaux gentlemen de la haute société anglaise. On disait qu’il ressemblait à Byron – par la tête, car il était irréprochable quant aux pieds – , mais un Byron à moustaches et à favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir. Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n’était peut-être pas Londonner. On ne l’avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n’avaient jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comité d’administration. Son nom n’avait jamais retenti dans un collège d’avocats, ni au Temple, ni à Lincoln’s-inn, ni à Gray’s-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à l’Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n’était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l’Institution royale de la Grande-Bretagne, ni de l’Institution de Londres, ni de l’Institution des Artisans, ni de l’Institution Russell, ni de l’Institution littéraire de l’Ouest, ni de l’Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciences réunis, qui est placée sous le 10 patronage direct de Sa Gra10


Chapitre I DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP ET PATTE D’OURS S’AGRÉENT COMME OURS-MAÎTRE ET GARS-OURS DOMESTIQUE A l’automne de l’an moins 1, la septième grotte de Baskerville road – là-même où, en moins 59, un glorieux gars-ours rhapsode entra dans sa dernière hibernation – abritait Tiomiez Lupp, ours renommé du Cercle-Bel-Ursidé de Long’Ours, éminemment respectable, modèle accompli du gentillours ourse’terrien et qui, avec son dru pelage de dense duvet et de jarre graissé, passait pour un parangon de beauté, inattaquable de la truffe aux griffes. Cependant, parce qu’il s’efforçait de ne jamais donner prétexte à grésillement sur lui, il intriguait et inquiétait même un peu. D’Ourse’Terre sans conteste, Tiomiez Lupp ne fréquentait pourtant pas le gratin long’oursien. Pas une fois il n’avait posé griffe à Grisbi-Change, GrisbiPlace, ou tout autre grotte notoire du centre boutiquier. Dans les embarcadères et les débarcadères de Long’Ours, pas de trois-troncs affrété par lui. Pas de siège non plus au conseil d’une quelconque oursiété. Pas une fois on ne l’avait entendu au sein d’un aréopage d’ours-plaideurs ou à la Caverne Taboue car oncques il n’avait défendu de controverse devant l’OursConnétable, au Tronc de la Grande-Ourse ou au Tronc capélan. On ne le savait pas manufacturier, boutiquier ou gars-ours cambroussard, pas plus qu’adhérent de la Fondation souveraine de l’Ursa-Major, de la Fondation de Long’Ours, de la Fondation allitérante ou de celle des Artifices et Lumières réunis, toutes entre les griffes sourcilleuses de Sa Très Grincheuse Ursidée. Il n’était pas non plus inscrit à l’Oursiété de l’Harmonique-Ourse ou à l’Oursiété insectologique 1. 1 : Les notes sont placées en fin de chapitre.


cieuse Majesté. Il n’appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale de l’Angleterre, depuis la Société de l’Armonica jusqu’à la Société entomologique, fondée principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles. Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout. A qui s’étonnerait de ce qu’un gentleman aussi mystérieux comptât parmi les membres de cette honorable association, on répondra qu’il passa sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert. De là une certaine “ surface ”, due à ce que ses chèques étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur. Ce Phileas Fogg était-il riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c’est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt de s’adresser pour l’apprendre. En tout cas, il n’était prodigue de rien, mais non avare, car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il l’apportait silencieusement et même anonymement. En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d’autant plus mystérieux qu’il était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu’il faisait était si mathématiquement toujours la même chose, que l’imagination, mécontente, cherchait au-delà. Avait-il voyagé ? C’était probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde. Il n’était endroit si reculé dont il ne parût avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les vraies probabilités, et ses paroles s’étaient trouvées souvent comme inspirées par une seconde vue, tant l’événement finissait toujours par les justifier. C’était un homme qui avait dû voyager partout, – en esprit, tout au moins. 12 12


Tiomiez Lupp se contentait d’adhérer au CercleBel-Ursidé. On peut être surpris de trouver un gentillours à ce point impénétrable au sein de cette noble compagnie, mais il avait bénéficié du parrainage de mybear Césorp Bros, qui lui gardait son or enterré. Ses rouleaux de change se voyaient toujours très promptement et complètement honorés, d’où le respect qu’on lui portait. Tiomiez Lupp avait du bien, assurément. D’où lui venait son opulence ? Même les plus avertis l’ignoraient et lui n’en grogna jamais rien. Il n’était point panier percé, pas plus que pingre ou grigou et, s’il se présentait une œuvre ursophile, il y contribuait sans un mot 2 et même incognito. Ce gentillours aurait pu être muet. Convaincu que la langue est la ruine de l’ours, il ne grognait que très rarement et comme à regret, ce qui le faisait passer, on l’a vu, pour un inquiétant original. Pourtant son existence était limpide et il se montrait en tout prévisible. N’était-ce pas justement ce qui poussait le petit peuple des pipelettes à gratter sans cesse ? S’il n’avait jamais bourlingué, nulours ne connaissait comme lui la mappemonde. Il montrait une science remarquable de toutes les contrées, même les plus sauvages. Occasionnellement, d’un grommellement aussi concis que brillant, il corrigeait les grésillements du cercle sur les pérégrins dont on restait sans nouvelles. Il exposait ses présomptions, guidé apparemment par un flair visionnaire puisque l’actualité, invariablement, les démontrait. Il y avait des lustres que Tiomiez Lupp ne s’était absenté, même de Long’Ours. Nulours ne se gobait 13


Ce qui était certain toutefois, c’est que, depuis de longues années, Phileas Fogg n’avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l’honneur de le connaître un peu plus que les autres attestaient que – si ce n’est sur ce chemin direct qu’il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club – personne ne pouvait prétendre l’avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n’entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget de charité. D’ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère. On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, – ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes, – ni parents ni amis, – ce qui est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il n’était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant, dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n’invitant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu’il dormît, soit qu’il s’occupât de sa toilette. S’il se promenait, c’était invariablement, d’un pas égal, dans la salle d’entrée parquetée en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s’arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S’il dînait ou déjeunait, c’étaient les cuisines, le garde-manger, l’office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves ; c’étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir,14chaussés de souliers à se14


avoir relevé sa piste en dehors du sentier escarpé qui le menait de sa caverne au cercle. Il n’avait d’autre occupation que le déchiffrage des oursaux et le bridge. Ce divertissement feutré correspondait parfaitement à son tempérament et il y triomphait régulièrement. Ses profits, non négligeables, ne tombaient cependant pas dans sa ceinture. Ils réapparaissaient intégralement au crédit de ses œuvres d’ursophilie. S’il misait, lors de ces tournois immobiles et silencieux qui convenaient à merveille à sa nature, c’était par plaisir, non par attrait du grain. Tiomiez Lupp, à l’instar de bien des ours très respectables, vivait sans oursonne et donc sans oursons. Mais qui étaient ses ascendants et pourquoi n’avait-il pas d’oursamis ? Cela faisait jaser. Il occupait en solitaire cette caverne de Baskerville road que nulours ne visitait et que lui-même n’évoquait en aucune circonstance. Un unique gars-ours domestique y prenait soin de lui mais il grignotait ponctuellement ses graines, midi et soir, au Cercle-Bel-Ursidé, dans une anfractuosité et à une roche qui lui étaient réservées, n’y conviant ni habitués ni ours de passage, et ne réintégrait sa grotte qu’à la mi-nuit glougloutée, car oncques il ne dormait sur les agréables litières du cercle. Il restait alors ourse heures et demie en sa caverne, à se reposer et à se consacrer à sa fourrure, la démêlant d’un large peigne aux dents rondes soigneusement grelées. Au Bel-Ursidé, quand il souhaitait se dégourdir les pattes, il parcourait mécaniquement la première tanière marquetée de grenadille, puis le triforium ellipsoïdal à la voûte de greenockite jaune de cadmium, étayée par ourse piliers en greenovite rose. Aux repas, les mets les plus délicats, sortis des fastueuses resserres du cercle, arrivaient sur sa roche. Les gars-ours domestiques, ours compassés à la fourrure sombre et aux protègecoussinets silencieux, déposaient devant lui une écuelle du plus beau grès sur un splendide protège-roche de bois de grevillea ajouré, et un gobelet de vermeil empli 15


melles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c’étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et de cinnamome ; c’était enfin la glace du club – glace venue à grands frais des lacs d’Amérique – qui entretenait ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur. Si vivre dans ces conditions, c’est être un excentrique, il faut convenir que l’excentricité a du bon ! La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D’ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s’y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné son congé à James Forster – ce garçon s’étant rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l’eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six – , et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie. Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux d’un soldat à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l’aiguille de la pendule, – appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l’année. A onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club. En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg. James Forster, le congédié, apparut. “ Le nouveau domestique ”, dit-il, Un garçon âgé d’une trentaine d’années se montra et salua. “ Vous êtes Français et vous vous nommez John ? lui demanda Phileas Fogg. – Jean, n’en déplaise à16 monsieur, répondit le nou16


d’hydromel, de vin cuit à la framboise ou de claret mélangé de miel, de cannelle, de capillaire et de cinnamome. Des glaçons – qui valaient leur pesant d’or quand ils arrivaient des séracs, des growlers ou des lointains icebergs – maintenaient ses granités à la température voulue. Que vive l’extravagance quand elle permet de mener ainsi son existence ! La caverne de Baskerville road, bien qu’agencée sobrement, offrait beaucoup d’agrément et la routine immuable du maître des lieux y rendait le travail léger. Tiomiez Lupp contraignait cependant son gars-ours domestique à une minutie, à une méticulosité pharamineuses. Le 25 du mois d’Absolu, date à laquelle débute ce récit, il avait licencié Bjørn Luszvis, blâmable d’avoir laissé refroidir son bain à soixante-dix degrés et cinq cent quatre-vingt-dix-huit oursièmes de l’échelle d’hibernation, la température prescrite étant de soixante et ourse degrés et quatre cent quatre oursièmes. Son remplaçant devait arriver vers ourse heures. Tiomiez Lupp, bien calé dans un confortable rocher creusé, les talons joints à la manière d’un garsours militaire, les pattes posées sur les grassets, la gueule auguste, écoutait son chronographe mural – une mécanique sophistiquée qui glougloutait les heures, les minutes, les secondes, les ours, les quantièmes, les mois et l’année. A ourse heures trente, comme toujours, mybear Lupp comptait s’acheminer vers son cercle. Discrètement, on grogna au seuil de la tanière gravelée de frais où il s’était installé. Bjørn Luszvis, le disgracié, avança. “ Le gars-ours postulant ”, grognonna-t-il, s’effaçant devant un gars-ours de trois oursaines d’années environ qui renifla poliment. “ Urs le Pyrénéen ? s’enquit Tiomiez Lupp. – Orso, si monours permet, Orso Patte d’Ours, un sobriquet qu’a toujours motivé ma propension à me tirer des pattes de mes ennemis sans même un adieu. Je me considère comme un gars-ours intègre monours, 17


veau venu, Jean Passepartout, un surnom qui m’est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à me tirer d’affaire. Je crois être un honnête garçon, monsieur, mais, pour être franc, j’ai fait plusieurs métiers. J’ai été chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j’étais sergent de pompiers, à Paris. J’ai même dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j’ai quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg était l’homme le plus exact et le plus sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec l’espérance d’y vivre tranquille et d’oublier jusqu’à ce nom de Passepartout ... – Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m’êtes recommandé. J’ai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ? – Oui, monsieur. – Bien. Quelle heure avez-vous ? – Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme montre d’argent. – Vous retardez, dit Mr. Fogg. – Que monsieur me pardonne, mais c’est impossible. – Vous retardez de quatre minutes. N’importe. Il suffit de constater l’écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.” Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tête avec un mouvement d’automate et disparut sans ajouter une parole. Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois : c’était son nouveau maître qui sortait ; puis une seconde fois : c’était son prédécesseur, James Forster, qui s’en allait à son tour. Passepartout demeura seul 18 dans la maison de Saville-row. 18


cependant, à grogner sans détour, j’ai eu d’innombrables gagne-miel : grisolleur forain, ours-cycliste dans un amphithéâtre, gymnosophiste, oursfesseur d’agrès et, plus récemment, chef-ours pyrofuge à Par’Isours. J’ai d’ailleurs à mon tableau des embrasements mémorables. Ayant déguerpi de Frog’Land depuis un lustre, je suis devenu gars-ours domestique en Ourse’Terre pour mieux jouir de ma tranquillité. On grésille que vous êtes extrêmement régulier et casanier et, actuellement libre, je serais fort satisfait de vous servir et de gratter enfin ce sobriquet de Patte d’Ours ... – Il n’est point de sots métiers et Patte d’Ours m’agrée, le coupa le gentillours. Vous me semblez débrouillard et on m’a fourni à votre sujet d’élogieux grognottements. Vous plierez-vous à mes exigences ? – Certes, monours. – Parfait. Que glougloute votre chronographe ? – Ourse heures et deux fois ourse minutes, grogna Patte d’Ours après avoir extrait de sa ceinture une extraordinaire mécanique ciselée. – Vous battez la breloque, grommela Myb. Lupp. – Faites excuse mybear, ce serait ébouriffant. – De trois minutes. Mais inutile d’en faire du foin. Gravons la déviation une fois pour toutes et grognons qu’à ourse heures vingt-cinq, ce mercredi 25 du mois d’Absolu, vous voilà engagé. ” Tiomiez Lupp se redressa, grippa sa ceinture posée près de lui, l’agrafa et s’éloigna posément. Patte d’Ours perçut un roulement de rocher : son ours-maître partait. Il en perçut un autre : son devancier, Bjørn Luszvis, quittait également les lieux. Il restait l’unique occupant de la caverne de Baskerville road. Note 1: Celle-ci a vocation à promouvoir les hyménoptères et à désagréger, grâce à une décoction de grains de staphisaigre, les groupuscules calamiteux d’agriles et d’agrotis, les gryllobatidés en forme de blattes, les agriotes et les gracilaires multicolores surtout, dont les chenilles font tant de mal aux lilas. Note 2 : Il appliquait là, sans le savoir, le proverbe panda’landais : “ Bon ours ne bruisse pas. ” 19


Chapitre II OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU’IL A ENFIN TROUVÉ SON IDÉAL “ Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d’abord, j’ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître !” Il convient de dire ici que les “ bonshommes ” de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole. Pendant les quelques instants qu’il venait d’entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futur maître. C’était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent “ le repos dans l’action ”, faculté commune à tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l’œil pur, la paupière immobile, c’était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l’attitude un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l’idée d’un être bien équilibré dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait qu’un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C’est qu’en effet, Phileas Fogg était l’exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement à “ l’expression de ses pieds et de ses mains ”, car chez l’homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions. Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs 20 mouvements. Il ne fai20


Chapitre II OÙ PATTE D’OURS EST PERSUADÉ D’AVOIR ATTEINT SON GRAAL “ Que la Grande-Ourse me grippe, se grognonna Patte d’Ours, les ours de Sheb. Tul’Ourse1 sont bien plus guillerets que ce Tiomiez Lupp ! ” Durant les courtes minutes de l’entretien il avait scrupuleusement reniflé son vis-à-vis, avec discrétion bien sûr. Celui-ci se trouvait dans la force de l’âge, sa mine était fière, ses traits avenants, sa carrure robuste en dépit d’un soupçon d’empâtement qui ne l’enlaidissait d’ailleurs pas. Il arborait une fourrure mordorée et soyeuse, ne grisonnant qu’autour du museau, et une dentition superbe. Il présentait en outre la quintessence de ce que la physiognomonie baptise “ la décontraction dans l’opération ”, talent propre aux ours qui préfèrent agir que grésiller. Serein, imperturbable, la prunelle limpide, la truffe sûre, on reconnaissait en lui le parangon de l’ours impassible si prisé en Ourse’Terre, que de nombreux portraitistes ont admirablement gravé en une posture un rien guindée. En toutes circonstances, ce gentillours devait rester mesuré, modéré, et se montrer plus ponctuel que le plus ponctuel des chronographes. Orso Patte d’Ours avait vu juste. Tiomiez Lupp, rigoureusement réglé, ignorait la précipitation mais, ne s’autorisant pas un détour en chemin, pas une foulée inégale, ne gaspillant pas même un coup d’œil au paysage, il atteignait son but invariablement à point. Oncques il ne s’était montré surpris, agité ou désemparé. Et s’il gîtait en solitaire, loin de toutes fréquentations, c’est qu’il n’ignorait point qu’elles occasionnent des grippements. Or il n’aimait point se laisser gripper. 21


sait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l’avait jamais vu ému ni troublé. C’était l’homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu’il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne. Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu’il habitait l’Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût s’attacher. Passepartout n’était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l’œil sec, ne sont que d’impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes têtes rondes que l’on aime à voir sur les épaules d’un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu’il pût lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l’Antiquité connaissaient dix-huit façons d’arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n’en connaissait qu’une pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était coiffé. De dire si le caractère expansif de ce garçon s’accorderait avec celui de Phileas Fogg, c’est ce que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu’il fallait à son maître ? On ne le verrait qu’a l’user. Après avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu’alors, le 22 22


De son côté, Patte d’Ours – un authentique Pyrénéen frog’landais – exerçait depuis un lustre la dignité de gars-ours domestique en Ourse’Terre, mais avait jusque là échoué dans sa quête d’un ours-maître selon son cœur. Il n’avait rien d’un ours de pantomime, éhonté gredin aux épaulettes larges, museau au zéphyr, prunelle friponne et narine insolente. Bien au contraire ! De tournure agréable, la lippe gourmande, prompt à savourer le miel, à bouchonner son ours-maître ou à câliner son prochain, on le trouvait plutôt gentil, débonnaire et prévenant. On contemplait avec plaisir sa belle gueule amicale. Avec son regard clair, ses abajoues charnues, son poitrail épanoui, sa silhouette découplée et musclée, il faisait vraiment belle figure. En toutes circonstances il arborait un poil en broussaille et, quand les tailleurs de granit des Temps des Ours Anciens recensaient ourse et sept manières d’harmoniser la crinière d’Ursa-Minor, Patte d’Ours, lui, se contentait d’accommoder sa fourrure d’une griffe rapide. L’impétuosité du gars-ours s’harmoniserait-elle au tempérament modéré de Tiomiez Lupp ? L’oursmaître avait-il enfin trouvé ce gars-ours domestique précis et ponctuel qu’il recherchait ? Le temps le montrerait. Souvenons-nous cependant qu’à la suite d’une vie plutôt mouvementée, Patte d’Ours ne briguait plus que la quiétude. Sachant que l’on portait au pinacle le flegme des gentillours d’Ourse’Terre et leur imperturbabilité légendaire, il était parti y gagner son miel. Néanmoins, à cet ours, la providence l’avait chichement gratifié. Après avoir couru près d’ourse cavernes, il n’avait eu loisir de poser ses marques en aucune. Toujours on s’y montrait lunatique, capricieux, erratique ou volage, et cela ne lui agréait plus. Pire même, son ultime ours-maître, Musg1 Long’Beary Cub, qui gobelotait, gobichonnait et gueuletonnait à longueur de soirée à Bear-Market, fut reconduit chez lui un ma23


sort l’avait mal servi. Il n’avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d’aventures ou coureur de pays, – ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans les “ oysters-rooms ” d’Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l’existence était si régulière, qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s’absentait jamais, pas même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans les circonstances que l’on sait. Passepartout – onze heures et demie étant sonnées – se trouvait donc seul dans la maison de Savillerow. Aussitôt il en commença l’inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit l’effet d’une belle coquille de colimaçon, mais d’une coquille éclairée et chauffée au gaz, car l’hydrogène carburé y suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l’entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même instant, la même seconde. “ Cela me va, cela me va ! ” se dit Passepartout. Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la pendule. C’était le programme du service quotidien. Il comprenait – depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu’à onze heures et demie, heure à la24 24


tin, porté par trois poulets, perdreaux ou hirondelles, bref, trois vigoureux gars-ours pandores. Patte d’Ours, soucieux de la dignité de son ours-maître, se permit d’affectueuses réprimandes. On lui en fit grief et il boucla son ceinturon. Il ouït alors grésiller que Tiomiez Lupp avait besoin d’un gars-ours domestique et alla renifler discrètement l’aura de ce gentillours. Un ours pantouflard, qui oncques n’aurait dormi hors de sa tanière, ni joué la fille de l’air ne fût-ce qu’une oursée, c’était extraordinaire, et pour tout dire inespéré ! On connaît la suite. Patte d’Ours, restant on l’a vu unique occupant de la caverne de Baskerville road, en entreprit sans tarder l’exploration jusqu’aux derniers niveaux. Il jugea idéale son organisation austère mais admirablement fonctionnelle. Il se trouvait content comme le pagure tombant sur la conque d’un gastropode marin, conque de surcroît attiédie et illuminée au grisou, le méthane y pourvoyant aux exigences des poêles et des lanternes. Il reconnut immédiatement la tanière qui serait la sienne, au deuxième sous-sol. Elle lui agréa. Grelots et sémaphores y transmettaient les messages depuis les autres niveaux. Un coucou accordé au carillon de la tanière aux litières de Tiomiez Lupp – ils grenaient le temps d’un seul mouvement – trônait sur le brûloir de granulite. “ Parfait ! Parfait ! ” se réjouit Patte d’Ours. Un rouleau peint était placardé au-dessous du coucou. Il y déchiffra, heure par heure, la planification de ses tâches. De huit heures glougloutantes à ourse heures trente, moment où Tiomiez Lupp émergeait de sa caverne pour se rendre au Cercle, Patte d’Ours devait se consacrer à la personne de son ours-maître : le lever de huit heures, le miel et les fruits de huit heures vingttrois, les ablutions de neuf heures trente-sept, le brossage de fourrure de dix heures à ourse heures moins vingt, et ainsi de suite. Et d’ourse heures trente à minuit vingt, instant où le routinier gentillours soufflait sa chandelle, c’était l’entretien de la caverne qui requérait 25


quelle il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club – tous les détails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l’eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit – heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman – , tout était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer ce programme et d’en graver les divers articles dans son esprit. Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d’ordre reproduit sur un registre d’entrée et de sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures. En somme, dans cette maison de Saville-row – qui devait être le temple du désordre à l’époque de l’illustre mais dissipé Sheridan –, ameublement confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l’une consacrée aux lettres, l’autre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction défendait aussi bien de l’incendie que du vol. Point d’armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques. Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s’épanouit, et il répéta joyeusement : “Cela me va ! voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique ! ”

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ses soins. Chaque tâche était dûment grognottée, gravée, encadrée. Patte d’Ours, tel un novice enthousiaste devant le Grand Livre, se grommela plusieurs fois cet emploi du temps pour bien l’engrammer, verset à verset. La tanière aux accessoires de monours était, elle aussi, idéalement conçue : la moindre ceinture, le moindre foulard, le moindre protège-coussinets étaient marqués d’un trigramme particulier, reporté sur un grimoire en bois d’aigrin précisant quand les utiliser. Véritable capharnaüm au temps du prestigieux et débauché ours-rhapsode, la caverne, à présent impeccablement organisée, révélait une pensée rigoureuse. L’agencement en était plaisant et témoignait d’une grande prospérité. On n’y trouvait cependant ni peaux d’âne, ni parchemins peints, ni tablettes gravées, bien superflus dès lors que mybear Lupp avait accès, au Bel-Ursidé, à trois tanières de lecture dédiées aux oursanités, à la grammaire et aux sciences manœuvrières et nomothétiques. Creusée dans une tanière aux litières, Patte d’Ours aperçut une cache à secret de modeste cubage, capable de résister à tout, des brasiers aux brigands. Nulle part il ne trouva d’escopette, d’arquebuse de braconnage, ou de couleuvrine de boucherie, ce qui témoignait de la bonoursie du maître de céans. Ayant soigneusement reniflé partout, Patte d’Ours éternua, sa large truffe se retroussa de contentement et il regrognonna tout heureux : “Parfait ! C’est parfait ! Ma miellée est achevée ! Nous allons nous accorder idéalement ! Il est pantouflard et mieux rythmé qu’un automate ! Ce sera un vrai plaisir que de me dévouer à lui ! ” Note 1 : Les “ ours ” de shebear Tul’Ourse sont des totems dont les Long’Oursiens font grand cas et dans lesquels ils reconnaissent tous les traits de leur caractère national, mutisme compris. Note 2 : Musg : Acronyme respectueux du temps des Ours Anciens. Deux versions sont débattues par les spécialistes : Mammeata Ursa Stabat Gloriosa a la préférence, mais Metuant Ursum Saevire Ganeoni est également admis.


Chapitre III OÙ S’ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COÛTER CHER Á PHILEAS FOGG Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui n’a pas coûté moins de trois millions à bâtir. Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s’ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par l’automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvert l’attendait. Son déjeuner se composait d’un hors-d’œuvre, d’un poisson bouilli relevé d’une “ reading sauce ” de premier choix, d’un roastbeef écarlate agrémenté de condiments “ mushroom ”, d’un gâteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, d’un morceau de chester, le tout arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli pour l’office du Reform-Club. A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit le Times non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu’à trois heures quarante-cinq, et celle du Standard (qui lui succéda) dura jusqu’au dîner. Ce repas s’accomplit dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de “ royal british sauce ”. A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et s’absorba dans la lecture du Morning Chronicle. Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur entrée 28 et s’approchaient de la 28


Chapitre III OÙ TIOMIEZ LUPP S’AVANCE AU RISQUE DE GÂTER SON MIEL Après être sorti de sa caverne, Tiomiez Lupp parcourut mécaniquement cinq cent soixante-quinze Pieds d’Ours et atteignit le Cercle-Bel-Ursidé1. La tanière de restauration, séparée par de larges arcades d’une orangerie que l’arrière-saison commençait à cuivrer, était un lieu agréable et clair. Il y grimpa illico et s’installa à sa roche familière, devant son écuelle. On s’empressa de lui servir un gruau de graminacées grillées. Suivirent un gravlax de saumon cru, une grillade de viande aux champignons sucrés, du raisin égrappé et une part de gruyère nappé de miel. Il termina par trois gobelets de ce délicieux café exclusivement torréfié à l’intention des membres du Bel-Ursidé. Treize minutes avant treize heures, il se redressa et gagna la tanière d’apparat aux parois finement décorées et au sol engravé de sable blanc. Un gars-ours domestique lui porta le Matinal Nusrop et La Poste, que Tiomiez Lupp déchiffra minutieusement après les avoir déroulés d’une patte assurée démontrant une longue pratique dans cet exercice malaisé. Puis arriva l’heure de sa collation vespérale, en tous points semblable à la précédente, mais offrant en outre un magret de grouse au vinaigre. A dix-sept heures quarante, il retourna à la grande tanière d’apparat où il s’abîma, cette fois, dans le déchiffrement du Temps. Bientôt, autour du brûloir – deux petits baliveaux de rouvre et d’yeuse y grésillaient –, différents oursmembres se regroupèrent, tous compères familiers de Tiomiez Lupp, étant eux aussi bridgeurs acharnés, virtuoses et coriaces. On reconnaissait l’inventeur Ergzib 29


cheminée, où brûlait un feu de houille. C’étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés joueurs de whist : l’ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque d’Angleterre, – personnages riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres les sommités de l’industrie et de la finance. “ Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ? – Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent. – J’espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur l’auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports d’embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de leur échapper. – Mais on a donc le signalement du voleur ? demanda Andrew Stuart. – D’abord, ce n’est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph. – Comment, ce n’est pas un voleur, cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs) ? – Non, répondit Gauthier Ralph. – C’est donc un industriel ? dit John Sullivan. – Le Morning Chronicle assure que c’est un gentleman. ” Celui qui fit cette réponse n’était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps, Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut. Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s’était accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l’énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d’Angleterre. 30 30


Vyesy, les grisbi-placiers Björn Zymmower et Zenyïm Valentin’Ours, le malteur de cervoise Bearmas Mèrépèr et Beary Semtji, gouverneur de Grisbi-Place. Ils représentaient la fine fleur de ce cercle qui n’accueillait déjà que le gratin de l’hydraulique et de la phynance. “ Alors Semtji, gronda Bearmas Mèrépèr, et votre brigandage ? – Grisbi-Place, glissa Ergzib Vyesy, va y perdre aubert, braise, oseille, quibus et tout le frusquin. – Tant s’en faut ! grognonna Beary Semtji. Je me targue que nous le grappinerons bientôt ce détrousseur, ce barbet scélérat, ce misérable clephte. Des garsours pandores, tous bigrement à la coule et dégourdis, sont déjà postés sur les grands embarcadères d’Amer’Ourse et d’Oursope, et l’oursard ne saurait éviter leurs griffades. – On vous aurait fait connaître son grognonnement, à ce détrousseur ? s’étonna Ergzib Vyesy. – Et pourquoi détrousseur ? gronda Mèrépèr. – Or çà ! Pas un détrousseur ? Un aigrefin escamoteur de cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! – Que nenni ! – Un manufacturier sans doute ? grinçota Zymmower. – Le Matinal Nusrop le qualifie de gentillours. ” C’était Tiomiez Lupp, la gueule affleurant un océan de feuilles de chou, qui intervenait de la sorte. Dans un ballet bien réglé lui et les nouveaux venus s’entreniflèrent longuement. Ce crime, grognotté fiévreusement par l’ensemble des oursaux d’Ourse’Terre, avait été perpétré trois ours plus tôt. Le 22 du mois d’Absolu, à Grisbi-Place, un group – sac cacheté de poudre d’or – valant cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings s’était volatilisé de la petite pierre à gratter du gars-ours trésorier ! Quand on se gobait d’une rapine opérée si commo31


A qui s’étonnait qu’un tel vol eût pu s’accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu’à ce moment même, le caissier s’occupait d’enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu’on ne saurait avoir l’œil à tout. Mais il convient de faire observer ici – ce qui rend le fait plus explicable – que cet admirable établissement de “ Bank of England ” paraît se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point d’invalides, point de grillages ! L’or, l’argent, les billets sont exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion l’honorabilité d’un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci : Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité de voir de plus prés un lingot d’or pesant sept à huit livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot, l’examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, s’en alla jusqu’au fond d’un corridor obscur, et ne revint qu’une demi-heure après reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement levé la tête. Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du “ drawing-office ”, sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d’Angleterre n’avait plus qu’à passer cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes. Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des “ détectives ”, choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d’une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir l’enquête 32 immédiatement commen32


dément, Beary Semtji rétorquait sans se démonter que le gars-ours trésorier pesait alors sur son biquet une rentrée de huit Pénis, ourse Canines et quatre-vingtdouze Oursings. “ Nulours ne se risquerait à renifler deux vents à la fois ! ” ajoutait-il. Comprenons-le. Grisbi-Place se montre fort respectueuse de ses visiteurs : chez elle, nul cerbère, nul moucharabieh, nul gars-ours caparaçonné ou cuirassé ! Les jaunets, l’aubert, le chrysocalque s’offrent, en quelque sorte, sans méfiance. Il serait choquant de se défier du chaland qui passe. Qu’on en juge par cette anecdote rapportée par un bon connaisseur des coutumes ourse’terriennes. Musardant un matin dans une des tanières de Grisbi-Place, la truffe le démangea de humer une barre d’or dégrossée, jaugeant entre quatre Merdres deux cent quatre-vingt-douze oursièmes et quatre Merdres neuf cents oursièmes. Il grippa la billette posée sur la petite pierre à gratter du gars-ours trésorier, la flaira, la mordilla. Un autre curieux s’en saisit à son tour, puis un troisième et, de patte en patte, elle sortit de la caverne un bon moment avant de regagner sa tablette : le clerc n’avait pas plissé la truffe ni même reniflé une seule fois ! Malheureusement, le 22 du mois d’Absolu les choses ne se déroulèrent pas tout à fait comme cela. Le sac de poudre d’or ne retrouva pas la petite pierre à gratter et, lorsque l’admirable mécanisme du hall glouglouta l’heure d’évacuation des tanières, Grisbi-Place dut se résoudre à graver cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings au registre des boni mali. L’alerte fut donnée et des gars-ours pandores, triés sur le vantail, trottèrent vers tous les embarcadères : Beatl’Ours, Pez’Pub, Jewsi, Ours’Ez, Xorgozo, NéoBear ... On leur avait juré, s’ils réussissaient dans leur mission, l’octroi de cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings, plus une guelte de zéro cinquante-cinq oursièmes du montant récupéré. Avant même de recevoir les portraits que les interrogatoires ne manqueraient 33


cée, ces inspecteurs avaient pour mission d’observer scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance. Or, précisément, ainsi que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que l’auteur du vol ne faisait partie d’aucune des sociétés de voleurs d’Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières, l’air distingué, avait été remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre du vol. L’enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons esprits – et Gauthier Ralph était du nombre – se croyaient donc fondés à espérer que le voleur n’échapperait pas. Comme on le pense, ce fait était à l’ordre du jour à Londres et dans toute l’Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s’étonnera donc pas d’entendre les membres du Reform-Club traiter la même question, d’autant plus que l’un des sousgouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux. L’honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et l’intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s’étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus belle. “ Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d’être un habile homme ! – Allons donc ! répondit Ralph, il n’y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier. – Par exemple ! – Où voulez-vous qu’il 34 aille ? 34


pas de produire, les gars-ours pandores devaient renifler proprement tout pérégrin débarquant d’un bateau ou s’apprêtant à y grimper. A l’instar du Matinal Nusrop, beaucoup pensaient que le forban n’appartenait pas à l’une des grandes truanderies d’Ourse’Terre. Ce 22 du mois d’Absolu, juste avant la disparition, on avait reniflé, déambulant dans la tanière des règlements, un gentillours bigrement élégant, civil et affable. Pendant l’instruction rigoureuse des faits on avait obtenu une description relativement précise de ce gentillours, immédiatement lithographiée et dépêchée urbi et orbi. Divers cœurs simples, dont Beary Semtji, escomptaient par conséquent que le détrousseur se prendrait rapidement aux mailles du filet. Ce crime, bien évidemment, faisait grésiller l’Ourse’Terre entière. Tous, partisans de la maréchaussée ou du malandrin, s’enfiévraient. Rien de moins surprenant, alors, que les ours-membres du Cercle-BelUrsidé – qui comptaient en leur sein un administrateur de Grisbi-Place – débattent eux aussi de l’affaire. Beary Semtji, on l’a déjà compris, envisageait avec calme le dénouement des poursuites, jaugeant la gratification promise assez grassouillette pour appâter les gars-ours pandores et affûter promptement leur perspicacité. Ce n’était pas le cas d’Ergzib Vyesy. Mèrépèr, Valentin’Ours, Vyesy et Lupp s’installèrent face à face à une roche de bridge finement égrisée, tandis que les deux autres restaient à les observer. Nulours ne grognait durant les parties, bien sûr, mais dans les mi-temps nos six compères grésillaient sans retenue. “ Je vous certifie, grognonna Vyesy, que la balance penche pour le détrousseur, sûrement un dégourdi ! – Que nenni ! gronda Semtji, il ne trouvera pas un territoire où hiberner. – Croyez-vous ? – Où filerait-il donc ? – Je l’ignore, notre planète est tellement étendue ! – Aux Temps des Ours Anciens, oui ... ”, gromme35


– Je n’en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste. – Elle l’était autrefois ... ”, dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis : “ A vous de couper, monsieur ”, ajouta-til en présentant les cartes à Thomas Flanagan. La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant : “ Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué, par hasard ? – Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l’avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu’on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu’il y a cent ans. Et c’est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides. – Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur ! – A vous de jouer, monsieur Stuart ! ” dit Phileas Fogg. Mais l’incrédule Stuart n’était pas convaincu, et, la partie achevée : “ Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu’on en fait maintenant le tour en trois mois ... – En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg. – En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatrevingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le “ Great-Indian peninsular railway ”, et voici le calcul établi par le Morning Chronicle : De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots 7 jours De Suez à Bombay, paquebot 13 De Bombay à Calcutta, railway 3De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot 13 De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot 6De Yokohama à San Francisco, Paquebot 22 De San Francisco à New York, 736 rail-road 36


la entre ses dents Tiomiez Lupp. Puis, tendant les brèmes à Mèrépèr : “ Veuillez fractionner, monours. ” Le grésillement s’éteignit, laissant place au jeu. Dès qu’il le put, Vyesy y revint : “ De quelle manière, aux Temps des Ours Anciens ? Le globe aurait-il maigri ou fondu, d’aventure ? – Effectivement, affirma Semtji. Je partage le sentiment de Myb. Lupp. Le globe a maigri dès lors qu’on l’arpente ourse fois plus rondement que nos arrièregrands-parents. D’ailleurs cela abrègera les poursuites ... – Ou aidera notre gars-ours à disparaître plus aisément ! – C’est à vous, mybear ! ” grommela Tiomiez Lupp. Perplexe, Ergzib Vyesy n’en démordait pas et, sitôt le dernier point engrangé : “ Vous avez une réjouissante façon d’amaigrir la planète ! Comme ça, sous prétexte que présentement une saison suffit à ... – Quatre-vingts ours, pas plus, le coupa Tiomiez Lupp. – Assurément mesours, intervint Zymmower, quatre-vingts ours tout rond, puisque l’ultime tronçon vient d’être inauguré sur le “ Great Rousse’Terrian wheels-trunk ”. Tenez ! Ecoutez donc ce que nous grognotte là-dessus le Matinal Nusrop : De Long’Ours à Ours’Ez par le Col de Nurv-Diroz et Xorgozo, wheels-trunk et cabotier 7 ours D’Ours’Ez à Cuncéã, cabotier 13 ours De Cuncéã à Kelkud’Ourse, wheels-trunk 3 ours De Kelkud’Ourse à King-Kong-Bear (Panda’Land), cabotier 13 ours De King-Kong-Bear à Yokohol’Ourse (Jap’Ourson), hauturier 6 ours De Yokohol’Ourse à Safrasiz’Ours, hauturier 22 ours De Safrasiz’Ours à NéoBear, wheels-trunk 7 ours De NéoBear à Long’Ours, 37


De New York à Londres, paquebot et railway - - - - - Total.

980 jours

– Oui, quatre-vingts jours ! s’écria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc. – Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist. – Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s’écria Andrew Stuart, s’ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs ! – Tout compris ”, répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : “ Deux atouts maîtres. ” Andrew Stuart, à qui c’était le tour de “ faire ”, ramassa les cartes en disant : “ Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique ... – Dans la pratique aussi, monsieur Stuart. – Je voudrais bien vous y voir. – Il ne tient qu’à vous. Partons ensemble. – Le Ciel m’en préserve ! s’écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100 000 F) qu’un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible. – Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg. – Eh bien, faites-le donc ! – Le tour du monde en quatre-vingts jours ? – Oui. – Je le veux bien. – Quand ? – Tout de suite. – C’est de la folie ! s’écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l’insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt. 38 38


hauturier et wheels-trunk 9 ours - - - - - Total 80 ours – Quatre-vingts ours, certes ! glapit Ergzib Vyesy, mais abstraction faite des coups de tabac, des coups de chien, des fortunes de mer, des branle-bas ! Et, se croyant au bésigue, il compta le dix pour une brisque. – Sans rien omettre ”, assura Tiomiez Lupp, abattant ses brèmes. Nos ours, on le voit, n’observaient plus le silence requis par le bridge. “ Alors que les Rousse’Terriens ou les PandasRouges peuvent arracher les longrines et les voies, glapit Ergzib Vyesy, bloquer les troncs inclinés et dépouiller les pérégrins pour vendre leurs peaux ? – Sans rien omettre ”, grommela Tiomiez Lupp en plaquant ses dernières brèmes sur la roche avant d’annoncer : “ Ourse piques, contrés. ” Ergzib Vyesy, qui devait distribuer, regroupa les brèmes et, s’entêtant : “ Sur les rouleaux peints, peut-être, monours Lupp, mais sur la route ... – Sur la route mêmement, mybear. – Une telle pérégrination est infaisable ! – Croyez-vous ? Appareillons de conserve et je vous convaincrai. – Que la Grande-Ourse protège mon miel ! glapit Ergzib Vyesy. Cependant je gagerais volontiers ourse mille quatre cent six Ours d’or, cinq Pénis, deux Canines et deux cent quatre-vingt-huit Oursings que ce périple est impraticable dans un si court délai. – Tout à fait praticable, insista Myb. Lupp. – Alors, quoi ! Risquez-le ! – Le tour du globe en quatre-vingts ours ? – Parfaitement. – Et pourquoi non ? – Vous partiriez ? – Illico ! – Vous vous affolissez ! glapit Vyesy, chagriné de l’opiniâtreté de son adversaire de jeu. Allons, c’est assez ! Reprenons. 39


– Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne. ” Andrew Stuart reprit les cartes d’une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table : “ Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres ! ... – Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n’est pas sérieux. – Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c’est toujours sérieux. – Soit ! ” dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues : “ J’ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers ... – Vingt mille livres ! s’écria John Sullivan. Vingt mille livres qu’un retard imprévu peut vous faire perdre ! – L’imprévu n’existe pas, répondit simplement Phileas Fogg. – Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n’est calculé que comme un minimum de temps ! – Un minimum bien employé suffit à tout. – Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer ! – Je sauterai mathématiquement. – C’est une plaisanterie ! – Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s’agit d’une chose aussi sérieuse qu’un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent 40 vingt heures ou cent quinze 40


– Redistribuez donc, grommela Tiomiez Lupp, il y a eu brouillamini. ” Vyesy rassembla nerveusement les brèmes mais, les jetant soudain sur la roche : “ A merveille, mybear Lupp. Je risque ourse mille quatre cent six Ours d’or, cinq Pénis, deux Canines et deux cent quatre-vingt-huit Oursings ! – Ergzib, carissime, grognonna Valentin’Ours, domptez-vous. Restons raisonnables. – Je ne suis jamais aussi raisonnable que lorsque je mise à risque, gronda Ergzib Vyesy. – Bon ! ” grommela Myb. Lupp. Et, à ses autres compères : “ Cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings ont été enterrés par moi dans la cave de Césorp Bros. Je les gagerai avec plaisir ... – Cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings ! glapit Zymmower. Cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings dont un aléa malheureux risque de vous dépouiller ! – Il n’y a pas de hasard, grommela tout bonnement Tiomiez Lupp, et les malencontres s’évitent. – Pourtant, mybear Lupp, ces quatre-vingts ours sont évalués au plus court ! – Le plus court m’agréera. – Convenez que pour vous y tenir vous devrez bondir sans souffler des wheels-trunks dans les cabotiers, et des cabotiers sur les troncs inclinés ! – Je bondirai donc sans souffler. – Coquecigrue et calembredaine, mon cher, vous charibotez ! – Un authentique Ourse’Terrien ne galèje pas quand il mise cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings. Qui relève la gageure que je parcourrai le globe en quatre-vingts ours au plus ? ” Ayant pris quelques instants pour s’entrenifler fié41


mille deux cents minutes. Acceptez-vous ? – Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s’être entendus. – Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai. – Ce soir même ? demanda Stuart. – Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c’est aujourd’hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du ReformClub, le samedi 21 décembre, à huit heures quarantecinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. Voici un chèque de pareille somme.” Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-lechamp par les six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n’avait certainement pas parié pour gagner, et n’avait engagé ces vingt mille livres (la moitié de sa fortune) que parce qu’il prévoyait qu’il pourrait avoir à dépenser l’autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l’enjeu, mais parce qu’ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions. Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu’il pût faire ses préparatifs de départ. “ Je suis toujours prêt ! ” répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes : “ Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart. ”

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vreusement, Mybs. Vyesy, Valentin’Ours, Zymmower, Mèrépèr et Semtji agréèrent. “ Parfait, grommela Myb. Lupp. Le grand-tronc pour Dopen s’élance à vingt heures quarante-cinq. J’y grimperai. – Dès cette lune ? s’ébahit Vyesy. – Parfaitement. Nous sommes le mercredi 25 Absolu, grommela Lupp en examinant un éphéméride de ceinture. Le samedi 21 du mois de Sable, à vingt heures quarante-cinq, si je n’étais pas revenu dans cette tanière, les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings enterrés chez Césorp Bros vous reviendraient positivement et à juste titre, mybears. ” On fit graver un griffonné chirographaire et holographe que griffa illico chacun des participants. Tiomiez Lupp avait gardé la truffe fraîche et humide. Il ne pontait évidemment point par soif du lucre et n’avait risqué que cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings – son capital faisant exactement le double – dans l’idée de consacrer le reste à l’accomplissement de cette fort délicate pérégrination. Ses compagnons semblaient bouleversés, point tant de l’énormité de la mise que d’une espèce de mauvaise conscience à jouter ainsi tous contre un et un contre tous. Dix-neuf heures glougloutaient. On proposa à Myb. Lupp d’interrompre le bridge pour le laisser s’apprêter. “ Mon bagage est à toute heure bouclé ! ” grommela le flegmatique gentillours et, amassant les brèmes : “ J’annonce cœur. C’est à vous d’entamer, mybear Vyesy. ”

Note : Celui-ci avait été creusé dans le granit au prix de huit millions cinq cent cinquante-quatre mille sept cent vingt-quatre Ours d’or, seize Pénis, quatorze Canines et cent soixantequatorze Oursings.


Chapitre IV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPÉFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui. Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d’inexactitude, apparaître à cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu’à minuit précis. Phileas Fogg était tout d’abord monté à sa chambre, puis il appela : “ Passepartout. ” Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s’adresser à lui. Ce n’était pas l’heure. “ Passepartout ”, reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage. Passepartout se montra. “ C’est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg. – Mais il n’est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main. – Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. ” Une sorte de grimace s’ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu’il avait mal entendu. “ Monsieur se déplace ? demanda-t-il. – Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. ” Passepartout, l’œil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l’étonnement poussé jusqu’à la stupeur. 44 44


Chapitre IV DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP PÉTRIFIE PATTE D’OURS Au soleil couchant, Tiomiez Lupp ayant alourdi sa ceinture de cinquante-neuf Ours d’or, quinze Pénis et deux cent quatre-vingt-deux Oursings, renifla ses partenaires et s’éloigna du Cercle-Bel-Ursidé. A la brune, il roulait le rocher de sa caverne. Patte d’Ours, son emploi du temps méticuleusement engrognonné, se trouva fort éberlué en l’entendant. D’après le rouleau peint, le retour du maître des lieux n’était pas prévu avant la mi-nuit, après que le triangle d’été ait basculé au ponant. Tiomiez Lupp descendit aussitôt en sa tanière et grommela : “ Patte d’Ours. ” Patte d’Ours ne broncha pas. Impossible que ce grognement lui soit destiné. “ Patte d’Ours ”, répéta Myb. Lupp, toujours du même ton. Patte d’Ours pointa alors le bout de sa truffe. “ Il m’a fallu vous mander à deux reprises, remarqua Myb. Lupp. – Altaïr n’a même pas franchi le sud ! se défendit Patte d’Ours. – Il est vrai, aussi je ne vous blâme point. Mais nous quittons Baskerville road dans ourse minutes pour Dopen et Déméoz. ” Un rictus grippa la bonne gueule du Pyrénéen, certain d’avoir mal compris. “ Monours part en promenade ? – En effet, autour du globe. ” Interdit, médusé, le souffle, le sifflet et la chique coupés, Patte d’Ours tombait de la lune. 45


“ Le tour du monde ! murmura-t-il. – En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n’avons pas un instant à perdre. – Mais les malles ? ... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche – Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D’ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez. ” Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays : “ Ah ! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille ! ... ” Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à un fou ? Non ... C’était une plaisanterie ? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n’avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu’à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s’arrêterait là ... Oui, sans doute, mais il n’en était pas moins vrai qu’il partait, qu’il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu’alors ! A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître ; puis, l’esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg. Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw’s continental railway steam transit and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l’ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles banknotes qui ont cours dans tous 46 les pays. 46


“ Le globe ! glapit-il. – En quatre-vingts ours, précisa Myb. Lupp. Aussi, pas une seconde à gaspiller. – Et les coffres ? grogna Patte d’Ours, bringuebalant stupidement de hue en dia. – Inutile ! Un balluchon au bout d’une canne suffira. Pour chacun de nous, une ceinture et cinq écharpes. Nous chinerons, si besoin. Agrippez aussi mon meilleur réchauffe-fourrure. Prévoyez de robustes protège-coussinets, encore que nous ne clopinerons que rarement. Hâtez-vous, maintenant. ” Patte d’Ours ne parvint pas à émettre un son. Il déguerpit de la tanière de Myb. Lupp, dégringola chez lui, s’affaissa contre une souche et, grognassant une formule très commune en son terroir : “ La bécasse est bridée cette fois ! Adieu mon hibernage ! ... ” Aussi mécaniquement qu’un oursoïde, il se mit illico à l’ouvrage. Courir le globe ! En quatre-vingts ours ! Son maître était-il livré à la frénésie de l’amok ? Nenni ... Il galéjait sûrement. Partir pour Dopen, parfait ! Pour Déméoz, pourquoi pas ? En définitive, pas de quoi chagriner vraiment l’honnête gars-ours : un lustre qu’il n’avait pas reniflé l’air de son pays ! Atteindraiton Par’Isours qu’il s’ébrouerait plutôt joyeusement sur les pelouses de cette métropole. Et le gentillours cesserait là sa ballade, par l’Ourse-Bleue ! … N’empêche qu’il se transplantait, qu’il se déracinait, lui le plus cavernier de tous ! A vingt heures Patte d’Ours bouclait le simple balluchon renfermant leurs accessoires. Toujours obnubilé, il sortit de sa tanière et en condamna consciencieusement l’ouverture d’un arbre couché en son travers, puis il retrouva Myb. Lupp. Celui-ci tenait le Bearshaw’s Pilgrim qui contenait jusqu’au moindre renseignement indispensable à leur périple. Il agrippa le balluchon de Patte d’Ours et, l’ayant débouclé, il y enfouit une bourse rondelette qui contenait une poudre d’or de qualité, le meilleur sésame du pérégrin. 47


“ Vous n’avez rien oublié ? demanda-t-il. – Rien, monsieur. – Mon mackintosh et ma couverture ? – Les voici. – Bien, prenez ce sac. ” Mr. Fogg remit le sac à Passepartout. “ Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). ” Le sac faillit s’échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérablement. Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double tour. Une station de voitures se trouvait à l’extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway. A huit heures vingt, le cab s’arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher. En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d’un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s’approcha de Mr. Fogg et lui demanda l’aumône. Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu’il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante : “ Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée ! ” Puis il passa. Passepartout eut comme une sensation d’humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son cœur. Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout l’ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club. 48 48


“ Tout y est ? grommela-t-il. – Oui, monours. – Mon réchauffe-fourrure ? – Il est là. – Parfait. Agrippez ce balluchon et restez vigilant : je viens d’y mettre cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings. ” Patte d’Ours, effaré, manqua tomber ledit balluchon. L’ours-maître et le gars-ours domestique sortirent et interdirent l’entrée de deux rochers roulés. Ils se dirigèrent vers le dépôt de troncs à roues situé à la limite oursest de Baskerville road. Ils en empruntèrent un et roulèrent diligemment vers la caverne ferrée de la Croix-de-Djésorp qu’ils atteignirent à vingt heures vingt. Là, une malheureuse indigente gravide, coussinets écorchés à même la gadoue, le chef couvert d’un caloquet misérable hérissé d’une piteuse aigrette, ses taches de pelade mal dissimulées sous un suroît grisouille, grippait par la patte un ourson souffrant de la grattelle. Elle aborda Myb. Lupp, espérant son obole. Il puisa dans sa ceinture les cinquante-neuf Ours d’or, quinze Pénis et deux cent quatre-vingt-deux Oursings grappillés au bridge et les lui offrit, grommelant simplement : “ Grippez, ma bonne. Je suis bien aise d’avoir croisé votre chemin ! ” Et il reprit sa route. Patte d’Ours sentit son regard se troubler. Ainsi son ours-maître était-il accessible à la compassion ! Tous deux pénétrèrent alors dans l’immense caverne ferrée et Tiomiez Lupp chargea Patte d’Ours d’aller marchander de bonnes places sur le convoi de Par’Isours. A ce moment arrivèrent derrière lui ses compères du Bel-Ursidé. “ Mybears, je m’en vais, grommela-t-il. Les marques griffées sur mon sauf-conduit vous confirmeront mon trajet. 49


“ Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un passeport que j’emporte à cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire. – Oh ! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c’est inutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman ! – Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg. – Vous n’oubliez pas que vous devez être revenu ? ... fit observer Andrew Stuart. – Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs.” A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche. La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes. Mais le train n’avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir ! – Qu’avez-vous ? demanda Mr. Fogg. – Il y a ... que ... dans ma précipitation ... mon trouble ... j’ai oublié ... – Quoi ? – D’éteindre le bec de gaz de ma chambre ! – Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! ”

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– Holà ! mybear, grogna révérencieusement Beary Semtji, voilà une précaution superfétatoire. Nous vous savons gentillours ! – Non, c’est préférable de cette façon, affirma Myb. Lupp. – Et vous serez de retour ? ... grognonna Ergzib Vyesy. – Dans quatre-vingts ours exactement, le samedi 21 Sable à vingt heures quarante-cinq au plus tard, et comme convenu dans la grande tanière d’apparat du cercle. Le bonours, mesours. ” A vingt heures quarante, Tiomiez Lupp et son garsours domestique grimpèrent dans un refuge suspendu sous une branche maîtresse du tronc incliné. A vingt heures quarante-cinq, un appeau stridula et le grandtronc s’ébranla en grinçant. L’obscurité était totale. Il bruinait légèrement. Tiomiez Lupp, adossé à l’écoinçon, restait muet. Patte d’Ours, toujours anéanti, étreignait compulsivement le précieux balluchon. Soudain, alors que le tronc incliné franchissait Zaguirjen, il glapit de détresse ! “ Que vous arrive-t-il ? grommela Myb. Lupp. – Avec tout ce branle-bas ... ma hâte ... négligé ... – Oui ? – De souffler le grisou dans ma tanière ! – Mon gars-ours, grommela impassiblement Myb. Lupp, c’est votre solde qui se consume ! ”

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Chapitre V DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du grand retentissement qu’allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d’abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi les membres de l’honorable cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni. Cette “ question du tour du monde ” fut commentée, discutée, disséquée, avec autant de passion et d’ardeur que s’il se fût agi d’une nouvelle affaire de l’Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres – et ils formèrent bientôt une majorité considérable – se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu’en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n’était pas seulement impossible, c’était insensé ! Le Times, le Standard, l’Evening Star, le Morning Chronicle, et vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le Daily Telegraph le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform-Club furent blâmés d’avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur. Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la question. On sait l’intérêt que l’on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie. Aussi n’était-il pas un lecteur, à quelque classe qu’il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de Phileas Fogg. Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux – les femmes principalement – furent pour lui, 52 52


Chapitre V DANS LEQUEL MYB. LUPP ACCÈDE À LA NOTORIÉTÉ Tiomiez Lupp n’avait aucune idée du formidable grésillement que déclencherait son embarquement. Le bruissement courut le Bel-Ursidé, y propageant enfièvrement et frénésie. De là, l’enthousiasme délirant gagna les oursaux et, par la voix des pisse-copie et bobardiers, atteignit la multitude dans la métropole et à travers le pays entier. Eût-il été question de schisme ou de séparatisme qu’on n’aurait pas grogné, grognonné, grognotté cette controverse avec plus de véhémence. D’aucuns s’enflammèrent en faveur de Tiomiez Lupp mais la plupart, on va le voir, le critiquèrent vertement. Entreprendre un tel périple, non en rêve ou sur le rouleau peint mais par le truchement des transports réels et en un délai aussi bref, quelle affolissante chimère ! Le Temps, La Poste, L’Etoile du Soir, le Matinal Nusrop et vingt-trois autres oursaux très populaires désavouèrent Myb. Lupp, le considérant comme un monomane bizarre atteint d’imbécillité, et réprouvèrent les oursmembres du Cercle-Bel-Ursidé qui avaient relevé cette gageure. A peine fut-il épaulé – et bien peu – par le Géoma. Des grognottages ardents et péremptoires foisonnèrent dans la presse. Nulours n’ignore l’engouement des Ourse’Terriens pour la topographie et les sciences géolocomotrices. Tous, sans exception, déchiffraient fiévreusement les feuilles réservées à l’aventure de Tiomiez Lupp. Au commencement, il se trouva des cerveaux exaltés pour s’emballer en sa faveur. Des oursonnes parti53


surtout quand l’Illustrated London News eut publié son portrait d’après sa photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire : “ Hé ! hé ! pourquoi pas, après tout ? On a vu des choses plus extraordinaires ! ” C’étaient surtout les lecteurs du Daily Telegraph. Mais on sentit bientôt que ce journal lui-même commençait à faiblir. En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de vue, et démontra clairement la folie de l’entreprise. D’après cet article, tout était contre le voyageur, obstacles de l’homme, obstacles de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse des heures de départ et d’arrivée, concordance qui n’existait pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, et en Europe, où il s’agit de parcours d’une longueur relativement médiocre, on peut compter sur l’arrivée des trains à heure fixe ; mais quand ils emploient trois jours à traverser l’Inde, sept jours à traverser les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d’un tel problème ? Et les accidents de machine, les déraillements, les rencontres, la mauvaise saison, l’accumulation des neiges, est-ce que tout n’était pas contre Phileas Fogg ? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l’hiver, à la merci des coups de vent ou des brouillards ? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours ? Or, il suffisait d’un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fût irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de quelques heures, le départ d’un paquebot, il serait forcé d’attendre le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis irrévocablement. L’article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement. Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman, d’importantes affaires s’étaient engagées sur “ l’aléa ” de son entreprise. On sait ce qu’est le 54 54


culièrement, après qu’elles aient découvert à la première page du Long’Ours Illustré son stéréotype, emprunté au tabularium du Cercle-Bel-Ursidé. Des gentillours se hasardaient à grognonner : “ Ma foi ! Peut-être bien, somme toute ? Il s’est déjà reniflé des vents autrement ébouriffants ! ” Ils étaient généralement abonnés au Géoma. Cependant, on décela vite un début de relâchement jusque dans cet oursal. Le 2 du mois d’Haha, l’Oursiété Oursine de Psychogéographie publia une passionnante analyse abordant chaque aspect de la “ controverse de circumnavigation ” et prouvant l’aberration formelle de cette tentative. Aboutir nécessitait que débarquements et embarquements coïncidassent parfaitement, conjecture invraisemblable, inconcevable, totalement utopique. Pour les distances assez courtes de l’Oursope il est raisonnable d’imaginer que les convois de troncs inclinés respectent leurs horaires. Cependant, dès lors qu’ils ont au moins trois ours de trajet en Rousse’Terre et sept en Amer’Ourse, comment aventurer une prévision sur leur supposée ponctualité ? Sans oublier les catastrophes, les coups du sort, les collisions, les colères d’ours, typhons et autres blizzards qui allaient également s’opposer à la réussite de Tiomiez Lupp. Et en mer, en pleine hibernation, ne dépendrait-il pas des brutalités des flots et de leurs caprices ? Serait-il si extraordinaire que même le plus rapide trois-troncs des lignes hauturières dût louvoyer deux ou trois ours ? Au premier grain de sable, l’enchaînement si bien huilé des correspondances se gripperait ! Que Tiomiez Lupp rate d’ourse minutes l’appareillage d’un cabotier, et le voilà condamné à gober les mouches en guettant l’horizon. Le moindre contretemps grignoterait irrévocablement ses chances de succès. Ce grognottage enclencha un sérieux tintamarre. Pas un oursal, ou peu s’en faut, qui ne le propageât, et la popularité de Tiomiez Lupp s’effondra. En Ourse’Terre, ponter, miser, gager est la propension naturelle de tous. Ainsi, ce n’étaient point les seuls ours-membres du Bel-Ursidé qui avaient cavé des 55


monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres. On demandait, on offrait du “ Phileas Fogg ” ferme ou à prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après son départ, après l’article du Bulletin de la Société de géographie, les offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l’offrit par paquets. Pris d’abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu’à vingt, à cinquante, à cent ! Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale. L’honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans ! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps que la sottise du projet, on lui en démontrait l’inutilité, il se contentait de répondre : “ Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui le premier l’ait faite ! ” Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus en plus ; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le prenait plus qu’à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, sept jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu’on ne le prit plus du tout. En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi conçue : 56 56


sommes colossales sur les chances de succès de Tiomiez Lupp : tout le commun des ours avait bientôt pris part à la ronde. Les pronostiqueurs le considéraient comme un trotteur, un pur-sang. Il était devenu un titre de Grisbi-Change, aussitôt disputé à la corbeille. On avait réclamé et vendu du “ Tiomiez Lupp ” comptant ou à terme, et échangé des montants démesurés. Cependant, à la suite de la publication de l’Oursiété Oursine de Psychogéographie, on l’a vu, la tendance se fit baissière, le Tiomiez Lupp coula, et ce fut la débâcle. Après l’extrême confiance, l’engouement aveugle, arrivait la réaction de la peur, tous se ruant pour vendre, s’il en était temps encore. Les cours, de chute en chute, tombèrent à 1 493, à 1 213, à 907. Il n’y avait plus d’acheteurs, la plaine restait rase, jonchée de cadavres. Un unique zélateur s’entêta, un vieillard arthritique, égrotant et toujours allongé, Musg Alboursmâle. Ce respectable gentillours, vieil ours des cavernes, podagre, rhumatisant, souffrant d’hygroma et se relevant à peine d’une méchante grippe, endurant de surcroît mille morts de la gravelle, eût volontiers bazardé tout son miel contre des engrains d’agripaume ou d’aigremoine pour être capable d’accomplir un tel périple, fût-ce en ourse années ! Il gagea quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or, quatorze Pénis, vingt Canines et cent dix Oursings sur Tiomiez Lupp. Et, à qui lui illustrait l’insanité du dessein ou sa frivolité, le grison graveleux répliquait simplement : “ C’est au moins un Long’Oursien qui l’aura tenté ! ” Telle se présentait la situation. Les autres zélateurs de Tiomiez Lupp s’étaient éclaircis. L’immense majorité, non sans discernement, pronostiquait son échec. On ne misait plus sur lui qu’à cent cinquante-sept contre trois, voire à deux cents quatre-vingt-treize, quand une circonstance, totalement imprévisible, fit que nulours ne le soutint plus. Cet ours-là, à la brune, dans les locaux des garsours pandores, arriva cette plaquette : 57


Suez à Londres. Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place. Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d’arrestation à Bombay (Inde anglaise). Fix, détective. L’effet de cette dépêche fut immédiat. L’honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de banknotes. Sa photographie, déposée au Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle reproduisait trait pour trait l’homme dont le signalement avait été fourni par l’enquête. On rappela ce que l’existence de Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et l’appuyant sur un pari insensé, n’avait eu d’autre but que de dépister les agents de la police anglaise.

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Ours’Ez à Long’Ours. Lestrade, gars-ours directeur, bureaucratie principale, 221B, Baker Street. Trotte derrière détrousseur Grisbi-Place Tiomiez Lupp Stop Transmettre sans tergiverser blanc-seing mise en cage à Cuncéã (Rousse’Terre ourse’terrienne) Stop Fixidore Fixours gars-ours pandore Stop Le contrecoup de cette nouvelle ne se fit pas attendre. L’honoursable gentillours fut instantanément escamoté derrière le détrousseur. Son contretype exposé au Cercle-Bel-Ursidé, dans la grande galerie des portraits, fut minutieusement étudié. C’était, poil à poil et griffe à griffe, l’ours dont le grognottement avait été communiqué par les témoins. On grésilla sur sa vie énigmatique, sa solitude, son envol précipité, et il devint patent que cet ours, au prétexte d’une circumnavigation et d’une gageure affolissante, ne briguait qu’à passer sous le vent des gars-ours pandores d’Ourse’Terre.

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Chapitre VI DANS LEQUEL L’AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LÉGITIME Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêche concernant le sieur Phileas Fogg. Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la Compagnie péninsulaire et orientale, steamer en fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et possédant une force nominale de cinq cents chevaux. Le Mongolia faisait régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez. C’était un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses réglementaires, soit dix milles à l’heure entre Brindisi et Suez, et neuf milles cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avait toujours dépassées. En attendant l’arrivée du Mongolia, deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d’indigènes et d’étrangers qui affluent dans cette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande œuvre de M. de Lesseps assure un avenir considérable. De ces deux hommes, l’un était l’agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez, qui – en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britannique et des sinistres prédictions de l’ingénieur Stephenson – voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant ainsi de moitié l’ancienne route de l’Angleterre aux Indes par le cap de Bonne-Espérance. L’autre était un petit homme maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils brillait un œil très vif, mais dont il savait à volonté éteindre l’ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d’impatience, allant, venant, ne pou60 60


Chapitre VI DANS LEQUEL UN GARS-OURS PANDORE MANIFESTE UNE AGITATION FORT CONCEVABLE Mais à la suite de quel évènement cette plaquette avait-elle été gravée ? Le mercredi 4 du mois d’Haha à ourse heures, le Mongourslia devait arriver à Ours’Ez. C’était un caboteur à voile et à vapeur d’une capacité de deux mille quatre cent cinquante huit Ours-Cubiques et deux cents oursièmes, développant trois cent neuf GrizzlysVapeurs et huit cent quatre-vingt-seize oursièmes. Il assurait les traversées hebdomadaires de Xorgozo à Cuncéã par Ours’Ez. Aucun bâtiment ne le valait dans la région. Il pulvérisait régulièrement les allures prévues d’un Vit d’Ours Blanc, deux mille cinq cent trente-quatre Souffles, treize Coulées et cent vingt et un oursièmes entre Xorgozo et Ours’Ez, et d’un Vit d’Ours Blanc, deux mille deux cent quarante-deux Souffles, quatorze Coulées et quatre-vingt-trois oursièmes entre Ours’Ez et Cuncéã. Parmi une multitude d’immigrants et de natifs guettant le Mongourslia, deux ours arpentaient l’appontement de cette ville portuaire, autrefois simple village, devenue prospère grâce au chenal. Le premier était le gars-ours capitoul et margrave d’Ourse’Terre basé à Ours’Ez qui, malgré les prophéties calamiteuses de la bureaucratie centrale et les augures effrayants des aruspices, reniflait ours après ours les chalands, péniches, cargos, baleiniers, chalutiers, caboteurs, jonques, felouques, galères, trirèmes, caravelles, caraques, sloops et autres embarcations empruntant le chenal pour écourter d’un gros tiers l’ancestral itinéraire de l’Ourse’Terre à la Rousse’Terre par la corniche de L’Espoir. Le second, courtaud et légèrement rabougri mais point malingre, de gueule plutôt astucieuse et sagace, 61


vant tenir en place. Cet homme se nommait Fix, et c’était un de ces “ détectives ” ou agents de police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après le vol commis à la Banque d’Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l’un d’eux lui semblait suspect, le “ filer ” en attendant un mandat d’arrestation. Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du directeur de la police métropolitaine le signalement de l’auteur présumé du vol. C’était celui de ce personnage distingué et bien mis que l’on avait observé dans la salle des paiements de la Banque. Le détective, très alléché évidemment par la forte prime promise en cas de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre l’arrivée du Mongolia. “ Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder ? – Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un tel marcheur. Je vous répète que le Mongolia a toujours gagné la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque avance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires. – Ce paquebot vient directement de Brindisi ? demanda Fix. – De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu’il a quitté samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme, s’il est à bord du Mongolia. – Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on 62 62


crispait nerveusement ses orbiculaires et corrugateurs. Sous ses lourdes paupières étincelait une prunelle pétillante dont il pouvait, à discrétion, souffler la flamme. Il présentait tous les signes de l’agacement, se dandinant, tressautant, virevoltant, incapable de demeurer tranquille. On le surnommait Fixidore Fixours. Il faisait partie de la cohorte des gars-ours pandores mandatés par la métropole sur tous les grands débarcadères à la suite du brigandage de Grisbi-Place, et avait pour mission de renifler perspicacement les pérégrins transitant par Ours’Ez et de pister, jusqu’à réception d’un blancseing de mise en cage, celui qui fleurerait le louche. Deux ours auparavant lui était parvenu, sur un rouleau peint expédié par Long’Ours, le grognottement de cet ours raffiné et élégant que des témoins avaient décrit à Grisbi-Place. Rien d’étonnant à ce que, fort affriolé par la grosse gratification qui reviendrait au gagnant, il manifestât une certaine nervosité à l’approche du Mongourslia. “ Vous m’assurez, monours capitoul, grogna-t-il à nouveau, que ce bâtiment sera là incessamment sous peu ? – Certes, monours, grogna le capitoul. On l’a reniflé à la brune devant Tusv-Zéög à seize Courses d’Ours, seize mille trois cent trois Pieds d’Ours, une Griffe, deux Poils et sept cent vingt-quatre oursièmes d’ici. Une bagatelle pour lui ! Croyez-moi, le Mongourslia raflera encore la gratification de soixante et treize Ours d’or, quatre Pénis, vingt et une Canines et cent quarante-cinq Oursings que la bureaucratie octroie en cas de record inscrit au planigramme. – Et il a fait d’une traite la traversée depuis Xorgozo ? – Oui. Il y a embarqué le courrier pour la Rousse’Terre samedi au crépuscule. Cessez donc de vous dandiner comme un grizzly grincheux, il ne traînera plus. Expliquez-moi plutôt de quelle manière, au seul vu du grognottement qu’on vous a transmis, vous comptez renifler notre oursard, à supposer qu’il ait 63


les sent plutôt qu’on ne les reconnaît. C’est du flair qu’il faut avoir, et le flair est comme un sens spécial auquel concourent l’ouïe, la vue et l’odorat. J’ai arrêté dans ma vie plus d’un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à bord, je vous réponds qu’il ne me glissera pas entre les mains. – Je le souhaite, monsieur Fix, car il s’agit d’un vol important. – Un vol magnifique, répondit l’agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille livres ! Nous n’avons pas souvent de pareilles aubaines ! Les voleurs deviennent mesquins ! La race des Sheppard s’étiole ! On se fait pendre maintenant pour quelques shillings ! – Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez d’une telle façon que je vous souhaite vivement de réussir ; mais, je vous le répète, dans les conditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien que, d’après le signalement que vous avez reçu, ce voleur ressemble absolument à un honnête homme. – Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l’inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours à d’honnêtes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n’ont qu’un parti à prendre, c’est de rester probes, sans cela ils se feraient arrêter. Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu’il faut dévisager surtout. Travail difficile, j’en conviens, et qui n’est plus du métier, mais de l’art. ” On voit que ledit Fix ne manquait pas d’une certaine dose d’amour-propre. Cependant le quai s’animait peu à peu. Marins de diverses nationalités, commerçants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L’arrivée du paquebot était évidemment prochaine. Le temps était assez beau, mais l’air froid, par ce vent d’est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles rayons du soleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres s’allongeait comme un bras sur la rade de Suez. A la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs 64 bateaux de pêche ou de 64


grimpé sur le Mongourslia ? – Monours capitoul, pérora Fixidore Fixours, pour ce genre d’ours, la truffe ne suffit pas : clairvoyance, inspiration, intuition, pressentiment et perspicacité, voilà ce qu’il nous faut ! J’ai au cours de ma carrière mis en cage nombre de gredins. Si notre gars-ours se trouve sur ce caboteur, il n’échappera pas à mes griffes, vous pouvez m’en croire. – La Grande-Ourse vous entende, monours. C’est que la rapine est conséquente. – Un extraordinaire brigandage, oui, grogna le garsours exalté. Cent cinquante-six mille huit cent trentesix Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! Notre miel est rarement de cette qualité ! Les malandrins tournent riquiqui actuellement ! Les grizzlys se rabougrissent ! On en voit qui se font brancher au premier arbre pour six ou sept malheureux Pénis ! – Vous méritez indubitablement lauriers et prospérité. Je redoute cependant que votre quête ne vous cause bien des embarras. Si j’en crois le rouleau peint, cet ours-là a tout du gentillours ! – Monours capitoul, pontifia le gars-ours pandore, les détrousseurs d’envergure ont forcément de bonnes bouilles. Quand on possède une gueule de grizzly, c’est déjà avoir un pied dans la tombe que de ne pas suivre de l’autre le droit chemin ! Les bonnes billes, voilà ce qu’on doit suspecter. Lourde charge grognerez-vous, et j’y souscris. Cela requiert plus de génie que d’habileté ! ” Ce Fixidore Fixours se gobait indubitablement comme un paon. Un certain affairement gagnait l’appontement. Gars-ours matelots de toutes provenances, marchands, truchements, coolies et dockers s’y bousculaient. On attendait le caboteur d’une minute à l’autre. Malgré l’atmosphère ensoleillée, la brise orientale restait frisquette et l’udier Kitash était houleux. Au loin, des falaises se dressaient, irisées par les réverbérations de la lumière sur les vagues. Un brise-lames de 65


cabotage, dont quelques-uns ont conservé dans leurs façons l’élégant gabarit de la galère antique. Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de sa profession, dévisageait les passants d’un rapide coup d’œil. Il était alors dix heures et demie. “ Mais il n’arrivera pas, ce paquebot ! s’écria-t-il en entendant sonner l’horloge du port. – Il ne peut être éloigné, répondit le consul. – Combien de temps stationnera-t-il à Suez ? demanda Fix. – Quatre heures. Le temps d’embarquer son charbon. De Suez à Aden, à l’extrémité de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il faut faire provision de combustible. – Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay ? demanda Fix. – Directement, sans rompre charge. – Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou françaises de l’Asie. Il doit bien savoir qu’il ne serait pas en sûreté dans l’Inde, qui est une terre anglaise. – A moins que ce ne soit un homme très fort, répondit le consul. Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu’il ne le serait à l’étranger. ” Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l’agent, le consul regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L’inspecteur de police demeura seul, pris d’une impatience nerveuse, avec ce pressentiment assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du Mongolia, – et en vérité, si ce coquin avait quitté l’Angleterre avec l’intention de66gagner le Nouveau Monde, 66


quatre mille cent trois Pieds d’Ours, trois Griffes et deux cent vingt-quatre oursièmes se tendait, telle une patte, face à la vieille darse du port d’Ours’Ez. Des gros-bois voués au négoce côtier, des lougres palangriers, des grondins morutiers ou de croisière, des flûtes, des ourques, des galéasses et des chebeks à l’ancre, tous perpétuant avec leurs deux troncs inclinés la belle apparence des trirèmes des Temps des Ours Anciens, émergeaient des brumes. Allant et venant au sein de cette foule, Fixours reniflait les chalands d’une narine experte. Ourse heure moins vingt venaient de glouglouter au loin. “ Il a donc sombré ce caboteur ! glapit-il en jetant un coup d’œil au grand cadran solaire du port. – Mais non, le rassura le capitoul. – Quelle sera la durée de son escale ? – Un sixième d’ours. Juste ce qu’il faut pour charger son coke en stock. Ce ravitaillement est indispensable car Egir se trouve à plus de cent quatre-vingts Nages d’Ours d’ici. – D’Ours’Ez il file droit sur Cuncéã ? – Ni pérégrin ni marchandise ne débarquent avant. – En ce cas, se réjouit Fixours, pour peu que le détrousseur ait choisi cette direction et ce caboteur, je suis certain qu’il se transbordera à Ours’Ez dans l’espoir de rejoindre clandestinement, en empruntant un itinéraire plus discret, les colonies étrangères de Zazil’Ourse. Il ne saurait chercher refuge dans un territoire placé sous contrôle de sa très Grincheuse Ursidée. – Peut-être avons-nous affaire à un malin. Nulours ne l’ignore, un scélérat en fuite reste bien plus insaisissable dans un environnement familier, même grouillant de compatriotes, qu’en plein désert. ” Avec un petit gloussement qui fit bigrement cogiter le gars-ours pandore, le capitoul retourna dans ses tanières officielles, creusées à quelques foulées de là. L’autre traîna, solitaire, se dandinant fébrilement, poursuivi par l’étrange intuition que son détrousseur était réellement sur le Mongourslia. Le scélérat avait dû 67


la route des Indes, moins surveillée ou plus difficile à surveiller que celle de l’Atlantique, devait avoir obtenu sa préférence. Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups de sifflet annoncèrent l’arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peu inquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine de canots se détachèrent de la rive et allèrent audevant du Mongolia. Bientôt on aperçut la gigantesque coque du Mongolia, passant entre les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyaux d’échappement. Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns restèrent sur le spardeck à contempler le panorama pittoresque de la ville ; mais la plupart débarquèrent dans les canots qui étaient venus accoster le Mongolia. Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre. En ce moment, l’un d’eux s’approcha de lui, après avoir vigoureusement repoussé les fellahs qui l’assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment s’il pouvait lui indiquer les bureaux de l’agent consulaire anglais. Et en même temps ce passager présentait un passeport sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa britannique. Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d’un rapide coup d’œil, il en lut le signalement. Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé sur le passeport était identique à celui qu’il avait reçu du directeur de la police métropolitaine. “ Ce passeport n’est pas le vôtre ? dit-il au passager. – Non, répondit celui-ci, c’est le passeport de mon maître. – Et votre maître ? 68 68


prendre la poudre d’escampette pour filer par la ligne orientale, fort malcommode à inspecter, et qui lui offrait donc bien des facilités. Fixours n’eut pas à ronchonner des heures. Les appels de multiples appeaux stridulaient l’approche du caboteur. La cohue des dockers et des coolies se rua sur le wharf dans une confusion menaçant les foulards, ceintures et fourrures des pérégrins. Une oursaine de petits troncs à balancier quittèrent la grève et se précipitèrent vers l’étrave du Mongourslia qui s’engageait dans le détroit artificiel. Ourse heures glougloutaient à peine que le caboteur jetait l’ancre, dans un grand boulevari de fumerolles. Tous les pérégrins s’étaient accoudés au bastingage. Certains ne quittèrent pas le pont supérieur afin de ne rien perdre du fascinant spectacle coloré, tandis que les autres se huchaient sur les troncs à balancier parvenus aux flancs du Mongourslia. Fixours reniflait avec soin chaque ours plantant griffe au sol. S’étant débarrassé hardiment, d’une patte ferme et précise, des drogmans criaillants qui lui offraient leurs bons offices, l’un de ces pérégrins, tenant un saufconduit pour lequel il briguait la griffe officielle, l’accosta aimablement et s’enquit des tanières du gars-ours capitoul. Sans même réfléchir, Fixours grippa le sauf-conduit et le parcourut. Il soubresauta violemment et manqua lâcher la tablette. Ce sauf-conduit reprenait, au poil prés, l’exacte description arrivée le 2 du mois d’Haha. “ Ce n’est pas votre sauf-conduit ? grognonna-t-il. – Nenni, grogna l’autre, il appartient à mon oursmaître. – Où est-il donc ? – Sur le pont, il joue au bridge. – Il doit se faire reconnaître lui-même par le gars69


– Il est resté à bord. – Mais, reprit l’agent, il faut qu’il se présente en personne aux bureaux du consulat afin d’établir son identité. – Quoi ! cela est nécessaire ? – Indispensable. – Et où sont ces bureaux ? – Là, au coin de la place, répondit l’inspecteur en indiquant une maison éloignée de deux cents pas. – Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela ne plaira guère de se déranger ! ” Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer.

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ours capitoul ! – La Grande-Ourse me grippe ! Le faut-il vraiment ? – C’est le règlement ! – Et ces tanières se trouvent ? – Au bout de la plage, grogna le gars-ours pandore en montrant une falaise toute proche. – Bon, je retourne le quérir. Mais il ne va pas apprécier de devoir se déplacer ! ” Après avoir poliment reniflé Fixidore Fixours, le pérégrin regagna le gaillard arrière du caboteur.

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Chapitre VII QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L’INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE L’inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire. “ Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j’ai de fortes présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolia. ” Et Fix raconta ce qui s’était passé entre ce domestique et lui à propos du passeport. “ Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce coquin. Mais peutêtre ne se présentera-t-il pas à mon bureau, s’il est ce que vous supposez. Un voleur n’aime pas à laisser derrière lui des traces de son passage, et d’ailleurs la formalité des passeports n’est plus obligatoire. – Monsieur le consul, répondit l’agent, si c’est un homme fort comme on doit le penser, il viendra ! – Faire viser son passeport ? – Oui. Les passeports ne servent jamais qu’à gêner les honnêtes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle, mais j’espère bien que vous ne le viserez pas ... – Et pourquoi pas ? Si ce passeport est régulier, répondit le consul, je n’ai pas le droit de refuser mon visa. – Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu’à ce que j’aie reçu de Londres un mandat d’arrestation. Ah ! cela, monsieur Fix, c’est votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis ... ” Le consul n’acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont l’un était préci72 72


Chapitre VII QUI MONTRE QUE LES SAUF-CONDUITS NE SONT QUE BALIVERNES ET BILLEVESÉES Quittant l’embarcadère, le gars-ours pandore galopa jusques aux tanières officielles du capitoul. Négligeant même le reniflement de bienséance, il glapit : “ Monours capitoul, mon gredin se trouve sur le Mongourslia. ” Puis il détailla tout de l’entretien avec le gars-ours domestique, autour du sauf-conduit. “ Assurément monours, grogna le capitoul, je lape mon petit lait à la perspective de renifler une telle fripouille. Cependant, pointera-t-il le bout de sa truffe ici ? Un fuyard chercherait plutôt à brouiller ses empreintes et à effacer jusqu’aux vestiges de ses foulées. D’autant que la tracasserie des sauf-conduits est maintenant obsolète. – Monours capitoul, c’est précisément parce qu’il est rusé qu’il se pointera. J’y engage mon miel ! – Pour que je griffe son sauf-conduit ? – Exactement. Les sauf-conduits ne sont que calembredaines ! Ils importunent les braves gars-ours et prêtent la poudre à l’escampette des gredins. Le sien est inattaquable, j’en suis certain. Heureusement vous n’y imprimerez pas votre griffe ... – Ah que si ! Service, service ! Jugulaire, jugulaire ! Il m’est interdit de réserver ma griffe sur un document en règle. – Enfin, monours ! Mon devoir à moi m’ordonne de le retarder et je n’ai d’autre choix que de croquer le marmot, gober les mouches et faire le pied de grue, dans l’attente du blanc-seing de mise en cage grossoyé à Long’Ours ! – Suffit ! Chacun ses champignons, monours. Ne comptez pas ... ” Soudain, comme muselé, le capitoul ne pipa plus : 73


sément ce domestique qui s’était entretenu avec le détective. C’étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa. Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l’étranger des yeux. Quand le consul eut achevé sa lecture : “ Vous êtes Phileas Fogg, esquire ? demanda-t-il. – Oui, monsieur, répondit le gentleman. – Et cet homme est votre domestique ? – Oui. Un Français nommé Passepartout. – Vous venez de Londres ? – Oui. – Et vous allez ? – A Bombay. – Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et que nous n’exigeons plus la présentation du passeport ? – Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage à Suez. – Soit, monsieur. ” Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit, suivi de son domestique. “ Eh bien ? demanda l’inspecteur. – Eh bien, répondit le consul, il a l’air d’un parfait honnête homme ! – Possible, répondit Fix, mais ce n’est point ce dont il s’agit. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j’ai reçu le signalement ? – J’en conviens, mais vous le savez, tous les signalements ... – J’en aurai le cœur net, répondit Fix. Le domestique me paraît être moins indéchiffrable que le maître. De plus, c’est un Français, qui ne pourra se retenir de parler. A bientôt, monsieur74le consul. ” 74


après un grattouillis discret à l’arbre couché devant l’entrée, le gars-ours grouillot saute-ruisseau introduisait l’ours-maître et son gars-ours domestique. Le premier tendit son sauf-conduit, réclamant, lapidaire mais poli, qu’on y plante la griffe. Le capitoul grippa le sauf-conduit, le retourna et le huma soigneusement. Fixidore Fixours, tapi à l’écart, paupières mi-closes sur ses prunelles coruscantes, reniflait à petits traits les pérégrins. “ Tiomiez Lupp je suppose ? s’assura le capitoul. – Lui-même. – Avec votre gars-ours domestique ? – C’est cela. – En provenance de Long’Ours ? – Exactement. – Votre prochaine escale ? – Cuncéã. – Excellent. Vous n’ignorez pas que vous avez le droit de circuler sans sauf-conduit ? – Il m’importe simplement que vous authentifiiez mon escale à Ours’Ez. – A votre guise, monours. ” Energiquement mais non sans élégance le capitoul griffa le sauf-conduit. Myb. Lupp régla tributs et débours puis, ayant rapidement reniflé chacun, il se retira, son gars-ours domestique trottant sur ses traces. “ Qu’en pensez-vous ? grogna le gars-ours pandore. – On jurerait un ours irréprochable et intègre ! – Bien évidemment ! Ne l’avais-je pas prévu ? Laissons cela et agréez plutôt, monours capitoul, que vous venez de voir, poil à poil et griffe à griffe, le portrait craché de l’aigrefin annoncé par Long’Ours ! – Peut-être ! Voyez-vous, tous ces grognottements ... – Je saurai la vérité, le coupa Fixours. Contrairement à l’autre, le gars-ours domestique semble plutôt avenant et c’est un étranger, certainement babillard, causeur et jacasseur comme une pie. A vous revoir, Monours capitoul. ” 75


Cela dit, l’agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout. Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s’était dirigé vers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique ; puis il s’embarqua dans un canot, revint à bord du Mongolia et rentra dans sa cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes : “ Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir. “ Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin. “ Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin. “ Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin. “ Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin. “ Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir. “ Embarqué sur le Mongolia, samedi, 5 heures soir. “ Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin. “ Total des heures dépensées : 158 1/2, soit en jours : 6 jours 1/2. ” Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, qui indiquait – depuis le 2 octobre jusqu’au 21 décembre – le mois, le quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvée à chaque endroit du parcours. Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s’il était en avance ou en retard. Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez, qui, concordant avec l’arrivée réglementaire, ne le constituait ni en gain ni en perte. Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n’y pensait même pas, étant de cette race d’Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu’ils traversent. 76 76


Ayant respectueusement reniflé la patte du capitoul, le gars-ours pandore remonta rapidement la piste de Patte d’Ours. Sorti de la caverne officielle, Myb. Lupp était aussitôt revenu à l’embarcadère. Il grommela ses instructions à son gars-ours domestique, sauta sur un petit tronc à balancier, grimpa sur le pont du Mongourslia et regagna sa tanière par le passavant. Enfin au calme, il sortit de sa ceinture un planigramme repliable en triptyque et lut : “ Parti de Long’Ours, mercredi 25 Absolu, 20 heures 45. “ Gagné Par’Isours, jeudi 26 Absolu, 7 heures 20. “ Parti de Par’Isours, jeudi, 8 heures 40. “ Gagné Tural’Ours, vendredi 27 Absolu, 6 heures 35. “ Parti de Tural’Ours, vendredi, 7 heures 20. “ Gagné Xorgozo, samedi 28 Absolu, 16 heures et grimpé sur le Mongourslia, 17 heures. Il grava à la suite en trois coups de sa gradine dentelée : “ Gagné Ours’Ez, mercredi 4 Haha, 11 heures. “ Ours consommés : 6 ½ ” Le volet senestre du triptyque portait, du 25 du mois d’Absolu au 21 Sable, le calendrier prévu pour chacune des escales essentielles : Par’Isours, Xorgozo, Ours’Ez, Cuncéã, Kelkud’Ourse, Singe-à-Poux, KingKong-Bear, Yokohol’Ourse, Safrasiz’Ours, NéoBear, Beatl’Ours, Long’Ours. Myb. Lupp gravait sur la partie centrale les dates réelles. Il possédait ainsi à tout moment, sur le volet dextre, une vue immédiate des boni mali de sa pérégrination. Il n’avait jusque-là ni gaspillé ni grappillé de temps. Il manda alors son repas dans sa tanière où il demeura. Contrairement aux autres pérégrins, aucune curiosité ne l’assujettissait et il avait une fois pour toutes chargé son gars-ours domestique de contempler pour eux deux les territoires parcourus.

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Chapitre VIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU’IL NE CONVIENDRAIT Fix avait en peu d’instants rejoint sur le quai Passepartout, qui flânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir. “ Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l’abordant, votre passeport est-il visé ? – Ah ! c’est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle. – Et vous regardez le pays ? – Oui, mais nous allons si vite qu’il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes à Suez ? – A Suez. – En Égypte ? – En Égypte, parfaitement. – Et en Afrique ? – En Afrique. – En Afrique ! répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je m’imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l’ai revue tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à travers les vitres d’un fiacre et par une pluie battante ! Je le regrette ! J’aurais aimé à revoir le PèreLachaise et le Cirque des Champs-Élysées ! – Vous êtes donc bien pressé ? demanda l’inspecteur de police. – Moi, non, mais c’est mon maître. A propos, il faut que j’achète des chaussettes et des chemises ! Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement. – Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu’il faut. – Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vrai78 78


Chapitre VIII DANS LEQUEL PATTE D’OURS OUBLIE LE PROVERBE : “ EN BOUCHE FERMÉE N’ENTRE MOUCHE ” Patte d’Ours musardait, heureux de pouvoir enfin baguenauder, et Fixidore Fixours le rattrapa vite. “ Tiens ! Mon oursami ! grognonna Fixours. Avezvous obtenu votre griffe ? – Encore vous, monours ! s’étonna l’autre. Rassurez-vous, tout est en ordre. Comme il convient à des ours bien léchés. – Vous visitez le coin ? – Pas vraiment ! Nous menons un tel train que j’en suis tout ébouriffé. C’est réellement Ours’Ez, ici ? – Hé oui ! – L’Ours’Ez des pharaons ? – Exactement. – Dans le grand continent inconnu ? – L’Ours’Afric, oui. – L’Ours’Afric ! grogna Patte d’Ours. Que la Grande-Ourse me grippe ! Moi qui croyais que Par’Isours serait notre terminus. C’est à peine si je l’ai reniflé ! Quelle tristesse ! Ah ! Avoir soupiré une fois encore entre les tombes ombragées de l’Ours-Alaise ou être retourné rire au spectacle des Ours d’Hiver ! On donnerait tout son miel pour cela ! – Vous vous hâtez tellement ? – Personnellement je préférerais lambiner. Hélas, pas mon ours-maître ! Je dois d’ailleurs aller marchander des foulards et des écharpes ! C’est que, voyezvous, nous avons déguerpi comme des voleurs, agriffant un simple balluchon. – Suivez-moi ! Je connais une caverne aux fanfreluches et vous y grappillerez à votre guise. – Mille grâces, monours ! ” Patte d’Ours, tout en grognant, hâtait le pas, crai79


ment d’une complaisance ! ... ” Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours. “ Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau ! – Vous avez le temps, répondit Fix, il n’est encore que midi ! ” Passepartout tira sa grosse montre. “ Midi, dit-il. Allons donc ! il est neuf heures cinquante-deux minutes ! – Votre montre retarde, répondit Fix. – Ma montre ! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand-père ! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C’est un vrai chronomètre ! – Je vois ce que c’est, répondit Fix. Vous avez gardé l’heure de Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque pays. – Moi ! toucher à ma montre ! s’écria Passepartout, jamais ! – Eh bien, elle ne sera plus d’accord avec le soleil. – Tant pis pour le soleil, monsieur ! C’est lui qui aura tort ! ” Et le brave garçon remit sa montre dans sou gousset avec un geste superbe. Quelques instants après, Fix lui disait : “ Vous avez donc quitté Londres précipitamment ? – Je le crois bien ! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts d’heure après nous étions partis. – Mais où va-t-il donc, votre maître ? – Toujours devant lui ! Il fait le tour du monde ! – Le tour du monde ? s’écria Fix. – Oui, en quatre-vingts jours ! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n’en crois rien. Cela n’aurait pas le sens commun. Il y a autre chose. – Ah ! c’est un original, ce Mr. Fogg ? – Je le crois. – Il est donc riche ? 80 80


gnant que le caboteur ne parte sans lui. “ Ne vous faites ni bile ni mauvais sang, douze heures vont juste glouglouter ! ” remarqua l’autre. Patte d’Ours sortit son chronographe de sa ceinture. “ Douze heures ? Mais que grognez-vous là ! Il s’en faut de huit minutes qu’il ne soit dix heures ! – Ce chronographe bat la breloque. – Mais qu’avez-vous tous avec mon chronographe ! C’est une antiquité certes, mais qui n’a jamais décalé une seconde en vingt-quatre heures ! – Je comprends ! Vous glougloutez encore au rythme de Long’Ours, où il est deux heures de moins qu’à Ours’Ez. Prenez garde de le régler régulièrement. – Quoi ! Traficoter mon chronographe ! glapit Patte d’Ours. Que la Grande-Ourse m’en préserve ! – Mais alors vous ne suivrez plus l’heure solaire. – Que m’importe le soleil, il ira bien seul ! ” Lors, notre gars-ours, tout faraud, renfourna son chronographe d’un mouvement orgueilleux. Conscient de l’avoir irrité, Fixidore Fixours revint à ce qui l’intéressait : “ Ainsi, vous avez déguerpi de Long’Ours à bride abattue ? – Tout juste ! Il y a une semaine exactement, Myb. Lupp quitte son cénacle à la brune – ça ne s’était jamais produit ! – et quatre fois ourse minutes plus tard, pschittt, envolés ! – Et jusqu’où compte-t-il galoper, votre oursmaître ? – Plus loin, encore plus loin ! Il court autour du globe ! – Autour du globe ? glapit Fixours. – Et en quatre-vingts ours, en plus ! Une gageure, m’a-t-il grommelé. Au vrai, et pour vous ouvrir mon cœur, je ne suis pas dupe. Je possède du bon sens et je flaire assez bien l’anguille sous la roche. – Voyez-vous ! Est-il fantasque, votre Lupp ? – Assurément. – De la fortune ? 81


– Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves ! Et il n’épargne pas l’argent en route ! Tenez ! il a promis une prime magnifique au mécanicien du Mongolia, si nous arrivons à Bombay avec une belle avance ! – Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître ? – Moi ! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour même de notre départ. ” On s’imagine aisément l’effet que ces réponses devaient produire sur l’esprit déjà surexcité de l’inspecteur de police. Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse somme emportée, cette hâte d’arriver en des pays lointains, ce prétexte d’un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées. Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce garçon ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé à Londres, qu’on le disait riche sans savoir l’origine de sa fortune, que c’était un homme impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait point à Suez, et qu’il allait réellement à Bombay. “ Est-ce loin Bombay ? demanda Passepartout. – Assez loin, répondit l’agent. Il vous faut encore une dizaine de jours de mer. – Et où prenez-vous Bombay ? – Dans l’Inde. – En Asie ? – Naturellement. – Diable ! C’est que je vais vous dire ... il y a une chose qui me tracasse ... c’est mon bec ! – Quel bec ? – Mon bec de gaz que j’ai oublié d’éteindre et qui brûle à mon compte. Or, j’ai calculé que j’en avais pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que pour peu que le voyage se prolonge ... ” Fix comprit-il l’affaire du gaz ? C’est peu probable. Il n’écoutait plus et prenait82un parti. Le Français et lui 82


– Pour sûr ! Nous transportons une bourse bigrement ronde avec nous ! Et nous ne sommes pas radins ! Ecoutez plutôt ! Il a fait miroiter quantité de belles paillettes sous la truffe du pelleteur du Mongourslia pour gagner Cuncéã plus vite que prévu ! – Je présume que vous l’avez toujours servi ? – Que nenni ! glapit Patte d’Ours. J’ai pris ma charge le matin de notre embarquement ! ” Inutile de préciser l’impact de tout ceci dans le crâne surchauffé du gars-ours pandore. Que Lupp ait précisément déguerpi de Long’Ours au moment du forfait, qu’il transporte un rondelet sac d’or, qu’il galope comme s’il avait vu l’Ourse-Noire vers des contrées reculées, qu’il invoque cette gageure extravagante, voilà qui corroborait indubitablement son opinion. Quant à l’autre benêt, il ne savait rien de son ours-maître. Et ce dernier – sorte d’anachorète énigmatique et bigrement discret – était indubitablement galetteux, mais on ignorait d’où il tenait son or. Et, soudain, Fixours comprit que Tiomiez Lupp déguerpirait incessamment sous peu pour Cuncéã. “ La traversée est longue, pour Cuncéã ? s’inquiéta Patte d’Ours. – Pas vraiment, non. Comptez une petite oursaine. – D’ours ? ! – Il s’agit quand même d’atteindre la Rousse’Terre ! – En Zazil’Ourse ? – Absolument. – Par l’Ourse-Noire ! Voyez-vous ... ce qui me turlupine et me chagrine ... c’est ma girandole ! – Votre girandole ? – Evidemment ! J’ai négligé de tourner ma girandole de grisou, alors elle flambe à mes frais ! Chaque ours qui s’écoule me coûte quatre Pénis, dix-neuf Canines et quatre cent quatre-vingt-seize Oursings, ce qui outrepasse mes gages d’exactement un Pénis, quatre Canines et huit cent soixante-quatorze Oursings. Si cette pérégrination dure trop, je serai de la revue ... ” Fixidore Fixours réfléchissait trop profondément pour se représenter clairement le problème du grisou. 83


étaient arrivés au bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer le départ du Mongolia, et il revint en toute hâte aux bureaux de l’agent consulaire. Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout son sang-froid. “ Monsieur, dit-il au consul, je n’ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde en quatrevingts jours. – Alors c’est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents ! – Nous verrons bien, répondit Fix. – Mais ne vous trompez-vous pas ? demanda encore une fois le consul. – Je ne me trompe pas. – Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visa son passage à Suez ? – Pourquoi ? ... je n’en sais rien, monsieur le consul, répondit le détective, mais écoutez-moi. ” Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg. “ En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet homme. Et qu’allez-vous faire ? – Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m’adresser un mandat d’arrestation à Bombay, m’embarquer sur le Mongolia, filer mon voleur jusqu’aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, l’accoster poliment, mon mandat à la main et la main sur l’épaule. ” Ces paroles prononcées froidement, l’agent prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de la police métropolitaine cette dépêche que l’on connaît. Un quart d’heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni d’argent, d’ailleurs, s’embarquait à bord du Mongolia, et bientôt le rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge. 84 84


Ils avaient d’ailleurs atteint la caverne aux fanfreluches. Patte d’ours entra pour marchander. L’autre le planta là et courut l’amble jusqu’aux tanières du gars-ours capitoul. C’est un Fixidore Fixours marmoréen et résolu qui s’y présenta : il avait arrêté sa décision. “ Monours, c’est fait, j’ai agriffé mon ours ! Il prétend être un extravagant anachorète, parti pour parcourir le globe en quatre-vingts ours. – C’est qu’il est fin renard le bougre, grogna le capitoul. Il entend passer ainsi sous le vent de tous les chasseurs de la création avant de regagner bien tranquillement sa tanière de Long’Ours ! Etes-vous vraiment sûr de vous ? – Sûr, sûr et archi-sûr. – Mais qu’est-ce qui a bien pu le pousser à réclamer ma griffe ? – Cela ... je l’ignore, et peu m’importe. Prêtez-moi plutôt l’oreille. ” Alors, grognant peu mais grognant bien, il résuma l’essentiel des propos du gars-ours domestique. “ J’avoue, grognonna le capitoul, que voilà un comportement bien suspect. Quelles sont vos intentions maintenant ? – Graver une plaquette pour Long’Ours les adjurant de grossoyer un blanc-seing de mise en cage et de l’expédier à Cuncéã, grimper sur le Mongourslia, trotter derrière l’oursard jusqu’en Rousse’Terre et alors, mon blanc-seing en ceinture, l’aborder très respectueusement et le gripper au collet. ” Digne et solennel, il renifla la patte du capitoul, galopa jusqu’à la tanière des signalisations et y grava la fameuse plaquette. Peu après, un maigre balluchon à l’épaule et quelques paillettes d’or en bourse, Fixours était sur le pont du Mongourslia qui, s’élançant à pleine vitesse sur l’udier Kitash, traçait sa route vers le large.

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Chapitre IX OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le Mongolia, dont les feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancer l’arrivée réglementaire. La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous l’Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu’un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule indienne, il n’est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan. Parmi ces passagers du Mongolia, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient à l’armée britannique proprement dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, même à présent que le gouvernement s’est substitué aux droits et aux charges de l’ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à 60 000, généraux à 100 000. [Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000 francs ; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de 600 000 F. (Note de l’auteur).] On vivait donc bien à bord du Mongolia, dans cette société de fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le “ purser ”, l’homme de confiance de la Compagnie, l’égal du capitaine à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, 86 au souper de huit heu86


Chapitre IX OÙ L’UDIER KITASH ET CELUI DE ROUSSE’TERRE FAVORISENT TIOMIEZ LUPP Le Mongourslia devait parcourir les cent quatrevingt-douze Nages d’Ours qui séparent Ours’Ez d’Egir en douze fois ourse heures au plus. Son pelleteur, fort alléché par les paillettes promises, s’activait à pulvériser ce temps. Tous les pérégrins grimpés à bord à Xorgozo débarquaient à Cuncéã. Ceux qui comptaient poursuivre jusqu’à Kelkud’Ourse attrapaient là le grand tronc incliné qui parcourt d’oursest en est le trigone rousse’terrien, évitant ainsi un périlleux cabotage autour du promontoire de Diamér. A bord, une flopée de gars-ours bureaucrates et de manitous galonnés, légionnaires ourse’terriens ou mercenaires autochtones. Les manitous étaient grassement rémunérés par la bureaucratie centrale : sept cent quatre-vingt-dix-huit Ours d’or aux ours-serrepattes, six mille huit cent quarante-trois aux ours-capistons, ourse mille quatre cent six aux margis. La gratification des gars-ours bureaucrates, elle aussi, était rondelette : les grouillots du premier barreau de l’échelle percevaient mille trois cent soixante-huit Ours d’or, les alcades, six mille huit cent quarante-trois, les primiciers, vingt-huit mille cinq cent quinze, les procurateurs, trente-quatre mille deux cent dix-huit, le proconsul, plus de soixante-huit mille quatre cent trente-sept, voire davantage. A ce beau monde s’ajoutaient trois pékins gandins qui, près de cent vingt mille Ours d’or en ceinture, partaient à l’étranger arrondir leur fortune. Aussi menait-on grand train sur le Mongourslia ! Le factotum du bord, intendant et représentant du garsours pacha, ne lésinait pas sur les victuailles. Lors du grignotage du levant, du casse-croûte de la mi-oursée, des repas du couchant et de la mi-nuit, des amoncellements de venaison bien faisandée, de belles grevesses 87


res, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères – il y en avait quelquesunes – changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le permettait. Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la côte d’Asie, soit de la côte d’Afrique, le Mongolia, long fuseau à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianos se taisaient ; chants et danses cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit de Bab-elMandeb. Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps ? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houle qui risquaient d’occasionner un accident à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le Mongolia à relâcher dans quelque port, auraient compromis son voyage ? Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ces éventualités, il n’en laissait rien paraître. C’était toujours l’homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu’aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s’inquiétait peu d’observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l’humanité. Il ne venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois à l’horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois 88 sans avoir consacré leur 88


aux pinces charnues, de poires gros-musc, de gros-noir aux grains juteux, de lépiotes grisettes, d’olives grossanes et de dorés grignons de pain de gruau trônaient sur les roches. Les oursonnes – on en comptait plusieurs – lustraient leur fourrure vingt fois l’ours. On musiquait, on gambillait et on se dandinait, tant que l’eau était calme. Hélas, cet udier Kitash, étiré et encaissé, se montre fort changeant et presque toujours tempétueux ! Par zéphyr traversier ventant de Zazil’Ourse ou directement d’Ours’Afric, le Mongourslia, bousculé sur ses flancs, chahutait abominablement. Aussitôt, les oursonnes filaient dans leurs tanières, les croque-notes rangeaient leurs instruments, et ainsi s’achevaient grésillements et dandinements. Mais, faisant fi des éléments, le cabotier aux chaudières rougies fonçait vaillamment sur la passe de Cèc-im-Nergic. A quoi donc Tiomiez Lupp se consacrait-il depuis le départ ? Tourmenté et chagrin, se faisait-il de la bile à chaque saute de brise ? Redoutait-il les agitations de la vague, un possible pépin mécanique ou toute autre mésaventure susceptible de contraindre le Mongourslia à trouver refuge à la côte, ruinant d’un coup ses espoirs ? Que nenni ! Il restait l’ours flegmatique et pondéré du Cercle-Bel-Ursidé et soubresautait moins encore que les chronographes du caboteur qui oncques pourtant ne dégrenaient d’une seconde. Il n’était pas même monté une seule fois renifler ce légendaire udier Kitash, berceau des Ourses Originelles. Il ne s’intéressait nullement aux surprenantes communautés troglophiles accrochées aux falaises côtières qui amusaient tant les autres pérégrins. Il ne songeait pas non plus aux écueils de la baie Ara’Bearienne, si redoutés des garsours marins des Temps des Ours Anciens 1. Mais à quoi, alors, passait-il son temps ? Avant tout, à faire bonne chère, quatre fois l’ours. Grondins farcis de graphides, grelins grillés ou crus, grémilles, grenadins sur lit de grisettes, le tout accompagné de 89


voyage par des sacrifices propitiatoires. Que faisait donc cet original, emprisonné dans le Mongolia ? D’abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis il jouait au whist. Oui ! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui : un collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le révérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général de l’armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui. Quant à Passepartout, le mal de mer n’avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine à l’avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays et d’ailleurs il s’affirmait à luimême que toute cette fantaisie finirait à Bombay. Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’il rencontra sur le pont l’obligeant personnage auquel il s’était adressé en débarquant en Égypte. “ Je ne me trompe pas, dit-il en l’abordant avec son plus aimable sourire, c’est bien vous, monsieur, qui m’avez si complaisamment servi de guide à Suez ? – En effet, répondit le détective, je vous reconnais ! Vous êtes le domestique de cet Anglais original ... – Précisément, monsieur ... ? – Fix. – Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver à bord. Et où allez-vous donc ? – Mais, ainsi que vous, à Bombay. – C’est au mieux ! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage ? – Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire. – Alors vous connaissez90l’Inde ? 90


grappa à la fine fragrance et suivi d’un granita glacé de sirop de groseille, tels étaient ses menus. Aucun branlement, aucune oscillation ne parvenaient à dérégler cette magnifique mécanique. Entre ses repas, il bridgeait. Car il avait trouvé trois ours, comme lui acharnés à ce jeu : l’un était maître des phynances et transportait sa pompe dans la ville de Puë, le second, mystagogue gardien de troupeaux, rentrait à Cuncéã, et le dernier, un cinquantenier, venait d’être affecté à un régiment cantonné à Ciresiz. Tous quatre, sans un grognement inutile, claquaient les brèmes à longueur de temps. Patte d’Ours, lui non plus, ne connaissait ni hautle-cœur ni nausée. Il logeait à la proue et faisait également ripaille. Ce périple, ainsi mené, lui agréait plutôt. Il trouvait finalement plaisir à cheminer confortablement, mangeant bien, dormant de même, et il se grognonnait d’ailleurs qu’on achèverait probablement billevesées, fariboles et sornettes à Cuncéã. Quelques heures après son embarquement, le 5 du mois d’Haha, il s’était heurté au gars-ours prévenant rencontré sur les quais. “ Que la Grande-Ourse me grippe, grogna-t-il, la truffe retroussée de joie ! Voilà mon aimable cornac des souks et bazars d’Ours’Ez ? – Oh ! feignit le gars-ours pandore, le gars-ours domestique de ce curieux Ourse’Terrien ... – Parfaitement. Monours ... ? – Fixidore Fixours. – Monours Fixidore Fixours, vous me voyez ravi de cette rencontre. Mais vers où pérégrinez-vous ? – Tout simplement Cuncéã, moi aussi. – Splendide ! Vous connaissez le parcours ? – Bien sûr ! Je suis gars-ours de la Guilde Trigonale. – La Rousse’Terre n’a donc pas de secret pour vous ? – Heu ..., grogna Fixidore Fixours, désireux de rester circonspect. 91


– Mais ... oui ..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop s’avancer. – Et c’est curieux, cette Inde-là ? – Très curieux ! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères ! Mais il faut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays ? – Je l’espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu’il n’est pas permis à un homme sain d’esprit de passer sa vie à sauter d’un paquebot dans un chemin de fer et d’un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique cessera à Bombay, n’en doutez pas. – Et il se porte bien, Mr. Fogg ? demanda Fix du ton le plus naturel. – Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d’ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun. C’est l’air de la mer. – Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont. – Jamais. Il n’est pas curieux. – Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète ... une mission diplomatique, par exemple ! – Ma foi, monsieur Fix, je n’en sais rien, je vous l’avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demicouronne pour le savoir. ” Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble. L’inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir à l’occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du Mongolia, quelques verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait même pour ne pas être en reste, – trouvant, d’ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête. Cependant le paquebot s’avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessus desquelles se détachaient quelques dattiers 92 verdoyants. Au loin, dans 92


– Est-ce une aussi belle contrée qu’on le prétend ? – Magnifique ! Pleine de grottes sacrées, de vénérables arbres inclinés, de tanières saintes, de cavernes taboues, de thaumaturges, d’oliphants et de lycaons, de guivres et de dragons, d’hydres, d’oursonnesdanseuses ... De bien belles choses à découvrir pour qui en a le loisir ! – J’en brûlerais d’envie, monours. Est-il convenable à un ours bien léché de cabrioler d’un cabotier sur un tronc roulant et d’un tronc roulant dans un cabotier, en prétendant courir le globe en quatre-vingts ours ? Croyez-moi, ces acrobaties prendront fin à Cuncéã. – Et comment va-t-il, mybear Lupp ? s’enquit Fixidore Fixours sans avoir l’air d’y toucher. – A merveille, tout comme moi. Je mastique plus qu’un grizzly sortant d’hibernation : les embruns sans doute. – C’est étrange, je ne l’ai pas encore croisé ! – La passerelle ne l’attire point. Il n’a pas comme nous autres la passion de tout voir, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. – Ce prétexte de parcourir le globe en quatre-vingts ours ne serait-il pas le masque d’une ambassade clandestine ... d’un traité secret ... ou autre chose de telle sorte ! – Peut-être bien, monours, mais peu m’importe ! Tout bien pesé, ce mystère ne vaut pas six Pénis et une Canine à mes yeux. ” Dès lors, Patte d’Ours et Fixidore Fixours ne se quittèrent plus. Le gars-ours pandore désirait apprivoiser le gars-ours domestique de l’oursard Lupp et lui offrait force gobelets d’hydromel, de grenache, de grappa ou de sangria que notre gars-ours, charmé de l’amabilité du Fixidore, lapait sans rechigner avant de retourner la politesse. Le caboteur fonçait à toute vapeur. Le 8, on aperçut Nuqé protégée par sa gangue de falaises éboulées couvertes de cocotiers. De grandes plantations de burgraves à fleurs bleues et de fenugrec s’étendaient, à l’ombre des grewias, jusqu’aux mamelons des collines. 93


les montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouva même qu’avec ces murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse. Pendant la nuit suivante, le Mongolia franchit le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et le lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la rade d’Aden. C’est là qu’il devait se réapprovisionner de combustible. Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que pour la Compagnie péninsulaire, c’est une dépense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet, établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne. Le Mongolia avait encore seize cent cinquante milles à faire avant d’atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point, afin de remplir ses soutes. Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de Phileas Fogg. Il était prévu. D’ailleurs le Mongolia, au lieu d’arriver à Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C’était un gain de quinze heures. Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué. La formalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sa partie interrompue. Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cette population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d’Arabes, d’Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d’Aden. Il admira les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les ingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du roi 94 Salomon. 94


Patte d’Ours, enchanté, admirait ce bourg fameux qui lui rappela, dans la courbe des rochers et les plumets des palmiers agités par le vent, un petit pot de linaigrettes et d’onagraire qu’il faisait pousser, ourson, sur sa fenêtre. Sous les étoiles, le Mongourslia traversa la passe de Cèc-im-Nergic que l’on surnomme la Roche qui Pleure et, le 9 du mois d’Haha, il jetait l’ancre à l’oursest de la ville d’Egir pour remplir ses soutes d’anthracite. Problème ardu que de nourrir les chaudières des machines aussi loin des mines. Sa Très Grincheuse Ursidée y consacre chaque année deux millions deux cent quatre-vingt-un mille deux cent cinquante-neuf Ours d’or, seize Pénis, vingt Canines et six cent quarante-six Oursings. Des réserves doivent être constituées partout et, après transport, gros criblés, poussiers et grésillons ne coûtent pas moins de huit Ours d’or, trois Pénis, une Canine et six cent treize Oursings les ourse cents Merdres ! Il restait à peine plus de deux cent quarante Nages d’Ours jusqu’à Cuncéã et une courte escale suffisait pour garnir la cale. En outre, au lieu de jeter l’ancre à Egir le matin du 10 comme annoncé, le Mongourslia y accostait à la brune, le 9. Quinze heures de bonus à graver au planigramme ! Myb. Lupp et son gars-ours domestique plantèrent griffe sur le débarcadère. Le gentillours désirait que son sauf-conduit soit griffé. Fixours renifla discrètement leur piste. Le bureaucrate ayant fait son travail, Tiomiez Lupp rejoignit le pont et ses partenaires de jeu. Quant à Patte d’Ours, il vadrouilla à son habitude, dérivant parmi la foule de Zunermoz nomades, d’Oursbanis, d’Oursassis, d’Ourserrants, d’Ara’Bears et d’Oursopéens, qui se croisent à Egir. Il s’émerveilla devant les remparts de la plus belle forteresse de la région et se passionna pour les immenses réservoirs, toujours parfaitement à sec quatre cents lustres après que les architectes de la plus juste des Grandes-Ourses 95


“ Très curieux, très curieux ! se disait Passepartout en revenant à bord. Je m’aperçois qu’il n’est pas inutile de voyager, si l’on veut voir du nouveau. ” A six heures du soir, le Mongolia battait des branches de son hélice les eaux de la rade d’Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui était accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur. Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent. Le voyage s’accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de l’aimable compagnon que le hasard lui avait procuré en la personne de Fix. Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du Mongolia. A l’horizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay. Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robre de la journée, et son partenaire et lui, grâce à une manœuvre audacieuse, ayant fait les treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem admirable. Le Mongolia ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C’était donc, depuis son départ de Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à la colonne des bénéfices. 96 96


des Temps des Ours Anciens aient entrepris de les remplir. “ Qu’il est utile de pérégriner ! ” se grognonnait-il en regagnant le quai. A dix-huit heures, le Mongourslia inondait de gros bouillons de fumée la baie d’Egir et filait sur l’udier de Rousse’Terre. Il avait plus d’ourse fois quinze heures pour arriver à Cuncéã et le souffle du nord-oursest le favorisa : on put soutenir les machines en gréant toute la toile. Dès lors le caboteur, bien plus stable, ne fut plus ballotté en tous sens. Les oursonnes, fourrures frisottées et enrubannées, revinrent dans la grande tanière et les croque-notes ressortirent leurs ruine-babines. Grésillements et dandinements reprirent de plus belle. La croisière se poursuivit fort agréablement. Patte d’Ours ravi de son joyeux compère se grognonnait souvent : “ Si ton oursami est de miel, mange-le tout entier. ” Le 15 du mois d’Haha, au plus haut du soleil, on renifla enfin le rivage rousse’terrien. A quatorze heures, le gars-ours lamaneur arrivait et prenait les commandes du Mongourslia. Au loin, une ligne de tertres et de terrasses se découpait en charivari sur l’azur. Progressivement, aréquiers, chamérops, cocotiers, dattiers, doums, kentias, lataniers, palmistes, sagoutiers et tallipots se dessinèrent devant eux. Le caboteur dépassa les calanques des îles Zemdivvi, Dumèce, Imitjèrvé, Boutch’Ours, pour jeter enfin l’ancre au port de Cuncéã à seize heures trente précises. Tiomiez Lupp finissait juste la dernière partie de l’oursée. A la suite d’une stratégie remarquable il ramassa les cinquante-deux brèmes, concluant cette croisière sur un coup mémorable. Le Mongourslia était attendu le 17 du mois d’Haha à Cuncéã : il y parvenait le 15 ! Tiomiez Lupp, sans marquer la moindre émotion, maniant habilement sa greffe d’ivoire, grava ce bonus sur son planigramme. Note : La légende prétend que ceux-ci ne s’y risquaient que couverts de gris-gris et après avoir demandé aux hiérogrammates serviteurs des temples d’immoler une grosse de bœufs


Chapitre X OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D’EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE Personne n’ignore que l’Inde – ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au sud – comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts millions d’habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur à Agra. Mais l’Inde anglaise proprement dite ne compte qu’une superficie de sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millions d’habitants. C’est assez dire qu’une notable partie du territoire échappe encore à l’autorité de la reine ; et, en effet, chez certains rajahs de l’intérieur, farouches et terribles, l’indépendance indoue est encore absolue. Depuis 1756 – époque à laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur l’emplacement aujourd’hui occupé par la ville de Madras – jusqu’à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle s’annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au prix de rentes qu’elle payait peu ou point ; elle nommait son gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires ; mais maintenant elle n’existe plus, et les possessions anglaises de l’Inde relèvent directement de la couronne. Aussi l’aspect, les mœurs, les divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant, des steam-boats parcourent à grande vitesse l’In98 98


Chapitre X OÙ PATTE D’OURS SE CONSOLE DE LA DISPARITION DE SES PROTÈGE-COUSSINETS Quel ourson n’a pas appris sur les durs troncs de l’école que la Rousse’Terre – trigone planté sur son sommet – s’étend sur sept mille huit cent quatre-vingtdeux Territoires d’Ours, une Tanière et six Litières et abrite dix-sept fois ourse millions d’âmes. De cette fantastique contrée, la bureaucratie centrale ne contrôle même pas la moitié. Elle se contente d’engraisser un proconsul à Kelkud’Ourse, des alcades et des procurateurs à Nèguez, à Cuncéã et au Cirpémi, un simple primicier à Epsé, et confie aux argoulets, grippecoquins et argousins, la surveillance des contadins, montagnards ou forestiers, tous villageois ou combourgeois depuis peu, qui vivent là. On imagine bien que, loin de la truffe et des dents de sa très Grincheuse Ursidée, la souveraineté des hospodars, autocrates primitifs et barbares, demeure presque partout pleine et entière. De moins 117 – début de la colonisation là-même où se dresse la Nèguez moderne – à la terrible révolte de l’an moins 7 et aux massacres qui s’y perpétrèrent, l’ancienne oursiété Nègr’Ours and Co avait toujours tout contrôlé. Elle s’était approprié contrées et territoires, marchandés aux hospodars contre un miel mal décanté, et avait affecté à leurs postes le proconsul, les bureaucrates, gratte-papier, grivetons, arquebusiers et tourlourous. Mais sa récente disparition a permis à sa Très Grincheuse Ursidée de planter une griffe gourmande dans ses dépouilles, au prétexte d’y apporter le progrès. Il n’y a pas si longtemps, on pérégrinait encore à l’ancienne, à griffe le plus souvent ou à dos d’ours, mais aussi en file de cinq sur des haquets longs et étroits, en fardiers à deux roues, en charretons tirés par des ours affamés dont on s’émerveillait qu’ils pussent 99


dus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta. Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers l’Inde. La distance à vol d’oiseau n’est que de mille à onze cents milles, et des trains, animés d’une vitesse moyenne seulement, n’emploieraient pas trois jours à la franchir ; mais cette distance est accrue d’un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway en s’élevant jusqu’à Allahabad dans le nord de la péninsule. Voici, en somme, le tracé à grands points du “ Great Indian peninsular railway ”. En quittant l’île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des GhâtesOccidentales, court au nord-est jusqu’à Burhampour, sillonne le territoire à peu près indépendant du Bundelkund, s’élève jusqu’à Allahabad, s’infléchit vers l’est, rencontre le Gange à Bénarès, s’en écarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville française de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta. C’était à quatre heures et demie du soir que les passagers du Mongolia avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures précises. Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressément de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas régulier qui battait la seconde comme le pendule d’une horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports. Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni l’hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d’œuvre d’Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés 100 au sud-est de la rade, ni 100


galoper si vite, sur des hongres dociles, en gerbières confortables ou en bannes. A présent, d’imposantes et rapides barges à vapeur sillonnent les fleuves tabous Orgyz et Flodvi, et des convois de troncs inclinés courant d’oursest en est conduisent de Cuncéã à Kelkud’Ourse en trois ours. Cent quatre-vingt-six Courses d’Ours séparent les deux bourgades et un convoi, même plutôt lent, aurait besoin de moins de soixante-douze heures pour couvrir ce trajet. Mais le wheels-trunk, lui, serpente à travers la Rousse’Terre et pour atteindre Emméjecêg il sinue paresseusement au septentrion, augmentant d’un gros tiers son parcours : parti de l’île de Cuncéã, il coupe celle de Zemdivvi, pénètre le trigone à Vérrej, gravit les Pjêviz, grimpe à dextre, dépasse Cysjentuÿs et zigzague dans les terres encore sauvages du Cyrkyrg. Après Emméjecêg il se coule le long du Flodvi à Ciresiz et, virant brusquement vers le bas, gagne Cysgower, Djergisrepus, et enfin Kelkud’Ourse. Les pérégrins du Mongourslia avaient planté griffe en terre bien avant la nuit complète. Or le convoi pour Kelkud’Ourse ne s’ébranlerait qu’une heure avant que la lune n’apparaisse dans le ciel : ils avaient donc du temps devant eux. Myb. Lupp renifla courtoisement ses compagnons de jeu, descendit du caboteur, chargea son gars-ours domestique d’aller marchander divers colifichets, lui fixa rendez-vous à la caverne ferrée et alla faire griffer son sauf-conduit. De la féerique Cuncéã, il ignorerait tout : la grande caverne municipale, la remarquable grotte aux trigrammes peints et tablettes gravées de cryptogrammes sacrés, les spélonques fortifiées, les quais, le souk, les souterrains araboursiens, les sanctuaires ourserrants ou bearméniens, la superbe caverne taboue de MalabearJõmm devant laquelle poussent trois immenses banians inclinés aux multiples racines aériennes, les prodiges d’Imitjèrvé, les nécropoles profondément creusées et les mégalithes de l’île Zemdivvi, ces étonnants 101


les grottes Kanhérie de l’île Salcette, ces admirables restes de l’architecture bouddhiste ! Non ! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner. Entre autres mets, le maître d’hôtel crut devoir lui recommander une certaine gibelotte de “ lapin du pays ”, dont il lui dit merveille. Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement ; mais, en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable. Il sonna le maître d’hôtel. “ Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c’est du lapin, cela ? – Oui, mylord, répondit effrontément le drôle, du lapin des jungles. – Et ce lapin-là n’a pas miaulé quand on l’a tué ? – Miaulé ! Oh ! mylord ! un lapin ! Je vous jure ... – Monsieur le maître d’hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci : autrefois, dans l’Inde, les chats étaient considérés comme des animaux sacrés. C’était le bon temps. – Pour les chats, mylord ? – Et peut-être aussi pour les voyageurs ! ” Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner. Quelques instants après Mr. Fogg, l’agent Fix avait, lui aussi, débarqué du Mongolia et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit reconnaître sa qualité de détective, la mission dont il était chargé, sa situation vis-à-vis de l’auteur présumé du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat d’arrêt ? ... On n’avait rien reçu. Et, en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore arrivé. Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre d’arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L’affaire regardait l’administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait légalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs102 anglaises, qui, en matière de 102


vestiges des bâtisseurs des Temps des Ours Anciens. Ayant fait griffer son sauf-conduit, Tiomiez Lupp gagna placidement la caverne ferrée et y commanda son repas. Le gars-ours serveur lui vanta avec fougue la Galimafrée de Bouquin du cru en capilotade, spécialité du chef. Tiomiez Lupp agréa et, la galimafrée apportée sur sa roche, il la mastiqua longuement. Malgré de nombreux aromates, piments et condiments, c’était un affreux pouacre. Il grelotta le gars-ours serveur. “ Monours, grommela-t-il glacial, c’est du bouquin que je mange là ? – Assurément, mybear, grogna cet arracheur de dents, du bouquin broussard, et du meilleur lignage. – Et qui ronronnerait encore, si vous ne l’aviez égorgé ? – Ronronner ! Enfin ! Mybear ! Un bouquin ! Que la Grande-Ourse me ... – Silence, monours ! Aux Temps des Ours Anciens les grippeminauds étaient vénérés par vos ancêtres. Une bien belle époque. – Vous pensez aux matous, mybear ? – Aux pérégrins, plutôt ! ” Et, sereinement, Myb. Lupp finit de mastiquer sa ragougnasse. Fixours avait également sauté du Mongourslia et galopé jusqu’à la caverne des gars-ours pandores de Cuncéã. Long’Ours avait-elle expédié le blanc-seing de mise en cage ? Aucun acte à la réception ! Ce blancseing était-il encore en route ? Avait-il seulement été grossoyé ? Fixours s’en trouva tout déconfit mais ne put convaincre le gars-ours capitoul, le privilège de dresser un billet de mise en cage à l’encontre de l’oursard Lupp étant réservée à la bureaucratie centrale1. Fixidore Fixours ne grincha plus et se soumit à l’adversité : il espérerait son blanc-seing en silence. Il 103


liberté individuelle, n’admettent aucun arbitraire. Fix n’insista pas et comprit qu’il devait se résigner à attendre son mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que Phileas Fogg n’y séjournât, et, on le sait, c’était aussi la conviction de Passepartout, – ce qui laisserait au mandat d’arrêt le temps d’arriver. Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en quittant le Mongolia, Passepartout avait bien compris qu’il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici, qu’il se poursuivrait au moins jusqu’à Calcutta, et peut-être plus loin. Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n’était pas absolument sérieux, et si la fatalité ne l’entraînait pas, lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours ! En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu d’Européens de toutes nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre noire. C’était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous, – race à laquelle appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d’or et d’argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une décence parfaite, d’ailleurs. Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et ses oreilles s’ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air, sa physionomie était bien celle du “ booby ” le plus neuf qu’on pût imaginer, il est superflu d’y insister 104 ici. 104


décida donc de garder à odeur de narine son énigmatique fripon tant que ce dernier résiderait à Cuncéã, car Tiomiez Lupp y creuserait certainement sa tanière, comme Patte d’Ours l’avait suggéré, et le blanc-seing de mise en cage finirait bien par les rejoindre. Cependant, en recevant les instructions de son ours-maître à la descente du Mongourslia, Patte d’Ours s’était résigné : la cavalcade ne s’achèverait point là ! On traverserait Cuncéã ainsi qu’on l’avait fait de Par’Isours ou d’Ours’Ez pour ne s’établir qu’à Kelkud’Ourse, voire bien au-delà. Plutôt chagrin, il commençait à admettre que son étoile les invitait bien – lui et ses rêves pantouflards – à galoper bride abattue tout autour du globe quatre-vingts ours durant ! N’y pouvant mais, et ayant âprement marchandé trois foulards et deux mouchoirs, il se baguenaudait truffe au vent dans les charmantes venelles de la vieille ville de Cuncéã, parmi une foule bariolée et bruyante d’Oursopéens descendus des bateaux, d’Ours Siamois à poil ras et chapeaux informes, de Cyrjaèz au ventre replet, de Zorguiz à protège-coussinets pointus, de Bearméniens à la fourrure bien peignée et d’Oursassis au regard sombre et ténébreux. Ces derniers, adorateurs d’Ours’Ozastre et fort ingénieux, se montrent les meilleurs boutiquiers de Cuncéã. En cet ours – et c’était leur seule fête de l’année – ils menaient grande bacchanale, mêlant chicards grimés, chienlits hurlants, dominos multicolores et autres grotesques qui amusaient fort les oursons. Crincrins et tambourins entraînaient de ravissantes oursonnes enveloppées d’étoffes légères aux couleurs tendres bordées de grènetis scintillants, qui se dandinaient dans des rondes charmantes, pudiques et réservées. Inutile de préciser combien Patte d’Ours aimait à musarder ainsi. Il n’avait pas assez de narines ni de vibrisses pour tout sentir et paraissait, avec sa physionomie ravie et béate, le plus grand nigaud jamais rencontré. 105


Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité l’entraîna plus loin qu’il ne convenait. En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant devant l’admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d’en visiter l’intérieur. Il ignorait deux choses : d’abord que l’entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurs chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement quiconque en viole les pratiques. Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à l’intérieur de MalebarHill, ce clinquant éblouissant de l’ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages. Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D’un coup de poing et d’un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs longues robes, et, s’élançant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième Indou, qui s’était jeté sur ses traces, en ameutant la foule. A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de fer. Fix était là, sur le quai d’embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il106 avait compris que ce coquin 106


Son incurable insouciance aurait pu cependant, on va le voir, entraîner de très graves conséquences pour le projet de son ours-maître. Ayant trotté quelque temps derrière toute cette joyeuse cavalcade, il découvrit soudain la splendide caverne taboue de Malabear-Jõmm et décida bien inconsidérément d’y pénétrer. Il commit, ce faisant, un double sacrilège : primo, nulours gentil n’a jamais été admis en ces lieux et ne le sera sans doute jamais ; secundo, même le plus bigot des ours ne saurait y marcher sur ses protègecoussinets, objets parfaitement impurs. Pour assurer sa tranquillité au meilleur coût, la bureaucratie centrale a toujours veillé à garantir scrupuleusement les anciennes superstitions de la colonie, châtiant sans faiblesse celui par qui le scandale arrive. Patte d’Ours, tranquille visiteur qui ne songeait à rien, badaudait consciencieusement sous les voûtes de Malabear-Jõmm, s’enthousiasmant devant les verroteries tape-à-l’œil des cénobites fétichistes, lorsqu’il fut sauvagement plaqué au sol par quelques mystagogues enragés, les yeux injectés de sang et claquant des mâchoires en bavant. Ils lui retirèrent violemment ses protège-coussinets et entreprirent de le battre comme plâtre, de l’éreinter, de le disloquer, glapissant pire que des chacals hydrophobes. C’était mal connaître notre ingambe et costaud Pyrénéen. Il se redressa lestement, prodiguant à l’envi violents revers de patte et fulgurantes griffades. Il culbuta plusieurs assaillants emberlificotés dans leurs interminables ceintures mal tressées et jaillit de la caverne taboue. Il galopa aussi vite qu’il le pouvait et sema sans peine son dernier poursuivant qui, clatissant et piaulant, réclamait l’aide des badauds indifférents. A la nuit noire, comme le convoi allait s’élancer, Patte d’Ours hors d’haleine, les coussinets écorchés, la fourrure en bataille, ayant définitivement semé foulards et écharpes, se précipitait dans la caverne ferrée. Fixours y était déjà embusqué, surveillant l’oursard Lupp. Il surprit toute l’histoire que Patte d’Ours gro107


allait quitter Bombay. Son parti fut aussitôt pris de l’accompagner jusqu’à Calcutta et plus loin s’il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l’ombre, mais Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots à son maître. “ J’espère que cela ne vous arrivera plus ”, répondit simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train. Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans mot dire. Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et modifia subitement son projet de départ. “ Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien ... Je tiens mon homme. ” En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.

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gnait rapidement à son ours-maître. Son voleur déguerpissait ! Qu’importe ! Il trotterait derrière lui jusqu’à Kelkud’Ourse ... et jusqu’au Lion de l’Enfer si l’Ourse-Noire s’en mêlait. “ Tout est bien qui finit bien ”, grommela Tiomiez Lupp impassible. Le malheureux gars-ours, coussinets à vif et bigrement penaud, se coucha, silencieux. Il était furieux surtout d’avoir perdu ses protège-coussinets mais il aperçut, sur le quai, un mendiant qui n’avait plus de pieds, se trouva plutôt content de son sort, soupira et s’endormit. Fixours s’apprêtait à grimper à l’autre bout du convoi mais il arrêta soudain son élan, se rejeta en arrière, et reposa griffe au sol. “ C’est stupide, il faut en profiter ! se grognonna-til. Une infraction perpétrée dans cette contrée ... Mon oursard est cuit, c’est un canard mort ! ” La machine cracha un énorme bouillonnement de vapeur et, dans un grand tohu-bohu, les troncs inclinés s’enfoncèrent dans l’obscurité.

Note : Il est remarquable de noter combien les us et coutumes ours’terriens protègent scrupuleusement la libre circulation des ours, conformément aux arrêts de sa Très Grincheuse Ursidée. 109


Chapitre XI OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE Á UN PRIX FABULEUX Le train était parti à l’heure réglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale de la péninsule. Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé. C’était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l’un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès. Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui s’était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût véritablement mérité la qualification d’indigène. Depuis son jeune âge, il habitait l’Inde et n’avait fait que de rares apparitions dans son pays natal. C’était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, l’histoire, l’organisation du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s’il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile. Sir Francis Cromarty n’était pas sans avoir reconnu l’originalité de son compagnon de route, bien qu’il ne l’eût étudié que les cartes à la main et entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un cœur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pour 110 lui, cela faisait question. 110


Chapitre XI OÙ L’OLIPHANT FAIT FLORÈS SUR LE MARCHÉ Le grand-tronc s’était ébranlé sans retard. Divers pérégrins avaient pris place dans les refuges : manitous, gars-ours bureaucrates et gratte-papier, margoulins droguistes, tripoteurs d’œillettes et indigoteurs, tous conduits par leurs affaires à l’est du trigone. Patte d’Ours ronflait, lové aux pieds de son oursmaître, et un autre pérégrin se tenait dans une encoignure de leur refuge. Myb. Lupp reconnut le cinquantenier Ours Kaassis GrosGrizzly, bridgeur acharné du Mongourslia. Il galopait derrière son escadron bivouaqué à Ciresiz. Trapu, le poil doré, dans la force de son âge, maintes fois décoré pour bravoure lors des massacres de l’année moins 7, Ours Kaassis GrosGrizzly aurait pu passer pour un authentique Rousse’Terrien. Ourson déjà, il vivait sur ce territoire et ne connaissait pas celui de ses ancêtres. Imbattable sur les mythes et légendes, les superstitions, les traditions, les anecdotes, la chronologie des intrigues et la comédie du pouvoir de la Rousse’Terre, il eût été fort désireux d’en discourir longuement devant Tiomiez Lupp à la moindre question de ce dernier. Hélas pour lui, ce gentillours n’était point grommeleur. Pour l’heure, regardant distraitement la lune qui se levait – elle décroissait depuis quatre nuits et un cinquième de sa surface avait déjà été mangé–, il additionnait mentalement la durée de ses étapes, et tout autre que lui eût sans doute poussé un soupir de satisfaction. Ours Kaassis GrosGrizzly, durant les heures passées sur le Mongourslia à claquer les brèmes sur la roche, avait remarqué la bizarrerie baroque de son partenaire de bridge. Il ignorait cependant si, derrière sa cuirasse, Lupp éprouvait intérêt ou empathie pour ses semblables ou même simplement s’il appréciait les merveilles paléobotaniques et phytobiologiques de la 111


De tous les originaux que le brigadier général avait rencontrés, aucun n’était comparable à ce produit des sciences exactes. Phileas Fogg n’avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l’opérait. Le brigadier général ne vit dans ce pari qu’une excentricité sans but utile et à laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman, il passerait évidemment sans “ rien faire ”, ni pour lui, ni pour les autres. Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversé l’île Salcette et courait sur le continent. A la station de Callyan, il laissa sur la droite l’embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l’Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce point, il s’engagea dans les montagnes très ramifiées des Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais. De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une conversation qui tombait souvent, dit : “ Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire. – Pourquoi cela, Sir Francis ? – Parce que le chemin de fer s’arrêtait à la base de ces montagnes, qu’il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu’à la station de Kandallah, située sur le versant opposé. – Ce retard n’eût aucunement dérangé l’économie de mon programme, répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l’éventualité de certains obstacles. – Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez d’avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l’aventure de ce garçon. ” Passepartout, les pieds112 entortillés dans sa couvertu112


nature. Il en doutait plutôt : ce n’était pas un ours que cet ours-là ! Tiomiez Lupp ayant évoqué un soir sa gageure des quatre-vingts ours, le cinquantenier avait instinctivement détesté cette contrainte vaine qui n’apporterait de bénéfice à nulours, même pas à son auteur : traversant le monde au triple galop, sans pause ni répit, l’original n’y laisserait pas la moindre trace et n’en apprendrait rien non plus. La lune était levée quand les troncs inclinés, filant sur les ouvrages d’art en bambou typiques de cette région, enjambaient le bras de mer qui sépare Zemdivvi du trigone rousse’terrien. Après la caverne étape de Démmær, une partie du convoi plongea vers Qèrgémmèj, Tuyrèj et l’orient méridional. Nos pérégrins, eux, rejoignirent directement la caverne étape de Teÿbimm, pénétrant là dans d’épaisses et lugubres forêts de gravelins pédonculés encroûtés de graphides, sur le territoire montagneux des très sombres Pjêviz, basses de basalte et de lave. Il arrivait quand même qu’Ours Kaassis GrosGrizzly et Tiomiez Lupp grommelassent de concert et le cinquantenier, désireux de ranimer un grésillement défaillant, grognonna soudain : “ Antan, ce même convoi qui nous porte aurait occasionné un fort préjudice à votre quête, monours Lupp. – Ah ? – C’est qu’il calait devant les Pjêviz alors, et les pérégrins devaient louer les services de gars-ours porteurs ou même trottiner longtemps avant d’atteindre la caverne étape de Qèrgémmèj, sur la raillère de l’ubac. – Un contretemps, certes, grommela Myb. Lupp, mais le temps, ça se calcule. – Admettez monours Lupp, grogna le cinquantenier – les dents un peu agacées de l’humeur toujours égale de son vis-à-vis –, que vous auriez pu avoir bien du tintouin après la malencontre de votre gars-ours ! ” Patte d’Ours, les griffes et la truffe sous son réchauffe-fourrure, ronflait béatement. 113


re de voyage, dormait profondément et ne rêvait guère que l’on parlât de lui. “ Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à ce que l’on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre domestique eût été pris ... – Eh bien, s’il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu retarder son maître ! ” Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s’élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l’église européenne. De nombreux petits cours d’eau, la plupart affluents ou sousaffluents du Godavery, irriguaient cette contrée fertile. Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu’il traversait le pays des Indous dans un train du “ Great peninsular railway ”. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras d’un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu’enrichissait l’inépuisable ornementation de l’architecture indienne. Puis, d’immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu’épouvantaient les hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d’éléphants, qui, d’un œil pensif, regardaient passer le convoi échevelé. 114 114


“ La bureaucratie centrale ne plaisante pas avec ces sortes d’exploits, et c’est bien le moins, précisa Ours Kaassis. Votre gars-ours domestique se serait-il fait agriffer dans la caverne sacrée pour s’être moqué des crédulités et superstitions officielles que ... – Que m’importe, Ours Kaassis, grommela Myb. Lupp. Agriffé, on l’aurait jeté dans un cul de bassefosse, puis banni et renvoyé en Oursope. Rien làdedans qui pût ralentir ma progression ! ” Et le grésillement cessa. La lune atteignait son zénith. Le convoi des troncs inclinés sortit des Pjêviz, fit étape à Rézzoq et, avant l’aube du 16 Haha, il entrait dans la province du Qiergozi. Cette région agricole, riche de bugranes et d’agrumes, de grenadelles sucrées et de grewias duveteux aux petits fruits onctueux, offrait à la vue des pérégrins de belles agglomérations de refuges troglodytes. Partout des chenaux paisibles, des ruisseaux murmurants, des rivières tranquilles, allant tous grossir le Pugéwisa, baignaient ces terres généreuses. Patte d’Ours, alerte et excité, humait l’air au travers des cannisses des parois et du toit, tout ébouriffé de parcourir la Rousse’Terre sur un tronc incliné du “ Great peninsular wheels-trunk ”. C’était extravagant, stupéfiant, sidérant, mais pourtant il ne rêvait pas ! La machine, gorgée d’anthracite, semblait fouaillée par son conducteur. Il s’en échappait des volutes bouillonnantes qui cachaient en partie les cultures de combavas aux feuilles ailées, de tamarins, de crotons et de caramboles, et s’enroulaient dans les cocoteraies et bambouseraies. On apercevait fugitivement de curieuses grottes – peut-être toujours occupées –, des vestiges d’anciens moustiers où priaient encore de vénérables ours dévots, et d’extraordinaires cavernes taboues, gravées des cryptogrammes les plus sacrés de l’art des Temps des Ours Anciens, et de quelques épigrammes aussi, dont le sens s’est perdu maintenant. La plaine toujours, infinie, semblait fuir devant les pérégrins. C’était devenu un interminable marécage couvert d’une végétation épaisse et exubérante où grouillaient vipères 115


Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s’élevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l’une des provinces détachées du royaume du Nizam. C’était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en l’honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où l’on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion, mais l’épouvantable association existe toujours et fonctionne encore. A midi et demi, le train s’arrêta à la station de Burhampour, et Passepartout put s’y procurer à prix d’or une paire de babouches, agrémentées de perles fausses, qu’il chaussa avec un sentiment d’évidente vanité. Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station d’Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate. Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors l’esprit de Passepartout. Jusqu’à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis qu’il filait à toute vapeur à travers l’Inde, un revirement s’était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu’il116 ne fallait pas dépasser. Déjà 116


portant la marque d’un fer de lance sur leur front écrasé, cérastes aux protubérances menaçantes, hydres verdâtres et visqueuses, aspics aux crochets mobiles, trigonocéphales jaunes, crotales au museau court et à la robe noirâtre, faisant sonner les osselets de leur queue et amphisbènes aux yeux cerclés d’un disque clair comme ceux des hiboux. A l’horizon, des forêts de greenhearts1 comme scarifiées par les rails des troncs inclinés. Là rêvaient des oliphants méditatifs et indifférents au vacarme du monde. Longtemps, les pérégrins parcoururent ces régions malsaines où sévissent encore des égorgeurs fanatiques. Ils entrevirent ensuite la grandiose Immusé, ses cavernes taboues, et reniflèrent la légendaire Eysyr’Pécèg – berceau d’Eysir-Zob l’iconoclaste – dont la splendeur a terni au fil du temps. Sur ces terres, Hérringannã, seigneur maléfique, gouvernait encore sans partage. Ses éventreurs, dont aucun jamais n’avait été capturé, écorchaient et étripaient aveuglément oursons à la mamelle, oursonnes et vieux ours édentés, et nulours ne fougeait le sol sans déranger une charogne d’où sortaient de noirs bataillons de larves qui coulaient comme un épais liquide. La bureaucratie centrale a vainement tenté d’anéantir ces sectateurs de Qêmo, Grande-Ourse de la mort : l’effroyable oursiété continue de faire régner la terreur. Alors que le soleil commençait sa course au ponant, le convoi des troncs inclinés fit halte à la caverne étape de Cysjentuÿs et Patte d’Ours marchanda des protège-coussinets d’intérieur joliment ornés d’une escarboucle grenat. Il les fixa aussitôt à ses pattes avec un plaisir d’ourson. Les pérégrins grignotèrent quelques graminées grillées et de succulents œillets grenadins, odorants et bien sucrés, puis se remirent en route vers la caverne étape d’Ezzyspys sur la Vétvä, cours d’eau rejoignant la baie de Denceai à Jyvésy. Mais à quoi donc songeait Patte d’Ours ? La veille encore il s’imaginait creuser leur tanière à Cuncéã. Lancé ce matin à travers la Rousse’Terre, il avait cette 117


même, il s’inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée qu’il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés, maudissait les haltes du train, l’accusait de lenteur et blâmait in petto Mr. Fogg de n’avoir pas promis une prime au mécanicien. Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un paquebot ne l’était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée. Vers le soir, on s’engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour, qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund. Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty, Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu’il était trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept degrés dans l’ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre heures. Sir Francis rectifia donc l’heure donnée par Passepartout, auquel il fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu’il devait se régler sur chaque nouveau méridien, et que, puisqu’il marchait constamment vers l’est, c’est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d’autant de fois quatre minutes qu’il y avait de degrés parcourus. Ce fut inutile. Que l’entêté garçon eût compris ou non l’observation du brigadier général, il s’obstina à ne pas avancer sa montre, qu’il maintint invariablement à l’heure de Londres. Innocente manie, d’ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne. A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de Rothal, le 118 train s’arrêta au milieu d’une 118


fois changé son balluchon d’épaule. Le goût de l’aventure le titillait de nouveau. Très excité, il épousait à présent les desseins de son ours-maître, embrassait sa gageure, faisait siennes cette course autour du globe et la terrible contrainte des quatre-vingts ours. Voilà qu’il s’épouvantait quand les troncs inclinés ralentissaient, qu’il frémissait à l’idée d’une panne, qu’il s’ébouriffait de crainte en évoquant les innombrables tribulations qui guettent tout pérégrin. Il n’aurait pas été plus anxieux s’il avait engagé son propre pécule, et trémulait de rage d’avoir mis en péril leur réussite à Cuncéã. Loin de la sérénité de Myb. Lupp, il devint bigrement fiévreux. Il additionnait et soustrayait les secondes, vouait aux gémonies le convoi avec son allure cagouillarde et faillit même dauber son ours-maître, qui avait négligé de graisser la patte aux chauffeurs. L’honnête gars-ours ignorait que le chauffeur d’une motrice, placé sous le contrôle arbitraire mais sévère de la bureaucratie centrale, n’avait pas la liberté de celui d’un cabotier. Au crépuscule, ils empruntèrent les canyons des Zyvtuÿs unissant le Qiergozi au Cyrkyrg, et y sinuèrent toute la nuit. Le soleil était déjà levé quand, à la demande d’Ours Kaassis, Patte d’Ours observa son chronographe et annonça trois heures après minuit. N’oublions pas que le fameux chronographe grenait imperturbablement l’heure de Long’Ours, qu’il s’était déplacé de soixantedix-sept degrés vers l’est, et qu’il glougloutait donc quatre heures et huit minutes de moins que le soleil. Ours Kaassis calcula l’heure exacte et suggéra à Patte d’Ours ce qu’avait déjà suggéré le gars-ours pandore, s’attirant les mêmes réponses. Il expliqua patiemment que seul le soleil donnait l’heure de l’ours et que, si on galopait sans cesse au-devant de cet astre, une minute se perdait chaque fois qu’on grignotait un quart de degré. Rien n’y fit. Patte d’Ours écouta-t-il ? Il se goba en tous cas de ne jamais traficoter son chronographe, aimant mieux, grognait-il, vivre au rythme de ses pères. Myb. Lupp, lui, n’entendit rien : il dormait ! 119


vaste clairière, bordée de quelques bungalows et de cabanes d’ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant : “ Les voyageurs descendent ici. ” Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre à cette halte au milieu d’une forêt de tamarins et de khajours. Passepartout, non moins surpris, s’élança sur la voie et revint presque aussitôt, s’écriant : “ Monsieur, plus de chemin de fer ! – Que voulez-vous dire ? demanda Sir Francis Cromarty. – Je veux dire que le train ne continue pas !” Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser. Tous deux s’adressèrent au conducteur : “ Où sommes-nous ? demanda Sir Francis Cromarty. – Au hameau de Kholby, répondit le conducteur. – Nous nous arrêtons ici ? – Sans doute. Le chemin de fer n’est point achevé ... – Comment ! il n’est point achevé ? – Non ! il y a encore un tronçon d’une cinquantaine de milles à établir entre ce point et Allahabad, où la voie reprend. – Les journaux ont pourtant annoncé l’ouverture complète du railway ! – Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés. – Et vous donnez des120 billets de Bombay à Calcut120


Occupation sans conséquence ... apparemment. Cinquante minutes plus tard et quarante-sept mille sept cent Pieds d’ours après la caverne étape de Suvjèm, le grand-tronc s’immobilisa dans une large sommière, trou de verdure abritant une oursaine de tanières. Le mécanicien courut le long des troncs inclinés, glapissant avec autorité : “ Tous les pérégrins, griffe à terre ! ” Tiomiez Lupp se tourna vers Ours Kaassis GrosGrizzly mais celui-ci, pour une fois, restait à court d’explications. Ils étaient entourés de khajours et de papilionacées s’élevant à plus de quatorze Pieds d’Ours, aux feuilles stipulées, couverts de fleurs jaunes et rouges et de fruits en forme de gousse. Patte d’Ours, parti au nouvelles, réapparut consterné, s’étranglant de rage : “ Par l’Ourse-Noire, ils ont volé les rails ! – Mais que grognez-vous là ? s’étonna Ours Kaassis. – Plus de rails, notre pérégrination est à l’eau ! ” glapit Patte d’Ours désespéré. Le cinquantenier sauta vivement du tronc, laissant l’imperturbable Tiomiez Lupp derrière lui, et il interpella le gars-ours chauffeur : “ Quel est ce lieu ? – Qjumcã, monours. – Pourquoi y faites-vous halte ? – Les traverses ne sont pas posées ... – Pas posées ! Mais c’est tout à fait impossible ! – Voyez vous-même ! Il s’en faut de huit Courses d’Ours, neuf mille cent cinquante-deux Pieds d’Ours, deux Griffes, un Poil et deux cent soixante-quatre oursièmes pour gagner Emméjecêg et retrouver les rails. – Mais tous les oursaux grognottaient l’inauguration du wheels-trunk ! – Ils ont anticipé, monours, comme toujours. – Vous marchandez cependant des jetons de Cuncéã à Kelkud’Ourse ! s’énerva Ours Kaassis GrosGrizzly dont la truffe se hérissonnait dangereusement. 121


ta ! reprit Sir Francis Cromarty, qui commençait à s’échauffer. – Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu’ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu’à Allahabad. ” Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé le conducteur, qui n’en pouvait mais. Il n’osait regarder son maître. “ Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad. – Monsieur Fogg, il s’agit ici d’un retard absolument préjudiciable à vos intérêts ? – Non, Sir Francis, cela était prévu. – Quoi ! vous saviez que la voie ... – En aucune façon, mais je savais qu’un obstacle quelconque surgirait tôt ou tard sur ma route. Or, rien n’est compromis. J’ai deux jours d’avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu’au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.” Il n’y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète assurance. Il n’était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s’arrêtaient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d’avancer, et ils avaient prématurément annoncé l’achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils s’étaient emparés des véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade, palki-gharis à quatre roues, charrettes traînées par des zébus, sortes de bœufs à bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé. “ J’irai à pied ”, dit Phileas Fogg. Passepartout qui rejoignait 122 alors son maître, fit une 122


– Evidemment ! grogna le gars-ours chauffeur. Aucun pérégrin n’ignore qu’il aura à se débrouiller entre Qjumcã et Emméjecêg ! ” Patte d’Ours envisageait de démancher le malheureux gars-ours chauffeur, bien innocent pourtant. Il imaginait que son ours-maître venait de recevoir un coup fatal. “ Ours Kaassis, grommela Myb. Lupp qui les avait rejoints, pensons plutôt à nous rendre à Emméjecêg sans tarder. – Sans tarder ! Quand tout est perdu ! – Certes pas, Ours Kaassis, je m’y attendais. – Comment donc ? On vous avait informé du chantier ... – Bien sûr que non ! Cependant nous devions forcément finir par achopper sur quelque pierre. Tout va bien, rassurez-vous. J’ai pour l’instant gagné deux ours sur mon planigramme. Le prochain navire vers KingKong-Bear quitte Kelkud’Ourse le 20 au zénith, dans trois ours : nous grimperons donc sur ce bateau ! ” Que contregrognonner devant une affirmation si tranquille. Les autres pérégrins, mieux informés, s’étaient déjà précipités sur tous les équipages disponibles : guimbardes attelées à de grands bovidés faméliques malgré leur gibbosité graisseuse, pousse-pousse brinquebalants, fardiers à deux roues, jardinières légères, pataches mal suspendues, poussettes et litières à gars-ours porteurs. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly, moins rapides, restèrent donc le bec dans l’eau. “ Qu’importe, nous trotterons ”, décida Tiomiez Lupp. Patte d’Ours, de retour à cet instant, grigna comiquement : il songeait à ses splendides mais bien peu pratiques protège-coussinets d’intérieur. Par bonheur, il avait relevé une piste intéressante. “ Je nous ai peut-être déniché un véhicule, monours. – Comment cela ? – Il s’agit d’un oliphant ! Un oliphant hébergé par 123


grimace significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la découverte, et en hésitant un peu : “ Monsieur, dit-il, je crois que j’ai trouvé un moyen de transport. – Lequel ? – Un éléphant ! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas d’ici. – Allons voir l’éléphant ”, répondit Mr. Fogg. Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d’une hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l’enclos, un éléphant. Sur leur demande, l’Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l’enclos. Là, ils se trouvèrent en présence d’un animal, à demi domestiqué, que son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère naturellement doux de l’animal, de façon à le conduire graduellement à ce paroxysme de rage appelé “ mutsh ” dans la langue indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n’en est pas moins employé avec succès par les éleveurs. Très heureusement pour Mr. Fogg, l’éléphant en question venait à peine d’être mis à ce régime, et le “ mutsh ” ne s’était point encore déclaré. Kiouni – c’était le nom de la bête – pouvait, comme tous ses congénères, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d’autre monture, Phileas Fogg résolut de l’employer. Mais les éléphants sont chers dans l’Inde, où ils commencent à devenir rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils sont réduits à l’état de domesticité, de telle sorte qu’on ne peut s’en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l’objet de 124soins extrêmes, et lorsque 124


un Rousse’Terrien. – Examinons cet oliphant ”, grommela Myb. Lupp. En quelques foulées rapides, Tiomiez Lupp, Ours Kaassis GrosGrizzly et Patte d’Ours atteignirent un ajoupa rustique, adossé à une lice ceinte d’un pourpris d’acacias tressés. A l’intérieur de l’ajoupa se tenait un Rousse’Terrien et derrière le pourpris, un oliphant gris comme une souris, grand comme une tanière, le nez comme un serpent. Le propriétaire fit entrer nos trois ours dans la lice pour qu’ils contemplent la très grosse bête partiellement apprivoisée, promise à la lutte et aux jeux du cirque. Encore fallait-il que l’animal – tendre et câlin de nature – soit gagné d’une frénésie meurtrière et, à cette fin, on l’abecquerait uniquement de gras greubons grillés, d’hygrophores écarlates et de tigridias mouchetés. Un pareil régime, aussi surprenant soit-il, a depuis des siècles fait ses preuves chez les meilleurs entraîneurs. Par bonheur, l’oliphant ne l’avait pas commencé et possédait donc encore tout son bon sens. Kioursni – ainsi le surnommait-on – partageait avec ceux de son espèce la faculté de galoper sans souffler de nombreuses Courses d’Ours et, faute d’un véhicule plus commun, Tiomiez Lupp décida de le louer. Les oliphants, en voie d’extinction, sont devenus très précieux en Rousse’Terre. Les étalons surtout – c’est la testostérone en fait qui, excitée par ce régime étrange, leur monte au cerveau et les rend agressifs et méchants – sont particulièrement prisés. Mais ces grosses bêtes ne s’accouplant jamais en captivité, seule la tenderie avec rets et leurres permet de renouveler le cheptel. On vénère donc au plus haut point ceux que l’on possède, et le Rousse’Terrien n’accepta pas d’affermer son protégé. Myb. Lupp, très calme, proposa de payer vingt-huit Ours d’or, huit Pénis, dix-sept Canines et six cent cinquante-huit Oursings tous les ourse mille Pieds d’Ours parcourus, tarif déjà exorbitant. L’autre n’agréa pas. Cinquante-sept Ours d’or ? Rien à faire. Cent quatorze Ours d’or ? Jamais ! Patte d’Ours soubresautait à chaque pincée d’or jetée sur le trébuchet. Le propriétaire, 125


Mr. Fogg demanda à l’Indien s’il voulait lui louer son éléphant, l’Indien refusa net. Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F) l’heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l’Indien ne se laissait pas tenter. La somme était belle, cependant. En admettant que l’éléphant employât quinze heures à se rendre à Allahabad, c’était six cents livres (15 000 F) qu’il rapporterait à son propriétaire. Phileas Fogg, sans s’animer en aucune façon, proposa alors à l’Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d’abord mille livres (25 000 F). L’Indien ne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire. Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l’engagea à réfléchir avant d’aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu’il n’avait pas l’habitude d’agir sans réflexion, qu’il s’agissait en fin de compte d’un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire, et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant. Mr. Fogg revint trouver l’Indien, dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n’était qu’une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d’ordinaire, était pâle d’émotion. A deux mille livres, l’Indien se rendit. “ Par mes babouches, s’écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d’éléphant ! ” L’affaire conclue, il ne s’agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne pouvait que doubler son intelligence. 126 126


lui, ne fléchissait point. Et pourtant, c’est la fortune qu’on lui offrait là : en galopant jusqu’à Emméjecêg, la grosse bête gagnerait mille sept cent dix Ours d’or, seize Pénis, une Canine et quatre cent quatre-vingt-treize Oursings ! Tiomiez Lupp, toujours serein, décida de marchander la propriété de l’animal et compléta sa petite pyramide à deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux Oursings. Le bougre – reniflait-il une séculaire aubaine ? – glapissait qu’il ne cameloterait jamais ! Ours Kaassis GrosGrizzly tira Myb. Lupp de côté et l’avertit qu’il courait à sa perte. Tiomiez Lupp grommela qu’il n’était point écervelé : même à ourse fois son cours, la grosse bête lui permettrait de regagner les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings qu’il avait gagés, et s’avérait donc une excellente affaire. Il se retourna alors vers le propriétaire dont la babine baveuse indiquait clairement que le tas d’or emporterait bientôt sa décision. Il monta coup sur coup à trois mille quatre cent vingt et un Ours d’or, à quatre mille deux cent soixante-dix-sept, à cinq mille cent trente-deux puis à cinq mille sept cent trois ! La truffe de Patte d’Ours, si fraîche et humide habituellement, devenait chaude et sèche. A cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings, le Rousse’Terrien capitula. “ Par mes protège-coussinets d’intérieur, glapit Patte d’Ours, l’oliphant vient de faire un bond à GrisbiChange ! ” Il fallait encore mettre la patte sur un éclaireur, mais cela ne posa pas de problème. Un gars-ours dégingandé, presque un ourson encore, bonne truffe et œil vif, se présenta à eux. “ On me surnomme Ma’Ours ”, grognonna-t-il. Myb. Lupp l’agréa, comptant tripler sa compétence 127


L’éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de “ mahout ” ou cornac. Il couvrit d’une sorte de housse le dos de l’éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu confortables. Phileas Fogg paya l’Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux sac. Il semblait vraiment qu’on les tirât des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le transporter à la station d’Allahabad. Le brigadier général accepta. Un voyageur de plus n’était pas pour fatiguer le gigantesque animal. Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place dans l’un des cacolets, Phileas Fogg dans l’autre. Passepartout se mit à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le Parsi se jucha sur le cou de l’éléphant, et à neuf heures l’animal, quittant la bourgade, s’enfonçait par le plus court dans l’épaisse forêt de lataniers.

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par l’annonce d’une grosse gratification. Ma’Ours était un conducteur idéal, adepte de l’adage : “ une douce patte d’ours conduit l’oliphant d’une plume légère ”. Il houssa donc la grosse bête sans l’houssiner jamais, et fit retomber de part et d’autre de son dos, sur un bât de bois, des sièges qui paraissaient bien raides. Myb. Lupp proposa à Ours Kaassis de se joindre à eux jusqu’à la caverne étape d’Emméjecêg. Un pérégrin supplémentaire n’importunerait point leur monture ! Le cinquantenier agréa l’aimable proposition. On marchanda quelques provisions : galettes de gruau, manioc finement gragé, grémil aux perles tendres. Ours Kaassis GrosGrizzly et Tiomiez Lupp grimpèrent sur les sièges brêlés au bât de l’animal. Patte d’Ours, à chevauchons sur l’oliphant, se tenait derrière le gars-ours éclaireur, lui-même agriffé aux oreilles de la bête, et le soleil courait déjà depuis trois heures lorsque l’équipage, sortant du bourg, pénétra au plus profond des bois.

Note : Ces forêts abritent aigrettes, grands-gosiers, gravissets et grimpereaux. Depuis le Temps des Ours Anciens, leurs magnifiques arbres penchés fournissent les mâts des navires. 129


Chapitre XII OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S’AVENTURENT Á TRAVERS LES FORÊTS DE L’INDE ET CE QUI S’ENSUIT Le guide, afin d’abréger la distance à parcourir, laissa sur sa droite le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d’exécution. Ce tracé, très contrarié par les capricieuses ramifications des monts Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait intérêt à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes et sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant à travers la forêt, et on s’en rapporta à lui. Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu’au cou dans leurs cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l’éléphant, auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d’ailleurs, et se voyant à peine l’un l’autre. Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandation de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eût été coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l’éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre, que l’intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre un instant son trot régulier. Après deux heures de marche, le guide arrêta l’éléphant et lui donna une heure de repos. L’animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après s’être d’abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s’il fût sorti de son lit. 130 130


Chapitre XII OÙ NOS PÉRÉGRINS RISQUENT DES MALENCONTRES

Les convois de troncs inclinés ne peuvent grimper de front les pentes escarpées des monts Worjœz ce qui n’était pas le cas de nos pérégrins. Le gars-ours éclaireur emprunta donc un raccourci, laissant à sa dextre le chantier en cours. Il connaissait la région comme sa ceinture et estimait à trois Courses d’Ours et sept mille cinq cent soixante et un Pieds d’Ours le gain ainsi obtenu. Accrochés au rude bât de la bête qui avait adopté un train soutenu, Tiomiez Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly bringuebalaient, violemment chahutés. Ils faisaient front sans grogner ni se plaindre. Patte d’Ours lui, juché à cru sur l’animal, s’accrochait du mieux qu’il le pouvait à un grelin gros comme une griffe et craignait à tout moment de se trancher la langue, tant ses mâchoires claquaient mécaniquement. Ballotté de hue en dia et de haut en bas, catapulté sur Ma’Ours, balancé en arrière, il rebondissait tel un matassin acrobate en glapissant de joie. Dès qu’il le pouvait, il tendait à Kioursni des grenouillettes cueillies le matin même, sachant combien l’oliphant est friand de ces fleurs, gros flocons de neige fondante. L’animal attrapait délicatement l’offrande tout en maintenant la régularité de sa course. Aux environs d’ourse heures, le conducteur accorda une pause à sa bête. L’ayant menée près d’un puits et lui ayant tiré de l’eau, il lui ramassa des brassées d’onagracées et de grassettes. Myb. Lupp semblait reposé comme au lever de sa litière. “ Or çà, est-il de pierre ! Grognonna, un peu envieux, le cinquantenier totalement recru et tellement soulagé d’avoir planté griffe en terre. – Du pur granit ”, gloussa Patte d’Ours, déjà affairé 131


“ Mais il est donc de fer ! dit le brigadier général en le regardant avec admiration. – De fer forgé ”, répondit Passepartout, qui s’occupa de préparer un déjeuner sommaire. A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un aspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hérissées de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n’a pu s’établir régulièrement sur un territoire soumis à l’influence des rajahs, qu’il eût été difficile d’atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias. Plusieurs fois, on aperçut des bandes d’Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D’ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d’animaux pendant cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s’amusait fort Passepartout. Une pensée au milieu de bien d’autres inquiétait ce garçon. Qu’est-ce que Mr. Fogg ferait de l’éléphant, quand il serait arrivé à la station d’Allahabad ? L’emmènerait-il ? Impossible ! Le prix du transport ajouté au prix d’acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le rendrait-on à la liberté ? Cette estimable bête méritait bien qu’on eût des égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait très embarrassé. Cela ne laissait pas de le préoccuper. A huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruine. La distance parcourue pendant cette journée était d’environ vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire 132 132


à griller quelques gaminées pour leur repas. Une heure plus tard ils reprirent leur progression, s’enfonçant dans une contrée inhospitalière, âpre et farouche. Plus de grands arbres mais des camphres et des santals, des robiniers malingres et des corniers rabougris. Suivit une zone rocailleuse, écrasée de chaleur, constellée de feldspaths alcalins translucides ou roses, de quartz laiteux et de néphélines grisâtres. Ce pays cyrkyrg abrite des hordes féroces et cruelles aux rites sanguinaires. La griffe de sa Très Grincheuse Ursidée ne s’y est pas profondément plantée et là règnent encore des hospodars, inexpugnables derrière les remparts naturels des monts Worjœz. Souvent, on eut à odeur de narine des Rousse’Terriens grinchus et hostiles, glapissant affreusement à la vue de l’oliphant. Ma’Ours s’arrangeait toujours pour échapper à la malencontre. Il n’y avait ni fauves ni hommes dans ces forêts, seulement de petits grivets verdâtres, grommeluchant et effectuant maintes mimiques et simagrées, pour la plus grande joie de Patte d’Ours. Mais son esprit s’obnubilait du devenir de l’oliphant. Les suivrait-il à Long’Ours ? Certes pas ! Myb. Lupp l’avait marchandé une fortune, mais le trimballer en Ourse’Terre serait tout à fait inabordable. Un regrattier le prendrait-il ? Ne pouvait-on espérer mieux pour le serviable oliphant qui avait sauvé leur fortune ? Et si Myb. Lupp allait le lui offrir ! Une telle idée le terrifiait. Ayant trotté deux heures dans la nuit noire, les pérégrins campèrent sur la raillère d’ubac des monts Worjœz, sous l’abri d’une grotte à moitié effondrée. L’oliphant les avait portés, cet ours-là, sur quatre Courses d’Ours et quatre mille cinq cent soixante-seize mille Pieds d’Ours : ils étaient à mi-trajet d’Emméjecêg. La température chuta. Le gars-ours éclaireur enflamma des buissons devant la grotte, pour les réchauffer et pour les préserver des tigres mangeurs d’ours. Les pérégrins, éreintés et courbatus, grignotèrent quelques lichettes de galette de gruau et un peu du 133


pour atteindre la station d’Allahabad. La nuit était froide. A l’intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Le souper se composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s’endormit debout, appuyé au tronc d’un gros arbre. Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanement aigus de singes. Mais les carnassiers s’en tinrent à des cris et ne firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve la culbute de la veille. quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que s’il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row. A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver à la station d’Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne perdrait qu’une partie des quarante-huit heures économisées depuis le commencement du voyage. On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger, située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnes désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grand fleuve. La station d’Allahabad n’était pas à douze milles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains que le pain, “ aussi succulents que la crème ”, disent les voyageurs, furent extrêmement appréciés. A deux heures, le guide entra sous le couvert d’une épaisse forêt, qu’il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait 134voyager ainsi à l’abri des 134


manioc finement gragé marchandé à Qjumcã. L’oursée avait été exténuante et les grésillements ne s’éternisèrent guère. Ma’Ours garda un œil ouvert sur Kioursni, somnolant bien carré sur ses pattes près d’un vieux chaulmoogra incliné. Rien ne put altérer le sommeil des dormeurs : ni le léopard qui toussait dans les sous-bois, ni le rire hystérique sangloté par les hyènes, ni les ricaneries stridentes des grivets moqueurs et des hommes jacasseurs et piauleurs. Les fauves se contentèrent d’ailleurs de feuler et n’attaquèrent pas la grotte. Ours Kaassis GrosGrizzly, en gars-ours soldat fourbu, ronfla comme un sonneur. Patte d’Ours se livra encore, en songe, à de périlleuses acrobaties sur le dos de Kioursni. Myb. Lupp, lui, dormit sans ronfler ni rêver, parfaitement bien et d’une seule traite, comme s’il se fut trouvé à Baskerville road. Le soleil se levait quand on reprit la route. Ma’Ours pensait gagner la caverne étape d’Emméjecêg à la nuit tombante : Myb. Lupp conserverait ainsi un peu du temps gagné jusqu’alors. Kioursni trottait allègrement sur les pentes des monts Worjœz doucement inclinées vers le Flodvi, la mère de tous les fleuves. Au plus court de l’ombre on bifurqua vers Qémmirpis, petit port sur la rivière Déro. Le gars-ours éclaireur détournait l’oliphant des routes fréquentées, n’attendant rien de bon des autochtones. Il restait moins de deux Courses d’Ours et six cent trente-six Pieds d’Ours à parcourir pour atteindre enfin Emméjecêg. Kioursni fut mené dans un petit bois de monocotylédones géantes à très larges feuilles et les pérégrins se régalèrent de leurs grosses graines plus délectables que le miel. Plus tard, Ma’Ours s’engagea sous les sombres frondaisons d’une très ancienne futaie. Pour pérégriner tranquille, se grognonnait-il, pérégrinons cachés. Depuis le départ il avait évité toute malencontre et il espérait à présent les mener sans encombre à bon port lorsque l’oliphant, nerveux et battant l’air de ses grandes oreilles, pila sans prévenir, refusant obstinément 135


bois. En tout cas, il n’avait fait jusqu’alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s’accomplir sans accident, quand l’éléphant, donnant quelques signes d’inquiétude, s’arrêta soudain. Il était quatre heures alors. “ Qu’y a-t-il ? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessus de son cacolet. – Je ne sais, mon officier ”, répondit le Parsi, en prêtant l’oreille à un murmure confus qui passait sous l’épaisse ramure. Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût dit un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d’instruments de cuivre. Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole. Le Parsi sauta à terre, attacha l’éléphant à un arbre et s’enfonça au plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant : “ Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S’il est possible, évitons d’être vus.” Le guide détacha l’éléphant et le conduisit dans un fourré, en recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans l’apercevoir, car l’épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement. Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie religieuse. En première ligne s’avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d’hommes, de femmes, d’enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tamtams et de cymbales. Derrière 136 eux, sur un char aux 136


de faire un pas de plus. “ Que se passe-t-il ? gronda Ours Kaassis GrosGrizzly, dressant la truffe pour humer le vent. – Rien de bon peut-être, grogna le gars-ours éclaireur, attentif à un grésillement qui crépitait au loin, presque étouffé par le dense feuillage. Rapidement ce grésillement enfla en un charivari de jappements farouches et de tintements métalliques. Patte d’Ours palpitait frénétiquement des narines, les vibrisses en alerte. Myb. Lupp restait silencieux. Le gars-ours éclaireur planta griffe au sol et, laissant l’oliphant sous un chaulmoogra penché d’où s’enfuit un corbeau, s’approcha à odeur de narine du possible danger. Il réapparut rapidement. “ Une clique de mystagogues avance droit sur nous. Tâchons de ne pas être éventés. ” Il mena l’oliphant à l’abri d’un épais taillis, exhortant les pérégrins à rester en place. Au cas où une prompte échappée serait le seul salut possible, il sauterait lui aussi sur la grosse bête. Ils étaient sous le vent de la horde cependant, et il espérait qu’ils ne seraient pas reniflés. Des grinchottements cacophoniques et lancinants se fondaient, grommelot inarticulé, dans le battement monotone des mailloches frappant les grosses caisses. L’avant-garde de la horde n’était plus qu’à un jet de pierre devant Kioursni et, pour les pérégrins figés sur son dos, le moindre trait de ces ours inquiétants devenait parfaitement net. Il s’agissait bien d’une théorie de gars-ours mystagogues, ceints d’écharpes effrangées et pouilleuses, arborant sur des piques de grossiers griche-dents – citrouilles évidées et sculptées – et ânonnant les lignes d’un graduel grossièrement calligraphié. Les suivaient trois files d’ours, d’oursonnes et d’oursons, bredouillant un monocorde et sinistre grisollement, haché par les éclats des tambours et de divers ustensiles sonores. Une idole effroyable et répugnante dominait ce pitoyable défilé. Halé par ourse triplettes de grands bovidés, faméliques malgré leur gibbosité graisseuse et 137


larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras ; le corps colorié d’un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. A son cou s’enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait. Sir Francis Cromarty reconnut cette statue. “ La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l’amour et de la mort. – De la mort, j’y consens, mais de l’amour, jamais ! dit Passepartout. La vilaine bonne femme ! ” Le Parsi lui fit signe de se taire. Autour de la statue s’agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d’ocre, couverts d’incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut. Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine. Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée d’or, recouverte d’une mousseline légère, dessinait les contours de sa taille. Derrière cette jeune femme – contraste violent pour les yeux –, des gardes armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin. C’était le corps d’un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de soie et d’or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien. 138 138


affreusement cuirassés, son tronc oblique muni de huit paires de roues pleines s’ornait de grouillements de reptiles – ophidiens, sauriens, crocodiles et tortues décarapacées. C’était une ignoble heptapode aux poils enchevêtrés et couverts d’un gluant liquide grenat, le regard halluciné, la gueule baveuse. Son buste difforme disparaissait sous des carcans de crânes évidés et des ceintures de pattes momifiées. Elle écrasait de tout son poids un ours des cavernes écharné et démembré dont elle brandissait la gueule effarée. “ Qêmo ! chuchota Ours Kaassis GrosGrizzly, la Grande-Ourse de l’âme ourse et des carnages. – Des carnages, sans aucun doute, mais de l’âme ourse, c’est abject ! siffla Patte d’Ours. L’abominable créature ! ” D’un geste bref, Ma’Ours leur intima le silence. Quelques thaumaturges plutôt décrépits, leur triste pelage poudré de jaune, la truffe fraîchement tailladée maculant leur poitrail de vermillon, se trémoussaient aux pieds de l’idole. Totalement hébétés, ils trébuchaient parfois et glissaient alors sous l’énorme tronc incliné où ils finissaient dans des soubresauts spasmodiques et grotesques. Suivait une ennéade de mystagogues de haut rang, dans le faste et l’éclat de leur fourrure tressée, précédant une oursonne vacillante. Sa jeunesse frappa nos pérégrins. Elle avait la fourrure brune des Oursopéennes et disparaissait presque sous des joyaux d’oreilles, des parures de pattes, des fioritures de griffes et quantités d’anneaux torsadés, d’attaches, de viroles, de chaînes et de fers. Une large écharpe de soie nouée sur ses hanches accentuait les rondeurs charmantes de son ventre. Après elle – contrepoint atroce – des grizzlys, leur immenses alfange courbe et tranchant à la patte, charriaient un centenaire empaillé juché assis sur un filanzane. On reconnaissait un hospodar à tous les attributs de son rang : fourrure nattée d’organsin et de maillechort, ceinture engravée des trigrammes sacrés de sa 139


Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l’assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortège. Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d’un air singulièrement attristé, et se tournant vers le guide : “ Un sutty ! ” dit-il. Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt. Peu à peu, les chants s’éteignirent. Il y eut encore quelques éclats de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence. Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par Sir Francis Cromarty, et aussitôt que la procession eut disparu : “ Qu’est-ce qu’un sutty ? demanda-t-il. – Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c’est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour. – Ah ! les gueux ! s’écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri d’indignation. – Et ce cadavre ? demanda Mr. Fogg. – C’est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah indépendant du Bundelkund. – Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l’Inde, et les Anglais n’ont pu les détruire ? – Dans la plus grande partie de l’Inde, répondit Sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s’accomplissent plus, mais nous n’avons aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants. – La malheureuse ! murmurait Passepartout, brûlée vive ! 140 140


charge, splendides protège-coussinets bien fixés autour de son cou. Enfin, des croque-notes et une ribambelle de forcenés hystériques, glapissants et hurlants, terminaient l’épouvantable cavalcade. Ours Kaassis GrosGrizzly révulsé par cette mascarade grand-guignolesque, grognonna à l’oreille de Ma’Ours : “ Un bearbecue ! ” Le gars-ours branla du chef mais resta silencieux. Le cortège passa lentement devant les pérégrins effarés et, enfin, se fondit dans l’épaisseur des bois. On entendit s’étouffer les ultimes grisollements. Un dernier hurlement retentit, des glapissements presque indistincts, et ce terrifiant hourvari laissa place à un calme singulier. Le danger écarté, Tiomiez Lupp s’enquit : “ Un bearbecue ? – Le bearbecue, monours Lupp, est l’immolation d’un ours, mais qui appelle lui-même sa mort. Dès potron-minet on roustillera cette oursonne qui vient de passer devant nous. – Par l’Ourse-Noire ! Les sales bêtes ! glapit Patte d’Ours, tout hérissé. – Et l’empaillé ? grommela Myb. Lupp. – Son époux, expliqua le gars-ours éclaireur, un gros hospodar du Cyrkyrg. – Sa Très Grincheuse Ursidée n’aurait-elle su extirper des mœurs aussi indignes de ces âmes arriérées ? s’étonna calmement Tiomiez Lupp – Sous sa griffe directe, grogna Ours Kaassis GrosGrizzly, de telles infamies sont bannies. Mais dans ce Cyrkyrg, si primitif, si violent, si sanguinaire, elle n’impose pas encore sa propre loi. Ce versant des Worjœz ne bruit que d’égorgements, d’exécutions sommaires, de massacres, de monstruosités en tous genres, de supplices raffinés, de tueries sauvages. Banditisme et brigandage, concussion, destruction, dévastation et exaction y ont force de loi et restent toujours impunis. – C’est atroce ! grognonnait Patte d’Ours, roustil141


– Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l’était pas, vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l’amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l’intervention énergique du gouvernement pour l’empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidais à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur l’autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice. ” Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et, quand le récit fut achevé : “ Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n’est pas volontaire, dit-il. – Comment le savez-vous ? – C’est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund, répondit le guide. – Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit observer Sir Francis Cromarty. – Cela tient à ce qu’on l’a enivrée de la fumée du chanvre et de l’opium. – Mais où la conduit-on ? – A la pagode de Pillaji, à deux milles d’ici. Là, elle passera la nuit en attendant l’heure du sacrifice. – Et ce sacrifice aura lieu ? ... – Demain, dès la première apparition du jour. ” Après cette réponse, le guide fit sortir l’éléphant de l’épais fourré et se hissa sur le cou de l’animal. Mais au moment où il allait l’exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l’arrêta, et, s’adressant à Sir Francis Cromarty : 142 142


lée, toute vivante ! – Exact, grogna le cinquantenier, ils vont la roustir, mais c’est peut-être un bien. Une veuve est fort mal reniflée chez ces sauvages, et nulours ne peut concevoir les avanies que sa parentèle lui ferait subir. Ils la tondraient, et une oursonne rasée finit par mourir d’humiliation car à ourse tondue la Grande-Ourse ne ménage pas le vent. Ils lui jetteraient quelques graines mal grillées, la bousculeraient et la chasseraient, telle une bête répugnante. Elle dépérirait, affamée, dans un infâme taudis, et deviendrait scrofuleuse. Épouvantées par une agonie aussi ignominieuse, beaucoup d’oursonnes, même sans passion ni bigoterie, préfèrent appeler le martyre. J’ai connu à Cuncéã une jolie oursonne qui venait de perdre son ours. Ténébreuse, veuve, inconsolée, elle sollicita auprès de la bureaucratie centrale l’agrément de se faire roustiller avec son empaillé d’époux. Vous imaginez le scandale ! L’oursonne se retira alors auprès d’un hospodar qui lui offrit son bûcher, et elle finit en cendres. ” Ma’Ours, tout tremblant, intervint alors rageusement : “ Ce ne sera pas un suicide cette fois, mais un crime. – Pourquoi cela ? – Même les oursons, dans le Cyrkyrg, ont suivi ce tragique fait-divers ! – Mais, grognonna Ours Kaassis GrosGrizzly, la malheureuse n’opposait ni un cri ni un geste de refus. – C’est qu’on lui a fait absorber un mélange euphorisant de haschisch et de pavot. – Et où allaient-ils ? s’inquiéta Patte d’Ours. – Elle dormira dans la caverne taboue de Peladed’Ourse, à six mille six cent six Pieds d’Ours vers le septentrion, avant d’être immolée. – Quand ? – Très tôt, entre la première lueur de l’aube et le lever de l’astre solaire. ” Ayant ainsi grognonné, le gars-ours éclaireur conduisit l’oliphant hors du bosquet et grimpa sur son 143


“ Si nous sauvions cette femme ? dit-il. – Sauver cette femme, monsieur Fogg ! ... s’écria le brigadier général. – J’ai encore douze heures d’avance. Je puis les consacrer à cela. – Tiens ! Mais vous êtes un homme de coeur ! dit Sir Francis Cromarty. – Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j’ai le temps. ”

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dos. Avant qu’il ait pu donner l’ordre de départ, Myb. Lupp lui fit signe d’attendre puis, à l’attention d’Ours Kaassis GrosGrizzly : “ Pourquoi ne pas soustraire cette oursonne à ses tortionnaires ? grommela-t-il. – La délivrer, monours Lupp ! ... glapit le cinquantenier. – Il me reste une demi-oursée à grignoter. J’en ai donc le loisir. – Or çà ! On peut donc vous émouvoir ! s’attendrit Ours Kaassis. – Certainement, grommela Tiomiez Lupp, si je n’ai rien de plus urgent. ”

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Chapitre XIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par conséquent la réussite de ses projets, mais il n’hésita pas. Il trouva, d’ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé. Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L’idée de son maître l’exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg. Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l’affaire ? Ne serait-il pas porté pour les hindous ? A défaut de son concours, il fallait au moins s’assurer sa neutralité. Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question. “ Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi. – Bien, guide, répondit Mr. Fogg. – Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez. – C’est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir ? – Je le pense aussi ”, répondit le guide. Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C’était une Indienne d’une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l’eût crue Européenne. Elle se nommait Aouda. Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois 146 mois après, elle devint 146


Chapitre XIII DANS LEQUEL PATTE D’OURS DÉMONTRE QU’AUX BRAVES LE MIEL COULE DRU Périlleux projet, truffé d’embûches, dont ils n’étaient pas certains de venir à bout. Myb. Lupp, sans barguigner, mettait en jeu sa sécurité et surtout le succès de son entreprise. Ours Kaassis, bien sûr, était prêt à le seconder. Et Patte d’Ours ? Il frémissait d’aise : sous sa carapace de granit son ours-maître montrait à nouveau bonté et générosité. Son dévouement ne connaissait plus de bornes et il était tout heureux de se jeter dans la bagarre. Mais que ferait le gars-ours éclaireur ? Il était indigène, comme les gars-ours processionnaires, et pouvait choisir leur camp. Point de réussite possible sans son accord. Ours Kaassis GrosGrizzly l’interrogea sans détour. “ Mesours, grognonna Ma’Ours, cette oursonne est, tout comme moi, Oursassise et fidèle d’Ours’Ozastre. Ma vie lui appartient donc. – Excellent, grommela Myb. Lupp. – Nous mourrons peut-être ajouta Ma’Ours, mais il peut nous arriver bien pire encore. S’ils nous reniflent, nous subirons d’effroyables tortures et nous serons hongrés et mutilés. – Acceptons-en le risque, grommela Myb. Lupp. N’est-il pas mieux, Ma’Ours, d’intervenir à la brune ? – Très certainement. ” Puis les pérégrins ouïrent l’histoire de la prisonnière. Jeune oursonne issue d’une vieille lignée de boutiquiers florissants de Cuncéã, d’un charme profond et d’une grâce éclatante, elle avait fréquenté les écoles les plus modernes et possédait les plus exquises façons. Elle répondait au gracieux surnom d’Aourseda. Ayant perdu ses parents, elle devint pupille de 147


veuve. Sachant le sort qui l’attendait, elle s’échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu’elle pût échapper. Ce récit ne pouvait qu’enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l’éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible. Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode, que l’on ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement. Les moyens de parvenir jusqu’à la victime furent alors discutés. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de l’ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C’est ce qui ne pourrait être décidé qu’au moment et au lieu mêmes. Mais ce qui ne fit aucun doute, c’est que l’enlèvement devait s’opérer cette nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n’eût pu la sauver. Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l’ombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent d’opérer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s’éteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l’épaisse ivresse du “ hang ” – opium liquide, mélangé d’une infusion de chanvre –, et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu’au temple. Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, s’avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord d’une petite rivière, et là, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé. C’était le bûcher, fait de précieux 148 santal, et déjà imprégné 148


l’hospodar déjà bien délabré du Cyrkyrg qui l’épousa, contre son gré. Quatre-vingt dix-sept ours plus tard il mourait. Elle chercha à fuir son inexorable destin, fut trahie et emprisonnée. Sa parentèle – une bande de vautours pince-maille avides de se partager l’héritage – la condamna à être roustillée et dispersée aux vents mauvais. Nos pérégrins, horrifiés par cette abominable chronique, demandèrent à Ma’Ours de mener l’oliphant à odeur de narine de la caverne taboue de Peladed’Ourse, en prenant garde de rester sous le vent. En trois fois ourse minutes on gagna de drus fourrés de drageons, à six cent quarante-six Pieds d’Ours et quelques Poils du but, invisible sous les frondaisons mais repérable aux affreux glapissements des énergumènes exaltés. Comment rejoindre la malheureuse séquestrée ? Ma’Ours avait naguère visité la caverne taboue de Peladed’Ourse et y avait compté de nombreuses cellules. Etait-il envisageable de passer sous la truffe de la horde endormie ? Un tunnel permettrait-il plus sûrement d’entrer ? Pas moyen de le savoir sans se rapprocher encore. Tous agréèrent qu’il fallait perpétrer le bearnapping sous couvert de la brune. Le lendemain, dès l’aube, à l’heure où blanchirait la campagne, il serait définitivement trop tard : ses geôliers éveillés, l’oursonne n’aurait plus aucune chance d’échapper au brasier. Ils durent donc patienter. Dans l’obscurité naissante ils partirent inspecter prudemment les alentours de la caverne taboue. On n’entendait plus glapir les thaumaturges, ni psalmodier les mystagogues. Tout laissait croire que ces Rousse’Terriens avaient sombré dans l’abrutissement du Gsupi – suc de pavot distillé amalgamé à une décoction de haschisch – et on pouvait espérer ramper sans risque sous leur truffe. Le gars-ours éclaireur dirigea silencieusement les trois autres sous les arbres. Précautionneusement, ils approchèrent les rives d’un cours d’eau où, sous l’obscure clarté qui tombait des étoiles, ils découvrirent 149


d’une huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s’élevait la pagode, dont les minarets perçaient dans l’ombre la cime des arbres. “ Venez ! ” dit le guide à voix basse. Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers les grandes herbes. Le silence n’était plus interrompu que par le murmure du vent dans les branches. Bientôt le guide s’arrêta à l’extrémité d’une clairière. Quelques résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de dormeurs, appesantis par l’ivresse. On eût dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelques ivrognes râlaient encore çà et là. A l’arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardes des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu’à l’intérieur les prêtres veillaient aussi. Le Parsi ne s’avança pas plus loin. Il avait reconnu l’impossibilité de forcer l’entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière. Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu’ils ne pouvaient rien tenter de ce côté. Ils s’arrêtèrent et s’entretinrent à voix basse. “ Attendons, dit le brigadier général, il n’est que huit heures encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil. – Cela est possible, en effet ”, répondit le Parsi. Phileas Fogg et ses compagnons s’étendirent donc au pied d’un arbre et attendirent. Le temps leur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à150 la lueur des torches, et une 150


treize stères de chaulmoogra aux subtiles émanations d’essence fruitée. On y avait assis l’empaillé en compagnie duquel sa jeune épouse était destinée à griller. A cent vingt-neuf Pieds d’Ours vers l’est s’ouvrait l’entrée de la caverne dont les obliques cheminées de granitoïdes dominaient les frondaisons les plus élevées. “ Suivez-moi ! ” grogna doucement Ma’Ours. A pattes de velours, il se faufila sous les onagrariacées géantes. On n’entendait plus que le vent dans les branches de sassafras. A l’orée d’une large trouée, il s’allongea au sol. Des cades enflammés illuminaient les lieux, énormes bougies odoriférantes, naturellement plantées en terre. Partout, des enchevêtrements d’ours abrutis par les vapeurs de l’opium et de l’alcool. Ils ne bougeaient pas plus que des empaillés sur une lice après le combat. Certains, moins assommés peut-être, bredouillaient faiblement dans leurs rêves. On distinguait à peine la caverne taboue, protégée derrière un rideau de bambous. Hélas pour les projets des pérégrins, les gars-ours soldats de l’hospodar, l’alfange dégainé, montaient une garde vigilante sous des torchères aux longues flammes tremblantes et charbonneuses. Les mystagogues auraient-ils interdit aux mercenaires de toucher à la drogue ? A quoi bon poursuivre ? La lucidité des geôliers rendait les lieux imprenables. Le gars-ours éclaireur leur fit rebrousser chemin. On ne pouvait passer en force ! Tiomiez Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly durent en convenir. Nos ours conciliabulèrent à petit bruit. “ Patientons, conseilla le cinquantenier, la nuit commence à peine et sera longue pour ces brutes également. – Ils peuvent s’assoupir, oui ”, grogna Ma’Ours. Ils se dissimulèrent tous sous un énorme tronc couché et se mirent à guetter. Que les secondes glougloutaient lentement ! Régulièrement le gars-ours éclaireur rampait à odeur de na151


vague lumière filtrait à travers les fenêtres de la pagode. On attendit ainsi jusqu’à minuit. La situation ne changea pas. Même surveillance au-dehors. Il était évident qu’on ne pouvait compter sur l’assoupissement des gardes. L’ivresse du “ hang ” leur avait été probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple. Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr. Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour assez long, afin d’atteindre la pagode par son chevet. Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir rencontré personne. Aucune surveillance n’avait été établie de ce côté, mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument. Là nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l’horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore l’obscurité. Mais il ne suffisait pas d’avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons n’avaient absolument que leurs couteaux de poche. Très heureusement, les parois du temple se composaient d’un mélange de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement. On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi d’un côté, Passepartout, de l’autre, travaillaient à desceller les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds. Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l’intérieur du temple, et presque aussitôt d’autres cris lui répondirent du dehors. Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris ? L’éveil 152 était-il donné ? La plus 152


rine des sentinelles mais, devant l’entrée, les gars-ours soldats ne relâchaient pas leur vigilance. Le mince croissant peu luminescent était maintenant au plus haut de sa course. Rien n’avait bougé. Les gars-ours soldats ne s’endormiraient certainement plus. Ils n’étaient pas drogués, ou en avaient bigrement l’habitude. Seule restait la solution de percer la paroi. Mais rien n’indiquait que, dans la grotte, les mystagogues ne gardaient pas la jeune oursonne d’aussi près que les mercenaires postés à l’extérieur. Il fallait cependant saisir la chance par les moustaches. Ils s’éloignèrent silencieusement et rampèrent selon un large arc ellipsoïdal pour arriver discrètement sur l’arrière de la caverne taboue. L’astre nocturne redescendait déjà sur la cime des arbres quand ils atteignirent le bas de la falaise : nulours en vue mais Patte d’Ours, inquiet, ne trouva ni fissure où plonger ses griffes ni crevasse à agrandir. Leur seul véritable atout résidait dans la très faible lueur qui troublait à peine la pénombre épaisse des sous-bois. Comment creuser ? Aucun d’eux ne possédait d’outil. Patte d’Ours, toujours astucieux, découvrit assez facilement quelques grossiers bifaces naturels et ils attaquèrent vivement la muraille. La couche extérieure brisée, un ourson aurait pu ébouler le reste, simple agrégat de sable et de gravier. Il fallait progresser rapidement, mais surtout discrètement. Ma’Ours et Patte d’Ours avaient déjà évidé une cavité d’un Pied d’Ours, deux Poils et trois cent vingt-deux oursièmes, suffisante pour y glisser la tête vibrisses hérissées : le reste suivrait toujours ! L’ouvrage allait bon train, mais soudain un glapissement retentit dans la caverne taboue, puis un nouveau, venu de plus loin. Les gars-ours cerbères les avaient-ils reniflés ? Les mystagogues avaient-ils sonné l’alarme ? Tout était-il perdu ? Impossible de rester sur place : ils s’enfuirent et trouvèrent refuge dans l’ombre des sassafras. Peutêtre qu’ayant fait chou-blanc les gars-ours soldats relâ153


vulgaire prudence leur commandait de s’éloigner, – ce qu’ils firent en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que l’alerte, si c’en était une, se fût dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération. Mais – contretemps funeste – des gardes se montrèrent au chevet de la pagode, et s’y installèrent de manière à empêcher toute approche. Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes, arrêtés dans leur œuvre. Maintenant qu’ils ne pouvaient plus parvenir jusqu’à la victime, comment la sauveraient-ils ? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque peine à le contenir. L’impassible Fogg attendait sans manifester ses sentiments. “ N’avons-nous plus qu’à partir ? demanda le brigadier général à voix basse. – Nous n’avons plus qu’à partir, répondit le guide. – Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi. – Mais qu’espérez-vous ? répondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraître, et ... – La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême. ” Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg. Sur quoi comptait donc ce froid Anglais ? Voulaitil, au moment du supplice, se précipiter vers la jeune femme et l’arracher ouvertement à ses bourreaux ? C’eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce point ? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu’au dénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas ses compagnons à l’endroit où ils s’étaient réfugiés, et il les ramena vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet d’arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis. Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d’un arbre, ruminait 154 une idée qui avait d’a154


cheraient leur vigilance et qu’on pourrait terminer les travaux de terrassement. Hélas ! Les mystagogues postèrent des mercenaires à l’arrière de la caverne, rendant illusoire une nouvelle tentative ! On imagine le désespoir des pérégrins contrés par ces sauvages ! Jamais ils n’arracheraient la jeune oursonne aux griffes de ses tortionnaires ! Ours Kaassis se mordait la patte jusqu’au sang, Patte d’Ours suffoquait de rage et Ma’Ours gémissait doucement. Seul Lupp demeurait tout à fait immobile. “ Nous reste-t-il la moindre chance ? ragea le cinquantenier. – Aucune, hélas ! grogna le gars-ours éclaireur, il faut lever le camp. – Nous restons, grommela Lupp. Je serai encore à temps en arrivant à Emméjecêg dans ourse heures seulement ! – Voyons ! Tout est perdu ! gronda Ours Kaassis GrosGrizzly. Dès l’aube ... – Tant qu’il n’est pas mort, l’ours est toujours vivant. ” Le cinquantenier, intrigué, voire irrité, ne comprenait plus du tout Tiomiez Lupp. Que pouvait-il encore espérer ? Comptait-il se ruer sur cette horde armé de son seul courage et la mettre en déroute ? Il n’était pourtant ni stupide ni exalté ! Ours Kaassis agréa cependant de rester tant que l’épouvantable cérémonie ne serait pas achevée. Mais Ma’Ours ne voulait pas qu’ils demeurent à odeur de narine des barbares si le vent venait à tourner, et ils rejoignirent Kioursni, dans les drus fourrés de drageons. Bien camouflés, ils surveillèrent à nouveau les sauvages entassés qui ronflaient encore. Mais que faisait Patte d’Ours ? A chevauchons sur la fourche d’un punica granatum à fleurs rouges, il remâchait une chimère, fugitivement entraperçue, qu’il cherchait à préciser, et dont il voulait retrouver le goût. Au départ, il s’était grognonné doucement : “ Non, c’est idiot ! ” mais, après y avoir songé, il grondait à 155


bord traversé son esprit comme un éclair, et qui finit par s’incruster dans son cerveau. Il avait commencé par se dire : “ Quelle folie ! ” et maintenant il répétait : “ Pourquoi pas, après tout ? C’est une chance, peut-être la seule, et avec de tels abrutis ! ... ” En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d’un serpent sur les basses branches de l’arbre dont l’extrémité se courbait vers le sol. Les heures s’écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres annoncèrent l’approche du jour. Cependant l’obscurité était profonde encore. C’était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes s’animèrent. Des coups de tam-tam retentirent. Chants et cris éclatèrent de nouveau. L’heure était venue à laquelle l’infortunée allait mourir. En effet, les portes de la pagode s’ouvrirent. Une lumière plus vive s’échappa de l’intérieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient au-dehors. Il leur sembla même que, secouant l’engourdissement de l’ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse tentait d’échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert. En ce moment, la foule s’ébranla. La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs, qui l’escortaient de leurs vociférations religieuses. Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la foule, la suivirent. Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et s’arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux. Puis une torche fut approchée et le bois imprégné 156 156


présent : “ Qui ne risque rien ... L’aléa est certain, mais quelle rigolade ! Et on peut compter sur leur débilité ... ” Sans plus grognonner il rampa dans la ramure profonde, silencieux comme un boa en chasse, faisant plier dangereusement la dernière ramification sous son poids, et il planta griffe en terre. La nuit s’achevait. La cime des arbres s’éclairait déjà mais en bas on n’y voyait toujours rien. L’odieuse cérémonie allait commencer. Une houle confuse parcourut la masse des ours qui s’éveillaient. Des grondements de grosse caisse roulèrent. Grisollements funèbres et glapissements horribles s’élevèrent vers les cieux. Enfin, la misérable allait être plongée dans sa dernière hibernation, à la plus grande satisfaction de tous ! On vit des torches se diriger vers la caverne taboue. D’autres en sortirent. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly discernèrent dans le clair-obscur la pauvre oursonne fouaillé par trois mystagogues hurlant. Ils eurent l’impression qu’en dépit de son hébétude elle faisait un mouvement pour éviter les griffes de ses tortionnaires. Ours Kaassis GrosGrizzly manqua hurler de rage et sans réfléchir, grippant inconsidérément la patte de Tiomiez Lupp, il constata que celui-ci s’était muni d’un gros gourdin, probablement ramassé en sous-bois. C’est alors que tous les ours se mirent en marche. La jolie veuve titubait entre les mystagogues geôliers et les thaumaturges glapissant qui se dandinaient frénétiquement. Nos pérégrins, prenant un gros risque, approchèrent à odeur de narine de ces fanatiques. En quelques foulées la horde était près du cours d’eau et se disposait en cercle à une soixantaine de Pieds d’Ours des trois stères de chaulmoogra. Et dans les premières lueurs de l’aube, l’oursonne inconsciente et immobile fut assise à la dextre de l’hospodar empaillé. On plongea un brandon incandescent sous les grumes gorgées de graisse et le feu éclata. 157


d’huile, s’enflamma aussitôt. A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui dans un moment de folie généreuse, s’élançait vers le bûcher ... Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea soudain. Un cri de terreur s’éleva. Toute cette foule se précipita à terre, épouvantée. Le vieux rajah n’était donc pas mort, qu’on le vît se redresser tout à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale ? Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d’une terreur subite, étaient là, face à terre, n’osant lever les yeux et regarder un tel prodige ! La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu’elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans doute, n’était pas moins stupéfié ! ... Ce ressuscité arriva ainsi près de l’endroit où se tenaient Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, et là, d’une voix brève : “ Filons ! ... ” dit-il. C’était Passepartout lui-même qui s’était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée épaisse ! C’était Passepartout qui, profitant de l’obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort ! C’était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur, passait au milieu de l’épouvante générale ! Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et l’éléphant les emportait d’un trot rapide. Mais des cris, des clameurs et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la ruse était découverte. En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu’un enlèvement venait de s’accomplir. Aussitôt ils s’étaient précipités dans la forêt. Les 158 158


Ours Kaassis GrosGrizzly et Ma’Ours tentèrent en vain d’agriffer Tiomiez Lupp pour l’empêcher de se précipiter au secours de la victime, aveuglé par un égarement dont on ne l’eût pas cru capable. Il s’était violemment dégagé lorsque tout bascula. Jailli de centaines de poitrines, un hurlement d’effroi montait vers la cime des arbres : telle une atroce strige auréolée de volutes de fumée, le centenaire empaillé sortait de son hibernation, enserrait avec force la belle oursonne évanouie contre sa poitrine et sautait du bois en flammes. Nulours n’osa rester dressé et les sauvages s’aplatirent, terrifiés et gémissants, enfouissant leur truffe dans le sol. Inconsciente, l’oursonne fut portée sans faiblesse au travers de la foule par le vigoureux zombie. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly suivaient intensément sa progression. Ma’Ours, troublé, avait baissé la truffe, et on peut imaginer combien Patte d’Ours, malgré sa naturelle faconde, devait être ébahi ... C’est alors que le spectre, fonçant vers Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly, leur grognonna : “ Dégrouillons ! ” Patte d’Ours ! Patte d’Ours avait rampé jusqu’au brasier, dissimulé par les sombres volutes ! Patte d’Ours avait disputé la victime aux flammes ! Patte d’Ours avait dupé ces imbéciles sanguinaires et traversé sans hésiter leurs rangs, semant la terreur parmi eux ! Bientôt l’oliphant s’éloignait d’une course allègre, les sauvant tous les cinq. Cependant la cacophonie de hurlements, de glapissements, de bruit et de fureur qui montait derrière eux leur fit savoir qu’ils étaient éventés. Sous la force des flammes, l’empaillé en personne dansait à présent une macabre gigue, révélant aux mystagogues effarés et furieux qu’ils avaient été bernés et qu’un audacieux bearnapping avait eu lieu. Glapissant à qui mieux mieux ils se ruèrent sous les frondaisons, talonnés par les gars-ours cerbères qui 159


gardes les avaient suivis. Une dÊcharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portÊe des balles et des flèches.

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lançaient avec fureur pierres et bûches, au risque de les estropier. Mais Kioursni filait comme le vent et mit les bearnappeurs à l’abri des dangereux projectiles.

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Chapitre XIV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L’ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANS MÊME SONGER Á LA VOIR Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de l’intrépide garçon. Son maître lui avait dit : “ Bien ”, ce qui, dans la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait répondu que tout l’honneur de l’affaire appartenait à son maître. Pour lui, il n’avait eu qu’une idée “ drôle ”, et il riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d’une charmante femme, un vieux rajah embaumé ! Quant à la jeune Indienne, elle n’avait pas eu conscience de ce qui s’était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposait sur l’un des cacolets. Cependant l’éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi, courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après avoir quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans une prostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgées d’eau et de brandy, mais cette influence stupéfiante qui l’accablait devait se prolonger quelque temps encore. Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l’ivresse produite par l’inhalation des vapeurs du chanvre, n’avait aucune inquiétude sur son compte. Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans l’esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré pour l’avenir. Il n’hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans l’Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains de ses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule, et certainement, malgré la police 162 162


Chapitre XIV DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP NE REMARQUE RIEN DU MERVEILLEUX BASSIN DU FLODVI QU’IL PARCOURT Le bearnapping avait été un triomphe ! Patte d’Ours en plissait de joie sa large truffe frémissante. Ours Kaassis GrosGrizzly lui avait tapé sur l’épaule et Myb. Lupp, marque tout à fait exubérante d’admiration, lui avait touché l’oreille. Patte d’Ours grognait, modeste, qu’il n’aurait rien entrepris si son ours-maître n’avait d’abord décidé de porter secours à l’oursonne. Il s’était pour sa part contenté de donner la comédie à ces maroufles, et il se dandinait gaiement, à la pensée que ces ballots l’avaient pris, lui le grisolleur forain, l’ours-cycliste, le gymnosophiste, l’oursfesseur d’agrès, pour leur hospodar empaillé, l’époux d’une si belle oursonne ! Solidement mainenue par Patte d’Ours, et douillettement emmitouflée dans les réchauffe-fourrures de ses sauveurs, la jolie Rousse’Terrienne n’était pas revenue à elle. Encouragé par les longs sifflements de Ma’Ours l’oliphant continuait de galoper sous les sombres frondaisons. A deux Courses d’Ours de Peladed’Ourse il déboucha dans une plane plaine plate où il put enfin se reposer un peu. L’oursonne demeurait inconsciente, les yeux révulsés, le souffle court. Le gars-ours éclaireur introduisit entre ses dents quelques grains écrasés de staphisaigre âpre et amer, mais en vain. Ours Kaassis GrosGrizzly avait tâté des paradis artificiels dans son oursonâge et assura que sa santé n’était pas en danger. Il redoutait en revanche ce qui pourrait lui arriver à présent. Il connaissait bien d’autres cas semblables et certifia que Sheb. Aourseda n’échapperait jamais aux griffes de ses persécuteurs tant qu’elle demeurerait dans son pays. De tels fanatiques avaient des compli163


anglaise, ils sauraient reprendre leur victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir Francis Cromarty citait, à l’appui de ce dire, un fait de même nature qui s’était passé récemment. A son avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûreté qu’après avoir quitté l’Inde. Phileas Fogg répondit qu’il tiendrait compte de ces observations et qu’il aviserait. Vers dix heures, le guide annonçait la station d’Allahabad. Là reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en moins d’un jour et d’une nuit, la distance qui sépare Allahabad de Calcutta. Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong. La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout fut chargé d’aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, châle, fourrures, etc., ce qu’il trouverait. Son maître lui ouvrait un crédit illimité. Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad, c’est la cité de Dieu, l’une des plus vénérées de l’Inde, en raison de ce qu’elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. On sait d’ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel, d’où, grâce à Brahma, il descend sur la terre. Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville, autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prison d’État. Plus de commerce, plus d’industrie dans cette cité, jadis industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un magasin de nouveautés, comme s’il eût été dans Regent-street à quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffe écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre164qu’il n’hésita pas à payer 164


ces partout dans le trigone, et sans aucun doute, en dépit des efforts des représentants de sa Très Grincheuse Ursidée, ils la retrouveraient, même au cœur d’une grande cité comme Nèguez, Cuncéã, ou Kelkud’Ourse : la jeune oursonne ne pourrait rester en vie qu’en fuyant la Rousse’Terre ! Tiomiez Lupp l’écouta en silence. En milieu de matinée ils arrivèrent à la caverne ferrée d’Emméjecêg où ils retrouvèrent les rails et un convoi de troncs inclinés qui les conduirait en deux oursaines d’heures à Kelkud’Ourse. Ainsi Tiomiez Lupp ne manquerait pas le navire du 20 d’Haha à destination de King-Kong-Bear. Patte d’Ours transporta la jeune oursonne dans la caverne étape puis partit marchander les différents colifichets, réchauffe-fourrures et ceintures qui lui seraient nécessaires. Tiomiez Lupp lui avait recommandé de ne pas barguigner à puiser dans la bourse. Il trotta donc dans Emméjecêg, berceau de la Grandissime-Ourse, ville d’autant plus révérée en Rousse’Terre qu’elle se love entre les cours d’eau les plus tabous de tous, le Flodvi et la Kynré. Là se baignent les croyants, mystiques et fétichistes accourus de tout le trigone, mais également les athées, agnostiques ou impies qui estiment, ce faisant, qu’ils n’y ont rien à perdre. La tradition fait naître le Flodvi dans la pensée même de la Grande-Ourse et, par le truchement de Brakmard’Ours, il ruisselle sur la tête de tous. Patte d’Ours parcourut la bourgade protégée aux Temps des Ours Anciens par une redoutable caverne fortifiée, transformée depuis en gigantesque cage destinée aux nombreux captifs de sa Très Grincheuse Ursidée. Truffe au vent, il espérait trouver une caverne aux colifichets mais, autrefois manufacturière et boutiquière, cette cité semblait à présent moribonde. Il marcha longuement et ce n’est que chez un ourserrant, barbon retors se livrant au regrat, qu’il dénicha pour la coquette somme de deux cent treize Ours d’or, quatorze Pé165


soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, tout triomphant, il retourna à la gare. Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les prêtres de Pillaji l’avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne. Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine d’Ahméhnagara, il s’exprime ainsi : “ Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre les contours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes de poli et de fraîcheur. Ses sourcils d’ébène ont la forme et la puissance de l’arc de Kama, dieu d’amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacrés de l’Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste. Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lèvres souriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d’une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symétriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bombés et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de l’éclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu’une main suffit à enserrer, rehausse l’élégante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaits trésors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été modelée en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l’éternel statuaire. ” Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans toute l’acception européenne du mot. Elle parlait l’anglais avec une grande pureté, et le guide n’avait point exagéré en affirmant que cette jeune Parsie avait été transformée par l’éducation. Cependant le train allait quitter la station d’Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le 166 dépasser d’un farthing. Ceci 166


nis, dix-sept Canines et quatre cents Oursings ce qu’il cherchait : deux réchauffe-fourrures, une écharpe effrangée, de mignons protège-coussinets de liège et une superbe ceinture en cuir grenu de lézard vert. Fort content de lui il rejoignit alors la caverne étape. L’hibernation artificielle de Sheb. Aourseda se faisait plus légère. Les effets néfastes des drogues s’apetissaient et son regard semblait moins vitreux. Quand Ydel Yggÿm, légende vivante des GrandesOurses rhapsodes, grisolle les grâces d’Enirépèse, elle glottore en rythme : “ Qui ne l’a vue est aveugle, qui l’a vue est ébloui. Son abondante fourrure coule majestueusement sur ses flancs épanouis, lustrés de suint. Ses arcades noires sont celles de Kamaourstra, Grande-Ourse de l’âme ourse et, sous ses lourdes paupières mordorées, dans sa prunelle ténébreuse, passent comme sur les marais poissonneux du Jonémæ les irisations mouvantes de la lumière solaire. Forts, pointus et jaunes, ses crocs saillent sous ses babines lippues comme des larmes de miel dans les flancs éventrés d’une ruche sauvage. Ses rondes oreilles poilues, ses pattes dodues, ses longues griffes acérées et dures comme les dents du tigre, son ample et grasse taille que deux pattes ne suffiraient à étreindre, ses larges tétines roses, ses lombes charnues paraissent avoir été pétries de la patte même du génial Arp’Ours, le divin sculpteur. ” Foin de grognements amphigouriques : Sheb. Aourseda se révélait délicieuse ! Le convoi des troncs inclinés s’apprêtait à se mettre en route. Ma’Ours patientait. Myb. Lupp lui pesa son dû, à la Canine près, sans rajouter un seul Oursing. Patte d’Ours s’en formalisa quelque peu : Ma’Ours, sans barguigner, s’était précipité au devant d’énormes périls lors de l’attaque de Peladed’Ourse ! Qu’un cafard, dans un ours ou dans dix ans, le dénonce aux mystagogues et il serait bientôt agriffé et sauvagement écartelé. Patte d’Ours songeait également à Kioursni. Com167


étonna un peu Passepartout, qui savait tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risqué volontairement sa vie dans l’affaire de Pillaji, et si, plus tard, les Indous l’apprenaient, il échapperait difficilement à leur vengeance. Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d’un éléphant acheté si cher ? Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard. “ Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J’ai payé ton service, mais non ton dévouement. Veuxtu cet éléphant ? Il est à toi ” Les yeux du guide brillèrent. “ C’est une fortune que Votre Honneur me donne ! s’écria-t-il. – Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c’est moi qui serai encore ton débiteur. – A la bonne heure ! s’écria Passepartout. Prends, ami ! Kiouni est un brave et courageux animal ! ” Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre, disant : “ Tiens, Kiouni, tiens, tiens ! ” L’éléphant fit entendre quelques grognement de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la ceinture et l’enroulant de sa trompe, il l’enleva jusqu’à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé, fit une bonne caresse à l’animal, qui le replaça doucement à terre, et, à la poignée de trompe de l’honnête Kiouni, répondit une vigoureuse poignée de main de l’honnête garçon. Quelques instants après, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès. Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d’Allahabad, et ils furent franchis en deux heures. Pendant ce trajet, la jeune femme revint complètement à elle ; les vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent. Quel fut son étonnement 168 de se trouver sur le rail168


ment récupérer partie de la somme qu’avait coûté la grosse bête ? Tiomiez Lupp n’était pas embarrassé par cette question. “ Ma’Ours, grommela-t-il, je viens de régler son dû à l’excellent gars-ours éclaireur que tu es. Restent ma dette au héros et ma reconnaissance. Cet oliphant t’agréerait-il ? ” La truffe de Ma’Ours frémit. “ Votre Grande-Ourse fait de moi un ours riche ! glapit-il. – Mon oursami, grommela Myb. Lupp, nous resterons toujours tes obligés. – Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours. Kioursni, cette solide et si gentille bestiole, ne saurait tomber entre de meilleures pattes ! ” Là-dessus, courant vers l’oliphant, il lui tendit des grenouillettes fraîches lui grognant à l’oreille : “ Mange, ma grosse, mange, et profite ! ” L’oliphant émit de graves et doux grondements et souleva Patte d’Ours au niveau de ses petits yeux. Patte d’Ours, glatissant de joie, embrassa la grosse tête et sans heurt retrouva le sol. Emu, il étreignit alors la proboscide de son vaillant compagnon, lui rendant son adieu. Un peu plus tard, Tiomiez Lupp, Ours Kaassis GrosGrizzly et Patte d’Ours – abrités sous un clayonnage d’osier et de bambou et assis autour d’une litière moelleuse où reposait Sheb. Aourseda – roulaient vers Ciresiz, cité distante de treize Courses d’Ours seulement. L’oursonne reprenait lentement ses esprits. Elle fut fort ébahie de se voir sur le wheels-trunk, parée de colifichets oursopéens et entourée de trois pérégrins dont elle n’avait jamais encore reniflé l’odeur ! Ceux-ci se montrèrent plein de prévenance, lui of169


way, dans ce compartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de voyageurs qui lui étaient absolument inconnus ! Tout d’abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et la ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier général lui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de Phileas Fogg, qui n’avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et sur le dénouement de l’aventure, dû à l’audacieuse imagination de Passepartout. Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout honteux, répétait que “ ça n’en valait pas la peine ”! Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les interprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux scènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant de dangers l’attendaient encore, elle fut prise d’un frisson de terreur. Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l’esprit de Mrs. Aouda, et, pour la rassurer, il lui offrit, très froidement d’ailleurs, de la conduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu’à ce que cette affaire fût assoupie. Mrs. Aouda accepta l’offre avec reconnaissance. Précisément, à Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l’un des principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout en occupant un point de la côte chinoise. A midi et demi, le train s’arrêtait à la station de Bénarès. Les légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l’emplacement de l’ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l’espace, entre le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque plus réaliste, Bénarès, Athènes de l’Inde au dire des orientalistes, reposait tout prosaïquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument 170 désolé, sans aucune cou170


frant des graines grillées et un verre de grappa. Après quoi le cinquantenier lui grognonna toute l’aventure. Il mit en avant l’abnégation de Tiomiez Lupp, qui avait tout risqué pour la tirer des griffes de ses ravisseurs, et attribua la réussite de l’expédition à la joyeuse fantaisie de Patte d’Ours. Myb. Lupp se taisait. Patte d’Ours, ravi et confus, grognait modestement que “ ce n’était qu’une farce qui avait bien tourné. ” Sheb. Aourseda ne pouvant émettre deux sons articulés, renifla ses libérateurs à profusion : sa gratitude se lisait dans la gracieuse palpitation de ses narines. Mais, soudain, elle se remémora le bûcher, et contemplant ce territoire rousse’terrien si hostile qui défilait sous ses yeux, un grand spasme d’effroi lui grippa la peau du dos. Tiomiez Lupp remarqua sa peur. D’un ton détaché et sans même la regarder il lui proposa de l’escorter jusqu’à King-Kong-Bear, bourgade toute dévouée à sa Très Grincheuse Ursidée, bien que située sur la côte panda’landaise : elle pourrait y trouver refuge. Sheb. Aourseda en fut profondément émue. Cette solution lui agréait d’autant plus qu’un représentant de sa lignée maternelle exerçait à King-Kong-Bear son métier de boutiquier. Le soleil était au plus haut lorsqu’on fit halte à Ciresiz qui a détrôné l’antique Dézo, cité mythologique posée dans l’azur sur un nuage tel le sépulcre sacré de l’Ours Oracle. De nos ours Ciresiz, cette ancienne perle du trigone, s’agriffe hélas tout bonnement à la terre, et Patte d’Ours, l’ayant reniflé d’une rapide narine, s’ébaudit de son apparence grisouille et triste et de son absence totale de pittoresque. Ours Kaassis n’allait pas plus loin : son escadron bivouaquait à dix mille Pieds d’ours dans le septentrion. Le cinquantenier renifla respectueusement Tiomiez Lupp, appelant sur lui tout le miel du ciel et avouant que cet original périple, contrairement à ses 171


leur locale. C’était là que devait s’arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu’il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès possible, et exprimant le vœu qu’il recommençât ce voyage d’une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa légèrement les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n’oublierait ce qu’elle devait à Sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré d’une vraie poignée de main de la part du brigadier général. Tout ému, il se demanda où et quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara. A partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair, apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes de verdure, les champs d’orge, de maïs et de froment, des rios et des étangs peuplés d’alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi, malgré la saison avancée et la température déjà froide, des bandes d’Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s’incarne en ces trois personnes : Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres et des législateurs. Mais de quel œil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant “ britannisée ”, lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de ses rives ! Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cacha les détails. A peine les voyageurs purent-ils entrevoir le fort de 172 172


prédictions, s’était avéré œuvre utile. Myb. Lupp lui effleura les griffes. Sheb. Aourseda fit des adieux autrement démonstratifs : elle serait toujours reconnaissante au vieux grognard ! Patte d’Ours, lui, fut gratifié d’une grosse bourrade donnée des deux pattes. Touché et trop troublé, il ne sut exprimer à Ours Kaassis combien il eût aimé le garder à odeur de narine. Et les pérégrins prirent des chemins divergents. A l’est de Ciresiz les rails longeaient le cours du Flodvi. Entre les interstices des branchages tissés de longues feuilles, l’horizon étant dégagé, les pérégrins admiraient le spectacle changeant du Cijès, les cultures de tigridies, d’onagrariées et de linaigrettes, les ruisseaux et les marais hantés de gavials aux longues mâchoires, les gros bourgs pimpants, les futaies émeraude et sinople. Des oliphants et de grands bovidés faméliques malgré leur gibbosité graisseuse se désaltéraient et s’immergeaient dans le lit de la mère de tous les flots. Bien que l’on soit déjà en Haha et que le thermomètre ait beaucoup descendu, des hordes de Rousse’Terriens mâles et femelles pratiquaient en dévots convaincus leur débarbouillage rituel. Ces oursouailles sont d’ardents défenseurs des superstitions brakmard’oursiques et croient curieusement en un dieu trinitaire : Which’Ours, force héliomarine, She’Ourse, GrandeOurse des cataclysmes, et Brakmard’Ours, ours-maître des mystagogues et des thaumaturges. Mais comment ce céleste trio pouvait-il encore regarder sa terre, à présent soumise à l’Infidèle, et son fleuve profané par des vapeurs hurlant qui dérangeaient les graillantes corneilles, les grèges huppées, les lentes tardigrades plusieurs fois centenaires, les grues sacrées accompagnées de leurs gruons, les tout petits gros-becs sautillants, les groles et les vautours griffons – tous deux charognards – et jusqu’aux ours bigots assoupis sur ses plages ! Ce spectacle disparut rapidement. Les pérégrins eurent une vision fugitive de la caverne fortifiée de Djyrès, à trois Courses d’Ours et sept mille cinq cent soixante et un Pieds d’Ours de Ciresiz, ancestrale cita173


Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès, ancienne forteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes fabriques d’eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s’élève sur la rive gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande cité industrielle et commerçante, où se tient le principal marché d’opium de l’Inde, Monghir, ville plus qu’européenne, anglaise comme Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses fabriques de taillanderie et d’armes blanches, et dont les hautes cheminées encrassaient d’une fumée noire le ciel de Brahma, – un véritable coup de poing dans le pays du rêve ! Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse, et on n’aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du territoire indien sur lequel Passepartout eût été fier de voir flotter le drapeau de sa patrie ! Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot, en partance pour Hong-Kong, ne levait l’ancre qu’à midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui. D’après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres, et il y arrivait au jour fixé. Il n’avait donc ni retard ni avance. Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la péninsule indienne, – mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait pas.

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delle des hospodars du Cijès. Ils devinèrent Pjefituys aux mémorables distilleries de grenadille et entrevirent le mausolée de Musg Dusremmoz, érigé sur la grève senestre du Flodvi. Ils aperçurent un instant la terrible caverne de Cyhès derrière ses remparts. Ils reniflèrent Tèvré, bourgade manufacturière et boutiquière, premier bazar au pavot de la région. Ils humèrent les effluves de Nurpios, fondée par sa Très Grincheuse Ursidée, que ses forges, ses grosseries et ses maréchaleries avaient rendue fameuse bien qu’elles aient à jamais – épouvantable incongruité dans ce nirvana ! – obnubilé les nues par les grasses exhalaisons de leurs hautsfourneaux Et ce fut à nouveau l’obscurité. Le convoi des troncs inclinés filait toujours, provoquant les glapissements apeurés des hommes qui se terraient à son passage. Les pérégrins dormaient : Pumdurgi la magnifique, Puys l’écroulée, Moucha’Bear l’antique, Cysgbear, Hugly-Bear la moderne, ainsi que Djergisrepus, minuscule terre Frog’Landaise où Patte d’Ours aurait pu avoir la joie de renifler des compatriotes, leur échappèrent complètement ! Le soleil commençait d’illuminer la ville quand le convoi s’arrêta à Kelkud’Ourse. Le hauturier à destination de King-Kong-Bear ne quitterait le quai que lorsque l’astre serait au plus haut de sa course. Tiomiez Lupp disposait par conséquent de sa matinée. Embarqué à Long’Ours le mercredi 25 Absolu, il avait prévu d’entrer le 20 d’Haha dans la grande métropole rousse’terrienne. Or on était bien le 20 : le fléau s’équilibrait parfaitement. Bien sûr, le temps gagné entre Long’Ours et Cuncéã n’existait plus, grignoté durant le parcours du dangereux trigone. Qui pourrait cependant grognotter avec certitude que Tiomiez Lupp le déplorait ?

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Chapitre XV OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S’ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES Le train s’était arrêté en gare. Passepartout descendit le premier du wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin d’y installer confortablement Mrs. Aouda, qu’il ne voulait pas quitter, tant qu’elle serait en ce pays si dangereux pour elle. Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s’approcha de lui et dit : “ Monsieur Phileas Fogg ? – C’est moi. – Cet homme est votre domestique ? ajouta le policeman en désignant Passepartout. – Oui. – Veuillez me suivre tous les deux. ” Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d’obéir. “ Cette jeune dame peut nous accompagner ? demanda Mr. Fogg. – Elle le peut ”, répondit le policeman. Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, attelée de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes environ. La voiture traversa d’abord la “ ville noire ”, aux rues étroites, bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et déguenillée ; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée de maisons de briques, ombragée 176 de cocotiers, hérissée de 176


Chapitre XV OÙ L’ON EST À NOUVEAU SOULAGÉ DE MOULT OURS D’OR Dès que le convoi des troncs inclinés fit halte en caverne ferrée, nos pérégrins – la jeune oursonne soutenue par Myb. Lupp – sautèrent du refuge. Ayant décidé de veiller personnellement au bien-être de Sheb. Aourseda et de la protéger tout le temps qu’ils resteraient sur ces terres périlleuses, Myb. Lupp tenait à rejoindre sans tarder le bateau pour King-Kong-Bear. Comme ils avançaient, un gars-ours pandore se précipita, les renifla et grognonna : “ Oursard Lupp ? – Lui-même. – Et lui ? – Mon gars-ours domestique. – Je vous emmène, l’un et l’autre. ” Myb. Lupp ne montra aucun étonnement. Le garsours pandore portait un arrêt de sa Très Grincheuse Ursidée qu’en ours bien léché il considérait comme tabou. Patte d’Ours, d’une race plus frondeuse, commença de grognasser, mais le gars-ours pandore ayant grippé sa trique, Tiomiez Lupp le pria d’obtempérer et ajouta, désignant leur compagne : “ Sheb. Aourseda ne nous quitte pas. – Rien ne l’interdit ”, concéda le gars-ours pandore. Il les fit grimper sur un tronc à roues pouvant porter sept ours, tiré par trois hongres gris qui s’élancèrent aussitôt. On gagna le “ faubourg ténébreux ” dont les ruelles sinueuses s’étranglaient entre des taudis fourmillants d’un petit peuple crasseux à la fourrure mitée. On roula ensuite dans le faubourg oursopéen tout pimpant avec ses cavernes blanchies de frais, et planté de palmiers-dattiers tous inclinés au septentrion. Dans l’ours naissant chevauchaient de fringants gentillours et caracolaient de chatoyants équipages. 177


mâtures, que parcouraient déjà, malgré l’heure matinale, des cavaliers élégants et de magnifiques attelages. Le palki-ghari s’arrêta devant une habitation d’apparence simple, mais qui ne devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman fit descendre ses prisonniers – on pouvait vraiment leur donner ce nom –, et il les conduisit dans une chambre aux fenêtres grillées, en leur disant : “ C’est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge Obadiah. ” Puis il se retira et ferma la porte. “ Allons ! nous sommes pris ! ” s’écria Passepartout, en se laissant aller sur une chaise. Mrs. Aouda, s’adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d’une voix dont elle cherchait en vain à déguiser l’émotion : “ Monsieur, il faut m’abandonner ! C’est pour moi que vous êtes poursuivi ! C’est pour m’avoir sauvée ! ” Phileas Fogg se contenta de répondre que cela n’était pas possible. Poursuivi pour cette affaire du sutty ! Inadmissible ! Comment les plaignants oseraient-ils se présenter ? Il y avait méprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous les cas, il n’abandonnerait pas la jeune femme, et qu’il la conduirait à Hong-Kong. “ Mais le bateau part à midi ! fit observer Passepartout. – Avant midi nous serons à bord ”, répondit simplement l’impassible gentleman. Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put s’empêcher de se dire à lui-même : “ Parbleu ! cela est certain ! avant midi nous serons à bord ! ” Mais il n’était pas rassuré du tout. A huit heures et demie, la porte de la chambre s’ouvrit. Le policeman reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine. C’était une salle d’audience, et un public assez nombreux, composé d’Européens et d’indigènes, en occupait déjà le prétoire. Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s’assirent sur un banc en face des sièges réservés au magistrat et au greffier. 178 178


On fit halte devant une modeste caverne, marquée cependant de la griffe de sa Très Grincheuse Ursidée. Le gars-ours pandore poussa les détenus – ne l’étaient-ils pas pour longtemps ? – à l’intérieur d’une sombre tanière. “ Patientez une heure, et vous serez exhibés dans l’arène du margrave Oursbadiane ”, grogna-t-il. Et il les laissa, bloquant l’unique issue d’un tronc d’épineux incliné en son travers. “ Voilà ! C’est la fin ! ” glapit Patte d’Ours, tapant violemment du pied sur une pierre, ce qui lui fit fort mal. Sheb. Aourseda agriffant les pattes de Myb. Lupp guiora, éperdue : “ Monours, fuyez ! Ne luttez pas contre mon destin ! Ils ne veulent que moi ! Ils vous tueront de chercher à m’aider ! ” Tiomiez Lupp lui grommela gentiment de cesser avec ces sottises. Accusé d’avoir empêché ce que sa Très Grincheuse Ursidée interdit ! Cela n’avait aucun sens ! Ces bandits auraient le front de comparaître devant sa griffe sévère et ses dents cruelles ? Ne déraisonnons pas. Myb. Lupp précisa en outre qu’il avait projeté de l’escorter à King-Kong-Bear et qu’il n’était pas ours à renoncer en chemin. “ L’embarquement est dans quatre heures ! gémit Patte d’Ours, abattu. – C’est trois de trop ”, grommela si catégoriquement le calme gentillours que Patte d’Ours se tranquillisa. “ Par l’Ourse-Bleue ! C’est évident ! Au zénith nous grimperons sur ce pont ! ”grogna-t-il avant d’ajouter un timide : “ Peut-être. ” Bientôt le gars-ours pandore revint et les poussa sur la piste attenante, grande arène de justice. Oursopéens et Rousse’Terriens mêlés avaient investi les gradins. Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte d’Ours prirent place sur un rocher plat, en contre-bas des mégalithes sculptés ornés des trigrammes officiels où allaient pré179


Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du greffier. C’était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque pendue à un clou et s’en coiffa lestement. “ La première cause ”, dit-il. Mais, portant la main à sa tête : “ Hé ! ce n’est pas ma perruque ! – En effet, monsieur Obadiah, c’est la mienne, répondit le greffier. – Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu’un juge puisse rendre une bonne sentence avec la perruque d’un greffier ! ” L’échange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires, Passepartout bouillait d’impatience, car l’aiguille lui paraissait marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du prétoire. “ La première cause, reprit alors le juge Obadiah. – Phileas Fogg ? dit le greffier Oysterpuf. – Me voici, répondit Mr. Fogg. – Passepartout ? – Présent ! répondit Passepartout. – Bien ! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l’on vous guette à tous les trains de Bombay. – Mais de quoi nous accuse-t-on ? s’écria Passepartout, impatienté. – Vous allez le savoir, répondit le juge. – Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j’ai droit ... – Vous a-t-on manqué d’égards ? demanda Mr. Obadiah. – Aucunement. – Bien ! faites entrer les plaignants. ” Sur l’ordre du juge, une porte s’ouvrit, et trois prêtres indous furent introduits par un huissier. “ C’est bien cela ! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient brûler notre jeune dame ! ” Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute voix une plainte en sacrilège, formulée contre le sieur Phileas 180 Fogg et son domestique, 180


sider le margrave Oursbadiane et son scribe. Le margrave arriva – vieil ours gras, épais mais point bouffi, charnu, pansu, dodu, fessu : une boule, en quelque sorte – houspillant le scribe. Ayant attrapé une fausse truffe accrochée derrière lui il s’en affubla dignement. “ Premier round ”, nasonna-t-il avant d’ajouter : “ Qu’arrive-t-il ! Mon postiche me serre ! – Certes, margrave ! Vous avez affublé le mien, pouffa le scribe. – Echangeons, scribe Ours’Pufpuf. Que penseraiton d’un margrave qui verdicterait sous l’égide d’une truffe rouge ! ” On permuta les postiches. Patte d’Ours crevait de rage en entendant l’énorme chronographe mural de l’arène égrener les secondes. “ Premier round, glapit cette fois le margrave. – Tiomiez Lupp, annonça le scribe Ours’Pufpuf consultant son grimoire. – Oui, grommela Myb. Lupp. – Patte d’Ours. – Je suis là ! Et ... – Suffit ! coupa le margrave. Vous nous avez fait perdre assez de temps comme ça à vous espérer vainement à la descente de tous les convois qui entrent en ville. – Est-ce donc un crime d’emprunter ces convois ? s’exaspéra Patte d’Ours. – Silence ! – Monours, grommela Myb. Lupp, en tant que sujet de sa Très Grincheuse Ursidée ... – Auriez-vous été bastonné ou rançonné ? railla Myb. Oursbadiane. – Non, bien évidemment. – Tout est donc en règle ! Scribe, délivrez les pleureurs. ” Aussitôt une petite cage fut apportée et trois mystagogues ébouriffés en sortirent, hébétés et craintifs. “ Je le savais ! gronda Patte d’Ours du plus profond de sa gorge, voilà les boutefeux roustilleurs. ” 181


accusés d’avoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique. “ Vous avez entendu ? demanda le juge à Phileas Fogg. – Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j’avoue. – Ah ! vous avouez ? ... – J’avoue et j’attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce qu’ils voulaient faire à la pagode de Pillaji. ” Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de l’accusé. “ Sans doute ! s’écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime ! ” Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge Obadiah. “ Quelle victime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de Bombay ? – Bombay ? s’écria Passepartout. – Sans doute. Il ne s’agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay. – Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur, ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau. – Mes souliers ! ” s’écria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne put retenir cette involontaire exclamation. On devine la confusion qui s’était opérée dans l’esprit du maître et du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l’avaient oublié, et c’était celuilà même qui les amenait devant le magistrat de Calcutta. En effet, l’agent Fix avait compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant 182 182


Les mystagogues tremblaient sous le regard du margrave – car il ne vaut guère mieux, en ces arènes, être pleureur que coupable – et le scribe ânonna à toute vitesse une incompréhensible accusation d’irrespect, d’outrage et d’hérésie grognottée à l’encontre de l’oursard Tiomiez Lupp et de son gars-ours domestique. “ Agréez-vous ? bailla le juge. – Certes, margrave, j’agrée, grommela Myb. Lupp. – Bravo ! Il agrée. Eh bien scribe, ne trouvez-vous pas cette affaire rondement menée ? – J’agrée, reprit Myb. Lupp, mais demandez donc à ces mystagogues pourquoi ils se trouvaient à la caverne de Peladed’Ourse dans la nuit du 18 au 19 du mois d’Haha. ” Les mystagogues tremblaient toujours. Terrifiés ou abrutis, ils n’avaient pas entendu. “ Parfaitement ! gronda Patte d’Ours, et je grognerai même plus : pourquoi se trouvaient-ils dans cette caverne de Peladed’Ourse, ces incendiaires pyromanes, prêts à roustiller leur proie ? ” Les mystagogues ne pipaient toujours pas mais Myb. Oursbadiane sursauta. “ Que grisollez-vous là ? Une proie ? Et pourquoi la roustiller ? A Cuncéã ! – Comment cela, à Cuncéã ? s’étonna Patte d’Ours. – Suffit ! Qui vous grogne de la caverne taboue de Peladed’Ourse ? C’est de celle de Malabear-Jõmm, à Cuncéã, dont il est question ! ” Alors, jetant les objets du délit sur le sable de l’arène, le scribe grogna à son tour : “ Les pleureurs ont rapporté les protège-coussinets du criminel pour attester leurs assertions. ” – Mes protège-coussinets! ” glapit Patte d’Ours, se trahissant ainsi naïvement. Quel cafouillage dans les pensées de nos ours ! Ils ne se souvenaient même plus de la badauderie de Patte d’Ours à la caverne taboue de Cuncéã, et à présent cette affaire ridicule les faisait comparaître devant le margrave de Kelkud’Ourse ! Comment en était-on arrivé là ? Fixidore Fixours, 183


son départ de douze heures, il s’était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill ; il leur avait promis des dommages-intérêts considérables, sachant bien que le gouvernement anglais se montrait très sévère pour ce genre de délit ; puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces du sacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la jeune veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg et son domestique, que les magistrats, prévenus par dépêche, devaient arrêter à leur descente du train. Que l’on juge du désappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n’était point encore arrivé dans la capitale de l’Inde. Il dut croire que son voleur, s’arrêtant à une des stations du Peninsular-railway, s’était réfugié dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce matin même, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai, d’une jeune femme dont il ne pouvait s’expliquer la présence. Aussitôt il lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah. Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait aperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat avec un intérêt facile à comprendre, – car à Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat d’arrestation lui manquait encore ! Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l’aveu échappé à Passepartout, qui aurait donné tout ce qu’il possédait pour reprendre ses imprudentes paroles. “ Les faits sont avoués ? dit le juge. – Avoués, répondit froidement Mr. Fogg. – Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger également et rigoureusement toutes les religions des populations de l’Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu d’avoir violé d’un pied sacrilège le pavé de la pagode de MalebarHill, à Bombay, dans la 184journée du 20 octobre, 184


maître chicanier, avait vite su faire son miel d’une telle mésaventure. Resté à Cuncéã, il avait retrouvé les mystagogues de Malabear-Jõmm. Un gros sac de carottes et la menace de se faire bastonner s’ils refusaient les avaient convaincus de porter plainte, et ils étaient tous partis aux trousses de l’hérétique. A cause du bearnapping, Fixours et les mystagogues atteignirent Kelkud’Ourse les premiers et se mirent à chercher les pérégrins en ville puis à surveiller chaque convoi, vainement. Inutile de grognotter combien Fixidore Fixours fut chagriné et contrarié ! Il pensait son coquin envolé, enfui sur l’une des branches du Peninsular-wheelstrunk, évanoui à jamais, et se blâmait férocement de son impéritie. Aussi imagine-t-on son bonheur au moment où il l’aperçut qui plantait griffe en terre, suivi d’une mystérieuse oursonne dont il n’essaya même pas de deviner le rôle. Il rameuta quelques gars-ours pandores qui passaient par là et c’est ainsi que nos pérégrins firent connaissance de l’arène du margrave Oursbadiane. Et à présent, muché sur un lointain gradin, il se passionnait d’autant plus pour le procès que le blancseing de mise en cage n’était pas encore arrivé. Seule la colère qui l’obnubilait complètement empêcha Patte d’Ours de le renifler. Le margrave Oursbadiane était enchanté d’avoir obtenu de Patte d’Ours – qui s’en mordait la langue de dépit – une confession aussi spontanée. “ Vous plaidez donc coupables ? ronronna-t-il très satisfait. – Coupables, confirma Myb. Lupp sans émotion. – Vu, psalmodia Oursbadiane, vu que sa Très Grincheuse Ursidée défend indifféremment de ses griffes draconiennes et pointues l’ensemble des superstitions rousse’terriennes ; vu que l’hérétique Patte d’Ours a souillé d’une foulée blasphématoire le vénérable dallage de la caverne taboue de Malabear-Jõmm, à Cuncéã, le 15 du mois d’Haha, et qu’il confesse son crime affreux, nous, margrave de sa Très Grincheuse Ursidée, blâmons vertement ledit Patte d’Ours. Pour marque de 185


condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7 500 F). – Trois cents livres ? s’écria Passepartout, qui n’était véritablement sensible qu’à l’amende. – Silence ! fit l’huissier d’une voix glapissante. – Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu’il n’est pas matériellement prouvé qu’il n’y ait pas connivence entre le domestique et le maître, qu’en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des gestes d’un serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d’amende. Greffier, appelez une autre cause !”

Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg retenu huit jours à Calcutta, c’était plus qu’il n’en fallait pour donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître. Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré dans cette maudite pagode ! Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne l’eût pas concerné, n’avait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où le greffier appelait une autre cause, il se leva et dit : “ J’offre caution. – C’est votre droit ”, répondit le juge. 186 186


notre ferme réprobation, il sera mis en cage une demilunaison et nous versera immédiatement une pénalité de huit cent cinquante-cinq Ours d’or, huit Pénis et sept cent quarante-six Oursings. – Huit cent cinquante-cinq Ours d’or, huit Pénis et sept cent quarante-six Oursings ! glapit Patte d’Ours comme si on l’étripait. – Vous êtes condamné, vous n’avez plus le droit de grogner ! s’outra le scribe. – Vu, poursuivit Oursbadiane, vu que rien ne démontre qu’il n’ait pas obéi aux ordres de son ours maître ; vu que ce dernier demeure toujours comptable des actions de son gars-ours domestique, nous, margrave de sa Très Grincheuse Ursidée, blâmons vertement l’oursard Tiomiez Lupp. Pour marque de notre ferme réprobation, il sera mis en cage un quart de lunaison et nous versera immédiatement une pénalité de quatre cent vingt-sept Ours d’or, douze Pénis, ourse Canines et huit cent soixante-treize Oursings. Scribe, deuxième round ! ” Le scribe, aussitôt, grossoya le jugement pour le leur remettre. Fixours, sur son lointain gradin, se gobait de contentement. Une semaine de basse-fosse pour Tiomiez Lupp ! Une semaine maintenu de force à Kelkud’Ourse ! Le blanc-seing ne pouvait manquer de lui parvenir cette fois, et il attendrait l’oursard à sa sortie pour le remettre en cage. Patte d’Ours restait hébété. Son ours-maître était fichu. Une gageure de cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings anéantie par son inqualifiable balourdise, son imbécile curiosité qui l’avait mené, ours décervelé, dans cette satanée caverne taboue ! A la sentence, Tiomiez Lupp avait à peine grippé le bout de la truffe et, comme le scribe cherchait à faire évacuer l’arène, il proposa : “ Marchandons une garantie. – Comme il vous plaira ”, octroya le juge. Fixours se hérissa de la truffe à la queue. Cependant il se rasséréna en oyant le juge, “ vu que les étran187


Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, “ attendu la qualité d’étrangers de Phileas Fogg et de son domestique ”, fixer la caution pour chacun d’eux à la somme énorme de mille livres (25 000 F). C’était deux mille livres qu’il en coûterait à Mr. Fogg, s’il ne purgeait pas sa condamnation. “ Je paie ”, dit ce gentleman. Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes qu’il déposa sur le bureau du greffier. “ Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge. En attendant, vous êtes libres sous caution. – Venez, dit Phileas Fogg à son domestique. – Mais, au moins, qu’ils rendent les souliers ! ” s’écria Passepartout avec un mouvement de rage. On lui rendit ses souliers. “ En voilà qui coûtent cher ! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun ! Sans compter qu’ils me gênent ! ” Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son bras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se déciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et qu’il ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg. Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui montèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s’arrêta bientôt sur l’un des quais de la ville. A un demi-mille en rade, le Rangoon était mouillé, son pavillon de partance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance d’une heure. Fix le vit descendre de188 voiture et s’embarquer dans 188


gers Tiomiez Lupp et Patte d’Ours ne sont pas d’ici ”, marchander la garantie au chiffre exorbitant de deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux Oursings par tête. Cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings à débourser pour éviter la cage, Myb. Lupp était un canard mort ! “ Adjugé ”, grommela le gentillours. Il prit le balluchon des pattes de Patte d’Ours et y préleva de la poudre d’or que l’on pesa gravement sur le rocher du scribe. “ Cette poudre est consignée par nous et vous attendra à votre libération, conclut le margrave. Pour le moment, vous pouvez aller. – Partons, grommela Tiomiez Lupp. – Pour le prix j’exige mes protège-coussinets ! ” glapit Patte d’Ours, trémulant d’exaspération. La cour les lui remit. “ Je finirai par ruiner mon ours-maître ! s’affligea-til. Deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux Oursings par patte ! Et ils me serrent en plus, j’en suis tout déshabitué ! ” Patte d’Ours, honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. Il trotta, le mufle bas, derrière Myb. Lupp qui s’éloignait déjà rapidement avec Sheb. Aourseda. Le malheureux Fixidore ne pouvait croire que le gredin se résoudrait à perdre ses cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings. Impossible ! Il choisirait la semaine à l’ombre ! S’étant ainsi réconforté, il s’arrangea pour garder le trio à odeur de narine. Myb. Lupp héla un léger tronc à roues sur lequel tous trois grimpèrent. Ne trouvant pas de promène fainéant, Fixidore Fixours galopa sur leurs traces jusqu’à l’embarcadère. Le Rangours attendait en bassin d’ancrage, à deux 189


un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terre du pied. “ Le gueux ! s’écria-t-il, il part ! Deux mille livres sacrifiées ! Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusqu’au bout du monde s’il le faut ; mais du train dont il va, tout l’argent du vol y aura passé! ” L’inspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet, depuis qu’il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu’en primes, en achat d’éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjà semé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pour cent de la somme recouvrée, attribué aux détectives, allait diminuant toujours.

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Coulées et deux cent cinquante et un oursièmes au large. L’oriflamme annonçant l’embarquement avait été guindé. Ourse heures glougloutaient. Fixours, hors d’haleine, les regarda sauter du tronc à roues et prendre place sur un tronc flottant. Le gars-ours pandore se laissa tomber de tout son long, trépignant et griffant le sol de rage. “ Bandit ! aboya-t-il. Brigand ! Cambrioleur ! Canaille ! Chenapan ! Coupe-jarret ! Crapule ! Crocheteur ! Ecorcheur ! Ecumeur ! Escarpe ! Escroc ! Filou ! Forban ! Fripouille ! Gangster ! Pendard ! Pilleur ! Scélérat ! Truand ! Voyou ! Que la Grande-Ourse me grippe, il s’échappe ! Tant d’or jeté aux quatre vents ! Il n’est point grippe-sou, ni pingre, ni grigou, ce gredinlà ! Il n’est pas ladre le bougre ! Aussi généreux qu’un larron, grogne-t-on justement. ” On comprend bien la rage du gars-ours pandore : jetons de transport, achat d’oliphant, pots de vin, amendes et pénalités, c’étaient plus de quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or, quatorze Pénis, vingt Canines et cent dix Oursings que Tiomiez Lupp avait dilapidés en chemin. La guelte promise fondait donc comme neige au soleil. Avec un tel panier percé l’or dérobé finirait entièrement éparpillé ! Qu’importe, il ne lâcherait jamais !

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Chapitre XVI OÙ FIX N’A PAS L’AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE Le Rangoon, l’un des paquebots que la Compagnie péninsulaire et orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était un steamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix tonnes, et d’une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait le Mongolia en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien installée que l’eût désiré Phileas Fogg. Après tout, il ne s’agissait que d’une traversée de trois mille cinq cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pas une difficile passagère. Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui témoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l’écoutait, en apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans qu’une intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il veillait à ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines heures il venait régulièrement, sinon causer, du moins l’écouter. Il accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec la grâce et l’imprévu d’un automate dont les mouvements auraient été combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué l’excentrique personnalité de son maître. Il lui avait appris quelle gageure entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri ; mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu’elle le vît à travers sa reconnaissance. Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants 192 parsis ont fait de gran192


Chapitre XVI OÙ FIXIDORE FIXOURS, DÉSIREUX DE S’INSTRUIRE, FAIT L’ÂNE POUR AVOIR DU SON Vapeur à coque métallique de mille cinq cent cinquante-quatre Ours-Cubiques de capacité et développant la puissance de deux cent quarante-huit GrizzlysVapeur, le Rangours comptait parmi les fleurons de la Guilde Trigonale sur les eaux du Panda’Land et du Jap’Ourson. Il n’avait cependant pas la même classe que le Mongourslia et Tiomiez Lupp ne put donc louer pour Sheb. Aourseda une tanière qu’il jugeât digne d’elle. Heureusement le séjour à bord durerait moins de douze ours, et l’oursonne ne craignait pas les litières un peu dures. Peu à peu Sheb. Aourseda découvrait ses hôtes. Dès qu’elle le pouvait, elle leur manifestait toute sa gratitude. L’impassible gentillours la laissait faire. Il avait ordonné que la jeune oursonne soit parfaitement servie et s’en assurait discrètement. Plusieurs fois l’ours il entrait chez elle et, s’il ne grommelait point, il se montrait fort attentif. Elle pensait parfois, un peu triste, qu’il n’agissait que poussé par sa bonne éducation de gentillours. Elle craignait de l’ennuyer. Patte d’Ours – il avait bien reniflé qu’elle trouvait du charme à son ours-maître – commença alors de lui en dévoiler le tempérament insolite. Il conta aussi les raisons de leur course effrénée de par le globe. La truffe de Sheb. Aourseda s’en retroussa d’amusement. Au cours de leurs entretiens, elle décrivit à son tour sa jeunesse d’Oursassise, fille d’un nabab local, complétant les grésillements de Ma’Ours. Dans le trigone les Oursassis, agropastoraux aux origines, doivent leur immense richesse à la culture des cotonéasters aux fruits rouges et orangés et des agrostides vivaces. Et l’on vit un de ces ours, Musg Kéniz Kikikwa, distingué par sa Très Grincheuse Ursidée lorsqu’il partit s’installer à King-Kong-Bear. C’était précisément cet oncle 193


des fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L’un d’eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais, et Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait Bombay. C’était même un cousin de Sir Jejeebhoy, l’honorable Jejeeh, qu’elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouveraitelle près de lui refuge et assistance ? Elle ne pouvait l’affirmer. A quoi Mr. Fogg répondait qu’elle n’eût pas à s’inquiéter, et que tout s’arrangerait mathématiquement ! Ce fut son mot. La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe ? On ne sait. Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands yeux “ limpides comme les lacs sacrés de l’Himalaya ” ! Mais l’intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans ce lac. Cette première partie de la traversée du Rangoon s’accomplit dans des conditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette portion de l’immense baie que les marins appellent les “ brasses du Bengale ” se montra favorable à la marche du paquebot. Le Rangoon eut bientôt connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents pieds, signale de fort loin aux navigateurs. La côte fut prolongée d’assez près. Les sauvages Papouas de l’île ne se montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de l’échelle humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages. Le développement panoramique de ces îles était superbe. D’immenses forêts de lataniers, d’arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks, de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le pays en premier plan, et en arrière se profilait l’élégante silhouette des montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par le groupe des Andaman, passa vite, et le Rangoon s’achemina rapidement vers 194le détroit de Malacca, qui 194


maternel dont elle se demandait s’il accepterait de lui accorder asile et sûreté. Myb. Lupp grommelait qu’il s’en occuperait : il existait inévitablement une solution. Mais Sheb. Aourseda se souciait-elle vraiment de son sort ? Même pas ! C’est en toute confiance qu’elle contemplait son sauveur – si séduisant et rassurant – de ses prunelles “ aussi sombres que les gouffres sans fond du Jonémæ ”. Lupp, gourmé et guindé comme une ceinture fraîchement amidonnée, était-il cependant ours à explorer ces gouffres ? La croisière du Rangours se passait au mieux, par une mer calme et sous un vent régulier et puissant qui entraînait le cabotier. On approcha l’archipel d’Ergéner et on distingua nettement le Zeggmi-Pic dressé à mille cinq cent et un Pieds d’Ours, une Griffe, un Poil et deux cent soixante-seize oursièmes au-dessus de l’horizon, repère souvent utile aux gars-ours marins. On cabotait toujours à odeur de la terre. Les sanguinaires Papours1, terribles habitants des lieux, ne tentèrent rien contre les pérégrins. Les pérégrins découvraient une perspective exceptionnelle sur tout l’archipel. Une prolifération d’essences diverses – chamérops, cocotiers, dattiers, doums, kentias, choux palmistes, sagoutiers, tallipots, verbénacées, papilionacées, adiantes, capillaires et polypodes – formait de luxuriantes forêts allongées au pied de l’écrasante masse granitique des éperons. Les cavernes littorales abritaient des nuées de griffets – les Panda’Landais en raffolent –, tandis que dans le ciel volaient de roux griffons charognards et que d’immenses colonies de grands-gosiers nageaient en ballets bien réglés, plongeant leur tête dans l’eau tous à la même seconde. Cependant, ses machines rougies par le zèle intéressé du chauffeur, le Rangours filait à toute vapeur vers la passe de Némèdde et les eaux panda’landaises, abandonnant bientôt l’archipel dans son sillage. Mais que devenait dans son coin le malheureux Fixours, emporté bien involontairement dans cette course autour du globe ? Ayant engravé des consignes 195


devait lui donner accès dans les mers de la Chine. Que faisait pendant cette traversée l’inspecteur Fix, si malencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation ? Au départ de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que le mandat, s’il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu s’embarquer à bord du Rangoon sans avoir été aperçu de Passepartout, et il espérait bien dissimuler sa présence jusqu’à l’arrivée du paquebot. En effet, il lui eût été difficile d’expliquer pourquoi il se trouvait à bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec l’honnête garçon par la logique même des circonstances. Comment ? On va le voir. Toutes les espérances, tous les désirs de l’inspecteur de police, étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong, car le paquebot s’arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu’il pût opérer en cette ville. C’était donc à Hong-Kong que l’arrestation du voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi dire, sans retour. En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernière qui se rencontrât sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon, l’Amérique offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A Hong-Kong, s’il y trouvait enfin le mandat d’arrestation qui courait évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les mains de la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong, un simple mandat d’arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte d’extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dont le coquin profiterait pour échapper définitivement. Si l’opération manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins bien difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès. “ Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu’il passait dans sa cabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j’arrête mon homme, ou il n’y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde son départ ! J’ai échoué à Bombay, 196 j’ai échoué à Calcutta ! Si 196


pour que le fichu blanc-seing le suivît à King-KongBear, il avait grimpé discrètement sur le Rangours et, dans l’impossibilité d’y justifier sa présence après avoir affirmé vouloir creuser caverne à Cuncéã, il comptait rester caché toute la traversée. Le cours laborieux de ses réflexions le conduisit pourtant à changer son balluchon d’épaule. King-Kong-Bear devenait sa dernière chance d’agriffer son coquin, l’escale de Singe-à-Poux étant bien trop brève pour lui donner le temps d’y organiser sa trappe. S’il n’était pas mis en cage à King-Kong-Bear, l’oiseau s’envolerait à tout jamais car c’est là l’ultime territoire où sa Très Grincheuse Ursidée ait planté une de ses griffes : ce point franchi, l’oursard Lupp trouverait un asile presque inexpugnable au Panda’Land, au Jap’Ourson ou même en Amer’Ourse. A King-KongBear, le blanc-seing de mise en cage – en espérant qu’il eût enfin terminé son exaspérante course poursuite – permettrait à Fixidore Fixours d’agriffer Lupp et de le confier à la vigilance des gars-ours pandores du cru. Du gâteau de miel ! En revanche, passée cette occasion, le blanc-seing ne servait plus de rien. La bureaucratie centrale devrait alors grossoyer un mandement international. D’où ajournements, atermoiements, attentes, délais, reports, temporisations et tergiversations qui résulteraient tout simplement de la lenteur, de la lourdeur, de la prudence, de la circonspection, bref, de la bêtise des gratte-papier et grouillots bureaucrates. Et tout serait inévitablement perdu ! “ Si ce fichu blanc-seing m’attend à King-KongBear se ressassait Fixidore Fixours couché sur sa litière, j’agrippe l’oursard ! S’il ne m’y attend pas, je dois coincer le coquin sur place ! A Cuncéã, j’ai failli ! A Kelkud’Ourse, j’ai failli ! Si je faux encore à KingKong-Bear, je serai la risée des ours de chez moi ! Qu’importe le biais, mettons des bâtons dans les roues du gredin.” 197


je manque mon coup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation ! Coûte que coûte, il faut réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est nécessaire, le départ de ce maudit Fogg ? ” En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout, à lui faire connaître ce maître qu’il servait et dont il n’était certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette révélation, devant craindre d’être compromis, se rangerait sans doute à lui, Fix. Mais enfin c’était un moyen hasardeux, qui ne pouvait être employé qu’à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maître eût suffi à compromettre irrévocablement l’affaire. L’inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la présence de Mrs. Aouda à bord du Rangoon, en compagnie de Phileas Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives. Quelle était cette femme ? Quel concours de circonstances en avait fait la compagne de Fogg ? C’était évidemment entre Bombay et Calcutta que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule ? Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse ? Ce voyage à travers l’Inde, au contraire, n’avait-il pas été entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne ? car elle était charmante ! Fix l’avait bien vu dans la salle d’audience du tribunal de Calcutta. On comprend à quel point l’agent devait être intrigué. Il se demanda s’il n’y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui ! cela devait être ! Cette idée s’incrusta dans le cerveau de Fix, et il reconnut tout le parti qu’il pouvait tirer de cette circonstance. Que cette jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement, et il était possible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu’il ne pût s’en tirer à prix d’argent. Mais il ne fallait pas attendre l’arrivée du Rangoon à Hong-Kong. Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter d’un bateau dans un autre, et, avant que l’affaire fût entamée, il pouvait être198 déjà loin. 198


Fallait-il grogner toute l’affaire à Patte d’Ours et lui dévoiler qui se cachait derrière le masque de son oursmaître ? Le brave gars-ours ne semblait être ni acolyte ni comparse. Affolé et redoutant qu’on l’accuse de collusion, compérage ou connivence, il se rallierait forcément au représentant de sa Très Grincheuse Ursidée ! Peut-être, mais ce gars-ours savait se montrer moqueur et frondeur. Un faux pas et le gibier disparaissait à tout jamais. L’odeur de Sheb. Aourseda, perçue un soir mêlée à celle de Tiomiez Lupp, changea le cours des pensées de notre gars-ours. D’où sortait cette oursonne ? Etait-elle de mèche avec Lupp ? Sa maîtresse, peut-être, pour laquelle il aurait accompli son crime ? Ils s’étaient probablement donné rendez-vous sur la route de Cuncéã à Kelkud’Ourse. Certainement que depuis le départ le gentillours volait vers la délicieuse oursonne ! Tout à fait ravissante il est vrai ! Fixours en avait été frappé lors du procès de Kelkud’Ourse. On imagine la perplexité de notre gars-ours. Elle paraissait si jeune ! Ne serait-ce point un crapuleux bearnapping ? Bon sang, mais c’est bien sûr ! Aucun doute ! Elle s’était enfuie avec les pérégrins pour échapper à un père autoritaire ou à un vieux barbon. Le bearnapping était certain ! Et sa Très Grincheuse Ursidée se montrait plutôt revêche aux amants ! A King-Kong-Bear il serait aisé d’attirer sur eux ses foudres et son courroux, auxquels nul marchandage ne saurait les soustraire cette fois. Attention cependant ! Ce Lupp courait comme un cabri piqué par les taons, dégringolait d’un hauturier pour grimper sur le suivant et risquait de se volatiliser comme un démon. Comment agir avant l’accostage à King-Kong-Bear ? Pas de problème ! On allait faire de l’anthracite à Singe-à-Poux, et Singe-à-Poux communique justement avec le littoral panda’landais par un ingénieux système de feux allumés : ce serait un jeu d’ourson que d’alerter les représentants de sa Très Grincheuse Ursidée sur l’arrivée du Rangours et de son 199


L’important était donc de prévenir les autorités anglaises et de signaler le passage du Rangoon avant son débarquement. Or, rien n’était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et que Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique. Toutefois, avant d’agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolut d’interroger Passepartout. Il savait qu’il n’était pas très difficile de faire parler ce garçon, et il se décida à rompre l’incognito qu’il avait gardé jusqu’alors. Or, il n’y avait pas de temps à perdre. On était au 30 octobre, et le lendemain même le Rangoon devait relâcher à Singapore. Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans l’intention d’aborder Passepartout “ le premier ” avec les marques de la plus extrême surprise. Passepartout se promenait à l’avant, quand l’inspecteur se précipita vers lui, s’écriant : “ Vous, sur le Rangoon ! – Monsieur Fix à bord ! répondit Passepartout, absolument surpris, en reconnaissant son compagnon de traversée du Mongolia. Quoi ! je vous laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong ! Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde ? – Non, non, répondit Fix, et je compte m’arrêter à Hong-Kong, – au moins quelques jours. – Ah ! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta ? – Ma foi, un malaise ... un peu de mal de mer ... Je suis resté couché dans ma cabine ... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que l’océan Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg ? – En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire ! Pas un jour de retard ! Ah ! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous avons aussi une jeune dame avec nous. – Une jeune dame ? ” répondit l’agent, qui avait parfaitement l’air de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire. Mais Passepartout l’eut200 bientôt mis au courant de 200


voleur ! Mais que leur grognotter exactement ? C’est à ce point de ses cogitations que Fixours choisit de se montrer à Patte d’Ours, bien certain de pouvoir lui soutirer aisément de précieux renseignements. Il devait faire vite : le Rangours mettait son coke en stock à Singe-àPoux dans moins de deux oursaines d’heures, le jeudi 26 du mois d’Haha. Fixidore Fixours quitta alors sa tanière et se tapit dans un recoin de la promenade, afin de croiser Patte d’Ours “ par le plus grand des hasards ”. Celui-ci se baguenaudait tranquillement, quand il ouit glapir le gars-ours pandore : “ Cher oursami ! Quel plaisir de vous renifler ! – Monours Fixidore Fixours, vous ici ! Je vous croyais à Cuncéã ! grogna Patte d’Ours stupéfait, flairant son compère du Mongourslia. Par l’Ourse-Bleue ! Vous revoilà à pérégriner ! Vous avez bien la bougeotte ! Courez-vous également le globe ? – Que nenni, se défendit Fixours, mes affaires me conduisent à King-Kong-Bear, pour deux ou trois ours seulement. – Vous m’en grognerez tant ! s’exclama Patte d’Ours, légèrement méfiant. Vous vous cachiez donc bien que je ne vous aie pas reniflé une seule fois pendant cette traversée ? – Je n’ai pas quitté ma litière, terrassé par le roulis. Ces parages du Cirpémi me sont plus cruels que l’udier Kitash. Mais il suffit. Comment se porte votre oursmaître ? – Sur deux pattes assurées et bien stables. Et avec ça, la régularité d’un chronographe ! Aucun malus encore dans sa gageure ! Et pourtant ... Je vais vous épater : une bien jolie oursonne nous accompagne maintenant. – Une oursonne ? ” s’ébahit le gars-ours, jouant les idiots à la perfection. Patte d’Ours, ravi, grognonna toute l’équipée : l’épisode ridicule de la caverne taboue de Cuncéã, l’emplette de l’oliphant pour la fantastique somme de cinq 201


son histoire. Il raconta l’incident de la pagode de Bombay, l’acquisition de l’éléphant au prix de deux mille livres, l’affaire du sutty, l’enlèvement d’Aouda, la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix, qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait les ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses aventures devant un auditeur qui lui marquait tant d’intérêt. “ Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître a l’intention d’emmener cette jeune femme en Europe ? – Non pas, monsieur Fix, non pas ! Nous allons tout simplement la remettre aux soins de l’un de ses parents, riche négociant de Hong-Kong. ” “ Rien à faire ! ” se dit le détective en dissimulant son désappointement. “ Un verre de gin, monsieur Passepartout ? – Volontiers, monsieur Fix. C’est bien le moins que nous buvions à notre rencontre à bord du Rangoon ! ”

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mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings, le bearbecue tragique, le bearnapping d’Aourseda, l’arène de justice à Kelkud’Ourse et le marchandage de leur affranchissement. Fixours avait vécu la fin de l’histoire mais ne pipa point, semblant goûter ce récit comme du bon miel, ce qui enchantait notre conteur. “ Ça donc ! grogna Fixidore Fixours, votre oursmaître aurait-t-il projeté d’aider cette jeune oursonne à se rendre à Long’Ours ? – Nenni, monours, nenni ! Nous la laisserons entre les pattes d’un ours de sa parentèle, gros magnat de King-Kong-Bear. ” “ Le gredin est prudent ! se grommelucha le garsours pandore mais, faisant contre mauvaise fortune bonne truffe : un gobelet de vin de groseille au miel, monours Patte d’Ours ? – Avec grand plaisir, monours Fixidore Fixours. Lapons de concert quelques godets à nos retrouvailles ! ”

Note : On a l’habitude de classer ces ours au plus bas de l’espèce. Il est vrai qu’ils ne sentent pas bon mais, bien qu’on n’ait jamais trouvé leurs cimetières, c’est mensonge que de les prétendre ursinophages. Ils n’ont jamais mangé d’ours, ou ne s’en souviennent plus, ou il y a bien longtemps. 203


Chapitre XVII OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D’AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DE SINGAPORE Á HONG-KONG Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent fréquemment, mais l’agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis de son compagnon, et il n’essaya point de le faire parler. Une ou deux fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand salon du Rangoon, soit qu’il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit qu’il jouât au whist, suivant son invariable habitude. Quant à Passepartout, il s’était pris très sérieusement à méditer sur le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de son maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman, très aimable, très complaisant à coup sûr, que l’on rencontre d’abord à Suez, qui s’embarque sur le Mongolia, qui débarque à Bombay, où il dit devoir séjourner, que l’on retrouve sur le Rangoon, faisant route pour HongKong, en un mot, suivant pas à pas l’itinéraire de Mr. Fogg, cela valait la peine qu’on y réfléchît. Il y avait là une concordance au moins bizarre. A qui en avait ce Fix ? Passepartout était prêt a parier ses babouches – il les avait précieusement conservées – que le Fix quitterait Hong-Kong en même temps qu’eux, et probablement sur le même paquebot. Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu’il n’aurait jamais deviné de quelle mission l’agent avait été chargé. Jamais il n’eût imaginé que Phileas Fogg fût “ filé ”, à la façon d’un voleur, autour du globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, son interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n’était et ne pouvait être qu’un agent 204lancé sur les traces de Mr. 204


Chapitre XVII DANS LEQUEL ÇA CHAHUTE SOUS LES CRÂNES ENTRE SINGE-À-POUX ET KING-KONG-BEAR Patte d’Ours et Fixidore Fixours étaient devenus inséparables. Le gars-ours pandore avait renoncé à obtenir plus de renseignements. De loin, il reniflait parfois Myb. Lupp dans la belle tanière d’apparat du Rangours où ce dernier passait son temps à écouter Sheb. Aourseda guiorer de façon charmante, ou à bridger avec quelques acharnés de rencontre. Patte d’Ours s’interrogeait sur ce Fixours. Ça lui semblait un peu fort de bouchon de voir un simple badaud, grognotteur de renseignements à Ours’Ez, devenir aussitôt pérégrin à bord du Mongourslia ! Puis, alors qu’il prétendait vouloir creuser caverne à Cuncéã, de le revoir sur le Rangours à destination de KingKong-Bear ! Toujours sur leur chemin ! Les surveillant peut-être ? Bien de quoi cogiter ! Ces coïncidences coïncidaient vraiment un peu trop à son goût ! Que leur voulait-il donc ? Patte d’Ours aurait gagé ses protège-coussinets d’intérieur – son bien le plus cher – qu’ils n’en avaient pas fini avec lui et qu’après KingKong-Bear ils le traîneraient encore derrière eux, ce qui ne laissait pas de l’inquiéter. Il avait peu de chance de flairer les vrais motifs du gars-ours pandore. Comment concevoir en effet que l’on pourchassât Tiomiez Lupp tel un vulgaire brigand ? Il fallait cependant à Patte d’Ours une raison rationnelle à cette suite d’événements. Imaginatif et malin, il trouva une justification somme toute admissible. C’était élémentaire ! Fixours était un gars-ours sycophante stipendié par les ours-membres du CercleBel-Ursidé, pour contrôler que son ours-maître parcourait bien réellement le globe, sans dévier du parcours décidé à Long’Ours. 205


Fogg par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage s’accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l’itinéraire convenu. “ C’est évident ! c’est évident ! se répétait l’honnête garçon, tout fier de sa perspicacité. C’est un espion que ces gentlemen ont mis à nos trousses ! Voilà qui n’est pas digne ! Mr. Fogg si probe, si honorable ! Le faire épier par un agent ! Ah ! messieurs du Reform-Club, cela vous coûtera cher ! ” Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n’en rien dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se promit bien de gouailler Fix à l’occasion, à mots couverts et sans se compromettre. Le mercredi 30 octobre, dans l’après-midi, le Rangoon embouquait le détroit de Malacca, qui sépare la presqu’île de ce nom des terres de Sumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresques dérobaient aux passagers la vue de la grande île. Le lendemain, à quatre heures du matin, le Rangoon, ayant gagné une demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore, afin d’y renouveler sa provision de charbon. Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et, cette fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifesté le désir de se promener pendant quelques heures. Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait in petto à voir la manœuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires. L’île de Singapore n’est ni grande ni imposante d’aspect. Les montagnes, c’est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. C’est un parc coupé de belles routes. Un joli équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au206 milieu des massifs de pal206


“ Ah ! les sales bêtes ! rageait le loyal gars-ours, que sa propre sagacité ébaudissait. Un mouchard accroché à nos basques ! Ah ! les fourbes ! Myb. Lupp ! La rectitude et l’intégrité faites ours ! Un ours tellement délicat, scrupuleux et bien élevé ! Stipendier un gars-ours sycophante ! Mesours du Cercle-Bel-Ursidé, que votre miel se patafielle ! ” Patte d’Ours préféra ne pas courir faire part de ses déductions à son ours-maître qui aurait pu se sentir insulté par la suspicion de ses partenaires. Quant à ce Fixours, il se réjouissait d’avance de le brocarder dorénavant, autant qu’il le pourrait, en plaisanteries fines et allusions ironiques. Alors que le soleil avait commencé sa descente vers l’horizon, peu après leurs retrouvailles, le Rangours s’engageait dans une étroite passe, entre la péninsule de Némèdde et Zynèvsé, belle terre protégée par d’énormes récifs abrupts et ciselés par les vents. Avant même les premiers rougeoiements de l’aube le Rangours, très en avance sur le planigramme officiel, jetait l’ancre à Singe-à-Poux pour y refaire son plein. De son gravoir Tiomiez Lupp nota ce bonus et, dérogeant à ses habitudes, il planta griffe sur le débarcadère pour offrir à Sheb. Aourseda une excursion dont elle avait grognotté l’envie. Fixidore Fixours redoutant toujours l’envol de son oiseau courut derrière eux, prenant bien garde de rester sous leur vent. Patte d’Ours, de son côté, se baguenauda tranquillement. Il plissait sa large truffe d’amusement en pensant au mal que se donnait la pauvre mouche. Somme toute, il gagnait bien difficilement son miel ! Singe-à-Poux, long ruban posé sur l’udier, n’est pas un site bien remarquable. L’absence de relief la fait aussi plate qu’une ourse sortant d’hibernation. Mais on y flâne cependant avec plaisir, comme dans les grandes allées d’un jardin botanique. C’est sur un coquet tronc à roues, bien protégé du soleil par un dense tressage de palmes, et tiré par trois onagres grivelés et pommelés 207


miers à l’éclatant feuillage, et de girofliers dont les clous sont formés du bouton même de la fleur entrouverte. Là, les buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagnes européennes ; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramure superbe, variaient l’aspect de cette région tropicale ; des muscadiers au feuillage verni saturaient l’air d’un parfum pénétrant. Les singes, bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, ni peut-être les tigres dans les jungles. A qui s’étonnerait d’apprendre que dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers ne fussent pas détruits jusqu’au dernier, on répondra qu’ils viennent de Malacca, en traversant le détroit à la nage. Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son compagnon – qui regardait un peu sans voir – rentrèrent dans la ville, vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu’entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les meilleurs fruits du monde. A dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans s’en douter, par l’inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en frais d’équipage. Passepartout les attendait sur le pont du Rangoon. Le brave garçon avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes moyennes, d’un brun foncé au-dehors, d’un rouge éclatant audedans, et dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce. A onze heures, le Rangoon, ayant son plein de charbon, larguait ses amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus beaux tigres de la terre. Treize cents milles environ séparent Singapore de l’île de Hong-Kong, petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg 208 avait intérêt à les fran208


introduits depuis peu de la New-Ourse’Land, que Sheb. Aourseda et Tiomiez Lupp s’y promenèrent sous des palmeraies à larges feuilles et des myrtacées toujours vertes. Strychnos et vomiquiers, tecks, styrax, sophoras, araucarias, ylangs-ylangs, abacas, rien ici ne rappelait la végétation oursopéenne. D’immenses cryptogames vasculaires couvraient le sol et des fragrances inconnues, que Sheb. Aourseda lui décryptait patiemment, assaillaient les narines de Myb. Lupp. De pacifiques orangs-outangs et des hominidés en troupes agiles et criaillantes se croisaient dans les arbres, et des panthères noires rodaient non loin de là. Ces sanguinaires carnivores, mutants mélaniques de la région, n’hésitent pas en effet à affronter la dangereuse passe de Némèdde pour venir croquer des proies faciles à piéger sur un si minuscule territoire. Ils roulèrent ainsi un long moment, passant entre des cavernes étroites et sombres creusées dans des vergers où abondaient grosses grenades, griottes charnues et agrumes juteux. Le soleil était déjà haut quand le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses pattes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau. Ils étaient toujours discrètement épiés par le gars-ours pandore qui n’en pouvait plus d’avoir tant galopé. Patte d’Ours guettait leur arrivée. L’aimable garsours avait marchandé trois oursaines de succulentes grenadilles. Il fut enchanté de la joyeuse gourmandise de Sheb. Aourseda, qui s’en régala. En fin de matinée le Rangours, après avoir stocké son coke, reprenait la mer. Longtemps dans l’aprèsmidi des goélands rayés, grisards ou gros-miaulards, les accompagnèrent en piaulant. Dans le crépuscule, les sommets de Némèdde – refuge des féroces panthères noires – s’évanouissaient à l’horizon. C’était cent quatre-vingt-neuf Nages d’Ours, seize Coulées et trois cent seize oursièmes qu’il restait à parcourir entre Singe-à-Poux et King-Kong-Bear, minuscule confetti posé devant la côte panda’landaise, et 209


chir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l’un des principaux ports du Japon. Le Rangoon était fort chargé. De nombreux passagers s’étaient embarqués à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes places. Le temps, assez beau jusqu’alors, changea avec le dernier quartier de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise, mais très heureusement de la partie du sud-est, ce qui favorisait la marche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine faisait établir la voilure. Le Rangoon, gréé en brick, navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité s’accrut sous la double action de la vapeur et du vent. C’est ainsi que l’on prolongea, sur une lame courte et parfois très fatigante, les côtes d’Annam et de Cochinchine. Mais la faute en était plutôt au Rangoon qu’à la mer, et c’est à ce paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s’en prendre de cette fatigue. En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le service des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction. Le rapport de leur tirant d’eau en charge avec leur creux a été mal calculé, et, par suite, ils n’offrent qu’une faible résistance à la mer. Leur volume, clos, impénétrable à l’eau, est insuffisant. Ils sont “ noyés ”, pour employer l’expression maritime, et, en conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc très inférieurs – sinon par le moteur et l’appareil évaporatoire, du moins par la construction, – aux types des Messageries françaises, tels que l’Impératrice et le Cambodge. Tandis que, suivant les calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d’eau égal à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie péninsulaire, le Golgonda, le Corea, et enfin le Rangoon, ne pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le fond. 210 210


Tiomiez Lupp disposait de six ours tout juste s’il voulait attraper là sa correspondance du 4 du mois d’As à destination de Yokohol’Ourse, importante escale du Jap’Ourson. La ligne de flottaison du Rangours affleurait le pont. Une foule de pérégrins avec leurs lourds balluchons avaient grimpé à bord à Singe-à-Poux : des Rousse’Terriens, des Diamériens, des Panda’Landais, des Néméozoïns et des Ours des Cocotiers. Le lendemain le temps s’abearnaudit brutalement. Si sous ces violentes bourrasques la houle devint dure et forte, le bâtiment était cependant poussé dans la bonne direction et on hissa aurique, marconi, hunier, misaine, perroquet, brigantine, cacatois, trinquette et grand foc. Le Rangours, marchant alors à voile et à vapeur, y gagna une allure très fringante. Hélas, les pérégrins durement secoués par cette mer très formée si fréquente au large des côtes d’Erren et de Dudjordjori, et d’autant plus ballottés que le Rangours manquait de souplesse pour y faire front, souffraient de haut-lecœur et de nausées. Malgré leurs grosses machines, rapides et puissantes, les caboteurs de la Guilde Trigonale desservant le Panda’Land ne peuvent rivaliser avec les bâtiments oursopéens pratiquement insubmersibles. Ils présentent tous la même faiblesse. Incompétence du concepteur ou gribouillerie des ouvriers, ils se comportent par gros temps comme des bouchons à la surface des flots. De plus, les vagues les submergent aisément et, à la première grosse déferlante, ils s’alourdissent, risquant d’engloutir leur cargaison et de noyer leurs pérégrins. Avec un tel handicap pas question pour le Rangours de tenter l’Ourse-Noire. Souvent on réduisait l’allure et on gardait la proue au vent. On ne marchait plus alors, mais cela semblait laisser Tiomiez Lupp totalement indifférent. Cette prudence, en revanche, hérissait Patte d’Ours de la truffe à la queue. Il maudissait les grains, les vagues, les gars-ours marins et tous ces incapables qui se piquent de mener les pérégrins à bon port. Sa girandole de grisou qui, sans répit, grignotait 211


Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur. C’était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement irrité. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie, et envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Peut-être aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans son impatience. “ Mais vous êtes donc bien pressé d’arriver à Hong-Kong ? lui demanda un jour le détective. – Très pressé! répondit Passepartout. – Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama ? – Une hâte effroyable. – Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde ? – Absolument. Et vous, monsieur Fix ? – Moi ? je n’y crois pas ! – Farceur ! ” répondit Passepartout en clignant de l’œil. Ce mot laissa l’agent rêveur. Ce qualificatif l’inquiéta, sans qu’il sût trop pourquoi. Le Français l’avait-il deviné ? Il ne savait trop que penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret, comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître ? Et cependant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée. Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue. “ Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d’un ton malicieux, est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous y laisser ? – Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais ! ... Peut-être que ... – Ah ! dit Passepartout, 212 si vous nous accompa212


son bien dans la caverne de Baskerville road lui revenait alors à l’esprit, attisant plus furieusement encore son exaspération. “ Allons, ça vous gratte tant que ça de rejoindre King-Kong-Bear ? grogna un matin le gars-ours pandore. – Bigrement, oui ! – Myb. Lupp brûlerait-il de grimper sur le hauturier de Yokohol’Ourse ? – D’un feu d’enfer ! – Goberiez-vous à présent cette fiction du tour du globe ? – Sans aucun doute ! Ce n’est pas votre avis, peutêtre ? – Pas du tout ! Je ne l’ai jamais gobée ! – Sacré loustic ! ” grimaça Patte d’Ours, plissant sa truffe luisante. La pointe toucha le gars-ours pandore qui en fut alerté. L’autre se moquait de lui ! Serait-il éventé ? Il demeurait dubitatif. Nulours ne soupçonnait cependant son appartenance à la boîte des pandores et Patte d’Ours moins qu’un autre. Pourtant ce bougre grognait comme s’il était plus savant qu’il ne l’aurait dû. Notre gars-ours ne résistait pas au plaisir de le titiller. L’ours suivant, au petit matin, comme ils étaient à nouveau ensemble : “ Je serai bien triste, monours, grogna-t-il à son compagnon – et son œil brillait – quand vous nous quitterez à King-Kong-Bear. – Heu ... grogna Fixidore Fixours confus et gêné, je ne comptais pas ... – Bravo ! glapit Patte d’Ours, continuez donc avec nous ! Vous n’imaginez pas combien ça me réjouit ! Un gars-ours de la Guilde Trigonale doit toujours foncer de l’avant ! Parti pour Cuncéã, vous arrivez déjà au Panda’Land ! Gagnez donc l’Amer’Ourse, c’est tout à côté ! Et un saut de puce vous fera passer d’Amer’Ourse en Oursope ! ” Fixidore Fixours le reniflait avec suspicion mais lui 213


gniez, ce serait un bonheur pour moi ! Voyons ! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait s’arrêter en route ! Vous n’alliez qu’à Bombay, et vous voici bientôt en Chine ! L’Amérique n’est pas loin, et de l’Amérique à l’Europe il n’y a qu’un pas ! ” Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui. Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si “ ça lui rapportait beaucoup, ce métier-là ? ” “ Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes frais ! – Oh ! pour cela, j’en suis sûr ! ” s’écria Passepartout, riant de plus belle. La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir. Il était évidemment deviné. D’une façon ou d’une autre, le Français avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son maître ? Quel rôle jouait-il dans tout ceci ? Était-il complice ou non ? L’affaire était-elle éventée, et par conséquent manquée ? L’agent passa là quelques heures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti prendre. Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut d’agir franchement avec Passepartout. S’il ne se trouvait pas dans les conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice de son maître – et celui-ci savait tout, et dans ce cas l’affaire était définitivement compromise – ou le domestique n’était pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d’abandonner le voleur. Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus d’eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. 214Il accomplissait rationnel214


trouvait l’odeur la moins sibylline qui fût. Il retroussa donc la truffe lui aussi. L’autre, sur sa lancée, s’enquit : “ Et vous gagnez bien votre miel, avec tous ces trajets ? – Les temps sont parfois durs, grogna Fixidore Fixours un peu inquiet. Ce n’est plus ce que c’était. Le transport m’est payé, bien évidemment, et c’est déjà beaucoup ! – Là-dessus, je vous fais confiance ! ” glapit Patte d’Ours, plissant sa truffe de la plus comique des façons. Fixidore Fixours, très troublé, rejoignit sa litière. Pour sûr, on l’avait débusqué. Comment l’autre avait-il pu flairer le pandore en lui ? Et l’avait-il déjà mouchardé ? Moins benêt qu’il ne l’affichait, peut-être était-il de mèche avec son ours-maître ? Dans ce cas, tous deux se moquaient de lui depuis le début ! Aurait-il donc lamentablement échoué ? Ça chahutait fort sous son crâne ! Il voyait son gibier échappé et gémissait, puis reprenait espoir de l’agriffer. Incapable de fixer une idée, il se tournait et se retournait sur sa litière comme dévoré par un cent de puces. Enfin, au matin, épuisé de tourments, il cessa de bouillonner stérilement et décida de sa conduite. Pas question de laisser Lupp s’envoler à tout jamais ! Sans blanc-seing pour le fourrer en cage à King-Kong-Bear, il grognerait toute l’affaire à Patte d’Ours, sans plus barguigner. Qu’avait-il donc à perdre ? De mèche avec son ours-maître, il lui avait tout grogné et la chasse avait déjà tourné en farce ! Innocent, il craindrait trop le courroux de sa Très Grincheuse Ursidée pour ne pas collaborer gentiment avec l’autorité. C’est ainsi que nos compères, chacun dans son coin, élucubraient et tiraient des plans sur la comète. Quant au troisième pérégrin, il poursuivait sa trajectoire elliptique, apparemment inconscient des poussières qu’il entraînait dans sa course immuable à travers l’espace. Pour garder notre image de la mécanique céleste, une planète nouvelle, récemment apparue et fort atti215


lement son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui. Et cependant, dans le voisinage, il y avait – suivant l’expression des astronomes – un astre troublant qui aurait dû produire certaines perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non ! Le charme de Mrs. Aouda n’agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que celles d’Uranus qui ont amené la découverte de Neptune. Oui ! c’était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme ! Décidément Phileas Fogg n’avait de cœur que ce qu’il en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non ! Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naître en lui, il n’y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde de “ l’engine-room ”, il regardait la puissante machine qui s’emportait parfois, quand dans un violent mouvement de tangage, l’hélice s’affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua la colère du digne garçon. “ Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes ! s’écria-t-il. On ne marche pas ! Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c’était un navire américain, on sauterait peutêtre, mais on irait plus vite ! ”

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rante, eût pu cependant créer quelque dérèglement dans sa progression. Hélas, au grand désespoir de Patte d’Ours, il semblait insensible à la beauté de Sheb. Aourseda ! Il n’y avait point d’inclination dans ce cœur impénétrable, ou alors moins décelable que la vibration de l’antenne d’un hyménoptère dont l’ours avisé déduit cependant la présence du miel. Rien à faire ! Patte d’Ours devinait dans les palpitations de narine de l’oursonne une belle attirance pour son ours-maître et se désespérait d’être bien seul, hélas, à montrer quelque talent divinatoire ! Rien ne semblait émouvoir Tiomiez Lupp. Preux chevalier, à l’occasion. Simple soupirant, jamais ! Et songeait-il seulement aux aléas du trajet, à leurs conséquences ? Bien malin l’ours qui aurait pu l’assurer. Patte d’Ours, au contraire, passait chaque heure par mille morts. Une fois, penché par-dessus le gardecorps, il constata qu’un gros coup de mer déséquilibrait le navire et que les pales battaient longuement dans le vide, entraînant l’emballement des pistons. Les clapets laissèrent échapper la pression et cela déclencha rage et fureur chez le brave gars-ours. “ Mais rivetez-les donc, ces clapets ! glapit-il. Voyez toute la vapeur qu’on perd ! Quels empotés que ces ours-là ! Nom d’une petite Ourse ! Des gars-ours amer’oursains auraient préféré faire exploser la chaudière que d’escargoter ainsi ! ”

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Chapitre XVIII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ, VA Á SES AFFAIRES Pendant les derniers jours de la traversée, le temps fut assez mauvais. Le vent devint très fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, il contraria la marche du paquebot. Le Rangoon, trop instable, roula considérablement, et les passagers furent en droit de garder rancune à ces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large. Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempête. La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le Rangoon dut mettre à la cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d’hélice seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les voiles avaient été serrées, et c’était encore trop de ces agrès qui sifflaient au milieu des rafales. La vitesse du paquebot, on le conçoit, fut notablement diminuée, et l’on put estimer qu’il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard sur l’heure réglementaire, et plus même, si la tempête ne cessait pas. Phileas Fogg assistait à ce spectacle d’une mer furieuse, qui semblait lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Son front ne s’assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le départ du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette tempête rentrât dans son programme, qu’elle fût prévue. Mrs. Aouda, qui s’entretint avec son compagnon de ce contretemps, le trouva aussi calme que par le passé. Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même œil. Bien au contraire. Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans bornes, 218 si le Rangoon eût été obli218


Chapitre XVIII DANS LEQUEL CHAQUE OURS RÉAGIT À SA FAÇON AUX MANIFESTATIONS DES ÉLÉMENTS On approchait du but quand brutalement cela s’abearnaudit plus encore. Bâbord amures, les coups de chien repoussaient le Rangours qui, mal équilibré, se couchait et tanguait de façon terrifiante. Peu de pérégrins échappaient au mal de mer. Le premier du mois d’As se leva une fantastique colère d’ours qui fouaillait durement les flots. Le Rangours céda sous l’assaut des vagues déferlant contre ses flancs, réduisant le plus possible sa puissance et se contentant de louvoyer entre les rouleaux. Plus un Poil carré de voilure ! Mais les grelins tendus, vibrant et gémissant dans la tourmente, suffisaient, hélas, à l’entraîner dangereusement. Impossible dans ces conditions d’avancer normalement. On atteindrait King-Kong-Bear avec deux fois ourse heures de malus sur le planigramme, à condition encore que la colère d’ours s’apaisât. Tiomiez Lupp paraissait se moquer comme d’une guigne des éléments déchaînés, ne redoutant ni la mort ni la ruine. N’éprouvait-il donc jamais contrariété ou agacement ? Sheb. Aourseda, en babillant avec lui, ne constata aucun changement : il ignorait tout bonnement la colère d’ours. Pour Fixidore Fixours le miel semblait couler à flots ! Il adorait ce déchaînement inespéré des éléments. Il l’aurait souhaité plus énorme encore, capable de les repousser jusqu’à la Rousse’Terre. La chance avait tourné et la Grande-Ourse, en agriffant le navire comme elle le faisait, prenait son parti. Lupp allait se retrouver coincé à King-Kong-Bear et il pourrait, cette fois, le mettre en cage. Même ses violents haut-le-cœur l’indifféraient. A l’Ourse-Noire ses souffrances ! Il aurait accepté de faire naufrage pour retarder l’autre ! Et 219


gé de fuir devant la tourmente. Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et ses bourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, mais qu’importe ! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand son corps se tordait sous le mal de mer, son esprit s’ébaudissait d’une immense satisfaction. Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il passa ce temps d’épreuve. Jusqu’alors tout avait si bien marché ! La terre et l’eau semblaient être à la dévotion de son maître. Steamers et railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s’unissaient pour favoriser son voyage. L’heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné ? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent dû sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête l’exaspérait, cette rafale le mettait en fureur, et il eût volontiers fouetté cette mer désobéissante ! Pauvre garçon ! Fix lui cacha soigneusement sa satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût deviné le secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d’heure. Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur le pont du Rangoon. Il n’aurait pu rester en bas ; il grimpait dans la mâture ; il étonnait l’équipage et aidait à tout avec une adresse de singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les matelots, qui ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant un garçon si décontenancé. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rien n’y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait l’irresponsable instrument. Enfin la tourmente s’apaisa. L’état de la mer se modifia dans la journée du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevint favorable. Passepartout se rasséréna avec le temps. Les huniers et les basses voiles purent être établis, et le Rangoon reprit sa route avec une 220merveilleuse vitesse. 220


il jubilait, il applaudissait des deux pattes, il exultait, il triomphait, il se délectait et se félicitait de sa bonne fortune. On imagine bien avec quel courroux Patte d’Ours, à contrario, vécut la chose. Mais pourquoi l’OurseBleue les abandonnait-elle ? A cet ours les éléments avaient toujours travaillé pour eux ! Hauturiers et wheels-trunks les servaient ! Les machineries et les voilures, de conserve, soutenaient leur progression. La chance s’était-elle enfuie ? Patte d’Ours suffoquait de rage : ces cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings de perdus, c’était son sang qui s’écoulait ! La colère d’ours l’affolissait, l’ouragan l’indignait, et il aurait de bon cœur lacéré les vagues impertinentes qui le narguaient ! Le gars-ours pandore fit semblant de compatir. Bien lui en prit : Patte d’Ours eût-il seulement reniflé trace de sa joie, que le Fixidore n’en fût pas sorti indemne. Tant que la colère d’ours souffla, Patte d’Ours ne quitta pas la passerelle du Rangours. Il lui fallait s’agiter, s’ébrouer, se débattre. Il était partout à la fois. Avec une habileté extrême, il se hissait jusqu’à la vigie au risque de se rompre le cou pour prêter la patte aux manœuvres. Il courait renifler le gars-ours pacha, scruter le manitou, interroger les gars-ours marins qui retroussaient leurs truffes d’amusement en le découvrant à ce point désorienté et confondu. Il suppliait qu’on lui indique quand s’achèverait cette colère d’ours et empoignait le barothermographe, désespérément bloqué au plus bas, l’agitait violemment, le tapotait gentiment, le berçait, le branlait, le cajolait et l’insultait, mais en vain ! La stupide mécanique ne ramenait pas le beau temps ! Pourtant, dans l’oursée du 2 du mois d’As, la colère d’ours finit par tomber et une bonne brise, propice aux pérégrins, souffla au septentrion. Patte d’Ours se calma également. Les foc, génois, trinquette, misaine, perroquet, brigantine et cacatois furent regréés, rendant au Rangours son allure gaillarde. 221


Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en prendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures du matin. L’itinéraire de Phileas Fogg portait l’arrivée du paquebot au 5. Or, il n’arrivait que le 6. C’était donc vingt-quatre heures de retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué. A six heures, le pilote monta à bord du Rangoon et prit place sur la passerelle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu’au port de Hong-Kong. Passepartout mourait du désir d’interroger cet homme, de lui demander si le paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n’osait pas, aimant mieux conserver un peu d’espoir jusqu’au dernier instant. Il avait confié ses inquiétudes à Fix, qui – le fin renard – essayait de le consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans une colère bleue. Mais si Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr. Fogg, après avoir consulté son Bradshaw, demanda de son air tranquille audit pilote s’il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pour Yokohama. “ Demain, à la marée du matin, répondit le pilote. – Ah ! ” fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement. Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote, auquel Fix aurait voulu tordre le cou. “ Quel est le nom de ce steamer ? demanda Mr. Fogg. – Le Carnatic, répondit le pilote. – N’était-ce pas hier qu’il devait partir ? – Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son départ a été remis à demain. – Je vous remercie ”, répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique redescendit dans le salon du Rangoon. Quant à Passepartout, il saisit la main du pilote et l’étreignit vigoureusement en disant : “ Vous, pilote, vous êtes un brave homme ! ” Le pilote ne sut jamais, 222sans doute, pourquoi ses 222


Un retard ne se rattrape jamais cependant, affirmet-on, surtout dans un sprint. Le gars-ours de vigie renifla la côte le 4, une heure avant les premières lueurs de l’aube : le planigramme prévoyait un débarquement le 3, et on raterait fatalement la correspondance pour Yokohol’Ourse. Aux tout premiers rayons du soleil sur la mer, un gars-ours lamaneur grimpa sur le pont et relaya le garsours de barre pour mener le Rangours sans dommages dans l’abri naturel de King-Kong-Bear. Le malheureux Patte d’Ours se mordait la langue. Surtout ne pas poser de question ! Ne pas s’entendre confirmer que le hauturier de Yokohol’Ourse avait déjà filé ! Il était accablé et Fixours, fort aise de pouvoir un peu arroser l’arroseur, faisait mine de le soulager en grognant que Myb. Lupp pourrait ainsi se reposer quelques ours. Patte d’Ours faillit en crever de rage. Myb. Lupp, loin des timidités de Patte d’Ours et n’ayant pas son Bearshaw’s près de lui, interrogea le gars-ours lamaneur : “ A quand le prochain embarquement pour Yokohol’Ourse ? – Au flux du point de l’ours, dans deux oursaines d’heures. – C’est bien ”, grommela Myb. Lupp, s’apprêtant à regagner la grande tanière d’apparat du Rangours. Fixidore Fixours éprouva une violente envie d’égorger cet oiseau de mauvais augure que Patte d’Ours, lui, porta aussitôt au pinacle. “ Et comment le surnomme-t-on ? s’enquit encore Myb. Lupp. – L’Oursnatic. – D’après le Bearshaw’s, il devrait déjà être en mer ... – Une avarie monours. Il est toujours à quai. A ces mots Patte d’Ours ne se sent plus de joie. Plissant sa large truffe il grogne : “ Par ma foi, de votre profession vous êtes le roi ! ” L’envolée laissa le gars-ours lamaneur assez inter223


réponses lui valurent cette amicale expansion. A un coup de sifflet, il remonta sur la passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille de jonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs, de navires de toutes sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong. A une heure, le Rangoon était à quai, et les passagers débarquaient. En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi Phileas Fogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer ses chaudières, le Carnatic fût parti à la date du 5 novembre, et les voyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le départ du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard de vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses pour le reste du voyage. En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traversée du Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot de Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé. Évidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais, pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, à vingt-quatre heures près, dans les conditions de son programme, trentecinq jours après avoir quitté Londres. Le Carnatic ne devant partir que le lendemain matin à cinq heures, Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour s’occuper de ses affaires, c’est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-ci lui désignèrent l’Hôtel du Club. Le palanquin se mit en route, suivi de Passepartout, et vingt minutes après il arrivait à destination. Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla à ce qu’elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu’il allait immédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel il devait la laisser à Hong-Kong. 224 En même temps il don224


dit. A l’appel des appeaux, il les guida parmi un enchevêtrement d’embarcations – chalands, caraques, chaloupes, esquifs, radeaux, trirèmes, youyous, birèmes, barcasses, bélandres, pirogues et coches d’eau – se bousculant pour entrer eux aussi à King-Kong-Bear ou en sortir. Le soleil était à son plus haut lorsque les pérégrins purent enfin planter griffe en terre. Le deus ex machina qui présidait à leurs destinées était intervenu fort à propos, ayons l’honnêteté de le graver ici. En l’absence de cette avarie inespérée, L’Oursnatic naviguerait déjà en haute mer, nos pérégrins devraient patienter jusqu’au 11 pour grimper à bord d’un hauturier, et notre récit s’achèverait là. Heureusement, l’oursée qu’avait perdue Myb. Lupp ne compromettait aucunement ses chances de réussite. Il faut savoir que, par contrat, le vapeur franchissant l’immense udier Tédoloxyï entre Yokohol’Ourse et Safrasiz’Ours ne doit pas décoster tant que les pérégrins de King-Kong-Bear manquent à son bord. Le malus, à Yokohol’Ourse, ne représenterait qu’un demioursième du temps prévu pour le trajet et on pourrait le rattraper aisément. Tiomiez Lupp, on le voit, respectait presque les stipulations de son planigramme. L’Oursnatic appareillant seulement au flux du point de l’ours, il restait ourse et cinq heures à Myb. Lupp pour trouver un refuge à Sheb. Aourseda et assurer sa situation à King-Kong-Bear. Ayant planté griffe en terre, ils louèrent des gars-ours porteurs jusqu’à la Caverne du Cercle qui leur avait été recommandée comme la moins mauvaise du lieu. Le petit cortège gagna rapidement cet estaminet, un peu gargote, un peu mastroquet, mais semblant assez propre. On réserva à l’intention de Sheb. Aourseda une confortable tanière aux litières rempaillées de frais et Tiomiez Lupp s’assura qu’on la nourrît bien. Après quoi, ayant discrètement demandé à Patte d’Ours de 225


nait à Passepartout l’ordre de demeurer à l’hôtel jusqu’à son retour, afin que la jeune femme n’y restât pas seule. Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Là, on connaîtrait immanquablement un personnage tel que l’honorable Jejeeh, qui comptait parmi les plus riches commerçants de la ville. Le courtier auquel s’adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociant parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n’habitait plus la Chine. Sa fortune faite, il s’était établi en Europe – en Hollande, croyait-on –, ce qui s’expliquait par suite de nombreuses relations qu’il avait eues avec ce pays pendant son existence commerciale. Phileas Fogg revint à l’Hôtel du Club. Aussitôt il fit demander à Mrs. Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre préambule, il lui apprit que l’honorable Jejeeh ne résidait plus à Hong-Kong, et qu’il habitait vraisemblablement la Hollande. A cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d’abord. Elle passa sa main sur son front, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix : “ Que dois-je faire, monsieur Fogg ? dit-elle. – C’est très simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe. – Mais je ne puis abuser ... – Vous n’abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme ... Passepartout ? – Monsieur ? répondit Passepartout. – Allez au Carnatic, et retenez trois cabines. ” Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la compagnie de la jeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt l’Hôtel du Club.

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ne pas la quitter un instant, il se lança sur la piste de cet oncle lointain qui pourrait l’abriter. Le gentillours commença par Grisbi-Change. Dans cette caverne sacrée du négoce, il relèverait à coup sûr les traces d’une aussi grande notabilité que Musg Kéniz Kikikwa. Mais il apprit rapidement que le boutiquier oursassis n’hibernait plus en Panda’Land. Riche en miel et en or il était parti, trois saisons plus tôt, pour l’Oursope, en Ourse’Land selon la rumeur, car il y avait beaucoup traficoté tout au long de son activité boutiquière. Tiomiez Lupp regagna la Caverne du Cercle et grimpa jusqu’à la tanière de Sheb. Aourseda pour l’informer de l’exil de Musg Kéniz Kikikwa. Songeuse et préoccupée, elle resta silencieuse un moment : “ Conseillez-moi, monours Lupp, guiora-t-elle. – Je vais vous conduire en Oursope. – Monours, ce sera incommode pour vous, et peutêtre ... – Pérégriner, à deux ou à trois, c’est toujours pérégriner ... Patte d’Ours ? – Monours ? – Réservez-nous les trois meilleures litières de L’Oursnatic. ” Patte d’Ours, ravi que la charmante oursonne demeure avec eux, déguerpit de la Caverne du Cercle en trottinant gaiement.

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Chapitre XIX OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT Á SON MAÎTRE, ET CE QUI S’ENSUIT Hong-Kong n’est qu’un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre de 1842, assura la possession à l’Angleterre. En quelques années, le génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l’embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l’autre rive. Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois s’opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un “ government-house ”, des rues macadamisées, tout ferait croire qu’une des cités commerçantes des comtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, est venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes. Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de Japonais et d’Européens, qui se pressait dans les rues. A peu de choses près, c’était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde. Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l’embouchure de la rivière de Canton, c’était un fourmillement de navires de toutes nations, des anglais, des français, des américains, des hollandais, bâtiments de guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des jonques, des sempans, des tankas, et même des bateaux-fleurs qui formaient 228 autant de parterres flot228


Chapitre XIX OÙ L’INTEMPÉRANCE DE PATTE D’OURS N’EST PAS SANS CONSÉQUENCES. C’est pendant la conquête de moins 31 que sa Très Grincheuse Ursidée planta sa griffe bienveillante dans un King-Kong-Bear presque inexistant. Six lustres plus tard, la bureaucratie centrale avait développé là un gros groupe de cavernes, creusé une rade – le Havre Grincheuse-Ursidée – et récolté déjà beaucoup d’or et de miel pour le pays natal. Ce minuscule territoire posé dans le delta du Dervür face à sa rivale, la vieille bourgade indigène de Nedeü, l’a emporté sans difficulté dans le jeu de la libre concurrence instigué par sa Très Grincheuse Ursidée, ses grisbi placiers et ses mercenaires. A cet ours, l’ensemble du commerce panda’landais paye l’octroi du nouveau port. A l’instar des belles agglomérations boutiquières d’Ourse’Terre, il possède ses embarcadères, ses cavernes de salubrité, ses terrasses sur pilotis, ses cavernes aux fanfreluches, et même une caverne taboue, une grande cage pour les récalcitrants et des rues bien engravées. Patte d’Ours, pattes à la ceinture et truffe au vent, trotta en direction du Havre Grincheuse-Ursidée, admirant au passage les vinaigrettes à trois roues si recherchées dans tout le Maxime-Ours pour leur confortable discrétion et s’amusant de ce grouillement de Panda’Landais, de Jap’Oursonais et d’Oursopéens galopant dans tous les sens. Depuis l’époque moderne toutes les agglomérations semblaient taillées sur le même patron ourse’terrien, et le brave gars-ours confondait maintenant Ours’Ez, Cuncéã, Kelkud’Ourse et Singe-à-Poux. Dans les rues de King-Kong-Bear la tête lui tournait un peu. Souvent il croisa des ours défraîchis, fanés et chenus, un même foulard safran noué autour du cou. Chez un toiletteur panda’landais où il se fit brosser pour quelques Oursings, on lui expliqua que ces ancê229


tants sur les eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre d’indigènes vêtus de jaune, tous très avancés en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se faire raser “ à la chinoise ”, il apprit par le Figaro de l’endroit, qui parlait un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu’à cet âge ils avaient le privilège de porter la couleur jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort drôle, sans trop savoir pourquoi. Sa barbe faite, il se rendit au quai d’embarquement du Carnatic, et là il aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut point étonné. Mais l’inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d’un vif désappointement. “ Bon ! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du Reform-Club ! ” Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l’air vexé de son compagnon. Or, l’agent avait de bonnes raisons pour pester contre l’infernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat ! Il était évident que le mandat courait après lui, et ne pourrait l’atteindre que s’il séjournait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement, s’il ne parvenait pas à l’y retenir. “ Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu’en Amérique ? demanda Passepartout. – Oui, répondit Fix les dents serrées. – Allons donc ! s’écria Passepartout en faisant entendre un retentissant éclat de rire ! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez ! ” Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Mais l’employé leur 230fit observer que les répara230


tres, ayant plus de huit fois ourse ans, étaient autorisés à arborer le safran, marque distinctive du blason de l’Ursa-Major. Cela émut Patte d’Ours qui se promit de saluer fort respectueusement tous ceux qu’il rencontrerait dorénavant. Finement toiletté, il rejoignit la rade où abondaient une multitude de bateaux : des galères ourse’terriennes, militaires ou de négourse, des gribanes pyrénéennes solidement pontées, des baleinières panda’landaises, des skiffs, des sloops et des yachts amer’oursains, des auges minuscules, des bacs emplis de marchandises, des baquets infâmes, des barges à fond plat, des caboteurs pimpants, des caraques énormes, des caravelles improbables, des chaloupes à la mer, des chalutiers rentrant au port, des coches d’eau, des dragues égarées, de frêles esquifs, des felouques prenant l’eau, des ferryboats bondés, des gondoles de pacotille, des kayaks, de lourdes péniches, des pirogues, des youyous et d’immenses radeaux-jardins, charmants petits parcs posés sur les flots où l’on trouvait à toute heure à grignoter et à laper. Devant la caverne de partance de L’Oursnatic Patte d’Ours, comme il s’y attendait, retrouva Fixidore Fixours qui déambulait de hue en dia, fort gringe et chagrin. “ Par ma foi, se réjouit-il, les actions des gentillours du Cercle-Bel-Ursidé semblent avoir piqué à la baisse ! ” La truffe comiquement plissée il renifla Fixidore Fixours, ignorant volontairement sa mine chiffonnée. Ce gars-ours avait d’excellents motifs de se lamenter. Le mauvais œil semblait s’acharner sur lui. Toujours aucun blanc-seing ! Long’Ours l’avait-il seulement grossoyé ? Escargotait-il au moins derrière lui ? De fait, ce maudit blanc-seing ne le rejoindrait que si lui-même s’arrêtait pour l’attendre mais, pendant ce temps-là, l’oursard Lupp en profiterait pour s’envoler loin des ultimes terres placées sous la griffe et la truffe de sa Très Grincheuse Ursidée ! “ Quelle surprise ! Monours Fixidore Fixours ! Se231


tions du Carnatic étant terminées, le paquebot partirait le soir même à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait été annoncé. “ Très bien ! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir. ” A ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à Passepartout. C’était le seul moyen peutêtre qu’il eût de retenir Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong. En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l’invitation de Fix. Une taverne s’ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous deux y entrèrent. C’était une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle s’étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre de dormeurs. Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de petites tables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale ou porter, d’autres, des brocs de liqueurs alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes d’opium mélangé d’essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé glissait sous la table, et les garçons de l’établissement, le prenant par les pieds et par la tête, le portaient sur le lit de camp près d’un confrère. Une vingtaine de ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à côte, dans le dernier degré d’abrutissement. Fix et Passepartout comprirent qu’ils étaient entrés dans une tabagie hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions de francs de cette funeste drogue qui s’appelle l’opium ! Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine. 232 232


riez-vous venu marchander votre passage pour l’Amer’Ourse ? l’interrogea finement Patte d’Ours. – Exactement, grinça l’autre les babines frémissantes. – Je m’en réjouis ! glapit Patte d’Ours retroussant encore plus sa large truffe, ce qui semblait pourtant peu possible. Vous n’avez donc pas eu le cœur de nous abandonner ! Allons réserver nos litières ! ” Ensemble ils pénétrèrent dans la caverne de location. L’Oursnatic étant rafistolé plus tôt que prévu, le gars-ours contrôleur leur indiqua que le hauturier prendrait la mer dès la marée du soir, après le coucher du soleil. “ Excellent ! grogna Patte d’Ours, cela fera le miel de mon ours-maître. ” Fixours décida alors de jouer son va-tout. Il fallait s’ouvrir à Patte d’Ours ! Il courait un risque, certes, mais quelle autre solution pour coincer Tiomiez Lupp sur ce rocher ? Une caverne à laper d’assez bonne mine se trouvait justement en face d’eux. Il proposa donc à Patte d’Ours d’aller lipper quelques quarts d’hydromel et celui-ci, point pressé, agréa volontiers. Ils découvrirent une profonde tanière bien joliment peinte et généreusement engravée. Dans l’ombre, une litière de paille épaisse accueillait quelques ronfleurs. Trois oursaines d’habitués, accoudés à des roches couvertes de vanneries d’osier et de rotin, lichaient des setiers de vin de groseille ou des pichets d’hydromel. Presque tous tétaient en même temps de fins tuyaux d’argile ocre, plantés dans des calebasses pleines d’un suc de pavot parfumé de pétales de jasmin. Régulièrement, un client tombait de sa roche, inanimé, et trois gars-ours serveurs le grippant sans ménagement allaient le balancer sur la litière de paille. Ourse et neuf de ces malheureux gisaient déjà là, disposés en rang d’oignons, totalement inconscients. Fixidore Fixours et Patte d’Ours avaient atterri dans un de ces lieux fréquentés par des êtres avilis, l’esprit débile et le corps délabré, clients de sa Très 233


Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par des lois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle l’usage de l’opium était d’abord formellement réservé, cet usage descendit jusqu’aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus être arrêtés. On fume l’opium partout et toujours dans l’empire du Milieu. Hommes et femmes s’adonnent à cette passion déplorable, et lorsqu’ils sont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus s’en passer, à moins d’éprouver d’horribles contractions de l’estomac. Un grand fumeur peut fumer jusqu’à huit pipes par jour mais il meurt en cinq ans. Or, c’était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent, même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avec l’intention de se rafraîchir. Passepartout n’avait pas d’argent, mais il accepta volontiers la “ politesse ” de son compagnon, quitte à la lui rendre en temps et lieu. On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son compagnon avec une extrême attention. On causa de choses et d’autres, et surtout de cette excellente idée qu’avait eue Fix de prendre passage sur le Carnatic. Et à propos de ce steamer, dont le départ se trouvait avancé de quelques heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva, afin d’aller prévenir son maître. Fix le retint. “ Un instant, dit-il. – Que voulez-vous, monsieur Fix ? – J’ai à vous parler de choses sérieuses. – De choses sérieuses ! s’écria Passepartout en vidant quelques gouttes de vin restées au fond de son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je n’ai pas le temps aujourd’hui. – Restez, répondit Fix. Il s’agit de votre maître ! ” Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur. L’expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit. 234 234


Grincheuse Ursidée qui leur procure chaque année, contre vingt-neuf millions six cent cinquante-six mille trois cent soixante-dix-neuf Ours d’or, leurs indispensables doses ! Un or facile à gagner tant il est vrai qu’ours appâté perd son oseille. Et tout un chacun suçote en Panda’Land, l’ours comme l’oursonne, et devient vite dépendant de ce lucratif poison. Ce sont plus d’ourse calebasses qu’un sérieux tétouilleur peut téter en une oursée, au prix de son miel, de sa santé et, rapidement, de sa vie. La bureaucratie panda’landaise avait eu velléité de réprimer ce commerce – ou du moins d’en profiter grâce à des taxes très lourdes – mais elle en fut empêchée : sa Très Grincheuse Ursidée n’est pas prêteuse. Patte d’Ours, sans un Oursing en ceinture, agréa que son compère le régale, à charge de revanche bien sûr. Ils se firent porter une oursaine de calebasses de grain fermenté que Patte d’Ours attaqua rapidement. Fixours, lui, chipotait, reniflant soigneusement mais discrètement l’état d’esprit de l’autre. Patte d’Ours proféra des propos sans queue ni tête, narra des blagues plaisantes et manifesta son plaisir à bourlinguer sur L’Oursnatic en bonne compagnie. Ses calebasses proprement séchées, il grogna qu’il devait se retirer pour aller informer son ours-maître du changement d’horaire. Alors Fixours se lança. “ A moi, monours, deux mots ! – Oui ? – Il nous faut aborder des sujets plutôt graves. – Rien de grave pour un brave ! gloussa Patte d’Ours reléchant avec application une calebasse vide. Je file maintenant, retrouvons-nous à bord. – Pas question, gronda Fixidore Fixours. Vous intéressez-vous à votre ours-maître ? ” Intrigué, Patte d’Ours renifla minutieusement Fixours, et son odeur inaccoutumée le convainquit d’obtempérer. “ Hé bien ? ” gronda-t-il. 235


“ Qu’est-ce donc que vous avez à me dire ” demanda-t-il. Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix : “Vous avez deviné qui j’étais ? lui demanda-t-il. – Parbleu ! dit Passepartout en souriant. – Alors je vais tout vous avouer ... – Maintenant que je sais tout, mon compère ! Ah ! voilà qui n’est pas fort ! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement ! – Inutilement ! dit Fix. Vous en parlez à votre aise ! On voit bien que vous ne connaissez pas l’importance de la somme ! – Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille livres ! – Cinquante-cinq mille ! reprit Fix, en serrant la main du Français. – Quoi ! s’écria Passepartout, Mr. Fogg aurait osé ! ... Cinquante-cinq mille livres ! ... Eh bien ! raison de plus pour ne pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant de nouveau. – Cinquante-cinq mille livres ! reprit Fix, qui força Passepartout à se rasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy, – et si je réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12 500 F) à la condition de m’aider ? – Vous aider ? s’écria Passepartout, dont les yeux étaient démesurément ouverts. – Oui, m’aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong ! – Hein ! fit Passepartout, que dites-vous là ? Comment ! non content de faire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulent encore lui susciter des obstacles ! J’en236 suis honteux pour eux ! 236


Fixidore Fixours posa sa patte sur celle de son compère : “ Je suis débusqué, je crois ? – Par l’Ourse-Bleue ! Ce n’était pas sorcier, se moqua Patte d’Ours en plissant la truffe. – Ecoutez, voici mon secret ... – Vous m’indiquez la cachette quand j’ai déjà trouvé le miel ! Heureusement que je ne vous ai pas attendu ! Vrai, ces gentillours ne sont pas trop économes et gaspillent leur or sans profit, avec vous ! – Sans profit ! glapit Fixidore Fixours. Comme vous y allez ! Vous ignorez sans doute le montant en jeu ! – Pas du tout. Cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings ! – Cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! gronda Fixidore Fixours, la truffe sous celle de Patte d’Ours. – Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours, Myb. Lupp aurait gagé ... cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! ... Nom d’une petite ourse ! Il me faut tricoter ferme pour ne pas rater ce bateau. – Cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! répéta Fixours qui amena Patte d’Ours à rester encore un peu, grâce à une troisième oursaine de calebasses d’hydromel. Et moi je peux gratter cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings en me montrant malin. Je vous en cède le quart si vous m’épaulez. – Vous épauler ? s’étrangla Patte d’Ours, par l’Ourse-Noire, et pour quelle besogne ? – Paralyser l’oursard Lupp une oursaine à KingKong-Bear ! – Oh ! Les fourbes ! Les sournois ! Les escrocs ! hulula Patte d’Ours. Les sales bêtes ! Il ne leur suffisait 237


– Ah çà ! que voulez-vous dire ? demanda Fix. – Je veux dire que c’est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr. Fogg, et lui prendre l’argent dans la poche ! – Eh ! c’est bien à cela que nous comptons arriver ! – Mais c’est un guet-apens ! s’écria Passepartout, – qui s’animait alors sous l’influence du brandy que lui servait Fix, et qu’il buvait sans s’en apercevoir, – un guet-apens véritable ! Des gentlemen ! des collègues ! ” Fix commençait à ne plus comprendre. “ Des collègues ! s’écria Passepartout, des membres du Reform-Club ! Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, quand il a fait un pari, c’est loyalement qu’il prétend le gagner. – Mais qui croyez-vous donc que je sois ? demanda Fix, en fixant son regard sur Passepartout. – Parbleu ! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de contrôler l’itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrement humiliant ! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j’aie deviné votre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg ! – Il ne sait rien ? ... demanda vivement Fix. – Rien ”, répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre. L’inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant de reprendre la parole. Que devait-il faire ? L’erreur de Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Il était évident que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu’il n’était point le complice de son maître, – ce que Fix aurait pu craindre. “ Eh bien, se dit-il, puisqu’il n’est pas son complice, il m’aidera. ” Le détective avait une seconde fois pris son parti. D’ailleurs, il n’avait plus le temps d’attendre. A tout prix, il fallait arrêter Fogg à Hong-Kong. “ Ecoutez, dit Fix d’une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez, c’est-à-dire un agent des membres du Reform-Club ... 238 238


pas de faire renifler sa trace ! Ils projettent de tricher à présent ! Quel épouvantable scandale ! – Mais arrêtez, enfin ! Que grisollez-vous donc avec votre scandale ? – Je grisolle que ce sont des ours déloyaux, malhonnêtes, marrons et véreux, que cela vous plaise ou non de l’ouïr ! Vouloir gruger Myb. Lupp ! Lui arracher sa ceinture et son or ! – C’est précisément notre but ! – On le vole ! glapit Patte d’Ours de plus en plus échauffé. On l’assassine ! Des gentillours ! ” Fixours était déboussolé. “ Et ils se prétendent estimables ! s’étrangla Patte d’Ours. Mon ours-maître est un ours loyal, intègre, inattaquable et franc ! C’est lui qui l’emportera, et sans tricher ! – Vous vous affolissez ! Pour qui me prenez-vous à venir me grisoller toutes ces sornettes ? gronda l’autre, sidéré. – Par l’Ourse-Bleue ! Pour une taupe, oui, pour un mouchard stipendié par les ours-membres du CercleBel-Ursidé, qui fait le sale boulot de surveiller mon ours-maître ! Vous me décevez monours ! Mais pour ne pas blesser Myb. Lupp, je ne lui dévoilerai aucune de vos basses manœuvres. – Il ignorerait donc encore tout ? s’intéressa vivement Fixours. – Tout ! ” souffla Patte d’Ours finissant de laper ses calebasses. Le gars-ours pandore se trouvait assez désarçonné par le tour qu’avait pris leur échange et la manifeste franchise de Patte d’Ours ! L’esprit embrouillé, il n’arrivait plus à se décider. Au moins l’autre n’était-il pas de mèche. “ Il est innocent, se rassura-t-il, et se placera sous la protection de la loi. Je dois absolument mettre Lupp en cage à King-Kong-Bear. Assez de tergiversations, il convient de plonger ... et de nager. C’est un malentendu, reprit-il, et vous faites erreur. 239


– Bah ! dit Passepartout en le regardant d’un air goguenard. – Je suis un inspecteur de police, chargé d’une mission par l’administration métropolitaine ... – Vous ... inspecteur de police ! ... – Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission. ” Et l’agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole. “ Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n’est qu’un prétexte dont vous êtes dupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt à s’assurer votre inconsciente complicité. – Mais pourquoi ? ... s’écria Passepartout. – Ecoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d’Angleterre par un individu dont le signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c’est trait pour trait celui du sieur Fogg. – Allons donc ! s’écria Passepartout en frappant la table de son robuste poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde ! – Qu’en savez-vous ? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas ! Vous êtes entré à son service le jour de son départ, et il est parti précipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une grosse somme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c’est un honnête homme ! – Oui ! oui ! répétait machinalement le pauvre garçon. – Voulez-vous donc être arrêté comme son complice ? ” Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n’était plus reconnaissable. Il n’osait regarder l’inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, lui, le sauveur d’Aouda, l’homme généreux et brave ! Et pourtant que de présomptions relevées contre lui ! Passepartout essayait de repousser les soupçons qui se glissaient dans 240 240


Je n’ai jamais été un sycophante stipendié par les oursmembres du Cercle-Bel-Ursidé ... – Fariboles et billevesées ! lança Patte d’Ours, plissant la truffe tout en montrant les dents. – La bureaucratie centrale m’a mandaté pour ... – Balivernes ! Vous galéjez ! – Que nenni. Tenez, reniflez plutôt mon accréditation ”. Le gars-ours mit sous la truffe de son compère une tablette portant la griffe officielle. Consterné, Patte d’Ours dodelinait de la tête. “ La gageure de l’oursard Lupp ! s’exclama Fixidore Fixours. Une fausse truffe ! Une mystification pour couvrir sa fuite d’un rideau de fumée ! Et qui vous a berné tout le premier. – Vous êtes grotesque ! ... gémit Patte d’Ours. – C’est la vérité vraie ! Le 21 du mois d’Absolu, un ours – plusieurs témoins l’ont reniflé – a dérobé cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings à Grisbi-Place. Lisez, j’ai ici son grognottement : il correspond au poil près à notre oursard. – Vous déraisonnez ! glapit Patte d’Ours ébranlant la roche d’un violent coup de patte. Mon ours-maître n’est pas un malandrin ! – Et d’où tirez-vous donc vos renseignements ? Il vous a engagé l’ours même de son embarquement avant de déguerpir sans demander son reste, arguant d’une gageure abracadabrantesque, avec pour tout bagage une belle escarcelle de poudre d’or dans son balluchon ! Est-ce là le comportement d’un ours insoupçonnable ? – Insoupçonnable ! grogna plus faiblement le malheureux gars-ours. – Savez-vous qu’on vous jettera en cage pour connivence ? ” Patte d’Ours se cognait doucement la gueule sur la pierre. Il baissait la truffe devant le gars-ours pandore. Tiomiez Lupp, qui avait risqué sa fortune et sa vie pour Sheb. Aourseda, serait un gredin ? Certes l’accu241


son esprit. Il ne voulait pas croire à la culpabilité de son maître. “ Enfin, que voulez-vous de moi ? dit-il à l’agent de police, en se contenant par un suprême effort. – Voici, répondit Fix. J’ai filé le sieur Fogg jusqu’ici, mais je n’ai pas encore reçu le mandat d’arrestation, que j’ai demandé à Londres. Il faut donc que vous m’aidiez à retenir à Hong-Kong ... – Moi ! que je ... – Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banque d’Angleterre ! – Jamais ! ” répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba, sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois. “ Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vous m’avez dit serait vrai ... quand mon maître serait le voleur que vous cherchez ... ce que je nie ... j’ai été ... je suis à son service ... je l’ai vu bon et généreux ... Le trahir ... jamais ... non, pour tout l’or du monde ... Je suis d’un village où l’on ne mange pas de ce pain-là! ... – Vous refusez ? – Je refuse. – Mettons que je n’ai rien dit, répondit Fix, et buvons. – Oui, buvons ! ” Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l’ivresse. Fix, comprenant qu’il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulut l’achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées d’opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta à ses lèvres, l’alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la tête alourdie sous l’influence du narcotique. “ Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu 242 à temps du départ du 242


mulation des coïncidences était troublante ! Le doute s’insinuait en lui mais Patte d’Ours y résistait de toutes ses forces. Que son ours-maître soit une canaille, ce n’était tout bonnement pas possible. “ Que proposez-vous ? demanda-t-il au gars-ours pandore qu’il avait furieusement envie de mordre. – C’est tout simple. J’ai obstinément reniflé la piste de l’oursard sans que le blanc-seing de mise en cage grossoyé par Long’Ours ne me rattrape : votre devoir vous commande de me seconder pour le bloquer sur place. – Quoi ! mon devoir ... – Et nous enfournerons dans nos ceintures les cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings de récompense ! – Que l’Ourse-Noire ... ! ” gronda violemment Patte d’Ours en tentant de se redresser. Mais, l’esprit aussi chancelant que le corps, il s’écroula au sol. “ Monours, bafouilla-t-il, m’auriez-vous montré la vérité toute nue ... mon ours-maître serait-il votre gredin ... mais c’est idiot ... ce gredin serait plus honnête que ... Votre vérité ment ... il est débonnaire ... et très poli ... je suis son gars-ours domestique ... je ne serai pas félon ... ni infidèle ... Que la Grande-Ourse me croque mais, de là d’où je viens, on méprise ce miellat frelaté ! – Vous oseriez vous rebeller devant l’autorité ? – Elle est belle, votre autorité ! – Brisons-là, monours, grogna Fixidore Fixours et lapons plutôt une autre calebasse. – Lapons, c’est ça ! Vous m’avez donné soif ! ” Patte d’Ours était déjà passablement imbibé et Fixidore Fixours ne pouvait plus prendre le risque de le laisser rejoindre son ours-maître. Il s’empara d’une calebasse bourrée de suc de pavot et lui en fourra le tuyau entre les babines. Patte d’Ours se mit illico à téter goulûment avant de s’éfoirer, gueule en avant, achevé par la drogue. “ Ce n’est pas trop tôt, souffla Fixidore Fixours, repoussant Patte d’Ours écroulé sous sa pierre, soûl 243


Carnatic, et s’il part, du moins partira-t-il sans ce maudit Français ! ” Puis il sortit, après avoir payé la dépense.

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comme une grive en vendange. Oursard Lupp ne saura rien du nouvel horaire de L’Oursnatic. Et quand bien même il grimperait à bord, je serais enfin débarrassé de celui-là ! ” Ayant graissé la patte du serveur, il fila sans plus attendre.

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Chapitre XX DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement son avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqu’en Europe, il avait dû songer à tous les détails que comporte un aussi long voyage. Qu’un Anglais comme lui fît le tour du monde un sac à la main, passe encore ; mais une femme ne pouvait entreprendre une pareille traversée dans ces conditions. De là, nécessité d’acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr. Fogg s’acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait, et à toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant de complaisance : “ C’est dans l’intérêt de mon voyage, c’est dans mon programme ”, répondait-il invariablement. Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à l’hôtel et dînèrent à la table d’hôte, qui était somptueusement servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement, après avoir “ à l’anglaise ” serré la main de son imperturbable sauveur. L’honorable gentleman, lui, s’absorba pendant toute la soirée dans la lecture du Times et de l’Illustrated London News. S’il avait été homme à s’étonner de quelque chose, c’eût été de ne point voir apparaître son domestique à l’heure du coucher. Mais, sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le lendemain matin, il ne s’en préoccupa pas autrement. Le lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg. Ce que pensa l’honorable gentleman en apprenant que son domestique n’était 246 pas rentré à l’hôtel nul 246


Chapitre XX DANS LEQUEL FIXIDORE FIXOURS S’AGRIFFE SOLIDEMENT À TIOMIEZ LUPP Myb. Lupp ignorant tout des orages amoncelés audessus de sa tête faisait visiter la cité à Sheb. Aourseda. Maintenant qu’il s’était chargé de la mener en Oursope, il se préoccupait de son confort. Si son domestique et lui pouvaient courir le globe baluchon à l’épaule, une jeune oursonne de sa qualité se devait de toujours trouver à portée de patte ses accessoires et affiquets, fanfreluches, breloques et autres colifichets. Myb. Lupp y pourvut tout naturellement et lorsqu’elle protestait, craignant de lui être une trop lourde charge, ou une gêne, il grommelait : “ Ne vous souciez point, monourse, rien de tout cela n’entrave la bonne marche de mon projet. ” Ils firent porter le tout à la caverne de repos et soupèrent à la grande roche commune, couverte de mets succulents. Sheb. Aourseda, un peu lasse, ayant à la mode de son pays reniflé la patte et la truffe de Myb. Lupp, regagna sa tanière. Notre gentillours déchiffra encore, des heures durant, de vieux numéros du Temps et du Long’Ours Illustré. Remarqua-t-il l’absence de son gars-ours domestique ce soir-là ? Peut-être. Cela, en tout cas, ne l’empêcha pas de dormir parfaitement. Bien reposé par sa nuit et désireux de se préparer, il constata simplement que Patte d’Ours ne répondait pas à son appel. Nulours n’eût noté la moindre inquiétude chez celui qui rassembla lui-même son baluchon avant de mander qu’on réveille Sheb. Aourseda et qu’on fasse venir deux gars-ours porteurs et un diable. 247


n’aurait pu le dire. Mr. Fogg se contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher un palanquin. Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le Carnatic devait profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures et demie. Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l’hôtel, Mr. Fogg et Mrs. Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent derrière sur une brouette. Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai d’embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le Carnatic était parti depuis la veille. Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et son domestique, en était réduit à se passer de l’un et de l’autre. Mais aucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre : “ C’est un incident, madame, rien de plus. ” En ce moment, un personnage qui l’observait avec attention s’approcha de lui. C’était l’inspecteur Fix, qui le salua et lui dit : “ N’êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du Rangoon, arrivé hier ? – Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n’ai pas l’honneur ... – Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique. – Savez-vous où il est, monsieur ? demanda vivement la jeune femme. – Quoi ! répondit Fix, feignant la surprise, n’est-il pas avec vous ? – Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n’a pas reparu. Se serait-il embarqué sans nous à bord du Carnatic ? – Sans vous, madame ? ... répondit l’agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot ? – Oui, monsieur. 248 248


Le soleil était levé depuis deux heures et il s’en fallait encore de presque autant avant la marée haute qui permettrait à L’Oursnatic de décoster. Dès l’apparition des gars-ours porteurs, Myb. Lupp et Sheb. Aourseda, ayant confié leurs balluchons au diable, grimpèrent dans leur hotte. En trois fois ourse minutes les pérégrins rejoignaient la rade. Myb. Lupp, n’apercevant ni le hauturier ni son gars-ours domestique, ne se montra pas plus surpris qu’agacé. A Sheb. Aourseda épeurée, qui le reniflait nerveusement, il grommela, rassurant : “ Une simple péripétie, monourse. ” Fixidore Fixours les pistait depuis la caverne de repos. Il se montra alors, renifla très poliment et grognonna : “ Nous étions ensemble sur le Rangours, il me semble ? – En effet, grommela Myb. Lupp. – J’espérais rejoindre votre gars-ours domestique sur ce quai. – L’avez-vous vu récemment, monours ? ” guiora la jeune oursonne pleine d’espoir. Fixidore Fixours joua les étonnés : “ Nenni ! Je le croyais en votre compagnie. – Hélas ! Il semble s’être volatilisé. Aurait-il pu prendre place sur L’Oursnatic ? – Tout seul ? s’étonna le gars-ours pandore. Ne devait-il pas vous attendre ? – Certes, monours, vous avez raison. 249


– Moi aussi, madame, et vous me voyez très désappointé. Le Carnatic, ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt sans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le prochain départ ! ” En prononçant ces mots : “ huit jours ”, Fix sentait son cœur bondir de joie. Huit jours ! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong ! On aurait le temps de recevoir le mandat d’arrêt. Enfin, la chance se déclarait pour le représentant de la loi. Que l’on juge donc du coup d’assommoir qu’il reçut, quand il entendit Phileas Fogg dire de sa voix calme : “ Mais il y a d’autres navires que le Carnatic, il me semble, dans le port de Hong-Kong. ” Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à la recherche d’un navire en partance. Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu’un fil le rattachait à cet homme. Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu’elle avait si bien servi jusqu’alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourut le port en tous sens, décidé, s’il le fallait, à fréter un bâtiment pour le transporter à Yokohama ; mais il ne vit que des navires en chargement ou en déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller. Fix se reprit à espérer. Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer ses recherches, dût-il pousser jusqu’à Macao, quand il fut accosté par un marin sur l’avantport. “ Votre Honneur cherche un bateau ? lui dit le marin en se découvrant. – Vous avez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg. – Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote n° 43, le meilleur de la flottille. – Il marche bien ? – Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez250 250


– Je devrais me trouver moi-même sur ce navire, monourse, et me voilà bigrement chagriné. L’Oursnatic, après un rafistolage tôtif, a filé comme un voleur à la dernière marée, et nous devrons patienter ourse et cinq marées avant de pouvoir repartir ! ” Combien Fixidore Fixours savourait ce “ ourse et cinq marées ” ! Lupp bloqué à King-Kong-Bear ourse et cinq marées ! La fortune lui souriait enfin ! Le blancseing allait pouvoir les rejoindre. Aussi, quel choc, quand Tiomiez Lupp grommela avec flegme : “ L’Oursnatic serait-il le seul hauturier de KingKong-Bear ? ” Lui tournant alors le dos, Myb. Lupp entraîna Sheb. Aourseda en direction des autres embarcadères pour se renseigner sur les départs. Anéanti et comme lié à eux, Fixours leur emboîta le pas. Tiomiez Lupp fureta vainement partout, la matinée entière, interrogeant tous les gars-ours marins et dockers qu’il croisait, reniflant jusqu’aux plus petites barcasses, offrant de noliser à bon poids d’or toute embarcation capable de les conduire à Yokohol’Ourse. Et le guignon de l’un redorant l’étoile de l’autre, le garsours pandore s’en trouva tout ravigoté. Myb. Lupp songeait déjà à se rendre à Nedeü pour y poursuivre sa quête lorsqu’un gars-ours marin l’aborda et, le reniflant : “ Sa Grande-Ourse veut sortir en mer ? – Pourriez-vous m’emmener immédiatement ? – Certes, et sur le plus valeureux cabotier du port. – Son allure ? – Un Vit d’Ours Blanc, mille neuf cent treize Souffles et neuf Coulées, sans forcer. Cela vous agrée-t-il ? – Parfaitement. – Sa Grande-Ourse désire passer une oursée sur l’eau ? – Nenni. C’est l’affaire de six ou sept ours. 251


vous le voir ? – Oui. – Votre Honneur sera satisfait. Il s’agit d’une promenade en mer ? – Non. D’un voyage. – Un voyage ? – Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama ? ” Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés. “ Votre Honneur veut rire ? dit-il. – Non ! j’ai manqué le départ du Carnatic, et il faut que je sois le 14, au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San Francisco. – Je le regrette, répondit le pilote, mais c’est impossible. – Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux cents livres si j’arrive à temps. – C’est sérieux ? demanda le pilote. – Très sérieux ”, répondit Mr. Fogg. Le pilote s’était retiré à l’écart. Il regardait la mer, évidemment combattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de s’aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles. Pendant ce temps, Mr. Fogg s’était retourné vers Mrs. Aouda. “ Vous n’aurez pas peur, madame ? lui demanda-til. – Avec vous, non, monsieur Fogg ”, répondit la jeune femme. Le pilote s’était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait son chapeau entre ses mains. “ Eh bien, pilote ? dit Mr. Fogg. – Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni mes hommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un bateau de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l’année. D’ailleurs, nous n’arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles de Hong-Kong à Yokohama. 252 252


– Une croisière ? – Je me rends à Yokohol’Ourse.” Gueule ouverte et babines retroussées, se dandinant gauchement, le gars-ours marin gronda du fond de la gorge : “ Sa Grande-Ourse se moque ? – Pas du tout ! L’Oursnatic a déguerpi sans moi. Or je dois attraper la correspondance de Safrasiz’Ours le 12, à Yokohol’Ourse. – Il n’en est pas question, ronchonna le gars-ours marin. – Même contre deux cent quatre-vingt-cinq Ours d’or, deux Pénis, quinze Canines et cinq cent quatrevingt-deux Oursings l’oursée, et une gratification de cinq cents soixante-dix Ours d’or pour traverser dans les délais ? – L’affaire est donc si grave ? s’enquit le gars-ours marin. – Bigrement grave, oui ”. Le gars-ours s’éloigna lentement, contemplant l’horizon. Que décider ? Pouvait-il refuser un tel pactole ? Mais risquer son embarcation et ses gars-ours dans un si périlleux parcours ! Dans son coin, Fixours trépignait. Myb. Lupp lui, ne se préoccupait que de Sheb. Aourseda. “ Cela sera peu confortable monourse et peut-être dangereux. – Je vous suivrai en toute confiance, monours Lupp ”, lui assura-t-elle. Le gars-ours marin revint. “ Je vous écoute, grommela Myb. Lupp. – Ma Tankadoursère ne jauge que dix-sept OursCubiques et cinq cent trente-quatre oursièmes. La course est d’importance et les mers sont mauvaises en cette saison. Je me dois donc de refuser car c’est la vie de mes gars-ours et la vôtre que je mettrais en grand péril. De toute façon, il s’agit de parcourir deux cent quarante Nages d’Ours jusqu’à Yokohol’Ourse : nous n’y serions jamais le 12. 253


– Seize cents seulement, dit Mr. Fogg. – C’est la même chose. ” Fix respira un bon coup d’air. “ Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s’arranger autrement. ” Fix ne respira plus. “ Comment ? demanda Phileas Fogg. – En allant à Nagasaki, l’extrémité sud du Japon, onze cents milles, ou seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette dernière traversée, on ne s’éloignerait pas de la côte chinoise, ce qui serait un grand avantage, d’autant plus que les courants y portent au nord. – Pilote, répondit Phileas Fogg, c’est à Yokohama que je dois prendre la malle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki. – Pourquoi pas ? répondit le pilote. Le paquebot de San Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port de départ est Shangaï. – Vous êtes certain de ce vous dites ? – Certain. – Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï ? – Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. Quatre jours, c’est quatrevingt-seize heures, et avec une moyenne de huit milles à l’heure, si nous sommes bien servis, si le vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit cents milles qui nous séparent de Shangaï. – Et vous pourriez partir ? ... – Dans une heure. Le temps d’acheter des vivres et d’appareiller. – Affaire convenue ... Vous êtes le patron du bateau ? – Oui, John Bunsby, patron de la Tankadère. – Voulez-vous des arrhes ? – Si cela ne désoblige pas Votre Honneur. – Voici deux cents livres 254 à compte ... Monsieur, 254


– Deux cent trente-trois Nages d’Ours, huit Coulées et cent soixante-six oursièmes, rectifia Myb. Lupp. – Cela ne change rien, nous manquerons de temps. ” Fixidore Fixours revivait. “ Cependant votre offre est bien belle et je peux vous proposer une autre solution. ” Fixours sentit son cœur cesser de battre. “ J’écoute, grommela Tiomiez Lupp. – En quatre ours je peux parcourir cent soixante nages d’Ours et vous conduire à Repézéqõ, au sud du Jap’Ourson. Ou mieux encore, ne vous mener qu’à Chand’Oursaille, à cent seize Nages d’Ours d’ici. Je caboterais alors le long des côtes panda’landaises, favorisé par les vents dominants. – Ma correspondance, le coupa Tiomiez Lupp, est à Yokohol’Ourse, pas à Chand’Oursaille ou Repézéqõ. – Peut-être, mais Yokohol’Ourse et Repézéqõ ne sont que des étapes vers Safrasiz’Ours. La tête de ligne est Chand’Oursaille. – Réellement ? – Mais oui, monours. – Et à Chand’Oursaille, l’embarquement a lieu ? – Le 9, à l’apparition de la lune. Il nous faudrait, je le répète, traverser en un peu moins de neuf oursaines d’heures. Je peux vous garantir une allure d’un Vit d’Ours blanc, dix-neuf Coulées et cinq cent soixantesept oursièmes par bonnes conditions. Cent seize nages d’Ours et quelques Coulées jusqu’à Chand’Oursaille, cela reste à notre portée. – Quel délai pour décoster ? – Cinquante minutes pour marchander quelques provisions et vérifier l’équipement. – Marché conclu ! Vous êtes le propriétaire ? – Et le capitaine, Björn Cyrzca. – Souhaitez-vous une avance ? – Pour les provisions, oui. – Prenez déjà ces cinq cent soixante-dix Ours d’or, cinq Pénis, huit Canines et cent soixante-quatre Oursings. Monours, grommela Tiomiez Lupp à Fixidore 255


ajouta Phileas Fogg en se retournant vers Fix, si vous voulez profiter ... – Monsieur, répondit résolument Fix, j’allais vous demander cette faveur. – Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord. – Mais ce pauvre garçon ... dit Mrs. Aouda, que la disparition de Passepartout préoccupait extrêmement. – Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire ”, répondit Phileas Fogg. Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait au bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité fut remplie chez l’agent consulaire français, et le palanquin, après avoir touché à l’hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à l’avant-port. Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43, son équipage à bord, ses vivres embarqués, était prêt à appareiller. C’était une charmante petite goélette de vingt tonneaux que la Tankadère, bien pincée de l’avant, très dégagée dans ses façons, très allongée dans ses lignes d’eau. On eût dit un yacht de course. Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme de l’ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s’entendait à la tenir en bon état. Ses deux mâts s’inclinaient un peu sur l’arrière. Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et pouvait gréer une fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les “ matches ” de bateaux-pilotes. L’équipage de la Tankadère se composait du patron John Bunsby et de quatre hommes. C’étaient de ces hardis marins qui, par tous les temps, s’aventurent à la recherche des navires, et connaissent admirablement ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux, noir de hâle, le regard vif, la figure énergique, bien d’aplomb, bien à son affaire, eût inspiré confiance aux plus256 craintifs. 256


Fixours, puis-je vous proposer ... – Volontiers Monours, vous m’obligez grandement. ” Voilà que le guignon revenait dans son camp. Tout ébouriffé, Fixours grimpa aussitôt sur le pont, râlant et écumant in petto. “ Nous ne pouvons abandonner ce malheureux gars-ours, guiora Sheb. Aourseda fort chagrinée à la pensée de Patte d’Ours. – Je m’en occupe ”, la rassura Tiomiez Lupp. Ils gagnèrent la caverne du capitoul de King-KongBear et Tiomiez Lupp grava sur une tablette d’argile le grognottement de Patte d’Ours. Il déposa aussi assez de poudre d’or pour assurer son retour au pays. En milieu d’après midi, toutes les provisions étaient en cale et ses gars-ours marins, rameutés, avaient rejoint la Tankadoursère. Il s’agissait d’une belle embarcation à mâts obliques, de dix-sept Ours-Cubiques et cinq cent trentequatre oursièmes de jauge, élancée et fine, racée comme un animal de compétition. L’amour de son propriétaire se lisait dans le clinquant de ses structures métalliques et le pimpant de la passerelle et des boiseries. Rien ne manquait à sa voilure, pas même génois, perroquet ou cacatois. Elle se comportait parfaitement par tous les temps et avait remporté maintes coupes lors des compétitions locales et régionales. Trois gars-ours, sous les ordres de Björn Cyrzca, suffisaient à la manœuvrer. Ils étaient tous fort amarinés et endurcis, ne redoutant ni les récifs ni les écueils. Dans la force de l’âge, robuste et découplé, le poil d’ébène, l’œil sombre, le museau carré, la truffe large, les pattes trapues, résolu et courageux, Björn Cyrzca était ours à rassurer le plus effarouché des Koalas. Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda rejoignirent sur le pont Fixidore Fixours. A la poupe, une échelle de teck conduisait à une tanière boisée : au centre se balançait 257


Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s’y trouvait déjà. Par le capot d’arrière de la goélette, on descendait dans une chambre carrée, dont les parois s’évidaient en forme de cadres, au dessus d’un divan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de roulis. C’était petit, mais propre. “ Je regrette de n’avoir pas mieux à vous offrir ”, dit Mr. Fogg à Fix, qui s’inclina sans répondre. L’inspecteur de police éprouvait comme une sorte d’humiliation à profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg. “ A coup sûr, pensait-il, c’est un coquin fort poli, mais c’est un coquin ! ” A trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillon d’Angleterre battait à la corne de la goélette. Les passagers étaient assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur le quai, afin de voir si Passepartout n’apparaîtrait pas. Fix n’était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en cet endroit même le malheureux garçon qu’il avait si indignement traité, et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se fût pas tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute, l’abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence. Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la Tankadère, prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s’élança en bondissant sur les flots.

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un tronc coupé en deux, suspendu de façon à garder une assise stable même par gros temps. Des ouvertures ovales permettaient d’accéder à une litière commune. L’ensemble, bien que peu confortable, était coquet et soigné. “ Pardonnez-moi, monours Fixours, ces conditions austères ”, grommela Myb. Lupp. L’autre, plutôt mortifié, branla du chef en silence. “ Sachez, oursard Lupp, se grognonnait-il, qu’un gredin même bien élevé reste quand même un gredin ! ” On envoya toute la voilure, aussitôt gonflée par une brise soutenue. Les pérégrins se tenaient au bastingage et Sheb. Aourseda scrutait le port, espérant encore la survenue de Patte d’Ours. Fixidore Fixours, animé par la crainte, scrutait lui aussi. Que le gars-ours grugé apparaisse maintenant, et quel grabuge ! Il eût été grillé et risquait l’étripage. On atteignit la haute mer et la Tankadoursère fila, cap au septentrion. Notre gars-ours, hébété par la drogue, devait toujours ronfler dans son coin.

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Chapitre XXI OÙ LE PATRON DE LA “TANKADÈRE” RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES C’était une aventureuse expédition que cette navigation de huit cents milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette époque de l’année. Elles sont généralement mauvaises, ces mers de la Chine, exposées à des coups de vent terribles, principalement pendant les équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre. C’eût été, bien évidemment, l’avantage du pilote de conduire ses passagers jusqu’à Yokohama, puisqu’il était payé tant par jour. Mais son imprudence aurait été grande de tenter une telle traversée dans ces conditions, et c’était déjà faire acte d’audace, sinon de témérité, que de remonter jusqu’à Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa Tankadère, qui s’élevait à la lame comme une mauve, et peut-être n’avait-il pas tort. Pendant les dernières heures de cette journée, la Tankadère navigua dans les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au plus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement. “ Je n’ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la goélette donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible. – Que Votre Honneur s’en rapporte à moi, répondit John Bunsby. En fait de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos flèches n’y ajouteraient rien, et ne serviraient qu’à assommer l’embarcation en nuisant à sa marche. – C’est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous. ” Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, d’aplomb comme un marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à l’arrière, se sentait émue en contemplant 260 cet océan, assombri déjà 260


Chapitre XXI OÙ UN GARS-OURS MARIN CRAINT QUE CINQ CENT SOIXANTE-DIX OURS D’OR LUI PASSENT SOUS LA TRUFFE Dès le 14 du mois d’Absolu le large du Panda’Land est secoué et balayé par de très violents ouragans, et tous les gars-ours marins tremblent de s’y retrouver. La cupidité – ne s’agissait-il pas de gagner deux cent quatre-vingt-cinq Ours d’or, deux Pénis, quinze Canines et cinq cent quatre-vingt-deux Oursings par ours de mer ? – aurait peut-être poussé tout autre que Björn Cyrzca à prendre inconsidérément le risque de gagner Yokohol’Ourse. Mais lui, qui ne manquait pourtant pas de courage et se fiait presque aveuglément à sa Tankadoursère, capable de fendre les vagues tel un oiseau de mer par tous les temps, savait bien que caboter jusqu’à Chand’Oursaille sur un petit bâtiment jaugeant à peine plus de dix-sept ours-cubiques constituait, en cette saison, un exploit suffisant. Il fallut longtemps pour sortir des dangereux chenaux de King-Kong-Bear mais la Tankadoursère, que la brise souffle de terre ou de mer, se manœuvrait sans souci. “ Nous filons bonne allure, grommela Tiomiez Lupp. – Je ne saurais en effet gréer une griffe de toile supplémentaire. – Bien. ” Tiomiez Lupp, campé sur ses pattes aussi solidement qu’un gars-ours marin, contemplait la forte ondulation des flots. Quant à Sheb. Aourseda, pensive à la poupe de ce fragile esquif, elle se trouvait bien petite sous le ciel immense. Les yeux dans le vague, elle croyait découvrir dans les toiles gonflées le corps d’un fabuleux oiseau les enlevant dans les nues. 261


par le crépuscule, qu’elle bravait sur une frêle embarcation. Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles blanches, qui l’emportaient dans l’espace comme de grandes ailes. La goélette, soulevée par le vent, semblait voler dans l’air. La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son insuffisante lumière devait s’éteindre bientôt dans les brumes de l’horizon. Des nuages chassaient de l’est et envahissaient déjà une partie du ciel. Le pilote avait disposé ses feux de position, – précaution indispensable à prendre dans ces mers très fréquentées aux approches des atterrages. Les rencontres de navires n’y étaient pas rares, et, avec la vitesse dont elle était animée, la goélette se fût brisée au moindre choc. Fix rêvait à l’avant de l’embarcation. Il se tenait à l’écart, sachant Fogg d’un naturel peu causeur. D’ailleurs, il lui répugnait de parler à cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à l’avenir. Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s’arrêterait pas à Yokohama, qu’il prendrait immédiatement le paquebot de San Francisco afin d’atteindre l’Amérique, dont la vaste étendue lui assurerait l’impunité avec la sécurité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on ne peut plus simple. Au lieu de s’embarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme un coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les trois quarts du globe, afin de gagner plus sûrement le continent américain, où il mangerait tranquillement le million de la Banque, après avoir dépisté la police. Mais une fois sur la terre de l’Union, que ferait Fix ? Abandonnerait-il cet homme ? Non, cent fois non ! et jusqu’à ce qu’il eût obtenu un acte d’extradition, il ne le quitterait pas d’une semelle. C’était son devoir, et il l’accomplirait jusqu’au bout. En tout cas, une circonstance heureuse s’était produite : Passepartout n’était plus auprès de son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il était important que le maître et le serviteur ne se revissent jamais. 262 262


La brune était sombre. Un très mince croissant lumineux disparaissait presque derrière les gris stratus qui s’amoncelaient. Des quinquets avaient été hissés aux mâts pour éviter les malencontres toujours possibles si près des côtes, là où croisent de nombreuses embarcations. A cette allure, un éperonnage eût été fatal. Fixidore Fixours, seul à la proue, éclaboussé d’embruns, froissé d’être l’obligé de son ennemi, boudait et ruminait de sombres perspectives. Lupp sauterait à Yokohol’Ourse sur le hauturier de Safrasiz’Ours et filerait illico en Amer’Ourse ! A lui, alors, les grands espaces et la liberté ! Il reniflait l’esprit de ce gredin comme il l’eût fait d’un bouquin en son gîte. Trop fine mouche pour avoir rejoint directement l’Amer’Ourse au départ de l’Ourse’Terre, l’oursard s’était risqué à passer sous le vent de tous les gars-ours pandores, zigzagant sur des voies détournées pour brouiller définitivement sa piste. Enfin en sûreté il grignoterait en toute quiétude la cagnotte de Grisbi-Place. Mais il ne connaissait pas Fixours ! Dût-il courir jusqu’à l’OurseNoire pour l’encager, il ne lâcherait pas sa trace ! C’est qu’il était têtu, le Fixidore ! Entêté ! Obstiné ! Acharné ! Opiniâtre ! Coriace ! Il avait d’ailleurs marqué un point en éliminant Patte d’Ours, témoin gênant de ses confessions. Tiomiez Lupp, de son côté, se demandait pourquoi son serviteur dévoué et fidèle les aurait abandonnés et Sheb. Aourseda, qui ressentait une grande affection pour le jovial et valeureux gars-ours, souhaitait vivement qu’il ait grimpé sur le pont de L’Oursnatic. Tous deux en tous cas comptaient reprendre leurs recherches à Yokohol’Ourse. 263


Phileas Fogg, lui, n’était pas non plus sans songer à son domestique, si singulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pas impossible que, par suite d’un malentendu, le pauvre garçon ne se fût embarqué sur le Carnatic, au dernier moment. C’était aussi l’opinion de Mrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu’on le retrouvât à Yokohama, et, si le Carnatic l’y avait transporté, il serait aisé de le savoir. Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été prudent de prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observé l’état du ciel, laissa la voilure telle qu’elle était établie. D’ailleurs, la Tankadère portait admirablement la toile, ayant un grand tirant d’eau, et tout était paré à amener rapidement, en cas de grain. A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix les y avait précédés, et s’était étendu sur l’un des cadres. Quant au pilote et à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont. Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait fait plus de cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne de sa vitesse était entre huit et neuf milles. La Tankadère avait du largue dans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous cette allure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions, les chances étaient pour elle. La Tankadère, pendant toute cette journée, ne s’éloigna pas sensiblement de la côte, dont les courants lui étaient favorables. Elle l’avait à cinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette côte, irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à travers quelques éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins forte par là même : circonstance heureuse pour la goélette, car les embarcations d’un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui “ les tue ”, pour employer l’expression maritime. Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fit établir les flèches ; mais au bout de deux heures, il fallut les amener, 264 car le vent fraîchissait à 264


Soudain perroquets et cacatois se tendirent. Björn Cyrzca renifla longuement l’air qui venait de terre, hésitant à les border sur les bômes. Finalement il ne toucha à rien. Il avait confiance en sa Tankadoursère : quelles que soient les conditions, aucune vaigre jamais n’avait cédé sous la flottaison ! Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda rejoignirent à la mi-nuit les litières sur lesquelles Fixidore Fixours ronflait déjà. Les gars-ours marins veillèrent à leurs postes jusqu’au matin. Le 6 du mois d’As, à l’aube, ils avaient franchi près de quinze Nages d’Ours. Le gars-ours capitaine assura qu’ils dépassaient largement un Vit d’Ours Blanc et mille deux cent quatre-vingt-douze Souffles à l’heure. La Tankadoursère, toilée au maximum, n’aurait craint aucun rival dans cette course. Que cette allure se maintienne, et Björn Cyrzca était bien certain de sa gratification. Des heures durant on cabota à odeur du rivage dont on ne s’écarta jamais de plus de vingt-trois Coulées, et qu’on apercevait par moment dans des trouées de brume. On échappait ainsi aux violences du large qui auraient considérablement entravé – “ matraqué ”, en jargon d’équipage – la marche de ce navire de peu d’ours-cubiques. A la mi-oursée le foc faseya légèrement et un garsours marin appuya les cordages et borda les trinquettes bessonnes. Myb. Lupp et Sheb. Aourseda ignoraient nausées et haut-le-cœur. Ils grignotèrent à bonnes dents les graminées grillées chargées en cale et se rafraîchirent de quelques agrumes. Fixidore Fixours se résolut, malgré 265


nouveau. Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de mer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut invité à partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu’il est aussi nécessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela le vexait ! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangea cependant, – sur le pouce, il est vrai, – mais enfin il mangea. Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg à part, et il lui dit : “ Monsieur ... ” Ce “ monsieur ”lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pas mettre la main au collet de ce “ monsieur ”! “ Monsieur, vous avez été fort obligeant en m’offrant passage à votre bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d’agir aussi largement que vous, j’entends payer ma part ... – Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg. – Mais si, je tiens ... – Non, monsieur, répéta Fogg d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Cela entre dans les frais généraux ! ” Fix s’inclina, il étouffait, et, allant s’étendre sur l’avant de la goélette, il ne dit plus un mot de la journée. Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois il dit à Mr. Fogg qu’on arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr. Fogg répondit simplement qu’il y comptait. D’ailleurs, tout l’équipage de la petite goélette y mettait du zèle. La prime affriolait ces braves gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût consciencieusement raidie ! Pas une voile qui ne fût vigoureusement étarquée ! Pas une embardée que l’on pût reprocher à l’homme de barre ! On n’eût pas manœuvré plus sévèrement dans une régate du RoyalYacht-Club. 266 266


sa rage, à pignocher en leur compagnie, sentant l’impérieuse nécessité de s’alourdir la panse. Il fulminait en silence d’en être réduit à s’accrocher aux poils de jarre de ce gredin, de manger son grain et de partager sa couche. Il picora donc, mais bien ostensiblement sur la griffe, et à petite babine. Cependant la collation lui restait sur l’estomac ! S’approchant de Lupp, il grognonna : “ Monours ... ” Feindre un tel respect lui arrachait la gueule, lui qui ne rêvait que de gripper l’oursard à la gorge ! “ Monours, vous agissez en tout avec moi en ours bien léché. Je ne suis pas bien riche mais je veux apporter mon écot ... – Inutile. – Permettez ... – Inutile, monours, grommela Lupp catégorique. Il ne m’en coûte rien ! ” Fixours recula. Il manquait d’air ! Il suffoquait ! Il se réfugia à la proue, remâchant sa rancune en silence. La Tankadoursère courait sur les vagues. Björn Cyrzca était optimiste et assura à maintes reprises qu’on gagnerait Chand’Oursaille dans les délais, si l’Ourse-Noire n’y fourrait pas la truffe. Myb. Lupp, bien sûr, ne grommela rien. Les gars-ours marins du bord, alléchés par la gratification promise, veillaient au grain : chaque grelin sonnait la note juste dans le vent, chaque perruche ou perroquet était hissé au plus haut des mâts, tendu et bordé à la perfection. Le navire suivait la ligne idéale ! On aurait cru assister à une démonstration donnée en l’honneur de sa Très Grincheuse Ursidée. 267


Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingt milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu’en arrivant à Yokohama, il n’aurait aucun retard à inscrire à son programme. Ainsi donc, le premier contretemps sérieux qu’il eût éprouvé depuis son départ de Londres ne lui causerait probablement aucun préjudice. Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la Tankadère entrait franchement dans le détroit de FoKien, qui sépare la grande île Formose de la côte chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. La mer était très dure dans ce détroit, plein de remous formés par les contre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtes brisaient sa marche. Il devint très difficile de se tenir debout sur le pont. Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le ciel l’apparence d’un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait un changement prochain de l’atmosphère ; sa marche diurne était irrégulière, et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi la mer se soulever vers le sud-est en longues houles “ qui sentaient la tempête ”. La veille, le soleil s’était couché dans une brume rouge, au milieu des scintillations phosphorescentes de l’océan. Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre ses dents des choses peu intelligibles. A un certain moment, se trouvant près de son passager : “ On peut tout dire à Votre Honneur ? dit-il à voix basse. – Tout, répondit Phileas Fogg. – Eh bien, nous allons avoir un coup de vent. – Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg. – Du sud. Voyez. C’est un typhon qui se prépare ! – Va pour le typhon du sud, puisqu’il nous poussera du bon côté, répondit Mr. Fogg. – Si vous le prenez comme cela, répliqua le pilote, je n’ai plus rien à dire ! ” Les pressentiments de268 John Bunsby ne le trom268


A la brune, Björn Cyrzca signala qu’on avait déjà effectué une course de trente-deux Nages d’Ours, deux Coulées et deux cent soixante-dix-sept oursièmes, et Tiomiez Lupp en conclut qu’il atteindrait Yokohol’Ourse sans malus. L’alerte avait été chaude cette fois, mais son miel n’en serait point gâté. Avant l’aube la Tankadoursère pénétrait dans la passe de Lu-Qoïr, entre Lusnuzï et le continent panda’landais : on atteignait cette zone où, chaque 7 Gidouille à midi, l’ours perd son ombre. Dans cet étroit passage la Tankadoursère lutta contre des tourbillons violents et de fortes vagues qui lui hachaient l’allure. Tous à bord trouvèrent bigrement compliqué de garder leur équilibre. Et aux premières lueurs de l’ours on devina dans l’air les effluves d’un coup de chien. Le barothermographe, tremblant spasmodiquement, s’affolissait : de fortes turbulences accouraient du grand large. Le gars-ours capitaine renifla soigneusement tous les souffles de l’air et marmotta, mâchoires serrées. Il s’approcha de Tiomiez Lupp : “ Puis-je être franc ? – Je vous écoute. – Une méchante colère d’ours se prépare, monours. – Du septentrion ? s’enquit calmement Myb. Lupp. – Nenni, du midi. – Donc cette colère d’ours nous conduira plus rapidement là où nous voulons aller. – Nous allons êtes secoués, monours. Je songe surtout à votre oursonne. Mais puisque vous le désirez, continuons notre route ! ” Björn Cyrzca ne s’inquiétait pas à la légère. Dans une autre saison la colère d’ours eût passé sur eux sans réel danger. En pleine période d’hibernation, en revan269


paient pas. A une époque moins avancée de l’année, le typhon, suivant l’expression d’un célèbre météorologiste, se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes électriques, mais en équinoxe d’hiver il était à craindre qu’il ne se déchaînât avec violence. Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes les voiles de la goélette et amener les vergues sur le pont. Les mots de flèche furent dépassés. On rentra le bout-dehors. Les panneaux furent condamnés avec soin. Pas une goutte d’eau ne pouvait, dès lors, pénétrer dans la coque de l’embarcation. Une seule voile triangulaire, un tourmentin de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de manière à maintenir la goélette vent arrière. Et on attendit. John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine ; mais, dans un étroit espace, à peu près privé d’air, et par les secousses de la houle, cet emprisonnement n’avait rien d’agréable. Ni Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-même ne consentirent à quitter le pont. Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rien qu’avec son petit morceau de toile, la Tankadère fut enlevée comme une plume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte, quand il souffle en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple vitesse d’une locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester au-dessous de la vérité. Pendant toute la journée, l’embarcation courut ainsi vers le nord, emportée par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une rapidité égale à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par une de ces montagnes d’eau qui se dressaient à l’arrière ; mais un adroit coup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe. Les passagers étaient quelquefois couverts en grand par les embruns qu’ils recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais l’intrépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu’admirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente à ses côtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce typhon fît partie de son pro270 270


che, elle pouvait s’acharner avec la hargne de dix mille grizzlys enragés. Le gars-ours capitaine donna ses ordres. On réduisit la voilure au maximum, ne gardant qu’un petit foc de gros grain solidement étarqué. On attacha fermement tout ce qui était sur le pont. On coucha le mât d’artimon. On calfeutra soigneusement les écoutilles. Il ne restait plus qu’à voir venir. Björn Cyrzca suggéra que ses pérégrins se réfugient dans le ventre du navire. En vain. Tous, sans exception, préféraient affronter le danger en face, à l’air libre. Ils acceptèrent cependant de s’encorder au bastingage par mesure de sécurité. Et la terrible colère d’ours s’abattit sur eux. Malgré sa voilure réduite la Tankadoursère fut arrachée, simple fétu pour cette première attaque. Nulours, tant qu’il n’en a pas affronté, ne pourrait imaginer la démesure de ces colères d’ours. On prétend qu’elles ont la force d’ourse motrices chauffées au rouge et c’est certainement très en deçà de la terrifiante réalité. L’oursée durant la Tankadoursère fut poussée au septentrion, surfant sur la crêtes de rouleaux colossaux. Souvent on la crut submergée sous les fantastiques murs liquides qui surgissaient derrière elle. C’était compter sans le gars-ours capitaine qui, d’une vigoureuse poussée sur le gouvernail, esquivait chaque fois la charge brutale. Les pérégrins supportaient sereinement d’être trempés jusqu’aux os. La jeune Aourseda, courageuse et exaltée, imitant le calme et le flegme de son héros – Tiomiez Lupp en effet considérait cette colère d’ours comme une péripétie bel et bien prévue à son planigramme –, toisait la tornade sans que jamais un frisson ne lui grippât la peau du dos. Fixidore Fixours, maudissant intérieurement son guignon, n’appréciait que fort peu cette rapide avancée vers le septentrion mais n’en montrait rien. 271


gramme. Jusqu’alors la Tankadère avait toujours fait route au nord ; mais vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts, hâla le nord-ouest. La goélette, prêtant alors le flanc à la lame, fut effroyablement secouée. La mer la frappait avec une violence bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité toutes les parties d’un bâtiment sont reliées entre elles. Avec la nuit, la tempête s’accentua encore. En voyant l’obscurité se faire, et avec l’obscurité s’accroître la tourmente, John Bunsby ressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s’il ne serait pas temps de relâcher, et il consulta son équipage. Ses hommes consultés, John Bunsby s’approcha de Mr. Fogg, et lui dit : “ Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports de la côte. – Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg. – Ah ! fit le pilote, mais lequel ? – Je n’en connais qu’un, répondit tranquillement Mr. Fogg. – Et c’est ! ... – Shangaï. ” Cette réponse, le pilote fut d’abord quelques instants sans comprendre ce qu’elle signifiait, ce qu’elle renfermait d’obstination et de ténacité. Puis il s’écria : “ Eh bien, oui ! Votre Honneur a raison. A Shangaï ! ” Et la direction de la Tankadère fut imperturbablement maintenue vers le nord. Nuit vraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite goélette ne chavira pas. Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé à bord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d’une fois Mr. Fogg dut se précipiter vers elle pour la protéger contre la violence des lames. Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrême fureur.272 Toutefois, le vent retomba 272


Peu avant la nuit, hélas, la colère d’ours changea brutalement de direction, ce que Björn Cyrzca redoutait depuis quelques heures. Attaqués sur bâbord, ils furent alors épouvantablement brinquebalés et malmenés. Les vagues assenaient des coups d’une brutalité exceptionnelle, même pour le gars-ours le mieux amariné. Et dans les ténèbres la colère d’ours redoubla de férocité. Björn Cyrzca, qui n’avait jamais essuyé conditions si effroyables, douta de pouvoir poursuivre impunément. Fallait-il chercher leur salut à la côte ? Il interrogea ses gars-ours marins et, tous étant du même avis, il rejoignit Myb. Lupp : “ Monours, nous devrions accoster au plus vite. – Evidemment, grommela Tiomiez Lupp. – Bien ! glapit le gars-ours marin soulagé, mais où nous réfugier ? – Dans une place sûre. – Oui ? – Chand’Oursaille. ” Björn Cyrzca n’était pas certain d’avoir bien entendu. Puis il eut honte de sa pusillanimité face à cet ours pugnace et calme, et il gronda : “ A Chand’Oursaille, certes ! Sa Grande-Ourse voit juste ! ” Et l’on força obstinément la route septentrionale. Suivirent des heures d’épouvante ! Par quel prodige d’adresse et de détermination le gars-ours de barre évita-t-il que la Tankadoursère ne sombrât et ne s’abîmât par le fond ? A trois reprises le mât toucha l’eau, et tous auraient été emportés sans les grelins qui les arrimaient solidement. Bien que rompue et épuisée, Sheb. Aourseda ne laissait pas un son franchir sa gorge. Myb. Lupp l’entourait de ses larges pattes cherchant à lui adoucir la brutalité des chocs. La nuit passa. La colère d’ours hurlait toujours mais 273


dans le sud-est. C’était une modification favorable, et la Tankadère fit de nouveau route sur cette mer démontée, dont les lames se heurtaient alors à celles que provoquait la nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles qui eût écrasé une embarcation moins solidement construite. De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées, mais pas un navire en vue. La Tankadère était seule à tenir la mer. A midi, il y eut quelques symptômes d’accalmie, qui, avec l’abaissement du soleil sur l’horizon, se prononcèrent plus nettement. Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les passagers, absolument brisés, purent manger un peu et prendre quelque repos. La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles au bas ris. La vitesse de l’embarcation fut considérable. Le lendemain, 11, au lever du jour, reconnaissance faite de la côte, John Bunsby put affirmer qu’on n’était pas à cent milles de Shangaï. Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire ! C’était le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s’il ne voulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cette tempête, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n’eût pas été en ce moment à trente milles du port. La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait avec elle. La goélette se couvrit de toile. Flèches, voiles d’étais, contre-foc, tout portait, et la mer écumait sous l’étrave. A midi, la Tankadère n’était pas à plus de quarantecinq milles de Shangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le départ du paquebot de Yokohama. Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix. Tous – Phileas Fogg excepté sans doute – sentaient leur cœur battre d’impatience. Il fallait que la petite goélette se maintint274 dans une moyenne de neuf 274


on sentait qu’elle glissait sur l’arrière tribord. La Tankadoursère profita courageusement de ce retournement et reprit sa course sur les flots déchaînés qui explosaient dans de grands jaillissements d’écume. Björn Cyrzca, sa confiance ébranlée, craignait de la voir impitoyablement broyée. Une rapide éclaircie entraînait parfois le regard plus loin : nulours à part eux n’affrontait ces éléments déchaînés. Vers la mi-oursée on renifla enfin comme un début d’apaisement. Il se confirma au crépuscule. Les pérégrins, éreintés, grignotèrent quelques gressins, du grana à forte fragrance, une poignée de grossanes vertes et des griottes aigres, avant de regagner les litières du bord. A l’exception du gars-ours de quart, on dormit enfin. Toutes la voilure avait été gréée à nouveau et l’on retrouva une allure rapide. Aux premières lueurs de l’ours, le 9, ayant longuement reniflé les odeurs portées par la brise, Björn Cyrzca fit le point : on se trouvait à quatorze Nages d’Ours, dix sept Coulées et neuf cent dix-sept oursièmes de Chand’Oursaille. Près de quinze Nages d’Ours ! Alors qu’on aurait pu croiser à quatre Nages d’Ours seulement du but ! Et le hauturier de Yokohol’Ourse qui décostait dans quelques heures ! Le vent faiblissait trop rapidement maintenant ce qui, en compensation, apaisait également les vagues. On remit le mât d’artimon à l’oblique. On gréa perruches et perroquets, trinquettes bessonnes, génois, auriques et marconis. Le fier navire fila alors, creusant un large sillage à sa poupe. C’était déjà la mi-oursée. Il aurait fallu entrer à Chand’Oursaille, à sept Nages d’Ours de là, avant le crépuscule. La gageure était fort compromise. Chacun – sauf le flegmatique Tiomiez Lupp et Fixidore Fixours bien évidemment – enrageait à l’idée de ne pas arriver dans les délais. Pour couronner le tout, alors qu’il était impératif de maintenir une vitesse horaire d’un Vit 275


milles à l’heure, et le vent mollissait toujours ! C’était une brise irrégulière, des bouffées capricieuses venant de la côte. Elles passaient, et la mer se déridait aussitôt après leur passage. Cependant l’embarcation était si légère, ses voiles hautes, d’un fin tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant, à six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu’à la rivière de Shangaï, car la ville elle-même est située à une distance de douze milles au moins au-dessus de l’embouchure. A sept heures (19h), on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidable juron s’échappa des lèvres du pilote ... La prime de deux cents livres allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment ... A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d’un panache de fumée, apparut au ras de l’eau. C’était le paquebot américain, qui sortait à l’heure réglementaire. “ Malédiction ! s’écria John Bunsby, qui repoussa la barre d’un bras désespéré. – Des signaux ! ” dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de bronze s’allongeait à l’avant de la Tankadère. Il servait à faire des signaux par les temps de brume. Le canon fut chargé jusqu’à la gueule, mais au moment où le pilote allait appliquer un charbon ardent sur la lumière : “ Le pavillon en berne ”, dit Mr. Fogg. Le pavillon fut amené à mi-mât. C’était un signal de détresse, et l’on pouvait espérer que le paquebot américain, l’apercevant, modifierait un instant sa route 276 276


d’Ours Blanc, mille neuf cent treize Souffles et neuf Coulées, on tombait dans la pétole et d’éphémères risées moutonnaient la mer, faisant faseyer doucement les voiles avant de mourir. Et même si la Tankadoursère, en vraie bête de course, profitait toujours au mieux du moindre souffle, une heure après le coucher du soleil il n’en restait pas moins une Nage d’Ours, quatorze Coulées et cent quatre-vingt-huit oursièmes avant le delta du Houangp’Ours, et une Nage d’Ours, vingt-trois Coulées et deux cent vingt-six oursièmes de plus pour atteindre le port. Or, à la nuit, on n’avait parcouru moins de deux Nages d’Ours et vingt-quatre Coulées. Le gars-ours capitaine accroché à la barre grondait sans discontinuer, les babines largement retroussées : la gratification était en train de lui passer sous la truffe ! Reniflant alors Myb. Lupp, il ne nota pas la plus petite différence d’odeur chez lui. C’était pourtant tout son or qui s’envolait en cet instant ... En ce même instant le gars-ours de vigie signala un magnifique navire à coque métallique fonçant vers l’horizon dans un bouillonnement de vapeur. La correspondance pour Safrasiz’Ours avait appareillé comme gravé au planigramme. “ Ursa mala ! glapit Björn Cyrzca en assénant sur le bastingage un violent coup de patte. – La crapouillette ! ” commanda tranquillement Tiomiez Lupp. Un mortier boucanier était riveté sur le pont de la Tankadoursère. On ne l’utilisait plus que pour communiquer, lorsque le brouillard ne permettait pas le langage des signes. On bourra la crapouillette et, comme un gars-ours marin allait allumer la mèche : “ Redressez l’artimon ”, grommela encore Myb. Lupp. Sheb. Aourseda elle-même aida à la manœuvre. Il n’y a pas sur toutes les mers du globe d’appel au secours plus impératif que de naviguer sous un mât ver277


pour rallier l’embarcation. “ Feu ! ” dit Mr. Fogg. Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l’air.

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tical, et le hauturier amer’oursain ne pouvait que se dérouter immédiatement vers eux. “ Embrasement et calcination ! ” ordonna Myb. Lupp, usant de la formule consacrée. Et la crapouillette péta.

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Chapitre XXII OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT D’AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE Le Carnatic ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et demie du soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux cabines de l’arrière restaient inoccupées. C’étaient celles qui avaient été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg. Le lendemain matin, les hommes de l’avant pouvaient voir, non sans quelque surprise, un passager, l’œil à demi hébété, la démarche branlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes et venait en titubant s’asseoir sur une drome. Ce passager, c’était Passepartout en personne. Voici ce qui était arrivé. Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons avaient enlevé Passepartout profondément endormi, et l’avaient couché sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard, Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe, se réveillait et luttait contre l’action stupéfiante du narcotique. La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce lit d’ivrognes, et trébuchant, s’appuyant aux murailles, tombant et se relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte d’instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve : “ Le Carnatic ! le Carnatic ! ” Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout n’avait que quelques pas à faire. Il s’élança sur le pont volant, il franchit la coupée et tomba inanimé à l’avant, au moment où le Carnatic larguait ses amarres. Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes, descendirent le pauvre 280 garçon dans une cabine 280


Chapitre XXII OÙ PATTE D’OURS NOTE QUE SOUS TOUS LES CIEUX CEINTURE DORÉE VAUT MIEUX QUE BONNE RENOMMÉE L’Oursnatic qui avait pris la mer une heure après le coucher du soleil le 5 du mois d’As filait maintenant en direction du Jap’Ourson. De très nombreux ours avaient grimpé à bord et ses cales regorgeaient de fret. Mais ses quatre plus confortables refuges demeuraient vides. Le 6 au soleil levant, des gars-ours marins assez étonnés découvrirent, remontant des tanières de repos en vacillant, un pérégrin hagard, la fourrure en bataille, le regard torve. Il s’affaissa sur un faisceau de pièces de mâture et s’agriffa au bastingage. On aura reconnu Patte d’Ours. Mais comment se trouvait-il là ? Dès que Fixidore Fixours fut sorti de la caverne à laper, des gars-ours avaient grippé solidement Patte d’Ours inconscient et l’avaient balancé sur la paille de la litière, entre deux occupants groggys. Tenaillé par le remords, Patte d’Ours n’y reposait pas calmement. Il se tordait sur sa couche, tentant désespérément d’émerger de son état d’abrutissement. Après de longues heures de tourment, dormant encore, il se dressa soudain sur le grabat des drogués fouaillé par sa mauvaise conscience et, tout chancelant, piétinant les corps inertes, avançant péniblement, progressant à quatre pattes, il chercha l’embarcadère en somnambule, glapissant dans son sommeil : “ L’Oursnatic ! L’Oursnatic ! ” Ses machines sous pression le hauturier appareillait et se détachait déjà de la passerelle d’embarquement quand Patte d’Ours,hors d’haleine, fit un bond formidable au-dessus du vide et s’écroula aussitôt, sans être sorti de sa stupeur mais enfin calme, tandis que L’Oursnatic gagnait le large. Trois gars-ours marins, accoutumés aux bordées 281


des secondes, et Passepartout ne se réveilla que le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres de la Chine. Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont du Carnatic, et venait humer à pleine gorgées les fraîches brises de la mer. Cet air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées et n’y parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc. “ Il est évident, se dit-il, que j’ai été abominablement grisé ! Que va dire Mr. Fogg ? En tout cas, je n’ai pas manqué le bateau, et c’est le principal. ” Puis, songeant à Fix : “ Pour celui-là, se dit-il, j’espère bien que nous en sommes débarrassés, et qu’il n’a pas osé, après ce qu’il m’a proposé, nous suivre sur le Carnatic. Un inspecteur de police, un détective aux trousses de mon maître, accusé de ce vol commis à la Banque d’Angleterre ! Allons donc ! Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin ! ” Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître ? Convenait-il de lui apprendre le rôle joué par Fix dans cette affaire ? Ne ferait-il pas mieux d’attendre son arrivée à Londres, pour lui dire qu’un agent de la police métropolitaine l’avait filé autour du monde, et pour en rire avec lui ? Oui, sans doute. En tout cas, question à examiner. Le plus pressé, c’était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agréer ses excuses pour cette inqualifiable conduite. Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot roulait fortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore, gagna tant bien que mal l’arrière du navire. Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à Mrs. Aouda. “ Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son habitude ... ” 282 282


tumultueuses, grippèrent fermement le malheureux et l’installèrent dans la cage de dégrisement, un vaste refuge bien paillé. Il ne revint à lui qu’aux premiers rayons du soleil, à vingt et une Nages d’Ours et vingtsix Coulées au large du Panda’Land. C’est ainsi que Patte d’Ours, agriffé au bastingage, reniflait à larges narines d’étranges fragrances épicées. Cela lui ouvrit l’appétit. Néanmoins, la langue saburrale comme une wassingue sale et le front halitueux, il lui fallut un certain temps pour se remémorer sa virée avec Fixidore Fixours noyée sous tant d’oursaines de calebasses. “ Par l’Ourse-Bleue, grognonna-t-il, j’ai lapé sans modération ! Qui ce sera occupé de Myb. Lupp ? Au moins, ai-je bien grimpé sur ce navire ! La GrandeOurse seule sait comment ! ” Il repensa alors aux assertions de Fixours : “ La sale bête, ragea-t-il, qu’il aille à l’Ourse-Noire avec toutes ses menteries ! Un gars-ours pandore qui bave sur mon ours-maître et se répand en sornettes sur un brigandage perpétré à Grisbi-Place ! Est-il sain d’esprit ? Myb. Lupp un brigand ? Et pourquoi pas un égorgeur ? ! ” Fallait-il rapporter toute l’histoire à son oursmaître ? Démasquer Fixours ? Non ! Le gentillours allait se sentir insulté. Autant ne le mettre au courant qu’à Long’Ours : apprenant alors qu’un gars-ours pandore avait reniflé sa piste sur tout le globe il en plisserait peut-être la truffe d’amusement. Pour l’instant, il importait de retrouver Myb. Lupp et de se faire pardonner sa honteuse beuverie. Le hauturier tanguait durement. Patte d’Ours se redressa avec peine et, mal équilibré sur ses pattes, zigzagua vers le gaillard d’avant. Aucune odeur ne lui indiquait le passage éventuel de son ours-maître ou de l’oursonne. “ Il est tôt, Sheb. Aourseda doit dormir, se rassurat-il. Et je gagerais bien que Myb. Lupp, ayant déjà fait connaissance de deux ou trois bridgeurs, ne pense plus à rien ... ” 283


Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n’y était pas. Passepartout n’avait qu’une chose à faire : c’était de demander au purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu’il ne connaissait aucun passager de ce nom. “ Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s’agit d’un gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagné d’une jeune dame ... – Nous n’avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter. ” Passepartout consulta la liste ... Le nom de son maître n’y figurait pas. Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau. “Ah çà ! je suis bien sur le Carnatic ? s’écria-t-il. – Oui, répondit le purser. – En route pour Yokohama ? Parfaitement. ” Passepartout avait eu un instant cette crainte de s’être trompé de navire ! Mais s’il était sur le Carnatic, il était certain que son maître ne s’y trouvait pas. Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C’était un coup de foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que l’heure du départ du Carnatic avait été avancée, qu’il devait prévenir son maître, et qu’il ne l’avait pas fait ! C’était donc sa faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ ! Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer de son maître, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l’avait enivré! Car il comprit enfin la manœuvre de l’inspecteur de police. Et maintenant, Mr. Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné peut-être ! ... Passepartout, à cette pensée, s’arracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement de comptes ! Enfin, après le premier moment d’accablement, Passepartout reprit son sang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Français se trouvait en route pour le Japon. Certain 284 d’y arriver, comment en 284


Mais point de Myb. Lupp dans la grande tanière d’apparat ! Il alla se renseigner auprès du sous-verge. En vain. “ Faites excuse si je m’obstine, grogna Patte d’Ours. Un gentillours élancé, flegmatique, point grommeleur, avec une oursonne bien jolie ... – Pas même une laide, grogna le sous-verge en lui tendant le recensement des pérégrins. Reniflez donc vous-même. ” Patte d’Ours déchiffra tous les surnoms gravés sans trouver ceux qu’il cherchait. Il chancela et s’inquiéta : “ Par l’Ourse-Bleue ! Sur quelle galère me suis-je donc embarqué ? – Sur L’Oursnatic, grogna le sous-verge. – Celui de Yokohol’Ourse ? – Il n’y en a qu’un. ” Patte d’Ours se trouva en partie soulagé. Mais où étaient donc passés son ours-maître et Sheb. Aourseda ? Désorienté, il s’affaissa sur une souche et, brutalement, la vérité lui revint : l’appareillage de L’Oursnatic plus tôt que prévu et Myb. Lupp qui n’en était pas averti ! Bougre d’Ourse-Noire, mais c’était bien sûr ! A cause de sa coupable négligence, Sheb. Aourseda et lui étaient restés à King-Kong-Bear ! Et la calebasse de suc de pavot resurgit à son tour. S’il avait failli, c’était trompé par les abjectes manigances de l’autre canaille qui contrecarrait ainsi les projets de son ours-maître, le paralysait, l’immobilisait à KingKong-Bear ! Myb. Lupp anéanti ! En cage ! Sans plus aucun espoir ! ... Patte d’Ours geignait et se mordait les pattes. Que ce Fixidore passe seulement à sa portée ! Il le dépiauterait, il le désosserait, il le désintègrerait congrûment, il l’éparpillerait par petits bouts façon puzzle ! Son solide bon sens le retint de se lamenter plus 285


reviendrait-il ? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny ! Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés d’avance. Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S’il mangea et but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire. Il mangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il mangea comme si le Japon, où il allait aborder, eût été un pays désert, dépourvu de toute substance comestible. Le 13, à la marée du matin, le Carnatic entrait dans le port de Yokohama. Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tous les steamers employés au service de la poste et des voyageurs entre l’Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie. Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de cette immense ville, seconde capitale de l’empire japonais, autrefois résidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, et rivale de Meako, la grande cité qu’habite le mikado, empereur ecclésiastique, descendant des dieux. Le Carnatic vint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du port et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires appartenant à toutes les nations. Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si curieuse des Fils du Soleil. Il n’avait rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide, et d’aller à l’aventure par les rues de la ville. Passepartout se trouva d’abord dans une cité absolument européenne, avec des maisons à basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles se développaient d’élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues, de ses places, de ses docks, de ses entrepôts, tout l’espace compris depuis le promontoire du Traité jusqu’à la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à Calcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de toutes races, Amé286 286


longtemps et il s’efforça de saisir le bon bout de la raison pour considérer son avenir. Pas brillant ! Certes, il naviguait vers le Jap’Ourson et y débarquerait. Mais pourrait-il en repartir ? Sa ceinture avait la raideur d’un passe-lacet ! Plus un Pénis d’Ours d’or, ni une Canine, ni même un Oursing ! Pour l’heure et les quelques ours à venir sa paille et sa graille étaient déjà marchandées songea-t-il avec satisfaction. Inutile de préciser qu’il en profita à s’en faire péter la sous-ventrière : chaque ours il croqua la part de son ours-maître, grignota celle de Sheb. Aourseda, et bâfra en sus la sienne et celle de Fixours. Il mastiqua férocement, persuadé de débarquer bientôt dans un endroit si aride et si pauvre qu’il n’y trouverait pas le moindre grain de vermisseau à se mettre sous la dent. Le 11 avant cinq heures L’Oursnatic s’ancrait en rade de Yokohol’Ourse, mouillage obligé des navires transportant fret et pérégrins de l’Amer’Ourse septentrionale au Panda’Land, au Jap’Ourson et en Néméozoï. Yokohol’Ourse se trouve non loin d’Aiggü, la “ Porte de l’Estuaire ” qui, aux Temps des Ours Anciens, abritait la grotte préférée de la Fille du Ciel, Ursa-Major des mystagogues et petite-nièce des GrandesOurses Originelles, avant qu’elle ne soit assassinée. L’Oursnatic s’amarra au débarcadère à odeur de narine des estacades, des brise-lames et des cavernes d’octroi, dans un encombrement de bâtiments des plus variés et, très abattu, Patte d’Ours planta griffe dans ce beau pays des Ours du Levant. En compagnie d’un gros cafard et d’un bourdon pesant, désœuvré, sans but, il s’en remit à son instinct pour choisir sa route. Il s’éloigna du rivage, découvrant une bourgade caricaturalement oursopéenne, de rigides alignements de cavernes creusées dans des falaises blanches, des portiques aux grossières colonnades, des terrains mal défrichés, des quais sales et des cavernes aux marchandises clinquantes. On assistait en ces lieux à un incroyable brassage d’individus. Patte d’Ours, qui avait pourtant connu King-Kong-Bear et Kelkud’Ourse, s’ébaudissait devant cette palette de tous les ours de la 287


ricains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prêts à tout vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français se trouvait aussi étranger que s’il eût été jeté au pays des Hottentots. Passepartout avait bien une ressource : c’était de se recommander près des agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama ; mais il lui répugnait de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle de son maître, et avant d’en venir là, il voulait avoir épuisé toutes les autres chances. Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que le hasard l’eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé, s’il le fallait, à pousser jusqu’à Yeddo. Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom d’une déesse de la mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaient d’admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées d’une architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius, des rues interminables où l’on eût pu recueillir une moisson d’enfants au teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu’on eût dit découpés dans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu de caniches à jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue, très paresseux et très caressants. Dans les rues, ce n’était que fourmillement, va-etvient incessant : bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins monotones, yakounines, officiers de douane ou de police, à chapeaux pointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture, soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés de fusil à percussion, hommes d’armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint de soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d’autres militaires de toutes conditions, –288 car, au Japon, la profession 288


planète : Amer’Oursains bonsoursons, Ourse’Terriens un peu guindés, Panda’Landais affairés et Ourse’Landais au regard cupide ; mais aussi des gars-ours géants à la mine patibulaire qui avançaient en aveugles, d’autres, minuscules, sautillant nerveusement de gauche et de droite pour éviter d’être broyés, et des ours pie dont il crut un moment qu’ils s’entouraient dans d’étranges réchauffe-fourrures noir et blanc. Tous palabraient et bibelotaient furieusement pour gagner leur miel. Prisonnier au pays des Houyhnhnms, notre garsours ne se serait pas senti plus dépaysé. Ayant traversé le centre oursopéen, il s’engagea dans les anciennes voies jap’oursonaises. Dans ce faubourg que ses habitants surnomment Cirvir en l’honneur de la Grande-Ourse marine, Patte d’Ours passa sous de vénérables abies hauts de plus de cinq cent soixante-dix Griffes. Il longea de gigantesques mégalithes inclinés, vestiges d’une insolite dévotion des Temps des Ours Anciens, et franchit de fragiles passerelles de lianes tressées. Il évita les cavernes taboues cachées sous les ramures d’arbres odorants, ne reniflant que de loin les misérables ermitages des mystagogues et les moustiers des zélateurs d’Ours-Confus. Il trotta, encore et encore, le long de ruelles où des nuées d’oursons au pelage clair et aux yeux ronds – véritables poupées précieuses – s’ébattaient avec des griffons, rivalisaient à la course avec de gracieux greyhounds et câlinaient de malingres greffiers, mistigris grisâtres, anoures, lymphatiques mais prodigieusement ronronnants. Le monde effervescent autour de lui bruissait : gabelours aux casques lancéolés et acuminés arborant de longues rapières, gars-ours mercenaires ceints de pilou pelucheux multicolore brandissant des casse-gueule, gars-ours guerriers emberlificotés dans leur jaseran de soie grège, bref, une multitude soldatesque de tout poil – tant il est vrai qu’au Jap’Ourson être gars-ours combattant est aussi prisé que méprisé en Panda’Land. Patte d’Ours croisa aussi des gars-ours lamas défilant au son cadencé des tam-tams, des gars-ours mystago289


de soldat est autant estimée qu’elle est dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs, des pèlerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse et d’un noir d’ébène, tête grosse, buste long, jambes grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis les sombres nuances du cuivre jusqu’au blanc mat, mais jamais jaune comme celui des Chinois, dont les Japonais différent essentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes à voile, les “ norimons ” à parois de laque, les “ cangos ” moelleux, véritables litières en bambou, on voyait circuler, à petits pas de leur petit pied, chaussé de souliers de toile, de sandales de paille ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peu jolies, les yeux bridés, la poitrine déprimée, les dents noircies au goût du jour, mais portant avec élégance le vêtement national, le “ kirimon ”, sorte de robe de chambre croisée d’une écharpe de soie, dont la large ceinture s’épanouissait derrière en un nœud extravagant, – que les modernes Parisiennes semblent avoir emprunté aux Japonaises. Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette foule bigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, les bazars où s’entasse tout le clinquant de l’orfèvrerie japonaise, les “ restaurations ” ornées de banderoles et de bannières, dans lesquelles il lui était interdit d’entrer, et ces maisons de thé où se boit à pleine tasse l’eau chaude odorante, avec le “ saki ”, liqueur tirée du riz en fermentation, et ces confortables tabagies où l’on fume un tabac très fin, et non l’opium, dont l’usage est à peu près inconnu au Japon. Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses rizières. Là s’épanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs dernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants, portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les indigènes 290cultivent plutôt pour leurs 290


gues aux longs poils mal léchés et d’ordinaires garsours combourgeois, petits, gras de gueule, les pattes torses et la fourrure nattée quand ils étaient Panda’Landais. Il se faufila parmi les troncs à roues pleines, les nacelles accrochées aux dos des onagres, les gars-ours coltineurs – le plus souvent des grizzlys chargés d’une hotte –, les basternes vernissées et les confortables et larges brancards de paille tressée. Il évita adroitement des groupes d’oursonnes plutôt disgracieuses, la truffe sèche et flétrie, les dents blanchies à la façon incongrue de ce pays-là. Elles étaient néanmoins vêtues d’un seyant réchauffe-fourrure qu’un précieux foulard nouait de façon pioupiesque – mode que les Par’Isoursonnes ont eu la plus grande hâte de plagier – et trottinaient en courtes foulées, leurs longues griffes contraintes dans des protège-coussinets de hêtre ciselé, bien trop petits pour elles. Patte d’Ours badaudait sans voir le temps passer parmi ces gens baroques et singuliers, admirant les étranges et riches cavernes aux fanfreluches, la camelote des ferblantiers, et surtout les cavernes à grignoter décorées de trigrammes peints sur des calicots, où il regrettait de ne pouvoir pénétrer faute de blé ou d’oseille. Il en renifla longuement l’entrée – délicieux parfums de bouillantes boissons et d’alcool de grain – et huma aussi les fragrances des belles cavernes à pétuner d’où le pavot est strictement banni depuis les Temps des Ours Anciens. Il envisagea alors d’aller grogner famine chez le gars-ours capitoul d’Aiggü, ville voisine, mais sa fierté en aurait souffert. Et comment évoquer ses mésaventures sans mentionner son ours-maître ? Il préféra se débrouiller par lui-même. Quittant le faubourg il erra par les grèves et par les champs, hélas vides d’épis, découvrant bien de très grandes plantes arborescentes à la floraison blanche, rose ou rouge, mais à feuilles trop coriaces pour être plaisamment grignotées. Dans des vergers protégés de grisards, hauts pinceaux tremblant au vent, il halena de loin des griottiers, des prunelliers épineux, des meri291


fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cèdre majestueux qui n’abritât quelque grand aigle ; pas de saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage quelque héron mélancoliquement perché sur une patte ; enfin, partout des corneilles, des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de “ Seigneuries ”, et qui symbolisent pour eux la longévité et le bonheur. En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les herbes : “ Bon ! dit-il, voilà mon souper. ” Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum. “ Pas de chance ! ” pensa-t-il. Certes, l’honnête garçon avait, par prévision, aussi copieusement déjeuné qu’il avait pu avant de quitter le Carnatic ; mais après une journée de promenade, il se sentit l’estomac très creux. Il avait bien remarqué que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument aux étalages des bouchers indigènes, et, comme il savait que c’est un sacrilège de tuer les bœufs, uniquement réservés aux besoins de l’agriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il ne se trompait pas ; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac se fût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizières. Mais il dut faire contre fortune bon cœur, et remit au lendemain le soin de pourvoir à sa nourriture. La nuit vint. Passepartout 292 rentra dans la ville indi292


siers aussi, que les ours de ces contrées ne jardinent que par sens esthétique. Des grizzlys de paille, grignards, griffus et grotesques, munis de crécelles éoliennes cliquetantes, les protégent des gros-becs affamés, des grisets insatiables, des grimpereaux gourmands, des gravissets boulimiques et de toute autre calamité emplumée. Dans des pins parasols, allongés en une mince ligne sur une crête contre le soleil couchant, logeaient circaètes, pygargues, gypaètes, uraètes et harpies. Les halliers à la ramure tombante protégeaient tous quelque oiseau au long bec emmanché d’un long cou, guettant les escargots. Patte d’Ours faisait lever de toutes parts des vols de choucas, de corvidés, de freux, d’anatidés et de gerfauts loin du charnier natal. Il observa à son aise des bernaches et nombre de ces grands oiseaux migrateurs, emblèmes pour les Jap’Oursonais du temps qui passe et de l’extase. Dans un trou de verdure où chantait une rivière, le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l’eupatoire et la grenouillette au pied mouillé les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son spectre lacustre. “ Enfin ! grogna-t-il, je vais me régaler ! ” Hélas, ni l’eupatoire ni la grenouillette ne dégageaient cet arôme suave et pénétrant qui, en Oursope, chatouille agréablement la narine ! “ Ursa Mala ! ” se grognonna-t-il en mâchouillant tristement, rêvant de narcisses grillets, de gratte-cul charnus ou même de vulgaires graterons. Notre gars-ours s’était empli la panse autant qu’il était possible avant de débarquer de L’Oursnatic et pourtant, achevant sa longue course au soir tombant, son ventre était déjà bien vide. Or rien ne pèse plus lourd qu’un ventre vide ! Patte d’Ours avait appris aux cuisines du bord que nulours en ce pays ne croquait astrakans, biques ou gorets, et encore moins de ces grands bovidés faméliques malgré leur gibbosité graisseuse dont la seule fonction était ici de travailler aux champs. Il croyait donc qu’on ne trouvait aucune nourriture carnée au Jap’Ourson. C’est vrai qu’il y en a 293


gène, et il erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, qui attiraient le poisson à la lueur de résines enflammées. Enfin les rues se dépeuplèrent. A la foule succédèrent les rondes des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et Passepartout répétait plaisamment, chaque fois qu’il rencontrait quelque patrouille éblouissante : “ Allons, bon ! encore une ambassade japonaise qui part pour l’Europe ! ”

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peu, mais notre glouton aurait pu se régaler de venaisons d’artiodactyles, de galliformes, de grianeaux, de grouses ou de tétras, ainsi que des congres ou des pagres que pêchent les Jap’Oursonais pour agrémenter leurs graminées céréalières. Quoique gargouillant, il sut se montrer philosophe et décida qu’il trouverait à se sustenter dès l’aube suivante, à l’heure où fleurit la campagne. Bientôt ce fut la brune. Patte d’Ours regagna le faubourg populaire et y dériva au hasard. Il fut attiré par les quinquets charbonneux et captivé par les acrobaties, supercheries, manipulations et tromperies des histrions et bateleurs. Il se laissa ensorceler par les aruspices et charlatans qui abreuvaient tous les ours alentour de grandes sottises. Plus tard il revint vers la mer où des gars-ours armés de pharillons leurraient des myriades d’hémigrammus nains. Puis il se retrouva seul. Des patrouilles de gars-ours soldats couraient le pavé. Mieux valait éviter ces guerriers aux splendides fourrures tressées de perles et d’or, qui surpassaient en apparat les plénipotentiaires oursopéens. Roulé en boule sous une haie Patte d’Ours gloussait invariablement à leur passage : “ Jap’Oursonois, quand je te vois, c’est l’OurseNoire, qu’est devant moi ! ”

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Chapitre XXIII DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S’ALLONGE DÉMESURÉMENT Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu’il fallait manger à tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim. C’était alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d’utiliser la voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature l’avait gratifié. Il savait quelques refrains de France et d’Angleterre, et il résolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu’apprécier les talents d’un virtuose européen. Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinément réveillés, n’auraient peut-être pas payé le chanteur en monnaie à l’effigie du mikado. Passepartout se décida donc à attendre quelques heures ; mais, tout en cheminant, il fit cette réflexion qu’il semblerait trop bien vêtu pour un artiste ambulant, et l’idée lui vint alors d’échanger ses vêtements contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange devait, d’ailleurs, produire une soulte, qu’il pourrait immédiatement appliquer à satisfaire son appétit. Cette résolution prise, restait à l’exécuter. Ce ne fut qu’après de longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène, auquel il exposa sa demande. L’habit européen plut au brocanteur, et bientôt Passepartout sortait affublé d’une vieille robe japonaise et coiffé d’une sorte de turban à côtes, décoloré sous l’action du temps. Mais, en retour, quelques piécettes d’argent résonnaient dans sa poche. “ Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval ! ” 296 296


Chapitre XXIII DANS LEQUEL LA TRUFFE DE PATTE D’OURS POUSSE CONSIDÉRABLEMENT A l’aube, Patte d’Ours flapi et courbatu, écoutant tristement gargouiller son ventre creux, trouva urgent de le remplir. Mais comment s’y prendre ? Il jeta un regard à son chronographe. Non ! Il eût préféré sécher sur pattes que de s’en séparer ! Il se souvint alors à propos avoir été grisolleur ambulant dans son jeune âge. Il lui restait en mémoire de nombreuses complaintes et rengaines drolatiques, entraînantes ou polissonnes. Pourquoi ne pas tenter de gagner ainsi son miel ? Les Jap’Oursonais rythmant la moindre de leurs activités à la grosse-caisse, un maestro oursopéen tel que lui leur plairait à coup sûr ! Hélas ! Une sérénade au soleil levant serait sans doute peu appréciée des véritables esthètes, qui risquaient de récompenser le grisolleur matinal en monnaie de singe ! Il lui fallait absolument patienter jusqu’à la nuit. Tandis qu’il démêlait négligemment sa fourrure du peigne de ses griffes, il songea que son allure n’était pas celle d’un grisolleur forain et décida de troquer ses accessoires oursopéens pour des colifichets, affiquets et brimborions mieux à même d’inspirer aux amateurs l’envie d’ouvrir leur bourse. Il espérait bien gratter un bonus dans son marchandage et l’investir aussitôt dans un gros grignotage sans grivèlerie. Patte d’ours n’était pas ours à laisser refroidir le fer qu’il avait décidé de battre et se mit donc aussitôt en route. Il avisa un regrattier marchandant des articles de seconde patte et lui grogna sa proposition. La ceinture et l’écharpe oursopéennes enchantèrent le vieux pleure-misère et, sans tarder, Patte d’Ours se retrouva sanglé dans une antique ceinture jap’oursonaise, la tête entourée d’un chèche léger, effrangé et moucheté de salissures inquiétantes. Deux trois Oursings lui étaient 297


Le premier soin de Passepartout, ainsi “ japonaisé ”, fut d’entrer dans une “ tea-house ” de modeste apparence, et là, d’un reste de volaille et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner serait encore un problème à résoudre. “ Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s’agit de ne pas perdre la tête. Je n’ai plus la ressource de vendre cette défroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu’un lamentable souvenir ! ” Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour l’Amérique. Il comptait s’offrir en qualité de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la nourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se tirer d’affaire. L’important, c’était de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s’étendent entre le Japon et le Nouveau Monde. Passepartout, n’étant point homme à laisser languir une idée, se dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu’il s’approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en avait eu l’idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi aurait-on besoin d’un cuisinier ou d’un domestique à bord d’un paquebot américain, et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte ? Quelles recommandations faire valoir ? Quelles références indiquer ? Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense affiche qu’une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche était ainsi libellée en anglais : TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE L’HONORABLE WILLIAM BATULCAR ––– DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS 298 298


en outre revenus dans le troc. “ Parfait, se grognonna-t-il. L’habit ne fait pas l’ours et la faim justifie les moyens ! ” Sa transformation accomplie Patte d’Ours se précipita vers une caverne publique fort médiocre où il grignota quelques grappillons de gros-noir, une poignée de grenadia et un cent de grillons grillés. “ Je vais dépérir dans ce sale pays où l’on mange les grillons trop maigres ! se lamenta-t-il, et jamais je ne tiendrai jusqu’à la nuit pour prendre mon prochain repas ! Et si je me proposais comme gars-ours rôtisseur ou gars-ours plongeur sur un hauturier embarquant vers l’Amer’Ourse ? Je me contenterais de la paille et du grain. Arrivé à Safrasiz’Ours, je me fais fort de rentrer éteindre ma girandole de grisou, c’est en face. ” Patte d’Ours, décidément peu enclin à la procrastination, trotta en direction de l’embarcadère. Pourtant, à le renifler plus à fond, son plan si bien parfumé tout à l’heure apparaissait assez malaisé à mettre en œuvre. Qui donc voudrait de lui comme gars-ours rôtisseur ou gars-ours plongeur sur un hauturier amer’oursain, lamentable et pouilleux comme il l’était ? Et comment convaincre quiconque de ses talents ? Chemin faisant son œil fut attiré par l’énorme placard qu’un saltimbanque portait sur le dos. Le texte, en grosse-de-fonte, grognottait : COMPAGNIE GYMNOSOPHIQUE JAP’OURSONAISE de L’ESTIMABLE LUKKOYE BOYMONEN ––– ULTIMES SEANCES Avant déguerpissement pour l’Amer’Ourse des GRANDES-TRUFFES-GRANDES-TRUFFES 299


Avant leur départ pour les États-Unis d’Amérique DES LONGS-NEZ-LONGS-NEZ SOUS L’INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU Grande Attraction ! “ Les États-Unis d’Amérique ! s’écria Passepartout, voilà justement mon affaire ! ... ” Il suivit l’homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la ville japonaise. Un quart d’heure plus tard, il s’arrêtait devant une vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extérieures représentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de jongleurs. C’était l’établissement de l’honorable Batulcar, sorte de Barnum américain, directeur d’une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l’affiche, donnait ses dernières représentations avant de quitter l’empire du Soleil pour les États de l’Union. Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne. “ Que voulez-vous ? dit-il à Passepartout, qu’il prit d’abord pour un indigène. – Avez-vous besoin d’un domestique ? demanda Passepartout. – Un domestique, s’écria le Barnum en caressant l’épaisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton, j’en ai deux, obéissants, fidèles, qui ne m’ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que je les nourrisse ... Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des cordes de contrebasse. – Ainsi, je ne puis vous être bon à rien ? habit – A rien. 300 300


de L’OMNIPOTENTE VORPUYZI Formidables Réjouissances ! “ L’Amer’Ourse ! s’illumina Patte d’Ours, c’est ça qui ferait mon miel ! ” Il emboîta le pas au gars-ours coltineur jusqu’à l’entrée d’une sombre grotte creusée dans une falaise du quartier jap’oursonais, peinte d’inscriptions et de scènes bariolées présentant les facéties d’une grande théorie de gars-ours bateleurs. Là officiait l’estimable Boymonen, phénix du cirque Amer’Oursain et responsable d’une compagnie de gars-ours baladins, funambules, bouffons, comédiens, escamoteurs, voltigeurs, trapézistes, cascadeurs, illusionnistes, magiciens, manipulateurs, prestidigitateurs, paillasses, histrions, fildeféristes, tous plus ou moins gymnosophistes. S’apprêtant à déguerpir vers l’Amer’Ourse, ces apporteurs de rêves faisaient leurs adieux aux Ours du Levant. Patte d’Ours longea une galerie jusqu’à une grande tanière intérieure, reniflant un peu partout. Soudain, Myb. Boymonen se dressa devant lui. “ Toi demander quoi ? aboya-t-il rudement, croyant avoir affaire à un ours du cru. – J’aimerais devenir votre gars-ours serviteur, grogna Patte d’Ours. – Pas pour moi ! glapit l’autre en hérissant la fourrure grasse de sa nuque. Mes muscles sont mes seuls serviteurs, dévoués et courageux. Ils ne me coûtent que leur pitance, sont toujours disponibles ... et je crois bien que je vais leur demander de te montrer la sortie, ajouta-t-il en agitant ses musculeuses pattes aux griffes acérées sous la truffe de Patte d’Ours. – Je me contenterais bien de la pitance, moi aussi, se renfrogna celui-ci. – Allez ouste, file ! – Ourse-Noire ! J’en aurais bien fait mon miel, moi, de déguerpir dans vos malles ! – Tu jures ! sursauta l’estimable Boymonen. Tu es 301


– Diable ! ça m’aurait pourtant fort convenu de partir avec vous. – Ah çà ! dit l’honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un singe ! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte ? – On s’habille comme on peut ! – Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous ? – Oui, un Parisien de Paris. – Alors, vous devez savoir faire des grimaces ? – Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer cette demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces, c’est vrai, mais pas mieux que les Américains ! – Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs étrangers, et à l’étranger, des farceurs français ! – Ah ! – Vous êtes vigoureux, d’ailleurs ? – Surtout quand je sors de table. – Et vous savez chanter ? – Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue. – Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit ? – Parbleu ! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune âge. – C’est que, voyez-vous, tout est là ! ” répondit l’honorable Batulcar. L’engagement fut conclu hic et nunc. Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour tout faire dans la célèbre troupe japonaise. C’était peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco. La représentation, annoncée à grand fracas par l’honorable Batulcar, devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables302 instruments d’un orchestre 302


donc civilisé ! Que fais-tu, ainsi grimé en Jap’Oursonais pouilleux ? – C’était la défroque ou la croque ! – Ah ! Ton accent ... d’où viens-tu ? – Je suis ours des Pyrénées, et de pure souche ! – Tu es donc habitué aux simagrées ? – Que la Grande-Ourse me grippe, gronda Patte d’Ours chiffonné de la remarque. Les Pyrénéens simagréent assez bien, certes, mais à ce jeu-là les Amer’Oursains sont imbattables ! – Bravo, camarade ! Mais vois-tu, chacun sa spécialité : si les ours des alpages présentent à leur public des grimaciers pyrénéens, les Pyrénéens montrent au leur les crétins des Alpes ! – C’est vrai ! J’en ai vu, ourson ! – Je n’ai pas besoin de gars-ours serviteur mais je cherche un matassin. Es-tu costaud ? – Comme trois grizzlis, dès qu’on ajoute du miel à ma boisson ! – Peux-tu grisoller sans grinchotter d’une voix de fausset ? – Et comment ! grogna Patte d’Ours, en plissant sa large truffe au souvenir des récitals donnés dans les foires. – Soit ! Et grisoller en jonglant ? Car il te faudra grisoller la gueule à l’envers. – Evidemment ! – En faisant tourbillonner un toton d’une patte. – Cela va de soi ! – Tout en gardant un coupe-chou posé droit sur l’autre ? – Par l’Ourse-Bleue ! se réjouit Patte d’Ours, j’ai appris ce tour de mon père ! Les deux topèrent donc là pour le passage, la paille et le grain. Et voilà Patte d’Ours embauché comme gars-ours à tout faire dans l’illustrissime compagnie jap’oursonaise. Un gars-ours comme lui aurait sans doute pu rêver mieux. Qu’importe ! Dans une semaine il voguerait vers Safrasiz’Ours. 303


japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On comprend bien que Passepartout n’avait pu étudier un rôle, mais il devait prêter l’appui de ses solides épaules dans le grand exercice de la “ grappe humaine ” exécuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce “ great attraction ” de la représentation devait clore la série des exercices. Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à l’intérieur, et l’orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes, tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur. Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d’acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde. L’un, armé de son éventail et de petits morceaux de papier, exécutait l’exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe, traçait rapidement dans l’air une série de mots bleuâtres, qui formaient un compliment à l’adresse de l’assemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies allumées, qu’il éteignit successivement quand elles passèrent devant ses lèvres, et qu’il ralluma l’une à l’autre sans interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s’animer d’une vie propre dans leur interminable giration ; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux tendus d’un côté de la scène à l’autre ; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des échelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d’un étrange caractère en combinant leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, 304 et elles tournaient dans 304


Le spectacle que les placards de l’estimable Lukkoye Boymonen grognottaient à tire-larigot était donné en matinée – donc dans l’après-midi – et déjà les grosses-caisses et les cymbales résonnaient devant l’entrée. Patte d’Ours ne présentait pas un numéro personnel, bien sûr. Au vu de sa carrure imposante il avait été promu porteur à la base de la “ Tour d’ours ”, spectaculaire tableau que réalisaient les Grandes-TruffesGrandes-Truffes de l’omnipotente Vorpuyzi. Ce serait le clou du spectacle. Au son des percussions le public s’était massé dans la grande tanière sous d’imposants stalactites gréseux. Oursopéens et ours autochtones, Panda’Landais et Jap’Oursonais, ours, oursonnes et oursons occupaient les gradins exigus finement grésés et les cryptes engravées de sable frais disposées autour de la piste. Les gars-ours croque-notes avaient suivi et le barouf des cuivres endiablés, le raffut des mailloches, mêlés au brouhaha du public et au chahut des oursons, produisaient un vacarme indescriptible. Toutours sait ce qu’est un spectacle de gars-ours bateleurs mais ignore souvent que les Jap’Oursonais se montrent les plus habiles gymnosophistes de la planète. Une belle oursonne, avec un simple chassemouches et quelques pétales de rose séchés, représentait la migration des grues cendrées au travers du Panda’Land et leur halte dans un marais salant, parmi les grenouillettes blanches et les gratioles hygrophiles. Un gars-ours dégingandé, usant des exhalaisons de tabac alternativement projetées par chacune de ses narines, écrivait lestement d’éphémères groupes de trigrammes céruléens, provoquant le rire confus des oursonnes. Un vieil ours presque aveugle faisait pirouetter devant sa truffe des flambeaux embrasés d’où jaillissaient des myriades d’étincelles, roustillant par moment sa fourrure sans qu’il ralentisse jamais la folle farandole. Un tout jeune ourson lançait des totons tournoyants et vrombissants. Tels de vrais singes, ils virevoltaient et pirouettaient sur la tranche de son coupe chou, sautaient sur un grelin encerclant la piste et bondissaient 305


l’air ; ils les lançaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours ; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore, – jusqu’au moment où un ressort détendu les faisait s’épanouir en gerbes d’artifice ! Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours de l’échelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent exécutés avec une précision remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était l’exhibition de ces “ Longs-Nez ”, étonnants équilibristes que l’Europe ne connaît pas encore. Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous l’invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des hérauts du Moyen Age, ils portaient une splendide paire d’ailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguait plus spécialement, c’était ce long nez dont leur face était agrémentée, et surtout l’usage qu’ils en faisaient. Ces nez n’étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là verruqueux. Or, c’était sur ces appendices, fixés d’une façon solide, que s’opéraient tous leurs exercices d’équilibre. Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades vinrent s’ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et exécutant les tours les plus invraisemblables. Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le “ Char de Jaggernaut ”. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs épaules pour point d’appui, les artistes de l’honorable Batulcar ne devaient s’emmancher que par leur nez. Or, l’un de ceux qui formaient la base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait d’être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le remplacer. Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand – triste souvenir de sa jeunesse – il eut endossé son 306 306


le long des gradins au milieu des spectateurs. Ils semblaient s’attirer et se repousser tour à tour, chacun modulant une stridulation particulière qui agaçait les dents. Des gars-ours bouffons les projetaient au ciel d’un violent coup de crosse de bois, et ils continuaient de tournoyer. Des gars-ours escamoteurs les escamotaient dans leur ample ceinture, et ils continuaient de vrombir. Ils ressortaient de là, sans cesser de tourbillonner et soudain, par un procédé vraiment magique, une fusée jaillissait de chacun d’eux dans un énorme embrasement bigarré, plutôt terrifiant pour le public ! On s’ébaudit fort, également, aux formidables prouesses des gymnosophistes. Les acrobaties sur deux pièces de bois divergentes reliées par des traverses irrégulièrement disposées, celles sur la gaule oblique, le globe excentré et les douves assemblées furent des merveilles de rigueur et de courage. Cependant le public n’attendait que les “ Grandes-Truffes-GrandesTruffes ”, prodigieux bateleurs et fanatiques anticonformistes de l’omnipotente Vorpuyzi. Ils apparurent, grimés comme les griffons des Temps des Ours Anciens, affublés de trois oursaines de rémiges teintées de bleu céruléen et d’une truffe de trois à sept Pieds d’Ours, oblique ou sinueuse, conique ou tubuleuse. Bien arrimée à leur gueule, elle autorisait les figures les plus extravagantes. Une oursaine d’entre eux s’allongèrent au sol, la truffe en stalagmite incliné. Les autres se mirent à virevolter sur ces pointes offertes à leurs pattes, accomplissant d’incroyables culbutes, cabrioles, pirouettes et gambades. Leur dernier tableau serait donc la spectaculaire “ Tour d’ours ”. Cinq oursaines de Grandes-TruffesGrandes-Truffes s’escaladeraient, non sur le dos les unes des autres, mais sur la pointe de leurs oblongues capsules. Un des porteurs au sol ayant planté là la compagnie à la poursuite d’une oursonne, c’est Patte d’Ours qui allait prendre sa place. Notre gars-ours crut péter de fierté lorsque, réminiscence de son oursonâge, il put admirer sa fourrure peignée et tressée à la mode des Temps des Ours An307


costume du Moyen Age, orné d’ailes multicolores, et qu’un nez de six pieds lui eut été appliqué sur la face ! Mais enfin, ce nez, c’était son gagne-pain, et il en prit son parti. Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s’étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section d’équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième s’étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain s’éleva bientôt jusqu’aux frises du théâtre. Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l’orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s’ébranla, l’équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer, et le monument s’écroula comme un château de cartes ... C’était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait aux pieds d’un spectateur en s’écriant : “ Ah ! mon maître ! mon maître ! – Vous ? – Moi ! – Eh bien ! en ce cas, au paquebot, mon garçon ! ... ” Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l’accompagnait, Passepartout s’étaient précipités par les couloirs au-dehors de la case. Mais, là, ils trouvèrent l’honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des dommages-intérêts pour “ la casse ”. Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu’il n’avait pas encore pu arracher de son visage ! 308 308


ciens, ses trois oursaines de plumes et la truffe de cinq Pieds d’Ours, deux Griffes et neuf cent soixante-sept oursièmes fixée sur sa gueule ! Cette truffe, son gagnemiel, son sauf-conduit, il la bichonnait ! Il jaillit en piste et s’aligna sur les gars-ours porteurs, première couche de l’imposante figure, allongés sur le dos et tendant leur truffe à l’oblique. La deuxième couche se jucha sur ces longs pédoncules, et une autre, et une autre encore et, par un miracle de force et d’adresse, une “ Tour d’ours ” gracile et penchée monta lentement à la rencontre des stalactites de la caverne. Le public trépignait et hurlait. Les percussions roulaient déjà le grondement de l’orage. Mais soudain la tour oscilla, vacilla, flageola, chancela et, finalement, s’affaissa. Le responsable de ce désastre n’était autre que Patte d’Ours qui venait de déserter. Ayant sauté la balustrade comme un cabri et gravi les gradins de dextre, il agriffait un des ours présents en gémissant, car sa longue truffe l’empêchait de glapir : “ Aaaahhhmm ! mmmooonnnoursssss ! monnnnnour ssssssss ! – Patte d’Ours, je présume ? – Mmmmmmooooonnnourrrrrsssss ! Et sans plus attendre Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte d’Ours se hâtèrent vers la rue, l’estimable Boymonen galopant à leurs trousses. Il écumait et glapissait qu’on lui avait arraché le cœur et la peau ! Tiomiez Lupp, pour s’en débarrasser, lui lança quelques grosses pincées de poudre d’or que l’autre se mit aussitôt à balayer et tamiser avec le plus grand soin. Une heure après la tombée de la nuit, Myb. Lupp et Sheb. Aourseda plantaient griffe sur le hauturier Amer’Oursain, encadrant un Patte d’Ours toujours grimé et affublé de son museau de cinq Pieds d’Ours, deux Griffes et neuf cent soixante-sept oursièmes impossible, semblait-il, à décrocher !

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Chapitre XXIV PENDANT LEQUEL S’ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L’OCÉAN PACIFIQUE Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faits par la Tankadère avaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s’était dirigé vers la petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l’honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt fait route pour Nagasaki et Yokohama. Arrivé le matin même, 14 novembre, à l’heure réglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s’était rendu à bord du Carnatic, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda – et peut-être à la sienne, mais du moins il n’en laissa rien paraître – que le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à Yokohama. Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, se mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s’adressa, mais en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l’honorable Batulcar. Il n’eût certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de héraut ; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de l’équilibre, et ce qui s’ensuivit. Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s’était faite cette traversée de Hong-Kong à Yokohama, en compagnie d’un sieur Fix, 310 sur la goélette la Tankadè310


Chapitre XXIV OÙ L’ON PARCOURT PAISIBLEMENT L’UDIER TÉDOLOXYÏ On aura deviné l’histoire de Chand’Oursaille. La crapouillette péta assez fort pour être entendue du hauturier qui, au signal de détresse du mât vertical, porta secours aux pérégrins. Björn Cyrzca reçut ses mille quatre cent vingt-cinq Ours d’or, treize Pénis, huit Canines et neuf cent douze oursièmes et nos ours n’eurent plus qu’à gravir la poutre inclinée menant au navire qui reprit sans tarder sa marche vers Repézéqõ et Yokohol’Ourse. Débarqués au lever du soleil ce 12 du mois d’As comme prévu au planigramme, Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda gagnèrent L’Oursnatic, tandis que Fixours s’éclipsait pour vaquer à ses occupations. Pour la plus vive satisfaction de Sheb. Aourseda – mais bien dégourdi l’ours qui peut grogner si Lupp s’en réjouit – quelques gars-ours marins leur affirmèrent que Patte d’Ours avait bien atteint Yokohol’Ourse le 11, à la première marée. Ils disposaient donc de l’oursée pour relever sa piste. Ils contactèrent, sans résultats, le gars-ours capitoul représentant de sa Très Grincheuse Ursidée. Ils coururent en tous sens ruelles, venelles, allées, sentes et charmilles. Ils franchirent maints péristyles et explorèrent galeries, portiques, vérandas, loggias, couloirs, corridors, coursives et même un souterrain. Ils en avaient plein les pattes et Sheb. Aourseda craignait de ne jamais revoir Patte d’Ours lorsque un reste d’instinct ou l’aléa pur les poussa vers la caverne de l’estimable Boymonen. Impossible pour eux d’identifier le gars-ours domestique harnaché de la sorte. Heureusement lui, malgré sa truffe bouchée, sut les renifler dans les gradins. D’où un tressautement de sa part et, boum bada boum patatras, voilà tous les ours à terre ! Ravie de l’avoir retrouvé, Sheb. Aourseda lui narra 311


re. Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n’était pas venu de dire à son maître ce qui s’était passé entre l’inspecteur de police et lui. Aussi, dans l’histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s’accusa et s’excusa seulement d’avoir été surpris par l’ivresse de l’opium dans une tabagie de Yokohama. Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s’était pas écoulée, que l’honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses ailes, n’avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu Tingou. Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco appartenait à la Compagnie du “ Pacific Mail steam ”, et se nommait le General-Grant. C’était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien aménagé et doué d’une grande vitesse. Un énorme balancier s’élevait et s’abaissait successivement au dessus du pont ; à l’une de ses extrémités s’articulait la tige d’un piston, et à l’autre celle d’une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, s’appliquait directement à l’arbre des roues. Le General-Grant était gréé en trois-mâts goélette, et il possédait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles à l’heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était donc autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à San Francisco, il serait le 11 à New York et le 20 à Londres, – gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 décembre. Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais, beaucoup d’Américains, une véritable émigration de coolies pour l’Amérique, et un certain nombre d’officiers de l’armée des Indes, qui utilisaient leur congé en faisant 312 le tour du monde. 312


leur épopée à bord de la Tankadoursère, avec Fixidore Fixours. Patte d’Ours ne broncha pas, décidé à garder pour lui la vérité sur le gars-ours pandore. Durant le récit de ses propres tribulations – qu’il dut mimer, ne pouvant toujours pas grogner – il s’incrimina seul pour avoir accidentellement tétouillé du suc de pavot dans une caverne à pétuner de Yokohol’Ourse. Myb. Lupp ne fit aucun commentaire. Il pria simplement son gars-ours domestique de se trouver quelques accessoires et colifichets moins grotesques, lui suggérant de puiser pour ce faire dans la précieuse escarcelle. Non sans mal, le gars-ours charpentier du Gal-Bear le débarrassa de sa grande truffe, de ses trois oursaines de plumes et de toute ressemblance avec un zélateur de l’omnipotente Vorpuyzi. C’est la Guilde du “ Courrier Tédoloxyïen ” qui, de Yokohol’Ourse à Safrasiz’Ours, nolisait le Gal-Bear, grand vapeur confortable et rapide d’une capacité de deux mille cent quatre-vingt-quatorze Ours-Cubiques et sept cent quatre-vingt-treize oursièmes. Un gigantesque pendule balayait la passerelle de hue en dia et, par un mécanisme mystérieux – pièces métalliques coulissantes, tringleries et manivelles –, les oscillations initiales transmises aux aubes propulsaient le grand navire en ligne droite. Le Gal-Bear portait en outre sept fûts inclinés et une incroyable accumulation de voiles. Au moindre souffle elles rendaient inutile toute cette machinerie. Il courait un Vit d’Ours Blanc, cinquante Souffles et deux cent soixante-deux oursièmes en trente minutes et pouvait avaler le Tédoloxyï en moins de trois semaines. En ce point de notre histoire on peut imaginer Tiomiez Lupp débarquant le 2 du mois de Sable à Safrasiz’Ours, le 11 à NéoBear et de ce fait le 20 à Long’Ours, presque une oursée avant le terme de sa gageure. Il y avait foule sur ce navire : des sujets de sa Très Grincheuse Ursidée bien sûr, des Amer’Oursains à foison, des flopées d’Ours des Cocotiers et de Pandas Roux s’expatriant en Amer’Ourse, et moult gars-ours 313


Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure, roulait peu. L’océan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que d’ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’était presque à son insu qu’elle se laissait aller à des sentiments dont l’énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence. En outre, Mrs. Aouda s’intéressait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s’inquiétait des contrariétés qui pouvaient compromettre le succès du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n’était point sans lire entre les lignes dans le cœur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait, maintenant, à l’égard de son maître, la foi du charbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur l’honnêteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg ; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l’issue du voyage, répétant que le plus difficile était fait, que l’on était sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l’on retournait aux contrées civilisées, et enfin qu’un train de San Francisco à New York et un transatlantique de New York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les délais convenus. Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe terrestre. En effet, le General-Grant, le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié route seulement “ par la différence des méridiens ”, il avait en réalité 314 accompli plus des deux tiers 314


guerriers de Rousse’Terre profitant d’un armistice inespéré pour courir le globe. Le temps resta beau et pas un pérégrin ne tomba à l’eau. Le hauturier, alourdi par son immense gréement et bien équilibré entre ses aubes puissantes, ne gîtait pas. L’udier Tédoloxyï était tranquille. Myb. Lupp également qui grommelait fort peu, à son accoutumée. Sheb. Aourseda lui accordait à présent plus que de la gratitude. Elle le trouvait beau et attachant, cet ours contenu et mutique, et bien qu’elle ne se l’avouât pas encore le mystérieux Lupp lui plaisait vraiment de plus en plus. Elle se passionnait également pour la gageure et s’effrayait des aléas préjudiciables à sa réussite. Patte d’Ours – elle passait son temps en sa compagnie – déchiffrait sans peine son tendre penchant pour Tiomiez Lupp. Vouant dorénavant à son ours-maître une dévotion absolue et aveugle, il n’avait de cesse de louer sa persévérance, sa probité, sa loyauté et son désintéressement. Et il tranquillisait Sheb. Aourseda quant à leur succès, affirmant qu’ils ne rencontreraient plus d’obstacles désormais : toutes ces régions de sauvages, Rousse’Terre, Panda’Land et Jap’Ourson enfin derrière eux, ils atteignaient le territoire le plus facile du globe. Là, des troncs inclinés de Safrasiz’Ours à NéoBear, et un hauturier de NéoBear à Long’Ours, leur promettaient de terminer en temps et en heure ce qui n’était plus qu’une aimable promenade. Bien sûr, quand le 21 du mois d’As, au neuvième ours de la traversée, le Gal-Bear franchit le cercle fictif reliant les deux pôles par Long’Ours, Tiomiez Lupp, ayant déjà grignoté cinquante-deux des quatre-vingts ours prévus, achevait à peine son premier demi-globe. Mais l’optimisme de Patte d’Ours n’était pas infondé. Car s’ils étaient effectivement à mi-globe, ils n’étaient plus à mi-chemin. Imaginons qu’au départ de Long’Ours nos pérégrins aient pu avancer droit devant eux vers le levant, il n’auraient couvert, en se retrouvant à leur point de départ, que deux mille trente-deux Courses d’Ours. Mais songeons à tous ces lacets, 315


du parcours total. Quels détours forcés, en effet, de Londres à Aden, d’Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama ! A suivre circulairement le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la distance n’eût été que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg était forcé, par les caprices des moyens de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route était droite, et Fix n’était plus là pour y accumuler les obstacles ! Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande joie. On se rappelle que l’entêté s’était obstiné à garder l’heure de Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu’il traversait. Or, ce jour-là, bien qu’il ne l’eût jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d’accord avec les chronomètres du bord. Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s’il eût été présent. “ Ce coquin qui me racontait un tas d’histoires sur les méridiens, sur le soleil, sur la lune ! répétait Passepartout. Hein ! ces gens-là ! Si on les écoutait, on ferait de la belle horlogerie ! J’étais bien sûr qu’un jour ou l’autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre ! ... ” Passepartout ignorait ceci : c’est que si le cadran de sa montre eût été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures du soir, c’est-à-dire la vingt et unième heure depuis minuit, – différence précisément égale à celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien. Mais si Fix avait été capable d’expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre, du moins de l’admettre. Et en tout cas, si,316 par impossible, l’inspecteur 316


méandres, sinuosités qu’on avait dû suivre de Long’Ours à Egir, d’Egir à Cuncéã, de Cuncéã à Kelkud’Ourse, de Kelkud’Ourse à Singe-à-Poux, de Singeà-Poux à Yokohol’Ourse ! A mi-globe, ils avaient donc accompli les deux tiers de leur trajet réel. Il ne restait plus qu’à suivre un chemin direct, en pays civilisé, et ils étaient débarrassés du perfide Fixidore. Ce même 21 Patte d’Ours trouva matière à jubiler. Souvenons-nous combien il se refusait à traficoter le chronographe de son aïeul, qui ne suivait plus le temps local. Et voilà qu’enfin le soleil se ralliait au chronographe, trônant au zénith quand il glougloutait midi ! Faut-il préciser combien Patte d’Ours se goba et se gonfla ? Il se demandait quelles arguties Fixours aurait avancées pour expliquer cette capitulation. “ Ce grognotteur de sornettes sur la rotondité du globe et la course des astres ! Quel cuistre ! J’aurais commis une fière sottise à lui prêter l’oreille ! Peut-on savoir quel ours le premier regarda la lune ! Quelle lune la première regarda l’ours ! Le plus beau des astres ne pouvait longtemps rester seul là-haut et devait bien finir par nous rejoindre ! ” Mais Patte d’Ours ne savait rien de ces chronographes modernes qui glougloutent différemment les heures de l’oursée et celles de la brune. Il se serait moins gobé et gonflé si, resté à l’heure de Long’Ours, il avait entendu vingt et quatre glouglous distincts au lieu de douze ! Fixidore Fixours aurait-il, lui, compris qu’on avait un décalage de douze heures avec Long’Ours ? Peutêtre. Il est sûr en revanche que Patte d’Ours n’aurait pas écouté la démonstration. D’ailleurs, qu’un hasard extraordinaire ait conduit le gars-ours pandore sous sa truffe et, légitimement vindicatif, il lui aurait donné luimême une leçon de sa façon. Mais à propos, que devenait Fixours ? Il se tenait caché sur le Gal-Bear. Le 12, dès qu’il avait débarqué à Yokohol’Ourse, le gars-ours pandore quittant Myb. Lupp en toute quiétu317


de police se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui un sujet tout différent et d’une tout autre manière. Or, où était Fix en ce moment ? ... Fix était précisément à bord du General-Grant. En effet, en arrivant à Yokohama, l’agent, abandonnant Mr. Fogg qu’il comptait retrouver dans la journée, s’était immédiatement rendu chez le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date, – mandat qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même Carnatic à bord duquel on le croyait. Qu’on juge du désappointement du détective ! Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises ! Un acte d’extradition était maintenant nécessaire pour l’arrêter ! “ Soit ! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n’est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l’air de revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je le suivrai jusque-là. Quant à l’argent, Dieu veuille qu’il en reste ! Mais en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en frais de toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche ! ” Son parti pris, il s’embarqua aussitôt sur le GeneralGrant. Il était à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A son extrême surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il se cacha aussitôt dans sa cabine, afin d’éviter une explication qui pouvait tout compromettre, – et, grâce au nombre des passagers, il comptait bien n’être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là précisément il se trouva face à face avec lui sur l’avant du navire. Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui démontra la haute supériorité de 318 la boxe française sur la boxe 318


de – il savait bien où lui remettre la griffe dessus – avait vivement trotté vers la caverne du capitoul ourse’terrien. Et le fameux blanc-seing l’y attendait ! Parti de Cuncéã peu après lui, il avait emprunté L’Oursnatic jusqu’à King-Kong-Bear et le voilà qui arrivait, plus d’un mois après avoir été griffé. Fixours faillit crever de rage et de dépit ! Ce blanc-seing tant désiré ne lui servait plus de rien ! L’oursard Lupp n’était plus sous la griffe de sa Très Grincheuse Ursidée ! Et si on voulait le voir en cage il fallait maintenant obtenir un mandement international ! “ Eh bien ! se résigna Fixours ravalant son aigreur et son acrimonie, ce blanc-seing aura toujours cours en Ourse’Terre. Le gredin semble vouloir rejoindre sa tanière tranquillement, comme s’il avait échappé au flair de toutes les maréchaussées du globe. Parfait ! Moi, je continuerai de renifler sa piste. Pour la poudre d’or, la Grande-Ourse me grippe s’il en subsiste ! A force de pérégrinations, de gratifications, de complications, de pénalisations, d’oliphant, de débours, dépens, charges et autres règlements, ce vandale a sûrement semé pas moins de quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or en chemin. Mais peu me chaut, Grisbi-Place est grassouillette comme un Papours au sortir de l’été ! ” Ayant arrêté sa décision il gagna le Gal-Bear et s’y trouvait déjà lorsque Myb. Lupp et Sheb. Aourseda y grimpèrent. Stupéfait, il renifla Patte d’Ours derrière sa grande truffe et ses trois oursaines de rémiges. Se sachant ursa non grata, et pour fuir la dégelée qu’il pressentait, il se réfugia dans sa tanière. Par la suite, perdu dans la foule des pérégrins, il pensait échapper aisément à son adversaire. Mais, toujours ce fameux 21 du mois d’Haha, ils finirent par tomber truffe à truffe devant les cuisines. Patte d’Ours littéralement enragé bondit immédiatement sur Fixours. Sous les vivats d’un groupe d’Amer’Oursains qui gagèrent illico de grosses sommes sur sa victoire, il flanqua au pitoyable gars-ours pandore une rouste carabinée, une fantastique raclée, une 319


anglaise. Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix se releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement : “ Est-ce fini ? – Oui, pour l’instant. – Alors venez me parler. – Que je ... – Dans l’intérêt de votre maître. ” Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l’inspecteur de police, et tous deux s’assirent à l’avant du steamer. “ Vous m’avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi. Jusqu’ici j’ai été l’adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu. – Enfin ! s’écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme ? – Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin ... Chut ! ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les possessions anglaises, j’ai eu intérêt à le retenir en attendant un mandat d’arrestation. J’ai tout fait pour cela. J’ai lancé contre lui les prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama ... ” Passepartout écoutait, les poings fermés. “ Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ? Soit, je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j’en ai mis jusqu’ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est changé parce que mon intérêt le veut. J’ajoute que votre intérêt est pareil au mien, car c’est en Angleterre seulement que vous saurez si vous 320 êtes au service d’un cri320


correction magistrale, confirmant ainsi la primauté de l’ours en colère sur tout autre et, en manière de souvenir, il lui grafigna profondément la truffe et les oreilles. Enfin apaisé, détendu même, Patte d’Ours s’arrêta et soupira d’aise. Tout contusionné et sanguinolent Fixours se redressa et, entreprenant de lécher ses plaies, grognonna avec une fausse indifférence : “ Vous voici satisfait ? – Merci, je me sens mieux. – Eh bien ! grognons maintenant. – Grogner ? ? ? – Je peux être utile à votre ours-maître. ” Abasourdi devant une telle impudence, Patte d’Ours n’en trotta pas moins mécaniquement derrière le gars-ours pandore. Ils trouvèrent un coin tranquille dans l’entrepont. “ J’ai été boxé, calotté, claqué, giflé, souffleté et tambouriné commença Fixours, et je ne saurais vous donner tort. Cependant je veux dorénavant favoriser Myb. Lupp dans sa course. – Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours, je vous ai converti ! – Nenni, votre ours-maître est un gredin ... Tout doux ! Ne vous hérissez pas ainsi et surtout ne reprenez pas la mouche. Freiner Myb. Lupp quand j’espérais mon blanc-seing de mise en cage était une bonne idée et j’ai cru y parvenir en ameutant les mystagogues de Cuncéã, puis en vous faisant boire et fumer du suc de pavot, ce qui m’a au moins débarrassé de vous à King-Kong-Bear. Et Lupp a raté son bateau ! Si j’avais pu, il ne serait jamais arrivé à Yokohol’Ourse ... ” Patte d’Ours trémulait de rage et claquait dangereusement des mâchoires. “ Il paraît que Myb. Lupp regagne à présent ses pénates ? Cela me chaut ! Je tiens même à ce qu’il y arrive le plus rapidement possible ! C’est simple : le vent a tourné, et je m’adapte. En Ourse’Terre nous découvrirons enfin si, oui ou non, cet ours est un brigand ! ” Patte d’Ours, reniflant soigneusement Fixidore 321


minel ou d’un honnête homme ! ” Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entière bonne foi. “ Sommes-nous amis ? demanda Fix. – Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice d’inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou. – Convenu ”, dit tranquillement l’inspecteur de police. Onze jours après, le 3 décembre, le General-Grant entrait dans la baie de la Porte-d’Or et arrivait à San Francisco. Mr. Fogg n’avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

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Fixours, décelait des parfums de vérité dans ses grognements. “ Alors, oursamis ? grogna Fixidore Fixours. – Oursamis ? Jamais ! gronda Patte d’Ours hérissé de la truffe à la queue, et si vous déviez d’une griffe de votre trajectoire, je vous mords à mort. – J’agrée ”, grognonna placidement le gars-ours pandore, achevant de lécher avec soin ses plaies profondes. Quelques ours plus tard, le 3 du mois de Sable, le Gal-Bear pénétrait dans l’anse de Golden-Bear et mouillait devant Safrasiz’Ours sans que Myb. Lupp n’ait à graver bonus ou malus à son planigramme.

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Chapitre XXV OÙ L’ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent américain, – si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement et le déchargement des navires. Là s’embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. Là s’entassent aussi les produits d’un commerce qui s’étend au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à l’Europe, à l’Asie, à toutes les îles de l’océan Pacifique. Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la façon dont il avait “ pris pied ” sur le nouveau continent, l’honnête garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles. Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s’informa de l’heure à laquelle partait le premier train pour New York. C’était à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la course, se dirigea vers International-Hôtel. De la place élevée qu’il occupait, Passepartout observait avec curiosité la grande 324 ville américaine : larges 324


Chapitre XXV OÙ L’ON S’ÉMEUT UN PEU D’UNE ÉMEUTE À SAFRASIZ’OURS Aux premiers rayons du soleil nos pérégrins plantèrent griffe en terre Amer’Oursaine. Mais faut-il baptiser ainsi la grande plate-forme amarrée dans la baie de Safrasiz’Ours qui les accueillit ? Porté par l’eau, levé et abaissé au flux et reflux de l’udier, cet ensemble de radeaux permet à toute heure embarquements et débarquements et héberge entre ses coffres immergés d’élégants voiliers, des vapeurs venus du monde entier ou de ces gros bateaux à aubes et à gradins qui sillonnent le fleuve Sacrément’Ours. Tous les fruits d’un juteux négourse avec le Mec’Ours, le Tisuy, le Djomõ, le Csizom, l’Oursope et la Zazil’Ourse s’y amoncellent et, du matin au soir, les quais, les musoirs et les jetées du port sont couverts d’une quantité d’oisifs et de badauds. Patte d’Ours, enthousiasmé de pouvoir griffer ce fameux sol amer’oursain et se souvenant qu’il était encore acrobate il y a peu, effectua une magnifique triple cabriole arrière. Les xylophages et térébrants avaient, hélas, largement grignoté les dosses et palplanches de chaulmoogra rouge et, dans un grand fracas, il se retrouva coincé à la taille, les pattes dans l’eau, faisant fuir loin de la grève les grèbes à cou noir et les pélicans gros-becs. Fort vexé, il rugit à pleins poumons et affola les derniers grisards rayés, gros-miaulards et grands-gosiers restés sur place. Myb. Lupp se fit confirmer avant tout que le prochain convoi de troncs inclinés vers l’est s’élançait bien au crépuscule. Disposant ainsi d’une oursée complète pour visiter la métropole des Kalif’Oursiens, il loua un tronc oblique à roues où il s’installa avec Sheb. Aourseda tandis que Patte d’Ours se glissait dans le promène-fainéant fixé entre l’axe d’une roue et une branche inclinée. Pour un Ours d’or, treize Pénis, trois Canines 325


rues, maisons basses bien alignées, églises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, “ cars ” de tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, – enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants. Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en était encore à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm de tous les déclassés, où l’on jouait la poudre l’or, un revolver d’une main et un couteau de l’autre. Mais “ ce beau temps ” était passé. San Francisco présentait l’aspect d’une grande ville commerçante. La haute tour de l’hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels s’épanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus d’Indiens emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen doués d’une activité dévorante. Certaines rues, entre autres Montgommery-street – le Regent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York –, étaient bordées de magasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du monde entier. Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait pas qu’il eût quitté l’Angleterre. Le rez-de-chaussée de l’hôtel était occupé par un immense “ bar ”, sorte de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres, biscuit et chester s’y débitaient sans326 que le consommateur eût à 326


et quatre cent vingt-quatre Oursings l’équipage allait les conduire en ville, vers une caverne de repos recommandée par le Bearshaw’s. Patte d’Ours s’extirpa rapidement de son hamac et se hissa à l’extrémité de la branche oblique, mieux à même de là-haut de dévorer des yeux la célèbre bourgade amer’oursaine. Il s’ébaudissait des vastes allées engravées et parfaitement orthogonales, des falaises strictement ordonnancées, des cavernes taboues ultramodernes et tout illuminées, des quais interminables et des tanières aux colifichets plus clinquantes et pimpantes que les demeures de sa Très Grincheuse Ursidée elle-même. Partout circulaient une foultitude de troncs à roues, privés ou municipaux, et des troncs obliques sur rails. Sur les accotements se bousculaient des Amer’Oursains, des Oursopéens, des Panda’Landais, des Rousse’Terriens, en bref tous les ours du globe réunis ici en une innombrable tribu. On contourna un immense séquoia incliné datant d’avant les Temps des Ours Anciens – poste de vigie des gars-ours factionnaires – qui surplombait la cité entière. Les allées perpendiculaires tracées au cordeau délimitaient ici des parcs luxuriants, là le faubourg panda’landais qu’on aurait cru ramené du Maxime-Ours dans un chapeau, comme on le fit d’un cèdre en moins cent trente-neuf. Patte d’Ours s’attendait à rencontrer les gars-ours brigands et égorgeurs venus en moins 24 fouir le sol pour faire fortune, et se réjouissait d’avance à l’idée de les voir s’étriper pour une concession douteuse ou quelque autre prétexte. Hélas, cette heureuse période avait vécu ! Safrasiz’Ours, assagie, avait adopté les calmes mœurs boutiquières. Nulle part on n’apercevait les couvre-chefs à large bord ni les foulards vermillons des gars-ours éclaireurs ou vachers, ni les perles multicolores des Pandas-Rouges qui avaient tant fait rêver notre gars-ours dans les gazettes illustrées de son oursonâge. Dans les allées principales, aussi élégantes que les plus belles avenues de Long’Ours, de Par’Isours ou de NéoBear, on ne croisait plus que des gars-ours aux classiques ceintures nouées et aux strictes écharpes 327


délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut “ très américain ” à Passepartout. Le restaurant de l’hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s’installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir. Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l’hôtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d’y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que c’était là une précaution inutile, mais il le laissa libre d’agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l’agent consulaire. Phileas Fogg n’avait pas fait deux cents pas que, “ par le plus grand des hasards ”, il rencontrait Fix. L’inspecteur se montra extrêmement surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée du Pacifique, et ils ne s’étaient pas rencontrés à bord ! En tout cas, Fix ne pouvait être qu’honoré de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie. Mr. Fogg répondit que l’honneur serait pour lui, et Fix – qui tenait à ne point le perdre de vue – lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé. Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils se trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l’affluence du populaire était énorme. Sur les trottoirs, au milieu328 de la chaussée, sur les rails 328


sombres, vaquant à leurs occupations. C’est un Patte d’Ours fort déçu qui pénétra dans la caverne de repos. Au fond, un wellingtonia fendu en deux sur toute sa longueur, poli, grésé et verni, offrait à volonté – nul besoin de sortir sa poudre d’or – greubons grillés, bourdaloux de crème fouettée, grape-fruits juteux, gratins d’huîtres gryphées, gressins, gruyère nappé de miel et grappes de gros-vert. Seul l’ours désireux de se désaltérer devait régler son pichet de vin cuit de framboise, sa carafe d’hydromel, sa fiole de sangria ou sa chopine de grenache. Patte d’Ours, amusé, trouva “ bigrement amer’oursain ” les grandes quantités de sel ajoutées à tous les aliments. Un lieu fort agréable ! Tous trois prirent place à une longue roche horizontale de granit grenu couverte d’un treillis d’osier, où des Ours-Noirs, d’un poil fort sombre mais luisant, disposèrent à profusion devant eux de minuscules écuelles. Ayant savouré un pâté de grive et des cuisses de graisset présentées sur un lit de gratioles et de grossulariées, Myb. Lupp décida d’aller faire griffer chez le capitoul son sauf-conduit. Patte d’Ours souhaitait marchander une oursaine de cassegueule, escopettes et espingoles, en vue de leur traversée du continent. Il avait appris, ourson, que les Pandas-Rouges, Siours et Blackfeet pillaient et incendiaient les convois, et il s’en inquiétait un peu. Myb. Lupp lui grommela d’en faire à sa guise et s’éloigna avec Sheb. Aourseda. Ils trottaient depuis peu quand on les accosta : “ Par l’Ourse-Bleue, quelle coïncidence ! C’est bien vous, monours ? ” Fixours venait de les rejoindre “ inopinément ”, jouant les étonnés. Que le globe était petit ! Et grands les bateaux ! Myb. Lupp et lui avaient emprunté le même sur le Tédoloxyï sans se renifler une seule fois ! Il remercia encore l’aimable gentillours pour l’avoir tiré d’un fort mauvais pas, se réjouit de devoir le rencontrer souvent puisque tous deux retournaient en Oursope, et proposa qu’ils parcourent ensemble cette singulière bourgade de Safrasiz’Ours. 329


des tramways, malgré le passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons, et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes parts. “ Hurrah pour Kamerfield ! – Hurrah pour Mandiboy ! ” C’était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiqua son idée à Mr. Fogg, en ajoutant : “ Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette cohue. Il n’y a que de mauvais coups à recevoir. – En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être politiques, n’en sont pas moins des coups de poing ! ” Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier supérieur d’un escalier que desservait une terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l’autre côté de la rue, entre le wharf d’un marchand de charbon et le magasin d’un négociant en pétrole, se développait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger. Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ? Phileas Fogg l’ignorait absolument. S’agissait-il de la nomination d’un haut fonctionnaire militaire ou civil, d’un gouverneur d’État ou d’un membre du Congrès ? Il était permis de le conjecturer, à voir l’animation extraordinaire qui passionnait la ville. 330 330


Myb. Lupp ne put qu’opiner. Ainsi ils badaudèrent et dérivèrent au gré de leur humeur. La rue assourdissante autour d’eux trois hurlait. Le grouillement permanent de tous ces ours affairés les grisait même un peu. Prudents, ils empruntaient les bas-côtés ou zigzaguaient à travers les allées, évitant adroitement les troncs, les sapins et les chênes à roulettes. Sheb. Aourseda jetait un œil ravi aux tanières aux fanfreluches et ne pouvait se retenir de passer une truffe inquisitrice aux ouvertures de toutes les cavernes. Soudain des gars-ours porteurs de placards peints, d’oriflammes et d’étendards flamboyants surgirent, se frayant brutalement un passage. Grondements et glapissements fusaient de partout. “ Et hip ! Et hip ! Viva Kambear ! – Hoursah ! Viva Nergocûa ! ” Fixidore Fixours, qui en avait réprimées de nombreuses, reconnut une manifestation et grognonna : “ Hourvari ni tumulte ne sont bons pour votre oursonne, monours. Evitons ce désordre et tirons-nous des pattes de ce prévisible grabuge. – Soit. Les griffades, même données pour la bonne cause ou par des gars-ours pandores, sont toujours des griffades ! ” Notre pandore se força à retrousser la truffe. Désirant cependant ne rien perdre du spectacle, tous trois grimpèrent sur la plus haute branche d’un wellingtonia incliné conduisant au toit plat d’une graineterie qui surplombait l’avenue. A moins de vingt et un Pieds d’Ours de là, flanqué d’un grossiste en anthracite et d’un boutiquier en plumes et goudron, un énorme mégalithe couché sur trois pierres obliques paraissait le centre d’attraction de toute cette populace hurlante. Mais que vociférait-elle ? Nos pérégrins n’en avaient pas la moindre idée. L’affaire cependant devait être d’importance à renifler l’excitation ambiante : un conflit avec un allié de sa Très Grincheuse Ursidée peut-être, ou l’arrestation du capitoul, ou encore les concussions d’un gars-ours politicard ? 331


En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule. Toutes les mains étaient en l’air. Quelques-unes, solidement fermées, semblaient se lever et s’abattre rapidement au milieu des cris, – manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu’à l’escalier, tandis que toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d’œil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale. “ C’est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l’a provoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu’il fût encore question de l’affaire de l’Alabama, bien qu’elle soit résolue. – Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg. – En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l’un de l’autre, l’honorable Kamerfield et l’honorable Mandiboy. ” Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scène tumultueuse, et Fix allait demander à l’un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d’injures, redoublèrent. La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des omnibus enrayés dans leur course, s’échangeaient force horions. Tout servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l’air des trajectoires très tendues, et il sembla même que quelques revolvers mêlaient aux vociférations de la foule leurs détonations nationales. La cohue se rapprocha de l’escalier et reflua sur les premières marches. L’un des partis était évidemment repoussé, sans que les simples spectateurs pussent reconnaître si l’avantage restait à Mandiboy ou à Kamerfield. “ Je crois prudent de 332 nous retirer, dit Fix, qui ne 332


Griffes menaçantes, les pattes se dressaient et s’abaissaient violemment. Ce n’était que glapissements aigus et stridents, normale expression politique de tous ces partisans enfiévrés, bouillonnants et tumultueux. Leurs dos ployaient en vagues successives et contrariées. Des oriflammes happés par la masse ressortaient oripeaux, et le gigantesque conifère incliné où nos pérégrins s’étaient réfugiés se retrouvait maintenant encerclé par un groupe qui n’avait rien d’engageant. “ Une émeute pour sûr, ou une révolution peutêtre, gronda Fixidore Fixours. Mais, par l’Ourse-Noire, quel pays ! Laisser la racaille envahir ainsi les rues et y semer le désordre ! Car c’est bien de racaille qu’il s’agit. – Croyez-vous ? ” se contenta de grommeler Myb. Lupp. Et de quoi d’autre ? songea Fixours un peu dépité avant de grogner : “ Ce sont des grossiums qui s’affrontent, les estimables Kambear et Nergocûa. ” Sheb. Aourseda de son côté se divertissait énormément. Fixours, de plus en plus nerveux, cherchait à percer le motif de la rébellion, lorsque le tronc branla dangereusement sur sa base. Ponctués de grossièretés diverses et imagées, les hoursahs grossirent. Les oriflammes devinrent triques, gourdins, matraques. Ce n’était plus que coups, chocs, heurts, violences et grognements furieux. Des protège-coussinets traversaient l’espace dans des tirs bigrement puissants et les déflagrations des grenades s’ajoutèrent aux glapissements des combattants, dans un style typiquement amer’oursain. Certains commençaient à planter griffe sur l’arbre incliné. Partisans de Nergocûa ou de Kambear ? La Grande-Ourse seule aurait pu le grognotter. “ Déguerpissons, grogna Fixours peu soucieux de voir “ son ” ours blessé ou mis en cage en ce pays. Déguerpissons pour le salut de votre oursonne. Nous sommes étrangers, ce qui n’est jamais sain dans une émeute ! 333


tenait pas à ce que “ son homme ” reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire. S’il est question de l’Angleterre dans tout ceci et qu’on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre ! – Un citoyen anglais ... ”, répondit Phileas Fogg. Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette terrasse qui précédait l’escalier, partirent des hurlements épouvantables. On criait : “ Hurrah ! Hip ! Hip ! pour Mandiboy ! ” C’était une troupe d’électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield. Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était trop tard pour s’échapper. Ce torrent d’hommes, armés de cannes plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d’habitude, voulut se défendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré, large d’épaules, qui paraissait être le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé le gentleman, si Fix, par dévouement, n’eût reçu le coup à sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le chapeau de soie du détective, transformé en simple toque. “ Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond mépris. – Englishman ! répondit l’autre. – Nous nous retrouverons ! – Quand il vous plaira. – Votre nom ? – Phileas Fogg. Le vôtre ? – Le colonel Stamp W. Proctor. ” Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage s’était séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait à ces culottes dont certains Indiens – affaire de mode – ne se vêtent qu’après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs. 334Aouda avait été épargnée, 334


– Nous sommes sujets de sa Très Grinch ... ” Sur le toit de la graineterie, au-dessus d’eux, des haros menaçants venaient d’éclater et des séides de Nergocûa dévalèrent le tronc pour tomber sur le poil des glorificateurs de Kambear, à moins que ce ne fût l’inverse. Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours étaient coincés entre l’écorce et l’arbre ! Un flot d’ours aux gourdins lestés et casse-gueule inquiétants allait les submerger. Lupp et Fixours, boucliers de l’oursonne, reçurent force horions. Myb. Lupp allait riposter quand un gros ours, le meneur semblait-il, la fourrure roussie, les gencives violettes, le poil pelé par plaques et les yeux injectés de sang, se dressa devant lui, souriant à l’énorme gourdin qu’il faisait tourner dans sa poigne solide en des moulinets menaçants. Mais Fixours tenait à se réserver son gibier. Il se précipita ... et s’éfoira au sol, assommé, une large bande de poil arrachée et sa ceinture de gros grain grège déchirée ! “ Factieux ! grommela Myb. Lupp en reniflant l’énergumène d’une narine dédaigneuse. – Que l’Ourse-Noire empaille votre Très Grincheuse Ursidée ! – Je vous ferai ravaler ce propos ! – Il ferait beau voir. Monours ... ? – Lupp, on me surnomme Tiomiez Lupp. Et vousmême ? – Dumurïm Winnie ProctolOurs, fourrier de réserve. ” Tout soudain ProctolOurs, entraîné par la foule qui se retirait aussi rapidement qu’elle avait afflué, fut emporté au loin. Fixours, groggy, se redressait péniblement, le poil fripé, froissé, souillé, sa pauvre truffe à nouveau graffignée et sanglante. Son écharpe était fichue et sa ceinture, tout effilochée, pendait comme un de ces pagnes que les Pandas-Rouges – autre pays, autre mœurs – effrangent avant de les nouer à leur 335


et, seul, Fix en était pour son coup de poing. “ Merci, dit Mr. Fogg à l’inspecteur, dès qu’ils furent hors de la foule. – Il n’y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez. – Où ? – Chez un marchand de confection. ” En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy. Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ils revinrent à International-Hôtel. Là, Passepartout attendait son maître, armé d’une demi-douzaine de revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s’obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s’était passé, Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n’était plus un ennemi, c’était un allié. Il tenait sa parole. Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à Fix : “ Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor ? – Non, répondit Fix. – Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas Fogg. Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissât traiter de cette façon. ” L’inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg était de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à l’étranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur. A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait s’embarquer, il avisa un employé et le rejoignant : “ Mon ami, lui dit-il, n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui à San Francisco ? – C’était un meeting, monsieur, répondit l’employé. 336 336


taille. Sheb. Aourseda, elle, s’était bien amusée et n’avait pas même été bousculée. “ Soyez remercié monours, grommela Myb. Lupp en rejoignant le gars-ours pandore au pied de l’arbre. – Ce n’est rien, grincha Fixidore Fixours. Suivezmoi plutôt. – En quel endroit ? – Une caverne aux colifichets. ” Et il n’avait pas tort ! Leurs accessoires étaient déchiquetés et salis, leur fourrure en bataille. On aurait cru voir en eux de farouches sectateurs des estimables Kambear et Nergocûa. Un peu plus tard, bien parés et brossés, ils regagnèrent la caverne de repos. Patte d’Ours s’y était constitué un petit arsenal d’espingoles et d’escopettes. En reniflant Fixidore Fixours dans le sillage de Myb. Lupp un frisson lui grippa le dos et son poil se hérissa. Toutefois, écoutant Sheb. Aourseda détailler l’amusante aventure, il constata que Fixours respectait ses engagements et se tranquillisa. Après la collation du soir, on commanda un tronc à roues pour transporter à la caverne ferrée pérégrins et bagages. Avant d’y grimper Myb. Lupp, prenant Fixours à part, l’interrogea discrètement : “ Aucun relent du fourrier ? – Aucun. – Il me faudra donc organiser un prochain safari ici pour relever la piste de ce ProctolOurs. Un sujet de sa Très Grincheuse Ursidée ne saurait en rester là. ” Le gars-ours pandore ne grogna rien mais plissa la truffe en constatant que Myb. Lupp, opposant farouche des joutes dans sa patrie comme beaucoup des sujets de sa Très Grincheuse Ursidée, n’hésiterait pas, hors de ses frontières, à gifler, calotter, claquer et souffleter pour défendre sa réputation. Aux dernières lueurs du crépuscule, nos pérégrins entraient dans la caverne ferrée où le convoi des troncs inclinés était déjà formé. Myb. Lupp héla un gars-ours balayeur : 337


– Cependant, j’ai cru remarquer une certaine animation dans les rues. – Il s’agissait simplement d’un meeting organisé pour une élection. – L’élection d’un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg. – Non, monsieur, d’un juge de paix. ” Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeur.

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“ Mon oursami, grommela-t-il, compte-t-on beaucoup de morts et de blessés après les émeutes de cet ours ? – Quelles émeutes ? s’étonna l’employé. – Cette foule ... tout excitée ... – Rien qu’une réunion électorale. – Pour élire une Grande-Ourse suprême, ou quelque grossium alors ? – Nenni, monours, un cantonnier. ” Tiomiez Lupp rejoignit sa place, et le convoi s’ébranla.

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Chapitre XXVI DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE “ Ocean to Ocean ” – ainsi disent les Américains –, et ces trois mots devraient être la dénomination générale du “ grand trunk ”, qui traverse les États-Unis d’Amérique dans leur plus grande largeur. Mais, en réalité, le “ Pacific rail-road ” se divise en deux parties distinctes : “ Central Pacific ” entre San Francisco et Ogden, et “ Union Pacific ” entre Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent Omaha en communication fréquente avec New York. New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatrevingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les fauves, – vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à coloniser vers 1845, après qu’ils eurent été chassés de l’Illinois. Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met sept jours. C’est en 1862 que, malgré l’opposition des députés du Sud, qui voulaient une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le président Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l’État de Nebraska, à la ville d’Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau. Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette activité américaine, qui n’est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité de la main-d’œuvre ne devait nuire en aucune façon à la bonne exécution du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d’un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les rails du lendemain, et courait à leur 340surface au fur et à mesure 340


Chapitre XXVI DANS LEQUEL ON EMPRUNTE LE WHEELS-TRUNK, MERVEILLE AMER’OURSAINE “ L’Entre-Deux-Mers ”, c’est le surnom affectueux que les fiers Amer’Oursains donnent au “ wheelstrunk ”1 reliant d’un udier l’autre Safrasiz’Ours à NéoBear, en une voie de longrines et d’acier de six cent quarante et une Courses d’Ours, cinquante-huit mille trois cent trente-trois Pieds d’Ours, une Griffe, deux Poils et quelques oursièmes. Aux Temps des Ours Anciens, si l’Ourse-Bleue bienveillait, passer de Safrasiz’Ours à NéoBear prenait au moins deux saisons. Une semaine suffit actuellement. Du Tédoloxyï à Ourse’Dada les troncs inclinés affrontent une immense région que les Nusnurs entreprirent de conquérir, après avoir été débusqués et renvoyés de l’Ill’Bear vers moins 28. Dans ce dangereux territoire vivent toujours des Pandas-Rouges et même des hommes. En moins 11 on décida arbitrairement que le trajet définitif du wheels-trunk passerait au septentrion et, en tirant les noms des bourgades candidates d’un chapeau, que les convois rejoindraient Ourse’Dada dans le Nozarmbird. Dans l’enthousiasme amer’oursain, et donc bien loin des tracas de la bureaucratie centrale oursopéenne, on lança alors l’énorme projet qui entraîna bien sûr la mort de nombreux gars-ours ouvriers, mais sans que cela n’entrave jamais sa bonne marche. En plaine, en une oursée de travail, on progressait de quatre mille neuf cent cinquante-quatre Pieds d’Ours, deux Griffes, un Poil et six cent vingt-trois oursièmes. Etrennant les voies à peine boulonnées, une motrice transportait les matériaux nécessaires à la poursuite du chantier. De nombreux axes secondaires ont été ouverts, qui 341


qu’ils étaient posés. Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours, dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l’Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu’à l’embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac Salé, arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s’enfonce dans la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento jusqu’au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses. Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept jours, et qui allait permettre à l’honorable Phileas Fogg – il l’espérait du moins – de prendre, le 11, à New York, le paquebot de Liverpool. Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la mobilité permet d’attaquer des courbes de petit rayon. A l’intérieur, point de compartiments : deux files de sièges, disposés de chaque côté, perpendiculairement à l’axe, et entre lesquels était réservé un passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d’une extrémité à l’autre du convoi, qui mettait à leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il n’y manquait que des wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour. Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands. Les voyageurs étaient partis de la station d’Oakland à six heures du soir. Il faisait déjà nuit, – une nuit froide, sombre, avec un ciel 342 couvert dont les nuages me342


conduisent vers l’Oubè, le Qèrzez, le Dumuségù et l’Usipür. Partant de Sacrément’Ours le trajet principal laisse à senestre le grand erg amer’oursain, les tertres de Digès et Jyncûm, le Jyncûm-creek et, par la combe de la Vyommé, gagne la métropole des Nusnurs près du lac des Larmes. De là, il sinue au pied des Beïzevdi, franchit les plaines de Bearmummy, rattrape l’affluent septentrional de la rivière Tmévvi et remonte son cours jusqu’à Ourse’Dada, point de jonction avec le T-4-2. Jamais on ne s’élève de plus de soixante-dix Pieds d’Ours pour trois mille trois cent trois Pieds d’Ours parcourus, y compris dans l’Oursa Riwége. Les troncs inclinés accomplissaient cet interminable périple en un quart de lune seulement. Tiomiez Lupp avait donc toutes les chances d’être le 11 à NéoBear, à temps pour sauter sur le hauturier en partance vers Beatl’Ours. Il avait pour l’instant pris place sur un gros séquoia écorcé porté par des chariots articulés, totalement indépendants entre eux, et grâce auxquels le convoi pouvait aborder les lacets les plus serrés. Contrairement à ce que l’on voit en Oursope, les pérégrins ne disposaient pas de refuges séparés, mais partageaient ourse soliveaux de pins obliques fixés de part et d’autre d’une coursive de chêne reliant les petites tanières aux commodités disposées aux extrémités du tronc. Des ponceaux permettaient de parcourir tout le convoi et les pérégrins trottaient en tous sens pour se rendre au tronc à pétuner, au tronc-détente, au tronc de restauration et au tronc à laper. Le projet d’un tronc-spectacle était en cours. Glapissant à tue-tête, des gars-ours colporteurs arpentaient les coursives de chêne. Les uns offraient tablettes gravées, rouleaux peints et oursaux. Les autres proposaient pour quelques Oursings hydromel, grogs et nectars de mirabelle, de poire, de cassis ou de prunelle. D’autres encore écoulaient philtres, remèdes, charmes, élixirs, macérations et décoctions ou marchandaient des graines grillées, fort prisées des pérégrins. 343


naçaient de se résoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des arrêts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l’heure, vitesse qui devait, cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans les temps réglementaires. On causait peu dans le wagon. D’ailleurs, le sommeil allait bientôt gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de l’inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers événements, leurs relations s’étaient notablement refroidies. Plus de sympathie, plus d’intimité. Fix n’avait rien changé à sa manière d’être, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrême réserve, prêt au moindre soupçon à étrangler son ancien ami. Une heure après le départ du train, la neige tomba – neige fine, qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On n’apercevait plus à travers les fenêtres qu’une immense nappe blanche, sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive paraissait grisâtre. A huit heures, un “ steward ” entra dans le wagon et annonça aux voyageurs que l’heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un “ sleeping-car ”, qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir. Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa disposition un lit confortable, que d’épais rideaux défendaient contre tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers moelleux. Il n’y avait plus qu’à se coucher et à dormir – ce que chacun fit, comme s’il se fût trouvé dans la cabine confortable d’un paquebot –, pendant que le train filait à toute vapeur à travers l’État de Californie. Dans cette portion du territoire qui s’étend entre San Francisco et Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer, sous le nom de “ Central Pacific road ”, prit d’abord Sacramento pour point de départ, et s’avança vers344 l’est à la rencontre de celui 344


On avait quitté la caverne-étape d’Uéqmèrg à la brune, dans une profonde obscurité, car la lune, qui n’avait montré qu’un mince croissant pendant l’oursée, était déjà couchée. La température était tombée à cinquante et trois sur l’échelle d’hibernation et on redoutait les premiers flocons de la saison. Ces convois amer’oursains ne sont pas bien véloces dans le noir et les haltes nombreuses. Mais malgré cela on tenait une moyenne horaire de plus de trois Courses d’Ours, suffisante pour que les délais soient respectés. Nulours ne grésillait plus sur le tronc incliné, tous commençant à s’assoupir. Mais si Patte d’Ours assis aux cotés du gars-ours pandore restait muet, c’était pour d’autres raisons : depuis King-Kong-Bear il lui battait froid. Terminées la camaraderie et les familiarités. Il restait sur ses gardes, bien décidé à le saigner à blanc au premier relent de trahison. Bientôt il floconna, mais trop légèrement pour freiner l’avancée des troncs inclinés. Par les interstices des clayonnages s’offrait aux regards une étendue immaculée. Un gars-ours groom invita les pérégrins au repos et en deux temps trois mouvements métamorphosa le tronc en caverne aux litières. Grâce à un imaginatif mécanisme les pins obliques se repoussèrent pour permettre le déploiement de paillasses généreusement bourrées, et tous se retrouvèrent sur d’agréables litières de paille fraîche et odoriférante, dans de minuscules tanières privées, isolées les unes des autres par de légers paravents de canisses tressées. Toutours pouvait ainsi s’étendre et sommeiller tranquillement tandis que le convoi courait, sa fumée dessinant, par contraste, des arabesques tristement grisouilles sur la blancheur kalif’oursienne. De Safrasiz’Ours à Sacrément’Ours le relief est faible. Le trajet suivait Amer’Oursan-creek dont l’estuaire est situé dans l’anse de l’Ours Paul. Il fallut un quart d’oursée pour parcourir les vingt Courses d’Ours, six mille trois cent soixante-cinq Pieds d’Ours, deux Griffes, trois Poils et cent soixante-treize oursiè345


qui partait d’Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et vers minuit, pendant qu’ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville considérable, siège de la législature de l’État de Californie, ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni ses squares, ni ses temples. En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations de Junction, de Roclin, d’Auburn et de Colfax, s’engagea dans le massif de la Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut traversée la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracé du train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s’élançant dans des gorges étroites que l’on devait croire sans issues. La locomotive, étincelante comme une châsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentée, son “ chasse-vache ”, qui s’étendait comme un éperon, mêlait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumée à la noire ramure des sapins. Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne droite le plus court chemin d’un point à un autre, et ne violentant pas la nature. Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans l’État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi, il quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner. Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s’éleva pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. 346 Puis elle s’infléchit vers 346


mes séparant les deux villes. Et c’est en pleine nuit que nos pérégrins traversèrent Sacrément’Ours sans même renifler cette très grosse bourgade, résidence des garsours députés de la Kalif’Oursie. Ses admirables docks, ses magnifiques cavernes de repos, ses cavernes taboues, ses vastes allées, ses potagers, vergers, pépinières et parcs leur demeurèrent inconnus. Le convoi ayant laissé derrière lui Sacrément’Ours et les cavernes étapes de Kyrdvoür, Sudmor, Oursbrun et Dumléh s’attaqua aux pentes de l’Oursa Riwége. Au soleil levant on passa la caverne ferrée de Dozdù. Leur tronc à nouveau métamorphosé, les pérégrins admiraient au travers des clayonnages les sites typiques qu’offrait cette contrée escarpée. Le parcours, soumis aux accidents du relief, s’y pliait et souvent, du sommet d’un mont, plongeait au gouffre amer. Plus briquée qu’un reliquaire par son gars-ours mécanicien, brillant de mille feux, tintinnabulant joyeusement, son “ pousse-bestiaux ” fièrement arboré devant elle, la motrice miaulait et grondait en longeant ruisseaux et rapides et lançait ses fumerolles aux tremblantes frondaisons des grisards. Les Amer’Oursains n’ont pas coutume de percer la roche ou d’enjamber les précipices s’il peuvent l’éviter, et le wheels-trunk cheminait interminablement entre les élévations de terrain, n’agressant ainsi ni le paysage ni la bourse des promoteurs du projet. Il esquivait les difficultés par des sinuosités téméraires, s’enfonçant parfois dans des défilés si profonds qu’on désespérait de jamais en ressortir. Dans la matinée, laissant la gorge de Deszür, le convoi entrait dans le Riwége. Au plus haut du soleil les pérégrins profitèrent d’une courte halte pour grignoter leur grain. On grimpa ensuite, le long du Jyncûm-creek, une ou deux Courses d’Ours vers le septentrion et on bifurqua légèrement vers le levant, jusqu’à sa source, sur la frontière de l’État du Riwége. 347


l’est, et ne devait plus quitter le cours d’eau avant d’avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque à l’extrémité orientale de l’État du Nevada. Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié qui passait sous leurs yeux, – vastes prairies, montagnes se profilant à l’horizon, “ creeks ” roulant leurs eaux écumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de s’arrêter et d’attendre que la voie soit redevenue libre. Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d’engager son éperon dans le flanc de l’immense colonne, mais elle dut s’arrêter devant l’impénétrable masse. On voyait ces ruminants – ces buffalos, comme les appellent improprement les Américains – marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille supérieure à celle des taureaux d’Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes écartées à la base, la tête, le cou et les épaules recouverts d’une crinière à longs poils. Il ne fallait pas songer à arrêter cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C’est un torrent de chair vivante qu’aucune digue ne saurait contenir. Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu’il plût aux 348 348


Nos pérégrins, bien calés et couverts de leurs réchauffe-fourrures, contemplaient le beau pays qui défilait devant eux : planes plaines plates propices aux agrostis, crêtes se découpant sur le ciel, torrents aux flots tumultueux et spumescents. Il arrivait que d’un point de l’horizon comme des masses brunes viennent, soulevant la poudreuse, des hordes de cozurs en formations serrées qui ne déviaient jamais du chemin le plus droit. La légende prétend que des wheels-trunks ont dû patienter ourse longues oursées, motrice éteinte, pendant une de ces bousculades ininterrompues, mais ce témoignage est contesté. Et pourtant cela faillit se produire. Le soleil avait commencé sa course vers le ponant quand plus d’ourse mille grosses bêtes entreprirent de traverser devant eux. La motrice, avec force stridulations de son sifflet à vapeur et les tintements énergiques de sa grosse cloche, tenta d’entamer de son pousse-bestiaux la mouvante muraille. Vainement. Ces monstres grégaires – que les Amer’Oursains surnomment à tort “ aurochs ” – avançaient imperturbablement, émettant de temps à autre d’épouvantables mugissements. On aurait canalisé plus aisément la marée d’équinoxe que l’inexorable progression de ces obstinés artiodactyles. Belles bêtes, au demeurant, avec leur imposante hauteur au garrot, leurs membres courtauds et nerveux, leur large front caparaçonné, armé d’excroissances coniques annelées et terriblement acérées. Devant elles, les bovidés d’Oursope seraient apparus bien malingres. Grimpés sur les coursives de chêne, tous les pérégrins contemplaient ce fabuleux tableau. Tous ? Non ! Tiomiez Lupp, qui avait pourtant tout à perdre, restait indifférent, laissant le flot s’écouler à son rythme. Patte d’Ours, lui, trépignait et piaffait d’exaspération. C’est bien volontiers qu’il eût dirigé sur ces sales bêtes tout 349


buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du retard que causait cette agglomération d’animaux. Il eût voulu décharger contre eux son arsenal de revolvers. “ Quel pays ! s’écria-t-il. De simples bœufs qui arrêtent des trains, et qui s’en vont là, processionnellement, sans plus se hâter que s’ils ne gênaient pas la circulation ! Pardieu ! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contretemps dans son programme ! Et ce mécanicien qui n’ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant !” Le mécanicien n’avait point tenté de renverser l’obstacle, et il avait prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles attaqués par l’éperon de la locomotive ; mais, si puissante qu’elle fût, la machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait inévitablement produit, et le train fût resté en détresse. Le mieux était donc d’attendre patiemment, quitte ensuite à regagner le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu’à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de l’horizon du sud. Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu’il pénétra sur le territoire de l’Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des Mormons.

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le feu de ses armes. “ Ourse-Noire ! Que va bien pouvoir graver Myb. Lupp à son planigramme ? Des bestiaux stupides bloquent les convois, se baguenaudent en famille, grignotent nos précieuses heures ! Et que fait le gars-ours chauffeur, ce pleutre ? Il répugne à leur disputer le passage ! Par la Grande-Ourse ! Si ces Amer’Oursains faisaient leur métier, leurs vaches seraient mieux gardées ! ” Le gars-ours en question aurait eu grand tort d’agir aussi inconsidérément que le souhaitait Patte d’Ours. Peut-être eût-il bousculé un ou deux de ces remâcheurs d’herbe mais, malgré la force de mille cent quarante-trois Grizzlis-vapeur et huit cent dix oursièmes développée par sa chaudière, il se fût bientôt englué sur les chairs écrasées et aurait été irrémédiablement entraîné loin des longrines, piégé par l’obstination des cozurs. Rien d’autre à faire que de s’arrêter. On pourrait toujours par la suite pousser les feux pour tenir l’horaire. L’Ourse-Bleue permit heureusement que tout s’achève à la brune. On vit l’ultime animal – un tout jeune veau encore chancelant sur ses pattes – trotter devant la motrice alors que les meneurs étaient déjà hors de vue. C’est dans le noir que le convoi des troncs inclinés passa près des chutes des Jyncûm-Serpiz et, quatrevingt-dix minutes plus tard, il s’enfonçait dans l’Yvej, province du lac des Larmes et surprenante nation des Nusnurs.

Note : Il se compose en fait de trois tronçons : “ T-One ” de Safrasiz’Ours à Dog-Den, “ T-2 ” de Dog-Den à Ourse’Dada et “ T-4-2 ” d’Ourse’Dada à NéoBear. 351


Chapitre XXVII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES Á L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONE Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d’autant vers le nord-est, en s’approchant du grand lac Salé. Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l’air sur les passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme une énorme pièce d’or, et Passepartout s’occupait à en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par l’apparition d’un personnage assez étrange. Ce personnage, qui avait pris le train à la station d’Elko, était un homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il allait d’une extrémité du train à l’autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main. Passepartout s’approcha et lut sur une de ces notices que l’honorable “ elder ” William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence sur le train n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117, une conférence sur le mormonisme –, invitant à l’entendre tous les gentlemen soucieux de s’instruire touchant les mystères de la religion des “ Saints des derniers jours ”. “ Certes, j’irai ”, se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone. La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés 352par l’appât de la conféren352


Chapitre XXVII OÙ PATTE D’OURS APPREND TOUT DU NUSNURISME Dans la brune, le 5, le convoi suivit une route méridionale pendant huit Courses d’Ours avant de regrimper de la même distance en direction du lac des Larmes. Patte d’Ours, éveillé bien après le soleil, alla humer les senteurs des coursives. Les flocons avaient cessé de tomber et il faisait frisquet et grisouille. Dans le brouillard, l’astre solaire semblait une gigantesque lune que notre gars-ours contemplait étonné, lorsque la survenue d’un ours plutôt excentrique détourna son attention. Grimpé à la caverne étape d’Imqu, ce géant, gros et gras, l’œil bien frais et les lèvres vermeilles, portait sur sa fourrure sombre une ceinture claire en cuir de grœnendael. Probablement un mystagogue. Il parcourait le convoi de bout en bout, cloutant partout de trois pointes précises des rouleaux entièrement peints de sa patte. Patte d’Ours, intrigué, vint renifler un placard et vit qu’avant le déjeuner l’oldbear Torius Boymonen, mystagogue nusnur, grognotterait tout du Nusnurisme, de ses arcanes, de ses intrigues, de sa fantasmagorie, et qu’il conviait à sa représentation exceptionnelle sur le septième tronc incliné les gars-ours les plus honnêtes du convoi. “ Voilà qui m’éclairera ”, se grognonna-t-il, ayant surtout retenu du Nusnurisme l’existence des harems, fondement de son succès. Le grésillement courut promptement parmi les pérégrins du convoi. Bientôt trois oursaines d’auditeurs avaient pris place sur les pins obliques du septième tronc, attirés par la harangue. Patte d’Ours était arrivé 353


ce, occupaient à onze heures les banquettes du car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni son maître ni Fix n’avaient cru devoir se déranger. A l’heure dite, l’elder William Hitch se leva, et d’une voix assez irritée, comme s’il eût été contredit d’avance, il s’écria : “ Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l’Union contre les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young ! Qui oserait soutenir le contraire ? ” Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l’exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa colère s’expliquait par ce fait que le mormonisme était actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Il s’était rendu maître de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès. On le voit, l’elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu’en chemin de fer. Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix et la violence de ses gestes, l’histoire du mormonisme, depuis les temps bibliques : “ comment, dans Israël, un prophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de l’État de Vermont, qui se révéla comme prophète mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur. ” 354 354


en avance. Myb. Lupp bien évidemment ne s’était pas déplacé, pas plus que Fixours d’ailleurs ni Sheb. Aourseda, peu intéressée par toutes ces bêtises. A ourse heures glougloutantes l’oldbear Torius Boymonen se dressa et, craignant d’être interrompu, il rugit : “ En vérité, je vous le grognotte, Kuï Znavï fut un bouc émissaire et un souffre-douleur. Son jumeau Ham’Sen fut un bouc émissaire et un souffre-douleur. Et les vilenies de la bureaucratie à l’encontre des garsours augures transformeront bientôt Ksõpjen-Cub en bouc émissaire et en souffre-douleur ! Quel ours aura le cran de grogner que je mens ? ” Nulours ne s’y serait risqué, l’emballement du mystagogue détonnant singulièrement d’avec son air bonourson. Il rageait de ce que le Nusnurisme traversât des passes difficiles. La bureaucratie amer’oursaine, fort tolérante d’ordinaire envers les illuminés mais bien décidée cette fois à briser ces énergumènes sectaires, avait envahi et placé sous sa griffe puissante l’Yvej et avait jeté en cage Ksõpjen-Cub aux motifs de jacquerie, mariages immoraux et fraude fiscale. Après ce premier coup dur les sectateurs du gars-ours augure s’activèrent comme un cent d’Ourses-Noires, maudissant les bureaucrates jusqu’à l’oursième génération. Et l’oldbear Torius Boymonen était un de ces militants, accomplissant “ son devoir ” sur les wheelstrunks. Cherchant à captiver son auditoire en modulant ses glatissements et en amplifiant ses mouvements, il reprit toute l’épopée du Nusnurisme, à partir des Temps des Ours Anciens : “ En ce temps-là, dans Ozseïm, un gars-ours nusnur fonda les légendes de la crédulité moderne et les transmit à son ourson, Nusùn. En ce temps-là, mais à une autre époque, une exégèse de ces inestimables tablettes gravées en trigrammes tabous, fut retrouvée par Kuï Znavï, gars-ours laboureur du Wisnùrv, qui se proclama gars-ours augure dès moins 48. En ce tempslà, un envoyé de la Grande-Ourse elle-même se mani355


En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William Hitch, continuant, raconta “ comment Smyth junior, réunissant son père, ses deux frères et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours –, religion qui, adoptée non seulement en Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des professions libérales ; comment une colonie fut fondée dans l’Ohio ; comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et reçut d’un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit écrit de la main d’Abraham et autres célèbres Égyptiens. ” Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs s’éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d’une vingtaine de personnes. Mais l’elder, sans s’inquiéter de cette désertion, raconta avec détail “ comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinés l’enduisirent de goudron et le roulèrent dans la plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et chef d’une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples, et qu’alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far West américain. ” Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l’honnête Passepartout, qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu’il apprit “ comment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans l’Illinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s’éleva jusqu’à vingt-cinq mille âmes ; comment Smyth en devint le maire, le juge su356 356


festa sous sa truffe dans une futaie très sombre et lui confia les chroniques de la Grande-Ourse Taboue. ” En ce temps-là une demi-oursaine de participants, effrayés, s’étaient subrepticement esquivés du septième tronc. Torius Boymonen, que rien ne troublait, s’entêtait : “ En ce temps-là, Kuï Znavï, portant son père sur son dos et entraînant ses sept frères derrière lui ainsi qu’une grosse oursaine d’adeptes, conçut la vérité vraie des Ours Tabous des Temps Ultimes qui ne tarda pas à se répandre en Amer’Ourse, en Ourse’Terre, au pays des Ours des Neiges et dans celui des Ours de la Forêt Noire, au sein des gars-ours façonniers, manœuvres, babillards et scieurs d’os. En ce temps-là, un groupe s’installa dans l’Ujou ; en ce temps-là, on fit creuser une caverne taboue pour cent dix-huit mille deux cent trente Ours d’or, seize Pénis, dix-sept Canines et quatre cent quarante-sept Oursings. En ce temps-là, Kuï Znavï se découvrit intrépide grisbi-placier et cueillit, dans le misérable balluchon d’un gars-ours bateleur, un palimpseste recouvrant des histoires illustrées de la patte même de plusieurs gars-ours légendaires des Temps des Ours Anciens. ” En ce temps-là les hurlements du mystagogue se faisant trop terrifiants, une demi-oursaine supplémentaire de spectateurs s’échappèrent en désordre. Imperturbable, l’oldbear grognonnait toujours : “ En ce temps-là, en moins 36, Kuï Znavï ruina sa grisbi-place. En ce temps-là, ses associés, grugés, le barbouillèrent de pétrole visqueux et l’enrobèrent de duvet de grouse. En ce temps-là, il réapparut, méconnaissable car rasé, à Orgitirgèrdi dans la Nozzuyso, comme gars-ours supérieur d’une légion de fanatiques. En ce temps-là, pourchassé et traqué par la détestation publique, il alla se terrer loin dans l’Oursest amer’oursain. ” En ce temps-là seuls quelques ours tenaient toujours bon, dont le brave Patte d’Ours, l’esprit grand ouvert. L’autre poursuivait : “ En ce temps-là, ayant essuyé vexations, avanies et 357


prême et le général en chef ; comment, en 1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et comment enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné par une bande d’hommes masqués. ” En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et l’elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans après l’assassinat de Smyth, son successeur, le prophète inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s’établir aux bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient l’Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension énorme. “ Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès s’est exercée contre nous ! pourquoi les soldats de l’Union ont foulé le sol de l’Utah ! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a été emprisonné au mépris de toute justice ! Céderonsnous à la force ? Jamais ! Chassés du Vermont, chassés de l’Illinois, chassés de l’Ohio, chassés du Missouri, chassés de l’Utah, nous retrouverons encore quelque territoire indépendant où nous planterons notre tente ... Et vous, mon fidèle, ajouta l’elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucés, planterezvous la vôtre à l’ombre de notre drapeau ? – Non ”, répondit bravement Passepartout, qui s’enfuit à son tour, laissant l’énergumène prêcher dans le désert. Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et, vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l’aspect de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d’Amérique. Lac admirable, encadré de belles 358roches sauvages, à larges 358


framboises, insultes, rebuffades, moqueries, Kuï Znavï fila dans l’Ill’Bear et créa en moins 34, sur les rives de la Nozzozzotto, Reywu-me-Cimmi qui compta bientôt plus d’ourse mille feux. En ce temps-là, Kuï Znavï se décréta gars-ours bourgmestre et grand gars-ours stratège. En ce temps-là, en moins 30, il se sacra lui-même immensissime gars-ours Chef-Chef de l’Amer’Ourse. En ce temps-là, toujours, une coterie d’ours à lunettes, l’ayant alléché par une jatte de miel, le prit, le bastonna et le massacra. ” En ce temps-là Patte d’Ours se retrouva l’unique auditeur de l’oldbear qui, le reniflant sous la truffe et l’étourdissant de ses grognements incessants, grommelucha : “ En ce temps-là, le dauphin du martyre Kuï Znavï, le gars-ours augure Ksõpjen-Cub, déguerpissait de Reywu et venait creuser sa caverne en face du lac des Larmes. En ce temps-là, enfin, dans cet extraordinaire désert au centre de ce pays aride, en détournant les pérégrins qui parcouraient l’Yvej vers la Kalif’Oursie par l’attrait des harems et des lois fiscales avantageuses, la cité radieuse grandit rapidement. En vérité, je vous le grognotte, c’est la raison de la vindicte des gars-ours bureaucrates à notre égard ! C’est la raison de l’invasion honteuse des gars-ours mercenaires venus griffer notre belle terre d’Yvej ! C’est la raison de la mise en cage du gars-ours augure Ksõpjen-Cub, notre guide, en déni de toute franchise ! Déguerpironsnous à nouveau ? Nenni ! Expulsés du Wisnùrv, expulsés de l’Ill’Bear, expulsés de l’Ujou, expulsés de la Nozzuyso, nous impulserons en Yvej de nouvelles tanières ... Et je compte sur vous, mon brave, glapit l’oldbear, les yeux révulsés, pour venir en creuser une à odeur de notre truffe. – Jamais ”, gronda résolument Patte d’Ours, abandonnant aussitôt le mystagogue à ses hurlements solitaires. Le grand-tronc avait bien filé durant l’homélie et, au zénith, on arrivait à l’extrémité nord-oursest du lac des Larmes, découvrant d’un coup ce magnifique pa359


assises, encroûtées de sel blanc, superbe nappe d’eau qui couvrait autrefois un espace plus considérable ; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant sa profondeur. Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur pesanteur spécifique est de 1 170, celle de l’eau distillée étant 1 000. Aussi les poissons n’y peuvent vivre. Ceux qu’y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y périssent bientôt ; mais il n’est pas vrai que la densité de ses eaux soit telle qu’un homme n’y puisse plonger. Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons s’entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d’acacias et d’euphorbes, tel eût été l’aspect de cette contrée, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait légèrement. A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d’Ogden. Le train ne devant repartir qu’à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints par le petit embranchement qui se détache de la station d’Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec la “ tristesse lugubre des angles droits ”, suivant l’expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints ne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait “ carrément ”, les villes, les360 maisons et les sottises. 360


norama. C’est un réservoir remarquable, enchâssé dans un écrin de hautes falaises austères, sombres et incrustées d’une substance cristalline. Il irriguait aux Temps des Ours Anciens une superficie ourse fois plus étendue mais, son niveau s’abaissant inexorablement sous l’action du vent et de l’évaporation constante, toute cette région s’est lentement désertifiée. Egalement surnommé l’Udier Pétrifié, il mesure encore ourse Courses d’Ours, seize mille sept cent quatorze Pieds d’Ours et huit cent quatre-vingt-quatre oursièmes, sur cinq Courses d’Ours et dix-huit mille cent sept Pieds d’Ours environ. Il se trouve à deux mille trois cent soixante-dix-sept Pieds d’Ours, deux Poils et huit cent quatre-vingt-quatorze oursièmes d’altitude et contient des quantités énormes1 de chlorure de sodium en suspension, près de trois oursièmes de sa masse en fait. Rien de surprenant donc que les gravettes, grondins, grevesses ou grenouilles n’y survivent pas. Les malheureuses bestioles qui y arrivent, entraînées par le Kuysgéõr, le Bicis ou autres ruisseaux, y meurent très vite mais s’y conservent, indéfiniment propres à la consommation. C’est cependant une légende qu’un ours y plongeant ne puisse s’y immerger totalement. Les Nusnurs sont tous d’excellents gars-ours paysans mais, en cette région, la végétation reste pauvre et maigre. On y trouve à la fin du printemps des enclos réservés aux grosses bêtes, des herbages de graminacées artificiellement irrigués, de maigres lopins secs mais bien travaillés, des barrières de chardons, de cades, d’épineux divers, des bouquets de robiniers et de canéficiers. Pour l’heure, un épais tapis blanc abolissait tous les détails du paysage. En début d’après-midi les pérégrins s’arrêtaient à la caverne de Dog-Den. Profitant de l’attente du T-2 qui n’arriverait qu’à la tombée de la nuit, Sheb. Aourseda persuada Myb. Lupp de gagner avec elle et nos deux compères la Cité des Ours Tabous pour s’y badauder. Véritable archétype de l’urbanisme amer’oursain, la bourgade avait été tracée selon un quadrillage parfaitement orthonormé, précis, régulier, rigoureux, offrant la 361


A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d’églises, mais, comme monuments, la maison du prophète, la Court-house et l’arsenal ; puis, des maisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries, entourées de jardins, bordées d’acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d’argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, où se tient le marché, s’élevaient quelques hôtels ornés de pavillons, et entre autres LakeSalt-house. Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les rues étaient presque désertes, – sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point à la possession de ses béatitudes les célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un châle fort modeste. Les autres n’étaient vêtues que d’indienne. Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le bonheur d’un seul Mormon. Dans son bon sens, c’était le mari qu’il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d’avoir à guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduire ainsi en troupe jusqu’au paradis mormon, avec cette perspective de les y retrouver pour l’éternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire l’ornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pas 362la vocation, et il trouvait 362


“ désolation réjouissante des perpendiculaires ” comme l’a si joliment grognotté un grand gars-ours rhapsode. Sur ce nouveau territoire d’espace et de liberté les gars-ours, pour marquer leur empreinte, ont tout fait au cordeau, les agglomérations de cavernes, les lois et les bévues. Nos pérégrins allaient trottinant le long de la grève du Kuysgéõr, à travers cette bourgade protégée par un rempart de kaolin jaune et de galets blancs édifié en moins 20, et creusée aux pieds des collines Beïzevdi. Curieusement ils n’y virent qu’un petit nombre de cavernes taboues. Seules la caverne du gars-ours astrologue et mystagogue, la caverne de justice et la caverne aux armes étaient signalées comme curiosités à visiter. Partout des falaises de craie jaune et blanche taillées à l’équerre, aux entrées étroites protégées du soleil par des treillis végétaux, des parcs clos de papilionacées, de césalpiniacées ou de mimosacées, des bosquets de cassiers, de sagoutiers, de tallipots, des fourrés de cachous, de chamérops, d’aréquiers et de robiniers. Des cavernes de repos et de détente, dont la fameuse Grotte des Larmes, espéraient ça et là le pérégrin. Les nôtres ne croisèrent pas un chat. Les allées sur leur passage semblaient abandonnées, à l’exception de celles entourant la caverne taboue, bien difficile à découvrir. Il y avait là pléthore d’oursonnes, probablement en raison des étranges mœurs nusnurses. Les pauvres gars-ours préfèreraient vivre seuls mais les oursonnes de l’Yvej exigent le mariage, la superstition locale les ayant persuadées que l’est de l’éden reste fermé à celles qui n’ont pu, sur terre, capturer un mari. Certaines, peut-être les premières épouses, arboraient une ceinture d’organsin et un étroit chaperon, mais l’immense majorité d’entre elles ne semblaient guère florissantes, ne possédant qu’une légère grisette – étoffe rousse’terrienne – défraîchie et effilochée. Patte d’Ours lorgnait craintivement ces Nusnurs’she prêtes à se partager un même époux, et s’apitoyait fort sur ce dernier. Quelle responsabilité que de devoir mener son petit troupeau d’oursonnes jus363


– peut-être s’abusait-il en ceci – que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu inquiétants. Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons. Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à imprimer au train quelque vitesse, ces cris : “ Arrêtez ! arrêtez ! ” retentirent. On n’arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces cris était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barrières. Il s’élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon. Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s’intéressa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l’Utah n’avait ainsi pris la fuite qu’à la suite d’une scène de ménage. Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul, – et à la façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au moins. “ Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et c’était assez ! ”

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qu’aux marches du ciel ! Et quelle désolation, après les avoir supportées patiemment au quotidien, que de passer ensuite avec elles l’infinité du temps restant, sous la truffe du légendaire Kuï Znavï, tenancier de cette caverne aux béatitudes ! Il n’avait vraiment pas la fibre et se méfiait – sans doute à tort d’ailleurs – des reniflements un rien insistants de certaines. Par bonheur il n’était là que de passage ! En fin d’après midi les pérégrins regrimpaient sur leur tronc. L’appeau du départ stridula et, comme le convoi s’ébranlait, on entendit des glapissements désespérés : “ Au secours ! Attendez-moi ! ” Pas moyen de freiner une machine quand sa pression monte mais, n’ayant pas à franchir de fossés ou de clôtures, le malheureux put galoper sur les longrines, agripper le posegriffe de l’antépénultième tronc et il s’écroula enfin, tout suffoquant et bavant, au pied de l’un des pins obliques. Patte d’Ours avait assisté, amusé, à cette course éperdue. Dès qu’il sut que le gars-ours avait déguerpi devant une querelle domestique, la curiosité l’envahit. Le Nusnur respirant plus calmement, Patte d’Ours l’interrogea avec respect : “ Beaucoup d’oursonnes s’occupent-elles de vous, monours ? ” A l’avoir vu courir comme qui aurait l’Ourse-Noire à ses trousses, il en imaginait facilement deux oursaines. “ Aucune, monours ! gronda le Nusnur en baissant la truffe, aucune, mais cela n’allait pas durer ! ”

Note : On a évalué sa densité à une Merdre d’Ours et quatre cent trente et un oursièmes, quand l’eau en Oursope ne dépasse pas une Merdre d’Ours et deux cent vingt-quatre oursièmes ! 365


Chapitre XXVIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR Á FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d’Ogden, s’éleva pendant une heure vers le nord, jusqu’à Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de l’est à travers le massif accidenté des monts Wahsatch. C’est dans cette partie du territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de l’Union s’est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu’elle n’était que de seize mille dollars en plaine ; mais les ingénieurs, ainsi qu’il a été dit, n’ont pas violenté la nature, ils ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percé dans tout le parcours du rail-road. C’était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu’alors sa plus haute cote d’altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une courbe très allongée, s’abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour remonter jusqu’au point de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu’il s’approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le pied sur la terre anglaise ! A dix heures du soir, le train s’arrêtait à la station de Fort-Bridger, qu’il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans l’État de Wyoming, – l’ancien Dakota –, en suivant 366 toute la vallée du Bitter366


Chapitre XXVIII OÙ IL NE SERT DE RIEN D’ÊTRE SENSÉ AU SEIN DES INSENSÉS Après le lac des Larmes et la caverne étape de DogDen, le convoi des troncs inclinés rejoignit le Biciscreek à cent cinquante-deux Courses d’Ours et huit mille sept cent quarante-deux Pieds d’Ours au septentrion de Safrasiz’Ours. De là il avança au levant, dans les rudes Beïzevdi1. Comme on l’a déjà grognotté, les ingénieux gars-ours Amer’Oursains avaient choisi de contourner au mieux tous les obstacles rencontrés, versants escarpés ou précipices et – ce qui est presque inconcevable – n’avaient foré qu’une galerie, de huit mille sept cent cinquante-huit Pieds d’Ours, pour rejoindre Plani Rupi Campo. A partir du lac des Larmes le convoi descendait selon une pente toujours douce. Il suivit la gorge de la Cowis-river dans ce massif d’où coulent d’innombrables rivières, les unes jusqu’au Tédoloxyï, les autres vers l’udier Emervoxyï. De petits ponts de bois qui ne tenaient plus guère que par un grand mystère et deux piliers de bois enjambaient le Nyggà, le Psiir-Bear et de nombreux rus bouillonnants. Patte d’Ours trémulait, exaspéré par la lenteur du convoi, et Fixours lui-même rageait d’avoir à lambiner dans tous ces défilés et tortueux passages. La peur d’être bloqué l’avait pris, et il ne se montrait pas le moins désireux de planter enfin griffe en Ourse’Terre ! Dans la nuit on fit une très courte étape à la caverne ferrée de Pont de Bear et, après soixante-six mille et soixante-quatre Pieds d’Ours sans quitter les gorges où naissent l’essentiel des ruisseaux qui vont irriguer le Dumuségù, on pénétrait le Baunorp, le célèbre Dac’Odac de la légende. Il floconna dru des heures durant. Patte d’Ours s’en aperçut au matin du 7 du mois de Sable lors de la halte à la caverne étape de Psiir-Bear-creek, et s’en 367


creek, d’où s’écoulent une partie des eaux qui forment le système hydrographique du Colorado. Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d’heure d’arrêt à la station de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d’inquiéter Passepartout, car l’accumulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage. “ Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager pendant l’hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances ? ” Mais, en ce moment, où l’honnête garçon ne se préoccupait que de l’état du ciel et de l’abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d’une tout autre cause. En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s’était si grossièrement comporté à l’égard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en arrière. Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s’était attachée à l’homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son cœur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite. Évidemment, c’était le hasard seul qui avait amené dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire. Mrs. Aouda, lorsque le368 train se fut remis en route, 368


alarma : si les chutes continuaient, des congères formées par le vent encombreraient les voies et risqueraient de les immobiliser plusieurs ours de suite. “ Pourquoi donc, grognounait-il, mon ours-maître a-t-il pris sa gageure en saison d’hibernation ! Le printemps lui aurait été bien plus favorable ! ” Alors même que notre brave gars-ours se tourmentait de l’aspect des nuages et de la chute du thermomètre, des raisons autrement graves tourmentaient Sheb. Aourseda. Désireux de se dégourdir les pattes, une petite oursaine de pérégrins trottaient autour de la caverne ferrée. Passant la truffe par un interstice du clayonnage d’osier, elle avait reniflé dans leur groupe le déplaisant et impertinent fourrier Dumurïm Winnie ProctolOurs, le goujat de Safrasiz’Ours. De crainte qu’il ne la contreniflât à son tour, elle rentra précipitamment la truffe. Elle portait une affection croissante à l’ours qui, sous sa spontanéité de mécanique, avait pour elle tant d’égards. Elle fut bouleversée par la malencontre de l’ours insolent que Myb. Lupp était bien décidé à provoquer en duel, et son sang se figea. Un aléa ironique et mauvais avait entraîné ProctolOurs dans leur sillage et elle devait, par n’importe qu’elle ruse honnête, éviter que Tiomiez Lupp ne tombât truffe à truffe avec son ennemi. Comme Myb. Lupp ronflotait, bercé par le lent mouvement du convoi qui avait repris sa progression, Sheb. Aourseda avertit Fixidore Fixours et Patte d’Ours. “ ProctolOurs se trouve ici ! s’obscurcit Fixours. Qu’importe ! Ce n’est pas l’oursard ... heu ... Myb. Lupp qui lui caressera les côtes ! Je m’en chargerai ! Car ce déplaisant fourrier m’a plus que sérieusement froissé ! – Quant à moi, gronda sourdement Patte d’Ours, militaire ou pas, je ... – Mesours, reprit tout bas Sheb. Aourseda, Myb. Lupp ne vous permettra jamais de laver cet affront à sa 369


profita d’un moment où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation. “ Ce Proctor est dans le train ! s’écria Fix. Eh bien, rassurez-vous, madame, avant d’avoir affaire au sieur ... à Mr. Fogg, il aura affaire à moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c’est encore moi qui ai reçu les plus graves insultes ! – Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel qu’il est. – Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le venger. Il est homme, il l’a dit, à revenir en Amérique pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de déplorables résultats. Il faut donc qu’il ne le voie pas. – Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et ... – Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York ! Eh bien, si pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit Américain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien l’empêcher ... ” La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s’était réveillé, et regardait la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à l’inspecteur de police : “ Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ? – Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! ” répondit simplement Fix, d’un ton qui marquait une implacable volonté. Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions à l’endroit de son maître ne faiblirent pas. Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel 370 et lui ? Cela ne pouvait 370


place. Vous l’avez ouï comme moi, il s’est promis de retraverser le globe dans le seul but de relever la piste de ce glatisseur d’injures. Qu’il renifle simplement ProctolOurs et rien ne saurait prévenir une confrontation, tragique à coup sûr ... pour l’un d’eux ! Je vous en supplie, empêchez cela. – Nous le ferons monourse, la rassura Fixours, un duel serait fâcheux. Cela occasionnerait un délai ... – Un délai, le coupa Patte d’Ours, dont les gentillours du Cercle-Bel-Ursidé profiteraient pour rafler la mise ! NéoBear n’est plus loin ! Que mon ours-maître ne descende pas de son tronc durant huit fois ourse heures et il ne verra pas la truffe de ce détestable Amer’Oursain, que la Grande-Ourse l’empaille ! ” Myb. Lupp s’étira et le grésillement cessa. Tous contemplaient en silence la combe immaculée. Peu après, à l’insu de son ours-maître et de Sheb. Aourseda, Patte d’Ours demanda au gars-ours pandore : “ Vous le protègeriez réellement ? – A quoi me servirait de ne rapporter que sa peau en Oursope ! ” gronda rudement Fixours. Un frémissement de colère grippa la fourrure du dos de Patte d’Ours qui cependant ne grouina rien. Mais comment immobiliser Myb. Lupp sur ce tronc incliné ? Connaissant à présent la nature casanière et routinière de son ours, Fixours imagina une solution : “ L’aiguille du chronographe se traîne interminablement, monours, sur ces troncs inclinés. – Et pourtant elle tourne ! grommela le gentillours. – Je vous ai connu bridgeur. Une belle activité. – Certes, acquiesça Tiomiez Lupp. Encore nécessite-t-elle brèmes et adversaires. – Par la Grande-Ourse ! On marchande ce qu’on désire sur ces convois amer’oursains. Et monourse accepterait peut-être ... – Avec grand plaisir, monours, grogna aussitôt l’intéressée, j’ai appris le bridge dans mes années d’études et j’y ai même obtenu quelques prix. – Pour ma part, se gonfla Fixidore Fixours, je me 371


être difficile, le gentleman étant d’un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas, l’inspecteur de police crut avoir trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à Phileas Fogg : “ Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer. – En effet, répondit le gentleman, mais elles passent. – A bord des paquebots, reprit l’inspecteur, vous aviez l’habitude de faire votre whist ? – Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires. – Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame ... – Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais le whist. Cela fait partie de l’éducation anglaise. – Et moi, reprit Fix, j’ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu. Or, à nous trois et un mort ... – Comme il vous plaira, monsieur ”, répondit Phileas Fogg, enchanté de reprendre son jeu favori, même en chemin de fer. Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint bientôt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença. Mrs. Aouda savait très suffisamment le whist, et elle reçut même quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l’inspecteur, il était tout simplement de première force, et digne de tenir tête au gentleman. “ Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne bougera plus ! ” A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux océans. C’était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles 372 environ, les voyageurs se 372


gobe d’être de première force. Nous sommes donc trois, et avec un empaillé ... – Cela m’agrée ”, grommela Tiomiez Lupp plutôt soulagé par cette perspective. Patte d’Ours se chargea du marchandage avec un gars-ours colporteur et rapporta promptement cent quatre brèmes neuves, non maquillées, des chevilles, des palets ronds, ainsi qu’une petite pierre d’ardoise grésée pour y mener les parties. Tout était parfait et le match put débuter. Sheb. Aourseda se révéla une adversaire redoutable et fut plusieurs fois félicitée par le peu loquace Tiomiez Lupp. Le gars-ours pandore, pour sa part, perdit plus et plus souvent qu’il ne l’aurait souhaité mais il ne se plaignit pas. “ Ite missa est ! se réjouit Patte d’Ours. Le voilà ferré jusqu’à NéoBear ! ” C’est au zénith de l’astre solaire, d’ailleurs invisible cet ours-là, que le convoi des troncs inclinés franchit cette crête séparant toutes les rivières entre l’est et l’oursest. On passa la cote 4 744 à Tézzi-Csogpis. Dans moins de six cent soixante et un mille Pieds d’Ours on aborderait les planes plaines plates qui finissent à l’udier Emervoxyï et où, dès moins 38, il fut si facile d’implanter les premières pistes de longrines. Dans cette région naissent les rus, ruisseaux et torrents qui alimentent le Rusvi-Tmévvi-creek. Du septentrion au levant, l’énorme arc des Sudqa-Hills, culminant à la dent de Mammy Yokum, fermait toute vue. Une ample terrasse se déployait au pied des premiers contreforts rocheux. Les pérégrins distinguaient à leur dextre les abruptes aiguilles où prend naissance l’Esqérzez. Tout en grignotant les graminées grillées qu’un gars-ours serveur leur avait apportées, ils aperçurent au passage la formidable caverne fortifiée de Jémmidq, puissance tutélaire de ce pays. Avant le soir on en aurait terminé avec les périlleuses chaînes de l’oursest et il était raisonnable d’escompter que rien ne viendrait plus troubler le périple dans cette contrée. Le thermomètre avait chuté à trente-huit degrés de l’échelle d’hi373


trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s’étendent jusqu’à l’Atlantique, et que la nature rendait si propices à l’établissement d’une voie ferrée. Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l’horizon du nord et de l’est était couvert par cette immense courtine semicirculaire, qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer s’étendaient de vastes plaines, largement arrosées. Sur la droite du rail-road s’étageaient les premières rampes du massif montagneux qui s’arrondit au sud jusqu’aux sources de la rivière de l’Arkansas, l’un des grands tributaires du Missouri. A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espérer qu’aucun accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s’enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C’était le désert dans son immense nudité. Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s’arrêta. Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet arrêt. Aucune station n’était en vue. Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique : “ Voyez donc ce que c’est. ” Passepartout s’élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor. Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la voie. Le 374 mécanicien et le conducteur, 374


bernation, ce qui obligeait les pérégrins à utiliser leurs réchauffe-fourrures, mais le temps s’était abeaudi et il ne floconnait plus. Seule vie apparente dans toute cette solitude immaculée, dépouillée et sauvage, d’étranges volatiles qu’effarouchaient les hurlements de la motrice s’envolaient à tire d’aile. Bien repus, Myb. Lupp et ses compagnons s’étaient replongés dans leur bridge acharné lorsque le convoi s’immobilisa brusquement, dans de grands crissements de roues. Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours redoutèrent aussitôt que Myb. Lupp ne saute à terre. Vaine inquiétude ! Le gentillours, qui tentait un petit chelem ardu, grommela seulement : “ Essayez de vous renseigner, Patte d’Ours, je vous prie. ” Patte d’Ours passa la gueule au travers d’un trou du clayonnage sans apercevoir ce qui pouvait expliquer une étape en ce lieu, et dégringola du tronc. Quatre oursaines de pérégrins l’avaient précédé dont, bien évidemment, Dumurïm Winnie ProctolOurs. Le gars-ours pelleteur avait obéi à un fanal qui interdisait formellement le passage et, tout hérissé, grondait à la truffe d’un malheureux gars-ours surveillant dépêché sur les lieux par Nigodorï-Cub, la caverne étape suivante. Les pérégrins les entouraient et tous grésillaient avec passion mais on remarquait surtout les forts grognements et les mouvements brusques du déplaisant ProctolOurs. S’étant glissé au premier rang, Patte d’Ours écoutait le gars-ours surveillant : “ Nenni ! Vous ne pourrez franchir la passerelle de Nigodorï-Creek ! Elle est bigrement plus chancelante qu’un gars-ours centenaire et ses longrines craqueront sous votre masse. ” Il s’agissait d’un ouvrage porté par d’énormes grelins torsadés au-dessus d’un tumultueux torrent bouillonnant au fond d’une gorge profonde, à trois mille trois cent trois Pieds d’Ours de là. D’après le gars-ours surveillant – un ours posé et réfléchi qui n’en rajoutait 375


étant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs s’étaient approchés et prenaient part à la discussion, – entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux. Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait : “ Non ! il n’y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé et ne supporterait pas le poids du train. ” Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un rapide, à un mille de l’endroit où le convoi s’était arrêté. Au dire du garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et il était impossible d’en risquer le passage. Le garde-voie n’exagérait donc en aucune façon en affirmant qu’on ne pouvait passer. Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l’être. Passepartout, n’osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue. “ Ah çà! s’écria le colonel Proctor, nous n’allons pas, j’imagine, rester ici à prendre racine dans la neige ! – Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station d’Omaha pour demander un train, mais il n’est pas probable qu’il arrive à Medicine-Bow avant six heures. – Six heures ! s’écria Passepartout. – Sans doute, répondit le conducteur. D’ailleurs, ce temps nous sera nécessaire pour gagner à pied la station. – A pied ! s’écrièrent tous les voyageurs. – Mais à quelle distance est donc cette station ? demanda l’un d’eux au conducteur. – A douze milles, de l’autre côté de la rivière. – Douze milles dans la neige ! ” s’écria Stamp W. Proctor. Le colonel lança une bordée 376 de jurons, s’en prenant 376


probablement pas2 – plusieurs grelins avaient déjà cédé et il était impensable d’emprunter les longrines dégradées. Patte d’Ours accablé par ce nouveau désastre en restait la mâchoires pendante. “ C’est assez ! glapit ProctolOurs. Vous ne comptez pas nous voir construire des igloos pour hiberner dans ce trou, quand même ! – Ourse’Dada va envoyer un convoi à notre rencontre, expliqua le gars-ours surveillant. Il lui faut cependant un quart d’oursée pour atteindre NigodorïCub. – Un quart d’oursée ! glapit Patte d’Ours. – Oui, mais nous ne mettrons pas moins pour rejoindre Nigodorï. – A griffe ! glapirent les pérégrins en chœur. Est-ce loin ? – Il nous faudra d’abord franchir la gorge, et c’est encore à trente-neuf mille six cent trente-huit Pieds d’Ours. – Trente-neuf mille six cent trente-huit Pieds d’Ours, par ce froid, et les griffes dans la poudreuse ! ” s’étouffa ProctolOurs. Il grinça moult grossièretés, blasphéma, grognant contre les gars-ours promoteurs, grognant contre le gars-ours surveillant, grognant contre la température qui chutait et le vent qui se levait, et Patte d’Ours, tout hérissonné, les yeux comme des charbons ardents, aurait, pour une fois, volontiers grincé de concert. Aucune poudre d’or ne saurait rafistoler ces bougres de grelins érodés ! La gageure était perdue ! Tous à présent grinchouillaient, furieux de devoir trottiner plus de quarante-cinq mille Pieds d’Ours en se trempant jusqu’au ventre. Du groupe fébrile s’éleva une véritable cacophonie : clappements de langue, claquements de mâchoires, gémissements, grésillements récriminatoires, grincements de dents, grognements rageurs et grondements féroces. Mais Tiomiez Lupp, tout occupé à neutraliser une oursonne de cœur par une subtile impasse, n’entendit rien de ce brouhaha. 377


à la compagnie, s’en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n’était pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître. Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement attiré l’attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n’eût été absorbé par son jeu. Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train – un vrai Yankee, nommé Forster –, élevant la voix, dit : “ Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer. – Sur le pont ? répondit un voyageur. – Sur le pont. – Avec notre train ? demanda le colonel. – Avec notre train. ” Passepartout s’était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien. “ Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur. – N’importe, répondit Forster. Je crois qu’en lançant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer. – Diable ! ” fit Passepartout. Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il rappela même que des ingénieurs avaient eu l’idée de passer des rivières “ sans pont ” avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à l’avis du mécanicien. “ Nous avons cinquante chances pour passer, disait l’un. – Soixante, disait l’autre. – Quatre-vingts ! ... quatre-vingt-dix sur cent ! ” 378 378


Patte d’Ours, au désespoir, s’apprêtait à revenir informer son ours-maître, lorsque le gars-ours chauffeur – un solide grizzli surnommé Luszvis – intervint avec autorité : “ Du calme mesours, il existe un procédé mécanique. – Un procédé pour que nous franchissions la gorge ? s’étonna l’un des pérégrins. – Exactement. – Et les troncs inclinés ? gronda ProctolOurs. – Nous serons dessus ! ” Patte d’Ours n’en perdait pas une miette. “ Mais les longrines branlent ! gronda le gars-ours surveillant, et les grelins se détressent ! – Et alors ? grogna Luszvis. Il nous suffit de traverser en moins de temps qu’il n’en faudra à la passerelle pour s’écrouler ! – Ourse-Noire ! grinça Patte d’Ours entre ses dents, ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! ” Les pérégrins se montrèrent enchantés du projet. ProctolOurs, déplaisant mais courageux, était le plus emballé de tous, trouvant la réalisation toute simple et bigrement amer’oursaine. Il se souvint d’ailleurs qu’un gars-ours général avait gribouillé un traité sur l’art de franchir le vide en l’absence de passerelle, en projetant simplement à toute allure des ensembles compacts de troncs inclinés. Cela emporta la décision et chacun acclama l’idée du gars-ours chauffeur. “ Nous réussirons ! L’aléa est de un pour deux. – Même pas ! Il y a moins de quatre oursièmes de risque de tomber ! – Deux oursièmes ! – Un oursième ! ” Patte d’Ours restait abasourdi. Malgré son désir impérieux de se retrouver sur l’autre rive, l’expérience lui paraissait vraiment très aventureuse. “ Il s’agit de prendre la raison par le bon bout, se grognonna-t-il, car il existe une autre solution, mais aucune de ces gueules brûlées n’a plus l’air de pouvoir encore raisonner ! ” 379


Passepartout était ahuri, quoiqu’il fût prêt à tout tenter pour opérer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop “ américaine ”. “ D’ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, et ces gens-là n’y songent même pas ! ... ” “ Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me paraît un peu hasardé, mais ... – Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos. – Je sais bien, répondit Passepartout en s’adressant à un autre gentleman, mais une simple réflexion ... – Pas de réflexion, c’est inutile ! répondit l’Américain interpellé en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu’on passera ! – Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être plus prudent ... – Quoi ! prudent ! s’écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit ! Comprenez-vous ? A grande vitesse ! – Je sais ... je comprends ..., répétait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel ... – Qui ? que ? quoi ? Qu’a-t-il donc celui-là avec son naturel ? ... ” s’écria-t-on de toutes parts. Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre. “ Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor. – Moi, peur ! s’écria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai à ces gens-là qu’un Français peut être aussi américain qu’eux ! – En voiture ! en voiture ! criait le conducteur. – Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de suite ! Mais on ne m’empêchera pas de penser qu’il eût été plus naturel de nous faire d’abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite ! ... ” 380 380


“ Monours, apostropha-t-il un pérégrin près de lui, cette tentative est bien aléatoire et ... – Quel aléa ? gronda le pérégrin, faisant mine de s’éloigner. – Bon ! grogna Patte d’Ours en le retenant. Nous pourrions tout au moins assurer notre tentative ... – Nous ne courons aucun risque ! gronda l’Amer’Oursain en montrant les dents, le fourrier a certifié qu’on traversera ! – Je crois bien, grogna Patte d’Ours, que nous traverserons, cependant, en raisonnant ... – Assez ! s’emporta ProctolOurs, que l’idée de “ raisonner ” avait toujours hérissé. Dare-dare et à toute berzingue ! N’auriez-vous pas enregistré ? A toute berzingue ! – Bien évidemment ... et je reconnais ..., admit Patte d’Ours que nulours n’écoutait plus. Sans raisonner, si cela vous déplait tant, nous pourrions trouver plus aisé ... – Ah ! Mais c’en est assez ! Que nous bassine-t-il avec ses zézé, ce zozoteur ? ” glapit le chœur des ours. Le malheureux plia devant l’attaque. “ Auriez-vous la frousse ? ricassa ProctolOurs. – La frousse ! Et pourquoi pas le trac, pendant que vous y êtes ? Pensez-vous qu’un ours des Pyrénées sache moins bien mourir qu’un Amer’Oursain ? – Aux troncs ! Aux troncs ! s’époumonait le garsours chauffeur. – Que la Grande-Ourse me grippe ! Aux troncs, bien sûr, glapit Patte d’Ours, aux troncs ! Illico presto ! Il n’était pas plus bête, cependant, que nous empruntions la passerelle les premiers, avant que le grandtronc ne s’élance ! ” Hélas ! Nulours n’eut assez d’oreille pour ouïr ce remarquable grognement, ou d’esprit pour l’admettre ! Tous avaient regrimpé sur les troncs inclinés. Patte d’Ours, préoccupé et silencieux, rejoignit les bridgeurs, trop acharnés pour renifler son retour. Après un long miaulement de la motrice le garsours chauffeur, permutant ses manettes, revint plus de 381


Mais personne n’entendit cette sage réflexion, et personne n’eût voulu en reconnaître la justesse. Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s’était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist. La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arrière pendant près d’un mille –, reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan. Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença : elle s’accéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on n’entendait plus qu’un seul hennissement sortant de la locomotive ; les pistons battaient vingt coups à la seconde ; les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à l’heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur. Et l’on passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d’une rive à l’autre, et le mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu’à cinq milles au-delà de la station. Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné, s’abîmait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

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trois mille trois cent trois Pieds d’Ours et deux Poils sur ses pas, pour préparer ce bond difficile. Un nouvel hululement annonça le départ de la course folle et du même coup la fin des gageures engagées sur le convoi. Alors on poussa les machines : les bielles trépidaient furieusement, le son gagna dans les aigus, du fourneau porté au rouge jaillissaient d’impressionnantes gerbes d’étincelles. Et le grand-tronc, à près de vingt-trois Vits d’Ours Brun, trois mille deux cent deux Souffles, sept Foulées et trois cent cinquante-cinq oursièmes, parut s’envoler ! La Grande-Ourse était-elle intervenue ? La passerelle tint ! Son tablier vibra, grinça, gémit, se fendilla, se fissura, mais le convoi, d’un bond fulgurant, atteignit l’autre côté. Entraînée par sa force énorme, la motrice ne put s’immobiliser que seize mille cinq cent seize Pieds d’Ours après la caverne étape. Le dernier tronc passé, tout l’édifice, dans un craquement épouvantable, se disloquait au dessus des eaux tumultueuses du Nigodorï-creek.

Note 1 : Cette section s’était avérée la plus ardue à construire et avait coûté vingt-huit mille trois cent soixante-quinze Ours d’or, sept Pénis, neuf Canines et sept cent sept Oursings pour trois mille trois cent trois Pieds d’ours achevés, entièrement pris en charge par l’Etat. Les promoteurs privés, eux, ne déboursaient que neuf mille quatre cent cinquante-huit Ours d’or pour la même distance sur le plat. Note 2 : Connaissant les Amer’Oursains et leur incroyable désinvolture face au danger, si l’un d’eux se montre précautionneux, il faudrait être irresponsable pour ne pas l’écouter. 383


Chapitre XXIX OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D’INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L’UNION Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe d’Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds audessus du niveau de l’océan. Les voyageurs n’avaient plus qu’à descendre jusqu’à l’Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature. Là se trouvait sur le “ grand trunk ” l’embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d’or et d’argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur demeure. A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais réglementaires. Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick, et l’on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river. C’est à ce point que se fit l’inauguration de l’Union Pacific Road, le 23 octobre 1867, et dont l’ingénieur en chef fut le général J. M. Dodge. Là s’arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le viceprésident, Mr. Thomas C. Durant ; là retentirent les acclamations ; là, les Sioux384 et les Pawnies donnèrent le 384


Chapitre XXIX OÙ L’ON VIT DES AVENTURES BIGREMENT AMER’OURSAINES Le grand-tronc en fin d’après-midi, après la caverne fortifiée de Zeygiz et le défilé de Djiaïrri, franchissait le col d’Iwerz où le trajet du T-2 culmine à la cote 5 061. Il ne lui restait qu’à glisser jusqu’aux plages de l’udier Emervoxyï à travers ces planes plaines plates que la Grande-Ourse-Mère arasa patiemment. Une piste secondaire de longrines filait vers GirwisDovã, la plus grosse bourgade du Dumuségù, pays légendaire où abondent pépites et paillettes de tous les métaux précieux. De nombreux gars-ours accourus des quatre points cardinaux s’y étaient naguère précipités pour chercher fortune et, à force de creuser, ils avaient au moins pu jouir de profondes tanières où s’installer. Six fois ourse heures après le départ, les pérégrins se trouvaient à deux cent trente-quatre Courses d’Ours et mille huit cent dix Pieds d’Ours de Safrasiz’Ours. D’après le planigramme, huit fois ourse heures encore permettraient d’arriver à NéoBear et Tiomiez Lupp n’aurait donc ni bonus ni malus à y graver. Ayant aperçu le cantonnement de Bemcej, ils roulèrent dans la soirée entre la Mugpi-Tumi-river et cette ligne tirée au cordeau qui sépare le Baunorp du Dumuségù. Peu avant la mi-nuit ils pénétrèrent dans le Nozarmbird par Jul’s-Bear-sur-Zigbôq, suivant l’affluent le plus méridional de la Tmévvi. En ce lieu précis, le 18 du mois d’Haha de l’an moins 6, ce peuple pieux avait baptisé le T-2 en présence du grand mystagogue Dog’Bear. En ce lieu, deux rutilantes motrices tractant les whells-trunks des garsours convives – le célèbre politicard Myb. OursPompon en faisait partie – entrechoquèrent leurs poussebestiaux. En ce lieu, la foule des gars-ours assemblés glapit ourse fois “ Vivat ! Hip ! Ours ! ”. En ce lieu, 385


spectacle d’une petite guerre indienne ; là, les feux d’artifice éclatèrent ; là, enfin, se publia, au moyen d’une imprimerie portative, le premier numéro du journal Railway Pioneer. Ainsi fut célébrée l’inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles des villes et des cités qui n’existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait bientôt les faire surgir du sol américain. A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière. Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d’Omaha. La voie ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à l’importante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d’eau, qui se rejoignent autour d’elle pour ne plus former qu’une seule artère – affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d’Omaha. Le cent unième méridien était franchi. Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d’eux ne se plaignait de la longueur de la route – pas même le mort. Fix avait commencé par gagner quelques guinées, qu’il était en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait : “ Moi, je jouerais carreau ... ” Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor était près d’eux. Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt. 386 386


des Siours et des Blackfeet se dépiautèrent sans merci au plus grand ravissement des oursonnes. En ce lieu, on tira pétards, grenades, obus et fusées. Et en ce lieu, toujours le 18 Haha, un gars-ours pisse-copie fonda le Wheels-trunk-Duck1. Tous les gars-ours ouvriers firent une grande fiesta, bamboula mémorable, bringue à tout casser, fêtant par avance le développement de bourgades qui restaient à construire. Sous les roues de la motrice, charrue des Temps des Ours Modernes, elles jailliraient, fleuriraient et s’épanouiraient dans ce désert amer’oursain. L’aurore effleurait de ses griffes de rose la caverne fortifiée de Ned-Tizjur quand on la dépassa, à soixante Courses d’Ours, neuf mille cent quatre-vingt-sept Pieds d’Ours et trois Griffes, à l’oursest d’Ourse’Dada. Le tracé ondoyait paresseusement le long de la tortueuse Tmévvi. Une heure plus tard on passait Rusvisur-Tmévvi, gros bourg stratégique pris, tel une île, au confluent des deux principales branches de ce fleuve immense et majestueux qui rejoint la Nozzuyso légèrement en amont d’Ourse’Dada. On venait de traverser le cent unième demi-cercle imaginaire. Les parties de bridge s’enchaînaient toujours. Nulours ne regrettait plus la lenteur du parcours, si ce n’est l’empaillé peut-être. Fixours, ne désespérant point de regrappiller enfin une partie des nombreux Ours d’or qu’il avait bêtement gaspillés, semblait plus acharné que Myb. Lupp lui-même. Ce dernier alignait avantages et aubaines avec une veine insolente. Très concentré, essayant une combinaison peut-être un tantinet téméraire, il allait poser trèfle lorsque, dans son dos, une voix péremptoire tonna : “ C’est le cœur qui s’impose ... ” Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours dressèrent la truffe avec un bel ensemble et découvrirent le fourrier ProctolOurs. Dumurïm Winnie ProctolOurs et Tiomiez Lupp s’entreniflèrent sans aménité. “ Tiens donc ! Le sujet de sa Très Grincheuse Ursi387


“ Ah ! c’est vous, monsieur l’Anglais, s’écria le colonel, c’est vous qui voulez jouer pique ! – Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur. – Eh bien, il me plaît que ce soit carreau ”, répliqua le colonel Proctor d’une voix irritée. Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant : “ Vous n’entendez rien à ce jeu. – Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva. – Il ne tient qu’à vous d’en essayer, fils de John Bull ! ” répliqua le grossier personnage. Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au cœur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout était prêt à se jeter sur l’Américain, qui regardait son adversaire de l’air le plus insultant. Mais Fix s’était levé, et, allant au colonel Proctor, il lui dit : “ Vous oubliez que c’est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non seulement injurié, mais frappé ! – Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prétendant que j’avais tort de jouer pique, le colonel m’a fait une nouvelle injure, et il m’en rendra raison. – Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l’Américain, et à l’arme qu’il vous plaira !” Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L’inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l’arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l’Américain le suivit sur la passerelle. “ Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intérêts. – Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ? répondit le colonel Proctor. 388 388


dée, ricana le déplaisant militaire, et qui prétend pouvoir engranger du trèfle ! – Je le prouve, grommela Tiomiez Lupp, posant calmement sa brème sur la petite pierre d’ardoise grésée. – Quelle sottise ! Vous menez la partie comme un bleu, gronda ProctolOurs en tendant la patte pour reprendre la brème. Fendez donc à cœur ! ” – Nous pourrions vous et moi mener une toute autre partie, monours, proposa Tiomiez Lupp un rien menaçant. – Pourquoi pas ? Mais sa Très Grincheuse Ursidée y perdrait l’un de ses précieux sujets ! ” grinça l’autre, décidément bien mal léché. La face de Sheb. Aourseda s’était brusquement grippée d’émotion. Sa truffe s’assécha d’un coup. Elle posa la patte sur l’épaule de Tiomiez Lupp. Il l’écarta légèrement. Patte d’Ours, hérissé, s’élançait déjà pour déchiqueter l’Amer’Oursain dont les narines palpitaient avec mépris quand Fixours s’interposa : “ A Safrasiz’Ours, monours, vous m’avez personnellement outragé et vous allez m’en rendre compte ! – Permettez, grommela Myb. Lupp. Le fourrier vient d’alléguer que je pose mes brèmes comme un ourson stupide : je dois lui faire ravaler ses propos. – Vous serez donc empaillé puisque tel est votre souhait, sarcastiqua l’outrecuidant Amer’Oursain. ” Sheb. Aourseda ne put endiguer le courroux de Myb. Lupp, ni le gars-ours pandore détourner sur lui la vindicte de ProctolOurs. Patte d’Ours s’apprêtait à balancer l’odieux militaire sur la voie au travers du clayonnage. Son ours-maître le retint et emprunta la coursive de chêne avec l’Amer’Oursain. “ Monours, tenta d’expliquer Myb. Lupp, je me dois d’être en Oursope le samedi 21 du mois de Sable. – Que m’importe ! – Sachez, monours, qu’à la suite de l’incident de Safrasiz’Ours, j’étais résolu à retourner vous pister ici, aussitôt mes obligations remplies en Oursope. – Tiens donc ! Vous m’en grognerez tant ! 389


– Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San Francisco, j’avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique, dès que j’aurais terminé les affaires qui m’appellent sur l’ancien continent. – Vraiment ! – Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ? – Pourquoi pas dans six ans ? – Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous. – Des défaites, tout cela ! s’écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas. – Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ? – Non. – A Chicago ? – Non. – A Omaha ? – Peu vous importe ! Connaissez-vous PlumCreek ? – Non, répondit Mr. Fogg. – C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver. – Soit, répondit Mr. Fogg. Je m’arrêterai à PlumCreek. – Et je crois même que vous y resterez ! ajouta l’Américain avec une insolence sans pareille. – Qui sait, monsieur ? ” répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon, aussi froid que d’habitude. Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfarons n’étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme parfait. A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l’approche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit 390 sur la passerelle. Passe390


– Le dimanche premier Merdre vous agréerait-il ? – Un semestre ! Bigre ! Vous prenez votre temps ! – Le dimanche 1 du mois de Merdre, monours, ourse heures ... je m’y engage ! – Des grimaces et rien d’autre ! Des balivernes ! Des coquecigrues ! éructa ProctolOurs. Battons-nous maintenant par l’Ourse-Noire ! – Bien, concéda Myb. Lupp. Descendez-vous à NéoBear ? – Que vous chaut ? – A Djodépù ? – Ce n’est pas votre affaire. – A Ourse’Dada ? – Cela suffit ! Rendez-vous à Plume d’Ourse ! – Où cela ? – A cinq fois ourse minutes d’ici. Nous y faisons une halte d’ourse minutes, ce qui est bien suffisant pour une espingolade. – Je descendrai donc à Plume d’Ourse. – C’est plutôt moi qui vous y descendrai, et pour votre dernière hibernation ! ricassa l’insultant Amer’Oursain. – Qui vivra verra, monours ”, rétorqua Myb. Lupp avec sérénité. De retour à son tronc incliné il pria Sheb. Aourseda de ne pas s’inquiéter des rodomontades d’un hâbleur et lui assura que sa peau n’était pas à vendre ce qui, par ma foi, était pour lui une fort longue phrase. Il demanda ensuite à Fixidore Fixours, qui accepta, d’être son assistant dans ce duel. Et pour finir il emporta le point – et le match – en commençant par poser le trèfle en question. A ourse heures glougloutantes on arrivait à la caverne étape de Plume d’Ourse. Myb. Lupp et Fixidore Fixours empruntèrent la coursive de chêne avec Patte d’Ours, chargé d’escopettes. Sheb. Aourseda, plus figée qu’une ourse empaillée, ne bougea pas de sa place. ProctolOurs parut aussitôt précédant son assistant, un gars-ours du même tonneau que lui. Comme les combattants s’apprêtaient à planter griffe en terre le 391


partout l’accompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte. En ce moment, la porte de l’autre wagon s’ouvrit, et le colonel Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de sa trempe. Mais à l’instant où les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria : “ On ne descend pas, messieurs. – Et pourquoi ? demanda le colonel. – Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s’arrête pas. – Mais je dois me battre avec monsieur. – Je le regrette, répondit l’employé, mais nous repartons immédiatement. Voici la cloche qui sonne ! ” La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route. “ Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute autre circonstance, j’aurai pu vous obliger. Mais, après tout, puisque vous n’avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vous battre en route ? – Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonel Proctor d’un air goguenard. – Cela me convient parfaitement ”, répondit Phileas Fogg. “ Allons, décidément, nous sommes en Amérique ! pensa Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde ! ” Et ce disant il suivit son maître. Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se rendirent, en passant d’un wagon à l’autre, à l’arrière du train. Le dernier wagon n’était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda s’ils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire d’honneur à vider. Comment donc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles. 392 392


gars-ours contrôleur arriva au galop, glapissant : “ Regrimpez immédiatement, mesours. – Qui m’y obligerait ? gronda le militaire. – Le planigramme : deux fois ourse minutes à rattraper ! – Pas question ! Il me faut tuer monours ! – C’est navrant mais le convoi repart. Oyez donc le grelot qui tinte ! ” Le grelot tintait effectivement. Les troncs inclinés reprirent de la vitesse. “ Vous me voyez confus, mesours, grognonna le gars-ours contrôleur avec plus d’aménité, et j’aimerais vous rendre service. Vous n’avez pu vous espingoler à Plume d’Ourse mais pourquoi ne pas le faire maintenant ? – Monours n’agréera pas forcément ! gouailla ProctolOurs. – Bien au contraire ”, grommela Tiomiez Lupp. “ Ça, c’est l’Amer’Ourse ! se grognonna Patte d’Ours. Ce gars-ours contrôleur se montre vraiment plein de ressource ! ” Fort inquiet, il trotta derrière son ours-maître. Le groupe, formé du gars-ours contrôleur, des deux combattants, de leurs assistants et de Patte d’Ours, sauta d’un tronc sur l’autre jusqu’au bout du convoi, où une petite oursaine de pérégrins étaient installés. Poliment, le gars-ours contrôleur expliqua : “ Mesours, ces gentillours sont désireux de s’entretuer. Accepteriez-vous de leur céder un moment votre tronc ? ” Les pérégrins, gens fort honnêtes, ravis de rendre service et engageant aussitôt des gageures sur la bonne mine des combattants, gagnèrent l’antépénultième tronc du convoi, par prudence et pour laisser plus d’espace libre. On se trouvait sur une grume d’ourse fois ourse Griffes, très suffisante pour une espingolade. La règle du jeu fut fixée. Lupp et ProctolOurs se glissèrent sous les canisses une escopette chargée d’ourse balles dans chaque patte. Au grelot du gars-ours contrôleur ils 393


Ce wagon, long d’une cinquantaine de pieds, se prêtait très convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher l’un sur l’autre entre les banquettes et s’arquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu ... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen. Rien de plus simple en vérité. C’était même si simple, que Fix et Passepartout sentaient leur cœur battre à se briser. On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se prolongeaient, au contraire, jusqu’à l’avant et sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l’intérieur du convoi. Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du wagon et se précipitèrent vers l’avant, où retentissaient plus bruyamment les détonations et les cris. Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux. Ces hardis Indiens n’en étaient pas à leur coup d’essai, et plus d’une fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans attendre l’arrêt du train, s’élançant sur les marchepieds au nombre d’une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d’un cheval au galop. Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver. Tout d’abord, les Indiens s’étaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette du 394 394


pourraient tirer à leur guise et, à la fin, on irait chercher ce qu’il y aurait à ramasser. “ Ça c’est sûr ! Ce n’est pas un jeu bien compliqué ” grognait Patte d’Ours tétanisé, tandis que Fixours retenait son souffle. Le gars-ours contrôleur avait déjà sorti son grelot lorsqu’un violent hourvari éclata, ponctué de formidables déflagrations qui ne provenaient pas de la lice mais roulaient et pétaradaient tout au long des troncs. Des grognements, des glapissements, des glatissements de panique s’élevaient de partout. ProctolOurs et Myb. Lupp, tenant toujours leurs escopettes, jaillirent comme deux Ourses-Noires et galopèrent en direction de la motrice, là où la bataille semblait faire rage. Car tous deux avaient identifié l’assaut d’une meute de Siours, Pandas-Rouges spécialistes de ce genre d’exploit qui, trop souvent, se rendent maître des troncs, des pérégrins et de leurs biens. Leur technique consiste à s’accrocher aux posegriffes en pleine vitesse par groupes de plusieurs oursaines, et à massacrer tout le monde sans exception. Ceux-là brandissaient arcs, lances, casse-gueule et mousquetons. D’où les premières pétarades qui avaient donné l’alerte. Les pérégrins laissaient eux aussi s’exprimer leurs pétoires. Le premier objectif des agresseurs avait été la motrice. Ils s’en étaient emparé et avaient estourbi les gars-ours machiniste et pelleteur. Un grand escogriffe à moitié déplumé, incapable de rien comprendre à toute cette mécanique, venait d’augmenter dangereusement la vitesse de la machine en croyant la freiner. Les autres galopaient sur les coursives tels des hommes enragés, abattant férocement les clayonnages. Tout ce qui leur tombait sous la patte, marchandises, denrées ou fanfreluches, se voyait balancé à l’extérieur. Ce n’était partout que fusillades, hurlements, gémissements. 395


régulateur, avait largement ouvert l’introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable. En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas. Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité de cent milles à l’heure. Dès le début de l’attaque, Mrs. Aouda s’était courageusement comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers ceux d’entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles. Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les casse-tête, gisaient sur les banquettes. Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à l’avantage des Sioux, si le train ne s’arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n’était pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain ; mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient les maîtres du train. Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s’écria : “ Nous sommes perdus, si le train ne s’arrête pas avant cinq minutes ! – Il s’arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s’élancer hors du wagon. – Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! ” Phileas Fogg n’eut pas396 le temps d’arrêter ce coura396


Mais point de manchots parmi les pérégrins ! Les troncs où ils s’étaient vivement retranchés, devenus d’authentiques cavernes fortifiées courant à vingt-trois Vits d’Ours Brun, trois mille deux cent deux Souffles, sept Foulées et trois cent cinquante-cinq oursièmes, résistaient bravement à l’assaut. Sheb. Aourseda participait à la bataille avec un grand sang-froid. Son éducation avait aussi comporté des cours de tir et, tout comme au bridge, elle y excellait. Chaque Siours qui passait sous sa truffe recevait immanquablement une balle en plein cœur. Déjà, grâce à elle, deux oursaines d’entre eux avaient roulé à terre. Les plus maladroits, qui tombaient sur les longrines, étaient hachés menus comme chair à pâté. Cédant aux coups de feu qui traversaient leur chair, et aux couteaux aigus qui, comme des tenailles, se croisaient en plongeant dans leurs larges entrailles, un grand nombre de pérégrins geignaient au sol, hors de combat. Cela devait cesser ! A cette allure, dans un court moment, on grillerait l’étape de Qiesria, protégée par une caverne fortifiée amer’oursaine, et alors plus d’espoir pour les pérégrins. Les assaillants les submergeraient fatalement. Le gars-ours contrôleur, dos à dos avec Myb. Lupp, se défendait comme trois Ourses-Noires. Il s’abattit soudain, le flanc percé d’une lance, et gémit : “ Stoppez le convoi immédiatement ou c’en est fait de ... ” Une seconde sagaie l’arrêta court. Face contre le plancher, il ne remuait plus. “ J’y vais ! grommela Tiomiez Lupp. – C’est un travail de gars-ours acrobate monours et, sauf votre respect, je suis meilleur que vous à ce jeulà ! Laissez-moi donc faire. ” Avant même que Tiomiez Lupp eût pu réagir, le valeureux Patte d’Ours se taillait un passage dans le clayonnage et se laissait riper sous le tronc incliné. Le spectacle fut épouvantable et charmant. Patte d’Ours, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser 397


geux garçon, qui, ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s’accrochant aux chaînes, s’aidant du levier des freins et des longerons des châssis, rampant d’une voiture à l’autre avec une adresse merveilleuse, il gagna ainsi l’avant du train. Il n’avait pas été vu, il n’avait pu l’être. Là, suspendu d’une main entre le wagon des bagages et le tender, de l’autre il décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la traction opérée, il n’aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre d’attelage, si une secousse que la machine éprouva n’eût fait sauter cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s’enfuyait avec une nouvelle vitesse. Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes, mais les freins furent manœuvrés à l’intérieur des wagons, et le convoi s’arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney. Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l’arrêt complet du train, toute la bande avait décampé. Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l’appel, et entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

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beaucoup. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Indifférent aux cris de la bataille et aux projectiles qui sifflaient autour de lui, pendu au-dessus des longrines qui défilaient vertigineusement, s’agrippant aux grelins, aux étais, aux étançons, il glissa rapidement jusqu’à la motrice. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles et jouait un effrayant jeu de cache-cache avec la mort. Une patte arrière grippant la réserve aux balluchons, les dents plantées dans le réservoir d’eau, il arracha sans peine les dispositifs de sécurité. Hélas, le harnachement trop tendu refusait de lâcher ! Heureusement, un cahot soudain des roues écrasant un corps tombé sur les longrines le brisa et la motrice ainsi libérée disparut promptement. Poussés par l’habitude et l’inertie, les troncs inclinés coururent longtemps sur leur erre. Myb. Lupp cependant réussit à serrer les mâchoires des roues et ils s’immobilisèrent à cent vingt-neuf Pieds d’Ours à peine de la caverne étape de Qiesria. Les glapissements des sauvages avaient alerté les gars-ours cavaliers cantonnés à la caverne fortifiée qui arrivèrent aussitôt, mais un peu tard évidemment : les derniers Siours s’égaillaient à l’horizon. On se recensa à la descente des troncs : sept pérégrins n’étaient plus là, dont notre héros pyrénéen à qui tous devaient d’avoir conservé, et leur bourse, et leur vie. Etaient-ils déjà dans les pattes de l’OurseFaucheuse ? Ou pire, entre celles des Siours ? Tous l’ignoraient.

Note : En ce jeudi 2 Clinamen 132, cet oursal publie, dans son numéro 50 191, un article consacré à un fameux globe-trotter en chambre. 399


Chapitre XXX DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne pouvait encore le savoir. Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu’aucun n’était atteint mortellement. Un des plus grièvement frappé, c’était le colonel Proctor, qui s’était bravement battu, et qu’une balle à l’aine avait renversé. Il fut transporté à la gare avec d’autres voyageurs, dont l’état réclamait des soins immédiats. Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s’était pas épargné, n’avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme. Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient d’informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river. Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une parole ... Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l’arracher aux Indiens ? ... “ Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda. – Ah ! monsieur ... monsieur Fogg ! s’écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu’elle couvrit de larmes. – Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! ” Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer 400 sa ruine. Un seul jour de 400


Chapitre XXX OÙ TIOMIEZ LUPP FAIT CE QUE DOIT, ADVIENNE QUE POURRA On compta moult éclopés. ProctolOurs, après un combat héroïque, était très sévèrement touché. Des couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde et le clouaient au sol, tout baigné de son sang. Il entreprit néanmoins de se traîner vers la caverne ferrée mais dut se recoucher. Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, il referma les yeux, et mourut sans un cri. Tiomiez Lupp, qui avait pris tant de risques et s’en sortait sans une plaie, le chargea sur son dos et rapporta sa dépouille. Fixours avait le cuir excorié et portait à la patte une grafignure superficielle. Sheb. Aourseda était indemne mais elle frissonnait compulsivement en songeant à Patte d’Ours. D’atroces débris sanguinolents, encore couverts de fourrure, décoraient sinistrement les essieux, axes, pivots et charnières des troncs inclinés, ainsi que les rails. Sur la plane plaine plate immaculée une piste écarlate pointillait vers l’horizon. Myb. Lupp, la truffe baissée, se balançait lentement d’une patte sur l’autre tandis que Sheb. Aourseda le reniflait, la narine frémissante. Un frémissement qu’il décrypta sans peine : Patte d’Ours n’était peut-être pas encore entré dans sa dernière hibernation et son devoir lui commandait de le retrouver. “ Je vous le rapporterai, fût-il déjà empaillé, grommela-t-il. – Par la Grande-Ourse ! ... frissonna l’oursonne. – Rassurez-vous, monourse, nous ne leur en laisserons pas le temps ! ” 401


retard lui faisait manquer le paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : “ C’est mon devoir ! ” il n’avait pas hésité. Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats – une centaine d’hommes environ – s’étaient mis sur la défensive pour le cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare. “ Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu. – Morts ? demanda le capitaine. – Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude qu’il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux ? – Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu’au-delà de l’Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fort qui m’est confié. – Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s’agit de la vie de trois hommes. – Sans doute ... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois ? – Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez. – Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n’a à m’apprendre quel est mon devoir. – Soit, dit froidement Phileas Fogg. J’irai seul ! – Vous, monsieur ! s’écria Fix, qui s’était approché, aller seul à la poursuite des Indiens ! – Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant ici doit la vie ? J’irai. – Eh bien, non, vous n’irez pas seul ! s’écria le capitaine, ému malgré lui. Non ! Vous êtes un brave cœur ! ... Trente hommes de bonne volonté ! ” ajoutat-il en se tournant vers ses soldats. Toute la compagnie s’avança en masse. Le capitaine n’eut qu’à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux sergent se mit à leur tête. “ Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg. – Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman. – Vous ferez comme 402 il vous plaira, monsieur, lui 402


En deux phrases, Tiomiez Lupp avait renoncé à sa vie peut-être, à sa fortune sûrement. Il ne grimperait plus à temps sur le hauturier à NéoBear ! Le gars-ours satrape inspectait ses grifftons – ourse oursaine exactement – déployés sur le terrain afin de prévenir un éventuel retour des Siours. “ Monours, grommela Myb. Lupp, sept pérégrins ne sont plus parmi nous. – Empaillés ? interrogea le gars-ours satrape. – Otages des Siours au moins. Allez-vous les rechercher ? – Hélas, monours ! Les Pandas-Rouges sont capables de galoper bien après l’Esqérzez ! Vais-je priver la caverne fortifiée de défense pour entraîner mes ours dans une si périlleuse quête ? – Sept ours, monours ! insista Tiomiez Lupp. Il me semble qu’il n’y a pas à hésiter ! – Monours, gronda le gars-ours satrape, je suis responsable de la sécurité du plus grand nombre ! – A votre guise, grommela Tiomiez Lupp glacial. Je partirai sans escorte ! – Quoi ! glapit Fixours stupéfait. Vous précipiter sans aide derrière ces sauvages ! – Préférez-vous qu’ils empaillent ce brave gars-ours qui nous a tous sauvés ? – Monours, gronda le gars-ours satrape impressionné, vous êtes un vrai brave à trois poils ! ... Des garsours volontaires pour servir d’escorte ! ” Les grifftons firent tous un pas en avant. Le garsours satrape en sélectionna certains. Un grognard aguerri prit leur commandement. “ Monours, je vous en rends grâce, grommela Myb. Lupp. – Je viens aussi ! tenta de s’imposer Fixours. – Je ne saurais vous en empêcher monours. Vous 403


répondit Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il m’arriverait malheur ... ” Une pâleur subite envahit la figure de l’inspecteur de police. Se séparer de l’homme qu’il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance ! Le laisser s’aventurer ainsi dans ce désert ! Fix regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu’il en eût, malgré ses préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc. “ Je resterai ”, dit-il. Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme ; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite troupe. Mais avant de partir, il avait dit aux soldats : “ Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers ! ” Il était alors midi et quelques minutes. Mrs. Aouda s’était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule, elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux. L’inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait la sottise qu’il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme qu’il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s’en séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il s’incriminait, il s’accusait, il se traitait comme s’il eût été le directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté. “ J’ai été inepte ! pensait-il. L’autre lui aura appris qui j’étais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! Où le reprendre maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, 404moi, qui ai en poche son 404


m’obligeriez cependant en vous tenant à la disposition de Sheb. Aourseda. Il se pourrait que je ne revienne pas. ” Toute la fourrure dorsale du gars-ours pandore se grippa. Voir partir l’ours pisté depuis Ours’Ez ! Le voir s’enfoncer dans la nuit et l’inconnu ! Fixours renifla longuement le gentillours mais, la puce dans son oreille ne lui grognonnant rien, il céda. Aussitôt Myb. Lupp salua l’oursonne, lui confia le balluchon et la poudre d’or et se mit en route, suivi du vieux grognard et du détachement de volontaires. Chemin faisant, il annonça : “ Mes oursamis, ramenons nos otages vivants et je vous offre deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or ! ” Un chronographe, oublié par les pillards dans la neige, glougloutait la mi-oursée. Sheb. Aourseda, blottie dans une anfractuosité de la caverne, n’arrivait pas à détacher son esprit de cette âme noble et brave. Tiomiez Lupp avait jeté aux orties sa richesse et risquait la mort, simplement, et pour lui plaire peut-être ... Le gars-ours pandore, dans de tout autres dispositions, trépignait de rage devant la caverne ferrée. Il avait recouvré la raison ! L’autre disparu, il se fustigeait de lui avoir permis de fuir. Quel nigaud ! N’avait-il tant trotté derrière ce gredin et parcouru ainsi huit oursièmes du globe que pour voir en un coup détruits tous ses efforts ! Son naturel revenait au galop. Il grondait et s’invectivait, plus durement encore que ne l’aurait fait le gars-ours Super-Intendant relevant sa négligence. “ Grotesque, je suis grotesque ! Bien sûr, il a découvert mon état et s’est envolé ! Le moyen de l’agripper à cette heure ? Me faire gruger de la sorte alors que 405


ordre d’arrestation ! Décidément je ne suis qu’une bête ! ” Ainsi raisonnait l’inspecteur de police, tandis que les heures s’écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti prendre ? Il était tenté de s’en aller à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la neige ! ... Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte s’effaça. Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable envie d’abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en déconvenues, lui fut offerte. En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l’est. Une énorme ombre, précédée d’une lueur fauve, s’avançait lentement, considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique. Cependant on n’attendait encore aucun train venant de l’est. Les secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le train d’Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain. – On fut bientôt fixé. Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifflet, c’était celle qui, après avoir été détachée du train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baissé, faute de combustible ; la vapeur s’était détendue, et une heure après, ralentissant peu à peu sa marche, la machine s’arrêtait enfin à vingt milles au-delà de la station de Kearney. Ni le mécanicien ni le chauffeur n’avaient succombé, et, après un évanouissement assez prolongé, ils 406 406


je garde en ceinture son blanc-seing de mise en cage ! Le chef avait raison, je ne vaux guère mieux qu’un homme ! ” Le malheureux s’arrachait le poil par touffes. Que décider ? Aller grogner la vérité à Sheb. Aourseda ? Il imaginait facilement la rage furieuse de l’oursonne, dont il ne sortirait sûrement pas indemne. Alors ? Galoper à travers ces planes plaines plates immaculées la truffe sur les traces laissées au sol ? ... Las ! il floconnait de plus belle, dru et fort ! Le pauvre Fixidore se roula en boule, désespéré, grinche et appelant presque la fin de ce cauchemar. Et soudain, l’opportunité de fuir cet endroit maudit se présenta à lui. De singuliers hululements montaient de l’orient. On se précipita et on distingua une fabuleuse silhouette de légende, luminescente et nimbée d’une aura rousse, qui approchait en haletant dans les tourbillons de la colère d’ours blanc. Et pourtant, nulours au monde ne connaissait leur tragique situation et le prochain T-2 reliant Ourse’Dada à Dog-Den ne serait pas là avant des heures. On reconnut enfin la motrice qui, délestée de tout le convoi, s’était enfuie à vive allure, entraînant les gars-ours machiniste et pelleteur assommés. Après qu’elle eût franchi des milliers de Pieds d’Ours, sa chaudière, n’étant plus alimentée, s’était éteinte, la pression avait chuté, et elle s’était immobilisée à soixante-six mille soixante-quatre Pieds d’Ours de la caverne étape de Qiesria. Aucun des deux gars-ours n’étant entré dans sa dernière hibernation, ils reprirent lentement conscience. Se réveillant en rase campagne, tous les troncs incli407


étaient revenus à eux. La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule, n’ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui s’était passé. Comment la locomotive avait été détachée du train, il ne put le deviner, mais il n’était pas douteux, pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse. Le mécanicien n’hésita pas sur ce qu’il devait faire. Continuer la route dans la direction d’Omaha était prudent ; retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux ... N’importe ! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la station de Kearney. C’était elle qui sifflait dans la brume. Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement interrompu. A l’arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et s’adressant au conducteur : “ Vous allez partir ? lui demanda-t-elle. – A l’instant, madame. – Mais ces prisonniers ... nos malheureux compagnons ... – Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons déjà trois heures de retard. – Et quand passera l’autre train venant de San Francisco ? – Demain soir, madame. – Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre ... – C’est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir, montez en voiture. – Je ne partirai pas ”, répondit la jeune femme. Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et maintenant que le train était là, prêt 408 à s’élancer, qu’il n’avait plus 408


nés de leur convoi disparus, ils cherchaient quel parti prendre. Ils ignoraient qui avait pu les décrocher mais savaient bien que les pérégrins, où qu’ils soient, couraient le plus mortel des dangers. Alors ? Se précipiter au secours du convoi abandonné et sans doute au-devant des Siours semblait bien périlleux. Filer vers Ourse’Dada eût été plus sage. Pourtant nos deux gars-ours tombèrent aussitôt d’accord : on remit de l’anthracite, on porta l’eau à ébullition et, rapidement, la motrice rebroussa chemin. A présent elle hululait pour signaler son retour. Sous les yeux des pérégrins bigrement réjouis, elle s’accrocha à l’avant du convoi, aussitôt prête à reprendre sa course après cet épisode tragique. Comme tous les ours présents, Sheb. Aourseda s’était avancée vers le gars-ours machiniste : “ Il faut patienter, grogna-t-elle. – Pourquoi, monourse ? – Sept ours ont disparu ... et Myb. Lupp ... – Le planigramme commande, expliqua le gars-ours machiniste, et notre malus dépasse le huitième d’oursée. – Dans combien de temps arrive le prochain convoi pour Ourse’Dada ? – Trois fois ourse heures, monourse. – Par la Grande-Ourse ! Je vous en prie. Vous devez patienter ... – Je ne le puis, grogna le gars-ours machiniste, et maintenant monourse, grimpez avec nous. – Jamais ! ” Fixidore Fixours écoutait attentivement. Tant qu’il y était coincé, il rêvait de s’enfuir de Qiesria. A présent qu’il pouvait réaliser son rêve il hésitait, comme retenu par une puissance invisible. S’il restait une chance, même infime, de reprendre son ours, il ne la laisserait pas passer. 409


qu’à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne pouvait s’en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de l’insuccès l’étouffait. Il voulait lutter jusqu’au bout. Cependant les voyageurs et quelques blessés – entre autres le colonel Proctor, dont l’état était grave – avaient pris place dans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur s’échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au tourbillon des neiges. L’inspecteur Fix était resté. Quelques heures s’écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu croire qu’il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à l’extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige, voulant percer cette brume qui réduisait l’horizon autour d’elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement. Le soir se fit. Le petit détachement n’était pas de retour. Où était-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard ? Le capitaine du fort Kearney était très inquiet, bien qu’il ne voulût rien laisser paraître de son inquiétude. La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l’intensité du froid s’accrut. Le regard le plus intrépide n’eût pas considéré sans épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Ni le vol d’un oiseau, ni la passée d’un fauve n’en troublait le calme infini. Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l’esprit plein de pressentiments sinistres, le cœur rempli d’angoisses, erra sur la lisière de la prairie. Son imagination l’emportait au loin et lui montrait 410 mille dangers. Ce qu’elle 410


Pendant ce temps, les pérégrins indemnes et tous les éclopés – dont certains, proches de leur fin et n’ayant reçu qu’un grog, commençaient à délirer – s’étaient installés sur les troncs. L’eau du réservoir bouillonnait et les clapets cliquetaient. Le gars-ours machiniste agita son grelot, le grand-tronc s’ébranla et s’éloigna lentement, son panache gris chahuté par la bourrasque. Le gars-ours pandore le regarda partir. L’après-midi s’achevait. La tourmente continuait et la froidure mordait bigrement fort. Fixours, pelotonné sur un tronc, ne bougeait pas plus qu’un empaillé. Dans les tourbillons floconneux, au jour faillant, Sheb. Aourseda sortait sans cesse de son anfractuosité et grimpait sur l’embarcadère, se crevant les yeux dans l’espoir d’apercevoir quelque chose en dépit du brouillard. Hélas, c’est à peine si elle distinguait les rails devant elle ! Puis elle retournait à l’abri, grelottante, frissonnante, tremblante – mais était-ce seulement de froid ? Et elle reprenait indéfiniment ses pénibles vaet-vient. Les chronographes glougloutèrent la brune. Que devenaient les sauveteurs ? Tombés à leur tour aux pattes des Pandas-Rouges ? Rôdant sans repère dans cette terrible colère d’ours blanc ? Le gars-ours satrape de Qiesria, bien embarrassé, s’efforçait de museler son désarroi. Enfin la floconnade se fit plus légère. En revanche la froidure devint terrible. Nulours n’eût pu alors envisager sans effroi de se trouver dehors. Plus un son ne portait sur cette étendue blanche et plus aucune vie semblait-il, rapace nocturne ou rongeur, ne s’y manifestait. Enroulée dans son réchauffe-fourrure Sheb. Aourseda, malheureuse, inquiète, incapable de fermer l’œil, fixait la plaine. En pensée elle vivait toutes les morts 411


souffrit pendant ces longues heures ne saurait s’exprimer. Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A un certain moment, un homme s’était approché, lui avait parlé même, mais l’agent l’avait renvoyé, après répondu à ses paroles par un signe négatif. La nuit s’écoula ainsi. A l’aube, le disque à demi éteint du soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait s’étendre à une distance de deux milles. C’était vers le sud que Phileas Fogg et le détachement s’étaient dirigés ... Le sud était absolument désert. Il était alors sept heures du matin. Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier ? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui étaient sacrifiés tout d’abord ? Mais son hésitation ne dura pas, et d’un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l’ordre de pousser une reconnaissance dans le sud –, quand des coups de feu éclatèrent. Était-ce un signal ? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre. Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux. Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d’instants avant l’arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours. Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la gratification qu’il leur avait promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison : “ Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître ! ” Fix, sans prononcer une 412parole, regardait Mr. Fogg, 412


possibles de Myb. Lupp. Elle ne savait pas qu’on pouvait endurer de tels tourments. Fixidore Fixours, également réveillé, demeurait pétrifié dans son coin. Vers la mi-nuit un ours vint, qui lui grogna quelque chose. Le gars-ours pandore lui intima d’un geste de le laisser tranquille. Même terribles, ces heures finirent par passer. On discerna les lueurs blanchissantes du levant, puis l’astre pâle qui perçait à peine le frimas mais permettait tout de même d’y voir, à présent, un peu plus loin que le bout de ses griffes. Tiomiez Lupp et son groupe avaient fait route vers le ponant ... et du ponant, rien ne revenait. Il appartenait au gars-ours satrape – dilemme affreux– de décider si un deuxième groupe partirait à la recherche du précédent. D’autres grifftons risqueraient-il leurs peaux pour ne rapporter peut-être que les dépouilles de leurs frères d’arme ? Il trancha pourtant. Hélant un de ses gars-ours, il allait lui mander de partir en exploration lorsque des explosions se firent entendre. Une nouvelle attaque ? Les gars-ours militaires massés devant la caverne fortifiée distinguèrent, à mille six cents cinquante et un Pieds d’Ours, une escouade compacte qui progressait rapidement en formation défensive. Myb. Lupp menait la troupe, flanqué de Patte d’Ours et des six autres pérégrins, sauvés des griffes des Siours. On avait livré bataille à trente-trois mille trentedeux Pieds d’Ours de là. Patte d’Ours et ses compères, ayant réussi à se libérer de leurs liens, avaient estourbi ourse sauvages avant même que Tiomiez Lupp et sa troupe n’arrivent bien à point pour aider à terminer l’ouvrage. 413


et il eût été difficile d’analyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole ! Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait que l’on pourrait encore regagner le temps perdu. “ Le train, le train ! s’écria-t-il. – Parti, répondit Fix. – Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg. – Ce soir seulement. – Ah ! ” répondit simplement l’impassible gentleman.

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Dès leur retour, gars-ours soldats et otages furent niflés et léchés avec des grognements de satisfaction. Quand Tiomiez Lupp prodigua aux grifftons la récompense prévue, Patte d’Ours se grognonna à juste titre : “ Ma foi, mon ours-maître peut compter sur moi pour le mettre sur la paille ! ” Fixidore Fixours, muet, scrutait Myb. Lupp, et nulours n’aurait pu grognotter l’ampleur de son trouble à percer l’odeur de cet ours énigmatique. Sheb. Aourseda avait grippé la patte du gentillours et l’étreignait compulsivement, tout aussi incapable d’émettre le moindre grognement ! Patte d’Ours escomptait bien qu’ils sauraient rattraper leur retard en filant illico sur Ourse’Dada mais nulle part il ne vit le grand-tronc. “ Les troncs inclinés, les troncs inclinés ! s’affolit-il. – Envolés ! grinça Fixours. – A quelle heure le prochain convoi ? s’informa Tiomiez Lupp. – Pas avant la brune. – Bien ” grommela notre sobre gentillours.

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Chapitre XXXI DANS LEQUEL L’INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément ruiné son maître ! En ce moment, l’inspecteur s’approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en face : “ Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé ? – Très sérieusement, répondit Phileas Fogg. – J’insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New York le 11, avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool ? – Un intérêt majeur. – Et si votre voyage n’eût pas été interrompu par cette attaque d’Indiens, vous seriez arrivé à New York le 11, dès le matin ? – Oui, avec douze heures d’avance sur le paquebot. – Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, l’écart est de huit. C’est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de le faire ? – A pied ? demanda Mr. Fogg. – Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m’a proposé ce moyen de transport. ” C’était l’homme qui avait parlé à l’inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusé l’offre. Phileas Fogg ne répondit pas à Fix ; mais Fix lui ayant montré l’homme en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui. Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney. Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis, établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l’avant comme les semelles d’un traîneau, et sur lequel cinq 416 ou six personnes pouvaient 416


Chapitre XXXI DANS LEQUEL LE GARS-OURS PANDORE SAUVE LA MISE À TIOMIEZ LUPP Cette fois la gageure semblait perdue. Patte d’Ours, pitoyable et pouilleux, s’en jugeait responsable. A jouer les héros, il avait en fait dépouillé son ours-maître ! Fixours, de son côté, se retrouvait bien perplexe devant la réapparition imprévue de Tiomiez Lupp. Après tout, ne serait-il pas vraiment ce héros que tous avaient fêté ? En tous cas, gars-ours pandore jusqu’à la moelle, il tenait à arriver au plus tôt en Ourse’Terre pour être enfin fixé et, ayant reniflé longuement Myb. Lupp : “ Est-il vrai, monours, que vous aimeriez vous hâter ? – Bien évidemment, grommela Tiomiez Lupp. – Est-il vrai que vous manquerez le hauturier pour Beatl’Ours si vous n’êtes pas à NéoBear le 11 à la brune ? – C’est exact. – Est-il vrai que, sans ces maudits Pandas-Rouges, vous pensiez y être au soleil levant ? – Parfaitement, et avec toute une oursée devant moi. – Alors, rien n’est perdu ! Vous comptez certes deux fois ourse heures de malus mais vous aviez un bonus potentiel d’ourse heures. Il est possible de grignoter la différence et j’ai le moyen d’y parvenir ! – Vraiment ? – Oui, un gars-ours est venu cette nuit m’offrir un arbre couché qui glisse sur la poudreuse. Je l’avais alors éconduit. ” Sans commentaires Tiomiez Lupp emboîta le pas à Fixidore Fixours jusqu’à la tanière du fameux garsours, une grotte creusée sous la caverne fortifiée. Myb. Lupp y découvrit un engin fort insolite : une grume écorcée posée sur de grosses planches en spatu417


prendre place. Au tiers du châssis, sur l’avant, se dressait un mât très élevé, sur lequel s’enverguait une immense brigantine. Ce mât, solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l’arrière, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l’appareil. C’était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l’hiver, sur la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces véhicules font des traversées extrêmement rapides d’une station à l’autre. Ils sont, d’ailleurs, prodigieusement voilés – plus voilés même que ne peut l’être un cotre de course, exposé à chavirer–, et, vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale, sinon supérieure, à celle des express. En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de l’ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d’Omaha. Là, les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago et à New York. Il n’était pas impossible que le retard fût regagné. Il n’y avait donc pas à hésiter à tenter l’aventure. Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d’une traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney. L’honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables. Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit très heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il n’eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l’accompagner. Quant à ce que pensait alors l’inspecteur de police ce serait difficile à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort, qui, son tour 418 418


le, capable d’accueillir, en rang d’oignons, une demioursaine d’ours. A quatre oursièmes de la proue, une misaine oblique fort haute que maintenaient de gros grelins tressés portait une grande voile trapézoïdale, des pataras et une trinquette de secours. A la poupe, une yeuse noueuse suffisait à orienter la course de l’engin. Lupp et Fixours contemplaient, étonnés, la chimère d’un arbre à glisse et d’un bateau à voile. Dès que des congères bloquent le T-2 sur ces étendues gelées, de tels engins relient sans difficulté les cavernes étapes entre elles. Quand la bise souffle dru, trop stables pour capoter, ils filent sous leur considérable surface de toile à travers la plane plaine plate, plus véloces que le meilleur des convois. Myb. Lupp et Mad’Ours, le propriétaire du singulier voilier, s’entendirent rapidement sur le prix du passage. Grâce à un blizzard bigrement fort qui se levait et au sol bien gelé, Mad’Ours garantissait d’arriver en quatre à cinq oursièmes d’oursée à la caverne étape d’Ourse’Dada. Ce serait alors un jeu d’ourson que de grimper sur l’un des grands-troncs du T-4-2 en partance pour NéoBear via Djodépù et de grignoter ainsi, peut-être, le malus actuel. Une telle aubaine ne pouvait se refuser. Redoutant que Sheb. Aourseda ne souffrît trop sur ce rude véhicule offert à tous les frimas, il la pria d’attendre avec Patte d’Ours l’arrivée du convoi régulier. Tous deux pourraient le rejoindre plus tard, par des moyens moins hasardeux. Mais il n’était pas question pour Sheb. Aourseda d’abandonner Myb. Lupp, et Patte d’Ours en plissa la truffe de soulagement : Fixours étant de l’équipée, notre gars-ours aurait détesté ne pas garder son oursmaître à odeur de narine. Une heure après le lever d’un soleil invisible dans 419


du monde accompli, devait croire qu’il serait absolument en sûreté en Angleterre ? Peut-être l’opinion de Fix touchant Phileas Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il n’en était pas moins décidé à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son pouvoir le retour en Angleterre. A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs – on serait tenté de dire les passagers – y prenaient place et se serraient étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles étaient hissées, et, sous l’impulsion du vent, le véhicule filait sur la neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l’heure. La distance qui sépare le fort Kearney d’Omaha est, en droite ligne – à vol d’abeille, comme disent les Américains –, de deux cents milles au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait être franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi le traîneau devait avoir atteint Omaha. Quelle traversée ! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plaine qu’une embarcation à la surface des eaux –, avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau fût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d’une immense envergure. Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d’un coup de godille il rectifiait les embardées que l’appareil tendait à faire. Toute la toile portait. Le foc avait été perqué et n’était plus abrité par la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue au vent, ajouta sa puissance d’impulsion à celle des autres voiles. On ne pouvait l’estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse du traîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l’heure. “ Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons !” Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système, l’avait alléché par une forte prime. 420 420


cet épais brouillard, Mad’Ours avait équipé son arbre à glisse. Les pérégrins grimpèrent à bord, emmitouflés dans leurs réchauffe-fourrures. Mad’Ours trancha les grelins qui les immobilisaient. Sa large toile gonflée au maximum, l’engin fusa à plus de sept Vits d’Ours Brun ! En ligne d’abeille – bel amer’oursisme – il n’y a guère que trente-trois Courses d’Ours et dix-sept mille cent dix Pieds entre la caverne ferrée de Qiesria et Ourse’Dada. Que le blizzard persiste et, sauf anicroche, on y serait dans les délais promis. Par la Grande-Ourse, que ce fut dur ! Les pérégrins gelés, transis, grelottants, se tenaient serrés, incapables d’émettre le moindre grognement. Le souffle boréal, glacé et violent, les cinglait. Tel un rapide vaisseau sur l’udier, l’arbre couché effleurait à peine la blanche plane plaine plate. Lorsque le blizzard soufflait en rafales il dépassait probablement les neuf Vits d’Ours Brun et deux mille deux cent cinquante-cinq Coulées, et on avait l’illusion qu’il allait s’envoler. A la manœuvre, Mad’Ours – qui n’avait rien d’un maigriot gringalet – s’accrochait à sa trajectoire et, pesant de toute sa force, redressait la yeuse à chaque incartade de son engin. Il avait étarqué jusqu’aux perroquets, misaines et cacatois sur des pataras supplémentaires. “ C’est tout bon, se grognonna-t-il, à présent ça passe ou ça casse ! ” Mad’Ours, bien sûr, souhaitait bigrement que ça passe : Myb. Lupp, comme à l’accoutumée, avait fait miroiter une grosse gratification pour lui exciter les babines. La plaine, traversée au plus court par le tronc à glisse, ressemblait à une patinoire pour géant. Le T-2, sinuant le long de la rivière Tmévvi, empruntait un itinéraire contourné afin d’assurer le service de Pserg421


La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route, prenait la corde de l’arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d’être arrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu’elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin était donc entièrement débarrassé d’obstacles, et Phileas Fogg n’avait donc que deux circonstances à redouter : une avarie à l’appareil, un changement ou une tombée du vent. Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins métalliques, semblables aux cordes d’un instrument, résonnaient comme si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s’enlevait au milieu d’une harmonie plaintive, d’une intensité toute particulière. “ Ces cordes donnent la quinte et l’octave ”, dit Mr. Fogg. Et ce furent les seules paroles qu’il prononça pendant cette traversée. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des atteintes du froid. Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond d’imperturbable confiance qu’il possédait, il s’était repris à espérer. Au lieu d’arriver le matin à New York, on y arriverait le soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ du paquebot de Liverpool. Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de son allié Fix. Il n’oubliait pas que c’était l’inspecteur lui-même qui avait procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu’il y 422 422


Ozmerg, Mininsky – grosse bourgade du Nozarmbird – Ziyamïs, l’Inurv et enfin Ourse’Dada. Mad’Ours, lui, n’avait pas à se préoccuper de la Tmévvi totalement gelée et, jusqu’à Ourse’Dada, rien ne saurait gêner leur course. Ils ne seraient arrêtés que par la chute du blizzard ... ou celle de la misaine. Par bonheur la bourrasque s’intensifiait plutôt. Elle aurait pu décorner des bœufs, si ces folles bêtes s’étaient aventurées à sortir, et la toile, vigoureusement grippée par les grelins tressés, claquait sous ses assauts. Les pataras vibraient harmonieusement et l’arbre couché émettait une complainte lancinante. “ En sol et en ut ”, songea Myb. Lupp, peu fâché de ne pouvoir grommeler. Sheb. Aourseda, bien serrée entre Patte d’Ours et Myb. Lupp, se trouvait parfaitement protégée. Patte d’Ours, la truffe aussi brûlante qu’un boulet d’anthracite incandescent, claquait des dents en respirant avec précaution pour ne pas se geler la langue. Mais, éternel optimiste, il escomptait bien atteindre NéoBear à temps pour s’y badauder un peu comme on l’avait d’abord prévu, et aurait volontiers rendu grâces au garsours pandore pour leur avoir fourni ce formidable tronc à glisse, véritable planche de salut vers Ourse’Dada, s’il avait pu extraire un seul grognement de ses mâchoires gelées. Plus qu’ému, il repensait aussi à Myb. Lupp qui avait, sans barguigner, mis en péril le succès de sa gageure afin de le tirer des griffes des Siours. Par l’Ourse-Bleue – bleue de froid ! se grognonna-t-il in petto – Myb. Lupp était un sacré chic ours-maître et il lui serait indéfiniment redevable ! L’arbre couché traçait sa route rapide, glissant sans heurts sur l’épaisse fourrure blanche de la terre. On franchissait ruisseaux et rivières sans même sentir une vibration. Aucune trace de la présence d’un ours n’était 423


eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée. En tout cas, une chose que Passepartout n’oublierait jamais, c’était le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l’arracher aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie ... Non ! son serviteur ne l’oublierait pas ! Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si diverses, le traîneau volait sur l’immense tapis de neige. S’il passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on ne s’en apercevait pas. Les champs et les cours d’eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine était absolument déserte. Comprise entre l’Union Pacific Road et l’embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île inhabitée. Pas un village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d’oiseaux sauvages s’enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés. Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de l’avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière. A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu’il passait le cours glacé de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt milles plus loin, il aurait atteint la station d’Omaha. Et, en effet, il n’était pas une heure, que ce guide habile, abandonnant la barre, se précipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande, pendant que le traîneau, emporté par son 424 irrésistible élan, franchissait 424


décelable sur cette plane plaine plate immaculée, ni bourg, ni caverne étape, ni caverne fortifiée. Délimitée par la voie du T-2 et celle qui joindrait bientôt Qiesria à Ours-au-Zef, c’était une immense étendue1 désolée. Une fois, on aperçut la silhouette décharnée d’un mélèze. Par moments s’envolaient quelques volatiles effarouchés, corneilles graillant d’une voix rauque ou griffons charognards. Il arrivait également que de grands cerviers chassant en meute, efflanqués, faméliques, tentent de rivaliser à la course avec eux. Une arquebuse en patte, Patte d’Ours était chargé de les repousser. Mais qu’ils ralentissent un tant soit peu et les pérégrins, face à ces redoutables carnivores, auraient bien peu de chances de revoir leur patrie. Heureusement ils filaient toujours, gagnant inexorablement sur la meute aux mâchoires claquant de rage dans le vide. A la mi-oursée Mad’Ours, au chant du tronc, comprit qu’ils franchissaient la Tmévvi. A soixante six mille soixante-quatre Pieds d’Ours seulement devant eux se trouvait la caverne étape d’Ourse’Dada ! Cinquante minutes plus tard, l’intrépide gars-ours ayant confié la yeuse aux solides pattes de Patte d’Ours affalait la voilure, laissant le tronc glisser sur les derniers mille six cents cinquante et un Pieds d’Ours à la seule force de son inertie. Dès qu’il s’immobilisa Mad’Ours gronda : “ Ourse’Dada, nous voilà ! ” Ourse’Dada ! Enfin, ils rejoignaient cette tête de ligne que moult convois de troncs inclinés relient à toutes les grosses bourgades orientales de l’Amer’Ourse ! Patte d’Ours et Fixidore Fixours, dégringolés un peu hâtivement au sol, peinaient à retrouver l’usage de leurs pattes ankylosées. Myb. Lupp et la jeune oursonne, ayant été mieux protégés entre les deux compères, 425


encore un demi-mille à sec de toile. Enfin il s’arrêta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de neige, disait : “ Nous sommes arrivés. ” Arrivés ! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains nombreux, est quotidiennement en communication avec l’est des États-Unis ! Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membres engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, auquel Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent vers la gare d’Omaha. C’est à cette importante cité du Nebraska que s’arrête le chemin de fer du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en communication avec le grand océan. Pour aller d’Omaha à Chicago, le railroad, sous le nom de “ Chicago-Rock-island-road ”, court directement dans l’est en desservant cinquante stations. Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons n’eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n’avaient rien vu d’Omaha, mais Passepartout s’avoua à lui-même qu’il n’y avait pas lieu de le regretter, et que ce n’était pas de voir qu’il s’agissait. Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l’État d’Iowa, par Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le Mississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l’Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à Chicago, déjà relevée de ses ruines, et plus fièrement assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan. Neuf cents milles séparent Chicago de New York. Les trains ne manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l’un dans l’autre. La fringante locomotive du “ Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-railroad ” partit à toute vitesse, comme si elle eût compris que l’honorable gentleman n’avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme 426 un éclair l’Indiana, l’Ohio, la 426


récupérèrent plus rapidement. Tiomiez Lupp paya largement le prix convenu et Patte d’Ours donna de grandes bourrades affectueuses à Mad’Ours. Nos quatre pérégrins galopèrent alors joyeusement jusqu’à la caverne ferrée d’Ourse’Dada. Cette grosse bourgade du Nozarmbird est le terminus des convois roulant du Tédoloxyï vers la grande plaine de la Nozzozzotto. Le T-4-2 pour Djodépù, exploité par la “ Djodépù’Oursland-Co ”, prend alors le relais. On grimpa sans tarder sur un convoi qui s’ébranlait justement, sans avoir rien reniflé d’Ourse’Dada, ce dont Patte d’Ours toujours frigorifié et grelottant se consola très volontiers, ayant la truffe totalement bouchée. A pleine vapeur, on coupa le territoire de l’Oubè par Duyrdom, Giz-Lamas et Oubèville. Puis ce fut l’obscurité. On ne vit rien de la Nozzozzotto, de Géwirtüs ni d’Oursland et, au matin, on pénétrait dans l’Ill’Bear. C’est dans l’après-midi du 10 que l’on atteignit les rives du vaste Nodjõpèr et le bourg de Djodépù, où toute trace du grand incendie du lundi 4 Haha moins 2 avait disparu. Il ne restait que cent cinquante-deux Courses d’Ours et huit mille sept cent quarante-deux Pieds d’Ours jusqu’à NéoBear. Les grands-troncs sont pléthore sur ces lignes et les pérégrins sautèrent aussitôt sur le premier qui partait dont le gars-ours pelleteur fut, à son tour, solidement appâté. La fougueuse motrice s’élança et franchit sans mollir l’Orgoère, l’Ujou, la Tirzamwéroï et le Rib Kizia. Les pérégrins découvraient avec étonnement des bourgades ne possédant pas encore de surnom ni même de vraies cavernes profondément creusées, mais juste des rues boueuses et quelques troncs à roues. Finalement on atteignit l’OursSon. Le 11 du mois de Sable, à vingt-trois heures et ourse minutes, les troncs inclinés s’immobilisaient dans la caverne ferrée, sur la berge méridionale du grand cours d’eau, face à l’embarcadère des hauturiers 427


Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de maisons encore. Enfin l’Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onze heures un quart du soir, le train s’arrêtait dans la gare, sur la rive droite du fleuve, devant le “ pier ” même des steamers de la ligne Cunard, autrement dite “ British and North American royal mail steam packet Co. ” Le China, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinq minutes !

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pour l’Oursope. La PandaOurse en partance pour Beatl’Ours avait largué les amarres quatre fois ourse minutes plus tôt !

Note : Au printemps, avec le réchauffement de la température, elle se transforme et on n’y voit plus qu’une vaste étendue de boue où l’eau a croupi. 429


Chapitre XXXII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE CHANCE En partant, le China semblait avoir emporté avec lui le dernier espoir de Phileas Fogg. En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre l’Amérique et l’Europe, ni les transatlantiques français, ni les navires du “ White-Starline ”, ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux de la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets du gentleman. En effet, le Pereire, de la Compagnie transatlantique française – dont les admirables bâtiments égalent en vitesse et surpassent en confortable tous ceux des autres lignes, sans exception –, ne partait que le surlendemain, 14 décembre. Et d’ailleurs, de même que ceux de la Compagnie hambourgeoise, il n’allait pas directement à Liverpool ou à Londres, mais au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre à Southampton, en retardant Phileas Fogg, eût annulé ses derniers efforts. Quant aux paquebots Imman, dont l’un, le City-ofParis, mettait en mer le lendemain, il n’y fallait pas songer. Ces navires sont particulièrement affectés au transport des émigrants, leurs machines sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu’à la vapeur, et leur vitesse est médiocre. Ils employaient à cette traversée de New York à l’Angleterre plus de temps qu’il n’en restait à Mr. Fogg pour gagner son pari. De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant son Bradshaw, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la navigation transocéanienne. Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinq minutes, cela le tuait. C’était sa faute à lui, qui, au lieu d’aider son maître, n’avait cessé de semer des obstacles sur 430sa route ! Et quand il re430


Chapitre XXXII DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP RÉSISTE AU VENT MAUVAIS QUI L’EMPORTE Tous crurent que la PandaOurse venait de porter le coup de grâce à Tiomiez Lupp. Jamais le gentillours ne trouverait aussi rapide qu’elle. Parmi tous les vaisseaux reliant l’Amer’Ourse à l’Oursope, hauturiers Frog’Landais ou vapeurs de l’Ham’Bear et de la Guilde Ours Blanc, aucun n’arriverait dans les délais. Seul le Tisiosi, hauturier Frog’Landais aussi véloce et beaucoup plus luxueux que tout ce qui a été construit à cet ours, en eût été capable. Mais il ne devait appareiller que le 14 du mois de Sable, et pour Jewsi, en Frog’Land ! Le temps de gagner Beatl’Ours et Long’Ours, Tiomiez Lupp se retrouverait le bec dans l’eau ! Et inutile de songer aux rafiots de la Hanse Dunteproi ! Ses patouillards ne sont bons qu’à transborder de pauvres hères et du fret de basse valeur. Avec leurs chaudières qui fuient ils vont plus souvent à voile qu’à vapeur et se traînent interminablement d’un port à l’autre. Même le Ville-de-Par’Isours, en partance à la prochaine marée, arriverait en Ourse’Terre bien trop tard. Voilà ce que tous purent constater dans le précieux Bearshaw’s. Patte d’Ours en restait groggy ! Quatre fois ourse minutes ! Son ours-maître perdait sa gageure pour quatre fois ourse minutes ! Et tout ça à cause de sa niaiserie, de ses sempiternelles bévues, de tous les tracas qu’il avait causés ! Sans compter les folles dépenses dont il avait été responsable ! Comprenant alors que son ours-maître était définitivement sur la paille, il gla431


voyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand il supputait les sommes dépensées en pure perte et dans son seul intérêt, quand il songeait que cet énorme pari, en y joignant les frais considérables de ce voyage devenu inutile, ruinait complètement Mr. Fogg, il s’accablait d’injures. Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots : “ Nous aviserons demain. Venez. ” Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversèrent l’Hudson dans le Jersey-city-ferry-boat, et montèrent dans un fiacre, qui les conduisit à l’hôtel SaintNicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises à leur disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit d’un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs. Aouda et ses compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer. Le lendemain, c’était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au 21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg fût parti la veille par le China, l’un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard, il serait arrivé à Liverpool, puis à Londres, dans les délais voulus ! Mr. Fogg quitta l’hôtel, seul, après avoir recommandé à son domestique de l’attendre et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir prête à tout instant. Mr. Fogg se rendit aux rives de l’Hudson, et parmi les navires amarrés au quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui étaient en partance. Plusieurs bâtiments avaient leur guidon de départ et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin, car dans cet immense et admirable port de New York, il n’est pas de jour où cent navires ne fassent route pour tous les points du monde ; mais la plupart étaient des bâtiments à voiles, et ils ne pouvaient convenir à Phileas Fogg. Ce gentleman semblait devoir échouer dans sa dernière tentative, quand il aperçut, 432 mouillé devant la Bat432


pit et glatit contre son impardonnable gribouillerie et s’assit sur le quai, hurlant misérablement à la lune. Myb. Lupp, lui, n’avait pas même sourcillé. “ A chaque ours suffit sa peine, grommela-t-il. Suivez-moi ! La nuit porte conseil. ” Ils empruntèrent un bac pour passer l’OursSon, grimpèrent sur un tronc à roues et gagnèrent la caverne de repos Nicl’Ours. Chacun rejoignit silencieusement sa litière et, si Tiomiez Lupp s’assoupit aussitôt, aucun des trois autres ne ferma l’œil une seconde. On se trouvait donc au matin du 12 du mois de Sable, et la gageure s’achevait dans neuf ours et une grosse oursaine d’heures. Avec la rapide PandaOurse Tiomiez Lupp aurait tranquillement gagné Beatl’Ours et Long’Ours ! Il partit en exploration, confiant Sheb. Aourseda à Patte d’Ours. Il suivit les bords de l’OursSon, reniflant minutieusement tous les bâtiments immobilisés aux embarcadères ou au large. A NéoBear, principale escale de l’Amer’Ourse, ourse fois ourse bateaux s’élancent à chaque marée vers les quatre points cardinaux, et beaucoup avaient hissé l’oriflamme de l’embarquement. Hélas, aucun ne faisait l’affaire ! La situation paraissait désespérée cette fois lorsque, devant l’île d’Ozmerg, à cinq cents Pieds d’ours environ, il découvrit un joli bâtiment élancé et mince, vapeur au corps métallique et aux superstructures de bois. De gris panaches bouillonnants au-dessus de lui révélaient que ses machines montaient en pression. Tiomiez Lupp emprunta un tronc à balancier et, godillant fermement, rejoignit l’Oursonna. 433


terie, à une encablure au plus, un navire de commerce à hélice, de formes fines, dont la cheminée, laissant échapper de gros flocons de fumée, indiquait qu’il se préparait à appareiller. Phileas Fogg héla un canot, s’y embarqua, et, en quelques coups d’aviron, il se trouvait à l’échelle de l’Henrietta, steamer à coque de fer, dont tous les hauts étaient en bois. Le capitaine de l’Henrietta était à bord. Phileas Fogg monta sur le pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitôt. C’était un homme de cinquante ans, une sorte de loup de mer, un bougon qui ne devait pas être commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydé, cheveux rouges, forte encolure, – rien de l’aspect d’un homme du monde. “ Le capitaine ? demanda Mr. Fogg. – C’est moi. – Je suis Phileas Fogg, de Londres. – Et moi, Andrew Speedy, de Cardif. – Vous allez partir ? ... – Dans une heure. – Vous êtes chargé pour ... ? – Bordeaux. – Et votre cargaison ? – Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest. – Vous avez des passagers ? – Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et raisonnante. – Votre navire marche bien ? – Entre onze et douze nœuds. L’Henrietta, bien connue. – Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes ? – A Liverpool ? Pourquoi pas en Chine ? – Je dis Liverpool. – Non ! – Non ? – Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je 434 434


Il y grimpa et héla un gars-ours de quatre fois ourse années environ, tanné et amariné, qui s’approcha en grognant et grinchant avant de le renifler bruyamment. Petits yeux chafouins, fourrure jaune sale tirant sur le gris, garrot épais : rien d’un bibelot de salon ! “ Le gars-ours pacha ? s’enquit Myb. Lupp. – Qui le veut ? – On me surnomme Tiomiez Lupp. – Mon surnom à moi est Ergzib Quick ... et alors ? – Vous appareillez ? – Incessamment sous peu, à la marée du matin. – Direction ? – Frog’Land. – Votre fret ... ? – Rien ! L’année est mauvaise, je fais mon retour lège. – Combien de pérégrins ? – Zéro ! Aucun ! Négatif ! Je déteste ces cargaisons grommelantes ! – Votre vitesse ? – Le plus souvent deux Vits d’Ours Blanc cent Souffles. L’Oursonna est une belle coureuse. – Conduisez-moi à Beatl’Ours. – La bonne blague ! Vous ne préférez pas le Panda’Land ? – Je dois rejoindre Beatl’Ours. – Et alors ? – Nenni, donc ? – Nenni ! Moi je rejoins la Frog’Land ! – Je peux payer, grassement. – Grand bien vous fasse. ” 435


vais à Bordeaux. – N’importe quel prix ? – N’importe quel prix. ” Le capitaine avait parlé d’un ton qui n’admettait pas de réplique. “ Mais les armateurs de l’Henrietta ... reprit Phileas Fogg. – Les armateurs, c’est moi, répondit le capitaine. Le navire m’appartient. – Je vous affrète. – Non. – Je vous l’achète. – Non. ” Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave. Il n’en était pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de l’Henrietta comme du patron de la Tankadère. Jusqu’ici l’argent du gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette foisci, l’argent échouait. Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l’Atlantique en bateau – à moins de le traverser en ballon –, ce qui eût été fort aventureux, et ce qui, d’ailleurs, n’était pas réalisable. Il paraît, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit au capitaine : “ Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux ? – Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars ! – Je vous en offre deux mille (10 000 F). – Par personne ? – Par personne. – Et vous êtes quatre ? – Quatre. ” Le capitaine Speedy commença à se gratter le front, comme s’il eût voulu en arracher l’épiderme. Huit mille dollars à gagner, sans modifier son voyage, cela valait bien la peine qu’il mît de côté son antipathie prononcée pour toute espèce de passager. Des passagers à deux mille dollars, d’ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c’est de la marchandise 436précieuse. 436


Le dédain du gars-ours montrait qu’il n’était pas ours à se laisser graisser la patte. “ Peut-être que le gars-ours propriétaire de l’Oursonna ... grommela Tiomiez Lupp. – Je suis le seul maître à bord. La belle est à moi. – Louez-la moi. – Nenni ! – Vendez-la moi, alors. – Jamais ! ” Tiomiez Lupp aurait eu de quoi s’inquiéter : on était loin de King-Kong-Bear et du gars-ours pacha de la Tankadoursère ! Si sa poudre d’or lui avait toujours permis de prendre l’escampette, cet ours-là elle semblait de perlimpinpin ! Il devait pourtant franchir l’udier Emervoxyï ! Et les ours ne volent pas ! Toujours très maître de lui, il grommela : “ Parfait, transportez-moi en Frog’Land. – Nenni ! Je n’aime pas les pérégrins, même à cent dix-huit Ours d’or ! – Et à mille cent quatre-vingt-deux ? – ... ! ! ? – L’ours. – ... ! ! ! ? ? – Nous sommes quatre. ” – ... ! ! ! ! ? ? ? Ergzib Quick arracha une grosse touffe de poils de sa gueule et la considéra avec attention. Quatre mille sept cent vingt-huit Ours d’or pour ne rien changer à ses plans, peut-être pouvait-il oublier son dégoût des pérégrins ? Et à mille cent quatre-vingt-deux Ours d’or chacun, était-ce encore des pérégrins ? Nenni, cela devenait un fret fort estimable. “ J’appareille dans trois fois ourse minutes. Pour peu que vous embarquiez à temps ... – Comptez sur nous ! ” 437


“ Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous et les vôtres, vous êtes là ? ... – A neuf heures, nous serons à bord ! ” répondit non moins simplement Mr. Fogg. Il était huit heures et demie. Débarquer de l’Henrietta, monter dans une voiture, se rendre à l’hôtel SaintNicolas, en ramener Mrs. Aouda, Passepartout, et même l’inséparable Fix, auquel il offrait gracieusement le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui ne l’abandonnait en aucune circonstance. Au moment où l’Henrietta appareillait, tous quatre étaient à bord. Lorsque Passepartout apprit ce que coûterait cette dernière traversée, il poussa un de ces “ Oh ! ” prolongés, qui parcourent tous les intervalles de la gamme chromatique descendante ! Quant à l’inspecteur Fix, il se dit que décidément la Banque d’Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en arrivant et en admettant que le sieur Fogg n’en jetât pas encore quelques poignées à la mer, plus de sept mille livres (175 000 F) manqueraient au sac à bank-notes !

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Notre gentillours, sans la moindre précipitation, quitta l’Oursonna, godilla, grimpa sur un tronc à roues, atteignit la caverne de repos Nicl’Ours et revint avec ses compagnons – dont l’inévitable Fixidore Fixours qui allait encore profiter d’une traversée gratuite. Et bientôt, depuis le pont de l’Oursonna, ils regardaient s’éloigner le rivage. Quand Patte d’Ours sut le prix de la course il hurla longuement, passant d’un seul souffle du son le plus grave à l’aigu le plus strident, tandis que Fixours, écœuré, songeait que Grisbi-Place n’y retrouverait jamais ses plumes. Avec la fâcheuse manie qu’avait l’oursard Lupp d’en balancer de grosses pincées à tous les vents, près de dix-neuf mille neuf cent soixante et un Ours d’or et quelques Canines avaient déjà disparu du précieux balluchon !

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Chapitre XXXIII OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE Á LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES Une heure après, le steamer Henrietta dépassait le Light-boat qui marque l’entrée de l’Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers l’est. Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle pour faire le point. Certes, on doit croire que cet homme était le capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C’était Phileas Fogg. esq. Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef dans sa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bien pardonnable, poussée jusqu’au paroxysme. Ce qui s’était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, le capitaine ne voulait pas l’y conduire. Alors Phileas Fogg avait accepté de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures qu’il était à bord, il avait si bien manœuvré à coups de bank-notes, que l’équipage, matelots et chauffeurs – équipage un peu interlope, qui était en assez mauvais termes avec le capitaine –, lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine, et pourquoi enfin l’Henrietta se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était très clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin. Maintenant, comment finirait l’aventure, on le saurait plus tard. Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d’être inquiète, sans en rien dire. Fix, lui, avait été abasourdi tout d’abord. Quant à Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable. “ Entre onze et douze nœuds ”, avait dit le capitaine Speedy, et en effet l’Henrietta se maintenait dans cette moyenne de vitesse. Si donc – que de “ si ”440 encore ! – si donc la mer ne 440


Chapitre XXXIII OÙ TIOMIEZ LUPP FORCE TRANQUILLEMENT SA CHANCE Bientôt l’Oursonna passait sous le vent du gardien de l’estuaire de l’OursSon, magnifique bateau-lumière, doublait le raz de Zerga-Juuq et gagnait le large. Un long moment elle contourna l’île d’Ozmerg et son phare exceptionnel puis mit franchement cap au levant. Après la première nuit, le 13 du mois de Sable, un gars-ours marin se présenta sur le pont pour calculer la position du navire. Le gars-ours pacha Ergzib Quick ? Eh bien, non ! Tiomiez Lupp avait pris sa place ! Et Ergzib Quick, lui, se retrouvait solidement bouclé au fond de sa tanière où, positivement enragé, il glapissait, glatissait, glottorait et rugissait comme un possédé. Voici toute l’histoire. Sans accord possible sur la destination finale, que pouvait faire Tiomiez Lupp sinon feindre la soumission ... et mettre les gars-ours marins de son côté en leur graissant la patte ? Tous se rallièrent, rapidement convaincus par les grosses pincées de poudre d’or judicieusement distribuées, et peu fâchés d’ailleurs de se débarrasser de leur trop rude pacha. C’est ainsi que Tiomiez Lupp gagna son capitanat – rôle qu’il allait remplir avec brio –, qu’Ergzib Quick se retrouva aux arrêts, et que l’Oursonna prit la direction de Beatl’Ours. Mais Tiomiez Lupp se sortirait-il indemne de cette histoire ? L’avenir le montrerait. Bien que fort tourmentée Sheb. Aourseda ne grognonnait rien. Le pauvre Fixours restait médusé devant les derniers évènements. Seul Patte d’Ours jugeait l’aventure absolument rigolote. “ Deux Vits d’Ours Blanc cent Souffles ”, avait certifié le gars-ours pacha. L’Oursonna tenait ses promesses. Par beau temps, avec une brise soutenue et bien 441


devenait pas trop mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l’est, s’il ne survenait aucune avarie au bâtiment, aucun accident à la machine, l’Henrietta, dans les neuf jours comptés du 12 décembre au 21, pouvait franchir les trois mille milles qui séparent New York de Liverpool. Il est vrai qu’une fois arrivé, l’affaire de l’Henrietta brochant sur l’affaire de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu’il ne voudrait. Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d’excellentes conditions. La mer n’était pas trop dure ; le vent paraissait fixé au nord-est ; les voiles furent établies, et, sous ses goélettes, l’Henrietta marcha comme un vrai transatlantique. Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître, dont il ne voulait pas voir les conséquences, l’enthousiasmait. Jamais l’équipage n’avait vu un garçon plus gai, plus agile. Il faisait mille amitiés aux matelots et les étonnait par ses tours de voltige. Il leur prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour lui, ils manœuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très communicative, s’imprégnait à tous. Il avait oublié le passé, les ennuis, les périls. Il ne songeait qu’à ce but, si près d’être atteint, et parfois il bouillait d’impatience, comme s’il eût été chauffé par les fourneaux de l’Henrietta. Souvent aussi, le digne garçon tournait autour de Fix ; il le regardait d’un œil “ qui en disait long ”! mais il ne lui parlait pas, car il n’existait plus aucune intimité entre les deux anciens amis. D’ailleurs Fix, il faut le dire, n’y comprenait plus rien ! La conquête de l’Henrietta, l’achat de son équipage, ce Fogg manœuvrant comme un marin consommé, tout cet ensemble de choses l’étourdissait. Il ne savait plus que penser ! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bâtiment. Et Fix fut naturellement amené à croire que l’Henrietta, dirigée par Fogg, n’allait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde 442 où le voleur, devenu pirate, 442


orientée, à condition que les chaudières tiennent le coup, nos pérégrins parcourraient sans problème les quatre cent trente-sept Courses d’Ours, ourse Coulées et quatre cent trente-deux oursièmes de NéoBear à Beatl’Ours, dans les sept et deux ours dont ils disposaient encore. On pouvait certes craindre qu’au port, la flibuste de l’Oursonna s’étant ajoutée à la rapine de Grisbi-Place, la réputation de notre gentillours ne soit quelque peu écornée. Pour l’instant, tout se passait pour le mieux. Les vagues étaient douces aux pérégrins, la brise soufflait dans la bonne direction. Sa toile bien gonflée, l’Oursonna avançait avec la régularité d’un hauturier. Patte d’Ours, aux anges, riait encore de la bonne farce de son ours-maître, refusant d’envisager les ennuis qui risquaient d’en découler. Il se montrait joyeux et empressé, grisollant sans cesse en virevoltant dans la mâture. Il cajolait les gars-ours marins et veillait à ce qu’ils grignotent et lapent ce que les resserres du bord offraient de mieux. Il aidait à étarquer les huniers, pelletait l’anthracite, prêtait la patte à chacun. Sa gaieté faisait plaisir à voir. Déjà loin des embarras et des tracas récents et négligeant les écueils toujours possibles, il se croyait presque arrivé et vibrait au rythme même de l’Oursonna. Par moments il reniflait sous la truffe Fixidore Fixours, le scrutant avec une grande attention, et il se détournait bientôt sans rien grogner. Fixours nageait en pleine détresse ! Que Lupp ait fomenté une mutinerie sur l’Oursonna, soudoyé ses gars-ours marins et commande maintenant avec cette maestria, c’en était trop pour lui. Certes, on ne vole pas un œuf impunément et l’oursard qui avait dérobé cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings était bien capable de pirater un navire ! Mais lui, Fixours, qu’allait-il faire dans cette galère ? Cette Oursonna qui chercherait sûrement refuge dans une île mystérieuse où ce gredin, maintenant flibustier, se livrerait à sa sinistre industrie ! Le gars-ours pacha Ergzib Quick glapissait toujours 443


se mettrait tranquillement en sûreté! Cette hypothèse, il faut bien l’avouer, était on ne peut plus plausible, et le détective commençait à regretter très sérieusement de s’être embarqué dans cette affaire. Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et Passepartout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu’en prenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu’il fût. Mr. Fogg, lui, n’avait plus même l’air de se douter qu’il y eût un capitaine à bord. Le 13, on passe sur la queue du banc de TerreNeuve. Ce sont là de mauvais parages. Pendant l’hiver surtout, les brumes y sont fréquentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromètre, brusquement abaissé, faisait pressentir un changement prochain dans l’atmosphère. En effet, pendant la nuit, la température se modifia, le froid devint plus vif, et en même temps le vent sauta dans le sud-est. C’était un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s’écarter de sa route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la marche du navire fut ralentie, attendu l’état de la mer, dont les longues lames brisaient contre son étrave. Il éprouva des mouvements de tangage très violents, et cela au détriment de sa vitesse. La brise tournait peu à peu à l’ouragan, et l’on prévoyait déjà le cas où l’Henrietta ne pourrait plus se maintenir debout à la lame. Or, s’il fallait fuir, c’était l’inconnu avec toutes ses mauvaises chances. Le visage de Passepartout se rembrunit en même temps que le ciel, et, pendant deux jours, l’honnête garçon éprouva de mortelles transes. Mais Phileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tête à la mer, et il fit toujours route, même sans se mettre sous petite vapeur. L’Henrietta, quand elle ne pouvait s’élever à la lame, passait au travers, et son pont était balayé en grand, mais elle passait. Quelquefois aussi l’hélice émergeait, battant l’air de ses branches affolées, lorsqu’une montagne d’eau soulevait l’arrière hors des flots, mais le navire allait toujours de l’avant. Toutefois le vent ne fraîchit 444 pas autant qu’on aurait 444


du fond de sa tanière et Patte d’Ours, depuis qu’il lui avait porté son premier repas, se méfiait à juste titre de ses attaques sauvages. Myb. Lupp pour sa part se souciait de lui comme d’une guigne. En fin d’oursée on caressa de près le Gros-ChienNoir, région rendue fort dangereuse en période d’hibernation par ses brouillards permanents et ses effroyables colères d’ours. Or le barothermographe, qui contenait un hygromètre à cheveu, s’était mis à friser les plus bas, indiquant un bouleversement imminent des conditions de navigation. Et effectivement Myb. Lupp, pour garder son cap, ne put qu’affaler la toile et mobiliser la puissance des machines. Mais l’Oursonna perdit grandement en rapidité à cause des vagues dures qui s’abattaient sur sa coque. Elle roulait épouvantablement. On essuya tourbillons, remous, bourrasques et, finalement, une tornade annonciatrice d’une formidable colère d’ours qui contraindrait peut-être à mettre à la cape, voire à rebrousser chemin ! Patte d’Ours vit sa bonne humeur s’envoler avec le beau temps. Deux ours durant, il vécut ourse mille morts. Notre froid gentillours, résolu et courageux, conserva cependant sa direction et une partie de son allure. Devant une déferlante – ce sont des murs dans ces régions –, il dirigeait l’Oursonna droit dessus, la traversait, laissant les flots submerger la passerelle. Plus d’une fois ses compagnons et les gars-ours marins recommandèrent leur âme à la Grande-Ourse mais, imperturbable à la barre, il les conduisait d’une patte assurée. Heureusement la colère d’ours s’avéra moins forte que prévue. Si, en cette terrible saison, on l’a déjà vue galoper à plus de deux Nages d’Ours en ourse minutes, elle ne dépassa jamais, cette fois, les sept Vits d’Ours Blanc et deux mille deux cent treize Souffles. Hélas, on l’avait dans le nez et les voiles ne purent être gréées ! La Grande-Ourse sait pourtant combien on 445


pu le craindre. Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l’heure. Il se tint au grand frais, mais malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu’on va le voir, il eût été bien utile de venir en aide à la vapeur ! Le 16 décembre, c’était le soixante-quinzième jour écoulé depuis le départ de Londres. En somme, l’Henrietta n’avait pas encore un retard inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et les plus mauvais parages avaient été franchis. En été, on eût répondu du succès. En hiver, on était à la merci de la mauvaise saison. Passepartout ne se prononçait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le vent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur. Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr. Fogg et s’entretint assez vivement avec lui. Sans savoir pourquoi – par un pressentiment sans doute –, Passepartout éprouva comme une vague inquiétude. Il eût donné une de ses oreilles pour entendre de l’autre ce qui se disait là. Cependant, il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son maître : “ Vous êtes certain de ce que vous avancez ? – Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N’oubliez pas que, depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York à Bordeaux, nous n’en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New York à Liverpool ! – J’aviserai ”, répondit Mr. Fogg. Passepartout avait compris. Il fut pris d’une inquiétude mortelle. Le charbon allait manquer ! “ Ah ! si mon maître pare celle-là, se dit-il, décidément ce sera un fameux homme ! ” Et ayant rencontré Fix, il ne put s’empêcher de le mettre au courant de la situation. 446 446


aurait eu intérêt à ménager les machines ! Au 16 du mois de Sable il restait cinq ours pour atteindre Long’Ours : c’était jouable. On se trouvait à mi-distance du but, ayant passé le plus dur. A la belle saison on se fut gobé de la réussite. En hibernation, rien de certain. Patte d’Ours s’inquiétait mais, incorrigible optimiste, il se consolait vite : l’anthracite pallierait la brise défaillante. C’est alors que le gars-ours bosco vint renifler Myb. Lupp. Simple curiosité ou intuition, Patte d’Ours, alarmé, essaya d’écouter mais n’entendit rien où presque de ce qui se grognait là : “ Positivement ... ? grommelait Myb. Lupp. – Absolument, monours. Il était prévu de gagner la Frog’Land à petit train, pas de forcer l’allure sur Beatl’Ours ! Le stock de coke fond à vue d’œil ! – Bon ”, conclut Myb. Lupp. Patte d’Ours entra dans des transes épouvantables : l’anthracite faisait défaut ! “ Par la Grande-Ourse ! Nous sommes des canards morts ! Mon ours-maître ne peut brûler sa poudre d’or !” Il éprouva un grand besoin de partager ses craintes et alla trouver Fixidore Fixours. “ Comme ça, gronda le gars-ours pandore la mâchoire crispée, vous nous imaginiez tous les quatre, en groupe, à Beatl’Ours ? – Bien évidemment, par l’Ourse-Bleue ! 447


“ Alors, lui répondit l’agent les dents serrées, vous croyez que nous allons à Liverpool ! – Parbleu ! – Imbécile ! ” répondit l’inspecteur, qui s’en alla, haussant les épaules. Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont il ne pouvait d’ailleurs comprendre la vraie signification ; mais il se dit que l’infortuné Fix devait être très désappointé, très humilié dans son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde, et il passa condamnation. Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg ? Cela était difficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique gentleman en prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et lui dit : “ Poussez les feux et faites route jusqu’à complet épuisement du combustible. ” Quelques instants après, la cheminée de l’Henrietta vomissait des torrents de fumée. Le navire continua donc de marcher à toute vapeur ; mais ainsi qu’il l’avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir que le charbon manquerait dans la journée. “ Que l’on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au contraire. Que l’on charge les soupapes ”. Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur et calculé la position du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l’ordre d’aller chercher le capitaine Speedy. C’était comme si on eût commandé à ce brave garçon d’aller déchaîner un tigre, et il descendit dans la dunette, se disant : “ Positivement il sera enragé ! ” En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons, une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c’était le capitaine Speedy. Il était évident qu’elle allait éclater. “ Où sommes-nous ? ” telles furent les premières paroles qu’il prononça au 448 milieu des suffocations de la 448


– Humain grotesque ! ” gouailla le gars-ours pandore en se détournant avec mépris. Patte d’Ours pensa qu’un scarabée avait élu domicile dans le plafond de l’autre. Admettant cependant que le malheureux soit mortifié de sa méprise qui l’avait si sottement conduit à cavaler derrière un leurre tout ce temps, il le laissa bouder tranquille. Qu’allait donc décider Tiomiez Lupp ? Il réfléchit un moment et grommela posément : “ Chauffez tant que vous le pouvez et prévenezmoi quand tout l’anthracite sera brûlé. ” Aussitôt des fumeroles épaisses et grises tourbillonnèrent sur les flots pélagiques. On poursuivit à pleine vitesse quarante-huit heures encore. Au matin du 18 le gars-ours bosco grogna que l’anthracite aurait complètement brûlé avant la fin de l’oursée. “ Chauffez, grommela Myb. Lupp, chauffez toujours et bourrez bien la gueule de la chaudière. ” Au zénith, ayant observé le soleil et gravé sa route, Tiomiez Lupp manda le gars-ours pacha. Autant libérer une bête sauvage et féroce, se grognonna Patte d’Ours, ajoutant entre ses dents en gagnant le rouf sous le gaillard arrière : “ Va y avoir de la bagarre ! ” Judicieusement supputé ! Grondant, grognant, rallant, beuglant et hurlant, un forcené jaillit devant le gars-ours de barre, toutes dents et griffes dehors. On aura reconnu Ergzib Quick, prêt à étriper la terre entière. “ Mézoulonéla ? ” s’étrangla-t-il furieux. Et, ayant repris son souffle, les babines retroussées : “ Mézoulonvala ? gronda-t-il à nouveau. – Vers Beatl’Ours, grommela Myb. Lupp. 449


colère, et certes, pour peu que le digne homme eût été apoplectique, il n’en serait jamais revenu. “ Où sommes-nous ? répéta-t-il, la face congestionnée. – A sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), répondit Mr. Fogg avec un calme imperturbable. – Pirate ! s’écria Andrew Speedy. – Je vous ai fait venir, monsieur ... – Écumeur de mer ! - ... monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire. – Non ! de par tous les diables, non ! – C’est que je vais être obligé de le brûler. – Brûler mon navire ! – Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible. – Brûler mon navire ! s’écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait même plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars (250 000 F). – En voici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Fogg, en offrant au capitaine une liasse de banknotes. Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n’est pas Américain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine émotion. Le capitaine oublia en un instant sa colère, son emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d’or ! ... La bombe ne pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche. “ Et la coque en fer me restera, dit-il d’un ton singulièrement radouci. – La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu ? – Conclu. ” Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de banknotes, les compta et les fit disparaître dans sa poche. Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il faillit avoir 450un coup de sang. Près de 450


– Corsaire ! glapit Ergzib Quick. Flibustier ! Boucanier ! Forban ! – Monours ... – Pillard ! Brigand ! Maraudeur ! Plagiaire ! Usurpateur ! – Monours, l’interrompit Tiomiez Lupp, marchandez-moi l’Oursonna. – Jamais ! Scélérat ! Bandit ! Voleur ! Truand ! Jamais ! Que l’Ourse-Noire vous ... – Marchandez, monours. Je désire en faire du bois de chauffe. – Du bois de chauffe ! Eventreur ! Parricide ! Infanticide ! Fratricide ! Régicide ! Malfaiteur ! Du bois de chauffe ! – Voyez-vous, il n’y a plus de coke en stock. – Irresponsable ! Détraqué ! Obsédé ! Forcené ! Energumène ! Furieux ! Du bois de chauffe ! glapit le gars-ours pacha en trépignant. Mon Oursonna ! Du bois de chauffe à vingt-neuf mille cinq cent cinquante sept Ours d’or, douze Pénis et quinze Canines, si ce n’est seize ! – Je vous en donne trente-cinq mille quatre cent soixante-dix Ours d’or ! proposa Tiomiez Lupp, préparant un intéressant sachet de soie grège. Ergzib Quick s’immobilisa aussitôt. Il n’est pas un Amer’Oursain qui ne serait saisi de respect devant trente-cinq mille quatre cent soixante-dix Ours d’or. Foin de son courroux, de sa rage ! Foin même de sa mise en cage ! Il était temps de jeter sa rancune pardessus bord. Il savait l’Oursonna vieillissante et trouvait l’offre inespérée ! Le forcené n’avait plus ni griffes ni dents : Myb. Lupp venait de les lui limer ! “ Je garde le métal, grognonna-t-il cependant, l’œil matois. – Je n’ai l’usage ni du corps ni du moteur, monours. Alors, banco ? – Banco ! ” Et Ergzib Quick, grippant le sachet de poudre d’or, courut le peser dans sa tanière et le cacha promptement sous sa ceinture avant de revenir. 451


vingt mille livres dépensées, et encore ce Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la machine, c’est-à-dire presque la valeur totale du navire ! Il est vrai que la somme volée à la banque s’élevait à cinquante-cinq mille livres ! Quand Andrew Speedy eut empoché l’argent : “ Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à Londres le 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or, j’avais manqué le paquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool ... – Et j’ai bien fait, par les cinquante mille diables de l’enfer, s’écria Andrew Speedy, puisque j’y gagne au moins quarante mille dollars. ” Puis, plus posément : “ Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine ? ... – Fogg. – Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous”. Et après avoir fait à son passager ce qu’il croyait être un compliment, il s’en allait, quand Phileas Fogg lui dit : “ Maintenant ce navire m’appartient ? – Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est “ bois ”, s’entend ! – Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces débris. ” On juge ce qu’il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa. Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les esparres. On abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L’équipage y mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait l’ouvrage de dix hommes. C’était une fureur de démolition. 452 452


Patte d’Ours poussa un soupir de soulagement, tandis que Fixidore Fixours suffoquait de rage. Presque cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings dilapidés ! Et ce satané gredin de Lupp qui ne se souciait même pas de la carcasse ! Bien sûr, il avait dérobé cent cinquante-six mille huit cent trentesix Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings mais quand même ! Jamais on n’avait vu gredin plus prodigue ! “ Monours, grommela Myb. Lupp à Ergzib Quick, j’ai mes raisons. Ce sont cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings que me coûterait d’arriver à Long’Ours après le 21 du mois de Sable à vingt heures quarante-cinq. Ayant raté le départ du hauturier régulier, j’ai dû vous forcer un peu la patte ... – Mille millions d’Ourses-Noires, je m’en félicite ! glapit Ergzib Quick. C’est la première traversée qui me rapporte plus de vingt-trois mille Ours d’or. ” Et, plissant la truffe, ce qui le faisait affreusement grigner : “ Voyez-vous, monours Lupp, croyez-en un expert, vous feriez un bien joli factieux ”. Et c’était à coup sûr un éloge pour lui. “ Ce bateau est donc à moi ? s’assura Tiomiez Lupp. – A vous, de la poupe à la proue, sauf le métal bien évidemment ! – Parfait. Arrachez tout ce qui brûle et bourrez les chaudières. ” Mais en aurait-on assez pour faire tourner la machine ? Ce 18 du mois de Sable on démantibula les teugues et les acrostoles, on désarticula les deux gaillards et le rouf, on fit du petit bois avec les tanières des pérégrins et les passavants. Le 19, on attaqua à la cognées artimons, misaines, hunes, vergues et même le youyou, les cordages et les bômes. Sheb. Aourseda, maniant l’erminette et l’égoï453


Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la plus grande partie du pont, furent dévorés. L’Henrietta n’était plus qu’un bâtiment rasé comme un ponton. Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d’Irlande et du feu de Fastenet. Toutefois, à dix heures du soir, le navire n’était encore que par le travers de Queenstown. Phileas Fogg n’avait plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres ! Or, c’était le temps qu’il fallait à l’Henrietta pour gagner Liverpool, – même en marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à l’audacieux gentleman ! “ Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par s’intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre vous ! Nous ne sommes encore que devant Queenstown. – Ah ! fit Mr. Fogg, c’est Queenstown, cette ville dont nous apercevons les feux ? – Oui. – Pouvons-nous entrer dans le port ? – Pas avant trois heures. A pleine mer seulement. – Attendons ! ” répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir sur son visage que, par une suprême inspiration, il allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire ! En effet, Queenstown est un port de la côte d’Irlande dans lequel les transatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur sac aux lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des express toujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse, – devançant ainsi de douze heures les marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes. Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d’Amérique, Phileas Fogg prétendait les gagner aussi. Au lieu d’arriver sur l’Henrietta, le lendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et, par conséquent, il aurait le temps d’être à Londres 454 avant huit heures quarante454


ne, prêtait la patte à ce tronçonnage enragé. Les garsours marins étaient déchaînés. Patte d’Ours, armé d’une seule machette, abattait le travail d’ourse ours. Le 20, on enfourna bordages, garde-corps, gardefou, lisses et parapet, rambardes, coffrages, francsbords, plats-bords et tout ce qu’on put encore arracher à la superstructure. L’Oursonna était dorénavant plus plane et plate qu’une plie. A la brune, on reniflait au loin les corniches d’Osmèrgi et le phare de Lezviriv. Cependant la lune se levait déjà et l’on ne se trouvait qu’au large de Grandoursville et des corniches d’Osmèrgi. La gageure s’achèverait dans une oursée et l’Oursonna avait besoin de deux fois ourse heures avant de s’ancrer à Beatl’Ours ! A condition d’ailleurs de pouvoir maintenir les machines à ce rythme. Or, justement, le dernier combustible se consumait. “ Pas de chance, Monours, grogna le gars-ours pacha sincèrement pris par le jeu, la Grande-Ourse s’est endormie ! Nous ne dépasserons pas Grandoursville. – La jetée y est-elle accessible ? – A marée haute uniquement, dans un huitième d’oursée. – Nous y entrerons. ” grommela Tiomiez Lupp calmement, bien qu’il s’apprêtât à jouer son va-tout sur un coup décisif ! C’est devant Grandoursville que sont transbordés les tablettes gravées et rouleaux peints apportés d’Amer’Ourse par les hauturiers. Du bourg, un convoi spécial file jusqu’à Gycmõr où un vapeur les charge au plus vite pour Beatl’Ours. Les tablettes et rouleaux précèdent de la sorte les pérégrins d’une demi-oursée au moins. C’est cette demi-oursée que Tiomiez Lupp comptait grappiller. Il avait manqué la PandaOurse, qui n’accosterait à Beatl’Ours que l’ours suivant à la brune. Lui, planterait griffe en terre dès le zénith et pourrait arriver à Long’Ours largement dans les délais ! L’aurore du 21 était encore loin quand l’Oursonna, profitant de la marée, gagna la rade de Grandoursville. 455


cinq minutes du soir. Vers une heure du matin, l’Henrietta entrait à haute mer dans le port de Queenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse poignée de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de son navire, qui valait encore la moitié de ce qu’il l’avait vendue ! Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envie féroce d’arrêter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant ! Pourquoi ? Quel combat se livrait donc en lui ? Était-il revenu sur le compte de Mr. Fogg ? Comprenait-il enfin qu’il s’était trompé ? Toutefois, Fix n’abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train de Queenstown à une heure et demi du matin, arrivait à Dublin au jour naissant, et s’embarquait aussitôt sur un des steamers – vrais fuseaux d’acier, tout en machine – qui, dédaignant de s’élever à la lame, passent invariablement au travers. A midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur le quai de Liverpool. Il n’était plus qu’à six heures de Londres. Mais à ce moment, Fix s’approcha, lui mit la main sur l’épaule, et, exhibant son mandat : “ Vous êtes le sieur Phileas Fogg ? dit-il. – Oui, monsieur. – Au nom de la reine, je vous arrête ! ”

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Tiomiez Lupp, ayant reçu une surprenante mais affectueuse bourrade du gars-ours pacha Ergzib Quick, abandonna la coque nue qui représentait toujours les six oursièmes du prix payé ! Les pérégrins plantèrent griffe en terre ourse’terrienne. Fixidore Fixours, qui en avait pourtant tellement rêvé, ne mit pas immédiatement l’oursard Lupp en cage. Pourquoi une telle hésitation ? Avait-il admis ses erreurs ? La Grande-Ourse seule le sait. Mais il ne le laissa pas filer pour autant. Le suivant toujours, ainsi que Sheb. Aourseda et Patte d’Ours qui se rongeait les sangs et les pattes, il grimpa avec eux sur le grandtronc de Grandoursville à la mi-nuit. A l’aube, à Gycmõr, ils sautaient sur un de ces fins navires de course capables de fendre rageusement les vagues, au lieu de les éviter. Le 21 du mois de Sable, au zénith, Tiomiez Lupp foulait l’embarcadère de Beatl’Ours. Long’Ours l’attendait à un quart d’oursée à peine. C’est alors que Fixours se décida. Il s’avança comme un automate, l’agriffa fermement et, présentant son blanc-seing de mise en cage : “ Vous êtes l’oursard Tiomiez Lupp ? grognonna-til. – Vous le savez bien ! – Pour la plus grande gloire de sa Très Grincheuse Ursidée, je vous capture ! ”

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Chapitre XXXIV QUI PROCURE Á PASSEPARTOUT L’OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS ATROCE, MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT Phileas Fogg était en prison. On l’avait enfermé dans le poste de Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en attendant son transfèrement à Londres. Au moment de l’arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter sur le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par la brutalité du fait, ne sachant rien, n’y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnête et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle allégation, son cœur s’indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu’elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur. Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son devoir lui commandait de l’arrêter, fût-il coupable ou non. La justice en déciderait. Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu’il était décidément la cause de tout ce malheur ! En effet, pourquoi avait il caché cette aventure à Mr. Fogg ? Quand Fix avait révélé et sa qualité d’inspecteur de police et la mission dont il était chargé, pourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir son maître ? Celui-ci, prévenu, aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence ; il lui aurait démontré son erreur ; en tout cas, il n’eût pas véhiculé à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin avait été de l’arrêter, au moment où il mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvre garçon était pris d’irrésistibles remords. Il pleurait, il faisait peine à voir. Il voulait se briser la tête ! Mrs. Aouda et lui étaient 458 restés, malgré le froid, 458


Chapitre XXXIV OÙ LES DÉS SONT JETÉS ET CUITES LES CAROTTES

On avait encagé Tiomiez Lupp à Beatl’Ours dans la caverne frontière de Gus-&-Tom, et au matin une escorte le conduirait à Long’Ours. Patte d’Ours s’était jeté à la gorge du gars-ours pandore pour sauver son ours-maître mais il avait été maîtrisé et expulsé sans ménagement. Sheb. Aourseda stupéfaite, affolée, guiorait à petite voix. Alors Patte d’Ours lui révéla ce qu’il savait : on prenait Myb. Lupp, ce héros au regard si doux qui lui avait évité un roustillage atroce, pour un gars-ours détrousseur. Elle glapit au scandale, menant vainement rébecca, schproum et tapage. Nulours ne l’écoutait, et force lui fut d’admettre que son protecteur se retrouvait sans protection ni soutien. Fixours avait donc retrouvé son sang-froid. “ Jugulaire ! Jugulaire ! ” n’était-ce pas sa devise ? Le margrave seul reconnaîtrait, peut-être, l’innocence de Myb. Lupp. Et Patte d’Ours comprit – cela l’anéantit presque – sa responsabilité dans cette catastrophe ! Quel fou d’avoir gardé pour lui la vérité au lieu d’avertir Myb. Lupp ! Quel fou de ne pas lui avoir signalé la casquette de gars-ours pandore de Fixidore Fixours ! Quel fou d’avoir ainsi empêché son ours-maître d’apporter tous les gages de sa bonne foi, de dissiper le grotesque malentendu ou, pour le moins, de semer ce gêneur, ce scélérat qui l’avait écroué après qu’ils aient planté griffe en Ourse’Terre ! Sa stupide légèreté l’accablait. Il glapissait, glottorait spasmodiquement, écumait, bavait et s’arrachait de grosses touffes de poil ! Dans la froidure de l’ours, Sheb. Aourseda se tenait à ses côtés devant la caverne frontière. Aucun des 459


sous le péristyle de la douane. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre quitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg. Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au moment où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans retour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il avait jusqu’à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, – et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres. En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la douane eût trouvé Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère, imperturbable. Résigné, on n’eût pu le dire, mais ce dernier coup n’avait pu l’émouvoir, au moins en apparence. S’était-il formé en lui une de ces rages secrètes, terribles parce qu’elles sont contenues, et qui n’éclatent qu’au dernier moment avec une force irrésistible ? On ne sait. Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant ... quoi ? Conservait-il quelque espoir ? Croyait-il encore au succès, quand la porte de cette prison était fermée sur lui ? Quoi qu’il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne s’échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité singulière. En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait lire dans cette conscience, elle se résumait ainsi : Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné. Malhonnête homme, il était pris. Eut-il alors la pensée de se sauver ? Songea-t-il à chercher si ce poste présentait une issue praticable ? Pensa-t-il à fuir ? On serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais la porte était solidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille l’itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots : “ 21 décembre, samedi, Liverpool ”, il ajouta : “ 80e jour, 11 h 40 du matin 460 ”, et il attendit. 460


deux n’était capable de s’éloigner d’un pas. Il leur fallait garder Myb. Lupp à odeur de narine, et surtout tenter d’exercer la réintégrande. Mais à qui en appeler ? Notre héros, sur le point de remporter son incroyable gageure, se retrouvait rincé et lessivé. Bien qu’assez près de Long’Ours pour avoir encore largement le temps de boucler son trajet, ses carottes semblaient bien cuites. Il se tenait cependant très droit sur un tronc mal écorcé. Ce coup du sort l’avait-il soumis ou, comme de ces volcans éteints que l’on croyait trop vieux, verraiton soudain rejaillir le feu de sa colère longtemps retenue ? Nulours ne saurait le grognotter. Apparemment Tiomiez Lupp, coincé dans ce trou à rats, patientait avec sérénité. Evaluait-il toujours les possibilités d’atteindre au but ? Avec l’immobilité surnaturelle d’un empaillé, il écoutait son chronographe doucement glouglouter. On sait pourtant quel avenir l’attendait : le lendemain, la justice de sa Très Grincheuse Ursidée ferait de lui soit un innocent misérable, soit un misérable condamné ! Crut-il pouvoir jouer encore l’oursonne de l’air ? Il se leva, renifla soigneusement tous les recoins de sa cage, la trouva parfaitement barricadée et retourna sur son tronc. Il sortit alors de sa ceinture son planigramme et, après avoir gravé “ Samedi 21 Sable, Beatl’Ours, 80e ours, midi moins vingt ”, il rangea sa gradine. Quelque part dans Gus-&-Tom un glouglou s’égrena. Myb. Lupp nota que son chronographe attendait deux minutes pour glouglouter de même. Puis ce furent deux glouglous ! Grimpé aussitôt sur un rapide tronc incliné, il serait rentré au Cercle-Bel461


Une heure sonna à l’horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa montre avançait de deux minutes sur cette horloge. Deux heures ! En admettant qu’il montât en ce moment dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement ... A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un vacarme de portes qui s’ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix. Le regard de Phileas Fogg brilla un instant. La porte du poste s’ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui se précipitèrent vers lui. Fix était hors d’haleine, les cheveux en désordre ... Il ne pouvait parler ! “ Monsieur, balbutia-t-il, monsieur ... pardon ... une ressemblance déplorable ... Voleur arrêté depuis trois jours ... vous ... libre ! ... ” Phileas Fogg était libre ! Il alla au détective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu’il eût jamais fait et qu’il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière, puis, avec la précision d’un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur. “ Bien tapé! ” s’écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de mots, bien digne d’un Français, ajouta : “ Pardieu voilà ce qu’on peut appeler une belle application de poings d’Angleterre ! ” Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n’avait que ce qu’il méritait. Mais aussitôt Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittèrent la douane. Ils se jetèrent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils arrivèrent à la gare de Liverpool. Phileas Fogg demanda s’il y avait un express prêt à partir pour Londres ... Il était deux heures quarante ... L’express était parti depuis trente-cinq minutes. Phileas Fogg commanda alors un train spécial. Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en 462 462


Ursidé dans les délais impartis. Imperceptiblement, son museau se grippa ... Trois fois ourse minutes plus tard il perçut un craquement, suivi d’un roulement de grumes jetées à terre et, dominant le tout, des vociférations exaltées. C’était Patte d’Ours qui glapissait férocement tandis que Fixidore Fixours glatissait et geignait. Tiomiez Lupp releva la truffe. Le rocher qui bloquait l’entrée fut roulé de côté et Sheb. Aourseda, talonnée par Patte d’Ours, se rua vers la cage. Fixours titubait derrière eux, ébouriffé, hérissé, bredouillant : “ Monours ... monours ... faites excuse ... un sosie ... une regrettable bavure ... le coupable est au trou ... depuis cinq ours ... monours ... innocent ... ” Tiomiez Lupp pouvait sortir ! Il se dirigea vers le gars-ours pandore tout tremblant devant lui, le renifla longuement et, se laissant aller à un emportement vraiment inusité chez lui, il lui grafigna la gueule de la truffe à l’oreille. “ Belle décoration ! ” glapit Patte d’Ours, apportant sa contribution en un méchant coup de pied. Après quoi, satisfait, il grogna avec la finesse des Pyrénéens : “ Par l’Ourse-Bleue ! Il a bien mérité son ruban rouge, ce coco-là ! ” Cul par-dessus tête, Fixours ne geignait point : il savait ne pas l’avoir volé ! Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte d’Ours se ruèrent au dehors, sautèrent sur un tronc à roues qui s’envola presque et s’engouffrèrent dans la caverne ferrée de Beatl’Ours. Ils cherchèrent de l’œil un convoi en partance pour Long’Ours ... Las ! Il y avait trois fois ourse minutes que le dernier avait quitté le quai. Tiomiez Lupp, inébranlable, grommela qu’on veuille bien lui préparer un grand-tronc privé. 463


pression ; mais, attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter la gare avant trois heures. A trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au mécanicien d’une certaine prime à gagner, filait dans la direction de Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur. Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sépare Liverpool de Londres –, chose très faisable, quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand le gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres. Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinq minutes ! ... Il avait perdu.

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Rien de plus simple, sauf que cela prend du temps. Il fallut deux fois ourse minutes pour que ce grandtronc – une machine et un seul arbre incliné – ne s’élançât, les emportant tous trois. Il restait donc trente fois ourse minutes pour foncer à toute vapeur de Beatl’Ours à Long’Ours. Tiomiez Lupp, selon son excellente habitude, avait alléché les babines du gars-ours pelleteur par la promesse d’une grosse gratification. Le trajet n’était pas long et le temps suffisant ... à condition que les rails restent dégagés. Ce ne fut pas le cas ! Le trafic était dense et, quand ils posèrent griffe à la caverne ferrée de la Croix-de-Djésorp, le grand chronographe de la tanière des pas perdus glougloutait vingt heures cinquante. Au lieu de galoper cent quinze mille deux cents minutes seulement autour du globe, Tiomiez Lupp s’était absenté cent quinze mille deux cent cinq minutes ! ... Le succès venait de lui passer sous la truffe.

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Chapitre XXXV DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS L’ORDRE QUE SON MAÎTRE LUI DONNE Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris, si on leur eût affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile. Portes et fenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s’était produit à l’extérieur. En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à Passepartout l’ordre d’acheter quelques provisions, et il était rentré dans sa maison. Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui le frappait. Ruiné ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police ! Après avoir marché d’un pas sûr pendant ce long parcours, après avoir renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé le temps de faire quelque bien sur sa route, échouer au port devant un fait brutal, qu’il ne pouvait prévoir, et contre lequel il était désarmé : cela était terrible ! De la somme considérable qu’il avait emportée au départ, il ne lui restait qu’un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring frères, et ces vingt mille livres, il les devait à ses collègues du ReformClub. Après tant de dépenses faites, ce pari gagné ne l’eût pas enrichi sans doute, et il est probable qu’il n’avait pas cherché à s’enrichir – étant de ces hommes qui parient pour l’honneur –, mais ce pari perdu le ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman était pris. Il savait ce qui lui restait à faire. Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda. La jeune femme était désespérée. A certaines paroles prononcées par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste. On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la 466 466


Chapitre XXXV OÙ L’ON FRÔLE LE PIRE POUR TROUVER LE MEILLEUR Nulours à Baskerville road ne remarqua que la septième grotte avait retrouvé ses occupants. Roches en travers des issues, arbres couchés, rien ne semblait avoir bougé. Et pourtant ... En sortant de la caverne ferrée Tiomiez Lupp pria Patte d’Ours de s’occuper de l’intendance et se fit reconduire chez lui avec Sheb. Aourseda. Impossible de noter le plus petit vacillement du gentillours devant cette terrible ironie du sort. Lessivé ! A cause de cet imbécile de gars-ours pandore ! Il avait tracé sa route d’une patte ferme, évité tous les écueils, embûches, pièges et traquenards. Il avait même sauvé une jeune oursonne et enrichi tous ceux qui l’avaient aidé. Achopper maintenant sur une si petite pierre, quelle dérision ! Sa bourse était plate et vide, ou presque. Et les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings enterrés chez Césorp Bros ne lui appartenaient plus : ils reviendraient, dès le lendemain, aux ours du Cercle-Bel-Ursidé. Avec tout ce qu’il avait engagé comme frais, même en remportant sa gageure, il n’eût pas été beaucoup plus gras qu’avant son départ. Là n’était pas son but d’ailleurs, n’ayant gagé que pour le plaisir. Mais maintenant il ne lui restait que la paille. Myb. Lupp connaissait le code de conduite des gentillours : il s’y conformerait. On avait préparé pour Sheb. Aourseda une confortable tanière de la caverne de Baskerville road. Affreusement malheureuse, l’oursonne redoutait que Myb. Lupp ne broie trop de cafards pour rester lucide. Elle n’ignorait pas que les gentillours – ceux d’Ourse’Terre surtout, particulièrement guindés – peuvent volontairement entrer en hibernation et ne jamais en ressortir. 467


pression d’une idée fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir l’air, surveillait-il son maître. Mais, tout d’abord, l’honnête garçon était monté dans sa chambre et avait éteint le bec qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait trouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il pensa qu’il était plus que temps d’arrêter ces frais dont il était responsable. La nuit se passa. Mr. Fogg s’était couché, mais avait-il dormi ? Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout, lui, avait veillé comme un chien à la porte de son maître. Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort brefs, de s’occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se contenterait d’une tasse de thé et d’une rôtie. Mrs. Aouda voudrait bien l’excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps était consacré à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de l’entretenir pendant quelques instants. Passepartout, ayant communication du programme de la journée, n’avait plus qu’à s’y conformer. Il regardait son maître toujours impassible, et il ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son cœur était gros, sa conscience bourrelée de remords, car il s’accusait plus que jamais de cet irréparable désastre. Oui ! s’il eût prévenu Mr. Fogg, s’il lui eût dévoilé les projets de l’agent Fix, Mr. Fogg n’aurait certainement pas traîné l’agent Fix jusqu’à Liverpool, et alors ... Passepartout ne put plus y tenir. “ Mon maître ! monsieur Fogg ! s’écria-t-il, maudissez-moi. C’est par ma faute que ... – Je n’accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez. ” Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à laquelle il fit connaître les intentions de son maître. “ Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moimême, rien ! Je n’ai aucune 468 influence sur l’esprit de 468


Patte d’Ours, après avoir ramassé dans l’entrée une facture affichant une somme plus que coquette, s’était précipité pour souffler sa girandole de grisou. A présent, mortellement inquiet lui aussi, il reniflait discrètement l’aura de son ours-maître. La lune, dans cette phase que l’on surnomme “ diminution du bossu ”, disparut à l’horizon. Pour la première fois de ce récit on ne saurait grognotter si Myb. Lupp s’était assoupi. Sheb. Aourseda, elle, n’avait pas arrêté une seconde de tourner en rond et Patte d’Ours, roulé en boule sous l’arbre couché qui gardait l’entrée de son ours-maître, était constamment demeuré en alerte. Une heure avant l’aube, Myb. Lupp le grelotta. Ayant fort à faire, il désirait rester seul l’oursée durant et le pria de veiller aux repas de Sheb. Aourseda. Après le coucher du soleil, il irait grogner un moment avec elle. Patte d’Ours aurait dû se retirer, mais il se dégageait cette fois du flegme de son ours-maître quelque chose de funeste, et qu’il n’aimait pas. Accablé par les derniers évènements il restait là, très sombre, incapable d’oublier la part qu’il avait prise dans cette catastrophe. Une fois de plus il se lamentait. Mais pourquoi avoir caché à Myb. Lupp qui était Fixours ? Pourquoi avoir permis à celui-ci de s’accrocher à leurs basques jusqu’à Beatl’Ours ? A la fin, Patte d’Ours crut que son cœur allait exploser. “ Mon ours-maître ! Monours Lupp ! Je suis une buse, une incapable cruche ! Ma stupidité vous ruine ... – Voyons, grommela Tiomiez Lupp, reprenezvous. Rien n’est si grave qu’il faille en glapir. ” Patte d’Ours sortit de la tanière et alla se confier à la jeune oursonne. “ Monourse, conclut-il, il ne m’écoutera pas ! Vous seule seriez capable ... – Moi ? Mais Myb. Lupp me connaît-il seulement ? Tout autre aurait compris que je l’aimais ! Mon oursa469


mon maître. Vous, peut-être ... – Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n’en subit aucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prête à déborder ! At-il jamais lu dans mon cœur ! ... Mon ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu’il a manifesté l’intention de me parler ce soir ? – Oui, madame. Il s’agit sans doute de sauvegarder votre situation en Angleterre. – Attendons ”, répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive. Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row fut comme si elle eût été inhabitée, et, pour la première fois depuis qu’il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n’alla pas à son club, quand onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement. Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform-Club ? Ses collègues ne l’y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cette date fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq, Phileas Fogg n’avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari était perdu. Il n’était même pas nécessaire qu’il allât chez son banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient entre les mains un chèque signé de lui, et il suffisait d’une simple écriture à passer chez Baring frères, pour que les vingt mille livres fussent portées à leur crédit. Mr. Fogg n’avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter et de descendre l’escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de la chambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la moindre indiscrétion ! Il regardait par le trou de la serrure, et il s’imaginait avoir ce droit ! Passepartout redoutait à chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirement s’était fait dans son esprit. Il n’en voulait plus à l’inspecteur de police. Fix 470s’était trompé comme tout 470


mi, guiora-t-elle, gardez-le sans cesse à odeur de narine et veillez sur lui, je vous en prie. Accepterait-il même de venir grognonner avec moi ? – C’est son intention, à la brune. Il souhaite, je gage, évoquer votre avenir en Ourse’Terre. – Qui vivra ... Faites qu’il vive, mon oursami ! ” supplia la jeune oursonne. Patte d’Ours la laissa, préoccupée et songeuse. Ce dimanche s’écoulait sans un seul bruit ou mouvement dans la caverne de Baskerville road. Lorsqu’ourse heures et demie glougloutèrent au gros chronographe du Conseil des Sage’Ours, Tiomiez Lupp – et cela ne s’était jamais produit – ne sortit pas pour trotter vers son cercle. Qu’y aurait-il fait ? Nulours ne l’y espérait à présent. Le samedi 21 du mois de Sable, à vingt heures quarante-cinq, extrême limite de sa gageure, il ne s’y était pas présenté. Il avait donc échoué. Et inutile d’aller déterrer ses cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings. Le griffonné griffé par ses soins permettait à Césorp Bros de transférer aux gagnants l’entière propriété de cet or. Rien n’obligeait Myb. Lupp à pointer sa truffe au dehors. Il ne la pointa pas. Il resta chez lui à inventorier, ranger, classer, trier, éliminer et jeter. Patte d’Ours, à pattes de velours, grimpa ourse mille fois l’arbre oblique de la caverne. Il croyait son chronographe bloqué tant le temps lui pesait. Il reniflait au seuil de la tanière de son ours-maître, l’espionnait en somme, mais ne se jugeait pas fouineur ! Il glissait un œil dans une fissure de la paroi, et trouvait cela légitime ! Envolé son incurable optimisme : Patte d’Ours sentait le malheur rôder. Souvent, ses pensées le conduisait vers Fixidore Fixours. Curieusement il le comprenait maintenant d’avoir sans cesse cavalé derrière Myb. Lupp, de l’avoir agriffé et jeté en cage. Sa bévue, toute 471


le monde à l’égard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l’arrêtant, il n’avait fait que son devoir, tandis que lui ... Cette pensée l’accablait, et il se tenait pour le dernier des misérables. Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d’être seul, il frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il s’asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme toujours pensive. Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre. Phileas Fogg prit une chaise et s’assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité. Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs. Aouda : “ Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre ? – Moi, monsieur Fogg ! ... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les battements de son cœur. – Veuillez me permettre d’achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j’eus la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous, j’étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre existence eût été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné. – Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous demanderai à mon tour : Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et – qui sait ? – d’avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre ruine ? – Madame, vous ne pouviez rester dans l’Inde, et votre salut n’était assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre. – Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m’arracher à une 472 mort horrible, vous vous 472


professionnelle, n’entachait en rien sa bonne foi : l’erreur était juste, en quelque sorte. Mais lui, Patte d’Ours ... et son impardonnable inconséquence ... Il était bien le seul coupable ! Parfois, écrasé de tristesse, il allait doucement grogner au seuil de Sheb. Aourseda, se glissait dans sa tanière et là, en silence, il reniflait la jeune oursonne dont l’odeur le réconfortait un peu. Altaïr glissait vers le ponant quand Myb. Lupp prévint Sheb. Aourseda de sa visite et alla la rejoindre. Il grippa une souche et s’installa près d’elle, au coin de l’âtre, avec son flegme coutumier. Ces derniers quatre-vingts ours semblaient n’avoir rien changé en lui, mais le Lupp du mois de Sable était-il réellement aussi froid que le Lupp d’Absolu ? Il y eut un court silence et il dressa la truffe vers Sheb. Aourseda : “ Monourse, je vous ai fait venir en Ourse’Terre, et j’en suis désolé ... – Quoi ! sursauta Sheb. Aourseda. – Laissez-moi poursuivre, je vous prie. Alors ours prospère, j’escomptais vous offrir du miel à foison, vous permettant de mener plaisante vie en ce pays. Qu’allez-vous devenir à présent que le grain me manque ? – Que m’importe le grain, monours, grogna la jeune oursonne. N’est-ce pas ma faute si vous êtes sur la paille ? En perdant votre temps pour m’éviter d’être roustillée, en me traînant derrière vous ... – Non, monourse. Il vous fallait quitter ce pays d’assassins et je n’ai fait que mon devoir. Fort mal, hélas ! – Monours Lupp, vous m’aviez déjà sauvée de mes persécuteurs. Projetiez-vous en outre de m’offrir la sécurité ici ? 473


croyiez encore obligé d’assurer ma position à l’étranger ? – Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre faveur. – Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrezvous ? demanda Mrs. Aouda. – Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n’ai besoin de rien. – Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend ? – Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg. – En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis ... – Je n’ai point d’amis, madame. – Vos parents ... – Je n’ai plus de parents. – Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi ! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misère elle-même est supportable encore ! – On le dit, madame. – Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? ” Mr. Fogg, à cette parole, s’était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce beau regard d’une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l’étonnèrent d’abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne s’enfonçât plus avant ... Quand il les rouvrit : “ Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous474 ! 474


– Bien évidemment, monourse. Hélas, je m’en suis montré incapable ! Acceptez cependant de considérer comme vôtre cette demeure, devenue inutile. – Que grognez-vous là, monours ? Où vivrez-vous donc désormais ? – Ne vous inquiétez point de cela, monourse, grommela le gentillours. – Enfin, monours, de quelle patte comptez-vous mener votre barque ? – De la bonne, je crois. – Serez-vous entouré, au moins ? – Je suis sans oursami, monourse. – Et votre famille ? – Je suis orphelin, célibataire, sans ourson ... – Un ours seul est toujours en mauvaise compagnie, et vous voilà bien malheureux ! Par l’OurseBleue, je pleure de vous savoir sans une bonne âme pour partager vos malheurs. Savez-vous qu’on peut porter avec un autre le fardeau de la pauvreté et qu’il semble ainsi plus léger ? – Je l’ai ouï grogner, monourse. – Monours Lupp, grognonna Sheb. Aourseda qui s’était redressée et tournée vers lui, je ne peux vous donner que ce que j’ai, mais je désirerais tant devenir votre oursonne ! ” A ce grognement – et sans aucun doute pour la première fois de sa vie – Myb. Lupp frissonna légèrement, sa truffe devint sèche, ses babines frémirent et son œil brilla. Il renifla délicatement Sheb. Aourseda et ce qu’il sentit lui agréa au-delà de ses espérances : ses fragrances promettaient l’abandon, la confiance, la candeur, l’obstination et la patience qui apportent la félicité. Il tenta de recouvrer son sang-froid mais, sentant en lui une digue lâcher sous un énorme lac d’eau dormante : “ Oh, monourse ! Quel bonheur d’avoir une amie au grand cœur ! Je le désire moi aussi, comme je n’imaginais pas savoir désirer quelque chose dans cette vie ! Aimez-moi et gardez-moi toujours auprès de vous ! – Enfin ! ... ” guiora Sheb. Aourseda d’une toute 475


– Ah ! ... ” s’écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur. Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales. Mr. Fogg lui demanda s’il ne serait pas trop tard pour aller prévenir le révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone. Passepartout sourit de son meilleur sourire. “ Jamais trop tard ”, dit-il. Il n’était que huit heures cinq. “ Ce serait pour demain, lundi ! dit-il. – Pour demain lundi ? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme. – Pour demain lundi ! ” répondit Mrs. Aouda. Passepartout sortit, tout courant.

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petite voix, en l’enserrant tendrement entre ses pattes. On grelotta Patte d’Ours qui, étant caché sous l’arbre incliné, surgit illico. Sheb. Aourseda étreignait toujours Myb. Lupp et la large truffe de Patte d’Ours se mit à briller, telle la femelle du lampyre. Myb. Lupp craignait qu’il ne soit plus l’heure – un dimanche surtout ! – de galoper chez le mystagogue Zenyïm Winnilourson, de la caverne taboue de Mariel’Os. Patte d’Ours, la truffe plissée de contentement, le rassura : “ Il n’y a pas d’heure pour le bonheur, glapit-il. D’ailleurs la lune n’est même pas levée ! Je le commande pour quand ? – Dès lundi ! Le plus tôt qu’il pourra ”, ronronna Sheb. Aourseda. Galopant comme un ourson, Patte d’Ours fila aussitôt.

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Chapitre XXXVI DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ Il est temps de dire ici quel revirement de l’opinion s’était produit dans le Royaume-Uni, quand on apprit l’arrestation du vrai voleur de la Banque un certain James Strand – qui avait eu lieu le 17 décembre, à Edimbourg. Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police poursuivait à outrance, et maintenant c’était le plus honnête gentleman, qui accomplissait mathématiquement son excentrique voyage autour du monde. Quel effet, quel bruit dans les journaux ! Tous les parieurs pour ou contre, qui avaient déjà oublié cette affaire, ressuscitèrent comme par magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec une nouvelle énergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le marché. Les cinq collègues du gentleman, au Reform-Club, passèrent ces trois jours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Fogg qu’ils avaient oublié reparaissait à leurs yeux ! Où était-il en ce moment ? Le 17 décembre –, jour où James Strand fut arrêté –, il y avait soixante-seize jours que Phileas Fogg était parti, et pas une nouvelle de lui ! Avait-il succombé ? Avait-il renoncé à la lutte, ou continuait il sa marche suivant l’itinéraire convenu ? Et le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il apparaître, comme le dieu de l’exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club ? Il faut renoncer à peindre l’anxiété dans laquelle, pendant trois jours, vécut tout ce monde de la société anglaise. On lança des dépêches en Amérique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg ! On envoya matin et soir observer la maison de Saville-row.. Rien. 478 478


Chapitre XXXVI OÙ L’ACTION “ TIOMIEZ LUPP ” FLUCTUE SUR LA PLACE DE LONG’OURS Mais revenons un peu à ce lundi 16 du mois de Sable, où se répandit la nouvelle de la mise en cage de Keniz Bear, le véritable détrousseur de Grisbi-Place. Quelques heures plus tôt, tous les gars-ours pandores du globe recherchaient encore le gars-ours truand Tiomiez Lupp ! A présent, il était redevenu un fort irréprochable gentillours, champion d’une improbable quête. Il fallait voir les manchettes des oursaux ! Les gageures reprirent de plus belle. Partisans ou adversaires refirent surface, ergotant et plastronnant à qui mieux mieux. Ce ne furent à nouveau que disputes, querelles et spéculations sur de coquets montants. Le “ Tiomiez Lupp ” retrouva de bien belles cotes ! Les gars-ours du Cercle-Bel-Ursidé en reçurent un sérieux coup au moral. Tiomiez Lupp resurgissait devant eux comme une Ourse-Noire jaillie de sa boîte ! Embarqué soixante-quatorze ours avant le 15 du mois de Sable – date de la mise en cage de Keniz Bear –, il n’avait pas donné le moindre signe de vie ! N’était-il pas déjà empaillé ? Avançait-il toujours obstinément ? Avait-il abandonné son impossible gageure ? Ce samedi 21, fallait-il s’attendre à l’accueillir dans cette tanière d’apparat du Cercle-Bel-Ursidé, à vingt heures quarante-cinq glougloutantes ? On ne saurait grognotter l’effervescence et le bouillonnement de tous les gars-ours d’Ourse’Terre. On grava des plaquettes pour l’Amer’Ourse, la Zazil’Ourse : “ Avez-vous reniflé le passage de Tiomiez Lupp ? ”. Sans résultat ! On manda des mouches pour surveiller la caverne de Baskerville road. Vainement ! Les gars-ours pandores, par nature si ballots, avaient bien sûr perdu toute trace de Fixidore Fixours disparu dans la poursuite de son leurre stupide. Les 479


La police elle-même ne savait plus ce qu’était devenu le détective Fix, qui s’était si malencontreusement jeté sur une fausse piste. Ce qui n’empêcha pas les paris de s’engager de nouveau sur une plus vaste échelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais à cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le prenait, lui, à égalité. Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues voisines. On eût dit un immense attroupement de courtiers, établis en permanence aux abords du Reform-Club. La circulation était empêchée. On discutait, on disputait, on criait les cours du “ Phileas Fogg ”, comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine à contenir le populaire, et à mesure que s’avançait l’heure à laquelle devait arriver Phileas Fogg, l’émotion prenait des proportions invraisemblables. Ce soir-là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis depuis neuf heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John Sullivan et Samuel Fallentin, l’ingénieur Andrew Stuart, Gauthier Ralph, administrateur de la Banque d’Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan, tous attendaient avec anxiété. Au moment où l’horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq, Andrew Stuart, se levant, dit : “ Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogg et nous sera expiré. – A quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ? demanda Thomas Flanagan. – A sept heures vingt-trois, répondit Gauthier Ralph, et le train suivant n’arrive qu’à minuit dix. – Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était arrivé par le train de sept heures vingttrois, il serait déjà ici. Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné. – Attendons, ne nous480 prononçons pas, répondit 480


gageures flambaient. Les partisans de Tiomiez Lupp reprenaient du poil de la bête. Ils se risquaient, non plus à 111, mais à 22, à 11, et même à moitié moins ! Et notre arthritique Musg Alboursmâle, devenu entre temps centenaire, plus graveleux et podagre que jamais, chiragre également depuis peu, les pattes déformées, jubilait. Ce samedi soir, il y avait donc fièvre dans TemmNemm et les allées attenantes. C’était une affluence énorme, une bousculade ahurissante, une cohue sans nom, un marché ininterrompu et grouillant qui se tenait devant le Cercle-Bel-Ursidé. On ne traversait qu’avec peine. Tous grognaient, grondaient, glapissaient les cotes du “ Tiomiez Lupp ” qui flambaient autant que laitue en hibernation. Les gars-ours pandores empêchaient les débordements de tous ces excités avec d’autant plus de peine que l’instant fatidique approchait. Dès la mi-oursée, les grisbi-placiers Björn Zymmower et Zenyïm Valentin’Ours, l’inventeur Ergzib Vyesy, Beary Semtji administrateur de Grisbi-Place et le fabricant de cervoise Bearmas Mèrépèr s’étaient installés au Cercle-Bel-Ursidé et on ne saurait déterminer lequel se montrait le plus nerveux. Comme le chronographe mural de la grande tanière d’apparat glougloutait vingt heures vingt-trois, Ergzib Vyesy sursauta : “ Mesours, dans deux fois ourse minutes, Myb. Tiomiez Lupp sera en retard à notre rendez-vous. – Quelqu’ours connaît-il l’horaire des grands-troncs de Beatl’Ours ? s’enquit Bearmas Mèrépèr. – Le dernier est entré en caverne ferrée il y a une heure, grogna Beary Semtji. – Quod erat demonstrandum ! glapit Ergzib Vyesy. Tiomiez Lupp est un canard mort et nous sommes riches ! – Voyons monours, ne vendez pas déjà la peau de l’homme, grogna Valentin’Ours. Cet ours est un parangon de ponctualité, non dénué en outre d’un léger penchant pour la dramatisation. Il n’y aurait rien d’ex481


Samuel Fallentin. Vous voyez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Son exactitude en tout est bien connue. Il n’arrive jamais ni trop tard ni trop tôt, et il apparaîtrait ici à la dernière minute, que je n’en serais pas autrement surpris. – Et moi, dit Andrew Stuart, qui était, comme toujours, très nerveux, je le verrais je n’y croirais pas. – En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg était insensé. Quelle que fût son exactitude, il ne pouvait empêcher des retards inévitables de se produire, et un retard de deux ou trois jours seulement suffisait à compromettre son voyage. – Vous remarquerez, d’ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous n’avons reçu aucune nouvelle de notre collègue et cependant, les fils télégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire. – Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu ! Vous savez, d’ailleurs, que le China – le seul paquebot de New York qu’il pût prendre pour venir à Liverpool en temps utile – est arrivé hier. Or, voici la liste des passagers, publiée par la Shipping Gazette, et le nom de Phileas Fogg n’y figure pas. En admettant les chances les plus favorables, notre collègue est à peine en Amérique ! J’estime à vingt jours, au moins, le retard qu’il subira sur la date convenue, et le vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq mille livres ! – C’est évident, répondit Gauthier Ralph, et demain nous n’aurons qu’à présenter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg ”. En ce moment l’horloge du salon sonna huit heures quarante. “ Encore cinq minutes ”, dit Andrew Stuart. Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que les battements de leur cœur avaient subi une légère accélération, car enfin, même pour de beaux joueurs, la partie était forte ! Mais ils n’en voulaient rien laisser paraître, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ils prirent place à une table de482 jeu. 482


traordinaire à le voir se présenter devant nous à l’extrême limite de notre gageure. – Libre à vous de l’imaginer, grognonna Ergzib Vyesy qui, bigrement agacé, prit les pincettes et fouilla le foyer par un mouvement si violent, si grimaud, que des étincelles jaillirent autour de lui. Je prétends moi qu’il a perdu. – Evidemment, glapit Bearmas Mèrépèr, cet ours s’affolissait ! Croyait-il commander à la mécanique, au temps et aux éléments ? Quand tous ses calculs étaient faits au plus juste, sans marge de sécurité ? Il n’avait aucune chance de réussir ! – Exact, gronda Björn Zymmower, et notez qu’il ne nous a pas fait parvenir le moindre grognottage depuis son départ. S’il avait voulu pourtant ... – Un canard mort, mesours, glapit Ergzib Vyesy. Mort, cuit, et digéré ! Lisez donc les Nouvelles Marines ! Cet oursal grognotte les surnoms de tous les pérégrins débarqués hier de la PandaOurse en provenance de NéoBear et aucune trace de notre ours ! Je gage qu’il patauge encore quelque part en pleine Amer’Ourse ! Il ne sera pas ici en moins de cent ours. Musg Alboursmâle, ce vieillard graveleux, presque grabataire à cette heure ( savez-vous qu’il est atteint du vomito négro ? ), va perdre ses quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or, quatorze Pénis, vingt Canines et cent dix Oursings ! – C’est la vérité vraie, grogna Beary Semtji. Demain, dès l’aube, à l’heure qui vous plaira, nous irons agiter sous la truffe de Césorp Bros ce griffonné de Myb. Lupp qui nous rend riches ”. Le chronographe mural glouglouta vingt heures quarante. “ Dans trois cents secondes, mesours ... ” grognonna Ergzib Vyesy. Nulours n’osait plus respirer. Ce n’était en chacun que chamade et breloque. Tout blasés qu’ils fussent, l’enjeu leur semblait quand même coquet ! Cependant l’éducation peut tout, qui fait danser les hommes : à l’invitation de Zenyïm Valentin’Ours, et pour masquer 483


“ Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit Andrew Stuart en s’asseyant, quand même on m’en offrirait trois mille neuf cent quatrevingt-dix-neuf ! ” L’aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes. Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regard se fixait sur l’horloge. On peut affirmer que, quelle que fût leur sécurité, jamais minutes ne leur avaient paru si longues ! “ Huit heures quarante-trois ”, dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que lui présentait Gauthier Ralph. Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club était tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l’horloge battait la seconde avec une régularité mathématique. Chaque joueur pouvait compter les divisions sexagésimales qui frappaient son oreille. “ Huit heures quarante-quatre ! ” dit John Sullivan d’une voix dans laquelle on sentait une émotion involontaire. Plus qu’une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes ! Ils comptaient les secondes ! A la quarantième seconde, rien. A la cinquantième, rien encore ! A la cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des applaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui se propagèrent dans un roulement continu. Les joueurs se levèrent. A la cinquante-septième seconde, la porte du salon s’ouvrit, et le balancier n’avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg apparaissait, suivi d’une foule en délire qui avait forcé l’entrée du club, et de sa voix calme : “ Me voici, messieurs ”, disait-il. 484 484


leur impatience, ils entamèrent un bridge. “ Vous pourriez à l’instant me tendre ourse mille quatre cent six Ours d’or, cinq Pénis, deux Canines et deux cent quatre-vingt-sept Oursings au-dessus de cette roche, je n’abandonnerais pas les ourse mille quatre cent six Ours d’or, cinq Pénis, deux Canines et deux cent quatre-vingt-huit Oursings que j’ai engagés dans cette gageure ! ” grognonna Ergzib Vyesy. Le chronographe mural glougloutait précisément vingt heures quarante-deux minutes et, en dépit de leurs efforts pour se concentrer sur les brèmes, ils ne pouvaient le quitter des yeux. Même le plus convaincu de sa bonne fortune, Bearmas Mèrépèr, n’avait vécu de secondes plus lentes à s’égrener ! “ Vingt heures quarante-trois ”, annonça-t-il en repoussant les brèmes que lui proposait Beary Semtji. Plus un bruit, plus un souffle dans la tanière d’apparat. De la place montait un bourdonnement sourd et continu et, par moments, un hurlement perçant déchirait l’air. Le chronographe glougloutait le temps, inexorablement. “ Encore six fois ourse secondes ! ” chevrota faiblement Björn Zymmower. Ils allaient emporter la gageure ! Tous avaient rejeté leurs brèmes ! Ils glougloutaient en chœur avec le chronographe ! Ils glougloutèrent quarante secondes : aucun mouvement suspect. Ils en glougloutèrent cinquante : le silence, toujours. Alors qu’ils en glougloutaient cinquante-cinq, un formidable hourvari de vivats, youpi, glapissements et glatissements éclata et courut sur la place et dans le cercle. Nos gars-ours se dressèrent vivement. Il restait ourse secondes quand le tronc qui barrait l’entrée fut roulé et, à l’heure fatidique, Tiomiez Lupp faisait son entrée, porté sur les épaules de gars-ours surexcités. “ Heureux de vous retrouver, mesours ”, grommela-t-il simplement. 485


Chapitre XXXVII DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N’A RIEN GAGNÉ Á FAIRE CE TOUR DU MONDE, SI CE N’EST LE BONHEUR Oui ! Phileas Fogg en personne. On se rappelle qu’à huit heures cinq du soir – vingt-cinq heures environ après l’arrivée des voyageurs à Londres –, Passepartout avait été chargé par son maître de prévenir le révérend Samuel Wilson au sujet d’un certain mariage qui devait se conclure le lendemain même. Passepartout était donc parti, enchanté. Il se rendit d’un pas rapide à la demeure du révérend Samuel Wilson, qui n’était pas encore rentré. Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes minutes au moins. Bref, il était huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du révérend. Mais dans quel état ! Les cheveux en désordre, sans chapeau, courant, courant, comme on n’a jamais vu courir de mémoire d’homme, renversant les passants, se précipitant comme une trombe sur les trottoirs ! En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row, et il tombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg. Il ne pouvait parler. “ Qu’y a-t-il ? demanda Mr. Fogg. – Mon maître ... balbutia Passepartout ... mariage ... impossible. – Impossible ? – Impossible ... pour demain. – Pourquoi ? – Parce que demain ... c’est dimanche ! – Lundi, répondit Mr. Fogg. 486 486


Chapitre XXXVII ET Á QUOI BON TOUT ÇA, PUISQU’IL N’EST PAS PLUS GRAS ?

Tiomiez Lupp vainqueur ! Sacré coup de théâtre, non ? Que s’était-il passé ? Souvenons-nous. Une oursée s’était écoulée depuis le débarquement des pérégrins à Long’Ours quand, vers vingt heures, son ours-maître avait envoyé Patte d’Ours demander au mystagogue Zenyïm Winnilourson de célébrer son union avec Sheb. Aourseda, dès le lundi. Patte d’Ours, tout réjoui, galopa jusqu’à la caverne taboue mais ne trouva personne au gîte. Tranquille, il patienta dans l’entrée, patienta encore, près de deux fois ourse minutes. A vingt heures trente, c’est une Ourse-Noire en furie qui jaillit de la caverne du mystagogue ! Ebouriffé, pantelant, les protège-coussinets dans la gueule pour galoper plus vite, il tricotait des pattes, plus véloce qu’oncques ours ne le fut, même aux Temps des Ours Anciens, culbutant sur son passage trois oursons et deux grosses oursonnes qui grognonnaient en voisines ! Il ne mit que quelques instants pour rejoindre la caverne de Baskerville road et se rua, hors d’haleine, dans la tanière de Myb. Lupp, bavant et trémulant fébrilement. “ Et alors ? s’enquit Myb. Lupp. – Mon aîrs-moutre ... cafouilla Patte d’Ours ... noce ... pas lieu ... – Que grognez-vous là ? – Dariage ... pas lieu ... medain ... – Mais enfin, pourquoi ? – Ah ! Que ... medain ... midanche ! – Mais non, grommela Myb. Lupp, nous sommes 487


– Non ... aujourd’hui ... samedi. – Samedi ? impossible ! – Si, si, si, si ! s’écria Passepartout. Vous vous êtes trompé d’un jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance ... mais il ne reste plus que dix minutes ! ... ” Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l’entraînait avec une force irrésistible ! Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sa chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au cocher, et après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures, il arriva au Reform-Club. L’horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le grand salon ... Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours ! ... Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres ! Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait-il pu commettre cette erreur de jour ? Comment se croyait-il au samedi soir, 21 décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu’il n’était qu’au vendredi, 20 décembre, soixante-dix-neuf jours seulement après son départ ? Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple. Phileas Fogg avait, “ sans s’en douter ”, gagné un jour sur son itinéraire, – et cela uniquement parce qu’il avait fait le tour du monde en allant vers l’est, et il eût, au contraire, perdu ce jour en allant en sens inverse, soit vers l’ouest. En effet, en marchant vers l’est, Phileas Fogg allait au-devant du soleil, et, par conséquent les jours diminuaient pour lui d’autant de fois quatre minutes qu’il franchissait de degrés dans cette direction. Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence terrestre, et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes, donnent 488 précisément vingt-quatre 488


dimanche. – Nenni ... hier ... vendredi ... – Nous ne serions que samedi ? intervint Sheb Aourseda, mais vous m’affolissez ! – Ouiiiiiiiii ! glapit Patte d’Ours. Samedi ! Il s’est entortillé dans son compte ! On a toute une oursée de bonus ! ... Enfin ... en fait on n’a plus qu’ourse minutes ! ... Grouillez-vous donc mon ours-maître ! ” Patte d’Ours ayant grippé Myb. Lupp à deux pattes le tirait fermement, aidé de Sheb. Aourseda qui le poussait sans ménagement ! Tiomiez Lupp, lui, n’avait rien compris. Il fut littéralement porté hors de sa tanière, extrait de sa caverne et jeté sur un tronc à roues. Sheb. Aourseda garantit au gars-ours postillon une gratification de deux cent quatre-vingt-six Ours d’or s’ils atteignaient à temps le Cercle. Ils aplatirent moult poules, trois canards et deux moutons mais l’horloge glougloutait vingt heures quarante-cinq précises comme ils pénétraient dans la grande tanière d’apparat, ce que nous savons déjà. Tiomiez Lupp avait donc galopé autour du globe pendant quatre-vingts ours exactement et emporté cette incroyable gageure ! Il m’incombe à présent d’expliquer qu’un ours à ce point précis – tatillon et maniaque grognonneraient certains – se soit trompé d’une oursée ! Pourquoi pensa-t-il planter griffe à Long’Ours le samedi 21 du mois de Sable, alors qu’on n’était encore que le vendredi 20 ? Ce n’est pas compliqué. Tiomiez Lupp, filant toujours vers le levant, avait engrangé – et il ne s’en était même pas aperçu – tout un ours dans sa pérégrination. Eût-il choisi – question de hasard – de partir face au ponant, c’est à l’inverse un ours qui serait tombé de sa besace. Développons. Galopant vers l’astre solaire, Tiomiez Lupp en accélérait la vitesse relative et, très logiquement, chaque fois qu’il avançait d’un cent vingt et unième de la circonférence du globe, l’oursée rapetissait d’ourse grosses minutes ! Alors que dans sa course 489


heures, – c’est-à-dire ce jour inconsciemment gagné. En d’autres termes, pendant que Phileas Fogg, marchant vers l’est, voyait le soleil passer quatre-vingts fois au méridien, ses collègues restés à Londres ne le voyaient passer que soixante-dix-neuf fois. C’est pourquoi, ce jourlà même, qui était le samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-ci l’attendaient dans le salon du Reform-Club. Et c’est ce que la fameuse montre de Passepartout – qui avait toujours conservé l’heure de Londres – eût constaté si, en même temps que les minutes et les heures, elle eût marqué les jours ! Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en avait dépensé en route environ dixneuf mille, le résultat pécuniaire était médiocre. Toutefois, on l’a dit, l’excentrique gentleman n’avait, en ce pari, cherché que la lutte, non la fortune. Et même, les mille livres restant, il les partagea entre l’honnête Passepartout et le malheureux Fix, auquel il était incapable d’en vouloir. Seulement, et pour la régularité, il retint à son serviteur le prix des dix-neuf cent vingt heures de gaz dépensé par sa faute. Ce soir-là même, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, disait à Mrs. Aouda : “ Ce mariage vous convient-il toujours, madame ? – Monsieur Fogg, répondit Mrs. Aouda, c’est à moi de vous faire cette question. Vous étiez ruiné, vous voici riche ... – Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous n’aviez pas eu la pensée de ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chez le révérend Samuel Wilson, je n’aurais pas été averti de mon erreur, et ... – Cher monsieur Fogg ..., dit la jeune femme. – Chère Aouda ... ”, répondit Phileas Fogg. On comprend bien que le mariage se fit quarantehuit heures plus tard, et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura comme témoin de la jeune femme. Ne l’avait-il490 pas sauvée, et ne lui devait490


au levant il saluait quatre-vingts fois le soleil au zénith, tout ours resté immobile à Long’Ours ne l’avait salué, lui, que soixante-dix-neuf fois. Et donc les membres du Cercle-Bel-Ursidé redoutaient ce samedi soir son apparition dans la grande tanière d’apparat, quand lui s’imaginait déjà rendu au dimanche. Et si Patte d’Ours avait disposé d’un chronographe plus évolué glougloutant les ours, les quantièmes et l’année, en plus des heures, des minutes et des secondes1, il aurait pu s’en apercevoir lui-même ! Les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings de la gageure revenaient à Tiomiez Lupp ! Cependant, il avait semé en chemin cinquante-quatre mille cent soixante-dix-neuf Ours d’or, quinze Pénis, seize Canines et six cent dix-neuf Oursings et d’avoir raflé la mise ne le rendait pas plus gras pour autant. On sait que notre original ne gageait pas pour engranger du grain, mais pour jouer, uniquement. Il fit donc cadeau à son brave Patte d’Ours et à cet imbécile de Fixours – allez savoir pourquoi – des deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux Oursings de différence, et sans décompter au gars-ours domestique le grisou brûlé par son étourderie. Rentré dans sa caverne Myb. Lupp, bien moins serein qu’à l’ordinaire, s’inquiéta : “ Cette union vous agrée-t-elle encore, monourse ? – Monours Lupp, grogna Sheb. Aourseda, vous êtes gras à cette heure et moi je n’ai rien ... – Baste, monourse. Notre or est à vous. Sans votre offre généreuse de devenir mon oursonne, Patte d’Ours n’aurait pas galopé chez le mystagogue Zenyïm Winnilourson, je me croirai encore dimanche, et ... – Ah ! Myb. Lupp ! grognonna la jeune oursonne. – Oh ! Aourseda ! ” grommela Tiomiez Lupp. Une fort joyeuse cérémonie se déroula le lundi matin et Patte d’Ours, tout ému, fier comme un pou et légèrement ébouriffé, y tint le rôle du père de la mariée. Il l’avait arrachée au bûcher et c’était bien le 491


on pas cet honneur ? Seulement, le lendemain, dès l’aube, Passepartout frappait avec fracas à la porte de son maître. La porte s’ouvrit, et l’impassible gentleman parut. “ Qu’y a-t-il, Passepartout ? – Ce qu’il y a, monsieur ! Il y a que je viens d’apprendre à l’instant ... – Quoi donc ? – Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours seulement. – Sans doute, répondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l’Inde. Mais si je n’avais pas traversé l’Inde, je n’aurais pas sauvé Mrs. Aouda, elle ne serait pas ma femme, et ... ” Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte. Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employé pour ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L’excentrique gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d’exactitude. Mais après ? Qu’avait-il gagné à ce déplacement ? Qu’avait-il rapporté de ce voyage ? Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n’est une charmante femme, qui – quelque invraisemblable que cela puisse paraître – le rendit le plus heureux des hommes ! En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ? FIN

492 492


moins qu’il la conduisit à l’autel ! Le mardi, avant même le lever du soleil, Patte d’Ours grattait doucement au seuil de son ours-maître. Le tronc bascula et, encore endormi, le gentillours s’avança. “ Que voulez-vous donc, Patte d’Ours ? – Monours ! En étudiant le Bearshaw’s Pilgrim ... – Oui ? – Soixante-dix-huit ours auraient suffi pour ... – Evidemment. On aurait pu éviter le trigone rousse’terrien, ignorer le roustillage de Sheb. Aourseda ... et à cette heure je me retrouverai tout seul. ”, grommela Myb. Lupp en remettant posément le tronc en place. Cette histoire est finie. Tiomiez Lupp venait de parcourir, en quatre-vingts ours exactement, le tour du globe. Mais, uniquement préoccupé de faire concorder cabotiers, hauturiers, wheels-trunks, troncs à roues, bâtiments de négourse ou autres oliphants et troncs à glisse sur glace, il n’avait jamais accordé le moindre intérêt aux contrées traversées. Certes, au cours de l’aventure, de nombreuses occasions s’étaient présentées à lui de prouver son sangfroid et son esprit méthodique. Mais on lui connaissait déjà ces qualités. Et on l’a vu, en dépit de son succès, il ne se retrouvait pas plus gras qu’au départ. Alors ? Tel il nous apparaissait à la première page de ce récit, tel nous le retrouverions à la dernière ? Ce gentillours peu banal n’aurait-il pas eu intérêt à rester pantoufler chez lui ? Mais était-ce une vétille qu’une adorable oursonne prête à faire son bonheur et, certains ours l’auguraient déjà, à lui donner beaucoup d’oursons ?

Note : Comme celui que nous décrivions au premier chapitre de notre histoire, mais qui s’était malencontreusement arrêté, n’ayant pas été régulièrement remonté chaque semaine. 493


Éclaircissements et commentaires ... Les ours, en évidence, depuis toujours, car LoursétouéTouTélours comme le gueulait Isours dans un poème. Depuis longtemps il souhaitait traduire en français un ouvrage écrit en français, mais m’interrogeait – perplexe – sur ce que cela voulait dire. C’était le temps déraisonnable où il craignait de devenir fou, et je me demandais à qui il s’adressait et pour qui il traduirait. C’est sur un plan incliné de la grotte de mon ami Gustave, en jetant un coup d’œil sur un livre négligemment jeté là – posé ouvert et à l’envers entre Tippsy, Baloo et ce truand de Doumé – que j’ai lu “ Le Tour du Monde en 80 Ours ”. Je crus à un montage et cela me rappela l’histoire du parapluie et de la table de dissection : cette rencontre ne devait rien au hasard ! Il restait à écrire l’ouvrage qui porterait ce joli titre. Traduire les noms de lieux, patronymes et prénoms était simple, mais n’offrait que peu d’intérêt. Un homme, un ours. Un ours, un homme. Il fallait inventer une langue d’ours, pour un univers d’ours. L’ours gronde dit-on, et apparurent petit à petit des listes de mots contenant le vocable gr ... de la zoogéographie ( peut-être chère à Wolman ? ) à l’accélérographe dont l’utilité est trop méconnue. Et des tableaux d’équivalences aussi, pour transcrire les monnaies, poids, distances, forces, énergies, puissances, vitesses, volumes et autres, tous si chargés de sens chez Jules Verne. Que le roman ait été publié l’année de la naissance de Jarry m’imposait le calendrier. Isours demeurait perplexe. “ Comment veux-tu traduire le cinq de 5 heures dans la phrase : la marquise sortit à 5 heures ? ” ne cessait-il de demander. Et il n’avait pas tort. Quant au passage : “ au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l’église européenne ”, 495


il le laissait idiot, trémulant et pleurant d’angoisse. Mais je savais maintenant que le franc germinal, en vigueur en 1870, contenait 0,2903225 grammes d’or cependant que le dollar en 1837 (et en 1900 également) était défini à 1504,656 milligrammes d’or fin ! La solution poignait tout doucettement. Elle s’éloigna lorsque j’appris qu’un Londonien ne verrait rien de la lune dans la nuit du 2 au 3 octobre 1872, car elle était alors âgée de 0,18 jours : c’est la nouvelle Lune. Il verrait cependant Véga de la Lyre, Deneb du Cygne et Altaïr de l’Aigle. Tout était donc bien. Certes, P = m g, mais un ours qui tombe dans une crevasse au pôle tombe plus vite que son cousin équatorien, alors, comment fixer g ? J’avoue que je me réjouis de constater que W=FL, ce bon Gustave me manquait dans mes recherches et le retrouver ainsi ... Je cheminais maintenant d’un bon pas. L’idée de traduction s’avérait de miel. Par analogie, par identité, par différence, en un travail enfantin, un décorticage parfois drolatique, – foin de l’induction et de la déduction – de chaque mot en surgit un autre, qui s’inventait tout seul, ou presque, et Isours, plus délirant que jamais, gloussait parfois de mes trouvailles. Petit à petit, dans une marqueterie patiente, un faux miroir se mit en place en face du texte de Jules Verne et, tout en racontant scrupuleusement – au mot près – la même histoire, le nouveau récit refléta aussi le portrait du traducteur : attachement au Lettrisme, à la Pataphysique, à l’Oulipo, convictions politiques et mauvaise foi joyeuse, humour et obsessions. Dès le travail commencé, nombreux furent les auteurs qui, de bonne grâce toujours, vinrent prêter la plume, offrant, toutes faites, des phrases entières pour remplacer celles de Jules. Quelques renseignements supplémentaires, peutêtre, pour guider le lecteur. Il y a longtemps que les ours n’habitent plus de simples cavernes, rustiques et humides. Mais leurs de496 496


meures et monuments qui privilégient toujours l’oblique – les ours détestent les escaliers – portent le nom de grotte, qu’elles soient creusées dans le sol ou bâties en surface, de patte d’ours. L’ours, tant qu’il n’a pas atteint sa maturité sexuelle, est considéré par ses parents comme totalement asexué. Un ourson est donc un jeune immature, un enfant, et un enfant n’a pas de sexe. Les ours en cette matière sont semblables aux anges. L’oursonne par contre1 est une personne, généralement jeune et jolie, agréable à regarder et à connaître. L’ourse, qui désigne spécifiquement le sexe de sa propriétaire, est un terme peu employé par les ours eux mêmes, considéré selon le contexte comme précieux ou vulgaire. On touche ici à la subtilité de cette langue. Un gars-ours est un individu mâle, jeune et fort. Ce terme est à la fois populaire et familier et, bien qu’il ne s’emploie jamais pour désigner un ours élevé dans la hiérarchie ursidienne, il n’est jamais péjoratif non plus. Les ours sont à juste titre fiers de leur fourrure, largement suffisante au quotidien pour se protéger de la pluie ou du froid. Mais l’ours est un être élégant de nature et parfois légèrement vaniteux. Il n’hésite pas à se parer d’atours multiples et variés – simples ceintures ou accessoires parfois très sophistiqués – pour suivre les canons de l’élégance.

Note 1 : “ Son amant mourut à la guerre, en revanche son mari rentra.” Nous suivrons Gide qui n’admet la supériorité du “ en revanche ” sur le “ par contre” que dans cette seule phrase. 497


De la Monnaie, des Poids et des Mesures

Monnaie L’Ours d’Or, depuis les Temps des Ours Anciens, contient 2,5 grammes d’or (titre non précisé). Unités de base : 1 Ours d’or = 17 Pénis 1 Pénis = 23 Canines 1 Canine = 997 Oursings Ours d’Or

Livre

Franc Germinal

Dollar

1

0,3506833

8,7670848

1,69160392

Livre

2,8515719

1

25

4,82373545

Franc Germinal

0,114063

0,04

1

0,19294941

Dollar

0,5911549

0,2073082

5,1827054

1

Ours d’Or

Température L’échelle d’hibernation a été adoptée dès la fin des Temps des Ours Anciens. Unités de base : 1 Degré = 941 Oursièmes. Échelle Hibernation

Échelle Celsius

Échelle Fahrenheit

Échelle Hibernation

0

-74,2

-101,56

Échelle Celsius

53

0

32

40,3015873

-17,77778

0

Échelle Fahrenheit

499


Vitesse Sur terre : Le Vit d’Ours Brun vaut 1,8901251 m/s. Unités de base : 1 Vit d’ours Brun = 4 871 Souffles 1 Souffle = 37 Foulées 1 Foulée = 971 Oursièmes Sur Mer : Le Vit d’Ours Blanc vaut environ 6 nœuds. Unités de base : 1 Vit d’ours Blanc = 3 677 Nages 1 Nage = 19 Coulées 1 Coulée = 947 Oursièmes Vit d’Ours Blanc

Vit d’Ours Brun

Vit d’Ours Blanc

1

1,611134218

Vit d’Ours Brun

0,620680753

1

Superficies C’est parce que 63 ours s’étaient partagé le territoire du Grand Lac de l’Ours que le Territoire d’Ours a été fixé à 1/63ème de la surface du lac, soit 460,3174603 Km2. Unités de base : 1 Territoire d’Ours = 13 Tanières 1 Tanière = 7 Litières Pied d’Ours Carré

Territoire d’Ours

Griffe Carrée

1

5,1599 E-10

9,5574

Territoire d’Ours

1 938 017 447

1

1,8522 E+10

Griffe Carrée

0,1046309

5,3988 E-11

1

Pied d’Ours Carré

500 500


Volume Unités de base : 1 Ours Cubique = 953 Oursièmes. Ours Cubique

Pied d’Ours Cube

Tonneaux

1

27,89

1,139041342

Pied d’Ours Cube

0,035855145

1

0,040840493

Tonneaux

0,877931259

24,48550282

1

Ours Cubique

Poids Un Grand Mâle a une masse d’environ 0,631 Tonne. Unités de base : Grand Mâle , Merdre d’Ours, Oursièmes. 1 Merdre d’Ours = 991 Oursièmes

Merdre d’Ours Grand Mâle

Merdre d’Ours

Grand Mâle

1

0,001291601

774,2331288

1

501


Achevé d’imprimer sur les presses du Groupe de L’Ours pour le compte des éditions du Zoo de Lausanne à Paris As à Gueules135 E.P. Dépôt légal : 1° trimestre 2008


504 www.auzoodelausanne.fr 504 ISBN 978-2-9529638-0-0 ImprimĂŠ en France

Le Tour du Monde en 80 Ours  

Version Bilingue : C’est une histoire d’ours. Des ours gourmands qui vous mettent l’eau à la bouche avec leur gruau de graminacées grillées...

Le Tour du Monde en 80 Ours  

Version Bilingue : C’est une histoire d’ours. Des ours gourmands qui vous mettent l’eau à la bouche avec leur gruau de graminacées grillées...

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