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couple

Le cancer du sein se vit à deux. Angoisse, gestion du quotidien, fatigue, espoir: tout se partage. Deux hommes racontent leur ‘traversée du cancer’, leurs sentiments face à la maladie, leur vécu personnel et ce qu’ils ont entrepris pour aider leur partenaire.

Jamais toi sans moi Bruno, 38 ans et Aurélie, 31 ans sont en couple depuis 5 ans. Elle est infirmière en oncologie, il travaille dans le secteur bancaire. Leur bébé (Charlise) avait à peine 4 mois ½ lorsque le cancer du sein d’Aurélie, ‘masqué par la grossesse’, a été découvert.

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Bruno et Aurélie forment, selon leur propre expression, un couple cool. Fatigués par l’épreuve mais souriants, ils nous ont ouvert leur maison flambant neuve où trottine en gazouillant la petite Charlise. La jeune femme la suit des yeux, lui ouvre les bras, boit ses sourires : “ma petite fille m’a donné l’énergie pour affronter l’épreuve. Sans elle, je ne sais pas si j’aurais tenu... ” Bruno dépose alors sa main sur l’épaule d’Aurélie, effleure ses cheveux courts qui repoussent et révèlent, dit-il en plaisantant, son côté “Sharon Stones” après sa période “G.I.’s Jane”. Il est comme ça, Bruno: cash et un peu fataliste. “Il faut pouvoir dédramatiser et aller de l’avant à fond.” Comme avant Durant une longue année de lutte et d’inquiétudes, cet homme tranquille a multiplié les efforts pour que la vie se passe le plus possible normalement. Continuer à aller chez les amis, s’offrir de temps à autre un restaurant en amoureux et tisser autour d’Aurélie un cocon protecteur et bienveillant. Pas question de laisser des gens bien intentionnés alourdir les souffrances de celle qu’il aime: “on n’avait pas besoin de ça, les amis doivent au contraire remonter le moral, non? Nos proches l’ont bien compris: leur soutien a été constant, bien dosé, jamais pompant...” Quand le couple les rencontrait, la consigne était claire: le cancer d’Aurélie, on en parle 10 minutes et puis, on passe à autre chose! “Bruno a été le seul à voir mes coups de blues, mes crises de découragement après les séances de chimio”, confie-t-elle. Mieux comprendre pour mieux aimer La première chose qu’il a entreprise pour l’aider? S’informer sur les traitements médicaux. “Quand la directrice de la clinique du sein nous a annoncé le diagnostic, elle n’y

a pas été par quatre chemins! Le coup de massue m’a mis k.o.! J’ai juste pensé à me tourner vers Aurélie et à lui balbutier ‘je t’aime, ça ne changera rien entre nous’. L’oncologue lui parlait en termes trop scientifiques pour moi: ma femme est du métier (ndlr : Aurélie, spécialisée en radiothérapie, administrait les chimiothérapies à l’hôpital de jour de l’Institut Bordet de Bruxelles). J’ai été obligé de tout faire répéter plus simplement...” Bruno le jeune néophyte décide alors d’entreprendre de nombreuses recherches pour mieux comprendre et même, d’orienter le choix du traitement. À chaque consultation, à chaque chimio, il s’arrange pour rester près d’elle: travaillant sans horaires, il peut se libérer et y consacre ses jours de congé. Au fil des mois, c’est lui qui lui “secouera les puces” malgré l’épuisement des onze chimios. Faire des projets! Attentif, Bruno s’arrange pour demander le moins possible à Aurélie: sa mère et sa belle-mère viennent l’aider et veiller sur Charlise. Résultat, la jeune maman n’a jamais été seule et a eu le bonheur de voir grandir sa fille. De son côté, le jeune père a affronté cette période avec ses propres “recettes”: avoir des projets! Alors qu’il encaisse un supplément de stress en changeant de poste professionnel, il s’investit beaucoup dans la construction de leur maison en périphérie bruxelloise... “C’est très important de s’occuper l’esprit. Le traitement est long, très long. On décompte les mois alors qu’on ne sait pas encore si les résultats seront bons. Je courais et je faisais beaucoup de vélo: j’ai tout abandonné pendant la maladie d’Aurélie. C’est un tort: cela m’aurait donné plus de force pour l’aider.” Il a préféré préparer le nouveau nid de sa famille: la maison était devenue un symbole vital pour Aurélie! “C’était une façon de tourner la page, de fermer la porte au cancer. Juste après l’opération qui a heureusement préservé son sein, la maison l’attendait! Pendant la courte hospitalisation, j’ai déménagé le contenu de notre appartement où elle laissait la maladie, les angoisses...” Les angoisses au masculin “Au début, j’ai eu, bien sûr, peur de la perdre. Ensuite, le traitement impose son rythme. Me faire aider? Je ne suis pas un bon client pour les psychologues. Quand cela n’allait pas, j’en discutais avec mes amis. Aurélie a fait de même, de son côté... et cela a bien fonctionné! Un de mes collègues a vécu, lui aussi, cette épreuve et trouvait dommage que l’entourage n’interroge pas souvent le conjoint sur ses difficultés. Le cancer ne fait, en effet, pas qu’une seule victime: la famille souffre aussi!” Dans la pièce voisine, la petite Charlise s’est endormie. Bruno et Aurélie se regardent. Avec la timidité des couples qui se redécouvrent après des mois où se soigner était l’unique priorité. Pour eux, la vie reprend.

{ par Catherine Malaise { Photos Dimitri Lowette

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Jean-Christophe, 46 ans, directeur d’une agence photos, vit avec Véronique, 40 ans, professionnelle des médias et de la communication. Ils ont une petite fille de 4 ans, Flore.

“Je suis quelqu’un qui aime beaucoup discuter: c’est une dynamique dans notre couple. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que le cancer soit un frein entre nous. Quand quelqu’un vous dit “j’ai peur de mourir”, vous n’osez plus rien dire, vous êtes tenté de mettre de côté les désaccords... Et cela donne quoi ‘après’? Je ne voulais pas que cela nous arrive! Avec Véro, j’ai donc pris cette décision par rapport à la maladie: ne rien masquer de nos difficultés, mais les aborder de façon plus modérée.” Transformer cette épreuve en or “Après le premier choc du diagnostic, après les risques de mort évoqués très vite, on s’interroge: comment procéder? La réponse dépendait beaucoup de Véro: si elle décidait que le cancer allait être l’élément central de ce qui se vivrait entre nous... Grâce à sa philosophie de vie et au positivisme qui l’accompagne, elle a eu une attitude généreuse et combative. C’est remarquable: elle a transformé l’épreuve en quelque chose qui construit. Mon boulot a été de la décharger le plus possible de tout. Les contraintes quotidiennes ne devaient pas lui prendre son énergie!” Une véritable équipe “J’étais présent au début de chaque chimio, ma tante prenait le relais et la raccompagnait, ses parents l’aidaient les jours d’après-chimio et mes deux grandes filles allaient chercher Flore à l’école et l’occupaient. Mon père et sa compagne constituaient la ‘seconde vague’ de réserve... Un peu militaire? Le cancer a vraiment besoin d’organisation et de certitude! Ma mission a été d’impliquer toute la famille qui a répondu à l’appel. Mais j’y ai mis des conditions. L’aider, oui, la tirer vers le bas, non. Si nous avons voulu toujours positiver, c’est aussi pour Flore. Durant le traitement, elle a pu continuer à être une petite fille heureuse. Le but n’était pas de lui masquer la réalité: nous lui avons expliqué ce qu’était la maladie, que l’on en guérit, mais pas tout de suite. Véro, aux moments les plus complexes, se repliait vers notre chambre et je montais régulièrement la voir. De telle sorte, qu’en bas, la vie avait

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l’air normal. L’ambiance restait ‘colorée’ au lieu de devenir aseptisée. C’était la volonté de Véro, mais il est toujours un peu difficile de ‘faire comme si’.” Jamais sûr d’avoir la bonne attitude “J’ai maintenu de la joie à la maison pour ceux qui y vivaient... en me posant des questions. Nous en bas, elle seule en haut: est-ce que je l’aime vraiment en agissant de la sorte? La réponse, je l’ai eue après, en entendant Véro évoquer la période avec d’autres: “il était très présent dans les moments-clés. Il m’a laissée suivre mon chemin. Il s’est bien occupé de tout le reste et j’ai pu m’occuper de moi-même”. Je perçois son parcours comme très courageux et volontariste. Attention, je ne veux pas dire qu’il suffit d’y croire: ce serait une injure à celles et ceux qui me liront. Comprenez qu’il me semble indispensable de concentrer son énergie sur soi pour lutter. La période de la chimiothérapie est extrêmement énergivore: Véro a subi un traitement très lourd car son cancer était agressif. Au rythme d’une perfusion tous les 15 jours, son corps n’avait qu’une semaine pour se remettre! Elle a pourtant trouvé en elle une réponse forte: cela m’a plu et rassuré.” Tournés vers l’avenir “Depuis deux ans, Véro s’est initiée à des techniques de mieuxêtre et d’énergie issues de traditions de l’Inde ancienne qui – elle en est convaincue – l’ont préparée à vivre cette expérience avec un maximum de détachement et de foi de guérison. Personnellement, je suis trop rationnel pour y adhérer mais face au cancer, vous acceptez tout ce qui peut être utile, non? En revanche, “l’équipée sauvage” que nous avons vécue a resserré les liens familiaux: chacun a apprécié avoir été impliqué. Dans notre couple, tout n’a pas été rose, on s’est engueulé parfois. Je voudrais dire aux conjoints: la vie continue! Ne la mettez pas entre parenthèses. Cette façon de réagir nous a permis de savoir qui on était. Le cancer n’a pas pesé sur notre amour. Aujourd’hui, Véro est quelqu’un de plus complet. Elle a gagné énormément et elle va en faire bénéficier ses proches. Très certainement.” Prendre soin de tous les seins... Véronique a décidé de lancer avec une amie un site pour aider les femmes à traverser les ‘mois Pink Ribbon’. Son site www.saint-sein.com s’adresse à nous toutes: conseils santé, beauté, billets d’humeur et revue de presse.

Quelqu’un à qui parler ?

• 0800 15 801: les professionnels du Cancerphone sont à l’écoute tous les jours ouvrables (9h-13h) et chaque lundi (9h-19h). • La Fondation contre le Cancer propose aussi des entretiens individuels en collaboration avec un réseau de psychologues expérimentés. Info : www.cancer.be 63

Véronique et Jean-Christophe  

Parue dans le Pink Ribbon d'octobre 2011

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