Réemploi, architecture et construction

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Cet ouvrage, à la fois théorique et pratique, propose des outils pour mener une opération qui réemploie des matériaux ou des éléments de construction. Ainsi ce guide : – explique comment favoriser le développement des filières et des réseaux de réemploi ; – définit les notions fondamentales et décrypte la réglementation applicable ; – détaille les étapes et les méthodes du processus du réemploi ; – fournit des outils de diagnostic et d’identification des ressources, de la conception au chantier ; – analyse la circulation des ressources par l’intermédiaire des différents réseaux et plateformes, physiques et numériques ; – précise les implications dans le processus de conception. De nombreux exemples de réalisations et études de cas permettent d’explorer les possibilités du réemploi et ouvrent des perspectives pour tous les acteurs concernés, de la maîtrise d’ouvrage aux entreprises sur le chantier. Des contributions de spécialistes du réemploi apportent un éclairage sur les impacts environnementaux et culturels d’une démarche qui s’inscrit dans une économie circulaire. Cet ouvrage s’adresse aux architectes et concepteurs, qui y trouveront une source d’inspiration et une nouvelle façon de concevoir leur projet, et aux maîtres d’ouvrage et bureaux d’études qui découvriront les potentiels de cette pratique. Pierre Belli-Riz est architecte, docteur en urbanisme et aménagement, maître de conférences à l’ENSA de Grenoble et responsable de recherche au Labex AE&CC. Julie Benoit est architecte urbaniste de l’État. Elle a travaillé au sein de l’agence d’architecture Bellastock depuis sa création jusqu’en 2020. Sébastien Fabiani est architecte au sein de NA architecture et maître de conférences associé à l’ENSA de Grenoble. Michaël Ghyoot est architecte, titulaire d’un doctorat en art de bâtir. Il travaille au sein du collectif Rotor (Bruxelles) depuis 2007. Il y a notamment supervisé un projet européen sur le réemploi (2018-2023). Cécile Guichard est designer et chercheuse. Elle travaille au sein de l’entreprise RotorDC depuis 2014. Jean-Marc Huygen est architecte et ingénieur, maître de conférences à l’ENSA de Marseille. Il a écrit La Poubelle et l’architecte : vers le réemploi des matériaux (Actes Sud, 2008). Marie de Guillebon est enseignante agrégée, titulaire d’un doctorat en architecture sur le réemploi obtenu à l’ENSA de Grenoble en 2019. Hugo Topalov est ingénieur et architecte, il travaille au sein de l’agence d’architecture Bellastock (Paris) et enseigne à l’ENSA de Paris-Belleville.

Pierre Belli-Riz

RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION

Le réemploi, véritable alternative à la gestion des déchets, est une opération par laquelle des produits issus d’une déconstruction sont réutilisés. Il permet de conserver les qualités fonctionnelles et techniques d’un matériau ou d’un élément de construction, en lui redonnant la même fonction ou en le détournant de son usage initial. Sa mise en œuvre implique une nouvelle manière de penser les projets de construction et de rénovation, et ce dès la conception.

RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION Méthodes, ressources, conception, mise en œuvre Sous la direction de Pierre Belli-Riz

ISBN : 978-2-281-14593-9

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Sommaire

11

Réemploi et architecture : pour un nouvelle vie des éléments de construction

2. L E RÉEMPLOI, ENTRE RÉUTILISATION ET RECYCLAGE, ENTRE PRODUIT ET DÉCHET 36

1. « RÉEMPLOYER » TOUT OU PARTIE D’UN ÉDIFICE ? AVANT DE DÉMOLIR… 16

« Réemployer », tout ou partie ?

36 RÉUTILISATION 36 RECYCLAGE 37 RÉEMPLOI 38 PRÉVENTION DES DÉCHETS

16 LE PASSÉ DE LA MODERNITÉ 18 DÉMOLIR, POUR QUOI FAIRE ?

Définitions, terminologie : entre réutilisation, réemploi et recyclage

39

23 LE BÂTI DU XX E SIÈCLE ET SES SPÉCIFICITÉS

Les ressources : entre produits et déchets

23 DES ÉPOQUES BIEN MARQUÉES 24 DES TECHNOLOGIES VARIÉES SELON LES DESTINATIONS 26 LES GRANDES MUTATIONS TECHNOLOGIQUES DU xx E SIÈCLE

29

Démolir, et après ? Une brève histoire du réemploi

29 LE RÉEMPLOI, EN FRANCE ET AILLEURS 32 QUESTIONS CONTEMPORAINES

39 DÉCHET 40 PRODUIT 40 MATIÈRE 40 MATÉRIAU 40 ÉLÉMENT 41 COMPOSANT, DISPOSITIF, SYSTÈME… 41 LES « IMMATÉRIAUX » 41 TRANSITION ÉCOLOGIQUE

43

L’évolution réglementaire récente

43 LOI AGEC DU 10 FÉVRIER 2020 45 LA RÉGLEMENTATION ENVIRONNEMENTALE RE 2020

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3 . I DENTIFIER LA RESSOURCE : D’INVENTAIRES EN DIAGNOSTICS, DU DIAGNOSTIC-DÉCHETS AU DIAGNOSTIC-RÉEMPLOI 50

« Inventaires » ou « diagnostics » ? Des finalités, des méthodes et des pratiques variées

50 INVENTAIRE OU DIAGNOSTIC ? 51 ÉTUDES PRÉALABLES 52 DIAGNOSTICS RÉGLEMENTAIRES : RISQUES, DÉCHETS

54

55

Le diagnostic-ressources : complément ou procédure à part entière ? Le diagnostic-ressources, un premier pas vers le réemploi

4 . F AIRE CIRCULER LES RESSOURCES : OPÉRATIONS ET OPÉRATEURS, FILIÈRES, PLATEFORMES, RÉSEAUX… 73

Entre fournitures, fournisseurs et utilisateurs : une chaîne à inventer

73 LA MISE EN CIRCULATION DES RESSOURCES, UNE CHAÎNE D’ACTIONS 73 SÉLECTIONNER, CIBLER 74 DÉMONTER ET CONDITIONNER 74 DÉPLACER, TRANSPORTER 75 STOCKER 77 RÉPARER, PRÉPARER, RECONDITIONNER 77 COMMERCIALISER : DE L’OFFRE À LA DEMANDE, OU INVERSEMENT ?

78

Fournitures et fournisseurs : logiques d’opportunité

78 ORIGINES : FOURNITURES DE « SECONDE VIE » 55 COMMENCER PAR LE COMMENCEMENT…

78 ENTRE OBJETS SÉRIELS ET OBJETS SINGULIERS

56 UN ENGAGEMENT DANS L’ÉCONOMIE CIRCULAIRE

78 FOURNISSEURS : DES PROFILS TRÈS VARIÉS

57

Quelques acteurs du diagnostic

57 ROTOR ET SON « INVENTAIRE-RESSOURCES » 58 « DIAGNOSTIC-RESSOURCES » SELON BELLASTOCK 60 UN « CATALOGUE DE RESSOURCES LOCALES POUR LE RÉEMPLOI », NA ARCHITECTURE/SPL SAGES, 2018

64

Le numérique au service du diagnostic-ressources : perfectionner les outils, jusqu’où ?

83

Plateformes physiques et numériques

84 ROTOR DC : UNE PLATEFORME MIXTE, NUMÉRIQUE ET PHYSIQUE 84 L’ANNUAIRE OPALIS EN BELGIQUE 87 FCRBE : VERS UNE DIMENSION EUROPÉENNE 88 CERTIFICATIONS ET GARANTIES DE PERFORMANCES 88 MODALITÉS DE CESSION D’ÉLÉMENTS DE RÉEMPLOI 89 MARQUAGE CE ET NORMES HARMONISÉES 89 RÉEMPLOI ET ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE (ESS)

67

Un inventaire, et après ? L’exemple de la cité de l’Abbaye à Grenoble (38)

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90

Des acteurs du réemploi

139

90 CYCLE UP : UNE PLATEFORME NUMÉRIQUE NATIONALE 93 MINEKA, UNE PLATEFORME PHYSIQUE LOCALE ET À VOCATION SOCIALE 94 ECO’MAT38/APLOMB : DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE AU RÉEMPLOI

96

Des opérations à plusieurs échelles

96 LA GRANDE HALLE À COLOMBELLES (CALVADOS) : COMMENT INVENTER UN LOT N°1 « FOURNITURES DE RÉEMPLOI » 101 UNE INITIATIVE LOCALE : « CADRAN SOLAIRE » À LA TRONCHE (ISÈRE), DIAGNOSTICS-RESSOURCES ET MARCHÉ DU RÉEMPLOI IN SITU

107

Des points de vue de professionnels du réemploi

107 LA NORME ET LA MAÎTRISE DES RISQUES

139 D’OÙ NOUS PARLONS 143 CULTIVER L’OPPORTUNITÉ 146 POUR UNE RELECTURE DE L’HISTOIRE DES MÉTIERS DE LA CONCEPTION 147 LE RAPPORT AUX MATÉRIAUX 148 LE RÉEMPLOI À CONTRE-COURANT

150

151 L’IMPACT DE LA RESSOURCE SUR L’OUVRAGE 154 COMPOSER 160 COMPRENDRE LE CONTEXTE OPÉRATIONNEL 162 LE RÉEMPLOI, UN DÉFI POUR LE CONSTRUCTEUR

163

135 Une « architecture du réemploi », entre idée, processus et résultat 135 UNE EXPLORATION HEURISTIQUE À TRAVERS TÉMOIGNAGES ET EXEMPLES

Une approche du projet à réinventer

150 LE TRAVAIL DE PROJET, ENTRE DÉMARCHE CLASSIQUE ET DÉMARCHE OUVERTE

113 DES RESSOURCES ET DES TERRITOIRES

5. C ONCEVOIR ET METTRE EN ŒUVRE : VERS UNE ARCHITECTURE DU RÉEMPLOI

Les effets du réemploi sur la conception et vice versa

Ensemblage et vivre ensemble

163 DEUX MANIÈRES DE VIVRE 163 VIVRE ENSEMBLE 163 ENSEMBLAGE

170

Dimítris Pikiónis (1887-1968), aménagement paysager des collines des Muses et de l’Acropole à Athènes

135 LE RELEVÉ OU LE DIAGNOSTIC, PREMIER PAS VERS LA RE‑CONNAISSANCE DE LA RESSOURCE

170 UN PRÉCURSEUR DE LA SOUTENABILITÉ

135 (RE)COMPOSER : ENTRE UNITÉ DE L’ŒUVRE ET BRICOLAGE

171 UN ARCHITECTE MÉDIATEUR

170 UN MONDE

138 LES CONDITIONS DE L’IMPROVISATION

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178

Réalisations et projets : valeur d’exemple/exemples de valeurs

178 LA VALEUR DE L’EXEMPLE, ENTRE LE TYPIQUE ET LE SINGULIER 179 EXEMPLES HISTORIQUES 179 EXEMPLES CONTEMPORAINS

180

Exemples historiques

180 RENAISSANCE D’UN PAVILLON DES TUILERIES, SYMBOLIQUE QUOIQUE PARTIELLE : LE CHÂTEAU DE LA PUNTA À ALATA (HAUTE‑CORSE)

218

Conception architecturale et réemploi : ouvrir les imaginaires

218 PROCESSUS DE CONCEPTION : LA RESSOURCE COMME INSPIRATION 219 ORIGINES DES RESSOURCES : GISEMENT ANTICIPÉ, STOCKAGE OU FLUX TENDU ? 221 AVANT-GARDE, ET APRÈS ?

223

182 FRAGMENTS DE MÉMOIRE ET DE NATURE DANS L’ŒUVRE DE JOŽE PLEČ N IK À LJUBLJANA (SLOVÉNIE)

Réemploi, architecture et construction : vers une pensée et une production circulaires

185 UN MÉMORIAL MODERNE ET POÉTIQUE : LA VILLA OLLANDINI À GÊNES (ITALIE)

225

B ibliographie

187 UNE CHARPENTE RÉVERSIBLE, LA TAVERNE DE L’ARC À BOURGNEUF (SAVOIE)

228

Index des noms

229

Index des notions

232

Index des lieux

189 AMÉNAGEMENT PAYSAGER DE SITES INDUSTRIELS, ENTRE TRACES, VESTIGES ET FICTIONS : LE BURGERPARK À SARREBRUCK (ALLEMAGNE)

192

Exemples contemporains

192 RÉEMPLOI ET LIGNES CONTEMPORAINES : LA VILLA WELPELOO À ENSCHEDE (PAYS-BAS) 194 RÉEMPLOI À TOUS LES NIVEAUX POUR UN INCUBATEUR DE L’ÉCONOMIE CIRCULAIRE : BLUE CITY À ROTTERDAM (PAYS-BAS) 196 DE L’ICÔNE À LA RÉALISATION, UN LONG CHEMIN : UNE RECYCLERIE À CUSSET (ALLIER) 200 DES CONTENEURS COMME SUPPORTS D’UNE CHARPENTE RÉVERSIBLE : GRRRND ZERO À VAULX-EN-VELIN (69) 202 UN HAVRE D’ACCUEIL POUR DE MULTIPLES INITIATIVES : LE HANGAR ZÉRO, LE HAVRE (SEINE-MARITIME) 206 UN MUR DE GABIONS COMME VITRINE DU RÉEMPLOI À SAINT-MARTIN D’HÈRES (ISÈRE) 208 RÉEMPLOI ET RÉSILIENCE PÉRI-URBAINE : LA FERME DES POSSIBLES À STAINS (SEINE-SAINT-DENIS) 211 UNE FAÇADE EN BOIS BRÛLÉ, POUR UNE MATÉRIALITÉ NOUVELLE À ÉCHIROLLES (ISÈRE) 214 UNE FAÇADE « À TROUS » À BRUXELLES

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1 . « RÉEMPLOYER » TOUT OU PARTIE D’UN ÉDIFICE ? AVANT DE DÉMOLIR…

«

Réemployer », tout ou partie ?

LE PASSÉ DE LA MODERNITÉ DÉMOLIR, POUR QUOI FAIRE ?

Le bâti du

xx e

siècle et ses spécificités

DES ÉPOQUES BIEN MARQUÉES DES TECHNOLOGIES VARIÉES SELON LES DESTINATIONS LES GRANDES MUTATIONS TECHNOLOGIQUES DU XX e SIÈCLE

D émolir,

et après ? Une brève histoire du réemploi

LE RÉEMPLOI, EN FRANCE ET AILLEURS QUESTIONS CONTEMPORAINES

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« Réemployer », tout ou par tie ? Démolition de l’externat du lycée des Eaux-Claires à Grenoble © Pierre Belli‑Riz, 2009

1 Par exemple, la présentation de l’activité de l’agence d’architecture Reichen & Robert, à Paris, utilise abondamment le terme de réemploi à tous les échelons… alors que cette agence a été notoirement pionnière dans le domaine de la reconversion de bâtiments anciens, mais aussi dans la recherche sur le réemploi d’éléments de construction dans les années 1970. 2 Octavio Paz, La quête du présent : discours de Stockholm, Gallimard, 1991 ; cité par Alexis Nouss, La modernité, collection Que sais-je, Paris, Presses universitaires de France, 1998. 3 Peter Blake, L’architecture moderne est morte à Saint-Louis, Missouri, 15/07/1972 à 15 h 32 (ou à peu près), Le Moniteur, 1980.

Le réemploi, selon le dictionnaire Larousse, est la « mise en œuvre, dans une construction, d’éléments, de matériaux provenant d’une construction antérieure ». Cette définition suppose que la « construction antérieure » a disparu et a été décomposée en différents éléments. Cette définition nous semble la plus pertinente en rapport avec le domaine du bâtiment. Que peut-il rester des édifices lorsqu’ils ont été démolis ou démontés ? Quels éléments ou quelles parties peut-on réemployer ? En France, les définitions du Code de l’environ­ nement et de l’Ademe s’appliquent plutôt à des éléments mobiliers, des objets, matières ou produits qui, par nature, peuvent aisément être déplacés. Selon l’article L. 541‑1-1 du Code de l’environnement : « Réemploi : toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus. » Selon l’Ademe, le réemploi est une « opération par laquelle un bien usagé, conçu et fabriqué pour un usage particulier, est utilisé pour le même usage ou pour un usage différent ». Dans le domaine du bâtiment, cela suppose que la nature immobilière de l’édifice a disparu. Le terme est cependant parfois employé pour désigner la réutilisation complète d’un édifice existant. « Réemployer » un édifice ou même un territoire est un abus de langage que l’on retrouve fréquemment dans le discours ­c ontemporain1. Il risque de provoquer de la confusion, alors qu’il existe de nombreux termes pour désigner la réutili­sation d’un édifice ou d’un site : réhabili­tation, restauration, restructuration, requalification, reconversion, voire reconstruction, restitution ou reconstitution… Mais cette extension de langage a malgré tout le mérite de poser en préalable une question fondamentale : pourquoi vouloir démolir un édifice, le démanteler, le faire disparaître ?

LE PASSÉ DE LA MODERNITÉ

Modernité ou modernisme, entre mythe et réalité Les meilleurs bâtiments sont bien sûr ceux que l’on n’aura pas à démolir et à remplacer, que l’on pourra adapter, améliorer, aménager, arranger, continuer à faire vivre longtemps… Cette idée peut sembler banale aujourd’hui. Pourtant une bonne part des réalisations du xxe siècle se sont développées sur l’idée inverse de rejeter le passé, de faire une tabula rasa, tandis qu’une autre part participait à une expansion urbaine et à une consommation d’espace démesurées. Ainsi, d’un côté, certains édifices dits « modernes » s’imaginaient éternels, insensibles au vieillissement et aux aléas de l’Histoire ; d’un autre côté, certains étaient au contraire conçus pour apparaître et disparaître rapidement, dans un processus linéaire de production, consommation, usure et destruction. La modernité architecturale oscille paradoxalement entre volonté de nouveauté et désir d’éternité. Elle exprime une dynamique difficile à cerner voire contradictoire. On peut comprendre cette modernité comme une recherche, comme le souligne Octavio Paz : « Nous poursuivons la modernité dans ses métamorphoses incessantes et jamais nous ne parvenons à la saisir. […] C’est l’instant même, cet oiseau qui est partout et nulle part. Nous voudrions le prendre vivant, mais il ouvre ses ailes et disparaît, transformé en une poignée de syllabes. »2 Dans le domaine qui nous intéresse ici, l’architecture dite moderne s’inscrit dans un cadre historique précis, avec en France la naissance du Mouvement moderne dans les années 1920, et sa critique voire son achèvement dans les années 1970, lorsque certains auteurs commencent à parler de postmodernité3. Plutôt que de modernité, il conviendrait donc plutôt de parler de modernisme. Cette doctrine, historiquement datée, s’était fondée sur une volonté de rompre avec le passé, dans une logique rationaliste

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1. « Réemployer » tout ou par tie d’un édif ice ? Avant de démolir…

et universaliste qui se rapprocherait du modèle de la production industrielle. La Première Guerre mondiale avait causé un choc politique et culturel majeur, qui appelait à inventer un monde nouveau. La Seconde Guerre mondiale, et la nécessité de produire en masse pour faire rapidement face à des besoins exceptionnels, ont ensuite justifié certains modèles économiques, techniques, sociaux et esthétiques. En pratique, l’architecture moderne se partage entre une production banale peu qualitative, que certains responsables d’alors considéraient d’ailleurs comme temporaire et périssable, destinée à être renouvelée plus ou moins rapidement4, et une production d’objets architecturaux qui se voulaient éternellement neufs, dont l’esthétique puriste refusait les marques du temps et du vieillissement. Paradoxalement, bon nombre de constructions qui étaient conçues comme des produits à durée de vie limitée ont duré bien plus longtemps que prévu, malgré leur difficulté à s’adapter à l’évolution des besoins et des attentes. La construction en dur qui dure n’est pas forcément durable (au sens de soute­ nable). À l’inverse, les icônes d’un style qui niait l’action du temps en ont subi les outrages de façon imprévue, jusqu’à remettre en cause leur pérennité et leur intégrité physique. Ainsi, le mythe moderniste a-t-il produit une usure accélérée des modèles autant que des produits. Bien que relativement limité dans le temps, et loin de recouvrir tout le xxe siècle mais qui correspond à une production quantitativement très importante en France comme dans tous les pays dits développés, il représente aujourd’hui une bonne part des constructions existantes. Le modernisme a aussi suscité, dès le dernier quart du xxe siècle, un mouvement de résistance et de recherche de solutions alternatives. D’un côté, la critique de la société de consommation et d’un logement de masse dépersonnalisé, née du développement d’une contre-culture qui se d ­ iffuse à partir des modèles américains des années 1960, conduit à rechercher des ­alternatives en matière d’habitat. Celles-ci, même si elles sont marginales et confinées dans un contexte plutôt rural, marquent profondément l’imaginaire d’une nouvelle génération. Le réemploi d’objets industriels, de déchets ou d’éléments de construction ­commence à prendre une place de choix dans cette démarche5.

D’un autre côté, la destruction de quartiers entiers mène en réaction à des mouvements de luttes urbaines, dès la fin des années 1960 jusqu’à la fin des années 1970, dans de nombreux pays développés : France, Belgique, Pays-Bas, Canada, USA, etc. Ces mouvements s’appuient sur l’idée que, même si des immeubles sont déclarés insalubres6, ils peuvent être conservés, améliorés, réhabilités à des coûts raisonnables pour éviter le déplacement en masse de populations vers la périphérie des villes. Au-delà de phénomènes spectaculaires mais qui restent marginaux, et de la mise en place de petites alternatives à l’échelon individuel et souvent rural7, l’idée de la réhabilitation et du réemploi fait déjà son chemin en France dès le début des années 1970. Prendre en compte l’héritage historique Bien que la critique du modernisme architectural ait débuté en France dès les années 1960 et se soit exprimée en force à partir de 1975 – et quoi que l’on pense de la valeur de l’héritage (certains parleront de passif) – il reste de cette époque une réalité tangible, un parc immobilier important que l’on ne peut justement plus traiter selon le principe de la table rase qui a permis son émergence. Par ailleurs, cette production de masse, qui se concentre dans la période 1950‑1975, pour emblématique qu’elle soit, ne représente qu’une part de celle du xxe siècle. La production courante de la première moitié du xxe siècle reste fondée sur des procédés techniques relativement traditionnels, avec des matériaux éprouvés depuis plusieurs siècles, malgré des innovations technologiques importantes (dont l’apparition et le développement rapide des structures en béton armé). Nous reviendrons plus loin sur les spécificités de la production immobilière du xxe siècle, qui est donc loin d’être homogène. Quelles qu’en soient les caractéristiques et les qualités, il s’agit toujours d’un patrimoine immobilier qui ne peut être ignoré et rejeté de façon systématique. Avant de faire le choix de la démolition, de la déconstruction ou du renouvellement, selon l’évolu­ tion de la terminologie officielle, et quel que soit le type d’immeuble concerné, il semble aujourd’hui nécessaire d’examiner et d’épuiser toutes les autres possibilités.

4 On parlerait aujourd’hui d’obsolescence programmée. 5 Avec notamment, aux USA, la publication de l’ouvrage Shelter en 1973 par Loyd Kahn et Bob Easton. Sur cette période, voir aussi : Fanny Lopez, Le rêve d’une déconnexion – de la maison autonome à la cité auto-énergétique, Paris, Éditions de la Villette, 2014. 6 La loi du 10 juillet 1970 tendant à faciliter la suppression de l’habitat insalubre, dite loi Vivien, a démultiplié les effets du décret du 31 décembre 1957 sur les opérations de rénovation urbaine. La « rénovation urbaine » signifie alors, dans le langage administratif, démolition complète et reconstruction. 7 Avec notamment le Catalogue des ressources, volume 1 (éditions Alternatives, Paris, 1975) et divers manuels de construction rurale ou alternative publiés dans la même période.

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RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION

Comment instruire ce choix fondamental, entre conserver et démolir ?

DÉMOLIR, POUR QUOI FAIRE ?

8 Le coefficient de forme est le rapport entre la surface de l’enveloppe extérieure d’un bâtiment et sa surface de plancher. Il joue un rôle important dans le confort ; plus un bâtiment est compact, plus il est facile et peu coûteux à chauffer ou à isoler.

Raisons techniques La première raison invoquée pour démolir un bâtiment existant serait son manque de solidité, de stabi­lité, de résistance, avec le risque qu’il puisse se dégrader et s’effondrer à plus ou moins court terme. L’idée courante que « les Anciens savaient bien construire » peut sembler illusoire : l’histoire nous montre que ce qui nous reste de la production ­passée, ce patrimoine dont nous admirons la pérennité, est simplement ce qui ne s’est pas écroulé, le temps se chargeant de faire sa sélection et de faire oublier les constructions les plus fragiles… En pratique, tout édifice nécessite une surveillance et un entretien réguliers. Une mauvaise maintenance, ou la détérioration de certains ouvrages (la couverture et l’étanchéité en particulier), est susceptible d’accélérer la dégradation de l’ensemble d’un é­ difice. A contrario, les édifices auxquels on attache une importance symbolique et que l’on veut faire durer sont sans cesse réparés voire reconstruits, au point de ne plus comporter beaucoup d’éléments originels. Mis à part des ouvrages notoirement mal réalisés ou touchés par des dommages accidentels graves (séismes, catastrophes naturelles, incendies, dommages de guerre, etc.), les édifices normalement entretenus peuvent durer indéfiniment et il est techniquement possible de les maintenir longtemps en bon état. Cependant, même s’ils ont résisté au temps, certains édifices ne sont structurellement plus conformes aux normes actuelles de construction, comme la résistance aux séismes ou au feu. Il est alors nécessaire de renforcer les éléments structurels et de protection. C’est la plupart du temps possible, mais à des coûts relativement élevés. Les raisons techniques et économiques sont intimement liées, elles se combinent pour justifier parfois le choix de la démolition. Au-delà de leur stabilité structurelle, de nombreux bâtiments anciens nécessitent une amélioration importante des performances en termes de confort, d’isolation thermique en particulier. On peut s’interroger sur la pertinence de certains modes de calcul des performances thermiques et

de leur application dans le cas de bâtiments anciens. Plus fondamentalement, c’est le coefficient de forme des constructions8 qui peut devenir un critère déterminant : si celui-ci est élevé, si la surface de l’enveloppe à traiter est très importante par rapport à la surface de plancher, les coûts d’amélioration thermique seront également très élevés. Il est très souvent possible d’améliorer les performances d’une enveloppe bâtie techniquement, mais le coût de ces améliorations est parfois disproportionné. Là encore, les raisons techniques ne sont pas suffisantes en elles-mêmes, elles s’associent à des raisons économiques pour justifier éventuellement le choix de la démolition. Raisons économiques On considère souvent que la réhabilitation d’un bâtiment ancien coûterait plus cher qu’une construction neuve. Il est en fait risqué de faire de cette hypothèse une généralité. Il ne peut y avoir de réponse qu’au cas par cas, et en confrontant différentes hypothèses et différents niveaux de réhabilitation. Dans le cadre d’une rénovation, la volonté d’atteindre les mêmes performances que pour une construction neuve peut conduire à des surcoûts importants. Des techniques un peu moins performantes mais mieux adaptées permettent, au contraire, de réduire les coûts. Lorsque des constructions existantes sont présentes sur un site, il faudra inclure le coût de la démolition qui s’ajoutera au coût d’une construction nouvelle. Certains coûts sont incontournables, que l’on choisisse de réhabiliter ou de démolir : le désamiantage d’une construction ou la dépollution d’un site, par exemple. Le maintien en place de certaines constructions permet de réduire ces coûts, en assurant le confinement de certaines pollutions ou nuisances. Cependant, de quelles échéances économiques, de quelles durées d’amortissement parle-t-on ? Le respect des coûts des travaux à la livraison est encore l’objectif prioritaire voire exclusif des constructeurs, le seul qu’ils intègrent dans leurs bilans budgétaires. La notion de coût global est encore insuffisamment développée en France, ce qui tend à privilégier le court terme et à reporter certains problèmes, ce qui génère des niveaux de charges élevés. Sans compter sur les externalités économiques, ces coûts cachés difficiles à mesurer mais bien réels, que l’on laissera aux générations futures le soin de découvrir, d’évaluer… et de prendre en charge.

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RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION

Déf initions, terminologie : entre réutilisation, réemploi et recyclage Déchetterie de Saint-Martin d’Hères. Mise au point sur le chantier, 2017 © Na architecture, 2017

La pratique du réemploi traverse a­ctuellement une phase de rationalisation et, depuis quelques années, les architectes et les praticiens du réemploi t­ravaillent à sa profession­ ­ nalisation. Cette démarche engage l’ensemble des acteurs de la construction et les décisionnaires du projet. Pour bien comprendre les enjeux et les spécificités des pratiques du réemploi, il importe de préciser les termes employés. Certains d’entre eux sont utilisés sans discernement et perdent parfois leur sens précis. Il est nécessaire de clarifier la termino­logie utilisée, tant pour parler de processus que pour désigner les types de res‑ sources matérielles et immatérielles. Le domaine des travaux publics, qui représente une part importante des déchets du BTP, s’appuie principa­ lement sur des processus de recyclage pour produire des matériaux élémentaires ou des matières brutes qui seront remis en œuvre dans des travaux souvent similaires. Ce recyclage ­présente relativement peu de diversité. Le domaine des objets mobiliers, à l’inverse, est trop étendu et varié pour être abordé dans son ensemble. Selon leur mode de production, leur usage initial, les matières utilisées et leur valeur culturelle particulière, leur destinée est variable et implique des processus et des filières très différentes. Préciser certaines définitions permet de mettre de l’ordre dans les images que véhiculent les notions de récupération et de réemploi, pour délimiter le champ d’investigation et éviter des confusions encore courantes. Ces définitions sont parfois sujettes à discussion, et peuvent d’ailleurs varier d’un pays ­ à l’autre, d’une réglementation à l’autre. On s’attachera dans un premier temps aux défini‑ tions proposées par le cadre légis­latif ­français, tant pour parler de processus que d’objets.

RÉUTILISATION

Le dictionnaire Larousse définit de manière concise la réutilisation comme le fait « d’être utilisé de ­nouveau ». Il n’y a pas de spécification particulière à propos du bien en question, ni pour le type ou le domaine d’utilisation. Elle est cependant définie plus en détail réglementairement, en France, par l’article L. 541‑1-1 du Code de l’environnement comme « toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui sont devenus des déchets sont utilisés de nouveau ». La ressource passe donc par le statut de déchet. Le domaine de réemploi n’est pas spécifié.

RECYCLAGE

Le recyclage est défini par le dictionnaire Larousse comme « l’ensemble des techniques ayant pour ­objectif de récupérer des déchets et de les ­réintroduire dans le cycle de production dont ils sont issus ». Du point de vue réglementaire, il est défini par l’article L. 541‑1-1 du Code de l’environnement comme « toute opération de valorisation par laquelle les déchets, y compris les déchets ­organiques, sont retraités en substances, matières ou produits aux fins de leur fonction initiale ou à d’autres fins. Les ­opérations de valorisation énergétique des déchets, celles r­elatives à la conversion des déchets en c­ombustible et les opérations de remblaiement ne peuvent pas être qualifiées d’opérations de recyclage ». Il est question dans ce processus de traiter des biens matériels déjà considérés comme des déchets. Le recyclage, tel qu’il est défini ici, nécessite une dépense d’énergie supplémentaire pour transformer la ressource. Cette transformation entraîne aussi une réduction voire une disparition de la ressource initiale pour n’en garder que sa matière première. Des valeurs comme l’usage, l’histoire, l’imaginaire résidant, ou encore l’énergie embarquée (embeded energy), sont annihilées.

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2. Le réemploi, entre réutilisation et recyclage, entre produit et déchet

Jean-Marc Huygen propose les distinctions qui devraient être faites, selon lui, entre ces diverses pratiques : « Je différencie trois actes de récupération distincts : la réutilisation, qui consiste à se resservir de l’objet dans son usage premier ; le réemploi d’un objet ou de parties d’objet, pour un autre usage et le recyclage, qui réintroduit les matières de l’objet dans un nouveau cycle »1.

RÉEMPLOI

Selon l’article L. 541‑1-1 du Code de l’environne‑ ment : « Le réemploi désigne toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus ». L’Ademe propose pour sa part une définition moins ­limitative. Elle atténue la rigueur liée à la fonction initiale et définit la pratique du réemploi comme « toute opération par laquelle un bien usagé, conçu et fabriqué pour un usage particulier, est utilisé pour le même usage ou un usage différent ». Ces deux définitions ont cependant des limites car elles excluent les déchets comme potentiels maté‑ riaux de réemploi. Quand un objet a le statut juri‑ dique de déchet, il ne peut plus en principe servir à construire, du moins selon le Code de l’environ‑ nement, et sauf à engager un processus de requalifi­ cation du déchet en produit. Dans le droit européen, l’approche est plus ouverte : le légis­lateur définit plusieurs façons de sortir du statut de déchets. Dans le domaine du recyclage, c’est la notion de « end of Marie de Guillebon, dans sa thèse de doctorat soutenue en 2019, propose une définition plus complète, plus engagée et philosophique du réemploi en architecture : « Opération par laquelle un bien usagé, conçu et fabriqué pour un usage particulier, est utilisé pour le même usage ou pour un usage différent. Cette opération repose sur les compétences architecturales pour reconnaître les valeurs matérielles et immatérielles de ces biens afin d’optimiser au mieux leur remise en projet et garantir la production de confort d’usage

waste ». Dans le domaine du réemploi, l’échelon de la préparation au réemploi permet à un bien qualifié de déchet de redevenir un produit2. Jean-Marc Huygen abaisse pour sa part les c­lôtures juridiques et définit le réemploi plus l­argement comme « l’acte par lequel on donne un nouvel usage à un objet existant tombé en désu­étude, qui a perdu l’emploi pour lequel il avait été conçu et ­fabriqué »3. Il semble pertinent d’attacher également une importance aux dimensions sociale, culturelle et patrimoniale qui sont souvent absentes des définitions institutionnelles. De fait, la pratique du r­ éemploi participe fondamenta­ lement à la transmission patrimoniale, garante d’un héritage socio­culturel urbain, comme le précise JeanMarc Huygen en r­ appelant que « ces objets obsolètes sont porteurs de mémoire de leurs anciens usages, qui constitue peu ou prou un héritage patrimonial, une relation entre les générations ». Le réemploi se situe donc juridiquement entre la démarche de réutilisation et celle du recyclage. La différence tient au fait que les éléments de réemploi ne passent pas, en principe, par le statut de déchet, ce qui place le réemploi comme une pratique de prévention de déchets. Ces définitions réglementaires font actuellement l­’objet de réflexions afin de faciliter au mieux toute démarche de réemploi4. Elles sont donc essentiel­lement ­centrées sur la clarification des statuts et des types de circuits des biens matériels. Il n’y est pas question de valeurs autres que les valeurs ­matérielles et d’usage. Pourtant, l’un des enjeux centraux du réemploi est d’extraire le maximum de valeur intégrée, résidante dans les biens identifiés pour cibler au mieux leur remise en circuit.

et de valeur sociale. Cette pratique induit un rapport non hylémorphique détaché d’a priori sur la matière ». Selon elle, « le réemploi est une opération de prévention contre l’extraction irraisonnée de matière ou le gaspillage de biens encore en état d’usage. Au-delà d’une seule opération technique, elle relève d’une pratique autant citoyenne que professionnelle de gestion et de (re)connaissance de la matière. Le réemploi induit une économie matérielle et intellectuelle territorialisée, de circuit court et souvent non

délocalisable. Cette pratique consiste en premier lieu à une opération d’extraction maximale des valeurs résidentes des gisements, ce qui conduit à une mobilisation de savoirs spécifiques et induit les professionnels à la création de nouveaux outils spécifiques et à interroger nouvellement leurs sets d’outils conventionnels d’architecture. Cette pratique suppose de mettre en place des méthodes socioprofessionnelles de coopération pour garantir la viabilité de sa filière et de ses fondements socio-éthiques et écologiques. »5

1 Jean-Marc Huygen, op. cit., 2008. 2 Voir le livret réalisé par Rotor en 2021 : Produit ou déchet ? Critères pour le réemploi, 3 Jean-Marc Huygen, ibid. 4 Voir les travaux que mène en France la Fédération professionnelle des entreprises du recyclage. 5 Marie de Guillebon, Vers une pratique du réemploi en architecture. Expérimentations, outils, approches, thèse de doctorat, École nationale supérieure d’architecture de Grenoble et Université Grenoble-Alpes, 2019.

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En pratique, cette notion de circuit court est très relative ; si l’on regarde l’économie du réemploi exis‑ tante, force est de constater que les biens voyagent, tant pour les biens de consommation (meubles, véhi‑ cules, etc.) que pour les matériaux de construction.

PRÉVENTION DES DÉCHETS

La prévention des déchets est définie par l’article L. 541‑1-1 du Code de l’environnement comme l’ensemble des mesures prises avant qu’une subs‑ tance, une matière ou un produit ne devienne un déchet, lorsque ces mesures répondent à au moins un des critères suivants : – la quantité de déchets générés, y compris par l’inter­ médiaire du réemploi ou de la prolongation de la durée d’usage des substances, matières ou produits ; – les effets nocifs des déchets produits sur l’envi‑ ronnement et la santé humaine ; – la teneur en substances nocives pour l’environne‑ ment et la santé humaine dans les matières ou produits. Cela consiste à prendre des mesures et actions tout au long du cycle de vie des produits pour éviter qu’ils ne deviennent des déchets. Dans la hiérarchie de la directive Déchets 2008/98 de la CE, la prévention est l’action prioritaire à

6 Ordonnance de la Région de Bruxelles-Capitale du 14 juin 2012 relative aux déchets, 27 juin 2012. 7 Rotor, Vade-mecum pour le réemploi hors-site – Comment extraire les matériaux réutilisables de bâtiments publics ?, 2015.

Dans d’autres pays… En Belgique Comme partout en Europe, les directives nationales (ou régionales) doivent s’inscrire dans les grandes lignes des directives européennes. En Belgique cependant, les compétences environnementales (et donc la gestion des déchets) sont régionalisées. Chaque région (Flandre, Wallonie, Bruxelles-Capitale) dispose donc de sa propre réglementation sur les déchets. En Région de Bruxelles-Capitale, la terminologie diffère sur la question de l’usage. Le réemploi y est défini comme : « toute opération par laquelle des produits ou des composants qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus »6. Cette définition

engager, car elle permet une gestion raisonnée des ressources et une réduction de l’impact environne‑ mental des produits tout au long de leur cycle de vie. Dans le domaine du BTP en particulier, parmi les opé‑ rations de prévention, il est possible de distinguer : – la réduction à la source : toute action réalisée en amont de la mise à disposition d’un bâtiment ou d’un ouvrage de travaux publics (à la fois lors de la conception et lors du chantier) ; – l’éco-conception des matériaux et produits utilisés (conception visant à réduire la quantité et la noci‑ vité des déchets liées à l’extraction des matières premières utilisées ou aux processus de recyclage en cas d’utilisation de matière ­première issue du recyclage ; et à réduire les impacts en fin de vie de ces matériaux et produits) ; – la réduction des déchets générés pendant le chantier ; – la réduction des déchets qui seront liés à la main‑ tenance nécessaire au cours de la durée de vie du bâtiment ou de l’infrastructure ; – la réduction des déchets qui seront générés lors de la fin de vie du bâtiment ou de l’ouvrage ; – le réemploi : toute opération par laquelle des subs‑ tances, matières ou produits qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique. L’ensemble de ces étapes doit être évalué à la fois de manière quantitative et qualitative.

se rapproche davantage de la définition française de la réutilisation et insiste particulièrement sur un maintien des fonctions initiales. Cela correspond notamment à l’orientation de l’association et entreprise spécialisée Rotor (voir chapitre 3), engagée dans la dépose et la revente de produits de seconde main en ciblant le même domaine d’emploi. Son objectif est notamment de développer une pensée, des outils et des méthodes pour optimiser un réemploi in situ mais aussi horssite, en procédant « au démontage et à l’enlèvement soigneux des matériaux de construction réutilisables incorporés dans un bâtiment en vue de les (re)mettre en œuvre dans d’autres ouvrages constructifs »7.

Pour autant, cette orientation n’est pas un dogme, et reste ouverte à des interprétations plus larges. « Reuse » aux États-Unis Le terme de réemploi n’a pas de traduction équivalente en anglais, ce que déplorent certains acteurs, notamment aux Pays-Bas, en expliquant que le seul terme de reuse ne propose pas une approche holistique du projet aussi riche et critique que ne le propose celui de réemploi. La culture du reusing est très développée aux États-Unis. Une véritable économie des produits de seconde main est ancrée dans la culture. On trouve d’ailleurs un grand nombre d’entreprises de revente au États-Unis comme the Re-use People of America, Less is more, Reuse Americany, etc.

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2. Le réemploi, entre réutilisation et recyclage, entre produit et déchet

Les ressources : entre produits et déchets Les différentes ressources qui peuvent alimenter le réemploi, le recyclage ou la réutilisation donnent également lieu à des définitions réglementaires, normatives ou à d’autres niveaux, qu’il est utile d’éclaircir. Les critères pour les distinguer sont de plusieurs niveaux : fonctionnalité, performance, ­ ­fiabilité, ­garantie, ­responsabilité, conditions de mise en œuvre, adaptabilité, etc.

DÉCHET

production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit, ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que le détenteur destine à l’abandon » (article L. 541‑1-1 du Code de l’environnement). Le domaine du BTP génère plus de 260 ­millions de tonnes de déchets par an en France, dont 15 % pro‑ viennent du secteur du bâtiment. Les déchets sont par ailleurs classés en différents types selon leur impact sur l’environnement. Le réemploi s’attache essentiellement à valoriser les déchets classés « inertes » et « non dangereux ».

En France, selon la loi du 15 juillet 1975, est consi­ déré comme déchet « tout résidu d’un processus de

Les déchets du BTP

Réhabilitation 28 %

Construction neuve 7% 85 % TP

15 % B

Démolition 65 %

Non dangereux 25 % Déchets ménagers 30 MT

Déchets du BTP 260 MT

Dangereux 5% Inertes 70 %

Source : Bellastock, 2015

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3. Identif ier la ressource : d’inventaires en diagnostics, du diagnostic-déchets au diagnostic-réemploi

Diagnostic-ressources d’une charpente métallique – fiche 1 : identification Source : NA architecture pour la SPL SAGES, décembre 2018

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Diagnostic-ressources d’une charpente métallique – fiche 2 : suggestions Source : NA architecture pour la SPL SAGES, décembre 2018

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Des opérations à plusieurs échelles LA GRANDE HALLE À COLOMBELLES (CALVADOS) : COMMENT INVENTER UN LOT N°1 « FOURNITURES DE RÉEMPLOI » LA GRANDE HALLE DE COLOMBELLES Localisation : rue des Ateliers, 14460 Colombelles Maîtrise d’ouvrage : SEM Normandie Aménagement Maîtres d’œuvre : agence d’architecture Encore Heureux (Grande Halle), collectif ETC (Cité de chantier) Fournisseur : le Wip – https://www.lewip.com Dates : 2015 (conception) - 2019 (livraison)

Contexte La Grande Halle de Colombelles, dans la banlieue Est de Caen, est, avec la tour de refroidissement qui l’accompagne, l’un des derniers vestiges de la Société métallurgique de Normandie qui en occupait le site depuis 1917. La dernière coulée d’acier a eu lieu en 1993, et le site a par la suite été aménagé par la SEM Normandie Aménagement. Il abrite aujourd’hui des bureaux, des services et des activités culturelles. Située au cœur d’un secteur marqué par une forte pollution des sols, la Grande Halle est dans une situation paradoxalement isolée, alors qu’elle veut jouer le rôle de pôle d’activités et d’animation

culturelle attractif pour le nouveau quartier en création. Seul le maintien de la construction existante était compatible avec la contrainte de pollution des sols, et a ainsi permis une revalorisation de cette partie du site. Deux approches différentes du réemploi sur le même site On peut en fait observer sur le site deux opérations distinctes : la Cité de chantier (collectif ETC, conception-réalisation) et la Grande Halle proprement dite (Encore Heureux architectes), qui montrent deux approches sensiblement différentes du réemploi dans la construction.

La Grande Halle et la Cité de chantier à Colombelles © Pierre Belli-Riz 2021

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4. Faire circuler les ressources : opér ations et opér ateur s, f ilières, platefor mes, réseaux…

La Cité de chantier en chantier © collectif ETC, 2016

La Cité de chantier achevée © Pierre Belli-Riz 2021

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La ressource s’adapte à la forme La ressource n’est pas déterminante dans l’ouvrage réalisé mais se plie au projet. C’est le cas de toute réalisation dans laquelle on remplace un matériau neuf par un matériau de réemploi. Dans le cadre du projet de toilettes pour le Chiro d’Itterbeek, réalisé par Rotor à Dilbeek en 2019, les faïences et appareils sanitaires ne sont pas déterminants dans la conception de l’ouvrage. Ils s’adaptent au dessin préalable.

De même, pour le centre de santé communautaire d’Échirolles réalisé par NA architecture en 2018, deux éléments sont intégrés à l’ouvrage sans qu’ils en déterminent la forme. Le bardage récupéré puis brûlé aurait pu être remplacé par un bardage neuf, et le muret paysager constitué de pièces de charpente en chêne issues d’une ancienne bâtisse aurait pu être réalisé avec des éléments neufs.

Centre communautaire de santé Village à Échirolles, NA architecture, 2018 © Jim Prunier

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5. Concevoir et met tre en œuvre : ver s une architec ture du réemploi

La ressource guide la forme La ressource employée commence à influer sur l’ouvrage, elle participe au réglage du projet (par ses dimensions, formes, couleurs, etc.). Par exemple, pour l’extension d’une maison individuelle à Bordeaux par Moonwalklocal Architectes, en 2015, des volets sont récupérés pour former l’enveloppe, la peau de la nouvelle pièce. Dans une situation comme celle-là, les dimensions de l’ouvrage sont nécessairement définies par les dimensions des volets et leur nombre. De même, dans le projet de reconversion et d’extension d’une ancienne gare en bibliothèque municipale à Azkoitia, en Espagne, par Estudio Balderrain en 2007, des traverses de l’ancienne voie ferrée sont utilisées pour composer la façade et rappeler le passé de ce lieu. La section de ces traverses, leurs dimensions et proportions viennent participer aux proportions de l’édifice, mais plus encore, elles

apportent une règle géométrique qui guide le dessin des ouvertures en façades. La ressource génère la forme Dans cette situation, la ressource a un impact significatif dans l’ouvrage, elle ne fait pas que participer au réglage du projet, mais elle définit et impose sa volumétrie, ses dimensions, sa couleur, etc. On retrouve cette situation dans le projet de la Cité de chantier à Colombelles (Calvados), réalisé par le collectif ETC en 2016. Les conteneurs maritimes et la charpente métallique donnent les proportions et la forme générale de l’ouvrage. Les croquis de recherche montrent les formes diverses que cet édifice aurait pu avoir avant que la ressource ne soit trouvée. Mais dès lors que le collectif a trouvé ces éléments de charpente métallique, la forme s’est précisée et a émergé logiquement.

Cité de chantier de Colombelles (Calvados), collectif ETC, 2016 : de la ressource au projet, conteneurs et portiques métalliques de récupération © Collectif ETC

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Exemples historiques Château de la Punta à Alata (Corse-du-Sud) Site : commune d’Alata (Corse‑du-Sud) Programme : hôtel particulier Réalisation : 1883 à 1891 Maîtrise d’ouvrage : privée Maître d’œuvre : Albert-Franklin Vincent, architecte

Au premier plan le château de la Punta, avec le palais des Tuileries en arrière-plan Montage réalisé par l’association Les amis du Château de la Punta (source : lapunta. pagesperso-orange.fr)

RENAISSANCE D’UN PAVILLON DES TUILERIES, SYMBOLIQUE QUOIQUE PARTIELLE : LE CHÂTEAU DE LA PUNTA À ALATA (HAUTE‑CORSE)

Le Palais des Tuileries à Paris a été détruit par un incendie en 1871, lors de la Commune de Paris. La possibilité d’une restauration-­reconstruction a fait l’objet d’un vif débat dans les années qui ont suivi. Plusieurs architectes de renom ont défendu cette hypothèse (Eugène Viollet-le-Duc, Léonce Reynaud). Cependant, la Chambre des Députés ordonne en 1882 la démolition intégrale du c­ hâteau et le marché est confié à l’entrepreneur Achille Picart, qui organise une revente sur place des matériaux, pendant le chantier qui a duré six ans environ. Un lot important de pierres, qui correspondait à l’un des pavillons Renaissance du palais, est acheté par le duc Jérôme Pozzo di Borgo, héritier d’une grande famille corse anoblie par le Roi de Naples en 1852 pour services rendus aux Bourbon. Ce lot permet de construire un palais familial sur le site d’Alata, qui domine la baie d’Ajaccio en Corse-du-Sud, sous la direction de l’architecte Albert-Franklin Vincent de 1883 à 1891. Les pierres ont été démontées, classées par l’architecte et mises en caisses pour être acheminées par train jusqu’à Marseille, puis par bateau jusqu’à Ajaccio. Une route de 7 km de long a été creusée dans le roc pour apporter les pierres jusqu’au site choisi, à 600 m d’altitude. Le château est inspiré du pavillon Bullant de l’ancien Palais des Tuileries, dont il reprend une partie des façades tout en intégrant d’autres parties provenant des divers pavillons qui composaient le palais. Chacune des façades est différente, ce qui permet d’avoir une bonne illustration des multiples aspects que présentait le palais disparu. Le château a été inscrit aux monuments historiques le 27 juillet 1970 pour sa terrasse, puis d’autres parties de l’édifice ont été classées le 7 février 1977. Son histoire ne s’arrête pas là. En 1978, un incendie de maquis détruit la charpente et la toiture du château, ce qui entraîne sa fermeture au public. Le ­château endommagé est acquis par le Conseil général de Corse-du-Sud en 1992 ; en 1996, la charpente en bois est remplacée par une charpente

métallique avec une couverture en tôle qui protège mal l’édifice. Les études pour sa restauration ont repris en 2017, et plusieurs tranches de travaux sont programmées à partir de 2019. Cette réalisation s’inscrit dans le courant architec­ tural historiciste qui dominait à la fin du xixe siècle en France. Plus encore que de copier un style du passé, il s’agit ici de faire renaître physiquement, à partir de vestiges authentiques, un édifice emblématique du pouvoir royal et impérial en France. La démarche est évidemment très symbolique et même politique, il s’agit d’un hommage rendu à toute une tradition historique. Par ailleurs, plus que de copie au sens strict, il s’agit d’une interprétation, le nouvel édifice combinant des éléments de plusieurs parties de la construction ancienne et pliant son aménagement intérieur à un programme très différent de celui d’origine. Il y a évidemment peu de rationalité économique à cette entreprise, des moyens considérables ont été employés pour reconstruire cet édifice, dans une situation par ailleurs nouvelle. Le duc Pozzo di Borgo renouvelle d’ailleurs l’expérience de 1896 à 1899, en faisant démonter, transporter et réédifier (en l’agrandissant) par l’architecte Louis Dauvergne, de 1896 à 1899, le château xviiie siècle de Montretout à Saint-Cloud sur le domaine ­normand de Dangu qu’il acquiert en 1884. Pour le château de la Punta, une plaque de marbre rouge indique : « Jérôme, duc Pozzo di Borgo, et Charles, son fils, ont fait construire cet édifice avec des pierres provenant du Palais des Tuileries, incendié à Paris en 1871, pour conserver à la Patrie Corse un précieux souvenir de la Patrie française. L’an du Seigneur 1891. » « Des pierres provenant du palais des Tuileries », certes, mais dans quelle proportion ? Les études et travaux engagés depuis 2017 pour la restauration du château ont permis de dresser un inventaire précis des origines des pierres utilisées. Il s’avère que la proportion de pierres provenant réellement du château

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5. Concevoir et met tre en œuvre : ver s une architec ture du réemploi

Vue de la terrasse du château, au début du 20e siècle Source : lapunta.pagesperso-orange.fr

des Tuileries est d’environ 15 %, l’appoint provenant notamment de carrières provençales. Finalement, ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité culturelle et symbolique des éléments remis en œuvre. Cette démarche de démontage-remontage plus ou moins complet d’un édifice historique est rare à cette époque, et montre la valeur sentimentale que de grandes familles aristocratiques peuvent alors accorder

aux témoignages du passé liés à leur propre histoire. L’attachement aux vieilles pierres chargées d’une histoire parfois extraordinaire devient ensuite une mode dans les années 1960, avec le démontage et le remontage, en France et hors de France, de divers édifices ou éléments anciens ; de riches étrangers, faute de pouvoir acquérir de véritables lettres de noblesse, s’achètent ainsi un imaginaire historique…

Guillaume de Fonkenell, Lise Leroux : « Le château de la Punta, un morceau des Tuileries en Corse ? » in Monumental, 2019. Les pierres provenant de l’ancien pavillon des Tuileries sont repérées en rouge et en bleu.

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Exemples contemporains Villa Welpeloo à Enschede (Pays-Bas) – SuperUse Studios, architectes et ingénieurs Site : Enschede (Pays-Bas) Programme : maison particulière Conception // réalisation : 2005 // 2009 Maîtrise d’ouvrage : privée Maîtrise d’œuvre : 2012 Architecten, devenus SuperUse Studios en 2012 (Rotterdam) Sources : site internet de l’agence SuperUse Studios – www.superuse.org

RÉEMPLOI ET LIGNES CONTEMPORAINES : LA VILLA WELPELOO À ENSCHEDE (PAYS-BAS)

Une masse importante de réemploi pour une esthétique résolument contemporaine La maison Welpeloo à Enschede est un bâtiment manifeste qui condense la vision de la « super­ utilisation » selon l’agence SuperUse Studios, avec une construction qui comporte une grande part de matériaux récupérés, souvent d’origine industrielle. Ici le réemploi ne tient pas à se montrer en tant que tel. Au contraire, à l’inverse d’une vision misérabiliste, une composition contemporaine aux lignes pures montre la capacité du réemploi à produire une esthétique homogène et parfaitement maîtrisée. « Les gens avaient tendance à penser que le bâtiment allait ressembler à un dépotoir. Ils ont semblé véritablement surpris que le résultat soit quelque chose d’aussi beau. »41

Des gisements très variés Le réemploi est très présent, il représente environ 60 % des matériaux utilisés. SuperUse Studios annonce même 90 % d’économies de CO2 dans la réalisation de la structure et de l’enveloppe, grâce au réemploi. La structure métallique, soigneusement rhabillée, provient du cadre d’une ancienne machine industrielle. Les dimensions des baies sont soumises aux vitrages et aux cadres récupérés ; ce sont sans doute les éléments qui ont le plus conditionné les dimensions des pièces. Le bardage en bois de petites longueurs identiques provient d’une grande quantité d’enrouleurs de câbles qui ont été démontés pour être remis en œuvre, selon un calepinage précis et avec des accessoires d’étanchéité (solins) adaptés. Le bâtiment intègre aussi des chutes d’isolant pour caravanes, un monte-charge de récupération, ou encore des baleines de parapluie cassées comme structure de luminaires…

Villa Welpeloo, façade sud, 2012 Architcten, 2009 © Allard van der Hoek

41 Témoignage de SuperUse Studios in Julien Choppin et Nicola Delon, Encore Heureux : Matière grise – matériaux/réemploi/architecture, éditions du Pavillon de l’Arsenal, 2014, p. 232.

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5. Concevoir et met tre en œuvre : ver s une architec ture du réemploi

Villa Welpeloo, façade nord © Erik van Stekelenburg

Villa Welpeloo. Plans source : www.architectuur.nl 1. Entrée 2. Hall 3. Salle à manger 4. Salon 5. Cuisine

Diversité et unité L’unité de l’œuvre est permise par la diversité dans les ressources, mais aussi par une grande homogénéité des matériaux principaux. Même si ces matériaux proviennent de gisements de proximité, la réalisation de ce projet a nécessité des efforts exceptionnels pour collecter les matériaux,

les rassembler et les réassembler, pour en faire une œuvre unique. Il n’y a certes pas d’enjeux économiques dans cette réalisation. Si les éléments qui ont été utilisés ont été récupérés à bas coût, le temps de la collecte et des études pour leur réassemblage a été considérable. La démonstration est avant tout formelle. 193

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Cet ouvrage, à la fois théorique et pratique, propose des outils pour mener une opération qui réemploie des matériaux ou des éléments de construction. Ainsi ce guide : – explique comment favoriser le développement des filières et des réseaux de réemploi ; – définit les notions fondamentales et décrypte la réglementation applicable ; – détaille les étapes et les méthodes du processus du réemploi ; – fournit des outils de diagnostic et d’identification des ressources, de la conception au chantier ; – analyse la circulation des ressources par l’intermédiaire des différents réseaux et plateformes, physiques et numériques ; – précise les implications dans le processus de conception. De nombreux exemples de réalisations et études de cas permettent d’explorer les possibilités du réemploi et ouvrent des perspectives pour tous les acteurs concernés, de la maîtrise d’ouvrage aux entreprises sur le chantier. Des contributions de spécialistes du réemploi apportent un éclairage sur les impacts environnementaux et culturels d’une démarche qui s’inscrit dans une économie circulaire. Cet ouvrage s’adresse aux architectes et concepteurs, qui y trouveront une source d’inspiration et une nouvelle façon de concevoir leur projet, et aux maîtres d’ouvrage et bureaux d’études qui découvriront les potentiels de cette pratique. Pierre Belli-Riz est architecte, docteur en urbanisme et aménagement, maître de conférences à l’ENSA de Grenoble et responsable de recherche au Labex AE&CC. Julie Benoit est architecte urbaniste de l’État. Elle a travaillé au sein de l’agence d’architecture Bellastock depuis sa création jusqu’en 2020. Sébastien Fabiani est architecte au sein de NA architecture et maître de conférences associé à l’ENSA de Grenoble. Michaël Ghyoot est architecte, titulaire d’un doctorat en art de bâtir. Il travaille au sein du collectif Rotor (Bruxelles) depuis 2007. Il y a notamment supervisé un projet européen sur le réemploi (2018-2023). Cécile Guichard est designer et chercheuse. Elle travaille au sein de l’entreprise RotorDC depuis 2014. Jean-Marc Huygen est architecte et ingénieur, maître de conférences à l’ENSA de Marseille. Il a écrit La Poubelle et l’architecte : vers le réemploi des matériaux (Actes Sud, 2008). Marie de Guillebon est enseignante agrégée, titulaire d’un doctorat en architecture sur le réemploi obtenu à l’ENSA de Grenoble en 2019. Hugo Topalov est ingénieur et architecte, il travaille au sein de l’agence d’architecture Bellastock (Paris) et enseigne à l’ENSA de Paris-Belleville.

Pierre Belli-Riz

RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION

Le réemploi, véritable alternative à la gestion des déchets, est une opération par laquelle des produits issus d’une déconstruction sont réutilisés. Il permet de conserver les qualités fonctionnelles et techniques d’un matériau ou d’un élément de construction, en lui redonnant la même fonction ou en le détournant de son usage initial. Sa mise en œuvre implique une nouvelle manière de penser les projets de construction et de rénovation, et ce dès la conception.

RÉEMPLOI, ARCHITECTURE ET CONSTRUCTION Méthodes, ressources, conception, mise en œuvre Sous la direction de Pierre Belli-Riz

ISBN : 978-2-281-14593-9

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