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de l’après-pétrole Le paysage au cœur de la transition Villes et territoires de l’après-pétrole expose les principes issus d’une réflexion pluridisciplinaire engagée par les membres du collectif Paysages de l’après-pétrole depuis quatre années, démontrant que l’approche paysagère est le fil conducteur de la transition énergétique et du développement durable des territoires. La démarche paysagère, au-delà de solutions en matière de transition énergétique, permet d’élaborer un « monde d’après », en conciliant enjeux économiques, respect de l’environnement et amélioration du cadre de vie et des relations humaines. Parmi ses principes : l’autonomie des territoires, le respect des diversités et équilibres naturels, la valorisation et la mise en réseau des initiatives locales, la complémentarité entre villes et campagnes, et l’intégration des énergies renouvelables dans une stratégie d’ensemble visant la construction d’un paysage vert et apaisé. Les solutions proposées, que différents territoires ont su mettre en œuvre aux échelles de la ville comme de la campagne, sont détaillées et analysées au sein de six chapitres thématiques. Richement illustrés, ils exposent l’expertise des membres du collectif sur l’énergie, l’habitat, l’agriculture et les outils, métiers, formations et acteurs du paysage. Professionnels et étudiants de l’aménagement du territoire, élus, spécialistes en sciences politiques et sciences humaines et sociales, membres des associations culturelles, d’éducation et de solidarité sociale ou environnementale y trouveront un guide précieux pour anticiper et prendre part à l’élaboration des paysages de demain.

ISBN : 978-2-281-14425-3

Villes et territoires de l’après-pétrole Le paysage au cœur de la transition

Villes et territoires

Villes et territoires

de l’après-pétrole Le paysage au cœur de la transition


Sommaire AVANT-PROPOS Le collectif PAP, de multiples compétences pour un discours commun........................................................ 09

02 PAYSAGES ÉNERGÉTIQUES

INTRODUCTION

Les paysages de l’après-pétrole........................................... 10

La transition énergétique est une opportunité pour repenser la qualité paysagère et humaine des territoires....................................................................................... 68

RÉGIS AMBROISE ET ODILE MARCEL

YVES GORGEU

01 POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE Une révolution pour la transition......................................... 20 BERTRAND FOLLÉA

Propositions pour la Convention européenne du paysage............................................................. 27 RÉGIS AMBROISE

Le territoire au cœur de la pensée et de l’action : l’école territorialiste italienne................................................. 31 LUNA D’EMILO, XAVIER GUILLOT 

Immobiles ou dynamiques ? Les paysages protégés, des références pour inventer la qualité paysagère de l’après-pétrole.......................... 38 JEAN-PIERRE THIBAULT

Les grands sites de France, territoires de référence pour les paysages de l’après-pétrole............................................................................. 45 ANNE VOURC’H ET YVES GORGEU

Après la fin du cumul des mandats, le paysage comme vecteur de démocratie et d’actions à la bonne échelle............................................. 50 CHRISTOPHE BAYLE

Habitants des montagnes du monde : les solutions du paysage au cœur des conférences internationales des Nations unies sur le climat............................................................................ 56 YVES GORGEU

Plans paysage et territoires à énergie positive. Rendre vivables et habitables nos territoires ressources.............................................................................................. 74 ISABEL CLAUS

Le paysage : un projet territorial. Une opportunité pour repenser la planification, renforcer l’urbanisme opérationnel et accélérer la transition énergétique à l’exemple des PNR......... 79 YVES GORGEU

Le soleil des garrigues – potentiel énergétique et enjeux paysagers....................................................................... 84 EMMANUELLE DIEZ

L’approche paysagère au service de l’accord de Paris sur le climat...................................................................... 90 JEAN-PIERRE THIBAULT

03 PAYSAGES HABITÉS Paysage urbain de l’après-pétrole. Les nouveaux paysages de l’espace public...............104 SÉBASTIEN GIORGIS

Les nouveaux paysages urbains d’un espace public résilient en temps de changement climatique....................................................110 SÉBASTIEN GIORGIS

Paysages urbains de l’après-pétrole : le paysage bâti.................................................................................115 SÉBASTIEN GIORGIS

L’atelier des territoires d’Avignon : fabrique du paysage de l’après-pétrole. Le paysage comme fondement et finalité de la démarche de projet urbain...............................................................................123 SÉBASTIEN GIORGIS

Infrastructures de transport et paysage : une alliance historique dont l’après-pétrole fait renaître la nécessité...........................................................129 JEAN-PIERRE THIBAULT 


SOMMAIRE

Pour un urbanisme durable, le paysage, une ambition à partager..........................................................135 SIMON PAILLET

Beaux villages de France ? Pour un urbanisme rural au chevet de nos campagnes.................................141 FRANÇOIS TACQUARD, MATHILDE KEMPF, ARMELLE LAGADEC 

La pierre sèche, une contribution au développement durable des territoires........................148 CLAIRE CORNU

05 LES OUTILS DU PAYSAGE Le temps des soustractions heureuses.........................232 ALAIN FREYTET

Que seront les paysages agricoles de l’après-pétrole ? La campagne des paysages d’Afterres2050...............................................239 INITIAL ET SOLAGRO 

Les lotissements, des paysages de la périphérie................................................................................156

Comment l’Allégorie des effets du bon gouvernement guide la transition bas-carbone des territoires....................................................245

MYRIAM BOUHADDANE-RAYNAUD

JULIEN DOSSIER

Mettre l’humain au cœur des paysages, l’exemple de la vallée de la Bruche.................................164

Projet en partage pour paysages de l’après-pétrole...........................................................................252

YVES GORGEU

ALAIN FREYTET

04 PAYSAGES NOURRICIERS Le paysage, outil et projet pour une agriculture en transition. Vers un développement durable et harmonieux des territoires...............................................180

Quand la participation des habitants accélère la transition : expériences de terrain...............................................................................................259 LAURENCE RENARD

Vers un après-pétrole européen ? À propos des politiques du paysage de nos voisins....................................................................................266 JEAN-PIERRE THIBAULT 

RÉGIS AMBROISE

Les arbres hors forêt, une longue histoire à poursuivre........................................................................................188 VÉRONIQUE MURE

L’arbre champêtre reprend racine ! Les campagnes arborées de demain.............................195 PHILIPPE POINTEREAU

Les haies et les arbres champêtres pour incarner et faciliter la transition écologique, énergétique et paysagère..........................201

06 LE MÉTIER, LES FORMATIONS ET

LES ACTEURS DU PROJET DE PAYSAGE Le métier de paysagiste concepteur...............................278 CLAIRE GAUTIER

Paysage et transition(s) dans la formation des paysagistes concepteurs................................................284

PAULE POINTEREAU

BÉATRICE JULIEN LABRUYÈRE

L’agriculture, un atout pour imaginer le périurbain de l’après-pétrole : les enseignements de l’Essonne........................................207

Des paysages au service de la formation à la transition agroécologique. Les séminaires Agropaysage de Villarceaux et Marcevol.....................292

VALÉRIE KAUFFMANN

L’animation d’un projet territorial en périurbain. Le cas du plateau de Saclay...............214 MARION BRUÈRE

SOPHIE BONIN AVEC GAËLLE DES DÉSERTS, DIMITRI DE BOISSIEU ET HÉLOÏSE BOUREAU

Spatialiser les ambitions énergétiques d’un territoire grâce à l’outil Étape paysage..................................................................................299

La terre n’est pas plate ! Comment utiliser les terroirs pour reconquérir la biodiversité et les paysages des espaces ruraux................................219

AURÉLINE DOREAU, GAËLLE DES DÉSERTS AVEC MARC BENOÎT

FRANÇOIS TACQUARD

ANNEXES...........................................................................................309

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16 _ POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE

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POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE


POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE

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Immobiles ou dynamiques ? Les paysages protégés, des références pour inventer la qualité paysagère de l’après-pétrole JEAN-PIERRE THIBAULT

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ans le domaine du paysage, la distinction entre l’exceptionnel et l’ordinaire, le protégé et le droit commun, le patrimoine et la vie quotidienne occupe une place de choix parmi les relations binaires génératrices de simplifications et d’incompréhensions. Certains professionnels de l’aménagement se désintéressent de ces espaces « sous cloche » au prétexte que, corsetés par des lois tatillonnes, ils empêchent toute dynamique de projet. Les espaces protégés servent alors d’alibi à une mentalité conservatrice qui surqualifie l’exceptionnel pour délaisser le reste. Cette muséification amène certains aménageurs à reléguer la qualité des projets d’urbanisme dans des « volets paysagers » qui se bornent le plus souvent à instituer ou réaffirmer la protection juridique d’une promenade, d’un parc ou d’un quartier ancien.

d’eux, la compétence paysagère et la qualité du cadre de vie, méthode et objectif premiers du collectif Paysages de l’après-pétrole. Si la fâcheuse identification du site classé à un site figé était remise en cause, les paysages d’exception deviendraient des paysages de référence pour le développement durable.

Le préjugé qui attache une valeur intangible aux lieux de mémoire est aussi partagé par des défenseurs de l’environnement, ceux-là mêmes qui se préoccupent d’un futur soutenable pour une humanité civilisée. Lors du colloque « Vivre dans un grand site, le pari du développement durable » organisé en baie de Somme par l’Icomos en juin 2004, la voix – parmi d’autres – de Bernard Kalaora a ainsi pointé cette pseudo-opposition entre le « figé » et le « dynamique » pour souligner le paradoxe entre le perpétuel mouvement de cette baie et le statut de grand site, « matière immobile » selon lui, qu’elle visait à cette époque.

La loi dit que les sites classés « ne peuvent être ni détruits, ni modifiés dans leur état ou leur aspect sauf autorisation spéciale ». Vise-t-elle pour autant à garantir des paysages immuables ? La décision ministérielle d’interdire une modification ou de l’autoriser avec des réserves s’exerce sous le contrôle minimal du juge administratif, sous le régime de l’« erreur manifeste d’appréciation ». Ce système d’autorisation préalable permet un débat entre le pétitionnaire et les inspecteurs des sites et architectes des Bâtiments de France, experts en paysage et en architecture de l’administration locale de l’État, avec l’appui des avis collégiaux des commissions départementales des sites. À l’issue de cette procédure qui présente les projets à la signature du ministre ou de ses délégataires en adminis-

À l’inverse de telles interprétations, je pense que la protection des paysages emblématiques peut être un outil pertinent pour développer, à partir

L’arrêt sur image : contestable en droit, absurde dans les faits Classer un territoire au titre des sites, est-ce arrêter son évolution et garantir qu’il va rester dans un état idéalisé issu, le plus souvent, d’une image picturale ou photographique héritée du passé ? Un tel mode de gestion serait contestable sur un plan juridique, et impraticable dans les faits.


LES PAYSAGES PROTÉGÉS, DES RÉFÉRENCES POUR INVENTER LA QUALITÉ PAYSAGÈRE DE L’APRÈS-PÉTROLE

tration centrale, le propriétaire qui envisage une intervention dans le site a toutes chances de la voir autorisée : moins de 10 % des demandes sont rejetées. Fruit d’un dialogue local bien mené ou d’une abstention de bon aloi, ce chiffre est stable depuis dix ans. On peut fonder en droit international la façon dont cette norme nationale d’apparence rigoureuse induit en fait une souplesse pratique : pour définir leur protection, l’article premier de la Convention européenne du paysage évoque « les actions de conservation et de maintien des aspects significatifs ou caractéristiques d’un paysage, justifiées par sa valeur patrimoniale émanant de sa configuration naturelle et/ou de l’intervention humaine ». Il est ici question des lignes de force d’un site et non du détail de son aménagement. Le juge contrôle si l’intervention prévue ne porte pas atteinte aux structures ou éléments principaux du paysage. Le régime des autorisations préalables peut ainsi accompagner l’adaptation du site protégé aux diverses « interventions humaines », dès lors que ces dernières ne sont pas en contradiction avec les motivations du classement : même non couverte de lauzes, la construction d’une cabane qui permettra le maintien ou le développement d’une activité pastorale en montagne sera examinée avec un a priori favorable, dès lors que c’est cette « intervention humaine » qui a donné sa configuration au site. Figer un site classé reste par ailleurs une impossibilité pratique. En 1906, la première loi sur les sites identifiait les « monuments naturels » : des curiosités minérales ponctuelles, des falaises ou des cascades. Depuis les années 19701980, on classe des territoires de plusieurs milliers d’hectares dans lesquels on ne peut arrêter toute évolution ni interdire toute intervention, ce qui reviendrait à laisser les lieux à l’abandon alors qu’il importe de les gérer. S’ils ne sont pas régulièrement taillés ou régénérés,

les arbres peuvent venir occulter des falaises ou une vallée, éléments constitutifs du site. Dans le cas des célèbres frênes têtards du Marais poitevin, composante caractéristique de ce paysage, l’émondage périodique est un savoir-faire qui contribue à l’esprit des lieux. Dans le cas d’un ensemble bâti, une restauration peut rétablir une harmonie de formes ou de teintes, une construction nouvelle combler un vide, une démolition ou un défrichement rouvrir un cône de vue. Le paysage désormais protégé est trop vaste et trop complexe pour qu’on puisse tenter d’y arrêter le temps. À l’inverse, dans la plupart des cas, sa valeur est liée à l’activité des hommes. Il apparaît donc que le classement d’un site peut et doit se lier étroitement à cette activité ; il peut même devenir la composante juridique d’un projet de territoire. Lors du classement récent de la vallée de la Vézère, la pousse des végétaux avait rendu invisibles les falaises calcaires, structures emblématiques du « paysage de la préhistoire » qu’il s’agissait de restituer. Pour les élus locaux, la protection juridique de leur vallée était ainsi une des composantes de sa restauration paysagère. Le droit international conforte un tel mode de gestion dynamique du paysage protégé. Annexées à la Convention du patrimoine mondial, les orientations de 1992 distinguent, parmi les « paysages culturels », les « paysages culturels évolutifs vivants » dont « les processus humains constitutifs sont encore à l’œuvre ». Dans le système de référence mondial, l’excellence culturelle n’appelle ainsi aucune sanctuarisation éternelle. Si l’on admet que le patrimoine peut constituer une ressource vivante, comment définir sa place dans le projet social de qualité paysagère qu’ambitionnent les membres du collectif Paysages de l’après-pétrole ?

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40 _ POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE

Le dynamisme et l’inventivité sous le couvert de la protection Dans une logique de développement durable, le paysage protégé peut devenir un paysage de référence pour les innovations vertueuses qu’il est à même d’induire. La souplesse du régime des autorisations en site classé permet de faire leur gestion inventive. Visant à garantir la pérennité « des aspects significatifs ou caractéristiques » du paysage, la protection appelle l’invention de pratiques, de savoir-faire ou d’expériences de gestion de l’espace, traditionnelles ou non, qui peuvent s’y développer, puis faire école à l’extérieur du périmètre protégé. Réouverture des carrières qui fournissaient les matériaux de construction ou de couverture des bâtiments du site protégé, remise en culture des terres abandonnées, restauration de terrasses, pâtures rouvertes, produits locaux remis à l’honneur : le site protégé revitalise son territoire. Des innovations se mettent en place : dans le massif du Lubéron, les vertus de l’ocre sont revisitées, le télétravail suscite un renouveau démographique dans les villages du Canigou, tandis que de subtiles recherches œnologiques s’expérimentent dans les vignobles cultivés en sites classés. Cette inventivité et ce dynamisme atteignent un degré particulier dans les grands sites de France ou dans les sites classés qui sont candidats à ce label. Les grands sites ont commencé par combattre avec succès les dégradations qu’engendraient les flux touristiques mal maîtrisés. Mais les innovations en matière de modes d’accueil des visiteurs (stationnements, cheminements, etc.) restent le cœur de métier des gestionnaires. En témoigne le thème d’une de leurs dernières rencontres : « Quel tourisme dans les grands sites ? » À l’opposé des produits standardisés, une économie touristique « de l’expérience » alimente les visiteurs en souvenirs originaux ou marquants dont la découverte est souvent présentée par les habitants eux-

mêmes. Le mode de construction des hébergements, les types de parcours proposés sont à l’image de cette originalité inventive. Au-delà d’une activité touristique régénérée, la gestion du projet de restauration puis de gestion des lieux assurée par les grands sites induit une revitalisation sociale des territoires. Les formes de mobilisation et de participation des acteurs qu’ils développent n’ont rien à envier aux pratiques des agendas 21.

Donner l’exemple et faire image Les innovations en matière de bonnes pratiques paysagères qui se développent dans les territoires protégés sont naturellement amenées à faire école. Les frontières délimitant ces sites doivent donc s’entendre au sens anglo-saxon d’un front pionnier à partir duquel se diffuse la qualité paysagère des aménagements. Un exemple : depuis son inscription au patrimoine mondial en 1999, la juridiction de Saint-Émilion a mis au point un mode de gestion concerté du patrimoine paysager labellisé par la prestigieuse appellation : un « conseil des sages » formule ses recommandations aux porteurs de projets des dix communes concernées, et ses avis sur le règlement de la ZPPAUP à l’architecte des Bâtiments de France. Douze autres communes à l’activité identiquement viticole ont été réunies récemment au noyau initial en une seule intercommunalité. Elles ont alors demandé et obtenu de bénéficier des mêmes conseils de gestion et de promotion de la qualité paysagère que les communes de la juridiction, dont elles avaient apprécié les effets positifs en termes de cadre de vie. Cette réinvention des savoir-faire initiée dans les espaces protégés concerne également les paysages forestiers ou d’autres structures paysagères de l’espace agricole : bocage, terrasses ou marais. De même, si un document d’urbanisme a le courage d’établir une limite franche entre la


LES PAYSAGES PROTÉGÉS, DES RÉFÉRENCES POUR INVENTER LA QUALITÉ PAYSAGÈRE DE L’APRÈS-PÉTROLE

ville et la campagne, le classement de site viendra conforter cette limite. La gestion des lisières urbaines qu’ont expérimentée avec succès les îles du littoral charentais, grâce aux classements intervenus de leurs espaces ruraux, commence ainsi à faire des émules sur le continent.

venus à s’identifier à ces espaces « têtes d’affiche » et tentent d’atteindre leur niveau de qualité.

Creusets féconds en innovations et en dynamiques territoriales, les paysages protégés fournissent en outre des images de référence pour des territoires plus vastes. Ainsi en est-il de la « reculée » de Baume-les-Messieurs, en Franche-Comté, ou de Saint-Guilhèm-le-Désert, en territoire languedocien, cet archétype d’harmonie entre l’austère beauté des garrigues et les rudes escarpements des Grands Causses. Les territoires ordinaires de ces régions en sont

Pour que les paysages protégés puissent induire de telles dynamiques, les sites doivent être suffisamment connus pour susciter l’émulation, mais aussi représentatifs des principaux types d’unités paysagères de la région pour permettre la transposition réaliste des pratiques qui y ont cours. Dans le cadre des listes indicatives départementales, la politique de classement pourrait se fonder sur une logique d’échantillon représentatif. À partir de l’analyse des atlas de

Au service de la qualité du paysage ordinaire

« C’est cette intervention humaine-là qui a donné sa configuration au site ». Moulin dans le cirque de Navacelles. © PIERRE LE DOUARON

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42 _ POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE

« Dans le cas des célèbres frênes têtards du Marais Poitevin, composante caractéristique de ce paysage de marais mouillé, l’émondage périodique est un savoir-faire qui contribue à l’esprit des lieux. » Sainte Sabine. © PARC NATUREL RÉGIONAL DU MARAIS POITEVIN

paysage, elle poursuivrait la protection des principales unités paysagères d’une région ou d’un département dont l’état de conservation a maintenu lisibles les caractéristiques. Chaque typologie paysagère disposerait ainsi d’un paysage de référence, modèle de gestion et guide des innovations pour les espaces possédant les mêmes caractères.

ristiques du paysage périgourdin : composition subtile, au sein d’un relief collinaire, d’un bâti dispersé au coloris ocre-jaune, des masses forestières mixtes feuillus-conifères et des ouvertures cultivées de noyers, de maïs ou de tabac.

Les derniers classements établis en livrent plusieurs exemples. L’estuaire de la Charente est fait de cette compénétration entre marais et hautsfonds qui caractérise le littoral atlantique entre l’estuaire de la Loire et celui de la Gironde. Outre son exceptionnelle préhistoire, la vallée de la Vézère présente de même les principales caracté-

Les paysages protégés sont des incubateurs de pratiques territoriales innovantes et des ferments de qualité pour les territoires ordinaires. En tant que tels, ils constituent donc autant de modèles de référence pour réaliser ce règne de l’après-pétrole que notre collectif vise à incarner dans les territoires.

Préfigurations de l’« après-pétrole »


LES PAYSAGES PROTÉGÉS, DES RÉFÉRENCES POUR INVENTER LA QUALITÉ PAYSAGÈRE DE L’APRÈS-PÉTROLE

« Pour accéder au Puy de Dôme, on a ainsi remplacé le trajet encombré de l’ancienne route par une ligne de tramway “panoramique” qui permet la découverte apaisée de la chaîne des volcans ». Puy de Dôme. © JODIE WAY

Le paysage n’est pas qu’un simple résultat (une réussite esthétique constatée ex post), mais aussi et surtout une méthode pour configurer l’aménagement. Dans son intervention aux rencontres de 2015 du réseau des grands sites de France, Régis Ambroise, à la suite de Jean Cabanel, identifiait les paysages patrimoniaux comme les « lieux de mémoire de l’idée de projet ». Ainsi la plupart de nos paysages agricoles sont-ils en fait autant de « paysages des Lumières ». Leur aménagement matérialise de fait les idéaux de prospérité pour tous et d’habileté technique des xviiie et xixe siècles. Qu’il s’agisse de bocage, de marais, de terrasses ou d’estives montagnardes, ils témoignent de savoir-faire aménagistes qui ont instauré autant de types

de paysages appropriés aux ressources potentielles de chaque milieu géographique. Ceux de ces paysages qui n’ont pas connu les reconfigurations induites par le développement industriel portent les traces d’une société qui ne pratiquait pas les méthodes du morcellement technique : la solidarité des acteurs de l’aménagement se lit encore dans la morphologie du territoire. C’est pourquoi il nous importe aujourd’hui de recueillir et de savoir imiter « les savoir-faire paysagers des sociétés de l’avant-pétrole ». Du fait de leur statut juridique particulier, les paysages protégés constituent autant d’espaces où cultiver la singularité d’un lieu et l’originalité

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44 _ POINTS DE VUE SUR LE PAYSAGE

des choix d’acteurs. Dans un paysage protégé, pas question d’appliquer des recettes toutes faites, en conformité avec des normes techniques, fussent-elles contributives à un développement vertueusement décarboné : un panneau photovoltaïque, une isolation de toiture ou de façade, la mise en place d’une piste cyclable devront respecter l’esprit des lieux qui fonde la protection et guide le projet de territoire de ses habitants. En cela, les paysages protégés sont une école de résistance à ces modes d’aménagement qui « se contentent de généraliser des modèles ». Références de savoir-faire, école d’adaptation des aménagements à la spécificité d’un espace : on conçoit qu’avec de telles exigences de méthode, l’approche paysagère pratiquée dans ces territoires donne lieu à des réalisations concrètes qui feront référence. Pour accéder au puy de Dôme, on a ainsi remplacé le trajet encombré de l’ancienne route par une ligne de tramway « panoramique » qui permet la découverte apaisée de la chaîne des volcans. Cette opération promeut un « après-pétrole » qui aurait sa place dans la plupart des sites touristiques. Poursuivant et systématisant cette démarche, le réseau des grands sites de France propose actuellement neuf « escapades nature sans voiture » pour se déplacer dans le site mais aussi et surtout pour y accéder. En facilitant la remise en culture de terroirs agricoles sécurisés par des circuits courts de distribution, les paysages protégés contribuent aux objectifs climatiques. Les maisons de site qu’on aménage visent toutes la construction

passive ou l’énergie positive. Ainsi des six maisons de site du puy Mary, en réalisant un heureux mixage entre tradition locale et architecture contemporaine. Loin d’être des espaces immobiles ou pétrifiés dans un âge d’or, les sites classés constituent ainsi des références pour cette approche et pour cette qualité paysagère « postpétrolière » qui devient aujourd’hui l’objectif général de toute politique d’aménagement et de développement durable. On dira que la gestion des sites protégés n’est pas toujours dynamique, qu’une tendance pointilliste persiste souvent dans la façon dont on applique la réglementation, que l’innovation ou la mobilisation des acteurs ne se décrètent pas, que la contagion qualitative appelle bien des conditions ou des évolutions pour pouvoir se propager. La belle idée du développement durable n’est-elle pas encore trop souvent le fauxnez de politiques d’implantations malencontreuses – voire dévastatrices – d’équipement surformatés, y compris producteurs d’énergies dites vertes ? Il reste bien des étapes à parcourir pour parvenir à un aménagement durable de nos sociétés. Dans ce but, la protection des sites apparaît comme un outil à part entière des politiques publiques – outil certes non exclusif et souvent encore de l’ordre du potentiel – au service de l’approche paysagère, et d’une amélioration qualitative du cadre de vie dans le cadre indispensable de la transition énergétique.


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PAYSAGES HABITÉS


Les lotissements, des paysages de la périphérie MYRIAM BOUHADDANE-RAYNAUD

L

es lotissements font depuis longtemps l’objet de nombreuses analyses identifiant leurs inconvénients : l’étalement urbain, la monofonctionnalité des lieux, le recours systématique à la voiture ou encore le manque de lien social et d’urbanité. Le propos développé ici s’attache plus particulièrement à leur qualité paysagère trop souvent faible ou médiocre, à partir de l’expérience du département du Gard ; bien entendu, ce département compte aussi des opérations réussies qui contribuent à la forte attractivité touristique du territoire.

Une richesse paysagère qui suscite des convoitises À la confluence du Languedoc et de la Provence, le département du Gard se décline des montagnes cévenoles aux plages camarguaises en une succession de gradins présentant la belle diversité paysagère de ce territoire. On y trouve une lumière particulière, une végétation spécifique, une architecture caractéristique et des traditions à la forte identité méditerranéenne. Ces ambiances, cette situation, la qualité du cadre de vie et la présence d’infrastructures routières et ferroviaires structurantes sont autant de facteurs d’attractivité. Entre 1950 et 2010, le Gard a accueilli plus de 300 000 habitants supplémentaires103. Entre 2010 et 2015, son taux de croissance annuel était de + 0,8 %, pour 0,48 % en France. Les projections de l’Insee annoncent l’installation de plus de 111 000 personnes d’ici 2050104.

Une telle croissance démographique s’est traduite par une profusion de maisons individuelles. La surface urbanisée a triplé depuis 1950, l’arrivée de chaque nouveau Gardois suscitant 700 m2 de surface artificialisée supplémentaire105. Au sein du territoire du SCOT Sud-Gard (80 communes autour de Nîmes), l’habitat individuel et diffus représente 42 % des 23 250 ha artificialisés en 2012, tandis que le tissu urbain continu et le bâti collectif n’en occupent que 4,7 %. Sur ces surfaces, le lotissement est partout présent, en périphérie de toutes les villes et de tous les villages. Cette procédure d’aménagement est privilégiée, car rapide et peu complexe. Elle consiste souvent à diviser une ou plusieurs propriétés foncières en plusieurs lots destinés à être vendus à des particuliers construisant pour leur compte ou à un promoteur qui revendra clé en main.

Le lotissement, facteur de banalisation des paysages Dans le Gard, deux types de paysages s’opposent désormais : les uns à forte identité et de grande qualité, les autres banalisés par l’étalement résidentiel comme par les zones commerciales et d’activités. Les centres anciens des villes et villages ont été bien préservés. Leurs silhouettes, héritières d’une histoire millénaire, témoignent de la culture des communautés qui les ont bâties. Le tissu bâti très dense, les dédales de rues et


LES LOTISSEMENTS, DES PAYSAGES DE LA PÉRIPHÉRIE

ruelles, le pittoresque des places et placettes constituent une trame urbaine de grande valeur patrimoniale.

rant les cœurs de village et brouillant ou dissimulant leur silhouette traditionnelle, ils créent aussi du mitage sur les reliefs et délitent la garrigue.

Autour de ces établissements anciens, les terroirs présentent souvent des mosaïques agricoles remarquables, des reliefs coiffés de garrigue aux ondulations harmonieuses, des mas ruraux bâtis de pierres locales et un petit patrimoine de pierre sèche qui créent des paysages que l’on peut encore qualifier d’authentiques et de pittoresques malgré leur évolution.

En s’approchant, on s’aperçoit que ces nouveaux quartiers tournent le dos à la campagne, coupés de celle-ci par des murs de clôture plus ou moins étanches.

S’intercalant entre ces deux espaces caractéristiques, les lotissements créent, en revanche, des paysages sans identité. Nouvelle gangue enser-

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Ces clôtures en sont l’élément de composition le plus marquant : composés d’une multitude d’éléments aussi disgracieux les uns que les autres (parpaings bruts, grillages industriels, palissades préfabriquées en bois, haies persistantes durement taillées ou plastifiées), ces masques opaques présentent une image peu

Montpezat : une opération récente qui a su s’appuyer sur les structures du paysage et proposer une mixité de logements, une certaine densité et un esprit de « village ». © MYRIAM BOUHADDANE-RAYNAUD


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Sernhac, exemple de petites opérations montrant une recherche de densité, de mitoyenneté et d’alignement. © MYRIAM BOUHADDANE-RAYNAUD

valorisante du village. Ils s’avèrent en outre un obstacle à l’écoulement des eaux et au déplacement de la faune.

dans ces quartiers sans repère, tant les voies se ressemblent, et dont l’appartenance au village semble purement administrative.

Lorsqu’on pénètre dans ces lotissements, on retrouve des maisons dites « traditionnelles » à l’architecture de catalogue, avec des jardins composés d’une palette végétale banale et des surfaces minérales (béton, pavés autobloquants) surabondantes. On y rencontre aussi des trous plus ou moins enherbés et grillagés faisant office de bassins de rétention.

Leurs dénominations sont autant d’évocations trompeuses : les Oliviers, les Arbousiers, la Pinède, la Restanque laissent imaginer le paysage antérieur disparu. L’aménagement s’étant très peu appuyé sur sa structure précédente, on n’y trouve aucun vieil arbre, aucun bosquet, aucun vieux mur. Ces lotissements se sont la plupart du temps affranchis de toutes les logiques préexistantes du contexte géographique et climatique, se posant sur d’anciennes terres agricoles planes, peu coûteuses à équiper, faciles à construire et sans visibilité sur les lointains.

Essentiellement dévolues à la voiture, les rues uniformes et sans hiérarchie mènent à des culsde-sac en raquette. On se perd très souvent


LES LOTISSEMENTS, DES PAYSAGES DE LA PÉRIPHÉRIE

Les acteurs du processus Les élus sont confrontés à la pression démographique et foncière, à la transition écologique, aux risques ; ils doivent prendre en compte les nouvelles réglementations, notamment environnementales. Par ailleurs, les contraintes budgétaires ne permettent pas de réaliser des PLU complets et bien menés. Les petites communes peuvent difficilement se doter des compétences nécessaires pour traiter ces sujets complexes. Les paysagistes sont rarement sollicités et quand ils le sont, leur compétence n’est pas suffisamment utilisée pour définir le zonage, les orientations d’aménagement et de programmation (OAP) et le règlement. Le cadre de vie reste ainsi une notion théorique, largement évoquée mais peu mise en œuvre. L’opportunité foncière continue à prévaloir sur la logique paysagère. C’est encore ce manque d’ingénierie qui pousse les élus désemparés à déléguer les opérations au secteur privé, perdant ainsi leur capacité d’influence sur la qualité. Ils n’osent pas s’engager seuls dans un projet d’aménagement de type lotissement communal ou zone d’aménagement concerté (ZAC) qui leur paraît trop complexe (marchés publics, risques financiers…). Ce sont donc les lotisseurs et aménageurs, et parmi eux de nombreux géomètres, qui sont responsables de ces opérations. Pour satisfaire la clientèle, ils proposent un produit standard qui est aussi le plus recherché : la maison individuelle en milieu de parcelle, dimensionnée au pouvoir d’achat de l’acquéreur et comportant un minimum de contraintes : peu de règles d’implantation, peu de constructions en alignement sur rue… La mixité de l’habitat et son corollaire, la mixité sociale, sont rarement mises en place, car la plupart des opérations n’ont pas une taille suffisante pour permettre le petit collectif ou l’intervention de bailleurs sociaux. Les espaces communs sont souvent peu réfléchis et les bas-

sins de rétention conçus comme une réponse a minima aux exigences de la loi sur l’eau. Les habitants, quant à eux, font pression sur les élus pour construire ce type d’habitat. Dans les villages, une grande part des nouveaux accédants à la propriété est constituée par des ménages plutôt jeunes, actifs, avec enfants, dont les revenus mensuels oscillent entre 2 000 et 4 000 €, ce qui ne leur permet pas d’habiter en ville ou en périphérie proche tout en disposant d’un espace à l’extérieur. L’habitat « en bande » dans un petit village est un concept d’autant plus incongru qu’il ne leur est jamais proposé. Ils s’adressent alors à un constructeur dont le projet sur catalogue et standardisé correspond à leur capacité d’endettement. Dans le Gard, le prix moyen du terrain constructible en 2015106 est estimé à 105 €/m2 et celui de la construction à 1 190 €/m2. Une maison individuelle mobilise ainsi un budget moyen de 220 000 €, auquel il faut ajouter le coût de deux véhicules et des trajets quotidiens entre domicile et travail, éléments qui ne sont pas toujours anticipés lors de la construction. Devant l’inflation des dépenses, les nouveaux propriétaires peinent à payer les finitions : le mur de clôture devient le dernier poste dans leur programme de dépenses. Triste marqueur paysager des lotissements, ces murs en parpaings gris sont surtout un moyen de se protéger des regards. Si la forme de ces lotissements ne favorise pas le lien social, il semblerait que les habitants n’en ressentent pas le besoin. Ils travaillent et font leurs courses à l’extérieur, sans ressentir le besoin d’aller au village. Provoqué par la hausse des taxes sur les carburants qui remet en cause le fragile équilibre financier de ces ménages néoruraux, le mouvement récent des « gilets jaunes » est venu contredire ce constat d’isolement et d’indifférence mutuelle : un certain esprit collectif s’est exprimé sur les ronds-points.

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Un Un standard standard àà oublier oublier !!

Redécouvrir Redécouvrir plutôt plutôt l'esprit l'esprit du du village… village… … … soit soit par par une une implantation implantation de de maisons maisons en en mitoyenneté, mitoyenneté,

Un Un alignement alignement en en front front de de rue rue avec avec une une façade façade sur sur la la rue rue qui qui protège protège l'intimité l'intimité de de la la maison maison

Sur Sur le le jardin, jardin, une une façade façade largement largement ouverte ouverte

… … soit soit par par une une implantation implantation du du bâti bâti autour autour d'un d'un espace espace public. public.

La La place, place, un un lieu lieu de de vie vie convivial, convivial, des des usage usage variés variés

Gorges du Gardon, exemple de conseils pour une composition urbaine s’inspirant des formes du bâti rural. Cahier de recommandations architecturales et paysagères, massif des gorges du Gardon – CAUE 30 – Juin 2016. © CAUE DU GARD


LES LOTISSEMENTS, DES PAYSAGES DE LA PÉRIPHÉRIE

Les évolutions récentes de la législation et de la gouvernance viendront-elles soutenir ce frémissement de l’état d’esprit des néoruraux ? Donneront-elles naissance à des « lotissements de l’après-pétrole » ?

Vers des lotissements de l’après-pétrole ? Les schémas de cohérence territoriale (SCOT) issus de la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) du 13 décembre 2000 et de la loi Accès au logement et urbanisme rénové (ALUR) du 24 mars 2014 ont limité l’étalement urbain et le mitage en réduisant les superficies des zones à urbaniser. S’ils ont déjà eu un effet bénéfique indéniable sur le grand paysage, leur influence sur la forme lotissement est plus lente. Les tailles des parcelles se sont réduites mais la morphologie urbaine est restée sensiblement la même. Toutefois, ce processus sera désormais plus difficile à poursuivre : ainsi le SCOT Sud-Gard qui affichait une densité moyenne de 20 logements à l’hectare a pour projet d’imposer désormais des densités communales minimales de 25 à 50 logements à l’hectare107. Avec de telles densités, la maison individuelle en milieu de parcelle sera plus difficilement concevable. Le plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI) est aussi un outil susceptible d’encourager la qualité des aménagements108. Porté par des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI), il est en capacité de répondre aux problèmes financiers et d’ingénierie récurrents dans les petites communes en mutualisant le coût des études et en dotant les collectivités de meilleures compétences en urbanisme. Ils permettent surtout de libérer les élus de la pression des habitants et des aménageurs, suscitant de nouvelles visions du territoire à des échelles souvent plus pertinentes que celle de la commune. Le lotissement n’est plus la seule réponse : traitée par du personnel qualifié mis

à la disposition des élus, la zone d’aménagement concerté (ZAC) devient plus familière. Elle permet d’autres ambitions en termes de mixité de logements ou de qualité architecturale, paysagère et environnementale. La conception des aménagements ne relève plus des seuls opérateurs privés et la puissance publique y reconquiert sa place. Le décret du 1er janvier 2016 sur la modernisation du PLU apporte une réponse spécifique à la problématique des lotissements. Les nouvelles orientations d’aménagement et de programmation (OAP) de secteur d’aménagement imposent une réflexion sur les formes urbaines et laissent imaginer des silhouettes villageoises mieux pensées, plus adaptées au territoire et plus respectueuses de l’histoire et de la géographie de celui-ci. Enfin, concernant les permis d’aménager, la loi pour la liberté de création, l’architecture et le patrimoine (LCAP) du 28 février 2017 impose un architecte pour les lotissements supérieurs à 2 500 m2, ce qui peut faire espérer un gain de qualité architecturale et urbaine. La loi du 10 décembre 2018 sur l’évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ÉLAN) a étendu cette obligation de recours obligatoire aux paysagistes concepteurs. Il est cependant trop tôt pour pouvoir constater les effets de ce dispositif sur les territoires. Ces changements seront l’occasion pour les futurs PLUI gardois et leurs nouvelles OAP de mettre en avant la démarche paysagère, véritable outil au service du projet. À partir d’une mobilisation et sensibilisation des acteurs, elle amène ces derniers à appréhender leur territoire et à prendre conscience de sa singularité, ce qui leur permet de contextualiser le projet et de lui donner un sens qui favorise son appropriation. Cette démarche vertueuse offre l’opportunité de s’investir dans la construction d’un projet de paysage et de rendre les citoyens acteurs de son évolution.

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162 _ PAYSAGES HABITÉS

Son adoption pour concevoir les lotissements permet de réfléchir à une gestion économe de l’espace, au choix des sites à urbaniser et aux règles d’aménagement. Le lotissement n’est plus un simple découpage parcellaire mais un véritable projet urbain. Les principes d’aménagement qui en découlent et qu’il faut promouvoir pour créer ou réhabiliter les lotissements de l’après-pétrole se déclinent sur trois échelles : 1) Localisation et implantation : – le choix du site à lotir résulte d’une analyse de la logique d’implantation du village, de sa silhouette, de son fonctionnement (relief, vents dominants, caractéristiques des terres agricoles, inondabilité…) ; – le développement projeté respecte, complète et conforte ses structures existantes (découpage parcellaire, espaces libres, typologies des bâtiments) ; – le parti d’aménagement s’adapte au relief, la voirie se cale sur les courbes de niveau ; depuis le site d’implantation, les vues sur le village comme sur la campagne sont recherchées. 2) Morphologie et trame du nouveau quartier : – les éléments de paysage constitutifs de l’identité du lieu (murets, arbres, petit patrimoine…) sont préservés et mis en valeur ; – la voirie et les cheminements sont traversants, reliés au bourg et hiérarchisés ; – l’espace public est varié (voirie, placettes, jardins, jeux…), végétalisé et aussi peu imperméabilisé que possible ; – les parcelles sont de tailles différentes, souvent plus profondes que larges ; – les typologies bâties sont diversifiées, la mitoyenneté valorisée, la maison de ville ou jumelée est réhabilitée ; – la campagne n’est plus ignorée, les jardins communiquent avec elle (relations visuelles, pas de clôtures étanches, pas de haies taillées mais bouquets d’arbres ou d’arbustes, portillons

donnant sur un chemin, lui-même relié aux chemins ruraux). 3) Techniques constructives et génie végétal : – le climat local est pris en compte dans le choix des matériaux, techniques, ouvertures, auvents, pergolas, ainsi que pour disposer les espaces extérieurs ; – les clôtures, s’il y en a, sont de qualité et prises en charge par l’aménageur ; – la présence du végétal sous toutes ses formes (arbre, arbuste, vivace, tapissant, grimpant…) est recherchée et réfléchie (à partir de ses fonctions, de ses valeurs, de son identité et de son adaptation aux conditions de milieu…) ; – les eaux pluviales sont gérées le plus en surface possible. Cependant, pour que ce cadre réglementaire et ces méthodes de travail donnent des résultats, un accompagnement est nécessaire afin que les acteurs du territoire se sentent concernés et puissent accéder progressivement à une prise de conscience faite d’une multitude d’aspects : il faut présenter des exemples venus d’ailleurs, se confronter et débattre… Présents sur tous les territoires, les conseils d’architecture, d’urbanisme et d’environnement (CAUE) sont de bons outils à cet effet109. Ils diffusent ces messages aux élus, aux particuliers, aux scolaires et au grand public en utilisant un style de parole libre, objective et désintéressée et en proposant une vision à la fois technique et culturelle. Ils publient des documents, organisent des formations, des ateliers de territoires, des conférences, des assemblées citoyennes… Les parcs naturels régionaux (PNR), les équipes techniques des SCOT, des directions départementales des territoires110 ou des agences d’urbanisme sont aussi des structures utiles en la matière. La tâche est immense, le personnel insuffisant et les résultats encore trop ponctuels.


LES LOTISSEMENTS, DES PAYSAGES DE LA PÉRIPHÉRIE

Remoulins, exemple d’un lotissement aux façades de rue soignées, murs de clôture bas et en pierre, haies végétales, traitement des eaux pluviales en surface, végétalisation de l’espace public. © MYRIAM BOUHADDANE-RAYNAUD

Si chaque commune s’adressait aux structures parapubliques pour réfléchir sur une zone à ouvrir à l’urbanisation avant de la confier aux aménageurs, si chaque particulier, mieux informé par sa municipalité, recherchait le bon conseil en amont dès le stade de l’idée et non une fois le projet avancé, le constat serait différent. La sensibilisation et la formation doivent aussi porter sur l’harmonie visuelle du cadre de vie. Le « beau » et le « laid » sont des termes souvent dévalués, car taxés de subjectivité. Les acteurs

techniques les écartent de leur réflexion et croient pouvoir se passer de tout ce qui n’est pas utile ou fonctionnel. Pourtant le « beau » n’existe pas uniquement dans le domaine réservé de l’art et de la forme, il existe aussi dans la pensée, dans les pratiques, dans les comportements et par conséquent, dans nos paysages quotidiens. La beauté de notre cadre de vie est une source de jouissance d’une importance vitale sans pareille. Victor Hugo a raison d’affirmer que « la bonté jaillit de la beauté […] elle civilise les hommes par sa puissance propre ».

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228 _ PAYSAGES HABITÉS

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LES OUTILS DU PAYSAGE


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Que seront les paysages agricoles de l’après-pétrole ? La campagne des paysages d’Afterres2050

INITIAL ET SOLAGRO

L’

usage des énergies fossiles à bon marché, la concentration des capitaux et la centralisation des décisions ont généralisé des modèles d’aménagement standard dans les villes comme dans les campagnes depuis 50 ans. L’activité agricole résultante, dont l’impact sur nos paysages est crucial, n’a pas fait exception à ce remodelage. Face à l’essoufflement du modèle productiviste des années 1960, un changement profond de notre mode d’alimentation et des systèmes agricoles qui le produisent apparaît nécessaire. Ce changement induira une nouvelle manière d’occuper le sol en France. Quelles en seront la figure et l’attractivité potentielle ? Proposé par l’équipe de paysagistes INITIAL1 et soutenu par l’Agence de l’eau Seine-Normandie, le projet « La campagne des paysages d’Afterres2050 » vient donner une visibilité concrète à la transformation souhaitable de nos paysages agricoles. Il est fondé sur le scénario prospectif « Afterres2050 » inventé par l’entreprise associative Solagro2 pour décrire avec précision le mode de fonctionnement d’une agriculture écocompatible en France. Issu de cette collaboration entre agronomes et paysagistes, ce projet décrit dans le détail ce que pourraient devenir les paysages d’Afterres2050 sur trois régions du bassin Seine-Normandie.

Afterres2050 : un scénario de transition alimentaire, agricole et d’usage des terres Nourrir une population accrue avec moins de terres disponibles Le scénario Afterres part du principe qu’en 2050, l’agriculture et la forêt françaises devront nourrir 72 millions d’habitants, alimenter le bétail et fournir énergie et matériaux tout en préservant la fertilité des sols, la qualité des eaux et la biodiversité, sans oublier l’objectif de réduction d’un facteur 4 de nos émissions de gaz à effet de serre. Disposerons-nous des surfaces nécessaires pour satisfaire nos besoins vitaux, alors que l’artificialisation des sols réduit tous les ans la surface agricole de 60 000 à 80 000 hectares ? L’objectif de la démarche prospective3 est de construire un scénario agricole et alimentaire durable, crédible, compréhensible et quantifié à l’horizon 2050. La démarche intègre le volet biomasse du scénario de transition énergétique négaWatt, fondé comme Afterres sur la sobriété, l’efficacité et la durabilité. Elle vise également à susciter un débat citoyen au sujet de l’orientation de notre agriculture et du changement de notre alimentation.

Viande, lait… et pesticides Dans la France de 2016, 80 % des surfaces agricoles sont consacrées à la nourriture du bétail,


240 _ LES OUTILS DU PAYSAGE

priorisant la production de viande et de lait. L’intensification de l’agriculture, depuis les années 1960, a conduit à utiliser massivement des engrais chimiques, des pesticides et l’irrigation. Ce recours massif aux intrants a dégradé notre environnement : les captages d’eau potable sont contaminés par les pesticides et les nitrates, un fort recul de la biodiversité menace la pollinisation, le contrôle biologique des ravageurs et le maintien de la fertilité des sols. Côté santé publique, on observe une montée de l’obésité infantile due à une alimentation trop riche en sucre, en sel et en matières grasses : l’agriculture intensive produit plus de calories mais des aliments pauvres en nutriments. Dans le même temps, la population agricole est affectée par des maladies dues à l’exposition aux pesticides. 17 000 fermes disparaissent tous les ans du fait de la perte des terres et, davantage encore, du fait de l’agrandissement des exploitations permis par la mécanisation. Les rendements agricoles ont atteint leur pic dans les années 2000, et l’impact du changement climatique va en provoquer la décroissance : Météo-France prévoit que les vagues de chaleur vont se généraliser et durer jusqu’à trois mois après 2050. Les canicules de 1976 et 2003 avaient engendré une baisse de 25 % de la production agricole. De son côté, l’augmentation de la population va induire une hausse de la demande alimentaire. Comment sortir de cette contradiction ?

De nouveaux modes de production pour une nouvelle assiette Posant la vocation nourricière de l’agriculture, le scénario Afterres2050 prend en compte la feuille de route environnementale et généralise les principes de l’agroécologie afin de proposer une nouvelle façon de composer notre assiette alimentaire qui sera assurée par de nouveaux modes de production. Guidé par des nutritionnistes, ce scénario préconise des rations moins abondantes pour évi-

ter la surconsommation – en calories et en protéines – par rapport à nos besoins nutritionnels. Le nouvel équilibre donne plus de place aux protéines végétales par l’apport de fruits et de légumes, de légumineuses et d’oléagineux. La consommation de viande y sera divisée par deux (des parts réduites mais avec de la viande de qualité), celle de lait et de fromage aussi, afin de réduire la consommation d’acides gras saturés. Enfin, le scénario recommande de lutter contre le gaspillage alimentaire et de mieux recycler les déchets.

Utiliser systématiquement les fruits de l’expérimentation en agronomie Pour que l’agriculture réponde à ces besoins reconfigurés, Solagro propose un modèle qui intègre le meilleur de l’innovation agronomique : généralisation de l’agriculture biologique et grâce à la production intégrée, renforcement des mécanismes naturels pour lutter contre les ravageurs, développement de l’agroforesterie, des cultures associées (deux cultures en même temps sur une même parcelle), utilisation des cultures intermédiaires (un couvert entre deux cultures) et des techniques de travail du sol comme le « non-labour »… La combinaison de ces systèmes représentera 90 % de la production agricole en 2050 contre 5 % actuellement. À quoi ressembleront les fermes ? Tournant le dos à l’hyperspécialisation actuelle, le scénario a diversifié les productions de chacune d’elles pour les rendre plus robustes du point de vue agronomique et climatique. Les pois, les pois chiches, les lentilles, la luzerne sont réintroduits dans les rotations pour diversifier les assolements et augmenter la fixation de l’azote. La production maraîchère et fruitière se redéploie pour répondre à la croissance des besoins. Côté élevage, le scénario abaisse le nombre de bovins pour une production de lait diminuée de moitié. Afterres prévoit une alimentation du troupeau plus autonome en augmentant la durée de pâturage et en baissant la consom-


QUE SERONT LES PAYSAGES AGRICOLES DE L’APRÈS-PÉTROLE ?

« La résolution et la précision des dessins donnent la possibilité à chacun de se plonger dans les détails du poster. » – Présentation des posters à l’Assemblée Générale du Collectif PAP à la Cité des Paysages de Sion (54) en 2016. © INITIAL PAYSAGISTES

mation de concentrés : l’exploitation produira moins de lait mais de meilleure qualité (plus d’oméga-3 lié à une part accrue de l’herbe dans la ration). Concernant les productions de poulets et de porcs, l’élevage intensif disparaît (par exemple, poulets de 80 jours au lieu de 40 jours). La ferme du futur sera aussi mieux ancrée dans son territoire et intégrée à des systèmes alimentaires territorialisés.

Agriculture bas-carbone et productions territorialisées Diminution de 50 % des émissions de gaz à effet de serre et de la consommation d’énergie, division par trois du recours aux engrais chimiques et aux pesticides, réduction de la consommation d’eau en période d’étiage, telles sont les performances environnementales du scénario. L’importation et l’exportation des produits agricoles

sont également réorientées : arrêt des importations de soja OGM, exportations prioritaires vers les pays de la Méditerranée déficitaires en céréales destinées à la consommation humaine. Afterres2050 contribue enfin à repenser l’occupation du territoire : implantation de nouvelles fermes maraîchères, devenir des bâtiments agricoles, production collective d’énergie. Il propose aux citoyens d’être acteurs de cette évolution en modifiant la composition de leur assiette et le choix de leurs lieux d’achat, en privilégiant les produits sous label. Dès à présent, des collectivités locales organisent l’approvisionnement des cantines avec des produits bio ou d’origine locale. De ce fait, les agriculteurs des territoires concernés modifient leurs pratiques et leur offre. La réalisation d’Afterres2050 est en fait déjà engagée !

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Poster du plateau de la Beauce. Quatre bandes horizontales dessinent l’horizon à perte de vue de la Beauce. Le ciel affirme la platitude du territoire. La surface agricole est ponctuée par des éléments fixes (silos, éoliennes, bosquets, fermes isolées) reliés par des routes qui constituent la structure d’appui d’une nouvelle trame parcellaire. Les surfaces agricoles sont redécoupées, nuancées et texturées pour exprimer leur diversité. Des détails de la végétation et des cultures révèlent la vie reconquise d’un sol riche. Enfin, la nappe phréatique s’étend en souterrain, socle invisible de la fertilité. © INITIAL PAYSAGISTES

Extrait du poster de la Vallée de la Thiérache. « Cela fait 30 ans que je pêche, je connais tous les coins de la rivière par cœur. C’est mon père qui m’a appris à pratiquer, il me disait que l’eau était polluée et qu’il ne fallait surtout pas s’y baigner. Mais figurez-vous que depuis vingt ans j’ai clairement remarqué que la population de poissons a augmenté, et dire que l’été dernier, j’ai même accompagné mes petits-fils faire trempette. Quand j’y repense... Ce n’est sûrement pas la seule raison, mais après les accidents de 2028, Alexis et sa bande ont replanté des haies. Depuis qu’ils ont regarni leurs charmilles et qu’ils n’ont plus retourné leurs prairies, les coulées de boues ont cessé et l’eau est redevenue plus claire. Je peux enfin voir passer les lamproies et les anguilles se faufiler entre mes bottes. Si Papa avait vu ça... » Léo, 61 ans, pêcheur en Thiérache. Propos recueillis en 2050. © INITIAL PAYSAGISTES


QUE SERONT LES PAYSAGES AGRICOLES DE L’APRÈS-PÉTROLE ?

Dessiner les paysages agricoles de 2050 : méthodes et résultats Examinons à présent à quel type de campagnes ce scénario pourrait donner jour sur trois territoires témoins du bassin Seine-Normandie : la Beauce, emblème de la grande culture céréalière, la Thiérache, terroir d’élevage laitier, et la métropole parisienne avec son potentiel d’approvisionnement maraîcher. INITIAL a inventorié la façon dont les évolutions des systèmes agricoles imaginées par le scénario vont se transcrire sur le terrain et proposé une représentation graphique de ces transformations. Ce travail dessine de la sorte l’aspect visuel que prendront les paysages d’Afterres2050.

Méthode de travail et choix de représentation Partir à la découverte des paysages est la première étape de l’étude. Ce moment fonde la pertinence des analyses et des propositions à élaborer, il stimule et aiguise la réflexion. Cette exploration se fait à partir d’une connaissance préalable de la configuration géographique, des enjeux du territoire et des principes agronomiques du scénario qui vont s’appliquer à l’activité agricole locale. Ensuite vient le choix des acteurs à rencontrer, des lieux vers lesquels s’orienter. C’est avec un regard neuf et ouvert que nous, paysagistes, nous laissons « emporter par le site » afin de percevoir sa force et ses singularités. S’arrêter, scruter l’horizon ou se pencher sur un détail, une activité ou une personne rencontrée permet de traverser les échelles, du microscopique à l’horizon lointain. Cet aller-retour permet d’intérioriser l’esprit du territoire et de visualiser que pourra devenir son visage concret. De retour en atelier, le travail consiste à décliner avec minutie le « potentiel paysager » des principes agronomiques d’Afterres2050 à partir de différents documents techniques et visuels, notamment les vidéos-reportages de la plateforme Osaé (Osez l’agroécologie). Ceux-ci ont

permis de constituer une banque de données imagées figurant la façon dont les pratiques agricoles préconisées se traduisent en éléments concrets de paysage. Une figuration par le dessin semblait le moyen le plus adapté pour évoquer ces éléments. INITIAL a ainsi constitué un « champ lexical paysager d’Afterres2050 » sous la forme d’une multitude de dessins, qui seraient utilisés dans la composition de l’image finale. Pour nous paysagistes, il s’agissait de chercher quelle serait la manière la plus pertinente de représenter les impacts du scénario sur chacun des territoires tests, inventant ainsi l’aspect que pourraient prendre ces trois ambiances paysagères pour le public de 2050. Cet horizon lointain permettait de nous affranchir de certaines normes de la représentation classique. Quels sont les « gisements paysagers » sur lesquels les pratiques agricoles d’Afterres2050 vont avoir prise ? Même si elle est imaginée à partir de lieux identifiés, la représentation proposée ne cherche pas à entrer dans un exercice strict de territorialisation : pour construire le nouveau paysage, elle sélectionne les éléments concrets du territoire que les valeurs et principes soutenus dans le scénario vont être amenés à modifier. L’image ainsi obtenue semble familière, car elle met en scène « des fictions dans lesquelles apparaissent de véritables fragments de réalité »4. Le but est de faire apparaître un paysage crédible, dans lequel on s’imagine sans peine pouvoir habiter, auquel on croit, et qui au bout du compte fait rêver.

Choix de la composition et du support Le travail de structuration du paysage était une étape cruciale. Véritable armature visuelle, la composition consistait en l’assemblage, dans un cadre géomorphologique global, des éléments répertoriés dans le champ lexical décrit ci-dessus. Pour chacune des trois images, le choix de composition a fait ressortir les caractéristiques paysagères et les enjeux majeurs de chaque territoire type. Le choix des dimensions de la représentation a été un parti pris pour

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244 _ LES OUTILS DU PAYSAGE

créer un outil de visualisation offrant au spectateur l’illusion d’être face au déploiement d’un grand territoire réel.

vallons, les motifs paysagers à différentes échelles s’insèrent dans la morphologie globale et viennent constituer des scènes de vie.

Chacune des images a été tirée sur un poster horizontal de 1 880×88,6 mm. La grande dimension du support, sa matérialité et la densité de l’image ont ainsi, de loin, un impact visuel fort. La résolution et la précision des dessins donnent la possibilité à chacun de se plonger dans les détails du poster. Le recul et l’approche alternés permettent une compréhension complète de l’image.

Quatre bandes horizontales dessinent l’horizon à perte de vue de la Beauce. Le ciel affirme la platitude du territoire. La surface agricole est ponctuée par des éléments fixes (silos, éoliennes, bosquets, fermes isolées) reliés par des routes qui constituent la structure d’appui d’une nouvelle trame parcellaire. Les surfaces agricoles sont redécoupées, nuancées et texturées pour exprimer leur diversité. Des détails de la végétation et des cultures révèlent la vie reconquise d’un sol riche. Enfin, la nappe phréatique s’étend en souterrain, socle invisible de la fertilité.

Sur les représentations des trois territoires tests, différentes caractéristiques ressortent pour dessiner le paysage de 2050.

Métropole parisienne, Thiérache et Beauce Paris au centre se fait discrète, tandis qu’une agriculture maraîchère se déploie en première couronne. En deuxième couronne, les grandes cultures sont mises en évidence. Une constellation de points de ventes et un réseau d’approvisionnement alimentaire donnent une nouvelle structure à la métropole. Le motif dominant est une agriculture périurbaine implantée sur un sol spécifique et contrainte par le système d’infrastructures urbaines complexes de la capitale. La Seine, réelle voie d’accès, traverse l’image de bas en haut, offrant une perspective sur ses méandres. La rivière, au centre de l’image, forme la colonne vertébrale du paysage de la Thiérache. De chaque côté se déploie un relief de pentes courtes et raides couvertes de prairies. Les rideaux bocagers successifs cloisonnent les parcelles en formant un maillage serré qui occulte les horizons lointains. Dans les creux de ces

L’espace agricole postpétrolier sera agréable à vivre Ces paysages pourraient être, demain, ceux d’une agriculture – et d’un mode de consommation de ses produits – largement revisitée dans ses fondements techniques et dans ses principes de production. Le projet s’est proposé d’évoquer quelles pourrait être la perception, par les habitants des campagnes comme par les visiteurs qui les traversent, d’espaces ruraux largement recomposés par rapport à une situation actuelle qui ne suscitera pas la nostalgie. Les principes d’impeccable logique sur lesquels se fonde le scénario d’Afterres2050 ne sont pas seulement une issue prometteuse à l’impasse d’un système qui a atteint ses limites : ils sont aussi producteurs de beauté. Et plus encore que le raisonnement scientifique, c’est sans doute là un levier parmi les plus puissants de l’adhésion citoyenne à l’évolution proposée, quand l’image sensible d’un monde agréable se joint à l’idée de sa nouvelle utilité !


de l’après-pétrole Le paysage au cœur de la transition Villes et territoires de l’après-pétrole expose les principes issus d’une réflexion pluridisciplinaire engagée par les membres du collectif Paysages de l’après-pétrole depuis quatre années, démontrant que l’approche paysagère est le fil conducteur de la transition énergétique et du développement durable des territoires. La démarche paysagère, au-delà de solutions en matière de transition énergétique, permet d’élaborer un « monde d’après », en conciliant enjeux économiques, respect de l’environnement et amélioration du cadre de vie et des relations humaines. Parmi ses principes : l’autonomie des territoires, le respect des diversités et équilibres naturels, la valorisation et la mise en réseau des initiatives locales, la complémentarité entre villes et campagnes, et l’intégration des énergies renouvelables dans une stratégie d’ensemble visant la construction d’un paysage vert et apaisé. Les solutions proposées, que différents territoires ont su mettre en œuvre aux échelles de la ville comme de la campagne, sont détaillées et analysées au sein de six chapitres thématiques. Richement illustrés, ils exposent l’expertise des membres du collectif sur l’énergie, l’habitat, l’agriculture et les outils, métiers, formations et acteurs du paysage. Professionnels et étudiants de l’aménagement du territoire, élus, spécialistes en sciences politiques et sciences humaines et sociales, membres des associations culturelles, d’éducation et de solidarité sociale ou environnementale y trouveront un guide précieux pour anticiper et prendre part à l’élaboration des paysages de demain.

ISBN : 978-2-281-14425-3

Villes et territoires de l’après-pétrole Le paysage au cœur de la transition

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