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Patrick Dao-Pailler

ยงiamoises

Les Editions du Vampire Actif


ŠLes Editions du Vampire Actif, Lyon, 2009 www.vampireactif.com


Patrick Dao-Pailler est né à Thiers en 1973. Ingénieur de formation, il enseigne la biochimie et la microbiologie près de Lyon. Il est également licencié en arts plastiques. En 2006, il a notamment collaboré à l’illustration de la pièce de Nathalie Sarraute Pour un oui ou pour un non, au Théâtre des Marronniers à Lyon. Ses œuvres picturales et littéraires sont influencées par la photographie et le cinéma. §iamoises est son premier roman.


Vous vous dites : il suffit de trouver la juste combinaison de mots, la bonne association. Par exemple : macabre – étrange – réel. Et vous la rentrez dans le champ prévu pour. Vous cliquez sur « rechercher ». Une page de liens en hypertexte bleu apparaît. Vous cliquez sur le premier lien. Une nouvelle page s’ouvre.

AFP. Publié il y a 53 minutes. Un homme de 35 ans a été retrouvé mort dans l’appartement de deux sœurs siamoises. Les deux sœurs ont découvert le corps de l’homme un peu avant l’aube. Vous avez besoin d’être étonné. Vous écarquillez les yeux. Cela vous convient.

Des traces de strangulation sur le cou de la victime réfutent la thèse d’une mort naturelle. L’absence d’effraction, l’omniprésence des deux sœurs sur le lieu du crime, rappellent certaines histoires étranges imaginées par Edgar Allan Poe. Des faits qui défient le réel. Après la macabre découverte, les siamoises ont prévenu la police qui s’est tout de suite rendue sur les lieux. Les deux sœurs ont été placées en garde à vue. Vous faites « précédent ». Vous cliquez sur un autre lien au hasard. Puis sur un autre. Puis un autre encore. Et vous trouvez.

§iamoises : a work in progress. 9


Suivi de ce préambule : une fois de plus, la vie a réalisé

avec beaucoup plus de panache ce que l’imaginaire collectif avait timidement esquissé…

Il est temps d’abdiquer. De devenir crédule. Ne plus écarquiller les yeux. Trouver l’angle exact d’ouverture du regard, à la juste mesure des choses, à la juste croyance des choses. Vous restez devant l’écran. Jusqu’à ce que vous soyez absorbé par elles. Jusqu’à ce qu’elles deviennent plus vraies que vousmême…


I

« Realizing that many patrons would like to ask us questions of such a private or personal nature not permissible in a mixed audience we herewith give a short sketch of our life to satisfy these desires… » Aloa, the Alligator Boy

Hermia : O enfer ! Choisir l’amour par les yeux d’un autre ! W. Shakespeare, Le Songe d’une nuit

d’été (I, 1)


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Adina … puis il est reparti... avec un morceau de moi. Fernando le passeur… J’ai cru que je pourrais m’évader ainsi, morceaux par morceaux – clandestinement. Et ne laisser auprès d’elle qu’une enveloppe vide… de quoi faire illusion…

Lucy … il a glissé ses phalanges entre les nôtres. A serré très fort nos poings dans les siens. Impossible de briser la ronde... Fernando et Petit pont. Double covalence... Quand il était là on aurait pu écrire : Ady = Lucy. *

Lucy Ady et moi on a vingt-six ans. On habite un appartement dans le XXe. On ne le quitte que rarement. Tout le monde nous connaît dans l’immeuble. Et même, tout le monde nous connaît dans le quartier. C’est un de ces quartiers mi-clos, qui prête l’un de ses flancs aux activités urbaines : échos des klaxons, vitrines logoïsées – assureurs et agences d’intérim nos 27, 29 et 31 – odeurs grasses – bou13


langerie, toilettage canin nos 33 et 40 – odeurs molles et synthétiques – supérette ouverte en éventail, droguerie chinoise nos 25 et 42… L’autre flanc se replie sur luimême, abrite une cascade de cours intérieures, d’appartements en vis-à-vis. Les odeurs y sont meilleures – je crois. Je ne suis sûre de rien. Nos fenêtres plongent sur une cour. Quelques arbres essayent d’y grandir. Tout autour du pâté d’immeubles, une ceinture de boutiques – centre commercial « Les Mosaïques » nos 10 à 28 – forme un cordon de ravitaillement qu’on pourrait croire conçu pour nous, tout spécialement. On pourrait passer toute notre vie ici, sans même s’enfoncer plus loin dans la ville, sans même la quitter. De toute façon, on ne sort pas. On n’a pas besoin d’aller très loin. C’est Bob qui s’occupe de tout, qui fait les courses et nous approvisionne.

Adina Un jour, il y a longtemps, ma sœur s’est endormie. Elle dort toujours. Plus que moi. Il y avait Sally ici. Sally a notre âge. Elle est habituée à nous depuis l’enfance. Je dis « habituée » car ce n’est pas si facile. Il y a peu de gens qui nous connaissent depuis toujours – pour ainsi dire. Les premiers temps, cela peut paraître bizarre. Même les gens qui font semblant de ne pas trouver ça bizarre… on sait bien que ce n’est qu’un air qu’ils se donnent. Ils feignent l’indifférence. Mais au fond d’eux, ça se bouscule. S’ils s’autorisaient à parler… Allez, essayez donc un peu. Les réponses ne nous font pas peur, vous savez. On sait être volubiles… Mais c’est que certains préfèrent entretenir le mythe. Ils préfèrent nous imaginer nues. C’est tellement 14


plus convenable au fond, de nous imaginer… C’est tellement plus propre… Si vous saviez pourtant… Demandez… Nous ne sommes pas pudiques. C’est vous, au fond, qui l’êtes… Sally, ça lui brûlait la langue. On devait avoir onze ou douze ans à l’époque, pas plus. Lucy dormait. Sally en a profité. Elle m’a demandé : « Dis, est-ce que ce n’est pas dur d’être toujours avec Lucy ? » Je crois que j’ai paniqué. J’ai voulu réveiller Lucy. J’ai voulu qu’elle entende aussi. D’habitude on nous questionnait ensemble. Je crois que j’ai réveillé Lucy. J’ai forcé Sally à répéter devant nous. Mais elle n’a pas voulu, elle est devenue toute pâle, n’a plus dit un mot. Plus jamais elle ne m’a questionnée quand Lucy dormait. Et moi je n’attendais plus que ça : qu’on me pose des questions à moi seule. J’aurais voulu savoir… comment je répondais. J’étais fascinée par ça : mes propres réponses.

Lucy Noël dernier, nous avons eu deux portables, un chacune. Bob avait pris soin de les choisir de deux couleurs différentes. J’ai commencé par faire le numéro d’Adina qui a répondu un peu à contrecœur. C’était étrange d’entendre Ady dans l’écouteur. C’est la première fois qu’elle me paraissait loin. Même quand elle se tait, d’habitude, elle est là, je la sens tout proche. Je connais chaque nuance de sa voix, qui a le même grain que la mienne, qui est plus grêle ou plus grave, selon les circonstances. Mais dans l’écouteur cette voix sortait aplatie, comme tannée, com15


me dégraissée. Je l’ai d’abord confondue avec ma voix intérieure. Puis j’ai fini par me convaincre que c’était bien la voix d’Ady. Quelque chose d’autre m’a troublée : elle entrait en moi par la droite et non par la gauche. Je n’en ai pas l’habitude. Je n’ai pas aimé cette impression. Les téléphones sont faits pour rapprocher, pas pour éloigner. Je sais que cela rassure Bob que nous ayons un téléphone sur lequel il peut nous joindre à tout moment. J’ai demandé à Bob pourquoi nous avions eu deux portables. Je lui ai dit : c’est inutile tu sais. Ady et moi nous n’avons

rien à nous cacher. Adina

On a hésité longtemps avant de nous classer. Les médecins se sont penchés au-dessus de notre berceau jusqu’à en avoir le vertige. Avec leur baguette nosographique, ils nous ont désignées comme siamoises de type Omphalopagus – reliées par l’abdomen. Si ce n’était que ça… Mais quelques-uns hésitaient, se demandaient si nous n’étions pas plutôt reliées par le sternum (l’imagerie médicale a fait des progrès spectaculaires, mais les désaccords des spécialistes auront toujours une coudée d’avance sur la précision des méthodes scientifiques). Ils ont commencé à avancer le terme de Xyphopagus, polluant l’unanimité générale. Nous oscillons depuis entre Omphalopagus et Xyphopagus. Les plus rusés d’entre eux arbitrent : Xyphoomphalopagus. Nous nous partageons huit membres, nous avons cette 16


chance-là (avantage majeur par rapport aux Dicephalus). Mais nos deux bras au milieu sont des ébauches, deux appendices flasques de marionnettes déglinguées, deux bras impotents qui attendent vainement que deux bras vigoureux – ceux du marionnettiste ? – viennent les incarner. (Ils peuvent toujours attendre…) *

Lucy et Adina Parfois, cela arrive, nous prononçons en même temps la même phrase…

Adina D’autres fois…

Lucy … l’une commence…

Adina … une phrase…

Lucy … et c’est l’autre qui… 17


Adina … la termine.

Lucy Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a de la télépathie entre nous, mais des cas de cet ordre ont déjà été rapportés. La vie parfois se comporte en chercheur. Elle sépare les individus – deux jumeaux monozygotes à la naissance – puis elle bâtit un labyrinthe autour d’eux. Ensuite tout est question de flair et d’intuition. Les comportementalistes le savent bien quand ils lâchent deux rats aux deux extrémités opposées d’un circuit dont les panneaux coulissent – créant des culs-de-sac, ouvrant des issues de secours. Un jour la connexion se fait. Et on n’en finit pas de relever les points communs… Deux jumeaux se retrouvaient après quarante ans d’indépendance et se rejouaient le stade du miroir. Chacun avait épousé en premières noces une femme prénommée Linda. Puis ils avaient divorcé et s’étaient remariés tous les deux avec une femme prénommée Betty. Ailleurs, deux jumelles se télescopaient après avoir ignoré pendant trente-quatre ans l’existence l’une de l’autre. Elles portaient la même combinaison de bagues et de bracelets (sept bagues en tout, deux bracelets à un poignet, un troisième bracelet et une montre à l'autre). On creusait 18


un peu plus – des universitaires étaient payés pour ça, juste assez pour rester impartiaux. On exhumait d’autres morceaux de bravoure : les deux jumelles avaient arrêté de prendre des leçons de piano au même âge. Toutes les deux avaient un chat prénommé «Tiger ». L’une avait appelé son fils Richard Andrew, symétrie exacte d’Andrew Richard, le fils de la seconde. Un jour, elles s’étaient mises à tenir un journal intime. La couleur et la marque de leurs journaux respectifs étaient identiques. Les pages laissées blanches correspondaient aux mêmes jours de l’année. Par-delà la distance, une seule façon d’être avait trouvé le moyen de s’incarner deux fois. On avait beau me dire que tout était inscrit dans les gènes… moi, j’avais ma petite idée là-dessus. C’était une force de se ressembler, de faire des choix identiques aux moments cruciaux de la vie. Freud avait brouillé les pistes avec sa névrose de destinée. Tout n’était pas qu’en nous. Il y avait l’autre là-bas, et ses choix pesaient sur les miens. Choisir est si difficile. Lorsque dans le monde quelqu’un s’apprête à faire le même choix que soi, tout est deux fois plus grave et deux fois plus léger. Tout a deux fois plus de sens et deux fois plus de poids. Les surfaces se mettent à gondoler ; les formes géométriques à gauchir ; les trajectoires à s’infléchir… Ce sont les jumeaux qui sont responsables de la courbure de l’espace-temps. Elle leur ouvre un accès direct à l’autre. Par elle, leur destinée s’incurve et s’oriente. Pas besoin de se toucher, de se voir, de se parler. Pas besoin de s’attendre, ni même de se connaître. 19


J’avais un projet secret pour Ady et moi quand nous étions gosses : arriver à penser ce qu’elle pensait, lui faire sentir ce que je sentais, établir entre elle et moi ces liens impalpables, sans rien – même sans mots, même sans conscience... Nous partions avec un avantage certain sur les autres… mais je voulais être plus proche d’elle encore, créer une intimité nouvelle…

Adina Nous vivons ensemble 24h sur 24. Nous avons donc un nombre de chances élevé de prononcer au même moment les mêmes mots. Mettons une chance sur cent, si nous évaluons l’étendue de notre vocabulaire à soixante-dix mille mots (en ne tenant compte ni des conjugaisons ni des accords). Parmi ces mots, il y en a que nous ne prononçons jamais. Ou d’autres, comme certains mots techniques, que nous n’utilisons que dans des circonstances exceptionnelles. Il y a aussi des mots que nous n’aimons pas dire, comme le mot « ***** », que je préfère non plus ne pas écrire. Mais simplifions : nous passons ensemble 24h sur 24 et prononçons environ vingt mille mots par jour – moyenne de nos deux débits (c’est moi qui tire la moyenne vers le bas, je parle moins que Lucy, je n’en ressens pas toujours la nécessité). Une chance sur cent, ce n’est pas surestimé. C’est plus que la probabilité de rencontrer quelqu’un né le même jour que nous à la foire du coin (où nous ne nous rendons jamais de peur d’être confondues avec une attraction). Sans oublier que certains événements nous font prononcer des mots de circonstance. Considérons la situation suivante : il fait beau. 20


Nous en faisons le constat ensemble. Soudain, il se met à pleuvoir. Au loin, l’orage se met à gronder. Nous avons été élevées dans le même environnement, nous avons acquis en même temps les bases du langage. Les mêmes expressions, les mêmes locutions ont circulé de l’une à l’autre, les mêmes intonations. Il est probable que nous lancions au même moment : « Vite, mettons-nous à l’abri ! » Et la probabilité s’élève encore lorsque vous aurez connaissance des deux propositions suivantes : d’une part nous n’aimons pas la pluie l’une et l’autre (ce qui est tout à fait banal : près de 90% des gens n’aiment pas la pluie. Les autres l’aiment ou disent l’aimer, souvent par esprit de contradiction avec les premiers). D’autre part, nous appelons « abri » notre appartement. C’est un F4 conçu à la démesure de notre corps double. Il est aménagé de façon à faciliter nos déplacements. Dans un autre lieu où nous n’avons pas nos marques, nos gestes deviennent empesés et maladroits – un éléphant dans un magasin de porcelaine... Le mot « abri » se situe donc chez nous à un carrefour, en plein sur un nœud mémoriel. Il clignote et grésille comme une enseigne de néon. Il vit quasiment sur nos papilles. Vous conviendrez alors que prononcer des paroles identiques au même moment tient d’une coïncidence statistiquement aidée par notre proximité, et non d’un phénomène surnaturel.

Lucy (Peut-être que Dieu n’existe pas, peut-être que la foi, c’est 21


juste sentir la présence de son double dans l’univers, sentir qu’on ne vit pas que par et pour soi-même.) … J’ai un jour commencé une collection de ces phénomènes étranges. Je découpais les articles des magazines. Je les collais avec application dans un carnet que je conservais dans un tiroir. J’ai perdu ce carnet depuis (je ne suis pas une assidue des collections, mais à l’époque je ne le savais pas encore). Chaque fois que je tombais sur un nouvel article, je le montrais à Adina.

Regarde… Elle lisait les coupures de presse que je lui tendais…

Ou

« En 1977, une californienne nommée Martha B. eut la sensation d'être "coupée en deux" par une vive sensation de brûlure qui lui traversait le thorax et l'abdomen. Quelques heures plus tard, elle fut informée que sa soeur avait été tuée dans un accident d'avion. » « Le 8 octobre 1983, deux jumelles de 4 mois, Samantha et Gabrielle C., furent toutes deux frappées de "mort au berceau (mort subite)" ; les petites dormaient pourtant dans des lits différents, dans des pièces différentes, à des étages différents de la maison. »

Elle me répondait : ce genre d’histoires, ça n’excite que les gens seuls… (Elle voulait dire « normaux ».) 22


Il y a quelques temps, j’ai trouvé un morceau de papier déchiré, de la taille d’une carte de visite. Il était plaqué au dos d’un placard de cuisine à moitié délabré, derrière lequel il avait dû glisser. C’était un bout de papier bariolé, imprégné de caractères mauves. L’encre s’y était dissoute, entremêlant les lettres. Un mot y flottait pourtant dans une tache de graisse, un mot incompréhensible, seul à être lisible : afnodern C’était un mot qu’Adina et moi avions écrit, j’en étais sûre. Je revoyais la scène : deux sœurs de six ans – pas plus – échangeant des sons étranges que je ne comprenais plus. afnodern était alors apparu, avec ses lettres ciselées, patiemment calligraphiées. afnodern venait en éclaireur de cette langue secrète que nous avions essayé de transcrire en caractères alphabétiques, comme deux petits moines scribes. C’était le temps où nous apprenions à écrire. Les images, maintenant, se déroulaient comme les plans successifs d’un film : on avait voulu nous empêcher de nous écrouler sur nous-mêmes. On avait voulu éradiquer ces sons, ces mots que nous étions seules à comprendre. On avait voulu les débusquer, les neutraliser. Prévenir toute métastase. L’écriture, de fait, nous « sauva » de l’autisme gémellaire. Notre tentative de transcrire notre langage échoua rapidement. Certains sons ne trouvaient aucun équivalent dans les combinaisons des lettres de l’alphabet. Peu à peu, nous nous sommes remplies de la langue des autres. Leurs mots entrèrent en nous doublement : par leur voix et par leur écriture. Ils remplacèrent nos articu23


lations archaïques dont il ne resta bientôt plus rien. Jusqu’à cette découverte… Plus je relisais afnodern et plus j’avais le sentiment d’avoir été expulsée d’un lieu vierge, d’un paradis perdu, non cartographié. On m’avait forcée à habiter le langage commun – celui dont tout le monde semble se satisfaire – ou plutôt j’étais habitée par lui – drôle de locataire totalitaire. Je me suis mise tout à coup à revivre cette expulsion au présent… Depuis sa tache de gras, afnodern me criait fort sa dissidence. Avant même que je fasse part à Ady de ce sentiment – un cri de réfugié dans ma tête – elle m’a pris le papier des mains.

« Tiens, un morceau de la notice de l’ancien frigo ! » Je n’ai plus su dire alors si afnodern avait fait levier sur ma mémoire, en avait dégagé cette scène enfouie sous les années, scène muette d’un cinéma disparu ; ou si tout un passé venait spontanément de se constituer autour d’afnodern : de faux souvenirs pour combler les lacunes de ma mémoire – un éden et une langue qui n’avaient jamais existé. Pellicule d’une fiction montée à l’envers sur les rotors de mon cerveau.

Adina … en ce qui concerne le fait de terminer une phrase que l’autre a commencée, il faut s’en remettre tout simplement aux lois de la déductive (nous vivons sous le joug du syllogisme d’Aristote, tout comme vous). Il se trouve que 24


Lucy et moi connaissons les règles de la syntaxe, que nous partageons avec l’ensemble de nos concitoyens. Finir une phrase que l’autre a commencée est un jeu d’enfant, surtout dans un contexte bien déterminé (la chute d’un verre d’eau ne peut se terminer qu’en constat de bris de verre et de sol mouillé). Malgré tout, nous avons donné du fil à retordre à certains spécialistes qui veulent à tout prix que nous soyons des génies parapsychologiques. Pour eux, le fait que nous soyons siamoises n’est pas assez fantastique. Il faut aussi que nous ayons des pouvoirs magiques.

Lucy … un jour, si j’arrive à rester assez longtemps éveillée pour surprendre Ady dans son sommeil, je murmurerai afnodern à son oreille ; afnodern tombera comme une graine en elle, et peut-être… *

Adina J’ai posé le livre près de l’oreiller. Il était une heure du matin. J’ai soulevé le drap et je l’ai regardé comme on regarde un objet, comme si ça n’était pas un morceau de nous. Depuis quelques temps je l’appelle Moignon. Avant c’était Petit pont, c’était une expression de gosse. Lucy continue à l’appeler comme ça. Chez moi, je ne sais pas 25


pourquoi Petit pont a dérivé en Moignon. Je crois qu’un jour on nous a dit qu’on ne pourrait jamais nous opérer, Lucy et moi. On ne l’avait même pas envisagé avant qu’on nous le dise. Ça n’a été une déception que pour Bob finalement. Nous, on avait toujours vécu comme ça. On ne nous opèrera jamais. Dans le morceau de chair qui nous relie, qui va de nos hanches jusqu’au-dessous des aisselles, il y a un entrelacs de veines vitales, un lacis de nerfs tellement intriqués qu’on ne peut pas tailler dedans, et y sculpter deux beaux flancs tout lisses, deux beaux morceaux de poitrine qui viendraient redonner du tonus à nos deux seins les plus proches, qui s’épatent et fuient l’un vers l’autre (alors que nos deux seins les plus éloignés sont ronds et fermes, harmonieux – oui, nous sommes partiellement belles… ) Une telle opération nous serait fatale.

Des experts en biologie humaine ont malgré tout fait savoir auprès de leurs pairs que l’opération pouvait être tentée. Ils ont mis en avant un pourcentage de réussite de 48% (séquelles postopératoires incluses). Bob dit qu’il vaut mieux ne rien tenter. Que ces spécialistes n’ergotent sur notre cas que pour attirer sur eux le feu des projecteurs. A croire qu’ils nous envient notre célébrité. Dans la famille, rares sont ceux qui, comme nous, ont échappé à une carrière d’artiste. Peut-être que ces experts aimeraient se faire engager dans un cirque ?

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Lucy Scène de vie quotidienne : 11h du matin. Je me réveille. Ady me dit qu’il faut que je travaille, qu’elle ne va pas faire tout le boulot toute seule. Ce sont des mots ordinaires. Les mots habituels. Je lui ai souvent demandé de me réveiller mais elle me répond sans cesse que je dois me prendre en main, que c’est à moi de savoir quand je dois me réveiller… Ady, elle, dort très peu. Elle m’étonne par sa capacité à veiller. Le matin, je la trouve toujours plongée dans un livre, regardant la télé, ou surfant sur le net. Elle regarde, écoute, compulse, enregistre. Je m’étonne parfois de ne pas la retrouver plus grosse qu’elle n’était la veille. Je crois en la nature matérielle des idées, que tout ce qui entre en nous, quelle qu’en soit la forme, se transforme en matière vivante et prend chair. (Dans un de mes rêves, je me réveille et trouve une Ady obèse. Au départ je crois qu’elle est enceinte, mais elle continue à gonfler – de partout – du ventre mais aussi des membres, et son visage se boursoufle, se déforme… J’ai peur qu’elle ne finisse par éclater, je regarde partout sur son corps pour voir s’il n’y a pas une fuite à colmater). Il y a des livres épars sur la table de chevet, côté Ady. Je ne les lis pas. J’essaye parfois de montrer que je m’y intéresse, même si Ady n’est pas dupe. Je n’en retiens les noms qu’avec difficulté – je m’y oblige parfois. En ce moment, deux livres semblent la passionner, au point que ce n’est pas elle mais eux qui semblent la dévorer (c’est 27


peut-être pour ça qu’elle ne grossit pas malgré sa boulimie d’images et de mots).

Tractatus logico-philosophicus Francis Bacon, logique de la sensation La couverture de ce dernier livre montre une forme peinte, mi-humaine, mi-animale, dont les muscles et les nerfs sont si tendus qu’elle donne en bout de course l’impression de se disloquer. Cette créature semble pousser un cri sans fin. J’éprouve toujours un frisson lorsque je vois Ady s’y plonger. La couverture seule m’empêcherait de tenir ce livre, de peur que la gueule béante m’engloutisse une main. Pourtant, quand elle l’a déballé du colis, Ady a souri – elle l’attendait depuis longtemps – et elle a dit : « Francis Bacon… le peintre… pas le philosophe ! » Je ne savais pas qu’il y en avait deux et qu’on pouvait les confondre. Pour tout dire, je ne connaissais ni l’un ni l’autre... Un livre de plus accroché au clou de mon ignorance… sur lequel Ady redonne un petit coup de marteau de temps en temps. Elle a raison. Ce n’est pas que je ne suis pas curieuse. Mais ces livres me paraissent compliqués. Et puis, je n’ai pas envie de m’y conformer juste pour décrocher des secrets de polichinelle. (Je ne dis pas

ça par mauvaise foi, Ady, c’est sans esprit de défiance !)

(Ady tenta de me persuader un jour que si nous étions nées comme ça, c’est qu’il y avait une raison. Qu’on pouvait peut-être vivre sans savoir mais qu’elle, elle ne pouvait pas. Elle était prête à chercher partout, dans toutes 28


les directions, même dans les romans policiers. Mais à quoi sert de savoir, à la fin d’un roman, que c’est X qui a tué Y ? Pendant plusieurs jours, ce mystère m’avait tenue en haleine, pour rien, pour un nom creux sans rien dedans. L’équation est toujours plus exaltante que sa solution.)

Tractatus logicus… Ça sonne comme une formule magi-

que, comme une énigme à résoudre. Ça sonne comme Xypho-omphalopagus ! Ady m’a dit que c’était de la philosophie linguistique. Mais un livre de philo, c’est comme un roman policier au fond. La seule différence, peut-être, est que l’écrivain-philosophe arrive à vous convaincre de l’importance du secret révélé, même une fois le livre refermé. Secret d’initié qui court dans votre tête jusqu’à ce qu’il se lie au secret d’un autre livre. Et ainsi, de livres en livres, de secrets en secrets, on dessine une jolie forme, un peu comme ces séries de points que l’on relie entre eux quand on est gosse. On trace dans l’ordre indiqué (numéroté par un mystérieux guide) pour voir apparaître… une fleur… un éléphant… un lapin… une paire de sœurs siamoises. (« Tu ne comprends pas, Lucy. Je ne suis pas naïve au

point de penser que la solution est inscrite quelque part… mais il faut bien se fixer un but, creuser, avancer. Je ne veux pas rester immobile... » Quand elle m’a dit ça je me

suis sentie peser le poids d’une ancre – une ancre de paquebot.) J’ai l’impression que tout livre se referme sur lui-même. 29


Mais qui sait, Ady a peut-être raison. La révélation opère peut-être lorsqu’on met toutes les réponses de tous les livres bout à bout. Pas de principe ordonnateur – que le hasard… Ou bien : à soi de disperser ses petits numéros tout au long du trajet. De livres en livres, se dessiner une forme qu’on prendrait pour la vérité. (A quoi bon commencer ? J’ai l’impression qu’il ne faudrait jamais cesser de lire pour arriver non pas à percer le secret lui-même mais pour arriver à deviner, dans l’ombre, une arête du coffre censé le contenir.) J’aime penser qu’Ady fait ce que je ne peux pas ou ne sais pas faire. Moi par exemple, je dors et je rêve. On ne peut pas tout faire. C’est parfois un avantage d’être deux. On se partage les tâches. Si elle le trouve, Ady me dira le secret des livres… Et puis, peut-être après tout n’ai-je pas envie de le connaître. Je vis très bien comme ça.

Adina … je crois que j’ai commencé à appeler notre organe commun Moignon quand j’ai commencé à désirer cette opération, alors que je savais déjà qu’elle ne pouvait pas avoir lieu. J’ai vécu un deuil à retardement. Ce que je désigne comme moignon alors, c’est peut-être ce pont de chair et son prolongement… c’est peut-être Lucy ellemême… Au fond, Lucy et moi, on est peut-être chacune le moignon de l’autre.


2

Lucy Ça y est, il est loué. L’appartement à côté du nôtre – n° 23 – était inoccupé depuis quatre mois, depuis le décès de la locataire précédente. Bob s’est renseigné. C’est une femme. Elle s’appelle Hélène. Elle va habiter seule. Bob a proposé qu’elle vienne dîner chez nous un soir. Il a dit : il ne faut pas attendre. Il faut aller vers elle, elle n’osera pas venir vers nous… Bob a toujours été pour qu’on ne se cache pas. Pour nous et pour les autres. C’est ce qu’il appelle : entreprise de démystification. Il a rajouté : on a peur que de ce qu’on ne connaît pas…

Adina … puis Hélène a un jour franchi le seuil de l’immeuble. Nous l’observions d’en haut, depuis la fenêtre du salon qui donne sur la cour. Elle portait un tailleur rouge vif. Elle avait une allure digne et bancale, comme si elle marchait sur un câble tendu au-dessus du vide – note perdue dans une symphonie sérielle, en chute permanente dans l’inharmonie. Son déséquilibre était si constant, si ancré dans sa démarche, qu’il donnait l’illusion d’un équilibre. On aurait dit une apparition stroboscopique. Elle était entre. Entre agilité et maladresse. Entre solidité et friabilité. Elle avançait dans la cour vers la porte de l’immeu31


ble. Bavaroise et gracieuse. Puis elle s’est arrêtée. Elle est restée plantée un moment entre deux arbres dégarnis. Tous les trois – les deux arbres et elle – arboraient le même genre d’assurance, le même genre de fierté audessus de leurs moyens. Elle s’est arrêtée. Elle a levé la tête dans notre direction, comme si elle s’apprêtait à escalader l’immeuble. On a cru qu’elle nous avait repérées et, d’instinct, on a eu un mouvement de recul simultané. La carafe posée sur le guéridon en a perdu l’équilibre. Elle s’est écrasée sur le tapis qui a bu avidement l’eau qui croupissait dedans depuis des jours. Je sais bien pourtant que sous certaines conditions de lumière, quand le soleil tape sur la fenêtre et les rideaux, on est invisibles pour les gens du dehors, comme derrière un miroir sans tain. Elle a mis sa main sur son front, en visière, le reflet d’une vitre devait l’éblouir – Non, aucune chance pour qu’elle nous voie… Elle regardait la façade de l’immeuble. Elle tentait d’y décrypter quelque chose, un mystère. Cette fois-ci elle a peut-être vu juste : il y a bien un secret à percer. Même si de l’extérieur, rien n’indique que notre fenêtre ouvre sur un canular… Elle essayait peut-être de déduire du nombre de fenêtres le nombre de gens qui habitaient là, ces blocs d’existence entre lesquels il faudrait vivre – qui la nourriraient des flux de leurs rejets, éclats de voix étouffées, grincements de joints, hurlements des canalisations (chaque habitant d’immeuble fait profiter son voisin d’un résidu de lui32


même ; un petit fantôme s’en échappe et va frapper sur toutes les cloisons, courir sous les parquets, hanter les plafonds). Elle se présentait là comme le dossier d’une vie – marqué d’un prière d’insérer – plus que comme une vie elle-même. Nom, prénom, âge, profession, matricule INSEE, dix mots de passe dans la tête... Elle venait prendre sa place entre deux numéros. Le 22 et le 24 – escalier C. Derrière elle une cohorte de meubles s’avançait comme un troupeau d’objets vivants. J’ai remarqué un canapé, de la même teinte écarlate que le tailleur d’Hélène. En regardant mieux, j’ai vu que le velours rouge en était râpé à de larges endroits, comme s’il avait été couvert de plaques d’eczéma. *

Lucy Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose d’inhabituel. On était dans la salle de bains. On venait de se rincer. J’ai fermé le robinet pendant qu’Ady empoignait la serviette. D’habitude, nous nous aidons de nos deux bras les plus éloignés. Nous arrivons à les coordonner pour sécher nos deux corps dans un même mouvement ample. C’est une technique éprouvée pour laquelle nous sommes devenues habiles. Mais là, de son bras valide, Ady a pris la serviette et m’a frotté la poitrine. Elle semblait concentrée sur sa tâche. Tellement que lorsque ma peau a été sèche, Ady a continué à frotter mécaniquement. Quand elle a cessé, 33


l’endroit où elle avait frotté était rouge. Une pellicule de cellules mortes bordait mon sein gauche, comme un filet d’écume. Ady m’a regardée dans les yeux. Elle avait l’air grave. Moi je lui ai souri, pour démanteler sa gravité et mon inquiétude. Adina sait que je n’aime pas le changement. Elle me le reproche parfois. Mais on a vécu ainsi, au départ c’était vital, se construire des habitudes pour arriver à vivre dans un monde qui n’est pas conçu pour nous. Il a fallu trouver les nôtres, pas des habitudes toutes faites, prêtes à l’emploi, il suffit de regarder les autres pour voir comment ils font et on fait pareil. Non, on a dû tout réinventer. Je n’aime pas le changement. C’est comme les gens. Nous voyons souvent les mêmes. Ce sont nos familiers. Leur regard glisse sur nous. Il nous enveloppe. Ça fait du bien cette neutralité. Quand nous sortons, c’est toujours plus difficile. Les gens n’osent pas se moquer pourtant. C’est Bob qui avait peur. Toujours. La moquerie, c’est quelque chose qu’il faut tendre d’abord aux autres pour qu’ils nous la renvoient. Elle se nourrit de la peur d’être moqué. On n’a jamais eu peur, Ady et moi, peut-être parce qu’on est deux. Peut-être aussi parce qu’on sait qu’on ne veut pas leur ressembler. C’est plus sain. Quand on est moins qu’une minorité, quand on est si rares qu’on en devient précieux, les gens viennent vous voir. On a des visites. Il y a des jours, ce sont de vraies processions. On a l’impression d’être une déesse hindoue 34


Ady-et-moi. Comme Çiva. Comme la déesse Kouan-Yin, la déesse aux mille bras. Un jour, Ady m’a réveillée après la visite d’un troupeau de médecins. « Meuh… Meuh… Meu-euh ! » Elle a braillé. « On est deux vaches sacrées ! » J’ai cru, autrefois, qu’on avait des pouvoirs magiques, comme les vraies déesses. Je pensais que ce que la nature nous enlevait d’un côté, elle nous le redonnait de l’autre. Je n’ai pas de pouvoirs magiques. Mais j’ai Ady… Après m’avoir séché le corps, Ady a repris la serviette. Elle s’en est servi comme d’un pagne, l’a nouée autour de Petit pont, en a fait retomber un pan entre ses jambes. Pendant qu’elle faisait cela elle m’a demandé de ne plus la regarder ailleurs que dans les yeux. J’ai cru un moment que c’était un jeu et qu’elle allait bientôt m’en donner les règles. Mais elle m’a seulement dit : « Maintenant, j’ai-

merais que tu ne regardes plus mon corps quand je suis nue. » Adina

C’est peut-être ça la pudeur. C’est un mot que je n’ai jamais réussi à comprendre. Tant de gens sont passés pour nous voir, nous examiner. Le corps médical… le corps médical… ça me fait bien rire ! Le corps médical qui vient nous voir nous, le corps siamois. Corps à corps. Rencontre au sommet ! Est-ce que tous ces gens retournent chez eux et se baignent ensemble ? Mangent ensemble ? Dorment dans le même lit ? Pissent ensemble ? Tous les médecins et leurs infirmières, une espèce de 35


grande masse charnelle indifférenciée : multitêtes, multimembres, multisexes… Le corps médical... Je n’ai jamais eu conscience d’avoir un corps, moi qui en avais deux. C’est pour ça, peut-être, que ça m’était si facile de me montrer à eux. Je m’en fous au fond. Mais hier, j’ai senti, dans le regard de Lucy… Elle s’est mise à me regarder en souriant. J’ai ressenti… je ne sais pas ce que j’ai ressenti… comme de la convoitise... Je ne sais pas si c’est le mot juste. J’ai pris la serviette et me suis caché le sexe avec. J’ai cru comprendre que c’était ça, le sexe, qu’il fallait cacher en premier. Bob nous l’a dit un jour : nous présenter toujours décentes, c’est-à-dire au moins avoir des dessous. C’est lui qui allait en chercher dans les rayons lingeries du centre Mosaïques. Il avait beau dire… quand c’étaient les médecins, nous finissions toujours par nous déshabiller. Non, je n’ai pas eu honte. Je n’ai jamais eu honte. C’est juste qu’il fallait que je… réagisse.

Lucy J’ai fait un rêve. Nous étions nues, Adina et moi. Quelqu’un nous a dit de nous sécher, que nous n’étions pas présentables. Quelqu’un est venu avec une serviette si rugueuse qu’elle nous râpait la peau. Quelqu’un nous a dit : dépêchez-vous. Mais quelqu’un n’utilisait pas la serviette pour nous sécher. Nous continuions à ruisseler. Quelqu’un utilisait la serviette pour l’appliquer sur Petit pont. A force de frotter Petit pont, il a fini par fondre. Petit à 36


petit. Jusqu’à ce qu’il soit aussi ténu qu’un filament d’araignée. Adina s’est tournée vers moi. Elle a pris le filament dans sa main et a tiré dessus brutalement. Il a craqué. Il y avait du sang partout. Nous continuions à ruisseler. Je ne savais plus où j’étais. Je ne savais plus où était Adina. Tout était mélangé.

*

Adina Hier soir, Hélène est venue dîner chez nous. Elle était gênée au début, mais elle s’est très vite détendue – presque trop vite. Hélène est enceinte. Elle ne l’a pas dit mais je l’ai deviné. Un corps dans un autre corps, deux corps en un, on ne peut pas me le cacher. Et puis, il y a des signes qui ne trompent pas. Quand elle parle d’elle, quand elle évoque son installation dans l’appartement voisin, ses projets d’avenir, toujours une petite hésitation accroche, sa bouche forme un « n » avant de prononcer « j… ». Sa langue pointe entre ses dents comme pour dire « nous » et se rétracte rapidement pour retomber de guingois sur un « je » mal assumé. Elle a visité l’appartement. Ça l’intéressait : savoir comment nous l’avions aménagé (son appartement est une réplique du nôtre) et aussi savoir comment nous vivions. Elle posait peu de questions mais buvait nos paroles (du 37


moins celles de Lucy – je n’éprouvais pas le besoin de parler). Dans la chambre, son regard s’est posé sur les livres : « Vous avez lu tout ça ? » Elle a posé la question à Lucy, sans me regarder, avec un sourire amusé. J’ai senti un fourmillement courir sous mes tempes. J’ai pensé : elle

sait que ces livres sont à moi et que Lucy ne les a jamais lus. Elle a poursuivi, toujours en souriant : « Moi je n’aime pas lire. » Elle se présentait comme un objet lisse

et savonneux. J’ai compris alors. Elle m’avait mise à nu. Elle avait découvert la fonction cachée de ces livres. Elle savait que je les achetais tout autant pour Lucy que pour moi. Que c’est pour Lucy que je les mettais bien en évidence sur la table de chevet. Qu’ils étaient une barrière que j’instaurais entre elle et moi. Pile au milieu. Sous ses yeux. Petit pont bis – je m étais dit – Passerelle que je se-

rai la seule à emprunter, et qui me conduira vers un autre monde – loin de Lucy (mais sous son regard). Ou bien : Barricade sur Petit pont. Ou bien encore : Réseau alternatif de communication… Qu’importe… D’un sourire, Hélène avait aplati tous mes livres, en avait absorbé la substance, les avait réduits à un tas de matériau combustible, et toutes mes belles constructions avec.

Lucy a répondu naïvement, inconsciente de parler depuis un incinérateur : « Oh, ce n’est pas moi. C’est Ady qui lit

énormément. Ses livres, elle y tient beaucoup. N’est-ce pas Ady ? » A cet instant, j’aurais voulu que les rampes de chalumeaux s’allument, et que tous les livres se mettent à flamber.

A la fin du dîner, Hélène nous a dit : « C’est à mon tour 38


de vous inviter. (N...) J’ai le temps en ce moment. Mon contrat ne commence que dans un mois. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…» Mots banals finalement. On voudrait leur faire dire autre chose que ce qu’ils veulent dire…

Lucy Notre nouvelle voisine est charmante. La petite vieille d’avant était toujours renfrognée. Elle avait toujours l’œil en alerte. Ce n’est pas notre apparence qui la gênait. Je crois qu’elle nous prenait pour un nouveau type d’humain (déjà plus tout à fait humain). Elle nous considérait du haut de sa vieillesse, à travers deux épaisses couches générationnelles. Un ado qui se balade avec un écouteur dans l’oreille, la main sur son Ipod, devait lui paraître aussi bizarre que nous. Toute extension du corps, tout câble, tout lien, étaient suspects. Alors pensez… notre cordon de chair nous désignait tout naturellement comme prototype le plus abouti d’un futur biotechnique (futur dans lequel, grand bien lui fasse, elle ne vivrait pas). Avec nous, elle avait fini par se faire une raison mais elle conservait ses airs dubitatifs. Dans ses conciliabules, avec les petites mamies du quartier, elle nous avançait comme symbole de la génération câblée, sous perfusion en permanence. Curieux porte-drapeau ! Tant mieux après tout si quelque part dans le discours – ne fût-ce que celui d’une petite vieille – nous symbolisions autre chose que les ratés de la nature. La pauvre est morte d’un ulcère qui a dégénéré en cancer de l’estomac. 39


Hélène a le même âge que nous. Je ne l’ai pas dit à Ady – Ady ne prévoit pas ces choses-là – mais j’espère nous en faire une amie. *

Adina Nous avons fait l’amour quelquefois. Les gens ne savent pas ça. La plupart ne l’imaginent pas. Parfois, ils veulent nous faire entrer dans le cadre de la normalité, de force. Deux sœurs siamoises aussi peuvent être normales. Il suffit qu’elles ne fassent pas l’amour. Et ainsi nous ne sommes plus un monstre pour eux. Même si nous sommes difformes, même si c’est la condition stricte pour être un monstre : être difforme. C’en est vexant de ne pas être considérées pour ce que nous sommes. Il faut qu’on voile cela, qu’on mette sur notre monstruosité des cadres, qu’on la cache avec de la normalité, vite ! Ils nous évaluent toujours en fonction de ça, de la norme. La seule question qu’ils se posent, c’est de savoir si nous faisons tout comme eux. Cette unique question se décline en petites questions très simples : comment nous dormons ? Comment nous mangeons ? Si nous faisons l’amour ? Ils veulent juste savoir. Que nous puissions donner une réponse à ça, et qu’ils puissent la noter sur leur check-list. Après ils feront le total des réponses. Déjà, tout sera plus clair, ils seront moins inquiets. Et c’est parce qu’ils seront 40


moins inquiets qu’ils nous accueilleront à bras ouverts dans la grande communauté des hommes. Et si nous y tenions, nous, à être ce que nous sommes : un monstre ? Oui, le monstre fait l’amour… parfois. C’est-à-dire pas seulement une fois. Pas par accident. Il y a des moyens pour ça. Avec Internet, c’est encore plus facile. Nous sommes inscrites sur des réseaux de rencontres – non, pas spécialisés « siamois », mais des sites de rencontres pour gens « normaux ». On trouve de tout sur Internet, et des choses bien plus rares que nous. Et qui trouvent preneurs… Nous, notre côte est élevée. La rareté, vous comprenez. Nous sommes très demandées. Alors il faut trier. Il faut trier entre : ceux qui se mettent au défi de coucher avec un monstre ; ceux qui veulent voir, ceux qui veulent savoir : « Est-ce que ça jouit en même temps deux siamoi-

ses ? Est-ce que quand on en touche une, l’autre prend son pied également ? » ; et ceux qui ne se posent aucune

question, ce n’est pas les bizarreries de la nature qui les attirent, c’est le fait qu’ils puissent caresser deux chattes en même temps, deux paires de seins. Tout le reste ils l’oublient, ils ne voient pas : les asymétries, les brisures, les gnons, les ombres portées au cœur des boursouflures, et ce gros moignon entre nous deux. Ce qu’ils aiment en nous, c’est la profusion : l’excès de chair, l’excès de femme… Et les derniers, les plus pitoyables peut-être : ceux qui s’approchent vers vous comme pour vous faire la cha41


rité, le regard pieux. Tout juste s’ils ne vous tirent pas leur chapeau bas pour vous présenter leurs condoléances. C’est peut-être ça qui les attire, remarquez : cette proximité du sexe avec la mort. Ils la voient partout. On dirait qu’ils s’apprêtent à faire sortir Dieu de leur chapeau. Que c’est pile au creux de leur chapeau qu’ils vont jouir… Vous voyez. Cette interface entre vous et nous – ce lien charnel, épidermique… Nous sommes des siamoises qui faisons l’amour. A ce titre, nous voulons être appelées : monstre. *

Lucy Hélène avait préparé un tas de plats, bien trop, elle a dû nous prendre pour deux ogresses. Il y avait Bob aussi. Taciturne comme souvent. Heureux au fond que nous puissions avoir un semblant de vie sociale normale, mais effacé, laissant faire, répondant à peine aux questions d’Hélène. C’était agréable tout de même. Hélène souriait, c’est un bonheur d’être avec quelqu’un qui n’est pas gêné par notre aspect. Cela a été quasi-instantané. Je me sentais presque transparente. Et légère, si légère… (mettons, jusqu’à la moitié du repas). Ady maugréait un peu, faisait la fine bouche. Elle a toujours testé les gens. Elle essaye de trouver la faille. Je ne crois pas qu’Hélène en ait une. 42


Adina On ne sait jamais ce que cache un sourire. Ce peut être un hameçon. Surtout quand il est aussi permanent que celui d’Hélène, rivé à son visage comme un pansement sur une plaie. Et puis, cette propension à tout faire… Tarte aux poireaux, cailles aux raisins, ratatouille maison, petits légumes revenus dans l’huile d’olive, qu’on met dans un plat en grès qui va au four, avec en surface, coupés en petites rondelles, les poivrons qui dorent… C’est plus fort que moi, même si j’avais faim, même si Lucy mangeait comme quatre à côté, je n’arrivais pas à accepter ce qu’Hélène me tendait. J’y voyais les tentatives successives pour nous appâter. Au pire, si le cas des jumeaux l’intéresse, elle aura attribué le contraste entre mon aigreur et la jovialité de Lucy aux différences de caractères abondamment décrites par les spécialistes, qui ne manquent jamais de relever chez les twins la présence d’une entité plus extravertie que l’autre.

Mangez ! Mangez ! nous exhortait-elle. Elle nous prenait pour des enfants au fond. C’est la croyance d’une partie des gens sur nous. Ils prennent notre monstruosité pour de l’inachèvement. Ils croient, au fond d’eux, que nous sommes sur la voie de la normalité. Que notre état n’est qu’une transition vers deux corps séparés et autonomes. Alors, tant que ça n’est pas advenu, tant que la chrysalide n’a pas donné de papillon, ils nous prennent pour deux gamines. Je sentais bien qu’Hélène testait sur nous ses compétences de mère. Elle nous infantilisait pour mieux reprendre l’ascendant qu’elle avait perdu un jour – Dieu 43


sait où – qu’elle n’avait peut-être jamais trouvé dans Hélène-l’-adulte. Elle avait confectionné ses plats de telle façon que nous nous jetions avidement dessus, comme deux gosses affamés – Hänsel et Gretel… Oui, sans nous elle se sentait imparfaite, pas finie. Elle se servait de nous, corps doublement inachevé, pour s’assurer qu’elle était complète et indivisible. Seule la maternité pouvait lui garantir une autonomie totale, la certitude qu’elle n’était qu’une. J’ai refusé les plats qu’elle nous tendait, poliment. Trop sagement, trop poliment, pour n’être qu’une enfant.

Siamoises  

Roman Siamoises de Patrick dao-Pailler

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