Issuu on Google+

La Chanson de Roland est la plus célèbre des chansons de geste. Créée à la fin du XIe siècle par un poète anonyme – que certains croient être Turolde, dont on peut lire le nom dans la dernière laisse du poème –, elle raconte, en l’amplifiant et le dramatisant, un épisode des guerres menées par Charlemagne contre les Sarrasins : la désastreuse bataille qui se serait déroulée à Roncevaux. Résumé : Charlemagne fait la guerre en Espagne depuis sept ans. Il rentre en France après avoir soumis Pampelune, mais il a été trahi par un de ses barons, Ganelon. Au passage de Roncevaux, le traître le convainc de placer Roland à la tête de l’arrièregarde. Onze autres barons se joignent à Roland, qui se choisissent seulement 20 000 chevaliers – pour s’opposer aux 100 000 Sarrasins qui vont les attaquer. Avant la bataille, Olivier, son meilleur ami, tente de convaincre Roland d’appeler Charlemagne à la rescousse, mais il refuse, par orgueil. Tout le monde mourra, les 100 000 Sarrasins et les 20 000 Français. Roland meurt le dernier, juste avant l’arrivée de Charlemagne, qui anéantit le reste de l’armée sarrasine (de 300 000 hommes). L’archange Gabriel emporte l’âme de Roland au paradis. La chanson de Roland 56 Le jour s’en va et la nuit est tombée. Charles dort, le puissant empereur. Il rêva qu’il était dans le grand défilé de Cize et qu’entre ses poings il tenait sa lance de frêne. Le comte Ganelon la lui a arrachée, il l’a si violemment brandie et secouée que vers le ciel en volent les éclats. Charles dort tant qu’il ne se réveille pas. [...] 64 Le comte Roland est monté sur son destrier. Vers lui s’avance son compagnon Olivier ; Gérin y vient, et le vaillant comte Gérier, et aussi Othon et Bérenger, et aussi Astor et le vieil Anséis, et le farouche Gérard de Roussillon ; y est venu le puissant duc Gaifier. L’archevêque dit : « J’irai, par ma tête ! – Et moi avec vous, dit le comte Gautier ; je suis l’homme de Roland, je ne dois pas lui manquer. » À eux tous ils choisissent vingt mille chevaliers. [...] 68 Charlemagne ne peut s’empêcher de pleurer. Cent mille Français sur lui s’attendrissent, et pour Roland ils redoutent le pire. Le perfide Ganelon l’a trahi : du roi païen il a reçu de riches dons, or et argent, draps de soie et brocarts, mulets, chevaux et chameaux et lions. Marsile convoque les barons d’Espagne,


les comtes, vicomtes, ducs et almaçours, les émirs et les fils des comtors. Il en rassemble quatre cent mille en trois jours. Dans Saragosse il fait battre tambour. On dresse Mahomet sur la plus haute tour, il n’est pas de païen qui ne le prie et adore. Puis ils chevauchent à marches forcées par la Terre Certaine, par vaux et par monts. De ceux de France ils virent les étendards. L’arrière garde des douze compagnons ne manquera pas d’engager la bataille. [...] 79 Les païens s’arment de cuirasses sarrasines dont la plupart sont à triple épaisseur. Ils lacent leurs solides casques de Saragosse et ceignent des épées d’acier viennois. Ils portent de beaux boucliers, des épieux de Valence et des étendards blancs, bleus et vermeils. Ils laissent les mulets et tous les palefrois, ils montent sur les destriers et chevauchent en rangs serrés. Clair était le jour et beau le soleil : il n’est pas d’armure qui toute ne flamboie. Mille clairons sonnent pour que ce soit plus beau. Le bruit est grand : les Français l’entendirent. Olivier dit : « Seigneur et compagnon, je crois que nous aurons à combattre les Sarrasins. » Roland répond : « Que Dieu donc nous l’accorde ! Nous devons bien rester ici pour notre roi : pour son seigneur le vassal doit souffrir la détresse et endurer les grandes chaleurs et les grands froids, et il doit perdre et du cuir et du poil. Que chacun veille à frapper de grands coups pour qu’on ne chante pas sur nous de funeste chanson ! Les païens sont dans leur tort, les chrétiens dans leur droit. Mauvais exemple ne viendra jamais de moi. » [...] 83 Olivier dit : « Les païens viennent en force, et nos Français, il me semble qu’ils sont bien peu. Roland, mon compagnon, sonnez donc votre cor : Charles l’entendra et l’armée reviendra. » Roland répond : « ce serait une folie ! En douce France j’en perdrais ma gloire. Aussitôt, de Durendal, je frapperai de grands coups ; sa lame en saignera jusqu’à la garde d’or. Les païens félons ont eu tort de venir aux cols : je vous le jure, tous sont condamnés à mort. » 84 « Roland mon compagnon, l’olifant, sonnez le donc !


Charles l’entendra, il fera retourner l’armée, le roi nous secourra avec tous ses barons. » Roland répond : « Ne plaise à Notre Seigneur que mes parents, par ma faute, soient blâmés et que la douce France soit déshonorée ! Mais je frapperai tant et plus de Durendal, ma bonne épée que j’ai ceinte au côté. Vous en verrez la lame tout ensanglantée. Les païens félons ont eu tort de se rassembler : je vous le jure, tous sont livrés à la mort. 85 – Roland mon compagnon, sonnez votre olifant : Charles l’entendra, lui qui passe les cols. Je vous le jure, oui, les Francs reviendront. – Ne plaise à Dieu, lui répond Roland, qu’il soit jamais dit par personne au monde que pour un païen je sonne du cor ! Jamais on ne le reprochera à mes parents ! Quand je serai au fort de la bataille et que je frapperai des coups par milliers, de Durendal vous verrez l’acier sanglant. Les Français sont braves, ils frapperont en vrais vassaux ; jamais ceux d’Espagne n’éviteront la mort. » 86 Olivier dit : « À cela je ne vois aucun blâme. Moi, j’ai vu les Sarrasins d’Espagne : les vallées et les montagnes en sont couvertes, et les collines et toutes les plaines. Grandes sont les armées de ce peuple étranger, et nous n’avons qu’une bien petite troupe. » (…) 87 Roland est vaillant et Olivier est sage : tous deux sont de merveilleux vassaux. Une fois sur leurs chevaux et en armes, jamais, dussent ils mourir, ils n’esquiveront la bataille. Les comtes sont braves et leurs paroles fières. Les païens félons, furieusement, chevauchent. Olivier dit : « Roland, en voici quelques uns ! Ceux ci sont près de nous, mais Charles est trop loin. Votre olifant, vous n’avez pas daigné le sonner. Le roi présent, nous n’aurions pas de pertes. Regardez là haut, vers les cols d’Espagne. (…) 88 Quand Roland voit qu’il y aura bataille, il devient plus féroce que lion ou léopard. Il appelle les Français et dit à Olivier : « Seigneur, mon compagnon, mon ami, ne parlez plus ainsi ! L’empereur, qui nous a laissé les Français,


en a choisi vingt mille qui sont tels à son avis que pas un n’est un lâche. Pour son seigneur on doit subir de grands maux, endurer de grands froids et de fortes chaleurs, on doit perdre de son sang et de sa chair. Frappe de ta lance et moi de Durendal, ma bonne épée que le roi me donna. Si je meurs, celui qui l’aura pourra dire que ce fut l’épée d’un noble vassal. » [...] 93 Le neveu de Marsile, qui se nomme Aelroth, chevauche le tout premier devant l’armée. À nos Français il lance des injures : « Félons de Français, aujourd’hui vous vous battrez avec les nôtres. Il vous a trahis, celui qui devait vous garder. Fou est le roi qui vous laissa aux cols. En ce jour, la douce France perdra sa gloire et Charlemagne le bras droit de son corps. » Quand Roland l’entend, Dieu ! quelle est sa douleur ! Il éperonne son cheval, le laisse courir à toute bride, et le comte va frapper l’autre de toutes ses forces. Il brise son bouclier, déchire sa cuirasse, il lui ouvre la poitrine, lui rompt les os et lui fend en deux toute l’échine ; de son épieu il lui arrache l’âme ; il enfonce le fer et fait chanceler son corps ; de la longueur de sa lance il l’abat mort de son cheval ; en deux moitiés il lui a brisé le cou. (…) [...] 127 Le comte Roland appelle Olivier : « Seigneur compagnon, convenez en, l’archevêque est très bon chevalier. Il n’en est de meilleur sur terre ni sous le ciel ; il sait bien frapper de la lance et de l’épieu. » Le comte répond : « Allons donc l’aider ! » À ces mots, les Francs ont repris le combat. Durs sont les coups et rude la mêlée. Quelle détresse parmi les chrétiens ! Si vous aviez vu Roland et Olivier de leurs épées frapper et tailler en pièces ! L’archevêque y frappe de son épieu. Ceux qu’ils ont tués, on peut en fixer le nombre, qui est écrit dans les chartes et les documents, selon la Geste, à plus de quatre mille. Aux quatre premiers assauts, les Francs l’ont emporté ; le cinquième fut pour eux pénible et rude. Ils sont tous tués, les chevaliers français,


sauf soixante que Dieu a épargnés : avant qu’ils ne meurent, ils se vendront très cher. [...] 129 Roland dit : « Je sonnerai l’olifant, et Charles l’entendra, qui passe les cols. Je vous le jure, les Français reviendront. » Olivier dit : « Le déshonneur serait grand et l’opprobre pour tous nos parents ; cette honte durerait toute leur vie. Quand je vous l’ai dit, vous n’en avez rien fait ; vous ne le ferez pas maintenant avec mon accord. Si vous sonnez du cor, ce ne sera pas d’un brave : vous avez déjà les deux bras sanglants ! » Le comte répond : « Des coups, j’en ai donné de bien beaux ! » 130 Roland lui dit : « Rude est notre bataille ! Je sonnerai du cor, et le roi Charles l’entendra. » Olivier dit : « Ce ne serait pas d’un bon vassal ! Quand je vous l’ai dit, compagnon, vous l’avez dédaigné. Le roi présent, nous n’aurions pas eu de perte. Ceux qui sont là bas ne méritent aucun blâme. » Olivier dit : « Par ma barbe que voici, si je puis revoir ma noble sœur Aude, vous ne coucherez jamais entre ses bras. » 131 Roland lui dit : « Pourquoi vous emporter contre moi ? » Olivier de répondre : « Compagnon, vous l’avez mérité, car vaillance sensée n’est pas folie. Mieux vaut mesure que témérité. Les Francs sont morts par votre légèreté. Jamais plus nous ne servirons Charles. Si vous m’aviez cru, mon seigneur serait revenu, et cette bataille, nous l’aurions remportée ; le roi Marsile aurait été pris ou tué. Votre prouesse, nous l’avons vue, Roland, pour notre malheur ! Charlemagne ne recevra plus notre aide. Jamais il n’existera un tel homme jusqu’au Jugement dernier Vous allez mourir, et la France en sera déshonorée. Aujourd’hui s’achève notre loyale amitié : avant ce soir, avec douleur nous nous séparerons. » [...] 134 Le comte Roland, à pénibles et rudes efforts, à grande douleur sonne son olifant. Par la bouche jaillit le sang clair, de son cerveau la tempe se rompt. Du cor qu’il tient le son porte au loin : Charles l’entend, qui passe les cols. Naimes le perçoit, les Français l’écoutent.


Le roi dit : « J’entends le cor de Roland. Il ne le sonnerait pas, s’il ne livrait bataille. » Ganelon répond : « Il n’a pas de bataille. Oui, vous étes vieux et votre tête est blanche ; par de tels propos vous ressemblez à un enfant. Vous connaissez bien le grand orgueil de Roland. Il est étonnant que Dieu le supporte tant. Déjà il a pris Noples sans que vous l’ordonniez. Les Sarrasins de la ville sortirent et combattirent le bon vassal Roland, qui avec les eaux lava les prés du sang afin qu’il n’en restât pas de traces. Pour un seul lièvre il sonne tout un jour du cor. Devant ses pairs, à cette heure il s’amuse. Sous le ciel il n’est personne qui ose le provoquer. Chevauchez donc ! Pourquoi vous arrêter ? La Terre des Aïeux est encore loin devant nous. » [...] 171 Roland sent qu’il a perdu la vue, il se redresse et fait tous ses efforts. Son visage a perdu sa couleur. Devant lui il y a une roche grise. Il y frappe dix coups, de chagrin et de dépit. L’acier grince, mais il ne se brise ni ne s’ébrèche. « Ah ! dit le comte, sainte Marie, aide moi ! Ah ! Durendal, ma bonne épée, quel malheur pour vous ! Puisque je suis perdu, de vous je perds la charge. Combien de batailles par vous j’ai remportées, combien j’ai conquis de terres immenses, que tient Charles, dont la barbe est chenue ! Ne soyez pas à quelqu’un qui fuit devant un autre ! Un valeureux vassal vous a longtemps tenue ; jamais il n’en sera de pareille à vous dans la sainte France. » 172 Mieux vaut mourir que la laisser aux païens ! Dieu ! Père, ne laissez pas déshonorer la France ! » 176 Le comte Roland est étendu sous un pin. Vers l’Espagne il a tourné son visage. De bien des choses le souvenir lui revient, de tant de terres que le baron a conquises, de la douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l’a formé. Il ne peut s’empêcher de pleurer et de soupirer. Mais il ne veut pas s’oublier lui même. Il bat sa coulpe et demande pardon à Dieu : « Père véritable qui jamais ne mentis, toi qui ressuscitas saint Lazare et qui sauvas Daniel des lions,


sauve mon âme de tous les périls pour les péchés qu’en ma vie j’ai commis ! » Il a offert à Dieu son gant droit, saint Gabriel de sa main l’a pris. Sur son bras il tenait sa tête inclinée ; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel du Péril ; et avec eux vint saint Gabriel. Ils emportent l’âme du comte en paradis. 177 Roland est mort, Dieu a son âme dans les cieux ; l’empereur parvient à Roncevaux. Il n’y a ni route ni sentier, ni espace vide, ni aune ni pied de terre où ne soit couché un Français ou un païen. Charles s’écrie : « Où êtes vous, cher neveu ? Où est l’archevêque, et le comte Olivier ? Où est Gérin, et son compagnon Gérier ? Où est Othon, et le comte Bérenger, Yves et Yvoire, que j’aimais tant ? Qu’est devenu le Gascon Angelier ; le duc Samson et le baron Anséis ? Où est Gérard de Roussillon, le Vieux, et les douze pairs que j’avais laissés ? » Mais à quoi bon, puisque personne ne répondit ? « Dieu, dit le roi, combien je peux m’affliger de ne pas avoir été au début de la bataille ! » Il tire sa barbe en homme désespéré ; ses barons chevaliers versent des larmes ; contre terre vingt mille s’évanouissent. Le duc Naimes en éprouve une grande pitié. [...] 179 L’empereur fait sonner ses clairons, puis il chevauche, le valeureux, avec sa grande armée. De ceux d’Espagne ils ont retrouvé les traces et ils les poursuivent tous d’une même ardeur. Quand le roi voit tomber le soir, sur l’herbe verte en un pré il descend, il se couche à terre et prie Notre Seigneur qu’il fasse pour lui arrêter le soleil, qu’il retarde la nuit et prolonge le jour. Voici venir à lui un ange qui a coutume de lui parler, et qui aussitôt lui a ordonné : « Charles, chevauche, car la clarté ne te manque pas. Tu as perdu la fleur de France, Dieu le sait. Tu peux te venger de la race criminelle. » À ces mots, l’empereur est monté à cheval. 180


Pour Charlemagne Dieu fit un très grand miracle, car le soleil est resté immobile. Les païens fuient, les Francs les poursuivent vivement. Ils les rattrapent dans le Val Ténebreux. Vers Saragosse ils les pourchassent à force d’éperons, à coups redoublés ils les massacrent, ils leur coupent les routes et les chemins les plus larges. Et voici devant eux le cours de l’Èbre, très profond, effrayant et rapide. Il n’y a là ni canot, ni bateau, ni chaland. Les païens implorent un de leurs dieux, Tervagant, puis sautent dans l’eau, mais personne pour les protéger. Les soldats en armes sont les plus pesants ; ils coulent à pic en grand nombre ; les autres flottent à la dérive, les plus favorisés ont bu tant d’eau que tous se noient dans d’atroces souffrance. Les Français s’écrient : « Quel malheur pour vous, Roland ! »


lecture