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Vingt nouveaux titres de fiction française à lire et à traduire


Président exécutif Xavier Darcos Directrice générale déléguée Sylviane Tarsot-Gillery Secrétaire générale Laurence Auer

Département Livre et Promotion des savoirs Directeur Paul de Sinety Responsable d’édition Bérénice Guidat Secrétariat de rédaction Sylvie Chineau 8-14 rue du Capitaine Scott, 75015 Paris www.institutfrancais.com

Coordination des traductions Bureau du Livre de Londres Révision Josephine Bacon et Evan Cameron Cette revue est réalisée en partenariat avec les Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères et européennes.

© Institut français, mars 2012 isbn : 978-2-35476-093-9 issn : 1967-0524 Conception graphique : ÉricandMarie Impression : Corlet imprimeur


AVANT-PROPOS

Deux fois par an, Fiction France donne à lire, en français et en anglais, 20 extraits de romans et nouvelles qui font l’actualité littéraire en France. Ce sont 200 auteurs qui ont ainsi été présentés depuis le premier numéro. Au-delà des cessions de droits, la revue a également permis à des éditeurs, des auteurs et des traducteurs de se rencontrer, d’échanger et de nouer des liens dans la durée. Petite nouveauté pour ce dixième numéro : en quelques lignes, nous mettons désormais en avant les bonnes raisons qui vous donneront envie de découvrir le roman présenté. Et comme toujours, vous retrouverez, en page 109 de ce dixième numéro, les titres présentés dans les précédents Fiction France et pour lesquels les droits ont été cédés à l’étranger. COMMENT PARTICIPER À FICTION FRANCE ? Une sélection de 16 à 20 titres s’effectue en concertation entre le département Livre et Promotion des savoirs de l’Institut français, les responsables des droits étrangers des maisons d’édition françaises et les responsables des Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères et européennes.

N’hésitez pas à contacter les responsables des cessions de droits des maisons d’édition dont les coordonnées figurent au sommaire et en page de présentation de chaque texte.

Quels sont les critères de sélection ? • Le livre relève du domaine de la fiction de langue française (roman, nouvelle, récit). • La parution est récente ou à venir (6 mois maximum avant la sortie de Fiction France). Quelles sont les modalités d’envoi ? • L’éditeur envoie soit un livre, soit des épreuves, soit un manuscrit. Il aura lui-même sélectionné un extrait de 10 000 signes. • Chaque envoi est accompagné d’un argumentaire, d’une notice biographique et bibliographique de l’auteur (1 500 signes maximum). • 2 exemplaires de chaque ouvrage proposé sont à envoyer dès parution à l’Institut français. Prochaine date limite de réception des textes : 14 mai 2012 Date de parution du prochain Fiction France : 17 septembre 2012

L’Institut français est l’opérateur du ministère des Affaires étrangères et européennes pour l’action culturelle extérieure de la France.

La diffusion – gracieuse – de Fiction France s’effectue par le réseau culturel français auprès de ses partenaires et des professionnels du livre dans le monde entier. La publication est aussi disponible sur internet. www.institutfrancais.com

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sommaire

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p. 8

p. 14

Sophie Audouin-Mamikonian

Solange Bied-Charreton

La Couleur de l’âme des Anges

Enjoy

Éditeur : Robert Laffont Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Stock Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Benita Edzard bedzard@robert-laffont.fr

Fabienne Roussel froussel@editions-stock.fr

p. 19

p. 23

Florence Chapiro

Kéthévane Davrichewy

Les Favorites

Les Séparées

Éditeur : Fayard Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Sabine Wespieser Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

Joschi Guitton jguitton@swediteur.com


p. 29

p. 34

p. 39

David Dumortier

Christian Gailly

Louis Gardel

Travesti

La Roue et Autres nouvelles

Le Scénariste

Éditeur : Le Dilettante Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions de Minuit Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Stock Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Claude Tarrène claude.tarrene@ledilettante.com

Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

Fabienne Roussel froussel@editions-stock.fr

p. 44

p. 50

p. 56

Nathalie Hug

Vénus Khoury-Ghata

Antoine Laurain

La Demoiselle des tic-tac

Le Facteur des Abruzzes

Le Chapeau de Mitterrand

Éditeur : Calmann-Lévy Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Mercure de France Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Flammarion Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Patricia Roussel proussel@calmann-levy.fr

Catherine Farin catherine.farin@mercure.fr

Florence Giry fgiry@flammarion.fr

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p. 60

p. 65

p. 70

Charif Majdalani

Karim Miské

Antoine Piazza

Nos si brèves années de gloire

Arab Jazz

Le Chiffre des sœurs

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Viviane Hamy Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Le Rouergue Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Martine Heissat martineheissat@seuil.com

Maylis Vauterin maylis.vauterin@viviane-hamy.fr

Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

p. 75

p. 81

p. 86

Raúl Ruiz

Alexandra Schwartzbrod

Philippe Ségur

L’Esprit de l’escalier

Le Songe d’Ariel

Le Rêve de l’homme lucide

Éditeur : Fayard Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Gallimard Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Buchet/Chastel Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr

Christine Legrand christine.legrand@libella.fr

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p. 92

p. 96

Carl de Souza

Akli Tadjer

En chute libre

La Meilleure Façon de s’aimer

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits :

Martine Heissat martineheissat@seuil.com

Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr

p. 101

p. 105

David Thomas

Carole Zalberg

Je n’ai pas fini de regarder le monde

À défaut d’Amérique

Éditeur : Albin Michel Parution : février 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Actes Sud Parution : février 2012 Responsable cessions de droits :

Solène Chabanais solene.chabanais@albin-michel.fr

Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

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Sophie Audouin-Mamikonian Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Benita Edzard bedzard@robert-laffont.fr

© Thierry Langro/Robert Laffont

La Couleur de l’âme des Anges

Éditeur : Robert Laffont

Le nouvel événement de l’auteur de la série au succès international « Tara Duncan » (déjà plus d’un million de lecteurs en France et sept millions dans le monde). Biographie  

Sophie Audouin-Mamikonian est née en France le 24 août 1961, dans une famille d’origine arménienne et a grandi au Pays basque d’où elle a puisé les contes et légendes qui alimentent son imaginaire. Avec la série Tara Duncan, Sophie Audouin-Mamikonian est devenue l’auteure de littérature fantastique pour adolescents la plus lue en France. Sa deuxième saga jeunesse, Indiana Teller, explore le mythe des loups-garous et celui du voyage dans le temps. Elle a par ailleurs aussi écrit une série pour enfants, Clara Chocolat, et publié un thriller pour adultes aux éditions Robert Laffont, La Danse des obèses. La Couleur de l’âme des Anges est son premier projet pour ados et jeunes adultes, dans la nouvelle collection « R » et le premier volet d’une duologie. Publications   Indiana Teller : Lune de printemps, Michel Lafon, 2011 ; La Danse des obèses, Robert Laffont, 2008 (rééd. Pocket, 2010) ; série Tara Duncan (neuf titres publiés entre 2003 et 2011 au Seuil, chez Flammarion et chez xo éditions) ; duologie Clara Chocolat, Toucan jeunesse, 2007.

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Jeremy, jeune homme de vingt-trois ans, est sauvagement assassiné. En devenant un Ange, il prend conscience que la lutte pour survivre n’est pas terminée et qu’il peut aussi mourir dans ce nouvel univers. En effet, pour ne pas disparaître, tout Ange doit se nourrir de sentiments humains. Et Jeremy va bientôt découvrir avec effroi qu’il doit même les provoquer car seules les émotions fortes peuvent rassasier les Anges, colorant leur peau en bleu pour les émotions positives, en rouge pour les négatives. Recherchant la raison pour laquelle il a été tué, Jeremy piste alors Allison, une vivante de

vingt ans, témoin involontaire de son exécution. À force de côtoyer, jour et nuit, la ravissante et naïve jeune fille, il finit par en tomber follement amoureux. Mais l’assassin de Jeremy a lui aussi jeté son dévolu sur Allison et fera tout pour supprimer ce témoin indésirable… Jeremy parviendra-t-il à sauver la vie de celle qu’il aime alors que, dans l’au-delà, des Anges rouges se liguent aussi contre lui ? Avec ce premier volet d’une duologie ambitieuse et envoûtante, l’auteur emmène ados et jeunes adultes dans l’au-delà, cet univers qui alimente toujours les plus grands fantasmes et la plus vive curiosité.

1. Le Goût de la mort Jeremy venait de mourir. Décapité par un samouraï. À New York, au xxie siècle. Suffocant, vacillant, il se tenait au-dessus de son corps. Jeremy passait pour un jeune homme plutôt courageux. Mais jamais il n’avait eu aussi peur de sa vie. Une peur transcendantale, primaire, absolue. Jeremy sursauta lorsqu’une voix joyeuse et masculine retentit derrière lui. — Salut mon Ange ! Bienvenue chez les morts ! Et c’est à ce moment précis qu’il avait réalisé. Hébété, il ignora l’inconnu et reporta son attention sur son cadavre. Le sang gouttait en un petit ruisseau paresseux. Une flaque se formait déjà, gelant sur le trottoir, comme une grosse glace à la groseille. Ce fut absurde, mais, l’espace d’un instant, cela lui donna faim. Puis la sensation s’adoucit, sans disparaître totalement. Il tenta de se souvenir de ce qui s’était passé. Dans la soirée, il venait d’être interviewé par une grande chaîne de télévision et rentrait tranquillement chez lui. Très jeune financier de vingt-trois ans, petit génie d’origine française émigré à New York, le bac à quatorze ans, l’université à quinze, la première thèse d’équation adaptée aux fluctuations des marchés à dix-huit… Selon ses ennemis comme ses amis, il était une vraie star dans sa partie. Il faisait très souvent la une des journaux et les spécialistes louaient son étonnante intuition. Son surnom : le nouveau Warren Buffett.

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Jeremy habitait près du mythique hôtel The Pierre, dont l’entrée, face à Central Park, était presque voisine de la sienne, ce qui lui garantissait une certaine sécurité, du fait des constantes allées et venues. Pourtant, cette nuit, cette partie de la Cinquième Avenue était déserte et sombre car, curieusement, plusieurs ampoules des très hauts réverbères blancs semblaient brisées. Il était presque minuit. Imprudent, le jeune homme ne se tenait pas du côté des immeubles, mais flânait comme à son habitude en lisière de l’immense parc, respirant avec délice les odeurs fraîches des grands arbres. Il était presque arrivé lorsque… Une fille. Il y avait eu une fille. Jolie, blonde. Effrayée. Elle s’était approchée, forme floue dans le noir, un petit rectangle blanc à la main. Et c’est à cet instant qu’il avait senti comme un grand choc au niveau de son cou et une incroyable douleur. Sa tête était tombée. Avant son corps. Ses yeux presque immédiatement aveugles avaient cependant eu le temps d’entrevoir la lame d’un long sabre passer devant lui. La fille aussi d’ailleurs. Elle avait hurlé. L’assassin s’était précipité et, dans le noir, avait trébuché sur la tête de Jeremy, l’envoyant bouler dans le caniveau. Cela avait laissé quelques secondes à la proie pour s’enfuir. Ensuite il était vraiment mort. Une fois passé de l’autre côté, incapable de comprendre ce qui était en train de se dérouler, il n’avait pu qu’assister, choqué, à la suite. Une voiture de police s’était aventurée dans la rue à ce moment-là et l’assassin avait juré tout bas. Il s’était fondu dans l’ombre du parc comme un mauvais dessin qu’on efface. Jeremy avait juste aperçu la longue robe de samouraï, portée par-dessus un élégant complet noir, que l’homme avait retirée avant de s’enfuir. Et le visage vaguement asiatique, métissé, à la longue moustache noire tombante, aux yeux brûlants de haine. Curieusement, un nom lui vint à l’esprit. Gengis Khan. L’homme avait les traits acérés des Mongols qui, au xiiie siècle, avaient ravagé la moitié du monde. À présent Jeremy était pétrifié, incapable d’agir, de réfléchir. Il  regarda autour de lui. L’avenue était désormais incroyablement lumineuse. Tout scintillait d’une sorte d’aura. Il grimaça, la lumière était beaucoup trop forte, les sons aussi. Comme si, débarrassés de la chair, les yeux et les oreilles de l’âme percevaient les choses de manière plus aiguisée. Terrifié, il se retourna vers le… le quoi d’ailleurs ? L’autre Ange ? — Mmmppfmmgmgggllmm, fit-il, une bouillie inaudible de sons sortant de sa gorge. — Ah, dit l’homme d’un ton léger, alors que Jeremy se taisait brusquement, horrifié. Ne t’inquiète pas. Tu n’as plus d’air dans les poumons, laisse-leur le temps de réapprendre à respirer. Il faut que tu formes les mots dans ta bouche sans souffler. Ils sortiront automatiquement, tu verras, c’est facile une fois qu’on a compris le truc. Les yeux écarquillés, Jeremy obéit. Non sans mal. — Qu’èche-ce gui… qu’est-ce qui s’est passé ?

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L’autre avait tort, cela n’avait rien de facile. — Hmm, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi, annonça l’inconnu. Jeremy eut un regard vide, imperméable à tout humour. — Oh, je vois que tu es encore sous le choc… Alors, pour faire court, je passais dans les parages, lorsque j’ai vu que tu allais te faire trancher la tête. J’ai donc décidé d’attendre. C’est assez traumatisant comme mort, il fallait bien que quelqu’un t’explique. Comme je m’y attendais, tu as été tué. D’une façon très originale d’ailleurs, n’avais pas vu ça depuis longtemps, moi. Je t’annonce officiellement que tu es mort. — Et ch’est… c’est quoi la bonne nouvelle ? finit par demander Jeremy, avec peine. — C’était la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que tu n’es pas seul. Il désigna la foule tout autour d’eux et soudain Jeremy prit conscience qu’il y avait des milliers de gens, de fantômes, d’Anges, ou quel que soit le nom qu’ils se donnaient, dans la rue. Ils marchaient, riaient, pleuraient, couraient, sautaient… volaient en un vrai capharnaüm. Le plus étrange était leurs couleurs. Certains arboraient un beau violet profond, semblable à celui d’un ciel d’été juste avant le crépuscule. D’autres, un rouge si violent qu’il faisait mal aux yeux. Entre les deux, toutes les gammes de bleu, allant du plus clair au plus foncé, et de rouge, du blanc rosé des vivants en passant par l’orange feu. Son interlocuteur était bleu. Pris d’un doute, il regarda sa propre peau. Ah, elle était légèrement teintée de bleu clair, avec quelques traces de rose et un peu d’orange. Jeremy redressa la tête. Le monde aussi était différent. Au-dessus des immeubles endormis, où que son regard se porte, il voyait des sortes de fumées blanches ou colorées qui s’échappaient. Et, tout autour, des silhouettes se pressaient, comme si elles se réchauffaient, dansant des pavanes compliquées avec les vapeurs. Le tout scintillait et pulsait, tel un immense cœur battant à un rythme lent. Et, de nouveau, il fut frappé par le fait que sa vision était incroyablement claire. Alors qu’il faisait nuit, il distinguait tous les détails des buildings de Broadway situés à plusieurs kilomètres, comme s’ils se trouvaient juste devant lui ! Sentant qu’il était resté bouche bée, il la referma. — Oui, ricana son interlocuteur, je sais que ça surprend. Alors voyons les règles de base. Sais-tu combien d’humains sont morts depuis que nous avons fait notre apparition sur Terre ? N’osant se fier à sa voix, Jeremy hocha la tête négativement. — Environ quatre-vingts milliards si on compte aussi les protohumains, Neandertal and co. Ça fait beaucoup de monde. Mais nous ne sommes pas si nombreux que ça ici. Je dirais que nous sommes à peu près autant qu’il y a d’humains sur Terre. Six petits milliards et demi. Pour ma part, je suis passé en 451 après J.-C.

Sophie AudouinMamikonian

La Couleur de l’âme des Anges

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— Passé ? — Oui, c’est comme ça que nous appelons notre arrivée ici. Le passage. Et quand on se présente, on dit : « Bonjour, je m’appelle Decarus Pompee, mais appelle-moi plutôt Flint, passage, 451 après J.-C. » Ça nous permet de situer les gens. Et toi ? — Jeremy. Passage, euh, maintenant. Flint sourit et lui tendit une main amicale. Machinalement, Jeremy la saisit. Elle paraissait bien vivante, cette main qui serrait la sienne. Il sentait l’ossature bouger sous ses doigts. Soudain, il se raccrocha à Flint comme si sa vie en dépendait. — Holà, fit Flint, un petit coup de spleen ? Allons, allons, ça va passer. Des larmes se mirent soudain à couler des yeux de Jeremy et ses genoux mollirent. Toujours accroché à la main de Flint, il se laissa tomber par terre. Flint n’eut pas le choix, il dut accompagner le mouvement. Il attendit un moment, absorbant l’effroi du jeune homme pour le calmer. — Euh, finit-il par dire, est-ce que je pourrais récupérer ma main, s’il te plaît ? Mais Jeremy était au-delà de la peur, dans la contrée anéantissante de la terreur absolue. La main de Flint était la seule chose qui lui parût réelle. Il refusait l’idée même de la lâcher. — Pourquoi ? finit-il par balbutier, pourquoi ? Je suis trop jeune, ce n’est pas normal, je n’aurais pas dû mourir ! — Tu étais jeune. Et d’ailleurs tu vas le rester pour l’éternité. Tu verrais l’état dans lequel arrive la majorité des morts, crois-moi, tu devrais t’estimer heureux d’être passé à ton âge ! Jeremy voulut s’essuyer le visage, s’aperçut qu’il avait une main dans sa main, et finit par lâcher Flint, au grand soulagement de ce dernier. — Je… je pleure ? hoqueta Jeremy. — Oui, on peut faire des tas de choses. Dont pleurer. — Des larmes ? répéta Jeremy, bloqué. Mystérieusement, il ne pouvait pas imaginer que les morts puissent pleurer. Pourtant ils avaient une bonne raison ! Flint soupira et lui tendit un mouchoir. — Prends-le, j’en ferai un autre. — Merci, répondit Jeremy, encore en pilotage automatique. Jeremy se moucha. Il inspira et expira profondément plusieurs fois, ce qui finit par lui rendre l’usage de son cerveau. — Comment ? lâcha-t-il, incrédule, en observant le tissu replié. — Nous sommes des Anges ! Jeremy ferma les yeux un court instant. Il sentit revenir la peur et le vertige, et dut batailler pour se ressaisir. Son « comment » appelait une réponse globale, celle de ce Flint lui semblait trop sibylline.

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— Des Anges. Qui peuvent pleurer. Utiliser des mouchoirs. Et ? — Et nous possédons quelques pouvoirs. Les plus vieux peuvent créer deux trois trucs. Le souci, c’est que ça ne dure pas très longtemps. J’ai ce mouchoir depuis quelques jours déjà, je te conseille de le poser. Jeremy obéit. Le mouchoir se froissa, puis disparut. Laissant une légère trace derrière lui. Qui finit par s’estomper. Le regard de Jeremy se fit une nouvelle fois absent. Flint soupira. Lui-même ne saisissait pas encore toutes les règles de l’univers étrange dans lequel il évoluait depuis des centaines d’années. — Seuls les vivants passent…, enfin, seuls les gens qui meurent passent dans cette dimension. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tu es nu. — Quoi ? Le choc avait été si violent qu’il n’avait pas du tout réalisé qu’il ne portait aucun habit. Il se recroquevilla aussitôt sur lui-même. — Ne bouge pas, lui conseilla Flint, je reviens tout de suite. Et surtout ne laisse personne s’approcher de toi, cela peut être dangereux. Avant que Jeremy ait le temps de crier qu’il ne voulait pas que Flint le laisse, l’homme se dirigea vers les brumes scintillantes qui émanaient des maisons et des immeubles. Soudain, alors qu’il n’osait pas se mettre debout, son esprit intégra le mot que Flint venait d’utiliser. « Dangereux » ? Comment ça, dangereux ? Qu’est-ce qui pouvait être plus dangereux que mourir ?

Sophie AudouinMamikonian

La Couleur de l’âme des Anges

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Solange Bied-Charreton

Enjoy

Éditeur : Stock Parution : janvier 2012

© Francesca Montovani/Stock

Responsable cessions de droits : Fabienne Roussel froussel@editions-stock.fr

Un premier roman caustique et désenchanté qui parle à merveille d’une jeunesse sans repères. Une peinture poussée à l’extrême de la « génération Y » intoxiquée aux réseaux sociaux. Biographie  

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Solange Bied-Charreton, vingt-neuf ans, vit et travaille à Paris. Enjoy est son premier roman.


Charles Valérien est un jeune homme d’aujourd’hui et semble mener une vie où tout lui sourit. Une vie qui n’a cependant de valeur que dans le virtuel, sur ShowYou, le réseau social le plus fréquenté au monde, où l’on s’exprime, l’on existe et où l’on se montre sous son meilleur jour. Mieux, où l’on gagne le respect de ses supérieurs hiérarchiques. Il rencontre au même moment Anne-Laure, étudiante à la Sorbonne, et les membres farfelus de son groupe de rock. Aucun d’entre eux ne possède de compte sur ShowYou. Un monde existerait donc, en dehors d’internet. C’est de ce monde, en plus d’Anne-Laure, dont le narrateur tombe amoureux.

Un danseur androgyne, une blogueuse en colère, une vieille dame asociale et un écrivain obèse, miroir déformé du jeune homme dans sa solitude, animent également cette fable contemporaine où le divertissement à tout prix n’a pas raison de l’ennui, où celui qui assiste à la vie des autres ne domine pas forcément la sienne, où l’ennemi n’est pas celui qu’on croit. Enjoy est une peinture de la « Génération Y », la net génération, jamais loin de ses écrans de contrôle, mais qui le perd, sincère à défaut d’être cynique, en proie au désœuvrement dans l’enfer du voyeurisme.

J’avais appelé Anne-Laure le lendemain soir, pensant qu’un délai de trentesix heures suffirait bien pour signifier mon indifférence. J’étais si indifférent que je l’appelais, d’ailleurs. Dans quel quartier habitait-elle, où voulait-elle qu’on se retrouve ? Elle me fit passer la Seine, pour l’occasion. J’attrapai le 63 au Trocadéro et descendis à l’arrêt de la place Maubert, où elle disait qu’elle avait ses « habitudes de café ». Dans l’autobus, je me rappelle avoir cherché à convoquer les détails de son visage. Il me restait seulement une impression générale d’Anne-Laure. Elle était mince, la peau blanche, les yeux gris. Si elle m’avait confié son nom de famille, j’aurais pu la retrouver sur ShowYou, avoir accès à ses photos de profil et surtout lui envoyer une demande de mise en relation. Nous aurions pu converser sur le chat, connaître déjà nos passions, nos couleurs favorites, s’enquérir des villes que nous avions visitées en Europe et ailleurs sur la Terre, mettre le doigt sur un interdit religieux, une allergie ou une tendance phobique. Elle aurait pu savoir, bien avant notre rendez-vous, que je ne fumais pas et que je ne me droguais pas, que j’étais né dans une famille catholique mais que j’étais plutôt syncrétique dans mon approche. En gros, tolérant, pas pratiquant. Et puis que je raffolais de cuisine libanaise ; que j’avais la Lune en Verseau et que j’écoutais beaucoup de musiques différentes, même du rap ; que je pensais qu’il fallait tout se dire, dans un couple ; que j’avais lu Les Mille et Une Nuits en version abrégée ; que je voulais trois enfants, mais pas tout de suite. Et elle ? Elle est arrivée dans une petite robe, du même style que celle qu’elle portait la première fois. Des imprimés bleus et mauves sur fond blanc. Et sur les épaules une veste kaki. Elle avait aussi un gros livre sous le

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bras et un paquet de cigarettes. J’ai retrouvé son visage et sa peau claire, de blonde. Elle n’était pas vraiment blonde, juste châtain-roux, mais ses sourcils eux l’étaient. Je l’ai bien regardée avant de lui adresser la parole. Je l’ai sentie aussi. Un parfum aux agrumes, pommes, poires, gingembre, je ne sus. J’ai dit comment je m’appelais, Charles Valérien. J’ai espéré qu’elle me lâcherait son patronyme, je pensais encore à ShowYou. Mais non, c’est resté « Anne-Laure ». On n’allait pas faire les plantons sur la place pendant trois quarts d’heure : j’ai proposé qu’on traverse et qu’on s’installe dans la grande brasserie d’en face, sous les platanes, si ça lui disait. Ça lui disait, à condition d’être en extérieur, pour fumer. — J’ai trouvé ça supergentil que tu aies payé pour ma guitare, mais tu n’étais pas obligé. Tu fais de la musique ? — Non, mais j’aime beaucoup la musique. En fait, j’écoute de tout, même du rap. Étrange, elle n’a pas renchéri. Heureusement, le garçon de café est arrivé à ce moment-là. Elle a commandé un déca, « impossible de supporter la caféine après 16 heures ». J’ai pris un demi, « impossible de supporter un café à 18 heures ». Non, je n’étais pas musicien mais elle, si. Elle a répondu à une série de questions ciblées, permettant la constitution d’un banc d’essai, favorisant son adhésion complète à mon projet de séduction. Vingt-deux ans, étudiante en lettres modernes à la Sorbonne, juste à côté. Et guitariste aussi, guitariste chanteuse d’un groupe de punk, « enfin, pas des vrais ». Pour le signe astrologique, elle n’y croyait pas plus que ça. Elle habitait dans le 14e arrondissement, pas très loin d’Alésia et du parc Montsouris. Précisément, c’était sa grand-mère qui habitait là. Elle avait une chambre chez sa grand-mère. Ses parents, eux, résidaient dans un bled du Morbihan. Mais elle y allait le moins possible, parce qu’elle ne s’entendait plus vraiment avec son père. Il était professeur d’histoire. Agrégé, il n’assurait plus beaucoup d’heures et attendait le moment de la retraite. Elle aimait retrouver la maison quand lui n’y était pas. Elle avait aussi un grand frère à Dourdan, qui travaillait dans le marketing pour le compte d’une grande marque de dentifrice. Il établissait des questionnaires qu’il envoyait via mailing à une base de plusieurs milliers de consommateurs. Les taux de clic et d’ouverture étaient optimaux, il n’avait pas à se plaindre. Quel dentifrice choisir, avec ou sans rayures, comment lutter contre la mauvaise haleine, priorité à la prévention des caries, êtes-vous coutumiers des bains de bouche, comment éviter la succion du pouce chez un tout-petit, source de dysfonction et de malposition, connaissez-vous les troubles de l’articulation temporo-mandibulaire, pendant combien de temps vous brossez-vous les dents, à quelle fréquence, quels mouvements faites-vous avec votre brosse à dents, vous arrive-t-il de boire un soda avant le coucher, cliquez ici pour découvrir tous nos produits bi-fluorés. — C’est vachement intéressant. Et ton livre là, c’est quoi ?

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Ce livre s’appelait La Porte fermée et son auteur, Rémy Gauthrin. Elle a déclaré que c’était son écrivain préféré parce qu’il était vraiment contre l’époque. Sur la quatrième de couverture, il y avait la photo de l’auteur. Un type dégarni assez mastoc, l’air content de lui comme pas deux. Anne-Laure m’a demandé si je lisais des livres. À part Les Mille et Une Nuits en version courte, pas grand-chose. Elle a semblé contrariée, je me suis senti inférieur. J’aurais dû mentir. En guise de déca, le garçon de café lui a apporté un verre de Ricard. « J’ai mal entendu », pour toute excuse. Elle a trouvé cela amusant, « après tout, un Ricard, ça change ». J’ai eu peur que cette communication faussée nous déteigne dessus, qu’on se mette à parler du beau temps, de l’arrivée de l’été, de sujets de ce style. Pas du tout : on est restés deux bonnes heures à se raconter nos vies, ce qu’on aimait, ce qu’on faisait, comment on voyait l’avenir. Ça ne m’était pas arrivé depuis le lycée, cette simplicité dans les rapports, cette évidence. C’était comme dans les films. Et puis, elle relançait la conversation. Visiblement je l’intéressais, même si elle avouait regretter que je ne sois pas un lecteur. Vers 20 heures, donc, elle a pris congé. « J’ai une soirée dans le 18e et je ne sais toujours pas comment je m’habille. » Je lui ai redonné mon numéro de téléphone, au cas où elle ne l’avait pas noté au moment de mon appel (le numéro s’affichait, c’était pourtant simple de me rentrer dans un répertoire). Je lui ai précisé qu’avec mon forfait illimité, je ne payais pas les communications à partir de 19 h 30, et ce jusqu’à 1 heure du matin. Si elle le voulait, elle pouvait juste me biper et je la rappellerais. « C’est bien noté », a-t-elle dit. Et au moment où je suis rentré dans le 63 : — Hé ! Mon nom c’est Bagnolet, comme la Porte. B A G N O L E T (elle épela le nom), Anne-Laure Bagnolet, puisque tu veux tellement le savoir. Bagnolet. Elle avait fini par avouer, sans que cela me permette de la retrouver sur le réseau. Il y avait en effet plusieurs Anne-Laure Bagnolet sur ShowYou. Quarante-six, pour être précis, dans sept pays différents. Mais aucune des Anne-Laure Bagnolet n’était mon Anne-Laure Bagnolet. Elle n’avait peut-être pas de compte ? Elle y était peut-être sous pseudo ? Ou bien elle avait menti, elle ne s’appelait pas Anne-Laure Bagnolet ? Après ma recherche infructueuse sur ShowYou – aucun profil ne correspond aux termes spécifiés pour 75014 –, j’ai consulté l’annuaire en ligne. C’était moins minutieux et plus rapide. Il y avait une Paule Bagnolet, sa grand-mère paternelle sans doute (j’avais de la chance), qui habitait au 51 avenue Reille, dans le 14e. Je restai pantois devant l’improbable : Anne-Laure Bagnolet, vingt-deux ans, parisienne, n’était pas inscrite sur ShowYou ? Je n’en croyais pas mes yeux. Mes yeux, qui ne voyaient rien en dehors de l’écran, l’avaient vue, pourtant. Pourquoi cette éviction suicidaire ? Pourquoi ne pas vouloir exister sur internet ? Comment assumait-elle au quotidien les railleries ou la mise à l’écart dans sa vie sociale, à la fac, au sein de son groupe de musique ? Avait-elle été exclue pour cause de vidéo non postée ?

Solange Bied-Charreton

Enjoy

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Le règlement était strict mais personne ne jouait avec le feu. Mes yeux, qui ne voyaient rien, avaient rencontré ceux d’une fille qui n’existait pas. […] Puisque je n’avais pas d’event de coché ce soir-là, j’en ai profité pour me faire un best of des vidéos de mes contacts. Avec sa recette de tiramisu de lundi, Charlotte nous donnait l’eau à la bouche. Théodore Zami avait fait un striptease intégral le jeudi précédent, tandis que Perrine pouponnait à la maison. Elle expliquait qu’elle ne connaissait pas le père, qu’elle hésitait toujours entre deux types. Or tous les deux voulaient reconnaître l’enfant, question d’orgueil. Ça posait des problèmes, d’autant que les parents de Perrine s’en mêlaient et lui reprochaient d’avoir gardé le bébé. Il y avait un entretien avec sa mère sur sa page ShowRoom (sa vidéo de la semaine précédente) : « Ma fille est étudiante, ce n’est vraiment pas raisonnable, qu’en pensez-vous ? » On pouvait donner son avis. À propos du père de l’enfant, Perrine avait demandé à ses contacts si ce n’était pas une bonne idée, pour départager les deux candidats, d’organiser un vote sur le réseau : « Après tout, un suffrage, ce serait peut-être plus juste qu’un test de paternité ? » Ma sœur Sophie, quant à elle, avait filmé des pauvres mardi dernier, dans un quartier particulièrement défavorisé du Caire. En sortant du boulot, elle était allée à la rencontre de ces pauvres et elle leur avait posé des questions, à la manière d’une anthropologue. L’entretien s’était passé en arabe (maintenant, elle maîtrisait l’arabe), lors du montage elle avait ajouté des sous-titres. « Combien avez-vous d’enfants ? Pensez-vous qu’il soit raisonnable d’en avoir autant, vu vos conditions de vie dans ce quartier ? Avez-vous déjà travaillé ? Êtes-vous déjà tombé malade à cause de l’eau croupie ou de la nourriture avariée ? Avez-vous déjà vu un mort ? Est-ce que vous vous lavez quand même quelquefois ? Pensez-vous vous en sortir un jour ? »

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Florence Chapiro

Les Favorites

Éditeur : Fayard Parution : janvier 2012

© Aurélien Hupé/Librairie Arthème Fayard

Responsable cessions de droits : Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

Une nouvelle auteure à découvrir. « Dans ce roman vif, caustique parfois, plus que touchant, les femmes, amoureuses flouées ou blessées, ont repris le premier rôle. » (« Page des libraires », janvier 2012) Biographie  

Agrégée de lettres modernes, normalienne, Florence Chapiro est auteure d’une thèse de doctorat sur les passions à l’âge classique et, chez Larousse, d’éditions commentées de textes de Diderot et de Voltaire. Elle signe ici son premier roman.

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Entre son épouse aussi despote qu’irremplaçable, sa muse insaisissable, son élève sur le point de le dépasser et sa jeune maîtresse sans gêne, Pierre, peintre de renom, n’avait jamais pu choisir. Sa mort va-t-elle les départager ? Autour de son héritage, artistique et intellectuel plus que sonnant et trébuchant, les quatre femmes de sa vie sont forcées de se retrouver. Il faut ranger, trier, tâcher de déterminer ce qui revient légitimement à chacune. Deuil, regrets, jalousie : tout concourt à ce que les tensions s’accroissent. Le jour des funérailles, pourtant, sous le regard ébahi des caciques du milieu culturel parisien, le règlement de comptes redouté n’a pas lieu.

Au contraire, une sorte de complicité se fait jour, à la fois apaisante et subtilement transgressive. L’amour porté autrefois à un même homme pourra-t-il se transformer en une forme inédite d’amitié ? Réflexion sur la transmission et sur les particularités qu’elle revêt sitôt qu’il s’agit d’art, de talent, de sensibilité esthétique, ce premier roman brosse surtout quatre portraits de femmes qui crèvent l’écran – ou la toile ! Prenant le lecteur à rebours en lui épargnant une classique scène d’affrontement, Florence Chapiro y use d’une palette psychologique tout en nuances.

« Pierre est mort » : elle le lâche d’une traite, sans respirer. Camille l’a-t-elle su par Dorothée ? Certainement pas, elles ne se parlent plus depuis des années. La mort du maître. Lointain écho déformé du temps où j’allais rejoindre à pied l’atelier de la rue Pavée, mon carton à dessins sous un bras, qui glissait parfois si je marchais trop vite. Je me souviens du parfum de femme élégante que portait Camille, un déguisement, chauffé par le soleil à travers la verrière, qui se mêlait à une légère odeur de cigarette. Camille nous prenait dans ses bras quand la toile était terminée. Et dans son enthousiasme elle oubliait qu’elle était nue et collait sa poitrine contre nous, filles, garçons, peu importait. Je ne sais pas quoi répondre, j’hésite, un peu embarrassée : « Je te remercie de m’avoir prévenue. » Il faudra bien que cette mort me touche, prenne une consistance, plus tard, et peut-être que je me concentre pour pleurer. Fais au moins un essai sur le papier avant de décider de la perspective, disait Pierre d’un ton sec, remontant les manches de son pull noir. L’essentiel est bien de savoir observer et juger, du premier coup d’œil, rapide, précis. Lui seul aurait pu m’aider à mettre cette mort à sa juste place. Si je la range là où il ne faut pas, elle se perdra dans le décor des souvenirs. Il nous brutalisait, parfois franchement cruel : Si tu n’as pas le sens de l’observation, si tu ne sais pas donner au monde sa matière, laisse tomber, tu n’y arriveras jamais. Une gifle. Surtout avec les garçons, car d’eux il attendait plus. Ironie pour les élèves féminines ; dureté paternelle avec ses futurs pairs, les hommes. Longtemps, il ne m’a pas crue à la hauteur du défi. Suis-je triste qu’il soit mort ? On ne se parlait plus. Je ne peux pas prétendre qu’il me manquera chaque matin devant mon café. Aurais-je voulu une fois au

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moins le revoir, lui avouer ce que je lui devais ? Écouter ses discours faussement modestes : Je ne suis qu’un imposteur. Ou l’entendre encore me dire : C’est moi qui t’ai faite, ne l’oublie pas. Personne ne m’aura exaspérée autant que lui, avec cette assurance d’avoir raison sur tout et cette façon d’aimer sans distance. Un jour, on était génial, son élève préféré, mais il se ravisait soudain, vous arrêtait net dans votre apprentissage, il fallait alors chercher ailleurs quelqu’un qui vous guide. Il sera mort sans que je l’aie jamais revu, même de loin, car j’évitais la rue Pavée, parfois au prix de détours interminables. En claquant la porte de son atelier, il y a dix ans, je suis entrée chez son rival, Henri Dunois. Je savais bien que Pierre ne me pardonnerait jamais. J’ignore qui lui a dit que je vivais avec Henri, peut-être l’a-t-il appris un jour, par hasard, au cours d’un dîner. Je n’ai pas le tranchant de Pierre. Indécise, je pose les lettres ou les dessins que je ne sais pas où ranger sur le guéridon de l’entrée. Je ne fais pas l’effort de les jeter ou de les trier. Tout s’empile. Alors, avec cette mort, pour l’instant, je ferai de même. J’ai remercié Camille bêtement. « Ça y est, Pierre est mort », cette parole m’échappe. C’est pour le moment une information, presque sans goût. Faut-il l’annoncer à Henri, tout de suite, en raccrochant ? Il l’apprendra de toute façon. Les hommages ne tarderont pas, les rétrospectives, les cérémonies, l’annonce au carnet du jour. Camille n’aime pas s’attarder au téléphone. « Je te verrai à l’enterrement. Ou alors non, prenons un café, demain, trois heures, rue Pavée », me proposet-elle pour mettre fin à notre conversation. Avant qu’elle ne me quitte, juste le temps d’entendre un homme l’appeler dans son appartement. Camille a eu beaucoup d’hommes dans sa vie, si on la voit, on comprend pourquoi. Une femme courtisée, mais sa pudeur fait obstacle. Alors on la désire plus encore, on la poursuit comme Pierre l’a longtemps fait. Pourtant, c’est une solitaire qui aime la liberté des réveils dans un appartement vide. Affronter seule sa journée. On voudrait lui dire : « Ne raccroche pas, encore une minute. » Camille vit à contretemps. Votre amour ne lui plaît pas. Elle étouffe. Au téléphone, elle n’a pas un instant perdu son entrain. Elle a caché sa tristesse à merveille. Pierre aurait tout abandonné pour elle, y compris Dorothée. Mais Camille a pris peur, s’est éclipsée dès que le peintre a compris qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. À l’atelier, tout changea après son départ, Pierre morne, sans plus aucune cruauté envers les élèves, ne provoquant plus ce sursaut d’orgueil qui nous galvanisait. C’est à cette époque que j’ai quitté la rue Pavée. Pierre éteint, fatigué, abandonné à lui-même. Il me fit du chantage pour que je reste malgré tout, parce que j’avais été un temps la favorite. Tu ne peux pas me faire ça. Tu me dois tout ! Il m’avait assez appris mes défauts pour que je leur donne l’importance qu’ils méritaient. Depuis, je peins toujours un peu contre lui, pour lui prouver que je l’ai dépassé. Il m’avait déçue, mon mentor. Une époque s’est terminée en quelques jours. Il avait dû se dire que Camille était sa dernière chance pour recommencer.

Florence Chapiro

Les Favorites

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C’était ainsi rue Pavée, proches et passionnés, nous ne savions pas sentir autre chose que l’amour d’être ensemble, la fusion ou les disputes qui nous occupaient jusqu’au petit matin. Rien n’évoluait. Et puis, dans ce cercle étroit, l’air ne passait plus. Pierre parfois brillant mais écrasant comme une cathédrale. Il s’emportait, avec des colères jalouses, ne parvenant pas à masquer son hostilité envers Henri Dunois ou envers l’homme qui vivait avec Camille. J’ai gardé le souvenir de son déclin. Camille, fragile et discrète, comme toujours, m’a quand même fait une confession tout à l’heure. Une habitude qui a dû lui rester de sa mère sévère et catholique. Il faut s’imaginer que Camille rosit souvent, comme une petite fille prise sur le fait, polie à l’extrême, désespérément torturée par le monde mais frivole comme on n’en fait plus. C’est elle qui avait volé le peignoir bleu sombre en quittant l’atelier. Elle me murmure que c’est l’unique souvenir qu’elle conservera de la rue Pavée. « Crois-tu que Pierre m’en a voulu ? »

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Kéthévane Davrichewy

Les Séparées

Éditeur : Sabine Wespieser Parution : janvier 2012

© Dorothée Lindon/Sabine Wespieser

Responsable cessions de droits : Joschi Guitton jguitton@swediteur.com

Un sujet fort, rarement traité. Un style épuré et précis. Deux héroïnes modernes et attachantes. La complexité des sentiments. Une histoire bouleversante dans l’air du temps. Biographie  

Kéthévane Davrichewy est née à Paris en 1965 dans une famille géorgienne. Son enfance est marquée par les souvenirs et l’expérience de l’exil qu’ont vécue ses grands-parents. Après des études de lettres modernes, de cinéma et de théâtre, elle a travaillé pour différents magazines et a commencé à collecter des contes géorgiens pour l’École des loisirs, où elle a publié depuis lors de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle écrit aussi des scénarios de films. Les Séparées est son second roman chez Sabine Wespieser. Publications   La Mer Noire, Sabine Wespieser, 2010 (prix Landernau des espaces culturels Leclerc et prix Virgin Version Femina) (rééd. 10/18, 2011) ; Tout ira bien, Arléa, 2004.

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Quand s’ouvre le roman, le 10 mai 1981, Alice et Cécile ont seize ans. Trente ans plus tard, celles qui depuis l’enfance ne se quittaient pas se sont perdues. Alice, installée dans un café, laisse vagabonder son esprit, tentant inlassablement de comprendre la raison de cette rupture amicale, que réactivent d’autres chagrins. Plongée dans un semi-coma, Cécile, elle, écrit dans sa tête des lettres imaginaires à Alice. Tissant en une double trame les décennies écoulées, les voix des deux jeunes femmes déroulent le fil de leur histoire. Depuis leur rencontre, elles ont tout partagé : leurs premiers émois amoureux, leurs familles, leur passion

pour la littérature, la bande-son et les grands moments des « années Mitterrand ». Elles ont même rêvé à un avenir professionnel commun. Si, de cette amitié fusionnelle, Kéthévane Davrichewy excelle à évoquer les élans et la joie, si les portraits de ceux qu’Alice et Cécile ont aimés illuminent son livre, elle écrit aussi très subtilement sur la complexité des sentiments et laisse affleurer au fil des pages les failles, les malentendus et les secrets dont va se nourrir l’inévitable désamour. Car c’est tout simplement de la perte et de la fin de l’enfance qu’il s’agit dans ce roman à deux voix qui sonne si juste.

Cela faisait cinq ans qu’elles ne s’étaient pas vues. Jusqu’à leur dernier déjeuner. Il était à peine huit heures, Alice sortait de sa douche quand le téléphone avait sonné. Elle avait jeté un regard distrait sur l’écran et hésité à répondre en voyant s’afficher un numéro qu’elle ne connaissait pas. — Alice ? C’est Cécile. Elle ne disait plus : « C’est moi », mais « Cécile ». Un prénom qu’Alice avait retiré de son répertoire. Aurait-elle répondu si elle avait su qui appelait ? — Il faut que je te voie, que je te parle, c’est très important, enfin ça l’est pour moi. Aujourd’hui, si tu as un moment. — Qu’est-ce qui se passe ? C’est grave ? Je ne peux pas aujourd’hui. — Tu ne peux pas t’arranger ? Alice s’arrangea. Elles avaient convenu de se retrouver pour le déjeuner dans un restaurant que Cécile avait choisi. Alice était paisible en se rendant au rendez-vous et s’en étonna. Elle ne put s’empêcher d’alerter ses sœurs, comme si leur dire allégeait la rencontre, en faisait une anecdote parmi d’autres. Elle ne prévint pas son mari. David était déjà parti au bureau et lui aurait conseillé de ne pas y aller. « Quand une relation se termine, il faut savoir l’accepter », disait-il. Alice était aussi curieuse, un peu inquiète. Qu’y avait-il de si urgent pour que Cécile eût soudain besoin de lui parler ? Elle fantasma un instant sur des retrouvailles émues, un mea-culpa partagé, un drame familial qui les aurait rapprochées. Pourquoi ? Le tragique ne faisait que labourer et creuser des trous béants. Elles l’avaient déjà éprouvé. Cécile se garait sur une livraison lorsqu’elle arriva devant le restaurant. Alice

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eut le temps de l’observer à travers la vitre, de composer une expression désinvolte et assurée alors que Cécile manœuvrait, forçant une place trop exiguë. — Tu n’as pas renoncé à la voiture dans Paris ? demanda Alice sans préambule. — Non, répondit Cécile. Et, je sais, je suis sur une livraison, ajouta-t-elle comme pour la dissuader de poursuivre une discussion en suspens, qui n’avait plus lieu d’être. Il aurait été incongru de parler contraventions. Leurs conversations passées ne s’achevaient pas. Aujourd’hui, Alice n’avait aucune idée de ce qu’elles pourraient se dire. Cécile s’extirpa de la voiture, laissant entrevoir des monceaux de papiers sur le siège arrière, un paquet de gâteaux, un plan de banlieue gondolé, un trognon de pomme. Alice trouva sale ce qui, il y a des années, lui paraissait un affable désordre. Cécile claqua la portière, enclencha la fermeture, leva les yeux vers elle sans expression particulière, puis s’assura qu’elle avait bien fermé en appuyant à nouveau sur le bip. Alice retint un commentaire. Cécile avait des manies névrotiques. Elle ne regarda pas Alice. Elles ne s’étreignirent pas. — Salut, ma belle, dit le serveur en embrassant Cécile. Il paraît que tu repars au Brésil ? Tu n’arrêtes pas ! Elles s’assirent l’une en face de l’autre. Le téléphone de Cécile sonna, une sonnerie de porte agressive, elle fit une mimique d’excuses et décrocha en utilisant le kit mains libres qu’elle ne cessa plus de tripoter. — Tu es bien rentré ? Ça s’est bien passé ? La voix douce et attentive qui s’adressait à elle autrefois lui sembla mielleuse, le ton que Cécile donnait à sa conversation l’irrita. Loin de la jalousie. De l’exaspération. Cécile portait une tenue sophistiquée et incongrue, ses ongles étaient bleus, elle ne se faisait jamais les ongles auparavant. Alice ne s’était pas déguisée, sa tenue décontractée affirmait sa constance, son intégrité. Cécile l’observait et notait tout. Alice se sentit vulnérable. Aucune d’elles n’était nerveuse. Mécaniques. Le serveur leur apporta les cartes et fit une blague à laquelle ni l’une ni l’autre ne réagirent. Elles s’absorbèrent dans l’étude du menu. — Ça va ? dit Cécile. Tu portes les cheveux longs, c’est bien. — Tu n’as pas changé, dit Alice. Elle ignorait pourquoi elle avait dit cela précisément alors que le changement était flagrant, perceptible au moindre mouvement de Cécile. — Vous allez bien, tous ? Il n’est rien arrivé ? demanda Alice. — Non, tout le monde va bien. Et vous ? — Oui, chez nous aussi. L’emploi du collectif les prémunissait contre l’intime. — Et à l’agence ? Vous vous en sortez ? Il paraît que c’est difficile. — Non, je ne sais pas qui t’a dit ça, ça va plutôt bien, dit Cécile, même très bien, on est sur un grand projet.

Kéthévane Davrichewy

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Alice ne demanda pas lequel et s’aperçut que cela lui était égal. — Toi, ça cartonne. Tes objets sont partout. Tu t’y consacres entièrement ou tu travailles toujours chez Intervalles ? Cécile ne commenta pas son travail et n’attendait pas de réponse. Cela l’indifférait aussi probablement. — Pourquoi voulais-tu me voir ? Cécile déglutit, posa sa fourchette sur l’assiette, but une gorgée d’eau. Alice patientait, elle repéra quelques mèches blanches dans la chevelure brune de Cécile. — On m’a rapporté ce que tu racontes sur moi et sur Philippe, dit Cécile, et je voulais te demander d’arrêter ça. — Toi et Philippe ? — Tu te permets d’interpréter notre relation. Si tu m’as aimée un jour, je voudrais que tu m’oublies. Alice avait elle aussi entendu des propos qu’elle aurait préféré ignorer. Des petites nuisances insidieuses et persistantes qui l’avaient ébranlée. — C’est pour ça que tu voulais me voir ? Ça fait bien longtemps que je ne parle plus de vous. — Il y a des choses à respecter, dit Cécile. Si Alice avait pu, elle aurait éclaté d’un rire tonitruant et inapproprié, comme une actrice outrancière, et mis fin à ce dialogue absurde. Secouée par l’hilarité, elle aurait fait trembler la table, renversé les verres, déversé le contenu des assiettes sur la robe en satin de Cécile. Le rire comme seule réplique. — Un coup de téléphone ou un mail aurait suffi, dit-elle calmement. — C’était important pour moi de te voir, de te dire à quel point tu me blesses. Le rire l’aurait métamorphosée. La peau fissurée, le nez brisé, les joues lézardées. Cécile lissa ses cheveux méthodiquement, un aveu de fragilité qui touchait Alice autrefois, un geste maniéré, pensa-t-elle alors. Les quelques mèches blanches disparurent. — Tu ne caches pas tes cheveux blancs ? — Je n’en ai pas, dit Cécile. Toi, tu t’éclaircis beaucoup, non ? — J’ai toujours été claire. Cécile eut une moue dubitative, croisa les bras sur la table, laissant ses mains reposer sur ses poignets. Des mains délicates aux ongles fins et bombés. Celles d’Alice étaient plus larges, vieillissantes, aux doigts plats. Combien de fois avait-elle saisi les mains frêles dans les siennes, brusquant Cécile. Le bleu vif des ongles jurait avec la finesse. — Tu boucles moins qu’avant, dit Cécile. Alice garda le silence. — J’ai vu David à la télé l’autre jour, continua-t-elle. Il grisonne, ça fait bizarre. — Oui, ça lui va bien.

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— Moi, je te respecte, dit Cécile, je me tais quand on vient me dire que David a une double vie. — Vous désirez un dessert ? On a refait du tiramisu pour toi, chérie, dit le serveur à Cécile. — Non, merci, répondit Alice, et toi ? — Juste un café. Tu en prends un ? Alice acquiesça. — Deux cafés. Le rire percutant aurait anéanti Cécile. Un coup de vent aurait balayé la table, les chaises, et son corps, léger comme une plume, à l’autre bout de la pièce. — Enfin, reprit Cécile, nous parlions de nous et je disais ça pour que tu comprennes. Comprendre. Quand cesseraient-elles de vouloir débrouiller l’indéchiffrable ? Elles burent leur café, firent un effort pour échanger quelques paroles sans accrocs, clore le repas, s’effleurer des lèvres devant la voiture. Un effluve familier sur la peau de Cécile. Alice s’éloigna sans se retourner. Cécile détailla-t-elle la silhouette plus haute que la sienne, les hanches rondes ? Alice ravala le rire. Elles ne se revirent pas. — Salope ! dit Salomé, la double vie de David, de quoi parle-t-elle ? Et tu n’as rien dit ? — Qu’est-ce que tu voulais que je dise ? — Pute ! dit David. — C’est triste, dit Nine. Elle doit aller très mal. Elle me manque parfois. Alice rêva de Philippe ce soir-là. Cela ne lui était pas arrivé depuis des années. Elle le revit tel qu’il était à vingt ans, les cheveux en cascade autour de son visage, ses yeux la fixant sans relâche, la tache sur la pupille gauche. Puis l’image s’évanouit. Peu à peu, le déjeuner devint un mirage, disparut. Le ressentiment avec lui. Perdura un ricanement grinçant. Un effroi de l’enfance jamais identifié. Une aliénation tapie dans l’ombre. La défiance. Les années se superposèrent, Cécile n’était plus là mais se terrait dans les méandres de son être.

Kéthévane Davrichewy

Les Séparées

Alice ouvrit son magazine : l’abolition de la peine de mort, le discours de Badinter, les 39 heures. Elle engloutit le pain au chocolat. Il lui était difficile de déguster, comme d’apprécier l’éclat du printemps. Elle s’absentait, sa propre vie lui échappait. Elle en était spectatrice. Les heures, les minutes, les secondes venaient se fracasser sur une vitre invisible et incassable. *

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Chère Alice, mon Alice, Alice, Comment dois-je te nommer désormais ? Il importe peu puisque cette lettre n’en est pas une. Juste une épigraphe éphémère murmurée dans la solitude, sans pouvoir prononcer un mot. Je dois être étendue mais ne perçois pas le contact d’un matelas. Ai-je encore un corps ou ne suis-je plus qu’une dépouille dont l’âme veille un peu ? Autour de moi, on se demande si je suis encore là. « Un coma », ont-ils dit. La colère qui affleurait lorsque je pensais à toi ne gronde plus. Un flux sourd et violent qui avait pris insidieusement ta place. Je m’adresse à toi sans plus rien ressentir. La rage a-t-elle fini par se retourner ? J’ai souhaité qu’un désastre s’abatte sur ta vie, terrifiée de la force de mes pulsions. Cruelle ironie du sort. Quelqu’un t’a-t-il avertie ? Dois-tu l’être ? Souhaiterais-je ta venue ? Ou peutêtre es-tu là parmi eux ? Suis-je capable d’identifier une voix ? Les garçons, ma mère, Éric, sont-ils réellement dans la pièce ? Je guette tes pas, ceux de Philippe. Accourrais-tu si tu savais ? Parviendraistu à saisir ce que je tente de clarifier pour moi-même dans un reste de lucidité ? Je ne peux ni parler, ni bouger. Mes paupières sont closes et mes yeux ouverts sur ma mémoire. Ni lumière, ni tunnel. Ma robe en laine tricotée à la main de ce premier matin de maternelle où un élan commun nous avait poussées l’une vers l’autre. La sensation de la maille sous mes doigts, les tiens qui accrochaient tes boucles dorées. Rien n’a déçu nos attentes réciproques. À la fin de la maternelle, on m’avait opérée, « ouvert le cœur ». Ce n’était pas la formule qui t’avait le plus effrayée mais l’idée que mon cœur ne fonctionnerait plus et que tu allais le perdre. Que t’a-t-on raconté quand j’ai repris l’école dans une autre ville ? Quelques cartes postales, quelques dessins, puis nos mères ont laissé tomber une correspondance que nous étions trop petites pour entretenir. Je ne t’ai pas remplacée, je me suis inventé une confidente, un double avec qui partager ma solitude. Je lui parlais tout haut, inquiétant mes proches. Cette sœur imaginaire te ressemblait. Je t’ai reconnue tout de suite quand nos regards se sont croisés lors de notre entrée en sixième. Un professeur faisait l’appel, les élèves se rangeaient derrière lui. Je n’ai pas douté que nous serions dans la même classe. Tu n’as pas vu en moi la petite fille de la maternelle, mais tu as dit m’avoir choisie. Nous sommes entrées ensemble dans la classe et nous nous sommes assises l’une à côté de l’autre. Nous n’avons pas échangé un mot au cours de la journée, pourtant chaque minute nous rapprochait. L’exaltation nous unissait. Mon premier souffle part de cet instant, le dernier s’échouera là, sur ce banc de collégiennes. Je ne serai plus jamais seule. Après cette certitude, l’émoi amoureux ne fut rien, ni la terreur qu’il m’échappe et me laisse pantelante, inassouvie. Ton amitié faisait rempart. La mienne te suffisait.

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David Dumortier

Travesti

Éditeur : Le Dilettante Parution : mars 2012

© DR/Le Dilettante

Responsable cessions de droits : Claude Tarrène claude.tarrene@ledilettante.com

Que dit un homme quand il est nu ? Que dissimule-t-il derrière ses vêtements et ses autres masques ? Ce récit autobiographique nous invite à regarder en face notre humanité. Biographie  

David Dumortier est né en 1967. Il a passé toute son enfance et adolescence en Charente. Arabisant, diplômé de l’Inalco, il a séjourné au Proche-Orient. Il vit aujourd’hui à Paris. Son écriture donne aux choses et aux événements un sens qui résonne dans la vie des hommes. Il est  l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, jeunesse, récits…) publiés aux éditions Cheyne ainsi qu’aux éditions Motus, Le Temps des cerises, Paris-Méditerranée, Rue du monde, l’Atelier du Colophon, Al-Manar, Bayard, Sarbacane… Publications   Parmi les ouvrages jeunesse les plus récents : 20 poèmes au nez pointu, éd. Sarbacane, 2012 ; Les bateaux qui parlent, Cheyne, 2010 ; Ma famille nombreuse : 76 poèmes et un éléphant, Rue du monde, 2009 (prix Bib de rue, ville de Sartrouville) ; Yi et Yo, Motus, 2008 ; Cligne-musette, Cheyne, 2008 ; Mehdi met du rouge à lèvres, Cheyne, 2006 (prix de la ville de Ballon 2007).

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David Dumortier est poète, mystique et travesti. Lyrique en diable et salope au lit, « Sophia » module sa vie entre sexe solidaire et suave sainteté. Tout commença violemment, à l’élevage familial. Le père pèse, cogne, voit son fils en charcutier puis finit par partir ; la mère souffre, maltraitée puis délaissée. L’enfant s’empare en rêve du corps des journaliers qui travaillent à la ferme. Interne au lycée, un temps serveur, il gagne Paris où il s’épanouit enfin dans l’art du travestisme. Un art de fard et d’amour qu’il exerce au contact de corps intenses, ceux de Mourad, Ali, Adib, Karim. Livreur enamouré, étudiants, chauffeurs de bus,

ouvriers sans papiers, français, africains, syriens. Valse de noms, ronde musclée pour passants violents ou attendris – mais paradoxalement dans la plus totale liberté. Par instants, l’aventure s’épice de drôlerie : David se fait écrivain public, critique littéraire, conférencier scolaire. D’avoir reçu en bouche tant de passants, d’avoir tant prié au nom du Fils et parlé au bout du fil, d’« être allé à la déchéance », il reste à l’auteur de Travesti la certitude extatique que « le sexe d’un pauvre est sacré » et que « si vous désirez vous venger du mal que l’on a pu vous faire, prostituez-vous ». Dont acte.

Après mon service militaire, je me suis installée à Paris. La vie devint tout de suite plus douce. Je gagnais mieux ma vie. Un Sénégalais épris de moi m’entretenait confortablement. Il connaissait mon goût pour les fruits de mer et le sauternes, m’invitait à dîner sur les bateaux de la Seine, parfois chez Androuet, et tous les autres soirs il me servait à sa table. C’était du mafé, du thieboudienne, du pout-piat, du bon foutou, des bananes frites… Un délice toujours très pimenté. Je ne lui reprochais jamais quoi que ce soit mais je me réfugiais de plus en plus souvent dans la salle de bains pour respirer en cachette. De terribles angoisses m’envahissaient quand il me parlait. Je voulais être seule avec un livre, entendre des phrases qui résonnent, qui vibrent, fréquenter des rythmes qui m’auraient mise en contact avec le monde des métaphores. Les récits de son quotidien m’exaspéraient. Ils me ramenaient à la tristesse ordinaire des humains, à leur désespoir incurable. Il était là pour moi, bien trop présent dans les petites choses des journées, dans les petits plaisirs et les petits arias : tout ce que je refusais violemment. Alors je l’ai quitté et je me suis installée dans un appartement. Seule. Je pouvais enfin lire et faire l’amour avec des hommes sans avoir à supporter leur désarroi. Je ne prenais d’eux que la chair du fruit, les épluchures ils les retrouvaient en sortant de chez moi. Un jour, dans mon ascenseur, je me mis à parler avec un homme d’un certain âge. Il était lecteur de poésie. C’était son métier. Il lisait dans les ambassades, les maisons de la poésie, dans les salles polyvalentes des campagnes, partout où on le payait… Nous avons tout de suite sympathisé et échangé nos coordonnées sur le palier. Il s’appelait Yves. Il avait sculpté, taillé, poli, comme un diamantaire, ce que je

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languissais depuis que j’avais prié la Vierge. Il m’invita chez lui, dans sa bibliothèque, et il me donna toutes les adresses des revues de poésie, des éditeurs sérieux et toutes les lectures qu’un poète doit parfiler : Michaux, Ghérasim Luca, Frénaud, Guillevic, Louis Bertrand, Michon… J’ignorais tout. J’avais du pain sur la planche pour soixante ans. La Vierge avait accompli son œuvre. J’étais dans le bon sillon… Il y a au fond de chaque homme une flèche dont la pointe ne quitte jamais sa direction. Je l’ai encore vérifié cette nuit. Un ancien amant m’a appelée à deux heures du matin de Lampedusa. Il a été expulsé de France après avoir écopé de sept mois de prison pour divers trafics. À peine arrivé en Tunisie, il a entrepris son voyage de retour en passant par la Libye. De là, il a embarqué sur un bateau de passeurs direction l’Europe. Puis il a échoué sur l’île italienne de Lampedusa. Le Nord est un panier rempli d’ovules qui attirent les spermatozoïdes du Sud. Souvent il y a des morts parce que les barques sont surchargées, parce que c’est la bagarre, parce que les hommes sont trop nombreux à être courageux, parce que leurs couilles sont saturées, parce que les clandestins naviguent sur des coquilles, parce que la mer a faim et qu’elle a déjà du sel pour cuire ses noyés… Il a risqué sa vie plusieurs fois sur des patouillards de fortune mais il est revenu avec sa seule force, en suivant la flèche… Je n’ai pas vécu tout de suite de mes écrits. J’ai d’abord beaucoup publié dans des revues qui tiraient à trois cents exemplaires puis chez des éditeurs très confidentiels. Petit à petit je me suis fait un nom, une voix comme on dit. Les invitations rémunérées ont commencé à se présenter et aujourd’hui, je tire l’essentiel de mes revenus de mes livres, notamment de mes livres pour enfants… Mais les débuts ont été lents. J’ai bien stagné pendant dix ans avant ma première grande publication. C’est Claudia, en me léguant la totalité de son savoir de travestie, qui a permis à mon écriture de trouver son style. Pour écrire il est nécessaire de côtoyer le pire. Il me fallait un scaphandre, une combinaison, un casque, une armure pour descendre dans les profondeurs de l’humanité. Mes protections ont été des perruques, du rouge à lèvres, des bas Nylon et de la dentelle noire. J’ai tout vu, tout entendu, je raconterai mes jours et mes nuits… L’écriture a alimenté mon travestisme et mon travestisme mon écriture. Ils se sont épousés. Le poète est quelqu’un d’autre. Cet autre une fois fardé, grimé, masqué, chamarré, pavoisé, peut enfin parler une autre langue. Une langue rare, une langue longuement distillée, une langue qui ne goûte que l’extrait pur, la quintessence, le vingt-quatre carats de la terre, le suc des coquelicots de nuit, l’étoile qui s’allume trois secondes dans les yeux d’un homme en pleine chute, la rosée sur un pétale miraculeux… Je paie ma dette à Yves, tout au long de l’année, en transmettant mon expérience d’écrivain à des enfants ou aux adultes qui suivent mes ateliers d’écriture. Je ne garde jamais jalousement une recette de cuisine. « Ce qui n’est pas donné est perdu » dit le poète gitan Alexandre Romanès. Je suis sur la même roulotte.

David Dumortier

Travesti

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Il faut même donner des fleurs aux robes si l’on ne veut pas que les gitanes perdent leur âme. Quant à Claudia, je rembourse ma créance sur la peau des hommes : j’entretiens le feu fragile qu’elle avait allumé dans la neige. Je l’ai rencontrée dans un moment politique particulier. Je vivais à cette époque avec Ali, un Tunisien qui, comme beaucoup de jeunes immigrés n’était détenteur d’aucun titre de séjour. Sa clandestinité me peinait et sa voix prenait de plus en plus des teintes d’enfant à la recherche d’une protection. Il se décida, au moment où les socialistes avaient promis d’en régulariser quelques milliers, à déposer une demande en préfecture. Un ami, conseiller auprès du ministre de l’Intérieur, un homosexuel notoire, me confirma son intention d’intervenir pour qu’une issue favorable soit trouvée à mon ami. Une première convocation à la préfecture, puis une deuxième sans plus de succès, nous comptabilisions déjà six convocations quand le dossier fut définitivement refusé. Face au désarroi d’Ali, je conçus une autre stratégie pour déposer un recours auprès du ministère de l’Intérieur. La bataille n’était pas encore perdue, mais l’ami conseiller nous recevait de plus en plus mal dans le bureau de sa permanence. Les critères de régularisation se focalisaient sur des preuves de séjour en France d’au moins sept ans, les dossiers des gens mariés étaient presque tous acceptés de même que ceux des immigrés vivant en concubinage avec enfants à charge. (Les immigrés doivent non seulement travailler dur mais aussi honorer les femmes du pays. À la place de qui ?) Ali étant célibataire et sans grandes preuves de séjour en France, sa requête déposée auprès du ministère n’avait aucune chance d’aboutir. J’avais entendu parler d’un collectif d’homosexuels sans papiers qui commençait à s’organiser, je pris donc contact avec son président. Dans un premier temps, Ali refusa de présenter un dossier où l’on aurait fait état de son homosexualité. Il avait peur que ce soit inscrit sur son passeport, que tout le monde le sache, qu’on l’expulse et que cet élément soit communiqué aux autorités tunisiennes. Le président du collectif le prit entre quatre yeux et lui fit clairement comprendre qu’en allant seul à la bataille l’échec était assuré mais qu’en arguant qu’il vivait en couple homosexuel, il avait de bonnes chances de réussir. Claudia vivait dans un grand appartement qu’elle avait coupé en deux par un simple jeu de portes. Ainsi elle recevait ses amants d’un côté tout en étant protégée par son ami camerounais, sans papiers, qui vivait dans l’autre partie de l’appartement. Elle rejoignit, elle aussi, le collectif, en restant cependant très distante et souvent opposée à notre stratégie de lutte. Elle préférait la voie diplomatique, l’envoi régulier de courriers aux élus et la discrétion plutôt que le choix d’initiatives tapageuses. En cela je la rejoignais, ayant toujours pensé comme l’émir Abd el-Kader que la plume est plus forte que l’épée. La première fois que nous nous sommes vues, elle me regarda avec un très beau sourire.

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Je précise qu’elle était en homme ce jour-là, elle ne sortait d’ailleurs jamais de chez elle en travestie. Puis elle me déclara que j’avais un très beau visage, très fin selon elle. Je sentais qu’il ne s’agissait pas d’une tentative de séduction, qu’elle n’entreprenait rien sinon que de m’observer et peut-être de m’imaginer avec plus d’arabesques. Elle m’invita donc un soir chez elle, pour faire le point mais aussi connaître mon avis sur certains éléments du collectif. Une chaleur particulière se dégageait de sa voix et on eût dit, dans sa façon de parler aux autres, qu’elle était toujours en train de vous adresser un compliment, de vous trouver quelque chose de beau. C’est le mot juste, on se sentait beau chez elle, prêt à affronter le monde et à casser des pierres. Elle préparait l’apéritif et se dirigea vers sa fenêtre qui donnait sur le boulevard. De son premier étage on pouvait voir un banc, juste sous ses carreaux, et un garçon, seul, assis à ne rien faire. Michel se tourna vers moi. — Tu sais, je me travestis. Tu vois ce garçon en dessous, assis nonchalamment ? Il suffirait que je m’habille pour qu’il monte. — Mais tu le connais ? — Non, non, mais tu sais j’ai l’habitude, un mec seul qui s’ennuie, on peut toujours lui proposer quelque chose. Au début il est étonné mais après il se dit pourquoi pas. Du moment que personne ne le sait, il n’est jamais désagréable de se faire sucer. Vraiment je reçois des centaines de garçons par an, avec des sexes énormes, je suis très exigeante sur la taille des queues, dis-toi bien qu’en mec je n’aurais aucune chance.

David Dumortier

Travesti

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Christian Gailly Éditeur : Éditions de Minuit Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Catherine Vercruyce direction@leseditionsdeminuit.fr

© Hélène Bamberger/Éd. de Minuit

La Roue et Autres nouvelles

« Six nouvelles qui se révèlent aussi étonnantes les unes que les autres, malgré une redoutable économie de moyens. Ou grâce à celle-ci. » (« Le Monde », 13 janvier 2012) « Le thème du travail romanesque, mais selon une autre logique narrative. » (« L’Humanité », 12 janvier 2012) Biographie  

Christian Gailly est né en 1943. Il a obtenu en 2002 le prix du Livre Inter pour Un soir au club. Publications   Aux éditions de Minuit, parmi les ouvrages les plus récents : Lily et Braine, 2010, Les Oubliés, 2007, Dernier amour, 2004, Un soir au club, 2002 (prix du Livre Inter 2002) (rééd. coll. « double », 2004), Nuage rouge, 2000 (rééd. coll. « Double », 2007).

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Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

La Roue Il faisait très chaud, 35 degrés sous abri. Je n’ai pas dit à l’ombre, j’ai dit sous abri. Je m’en doutais un peu, remarque, ça ne m’a pas surpris. À force de vivre, n’est-ce pas, on a l’habitude, on évalue la température de l’air. À un ou deux degrés près, on le sait, on est capable de dire combien il fait. Moi je pensais qu’il faisait 32 ou 33, jusqu’à ce que j’aille voir. Je n’y suis pas allé exprès. Je me moquais bien de savoir exactement combien il faisait. J’ai lu 35 degrés sur le vieux thermomètre accroché dans la remise quand je suis allé chercher le marteau. La caisse à outils était sur l’établi, sous le thermomètre, alors j’ai regardé. Pour autant je n’ai pas eu plus chaud. Un gros marteau dont je ne me sers jamais. Je n’ai d’ailleurs pas eu à m’en servir, ma seule force a suffi. Je dis ma seule force, je parle de ma force comme si, j’ai l’air de dire que, mais non. Plutôt modeste pour un homme de ma taille, ma force, néanmoins supérieure à celle de cette femme. En tout cas suffisante, car même supérieure elle aurait pu ne pas suffire. Elle a suffi. Mais je ne pouvais pas le savoir. Je suis donc allé chercher le marteau que la femme me demandait. Elle a sonné chez moi pour me demander ça. Vous n’auriez pas un marteau ? me dit-elle. Elle avait chaud, les cheveux dans les yeux. Ses beaux gants blancs étaient pleins de cambouis, ça lui donnait un air courageux, j’ai pensé ça, je ne sais pas pourquoi. Elle n’avait pas hésité à les salir. C’est courageux. Et puis le fait d’en porter par cette chaleur, ce souci d’élégance vieux style, je dis souci, je devrais dire désir, ça m’a plu.

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En même temps j’ai pensé qu’elle devait avoir un sale caractère, à cause de son nez un peu retroussé. Mais quand j’y pense c’est surtout le regard, un regard clair qui frappait par sa dureté, disons sa fermeté, bref quelque chose d’énergique dans les yeux. Je dois avoir ça dans mes outils, dis-je, c’est pour quoi faire ? Elle m’a regardé. Ma question l’impatientait. Je perdais du temps. Elle en manquait. Et visiblement se retenait de me dire : Peu importe pour quoi c’est faire, ne vous mêlez pas de ça, contentez-vous de me prêter un marteau. Alors moi : Si je vous demande ça, dis-je, c’est que les marteaux, il en existe de différentes tailles, tout dépend de ce qu’on veut en faire. Elle : Il m’en faut un gros, vous avez ça ? Moi : Oui, mais pour quoi faire ? Parce que voyez-vous, expliquai-je, il y a gros et gros, si c’est d’une masse dont vous avez besoin, il faut le dire, et encore, il y a masse et masse : c’est pour quoi faire ? Elle se retourna. Balaya du regard tout le paysage. Elle voulait voir si elle avait le choix. Elle ne l’avait pas. J’étais seul dans le secteur. Elle fit face de nouveau. Elle avait chaud. Moi aussi. On bavardait en plein soleil. Elle était fatiguée. Sa mèche dans les yeux l’énervait. Elle n’osait pas se toucher le front avec ses gants tout sales. J’ai pris le risque de l’énerver davantage : Du bout des doigts j’ai écarté la mèche, très provisoirement, il y avait du vent. Ça l’a fait sourire, ma témérité, j’ai vu ses dents de devant. Elle s’est détendue et m’a dit : Je suis crevée à l’avant. Je vois, dis-je, et vous n’arrivez pas à desserrer les écrous. C’est ça, dit-elle, mais je pense qu’avec un marteau, vous en avez un que vous pourriez me prêter ? Attendez-moi là, dis-je. Je l’ai fait entrer dans le jardin et je l’ai mise à l’ombre. Ensuite je suis allé chercher le marteau. Je l’ai trouvé. Je suis revenu avec. J’aurais pu ne pas le trouver. Allons-y, dis-je. Alors elle : Je n’ai pas besoin de vous, juste du marteau, ne vous dérangez pas, je vais m’arranger. Il est très lourd, dis-je, laissez-moi au moins le porter. Elle soupire : Quoi, lui dis-je, vous ne voulez pas que je vous aide ? C’est si pénible ? Elle hausse les épaules. Sa voiture attendait sur la route, à deux cents mètres de chez moi, au milieu des champs. Au fil des semaines les récoltes s’étaient teintées d’un ocre uniforme, végétal calciné, disons roussi, il ne pleuvait plus et tout se torréfiait, pas une goutte d’eau depuis trois mois, la terre se crevasse, les bêtes meurent de soif. Moi aussi j’avais soif. Je suis allé à la cuisine pour boire et alors que je buvais je me suis mis la tête sous le robinet. Avec le torchon j’ai frotté mais pas trop pour garder la fraîcheur dans les cheveux. Je me frictionnais le crâne quand j’ai regardé par la fenêtre. J’ai vu la voiture s’arrêter, un morceau, le toit je crois. J’étais loin de me douter. Chacun a le droit de s’arrêter. Même dans ce bled. C’est idiot, moi j’accélèrerais plutôt, enfin bref, je suis retourné travailler, sans grand courage, mon histoire piétinait. Une demi-heure après, je n’étais pas plus avancé, j’ai été dérangé par la cloche du jardin. Elle est suspendue au-dessus du portillon. Il suffit de tirer

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sur la ficelle, ça la secoue, elle sonne. Quelqu’un l’agitait, elle sonnait. Lily se moque de moi avec cette cloche. Lily c’est ma copine. Elle dit que je pourrais quand même : Tu pourrais quand même faire installer une sonnette électrique. Oui, sans doute. Mais moi je l’aime bien, ma cloche. Elle a un joli son, ni trop grave ni trop aigu, ni fort ni faible, agréable, juste comme j’aime. Qui plus est elle est loin de la maison. Je ne sursaute pas quand je travaille. Je l’entends comme s’il s’agissait d’un appel vague, d’une église lointaine. Je me dis : Tiens, voilà le facteur. Ou bien : Tiens, voilà ma petite Lily. Je la reconnais à sa façon de sonner. Le facteur aussi. Le facteur était déjà passé. La facture du téléphone et une lettre de mon éditeur qui me demandait, enfin passons. Quant à Lily, elle devait venir un peu plus tard. Qui est-ce ? me suis-je demandé en laissant mon travail. Pas mécontent de le laisser. Je m’y ennuyais. Tout est bon pour m’en distraire. Tout prétexte qui passe, je l’attrape. J’ai traversé le jardin grillé, on n’avait plus le droit d’arroser, j’ai ouvert le portillon en bois plein, il fallait que je l’ouvre si je voulais voir, et j’ai vu cette femme avec ses gants blancs sales et ses cheveux dans les yeux, une blonde en tailleur jaune. La suite on la connaît. Nous voilà partis. Elle marchait à ma gauche. Le gros marteau se balançait au bout de mon bras. Le chic de cette femme me gênait. À côté d’elle, dans ma tenue de travail, j’avais l’air d’un lourdaud, une chemise et un jean pas nets, c’était la fin de la semaine, je me change une fois par semaine, c’est Lily qui s’occupe de mon linge, comme ça ça lui fait moins de travail, mais moi je ne voulais pas, c’est elle qui a voulu. Le marteau me tirait sur le bras. Je l’ai posé sur mon épaule. J’avais l’air d’un ouvrier, un vrai, un gars qui travaille, je veux dire vraiment, pas un comme moi qui ne sait rien faire de ses dix doigts, qui n’est bon qu’à écrire. Mon intrigue piétinait. Je m’ennuyais. J’y restais accroché histoire de ne pas me désespérer. On marchait sur la route elle et moi. Les routes de campagne sont toutes les mêmes. Un peu bombées, du goudron au milieu, des cailloux sur les côtés, du gravier dont ils ont saupoudré le bitume encore chaud quand ils ont refait la route, des cailloux peu à peu décollés puis chassés sur les côtés par les voitures, les camions, tracteurs et autres machines agricoles. Tout ça pour dire que la femme marchait sur le bord de la route. Ses semelles et ses talons faisaient craquer le gravier. Des chaussures de luxe, très fines, légères. J’ai pensé que les cailloux lui faisaient mal. Les silex surtout devaient lui mordre la plante des pieds. J’imaginais ses pauvres pieds, la seule partie de son corps que je me permettais de regarder, marchant moi-même les yeux baissés. Marchez plutôt de ce côté, vous serez mieux, dis-je, lui cédant ma place au milieu de la route. Plus à l’aise elle s’est mise à marcher plus vite, me rappelant

Christian Gailly

La Roue et Autres nouvelles

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qu’elle était pressée. Moi aussi j’ai accéléré, bien obligé. La route montait légèrement. Les faux plats sont tuants par cette chaleur. Et puis cette douleur à l’épaule. Le marteau me faisait mal. Je l’ai soulevé puis de nouveau l’ai laissé pendre au bout de mon bras, je crois même lui avoir imprimé un mouvement pendulaire, ça réduisait le poids, ça m’aidait en tout cas, ça m’entraînait. La voiture était là, tout près, dans le virage. Je me suis retourné. Je me disais : Si par la fenêtre de la cuisine, tout à l’heure, je voyais un morceau de la voiture, je devrais maintenant, si je me retourne, voir un morceau de la cuisine, me disais-je. Et de fait, de là où je me trouvais, près de la voiture, j’apercevais la fenêtre de ma cuisine, et une fois de plus j’en tirais cette conclusion d’optique banale : là où on voit, on est vu. Ensuite, j’ai entendu. On parlait. Pas à moi. Les paroles ne m’étaient pas adressées, ne pouvaient en aucun cas m’être adressées, sinon je me serais immédiatement retourné, j’aurais abandonné le spectacle de ma maison avec sa fenêtre de cuisine, où je me trouvais avant d’être là, où je n’étais plus puisque j’étais là, dramatique constatation. Bref, on ne me parlait pas à moi mais j’entendais parler, alors je me suis retourné et j’ai vu à qui les paroles de la femme étaient adressées. Un homme en chemise, la cravate défaite, brun, un mouchoir à la main, de couleur blanche et taché de cambouis, sa veste à côté de lui sur l’herbe du fossé, lui-même assis à l’ombre, adossé au champ, sur le talus, les jambes dans le fossé. Sans doute disait-il à la femme : Tu en as mis un temps. Lui aussi était endimanché, singulièrement, quelque chose de plus qu’un habit du dimanche, pour une fête, je ne sais quoi, baptême ou mariage, ou communion, peut-être. Et sans doute la femme lui répondait : La prochaine fois, vas-y toi-même, ça ira plus vite. L’homme aussi avait les mains sales, il les frottait avec son mouchoir, si sale qu’il n’osait plus s’en éponger le front, il avait dû lui aussi essayer de desserrer les écrous de la roue, ai-je supposé. Vous êtes garagiste ? me dit-il avec son air teigneux d’impatient snob et arrogant, sans d’ailleurs se lever de son fossé, il était bien, là, à l’ombre, nous examinant, mon gros marteau et moi. Non, dis-je, je suis écrivain, en panne pour le moment, je compte sur vous pour me donner des idées. Un écrivain ? dit-il. Très intéressant, dit-il, vous vous appelez comment ? Paul Cédrat, dis-je. Mon nom ne lui disait rien, pas étonnant, il ne dit rien à personne, je n’étais donc pas un écrivain, en tout cas pas un grand, un écrivain qu’on ne connaît pas n’existe pas, n’est-ce pas. Je me disais : Ce point de vue se défend et la femme nous regardait, l’air de dire : Quand vous aurez fini, tous les deux. Elle venait d’apprendre mon nom, ma profession. Dès cet instant ses regards furent différents. De quel ordre, le changement ? Je ne sais pas. Je semblais l’intriguer. C’est toujours comme ça, on intrigue. Même inconnu, le seul fait d’annoncer qu’on écrit. On vous soupçonne de je ne sais quelle jouissance. Les pauvres, s’ils savaient.

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Louis Gardel

Le Scénariste

Éditeur : Stock Parution : janvier 2012

© Francesca Montovani/Stock

Responsable cessions de droits : Fabienne Roussel froussel@editions-stock.fr

Variation subtile sur les mœurs, l’amour et le bonheur ; « Le Scénariste » emporte par son souffle romanesque. Un regard amusé sur les milieux parisiens de la littérature et du cinéma. La personnalité de Louis Gardel, écrivain, éditeur et scénariste – notamment pour « Indochine » de Régis Wargnier. Biographie  De Fort Saganne (grand prix du roman de l’Académie française en 1980) au Beau rôle, de L’Aurore

des bien-aimées (prix France Télévisions 1997) à La Baie d’Alger, Louis Gardel aura construit toute sa vie une œuvre riche et singulière, à la profondeur souvent cachée par son sens et son goût du romanesque. Avec Le Scénariste, il ouvre une nouvelle porte de son univers : le roman de mœurs et d’amour. Publications   Parmi les romans les plus récents : La Baie d’Alger, 2007 (prix Méditerranée 2008) ; Grand Seigneur, 1999 ; L’Aurore des bien aimés, 1997 (prix France Télévisions 1997). Ces ouvrages ont été publiés aux éditions du Seuil et sont disponibles en format de poche dans la collection « Points ».

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François est romancier. Il deviendra scénariste à la suite de circonstances qui lui paraîtront relever du hasard. Il n’est pas quelqu’un qui dirige sa vie. Il s’arrange avec ce qui se présente. Ce sont les milieux littéraires et ceux du cinéma qui servent de cadre au roman. La jeune fille dont François tombe amoureux travaille à Paris, dans l’édition. Pour vivre avec lui, elle interrompt brutalement une liaison avec un vieil écrivain que cet abandon rend à peu près fou. Mais François ignorera toujours chantages et menaces. Il y a aussi l’Algérie, où François est né et a passé les premières années de

sa vie avec sa mère, installée à Alger après l’indépendance, pour se mettre au service de ce peuple neuf. Il n’a jamais su qui était son père mais a pris son parti de ce secret. François a un grand appétit de bonheur. Ses tourments, il les met dans les histoires qu’il écrit. Ce ne sont pas des transpositions de la vie réelle, plutôt une quête de ce qui est peut-être arrivé ou qui aurait pu arriver, une sorte de monde parallèle. Dans le quotidien des jours, François ne calcule rien. Il se laisse porter par ses désirs et par la chance : la vie n’est pas sérieuse. Ce qui est sérieux, c’est ce qu’il invente.

On l’opère à la gorge. Il est nu sous le drap dont une infirmière masquée l’a couvert des pieds jusqu’aux épaules, après lui avoir ordonné d’enlever son slip. Pourquoi son slip pour une intervention au cou ? Il ne pose pas la question. Il s’est livré à des professionnels de la santé. Il est leur patient. Il patiente. Parmi le personnel qui va et vient autour de la table où il est allongé, il ne connaît que le chirurgien. C’est une femme rousse, très sympathique. Elle ne doit pas avoir beaucoup plus de quarante ans et dirige le service ORL avec autorité. Il l’a vue deux fois, la première elle lui a prescrit de refaire à l’hôpital les examens qu’il avait déjà passés en ville – elle a téléphoné à ses collègues pour lui prendre des rendez-vous –, la seconde, elle a confirmé le diagnostic du généraliste de François. Son hypertension a pour cause un excès de calcium dans le sang. Une des glandes minuscules qui, autour de la thyroïde, en régulent le taux fonctionne mal. « On l’enlève et tout rentrera dans l’ordre. » En pénétrant dans le bloc, suivie de ses internes, ses cheveux roux dissimulés sous une charlotte vert pâle, elle l’a salué d’un sourire allègre comme s’ils s’apprêtaient à partir ensemble en excursion. L’infirmière masquée délimite le champ opératoire en appliquant sur le visage de François un tissu qui a la même consistance pelucheuse que le drap sur son corps. Il ne voit plus rien. Au-dessus de lui la voix de la chirurgienne lance avec entrain : — Ça va ? On y va ? Il ne sait pas si elle s’adresse à lui ou à son équipe. De toute façon le tissu l’empêche de répondre. Il n’éprouve aucune appréhension. Il doit être anxieux pourtant car, quand le puissant projecteur placé au-dessus de lui s’allume,

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une question saugrenue lui vient en tête. Doit-on dire à une femme chirurgien « madame le chirurgien » ou « madame la chirurgien », ou aller jusqu’à « madame la chirurgienne » ? Dans les situations désagréables, François se fabrique des bulles de légèreté. Une voix d’homme, c’est l’anesthésiste, le prévient qu’il va recevoir une injection et qu’il s’endormira tranquillement. Effectivement, une aiguille pénètre sa veine et il perd conscience. Il reprend conscience presque aussitôt ou du moins après un laps de temps qu’il est incapable d’évaluer mais sûrement bref, puisqu’il entend la chirurgienne demander qu’on lui enfile ses gants : l’opération n’a pas commencé. Il ne panique pas tout de suite. Il panique dans les secondes suivantes en se rendant compte qu’il ne peut ni parler ni bouger. Il est privé de tout moyen de prévenir qu’il n’est pas endormi. Il entend tout : le bavardage indistinct des infirmières, le choc métallique des instruments chirurgicaux qu’elles manipulent et, au premier plan, la voix de la chirurgienne qui récapitule pour ses internes, en phrases brèves, les phases à venir de l’opération. Jamais il n’a éprouvé, ni même imaginé, l’impuissance à laquelle il est réduit, incapable d’articuler un son, de contracter un muscle. Sa volonté d’y parvenir est intacte pourtant. Il la concentre dans sa main droite. S’il réussit à remuer un doigt quelqu’un s’apercevra peut-être qu’il n’est pas endormi. Il n’y arrive pas. Son seul espoir, c’est la douleur. Quand le bistouri incisera sa gorge, il sursautera, il hurlera. Mais la lame touche sa peau, la fend. Il sent tout, sauf la douleur. Il va assister à son opération. Paralysé. Les instruments remuent dans son cou ouvert. Il suit leurs mouvements qui écartent, repoussent, pénètrent plus profond. La chirurgienne commente ses gestes. Elle signale les maladresses à éviter quand on intervient dans une zone si délicate. Il interprète comme il peut ces termes médicaux. En direct, il apprend que le bistouri glisse contre sa veine jugulaire. Une erreur fatale est vite arrivée, surtout quand ça saigne. — Compresse ! Je n’y vois plus rien ! Il ne perçoit pas le sang qui coule dans sa gorge. Les sensations des compresses qu’on applique et retire sont diffuses mais suffisantes pour qu’il se représente le cratère gargouillant où ses organes sont noyés. Ça le terrifie. Son incapacité absolue à réagir le condamne. Il va étouffer s’il ne bouge pas. De toutes ses forces il tente de mobiliser ses muscles, tellement concentré qu’il ne ressent plus le tiraillement de l’écarteur autour de sa plaie, ni le travail du bistouri à l’intérieur de son cou. — Voilà je l’ai, dit la chirurgienne avec la voix de quelqu’un qui a accompli sa mission. L’opération est terminée. La contention mentale à laquelle il s’est astreint sans résultat n’est plus nécessaire. Il se laisse aller. Peut-être va-t-il enfin pouvoir s’endormir.

Louis Gardel

Le Scénariste

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Mais la chirurgienne ajoute : — On va quand même explorer plus loin. À l’irm on ne voit pas tout. Aussi distinctement qu’il entend ces mots, il éprouve sur la peau interne de sa gorge les pressions de l’instrument qui le fouille. La détresse succède au soulagement, puis la rage. Il n’en peut plus d’être livré comme une viande. Qu’on lui foute la paix ! S’il a une tumeur cachée derrière la thyroïde, qu’on la lui laisse ! La chirurgienne respire à petits coups puis son souffle devient inaudible. Elle a dû se redresser. — C’est propre, inutile de sonder plus longtemps. D’ailleurs le bonhomme va se réveiller. Elle passe la main à ses adjoints pour achever la besogne, suturer et panser. Sa voix s’éloigne. Cette fois, c’est fini, bien fini. Ce n’est plus du soulagement qu’il éprouve, c’est un élan de grosse joie. Délivré de la séquence d’enfer qu’il vient de vivre, il se demande quelle aurait été sa réaction si la chirurgienne avait annoncé la découverte d’un méchant cancer. Ça doit arriver. On fait quoi ? On meurt sur le coup ? On devient fou ? Mais devenir fou quand on ne peut ni bouger ni parler, c’est comment ? Il joue avec ces interrogations. Ça l’aide à reprendre patience. Il ne doute pas que, très vite maintenant, il va retrouver l’usage de ses muscles. Les infirmières qui l’ont roulé tout à l’heure jusqu’au bloc le remettront sur un chariot et le conduiront en salle de réveil. Cependant l’externe – c’est une fille, il a entendu sa voix – qui a entrepris de le recoudre peine. Elle rend compte d’une voix plaintive de ses échecs. Il entend tout, sent tout : l’aiguille qu’elle enfonce dans sa peau, l’aiguille qu’elle retire, qu’elle plante à nouveau. — Je n’y arrive pas. Le garçon à qui elle se confie l’encourage. — Mais si, tu vas y arriver ! Prends plus haut ! Soulève la pince ! Il les étranglerait tous les deux s’il pouvait, la gourde qui exerce son incompétence sur sa gorge ouverte et l’autre sadique qui, au lieu d’intervenir, dit : — Cesse de trembler ! Recommence ! Combien de fois va-t-elle recommencer ? C’est intolérable. Ça va exploser, il ne peut en être autrement. Si, dans la seconde suivante, il ne hurle pas, ne s’arrache pas à la table d’opération, on entrera dans l’aberrant, l’impensable. Il n’a jamais éprouvé un tel sentiment de révolte, d’autant plus violent que sa fureur reste sans prise sur son corps, sans prise sur rien. Pourtant quelque chose de nouveau se passe à son cou. C’est sourd, vague. Il lui faut un moment pour comprendre que la perception de la douleur lui revient. L’aiguille que la fille lui enfonce dans la peau transperce son

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insensibilité. Les effets de l’anesthésie sont en train de se dissiper. Le cauchemar reflue. Vers le bas, le gros orteil de son pied gauche se contracte. Il met toute son énergie sur ce point de mobilité. Il ne cherche pas à contrôler les secousses qui explosent dans son orteil. Cela il ne le peut pas. Ce qu’il peut c’est les amplifier. Bientôt tout son pied sursaute. Son mollet tremble puis sa cuisse. L’agitation gagne. Ses muscles ruent. Il a l’impression de remuer comme un ver de terre coupé en deux, comme un damné en proie au diable. On s’affole autour de lui. La chirurgienne se rapproche. Il entend, tout près, sa voix : — Qu’est-ce qui se passe ?… C’est fini le pansement ?… Mais, tenez-le ! Des mains le saisissent aux bras et aux chevilles au moment où, à force de contorsions, il va enfin réussir à basculer de la table d’opération…

Louis Gardel

Le Scénariste

François cesse de lire et pose près de lui, sur le divan, les feuilles où il a écrit, depuis son retour de l’hôpital l’avant-veille, entre deux ensommeillements de convalescent, le récit de sa mésaventure. La cicatrice de sa gorge bat. Quand ses visiteurs ont sonné tout à l’heure, avant de leur ouvrir, il a glissé un foulard dans le col de sa robe de chambre afin de dissimuler le pansement qui lui barre le cou. Thierry est son éditeur, Nathalie Séror, l’attachée de presse qui s’occupera de son roman à paraître le 20 août prochain, dans quinze jours. Ils sont assis en face de lui, Nathalie au fond du vieux fauteuil où la mère de François passait ses journées à la fin de sa vie et où il l’a trouvée morte un soir, Thierry sur le bord de l’autre fauteuil, où, quand François était enfant, personne ne s’est jamais assis. C’était la place du père qui n’existait pas. — Il est formidable ton texte ! dit Nathalie. En t’écoutant, j’avais l’impression de vivre ton opération. — Non, dit Thierry, le texte de François n’est pas réaliste, il est faussement réaliste. Il est métaphorique. Nathalie et Thierry s’entendent à flatter les auteurs, chacun à sa façon. François ne croit pas à leurs compliments mais il les aime bien, surtout Thierry, son ami et son complice depuis qu’il a publié son premier roman. — Une métaphore de quoi ? demande-t-il. — D’une certaine façon d’être au monde. On se veut acteur de sa vie, on y croit, et puis on s’aperçoit que, fondamentalement, on ne peut rien à rien. Tu es comme ça, non, mon François ? François sourit sans répondre. Il est fatigué. Il se demande pourquoi il a cédé à l’envie de lire son texte. Besoin de prouver que, même affaibli par son opération, il reste écrivain ? Thierry croise ses jambes. Il ne porte pas de chaussettes. Son jean remonte sur ses chevilles osseuses. — En tout cas, dit-il, tu devrais utiliser ça dans ton prochain roman : « On l’a opéré à la gorge », ça ferait un bon début.

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Nathalie Hug

Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits : Patricia Roussel proussel@calmann-levy.fr

© Frédéric Marvaux/Opale/Calmann-Lévy

La Demoiselle des tic-tac

Éditeur : Calmann-Lévy

Une histoire bouleversante sur un pan peu connu de l’histoire d’une région du nord-est de la France, frontalière avec l’Allemagne, racontée à travers les yeux d’une adolescente. Une écriture incisive et remarquable. Une fin superbe et lumineuse. Biographie  

Nathalie Hug vit dans l’est de la France. Elle a publié plusieurs livres avec Jérôme Camut dont la tétralogie Les Voies de l’ombre, aux éditions Télémaque. La Demoiselle des tic-tac est son second roman solo. Publications   Aux éditions Calmann-Lévy : L’Enfant-rien, 2011 (rééd. Le Livre de Poche, 2012) ; avec Jérôme Camut, Les Murs de sang, 2011 ; Les Yeux d’Harry, 2010 (rééd. Le Livre de Poche, 2011) ; Trois fois plus loin, 2009 (rééd. Le Livre de Poche, 2010) ; Les Éveillés, 2008 (rééd. Le Livre de Poche, 2010).

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Rosy et sa mère ont quitté Ludwigshafen en 1937 pour une vie meilleure en France. Or, dans ce petit village de Moselle, personne n’a oublié l’annexion de 1871. Rares sont ceux qui leur tendent la main. Il est vrai que Mutti admire Hitler, méprise les curés, les Juifs et les fonctionnaires, et que Mein Kampf est son livre de chevet… Mais pour Rosy, dix ans, la vie n’est pas drôle tous les jours.

Quand la guerre éclate et qu’Hitler met à nouveau la main sur cette partie de la Lorraine, les choses changent. Pas pour longtemps. Entre novembre 1944 et mars 1945, alors que les Alliés pilonnent la région, Rosy et sa mère se terrent à la cave. Pour tenir, Rosy se raccroche à ses souvenirs, avec de très maigres provisions et pour toute compagnie une petite poule et de drôles d’araignées aux pattes toutes fines, que son oncle Edy, qu’elle aimait comme un père, surnommait les tic-tac.

1 Mutti m’ordonne de fourrer tout ce que je peux dans ma musette, les trognons de pommes abandonnés, des rutabagas moisis, recouverts de sable, des lambeaux de tissus, des morceaux de bois. De son côté, elle remplit les poches de son tablier avec des fanes de poireaux et des pommes de terre talées. Quand elle attrape ma main, nos paumes sont ruisselantes de peur. Viens, Rosy, me dit-elle. Viens vite. Les cloches de l’église sonnent le tocsin et si je ne cours pas de toutes mes forces maintenant, jamais plus je ne pourrai courir. Je trébuche au milieu de jambes affolées, des jambes qui savent ce que je sais, il faut courir ou périr, et je m’affale de tout mon long. Ma mère me soulève, son bras sous mes aisselles, elle me sauve de tous ces corps prêts à me piétiner, pourvu qu’ils parviennent jusqu’à l’abri ; nous voulons tous y parvenir. Des gens que je connais et d’autres que je ne connais pas se bousculent, fracassent les maigres étals, remplissent leurs mains, engloutissent des légumes gâtés et gobent des œufs comme si ça pouvait les empêcher de mourir. Or, lorsque les bombardiers noircissent le ciel, avoir le ventre plein ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est être sous terre. Il ne nous reste qu’une vingtaine de mètres à parcourir quand les premiers obus sifflent autour de nous et s’écrasent dans un vacarme assourdissant. De hautes flammes s’élèvent, les maisons tremblent les unes contre les autres en grondant, certaines sont pulvérisées comme de vulgaires joujoux, d’autres avalées par un nuage opaque qui se rue sur nous et nous fait suffoquer.

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Enfin, l’abri est là, à portée de pas. Nous hurlons de joie. Un soulagement ravageur enfle nos poitrines nous jetant presque à terre. Mais alors que nous parcourons les derniers mètres, de hautes silhouettes se matérialisent, condamnant le seul passage vers le salut, et notre folle course s’achève aux pieds de trois hommes au visage sévère. Nous nous redressons, à bout de souffle. Mon regard s’accroche aux épaules de Mutti, puis à ses traits. Ses yeux brillent d’un drôle d’éclat, elle se raidit, lisse son tablier et arrange ses cheveux. J’entends sa voix, je comprends qu’elle supplie ces inconnus de m’emmener avec eux, après tout, je ne suis qu’une môme. Elle est déterminée, même si elle n’a rien à offrir, même si moi, je ne suis pas de son avis. Mais l’abri engloutit les derniers bienheureux et la lourde porte nous rejette sur le trottoir. Ses doigts crispés sur mon bras, Mutti halète en scrutant les rues désertes, les papiers qui virevoltent dans la fumée noire, les silhouettes fugitives, les volets claqués à la hâte. Mes oreilles s’emplissent de ses sanglots, du gémissement des flammes, du grincement des charpentes et du vacarme des briques qui éclatent sous la chaleur des brasiers. Ma mère et les maisons alentour geignent à l’unisson et leur plainte me tétanise. Prisonnières de la folie ambiante, nous nous recroquevillons l’une sur l’autre, nous nous lovons contre cette porte qui nous a vomies. Je sens le cœur de Mutti cogner contre ma joue, ses doigts refermés sur mon bras meurtrissent ma chair, mais ce n’est rien en comparaison des mots que ces hommes nous ont crachés à la figure : Nous sommes deux sales Boches, tout juste bonnes à crever.

Quand les avions se taisent enfin, abandonnant derrière eux un ciel gris de cendres, nous quittons notre refuge pour longer les façades jusqu’à chez nous. Fantômes parmi les fantômes, nous rasons les murs fumants d’un quartier que nous peinons à reconnaître. La quincaillerie de M. Colson, notre bailleur, n’est plus qu’une ruine et tout le côté pair de la rue ressemble à un château de cartes balayé par le vent. Çà et là subsistent des taches de couleur, les pétales des roses écrasées, un timbre brisé d’où jaillissent des asters, un vélo jaune abandonné. Il règne un silence étrange autour des maisons et derrière chaque vitre noircie, des ombres malveillantes semblent nous suivre du regard. Mutti presse le pas, m’entraînant derrière elle. Nous louvoyons entre les cratères et les gravats, j’enjambe un bras arraché, je lâche la main de ma mère, je fixe ce bras, gris et écarlate, ses doigts crispés sur l’étoffe brûlée d’un uniforme allemand, cet or qui brille à son annulaire. Il manque le reste du corps, au bout. J’avance d’un pas en songeant aux misères que je faisais subir à ma poupée Lila puis je m’interroge. Où sont passés les autres morceaux ?

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Quand nous arrivons au sommet de la rue du Soleil, les jambes tremblantes et le cœur au bord des lèvres, je trébuche sur le corps d’un enfant. Sa tête et le haut de son tronc rabougris par le feu font un drôle d’angle avec ses jambes. Ses doigts entourent un petit sac en tissu d’où s’échappe une poignée de galets. Andy. Une main glaciale me broie le cœur. Mutti m’attire vers elle, je résiste, je hurle que je veux dire au revoir à mon ami, ma mère se jette sur moi, crie que ce n’est pas lui, mes jambes se dérobent, je crie à mon tour qu’elle arrête de mentir je ne crains pas les morts, je veux juste ramasser la bourse aux cailloux. En souvenir d’Andy. Sans lâcher ma main, Mutti promet de la récupérer plus tard, ouvre la porte de la maison d’un coup d’épaule, retient le vantail du coude pour que j’entre à mon tour, puis elle bifurque vers la gauche et m’entraîne dans la cage d’escalier.

Nathalie Hug

La Demoiselle des tic-tac

2 Ma mère et moi nous sommes installées à la cave le 26 août 1944. Quand il s’est raconté que Paris était libérée et que les Américains allaient écraser Hitler, ma grand-mère – surnommée Oma Chouchou sans qu’on sache pourquoi, a décrété qu’il n’était plus de bon ton d’héberger des Boches, même si elles faisaient partie de la famille. Tout juste accepterait-elle de les cacher à la cave, à condition qu’elles ne sortent que la nuit. En dehors de mon ami Andy et du propriétaire, mis dans la confidence, nul dans le quartier ne s’est soucié de nous. Tout le monde disait qu’il était temps pour les Fritz de retourner chez eux. Vivre à la cave, au début, c’était l’aventure, un déménagement de plus, une nouvelle vie. À présent je n’ai qu’une hâte : que Herr Hitler gagne enfin la guerre pour que nous sortions de ce trou. Les Américains pilonnent la région sans répit et les jours défilent, ainsi que les semaines. L’été est passé, l’automne s’installe, novembre arrive, et nous nous terrons toujours. Aux coliques qui nous laissaient en nage le mois dernier succèdent des nausées et de violentes migraines. La grippe s’est frayé un chemin jusqu’à nous. C’est la faute à la rivière maudite, affirme Mutti, c’est mauvais pour la santé quand l’eau coule sous une maison. À la fonte des neiges ou après un orage, la source ferrugineuse qui jaillit en amont se transforme en torrent et change le sol en nappe de boue. Pourtant, ces inondations ne sont pas seules responsables de nos maux. Ici, il fait de plus en plus froid et depuis que les combats font rage au-dessus de nos têtes, nous avons du mal à trouver de la nourriture. Afin de nous garder au sec, ma mère a disposé les extrémités de lames de chêne, arrachées au grenier, sur des briques alignées le long des murs. Mais ce plancher instable ne couvre pas toute la surface de la cave.

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Patauger n’est pas ce qui m’inquiète le plus, avec l’hiver, le sol a durci presque partout. Marcher sur les planches disjointes, m’asseoir, m’allonger sur elles, ça, c’est angoissant, car j’imagine sans peine toutes les bestioles qui grouillent en dessous : les bruyants aux pattes griffues, les rats et les loirs, et les silencieuses, les tic-tac avec leurs toiles qui collent aux doigts. Les araignées les plus écœurantes ne sont ni les plus noires ni les plus velues, celles-là, je ne les vois guère, elles détestent la compagnie des hommes et il arrive rarement que l’une d’elles s’aventure près de nous. Mais les tic-tac, ces choses avec un corps en deux parties et de longues pattes fines, celles qui s’invitent dans les recoins, près de notre couchette et entre les bocaux ou mes livres, celles qui deviennent des squelettes blancs avec des boules sur les pattes ; celles-ci me dégoûtent. Ma mère a fabriqué des caissons surélevés où elle a installé nos couchettes, elle a aménagé des étagères au-dessus, cependant, je ne peux récupérer mes cahiers ou mes joujoux sans en croiser une. Alors, pour farfouiller dans les endroits les plus sombres, leur cachette préférée à ces vilaines tic-tac, j’enveloppe mes mains dans un linge et ça fait rire Mutti.

1. Bund Deutscher Mädel, équivalent des Hitlerjungend pour les filles de 14 à 18 ans. Pour les filles de 10-14 ans, ce sont les Jung Mädel, branches féminines des Jeunesses hitlériennes, obligatoires à partir de 1941 en zone annexée.

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Quand les premières bombes se sont abattues sur la gare, j’ai d’abord songé que nous allions mourir puis j’ai prié pour que la Wehrmacht chasse les Américains au plus vite. De son côté, Mutti était sereine. Elle m’assurait qu’il ne s’agissait que de propagande et qu’Hitler allait offrir à ses ennemis un magnifique bouquet final. Aujourd’hui, même si l’ennemi peine à repousser l’armée de notre Führer, notre victoire est incertaine. Dans le village, il se murmure que ces bombes vont nous pulvériser, nous, les Fritz, et que nous ferions mieux de déguerpir avant d’être jetées en prison. Comme j’aimerais être détestable, mesquine ou pire, complètement folle comme Oma Chouchou ! Ainsi, j’aurais toutes les excuses pour arracher les yeux de ces porcs de Français. Mais j’ai reçu une excellente éducation, d’abord chez les Sœurs puis aux Jung Mädel et à la bdm1, où nous avons appris à garder la tête haute en toutes circonstances. Je déteste baisser les yeux devant quiconque, même lorsqu’il s’agit de la directrice de l’école, du bourgmestre ou du curé, mais Mutti y tient – ne les regarde pas comme ça, Rosy ! Tu ne voudrais pas nous attirer les ennuis ! – alors je m’exécute, la rage au ventre. Il n’en reste pas moins que ces salopards de Français ont la mémoire courte et qu’ils nous montrent bien de l’hypocrisie. Depuis 1940, tous sont considérés comme des nôtres, ils font partie de l’Allemagne, ils sont l’Allemagne, et s’ils ne nous ont jamais appréciés, leur apparente indifférence nous convenait. À présent que les Américains viennent à leur rescousse, cette indifférence se mue en haine pourtant, Mutti et moi, nous n’avons pas changé. Sale putain,


rentre chez toi ! Et toi, la Gretchen, va lécher les bottes d’Hitler ! La Gretchen, c’est moi. Cette haine qu’ils portent en eux me terrorise. La nuit, le jour, seule ou au milieu des gens, au village ou à la maison, nulle part je ne me sens à l’abri. Il n’y a qu’à la cave que je respire. Pendant les bombardements, les murs vibrent, la porte et les poutres craquent mais mon pupitre est installé, loin des murs, loin des gens.

Nathalie Hug

La Demoiselle des tic-tac

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Vénus Khoury-Ghata

Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits : Catherine Farin catherine.farin@mercure.fr

© Catherine Hélie/Mercure de France

Le Facteur des Abruzzes

Éditeur : Mercure de France

Une auteure déjà traduite en plus de quatorze langues. Une histoire forte au service de personnages passionnés. Une invitation au voyage dans une langue pleine d’exotisme. Biographie  

Romancière et poète d’origine libanaise, Vénus Khoury-Ghata vit et écrit à Paris. Elle a publié une vingtaine de romans, et autant de recueils poétiques. Elle est notamment membre du jury du prix France-Québec et du prix des Cinq continents de la francophonie. Au Mercure de France, elle a déjà publié des recueils de poésie et deux romans. Elle a reçu le grand prix de poésie de l’Académie française 2009 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Publications   Parmi les romans les plus récents : La fille qui marchait dans le désert, Mercure de France, 2010 ; Sept pierres pour une femme adultère, Mercure de France, 2007 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2009) ; La Maison aux orties, Actes Sud, 2006 (rééd. coll. « Babel », 2008) ; Le Moine, l’Ottoman et la Femme du grand argentier, Actes Sud, 2003 (prix Baie des Anges) (rééd. coll. « Babel », 2004) ; Privilège des morts, Balland, 2001.

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Laure est la femme de Luc, mort il y a dix ans. Généticien, Luc s’intéressait tout particulièrement à Malaterra, un village des Abruzzes composé de descendants d’Albanais qui, cent ans plus tôt, ont traversé l’Adriatique pour trouver refuge en Italie. Quand Luc revenait de ses missions, il confiait à Laure le soin de mettre ses notes et les résultats de ses recherches au clair. Mais Luc n’est pas rentré de son dernier voyage à Malaterra… Laissant Laure veuve et comme « inachevée ». Pour pouvoir faire son deuil, Laure doit rencontrer ceux avec lesquels Luc a passé tant de temps loin d’elle et comprendre en quoi cette population le fascinait…

Ce bout du monde est inhospitalier : Laure est une étrangère qu’on regarde comme une intruse. Heureusement, Yussuf le facteur va l’initier à ce village et lui narrer les histoires de ses habitants. Outre des particularités génétiques communes, tous ces individus ont des destins singuliers, souvent tragiques. Laure devra les apprivoiser et gagner la confiance des femmes du village qui se méfient d’elle. Dans ce monde clos replié sur lui-même, la présence de Laure bouleverse le cours des choses : les langues se délient, des secrets refont surface. Et Laure de découvrir un autre Luc que celui qu’elle croyait connaître…

« Un village creusé dans le roc, sosie d’Eboli où le Christ s’est arrêté, d’après le film de Francesco Rosi, dernier village après la dernière gare, le train ne peut aller plus loin. Son nom commence par la lettre M. » Les précisions de Luc étaient toujours vagues, mais comme elle faisait semblant de comprendre… Son généticien de mari avait oublié le nom du village où son cœur s’était fêlé alors qu’il y avait fait trois séjours et ramené des centaines d’éprouvettes, du sang, de l’urine et de la salive de ses habitants, des Albanais implantés dans les Abruzzes depuis un siècle, tous dotés des mêmes groupes et rhésus sanguins : O négatif. Mort après son retour, ses amis enjambaient les prélèvements entassés dans l’entrée de leur appartement pour lui présenter leurs condoléances. Six caisses et cent pages de notes à déchiffrer et à réécrire, elle l’a toujours fait et l’aurait fait une fois de plus si Luc n’avait pas eu la mauvaise idée de mourir. Recopier ses notes revenait à l’accompagner dans ces pays où il partait seul vers des êtres qu’il lui racontait à ses retours : Esquimaux de Terre-Neuve, pêcheurs de saumon d’Alaska ou les Albanais qu’il lui présenterait lors de son prochain voyage. C’est du moins ce qu’il disait. Il n’y eut pas de prochaine fois. Il n’y aura jamais de prochaine fois. Les derniers consolateurs disparus et en attendant que Luc ne soit plus mort pour qu’il revienne à la maison, pas un jour n’a passé sans qu’elle ne pense aux Albanais des Abruzzes. Passé dix ans et Luc toujours absent, elle prit le train gare de Lyon pour l’Italie et ce village dont le nom commence par la lettre M. Le dossier des Albanais et sa machine à écrire ajoutés à sa valise au tout dernier moment.

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« Je suis l’épouse du docteur qui vous piquait le bout des doigts et vous faisait uriner dans des éprouvettes », leur dira-t-elle et ils lui ouvriront toutes les portes. * Ceux qui ont vue sur la montagne l’ont suivie du regard de la gare à la maison louée pour une semaine. Les autres qui ont vue sur la vallée et qui n’ont rien remarqué se sont rangés à leur avis, ils n’ont aucun intérêt à les contredire. Son arrivée en plein midi du mois d’août quand le soleil enfonce des clous dans les têtes ne les étonne pas, mais ils trouvent bizarre qu’elle ne se soit pas arrêtée devant le cimetière ou au café, ne serait-ce que pour boire un verre d’eau avant d’entreprendre l’escalade de la pente. « La dernière maison à gauche, au pied des ruines, lui a précisé la dame de l’agence. Et surtout ne vous perdez pas, personne pour vous renseigner, les habitants de Malaterra déménagent l’été dans la vallée. Le haut laissé aux vautours et aux serpents. » La clé dans sa main pèse une tonne, aussi lourde que ses jambes maintenant qu’elle attaque la pente. La dame au loin lui fait de grands gestes des bras comme si elle sautait à la corde. « La clé, crie-t-elle, est pour la forme, la porte n’a plus de serrure, et il vous faudra descendre en bas pour les provisions. Tout est en bas. » Et son doigt désigne le ravin. « Y a-t-il une papeterie ? — Porqué une papèteria ? Les vieux qui savaient écrire sont tous morts, les jeunes ont quitté le pays. À moins de tenter votre chance auprès du vieux Kosovar, il ouvre le dimanche après la messe. Votre nom ? », s’avise-t-elle avant de s’éloigner. — Laure », lance la femme de Luc par-dessus son épaule sans se retourner. La chaleur écrasante ralentit sa marche, ralentit ses pensées. Elle ne sait plus la raison exacte qui l’a poussée vers ce village abrupt et ses habitants qui parlent une langue qu’ils sont seuls à comprendre, mélange d’italien et d’albanais. Est-ce pour sa ressemblance avec Eboli ou pour refermer le cercle du deuil qu’elle a voyagé toute une nuit ? Étudier la génétique d’hommes et de femmes qui vivent en cercle fermé, ne se marient qu’entre eux et qui ont traversé l’Adriatique pour changer de vie a arrêté celle de Luc. Prélèvements effectués le jour, analysés la nuit, notes prises entre veille et sommeil, déchiffrées et réécrites le jour. L’écriture de Luc aussi tortueuse que la pente escaladée avec peine. Mêmes maisons creusées dans la falaise, mêmes façades rouillées. Soleil et neige de Malaterra font saigner les pierres. Des cavernes plutôt que des maisons avec des fenêtres aveugles. Les seuls volets ouverts appartiennent à la maison louée en quelques secondes.

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Alignés sur le seuil, cinq chatons couleur suie semblent guetter son arrivée. Ils la conduisent à leur mère affalée sur le couvre-lit en crochet. Madame mère qui se remet de ses couches bâille à se décrocher les mâchoires puis suit d’un regard inquiet les va-et-vient de Laure entre la malle ouverte et l’étagère où elle range deux robes et le dossier de Luc. Elle lira demain les pages où s’entremêlent dans un grand désordre maladies, déficiences immunitaires, mariages consanguins ou incestes – le père engrossant la fille avec la complicité muette de la mère, parfois le frère parti très loin et qui n’a plus donné de ses nouvelles. Demain elle mettra de l’ordre dans les notes écrites à la hâte du biologiste. Dix ans ont passé depuis son évacuation à Rome sous une tempête de neige aveuglante et son retour à Paris dans un avion sanitaire transportant un homme dans le coma, un presque-mort. Deux chemises repassées expédiées un mois plus tard par une certaine Helena gardaient son odeur. Touchées, humées, paupières serrées de crainte que les larmes n’en dissolvent la sueur, les deux chemises suspendues dans un placard se gonflaient au moindre courant d’air de la présence du mort.

Vénus Khoury-Ghata

Le Facteur des Abruzzes

Du balcon suspendu sur le vide, Laure devine un clocher, une place, un arbre aux bras raccourcis et le rouge brique des toits. L’eau évaporée du lac masque les maisons, pas le ravin, ventre béant, une des sept portes de l’enfer, dit une notice des chemins de fer. Pourquoi Luc avait-il choisi ce village et ses habitants pour ses investigations ? Un groupe et un rhésus sanguins communs à toute une population méritent-ils tant d’années de recherches, de séjours chez l’habitant avec la mort au bout ? Et qui est cette Helena qui lui a rendu les deux chemises de son mari lavées et repassées par ses mains ? Pas d’adresse, ni de numéro de téléphone mais une branche de lavande à l’odeur âcre. * Un homme parle aux chats sur le pas de la porte. Il leur recommande de manger proprement et de ne pas se disputer sinon Yussuf se fâche. Il pousse le battant sans frapper, sans s’étonner de la présence de Laure, se jette sur l’unique chaise, éponge la sueur de son front d’un revers de manche avant de lui annoncer d’un ton désolé qu’il n’a pas de courrier pour elle mais qu’il viendra tous les matins par n’importe quel temps même si personne ne lui écrit ou ne pense à elle, même s’il ne connaît pas son nom ni d’où elle vient pour donner du lait aux chats, la mère est sèche. Accouchement difficile, explique-t-il d’une voix étranglée. La pauvre a failli passer, les petits se présentaient par le siège, Yussuf avait du sang jusqu’aux poignets.

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Puis cette recommandation : ne pas la bouger du lit. Voyant la machine à écrire, il lui demande si elle écrit des livres et si on parle d’elle dans les journaux et à la télé. « Je réécris seulement. — Tu veux dire que tu copies ce qu’un autre a pensé avant toi ? Quelqu’un d’important, un ministre ou un président de la République. Il a jeté ses idées sur des bouts de papier, tu corriges les fautes, à moins que la personne en question ne soit plus de ce monde, les morts ne peuvent pas se relire. » Prend-il son silence pour un aveu ? La main sur le cœur, le facteur lui présente ses condoléances, cul collé à la chaise, la pente l’a épuisé. Il va se servir un verre d’eau au robinet avant de poursuivre sa tournée dans la vallée alors que sa sacoche est vide. Les jeunes ne donnent pas de leurs nouvelles, reviennent rarement, pour enterrer un parent ou dans un cercueil. Chute d’un échafaudage pour les uns, règlement de comptes pour d’autres. La mafia enrôle à tour de bras. « Les Albanais de Malaterra éparpillés dans toute l’Italie, se désole-t-il, seul ton voisin a choisi l’Australie. Déflorer la fille d’Helena a écroulé sa maison. Les murs n’ont pas tenu après le suicide de la malheureuse, le même mal frappe les pierres et les filles déshonorées… Sais-tu si l’Australie est en Amérique ? — À côté, répond Laure à tout hasard pour ne pas baisser dans son estime. — À sa droite ou à sa gauche ? — Un peu plus bas. — Ou plus haut puisque la terre tourne. » Le facteur a décidément le dernier mot. Un pied de l’autre côté du seuil, il lui annonce avec ménagement qu’elle ne devra pas compter sur sa présence demain. « Tout Malaterra se retrouve à la messe du dimanche. Les bancs de droite réservés aux parents des victimes, les bancs de gauche à ceux des tueurs. La dette de sang divise les familles. Il est le seul à avoir pris ses distances avec cette pratique barbare importée d’Albanie. Rebibia a fait de lui un homme civilisé. Laure pense à une femme alors que le facteur parle d’une prison. Ses deux séjours : « Trois puis six ans, Rebibia m’a transformé. » Il n’a pas tué comme on pourrait le penser mais construit une école qui s’est écroulée sur les élèves. Seul survivant, l’instituteur, absent ce jour-là. Sa vache mettait bas. Sorti de là et ne sachant rien faire d’autre que poser des pierres sur des pierres, il a recommencé et construit un muret qui s’est effondré sur une chèvre alors qu’il n’avait pas lésiné sur le ciment. Récidive donc double peine. Il en a profité pour apprendre à lire. De retour à Malaterra, le maire lui a offert une sacoche avec promesse d’achat d’un âne alors qu’une bicyclette ferait mieux l’affaire à cause de la pente.

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Yussuf parle de la bicyclette comme d’une femme. Il appelle bras les guidons, jambes les roues, fessier le siège. Elle gémit aux tournants, crie de plaisir quand on la fait rouler, soupire quand on la freine. Malgré son âge, facteur Yussuf a la mémoire sensuelle alors que celle de Laure est hargneuse. « Qui est Helena ? — Une femme qui s’est tuée alors qu’elle croyait tuer sa fille. — Helena est belle ? — Elle est la moins laide de Malaterra. — Helena est jeune ? — Elle a l’âge de l’ours des Abruzzes. »

Vénus Khoury-Ghata

Le Facteur des Abruzzes

Le facteur n’a pas refermé la porte derrière lui, la maison de l’homme parti en Australie apparaît dans l’embrasure. Un mur debout, des pierres éparpillées, et un arbre au milieu de ce qui devait être une chambre. Des branches nues, chétives, noires. On dirait un balai debout sur son manche. C’est là qu’il a violé la fille, a dit le facteur. De honte, l’arbre mange ses propres fruits. Laure suit du regard les oiseaux qui survolent l’unique mur. Aucun ne s’y pose. Pressés de rentrer chez eux, ils affûtent l’air de leurs ailes acérées. Elle va manger le pain et le fromage au thym achetés près de la gare même si elle n’a pas faim, dormir même si elle n’a pas sommeil et pousser les chats lovés dans leur mère pour pouvoir se glisser dans le lit. Le vent qui souffle de la vallée la réveille en pleine nuit, la porte claquée dans un bruit de gifle l’empêche de retrouver le sommeil. Le vent des Abruzzes n’aime pas les étrangers, se dit-elle et elle enfouit sa tête sous l’oreiller. Demain elle fera appel à un serrurier. Demain elle réécrira les notes de Luc sur les Albanais des Abruzzes.

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Antoine Laurain

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Florence Giry fgiry@flammarion.fr

© Jean-Luc Bertini/Flammarion

Le Chapeau de Mitterrand

Éditeur : Flammarion

« Un très joli conte, enlevé et nostalgique. » (« Livres Hebdo ») « Le Chapeau de Mitterrand » est dans la dernière sélection du prix RTL-Lire. Antoine Laurain est l’auteur de quatre romans, dont « Ailleurs si j’y suis », lauréat du prix Drouot en 2007, et « Fumer tue » (2008, traduit en italien). Biographie  

Antoine Laurain est né à Paris au début des années 1970. Après des études de cinéma, il réalise plusieurs court-métrages avant de se tourner vers l’écriture. Le Chapeau de Mitterrand est son quatrième roman. Publications   Aux éditions Le Passage : Carrefour des nostalgies, 2009; Fume et tue, 2008; Ailleurs si j’y suis, 2007 (prix Drouot).

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Un soir à Paris, Daniel Mercier, comptable, dîne en solitaire dans une brasserie pour se consoler de l’absence de sa femme et de son fils. Sa vie en tout point banale bascule quand un illustre convive s’installe à la table voisine : François Mitterrand, venu déguster des huîtres en compagnie de deux amis. Son repas achevé, le Président oublie son chapeau, que notre Français tout à fait moyen décide de s’approprier en souvenir. Or, le célèbre feutre noir n’est pas un simple trophée : tel un talisman, il ne tarde pas à transformer le petit employé en véritable stratège au sein de son entreprise… Daniel aurait-il sans le savoir percé le mystère du pouvoir suprême ?

Durant deux ans, l’objet fétiche va jouer avec la vie de ceux et celles qui s’en couvrent, les révélant à eux-mêmes autant qu’il les révèle aux autres. Tout au long de cette ronde savamment orchestrée, Antoine Laurain croque avec beaucoup d’humour une riche galerie de personnages. La fable pleine de malice se double d’un tour de manège au cœur de la France des années Mitterrand, passant en revue ses tubes, ses séries télévisées, ses modes, ses usages et même ses parfums. Empreint d’une délicieuse rouerie, Le Chapeau de Mitterrand, à mi-chemin du conte et du roman, ressuscite le quotidien d’une époque.

Dans le récit de sa soirée, il ne s’était accordé qu’une légère modification : le plateau de fruits de mer ne contenait plus que 24 huîtres, un demi-tourteau et des bigorneaux. Il savait que s’il entrait dans le détail de son fabuleux dîner, Véronique aurait risqué de se concentrer uniquement sur le coût d’un tel repas. Des phrases telles que : « Eh bien, tu te soignes lorsque nous ne sommes pas là » ; ou encore : « Comme ça, tu t’organises des festins tout seul ! » auraient parasité la narration de son aventure. Relatée par Daniel, l’arrivée du chef de l’État avait pris un tour biblique et la phrase des huîtres au vinaigre – « Je l’ai dit à Helmut Kohl la semaine dernière » – résonnait comme un commandement divin énoncé des profondeurs caverneuses du Ciel. Je suis quand même choquée. — Choquée de quoi ? dit Daniel. — Que tu aies volé le chapeau, ça ne te ressemble pas. — Je ne l’ai pas complètement volé, objecta-t-il, contrarié par cette observation qu’il s’était bien évidemment faite, lui aussi. Disons plutôt que je ne l’ai pas rendu. L’argument sembla faire mouche. Il finit par convaincre Véronique qu’il avait en définitive bien fait de conserver le chapeau, car le maître d’hôtel à moustache l’aurait peut-être gardé pour lui ou pire encore, s’il ne s’était aperçu de rien, un autre client aurait pu s’en emparer sans savoir qui en était l’illustre propriétaire. La collation nocturne avalée et Jérôme couché, ils retournèrent au salon, Véronique se saisit doucement du feutre, puis elle le caressa du bout des doigts, comme prise d’une mélancolie. Elle regrettait que Daniel ne se soit pas aperçu que François Mitterrand l’avait oublié plus tôt, il aurait pu héler le Président et le lui remettre avec un sourire. Cela aurait créé une connivence entre vous, dit-elle à regret. — Oui, mais il était déjà loin, lui fit remarquer Daniel qui préférait malgré tout la vraie version de l’histoire, celle où il se retrouvait désormais coiffé du couvre-chef présidentiel.

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* Je ne partage pas du tout votre point de vue, monsieur Maltard, dit Daniel en secouant la tête. Il effleura le chapeau qu’il avait posé devant lui sur la grande table de réunion. Jean Maltard et les dix autres membres du service financier convoqués à la réunion de onze heures le regardèrent avec stupeur. Daniel laissa s’écouler quelques instants de silence, un sourire hiératique sur les lèvres, puis il s’entendit réfuter point par point les arguments avancés par le nouveau directeur du service financier. Avec une confiance inouïe, il se vit avancer dans les strates de la diplomatie avec l’aisance d’un dauphin brisant les vagues. Lorsqu’il eut fini son exposé, un grand silence se fit. Bernard Falgou le regardait, la bouche entrouverte. Michèle Carnavan esquissa une petite toux, puis, devant la lâcheté de ses collègues masculins, se lança : Je crois que Daniel a parfaitement résumé nos préoccupations. — Brillamment, reprit aussitôt Bernard Falgou, comme en proie à un minuscule électrochoc. Maltard regardait Daniel impassible. Monsieur Mercier, vous êtes un stratège, lança-t-il, glacial. Jean-Bernard Desmoine, le chef des secteurs financiers, qui s’était spécialement déplacé pour cette petite conférence de mise au point sur les nouveaux objectifs du département Paris-Nord de la Sogetec, n’avait pas quitté Daniel des yeux tout le temps de son intervention. À peine avait-il griffonné quelques notes quand celui-ci avait expliqué avec limpidité, chiffres à l’appui, qu’on ne pouvait décemment pas scinder le département financier en trois mais tout au plus en deux pôles distincts. Je vous remercie tous de votre participation, dit Jean-Bernard Desmoine, vous pouvez regagner vos postes. J’aimerais vous parler, monsieur Maltard. Ce dernier acquiesça avec un faux sourire soumis puis leva la tête vers Daniel. Seul Bernard Falgou perçut le regard de haine froide que le nouveau responsable lançait à son adjoint. Sitôt sorti de la pièce de réunion, Falgou prit le bras de Daniel. Tu l’as tué, tu as tué Maltard ! lui dit-il. — Mais non, mais non… plaida Daniel dans un battement de paupières. — Mais si ! renchérit Françoise, il va dégager, c’est sûr. C’est ça que va lui annoncer Desmoine, tu as détruit tous ses arguments. Tous faisaient cercle autour de lui, surexcités qu’ils étaient de découvrir en la personne de leur collègue une force tranquille qui avait su défendre leurs intérêts mieux que ne l’aurait fait le plus radical des syndicalistes ou le meilleur ténor du barreau. Ils lui parlaient de son calme, de son assurance, et de cette façon incroyable qu’il avait eue de sortir quelques vacheries avec le plus grand tact. — C’est vraiment la classe, conclut Michèle Carnavan. De retour dans son bureau, Daniel s’installa dans son fauteuil pivotant, caressa son chapeau, qu’il avait posé devant lui, et profita du calme de la pièce. Il ferma les yeux. À aucun moment ces sourdes bouffées d’angoisses qu’il connaissait depuis sa plus tendre enfance ne s’étaient manifestées. Bien au contraire, il avait ressenti un calme apaisant. Il y avait de cela quelques jours, l’idée d’une

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confrontation avec Jean Maltard aurait fait monter sa tension, et des aigreurs d’estomac seraient apparues dès la dernière bouchée du déjeuner avalée. Tout l’après-midi, tendu comme une arbalète, il aurait repassé en boucle dans son esprit le film de leur dialogue, se fustigeant de l’emploi d’une tournure de phrase maladroite, de tel mot ou de tel point sur lequel il aurait à coup sûr perdu la main face à Maltard. Daniel serait ressorti exsangue d’une telle journée. Rien de tel à la minute présente. Il se sentait bien, comme on peut l’être en bord de mer à marcher le long du sable une fin d’après-midi d’été. Cette situation nouvelle ne le surprenait pas plus que cela. C’était comme si le vrai Daniel Mercier était enfin apparu au grand jour. Le précédent n’était qu’un prototype inabouti, une sorte de brouillon. Il remonta le store à lamelles de son bureau afin que le soleil de l’hiver y pénètre largement, puis se replongea dans les dossiers de la Sogetec.

Antoine Laurain

Le Chapeau de Mitterrand

Dix-neuf heures avaient sonné depuis un petit moment quand Jean Maltard, sans avoir toqué auparavant, poussa la porte vitrée de son adjoint. Vous ne rentrez pas chez vous ? lui demanda-t-il sèchement. Vous faites des heures supplémentaires, elles ne vous seront pas payées. Daniel le regarda, impassible. — Je finis le dossier Sofrem et je rentre chez moi. Vous le finirez demain, coupa Maltard, la journée est terminée, tout le service est parti, faites de même. Sans un mot, Daniel reboucha son stylo Parker gravé à ses initiales, cadeau de sa femme pour leur cinquième anniversaire de mariage. Il se leva, éteignit son ordinateur et son écran de minitel, et se couvrit de son feutre. Un chapeau donne à celui qui le porte une autorité sur celui qui n’en porte pas, songea-t-il. De fait, Jean Maltard paraissait soudainement bien plus petit. Il semblait même rapetisser à vue d’œil. Un insecte qui aurait pu rétrécir jusqu’à arriver à hauteur des poils de la moquette, bourdonnant de rage de tous ses élytres ; Daniel n’aurait plus eu qu’à poser sa semelle dessus. — Ça ne va pas se passer comme ça ! dit soudainement Maltard. Vous attendez que Desmoine vous appelle, c’est ça ? ajouta-t-il dans un sourire venimeux. — Mais il m’a déjà appelé… Cette phrase produisit sur Maltard comme une petite commotion. Il s’arrêta de parler et fixa Daniel. Desmoine vous a appelé ? prononçat- il en détachant chaque mot. — Oui, répondit sobrement Daniel, en enfilant son manteau. — Que voulait-il ? demanda Maltard. — Petit-déjeuner avec moi. Vendredi. — Petit-déjeuner avec vous, dit Maltard dans un souffle, comme s’il s’agissait d’une formule cabalistique qu’il ne fallait pas prononcer trop haut sous peine de déclencher des catastrophes. — Oui, c’est ce qu’il m’a dit. Daniel se pencha vers sa mallette pour y glisser un dossier. Il y eut un long silence puis il referma les attaches, le claquement métallique donnant le signal du départ. Tous deux descendirent par l’ascenseur sans prononcer une parole, et se séparèrent devant l’entrée sans se serrer la main. Maltard regarda Daniel s’éloigner sur le trottoir, puis il entra dans le premier café et commanda un double rhum. La silhouette de son adjoint avec son manteau et son chapeau noir allaient le hanter une bonne partie de la nuit.

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Charif Majdalani

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Martine Heissat martineheissat@seuil.com

© Hayat Karanout-Kokoy/Éd. du Seuil

Nos si brèves années de gloire

Éditeur : Éditions du Seuil

3e volet d’une saga libanaise commencée avec « Histoire de la grande maison » (2005, traduit en italien, allemand, grec et arabe), et poursuivie avec « Caravansérail » (2007, traduit en allemand, grec et catalan). On retrouve des lieux, des personnages, mais surtout une veine très romanesque, un sens aigu du détail, un goût « arabesque » de la digression, une écriture imagée, concrète. Biographie  

Charif Majdalani, né en 1960 à Beyrouth, enseigne les lettres françaises à l’université SaintJoseph de cette ville. Avouant un goût prononcé pour le baroque et le métissage des cultures, il se définit volontiers comme « méditerranéen ». Publications   Histoire de la grande maison, 2005 ; Caravansérail, 2007 (prix Tropiques, prix François-Mauriac de l’Académie française). Ces ouvrages sont disponibles en format de poche, dans la collection « Points ».

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Nous sommes dans la décennie qui précède le début de la guerre civile libanaise, en 1975. Fils de filateurs ruinés, le narrateur n’a de cesse qu’il n’ait relevé la fortune de sa famille et conquis, ce faisant, la femme aimée, Mathilde dite « Monde », que sa pauvreté lui interdit d’épouser. Le voilà commis chez un marchand de tissus, puis secrétaire d’un homme d’affaires. Il a des aventures amoureuses plutôt rocambolesques, tente de diverses pittoresques façons de faire fortune, fréquente des aventuriers, des bandits des souks. Ses entreprises font long feu, jusqu’à ce qu’on lui propose d’aller clandestinement enlever les machines d’une usine textile placée sous séquestre à Alep, en Syrie…

Remontées à Beyrouth dans la filature familiale à l’abandon, les machines font bientôt de lui un homme riche et courtisé. Il retrouve Monde, qui devient sa maîtresse. Mais déjà claquent les premiers coups de feu de la guerre civile. L’usine et la maison familiale restaurées sont dévastées par les combats. Qu’importe, au milieu du fracas des armes, les machines seront, une fois encore, déménagées et emportées dans la montagne, dans l’espoir que revienne le temps où l’on pourra imaginer « l’avenir et une descendance heureuse ».

1 Tenez, asseyez-vous là, en face de moi, vous aurez ainsi sous les yeux le spectacle de ces montagnes et de la lumière du matin qui s’y étire paresseusement. Cela siéra bien au récit de misère hautaine et de gloire que je vais vous faire. Vous avez l’air pourtant assez bien renseigné, mais il y a sans doute encore pas mal de choses que vous ne savez pas et que je vais vous dire, comme ça sera complète l’histoire folle que vous écrirez à ma place, si vous l’écrivez un jour comme vous le prétendez et comme je n’ai jamais réussi à le faire moi-même, malgré mille tentatives, et vous ne serez pas venu jusqu’ici pour rien. Mais auparavant goûtez donc ces figues qui ont un goût de miel et d’encens, n’hésitez pas, servez-vous, elles viennent de la parcelle devant laquelle vous êtes passé en arrivant, celle qui est derrière les vieux noyers. Celle-là, c’est une des premières que j’ai acquises, au temps où la réussite s’est mise enfin à me sourire, même distraitement, après tant d’années de pauvreté et de désespérante impuissance, et où j’ai commencé à passer mes étés ici, à acheter pour rien ces morceaux de montagnes, pour le seul plaisir, pour la couleur de vénerie des grands platanes près des ruisseaux en automne, pour la brillante splendeur bleue des sommets en été. C’était deux ans avant la guerre, et avant ma sortie de Ayn Chir avec les restes de l’usine légendaire, cette usine que j’ai démontée et enlevée comme une femme ou un harem deux fois en dix ans et que j’ai deux fois en dix ans promenée par monts et par vaux comme un vulgaire chapiteau de foire. C’est elle qui a fait ma fortune, pourtant, comme elle avait fait avant moi celle de mon

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père, ainsi que vous le savez. Mais ne mélangeons pas tout, parce qu’il y a des choses qui se répètent et d’autres qui n’existent qu’une fois et d’autres encore qui n’ont été que d’étranges mirages. Commençons donc par le commencement, et d’abord servez-vous de figues, ou alors croquez une de ces pommes qu’on vient de nous apporter. Non ? Plus tard ? À votre guise. Moi, je vais m’en couper une, vous la partagerez si vous voulez, et en attendant, écoutez, puisque vous êtes venu jusqu’ici pour ça. Pour commencer, je dirais, imitant une phrase célèbre, que j’appartiens à l’une des plus anciennes familles de Beyrouth. Mais l’ancienneté ici ne confère aucun titre de gloire ni de noblesse, elle marque juste l’appartenance ancestrale à une profession ou une corporation, et souvent pas des plus reluisantes, négociants en légumes, cafetiers ou croque-morts. Dans le cas des Cassab, il s’agissait de la profession de maçon, dans laquelle s’illustrèrent nombre des artisans de Marsad, d’où nous sommes originaires. C’est apparemment dans ce métier que fut élevé mon grand-père, qui construisit et dalla avec ses frères le sol de bien des maisons de Marsad, d’Achrafieh et de Zkak el-Blat. Mais il faut croire qu’il fut le dernier de sa lignée à le faire puisque Halim Cassab, mon père, concurrencé sans doute par ses cousins et plus jeune qu’eux, refusa la misère promise aux cadets des familles. Vers 1910, il renonça à ce métier et quitta le quartier de Marsad. Il vint à Ayn Chir, de l’autre côté de la Forêt de Pins, où il se mit au service de Wakim Nassar, l’un des hommes les plus puissants de la région. Chez les Nassar, qui étaient de fameux planteurs d’agrumes, il se familiarisa avec l’oranger. En 1915, il partit à la guerre dans l’armée ottomane et à son retour il aida Wakim dans ses entreprises désespérées pour remettre sur pied ses plantations ruinées durant le conflit. Il avait par ailleurs connu un marchand de semis avec qui il travailla, et la conversion rapide de l’économie du Liban fut pour lui une aubaine. Les planteurs arrachaient les mûriers et il leur proposait en échange des semis ou des arbres de remplacement, orangers, citronniers ou néfliers. Il fit fortune, il s’acheta des terres à l’ouest de Ayn Chir, aux limites de Ghbayré, il planta ses propres arbres, puis il acquit les murs d’une vieille magnanerie, un bâtiment tout en longueur, vaisseau de pierre en rade au milieu des potagers, à deux pas des premières dunes qui allaient vers la mer. Au temps où les filatures de soie tombaient l’une après l’autre, causant la ruine définitive de la culture du ver à soie, il investit toute sa fortune dans une manufacture qui importait le coton d’Égypte et convertit ainsi la vieille magnanerie en industrie moderne. Aux alentours de 1930, il éleva la demeure que nous avons habitée longtemps encore et dont la beauté mit en évidence la lente érosion de celle des Nassar, les Nassar qui étaient à ce moment dans une situation de décadence apparemment irrémédiable, les fils de Wakim, partis les uns après les autres pour l’Égypte, ayant laissé derrière eux leur Grande Maison aux bons soins de leurs sœurs mariées, de leurs beaux-frères et aussi de mon père.

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C’est durant l’absence des Nassar que les Cassab, grâce à mon père, connurent leur heure de gloire. Pourtant, malgré sa fortune, son usine et ses terres, malgré sa famille et tout ce qui gravitait autour de lui, servantes, ouvriers, contremaîtres, Halim Cassab conserva une sorte d’impétuosité qui l’empêcha de s’assagir, de prendre la posture du notable. Il était turbulent et généreux, prêt à faire le coup de poing ou à se lancer dans d’aventureuses actions, aimant à s’entourer d’abadayes, familier des cafés de Beyrouth, adorant les voitures de luxe, et tout ça lui valut dans les salons, dans les milieux d’industriels et chez les mondains, qu’il fréquentait peu sauf lorsqu’il épousa Catherine Habib, ma mère, une réputation de voyou de luxe ou de bandit romantique. Car il était beau, paraît-il. Il avait des yeux bleus plus limpides que les lacs de montagne, et sa voix était célèbre, haute et virile, il en jouait magnifiquement pour les discours, les discussions et surtout pour la séduction, car il aimait les femmes et leur plaisait, au grand dam de la sienne, évidemment. L’amitié que lui portaient les abadayes orthodoxes et maronites les plus célèbres de Beyrouth le rendait assez redoutable, ce dont témoigne une histoire fameuse. Elle met en scène l’évêque de Beyrouth, rien de moins. Ce personnage, puissant s’il en fut, était apparemment en conflit avec Halim pour de sombres questions de biens autour du couvent de Saint-Élie, dans les dunes, à moins que ce ne fût pour des biens de mainmorte du quartier de Marsad. Enfin, je ne sais pas, mais ce qui est certain c’est que la querelle s’envenima, on tenta des médiations, elles ne servirent à rien et l’évêque se mit à dire du mal de Halim Cassab pendant ses sermons, ce qui contraignit ce dernier à envoyer un matin trois de ses sbires corriger le prélat. Si l’histoire est restée célèbre, c’est parce que la correction eut lieu, paraît-il, en pleine messe, à Saint-Nicolas. J’ai toujours eu du mal à imaginer l’audace de ces trois lascars entrant dans le saint des saints par les trois portes de l’iconostase, celle du père, du fils et du Saint-Esprit, refermant soigneusement derrière eux les rideaux pourpres à franges dorées comme s’ils entraient dans un confessionnal et entreprenant ensuite d’injurier l’homme d’Église puis de lui donner quelques gifles avant que ce dernier se mette très probablement à lancer des imprécations puis des jurons. Les exclamations choquées puis les cris indignés des archimandrites et autres curés attirèrent sans doute la foule qui se précipita malgré son hésitation à profaner l’autel, mais déjà, preuve sans doute que son respect pour les choses sacrées s’arrêtait là où commençait sa propre défense, l’évêque avait saisi une croix byzantine aux branches trilobées et l’utilisait en guise de sabre, la faisant tournoyer autour de sa tête, donnant des coups à l’aveuglette et tranchant littéralement l’oreille de l’un des trois agresseurs. L’affaire eut évidemment un gros retentissement, Halim s’en montra assez fier et sa fierté déteignit sur ses fidèles, notamment l’homme à l’oreille coupée, qui demeura longtemps au service des Cassab et arborait sa cicatrice comme une glorieuse blessure de guerre.

Charif Majdalani

Nos si brèves années de gloire

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Ce genre d’affaires dut néanmoins finir par porter malheur à mon père, qui mourut assassiné un soir de l’été de 1948, dans des circonstances obscures, liées probablement à quelque contentieux réglé à coups de poing, en pleine débâcle de Palestine et alors qu’arrivaient jusqu’à Beyrouth des milliers de réfugiés. Ces derniers, venus à pied depuis la Galilée, Haïfa et Saint-Jean-d’Acre, après avoir remonté le long de la côte, furent installés dans les dunes, non loin de la mer, à quelques encablures de Ayn Chir. Halim éprouva de la compassion à leur égard et m’emmena souvent avec mes sœurs pour nous apprendre ce que peuvent être la misère et le retournement du sort. Il nous chargeait de petits cadeaux que nous distribuions aux enfants, il fit lui-même plusieurs fois la navette entre l’usine et les camps, dans sa Pontiac ou sa Plymouth chargées de vêtements, de couvertures et de nourriture. C’est en revenant de l’une de ses sorties caritatives, dit-on (mais qu’allait-il faire dans les camps de réfugiés la nuit, à moins que cela ne se fût produit à la tombée du jour), qu’il fut surpris en mettant pied à terre dans la cour de sa manufacture ; plusieurs coups de feu le laissèrent mort, le corps à moitié rejeté à l’intérieur de la Pontiac ou de la Plymouth, et les jambes à l’extérieur dans la poussière. Les guerres et les déplacements de populations, la refonte entière de la géographie et de l’histoire de la région à cette époque firent passer presque inaperçu ce crime jamais élucidé. Dans les années qui suivirent, on découvrit que notre père avait allègrement dépensé la fortune qu’il avait amassée, si bien qu’à sa mort il restait certes l’usine et les terres alentour, mais pour tenir tout cela il n’y avait plus rien. Ses concurrents jaloux ont alors fondu sur ses entreprises. Les Textiles du Levant et la Société lainière du Liban ont tout mangé autour de nous, nous laissant là, garçon et filles en bas âge à la charge de notre mère, ruinés, avec pour seule fortune le souvenir d’une gloire que d’anciens fidèles de mon père, les abadayes de Marsad et de la vieille ville, venaient nous rappeler quand ils rendaient visite à ma mère. De cette splendeur flétrie, il restait encore l’immense maison, qui continuait de lever haut son front par-dessus ses fenêtres et qui regardait une mer d’orangers à ses pieds.

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Karim Miské

Arab Jazz

Éditeur : Viviane Hamy Parution : mars 2012

© Antoins Rozès/Viviane Hamy

Responsable cessions de droits : Maylis Vauterin maylis.vauterin@viviane-hamy.fr

Un premier roman d’un nouvel auteur qui rejoint la mythique collection de polars « Chemins nocturnes » (Fred Vargas, Dominique Sylvain, Antonin Varenne). Un thriller parfaitement orchestré qui de Paris à New York, lie des réseaux de trafics de drogue, et religieux. L’auteur, réalisateur de documentaires (dont plusieurs primés), souhaite réaliser l’adaptation de son roman. Biographie  

Né en 1964 à Abidjan d’un père mauritanien et d’une mère française, Karim Miské grandit à Paris avant de partir étudier le journalisme à Dakar. De retour en France, il réalise durant vingt ans des films documentaires sur une variété de sujets allant de la bioéthique aux néofondamentalismes juif, chrétien et musulman, en passant par la surdité (il apprend pour cela le langage des signes). Ses films ont été diffusés sur Arte, France 2, Canal +, Channel four et bien d’autres chaînes de télévision à travers le monde entier. En 1997, Karim Miské publie un récit, dans l’ouvrage collectif Le Livre du retour (Autrement). Celui-ci relate sa découverte du monde arabe, de l’Afrique et de l’islam lors de son premier voyage en Mauritanie à l’âge de quinze ans ainsi que les rapports complexes qu’il entretient depuis lors avec les différentes composantes de son identité. À partir de 2010, il écrit plusieurs tribunes sur la racialisation de la société française pour Rue89 et Le Monde. Il tient à présent un blog, « Chronique des années dix », sur le site des Inrockuptibles. Arab Jazz est son premier roman.

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À Paris, dans le cosmopolite 19e arrondissement, Ahmed, rêveur et fou de polars découvre avec horreur le cadavre de sa voisine suspendu à son balcon. La scène du crime fait l’objet d’une mise en scène atroce : à côté du corps au sexe sauvagement mutilé, a été disposé un rôti de porc ensanglanté. Autant de symboles qui la désignent pour les habitants du quartier comme « femme entachée d’impureté ». Rachel Kupferstein et Jean Hamelot – elle, une flamboyante Juive, lui, le fils d’un communiste rationaliste – sont chargés de l’enquête. S’agit-il d’un crime religieux d’un des fous de Dieu des communautés loubavitch

ou salafiste ? Doivent-ils écouter les racontars d’un coiffeur de quartier qui accusent Ahmed ? Qu’en est-il de l’étrange famille de Laura, témoin de Jéhovah, qui étend son influence jusqu’à New York ? Y a-t-il un lien entre ce crime et l’apparition d’une drogue particulièrement puissante dans le quartier ? Les meilleures amies de Laura, Rebecca, l’amie juive partie épouser un Juif à Brooklyn, et Bintou et Aïcha, les sœurs de caïds musulmans du quartier, ne seront pas de trop pour assembler les pièces d’un immense puzzle qui, de Paris à New York, lie des réseaux de trafics de drogue, et religieux.

1 Ahmed regarde les nuages dans le ciel, les nuages qui flottent là-bas, les merveilleux nuages. Ahmed aime la poésie, pourtant il n’en connaît plus que des bribes qui lui reviennent fugitivement telles des bulles à la surface de l’âme. Souvent les vers arrivent seuls, sans auteur ni titre. Ici, ça lui évoque Baudelaire, une histoire d’étranger, de liberté, un truc anglais. C’était son auteur préféré, Baudelaire, à l’époque, avec Van Gogh et Artaud. Et puis il y avait eu Debord. Et puis il avait cessé de lire. Enfin, presque. Aujourd’hui il achète Le Parisien les matins où il descend. Et quantité de polars industriels anglo-américains : Connely, Cornwell, Cobain. À de rares exceptions près, les noms se mélangent dans sa tête, tant il a le sentiment de lire le même roman. Et c’est cela qu’il recherche. S’oublier en absorbant l’entièreté du monde dans un récit ininterrompu écrit par d’autres. Il se fournit à la librairie d’occasion de la rue Petit. Une minuscule boutique du temps d’avant qui a étrangement survécu entre le complexe scolaire loubavitch, la salle de prière salafiste et l’église évangélique. Peut-être parce que M. Paul, un vieil anarchiste arménien, ne rentre dans aucune des catégories d’illuminés qui se partagent désormais le quartier. Et puis il vend sa littérature profane au poids, ce qui le rapproche plus de l’épicier que du dealer de livres shaïtaniques. De temps en temps, le libraire ajoute un ouvrage à la pile sans rien dire. Ellroy, Tosches, un Manchette inédit. Ahmed cligne très légèrement des yeux. Reconnaissant envers son fournisseur de ne pas le laisser sombrer totalement. De ces auteurs, il se souvient.

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Aujourd’hui il n’est pas descendu. Il lui reste une baguette au congélateur, un paquet de tortellini au jambon, une quiche saumon-épinard, assez de beurre pour trois tartines, un reste de confiture de fraise confectionnée par la voisine du dessus, Laura, qu’il aurait désirée s’il savait encore désirer, un pack d’Évian, une plaquette de chocolat noir aux noisettes Ivoria, cinq Tsing tao soixante-six centilitres, une demi-bouteille de William Lawson soixante-quinze centilitres, trois bouteilles de vin – rouge, rosé, monbazillac – et six canettes de bière sans alcool Maaza, lâchement abandonnées par son cousin Mohamed avant son départ pour Bordeaux six mois plus tôt. Sans oublier un paquet de Tuc, la moitié d’une saucisse sèche, les deux tiers d’un valençay, sept crackers, un demi-litre de lait écrémé et un fond de müesli Leader Price. Plus, bien sûr, la boîte de thé vert Gunpowder et celle de Malongo Percolatore. De quoi tenir jusqu’à l’épuisement des trois kilos sept de bouquins achetés la veille à M. Paul. Pour l’heure, Ahmed rêve. Il regarde les merveilleux nuages de l’heure du thé et il rêve. Son esprit quitte ce quartier dans lequel il a cessé de vivre depuis cinq ans déjà. Le détachement auquel il aspirait alors approche. Regarder les nuages, lire, dormir et boire le soir venu. Peu à peu, il est parvenu à décrocher de la télévision, des écrans. Les livres colonisent son esprit, il le sait, mais lui sont encore nécessaires. Trop tôt pour qu’Ahmed affronte seul ses démons. Les horreurs des autres, l’imagination malade des autres lui permettent de contenir les monstres tapis dans le fond de son crâne. Lentement, son esprit s’envole vers les lointains campements de ses ancêtres. La source impossible. Le voyage aller se fait en ligne droite, sans encombre. À dix kilomètres d’altitude, il regarde à peine les champs, les montagnes, l’eau, les cailloux, le sable enfin. Une centaine de dunes après le début du désert, il entame sa descente vers le grand erg bleu. Soudain, apparaissent les tentes en poil de chameau, les hommes, les bêtes, les esclaves. Cette humanité biblique désirable et atroce de cruauté. Ce monde insensé qui est lui et le contraire de lui. Cette aporie. Ahmed garde prudemment ses distances et se contente, comme à chaque visite, de survoler à une altitude raisonnable le campement de ses lointains cousins. Incognito, il se laisse flotter parmi les cerbères du désert, les vautours aux ailes lourdes qui toujours le reconnaissent comme un des leurs.

Karim Miské

Arab Jazz

L’homme-vautour tourne dans le ciel sans nuages et observe les changements survenus depuis sa dernière visite. L’atmosphère est différente, plus épaisse. Dans cette zone floue peuplée de rebelles aux confins des États, là où l’on trouve des hommes, on trouve des quatre-quatre équipés pour le combat, des treillis, des kalachnikovs. Cela n’est pas nouveau. Ce qui l’est : la longueur des barbes de certains, le prêche après la prière collective face au levant, les regards dans lesquels se succèdent de manière troublante, fièvre, certitude, inquiétude, exaltation et souffrance insondable. L’ironie tragique des guerriers du désert a

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cédé la place à une angoisse existentielle lourde comme de la poix qui les unit dans une détestation d’eux-mêmes sombre ou lumineuse selon leur tempérament. Cela s’est substitué à l’air qu’ils respirent. Ahmed l’inhale déjà, ce gaz inodore et délétère, il commence d’en percevoir les effets. Pourtant, il refuse de se résigner, de dire adieu à son jardin secret, son carré de dunes à lui, sa pureté intérieure. Il s’attarde, il traîne, il musarde. Et puis, derrière une tente, l’image ultime, la caricature de ce qu’il refuse de contempler. Une forme noire, bizarre, est accroupie là. Elle n’a ni début, ni fin. Une sorte de fantôme. Quelque chose d’humain, de féminin qui tourne sa tête, au regard scellé par l’obscurité du voile, vers le ciel. La femme-tissu vrille ses yeux invisibles dans les siens, lui envoie une décharge d’horreur pure, de détresse absolue. L’homme-vautour vacille. La torpeur le gagne, il se rapproche du sol à grande vitesse, incapable d’exprimer ne serait-ce que le désir de ne pas tomber. Ses compagnons ailés l’observent. Ils savent que le regard voilé a brisé la fragile immunité du voyageur. Ramenés à leur fonction de gardiens de la limite entre les mondes, les charognards célestes se pressent autour de lui, le forcent à reprendre son vol. plus haut ! plus haut ! plus haut ! devant ! devant ! devant ! ne te retourne pas ! Reconduit à grande vitesse aux confins de leur espace aérien par ses ex-semblables, Ahmed se sait désormais banni. Libre à lui d’explorer la Sibérie ou la Patagonie. Par ici, il n’est plus le bienvenu. Laghouat, Aïn-Ben-Tili, Méroé, le Tiris, le Tassili. Goulimine, la Cyrénaïque, Sicilia, Ibiza, Olbia, Bonifacio, La Valette. Le retour est toujours un détour. Cette fois, plus que jamais. Ahmed a besoin de digérer, d’étaler le temps entre le monde insensé de là-bas, et lui ici. À la verticale de La Valette, un incident de parcours produit une intrusion brutale du réel. Cela pourrait se lire dans un poème à la Desnos « À la verticale de La Valette, un Templier tenté se laissa tomber. » Oublie et continue… De toute façon, il n’en parlerait pas dans sa déposition. De toute façon, il n’y aurait pas de déposition. Et puis, à qui expliquer ça ? C’est donc à La Valette, soixante-quinze zéro dix-neuf, Paris, qu’il sent la première goutte sur son visage aux yeux mi-clos tournés vers le ciel. La deuxième s’écrase sur la manche immaculée de la gallabiyah offerte par le cousin Mohamed. Ahmed baisse la tête, observe la tache écarlate qui s’élargit sur la cotonnade blanche. Ce n’est pas de la pluie. Une troisième larme l’atteint sur le bout du nez. Il goûte : du sang. Alors ses yeux se relèvent, comme s’ils savaient ce que découvrira son regard. Un pied immobile pend deux mètres au-dessus de lui, forme un angle étrangement ouvert avec la cheville ornée d’un tatouage géométrique au henné. Au bout du gros orteil, une nouvelle goutte se forme,

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prête à tomber sur son front. Il s’écarte, la laisse s’écraser sur le lys blanc, seul ornement de son balcon. Le sang de Laura inscrit sa trace sur la fleur immaculée. Et Ahmed revient au monde. Un coup d’œil sur l’horloge murale, un rond vert cerclé de métal où ne figure que le chiffre quatre. Vingt et une heures quinze. Le voyage a duré longtemps. Les romans lus tapissent les murs de son studio. Pas de bibliothèque, il les empile. Son espace vital se rétrécit au fil des lectures. Il tient ses comptes : deux tonnes cinq de polars, tous achetés chez M. Paul. À cinq tonnes, il s’arrête. D’après ses calculs, il aura alors juste la place de circuler entre son matelas et la porte d’entrée. Ce jour-là, Ahmed claquera la porte, laissera la clef dans la boîte et partira sans se retourner. À cause de l’angle bizarre, il comprend immédiatement que Laura est morte. Ses lectures lui ont appris quelques règles à appliquer en cas de coup dur : ne pas se faire repérer, ne pas laisser d’empreintes. Etc. Une deuxième chose lui apparaît évidente : on veut lui faire porter le chapeau. Cette certitude remonte d’une zone en lisière de sa conscience où s’est accumulé un ensemble de petits signes presque ineffables : des bribes de mots entendues sur son passage, prononcées par il ne sait qui. Le sourire de Sam, le coiffeur, qui se transforme en brûlure sur sa nuque dès qu’Ahmed a le dos tourné. Le regard complice échangé à la périphérie de son champ visuel par deux ennemis supposés irréductibles. Des petites choses comme ça, dérangeantes, dont il comprend que la mort de Laura leur confère un sens rétrospectif – mais lequel ? Peu désireux de devenir le suspect principal, il ne fuira pas, mais il lui faut en savoir plus, déterminer ce qui se trame et pourquoi on veut l’y impliquer. Laura saigne encore, le meurtre est tout frais. C’est sûr, l’assassin souhaite incriminer le voisin de sa victime, mais il prendra certainement quelque distance avant d’appeler la police ou les journaux. Ahmed possède la clef du deux-pièces de la jeune femme. Il monte. La porte entrouverte grince au gré du vent. Il entre en jouant de l’épaule, évitant que sa peau touche quoi que ce soit. Il lui faut voir par lui-même. Sentir. Dans l’enfilade du couloir, la baie vitrée, largement ouverte, laisse pénétrer un souffle mauvais. Le ciel gris s’est brusquement couvert, des nuages noirs affluent du parc de la Villette. Grondement sourd. Agir, vite. Au centre de la pièce principale, la table est soigneusement dressée pour deux personnes. Une bouteille de Bordeaux débouchée, des verres emplis de vin aux deux tiers. Dans un plat en porcelaine blanche, un rôti de porc cru baigne dans du liquide rouge, un couteau de cuisine à manche noir planté en plein milieu.

Karim Miské

Arab Jazz

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Antoine Piazza

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

© DR/Éd. du Rouergue

Le Chiffre des sœurs

Éditeur : Le Rouergue

Un panneau très vivant de la France au XXe siècle. Pour tous les amoureux de ce pays, son histoire, ses paysages, ses personnages truculents. Universel par sa thématique : chaque famille recèle ses petits secrets et scandales et se construit sa propre mythologie. e 6 roman d’un auteur reconnu en France pour la grande qualité de son style, sa précision et son ironie. Biographie  

Né en 1957, Antoine Piazza vit à Sète où il est instituteur. Depuis son premier roman, très remarqué, Roman fleuve, tous ses livres sont sortis dans la collection « La Brune ». Le Chiffre des sœurs est son sixième roman. Publications   Aux éditions du Rouergue : Un voyage au Japon, 2010 ; La Route de Tassiga, 2008 (rééd. Actes Sud, coll. « Babel », 2010) ; Les Ronces, 2006 (rééd. Actes Sud, coll. « Babel », 2008) ; Mougaburu, 2001 ; Roman fleuve, 1999.

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Le chiffre, ce sont les initiales emmêlées que la grand-mère de l’auteur brodait sur le linge de ses enfants, au début du dernier siècle. Anabelle, l’aînée de la fratrie, tient salon à Maillac, petite ville industrielle où l’on joue au rugby depuis toujours, au golf depuis peu et dont l’auteur nous raconte la prospérité d’après-guerre, puis la chute, à l’orée des années 1980. Ses sœurs sont devenues infirmière, religieuse, professeur de piano et forment avec elle le quatuor haut en couleur de cette chronique familiale… Cousins ruinés et gendres scélérats, photographies du maréchal Pétain oubliées dans un grenier et médailles pour faits de

Résistance, départs en autocar pour l’Espagne et croisières dans le Grand Nord… En dressant avec minutie le portrait des siens, l’auteur dépasse la geste familiale de Français pris tour à tour dans les turbulences de l’histoire et dans les douceurs des trente glorieuses, pour donner l’illusion du romanesque et faire œuvre littéraire. L’écriture, classique et précise, sert ce regard attentif et acéré, bienveillant mais jamais sentimental. En douze chapitres à la chronologie bousculée comme les spirales de la mémoire, Antoine Piazza nous aspire dans des scènes à l’ironie mordante, temps retrouvé d’une France disparue.

4 Aire-sur-l’Adour, 1944 Mon grand-père maternel m’avait prié de l’accompagner chez un vieux camarade avant que la maladie n’emportât celui-ci dans une fosse aussi froide que les tranchées où ils avaient vécu quatre ans ensemble et n’en dit rien à ma mère qui redoutait comme une lèpre le patois que les deux soldats parlaient entre eux et dont elle avait toujours refusé de prononcer le moindre mot. Pour me persuader de le suivre, mon grand-père me montra un portrait de lui que son ami avait gribouillé entre deux assauts sur la page de garde d’un almanach et le coupe-papier sur la lame duquel tous deux avaient gravé une date, 1916, et le nom d’un village de l’Oise, où se trouvait la ligne de front. La femme de ménage ouvrit une immense salle à manger sans lumière où un homme habillé de vêtements trop grands pour lui était enfoui dans un fauteuil de cuir usé et odorant qui grinçait comme grincerait plus tard le fauteuil de ma tante Alice, dans son salon de Nice. Mon grand-père s’assit près de son ami tandis que la femme de ménage, après avoir hésité à m’amener au fauteuil, m’installa à table avec un verre de sirop et des biscuits. Elle prit du papier et des crayons de couleur dans le tiroir d’un buffet et se retira quand je me mis à dessiner. Je retins peu de choses de la conversation des deux anciens combattants parce que, bien que ces derniers l’eussent dite dans un français irréprochable, l’épopée citait des termes que je n’avais pas entendus auparavant, chez mes parents, chez mes tantes ou à l’école, et parce que la boue, le feu et le vacarme de la guerre m’étaient alors aussi inconnus que la peste noire ou la révolution des planètes.

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Parfois, je me retournais pour regarder les traits de jour qui forçaient le cadre des volets clos, le puissant buffet poussé au fond de la pièce, les autres meubles à peine visibles dans l’obscurité, la chaise de mon grand-père et, sur le large fauteuil, la silhouette mollement étendue de son ami. À la fin de la guerre, celui-ci avait été blessé et amputé. Amarrée sur le plancher par un embout en caoutchouc, une jambe de bois tremblait quand le reste du corps bougeait et la toile coupée large du pantalon ralinguait autour comme une voile sans vent. Après un long silence, notre hôte saisit une canne cachée sous le fauteuil et se dressa maladroitement. Mais, au bout de quelques pas, il perdit l’équilibre et, prenant appui sur la table, renversa le verre de sirop sur mon dessin. À mon grand-père et à la femme de ménage, qui s’étaient aussitôt portés à son secours et l’avaient attrapé chacun par un bras, il dit dans un grognement qu’il avait assez de sa canne pour tenir debout, avant de se diriger seul vers la lumière de la pièce voisine. À l’issue de la visite, je réclamai à mon grand-père un Petit Larousse que j’ouvris à la section des noms propres. Le classement par ordre alphabétique et l’abondance des entrées m’obligèrent à des détours et, tout en allant de l’Argonne au Chemin des Dames ou de Clemenceau à Foch et de Joffre à Verdun, je retrouvai les figures de la royauté chamarrées de pierres carolingiennes, rehaussées de perruques et de couronnes ou encore les portraits de Robespierre et de Napoléon que j’avais déjà aperçus dans les manuels d’histoire. J’appris ainsi qu’Adolf Hitler, homme politique allemand d’origine autrichienne, chancelier du Reich né en 1889 et qu’illustrait un visage aux traits mélancoliques et mous, n’était pas mort. Le dictionnaire datait de 1936 et mon grand-père l’ouvrait seulement pour vérifier l’orthographe d’un mot quand il faisait son courrier. Il avait conservé le Petit Larousse de ses parents, une édition de 1896 dans laquelle Bismarck était toujours en vie, et ses parents avaient probablement abandonné à la poussière du grenier une édition plus ancienne encore, dans laquelle le lexicographe Pierre Larousse lui-même ne pouvait figurer. Par la suite, grâce au premier poste de télévision que mon père venait d’acheter, grâce aux documents d’époque que l’ortf diffusait à l’occasion de certains anniversaires, je vis s’animer les personnages que le dictionnaire de 1936 avait emprisonnés dans des vignettes étroites et grises. Le chancelier du Reich aux traits mélancoliques et mous était devenu un tribun hurlant, vociférant et brandissant le poing. Par la faute de ce poing, la planète tout entière avait bougé plus encore qu’en 1914 et, comme les techniques du cinéma avaient fait des progrès fulgurants entre les deux grands conflits du siècle, comme j’étais devant le poste de télé dès que l’on y présentait des images d’archives, je sus bientôt plus de choses sur la seconde guerre mondiale que je n’en avais appris sur la première en épluchant le Petit Larousse. Mais cette science avait été acquise trop vite pour ne pas être confuse et lacunaire, et, si j’avais compris que la France n’avait pas pesé du même poids dans le second conflit que dans le

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premier, si je savais que mon grand-père maternel avait survécu à quatre ans de tranchées, que les jeunes frères de mon grand-père paternel, à peine émancipés des principes d’une éducation austère et rigoureuse, étaient tombés du côté de la Marne avant la fin de l’été 1914 et qu’ils avaient laissé leur nom gravé sur le monument aux morts de Pérignère, j’ignorais encore que la seconde guerre mondiale, en dévastant le monde, avait aussi touché ma propre famille… Parfois, quand les actualités montraient le général de Gaulle sur le perron de l’Élysée, mon père s’approchait du poste de télé, promenait un doigt sur l’écran pour désigner un garde républicain et s’efforçait de lire sur le visage de marbre où se croisaient la jugulaire du casque et la lame du sabre, les traits d’un de ses camarades au lycée de Chambéry, ancien gendarme qu’un physique exceptionnel avait conduit jusqu’au palais présidentiel. Mais, parce que le Général était plus grand et plus imposant encore, malgré un costume deux-pièces sobre et dépouillé, parce que la séquence durait quelques secondes à peine et que les cadreurs avaient pour mission de filmer le chef de l’État et non les silhouettes en retrait, fussent-elles brillamment harnachées, le garde républicain sortait de l’écran avant que mon père ne l’eût reconnu. En accordant de l’importance à une sentinelle paralysée dans son garde-à-vous et au sujet de laquelle il ne savait guère plus que le nom et l’âge, plutôt qu’à un chef de l’État en tenue de ville, vieillissant mais alerte, et qui avait été le premier Français à refuser l’armistice de 1940, mon père semblait affirmer qu’il préférait les soldats sans guerre aux géants qui font l’Histoire ou que les fastes de la République n’étaient à ses yeux rien d’autre qu’un jeu… Mes tantes, étonnées de me voir prisonnier de la section des noms propres du Petit Larousse ou attardé devant des émissions qui ne s’adressaient pas aux enfants, me révélèrent que le dictionnaire et la télévision, en évoquant les grands théâtres d’opération et les principaux faits d’armes, ne racontaient pas toute la guerre et que, un peu partout, de parfaits anonymes avaient eu des comportements admirables. Elles ajoutèrent que mon père avait appartenu au corps expéditionnaire franco-britannique qui avait combattu les Allemands en Norvège en avril 1940 et que, à son retour en France, pendant la bataille de la Somme, il avait arraché à la boue un capitaine blessé et l’avait sauvé des balles ennemies et des tirs de mortiers en le traînant jusqu’aux lignes françaises. Son courage lui valut la croix de guerre et la médaille militaire, dont il ne parlait jamais et qu’il ne montrait pas. Toute la famille, me dirent-elles, avait été très fière de lui… Peu après, à l’occasion d’un nouveau séjour chez mes grands-parents maternels, j’appris encore que ces derniers avaient, à partir de cette même année 1940, et sans qu’aucune opinion affichée, aucun engagement politique ne vînt expliquer leur geste, accordé l’hospitalité à un dessinateur de bandes dessinées, à un futur cascadeur, à un aquarelliste de renom et à l’ancien directeur du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, tous juifs. Je voulus en savoir davantage sur les deux événements, mais, pressés par mes questions, mon père, qui n’avait pas l’éloquence et la faconde de ses sœurs,

Antoine Piazza

Le Chiffre des sœurs

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répondait que, pour ce qui le concernait, tout s’était enchaîné dans le feu de l’action, qu’il n’avait pas lui-même le souvenir de la scène, et ma grand-mère maternelle expliquait de son côté que c’était autant sa famille que le village tout entier qui avait accueilli des réfugiés. Des milliers de soldats et de citoyens avaient agi ainsi pendant ces années-là sans que leur nom ne figurât ensuite dans les revues d’histoire ou dans le Petit Larousse, sans que leur visage n’apparût à la télévision, et ils n’en parlaient pas, par pudeur, par crainte d’ennuyer les gens, ou parce qu’ils n’avaient pas inventé les mots pour dire cela. Un peu déçu, j’avais rejoint le monde solide des romans de Jules Verne et leurs rassurantes prophéties, quand, un jour, en fouillant dans le grenier de notre maison, je découvris la face majestueuse d’un vieil homme sur la couverture de papier glacé d’une publication de prestige. Au magnifique portrait en couleurs du maréchal Pétain, répondaient dans les pages intérieures des clichés en noir et blanc de Verdun, de Douaumont, de Vichy, ou de la dernière demeure de l’île d’Yeu. Le Maréchal apparaissait en grand uniforme ou en complet-veston et posait avec des enfants, avec des soldats, avec des cheminots, avec son geôlier. L’ouvrage était un numéro spécial publié par un périodique pour commémorer la naissance du Maréchal, ou sa mort, et, en lisant la légende des photos et le chapeau des articles, je me rendis compte que l’image de cet homme, son histoire, que je connaissais à peine car, plus de vingt ans après la fin de la guerre, le maréchal Pétain était rarement cité dans les manuels scolaires et plus rarement encore dans les journaux, faisaient l’objet d’un éclairage inédit et que, pour les rédacteurs de cette revue, le maître de Vichy avait été successivement, et sans la moindre contestation possible, un héros, un martyr et une victime. Puisque le magazine se trouvait dans un grenier et puisqu’on ne m’avait pas davantage parlé du maréchal Pétain que des prouesses guerrières de mon père ou du dévouement de mes grands-parents maternels pour des innocents menacés, j’en déduisis que, comme ces derniers, le Maréchal était un personnage discret et bon et que son sacrifice pour la nation avait été exemplaire. J’étais trop jeune pour déceler dans une publication ce qui relevait de l’information et ce qui relevait de l’hagiographie, trop jeune aussi pour comprendre que l’avènement du régime de Vichy, marquant la fin de la république des instituteurs et de la tyrannie des francs-maçons, avait été appelé de ses vœux par la famille de mon père, pour qui la figure tutélaire et patriarcale du vieux maréchal était préférable au gauleiter que les Allemands eussent installé à sa place.

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Raúl Ruiz

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Carole Saudejaud csaudejaud@editions-fayard.fr

© Anabell Guerrero/Opale/Librairie Arthème Fayard

L’Esprit de l’escalier

Éditeur : Fayard

« Un humour omniprésent voisine avec des interrogations philosophiques et des péripéties rocambolesques. » (« Positif », janvier 2012) Raúl Ruiz nous livre un autoportrait intellectuel. Le cinéaste, qui a réalisé plus d’une centaine de films, a mis le point final à son ultime œuvre quelques jours avant sa mort. Biographie  

Reconnu comme l’un des plus grands réalisateurs de notre époque, Raúl Ruiz est né en 1941 au Chili. Ancien conseiller du parti de Salvador Allende pour le cinéma, il a quitté son pays pour la France à la suite du coup d’État du général Pinochet. Quelques jours avant sa mort, survenue le 19 août 2011, Raúl Ruiz mettait le point final à ce roman. Publications   Poétique du cinéma, volume II, Dis voir, 2006 ; Textes et entretiens, Hoëbeke, 1999 ; Poétique du cinéma, volume I, Dis voir, 1995 ; Le Livre des disparitions, Dis voir, 1990 ; Le Transpatagonien (avec P. Debelbeiss et B. Peeters), Casterman, 1989 ; À la poursuite de l’île au trésor, Dis voir, 1989 (nouv. éd., 2008) ; Le Convive de pierre, Actes Sud, 1988.

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Dans ce roman, le réalisateur franco-chilien s’amuse à se glisser dans la peau de Flanders, dit « le Belge », membre des agathopèdes, groupe de dandys belges du milieu du XIXe siècle. Ces prédadaïstes consacraient leur vie à faire des canulars, des faux, et avaient même mis aux enchères des ouvrages imaginaires prétendument rassemblés par un bibliophile collectionneur de livres introuvables.

Ce Flanders mort en 1850 est « ressuscité » par des spirites du XXIe siècle qui lui demandent de se réinventer une nouvelle existence. L’agathopède est séduit par cette idée de mystification, mais ne se doute pas qu’il va devoir la vivre pour de vrai jusqu’à son terme… Raúl Ruiz, qui avait réalisé en 2008 un film sur ces blagueurs belges érudits, Agathopedia, déploie dans ce livre tout l’éventail du fantastique.

Deuxième veillée — Esprit, es-tu là ? — Je suis là, mais je m’abstiens. — Es-tu là ? Le ouija est prêt. Tout est prêt. J’occupe les lieux. Sans me bousculer. Mes ombres s’installent un peu partout. — Nom et prénom. — Flanders Karl August, dit « le Belge ». — Date de naissance ? — Gand, le 18 septembre 1810. — Flanders est votre vrai nom ? — Oui. — Métier ? — Agathopède. — C’est quoi ? — Un métier comme un autre. — On peut gagner sa vie avec ? — Oui, on peut. — Expliquez-vous. — Ça ne s’explique pas.

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— Que faites-vous, précisément ? — Dans le monde des agathopèdes, rien n’est précis. — Vous appelez ça un métier ! — On s’y met, on s’exécute, on gagne sa vie. — Ça rapporte ? — Pas beaucoup. Ou beaucoup trop. À la longue ça rapporte. — À la longue ? — Nous fabriquons des plaisanteries. Des plaisanteries à long terme. Une plaisanterie, c’est comme une bombe à retardement. Ça a besoin de temps. — Combien ? — Parfois cent ans. — Cela veut-il dire que certaines de ces bombes n’ont pas encore explosé ? — Il y en a une qui explose en ce moment même. — Expliquez-vous. — Non. Ça ne m’amuse pas.

Raúl Ruiz

L’Esprit de l’escalier

Silence. — On arrête la séance. Les quatorze membres de la société se lèvent. Neuf s’en vont, les cinq restants passent au salon. Antoine verse cinq verres de cognac. Personne ne parle. On entend siffler le vent. — Il va pleuvoir. — Oui, on dirait. — Il faut que je parte. On m’attend. — Pas tout de suite. J’ai quelque chose à vous annoncer. Quelque chose qui peut tout chambouler. — Ah bon ! Ça m’intéresse, et c’est quoi ? — Un photographe. — Ah celui-là ! On m’en a déjà parlé. C’est bien ce brave Gamay ? — Celui qui prétend qu’on peut prendre les fantômes en photo ? — Il l’a déjà fait ! — On le dit. On dit aussi qu’il a passé une saison à Sainte-Anne… — Il n’est pas fou. — Je m’en doute ! Et il sera là quand ? — La semaine prochaine. — Je ne suis pas sûr de pouvoir venir. Et puis je n’y crois pas. J’ai vu les photos, on n’y voit pas grand-chose.

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Ils partent l’air pressé, en bons Parisiens. L’un d’eux feuillette son agenda et fait mine de s’affoler. — Mon Dieu ! Je ne sais pas si j’arriverai à temps, avec ces encombrements ! Quel beau monde ! Je rejoins le réduit de l’escalier et fais de mon mieux pour recoller les morceaux. Pour recoller mon corps astral, je veux dire. Mon corps astral, que je suis tenté d’appeler « cloacal » (encore un belgicisme). J’ai mal à une jambe. L’humidité ne réussit pas à ma grisaille de corps. C’était Gautier, je crois, qui parlait de douleurs « abstraites », pour faire comprendre l’atrocité des rages de dents qui l’attaquaient parfois, à la fin des trop longs hivers. « Je ressens une douleur abstraite, disait-il. Je veux dire, décalée par rapport à la zone névralgique. » Des douleurs ? Mais si, cela existe même après cette mort provisoire. J’ai mal à la jambe, et cette douleur est en train de se décaler péniblement vers une des marches de l’escalier, d’où l’esprit a l’honneur de vous dire ces quelques mots d’outre-tombe. Mais d’au-delà de quelle tombe, au fait ? On m’a précipité dans le puits sans fond. La fosse commune ! Là-bas siège mon corps d’autrefois. Et je me fais une joie de le visiter de temps à autre. Il n’est plus là. Mais moi, je suis bel et bien là. Je lui rends visite tous les vendredis. Avant mes séances photo. Oui, celles-ci font partie de mes activités, disons « spirituelles ». Alors, entendre mes spirites parler d’un photographe, ça me fait rigoler. Oui, qu’est-ce que je me marre ! Je sais très bien, et même trop bien, ce qu’une séance photo signifie en réalité. Et je prends ça très au sérieux. Théodule d’Antibes fait des photos d’outre-tombe, c’est exact. Elles sont même très réussies. Il sait s’y prendre avec ces figures qui frémissent dans le brouillard. Il est doué, pas de doute. Pour commencer, c’est un médium, un vrai. Il est sans failles, il connaît la musique. « À chacun ses fantômes », dit-il. Et il le croit. Lors de ma dernière séance, il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un. Un sujet à l’œil trop perçant, qui a failli faire rater l’« opération ». C’est comme ça qu’Antibes appelle nos séances. Pour lui, il s’agit d’« opérations », comme on le dit des interventions chirurgicales. — Je te présente monsieur Farigoule. Il sera présent aujourd’hui. Il y tient beaucoup, faisant partie des nôtres. Il est l’auteur d’un mémoire sur « la vision extra-rétinienne et le sens paroptique ». J’accommode mes nuages comme je peux. — Il est là, dit Théodule. — Je vois, dit Farigoule, les yeux bien fermés. Théodule met en place son système (j’assiste à la scène, je la vois par ses

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yeux). Farigoule se couvre la tête avec une sorte de masque ou de boîte à chaussures. Il est torse nu. — Je suis prêt, dit-il. Il me regarde, je le sens, il me regarde avec les yeux innombrables de sa poitrine. — Je suis prêt ! — Un peu de patience ! dit Théodule. Rien n’est facile avec ces sortes de choses ! Ce n’est pas pour rien qu’on appelle tout ça l’« au-delà ». — Ce n’est pas l’au-delà qui m’intéresse, voyons ! C’est ce qui va se passer ici. Théodule ne répond pas. Il prépare ses instruments : une boîte hermétique à l’intérieur de laquelle une bonne vingtaine de miroirs, dont il a réglé au millimètre les mécanismes, font entendre un bruit d’horloge. — J’y suis presque. Et alors, tournant son corps vers la gauche, vers la droite, puis légèrement en arrière, en avant… : — Voilà. On peut y aller. On tire les volets, la pénombre est à nous. La pénombre… Pas n’importe laquelle. Cette pénombre-là, qui lui sert d’éclairage. — Je vois quelque chose comme… je ne sais pas… une tempête de sable, s’écrie Farigoule. — On n’en est pas loin, murmure Théodule. — Ah voilà ! Le fameux tourbillon. On y est ! Ah ! Que tout ceci est donc pénible ! Mais il n’y a pas de meilleur remède aux douleurs de jambes fantômes. — Prenez une pose, mon ami. Allez-y ! Eh oui, voilà la grande découverte de Théodule : il faut que les fantômes prennent des poses. Sans quoi, pas d’image. Je m’exécute. — Ah non, voyons ! Pas ça ! Une pose plus nonchalante. Il faut simuler le repos, voilà tout. Reposez-vous d’abord, et ensuite représentez-nous ce repos. Le repos ? Quel repos ? Ça n’existe pas. La fatigue, oui. Le mal aux jambes, la nausée, tout ce que vous voudrez, mais le repos… — Allons mon cher, il faut s’y faire ! Ça n’a jamais été facile, rappelez-vous la dernière séance ! Tout cela est certes éprouvant pour vous, mais ça l’est aussi pour moi. Sa voix m’arrive de loin. En revanche, celle de Farigoule, on dirait qu’elle sort de moi, que ce n’est même pas une voix, mais quelque chose comme une chanson sans paroles. Théodule s’énerve. — Mais que se passe-t-il donc, aujourd’hui ! Aujourd’hui, précisément ! Tu me déçois, Flanders ! Maria est dix fois plus appliquée. Elle, au moins, sait ce que poser veut dire.

Raúl Ruiz

L’Esprit de l’escalier

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Il passe aux insultes. — Du calme, le modère Farigoule. La science a besoin de patience. — Je m’en moque, de la science, je veux mes photos ! Il ajoute un rideau noir. Et un autre, puis un autre encore. La pénombre se fait aveuglante. Et tout à coup, je sens que mon corps me « revient ». Je peux sentir mes deux jambes (deux, pas trois). Ma tête s’accommode d’une pesanteur qui m’étonne. Mes bras s’agitent. Je suis là. Avec tout mon corps ! Je fais mon entrée de plain-pied dans l’autre monde, celui des mourants.

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Alexandra Schwartzbrod

Le Songe d’Ariel

Éditeur : Gallimard Parution : janvier 2012

© Catherine Hélie/Gallimard

Responsable cessions de droits : Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr

Une fable à la fois grave et légère, qui présente avec humour la diversité de la société israélienne, y compris ses minorités étrangères, et aborde sous un jour original la situation en Israël. … Et que se passerait-il si ce récit n’était pas une fable ? Un récit volontairement décalé, par une journaliste qui a suivi de près les événements du Moyen-Orient. Biographie  

Écrivain et journaliste, Alexandra Schwartzbrod a notamment été correspondante de Libération à Jérusalem où elle a vécu plus de trois ans. Le Songe d’Ariel est son sixième roman. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents, aux éditions Stock : Adieu Jérusalem, 2010 (grand prix de Littérature policière 2010) (rééd. Le Livre de Poche, 2012) ; La Cuve du diable, 2007 ; Petite mort, 2005 (rééd. Le Livre de Poche, 2007) ; Balagan, 2003 (prix sncf du polar).

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Dans le désert, un ranch hors norme se dresse sur le sable. Des hommes armés veillent sur un mort-vivant. Un homme qui incarnait autrefois la force armée et la puissance. L’ex-Premier ministre d’Israël, Ariel Meron. Il n’est plus qu’un corps sans chair. Son visage émacié disparaît sous la barbe et les cheveux longs. Les côtes saillent sous sa peau nue, blanche et fine telle une feuille de papyrus. Les médecins assurent que son cerveau est mort. Pourtant, un matin, il se réveille. Arrache ses perfusions. Se lève.

Ariel serait-il le Messie ? Il en est convaincu. Il a été renvoyé du néant pour ramener la paix. La nouvelle se répand dans tout le pays. Et le miracle a lieu : sépharades, ashkénazes, russes, arabes, éthiopiens, religieux, laïcs, pacifistes ou va-t-en-guerre, les Israéliens célèbrent tous le réveil du grand homme. Cette liesse sera de courte durée… Cette fable tout à la fois grave et légère, qui met en scène la diversité de la société israélienne, s’inspire librement du destin d’Ariel Sharon, plongé dans le coma depuis 2006.

Chapitre 1 1. « Maman. » En yiddish.

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Des chiens hurlent dans le lointain, il émerge du néant. « Mamalè1, Shiptz a encore croisé un fennec ! Il va revenir en sang ! » Silence. Sa mère sait pourtant qu’il tient à son chien plus qu’à quiconque, bien plus qu’à Léa et David qui aiment à partager son casse-croûte à l’ombre de la charrette les jours de labour. Il tente de se soulever, mais son corps ne répond pas. Une pierre, il n’est rien qu’une pierre dans le désert de Samarie. Samarie ? C’est où déjà ? Il essaye de se concentrer, impossible de fixer ses pensées, elles filent sans même laisser un flash de lumière dans leur sillage. Tout est noir. Respirer. Le seul moyen de ne pas céder à la panique, lui apprenait-on à l’armée. L’armée ? Il a donc fait l’armée ? Inspirer par le nez. Souffler par la bouche. Une fois, deux fois, trois fois. La cage thoracique qui gonfle, le ventre qui se relâche. Il se sent mieux. L’armée a du bon. Comment s’appelait sa mère ? Pourquoi se souvient-il d’abord du nom de son chien ? Vider son cerveau. Reprendre là où il était quelques instants plus tôt. Shiptz. Son meilleur ami. Il faisait peur aux poules et fatiguait le chat. Son père lui répétait sans cesse : — Arik ! Arrête d’exciter le chien ! Arik !… Ariel. Il vient de retrouver son prénom. Son corps tout entier, ou


plutôt ce qui lui tient lieu de corps car il ne ressent rien, se détend d’un coup. Il vient de gagner un point. Et il a toujours aimé gagner ; ça il s’en souvient bien. Ana. Elle s’appelait Ana, comment avait-il pu laisser échapper une chose pareille ? Il revoit sa mère, accroupie dans la paille, les mains plantées jusqu’aux coudes dans le ventre de la vache, aidant la bête à mettre bas. Elle n’avait pas son pareil pour nouer la corde autour des deux sabots qui pointaient et, arc-boutée sur l’animal, extraire le veau gluant de la masse chaude et palpitante. Il prend une nouvelle inspiration. S’il y parvient, c’est que son corps est bien là, il n’est pas qu’un esprit à la dérive. Pourtant, il ne le sent pas comme avant. Mais… comment était-ce avant ?

Alexandra Schwartzbrod

Le Songe d’Ariel

* Mariam, ce matin-là, s’éveille plus tôt qu’à l’ordinaire. Les chiens ont hurlé au lever du jour, des aboiements déchirants qui résonnaient dans l’immensité du désert, jusqu’aux portes d’Aqaba et de Taba, sur les bords de la mer Rouge. Elle ouvre grand les fenêtres, scrute les étendues de sable qui pâlissent sous les premiers rayons du soleil et, plus près, les vergers qu’Ilan s’échine à cultiver malgré ce souffle chaud venu d’Égypte. Elle ne voit rien d’autre qu’une poignée de Roumains qui cheminent en direction des serres, hébétés de sommeil. Elle ramène sur le côté ses longs cheveux bruns, noue un foulard sur sa nuque et enfile une de ces robes à fleurs qu’elle déniche dans une friperie de Tel-Aviv tenue par une femme comme elle, une Beta Israël, une juive d’Éthiopie. Les fleurs, Mariam en a si peu vu avant d’atterrir à l’aéroport Ben Gourion, vingt-six ans plus tôt, qu’elle n’aura pas assez du reste de sa vie pour s’en rassasier. Elle se dirige vers la cuisine, savourant la sensation de ses pieds nus sur les carreaux de terre cuite venus d’Hébron du temps où Israéliens et Palestiniens commerçaient sans entraves. D’un geste mécanique, elle attrape deux oignons et trois gousses d’ail dans le panier suspendu au coin de la cheminée. Elle a tant l’habitude de ces gestes du quotidien qu’elle connaît sans les voir jusqu’aux renflements dans lesquels enfiler le couteau pour que la seconde peau glisse d’un coup, libérant les chairs blanches et douces comme ces amandes fraîches qu’elle grignote à la nuit tombée, assise à même le sol, le dos collé au mur encore chaud de la bâtisse, le regard perdu au loin, là où les déserts se ressemblent tous. Mariam parle peu. Elle a appris l’hébreu dans un oulpan2, peu après son arrivée en Israël, mais elle le pratique sans plaisir. Peut-être est-ce une façon de se protéger des autres. Combien de fois Ilan, l’intendant, a-t-il renoncé à poursuivre une de ces conversations oiseuses dont il est coutumier, incapable d’arracher à la gouvernante plus de quelques « tov 3 » et « ken 4 » prononcés d’un ton machinal. Au fond, il n’y a guère que le vieil homme, là-haut, pour

2. Centre d’apprentissage de l’hébreu mis en place pour les nouveaux immigrants par les autorités israéliennes et l’Agence juive. 3. « Bien. » En hébreu. 4. « Oui. » En hébreu.

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5. Mélange d’herbes aromatiques.

la mettre en confiance. La pousser à parler sans reprendre son souffle de sa famille perdue, de la marche, des soldats, de l’enfer. Lui, au moins, il ne répond pas. Elle sort la pièce d’agneau du réfrigérateur, la pose sur la table et la scrute d’un œil réprobateur. Il n’y a pas assez de gras. Elle l’a pourtant répété maintes fois au boucher de Beer-Sheva qui lui livre sept morceaux par semaine. La viande doit être assez grasse pour confire dans son jus et fondre sous la langue, c’est ainsi que l’aime le Vieux. Bien sûr, il en a abusé et elle s’en veut chaque jour de l’avoir poussé à manger sans compter, flattant sa gourmandise, quémandant sa reconnaissance et peut-être même son affection, elle qui s’est longtemps demandé ce qu’elle faisait sur terre. L’espace de quelques années, à son service, elle s’est sentie utile. Aussi continue-t-elle malgré tout à enfourner chaque matin l’agneau au four, parsemé de zaatar 5, d’ail et d’oignon. Un jour, elle le sait, le fumet cheminera jusqu’au cerveau endormi du vieil homme… *

6. « Homme noir. » En yiddish.

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La nuit a-t-elle toujours été aussi sombre ? Le silence aussi glacial ? Ses yeux sont-ils ouverts ou fermés ? Il a si peu conscience de son corps qu’il est incapable d’en distinguer le haut du bas, la droite de la gauche. Pas même un picotement dans le doigt, une crampe dans la jambe, un gargouillis dans le ventre, une larme sur la joue. Rien, il ne sent rien. Une peur panique, d’un coup, l’envahit. À quand remonte son dernier souvenir ? Un accident de cheval ? À cette idée, son cœur se racornit comme une figue en hiver et un visage de femme se superpose à celui de sa mère. Gila, ma belle, pourquoi m’as-tu quitté si vite ? Pourquoi ? Il la revoit, cheveux au vent, si fière sur sa jument alezane ramenée d’Angleterre. Puis la bête en furie et le corps, le si beau corps de sa femme, sur un brancard, disloqué, inerte et froid. La vie qui marque un temps d’arrêt. Se peut-il qu’il ait subi le même sort ? Où était-il, bon sang, avant de sombrer dans le néant ? Il veut ouvrir la bouche et appeler au secours mais… Comment s’y prend-on pour actionner un muscle ? Il a tout oublié, jusqu’aux réflexes élémentaires. « Mamalè ! Viens me sortir de là !… » Il parvient à respirer. Tout n’est pas perdu. Inspirer par la bouche. Souffler par le nez. Une fois. Deux fois. Trois fois. Retrouver son calme. L’armée, il n’y a rien de tel pour faire un homme d’une mauviette. En prendre de la graine. Surmonter la peur. Shwartzman6, il s’appelait Shwartzman. Les copains à l’école, ceux qui connaissaient le yiddish, et il y en avait beaucoup dans ces années-là, lui couraient autour en rigolant. « Homme noir, homme noir, éloigne-toi du miroir, miroir… » Rien qui l’agaçât davantage. Lui, il se voyait en héros de western,


chevauchant un cheval au galop, lançant son lasso loin dans le troupeau et attrapant d’un geste viril le bétail en fuite. La terre et les animaux, c’est la vie. La vie ? Ce ne peut être ce gouffre sans fond qu’il survole en cet instant, apeuré à l’idée d’y sombrer et d’oublier à jamais la lumière. Il se raccroche au souvenir de la ferme. Kfar Hoshen. Il vient de retrouver le nom du lieu, une onde de soulagement le parcourt tout entier, si fort qu’il lui semble sentir bouger le bout de ses doigts. Ils avaient d’abord vécu sous la tente, puis son père avait monté des murs et bâti un toit, rajouté un poulailler, une étable. La ferme… Une autre image lui traverse l’esprit. Un flash de lumière dorée, une étendue de sable à perte de vue. Non, il ne veut pas quitter Kfar Hoshen. Le grenier où il passait des heures à observer le chat courir après les souris. La grange où son père avait caché le vieux Mauser allemand dans une caisse de bois enfouie sous la paille. Les champs où il montait la garde, à la nuit tombée, armé du poignard circassien offert pour sa bar-mitsva. À ce souvenir, un sentiment de fierté le submerge. Il en a combattu des ennemis, ça oui, il le sait, c’est inscrit dans sa chair, dans ses veines, dans son sang. Un craquement. Il n’est pas seul. Impossible de dire si le bruit est proche ou lointain. Il tend l’oreille, sur ses gardes. C’est ainsi que les meilleurs d’entre eux sont morts à Latroun. Colline maudite si proche de la Ville sainte. Un moment d’inattention. Une attaque surprise. Pas question de se faire avoir une nouvelle fois, comme un débutant. Il se concentre sur ses doigts. S’il parvient à bouger les mains, il est sauvé, le reste suivra. Et ses yeux. Comment ouvre-t-on les yeux ? Sur quels muscles se concentrer en premier ? Pourquoi n’apprend-on pas ça à l’école ! L’école, ce n’était pas son fort, il y avait toujours été médiocre. Pas comme sa sœur. Elle le dépassait dans toutes les matières. Mais il ne lui en avait jamais voulu. Il avait d’autres atouts. Il savait commander, il ne baissait jamais les bras. Jamais… Il était convaincu alors que « ce qui ne peut s’obtenir par la force s’arrache par plus de force encore ».

Alexandra Schwartzbrod

Le Songe d’Ariel

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Philippe Ségur

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Christine Legrand christine.legrand@libella.fr

© John Foley/Opale/Éd. Buchet/Chastel

Le Rêve de l’homme lucide

Éditeur : Buchet/Chastel

Histoire d’une crise personnelle, histoire d’amour, histoire à suspense, ce roman initiatique propose, avec humour et lucidité, une lecture de notre société. Tonique ! « Un écrivain étonnant qui peut aussi bien disserter sur le génie éternel des Doors que sur la puissance du ‹ Loup des Steppes ›. » (Christine Ferniot, « Télérama ») « Métaphysique du chien » a reçu le prix Renaudot des Lycéens en 2002. Biographie  

Philippe Ségur est né en 1964. Il est actuellement professeur de droit constitutionnel et de droits de l’homme à l’université de Perpignan où il réside. Il écrit depuis son plus jeune âge et a déjà publié six romans chez Buchet/Chastel. Il est aussi l’auteur de plusieurs recueils de poèmes et de deux essais sur le pouvoir politique. Publications   Parmi les romans les plus récents, chez Buchet/Chastel : Vacance au pays perdu, 2008 ; Écrivain (en 10 leçons), 2007 ; Seulement l’amour, 2006 ; Poétique de l’égorgeur, 2004 ; Autoportrait à l’ouvreboîte, 2003 ; Métaphysique du chien, 2002 (prix Renaudot des Lycéens). Tous ces ouvrages sont disponibles en format de poche.

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Simon Perse est un homme désabusé qui vient de quitter sa femme et ses enfants pour vivre en solitaire dans un appartement au format timbreposte. Depuis toujours, Perse dort peu et, sur les conseils de son psychanalyste avec lequel il entretient une relation compliquée, il décide d’utiliser cette aptitude pour complètement cesser de dormir. Les premiers jours, il éprouve une sensation d’euphorie, un sentiment de surpuissance. Mais peu à peu, à partir d’un détail, d’une phrase entendue, des hallucinations l’assaillent. Chaque fois, Perse se retrouve dans un monde inconnu, à une époque différente. Dans ces univers fluctuants, deux constantes :

une femme, toujours la même sous des noms différents, dont il tombe amoureux et un rival qui clôt systématiquement la période hallucinatoire en lui infligeant une mort violente. Mort qui le ramène à la réalité. Hormis ce désagrément, tout pourrait aller pour le mieux pour un homme qui vit deux journées par vingt-quatre heures. Mais les choses se compliquent lorsqu’un médecin annonce à Perse qu’il est atteint d’une maladie neurologique fatale et qu’il lui reste un mois à vivre, tandis que la femme qui le hante apparaît dans sa vie réelle.

1 J’avais décidé de cesser de dormir. D’en finir avec les médicaments, les psychotropes, tout ce qui pouvait faire obstacle à ma lucidité. Je perdis conscience une fraction de seconde et lâchai le pilulier en porcelaine qui explosa sur le carrelage du salon. Je me raccrochai au meuble range-disques. La partie supérieure se détacha et bascula avec moi, déversant son contenu dans le vide. Un instant, je regrettai ma tendance au bricolage approximatif. Le sachet de vis et de fixations fournies avec le meuble était resté intact et bien rangé dans l’armoire. Trop tard. Trente cd furent projetés hors de leur casier et se répandirent sur le sol. Ma main gauche glissa sur l’un des boîtiers en polyéthylène haute densité (incassable) qui venait d’éclater sous le choc et mon front heurta l’angle de la table basse à côté du canapé. Je me rendis en titubant à la salle d’eau pour constater les dégâts. Un hématome était en train d’apparaître au-dessus d’un sourcil. Mes yeux étaient rouges, cerclés de cernes noirs et profonds. J’avais le teint livide, la peau fripée comme au sortir d’un lave-linge après un essorage à sec. Je n’avais pas dormi depuis soixante-douze heures. Un résultat que j’avais atteint par la seule force de ma volonté, j’en étais assez fier. Depuis l’enfance, j’appartenais à la grande fraternité des insomniaques. Au fil des ans, le mal n’avait cessé de s’aggraver. J’avais tout essayé, le sport à outrance, le yoga de l’extrême, la relaxation profonde, la phytothérapie, l’homéopathie, l’acupuncture, le bouddhisme, et toutes les fichues recettes de tous ces fichus bouquins à l’américaine qui vous expliquent les cycles du sommeil et comment réformer votre mode de vie pour devenir l’un de ces world citizen new

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age, bien dans son corps, bien dans sa tête, consommant équitable, mangeant équilibré, jusqu’à ce qu’une mort tranquille et méritée vienne mettre un terme à cette absence reposante de questions. Mais la philosophie light, la vie avec édulcorants et le happy end bio ne me convenaient pas. J’étais passé aux drogues dures. Pendant des années, je m’étais bourré d’hypnotiques et d’anxiolytiques. Imovane 7,5 mg, Lysanxia 10 mg, Temesta 2,5 mg, Lexomil 6 mg, Atarax 25 mg, Xanax 0,25 mg, Noctamide 2 mg, j’avais testé à peu près tout ce qui existait sur le marché des stupéfiants légaux. Je n’étais plus un être humain, j’étais un alambic. Mon dealer, il est vrai, était de premier ordre. Un toubib décavé en manque de patients qui me prescrivait à la lettre ce que je lui demandais. Quelquefois, quand je n’avais pas le temps de lui faire signer mon ordonnance, je falsifiais l’une des siennes. Je la scannais, j’effaçais la prescription manuscrite et ne conservais que l’en-tête et le numéro siren. Il ne me restait plus qu’à contrefaire son écriture. Ou bien je traitais directement avec son grossiste. Une pharmacienne qui considérait son métier comme pure épicerie et l’obligation légale de tenir un ordonnancier comme un cahier de vacances (le genre d’exercice que l’on peut toujours remettre à demain, tous les écoliers connaissent la combine). J’entrais dans l’officine, l’air dégagé, et je lâchais la formule convenue que pratiquent tous les camés sans aiguille de la terre : « Bonjour, Madame, cela vous ennuierait de me dépanner d’une boîte de Stilnox, je vous prie ? Je n’ai pas encore pu voir mon médecin pour le renouvellement et je suis à court pour ce soir. » Bien sûr, il valait mieux avoir le profil de l’emploi. Et le profil, je l’avais. Propre sur moi, souriant et – point crucial – connu dans la boutique. Je m’y approvisionnais en dentifrice aux oligoéléments, savon hypoallergénique et soins cosmétiques antifatigue pour le contour des yeux. J’étais ce qu’on appelle, dans le jargon apothicaire, un cœur de cible pour produits à super taux de marge et, dans celui des épiciers, un putain de bon client. Cela me valait de temps en temps une petite boîte de rab’, du remboursable à faible marge dont on pouvait étouffer la disparition en la passant par le compte pertes et profits. Ma connaissance de la pharmacopée était, du reste, un facteur rassurant. Je n’étais pas de ces individus qui font des bêtises avec les médicaments. La preuve : j’avais expérimenté toutes les substances que ma pharmacienne faisait profession d’écouler. Ces dernières années, j’avais carburé à la zopiclone, le nec plus ultra du coup de massue vespéral. Endormissement garanti en un quart d’heure, montre en main, montre cassée le lendemain. J’étais devenu accro sans même m’en rendre compte. J’alternais les périodes d’absorption massive, allant jusqu’à tripler dans la

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nuit les doses maximales prescrites, et les périodes de décrochage où je tentais de me sevrer en sectionnant les comprimés avec une lame de rasoir. Je ne parvenais pas à m’arrêter. Je m’en libérais quelques jours, quelques semaines. Tôt ou tard, je finissais par replonger, à bout de nerfs, épuisé par mes nuits sans repos. J’avais toujours une boîte en réserve au fond d’un placard. Même lorsque je cessais d’en prendre, j’avais besoin de savoir que j’en avais sous la main. C’est à ce détail qu’on reconnaît le vrai toxicomane : il peut sembler guéri, mais son esprit, lui, ne décroche jamais. **

Philippe Ségur

Le Rêve de l’homme lucide

L’idée de cesser de dormir m’était venue chez mon psychanalyste, le Dr Zennegger. C’était un type génial. Ce jour-là, la séance avait été plutôt morne. Allongé sur le divan en velours, je lui parlais du blocage que j’avais depuis cinq ans avec mon prochain roman. Le projet était énorme, j’allais devoir me confronter à mes limites et plonger dans les profondeurs de ma psyché. Ce bouquin me faisait peur. J’avais utilisé toutes les stratégies imaginables pour éviter de l’écrire. J’avais déménagé, publié trois autres livres de moindre importance, essayé de changer de métier, divorcé, déménagé encore, fait une dépression, envisagé le suicide, et maintenant j’étais un peu à court d’arguments. J’exposais au Dr Zennegger toutes les raisons que j’avais de ne pas écrire ce roman que pourtant je voulais écrire, alors que, manifestement, je ne le pouvais pas tout en le voulant. Cependant, bien que la force de ma démonstration me parût confondante, il me semblait qu’il n’accrochait pas. Je l’entendais derrière moi qui poussait de petits soupirs rauques et poilus (le Dr Zennegger portait la même barbe patriarcale que l’inventeur du complexe d’Œdipe). Surtout, il avait cessé de prendre des notes. Sa plume ne crissait plus sur son bloc. « Je m’excuse, mais là, vous êtes en train de me bloquer, docteur. » Il se racla la gorge avec une toux élégante, histoire de récupérer la souplesse de ses cordes vocales qu’il n’avait pas eu l’occasion de solliciter depuis une demi-heure. « Vous dites que je suis en train de vous bloquer. — Oui, docteur. De toute évidence, ce que je vous raconte ne vous intéresse pas. — Vous pensez que ce que vous me racontez ne m’intéresse pas. — Exact. C’est la preuve que vous soutenez la thèse de la non-écriture et que ce roman ne mérite pas d’être écrit. — Vous croyez que ce roman ne mérite pas d’être écrit. — Ah non ! Je n’ai pas dit ça. »

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Il fallait que je me méfie du Dr Zennegger. C’était un type retors et intelligent. Il pouvait me pousser à exprimer des choses que j’ignorais vouloir dire alors même que je faisais tout pour éviter d’en parler. J’allais devoir jouer serré. « Je n’ai pas dit que ce roman ne méritait pas d’être écrit. Au contraire, il le mérite. — Donc, selon vous, il mérite d’être écrit. — Je n’ai pas dit ça non plus ! J’ai dit qu’il méritait d’être écrit, mais que des éléments objectifs plaident en faveur du fait que ça n’en vaut pas la peine. Votre indifférence va dans ce sens. Ainsi suis-je obligé de constater que vous prenez parti pour la non-écriture de ce livre, bien que je sois absolument convaincu du contraire. Et par conséquent, cela me persuade que l’écrire serait une erreur. — Vous êtes persuadé que l’écrire serait une erreur. — Vous voyez, vous me bloquez ! » Le Dr Zennegger était un grand professionnel, un professionnel dangereux. Il savait les choses avant moi. Il me menait où il voulait. Toutefois il ignorait à qui il avait affaire. S’il s’imaginait obtenir que je me rende au bienfondé de ses analyses sans me battre, il risquait de s’accrocher les doigts dans ses poils de barbe patriarcale. Question transfert et meurtre du père, il allait être servi. J’élaborai une contre-attaque. « En réalité, docteur, je crois que vous seriez amené à réviser votre position si je vous expliquais mieux le sujet de ce roman. Vous comprenez, c’est l’histoire d’un homme qui ne peut pas dormir et qui est obligé de se gaver de somnifères pour mener une vie à peu près normale. Or je suis totalement impliqué dans la question. » Le Dr Zennegger resta coi. Mon regard butina quelques secondes les rayonnages de sa bibliothèque. De beaux livres de psychanalyse et de psychiatrie s’y entassaient dans un désordre intellectuel savamment organisé. Devant eux trônait une collection de statuettes et de masques africains. Une ambiance très Totem et Tabou mariée au plus strict académisme universitaire. Le Dr Zennegger avait pensé sa décoration jusqu’au moindre détail. Il y avait un tableau abstrait accroché au-dessus du divan. La toile, d’un bleu nuit profond, était comme crevée en son milieu par une traînée de peinture rouge aux bords suintants. Une touche de modernisme et de symbolique sexuelle, c’était vraiment très fort. « Vous voyez où je veux en venir, docteur ? » Pas un soupir, pas un raclement de gorge ne me parvint du fauteuil en cuir noir derrière moi. Le Dr Zennegger ne savait pas où je voulais en venir. Je me sentis envahi par une délicieuse sensation de bien-être. « J’écris des romans, docteur, des œuvres d’imagination. Je suis supposé ne jamais m’impliquer. Si je m’implique dans ce livre-là, je vais devoir aller au

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fond des choses. Il va falloir que je découvre pourquoi je demeure insomniaque malgré mes efforts pour cesser de l’être. » Le Dr Zennegger ne broncha pas. Son mutisme me galvanisa et je me lançai dans une péroraison improvisée. « Bref, je vais devoir me demander pour quelle raison je tiens tant à mes insomnies et alors – c’est mathématique – je saurai qu’en réalité, je ne veux surtout pas dormir ! — Vous saurez qu’en réalité, vous ne voulez surtout pas dormir. » La voix du Dr Zennegger, posée, caverneuse et sortie d’outre-barbe, venait d’apporter la conclusion à l’entretien. Il avait touché le point sensible. Je ne voulais surtout pas dormir. Comment avait-il fait pour le savoir ? Il avait roupillé pendant presque tout l’entretien.

Philippe Ségur

Le Rêve de l’homme lucide

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Carl de Souza

En chute libre

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : janvier 2012

© Bernard Mailfert/Éd. de l’Olivier

Responsable cessions de droits : Martine Heissat martineheissat@seuil.com

Un roman kaléidoscopique qui croise le destin d’un jeune homme ambitieux, les turbulences politiques d’un pays et les enjeux du badminton. Proche d’écrivains comme V.S. Naipaul, Michael Ondaatje ou Rohinton Mistry, Carl de Souza s’affirme ici comme l’un des grands romanciers francophones de l’océan Indien. Biographie  

Carl de Souza est né à Rose-Hill sur l’île Maurice en 1949. Sa jeunesse est marquée par le déchirement entre les sciences et les lettres (en raison du système éducatif), entre le français et l’anglais (l’anglais étant la langue officielle du pays et de l’éducation), mais aussi par l’indépendance de son pays proclamée en 1968 et dont il convoque le souvenir dans ce roman. Il est actuellement responsable du département arts et culture d’un grand groupe de compagnies mauriciennes. Publications   Ceux qu’on jette à la mer, éd. de l’Olivier, 2001 ; Les Jours Kaya, éd. de l’Olivier, 2000 ; La maison qui marchait vers le large, Le Serpent à Plumes, 1996 (rééd. coll. « Motifs », 2001) ; Le Sang de l’Anglais, Hatier, 1993.

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Jeremy Kumarsamy, champion de badminton de niveau international, revient, après une quinzaine d’années d’absence, dans son pays d’origine, ancienne colonie britannique présentant une étroite ressemblance avec l’île Maurice. Une chute aux lourdes conséquences pour lui et une grave atteinte à une autorité sportive l’ont privé de sa liberté de mouvement. Reclus dans la maison et sous la « garde » de sa mère, il retrouve le fil de son enfance, de son adolescence, et surtout d›un parcours chaotique fait de drames familiaux, d’échecs personnels et de gloire sportive.

Au gré de ses secrètes incursions dans la ville, il reconstitue tout ce qui a changé depuis l’indépendance : c’est durant son adolescence, au milieu des années 1960, que son pays s’est libéré de la puissance coloniale anglaise, au prix d’émeutes qui ont coûté la vie à de nombreux insurgés et contre-insurgés (dont son propre père). Dans ce roman kaléidoscopique, se dessine peu à peu le destin d’un jeune homme ambitieux, en butte aux turbulences politiques de son pays et aux enjeux d’un sport qui le dépassent.

Felicity, l’après-midi Felicity était revêtue des après-midi de Port-Benjamin, de leur blancheur éthérée, leur durée indéterminée. Au début de ces années 1960, les bureaux fermaient de plus en plus tôt, on s’empressait aux abords du golf, on s’embarquait pour la pêche, on assaillait le bar d’Albion Hall dans une frénésie que seul pouvait expliquer le pressentiment que la vie à Port-Benjamin ne serait plus la même. Depuis la seconde guerre mondiale, un corps d’armée composé de soldats locaux et d’officiers britanniques, aux équipements périmés, avait été maintenu en poste. Il paradait le jour de l’anniversaire de la Reine, mais on ressentait son inefficacité dans les îles lointaines où les troubles se faisaient fréquents. Les après-midi à jouer au badminton sur le court de sable avec Felicity, la sœur cadette d’Ivy, suspendaient le temps. Dans la tête de Jeremy, le spectre opalin de sa tante danserait toujours dans une vieille robe de bal, décolletée et trop large, au milieu d’éclats de cette fin de journée, sillons des pirogues, vaguelettes près des récifs, saut furtif d’un banc de mulets. Quelquefois, dans sa course, le volant s’y confondait, leurrant le gamin. Entraîné dans une chute spectaculaire, il gisait, le nez dans le sol corallien. L’odeur putride de la vie qui s’y abritait lui envahissait les narines. Entre l’infini du ciel où errait le volant et ce morceau de sol où chaque grain de sable se détachait, la transition était abrupte. Plein de ressentiment, tel un mollusque sur le fond marin, il demeurait dans l’attente stoïque d’une réaction de Felicity. Que diable fabriquait-elle ? Jeremy devinait, au-dessus de sa tête, des nuages cotonneux et blafards, statiques, oubliés par les alizés. Entendait, ponctuant le grondement des brisants,

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les lugubres appels des phaétons venant du large, ailes fatiguées, nicher dans la mangrove. Il devinait qu’elle profitait de l’arrêt pour se tourner vers la maison du docteur Henrik qui épiait ses moindres faits et gestes, puis vers le portail où apparaîtrait Ivy après sa réunion de dames patronnesses. Avant que son regard s’égare hors des limites du terrain, au-delà du brise-lames et de l’unique passe entre les récifs, là où poindrait bientôt la pirogue de Samy. « Ça va, Kopsen ? » demandait-elle, se reprenant subitement. Ainsi affublé du nom du champion danois qui écumait les tournois de badminton du « All-England », le gamin pardonnait à Felicity ses absences dans la partie. Il se remettait sur ses jambes, geignait un peu avant de reprendre le jeu. Ils s’armaient de leurs raquettes chaque jour, quand bien même soufflait une brise du sud-est. Telle une joueuse de grande paume utilisant à bon escient la toiture de la galerie pour faire rebondir la balle vers l’intérieur, Felicity savait s’allier la poussée des alizés. Elle frappait délibérément en direction de la mer, espérant l’effet boomerang. « Le coup de la banane », s’exclamaitelle fièrement en gonflant ses biceps longilignes. Il arrivait néanmoins que le vent la trahisse en mollissant subitement. Quand la marée était basse, il revenait au gamin, devant l’air chagrin de Felicity, d’escalader le brise-lames pour récupérer le volant de l’autre côté, s’écorchant genoux et coudes contre la surface rugueuse du muret. Elle l’aidait à descendre en lui tenant le bras, tour à tour l’encourageant et se confondant en excuses : « Vas-y, Jeremy, il est à ta portée, regarde, juste entre les coraux. » Il sentait tout près, dans son cou, ses boucles rebelles et son souffle, touchait le fond vaseux, craintif, au milieu d’invisibles bestioles. « Mets le pied un peu plus à gauche, pas sur l’oursin, idiot, pardonne-moi, je suis si maladroite… » Et elle lui promettait de ne pas récidiver, de frapper simplement vers lui, désormais. Souvent, en classe, écoutant d’une oreille les énoncés mathématiques, il entendait siffler le vent dans les aiguilles des casuarinas. Au comble du désespoir sur la route du retour à la maison, il maudissait la mer, ses moutonnements et les embruns qu’il essuyait par à-coups. Les habitués des courts de tennis, les enragés des terrains de foot pourraient, eux, évoluer sans problème, tandis qu’avec la meilleure volonté du monde Felicity et lui ne parviendraient pas à orienter le moindre volant. Sa frustration le poussait jusqu’à lui en vouloir à elle, qui jamais n’exprimait de regret devant les conditions climatiques et le laissait seul à broyer du noir. Mais si, par miracle, la surface de l’océan se déridait, Jeremy démarrait en trombe et courait vers la maison pour la harceler : « C’est bon, aujourd’hui. » Avait-il besoin de lui faire remarquer le calme propice, n’avait-elle pas deviné son état d’esprit ? Elle prenait son temps : « Oui, pas mal, on ne peut pas s’attendre à mieux en hiver… » « Mais il fera nuit plus tôt, dépêche-toi, on ne pourra pas faire dix points. » Il tournait comme un lion en cage, se demandant

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la raison de ce supplice en la regardant penchée sur l’aquarelle qui l’avait tenue occupée depuis des heures. Dix points, c’était sur quoi ils étaient tombés d’accord, ou plutôt ce qu’avait décidé Felicity. Il s’agissait d’imprimer le plus long va-et-vient possible au volant, comme cela s’était toujours fait avant que les Anglais imposent leurs règlements. Tous auparavant s’étaient amusés ainsi, avec divers projectiles emplumés : geishas en kimono maniant des battes aux vives couleurs pour fêter l’année nouvelle, mignons en dentelles à la cour du roi de France. Ces images d’Épinal, qui faisaient du jeu de volant une occupation efféminée ou un sport de plage, ne dérangeaient nullement Jeremy tant que c’était Felicity qui était en face de lui. Ce à quoi ils s’amusaient n’avait qu’un lointain rapport avec les joutes réglementées par la Badminton Association of England, telles qu’elles se pratiquaient à Albion Hall où régnait Samy, le père du gamin. Felicity et Jeremy tenaient secrètes leurs propres règles. Un gêneur approchait-il, ils ne criaient plus le score à tue-tête mais l’indiquaient subrepticement par le nombre de doigts, communiquant tels des sourdsmuets. Il y avait les coups spéciaux : frapper le volant entre les jambes valait deux points, Felicity s’en attribuait trois pour le coup de la banane. De temps en temps, elle introduisait de nouvelles contraintes après avoir observé les joueurs chevronnés d’Albion Hall, interdit aux enfants, ce qui mettait Jeremy dans l’impossibilité de la contester.

Carl de Souza

En chute libre

Felicity s’était mise à la peinture sur les conseils de Vera Jenkins, la seule amie qu’elle avait, qui voulait la protéger de sa réputation de désœuvrée. Les Jenkins habitaient à Samson Island, à une vingtaine de miles au sud de l’archipel, où Vera occupait le poste d’infirmière en chef de l’hôpital. Mais Jeremy ne l’avait pas rencontrée, Vera n’était jamais invitée à la maison. Jeremy s’était heurté pour la première fois à un domaine où aucune intrusion n’était admise. On s’inquiétait de palettes de porcelaine, de tubes de peinture ou de pinceaux à commander de Kuala Lumpur. Quand Jeremy avait tenté de découvrir le produit de cette agitation, il avait été éconduit. Mais une fois, en regardant par-dessus l’épaule de Felicity, il avait aperçu une esquisse du débarcadère de Port-Benjamin, une jetée accoutrée d’un toit en tôle. La main hésitante de Felicity ne lui avait pas épargné son délabrement, y avait entassé des cageots de volailles et l’avait peuplé de dockers allongés à même le sol, cuvant quelque désespoir. Il avait semblé au gamin qu’elle avait donné l’image la moins ragoûtante possible du port. Le croquis de Felicity révélait un monde temporaire et fragile. À Jeremy, jamais ne serait venue l’idée de choisir cet endroit comme sujet. Les Îles décrites par les films News Pictorial du département de l’Information étaient paradisiaques même si Samy regardait de haut ces reportages pleins d’images colorées de « natifs » dans des manifestations folkloriques, mais son père pestait contre tout.

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Akli Tadjer

Parution : janvier 2012 Responsable cessions de droits : Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr

© Charles Nemes/JC Lattès

La Meilleure Façon de s’aimer

Éditeur : Éditions JC Lattès

« Akli Tadjer mêle humour, tendresse et cruauté, et révèle la clé d’une vie meilleure pour arriver à s’aimer. Un roman délicat, drôle et grave à la fois. » (« Page des libraires », janvier 2012) Par l’auteur de « Il était une fois… peut-être pas », adapté à la télévision par Charles Ménès. Biographie  

Gentilly, la banlieue, les cités hlm, les bandes : l’adolescence d’Akli Tadjer ressemble à celle de beaucoup de fils d’immigrés. Fervent lecteur, il découvre l’œuvre de Céline, qui sera une véritable révélation. Il se tourne alors vers l’écriture et commence par la composition de chansons pour des groupes rock suburbains. Peu de temps après, il est engagé dans un journal hippique comme coursier jusqu’à ce que le rédacteur en chef le repère et l’inscrive à l’école de journalisme de la rue du Louvre. En 1985, après un voyage en Algérie, Akli Tadjer écrit son premier roman, Le Passager du Tassili, récompensé par le prix Georges-Brassens. Il est l’auteur de sept romans, dont trois ont été adaptés pour la télévision. Publications   Parmi les romans les plus récents : Western, Flammarion, 2009 ; Il était une fois peut-être pas, éditions JC Lattès, 2008 (rééd. Pocket, 2011) ; Bel Avenir, Flammarion, 2006 (rééd. J’ai lu, 2008) ; Alphonse, éditions JC Lattès, 2005 (rééd. Pocket, 2007) ; Le Porteur de cartable, éditions JC Lattès, 2002 (rééd. Pocket, 2003).

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J’ai eu le tournis et des palpitations de cœur parce que La petite fille en robe jaune m’est apparue. Elle jouait à la marelle sur le parvis de la Grande Poste d’Alger. J’ai crié son nom, elle s’est retournée, m’a fait coucou de la main, puis elle a sauté à cloche-pied une, deux, trois cases avant de disparaître dans celle du paradis. Murée dans son silence, Fatima revisite son passé, ses secrets, ses histoires d’amour

bâclées, faites de violence et de trahisons. Et, tout au bout de sa mémoire, tel un soleil ressuscité, surgit un petit enfant. Auprès d’elle, à Paris, son fils Saïd n’a toujours pas compris pourquoi sa mère n’a jamais su lui dire qu’elle l’aime. La Meilleure Façon de s’aimer est l’œuvre la plus personnelle d’Akli Tadjer, unique dans sa façon de marier humour et tendresse.

Dès qu’il fait nuit et que je sais que plus personne ne viendra me déranger, j’essaie de faire des phrases mais il ne sort de ma bouche que des râles torturés, des sifflements, ou des gargouillements montant de mes entrailles. Je m’obstine encore mais rien à faire, mes mots restent prisonniers de ma tête. De guerre lasse, je finis par renoncer et je joue avec mes souvenirs. Les souvenirs c’est amusant. Ça va, ça vient, c’est comme les vagues de la mer. C’est comme ça que les Sanchez me sont revenus. Sur l’almanach des Postes punaisé au buffet en formica jaune de la cuisine, c’était l’année 1960. J’avais dix ans. Ce sont les bonnes sœurs de l’orphelinat de Bab-el-Oued qui m’avaient placée chez eux. Ils habitaient à Hydra sur les hauteurs d’Alger dans une petite maison blanche à étage, bordée d’eucalyptus si hauts qu’ils touchaient le ciel. Je me suis vue, aussi, sur le pas de la porte avec ma petite valise en carton bouilli à la main, le jour de mon arrivée. Les Sanchez voulaient que je les appelle papa, maman. Je n’ai jamais réussi. J’avais déjà eu un vrai père, une vraie mère, c’est pour ça que je n’y arrivais pas. J’ai revu ma chambre avec son papier peint à grosses fleurs vertes et mauves, le portrait du général de Gaulle sur la coiffeuse, le crucifix en bronze sur le mur au-dessus de mon lit et sur ma table de nuit un vieux missel brun que j’avais peur d’ouvrir.

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Quel âge avaient les Sanchez en 1960 ? À voir comme ça, ils avaient l’âge d’être grands-parents. Mme Sanchez avait un visage tout en angles d’une pâleur extrême et une grosse bouche lippue qui ne savait pas sourire. Elle ne s’habillait jamais autrement qu’en sombre et noir. Ses chaussures, ses bas, ses jupes, ses corsages, son chapeau à voilette, tout transpirait le deuil. Le dimanche, nous allions à la messe à Notre-Dame-d’Afrique. J’avais du mal avec le signe de croix. Ça exaspérait Mme Sanchez que je me trompe chaque fois, alors elle plongeait ma main dans l’eau froide du bénitier et je recommençais jusqu’à ce que le Père, le Fils, le Saint-Esprit soient dans le bon ordre. Je n’aimais pas beaucoup l’église. Je trouvais que ça sentait le moisi et le chien mouillé. Sans compter le prêtre ; il racontait des choses si ennuyeuses qu’il m’arrivait de m’endormir au milieu de ses sermons. Après la messe nous prenions le trolleybus pour nous rendre sur la corniche, à La Madrague. Là, je me baignais des heures dans l’eau claire de la Méditerranée puis quand j’avais assez nagé, j’escaladais un mur de rochers et, sur un parapet surplombant la mer, je faisais des acrobaties pendant que les Sanchez buvaient l’anisette et mangeaient des sardines grillées avec les doigts à la terrasse d’un café. Lorsque je redescendais épuisée d’avoir trop joué, je les rejoignais et immanquablement M. Sanchez me faisait les gros yeux en me tirant l’oreille. — Combien de fois t’ai-je dit de ne pas t’amuser sur le parapet. Tu vas te briser les reins si tu tombes sur les rochers, bougre d’imbécile ! Et il menaçait de ne plus revenir à La Madrague si je continuais de faire le singe sur le parapet. Je m’excusais en pleurnichant que c’était la der des ders et le dimanche suivant, après avoir nagé, je ne résistais pas à l’envie d’escalader les rochers pour faire la roue et toute sorte de cabrioles sur le parapet. M. Sanchez avait le teint brun comme les dattes du désert, des doigts courts et velus et du chagrin dans le regard qu’il dissimulait derrière des lunettes aux verres fumés. Il avait aussi une montre en argent perdue dans la poche de son pantalon de velours à grosses côtes bleu marine. C’est sur sa montre que j’ai appris à lire l’heure. Est-ce qu’ils avaient eu des enfants à eux, ou d’autres enfants venus de l’orphelinat avant moi, les Sanchez ? Je n’ai jamais su. Pour mon premier Noël, il y avait au pied du sapin un missel neuf, une partition de La Marseillaise et une carte de la France avec son empire colonial. Comme j’étais grandement déçue, Mme Sanchez m’avait enguirlandée. Oui, j’étais ingrate. Oui, le Père Noël saurait s’en souvenir l’an prochain. Oui, c’était du temps gâché à rien que de vouloir civiliser une petite moricaude et d’autres amabilités que je n’ai pas retenues. Me sont, aussi, revenues des déflagrations en rafales et le bruit des chenilles

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de chars sur le bitume des rues d’Alger. Dans les journaux, il n’était plus question que de guerre, d’attentats, de massacres. À la radio entre les nouvelles chansons de rock’n’roll qui me remuaient le sang et le Jeu des Mille Francs, des gens importants qui parlaient de Paris assuraient que l’ordre et la sécurité allaient de nouveau régner sur l’Algérie. Ce n’était plus qu’une affaire de jours, de semaines, guère plus. Quand M. Sanchez rentrait de l’usine, il me prenait sur ses genoux, me caressait la nuque, promettait de m’adopter dès que la situation serait apaisée. Sur mes nouveaux papiers, je ne serai plus Fatima mais Françoise, ça aussi il me le promettait. Est-ce que ça m’avait rendu heureuse de savoir que les Sanchez allaient devenir mes parents adoptifs ? Oh que oui ! J’avais tellement la trouille de retourner chez les bonnes sœurs de Bab-el-Oued. C’est qu’on ne m’aimait pas beaucoup là-bas parce que j’étais la meilleure en classe, la plus jolie et la plus dégourdie de toutes les filles. C’est ce que disait Emmanuelle, la vieille mère supérieure, en me citant en exemple. Forcément, ça suscitait des jalousies. Dans la cour de récréation, certaines me tiraient les cheveux ou me frappaient sur la tête en me traitant de lèche-bottes, de vendue aux chrétiennes et l’on me prédisait les flammes de l’enfer. Ça m’était égal, j’aimais apprendre, j’aimais lire, j’aimais écrire, j’aimais vivre et j’étais la plus jolie. C’était ainsi. Rien ne pourrait y changer. Un jour de grande chaleur de l’été 1962, M. Sanchez s’est énervé dans la salle à manger. Il filait des méchants coups de pied dans le vaisselier en pestant : « Saleté de crouilles ! Saleté de de Gaulle, ils nous ont bien roulés les fumiers ! » À l’étage, Mme Sanchez remplissait des malles, des sacs et ma petite valise en carton bouilli en maugréant entre ses dents : « Après tout ce qu’on a fait pour eux, voilà le remerciement des bicots. » Puis, elle avait pris le portrait du général de Gaulle, avait craché dessus avant de le jeter à la poubelle. Le lendemain, à la première heure, nous prenions la direction du port. Nous n’étions pas les seuls à dévaler vers la mer avec des bagages. Il y avait d’autres Européens sur le même chemin. Devant les grilles du port, les militaires faisaient le tri. Les Arabes étaient écartés à coups de crosse, les Européens étaient autorisés à passer le premier cordon de sécurité. Plus tard, j’ai vu à la télévision des reportages sur l’exode des rapatriés d’Algérie. C’était en tout point pareil à ce que j’avais vécu, ce jour-là. C’était la cohue, des cris, des sanglots et des larmes. C’était des malles, des valises, des balluchons que des dockers enfournaient à la hâte dans le ventre des bateaux. Sur le pont de ces bateaux, c’était des grappes d’enfants piaillardes, des visages de femmes meurtris, des vieillards apeurés qui regardaient Alger s’en aller. Sur le quai, c’était des Algériens qui agitaient des mains fébriles pour dire adieu. Nous avions réussi à franchir un deuxième cordon de sécurité. Et moi, je m’accrochais à la poignée de ma petite valise. Nous avions réussi à franchir un

Akli Tadjer

La Meilleure Façon de s’aimer

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troisième cordon de sécurité, et moi je m’accrochais encore à la poignée de ma petite valise. Au pied de la passerelle du bateau, M. Sanchez a présenté ses papiers à des policiers. Ils les ont examinés avec intérêt puis ils ont hoché négativement la tête en me dévisageant. L’un d’eux a passé sa main sur ma joue. C’était une main ferme et froide. M. Sanchez a juré sur l’honneur qu’il se mettrait en règle avec l’administration une fois débarqué à Marseille. Ils ont encore discuté ensemble longuement. M. Sanchez a sorti discrètement de la poche de son pantalon de velours côtelé bleu marine quelques billets pour les amadouer. C’était sans appel. Mme Sanchez s’est indignée. Elle pestait le poing menaçant qu’il était inhumain de vouloir nous séparer. Elle était rose de colère et des veines bleues zébraient ses tempes et son cou. C’était la première fois que je la voyais autrement qu’en noir et blanc. La sirène du bateau a pleuré trois fois dans le port, M. Sanchez m’a caressé la nuque et promis qu’il reviendrait me chercher parce que j’étais sa petite Françoise. Mme Sanchez s’est accroupie pour m’embrasser. Elle puait Notre-Dame d’Afrique et ses larmes me collaient aux joues. Et comme dans les reportages de la télévision, je suis restée à quai à agiter la main avec d’autres Algériens. Un policier a pris ma petite valise, un autre m’a accrochée par le bras pour me faire monter dans un fourgon aux vitres grillées et ils m’ont ramenée à l’orphelinat de Bab-el-Oued… Puis, j’ai eu le tournis et des palpitations de cœur parce que La petite fille en robe jaune m’est apparue. Elle jouait à la marelle sur le parvis de la Grande Poste d’Alger. J’ai crié son nom, elle s’est retournée, m’a fait coucou de la main, puis elle a sauté à cloche-pied une, deux, trois cases avant de disparaître dans celle du paradis. La pluie raye les vitres de la fenêtre de ma chambre. Le gris du ciel se confond avec les toits d’ardoise des bâtiments de l’hôpital. Un nouveau jour se lève sur Bicêtre. J’ai froid au nez, j’ai froid aux pieds, les paupières me brûlent, et j’ai mal au ventre.

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David Thomas

Parution : février 2012 Responsable cessions de droits : Solène Chabanais solene.chabanais@albin-michel.fr

© Benjamin Chelly/Albin Michel

Je n’ai pas fini de regarder le monde

Éditeur : Albin Michel

Entre David Lodge et Jean-Paul Dubois. Après « La Patience des buffles » sous la pluie, remarqué par les libraires et salué par la presse, qui fait maintenant une jolie carrière en livre de poche, l’auteur confirme ici son talent pour le format court. Biographie  

David Thomas a quarante-six ans et vit à Paris. Après avoir été journaliste pendant une quinzaine d’années, il se consacre aujourd’hui à l’écriture. Il a publié plusieurs pièces de théâtre et un recueil de nouvelles. Je n’ai pas fini de regarder le monde est son second recueil de nouvelles. Publications   Un silence de clairière, Albin Michel, 2011 (prix Orange du Livre 2011) ; La Patience des buffles sous la pluie, nouvelles, Bernard Pascuito éditeur, 2009 (prix de la Découverte 2009 de la Fondation Prince Pierre de Monaco).

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« Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça, sans doute parce que j’aimerais moi aussi savoir qui je suis. » Un homme qui ne peut se passer des hurlements de sa femme, un autre qui se fait arrêter par la police juste pour fumer une cigarette au chaud, un petit monsieur sous une maîtresse de 192 kilos, une femme qui rêve de mettre KO son conjoint sur un ring…

Avec ces 75 nouvelles, David Thomas s’invite une nouvelle fois dans les interstices de nos vies. Rien n’est épargné, notre ridicule, nos cruautés, nos faiblesses ou nos inavouables arrangements avec nous-mêmes. Mais qu’ils nous fassent rire ou nous serrent le ventre, tous ces personnages portent aussi en eux ce qui peut faire de l’humain un être attachant à côté de qui on a envie de s’asseoir.

Lettre à un inconnu Mon cher fils, Ta mère et moi avons écouté avec beaucoup d’attention le cd que tu nous as gravé. Pour être franc, nous n’avons pas trouvé ça terrible. J’avais déjà pu constater combien tes progrès étaient lents, mais ce que nous avons entendu confirme que tu n’es vraiment pas doué pour la batterie. Tu n’as pas plus de talent pour le rythme que tu n’en as eu, durant toute ta scolarité, pour les mathématiques. Tes petits camarades, d’ailleurs, ne semblent pas avoir plus d’oreille que toi. Je pense qu’il serait sage pour vous de renoncer à un quelconque avenir dans la musique. Et au-delà du fait que vous soyez de piètres interprètes, ce que vous composez est, en toute honnêteté, parfaitement à chier. Cela dit, ça ne nous étonne guère ta mère et moi. Voilà presque vingt ans que nous nous demandons comment nous avons fait pour engendrer un fils pareil. Loin de moi la volonté de te froisser mais, mon pauvre garçon, tu n’as pas grand-chose pour toi. Ton physique, d’abord, si disgracieux (je sais bien que ce n’est pas de ta faute et nous ne t’en voulons pas), et cette peau grasse comme du beurre (une fois pour toutes, veux-tu bien prendre un rendez-vous avec le docteur Akmezian, c’est le meilleur dermato de la ville !). Tes capacités intellectuelles limitées, ensuite. Tu ne peux imaginer avec quelle stupéfaction nous avons appris que tu avais eu ton bac. Comme quoi, les miracles ne sont pas que bibliques. Reconnais que le maniement des idées, la culture, la curiosité ne sont pas ton fort. À ce propos, « difficile » prend deux f et un seul l, nous te l’avons dit deux cents fois ! Et puis cette obsession sexuelle, qui, je l’admets, est de ton âge, mais là encore, peux-tu épargner à ta mère tes T-shirts pleins de sperme que tu laisses sous ton lit ? Que tu t’astiques à longueur de journée est une chose, que ta mère en soit témoin en est une autre. Et enfin, tes petites

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copines, toutes plus gourdes les unes que les autres, que tu nous ramènes régulièrement à la maison. Franchement, elles ne volent pas très haut. Je sais bien que vous êtes encore en plein âge bête, mais est-il bien nécessaire d’en rajouter ? Mon grand, avec ta mère, nous nous sommes dit qu’il était temps pour toi de prendre ton indépendance. Aussi, nous te demandons, lorsque nous rentrerons dimanche soir, d’avoir quitté la maison. Va où tu voudras, cela ne nous regarde pas. C’est promis, nous te ficherons la paix. Ne nous remercie pas, j’aurais tant aimé moi aussi, à ton âge, que mes parents m’aident à m’émanciper. Peux-tu demander à tes copains (cela les occupera) de t’aider à déménager tes affaires de ta chambre, nous souhaiterions l’aménager pour des amis ? Nous sommes certains que tu trouveras rapidement un logement. Tu verras, chercher un endroit à soi est très excitant. Nous te souhaitons bon vent, Papa.

David Thomas

Je n’ai pas fini de regarder le monde

Moche Ma femme est moche. Elle a un cul de jument de concours, des cuisses de lutteuse bulgare, un ventre comme un sac d’eau, elle n’a pas de cou, une dentition douteuse et un énorme poireau sur le menton. Elle est foutue comme un pot de confiture, un boudin, quoi. Quand je l’ai présentée à mes amis, au début de notre histoire, j’ai, à chaque fois, remarqué un petit moment de doute dans leur regard. Un léger moment suspendu que l’on éprouve face à l’incompréhension. Ils la trouvent tous sympa. C’est souvent ce qu’on dit des femmes laides. Si quelqu’un dit de votre femme qu’elle est sympa, comprenez qu’il ne la trouve pas terrible. Le physique d’une femme est toujours ce qu’on évoque en premier – et ça c’est valable pour n’importe quel interlocuteur, masculin ou féminin –, sauf quand on n’ose pas l’évoquer. Eh bien moi, ma femme, jamais personne ne me parle de son physique. Toutes les femmes avec qui j’ai été avant elle étaient belles. Je sais pourquoi on aime une jolie femme, autant pour le plaisir de la regarder que pour celui de l’avoir à son bras, de faire des envieux. Je connais très bien ce sentiment. La mienne, elle est moche, et pourtant elle m’excite. Elle est moche et les jolies femmes que je croise dans la rue m’apparaissent lointaines et sans aucun attrait. Il faudra bien que je comprenne un jour pourquoi j’aime ce laideron. Pourquoi, maintenant, la beauté d’une femme ne me fait plus aucun effet. Je n’arrive pas à savoir si c’est bien.

Anxieux Je suis un type anxieux, et je suis le champion du monde pour entretenir cette anxiété. C’est plus fort que moi, il faut que je me mette dans des situations qui me fragilisent et que je regrette après. J’ai toujours dit à mon patron ce que je pensais et même si ça fait vingt ans que je bosse chez lui, à chaque fois que je

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l’ouvre, je me mords la bouche pendant une semaine en me disant que cette fois, c’était la fois de trop et que là, il va vraiment me foutre dehors. C’est toujours quand je suis à découvert que je dis à des amis dans le besoin que je peux leur prêter de l’argent en espérant qu’une chose, c’est que ça ne leur remonte pas au cerveau le lendemain. Je mens à mon banquier comme un homme politique qui se présente aux élections présidentielles, et quand je trompe ma femme, c’est sans capote pour bien angoisser pendant trois mois de n’avoir rien attrapé. Jamais il ne me viendrait à l’esprit de faire le plein avant d’entamer trois cents kilomètres en voiture, alors je roule en priant saint Christophe de ne pas tomber en panne. Je me mets dans des situations pas possibles avec mes clients, nos fournisseurs ou mes créanciers. Je paye pas mon loyer, j’arnaque le fisc, je prends le train sans billet. Et c’est comme ça pour tout. En fait, je crois que je préfère la peur à l’ennui.

Sept ans Sept ans à s’aimer, à se détester, à se supporter, à y croire, à se séparer, à revenir, à pleurer, à crier, à dire non, mais si, oui je t’aime, je ne peux plus, reviens, croismoi, c’est terminé, n’aie pas peur, on s’aime encore, va te faire foutre, jamais je ne te quitterai, laisse-moi, viens, je n’y peux rien, fais-moi un enfant, c’est plus fort que moi, fous-moi la paix, je te crois pas, ta gueule, je t’emmerde, mais oui, c’est ça, je ne peux pas vivre sans toi, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, tu rentres à quelle heure ? on sera bien ici, ça te plaît ? je pense à toi tout le temps… Sept ans à Paris, à Berlin, à Formentera, à New York, à Toulouse, en Corse, au Vietnam, au Groenland, en Normandie, dans les Pyrénées, à Noirmoutier, à Nice, au Maroc, à Vancouver… Sept ans le matin, l’après-midi, le soir, la nuit, au lit, sous la douche, dans la voiture, sous un porche, sur la plage, dans la forêt, dans la cuisine, au cinéma, à la cave, dans un lac… Sept ans janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre et tous ces jours, deux mille six cent vingt et un jours, et autant de nuits… Sept ans d’aéroports, de gares, de métros, d’autobus, de taxis, d’autoroutes, de chemins, de rues, de sentiers, de plaines, de pontons… Sept ans de coups de fil, de sms, de mails, de Skype, de lettres, de photos, de films… Combien d’appels ? Quatre mille ? Et de sms ? Cinq, six mille ? Sept ans d’intonations, de voix, de respirations, de silences, de regards, de sourires, de bruits de pas, de clés, de portes qui s’ouvrent, de voitures qui démarrent, de timbres de sonnettes à vélo dans la cour, de robinets qui coulent, de doigts qui pianotent sur l’ordinateur, de vêtements qui tombent… Sept ans d’odeurs, de parfums, de peau, de cheveux, de mains, de caresses, de bouches… Sept ans de joie, de sexe, d’amour, de manque, d’impatience, de retrouvailles, de solitude et de visages dans le cou… Sept ans pour en arriver à autant de douleur.

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Carole Zalberg Parution : février 2012 Responsable cessions de droits : Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

© DR/Actes Sud

À défaut d’Amérique

Éditeur : Actes Sud

Portée par quatre personnages de femmes inoubliables, une traversée du XXe siècle, des pogroms à la lutte anti-Apartheid, qui entraîne le lecteur de la Pologne à la France, et des États-Unis et à l’Afrique du Sud, pour un voyage dans la mémoire individuelle et collective.

 Une construction narrative envoûtante par sa simplicité et sa fluidité. Biographie  

Née en 1965, Carole Zalberg vit à Paris. Romancière, elle a également participé à divers recueils collectifs et certains de ses poèmes ont figuré dans deux anthologies (Les Jeunes Poètes français et francophones, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2004 ; Anthologie de la poésie française, Le Cherche-Midi, 2004). Elle écrit par ailleurs des chroniques littéraires pour le Magazine des livres, le bsc news, Vents contraires, des textes de chansons et travaille à plusieurs projets pour le cinéma ou le théâtre. Animatrice d’ateliers d’écriture en milieu scolaire et de rencontres littéraires, Carole Zalberg est membre du jury du prix France-Québec, et du comité de lecture de Bleu pétrole. Son site www.carolezalberg.com accueille les créations, littéraires ou visuelles, de nombreux invités. Publications   Parmi les romans les plus récents : L’Invention du désir, (Vu par Frédéric Poincelet), Les éditions du Chemin de fer, 2010 ; Et qu’on m’emporte, Albin Michel, 2009 ; La Mère horizontale, Albin Michel, 2008 ; Mort et vie de Lili Riviera, Phébus, 2005 ; Chez eux, Phébus, 2004 ; Les Mémoires d’un arbre, Le Cherche-Midi, 2002.

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De part et d’autre de l’Atlantique et par-delà les décennies, les pensées de deux femmes convergent vers une troisième, depuis peu disparue, Adèle, d’origine polonaise, qui a traversé le xxe siècle en survivant à l’exil et à deux guerres mondiales. D’outre-tombe, la personnalité complexe et lumineuse de la défunte infléchit les destins de Suzan en Amérique et de Fleur, en France, en les dotant à leur insu d’un cœur unique qui fait battre leurs vies respectives au rythme d’un passé qui les transcende et les féconde. Sur trois générations et sur trois continents, et de la grande histoire à l’histoire familiale, Carole Zalberg tisse, à travers le portrait de quelques

femmes inoubliables, le roman d’une humanité aussi fragile que résiliente, qui entraîne le lecteur dans un voyage au pays du souvenir et à la découverte de l’autre comme nécessaire instrument de la connaissance de soi. En confrontant l’exil subi (Adèle) ou choisi (Sophia), à l’errance, « sans étiquette », d’une Américaine presque ordinaire (Suzan) ou au périlleux voyage dans l’interprétation du passé (Fleur), sans jamais instaurer, entre ses personnages, de suspecte hiérarchie, Carole Zalberg nourrit son roman d’une décision d’écriture qui en féconde admirablement l’ambition et la sensibilité.

Elle ne jurerait pas qu’ils sont émus. Pas d’où elle se tient : un refuge d’ombre qui la dissimule aux regards et aux interrogations. À cette distance, on ne perçoit rien du deuil ou d’un soulagement. Le petit groupe amassé autour de la tombe évoque une assemblée de longs volatiles penchés au-dessus d’une trouvaille. Collés les uns aux autres pour faire barrage au vent. Piétinant d’impatience ou de froid. Voilà donc la famille et les proches d’Adèle la Française. C’est cela que Suzan contemple embusquée sous un bouquet d’arbres de cette cité un peu grotesque, vouée non pas aux vivants mais à leurs disparus, naïve offrande de pierre et de verdure pour qu’ils les laissent en paix. Voilà tout ce qu’il reste de l’arrogante : une poignée d’hommes et de femmes venus rendre un hommage hâtif et frigorifié à celle qui fut le grand amour secret de feu son père. Elle pourrait s’approcher. Se présenter. Le secret n’en est plus un depuis longtemps. Suzan a quitté Palm Beach hier, n’a pas dormi pour arriver à l’heure à l’enterrement. Elle n’aurait que quelques pas à faire. Mais les silhouettes agglutinées sur une minuscule parcelle de ce cimetière trop grand où se croisent les cortèges lui semblent bien moins réelles que les souvenirs de son père ou que les siens. Car elle-même a fini par la rencontrer la Française venue revoir après des décennies son beau soldat yankee. Dans les traits de la vieille dame d’alors Suzan avait pu deviner la jeune femme joyeuse et frustrée dont son père s’était entiché. Des mois auparavant, à la mort de sa mère, Suzan avait découvert un paquet de lettres alors qu’elle tentait de mettre un peu d’ordre dans les papiers d’une

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vie. Peut-être pour ne pas écouter son chagrin profond – Suzan adorait sa mère, n’était en rien préparée à sa disparition – elle s’était mis en tête de retrouver la belle Française qui écrivait à son père dans ce touchant anglais de carton-pâte. Après quelques semaines de recherche, elle avait pu lui annoncer qu’Adèle était en vie, toujours mariée, et que, renseignements pris, elle serait heureuse d’avoir des nouvelles de ce cher Stanley. Les vieux tourtereaux s’étaient d’abord écrit en tremblotant. Puis téléphoné dans un échange d’anglais toujours aussi factice et de français glané çà et là. Stanley avait suivi de loin la maladie de Louis, le mari. Quand Adèle à son tour était devenue veuve, elle avait enfin accepté l’invitation à traverser l’océan. L’idylle n’a pas tenu. Le père de Suzan voulait épouser sa belle enfin libre. Il avait reçu Adèle en princesse, avait fait sa parade de coq déplumé mais encore vaillant, formulé dûment sa demande. À l’issue des réjouissances, de toute cette agitation relayée avec gourmandise par le journal local, la courtisée avait décidé que non, merci, c’était tout à fait flatteur mais sans façon : elle n’avait pas envie de s’occuper du linge ou de la santé défaillante d’un autre vieux monsieur. Elle était rentrée chez elle, semblant se satisfaire de son trophée de coupures de presse et de photos posées. Interruption volontaire de conte de fées. Stanley n’a plus eu de rêve auquel s’agripper. Il s’est éteint quelques semaines après. Et si Suzan a fait tout ce trajet, c’est peut-être simplement pour voir de ses propres yeux qu’Adèle non plus ne rêvera plus. Elle a vu. Cherche encore dans l’adieu si maigre, là-bas, une preuve qu’Adèle n’avait pas fait le bon choix. Suzan, elle le comprend à cet instant, est venue récolter un peu de revanche et d’apaisement au nom de son père qui n’est plus. Un signal a dû être donné car brusquement le petit attroupement se défait. Chacun se presse dans l’une ou l’autre direction. Suzan a l’étrange et plutôt jouissive impression d’un tas de feuilles qu’elle aurait dispersé d’une pensée.

Carole Zalberg

À défaut d’Amérique

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Cessions de droits Voici la liste des titres présentés dans les précédents numéros de Fiction France pour lesquels les droits ont été cédés à l’étranger.

Bello Antoine

Cendrey Jean-Yves

u grec [Polis] u italien [Fazi Editore]

u turc [Everest Publications]

Les Éclaireurs Gallimard

u russe [Gelos] u slovaque [Premedia Group]

Benchetrit Samuel

Le Cœur en dehors Grasset & Fasquelle

u allemand [Aufbau Verlag] u chinois

Abecassis Eliette

Sépharade Albin Michel

u castillan [Les Esfera de los Libros]

u hébreu [Kinneret Publishing House] u italien [Marco Tropea]

Adam Olivier

Des vents contraires Éd. de l’Olivier u albanais [Buzuku, Kosovo]

u allemand [Klett-Cotta] u italien [Bompiani] u polonais [Nasza Ksiegamia]

Adam Olivier

Le Cœur régulier Éd. de l’Olivier

u castillan [El Aleph/Grup 62] u italien [Barbès]

Arditi Metin

La Fille des Louganis Actes Sud

u allemand [Hoffmann & Campe] u grec [Livanis] u russe [Ripol]

Astier Ingrid

Quai des Orfèvres Gallimard u italien [Bompiani]

Aubry Gwenaëlle

Personne Mercure de France

u allemand [Droschl] u anglais [Tin House Books, États-Unis] u coréen [Open Book] u croate [Disput] u hongrois [Joszoveg] u italien [Barbès Editore] u roumain [Pandora]

Bassignac Sophie

Dos à dos JC Lattès

u russe [Azbooka Atticus]

(caractères simplifiés) [Shanghai 99 Readers] u coréen [Munhakdongne Publishing] u hébreu [Keter Publishing House] u néerlandais [Uitgeverlj Arena] u russe [Astrel Publishing House] Berest Anne

La Fille de son père Le Seuil

u allemand [Knaus/Random House]

u castillan, catalan et basque [Alberdania] u turc [Dogan]

Berton Benjamin

Alain Delon est une star au Japon Hachette u italien [Nottetempo]

u vietnamien [Nha Nam]

Besson Philippe

Un homme accidentel Julliard

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u coréen [Woongjin] u polonais [Muza]

Bizot Véronique

Mon couronnement Actes Sud u allemand [Steidl Verlag]

Bizot Véronique

Un avenir Actes Sud

u allemand [Steidl Verlag]

Blas de Roblès Jean-Marie

La Montagne de minuit Zulma u allemand [Fischer Verlag]

u chinois (caractères complexes) [Morning

Star, Taïwan] u italien [Frassinelli]

u néerlandais [Ailantus] u roumain [Trei] u tchèque [Host]

Blondel Jean-Philippe

(Re)play ! Actes Sud

Honecker 21 Actes Sud

Chalandon Sorj

Mon traître Grasset & Fasquelle

u anglais [The Lilliput Press, Irlande]

u castillan [Alianza] u chinois (caractères

complexes) [Ten Points] u italien [Mondadori] Constantine Barbara

Tom, petit Tom, tout petit homme, Tom Calmann-Lévy

u allemand [Blanvalet] u castillan [Seix Barral]

u catalan [Grup 62] u coréen [Munhakdongne Publishing] u hongrois [Könyvmolyképzo Kiado] u italien [Fazi Editore] u russe [Center of Literary Production Pokolenie Publishers]

Dantzig Charles

Je m’appelle François Grasset & Fasquelle

u arabe (droits mondiaux) [Arab Scientific

Publishers]

Darrieussecq Marie

Clèves P.O.L

u allemand [Carl Hanser] u italien [Ugo Guanda Editore] u anglais [Text Publishing, Royaume-Uni et Australie] u suédois [Norstedts]

Davrichewy Kéthévane

La Mer Noire Sabine Wespieser

u allemand [Fischer] u géorgien [Ustari]

u italien [Rizzoli] u néerlandais [Meulenhoff] u suédois [2244]

Davrichewy Kéthévane

Les Séparées Sabine Wespieser u géorgien [Ustari]

Decoin Didier

Est-ce ainsi que les femmes meurent ? Grasset & Fasquelle

u allemand [Arche Literatur Verlag] u castillan

[Alianza] u coréen [Golden Bough Publishing]

u italien [Rizzoli] u russe [Geleos Publishing

House]

u suédois [Bokförlaget Opal]

109


Delecroix Vincent

La Chaussure sur le toit Gallimard

u allemand [Ullstein] u coréen [Changbi]

u espagnol [Lengua de Trapo] u grec [Govostis] u italien [Excelsior 1881] u roumain [rao] u russe [Fluid]

Des Horts Stéphanie

La Panthère JC Lattès

u grec [Synchroni Orizontes] u italien [Piemme]

Desarthes Agnès

Dans la nuit brune Éd. de l’Olivier

u allemand [Droemer Knaur] u anglais

[Portobello, Royaume-Uni et Commonwealth] Descott Régis

Caïn et Adèle JC Lattès u espagnol

Despentes Virginie

Apocalyspe bébé Grasset & Fasquelle

u allemand [Berlin Verlag] u anglais [Serpent’s

tail Ltd] u bulgare [Colibri] u danois [Tiderne Skiften] u finnois [Like Publishing Ltd] u hongrois [Nyittott] italien [Einaudi Editore] u néerlandais [De Geus Uitgeverlj] u portugais [Sextante Editora] u roumain [Trei Editura] u suédois [Albert Bonniers Förlag] u tchèque [Host] Deville Patrick

Equatoria Le Seuil

u allemand [Bilger Verlag] u castillan [La Otra

Orilla] u italien [Galaad] Deville Patrick

Kampuchea Le Seuil

Énard Mathias

Garnier Pascal

u albanais [Buzuku] u allemand [Berlin Verlag] u arabe (Égypte) [National Center for Translation] u bulgare [Prozoretz] u castillan [Mondadori] u catalan [Columna] u chinois [Shanghai Translation Publishing House] u coréen [Bada Publishing] u croate [Profil] u italien [Rizzoli] u japonais [Kawade Shobo] u néerlandais [De Arbeidespers] u portugais (Brésil) [L & PM Editores] u portugais [Dom Quixote, Portugal] u russe [Atticus] u serbe [Geopoetika] u tchèque [Albatros] u turc [Can]

u allemand [BTB Verlag] u anglais (droits mondiaux) [Gallic Books]

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants Actes Sud

Énard Mathias

Zone Actes Sud

u allemand [Berlin Verlag] u anglais [Open Letter, États-Unis] u castillan [Belacqva/ La Otra Orilla, Espagne] u catalan [Columna, Espagne] u grec [Ellinika Grammata] u hébreu [Xargol] u italien [Rizzoli] u libanais pour la langue arabe [La Librairie Orientale] u portugais [Dom Quixote, Portugal] u serbe [Stylos Art] u turc [Can]

Fargues Nicolas

Tu verras P.O.L

u hébreu [Babel] u italien [Nottetempo] u russe [Azbooka]

Faye Éric

L’Homme sans empreinte Stock

u bulgare [Pulsio] u slovaque [Ed. VSSS]

Filhol Elisabeth

La Centrale P.O.L

u allemand [Edition Nautilus] u italien [Fazi Editore]

u allemand [Bilger Verlag]

u suédois [Elisabeth Grate Bokförlag]

Dugain Marc

L’Insomnie des étoiles Gallimard

La commissaire n’aime point les vers Éd. de la Table Ronde

u italien [Marco Tropea] u russe [Corpus]

u allemand [Blanvalet] u espagnol [El Aleph]

u castillan [El Aleph/Grup 62]

u hébreu [Armchair Books]

Dugain Marc

Flipo Georges

u anglais [Felony & Mayhem, États-Unis]

u italien [Ponte Alle Grazie] u russe [Pokolenie]

Une exécution ordinaire Gallimard

Garnier Pascal

u grec [Kedros] u hébreu [Kinneret] u italien

u allemand [BTB Verlag] u anglais (droits mondiaux) [Gallic Books]

u bulgare [Fakel Express] u catalan [Pages]

[Bompiani] u japonais [Kawade Shobo] u néerlandais [De Geus] u polonais [Sic !] u portugais [Ambav ; Record, Brésil] u roumain [RAO]

110

La Théorie du panda Zulma

Lune captive dans un œil mort Zulma

Germain Sylvie

L’Inaperçu Albin Michel

u anglais [Dedalus Limited, Royaume-Uni] u coréen [Munhakdongne Publishing]

Ghata Yasmine

Le Târ de mon père Librairie Athème Fayard

u allemand [Ammann Verlag] u castillan [Siruela] u grec [Melani] u italien [Del Vecchio] u néerlandais [De Arbeidespers]

Giraud Brigitte

Une année étrangère Stock

u allemand [Fischer Verlag] u italien [Guanda] u néerlandais [Uitgeverij Van Gennep] u portugais [Platano Editora]

Giraud Brigitte

Pas d’inquiétude Stock

u allemand [Fischer Verlag]

Guenassia Jean-Michel

Le Club des incorrigibles optimistes Albin Michel

u allemand [Insel Verlag] u anglais [Atlantic Book Grove Atlantic] u castillan [RBA Libros] u catalan [Edicions 62] u coréen [Munhakdongne Publishing] u croate [Vukovic & Runjic] u grec [Polis] u italien [Mauri Spagnol/Salani] u néerlandais [Van Gennep] u norvégien [Forlaget Press] u suédois [Norstedts Forlag] u tchèque [Argo]

Guyotat Pierre

Coma Mercure de France

u anglais [Semiotexte, États-Unis] u italien [Medusa] u russe [Société d’études céliniennes]

Haddad Hubert

Opium Poppy Zulma

u espagnol (droits mondiaux) [Demipage] u italien [Barbès Editore]

Hane Khadi

Des fourmis dans la bouche Denoël u français [NEAS, Sénégal]


Hesse Thierry

Lê Linda

u castillan [Duomo, Espagne]

u allemand [Amman]

Démon Éd. de l’Olivier

u italien [Fazi Editore]

u norvégien [Agora] u ukrainien [Tipovit]

Jauffret Régis

Lacrimosa Gallimard

u anglais [Salammbo, Royaume-Uni]

Joncour Serge

Combien de fois je t’aime Flammarion u chinois [Phoenix Publishing]

u coréen [Wisdom House] u russe [Riopl]

Khadra Yasmina

In memoriam Christian Bourgois Le Bris Michel

La Beauté du monde Grasset & Fasquelle u italien [Fazi Editore]

Le Tellier Hervé

Assez parlé d’amour JC Lattès

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u anglais [The Other Press, États-Unis]

u chinois [Chu Chen Books] u espagnol

[Grijalbo/Random House] u grec [Opera]

u italien [Mondadori] u japonais [Hayakawa]

L’Olympe des infortunes Julliard

Lesbre Michèle

[WSOY] u grec [Kastaniotis] u italien [Marsilio Editori] u portugais [Bizâncio]

u français [Héliotrope, Québec uniquement]

u espagnol [Ediciones Destino] u finnois

Kiner Aline

Le Jeu du pendu Liana Levi u allemand [Ullstein]

Korman Cloé

Les Hommes-couleurs Le Seuil

u castillan (pour l’Amérique latine)

[B Ediciones Mexico]

La Peine Bertrand (de)

Bande-son Éd. de Minuit

Un lac immense et blanc Sabine Wespieser Lindon Mathieu

Mon cœur tout seul ne suffit pas P.O.L u néerlandais [Ailantus]

Luce Damien

Le Chambrioleur Éd. Héloïse d’Ormesson

u allemand [Droemer Knaur]

Majdalani Charif

Caravanserail Le Seuil

Mattern Jean

De lait et de miel Sabine Wespieser

u croate [Fraktura] u grec [Hestia] u hongrois [Magveto Kiado] u italien [Giulio Einaudi] u roumain [Polirom]

Mauvignier Laurent

Des hommes Éd. de Minuit

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u anglais [University of Nebraska Press,

États-Unis] u chinois [Éd. d’Art et littérature du Hunan] u danois [Arvids] u espagnol [Anagrama] u français (pour l’Algérie uniquement) [Barzakh] u italien [Feltrinelli] u néerlandais [De Geus] Meur Diane

Les Villes de la plaine Sabine Wespieser

u anglais (droits mondiaux) [Seagull books]

Miano Léonora

Ces âmes chagrines Plon u suédois [Sekwa förlag]

Minghini Giulio

Fake Allia

u italien [Piemme]

Monnery Romain

Libre, seul et assoupi Au diable vauvert

u castillan [Grijalbo] u catalan [Rosa dels Vents] u espagnol [Grijalbo, pour le castillan et le

u allemand [Knaus/Random]

catalan] u néerlandais [Nijgh & Van Ditmar]

Lalumière Jean-Claude

Malte Marcus

Notre seconde vie Flammarion

u castillan [Libros del Asteroide]

u grec [Kedros] u italien [Barbes Editore]

u espagnol [Pasos Perdidos, Espagne]

Le Front russe Le Dilettante Lapeyre Patrick

La vie est brève et le désir sans fin P.O.L u albanais [Toena] u allemand [Karl

Blessing] u anglais (droits mondiaux) [Other Press, États-Unis] u bulgare [Altera/ Delta Entertainment] u castillan [Destino] u catalan [Aleph/Empuries] u chinois [Sichuan Literature and Art Press] u coréen [Minumsa] u croate [Skolska Knijga] u hongrois [Mandorla] u italien [Ugo Guanda Editore] u japonais [Sakuhin Sha] u lituanien [Baltos Lankos] u néerlandais [Van Gennep] u polonais [Replika] u russe [Azbooka/ Atticus] u serbe [Akademska Knjiga] u tchèque [Euromedia] u turc [Pegasus Yayinlari]

u catalan [La Campana] u grec [Scripta]

Les Harmoniques Gallimard

Malte Marcus

Garden of Love Zulma

Monnier Alain

u allemand [Ullstein]

Nahapétian Naïri

Qui a tué l’Ayatollah Kanuni ? Liana Levi

u espagnol [Alianza] u néerlandais [Querido]

u espagnol [Paidos] u italien [Piemme]

u suédois [Sekwa] u ukrainien [ECM Media]

u vietnamien [Les Éditions littéraires

NDiaye Marie

Marc Bernard et Rivière Maryse

Prix Goncourt 2009 : 31 contrats de cessions signés à travers le monde

u polonais [Albatros] u turc [Pupa]

du Vietnam]

Le Fracas des hommes Calmann-Lévy u castillan [Rossell Editorial]

Martinez Carole

Du Domaine des Murmures Gallimard

Trois femmes puissantes Gallimard

Ollagnier Virginie

L’Incertain Liana Levi

u italien [Piemme]

u albanais [Buzuku] u anglais [Europa Editions, États-Unis] u danois [Arvids] u espagnol [Tusquets] u italien [Mondadori] u néerlandais [Van Gennep] u suédois [Norstedts]

111


Ovaldé Véronique

Reinhardt Éric

u albanais [Toena] u anglais [Portobello, Royaume-Uni] u coréen [Mujintree] u italien [Minimum Fax]

u coréen [Agora] u italien [Il Saggiatore]

Et mon cœur transparent Éd. de l’Olivier

Pagano Emmanuelle

Les Mains gamines P.O.L

u allemand [Verlag Klaus Wagenbach]

Page Martin

Peut-être une histoire d’amour Éd. de l’Olivier

u allemand [Thiele] u anglais [Viking, États-

Cendrillon Stock

Révay Theresa

Tous les rêves du monde Belfond

u allemand [Der Club Bertelsmann] u espagnol [Circulo de Lectores] u hongrois [Athenaeum] u polonais [Swiat Ksiazki] u portugais [Circulo de Leitores] u russe [Family Leisure Club] u serbe [Alnari] u tchèque [Euromedia] u ukrainien [Family Leisure Club]

Rolin Jean

Unis] u coréen [Yolimwon] u grec [Patakis] u portugais [Rocco, Brésil] u roumain [Humanitas] u russe [Astrel/Ast] u serbe [Nolit]

Un chien mort après lui P.O.L

Pancol Katherine

Rolin Olivier

La Valse lente des tortues Albin Michel

u allemand [C. Bertelsmann] u bulgare

u allemand [Berlin Verlag]

u polonais [Czarne] u russe [Text]

Un chasseur de lions Le Seuil

u allemand [Berlin Verlag] u castillan [Cuarto

Seksik Laurent

Les Derniers Jours de Stefan Zweig Flammarion

u allemand [Karl Blessing Verlag]

u chinois [Shanghai 99 Readers] u coréen

[Hyundaemunhak] u espagnol [Ediciones Casus Belli] u hébreu [Hakibutz Hameucad] u italien [Into] u russe [Ripol] u turc [Can Yayinlari] Sylvain Dominique

Guerre sale Viviane Hamy

u anglais [MacLehose Press] u italien [Mondadori]

Toussaint Jean-Philippe

La Vérité sur Marie Éd. de Minuit

u allemand [Frankfurter Verlaganstalt]

u anglais [Dalkey Archive Press, États-Unis]

u chinois (caractères simplifiés) [Éd. d’Art et

de littérature du Hunan] u chinois (caractères complexes) [Aquarius, Taïwan] u espagnol [Anagrama editorial] u galicien [Glaxia] u italien [Barbes editora] u néerlandais [Prometheus/Bert Bakker]

[Colibri] u castillan [La esfera de los libros] u catalan [Edicions 62] u chinois (caractères complexes) [Business Weekly] u chinois (caractères simplifiés) [Thinkingdom] u coréen [Munhakdongne Publishing] u danois [Bazar Forlag] u finnois [Bazar Kustannus Oy] u hongrois [Libri Publishing] u italien [Baldini Castoldi Dalai Editore] u japonais [Hayakawa Publishing] u letton [Apgads Kontinents] u néerlandais [WPG Belgie NV] u norvégien [Bazar Forlag] u polonais [Sonia Draga] u portugais [A esfera dos livros] u russe [Astrel] u suédois [Bazar Forlag] u tchèque [Jota s.r.o] u turc [Pegasus Yayinlari]

Proprio, Chili] u chinois (caractères simplifiés) [Shanghai 99 Readers] u italien [Barbès] u portugais [Sextante]

u chinois (caractères complexes)

Viel Tanguy

Provost Martin

Sansal Boualem

u allemand [Wagenbach] u espagnol

Bifteck Phébus

u anglais [Whereabout Press, États-Unis] u espagnol [Demipage] u roumain [Nemira]

Raoul-Duval Jacqueline

Kafka, l’éternel fiancé Flammarion

u anglais [The Other Press, Royaume-Uni

et États-Unis] u estonien [Eest Raamat]

u hongrois [Ab Ovo] u russe [Text]

Ravey Yves

Bambi Bar Éd. de Minuit

u grec [Agra] u roumain [Bastion Editura]

Ravey Yves

Enlèvement avec rançon Éd. de Minuit u allemand [Kunstmann Verlag]

112

Rosenthal Olivia

Que font les rennes après Noël ? Verticales u italien [Nottetempo]

Roux Frédéric

L’Hiver indien Grasset & Fasquelle

[Ye-ren, Taïwan] u grec [Papyros]

Le Village de l’Allemand Gallimard

u allemand [Merlin] u anglais [Europa Editions, États-Unis ; Bloomsbury, RoyaumeUni] u bosniaque [B.T.C Sahinpasic] u catalan [Columna] u danois [Turbine] u espagnol [El Aleph] u finnois [Into] u grec [Polis] u hébreu [Kinneret] u italien [Einaudi] u néerlandais [De Geus] u polonais [Dialog] u serbe [IPS Media II] u tchèque [Pistorius & Olsanska]

Schwartzbrod Alexandra

Adieu Jérusalem Stock

u croate [Hena Com] u hongrois [Ulpius Haz Könyvkiado] u italien [Leone Editore] u turc [Can]

Varenne Antonin

Fakirs Viviane Hamy

u allemand [Ullstein] u anglais [MacLehose Press, Royaume-Uni] u croate [Fraktura] u finnois [Wsoy] u italien [Einaudi] u turc [Dog ˇ an Kitap]

Paris-Brest Éd. de Minuit

[Acantilado] u italien [Neri Pozza]

u néerlandais [De Arbeiderspers]

Winckler Martin

Le Chœur des femmes P.O.L

u espagnol [Akal] u russe [Ripol-Classic]

Fiction France n°10 (version française)  

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