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Cas de figure

Sous la direction de Rose-Marie Lagrave

Fragments du communisme en Europe centrale

Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

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Sommaire

Rose-Marie Lagrave Introduction. Faire retour sur le communisme 

. . . . Le regard d’une nouvelle génération  . . . . . . . . . . . . . . . . L’évitement du communisme  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le goût amer des archives  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La circulation internationale des controverses  . . . . . . . . . . Cheminements scientifiques inventifs  . . . . . . . . . . . . . . . . Penser les fragments  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Petru Negura˘ Un exemple de déstalinisation sous Staline. Les tentatives d’autonomie des écrivains moldaves  . . .

11 13 17 18 23 27 33 37

Guerre des chefs, guerre des nerfs  . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le plagiat, une arme contre l’hégémonie transnistrienne  . . . Avec les nouveaux entrants, des mœurs plus civilisées  . . . . . L’humour, une alternative aux règlements de compte  . . . . . La littérature moldave après Staline  . . . . . . . . . . . . . . . . . Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Archives  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

41 46 55 57 62 64 68 70

Audrey Kichelewski La fabrication de la « question juive » en Pologne, 1945-1968  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1945-1948 : des Juifs aux Polonais de nationalité juive  . . . .

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8 Fragments du communisme en Europe centrale —

1949-1955 : singularités de l’antisionisme stalinien en Pologne  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83 1956-1962 : du Juif stalinien au Juif révisionniste  . . . . . . . 90 1963-1968 : comment on fabrique un Juif en bricolant anciens et nouveaux modèles  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 Un antisémitisme sans Juifs et sans antisémites  . . . . . . . . . 100 Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101

Duane Huguenin Problèmes économiques, solutions policières ? La police secrète tchécoslovaque et la criminalité transfrontalière des années 1960  . . . . . . . . . . . . . . . . . 105 Genèse, structuration et méthodes du contre-espionnage économique  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lutter contre « l’ennemi de l’extérieur » : un nouvel impératif  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La tentation de criminaliser les liens économiques avec l’Occident  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’essor des trafics transfrontaliers  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les trafics de voiture, pomme de discorde entre la StB et le parti  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Réforme permanente et marginalisation du contre-espionnage économique  . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

110 114 118 123 129 134 139

Ioana Cîrstocea Cooptation et adhésion des femmes au Parti communiste roumain  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un nouvel acteur politique : les femmes  . . . . . . . . . . . . . . Penser à partir du cas de Bra¸sov  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Interroger la doxa  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

143 147 163 182 Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 185

Malgorzata Mazurek Figures de la débrouillardise en temps de crise en Pologne  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . L’histoire d’une recherche  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La contre-visite ethnographique  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le sens du jeu économique de la famille Czyz. yk  . . . . . . . . La conscience de classe de la famille Orłowski  . . . . . . . . . Les métamorphoses de la débrouillardise  . . . . . . . . . . . . . Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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193 197 200 201 214 231 234

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Parti, État, société : une double hétéronomie  . . . . . . . . . . Parti et société : une hétéronomie fonctionnelle  . . . . . . . . Parti et État : une hétéronomie structurelle  . . . . . . . . . . . . Fin du parti et continuité de l’État  . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bibliographie  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les auteurs 

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

247 250 256 266 275

9 Sommaire —

Alexandra Ionescu Les agencements du parti-État en Roumanie communiste  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239

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Rose-Marie Lagrave

Introduction Faire retour sur le communisme

I

l f a l l a i t a t t e n d r e que soit retombée la ferveur des multiples célébrations du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin 1 pour s’enhardir à proposer un ouvrage qui fasse retour sur le communisme dans les pays communément désignés sous le vocable de « pays de l’Est ». En effet, ce livre ne se situe ni dans la célébration, ni dans la commémoration des « révolutions 2 » de 1989, mais entend restituer des fragments encore peu connus des régimes ­communistes, en déplaçant le regard sur des questions restées lacunaires, souvent négligées parce que ­considérées

1.

Outre les abondants comptes rendus dans la presse sur « cet événement partagé » entre l’Allemagne et la France, célébré également dans de nombreuses capitales européennes, la « chute du mur de la honte » a donné matière à de nombreux ouvrages, notamment : Marc Ferro, Le mur de Berlin et la chute du communisme expliqués à ma petite-fille, Paris, Le Seuil, 2009 ; Patrick Tournebœuf et Jean-Noël Jeanneney, Le mur de Berlin avant et après, Paris, Huitième Jour, 2005.

2.

« Aussi rien ne me paraît-il plus inexact que de baptiser du terme de “révolution” la série d’événements qui a conduit, en URSS et dans l’Empire, à la fin des régimes communistes », François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au xxe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 12.

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comme marginales, ou en se risquant à poser d’autres interrogations. Ce livre privilégie la perspective généalogique des faits sociaux pour mieux saisir leur plasticité dans des régimes de contrainte, sans les enfermer d’emblée dans la seule interprétation par le totalitarisme 3, qui conduit parfois à un raisonnement tautologique. À la suite de Michel Foucault 4, cet ouvrage cherche à mettre au jour la dissémination des espaces de pouvoir et des points de résistance qui travaillent les institutions, les groupes et les individus. Aux ruptures radicales, on opposera les translations obliques ; des interrogations convenues sont déplacées sur des terrains inattendus ; des questions marginales sont reclassées au centre de l’analyse ; les reconstructions patientes de la quotidienneté la plus triviale viennent nuancer une histoire qui, donnant le primat au politique, a quelque peu minimisé l’analyse de la vie harassante des gens de peu. Alors qu’une riche littérature concerne l’emprise totalitaire de ces régimes, et que se poursuivent les controverses concernant leur nature politique, même si elles n’ont plus le vif des débats qui ont déchiré la communauté des historiens 5, restent cependant des lacunes concernant ce que les différentes déclinaisons nationales du communisme ont fait aux institutions, aux vies minuscules, à la fabrication de certaines questions, intitulées par exemple question juive ou question des femmes. Il ne s’agit donc pas de s’interroger une fois encore sur la nature politique de ces régimes sous la tutelle de l’URSS, mais de saisir comment la dissémination du pouvoir dans les institutions, dans des corps et des esprits dressés à l’obéissance, laisse une place 3.

Guy Hermet, Pierre Hassner, Jacques Rupnik, Totalitarismes, Paris, Economica, 1984 ; Jay Rowell, « Le “tournant” de 1989 et l’historiographie de la RDA : réflexions sur l’étonnant retour de la problématique totalitaire », Politix, 47, 1999, p. 131-150 ; Hannah Arendt, Le système totalitaire, Paris, Le Seuil, 1951 ; Raymond Aron, Démocratie et ­totalitarisme, Paris, Gallimard, 1987.

4.

Michel Foucault, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 2006.

5.

Voir par exemple Jean-Philippe Béja et al., « Le totalitarisme : un cadavre encombrant. La place de l’énigme totalitaire au xxe siècle. Gnose, millénarisme et “panthéisme noir”. Russie, Pays baltes, Chine… », Esprit, 1-2, 1996.

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13 Introduction —

non négligeable à l’improvisation, à la négociation, et à des ajustements au sein même des institutions, à la mise en place d’une culture voire d’un culte de la débrouillardise. De surprenantes bifurcations 6 tant institutionnelles qu’individuelles sont restées insoupçonnées tant que l’idée même de marge de manœuvre moins contrainte ne pouvait émerger dans la réflexion de chercheurs travaillant sur ces périodes communistes. Autrement dit, sans nier l’importance des effets de la nature totalitaire des régimes, sans sous-estimer non plus les conséquences de la césure de 1989, cet ouvrage se tient à rebours des analyses classiques en proposant une lecture ouverte de sociétés fermées, en postulant l’existence d’un jeu des acteurs sociaux qui n’ont cessé d’anticiper la prochaine bifurcation possible d’un système impuissant à colmater toutes les brèches et les fissures nées au cœur même de son ambition totalitaire. Dans ce sens, cet ouvrage contribue à une meilleure compréhension de quelques-uns des processus qui ont contribué à « l’effondrement du communisme », en suggérant que certaines règles et impositions étaient sapées ou reformulées au quotidien par des acteurs sociaux censés s’y soumettre. Si l’histoire politique, saisie notamment à travers les décrets, les lois et les répressions policières, qui ­assurent l’emprise des régimes communistes sur ces sociétés, est bien le cadrage de cet ouvrage, elle est ici ré-agencée à une ­histoire sociale attentive aux relations quotidiennes et banales entre les individus, les groupes sociaux et les ­institutions.

Le regard d’une nouvelle génération Pour tenir cette approche à revers des démarches les plus légitimées et les plus partagées, il fallait qu’une nouvelle génération de jeunes chercheur(se)s s’enhardisse à proposer collectivement des manières de faire et des ­interprétations 6.

Marc Bessin, Claire Bidart, Michel Grossetti (dir.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010.

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nouvelles. Or, et c’est un second trait de cet ouvrage, nul pacte d’écriture préalable entre les auteurs, aucun mot d’ordre pour écrire cette sociohistoire du socialisme réel n’a été établi. Le recours à un modèle interprétatif unifié eut été une sorte de réplique inversée d’une vision téléologique du matérialisme historique. Il faut plutôt y lire la marque d’une génération de jeunes chercheurs formés à la critique réflexive, et bénéficiant des avancées internationales des outils et ­théories en sciences sociales. Quelques mots s’imposent pour retracer la construction de cette génération « retrouvée », par opposition à la génération dite « sacrifiée » au dogmatisme scientifique du réalisme socialiste, longtemps en cours dans ces pays 7. Les chercheur(se)s participant à cet ouvrage ont tous été à un titre ou à un autre les bénéficiaires directs ou indirects des enseignements dispensés au sein des « ateliers de formation à la recherche en sciences sociales », créés par l’EHESS dès 1990 dans plusieurs pays de l’Europe centrale et orientale. Dans un ouvrage intitulé Voyage aux pays d’une utopie déchue 8, on avait restitué tout le patient travail qu’il a fallu faire pour ­reconquérir face au politique, fut-il en transition, une autonomie du champ des sciences sociales renaissant. Contre tous les pouvoirs temporels eux aussi renaissants, certains étudiants des « ateliers » ont été les meilleurs alliés pour résister aux pressions les plus insidieuses consistant à ­reconvertir les sciences sociales en officines d’experts prompts à intervenir dans les médias au nom d’une science sociale reformatée en technique d’intervention à court terme. En effet, face à la montée de l’expertise dans l’ensemble des pays de l’est européen pendant la décennie 1990-2000, plusieurs étudiants de ces ateliers, sociologues, politistes et historiens sont devenus ce que les Bulgares nomment des « chamanes bleus », fondateurs de think tanks, ou des entrepreneurs d’une démocratie

7.

Voir notamment Paul Aron, Littérature prolétarienne, Bruxelles, Labor, 1995 ; Michel Aucouturier, Le réalisme socialiste, Paris, PUF, 1998.

8.

Rose-Marie Lagrave, Voyage aux pays d’une utopie déchue. Plaidoyer pour l’Europe centrale, Paris, PUF, 1998.

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9.

15 Introduction —

pragmatique 9. Toutefois, certains de leurs condisciples ont su se réapproprier ces nouveaux espaces dédiés aux sciences sociales pour les faire vivre collectivement, les faire évoluer en les adaptant aux exigences universitaires internationales. Tout à la fois bénéficiaires et artisans des ateliers qui les ont formés, ces étudiants, devenus à présent docteurs puis enseignants-chercheurs dans les institutions académiques est-européennes ou en France, n’ont eu de cesse de créer des réseaux d’affinités électives et intellectuelles à la faveur de tables rondes, de colloques organisés par leur soin, tantôt à Varsovie 10, tantôt dans le cadre du Centre Marc-Bloch de Berlin, au Cefres 11, à Bucarest, à Sofia ou à Budapest. En investissant tous les espaces censés les accueillir, ces jeunes chercheurs ont construit un monde d’interconnaissance abolissant autant que faire se peut les frontières entre l’Est et l’Ouest au profit d’un partage des savoirs patiemment ­cumulés concernant les sociétés de l’Est. C’est cette générosité intellectuelle et cette solidarité sociale, en dépit d’un accès inégal aux ressources universitaires, qui ont été le ciment de cette génération retrouvée 12. Il faut, en effet, rendre justice Lire à ce sujet la thèse de doctorat de Svetlana Dimitrova, « Raisons de dire, façons de faire. Intellectuels en Bulgarie “postsocialiste” (19892009) », sous la direction de M. de Saint-Martin, Paris, EHESS, 2010. Voir également Ivaïlo Znepolski, Les intellectuels et l’édification des institutions démocratiques et de la société civile. Le cas bulgare, Nations unies, rapport de recherche, juin 1998.

10. Voir, par exemple, Jérôme Heurtaux et Cédric Pellen, 1989 à l’est de l’Europe. Une mémoire controversée, Paris, Éditions de l’Aube, 2009, ouvrage issu d’un colloque tenu à Varsovie en octobre 2008. 11. Le Cefres « a été créé par la sous-direction des sciences sociales et humaines du ministère français des Affaires étrangères. L’idée, exprimée dès septembre 1990 par le Président de la République, François Mitterrand, était d’ouvrir dans la capitale tchécoslovaque un “observatoire des sciences sociales en Europe centrale” ». Bulletin d’information du Cefres, numéro d’inauguration, Prague, janvier 1992, p. 1. 12. Il faudra un jour en faire l’histoire sociale et intellectuelle, en termes de trajectoires des étudiants, de nombre et de diversité des thèses soutenues, d’effets sur les institutions académiques, de reconstitution d’une génération d’universitaires participant à la circulation internationale des idées, et à la réinsertion des institutions de l’Europe de l’Est dans le concert académique international. Cette histoire est encore

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à ceux et à celles qui, bien que devenus chercheurs, n’ont pas privilégié leur seule carrière universitaire au détriment d’une promotion collective des étudiants, partageant leur temps et leurs connaissances avec les plus déclassés d’entre eux, soucieux de ne pas faire des « ateliers » des lieux de reproduction des seuls héritiers. Et il faudra aussi faire l’histoire des tensions et jalousies suscitées par ces jeunes chercheurs issus des ateliers à qui certaines institutions universitaires ont fait payer leur détour par des universités « occidentales » en leur refusant postes, avancements, au prétexte d’un exil doré. Il a fallu des personnalités bien trempées pour supporter les conditions matérielles d’études à l’étranger où le dépaysement géographique et social ne le cédait en rien aux exigences d’un travail intellectuel souvent éloignées des codes requis dans leur université d’origine. Et l’on vit progressivement la carte de l’Europe centrale et orientale se peupler de connaissances nouvelles, par thèses interposées, qui pour certaines sont devenues des classiques 13, couvrant des périodes historiques et des chantiers thématiques différents. Rien ne semblait échapper à « la volonté de savoir », et tout semblait possible, ouvert, attractif pour de jeunes esprits pressés de faire leurs premières armes scientifiques, et de contribuer ainsi à une meilleure connaissance des sociétés de l’Est. Rien, sauf la période communiste, dont il n’était jamais question. ­ rématurée, même si cet ouvrage en préfigure certains linéaments, et p l’on souhaite qu’elle soit écrite par cette génération dont cet ouvrage ne donne qu’un aperçu des talents. 13. On ne peut recenser ici toutes les thèses publiées : cet inventaire systématique reste à faire. On se limitera à en mentionner quelques-unes qui ont donné matière à des ouvrages, hormis les thèses publiées par les auteurs de ce volume : Florin Turcanu, Mircea Eliade. Le prisonnier de l’histoire, Paris, La Découverte, 2003 ; Gabor Sonkoly, Les villes en Transylvanie moderne (1715-1857), Paris, L’Harmattan, 2001 ; Adrian Cioroianu, Ce Ceaus¸escu qui hante les Roumains. Le mythe, les représentations et le culte du dirigeant en Roumanie communiste, Bucarest, Curtea Veche, 2004 ; Lucia Dragomir, L’Union des écrivains. Une institution transnationale à l’Est, Paris, Belin, 2007 ; Magda Carneci, Art et pouvoir en Roumanie 1945-1989, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Cristina Codarcea, Société et pouvoir en Valachie (1601-1654). Entre la coutume et la loi, Bucarest, Editura Enciclopedica, 2002.

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Au début de la décennie 1990, aucun projet de thèse ne concernait le communisme, et lorsque l’on s’en étonnait, le silence était de mise ou l’explication était toute prête : aucun professeur n’accepterait de diriger un doctorat sur ce sujet, et aucun étudiant n’était prêt à s’aventurer dans une histoire récente, honnie par avance. Pour tous, malgré leur connaissance de certains travaux sur le communisme en Union soviétique et dans les pays satellites, choisir de faire une thèse sur le communisme restait une façon savante de le légitimer. C’était toutefois sans compter avec les effets de la réception d’ouvrages publiés dans les pays anglo-saxons ou en Europe de l’Ouest. Une anecdote est à ce titre emblématique de la position paradoxale des étudiants, en tension entre un sens de l’honneur scientifique et un déni savant du communisme. Au début de l’année 1996, lors d’un séminaire, j’ai présenté aux étudiants de l’École doctorale de Bucarest 14 le livre de François Furet, Le passé d’une illusion 15. Face à ce qu’on doit bien appeler un tir croisé de critiques acerbes contre l’ouvrage et son auteur, auquel les étudiants reprochaient surtout de n’avoir pas vécu sous le joug communiste et de n’avoir pas participé aux « événements » de 1989, lui, un ancien commu­ niste de surcroît 16, j’ai relevé le défi par cette phrase : « Si vous pensez que seuls ceux qui ont vécu le communisme sont en droit d’en écrire l’histoire, qu’attendez-vous pour le faire ? » Malgré une consternation généralisée, l’idée se fraya

17 Introduction —

L’évitement du communisme

14. Concernant les conditions de création de cette École doctorale, voir Rose-Marie Lagrave, Voyage aux pays d’une utopie déchue, op. cit., p. 81-100. 15. François Furet, Le passé d’une illusion, op. cit. 16. « Un dernier mot enfin sur l’auteur, puisque tout livre d’histoire a aussi son histoire. J’ai avec le sujet que je traite une relation biographique. “Le passé d’une illusion” : je n’ai pour le retrouver qu’à me tourner vers ces années de ma jeunesse où j’ai été communiste, entre 1949 et 1956. La question que j’essaie de comprendre aujourd’hui est donc inséparable de mon existence. J’ai vécu de l’intérieur l’illusion dont j’essaie de remonter le chemin à une des époques où elle était la plus répandue. » François Furet, Le passé d’une illusion, op. cit., p. 15.

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un chemin chez ceux et celles déterminés à ne pas laisser le communisme aux seules mains d’historiens « étrangers ». Il suffisait ensuite de leur laisser se réapproprier ce défi, de discuter avec des professeurs et de travailler activement à sélectionner des projets sur ces périodes. Avec l’appui indéfectible de professeurs, tel Martin Kula, à l’université de Varsovie 17, qui a dirigé un nombre important de doctorats sur le commu­ nisme en Pologne, et par le truchement des cotutelles de thèses, portées par un nouvel engouement à l’Ouest pour les controverses autour du communisme, le communisme est devenu un objet légitime de doctorat, en témoignent les contributions à cet ouvrage. Mais cette anecdote serait restée sans effet si la conjoncture scientifique internationale n’avait stimulé, porté et fait circuler un nouvel intérêt cognitif et politique concernant les sociétés communistes. Dès lors, l’auto-exclusion des jeunes chercheurs de l’Est a cédé la place à leur intégration dans ­l’espace de la concurrence scientifique entre chercheurs ­spécialistes du communisme. Ils ont été ainsi confrontés aux mêmes difficultés d’accès aux archives, aux mêmes controverses, mais, moins exposés que les chercheurs confirmés, ils ont pu se tenir à bonne distance des polémiques, tout en reconvertissant les enjeux intellectuels en questions ­problématisées.

Le goût amer des archives Les années 1990 ont vu s’ouvrir de nouvelles archives. Exception faite de la République démocratique allemande où aucun délai de consultation n’a été requis, l’absence d’archives constituait, en effet, un autre prétexte pour mettre entre parenthèses les années communistes. Les rumeurs les plus contradictoires circulaient. Les politiques de lustration 17. Dans le cadre des « ateliers », la distribution du nombre de thèses concernant les périodes communistes est inégale, et fonction de la présence ou de l’absence de professeurs spécialistes de l’histoire du temps présent, spécialité académiquement reconnue après 1989.

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19 Introduction —

ou de « décommunisation » avaient comme effet pervers de rabattre la question des archives sur celle de l’accès aux dossiers individuels, et chacun de raconter la situation ­anxiogène vécue lors de la consultation de ces dossiers : celui-là avait été dénoncé par un ami, quand un autre le fut par un collègue 18. Certains étudiants redoutaient d’y voir figurer des noms connus, et n’entendaient pas passer pour des délateurs, quand d’autres les rejetaient en bloc, au motif qu’elles étaient toutes falsifiées et déjà épurées. La personnalisation paralysante des archives a fondé durablement une relation ombrageuse à leur égard. Le goût de l’archive 19 était amer, redoublant ainsi la propension de certains étudiants à verser dans l’essayisme, genre prisé à l’époque, puisqu’il permettait de prendre position sans apporter la preuve de ce qu’on avançait. Le détour obligé par les archives ou par des données empiriques a été, sans nul doute, l’un des enseignements les plus difficiles à faire admettre aux étudiants. Tous les arguments étaient bons pour tenter d’éviter la question des archives concernant la période communiste, et certains en disaient long sur l’état des archives dans ces pays. Outre leur dissémination dans des lieux les plus improbables, outre les innombrables autorisations toujours insuffisantes, outre les déménagements successifs pour cause de centralisation ou de décentralisation, il fallait constamment négocier avec les archivistes les heures de consultation, le nombre de dossiers mis à disposition, moyennant des cadeaux en paquets de café ou autre… Et les rumeurs les plus folles circulaient qui tantôt ­soulignaient la destruction de tel fonds, tantôt déploraient le 18. Par exemple, je tiens de Gyula Benda lui-même le récit du moment où il a demandé à consulter le dossier de son père, l’historien Kalman Benda, et où l’archiviste lui a proposé de lui communiquer son propre dossier. Il a pu ainsi constater que lui-même avait été l’objet de surveillance. Décédé le 17 août 2005, Gyula Benda, avec György Granasztoï, fut l’un des artisans de la première heure de l’atelier franco-hongrois de l’université Eötvös Lorand à Budapest, et un vibrant hommage lui fut rendu, à Elte en 2006, par ses étudiants, par Jacques Revel et moi‑même, au nom de l’EHESS. 19. Arlette Farge, Le goût de l’archive, Paris, Le Seuil, 1989.

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monopole de chercheurs américains qui auraient préempté moyennant finances des kilomètres de dossiers 20. Ces rumeurs coexistaient avec la réorganisation imminente des archives : on constituait des commissions d’historiens 21, on nommait des responsables, on faisait appel à des experts, on publiait des fichiers et des inventaires incomplets. Les archives tant convoitées étaient devenues un enjeu politique interna­ tional 22, et le statut d’étudiant n’était pas une ressource suffisante pour y accéder. Il fallait que ces étudiants se placent sous la houlette d’un professeur tutélaire. En plus d’un cas, ce sont deux ou trois professeurs qui, dans chacun des pays, parvenaient à débloquer la situation. Comment ne pas se souvenir du coup de force que j’ai été amenée à faire lors d’une de ces nombreuses séances de tutorat individuel, au cours de laquelle une étudiante m’affirmait que les archives de l’Union des écrivains roumains n’existaient pas, et qu’elle devrait désormais se limiter à une histoire de cette institution à travers les seules archives orales. Je lui fis valoir que durant les quatre années qui la séparaient de la soutenance de sa thèse, quelqu’un pouvait fort bien faire main basse sur ces documents, et qu’alors l’ensemble de la thèse serait délégitimé. L’argument fit mouche, puisqu’en l’espace de deux mois, ces archives ont resurgi du néant et qu’elles constituent à présent le socle d’une thèse, puis d’un ouvrage publié 23. Dès lors, en plus d’un cas, loin d’être inaccessibles, les archives se sont avérées, tout au contraire, pléthoriques, et les étudiants se sont ainsi trouvés devant la difficulté de devoir sélectionner et construire des corpus pertinents. Les ­kilomètres de dossiers étaient à même de décourager

20. Voir Sonia Combes, Archives interdites. L’histoire confisquée, Paris, La Découverte, 2001 ; Archives et histoire dans les sociétés postcommunistes, Paris, La Découverte/BDIC, 2009. 21. En Hongrie, par exemple, la commission Janos Kened fut chargée de la gestion du passé communiste. 22. Bernhard H. Bayerlein, Georges Mouradian et al., « Les archives du Komintern à Moscou », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 61, 1999, p. 126-132. 23. Lucia Dragomir, L’Union des écrivains, op. cit.

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les plus audacieux 24, quand certaines archives s’avéraient de ­véritables pépites  25. Ces ouvertures progressives ont permis la ­multiplication des échelles d’appréhension du communisme, au niveau local, régional et international, et une diversification des approches en histoire culturelle et en histoire sociale, ce dont témoignent les contributions à cet ouvrage. Si trouver des archives participait parfois d’un travail de détective, procéder à leur lecture demandait et demande toujours un luxe de vigilance. Les ficelles du métier 26 d’historien n’y suffisaient plus, les précautions d’usage semblaient impuissantes face à ce qui apparaissait à l’époque comme le fruit d’une falsification et d’un mensonge généralisés, 24. « Le débat qui se déchaîne aujourd’hui repose en fait sur une seule et même question : que doit-on faire des archives de Moscou ? C’est que la mine de documents est immense : des milliards de pages rassemblées avec un professionnalisme méticuleux, étiquetées, annotées, numérotées et cataloguées dormaient à l’usage exclusif des autorités ­soviétiques dans des dizaines de kilomètres de rayonnages. Si l’exploitation de cette masse est potentiellement explosive, ce n’est pas uniquement parce qu’il s’agit de la mémoire d’une sanglante et liberticide dictature… Au premier rang de ces fouineurs, Stéphane Courtois s’envola pour la capitale soviétique dès la fin de 1991 avec son maître Annie Kriegel, décédée depuis ; leur objectif, dans la jungle des archives ­moscovites brutalement ouvertes : celles de l’Internationale communiste, le Komintern. Savamment classées, gérées par des archivistes hyper­compétents, où il suffit de demander pour tout obtenir, à condition d’avoir la poche à dollars bien remplie, pour payer les photocopies. Courtois explique : “On s’est trouvés d’un seul coup en face de la dune du Pilat avec un seau et une pelle de plage. Mais on a aussi compris qu’on ne pourrait plus jamais faire l’histoire du communisme sans ces archives. Ceux qui ne les ont pas vues ne peuvent pas comprendre…” », « Qui a peur des archives de Moscou ? », Le Point, 26 janvier 2007. 25. Par exemple, les sacs poubelle remplis du courrier des lecteurs de la revue Formula AS, qui ont permis à Ioana Cîrstocea d’analyser la réception du contenu de la revue sur les lectrices, et de saisir les ajustements successifs de la rédactrice en chef pour se réapproprier les attentes des lectrices. Voir Ioana Cîrstocea, Faire et vivre le postcommunisme. Les femmes roumaines face à la « transition », Bruxelles, Éditions de ­l’université de Bruxelles, 2006. 26. Howard S. Becker, Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte, 2002.

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érigés en style de gouvernance. Entre la fabrication d’une fausse mémoire, de fausses généalogies, les manipulations des archives par les pouvoirs communistes constituent le principal obstacle à l’établissement d’une fraction infime de la vérité historique 27. Comment dès lors, faire son métier d’historien en échappant à l’histoire officielle qui a fabriqué la moindre note, le moindre rapport ? Instruits par les débats et colloques consacrés à la lecture des archives du communisme 28, les doctorants croisaient et recroisaient les points de vue, tentaient de retrouver, à travers le style et l’écriture, les porteurs de plume des documents, et vérifiaient les moindres inflexions. Certains lisaient jusqu’à la nausée les sténogrammes des réunions du Comité central pour tenter de restituer l’ennui et la répétition incantatoire des séances, et traquer un possible détail qui aurait échappé à la vigilance d’un bureaucrate de parti 29. D’autres s’essayaient à mettre au jour des modèles discursifs, en soulignant l’absence de tout souci argumentatif au profit d’une « langue de bois 30 » dont les variations nationales masquaient mal le fonds commun récurrent. Tous également ont appris à gérer la tension entre deux dérives opposées rappelées par François Furet : « Il faut éviter deux écueils : nier la grande manipulation totalitaire,

27. La polémique autour de l’ouvrage de Karel Bartosek, Les aveux des archives, Paris, Le Seuil, 1996, est exemplaire du processus de médiatisation des positions des historiens concernant le traitement des sources. Voir notamment l’article de Denis Peschanski du 13 novembre 2006 dans Libération, et le dossier « Qui a peur des archives de Moscou ? » dans Le Point du 26 janvier 2007. Voir également « Communisme : les “bombes” des archives », Le Nouvel Observateur, janvier 1997. 28. Par exemple, la conférence organisée par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Institut d’études politiques de Paris, le 11 juin 2008, sur « La gestion du passé communiste en Roumanie ». 29. Mihai Dinu Gheorghiu, « Les métamorphoses de l’agit-prop. Les institutions de contrôle des intellectuels par les partis communistes et leurs transformations après 1989 : le cas des écoles de parti », thèse sous la direction de P. Bourdieu, Paris, EHESS, 1997. 30. Françoise Thom, La langue de bois, Paris, Julliard, 1987 ; Christian Delporte, Une histoire de la langue de bois : de Lénine à Sarkozy, Paris, Flammarion, 2009.

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mais aussi ne voir dans le communisme que sa dimension comploteuse et conspiratrice. Pourquoi chercher à déshonorer les communistes qui ont permis de dévoiler le système ? Il y a 140 kilomètres d’archives de la Stasi. Vous imaginez les dégâts à venir. Une fois les passions politiques retombées, rien n’est plus difficile que de reconstituer les raisons qui les ont suscitées 31. » La reconversion partielle des passions politiques en passions scientifiques a continué à susciter, néanmoins, d’autres controverses.

La circulation internationale des controverses Les débats à propos des archives furent un tournant dans la façon de faire des sciences sociales, désormais appelées à devoir justifier par des sources croisées le bien-fondé d’une démonstration, et à devoir distinguer entre mémoire, témoignage et histoire. En effet, il faut s’en souvenir, après 1989, ces pays furent saisis par une sorte d’explosion de mémoires aux registres différents 32 qui venaient parasiter ou concurrencer l’écriture de l’histoire 33. La décennie 1990 ne fut qu’une longue plainte mémorielle, et « la mémoire vive 34 » des méfaits du communisme était l’expression partagée de la relation à la gestion du passé, de sorte qu’on ne savait parfois plus si l’on faisait œuvre d’historien ou bien l’histoire de la mémoire, convoquée à grands renforts de témoignages les plus pathétiques. Dans ce maillage serré entre mémoire et histoire, les références aux Lieux de mémoire de Pierre Nora 35

31. « Communisme : les “bombes” des archives », art. cité. 32. Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire. À la recherche des Juifs de Plock, Paris, Plon, 1989. 33. Alain Brossat et al., À l’Est, la mémoire retrouvée, Paris, La Découverte, 1990 (préface de Jacques Le Goff). 34. Marie-Claire Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994. 35. Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, t. 1 : La République (1984), t. 2 : La Nation (1986), t. 3 : Les France (1992).

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et à l’œuvre de Paul Ricœur 36 se sont progressivement imposées. Outre les effets de ces travaux 37, il faut mentionner la fonction de « transferts culturels 38 » que furent les nombreux colloques consacrés aux tensions entre histoire et mémoire, colloques qui ont sillonné les capitales de l’Est européen et qui furent des espaces de confrontation sur les manières de faire l’histoire du communisme 39. On peut penser que la participation d’historiens français à ces débats concernant les liens entre mémoire et histoire à propos du communisme n’est pas totalement étrangère au regain de vigilance des historiens français à propos des lois mémorielles 40, de sorte que les transferts ont été réciproques. Pourtant, cet échange restait inégal, même si nombre de collègues de l’Est demeuraient silencieux à ce sujet. Or, qui ne dit mot ne consent pas nécessairement, en témoigne le cri du cœur d’un collègue lors d’un séminaire en 2003, qui, après avoir exposé les effets des « exportations » scientifiques occidentales et « le choc des langages en sciences sociales » qui s’en est suivi, s’est exclamé : « Quitte à nous tromper, on préfère se tromper entre nous, et laissez-nous tranquilles. »

36. Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Le Seuil, t. 1 : L’intrigue et le récit historique (1983), t. 2 : La configuration dans le récit de fiction (1983), t. 3 : Le temps raconté (1984) ; id., La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000. 37. Antoine Marès, Lieux de mémoire en Europe centrale, Paris, Institut d’études slaves, 2009. 38. Voir Michel Espagne et Michael Werner, « La construction d’une référence culturelle allemande en France : genèse et histoire (1750-1914) », Annales ESC, 4, 1987, p. 969-992. 39. On mentionnera notamment les colloques organisés par Bogumil Jewsiewicki, professeur à l’université Laval à Québec, et par un groupe d’historiens, dont Philippe Joutard, Marie-Claire Lavabre, Pierre Nora, auxquels se sont adjoints plus ponctuellement d’autres historiens. Voir par exemple, le colloque tenu à Sofia : « Lieux de mémoire et construction du présent », publié dans Divinatio, 19, 2004. 40. Christophe Prochasson, L’empire des émotions : les historiens dans la mêlée, Paris, Demopolis, 2008 ; voir également « L’État et les mémoires », Regards sur l’actualité, La Documentation française, 325, novembre 2006.

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Cela soulignait également une volonté de ne pas se laisser enfermer dans le périmètre des polémiques scientifiques qui agitaient le monde des historiens. Les controverses 41 sur la légitimité d’une comparaison ou du moins sur les homologies entre les totalitarismes nazi et communiste, qui virent s’affronter Ernst Nolte 42, Ian Kershaw 43, François Furet et bien d’autres encore, s’imposèrent bientôt comme des espaces de débat où chacun se devait de prendre position. Chez les étudiants, ces controverses donnèrent plutôt matière à une redécouverte, à des relectures et à des usages très différenciés de l’œuvre d’Hannah Arendt 44, et à de multiples ­travaux concernant la nature du totalitarisme, qualifié tantôt de sulta­ nesque, de stalinisme national, ou de totalitarisme ­despotique. Or, si le concept de totalitarisme a été au cœur des approches en sciences sociales dans tous les pays de l’empire soviétique, rares sont les historiens de l’Est qui cédèrent sans critique préa­ lable à une analyse comparée du nazisme et du ­communisme. Les travaux ont plutôt privilégié les formes de résistance dans et par les dissidences 45, ou encore l’histoire des dirigeants pour conforter l’idée de l’emprise du pouvoir totalitaire, et son ­cortège de répressions. Ces querelles entre historiens n’étaient pas apaisées qu’une autre controverse à propos de la « transition » s’articulait à la première. 41. Il s’agit bien d’une controverse dans la mesure où les polémiques scientifiques ont été retraduites dans le champ médiatique et politique. Voir Jean-Louis Fabiani, « Disputes, polémiques et controverses dans les mondes intellectuels. Vers une sociologie historique des formes de débats agonistiques », Mil neuf cent, 25, 2007, p. 45-60. 42. Ernst Nolte, Facisme et totalitarisme, Paris, Robert Laffont, 2008 ; avec François Furet, Facisme et communisme, Paris, Plon, 2000. 43. Ian Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Paris, Gallimard, 1992. Voir également Claude Lefort, L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981. 44. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Paris, Le Seuil, 1998 ; Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, 1972. 45. Jean-François Soulet, Histoire de la dissidence, Paris, Le Seuil, 1982 ; Alexandra Laignel-Lavastine, Esprits d’Europe : autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, Istvan Bibo ; essai sur les intellectuels d’Europe centrale au xxe siècle, Paris, Gallimard, 2005.

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Une fois réglé son compte au communisme par le concept de totalitarisme diversement qualifié, la question qui agitait et qui continue d’agiter le milieu des sciences sociales fut le concept de transition. Après les multiples proclamations de l’effondrement de l’empire soviétique, il s’agissait de savoir quels régimes politiques étaient en train de sourdre sous l’apparent désordre des recompositions. Certes, chacun s’accordait pour saluer le retour des régimes démocratiques naissants, mais le débat central portait sur la façon dont il fallait appréhender les relations entre deux régimes que tout apparemment opposait. Y a-t-il eu succession, rupture, continuité, progressivité entre le communisme et la démocratie, et comment nommer ce laps de temps où l’un n’est pas encore l’autre et où les effets différés du premier n’en finissent pas de peser sur un avenir incertain 46 ? Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Bronislaw Geremek présenta cette transition en ces termes : « Néanmoins, après l’élan de l’année 1989, l’illusion d’un passage simple et rapide à la “normalité” ou un retour à la situation d’avant le communisme s’est vite dissipée. Aussi bien dans l’économie que dans la politique, il fallait s’attendre à une longue et douloureuse transition… Mises à part les différences dans les stratégies de transformations employées dans chaque pays, on constate que tout commence par une désorganisation positive… L’épuisement de la patience sociale, le poids écrasant des sacrifices, les aspirations insatisfaites aboutissent à un certain désenchantement. La liberté a amené l’incertitude de la condition sociale, l’inquiétude concernant l’emploi, la frustration en face des enrichissements rapides des uns et la paupérisation des autres 47. » Le concept de transition et plus

46. Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix ­stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path ­dependence », Revue française de science politique, 50 (4-5), 2000, p. 585614 ; Patrick Michel, « De la nature de la transition : remarques ­é pistémologiques », Cahiers internationaux de sociologie, 96, 1994, p. 213‑224. 47. Bronislaw Geremek, Histoire sociale : exclusions et solidarité, leçon inaugurale, Collège de France, Chaire internationale, 117, 1993, p. 27.

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précisément celui de path dependency 48 ont permis de rompre avec une vision téléologique du devenir des sociétés de l’Est, vouées à une évolution homothétique vers la démocratie, pour prendre en compte les phénomènes d’incer­titude, et la pesanteur des effets des anciennes institutions et des ­pratiques sur les politiques de transformation sociale et politique. Loin de postuler un but prédéterminé à atteindre, la théorie de la path dependency est attentive au processus luimême, censé anticiper et s’adapter au surgissement d’événements ou à des phénomènes aléatoires. Les débats autour de ces notions ont permis de mettre au jour des continuités entre des régimes politiques antagonistes, mais ont aussi souvent fait écran à une analyse fine et plus complexe des effets retards du ­communisme sur les stratégies politiques et sociales mises en œuvre. Inversement, cette théorie a suscité des relectures des périodes communistes redonnant toute leur place aux acteurs sociaux. C’est pourquoi les chercheurs réunis ici travaillent tous à partir de la tension structurelle entre continuité et discontinuité, à partir des usages politiques du passé 49, attentifs à la simultanéité des processus de désarticulation et de recomposition d’éléments anciens et nouveaux, qui font la texture instable de ces sociétés, y compris sous les régimes communistes.

Cheminements scientifiques inventifs Ces controverses théoriques et politiques ont constitué autant de ressources intellectuelles pour les chercheurs de ce volume. Connaissant et maîtrisant parfaitement les enjeux politiques et scientifiques au principe des polémiques citées, c’est en toute connaissance de cause scientifique qu’ils ­travaillent, 48. Paul Pierson, Dismantling the Welfare State ? Reagan, Tchatcher and the Politics of Retrenchment, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; David Stark, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions ? Le capitalisme est-européen et la propriété “recombinante” », Politix, 47, 1999, p. 89-129. 49. François Hartog, Jacques Revel (dir.), Les usages politiques du passé, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001.

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délivrés qu’ils sont de devoir prendre parti par rapport aux engagements éthiques et politiques de la génération précédente, fréquemment partie prenante d’enjeux temporels. Le recadrage 50 scientifique que cette génération a fait à bas bruit est partiellement le résultat des héritages scientifiques de la génération précédente, notamment par le biais des directions de thèses, mais également par tout l’effort pour construire un regard plus éloigné 51 par rapport aux enjeux propres à ­l’Europe centrale et au communisme. L’Europe centrale est pour eux un terrain, et le communisme un façonnement d’expériences dont il faut traquer le sens pour faire droit à la multiplicité des situations vécues dans ce qui ne saurait être qu’une simple parenthèse de l’histoire. C’est avec des approches et des méthodes généralistes de leur discipline et avec les apports d’autres disciplines qu’ils appréhendent leur objet, en se situant par rapport aux recherches précédentes, tout en ­opérant résolument un déplacement du regard pour mieux placer le curseur à l’endroit même où des ­configurations encore inexplorées ont toutes les chances d’être saisies. Sans pétition de principe tonitruante, sans entreprise de délégitimation des recherches antérieures, cette génération renouvelle en profondeur les façons de faire des sciences sociales, et l’on voudrait en donner quelques exemples. Tous les auteurs de ce livre ont d’abord eu le souci de fonder leurs recherches sur des matériaux, reconstruits en preuves empiriques, pour valider les propositions orientant le raisonnement. L’épreuve empirique, triviale certes dans tout procès de recherche en sciences sociales, était pourtant souvent perçue soit comme un signe de positivisme attardé, soit plus encore comme une incapacité à manier la théorie et à se situer dans le monde des idées, notamment chez les tenants du postmodernisme, très prisé dans les universités de l’Europe centrale pendant la décennie 1980-1990 52. Sans 50. Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991. 51. Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983. 52. Voir Svetlana Dimitrova, « Literaturen vestnik : le vivier du potmodernisme », in « Raisons de dire, façons de faire », op. cit., p. 185-196.

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céder à l’illusion empirique et sans se référer à des modèles théoriques clés en main ces chercheur(se)s ­privilégient la description des réalités observées ou appréhendées à partir d’archives jusqu’alors inexploitées. C’est en croisant sources bessarabiennes et transnistriennes concernant « la guerre des écrivains 53 » au sein de l’Union des écrivains moldaves avec des sources moscovites que Petru Negura˘ a pu mettre au jour le poids du pouvoir central et de Staline en personne sur le rééquilibrage des camps adverses, permettant ainsi de restituer le long processus de ce qu’un écrivain appelle « une liberté terrible ». Pour restituer l’incessant procès de qualification et de requalification des Juifs au gré des conjonctures politiques, Audrey Kichelewski a dû croiser des fonds d’archives internationaux, tout en complétant certaines informations par des archives orales. L’analyse des dossiers de la police secrète concernant l’usine de ciment de Cizkovice et l’entreprise de roulements à billes de Lisen en Tchécoslovaquie permet à Duane Huguenin d’appréhender, par exemple, comment le sabotage était inscrit dans l’obligation de satisfaire aux objectifs du plan. L’articulation de l’analyse des minutes des réunions du Bureau politique du PC roumain avec celle des autobiographies d’institutions de Bras¸ov permet de croiser contraintes politiques et stra­tégies individuelles diversifiées, en sorte qu’après la lecture de la contribution de Ioana Cîrstocea, on comprend mieux ce qu’« adhérer » au PCR veut dire. La contre-visite ethnographique dont se réclame Malgorzata Mazurek, en compa­rant deux récits de vie familiale avant et après 1989 en Pologne, réinterroge et remobilise des recherches anciennes restées lettre morte. Il fallait qu’Alexandra Ionescu procède à une autre lecture des fonds d’archives publiées concernant le Bureau politique du PC roumain pour pouvoir saisir les métamorphoses de l’hydre à une seule tête qu’a été l’État‑parti jusqu’après 1989. Toutefois, ces archives resteraient muettes si elles n’avaient fait l’objet d’une lecture attentive aux logiques sociales des acteurs, potentiellement dotés d’une capacité d’agir, et non 53. Gisèle Sapiro, La guerre des écrivains. 1940-1953, Paris, Fayard, 1999.

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réduits à des figures de simples exécutants. La période commu­ niste constitue pour ces jeunes chercheur(se)s un laboratoire social et scientifique pour mieux saisir plus généralement ce que la mise en crise des systèmes sociaux et politiques implique de redéfinitions des concepts et d’affinement des outils théoriques et méthodologiques en sciences sociales. Ce qui suppose fréquemment de proposer des approches alternatives ou de travailler dans les interstices et à partir des lacunes des recherches existantes. Ainsi, avec l’analyse de l’Union des écrivains moldaves se déconstruit la vision linéaire et uniforme du processus de stalinisation de la République soviétique socialiste moldave. En mettant au jour la relative autonomie donnée à cette Union à la faveur du rééquilibrage du rapport de forces dans les luttes intestines entre écrivains bessarabiens et transnistriens, Petru Negura˘ montre le caractère cyclique et parfois paradoxal du processus de stalinisation, de sorte que « la déstalinisation commence sous Staline », tout en survivant à la mort de ce dernier. Audrey Kichelewski montre que l’histoire des Juifs en Pologne, à quelques exceptions près, s’arrêta en 1945, au détriment de la prise en compte de la longue durée, et singulièrement de la période communiste. Non seulement elle instruit cette période par des nouvelles archives, mais elle retrace la dynamique qui participe à la fabrication de figures plurielles du Juif, conduisant à ce que « les Juifs polonais deviennent des Polonais juifs ». Elle montre que si la position officielle du régime communiste exclut toute prise de position antisémite, ce dernier a recyclé les arguments antisémites sous forme de discrédit à l’égard du cosmopolitisme et du sionisme, par un procédé de neutralisation propre à consolider le sentiment national polonais. Cet article contribue à une meilleure connaissance du ­communisme, certes, mais également à celle de la Pologne et aux études juives. Duane Huguenin apporte un nouvel éclairage concernant les pratiques de surveillance policière. Il constate que l’analyse de la division du travail politique communiste en Tchécoslovaquie en termes de « le parti décide, la police agit

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et la société subit » est par trop simplificatrice. En déplaçant la focale sur la police secrète, il démontre que non seulement cette dernière exerçait des missions plus hétérogènes que la seule répression politique, mais qu’en plus d’un cas, elle a dû mettre un terme à la surveillance économique de certaines entreprises, trahissant ainsi ses missions, au nom des intérêts du parti et des relations commerciales de la Tchécoslovaquie avec les pays occidentaux. Face à une vision instrumentale de la police secrète aux ordres du parti, on saisit au contraire un combat singulier entre deux ­conceptions de l’intérêt de l’État. En démontrant, archives à l’appui, que le « syndrome Elena Ceaus¸escu » n’était qu’un rideau de fumée masquant les véritables raisons d’un faible accès des femmes aux ­instances politiques, Ioana Cîrstocea décrit les modes de recrutement du Parti communiste roumain sur les lieux de travail, selon les critères d’excellence professionnelle en cours. Toutefois, cette « élection » devenait vite une contrainte pour certaines femmes qui arguent des difficultés de la triple journée, à l’instar de nombreuses femmes dans des pays qui n’ont pourtant pas connu l’emprise communiste 54. À partir d’archives d’entreprises comprenant des biographies professionnelles de femmes adhérant au PCR, croisées avec des archives restituant les discours du Comité central, on saisit alors l’inquiétude du pouvoir politique de voir ces militantes défendre une cause des femmes autonome, et la manière dont ces dernières se conforment ou déplacent les attentes et les pressions ­politiques à leur égard. Malgorzata Mazurek restitue ce que la débrouillardise requiert de dispositions sociales pour affronter en Pologne tant la pénurie alimentaire des années 1980 que la crise économique des années 1990. Elle décrit comment des dispositions acquises dans certaines familles pendant le communisme sont reconverties dans le nouveau contexte de l’univers marchand, récusant de la sorte tout clivage radical entre une société fermée et une société ouverte, entre contrainte 54. Janine Mossuz-Lavau et Mariette Sineau, Enquête sur les femmes et la politique en France, Paris, PUF, 1983.

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et liberté, entre un avant et un après 1989. Ces formes de débrouillardise gardent certes la mémoire des files d’attente devant des magasins désespérément vides, mais Malgorzata Mazurek montre que cette mémoire devient un sens pratique 55 pour anticiper la pénurie en temps de crise, schème générateur de comportement qui n’est pas le seul apanage de ceux qui deviendront des nouveaux riches, mais plus largement de gens ordinaires exposés durablement à la nécessité de « faire avec ». C’est comme en résonance avec le travail de Petru Negura˘ qu’Alexandra Ionescu analyse la liaison et la collusion structurelles du parti-État roumain, en privilégiant deux moments significatifs : sa naissance et sa mort. Elle démontre que, lors de la disparition apparente du parti en 1989, cette collusion ne s’est pas dissoute pour laisser place à un pluralisme partisan. Alexandra Ionescu verse au dossier de l’histoire de la « révolution » roumaine de nombreux éléments attestant non une reconversion du PCR à la démocratie, mais un processus de captation de l’État par le PCR. En 1989, par un coup de force qui fut un coup de maître, le Conseil du front du salut national (CFSN) destitua l’ancien régime tout en reprenant à son compte la logique jacobine, le transfert des compétences et toutes les prérogatives du régime communiste. En conséquence, cette capture de l’État par le CFSN au nom de l’intérêt du peuple préserva les prérogatives et les intérêts communistes bien après la proclamation de la fin du parti, de sorte qu’il y eut continuité et non rupture en 1989. Le seul vestige du communisme fut l’État, un État sans parti certes, mais largement nourri par absorption de ses restes et de ses compétences bureaucratiques ­reconvertis dans l’appareil d’État. On le voit, dans l’ensemble des contributions, seul un regard dépris de la doxa savante sur le communisme et capable d’objectiver par un travail d’archives des expériences qui ont laissé des traces, a permis de voir autrement des aspects contrastés de ces régimes, tantôt méconnus ou parfois analysés de façon trop monolithique. Par exemple, on voit se 55. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980.

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profiler en filigrane deux transitions, celle de l’après-guerre et celle de 1989, tout comme on saisit dans l’ensemble des contributions comment les acteurs sociaux, individuellement ou collectivement, parviennent à faire valoir leurs intérêts, voire leur réprobation à l’égard des impositions politiques. On saisit encore comment les communismes nationaux sont en pratique obligés de bricoler pour asseoir le nouvel ordre politique, sans jamais se préoccuper des contradictions que ce bricolage engendre. En faisant des excursions entre l’avant et l’après, et le temps du communisme, des continuités sont mises au jour, alors que des discontinuités apparaissent ­pendant le régime communiste.

Penser les fragments Plusieurs contributions, en effet, déconstruisent le caractère monolithique des institutions et des comportements des acteurs sociaux, mettant au jour des logiques fragmentées là où l’approche par le totalitarisme n’appréhendait qu’une homogénéité totalisante. Tel est le cas pour la police secrète tchécoslovaque, ainsi que pour la période stalinienne en Moldavie. À l’inverse, c’est à la condition ­d’appréhender comme totalité indistincte le PC roumain et l’État, sur la longue durée, que l’on peut comprendre la résurgence ­étatique du PC sous couvert de sa dissolution. Le titre de cet ouvrage met l’accent sur la centralité de ces logiques de fragmentations, apport majeur de cette étude, tout en jouant aussi sur d’autres registres. Présenter, en effet, certains fragments du communisme, c’est se situer dans un ensemble plus vaste de travaux auxquels ce livre apporte sa part, sans prétendre prendre en charge toutes les questions. L’ambition n’est pas de couvrir l’ensemble des périodes, des thématiques et des pays concernés 56, mais d’ouvrir de 56. On regrettera en particulier qu’aucun article ne concerne la RDA, la Bulgarie ou la Hongrie. En effet, certaines thématiques ont fait l’objet de recherches dans certains pays seulement, de sorte que la Pologne ou la Roumanie se trouvent ainsi surreprésentés.

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­ ouvelles fenêtres sur les expériences communistes. Toutes les n contributions font, de surcroît, des excursions hors du cadre national, pour mettre au jour, autant que possible, des homologies avec d’autres pays de l’Europe centrale et ­orientale, façon de rapatrier dans cette étude certains aspects des pays absents. En outre, la chronologie est elle aussi fragmentée : la périodisation est discontinue, ne concernant que certains moments du communisme, certaines contributions portant la focale sur les années de transition au communisme, et d’autres retenant des bornes chronologiques propres à la thématique travaillée. Cette discontinuité traduit l’état des lieux des travaux les plus récents de cette génération. En ouvrant toutefois le livre avec la période stalinienne en Moldavie soviétique, pour clore avec la captation de l’État par le parti après 1989 en Roumanie, on espère restituer les frontières chronologiques des régimes communistes, en dépit des blancs d’une histoire en train de s’écrire. On le voit, il s’agit bien dans cet ouvrage de restituer certains registres du communisme, comme autant de fragments qui laissent au lecteur le soin d’en recomposer une synthèse de son choix, en fonction de ses propres intertextualités et de ses éventuelles expériences situées par rapport au communisme. Toutefois, penser le tissage de ces fragments conduit à mettre au jour un certain nombre de régularités permettant de saisir des questions transversales, sans pour autant constituer ces questions en paradigme unifié. L’imposition du pouvoir politique constitue, ainsi, un invariant qui relie l’ensemble des contributions, même si des variations d’intensité de la violence politique selon les périodes et les pays existent. Pour assurer un contrôle efficace, et plusieurs contributions le montrent, le pouvoir communiste tente d’instrumentaliser à son profit tous les secteurs et tous les groupes sociaux : les organisations de femmes comme les Unions des écrivains. En second lieu, dans tous les pays, à toutes les périodes et à tous les échelons locaux, nationaux ou internationaux, apparaissent des luttes intestines pour le pouvoir, et de constantes dissensions au sein des institutions (la police secrète tchécoslovaque ou la guerre des écrivains au sein de l’Union des écrivains moldaves, par exemple). Cependant, à la faveur de

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ces luttes, et dans les interstices des impositions du pouvoir, les acteurs mettent en place des logiques sociales pour s’assurer des niches de relative autonomie, en mobilisant un sens de la débrouillardise (au sein de l’Union des écrivains ­moldaves et dans certaines familles polonaises). En outre, toutes les analyses mettent en lumière une situation économique ­désastreuse, qui incite les uns à inventer des formes d’économie informelle, d’autres à fermer les yeux sur la contrebande, d’autres encore à sacrifier l’éthique et l’esthétique de l’écrivain pour se soumettre à la juste ligne du parti. Enfin, différentes formes de nationalisme ­traversent les contributions : le recodage identitaire polonais des Juifs, la priorité donnée à la sauvegarde des intérêts tchèques sur la lutte anticapitaliste, les luttes entre écrivains ­transnistriens et ­bessarabiens pour détenir le contrôle de l’Union des ­écrivains, les appels au peuple roumain pour asseoir et légitimer la confiscation de l’État par le PCR, tous ces éléments ­attestent des matrices nationales à l’œuvre dans le communisme. Le mode de description narratif configure aussi ces fragments, et constitue un lien entre les contributions : en raison de l’appartenance générationnelle commune des auteur(e)s et de leur fréquentation des mêmes réseaux scientifiques, on constate un recours à des ressorts descriptifs homologues. Tous ces traits, qu’une lecture transversale de ces fragments révèle, recomposent des lignes de force qui ne neutralisent pas les singularités de chaque pays mais les ­insèrent dans une intelligibilité plus large, interdisant ­cependant toute montée en généralité. On se risquera, toutefois, pour conclure, à poser une question suggérée par ces fragments. Chacun d’entre eux, en effet, contribue à révéler certains « ratés » du pouvoir ­communiste, et l’on pourrait ici en faire l’inventaire, mais on veut laisser au lecteur le soin de les découvrir. On pourrait en conclure que « l’effondrement du communisme » ­commence avec son avènement, en raison de tout un travail de sabotage ou de noyautage patiemment fait par des acteurs soumis politiquement mais socialement actifs et inventifs. Mais on peut s’aventurer plus loin. À partir de cet ouvrage, et en procédant à une analyse sérielle concernant la nature,

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le moment, les lieux et les acteurs des dysfonctionnements du système communiste, on pourrait légitimement s’interroger sur la toute-puissance accordée aux régimes totalitaires. En effet, ces dysfonctionnements et ces effets pervers, présents dans de nombreuses autres recherches, commencent à faire nombre et à faire sens, de sorte qu’une sociohistoire de l’impuissance du communisme deviendrait possible. Elle serait celle des gens ordinaires, « ni traîtres, ni héros 57 », qui ont inventé et négocié des arrangements avec les pouvoirs locaux ou nationaux, sorte d’histoire d’un entre-deux, qui compléterait utilement celle des dissidents et celle des victimes des persécutions politiques. Et l’on comprendrait mieux encore que les deux ressorts de ces régimes, mis au jour par Hannah Arendt, la terreur et l’idéologie, furent nécessaires pour ­prévenir, surveiller et réprimer ceux et celles qui ont su ou pu jouer dans les interstices du pouvoir. Mais l’entreprise de ce livre, on l’a compris, est plus modeste. Il s’agit à la fois de donner une visibilité aux travaux de jeunes chercheurs qui ont renouvelé en profondeur les modes d’appréhension du communisme, et de souligner les traces d’un parcours collectif d’une génération, déterminée à poursuivre dans cette voie, pour procéder un jour prochain à l’écriture d’une histoire croisée 58 des communismes, non seulement en Europe centrale, mais plus largement par une mise en ­perspective des différentes versions du communisme dans des aires culturelles contrastées. Dans un numéro d’Études rurales 59, 57. Petru Negura˘ , Ni traîtres, ni héros. Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline, Paris, L’Harmattan, 2009. 58. Michael Werner et Bénédicte Zimmerman, « Penser l’histoire croisée. Entre empirie et réflexivité », Annales HSS, 1, 2003, p. 7-37. 59. « Les “petites Russies” des campagnes françaises », Études rurales, 171‑172, 2004. À la fin de l’introduction, intitulée « Le marteau contre la faucille », je soulignais : « Cette approche de l’Europe communiste ne peut se satisfaire d’une synthèse de comparaisons entre pays, en travaillant à partir de chaque histoire nationale. C’est pour autant que nous serons capables de nous arracher aux traditions historiographiques élaborées dans des contextes nationaux et marquées par eux que nous aurons quelque chance de construire le même objet, sans effacer les façons respectives de dire et de faire mais en intégrant cette diversité scientifique à l’objet. Les chantiers en cours pour une “fabrique

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Bernard Pudal 60 et moi-même avions plaidé cette cause, objet d’un séminaire intitulé « Communismes et sorties du ­communisme » à l’EHESS 61. Cet ouvrage, véritable ­passeur, constitue dès lors un encouragement supplémentaire et convaincu pour que cette « génération retrouvée » se donne cette ambition.

Bibliographie Arendt Hannah, Le système totalitaire, Paris, Le Seuil, 1951. Aron Raymond, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1987. Bafoil François, Le post-communisme en Europe, Paris, La Découverte, 1999. Bibo Istvan, Misère des petits États de l’Europe de l’Est, Paris, L’Harmattan, 1986. Blaive Muriel, Une déstalinisation manquée. Tchécoslovaquie 1956, Bruxelles, Éditions Complexe, 2005. Burawoy Michael, « Peindre le socialisme », Actes de la recherche en sciences sociales, 75 (1), 1988, p. 75-82. Burks Richard V., The Dynamics of Communism in Eastern Central Europe, Princeton, Princeton University Press, 1961. Diener Georges, L’autre communisme en Roumanie : résistance ­populaire et maquis, 1945-1965, Paris, L’Harmattan, 2001. Derrida Jacques, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993.

de l’histoire” européenne invitent à inscrire l’histoire de l’Europe communiste et, singulièrement, du communisme agraire dans cette ­perspective. » 60. Voir notamment Michel Dreyfus et al. (dir.), Le siècle des communismes, Paris, Éditions de l’Atelier, 2000 ; Bernard Pudal, Claude Pennetier, Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin, 2002 ; Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours, Paris, Éditions du Croquant, 2009. 61. Ce séminaire créé en 2003 par Marie-Claude Maurel et moi-même s’est poursuivi avec Morgane Labbé et Jérôme Heurtaux, et a repris en 2010 sous la double direction de ces collègues.

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Dobry Michel, « Les voies incertaines de la transitologie : choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence », Revue française de science politique, 50 (45), 2000, p. 593-604. Fejtö François, Histoire des démocraties populaires, Paris, Le Seuil, 1952 et 1969. Forest Maxime, Mink Georges (dir.), Postcommunisme : les sciences sociales à l’épreuve, Paris, L’Harmattan, 2004. Hermet Guy (dir.), Totalitarismes, Paris, Economica, 1984. Hirschausen Béatrice von, Les nouvelles campagnes roumaines. Paradoxes d’un « retour » paysan, Paris, Belin, 1997. Kende Pierre (dir.), La grande secousse : Europe de l’Est 1989-1990, Paris, Presses du CNRS, 1991. Keynney Padraic, A Carnival of Revolution. Central Europe 1989, Princeton, Princeton University Press, 2002. Kornai Janos, Le système socialiste : l’économie politique du communisme, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1996. — La transformation économique postsocialiste : dilemmes et décisions, Paris, Éditions de la MSH, 2001. Kott Sandrine, Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001. Lavabre Marie-Claire, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire ­communiste, Paris, Presses de la FNSP, 1994. Le Rider Jacques, La Mitteleuropa, Paris, PUF, 1994. Mayeur Françoise, Les Tchèques et leur communisme, Paris, Éditions de l’EHESS, 2003. Michnik Adam, La deuxième révolution, Paris, La Découverte, 1990. Milosz Czeslaw, La pensée captive. Essai sur les logocraties populaires, Paris, Gallimard, 1953. — Une autre Europe, Paris, Gallimard, 1964. Mink Georges, Szurek Jean-Charles, « 1989 : une révolution sociale ? Acteurs, structures et représentations à l’Est », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 25 (4), 1994. Molnar Miklos, La démocratie se lève à l’Est. Société civile et communisme en Europe de l’Est : Pologne et Hongrie, Paris, PUF, 1990.

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Potel Jean-Yves, Les cent portes de l’Europe centrale et orientale, Paris, Éditions de l’Atelier, 1998. Rowell Jay, Le totalitarisme au concret : les politiques du logement en RDA, Paris, Economica, 2006. Rupnik Jacques, L’autre Europe. Crise et fin du communisme, Paris, Odile Jacob, 1993.

39 Introduction —

Pisier Évelyne (dir.), Les interprétations du stalinisme, Paris, PUF, 1983.

Stark David, Bruszt Laslo, Postsocialist pathways. Transforming Politics and Property in Central and Eastern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1988. Szücs Jenö, Les trois Europe, Paris, L’Harmattan, 1985. Tilly Charles, Les révolutions européennes, 1492-1992, Paris, Le Seuil, 1993. Verdery Katherine, National Ideology under Socialism. Identity and Cultural Politics in Ceaus¸escu’s Romania, Berkeley, University of California Press, 1991. — What was socialism, and what comes next, Princeton, Princeton University Press, 1996.

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Cet ouvrage restitue des faits sociaux, des secteurs de la vie quotidienne encore peu connus des régimes communistes, négligés parce que con...

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