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Vingt nouveaux titres de fiction française à lire et à traduire


Président exécutif Xavier Darcos Directrice générale déléguée Sylviane Tarsot-Gillery Secrétaire générale Laurence Auer

Département Livre et Promotion des savoirs Directeur Paul de Sinety Responsable d’édition Bérénice Guidat Secrétariat de rédaction Sylvie Chineau 8-14 rue du Capitaine Scott, 75015 Paris www.institutfrancais.com

Coordination des traductions Bureau du Livre de New York Révision Isabelle Dupuis et Sara Sugihara Cette revue est réalisée en partenariat avec les Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères.

© Institut français, septembre 2012 isbn : 978-2-35476-100-4 issn : 1967-0524 Conception graphique : ÉricandMarie Impression : Assistance Printing


AVANT-PROPOS

Deux fois par an, Fiction France donne à lire, en français et en anglais, 20 extraits de romans et nouvelles qui font l’actualité littéraire en France. Ce sont plus de 200 auteurs qui ont ainsi été présentés depuis le premier numéro. Au-delà des cessions de droits, la revue a également permis à des éditeurs, des auteurs et des traducteurs de se rencontrer, d’échanger et de nouer des liens dans la durée. Nous vous offrons désormais, pour chaque titre, les bonnes raisons de découvrir et de lire les romans sélectionnés. Et comme toujours, vous retrouverez, en page 110 de ce onzième numéro, les titres présentés dans les précédents Fiction France et pour lesquels les droits ont été cédés à l’étranger. COMMENT PARTICIPER À FICTION FRANCE ?

N’hésitez pas à contacter les responsables des cessions de droits des maisons d’édition dont les coordonnées figurent au sommaire et en page de présentation de chaque texte.

Une sélection de 16 à 20 titres s’effectue en concertation entre le département Livre et Promotion des savoirs de l’Institut français, les responsables des droits étrangers des maisons d’édition françaises et les responsables des Bureaux du Livre de Londres, New York et Berlin – ministère français des Affaires étrangères. Quels sont les critères de sélection ? • Le livre relève du domaine de la fiction de langue française (roman, nouvelle, récit). • La parution est récente ou à venir (6 mois maximum avant la sortie de Fiction France). Quelles sont les modalités d’envoi ? • L’éditeur envoie soit un livre, soit des épreuves, soit un manuscrit. Il aura lui-même sélectionné un extrait de 10 000 signes. • Chaque envoi est accompagné d’un argumentaire, d’une notice biographique et bibliographique de l’auteur (1 500 signes maximum). • 2 exemplaires de chaque ouvrage proposé sont à envoyer dès parution à l’Institut français. Prochaine date limite de réception des textes : 10 décembre 2012 Date de parution du prochain Fiction France : 20 mars 2013

L’Institut français est l’opérateur du ministère des Affaires étrangères pour l’action culturelle extérieure de la France.

La diffusion – gracieuse – de Fiction France s’effectue par le réseau culturel français auprès de ses partenaires et des professionnels du livre dans le monde entier. La publication est aussi disponible sur internet. www.institutfrancais.com

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sommaire

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p. 8

p. 13

Olivier Adam

Gwenaëlle Aubry

Les Lisières

Partages

Éditeur : Flammarion Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Mercure de France Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Florence Giry fgiry@flammarion.fr Nombre de pages : 464 p.

Isabelle Galimard isabelle.gallimard@mercure.fr Nombre de pages : 186 p.

p. 18

p. 23

Alain Blottière

François Bon

Rêveurs

Autobiographie des objets

Éditeur : Gallimard Parution : septembre 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr Nombre de pages : 176 p.

Martine Heissat mheissat@seuil.com Nombre de pages : 256 p.


p. 29

p. 34

p. 39

Lucile Bordes

Serge Bramly

Jean Cagnard

Je suis la marquise de Carabas

Orchidée fixe

L’Escalier de Jack

Éditeur : Liana Levi Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Gaïa Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Sylvie Mouchès s.mouches@lianalevi.fr Nombre de pages : 144 p.

Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr Nombre de pages : 288 p.

Evelyne Lagrange evelyne.lagrange@gaia-editions.com Nombre de pages : 288 p.

p. 44

p. 49

p. 54

Claro

Maryse Condé

François Cusset

Tous les diamants du ciel

La Vie sans fards

À l’abri du déclin du monde

Éditeur : Actes Sud Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : P.O.L Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr Nombre de pages : 252 p.

Eva Bredin ebredin@editions-jclattes.fr Nombre de pages : 336 p.

Vibeke Madsen madsen@pol-editeur.fr Nombre de pages : 248 p.

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p. 59

p. 64

p. 69

Julia Deck

Nathalie Démoulin

Disiz

Viviane Élisabeth Fauville

La Grande Bleue

René

Éditeur : Éditions de Minuit Parution : septembre 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Le Rouergue Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Denoël Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits :

Irène Lindon direction@leseditionsdeminuit.fr Nombre de pages : 160 p.

Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr Nombre de pages : 208 p.

Judith Becqueriaux judith.becqueriaux@denoel.fr Nombre de pages : 272 p.

p. 74

p. 79

p. 84

Félicité Herzog

Thierry Hesse

Tierno Monénembo

Un héros

L’Inconscience

Le Terroriste noir

Éditeur : Grasset Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Heidi Warneke hwarneke@grasset.fr Nombre de pages : 304 p.

Violaine Faucon vfaucon@editionsdelolivier.fr Nombre de pages : 336 p.

Martine Heissat mheissat@seuil.com Nombre de pages : 228 p.

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p. 89

p. 94

Yassaman Montazami

Jérôme Noirez

Le Meilleur des jours

120 Journées

Éditeur : Sabine Wespieser Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Calmann-Lévy Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Joschi Guitton jguitton@swediteur.com Nombre de pages : 148 p.

Patricia Roussel proussel@calmann-levy.fr Nombre de pages : 464 p.

p. 100

p. 105

Gilles Pétel

Colombe Schneck

Sous la Manche

La Réparation

Éditeur : Stock Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Éditeur : Grasset Parution : août 2012 Responsable cessions de droits :

Fabienne Roussel froussel@editions-stock.fr Nombre de pages : 272 p.

Heidi Warneke hwarneke@grasset.fr Nombre de pages : 224 p.

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Olivier Adam

Les Lisières

Éditeur : Flammarion Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Florence Giry, fgiry@flammarion.fr

© David Ignaszewski/Koboy/Flammarion

Nombre de pages : 464 p.

Un très grand livre, personnel et engagé ; sans aucun doute son meilleur. Un auteur qui a enchaîné les succès : ses trois derniers romans se sont vendus à 70 000 exemplaires. Biographie  

Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s’est installé à Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux romans et de livres pour la jeunesse. Également scénariste, il a  notamment collaboré avec Philippe Lioret – avec qui il a coécrit l’adaptation de son premier roman, Je vais bien, ne t’en fais pas (2006, primé aux Césars en 2007) – et Jalil Lespert qui a porté à l’écran Des vents contraires en 2011. Publications   Aux Éditions de l’Olivier, parmi les romans les plus récents : Le Cœur régulier, 2010 ; Des vents contraires, 2009 (Prix rtl/Lire 2009) ; À l’abri de rien, 2007 (Prix France Télévisions 2007, prix Jean-Amila-Meckert 2008). Tous ces titres sont disponibles en format de poche aux éditions Points.

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Paul Steiner, écrivain et scénariste, se sent plus que jamais loin de sa vie. Quand le roman s’ouvre, il vient de déposer ses deux enfants chez sa toute récente « ex-femme », Sarah, dont il est encore amoureux. Et il doit quitter la Bretagne pour aller en banlieue parisienne s’occuper de son père, car sa mère est hospitalisée. Il redoute de revenir à V., sur les terres de son enfance ; son père, un ancien ouvrier qui s’apprête à voter FN, l’accueille, comme toujours, fraîchement. En quelques semaines, Paul va tenter de comprendre d’où lui vient cette sensation d’être

toujours à la marge, jamais au centre de sa vie. Ce sentiment personnel trouve un écho très vif dans les rencontres qu’il fait : les anciens camarades de classe qu’il croise, devenus vendeur chez Simply, agent d’entretien, infirmier en psychiatrie, lui racontent leurs vies, des vies difficiles et dépourvues d’horizon. Tout en dressant le portrait d’une France oubliée, celle de la périphérie, Les Lisières raconte l’histoire d’un homme qui part à la recherche de lui-même, porté par l’espoir de retrouver sa place dans le monde.

Je me suis garé sur le trottoir d’en face. J’ai jeté un œil dans le rétroviseur. Sur la banquette arrière, Manon rassemblait ses affaires, le visage caché derrière un long rideau de cheveux noirs. À ses côtés, Clément s’extirpait lentement du sommeil. Six mois n’avaient pas suffi à m’habituer à ça. Cette vie en pointillés. Ces week-ends volés une semaine sur deux. Ces dimanches soir. Ces douze jours à attendre avant de les revoir. Douze jours d’un vide que le téléphone et les messages électroniques ne parvenaient pas à combler. Comment étaitce seulement possible ? Comment avions-nous pu en arriver là ? J’ai tendu ma main vers ma fille et elle l’a serrée avant d’y poser un baiser. — Ça va aller, papa ? J’ai haussé les épaules, esquissé un de ces sourires qui ne trompait personne. Elle est sortie de la voiture, suivie de son frère. J’ai attrapé leurs sacs à dos dans le coffre et je les ai suivis. De l’autre côté de la rue, la maison de Sarah n’était plus la mienne. Pourtant rien ou presque n’y avait changé. Je n’avais emporté que mes vêtements, mon ordinateur et quelques livres. Chaque dimanche, quand je ramenais les enfants, il me semblait absurde de repartir, je ne comprenais pas que ma vie puisse ne plus s’y dérouler. J’avais le sentiment d’avoir été expulsé de moi-même. Depuis six mois je n’étais plus qu’un fantôme, une écorce molle, une enveloppe vide. Et quelque chose s’acharnait à me dire qu’une part de moi continuait à vivre normalement dans cette maison, sans que j’en sache rien. Dans le jardin tout renaissait. Un tapis de délicates fleurs roses s’étendait au pied du cerisier. Les jonquilles et les tulipes coloraient les parterres. La pelouse avait été tondue quelques heures plus tôt, l’herbe coupée embaumait l’air

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encore doux. J’imaginais mal Sarah s’acquitter d’une telle besogne. Sans doute le voisin lui avait-il proposé son aide. C’était son job après tout. J’ai regardé sa maison et je n’ai pu m’empêcher de lui en vouloir. Ça n’avait pas de sens. Je l’aimais bien. C’était un brave type qui croulait sous les emmerdes. Un de ses gamins était autiste ou quelque chose dans le genre, et sa femme enchaînait les opérations depuis trois ans, la plupart du temps on la voyait avec des béquilles et la jambe droite plâtrée. Mais en voyant l’herbe rase, je me suis dit qu’il faisait partie de la meute invisible qui depuis six mois me volait ma vie. Sarah se tenait dans l’encadrement de la porte, souriante, un verre de vin à la main. Au moment de l’embrasser, j’ai dû me retenir de poser mes lèvres sur sa bouche, d’y fourrer ma langue et de la serrer contre moi. Ça non plus je n’arrivais pas à m’y habituer. Nous étions là, face à face, nous n’avions pas changé, c’était toujours son corps et sa bouche. Pourquoi n’avais-je plus le droit de promener ma main sur son cul, de caresser ses seins, de passer un doigt entre les lèvres de son sexe ? Qu’est-ce qui avait changé ? — Tout, Paul. Tout a changé, avait-elle coutume de répondre quand après quelques verres de vin je ne parvenais plus à décoller du salon et cherchais ses lèvres. Nous avons échangé deux bises ridicules, de celles qu’on réserve aux connaissances vagues, aux collègues. — T’as l’air en forme, ai-je tenté, et j’étais parfaitement sincère. Depuis que nous étions séparés Sarah resplendissait, quelque chose en elle semblait libéré d’un poids, et il fallait bien que je me résolve à accepter que ce poids, c’était moi. Ce n’était d’ailleurs pas très difficile à comprendre. Toutes ces années, je n’avais pas été un cadeau, je n’étais pas un type facile, tout le monde s’accordait à le dire. Je ne voyais pas à quoi tous ces gens se fiaient pour s’entendre sur un tel constat, mais l’unanimité faisait foi : j’étais visiblement, et de notoriété publique, impossible à vivre. — Pas toi, a dit Sarah, avec dans les yeux cette légèreté nouvelle. Elle m’a précédé dans le salon et nous nous sommes assis. Elle m’a proposé un whisky. Ça ressemblait à une provocation : elle savait parfaitement que j’avais fait une croix dessus depuis pas mal de temps, que je m’en tenais au vin désormais, et dans des quantités que je jugeais raisonnables. Manon est montée dans sa chambre et Clément s’est lové contre moi. Il tenait une bande dessinée, qu’il feuilletait distraitement. J’ai embrassé ses cheveux. Rien ne me manquait comme son odeur et mes doigts jouant sur sa nuque. Sarah m’a demandé combien de temps je comptais rester là-bas. Je n’en savais rien, tout dépendait de ce que j’allais y trouver. Quand ma mère allait-elle sortir de l’hôpital, et dans quel état ? Au téléphone mon père m’avait paru tellement perdu. Il s’était mis à reparler de vendre la maison et de s’installer dans une de ces résidences pour vieux qu’il avait toujours méprisées. Plutôt crever que de finir dans un de ces trucs, l’avais-je toujours entendu dire.

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— Tu sais, il y a des endroits très bien. Après tout qu’est-ce qu’ils feraient dans une maison pareille, avec ta mère qui ne peut plus monter les escaliers, ton père qui n’a jamais fait le ménage de sa vie, qui ne sait même pas comment marche un lave-linge ou une gazinière ? J’ai hoché la tête. Elle avait raison bien sûr, mais la vérité c’est que tout ça m’importait assez peu. Ce qui m’occupait l’esprit pour le moment, c’était tout ce temps que j’allais devoir passer là-bas. Sarah le savait bien. Chaque fois qu’il s’agissait de s’y rendre, une fois par an tout au plus, et jamais plus d’une demijournée, histoire que les enfants voient leurs grands-parents, sachent à quoi ils ressemblent, sachent au moins qu’ils existent, ça me foutait sur les nerfs, pendant les deux semaines qui précédaient j’étais d’une humeur de chien. Une fois là-bas, pourtant, il n’y avait rien d’invivable, et puis nous ne restions que quelques heures, mais je trépignais. J’attendais qu’on reparte comme on attend la délivrance après des mois d’emprisonnement. — Tu leur dis que je pense à eux, hein ? J’ai acquiescé, même si ça me paraissait totalement dénué de sens. Sarah m’avait foutu à la porte de ma propre vie, m’avait confisqué mes enfants, qui étaient au fond la seule chose à part elle et l’écriture qui m’ait jamais fait tenir debout, et il fallait encore que j’embrasse mes parents de sa part. Je l’ai regardée se resservir un verre de blanc, un truc du Sud-Ouest au goût un peu fumé qu’on adorait boire en avalant des huîtres et des crevettes sautées le dimanche soir. De toutes mes forces j’avais essayé de la détester mais je n’y étais jamais parvenu. Elle m’avait traîné dans la boue pour garder les enfants. Devant le juge elle avait sorti mes états de service, les quantités d’alcool que je m’envoyais, les ordonnances longues comme le bras que j’avais englouties des années durant, le contenu même des bouquins que j’écrivais et qui témoignait de ma fragilité psychologique, du paquet de névroses avec lesquelles je me battais depuis tout petit. Elle avait ajouté à ça mes déplacements fréquents, mes relations avec des gens du cinéma, de la chanson, bref des artistes forcément alcooliques, cocaïnomanes ou que sais-je encore, vraiment elle avait mis le paquet mais ça n’avait pas suffi, je l’avais trop aimée pour pouvoir un jour la haïr.

Olivier Adam

Les Lisières

Je me suis levé et j’ai rejoint Manon dans sa chambre. Au passage, j’ai aperçu le lit où je dormais encore six mois plus tôt. Sur la table de chevet s’empilaient des bouquins que j’aurais pu lire, avec Sarah nous avions toujours aimé les mêmes romans, les mêmes films, les mêmes disques, les mêmes photos. Nous étions les meilleurs amis du monde. C’est ce qu’elle m’avait dit un jour. C’est ce que nous étions devenus selon elle. Des amis qui vivaient sous le même toit. Je n’étais pas d’accord bien sûr, ce genre de conneries me semblait tout juste digne d’un magazine à la noix et je ne comprenais pas qu’une femme aussi intelligente qu’elle puisse se complaire dans cette sorte de catégorisation des êtres et des sentiments, alors que c’était précisément une chose qu’elle me reprochait

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régulièrement, mais ça ne servait à rien de discuter, elle ne m’aimait plus c’était tout, elle avait besoin d’air, elle avait besoin d’être libre, elle n’en pouvait plus de me porter à bout de bras depuis tant d’années, elle avait assez avec ses petits patients à l’hôpital. Eux étaient vraiment malades. Eux réclamaient de vrais soins. Eux auraient eu de vraies raisons de se plaindre, quand je n’étais qu’un enfant gâté inapte au bonheur et à la légèreté, un type à qui la vie avait tout donné, de l’amour des enfants merveilleux une vie sans contrainte et vouée à l’écriture, et qui n’avait jamais su être à la hauteur de ce qu’on lui offrait. Manon était assise à son bureau. La chaîne hi-fi jouait In the Dark Places, un morceau du dernier album de PJ Harvey, depuis toujours cette gamine m’épatait, ses lectures, sa discothèque, les films qu’elle aimait, tout témoignait déjà d’un esprit libre, affranchi des diktats télévisuels et des emballements de groupe, elle n’avait pas peur de se distinguer, à son âge j’étais loin d’en être là, me disais-je, il me suffisait de visualiser la chambre de mes onze ans et les posters de chanteurs ringards qui en couvraient les murs pour m’en convaincre. — Qu’est-ce que tu fais ? — Mes devoirs. J’ai ma rédaction à finir. J’ai lâché un soupir. Sa prof de français me sortait par les yeux. La moindre de ses corrections révélait un cerveau si borné et rétif à la littérature que j’avais envisagé de lui adresser une lettre ou de solliciter un rendez-vous, ce dont Manon m’avait dissuadé pour un temps. Je ne pouvais guère l’en blâmer. Depuis la maternelle, je n’avais cessé de m’engueuler avec chacun de ses enseignants, la plaçant dans des situations impossibles dont elle mettait des semaines à se sortir, jusqu’à mon prochain emportement. — On se revoit quand ? Maman m’a dit que tu ne nous prenais peut-être pas dans quinze jours. — Elle vous a dit ça ? Je ne sais pas encore. Ça dépend. Ça dépend de comment va ta grand-mère. De comment se débrouille ton grand-père sans elle. J’essaierai de remonter pour passer le week-end avec vous. Je l’ai embrassée et elle est restée un long moment pelotonnée dans mes bras. Comme chaque fois ses yeux se sont embués et j’ai senti ma gorge se serrer. — Allez ma belle, à bientôt. Je suis redescendu dans le salon. Clément n’était plus là, il venait de filer chez son copain Romain qui habitait à trois maisons de là. Ils se connaissaient depuis la maternelle et demeuraient inséparables. Le père bossait au port. Souvent je le croisais à la nuit tombée sur la plage au bout de la rue, à fumer un joint assis dans le sable froid. Il nous arrivait d’échanger quelques mots, la plupart dédiés à la beauté du ciel, à la qualité de la lumière, à la couleur de l’eau. — Putain, il aurait pu attendre que je lui dise au revoir. — Oh ça va, vous vous êtes pas lâchés des yeux pendant quarante-huit heures… Cette fois elle avait réussi. Pendant un quart de seconde je l’ai détestée, vraiment.

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Gwenaëlle Aubry

Partages

Éditeur : Mercure de France Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Isabelle Gallimard isabelle.gallimard@mercure.fr

© Stéphane Haskell/Mercure de France

Nombre de pages : 186 p.

Un nouveau roman par l’auteure de « Personne », prix Femina 2009, déjà traduit en 7 langues. Biographie  

Gwenaëlle Aubry, philosophe et romancière, est l’auteure de quatre romans. Publications   Parmi les romans les plus récents : Personne, Mercure de France, 2009 (prix Femina 2009) (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2011) ; Notre vie s’use en transfigurations, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2007 ; L’Isolement, Stock, 2003.

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En 2002, c’est la seconde Intifada. Sarah, Juive d’origine polonaise, née et élevée à New York, est revenue vivre en Israël avec sa mère après les attentats du 11 Septembre. Leila est palestinienne, née et élevée dans un camp de réfugiés. Toutes les deux ont 17 ans. Les voix de Leila et Sarah se succèdent d’abord pour décrire des situations quotidiennes : une promenade dans Jérusalem, une rêverie à la fenêtre, un changement de saison… Puis chacune d’elles évoque, séparément, son histoire et sa mémoire. Dans la dernière partie, les voix alternent page

à page, comme en miroir : ces deux jeunes filles qui ne sont évidemment pas vouées à se rencontrer marchent l’une vers l’autre, et ensemble, vers un même destin tragique… Partages est un roman sur ce qui unit et sépare à la fois : la terre, la peur, la mémoire et les morts. Leila et Sarah sont toutes les deux héritières d’une mémoire de cauchemar. Mais elles sont mues par des désirs antagonistes : Leila par celui de la fuite ; Sarah par celui de l’enracinement. Elles sont à la fois identiques et sœurs ennemies, comme deux Antigone qui suivent leurs destins tragiques.

Jérusalem, rue al-Silsila Au début, je n’allais pas au-delà du Mur. Je ne m’en approchais pas. Je le regardais de haut, depuis la petite place de Misgav Ladah, dans un éblouissement de pierre et de lumière. Une lumière inhumaine, calcaire, de canyon, de désert, répercutée par les arches blanches, les drapeaux étoilés, l’or du Dôme du Rocher. Le Mur, lui, absorbe tout, le grand éclat et les ombres des fidèles, les larmes et les noms sacrés, les prières de papier glissées dans ses fentes. Ce n’est pas cela qu’il faut faire, je le sais. Peu de temps après notre arrivée, j’y suis allée seule, sans le dire à ma mère. Il y avait foule, ce jour-là. Deux garçons joufflus, gauches et fiers, célébraient leur bar-mitzvah. De l’autre côté de la barrière, mères, sœurs, tantes montaient tour à tour sur des chaises pour les regarder. Je me suis assise près d’elles, du côté des femmes, surprise d’accepter ça, pourtant je n’étais pas comme elles ni comme les autres, en foulard et jupe longue, serrées sur les bancs, leur bébé sur les genoux ou dans des poussettes, et qui, face au Mur, attendaient, patientes, silencieuses, captives d’une scène où rien ne se jouait qu’encore et toujours l’attente mais moi, songeais-je en les regardant, moi je n’attends pas, je suis trop jeune pour cela, à dix-sept ans je les veux maintenant les règnes, les justices, les pardons, tsedek, mehila, ces mots-là me traversaient que jamais dans ma langue je n’aurais prononcés, voilà le pays qui me monte à la tête à la bouche me suis-je dit, je ferais mieux de rejoindre les touristes derrière leurs caméras, de rire de tout cela, mon frère m’a raconté que c’est ici qu’il a demandé Yaël en mariage mais comment ont-ils fait, étaient-ils

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chacun d’un côté de la barrière, elle perchée sur une chaise – quand tout à coup j’ai remarqué une fille debout derrière un parasol replié. Elle était plus jeune que moi, vêtue d’une blouse et d’une jupe noire qui tombait sur des bas de laine blanche et des vieilles baskets. Cachée derrière le parasol, loin du Mur mais tournée vers lui, elle priait, les yeux clos, en oscillant doucement, le visage enfoui dans les Tehilim comme des larmes dans une main. Sous son foulard on distinguait des mèches blondes, un front haut et pâle, le teint clair des filles de l’Est – peut-être une Polonaise, comme Perla, comme la grand-mère aussi que je n’ai pas connue et dont je porte le prénom mais qui m’a légué sa peau mate, ses cheveux noirs (tu n’auras pas de problèmes, à Jérusalem, disaient David et Yaël pour me taquiner, on pourrait te prendre pour une Arabe). Alors je ne sais pas pourquoi, je me suis levée, je me suis approchée du Mur, collée à lui les yeux fermés, les mains posées sur les pierres tièdes où poussent des herbes folles. Un instant j’ai eu l’impression qu’il me portait comme une terre. Je n’entendais plus rien, j’étais ailleurs et en même temps arrivée. Je me suis souvenu de ce que disait mon grand-père quand j’étais enfant : Dieu est partout, Sarah, comme la mer qui remplit une grotte sans en être diminuée, regarde-toi dans ce miroir (le bras passé sur mes épaules il me conduisait devant le grand miroir posé sur la commode dans la chambre obscure de son appartement de Brooklyn), et maintenant dans celui-ci (il me tendait le petit face-à-main de Perla) : c’est bien toi qui es là, tu le vois, à peine plus grosse qu’une noix ou grande comme tu l’es déjà, alors si tu peux être dans deux miroirs à la fois, petite Sarah, songe à ce que peut Dieu. Je me souvenais de cela, l’autre jour, assise sur le banc de la place de Misgav Ladah, les yeux fermés derrière mes lunettes noires, goûtant le soleil encore si chaud tandis qu’à New York tout doit être déjà gris et pluie, quand une voix m’a fait sursauter. Un garçon se tenait devant moi, à peu près de mon âge. Il portait un tee-shirt poussiéreux, un pantalon de toile déchiré et un sac de gravats. Il n’avait pas l’air de me vouloir du mal mais il parlait arabe et la place était vide, alors j’ai eu peur je me suis levée. J’ai traversé la place et je me suis retrouvée rue al-Silsila. C’était la première fois que je sortais seule du quartier juif, ma mère et David disaient qu’il ne fallait pas. Au lendemain de notre arrivée, nous étions allés nous promener sur le Cardo puis déjeuner à Hurva Square. Tout était si vaste, si propre et si luxueux, ma mère, ravie, s’arrêtait devant les vitrines de bijoux et d’antiquités, elle a même failli acheter un tableau où l’on voyait des parachutistes avec leur béret rouge pleurant, enlacés, devant le Mur reconquis. Moi, j’étais surprise, un peu déçue aussi, autant aller à Borough Park où il y avait, au moins, des voitures et des bus, des épiceries et des enfants, à quoi bon traverser les frontières. Mais ensuite j’ai découvert, seule, les petites rues qui dévalent vers le Mur, les places silencieuses plantées d’oliviers au feuillage immobile, les voûtes et les arcs brisés, les volées de marches débouchant sur le vide, les façades blanches aux fenêtres grillagées surplombées de réverbères,

Gwenaëlle Aubry

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des globes laiteux, opaques, qui absorbent la lumière, des rues composites, faites de bribes de shtetl et d’Orient, des fragments d’un rêve dont les bannières frappées de l’étoile de David affichent le blason, le parcourant je pensais à Aron, mon grand-père, qui toute sa vie avait dessiné d’autres rêves, d’immenses esplanades et des rues rectilignes, des tours de verre tranchant sur le ciel, des ponts suspendus si haut que leurs filins d’acier se tissaient au tracé des avions, des villes transparentes où rien ni personne n’était plus à cacher, sans ombre ni secret, mais dans ces rues que j’arpentais les pierres claires n’avaient pas d’histoire, les murs aveugles pas de mémoire, simple décor surgi autour de ceux qui les habitaient, c’était eux qui venaient de très loin d’il y a très longtemps, projetés sur les murs blancs comme sur un écran les personnages d’un film muet, d’ailleurs j’avais beau les regarder tous me croisaient sans me voir, ils défilaient devant moi, si proches que j’aurais pu les toucher et pourtant séparés, hommes vêtus de lourds manteaux noirs et râpés, enfants trop calmes portant kippa blottis contre des mères coiffées de chapeaux cloches les bras chargés de paniers à provisions, taciturnes, hâtifs, leurs pas comme étouffés par une neige invisible. Enfant, quand quelqu’un mourait, on me disait qu’il était en Israël. Eretz Israël, c’était la terre des morts, c’est-à-dire celle où ils vivaient leur vraie vie, au milieu de déserts d’abondance, de rivières de lait et de miel, sous des ciels étagés comme des voiles. Face à ces ombres glissant sur les murs blancs, je pensais à Perla, à Sarah, et à l’autre David, un instant j’ai eu la certitude qu’elles les avaient connus, qu’elles auraient pu m’en parler. Mais ce jour-là, j’ai tourné à l’angle de Misgav Ladah, et je me suis retrouvée rue al-Silsila : et c’était d’un coup comme si la ville avait basculé, comme si quelqu’un avait joué à en inverser les coordonnées, le décor tourne et les façades aveugles deviennent des grottes à trésor pleines d’étranges scintillements, le ciel vide découpé par les terrasses se masque de bâches et de dais, j’étais comme Dorothy dans The Wizard of Oz, projetée dans un monde bariolé et menaçant, je marchais vite, sans répondre aux vendeurs qui me hélaient dans un mauvais anglais, j’avais donc encore l’air d’une petite Américaine pourtant je ne me sentais plus comme elles, ces filles insouciantes assurées qui marchandaient des colliers de corail, un peu plus loin un homme massif coiffé d’une knitted kippa achetait des épices alors, à mon tour, je me suis arrêtée pour regarder des coffrets en bois d’olivier. Le marchand s’est approché, il avait une trentaine d’années, un keffieh noir et blanc comme les damiers qu’il vendait et des yeux étrangement clairs qui glissaient sur mes jambes. Je ne sais pas pourquoi, il s’est adressé à moi en hébreu. J’ai reposé le coffret et j’ai fait demi-tour. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, les petits vendeurs de jus d’orange et les enfants assis sur le pas des portes, les groupes d’adolescents qui fumaient, adossés au mur, un genou replié comme de grands oiseaux aux aguets, les écolières qui traînaient leur cartable, et même les femmes à la tête

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haute, au regard fier et fardé. J’ai hésité à tourner dans Misgav Ladah, puis je me suis souvenue que ma mère, qui se croit encore à New York et craint les courants d’air, avait fourré un foulard dans mon sac, un triangle de tissu bleugris qui me donne l’air d’une vieille dame et que je n’ai jamais voulu porter. Du côté droit de la rue, des miroirs sertis de mosaïques étaient accrochés à une devanture. Je me suis arrêtée devant l’un d’entre eux pour nouer le foulard sur mes cheveux. Et là, je me suis vue double. Un autre visage a surgi derrière moi, déjà voilé de gris. J’ai croisé le reflet de ses yeux, croyant me regarder, il a disparu. Je me suis retournée, et j’ai vu une silhouette vêtue d’un long manteau bleu nuit qui s’éloignait.

Gwenaëlle Aubry

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* * * Hier avec ma mère nous sommes allées à al-Quds. J’attendais ça depuis des mois. Quand l’appel à la prière a résonné, j’étais déjà réveillée. Je crois que je n’ai pas dormi. J’ai entendu Youssef rentrer tard dans la nuit et peu après mon père qui se levait pour partir travailler. Je me suis habillée en silence. J’avais tout préparé : ma mère m’a prêté son abaya bleu sombre, en dessous, la blouse blanche que Youssef trouve indécente, j’ai mis mon foulard gris, et, pour le fixer, la pince à perles de nacre de grand-mère (elle la piquait dans ses cheveux qu’elle ne voulait plus couper et qui lui tombaient jusqu’aux pieds). Le salon sentait bon le café et la cardamome, et sur les tapis le soleil dessinait de grandes palmes poudreuses et mouvantes. Nous avons mangé le pain et le zaatar sans parler, pour ne pas réveiller Youssef. Je crois que ma mère avait aussi peur que moi qu’il nous empêche de partir. Elle me regardait, souriante, complice comme une sœur. Voilà des mois que je ne l’avais pas vue comme ça. Tout à coup Amir a surgi devant nous, dans son pyjama Mickey. Je l’ai porté avant lui, Raed et Youssef aussi, à force on ne voit plus que des taches rouges, jaunes et noires. Il s’est blotti sur mes genoux, encore tout tiède et lourd de sommeil, le visage enfoui dans mon cou. J’ai respiré dans ses cheveux l’odeur de ses rêves de petit garçon, le pain chaud, la pierre sèche, le fenouil et le lupin. Quand nous sommes seuls, il ne joue plus au martyr, au héros, il arrête la guerre. Puis il s’est souvenu qu’il allait passer la journée chez Ibrahim et il a bondi comme une gazelle pour aller s’habiller. Nous l’avons déposé, en lui faisant promettre d’être sage, de ne pas sortir du camp, et nous sommes parties.

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Alain Blottière

Rêveurs

Éditeur : Gallimard Parution : septembre 2012 Responsable cessions de droits : Anne-Solange Noble anne-solange.noble@gallimard.fr

© Catherine Hélie/Gallimard

Nombre de pages : 176 p.

Avons-nous chacun un double de nous-même, quelque part sur la Terre, menant une vie parallèle à la nôtre ? Nathan, jeune Français choyé, rêve d’échapper à son quotidien ; Goma, jeune Égyptien du Printemps arabe, rêve d’une vie meilleure… Des banlieues aisées de Paris aux rues pauvres du Caire, « Rêveurs » dit l’insécurité trouble de l’adolescence. Biographie  

Romancier, essayiste et auteur de récits de voyage, Alain Blottière est né en 1954. Passionné par l’Égypte antique, il vit entre la France et l’oasis égyptienne de Siwa. Son premier roman, Saad, est paru en 1980 (Gallimard, coll. « Le Chemin »). Il a depuis écrit une douzaine d’ouvrages, romans, récits et livres illustrés. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents : Le Tombeau de Tommy, Gallimard, 2009 (rééd. coll. « Folio », 2011) ; Fils de roi – Portraits d’Égypte, photos de Denis Dailleux, Gallimard, 2008 ; Un voyage en Égypte au temps des derniers rois, Flammarion, 2003.

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Nathan, 16 ans, vit avec son père dans une banlieue bourgeoise de l’ouest parisien. Il est assez gâté, blasé, un peu paumé. Il plaît aux filles, et aux garçons aussi. Mais il s’ennuie. Son vrai plaisir, il le trouve en pratiquant le fameux et dangereux jeu du foulard, qui consiste à s’étrangler un court instant pour plonger dans d’étranges visions, comme en autant de fragments empruntés à un univers caché. Dans un autre monde, à Dar es Salam, un quartier misérable du Caire, Goma, 16 ans, vit les premières heures de la révolte antiMoubarak. Il se méfie des sbires de la police qui bouclent le quartier et réservent un sort particulièrement cruel aux petits émeutiers pauvres qui tombent entre leurs mains.

Lui aussi vit le meilleur de son temps en rêve, loin d’ici, dans un pays sans faim ni violence. Avons-nous chacun un double de nousmême, s’agitant quelque part sur la Terre et menant une vie parallèle à la nôtre ? Alain Blottière dispose ainsi les deux jeunes héros sur les deux registres alternés d’une intrigue où ils se font face sans se connaître. Mais il arrive que les parallèles se croisent. À l’occasion de courtes vacances en Égypte, Nathan se baigne en compagnie de Goma dans le Nil. Nathan a la sensation éblouissante de rencontrer son double, un moment magique qui ne peut qu’annoncer sa mort. Puis l’auteur sépare à nouveau leurs destins, renvoie les personnages à leur solitude, à leurs fantasmes.

Ce vertige, cette ivresse, ont soudain fait revenir l’idée d’un rêve indien. Nathan n’y avait jamais joué seul. Il fallait quelqu’un pour retenir le rêveur de tomber et surtout pour s’assurer du réveil. Mais Nico n’était pas là, et à cet instant il ne voyait personne pour le remplacer. Il se laisserait donc emporter par le vent, il ne serait pas retenu, il ne serait pas assuré, ce serait une expérience nouvelle qui l’excitait assez. Pour cette tentative solitaire, il se contenterait néanmoins du premier stade du jeu, sans étranglement. Même dissimulé derrière la haie où lui, Nico et les autres jouaient d’habitude, il ne se voyait pas s’étrangler seul en plein air, surtout un mercredi, jour où le parc était empli d’enfants. Derrière la haie, il a cherché un espace de gazon où il ne risquait pas de se blesser en tombant lorsqu’il perdrait connaissance, s’est accroupi, a regardé tout autour de lui pour vérifier que personne ne s’approchait, enclenché le chronomètre de son smartphone au préalable déconnecté du réseau et commencé son hyperventilation. Trente secondes, de plus en plus vite. Il s’est relevé soudain, a bloqué sa respiration et dans une lumière bleutée comme celle d’un petit matin a vu sa mère assise dans le fauteuil en osier du jardin de la maison, celle de Savigny, et l’entendant parler a ressenti une joie intense, non pas à cause du sens de ses mots qu’il n’écoutait pas mais parce qu’il reconnaissait sa voix, qu’il la retrouvait avec certitude alors qu’il pensait l’avoir depuis longtemps oubliée. Quand elle s’est tue, c’est lui qui a commencé à lui parler, ou plutôt à laisser s’échapper de sa bouche des phrases dans un flot continu sans qu’il ait à chercher des mots, sans qu’il ait une chose particulière à dire et ce discours n’en finissait pas où

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il était question du bain qu’elle voulait lui donner alors qu’il s’estimait assez grand pour le prendre seul et qu’elle pourrait se contenter du shampooing et de lui frotter le dos car il aimerait toujours se laisser chatouiller par elle et de le sécher car il aimerait toujours se laisser frictionner par elle mais il savait qu’il n’y avait plus d’eau de Cologne 4711 dans la salle de bains et sa mère s’est mise à rire et à cet instant il a ouvert les yeux dans la lumière du jour éblouissante, senti l’herbe du gazon, ressenti le poids de son corps, une légère douleur dans la jambe droite complètement repliée. Il l’a dépliée avec prudence, est resté assis le temps de retrouver son équilibre tout en cherchant son portable pour savoir combien de temps le rêve avait duré : selon son calcul, certainement pas plus de cinq secondes. C’était la première fois que le niveau 1 du rêve indien l’emmenait dans tout un film. Il s’en souvenait avec précision, jusqu’à la voix et le rire de sa mère qui résonnaient encore mais dont il se demandait si c’était bien les vrais, les mêmes qu’on pouvait entendre sur les quelques vidéos qu’il avait visionnées des centaines de fois lorsqu’il avait dix ans mais plus jamais depuis, il faudrait qu’il vérifie, il croyait bien que oui. En revanche, ces chatouilles dans le dos et cette eau de Cologne 4711, dont il avait vu la bouteille avec tous ses détails, ne lui rappelaient rien, il demanderait à son père le soir même. S’il le confirmait, alors le niveau 1 du rêve indien suffirait à ressusciter des images, des sensations enfouies dans un repli secret du temps. Ce qui, outre la fascinante faculté qu’il avait de condenser en trois secondes les images, les sons, les sensations qu’on ne pouvait connaître en moins de trois minutes dans la vraie vie, en ferait une sorte de formule magique, un sésame-ouvre-toi qui permettrait d’entrer dans le royaume bienfaisant des trésors perdus. Cependant, même si s’avérait ce sortilège à remonter les jours, Nathan, qui n’avait pas spécialement le goût du souvenir et du temps passé, ne pourrait s’empêcher de lui préférer la fantasmagorie du niveau 2, après étranglement, qui lui le propulsait sur un tapis volant sans amarres dans un ciel radicalement inconnu. Voulant demander à Nico et peut-être à Justine si le niveau 1 les avait déjà menés loin, il a reconnecté son portable. Deux nouveaux textos ont paru au même instant. Dans le premier, Manon s’inquiétait de savoir ce qu’il faisait, puisqu’en principe ils auraient dû se voir à cette heure, comme tous les mercredis. Dans le second, Raph écrivait qu’il aimerait bien le retrouver quelque part, « chez toi ou chez moi par exemple ». Il ne leur a pas répondu. Il a appelé Nico, sa voix avait quelque chose de cassant car sans doute Imane était arrivée. Non, lors d’un rêve indien il n’avait jamais ressenti plus qu’une sensation d’apesanteur, comme s’il respirait sous l’eau, une autre fois il avait vu un éclair de lumière bleue et s’était entendu dire une suite de mots incompréhensibles. Il trouvait ça nul, maintenant, c’était un truc de gamin et il n’allait pas le refaire. Après il a appelé Justine, elle aussi comptait arrêter, elle avait entendu dire que c’était dangereux, elle lui a demandé en riant s’il faisait une enquête pour le

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journal du lycée puis a répondu qu’elle avait éprouvé seulement une sensation de bien-être, mais n’avait jamais rien vu ni entendu. Ainsi le cerveau de chacun répondait à sa manière. Le sien était empli d’une profusion de richesses dans lesquelles il pouvait puiser. Sa vraie vie était là, de l’autre côté de l’illusion de ces arbres, de ces haies taillées en labyrinthe, de ce ciel bleu, de cette odeur de gazon et de ces cris d’enfants depuis si longtemps fréquentés qu’ils s’étaient usés, avaient perdu tout relief et quasiment toute réalité. Il a pris le chemin qui conduisait chez Manon. Il pensait que désormais, probablement, aucun de ses amis ne jouerait plus avec lui. Il allait continuer seul, sans le dire à personne, surtout pas à Manon. Elle a ouvert la porte, elle semblait heureuse de le voir, elle l’a entraîné jusqu’à sa chambre tout en lui reprochant de ne pas avoir répondu à son texto et a tout de suite voulu faire l’amour. Elle s’y était préparée, ne portait absolument rien d’autre sous sa robe en lin bleu à boutons que Jardin sur le Nil, son parfum qu’il lui empruntait parfois après la douche et dont il s’est demandé ce jour-là ce qu’il pouvait bien avoir d’égyptien, quelles étaient ces fleurs nilotiques aux senteurs suaves exhalées sur le corps diaphane de Manon et, tout comme leurs légers effluves de mangue suivaient les fins sillons tracés sur sa peau, s’il allait les voir sur place, en Égypte, vraiment

Alain Blottière

Rêveurs

suivre le cours du fleuve comme les jacinthes d’eau jusqu’à la mer, Goma en rêvait depuis toujours, au moins chaque fois qu’il les voyait entraînées par le courant. Un désir surtout l’été, lorsque la chaleur accablante l’encourageait à se laver entre les fleurs du Nil plutôt qu’à la salle de prières ou sous le tuyau crevé d’un immeuble négligé. Avec Ragab et beaucoup d’autres il passait la frontière de la voie ferrée, traversait la corniche puis cherchait un bout de rive dégagé des roseaux pour s’approcher de l’eau fraîche et s’y baigner. Les jours où il n’avait pas de savon, Goma en quémandait auprès d’un privilégié. Parfois, quand il avait envie de changer d’horizon, il marchait vers le nord jusqu’à l’ancien aqueduc, le Sour Magra Al-Oyoune qui autrefois portait l’eau du fleuve jusqu’à la citadelle de Saladin. En contrebas, survivait tant bien que mal un très vieux quai en pierre d’où les garçons pouvaient plonger, avant d’y remonter par des escaliers en partie effondrés. Les jeunes baigneurs venaient ici de tous les quartiers pauvres des environs, il y avait ceux de Sayyeda Zeinab et même les coptes de Mar Girgis, et ils étaient parfois des dizaines à s’entasser sur le quai, à se savonner, à savonner leur petit frère ou le dos d’un autre, à lessiver leurs vêtements. Depuis quelques années, cependant, ce hammam en plein air avait perdu beaucoup de ses baigneurs car la police fluviale, qui surgissait dans des canots à moteur, avait reçu la consigne d’en harponner quelques-uns pour l’exemple : non pour prévenir des noyades d’enfants pauvres dont elle se serait plutôt félicitée, mais pour éviter le spectacle de cette misère aux touristes qui venaient photographier l’aqueduc récemment restauré.

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Ce jour de guerre, Goma voyait tout près de lui les jacinthes d’eau voguer paisiblement vers la mer, ballottées par d’infimes vaguelettes soulevées par le vent. C’est à peine s’il entendait encore le tumulte de la corniche, les slogans repris en chœur par les milliers de manifestants. Quelques minutes plus tôt, le garçon au tee-shirt noir et au portable avait voulu s’asseoir sur le parapet à côté de son ami et Goma avait dû s’écarter un peu pour lui faire de la place. Le garçon s’était assis puis, l’air dégoûté, l’avait examiné de la tête aux pieds. Goma, qui depuis peu avait remis son sweat, avait compris qu’il cherchait la cause de l’odeur. Il s’était levé aussitôt, avait marché un peu le long du parapet à la recherche d’un accès à la rive et s’était rendu jusqu’à l’eau. À deux mètres de l’émeute, le Nil s’écoulait, impassible, toujours le même, comme si rien n’avait changé. Goma sentait cela en voyant glisser les jacinthes d’eau, soudain il a eu peur que jamais rien ne change au bord du Nil, il y aurait toujours des pauvres à l’écart qui sentiraient mauvais. Une pensée brève, vite envolée dans l’air froid quand il a frotté son sweat dans l’eau du fleuve, l’a replongé puis essoré plusieurs fois jusqu’au remplacement total du relent des plumes par celui, plus acceptable, à la fois terreux et légèrement acide, de la vase où s’enfonçaient ses pieds. Il était en train d’enfiler son sweat humide lorsqu’il a cru entendre, se détachant dans le vacarme des slogans, une voix qui l’appelait de la corniche. Il ne pouvait pas le croire mais c’était bien Yacine, il a reconnu sa voix puis bientôt sa silhouette et ses cheveux clairs, il l’a bien vu qui lui faisait de grands signes de bras. Il arrivait ainsi de temps en temps, dans la vie de Goma, des moments où tombaient du ciel précisément ce qu’il désirait, ou bien des trésors inattendus qui changeaient sa vie pendant quelques jours, un déchet de couverture un soir d’hiver, un aliment intact jeté par mégarde, un gros pourboire d’une vieille dont il avait porté les courses et si sur le moment il se contentait de s’en réjouir parfois jusqu’à crier ou danser de joie, quelques instants plus tard, lorsqu’il faisait langoureusement durer le plaisir de ce don du ciel, il se disait qu’il faudrait peut-être croire en Dieu. Le lendemain, une pluie de malheurs lui rappelait que le ciel, en fin de compte, n’était pas si généreux.

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François Bon

Autobiographie des objets

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Martine Heissat, mheissat@seuil.com

© Emmanuelle Marchadour/Éditions du Seuil

Nombre de pages : 256 p.

68 textes décrivant chacun un objet. François Bon déploie au fil des pages la géographie de ses territoires personnels. Biographie  

Né en 1953, François Bon construit depuis vingt-cinq ans une œuvre littéraire cohérente et forte. Il a publié une dizaine de livres dont Sortie d’usine (1982), Mécanique (2001) et Daewoo (2004, prix Wepler). Il anime par ailleurs un blog (www.tierslivre.net), est le fondateur de la maison d’édition en ligne www.publie.net et de la revue en ligne www.remue.net. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents : Après le livre, Éditions du Seuil, 2011 ; L’Incendie du Hilton, Albin Michel, 2009 ; Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin, Albin Michel, 2008 (rééd. Le Livre de Poche, 2011) ; Bob Dylan, une biographie, Albin Michel, 2007 (rééd. Le Livre de Poche, 2009) ; Tumulte, Fayard, 2006.

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François Bon a grandi tout près de l’océan. Deux mondes qui s’opposent, aux deux extrémités du marais poitevin, les grandsparents paternels et le garage familial, les grands-parents maternels, anciens instituteurs, par lesquels viendront les livres. Du milieu des années 1950 au début des années 1980, s’accomplit une considérable mutation, d’une société essentiellement rurale à un monde de technologie et de consommation. Ce sont ces traces successives de son apparition que suit François Bon, à travers le prisme des objets : choses désirées de l’enfance (un miroir

de poche, une cordelette en nylon) ou utiles (porte-bébé, fer à souder), objets indispensables (voitures, machines à écrire, ordinateurs) ou porteurs de rêve (les livres en première place bien sûr, mais les guitares aussi), ceux fondateurs que l’on se transmet (l’étau du grand-père), ceux de métier (règle à calcul), et tant d’autres dont la valeur est décrite avec clarté et pudeur. La vie de ces objets finit par dresser un portrait en mosaïque de l’auteur, à la fois sobre et poignant, qui dit entre autres ce qu’est la France modeste.

miroir Je ne crois pas avoir de fascination particulière à mon image. Le plus difficile, au contraire, est probablement de l’accepter. C’est étrange, avec ces appareils qui permettent de stocker si facilement des autoportraits, la curiosité qu’on peut en prendre, mais je les efface tout aussi vite : on voit surtout le vieillissement. Nous habitions loin des villes. Luçon avait valeur d’utilité, mais il y avait la librairie Messe, où nous nous rendions pour les manuels scolaires de l’école, où j’ai pris le goût des livres, et rêvé devant un globe – qu’on a fini par m’offrir. La Rochelle était plus grande, complexe, magique. La ville s’est dégradée, prise par ce vague abandon des provinces dont le centre a été aspiré comme par une paille dans les répétitives zones commerciales des périphéries, mais il y a toujours ce Prisunic avec un étage. Dans le village, nous ne connaissions pas les étages : pays de vent. Mais là, l’étage était façon des grands magasins parisiens, intérieur au magasin. Le village et Luçon suffisaient aux achats de nécessité, venir à La Rochelle une fois par an était une attente et une récompense. On entrait au Prisunic, ma mère avait à y faire. Mon père, pendant ce temps, se rendait chez Fumoleau, à La-Ville-en-Bois, le tourneur qui réparait les treuils et moteurs de bateaux, pour les clients mytiliculteurs de L’Aiguillon-sur-Mer. Mon frère et moi avions eu le droit d’une demande, pourvu qu’elle soit économiquement réalisable. Dans le budget alloué, il s’agissait d’un petit miroir rectangulaire entouré d’une bordure ronde de plastique, au dos cartonné. Dans la voiture il n’avait pas été question de s’approprier l’achat, le mien comme celui de mon frère dans une poche papier personnelle et séparée – aucune idée si pour lui c’est aussi un souvenir.

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Dans la maison que nous habitions, en location, à Saint-Michel-en-l’Herm, il y avait forcément une glace dans la salle de bain, mais donc uniquement pendant les rituels y afférents. Il y avait aussi des rétroviseurs dans les voitures : je n’ai pas souvenir d’autre glace ou miroir. J’ai souvenir précis de l’usage très dense que j’ai eu, pendant ces premiers temps, de la glace à dos cartonné et bordure ronde de plastique, rapportée de La Rochelle. Il faut dire que le souvenir des deux villes qui nous entouraient symétriquement, Les Sables-d’Olonne au nord, La Rochelle au sud, est lié pour moi à la netteté optique des lunettes dont je venais d’être doté : le village ne supposait pas qu’on corrige une myopie. Je me servais du miroir dans la maison, en suivant mon chemin au plafond. C’était fantastique et merveilleux. Pour passer d’une pièce à l’autre on sautait des abîmes. Je ne me souviens de ce miroir qu’à le tenir pour regarder le plafond en marchant. Dehors, c’était encore bien plus inquiétant : c’est le ciel qui surgissait sous vous. Dans la netteté de cette remémoration, il y a pour moi une évidence : le rapport optique au monde, d’y faire surgir en le renversant, par un cadre, une dimension non finie, est resté un principe fixe de vie. Je revois vaguement, dans des périodes ultérieures, le miroir entouré de son plastique dans une caisse en bois de la buanderie où mon frère et moi stockions nos vieux trésors (j’y revois une épée en plastique, pareillement rêvée, pareillement abandonnée).

François Bon

Autobiographie des objets

[…]

cartes postales Reçu une carte postale, cette semaine – ça devient tellement rare. Elles étaient autrefois des prouesses techniques, reçues comme des merveilles : ces chats aux yeux d’or, et quand on appuyait sur le renflement de la carte au milieu il couinait. Ou ces cartes postales à la surface striée, et selon l’angle on avait une image ou l’autre d’une même ville et on regardait longtemps, essayant de trouver le point où on pouvait deviner les deux images en même temps. Elles étaient bien trop précieuses pour se contenter de les accrocher à un mur, de chambre, de placard dans la cuisine ou comme on fait désormais avec les petits aimants sur le réfrigérateur. Les bistrots s’en glorifient, leurs clients en vacances restent leurs clients, ils ont toujours le coin au-dessus de la caisse avec les cartes postales envoyées par leurs fidèles. Idem à l’usine ou au bureau – mais pas chez soi. On les stockait dans des cartons à chaussures : les chaussures ne sont pas une dépense mineure, le carton et le papier soie à

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l’intérieur font partie de la transaction – marchandise précieuse, autrefois, les cartons à chaussures. C’est dans le carton à chaussures que les lettres sont triées par années avec un élastique, les timbres précautionneusement décollés pour qui les collectionne. Si le texte prime, la carte postale est parmi les lettres, mais à côté, calées verticalement dans le carton à chaussures, il y a les autres : je peux affirmer, quitte à certaine naïveté, qu’on les regardait pour apprendre. Ce qu’elles nous montraient, nous ne l’avions pas vu. La carte de géographie devenait – lacunairement – un gigantesque puzzle à recouvrir. Nous connaissions Nice et les montagnes, l’Italie et la tour Eiffel. Cela aussi semblait une donnée à jamais pérenne. Lorsque vint l’âge d’aller seuls dans les villes, qui de nous pour ne pas prendre deux heures, le dernier jour du voyage, et s’astreindre à la rédaction des cartes postales. Combien d’ailleurs de cartes postées directement au retour mais l’honneur est sauf. Il y a le texte archétype – comme Perec l’a si bien détourné, et les images archétypes : mais ces images nous ne les connaissions pas d’avance et puis, surtout, elles attestaient pour le destinataire que l’envoyeur était à jamais dépositaire de l’expérience même. Celui qui vous avait envoyé la carte connaissait Venise par ses souliers. Est-ce que l’ère de la carte postale est définitivement close ? On achetait comme cartes postales neuves des reproductions de vue anciennes, et dans les musées on passait chercher (on le fait encore) de minces reproductions d’œuvres (on ne trouve jamais celle qu’on cherche, même au moma) qui nous semblent témoigner de l’originalité de notre propre regard. Celles-ci, on ne les achète pas pour les expédier, mais pour soi. On a aussi plaisir comme malgré soi, dans les brocantes, à effeuiller ces cartes vendues d’occasion, classées selon le département et le canton, et chercher à quoi ressemblaient, avant, les lieux qui fondent votre présent. Qu’on lève les yeux de sa table de travail, on en retrouve auprès : celle-ci, où Kafka est accompagné d’Ottla, depuis combien d’années surplombe-t-elle le bureau ? Les images qu’on stocke dans le disque dur n’ont pas la validation symbolique du geste marchand, de la transaction effectuée sur le lieu même d’où l’image est prise. Quelques amis s’obstinent à son usage : comment leur en vouloir, même si on ne répond pas ? Et si, de la ville traversée, du musée où nous sommes en arrêt, nous risquons un bref message téléphonique incluant une image, qu’est-ce qui survit là de la carte postale ? Ceux qui ont grandi dans l’âge de la carte postale sont euxmêmes, dans leur géographie intérieure, comme une sorte d’album (on vendait des albums de cartes postales comme on vendait des albums de timbres, mais la différence de taille – et donc de l’échantillonnage inclus – n’a jamais confié aux premiers le prestige, voire la magie des seconds). Dans ce que je porte de villes, de noms, de temps, combien de cartes postales associées, jamais dépunaisées, quand bien même je ne me sers plus, depuis longtemps, du courrier postal ? […]

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étincelles dans la nuit Quel autre jouet pour susciter autant le sentiment de merveille, et même d’un hors du monde – le nôtre, tout du moins. D’ailleurs, à mesure que se recompose très lentement un peu du flou autour, je l’associe à ce voyage à Paris, en 1961, la ville noire (les rues étaient réellement noires à l’époque, beaucoup plus que maintenant, et grondant aigre des moteurs à essence, tandis que la trépidation des métros agitait les trottoirs – un Paris que je n’en finis jamais de rechercher et ne retrouve jamais). Probablement parce qu’on avait visité un grand magasin comme on avait visité les autres monuments, et qu’on nous avait laissés, mon frère et moi, choisir un souvenir. J’en étais donc propriétaire, mais on l’utilisait à condition d’être seul. Une roue métallique à double face, large comme la paume de la main et peinte en rouge sombre. La première face fixe et doublée d’une toile émeri fine, la seconde mobile équipée de deux picots minces. Rivetée à roue fixe, une crémaillère à ressort provoquait, entre le pouce et les deux doigts, une rotation de la roue. Le frottement de picots sur l’émeri, dans un crépitement de Mobylette, en arrachait des étincelles qui, l’appareil regardé par la tranche, étaient blanches et claires comme toutes les étincelles. Mais sur la face mobile de la roue on avait découpé des petites fenêtres obturées de feuilles de plastique rouges, bleues ou vertes. Et lorsqu’on courait dans la nuit en levant haut la petite roue et poussant la crémaillère en continu, jaillissait pour les spectateurs éventuels un arc de couleurs vives à proportion du crépitement induit. Et on pouvait tout aussi bien s’en servir pour soi seul, la nuit, dissimulé sous les draps. Nous n’avions même pas de nom pour nos roues à lumière. Rares pourtant sont les objets sans nom. Peut-être en retrouverait-on sur le catalogue d’un grossiste en jouets. Cela se fabrique encore : je crois même en avoir acheté une, une fois, pour un de mes propres enfants. Mais c’était de la petite tôle fine et pliable, les étincelles pas grand-chose, ça venait de Chine. Le même genre d’émerveillement à ces kaléidoscopes dont fatalement chaque Noël on héritait. Mais dans la commode vitrée fermée à clé chez mes grands-parents il y en avait un bien plus ancien, cylindrique, de carton dur aussi, mais aux opercules de bakélite pour en scruter dedans les merveilles. Pour les nôtres, trois faces de carton étaient doublées à l’intérieur d’aluminium réfléchissant, et tout au bout, entre deux fines lamelles de verre circulaires enfermaient les pépites colorées de mica dans un liquide. On secouait, les grains de mica formaient de lents arrangements multicolores, que le triple miroir, à condition d’être favorablement orienté face à la lumière, démultipliait en figures géométriques. C’est de cette multiplication purement géométrique que naissait la fascination. Je me souviens d’en avoir décortiqué au moins un pour en disposer des éléments premiers, mais – comme pour un de ces vieux

François Bon

Autobiographie des objets

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réveille-matin qu’on démontait aussi sans jamais pouvoir les reconstituer, les éléments premiers mis tous ensemble ne disposent pas de la magie attachée à l’appareil lui-même. De chaque jouet on peut extraire une part magique et transitionnelle, puisque c’est celle que lui confère notre imaginaire, et que c’est cela, l’imaginaire, qu’on tente de décrypter en le décrivant. Mais de la petite roue à lumière et du kaléidoscope en carton, se décelait un signe secret de la mutation qui lentement s’amorçait : avant Mai 68, le monde était monochrome, autant que silencieux, il fallait de tels objets pour prendre l’idée de quelque chose de différent. L’autoradio, l’électrification des trains, les spoutniks et Gagarine, voire même la bombe atomique fièrement lancée dans les nuages d’Algérie puis des atolls du Pacifique en notre nom à tous, amorçaient la bascule.

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Lucile Bordes

Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Sylvie Mouchès, s.mouches@lianalevi.fr Nombre de pages : 144 p.

© Philippe Matsas/Opale/Liana Levi

Je suis la marquise de Carabas

Éditeur : Liana Levi

En découvrant un secret de famille, une jeune femme remonte le temps et décide de retracer le parcours de la dynastie de marionnettistes dont elle est issue. Une aventure que réinvente l’auteur en faisant alterner deux voix, l’une au service de l’épopée familiale, l’autre, plus personnelle, pour la partie contemporaine. Biographie  

Lucile Bordes est née en 1971 dans le Var et vit à La Seyne-sur-Mer. Maître de conférences en langue française et stylistique à l’université de Nice, elle anime également des ateliers d’écriture dans la région. Je suis la marquise de Carabas, son premier roman, est inspiré par les souvenirs singuliers de son grand-père. C’est avec lui que l’histoire de la famille a définitivement bifurqué : « Tous saltimbanques avant, tous enseignants après ! »

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Un après-midi, une jeune femme questionne son grand-père et exhume, en l’écoutant, un passé insoupçonné : ils sont les descendants des Pitou, une célèbre dynastie de marionnettistes qui sillonna la France à la tête d’un théâtre d’une surprenante modernité. À son tour dépositaire de cette histoire insolite, la narratrice imagine les temps forts de leur parcours de saltimbanques : la fondation par Auguste, qui abandonne sa place de garçon d’épicerie en 1850 pour suivre les marionnettes ; le succès au tournant

du siècle, porté par Émile, metteur en scène de génie qui intègre les progrès techniques de l’époque ; la mutation enfin, lorsque la famille installée dans la Loire tente de  se reconvertir dans le cinéma. En contrepoint, elle esquisse un portrait sensible de son grand-père, de ses derniers jours, de ses regrets peut-être… En privilégiant l’art de l’ellipse sur la précision historique, Lucile Bordes réussit le tour de force de brosser en un court r��cit empli de fantaisie poétique un siècle de la vie d’une famille hors du commun, la sienne.

Après la mort de Chok, ils reprennent la tournée qu’il affectionnait. De SaintÉtienne, ils gagnent la Normandie, puis la région parisienne, et reviennent vers la Loire en jouant à Montargis, Nevers, Moulins. Partout où il y a une salle, un local disponibles. Plus au sud, à Roquevaire, dans le pays d’Aix-enProvence, on montre au petit Émile la placette où il est né. On retrouve la sage-femme, pardi si elle se rappelle, c’est pas tous les jours qu’elle officie dans une roulotte. Partout on demande des nouvelles de Chok, paix à son âme, un bien brave homme. À l’automne ils remettent cap au nord. Ils sont toujours bien accueillis : les distractions bon marché et de qualité sont rares. Et puis le théâtre est comme il faut, moderne, chauffé et éclairé au gaz quand la plupart des habitations et des bâtiments publics ne le sont pas. Les bourgeois se paient les premières à fauteuils, les employés les bancs des secondes. Pour le petit peuple il y a les places debout, derrière la barrière, où la presse est grande. C’est que Joséphine accepte, à l’entrée, d’échanger un ticket de troisième contre des légumes ou un saucisson, que de pauvres diables mal fagotés posent sur le comptoir dans du papier journal. Émile grandit sur les routes. Il aime par-dessus tout les départs, lorsque son père le réveille à des deux trois heures du matin pour faire l’étape en une seule fois. Les rouliers qui les accompagnent jusqu’à la ville suivante encouragent leurs bêtes par des claquements de langue secs comme des cris d’oiseau et plaisantent à voix basse pour se donner du courage, ils lui demandent s’il n’a pas

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peur du loup. Du loup, point. Mais peut-être bien des quelques malandrins croisés dans les forêts sombres, même s’ils lorgnent davantage les chevaux du voiturier que leurs caisses. Et aussi un peu des cavaliers pressés qui dépassent le convoi en jurant. Le plus souvent cependant il n’y a personne. La route et la nuit pour eux. Ils avancent aux étoiles, et parfois la lune est si belle qu’on peut imaginer y vivre. Chaque route a son odeur, son père les reconnaît aussi à l’oreille : le silence obstiné de la route à pacage, le ruissellement de celle à peupliers, le ressac que celle-là coince au sommet des mélèzes, le feulement de la pierre au passage des cols. À l’arrivée les hommes détellent, prennent leur argent, puis s’éloignent les chevaux au poing tandis qu’Auguste s’active autour des chariots naufragés. Ils montent le théâtre pour quelques jours, parfois un mois, si les recettes sont bonnes. Ils évitent les vogues où se produisent trop de petits théâtres ambulants, et où la tranquillité du public n’est pas toujours assurée. Dans le Beaujolais par exemple, la maréchaussée doit régulièrement intervenir pour calmer les esprits… et les poings. Une fois ça satonnait si copieusement qu’on n’entendait plus les acteurs ! Auguste avait été obligé de se fendre d’un droit de réponse dans le journal local, qui faisait ses choux gras de la chaude ambiance chez Pitou. C’est le genre de réclame dont ils se passent bien. Dans chaque village, ils inscrivent Émile à l’école. L’instituteur, généralement maussade, maudit en silence ces bohémiens trop comme il faut pour qu’il renvoie d’emblée leur fils, livret en règle d’ailleurs, et l’identité du petit dûment renseignée sur le papier de liaison établi par le maire, ou l’officier de police. Il installe l’enfant en bout de salle. Mois après mois, Émile rencontre à peu de choses près le même accueil réticent, et les récréations sont souvent trop longues. Un jour, le maître l’accuse d’avoir renversé de l’encre sur la page ouverte d’une bible. Son voisin baisse les yeux. Émile est renvoyé. Quand il arrive aux roulottes, il s’étonne de voir qu’on démonte le théâtre, les nouvelles vont vite, mais son renvoi passe comme un rien : le curé s’est plaint du campement qui défigure le parcours de ses ouailles en procession pascale. Au programme pourtant, une pièce religieuse, L’Enfant prodigue, pour laquelle son père a une affection toute particulière. Mais il y a sur l’affiche ce sous-titre que le prêtre ne pardonne pas, ou Crasmagne à l’Académie, qu’il refuse de prononcer, indigné, attentif surtout à ne pas se salir la bouche, et aux dénégations de Joséphine venue lever le malentendu il porte le coup fatal, blasphème ! Croit-elle d’ailleurs qu’il ignore qu’en patois local on dit d’un qui agit comme un vaurien qu’il « fait crasmagne » ? C’est la rançon de la gloire. Auguste hausse les épaules, rassure son fils, t’en fais pas Émile, y’a qu’à laisser dire les jaloux. Et comme l’enfant n’a pas l’air convaincu, et cherche des yeux sa mère, il ajoute, à Crasmagne les joues ne lui rougiront pas. Crasmagne est une vedette, tu sais, il joue les premiers rôles,

Lucile Bordes

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c’est lui que viennent voir les gens. Les pièces religieuses, mon vieux, ils en ont ras la casquette ! Ils viennent pour rigoler un bon coup ! D’ailleurs, tiens, tu sais pas ce qu’on va faire ? On va réécrire l’affiche ! À la mine de plomb, Auguste et Émile suppriment le titre principal et noircissent en grandes lettres le nom de la vedette. À la barbe du curé ils joueront désormais Crasmagne à l’Académie, parodie-féerie en quatre actes et onze tableaux. Le maire autorisera sans arrièrepensée cette Soirée extra-comique avec Transformations & Métamorphoses au cinquième tableau, prix des places comme à l’ordinaire. Ils ajouteront même au final, pour la peine, un divertissement où toute la troupe gymnasiarque bondira au son de l’orchestre. * * * En Haute-Loire, dans le Rhône, en souvenir de Chok on leur ouvre les mairies. À Lyon, où la mode est aux marionnettes à gaine, ils se frottent à Guignol. Ils assistent un soir à une représentation dans un café-théâtre en bord de Saône. L’endroit est si humide qu’ils ont l’impression d’avoir les pieds dans l’eau, et l’air est si enfumé que les yeux leur piquent. Sur scène Guignol et Madelon échangent des propos salaces. Auguste rigole : — On a bien fait de pas amener ta mère, tiens ! — Ils parlent quoi ? demande Émile. — Comment ça ils parlent quoi ? Français, bien sûr ! Enfin pas tous… ils parlent le canut aussi, et le patois, parce qu’ici, hein, y’a que deux sortes d’hommes : les soyeux et les crocheteurs. Ceux-là sont des habitués ! Le port est tout à côté, ils ont pas de quoi se payer du vin, mais de la mauvaise bière, oui. — Et le spectacle ? — C’est le cafetier qui paie le spectacle. Il faut que ça dure, pour que ces pauvres gens aient tout le temps de vider leurs poches. — Non, je veux dire, il est où, le spectacle ? Auguste en riant soulève un peu son fils et lui montre le castelet, installé tout au bout de la cave. Le petit fait la moue. Les mouvements rudimentaires de Guignol le déçoivent un peu. Les accessoires sont trop gros – sinon les pantins ne pourraient pas les tenir, lui explique son père. Émile a presque honte. Il voudrait rentrer, et même n’être jamais venu. Guignol lui fait beaucoup de peine, si peu doué, obligé de jouer dans cet endroit sordide, et de répondre aux lazzi d’une espèce d’ivrogne qui se tient au pied du théâtre. Il plaint les bougres qui applaudissent un si pauvre spectacle. D’ailleurs il voit bien qu’ils font semblant de rire. Son père a beau lui remontrer que ça fait du bien de se moquer quand on a rien, et que la marionnette dit tout haut ce qu’on ne peut dire tout bas, Émile n’en démord pas. Guignol, ça n’est pas du spectacle, c’est du chahut.

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Il est outré qu’Auguste ne soit pas plus choqué que ça. Non, vraiment, la seule marionnette qui vaille est la marionnette à fils, plus noble car plus complexe à manipuler, et dont les mouvements imitent le naturel. Son père le laisse dire, et Émile s’énerve, à quoi bon parler d’art si c’est à la portée du premier venu ? Pour manier une marionnette à fils, il ne suffit pas de lever les bras audessus d’un drap tendu ! Auguste découvre que son garçon est un genre de fanatique, ce qui le laisse rêveur : donner vie aux pantins, pour lui ce n’est pas de l’art. Ça reste de la magie, ce don de joyeuseté au bout des doigts, et il n’y voit pas matière à dispute, juste à pitrerie. À Joséphine qui s’étonne des soupirs exaspérés de son fils au retour du café-théâtre, Auguste explique doctement qu’il n’y a rien de pire qu’une colère d’enfant, sinon une colère d’enfant raisonneur. Émile serait prêt à croiser les bras et cesser de s’alimenter jusqu’à ce qu’on le prenne au sérieux. Il voudrait bien avoir le dernier mot en balançant qu’il trouve obscène de fourrer la main dans une gaine et d’enfoncer l’index dans la tête évidée du pantin, mais en présence de sa mère il n’ose pas et se contente d’un définitif : et en plus, je n’aime pas Lyon.

Lucile Bordes

Je suis la marquise de Carabas

Les Pitou, c’est dans la région de Saint-Étienne qu’ils sont les plus connus. Ils continuent d’y faire imprimer leurs affiches et leurs prospectus, ils y ont leur menuisier et leur charron, c’est leur port d’attache. Le pays est stratégique pour rayonner vers le nord et le sud. Et puis les mines, ça fait du monde à distraire. Les périodiques publient leur venue, envoient leurs employés pour obtenir des places gratuites en faisant valoir les annonces élogieuses qui accompagnent dans leurs colonnes chaque nouveau spectacle. Du notable au commis, du propriétaire au mineur, tous vont chez Pitou. C’est bien moins cher que le théâtre municipal, la salle est confortable, le spectacle soigné. Les artistes sont appréciés pour leur talent, et la générosité du directeur vaut tous les certificats de morale – fin diplomate, il donne régulièrement la recette aux pauvres de la paroisse où ils jouent. On apprécie les figures de bois, mais pas seulement. L’entrain d’Auguste est intact. Les routes ne l’ont pas usé. Vingt ans après son départ de Normandie, il est toujours le jeune homme disert qui séduisit Joséphine et Chok en leur faisant l’article. Les gones le prennent à partie dans la rue. Il est souvent flanqué d’une nuée de vauriens à qui il raconte un jour qu’il est devenu boiteux en basculant de l’estrade, un autre que c’est la nourrice à qui il avait été confié, tout enfant, qui l’a laissé tomber par terre, un autre encore qu’à force de fréquenter les marionnettes il s’est mis à marcher comme elles. Il a le verbe facile, le sourire loquace, la moustache avenante. Il chante avec ce qu’il faut de distinction gouailleuse et de malice. Les retardataires au guichet demandent si Pitou a chanté. Si c’est le cas, ils préfèrent revenir le lendemain, pour ne rien rater.

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Serge Bramly

Orchidée fixe

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Eva Bredin, ebredin@editions-jclattes.fr

© Li Xiao/Éditions JC Lattès

Nombre de pages : 288 p.

Un roman fascinant qui se déroule comme une véritable enquête et rend accessible au grand public Marcel Duchamp, génie français méconnu. Son précédent roman « Le Premier Principe, le second principe » a été couronné par le prix Interallié 2008. « ‹ Orchidée fixe › est une vraie réussite dont se dégagent un charme et un mystère que l’on garde longtemps en mémoire. » Livres Hebdo Biographie  

Né en 1949 à Tunis, Serge Bramly est un passionné de voyages et un touche-à-tout… Il est l’auteur de nombreux romans : L’Itinéraire du fou (prix Del Duca), La Danse du loup (Prix des libraires 1983), Ragots et a écrit également des essais sur la Chine, sur l’art et la photographie. Il a été ainsi, successivement, professeur de français à l’étranger, grand reporter à Partir, puis critique d’art pour Vogue, Vogue Homme, Paris-Match, et journaliste à Globe, et critique gastronomique à Cuisine et vins de France. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents : Léonard de Vinci, Éditions JC Lattès, 2012 (nouvelle éd., prix Vasari) ; Le Premier Principe, le second principe, Éditions JC Lattès, 2008 (prix Interallié) (rééd. Le Livre de Poche, 2010) ; Le Voyage de Shanghai, Grasset, 2005 (rééd. Le Livre de Poche, 2010).

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« J’ai commencé ce livre il y a un peu plus de vingt ans. […] L’idée d’écrire quelque chose sur Marcel Duchamp m’obsédait mais je n’ai pas su pendant longtemps quelle forme cela devait prendre. […] Mes notes se seraient accumulées sans fin si je n’avais eu un jour l’idée d’y introduire des éléments personnels, quasi autobiographiques, ce dont je m’étais toujours abstenu dans mes romans. Mon point de départ était une lettre que l’artiste avait écrite à son ami Henri-Pierre Roché, le 27 mai 1942, depuis un camp de transit, à Aïn Sebaa, dans les envions de Casablanca. […] Mon projet a commencé à prendre forme lorsque

je lui ai adjoint une narratrice, l’arrière-petitefille des propriétaires de la salle de bains où Duchamp avait trouvé refuge, et un universitaire que ses recherches avaient lancé sur les traces de l’artiste. L’une habitait Tel-Aviv où avaient émigré ses parents, l’autre, Français expatrié, enseignait à l’université du Colorado : il n’appartenait qu’à Duchamp de les réunir. Orchidée fixe (calembour emprunté aux notes l’artiste) est ainsi l’histoire d’une double rencontre, d’une double passion, et de milieux et d’époques qui se croisent dans une longue suite de causes et d’effets. » S. B.

Mirage Il venait de Marseille, il allait en Amérique. Il a débarqué à Casablanca, pour une escale qui allait durer un peu moins de trois semaines, le 21 mai 1942. Ça tombait un jeudi, vous pouvez vérifier. Le bateau s’appelait le Maréchal Lyautey et portait les couleurs de la c.n.p., la Compagnie de navigation Paquet. Trois cent quatre-vingt-treize passagers à bord. Duchamp voyageait avec un billet de seconde classe. Il existe une photo de lui, prise l’après-midi du départ, qui le montre debout à l’avant du navire. La cheminée fume. On dirait que le dernier coup de sirène vient de retentir. Il regarde vers le quai, dressé telle une figure de proue, et agite la main en signe d’adieu. Il me semble, mais je n’en suis pas certaine, que c’est André Gomès qui a fait cette photo. Les Gomès, Henriette et André, avaient déjeuné avec lui à une terrasse du Vieux-Port, quelques heures plus tôt. Victor Brauner et Jacques Hérold les avaient rejoints et ils avaient échangé à table de petits souvenirs, n’étant pas persuadés de jamais se revoir. À Hérold, Duchamp avait offert l’une de ses sculptures miniatures. Ses amis l’avaient ensuite accompagné jusqu’à l’embarcadère. Ils étaient émus et voulaient lui donner un coup de main avec les valises. De Marseille à Casa, traversée sans histoire. Mer d’huile, ciel limpide. Le paquebot cabotait à la limite des eaux territoriales espagnoles sans crainte des sous-marins. Le thermomètre grimpait et les sourires revenaient, avec une sorte d’étonnement, à mesure que s’éloignait le théâtre de la guerre. On paressait sur les transats, les femmes comparaient leurs hâles. Comment ne pas s’imaginer en

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croisière comme autrefois ? Les journées s’étiraient. Le sentiment de flottement propre aux longs voyages tournait à l’engourdissement. Aux heures les plus chaudes, quand le soleil brûlait, Duchamp restait affalé sur sa couchette, la tête vide, dans une espèce d’hébétude qui le comblait. Dans la nuit du 19, alors que brillaient à l’horizon les lumières de Gibraltar, le commandant a organisé une petite fête dansante. La nourriture était ce qu’elle était en ces temps de restrictions, mais le vin et les alcools ne manquaient pas à bord. Duchamp y a assisté à sa façon, de loin, je veux dire : à l’écart. Je ne pense pas qu’il se fût lié avec quiconque durant la traversée. Il n’était pas dans cet état d’esprit. L’étudiant en pharmacie à la faculté de Montpellier qui partageait sa cabine le prenait pour un représentant de commerce en fin de carrière (pour leur part, mon grand-père et mon arrière-grand-père Zafrani crurent d’abord à un marchand de jouets). Duchamp ne cherchait pas à le détromper (pas plus qu’il ne détrompa ma famille les premiers temps de leur rencontre) et chacun s’en tenait à bonjour-bonsoir. Il paraissait assez diminué à l’époque pour que ses amis s’inquiètent, comme en témoignent leurs correspondances. Il avait cinquante-cinq ans et semblait à bout, au physique comme au moral. Il ne faisait plus grand-chose. Il avait terriblement maigri. Il toussait. Ses yeux lui jouaient des tours et l’on se demandait s’il ne souffrait pas de surdité pour le moins tant il paraissait ailleurs. Le Maréchal Lyautey a mouillé dans le port de Casablanca le surlendemain, le jeudi 21 mai 1942 donc, en début de matinée. C’était la pagaille, le soleil tapait. Les fameuses façades blanches de la ville tremblaient comme un mirage de l’autre côté des docks. La passerelle a fini par s’abaisser et une escouade de gardes mobiles a envahi le pont, la mitraillette à la hanche. Des coups de sifflet ont alors rangé les passagers en files distinctes, selon leur qualité. Tout le monde ne bénéficiait pas du même traitement. Les fonctionnaires qui rejoignaient leur poste n’ont eu qu’à présenter leur ordre de mission pour se retrouver à terre au milieu d’une nuée d’Arabes avides de porter leurs malles. Sont passés ensuite, avec un minimum de tracasseries, les Français résidant au Maroc, les militaires démobilisés, les hommes d’affaires, tous ceux enfin dont le Maroc était la destination finale. La plupart étaient attendus et les parents, les amis qu’on voyait s’agiter derrière les grilles, près du bâtiment de la douane que surmontait le drapeau tricolore, semblaient leur avoir concilié à l’avance la bienveillance des autorités. Les autres, soit plus d’une centaine de passagers, voyageurs en transit qu’un paquebot battant pavillon neutre conduirait ensuite à New York, à Rio de Janeiro, à Buenos Aires, car il n’y avait plus de liaison directe pour ces destinations-là depuis la France, et c’était toute la raison de leur escale à Casablanca, les autres, avec leur aller simple, faisaient en revanche figure de suspects. Des fuyards, des étrangers, des lâches, des planqués, des traîtres.

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Dans le salon des premières transformé en tribunal, chacun comparaissait isolément, à l’appel de son nom, devant un trio de grands inquisiteurs en short kaki. Les papiers, visas, billets, examinés dix fois avec l’idée arrêtée qu’il s’agissait de faux. L’interrogatoire ? Un feu roulant de questions sans queue ni tête, délibérément insultantes. Il fallait expliquer comment on avait le front d’abandonner sa patrie, justifier qu’on déserte, qu’on passe à l’ennemi. Le maréchal Pétain a montré l’exemple en faisant à la nation le don de sa personne et vous, tels des rats… Imaginez ce qui se disait quand venait le tour d’une Mme Pawlikowska, née en Pologne dans un bled au nom imprononçable. On comprenait comment la France avait capitulé si vite et pourquoi elle ne s’en accommodait pas si mal. La mystique de Vichy fonctionnait à plein, avec ses promesses de rédemption : la Providence nous a donné la défaite afin de nous purifier, de purger le pays, d’éradiquer l’esprit de jouissance, pour instaurer la révolution nationale et que triomphent à nouveau la vertu, le respect de la famille et du travail, selon les saints préceptes de l’Église, etc. On entendait sangloter dans les coursives. Un vieux monsieur s’est évanoui aux pieds de Duchamp. La canicule n’arrangeait rien. Quel voyageur se sent jamais tout à fait en règle ? Ceux-là n’étaient pas des voyageurs ordinaires, a dit mon grand-père, avant d’ajouter : Je sais de quoi je parle. Il devait y avoir des bagues, des pièces d’or, de gros billets cousus dans les doublures. On ne conserve pas sans raison, par 35 degrés à l’ombre, un pardessus sur le bras. Pourquoi ce type, là-bas, refusait-il de laisser sa gamine jouer avec la poupée en costume d’infirmière dont le calot à croix rouge dépassait d’un cabas ? Arrête, tu vas nous faire remarquer, tiens-toi tranquille… Ma famille a connu ces ruses et ces angoisses, elle aussi, lorsqu’elle a dû quitter l’Afrique du Nord, des années plus tard. Personne n’était fouillé cependant, ni aucun sac, aucune valise, comme si les culpabilités étaient assez évidentes pour qu’il ne fût pas nécessaire d’en établir la preuve. Affalés dans les fauteuils club marqués du sigle de la compagnie Paquet, les trois gradés aux coudes et aux genoux nus se contentaient d’infliger des humiliations : leurs diatribes constituaient à la fois le réquisitoire et le châtiment. Le steward avait déposé sur un guéridon une carafe et des verres. Ils buvaient une gorgée d’eau, s’entre-regardaient, tapotaient la boucle de leur ceinturon ou s’éventaient à l’aide de leur képi, et l’on passait au suivant avec un ricanement appuyé, empreint de lassitude autant que de mépris. Au milieu de l’après-midi, quand la soldatesque a eu épuisé sa bile, les sifflets ont retenti à nouveau et tout le monde a débarqué, pour être conduit à l’autre bout du port, dans un entrepôt où achevaient de se décomposer des débris de sardines. Seul un couple était arrêté, qu’on pensait en lune de miel. Ils ont défilé devant leurs compagnons de voyage, menottes aux poings, les yeux baissés comme il se doit, sortie très irréelle. La jeune femme avait le visage piqué de taches de son et des cheveux lumineux et drus, coupés à la garçonne.

Serge Bramly

Orchidée fixe

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Que leur était-il reproché ? Quelqu’un les avait-il dénoncés ? Personne ne voulait le savoir, on détournait la tête, on contemplait la pointe de sa chaussure, on se balançait d’une jambe sur l’autre en silence, comme déséquilibré de se trouver privé du roulis du navire après le long séjour en mer. Des gaullistes, j’imagine. Enfin un premier groupe a été libéré, une heure plus tard, composé des passagers qui avaient les moyens de s’offrir l’hôtel. Ceux-là avaient réservé une chambre à l’avance, Dieu sait comment, dans cette ville surpeuplée par la guerre, où l’on ne trouvait plus un lit même en payant le prix triple, et ils ont déguerpi sans demander leur reste, en calèche, qui en direction de l’Excelsior, qui de l’Impérial. Restaient quatre-vingt-dix-sept personnes qui n’avaient rien prévu pour leur hébergement, sinon de s’en remettre à l’obligeance de la direction des Transports maritimes. Après une nouvelle attente, ceux-là se sont entassés dans de vieux autocars, les bagages arrimés sur le toit et, tournant le dos à Casablanca, la ville phare, l’eldorado, la perle du Maghreb, ils ont pris la route d’Aïn Sebaa dans des crachotements de fumée nauséabonde.

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Jean Cagnard

L’Escalier de Jack

Éditeur : Gaïa Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Evelyne Lagrange evelyne.lagrange@gaia-editions.com

© DR/Gaïa

Nombre de pages : 288 p.

« L’Escalier de Jack » nous emmène sur la route. Au hasard des rencontres, des filles, des petits boulots. Jouer de la guitare, même quand elle n’a plus que deux cordes. Et puis lire. Steinbeck, Hemingway, Buzzati. Sans oublier Jack, William, et Allen. Un livre qui parle de livres, dans un grand éclat de rire au soleil. Biographie  

Né en 1955 en Normandie, Jean Cagnard grandit à proximité de la mer et d’une usine de métallurgie. Plus tard, il enchaîne les chantiers de maçonnerie et les phases d’écriture. Il a migré du côté d’Alès et vit aujourd’hui de l’écriture et de la mise en scène. Homme de théâtre, il travaille avec différentes compagnies et écrit pour des clowns, du théâtre de rue ou de marionnettes. Jean Cagnard publie depuis 1990 de la poésie, des nouvelles, du théâtre. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents : Le Voyageur liquide, Gaïa, 2011 ; La distance qui nous sépare du prochain poème, Éditions Espaces 34, 2011 ; Le Menhir, Éditions Théâtrales, 2010.

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« Et vous, qu’est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez petit ? » Vous avez 5 ans et vous vendez des moulages en plâtre pour le compte du curé. À 8 ans, vous pédalez avec une remorque pleine de métaux pour le ferrailleur du coin. Puis les années 1970 fleurissent et vous partez sur les routes, la guitare en bandoulière, enchaînant les petits boulots. Votre regard sur le monde est plein de tendresse et de dérision. Vous croyez devenir

maçon et vous rencontrez la littérature. LA fille vous offre LE livre, c’est la révélation, rien de moins. Allen Ginsberg, Jack Kerouac. Vous êtes assis sur une moitié d’escalier en pierre — vous êtes aussi maçon — et vous lisez Allen racontant comment Jack, décidé à aller voir comment la vie est ailleurs, dévale l’escalier en disant au revoir à chaque marche. « Votre trente-sixième boulot sera poète. »

Admiration Votre tout premier travail consiste à ressortir un jeu de moulage du fond d’un placard, à couler des personnages en plâtre dans des formes en caoutchouc, à les démouler quelques heures plus tard puis à les peindre pour aller les vendre sur le marché du samedi au profit des pays pauvres, dans le cadre de la paroisse. Vous travaillez avec ferveur et priez pendant quelques semaines pour tout le reste de votre existence. Vous entassez de l’argent dans une boîte à biscuits puis le reversez intégralement au curé qui vous gratifie d’un signe de croix en sifflant d’admiration. Vous avez dans les huit ou neuf ans.

Petite rivière à l’eau claire Votre deuxième travail consiste à prendre votre vélo, parcourir une dizaine de kilomètres et rejoindre une petite rivière à l’eau claire et peu profonde où vous soulevez des pierres pour y récolter ce genre de larves qui bâtissent leur cocon avec de minuscules brindilles et des paillettes de pierre, et dont les poissons raffolent. Puis vous remontez sur votre vélo pour quelques kilomètres de plus, jusqu’au magasin de pêche de la ville où vous revendez votre précieuse récolte au propriétaire qui la répand dans un aquarium parfaitement oxygéné en sifflant d’admiration. Vous avez gagné de quoi vous acheter un permis de pêche, peut-être pas tout à fait, mais pas loin. Un autre aller-retour et ce sera bon. Il vous reste quinze jours avant l’ouverture de la saison. Vous avez dix ou onze ans.

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L’année suivante, vous remettez ça, mais pour des raisons incompréhensibles vous arrivez au magasin de pêche une semaine après l’ouverture et le propriétaire repousse votre récolte avec mépris. Il vous dévisage en essayant de retrouver celui qui fut si judicieusement ponctuel l’année précédente. Il se demande quel genre de coup tordu vous êtes devenu le temps d’une révolution solaire. Jean Cagnard

Un après-midi

L’Escalier de Jack

Votre troisième travail consiste à ficeler un croc et un sac de jute sur votre vélo, à sauter en selle et parcourir une dizaine de kilomètres jusqu’à un champ de pommes de terre de votre connaissance. De pommes de terre il n’y a plus puisqu’elles ont été récoltées et il reste une grande étendue de terre mouvementée. Vous entrez dans le champ plusieurs après-midi successifs et réussissez à rapporter, par voyage de cinquante kilos ficelés sur le porte-bagages à l’aide d’un sandow, presque une demi-tonne de tubercules oubliés par la récolteuse jusqu’à la cave de vos parents, lesquels légèrement éblouis, autant par vos capacités à faire bouillir la marmite que par vos talents de cycliste acrobate, vous paient la récolte au prix de la patate second choix. Il y a de quoi manger pour l’hiver. Vous avez dans les treize ans. Un après-midi, un garçon d’à peu près votre âge pénètre dans le champ et avance dans votre direction en gueulant et en faisant de grands gestes, les mêmes qu’on produit quand on veut effrayer les corbeaux. Il s’arrête à quelques mètres de vous et vous comprenez qu’il veut que vous vidiez votre sac et que vous déguerpissiez. Les patates sont à son père et son père a un fusil et il pourrait bien vous tirer dans le cul si vous restez là à piller la propriété. Il semble plus apeuré que vous. Comme vous ne bougez pas, il repart en continuant d’effrayer des corbeaux absents sur son chemin et vous comprenez que son travail à lui est peut-être de tenter de mettre de l’ordre dans son crâne. Quelque temps plus tard, vous apprenez qu’il a retourné le fusil contre lui, le même qu’il vous réservait, et qu’il s’est fait sauter la cervelle parce que son père est simplement un grand connard d’abruti qui ne le laissait pas en paix.

Plutôt que se faire les ongles Votre quatrième travail consiste à emprunter la carriole à deux roues de votre mère – dont elle se sert deux fois l’an pour aller chercher de l’herbe pour les poules – et à entasser les vieux bouts de ferraille de toutes sortes sur lesquels vous pouvez mettre la main. Vous commencez par le dessous de l’établi paternel où règne un incroyable fouillis, des choses aussi inutiles que des chaînes,

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des roulements à billes ou des hélices de hors-bord. Ça vous garnit le fond de la carriole et vous faites un tour par le cabanon à vélos au fond du jardin et vous récupérez un vieux cadre qui pendait par là, une pleine caisse de pignons qui ne serviront jamais et encore des chaînes. Ensuite vous faites le tour des voisins qui sont bien contents de se débarrasser de leurs cochonneries (brave petit gars) comme des enlacements de cuivre et d’aluminium et ça vous monte le niveau pas loin du bord et puis comme vous ne voyez plus vers qui vous tourner, vous refaites un tour par l’atelier paternel et vous vous servez dans le râtelier des métaux plus récents et pour finir dans celui des dernières acquisitions, parmi lesquelles se trouvent de mystérieuses chaînes. Puis vous accomplissez les deux kilomètres qui vous séparent du ferrailleur en tirant votre carriole aux pneus dangereusement souffrants. Vous piquez une bonne suée dans la longue descente finale qui manque à chaque tour de roue de vous entraîner dans le chaos. Vous finissez aux pieds du ferrailleur qui traverse à ce moment-là sa cour avec un rail de chemin de fer sur l’épaule. C’est sans doute la première fois qu’il voit un enfant en nage autrement qu’à la sortie de la piscine. Il regarde les pneus de votre carriole et émet un petit sifflement d’admiration. Il soulève une ou deux pièces de votre chargement, celles qui viennent directement d’un magasin de bricolage, et les met précieusement de côté. Il trie le cuivre, l’aluminium, les métaux moins nobles et tout ça passe sur une balance bien plus grande que vous. Au final, vous récupérez le pactole et vous devenez sans transition un enfant riche. La sueur a maintenant séché sur votre jeune corps et tout un processus d’investissement se met en place devant vos pas tandis que vous remontez la grande descente qui mène à votre domicile en mangeant deux glaces en même temps de votre main libre. La maison d’habitation du ferrailleur se trouve à une extrémité de la cour, dans le prolongement du hangar et quand vous arrivez une fille d’à peu près votre âge se tient sur les marches de la porte d’entrée, jouant avec ce qu’il vous a paru ressembler à une tuyauterie de douche. C’est la première fois que vous voyez une fille jouer avec autre chose que ce qu’elle aurait dû. Mais peut-être que son père a un fusil quelque part et que pour elle c’est devenu beaucoup plus simple de passer le temps avec un morceau de ferraille plutôt que se faire les ongles et finir avec de la chevrotine quelque part. Dans la cour, le tas de ferraille fait dans les sept ou huit mètres de haut et c’est certainement une des plus grosses caisses à jouets du monde. Tout en jonglant avec sa robinetterie, la fille regarde avec attention quel genre de nouveautés vous apportez. Elle semble avoir un talent particulier pour imaginer toutes sortes d’aventures dans un abreuvoir à mouton réformé ou avec de vieilles chaînes de vélo figées par la rouille. La semaine suivante, vous reprenez la carriole et vous gonflez les pneus à bloc. Dans sa partie sud, le hangar du ferrailleur abrite des piles de palettes de vieux journaux jusqu’au toit, et n’ayant plus de perspectives immédiates sur le

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terrain des métaux – il faudra à vos fournisseurs des années pour transformer des produits manufacturés en cochonneries – vous vous rabattez sur le papier. Vous allez dans la cave et vous dénichez de vieilles revues de tricot de votre mère ainsi que deux ou trois années de programmes télé (des chaînes !) qui vous recouvrent le fond de la carriole et puis vous faites un tour dans le cabanon à vélos et là c’est un stock de tracts syndicaux recouverts de poussière que vous ramenez vers la lumière. Ensuite c’est au tour des voisins, qui vous trouvent à nouveau providentiel et votre chargement est bientôt deux fois plus haut que le précédent. Vous devez amarrer toute cette littérature avec un faisceau de sandows inédit. La grande descente est un enfer et vous arrivez chez le ferrailleur dans un état second, comme si la mer elle-même vous avez déposé là. Mais vos petits calculs de rentabilité sont bien en place dans votre crâne et vous regardez votre cargaison passer sur la balance avec une assurance sereine en réfléchissant au type de véhicule motorisé qui pourrait assurer vos prochaines livraisons. Quelques minutes plus tard, vous vous retrouvez avec deux pauvres pièces dans le creux de la main et vous apprenez que le cours du papier est à peu près nul par rapport à celui du métal et si vous avez de quoi acheter un simple bâton sur la route du retour ce sera beau, en attendant la crème glacée qui l’enrobera. Vous êtes à deux doigts de laisser la carriole sur place pour sauver la journée. Vous entrez en contact pendant la remontée vers les terres familiales avec la notion de la relativité, réalisant à chaque pas qu’un véhicule vide peut être infiniment plus lourd qu’un véhicule surchargé. Lorsque vous arrivez dans la cour avec votre colonne de papier, à la limite de la rupture, la fille du patron est assise sur ses marches et joue avec un vieux parapluie détoilé. Elle pourrait jouer à se passer du rouge à lèvres en se regardant dans un petit miroir de plastique rose mais elle préfère passer le temps à ouvrir et fermer un vieux mécanisme de parapluie en bout de course et taper de la pointe sur une caisse remplie de boulons qui se trouve à ses pieds. Pendant que son paternel fait passer votre cargaison sur la balance et que votre tiroircaisse intime chauffe encore délicieusement, elle se lève et sans vous jeter un regard, disparaît dans la maison en emportant le vieux parapluie. Il y a peutêtre au pied de son lit, là où devraient se trouver un électrophone et une pile de 45 tours, toute une série de caisses de boulons qui attendent qu’on leur frappe dessus avec la pointe d’un vieux parapluie et, bien sûr, cela n’attend pas.

Jean Cagnard

L’Escalier de Jack

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Claro

Tous les diamants du ciel

Éditeur : Actes Sud Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

© Melania Avanzato/Actes Sud

Nombre de pages : 252 p.

À travers quelques personnages plongés dans le siècle du LSD et de la guerre froide, une vertigineuse mise en fiction de la folie du monde et de son instrumentalisation par le politique, sur fond de sexe, drogue et rock’n’roll. Une expérience de lecture d’une exceptionnelle et bouleversante intensité. Biographie  

Né en 1962, Claro est l’auteur d’une quinzaine de fictions ainsi que d’un recueil d’essais, Le Clavier cannibale (Inculte, 2010). Également traducteur de l’américain (une centaine d’ouvrages traduits : Vollmann, Gass, Gaddis, Rushdie…), Claro codirige la collection « Lot 49 » au ChercheMidi Éditeur avec Arnaud Hofmarcher et est membre du collectif « Inculte ». Il tient un blog littéraire : « Le Clavier cannibale » (http ://towardgrace.blogspot.com). Claro vit à Paris avec sa femme, la cinéaste Marion Laine, et leurs quatre enfants. Publications   Parmi les ouvrages les plus récents : Plonger les mains dans l’acide, Inculte, 2011 ; CosmosZ, Actes Sud, 2010 ; Madman Bovary, Verticales, 2008 (rééd. Actes Sud, coll. « Babel », 2011).

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Tombé dans le siècle du LSD et de la guerre froide après avoir mangé un morceau de « pain maudit » pendant l’été 1951 à Pont-SaintEsprit, le jeune Antoine entame un improbable et convulsif voyage au terme duquel, après diverses escales dans la rade de Toulon et le désert algérien, hanté par des rêves de Madones, il échoue à Paris, en 1969, dans le sex-shop de Lucy Diamon, ex-junkie américaine. De la France profonde au Paris postrévolutionnaire, en passant par « l’été de l’amour » californien, le roman dévoile, à l’heure où des

hommes marchent enfin sur la Lune, la face cachée de l’utopie psychédélique et le rôle qu’y joua la CIA. Claro ausculte les distorsions du psychisme comme les manipulations auxquelles la politique n’hésite pas à soumettre le cerveau même des hommes, tout en créant, avec le personnage d’Antoine, un impressionnant avatar des grandes figures de « fous », visionnaires et autres possédés qui, de tout temps, ont hanté la littérature.

La première victime est la nuit. La lumière du jour a beau décliner, les rues étroites de Pont-Saint-Esprit s’enfoncer dans l’ombre, le sommeil ne vient plus et, désormais, se noyer en soi est refusé, l’œil larmoie mais ne se réfugie plus à l’intérieur du crâne. La fatigue œuvre, certes, et parfois les pensées se détachent du tronc commun de la vigilance, mais à aucun moment le glissement, l’estrapade attendue, le somme. L’organisme n’est plus que veille. Ce sont d’abord des angoisses, des pincements au cœur, l’impression d’être saigné à blanc, puis viennent les vertiges, le déplacement des axes, certains vomissent, d’autres sentent leur sueur grésiller à même la peau, des moiteurs les prennent à mi-geste, des pâleurs brusques qu’ils scrutent dans le miroir de la salle d’eau et où certains discernent un masque décollé, et derrière ce masque, un autre masque, instable. Au début, leur démarche ébrieuse les surprend, mais l’euphorie balaie vite le sentiment de n’être plus tout à fait ce nœud qui rappelle qu’un fil existe, tendu entre soi et l’autre. Alors surgissent les bêtes, toutes sortes de bêtes, féroces, insatiables, bien souvent des tigres, mais n’ayant gardé de ces fauves que l’aspect strié et l’haleine brune, et dont les rugissements ébranlent jusqu’aux murs des chambres. Repousser leurs assauts exige une volonté qu’ils sentent hélas voilée par l’insomnie. Des idées se forment et s’affrontent dans leurs esprits, pareilles à des douleurs pressées de déserter la dent. Ils s’égarent sans cesse dans leurs gestes, prêts à saisir l’ombre d’un fruit oublié sur la table de la cuisine ou le cercle laissé dans l’air par la bouche ; ils courent le long du fleuve en cherchant dans leurs souvenirs un caillou qu’ils ont lancé dans une autre vie et qui, nécessairement, ne va pas tarder à retomber,

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moins lourd, plus précieux ; ils allument le poste et laissent les récits d’explorations et de couronnements ne former qu’un seul et scintillant poème où des hommes assoiffés d’hymens et de glaciers gravissent des cathédrales de chair et de dentelles. Ils voient le tracé des os dans le bras replié que le fils dresse entre sa joue et le coup qu’ils hésitent à donner, maintenant que les conséquences défient les causes. Un mille-pattes, parfois, les instruit, complice de picotements qu’ils supposent prémonitoires d’un membre jamais arraché. Les draps sentent le marbre, et dans les cimetières des lueurs étonnantes chantent à tuetête. Personne, jamais, n’ira sur la Lune, ils le savent, là où les cratères sont pourtant attente, attente pure. Et voilà que soudain ils voient autre chose que la peau du lait, que la buée du carreau, la sueur des fronts, voilà qu’ils voient ce qu’ils entendent, au point de pouvoir décrire, en formes et couleurs, les silhouettes des sons qui de toutes parts se pressent, festives, trépidantes, quasi boréales. Leur cœur se change en une toupie dont ils encouragent les rotations. L’un ouvre la bouche, pour parler ou hoqueter, et il en sort des rivières de cheveux, couleur taupe ; l’autre s’enflamme et nage à même le carrelage, poursuivi par des fourchettes de sang. Des serpents les accompagnent et les moquent, affublés de visages qu’ils devinent provisoires, bien trop lisses. Les ressorts des sommiers n’en finissent pas de bander les forces arrachées aux gisants et ces derniers s’aspergent d’eau pour mieux confondre les miroirs, ces ennemis. Des dizaines de Spiripontains sortent ainsi d’eux-mêmes, arpentant la nuit pour tâter sa pulpe saugrenue. Et dans la nuit, tous découvrent des trous, par où s’absenter, sans rien déchirer. Ils trahissent le temps. Escroquent l’espace. Ne dorment plus, s’esclaffent à toute heure, pédalent yeux fermés sur la place de la mairie, acclamés par leurs propres mains, abusés par leur cycle, ou bien restent prostrés sous leur lit, dans la poussière et l’effroi. L’épicier Albert compte et recompte les perles du rideau qu’une main – la sienne, pas la sienne ? – écarte sans raison, en un calcul interminable qui va de un à l’infini puis de l’infini à un, en passant, à mi-chemin du laborieux inventaire, par l’escale du zéro, bouche fabuleuse d’où il faut pourtant ressortir, hagard, autre. La veuve Moustier sent le plafond s’abaisser, les murs se rapprocher, et se dit que Dieu reconnaîtra les siens, puisque la voilà lamproie, puis tortue, puis rien. Le petit Maxence s’étonne que son ombre n’ait plus d’ailes et dévore ses cahiers d’un puissant appétit. Les heures ont soudain la densité de ces pierres qu’on mâche en sautant du toit. Tous transpirent, balbutient, franchissent la distance considérable qui sépare la chaise de la table et l’envie de l’acte. Leurs entrailles se vident, et les mets restitués se parent de mille appendices et s’en vont danser la gigue dans le couloir. Délivrés d’hier, les intoxiqués de Pont-Saint-Esprit cèdent à toutes sortes de convulsions qu’ils baptisent et célèbrent. Les animaux, ceux qui ont mangé du pain de Roch, laissent croupir leur instinct dans une ombre qui n’est plus la leur. Le chat de Mme Moulin, le gros

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tigré, après une longue halte devant son écuelle où la mie avale le lait, cherche à coups de tête dans le mur une faille que ses yeux étrécis ont cru voir, mais la pierre ne cède pas, et il se fracasse jusqu’aux derniers des os sans même miauler, son corps chiffon presque brûlant quand sa maîtresse le ramasse, d’une paume incrédule. Dehors, dans la cour, les canards défilent, bec béant, les ailes battant à contretemps, épouvantés par leurs propres cris. L’un rentre dans la maison et se colle à la paroi du four, d’où rien ne peut le déloger, enfin serein dans la folie roussie de ses plumes. Ailleurs, dans une autre cour de ferme, mais sous le même soleil, le chien des Robier s’immobilise en plein saut, mord les particules de poussière, puis s’empare d’un caillou et s’y brise les crocs. Le sang épais qui bave de ses babines a sur lui un effet apaisant, il le boit, mort déjà. Tous les enfants intoxiqués ont froid, d’un froid qui pourrait être un récit si son dénouement n’était entièrement composé de feu. Les tapis, les tableaux, les carreaux des vitres, les affiches, les plaques d’égout, les enseignes, et les journaux dépliés, les nappes à l’étendage, les visages accrochés aux murs du salon, tous sont réveillés de l’intérieur par des insectes inconnus et palpitent d’intentions sans commune mesure avec leur nature. La petite Simone jette au loin son toton, se sachant soudain de bois, puis, sceptique, se précipite dans l’âtre où la braise rend son jugement. La salive rend les lèvres grises, les pupilles laissent tout passer, un cheval noir balaie de sa queue blanche le ciel crépitant d’abeilles. Les linges, trop longtemps appliqués sur la peau moite, sentent la crotte de souris. En haut d’une échelle, un très vieil homme en bleu de chauffe continue de gravir sans cesse le dernier échelon, de plus en plus jeune dans sa chute imminente. La nuit, des attroupements se forment, tous âges confondus, on veut parler et pourtant on fredonne, certains sautent sur place, puis, croyant entendre la terre chuter d’un cran, se figent et dissimulent leurs doigts dans une bouche qu’ils espèrent joyeuse. Alitée jour et nuit, une mère de famille tend les bras, tous les bras, tellement de bras qu’elle n’arrive plus à les dompter, tandis que sa sueur tombe du plafond, grave, musclée, familière. Un tourbillon composé de boyaux de bicyclette descend la grand-rue, cornaqué par un employé municipal qui lui dédie aussitôt une ode faite exclusivement de multiplications et de divisions. Les frères Lampin dessinent dans la poussière le schéma exact d’un viaduc censé diriger le mistral vers d’autres contrées, ils s’y reprennent à cent fois, effaçant traçant effaçant, sous le lampadaire qui n’en finit pas de pousser. Hommes, femmes, enfants, tous marchent pendant des heures, sans jamais qu’un trajet naisse de leurs pas, tous montent des marches qu’ils redescendent aussitôt, à la fois effarés et rassurés de ne pas sentir de différence notable entre l’effort de gravir et la joie de descendre. On se reconnaît pour la centième fois en une heure, et il est de nouveau procédé à des échanges de vues et de sensations, de rires, de mots écorchés, certains se bousculent avec gourmandise, il y a tant de choses à décrire, à

Claro

Tous les diamants du ciel

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commenter – un accroc à un napperon qui de jour en jour se déplace, jamais au même endroit, jamais de la même taille ; une porte qui s’ouvre le matin vers l’intérieur et le soir vers l’extérieur et dont la poignée, pleine d’échos, réclame palpation ; un chien dont il faut absolument rapiécer les aboiements. Tout se discute, se compare, s’échange. Une nuit, à quatre heures du matin, un petit groupe décide de vider entièrement un bahut, et voilà qu’on s’interroge sur telle ébréchure, tel motif, voilà qu’on applique la paume sur la circonférence des verres afin d’admirer le cercle laissé sur la peau, musical. On retrouve des photos sur lesquelles ne cessent d’apparaître de nouveaux amis, des parents improbables. Une nappe blanche, roulée en boule et posée dans un coin du salon, donne à certains l’idée de fabriquer de la neige, aussitôt on sort des bassines pleines d’eau, qu’on transporte à l’autre bout de la ville, pieds nus, en énumérant tous les noms de pays qu’on a lus dans des livres qu’on écrira peutêtre quand de nouveaux doigts pousseront. Alertés, les services sanitaires contraignent les boulangeries de Pont-SaintEsprit à fermer. La biscotte connaît alors son heure de gloire. Puis les premiers décès surviennent, les crises s’intensifient, et l’été n’est plus qu’un pyromane.

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Maryse Condé

La Vie sans fards

Éditeur : Éditions JC Lattès Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Eva Bredin, ebredin@editions-jclattes.fr

© Claire Garate/Éditions JC Lattès

Nombre de pages : 336 p.

Le récit bouleversant de Maryse Condé ; un livre fort, poignant, qui éclaire son œuvre. « Le grand écrivain a décidé de passer aujourd’hui aux aveux. Cela nous vaut un livre à la fois personnel et universel, où elle ne cherche à aucun moment à se justifier ni à se donner le beau rôle. » Livres Hebdo Un épisode du documentaire « Empreintes » sur France 5 a été consacré à Maryse Condé qui a aussi été l’invitée du musée du Quai Branly pour le cycle « Grand témoin » en mai 2012. Biographie  

Née à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, Maryse Condé est l’auteur d’une œuvre considérable et maintes fois primée : Ségou, La Vie scélérate, Traversée de la mangrove, Moi, Tituba, sorcière noire de Salem,… Après avoir longtemps enseigné à l’université de Columbia, elle se partage aujourd’hui entre Paris et New York. Publications   Parmi les romans les plus récents : En attendant la montée des eaux, Éditions JC Lattès, 2010 ; Les Belles Ténébreuses, Mercure de France, 2008 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2009) ; Histoire de la femme cannibale, Mercure de France, 2003 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2005).

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« Il faut considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. C’est aussi une tentative de décrire la naissance d’une vocation mystérieuse qui est celle de l’écrivain. La Vie sans fards est peut-être le plus universel de mes livres. […] En dépit du contexte très précis et des références locales, il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment

peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. […] La Vie sans fards est surtout la réflexion d’un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s’intitulait En attendant le bonheur : Heremakhonon, ce livre affirme : il finira par arriver. » M. C.

Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d’où l’expression de la simple vérité s’estompe, puis disparaît ? Pourquoi l’être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente de celle qu’il a vécue ? Par exemple, je lis dans les brochures rédigées par mes attachées de presse d’après mes propres informations à l’intention des journalistes et des libraires : « En 1958, elle épouse Mamadou Condé, un comédien guinéen qu’elle avait vu jouer à l’Odéon dans Les Nègres, une pièce de Jean Genet, mise en scène par Roger Blin et part avec lui pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum sur la communauté du Général de Gaulle. » Ces phrases créent une image séduisante. Celle d’un amour éclairé par le militantisme. Or, elles contiennent à elles seules de nombreuses falsifications. Je n’ai jamais vu Condé jouer dans Les Nègres. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la « nègrerie ». Il n’incarna le personnage d’Archibald à l’Odéon qu’en 1959, alors que notre mariage étant loin d’être une réussite, nous vivions la première de nos séparations. J’enseignais à Bingerville en Côte-d’Ivoire où est née Sylvie-Anne, notre première fille. Paraphrasant donc Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, je déclare aujourd’hui que je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi. […]

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Je n’ai pas été un écrivain précoce, griffonnant à seize ans des textes géniaux. Mon premier roman est paru à mes quarante-deux ans, quand d’autres commencent de ranger leurs papiers et leurs gommes et a été fort mal accueilli, ce que j’ai perçu avec philosophie comme la préfiguration de ma future carrière littéraire. La principale raison qui explique que j’ai tant tardé à écrire, c’est que j’étais si occupée à vivre douloureusement que je n’avais de loisir pour rien d’autre. En fait, je n’ai commencé à écrire que lorsque j’ai eu moins de problèmes et que j’ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

Maryse Condé

La Vie sans fards

J’ai longuement parlé du milieu dont je suis issue dans Le Cœur à rire et à pleurer et surtout dans Victoire, les saveurs et les mots. Le film succès d’Euzhan Palcy : La Rue Case-Nègres a popularisé une certaine image des Antilles. Non ! Nous ne sommes pas tous des damnés de la terre nous tuant à la peine dans la grattelle de la canne à sucre. Mes parents faisaient partie de l’embryon de la petite bourgeoisie et se dénommaient avec outrecuidance « Les Grands Nègres ». Je dirai à leur décharge que leurs enfances avaient été terribles et qu’ils voulaient à tout prix protéger leur descendance. Jeanne Quidal, ma mère, était la fille batarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français. Sa mère se louait chez des blancs-pays, de leur vrai nom, les Wachter, et avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation. Auguste Boucolon, mon père, batard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case. On peut malgré tout dire que ces douloureuses circonstances avaient eu des conséquences relativement positives. Les Wachter avaient autorisé ma mère à bénéficier de l’enseignement du précepteur de leur fils, ce qui avait permis à ma mère, « anormalement » instruite, vu sa couleur, de devenir une des premières institutrices noires de sa génération. Mon père, pupille de la nation, avait poursuivi une scolarité rare pour l’époque, à coups de bourses et avait fini… fondateur d’une petite banque locale, la « Caisse Coopérative de Prêts » qui aidait les fonctionnaires. Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur « maison de changement d’air » au bord de la rivière Sarcelles à Goyave. Imbus de leur réussite, ils considéraient que rien n’était assez bon pour eux et ils nous élevèrent, mes sept frères, mes sœurs et moi dans le mépris et l’ignorance de la société qui nous entourait. Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée. Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. À 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole. N’ayant jamais assisté à un « lewoz », je ne connaissais pas les rythmes de la danse traditionnelle, le gwoka. Même la nourriture antillaise, je la jugeais grossière et sans apprêt.

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Je ne parlerai pas de ma vie actuelle, sans grands drames, si ce n’est l’approche à pas sournois de la vieillesse puis de la maladie, événements sans originalité qui, j’en suis sûre, n’intéresseraient personne. Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu’a occupée l’Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. Qu’est-ce que j’y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec exactitude. Enfin de compte, je me demande si à propos de l’Afrique, je ne pourrais reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre. » 1 « Mieux vaut mal mariée que fille. » Proverbe guadeloupéen J’ai fait la connaissance de Mamadou Condé en 1958 à la Maison des étudiants de l’Ouest Africain, grande bâtisse délabrée située boulevard Poniatowski à Paris. Puisque l’Afrique, son passé, son présent, comptait pour ma seule préoccupation, je venais de me faire deux amies, deux sœurs, Peules de Guinée : Ramatoulaye et Binetou. Je les avais rencontrées lors d’un meeting politique à la salle des Sociétés savantes, rue Danton, aujourd’hui disparue. Elles venaient de Labbé et m’avaient fait rêver en me montrant les photos jaunies de leurs vénérables parents, vêtus de boubous de bazin, assis devant leurs cases rondes à toit de paille. La Maison des étudiants était riche en courants d’air. Pour lutter contre le froid, Ramatoulaye, Binetou et moi, nous buvions tasse sur tasse de thé vert à la menthe dans le foyer où brûlait un minuscule poêle à charbon. Un après-midi, un groupe de Guinéens vint nous y rejoindre. Tous appelaient Condé « le Vieux », ce qui était, je l’avais appris, un signe de respect, mais aussi, par ce que, déjà grisonnant, il semblait plus âgé que la moyenne des étudiants. Il parlait également du ton sentencieux d’un Sage qui énonce de profondes vérités. Pourtant son acte d’état-civil affirmant qu’il était né vers 1930 contredisait et son apparence et son comportement. Extrêmement frileux, il portait enroulée autour du cou une lourde écharpe tricotée main et sous son épais manteau de couleur terreuse, deux ou trois pull-overs. Je fus surprise quand on fit les présentations. Comédien qui suivait les cours du Conservatoire de la rue Blanche ? Sa diction laissait beaucoup à désirer. Quant à sa voix haut perchée, elle n’avait rien de celle d’un baryton. Soyons franche ! En d’autres temps, je lui aurais à peine adressé la parole. Mais, pour moi, la vie avait radicalement basculé. Celle que j’avais été n’était plus.

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L’arrogante Maryse Boucolon, l’héritière des « Grands Nègres », élevée dans le souverain mépris des inférieurs avait été frappée d’une blessure mortelle. Fuyant mes anciens amis, je n’avais plus qu’un désir : me faire oublier. J’avais quitté le lycée Fénelon et je ne m’enorgueillissais plus d’être une des très rares Guadeloupéennes à préparer le concours des grandes écoles avec toutes les chances d’être reçue. Cela n’avait pas été mon seul titre de gloire ! Après la parution des bonnes feuilles de Peau noire, masques blancs dans la revue Esprit, outrée par cette peinture avilissante de la société antillaise, j’avais adressé à la direction une lettre ouverte dans laquelle j’affirmais que Frantz Fanon n’avait rien compris à notre société. Ô surprise, en réponse à ma missive enflammée, malgré mon extrême jeunesse, j’avais été invitée par Jean-Marie Domenach lui-même à venir à la rue Jacob afin d’exposer mes critiques. Mais depuis ces jours fastueux, l’Haïtien Jean Dominique, le futur héros de The Agronomist, le documentaire hagiographique de l’Américain Jonathan Demme était passé par là. Je ne me souviens plus dans quelles circonstances j’avais rencontré cet homme dont le comportement devait avoir de telles conséquences dans ma vie. Nous avions vécu un remarquable amour intellectuel. Vu le splendide isolement dans lequel j’avais été élevée, je ne savais rien d’Haïti. Jean Dominique ne m’avait pas simplement déniaisée physiquement. Il m’avait éclairée, me révélant la geste des « Africains chamarrés » selon l’expression méprisante de Napoléon Bonaparte. Grâce à lui, j’avais découvert le martyre de Toussaint Louverture, le triomphe de Jean-Jacques Dessalines et les premières difficultés de la nouvelle République noire. Il m’avait aussi donné à lire Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain, Bon Dieu rit d’Edris St-Amand, Compère Général Soleil de Jacques Stephen Alexis. En un mot, il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais. Sans nul doute, c’est lui qui a planté dans mon cœur cet attachement pour Haïti qui ne s’est jamais démenti. Le jour où prenant mon courage à deux mains, je lui annonçai que j’étais enceinte, il sembla heureux, très heureux même et s’écria avec emportement : « C’est un petit mulâtre que j’attends cette fois ! » Car d’une précédente union, il avait deux filles dont l’une J.J. Dominique est devenue écrivain. Néanmoins, me rendant chez lui le lendemain, je le trouvai en train de vider son appartement et de ranger ses effets dans des malles. D’un air pénétré, il m’expliqua qu’une menace d’une exceptionnelle gravité se profilait sur Haïti. Un médecin du nom de François Duvalier se présentait à l’élection présidentielle. Parce qu’il était noir, il suscitait l’enthousiasme des foules, lassées des présidents mulâtres et dangereusement sensibles à l’idéologie du « noirisme ». Or, il ne possédait aucune des qualités nécessaires pour remplir une si haute fonction. Toutes les forces d’opposition à ce détestable projet devaient donc se rejoindre au pays et former un front commun.

Maryse Condé

La Vie sans fards

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François Cusset

À l’abri du déclin du monde

Éditeur : P.O.L Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Vibeke Madsen, madsen@pol-editeur.fr

© Hélène Bamberger/P.O.L

Nombre de pages : 248 p.

La désillusion révolutionnaire et romantique par l’historien des idées François Cusset. Un roman de génération : celle de la désillusion révolutionnaire et romantique, celle aussi d’une marginalité assumée comme seule possibilité d’exister, qu’elle soit visible ou non, spectaculaire ou discrète. Une écriture ferme, lyrique et précise, inspirée. Biographie  

François Cusset est né en 1969. Diplômé de l’École normale supérieure, il est professeur de civilisation américaine à l’université de Paris-Ouest Nanterre-La-Défense, ancien professeur de philosophie à Sciences Po Paris et Columbia University Paris. Il a passé dix ans à New York comme journaliste, attaché du livre à l’ambassade, puis directeur du Bureau du livre français. Il est aujourd’hui contributeur à plusieurs revues françaises et américaines, et chroniqueur régulier sur France Culture et pour l’hebdomadaire Politis. Il a publié plusieurs essais dans le champ de l’histoire intellectuelle et politique contemporaine parmi lesquels Queer critics : La littérature française déshabillée par ses homo-lecteurs (puf, 2002) et French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux ÉtatsUnis (La Découverte, 2003). À l’abri du déclin du monde est son premier roman.

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Le roman s’ouvre par une ample et vaste évocation d’un jour d’émeute, à Paris. Cela aurait pu déboucher sur une révolution. Ce ne fut pas le cas… Des années après, quatre amis racontent séparément le temps d’un après-midi solitaire, ce qu’ils sont devenus, sans fard ni esquive. Puis, ensemble, ils occupent une nuit entière un lieu comme suspendu hors du temps et de l’espace, pour voir ce qu’il reste des années de fièvre, de l’amitié insurgée, de l’envie d’en

rire. À l’aube ils retrouvent un fantôme entre la rosée, la fumée, et les larmes d’hier. Le roman est constitué de trois parties qui se situent dans trois temps apparemment sans rapport, sinon le fil rongé de l’amitié et la politique comme persévérance d’un désir. Trois temps au fil desquels se trouvent égrenés tous les ingrédients d’une époque, mais aussi, parmi eux, dans leurs interstices, les seuls moyens de s’en échapper.

— Tous à la Madeleine ! Le cri de ralliement a retenti juste devant la gare Saint-Lazare, émis à tuetête mais distinctement par une voix éraillée, du fond d’une piétaille compacte, la plupart debout, quelques-uns assis, cigarettes et hypothèses passant entre les lèvres. Il a été relayé presque aussitôt par les porte-voix, les haut-parleurs ficelés sur des bicyclettes, les rabatteurs en queue de cortège le long des rues de Rome et d’Amsterdam. On était un petit groupe, rue de Châteaudun, posté devant un supermarché à l’enseigne du citadin malin, le magasin fermé pour une fois, en catastrophe, dès avant dix-neuf heures, ses employés volatilisés. À l’avant, sous la bannière éteinte, une poignée d’entre nous s’échinait sur le cadenas retenant le rideau de fer. Le cadenas a fini par sauter, vingt bras ont levé le rideau pour laisser s’engouffrer un peuple en joie, tandis que l’alarme, pourtant largement couverte par les éclats sonores du dehors, était neutralisée en quelques secondes d’un coup de barre de fer au-dessus de l’entrée. Les plus nombreux se sont rués vers le rayon frais, d’autres vers les conserves, on était quelques-uns à courir vers l’aile des alcools, bouteilles de scotch débouchées facilement qu’on se passait de bouche en bouche pour sa gifle revigorante, son goût ambré de victoire, prénoms familiers sur l’étiquette comme ceux de cousins terreux d’Écosse et du Tennessee. Emmitouflés dans des habits sales, de rares solitaires, que personne n’avait vu arriver, procédaient avec lenteur, se demandant à haute voix où ils dormiraient ce soir, un œil tourné vers la rue, leur dortoir envahi, puis mangeant et buvant à même le sol du magasin ou

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sortant d’un pas traînant, les bras chargés de boîtes et de bouteilles. Tous les autres, plus pressés, remplissaient leur sac à dos de ce qu’ils jugeaient utile pour tenir quelques heures. En dix minutes le magasin fut à sac, promu à la fonction de cantinière pour émeutiers. De retour sur le trottoir les pillards improvisés, mères de famille ou adolescents ébouriffés, se sont réparti le butin en riant, dans la complicité des états d’urgence, avec l’efficace des approvisionnements inattendus. Pour chaque prise on désignait à la cantonade les destinataires les plus appropriés, on refaisait les baluchons, on vidait et rechargeait les sacs à dos, les gibecières, les bandoulières, les cabas colorés et les plus rares baiseen-ville, en s’échangeant petits pots pour bébés contre bouteilles de soda, pain de mie contre gaufrettes, eau minérale contre canettes de bière, blague contre blague aussi, continûment, les yeux grands ouverts. Sur la chaussée on trouvait encore quelques errants solitaires, à qui les pillards tendaient au hasard un extrait de leur rapine. Pour le reste, les piétons du quartier descendus de chez eux et les insurgés de la dernière heure discutaient activement, par petits groupes, qui se dispersaient ici pour se reformer là, marée humaine parlante parcourue par un ressac inégal qui gonflait une vague ou creusait un vide en des zones à chaque fois différentes. Ils étaient tous en train de se passer le mot, de faire le point à deux ou à dix, se rapportant les derniers messages qui avaient pu passer sur les téléphones portables avant le brouillage des ondes, chaque information plus ou moins déformée maintenant à mesure qu’elle circulait sur le pavé : crs en nombre derrière l’Étoile, canons à eau géants et brigades de grenadiers attendant sur les Champs-Élysées, passage libre en revanche depuis Saint-Lazare en suivant la rue Tronchet, mêlée générale dans les couloirs de la station République, échauffourées sérieuses vers le pont Neuf, grosse concentration policière à Nation et aux Batignolles, là où les jeunes cagoulés du nord avaient lancé deux heures plus tôt des opérations de pillage ciblées – diversion à peine volontaire mais heureuse diversion –, plus le murmure inquiet annonçant des soldats aux portes sud de Paris, et un essaim d’hélicoptères au-dessus de l’île de la Cité dont le bourdonnement lointain était perceptible au-dessus du vacarme. Le carrefour Saint-Lazare pérorait, s’agitait, bruissait de rumeurs plus ou moins vraisemblables. Au sol le bitume tremblait, une force tellurique grondant sous les plaques d’égout semblait s’éveiller d’un très long sommeil. La rue paraissait une coque chaude prête à se fissurer, en même temps qu’une aire de jeu rendue à ses passants. Au sommet de l’immeuble du carrefour, planté face à l’entrée de la gare, la seule preuve tangible de ce qu’avançaient les passants s’étalait sur un écran géant, qu’une main complice ou un prodige technique avait branché sur l’une des rares chaînes d’information en continu à avoir encore des reporters sur le terrain. Image floue et brusquée d’une bataille parisienne en train d’avoir lieu à quelques encablures, boucliers contre barres de fer, pierres contre flash-balls, image acclamée, huée et commentée d’en bas comme celle d’un match de football. D’un même élan furieux

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tout le monde s’était retourné depuis plusieurs jours contre la lâcheté et les mensonges des principaux médias audiovisuels, avec pour consigne, suivie à la lettre par la grand-mère véhémente aussi bien que le groupe de jeunes à capuche, de se saisir des caméras en manœuvre et de les casser en les faisant simplement tomber au sol. Empêchement presque systématique de tourner auquel l’équipe de cette chaîne avait heureusement échappé, offrant ainsi au petit peuple de Saint-Lazare, sur trente mètres carrés de luminophores, les images les plus à même de l’enfiévrer. Au pied de ce même immeuble, mêlée à l’attroupement des spectateurs, une longue file d’attente serpentait dans un calme étonnant jusqu’aux toilettes publiques de la gare rouvertes pour l’occasion, faute de bistrots accueillants. Distincte des autres groupes du carrefour par le nombre de gens seuls qui la composaient, et le peu de mots qui s’y échangeaient, la file docile des toilettes menait, par un escalier bondé puis un couloir serré, jusqu’à un trio de quinquagénaires énergiques, cheveux courts et habits lâches, lunettes de professeures et rires autoritaires, qui orientaient les uns et les autres vers les habitacles bruyants, trois dames pipi d’opérette, délicieusement à contre-emploi, devant lesquelles tout à l’heure j’avais enfin pu passer, après une demi-heure d’attente, en proie à une envie de chier irrépressible. Ce fut un double soulagement, de se vider les entrailles après des heures de marche et d’être enfin quelques minutes à l’abri d’une précaire solitude. À répéter à voix haute, comme en transe, la mâchoire pendante, le sphincter grand ouvert, dans un mélange inavouable d’enthousiasme, de trouille et de stupéfaction : pu-tain… pu-tain… pu-tain… pu-tain… Tous à la Madeleine, donc, tous au temple gréconapoléonien, vieux carré d’acropole décrépit qu’on n’avait tous en tête qu’en vague point de repère : la colonnade au bout de la rue Royale. Un nom sans lieu, un nom même, pour certains, aussi peu localisé que celui par lequel la régie des transports s’était amusée à le remplacer un vieux 1er avril – Marcel-Proust –, provoquant l’affolement plus ou moins convulsif des lettrés qui empruntaient ce jour-là l’une des lignes de métro passant par Madeleine. Mais un nom et une place vers lesquels, cette fois, étaient sur le point de converger, d’après la rumeur, les trois cortèges de la capitale grossis d’heure en heure depuis le milieu de la journée : celui de la banlieue nord venu par la Chapelle et la rue Lafayette, celui des étudiants de la rive gauche arrivés en ordre dispersé par la Concorde et le jardin des Tuileries, et celui des manifestants du matin venus de l’est parisien, où dès le début de l’après-midi ils avaient dévié en masse de leur itinéraire initial, l’itinéraire républicain validé comme d’habitude par la préfecture la semaine précédente. Trois missiles grassement peuplés en train de pénétrer la chair du vieux Paris, plus de vrais affrontements pétaradant dans les recoins des quartiers du centre et jusque dans les couloirs du métro : nouvelles stupéfiantes, de facilité, de gravité, de rapidité, leur nouveauté affichée à même les visages intenses et les mots incrédules. Il fallait avoir tout de suite une vue d’ensemble, tenter de confirmer

François Cusset

À l’abri du déclin du monde

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à l’œil nu ce que partout les bouches soufflaient aux oreilles. On est partis à quelques-uns en se faufilant dans la cohue pour remonter la rue d’Amsterdam, le long de laquelle, à deux pas de la place de Clichy, un immeuble art déco plus élevé que ses voisins a semblé une aubaine. Comme si elle l’avait fait toute sa vie, l’une d’entre nous, une brune peu loquace à la silhouette sportive, a cassé un carré de vitre d’un coup de pavé pour ouvrir la porte de l’immeuble d’une main glissée à l’intérieur. Au huitième étage on a frappé à la porte de la chambre d’angle. Une dame noire d’un certain âge nous a laissés entrer chez elle sans plus d’explications, nous en priant même en quelques mots prévenants, dont il ressortait que Dieu dans sa miséricorde veillait sur nous tous. On a enjambé le service à thé éclectique dispersé sur la moquette, avant de pouvoir enfin s’accouder à la balustrade d’une seule grande fenêtre encastrée entre les combles. Et contempler. Sous un ciel mauve sans nuages zébré de reflets rouges et violacés, la vision céleste d’une ville en guerre, baignée dans une lumière lisse. L’azur de fin d’été, très pur, descendait vers les vallées encaissées du vieux Paris, à nouveau auréolées par les volutes de gaz policier et les flammèches noires des barricades, chaque tranchée axiale du plateau parisien encore repérable dans la foule des toits : le canyon tout proche des grands boulevards avec pour affluent la diagonale de la rue Auber, le sillon plus loin de Saint-Honoré avec son faubourg en ligne de fuite, la Seine derrière en avenue la plus large et, à nos pieds, les berges de la rue Tronchet tirant jusqu’au toit verdâtre de la Madeleine. Les dômes et les hérissements qui surnageaient dans la fumée étaient ceux des derniers lieux de culte du centre-ouest parisien, la Trinité, Saint-Augustin, le Garnier truculent et, en contrebas, les pignons des grands magasins avec leurs halos de couleurs chatoyantes. On devinait de loin quelques foyers de combats de rue à l’embrasement noirâtre du ciel au-dessus d’eux, au Palais-Royal, sur la montagne Sainte-Geneviève, vers l’Hôtel de Ville. Effilochées entre le bleugris des toits et le rose mâle du ciel, les nuées de vapeur blanche dispersées à l’horizon délimitaient un champ de bataille presque entièrement silencieux, envisagé depuis notre perchoir. Paris flambant, tout sauf une morne plaine.

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Julia Deck

Viviane Élisabeth Fauville

Éditeur : Éditions de Minuit Parution : septembre 2012 Responsable cessions de droits : Irène Lindon direction@leseditionsdeminuit.fr

© Hélène Bamberger/Éditions de Minuit

Nombre de pages : 160 p.

Comment vivre avec le poids d’un crime impuni ? « Mené en souplesse mais d’une plume sûre, originale, ‹ Viviane Elisabeth Fauville › est […] un roman drôlement réussi. » Livres Hebdo Biographie  

Julia Deck est née à Paris, en 1974. Viviane Élisabeth Fauville est son premier roman.

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Vous êtes Viviane Élisabeth Fauville. Vous avez 42 ans, une enfant, un mari, mais il vient de vous quitter. Et puis hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous auriez sans doute mieux fait de vous abstenir. Heureusement, je suis là pour reprendre la situation en main.

1 L’enfant a douze semaines, et son souffle vous berce au rythme calme et régulier d’un métronome. Vous êtes assises toutes les deux dans un rocking-chair au milieu d’une pièce entièrement vide. Les cartons empilés par les déménageurs bordent le mur de droite. Trois d’entre eux, au-dessus de la pile, ont été ouverts pour extraire les objets de première nécessité, les ustensiles de cuisine, les objets de toilette, quelques vêtements et les affaires du bébé qui sont plus nombreuses que les vôtres. La fenêtre n’a pas de rideau. Elle semble clouée au mur comme une esquisse, une pure étude de perspective, où les rails et les caténaires échappés de la gare de l’Est figureraient les lignes de fuite. Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû. Vous tâchez de vous remémorer l’enchaînement de vos gestes, d’en reconstituer le fil, mais chaque fois que vous en tenez un, au lieu d’attirer mécaniquement le souvenir du suivant, il retombe à plat dans le trou qu’est devenue votre mémoire. À vrai dire, vous n’êtes même plus certaine d’être retournée, tout à l’heure, dans cet autre appartement que vous fréquentez en secret depuis des années. Les contours et les masses, les couleurs et le style se fondent au loin. Cet homme qui vous y recevait, a-t-il seulement existé ? Et puis, si vous aviez quelque chose à vous reprocher, vous ne seriez pas ici à ne rien faire. Vous tourneriez en rond, épluchant le bord de vos ongles, et la culpabilité paralyserait vos capacités de décision. Or, de cela, point. Malgré le flou qui règne sur vos souvenirs, vous vous sentez très libre. Vos hanches s’immobilisent, cessant d’imprimer au rocking-chair leur mouvement. Vous portez le bébé dans la chambre contiguë. Cette pièce est un peu plus aménagée. De part et d’autre de la fenêtre se trouvent un lit simple,

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couverture bien tendue sous le drap retroussé, et le berceau. L’enfant proteste à peine lorsque vous l’allongez sur le dos et replonge dans le sommeil. Vous jetez un œil autour de vous, redressez les piles de vêtements qui cachent un coffre en bois sous la fenêtre, lissez la robe suspendue à l’avant d’un portant métallique qui contient aussi tous vos manteaux, vos pantalons pour l’hiver. Les pulls s’entassent sur la grille au-dessus de la tringle, les escarpins et les bottes patientent par paires entre les roulettes. Un couloir dessert les deux pièces et la cuisine. Au bout se trouve la salle de bains, réduit minuscule où, assise sur les toilettes, vos genoux heurtent le lavabo et votre pied gauche le bord de la douche. Des langues de peinture s’effritent lentement du plafond. Il aurait fallu rafraîchir mais vous vouliez emménager le plus tôt possible, vous avez déclaré au propriétaire que vous feriez exécuter les travaux vous-même une fois sur place, il n’aurait qu’à vous céder un mois de loyer. Quant à la cuisine, il n’y a rien à dire. L’électroménager dernier cri intégré sous un plan de travail en imitation granit, la plomberie rutilante et le carrelage étincelant justifient à eux seuls l’énormité du loyer. Vous sortez deux œufs du frigo, un bol du placard au-dessus de l’évier pour battre une omelette. L’omelette, on croit qu’il la faut lisse, et l’on se trompe. C’est l’art d’à peine instiller le blanc dans le jaune, de les saisir à point. Vous avez souvent observé votre mère battre l’omelette. Ses instructions se sont gravées dans votre mémoire, et c’est bien le moins parce qu’à cela se résument vos talents domestiques. Vous avez fait des études, une belle carrière professionnelle. Ces activités laissent peu le temps de devenir une parfaite maîtresse de maison. Vous le regrettez car, à vos heures de désarroi, vous écouteriez le premier venu, et il se trouve encore des gens pour affirmer que c’est ainsi qu’on garde un mari. Tout en mixant les œufs à la fourchette, vous tentez de vous rappeler ce que vous avez fait aujourd’hui. Le bébé vous a réveillée à six heures. Une faible plainte s’élève dans la chambre encore sombre malgré l’absence de volets. Vous ouvrez un œil, murmurez un air bête, une de ces chansons pop apprises à quinze ans qui sont les seules berceuses que vous connaissez. Puis vous faites chauffer le biberon et filez sous la douche en attendant qu’il arrive à température. L’enfant se retrouve à la cuisine dans vos bras, elle mange et ni l’une ni l’autre ne pensez plus à rien. Vous la reposez quelques minutes dans le berceau pour préparer ses affaires, brosser vos cheveux, allonger vos paupières au pinceau. Ensemble vous sortez. La nourrice habite rue Chaudron. De votre immeuble, à l’angle des rues Cail et Louis-Blanc, c’est tout droit puis à gauche puis à droite. La nourrice s’en tient à la prestation minimale. Elle veille à la propreté des lieux avec une attention scrupuleuse, prodigue à l’enfant des soins irréprochables et ne se dépense jamais en politesses inutiles. Cela vous convient tout à fait. Dans un mois vous reprenez votre travail, et il faut que la petite s’habitue, un peu, à vivre sans vous.

Julia Deck

Viviane Élisabeth Fauville

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Jusqu’à deux heures de l’après-midi, vous accomplissez les formalités administratives liées au déménagement, au divorce, à l’allocation pour parent isolé. Vous achetez aussi quelques vêtements, passez chez le coiffeur, acceptez les services de la manucure. Autrefois, vos amies déjà mères se plaisaient à répéter que vous, qui ne le seriez sans doute jamais, aviez bien de la chance de pouvoir vous occuper de vous. La chance tournerait-elle, vous avez résolu d’épargner à votre descendance la responsabilité de votre beauté racornie. L’omelette maintenant arrive à point. Vous la pliez en croissant avec la spatule et la faites glisser sur une assiette en plastique, tapotant le bord pour faire résonner ce matériau bizarre qui imite si bien la porcelaine. Vous l’avez achetée au Monoprix de la gare du Nord. Sans y regarder de près, vous étiez trop occupée à étudier du coin de l’œil un autre client du rayon. Il avait à peu près votre âge, examinait les mêmes modèles. Vous tâchiez de deviner si lui aussi, urgence oblige, avait été contraint d’abandonner derrière lui la vaisselle de famille. Vous n’avez pas eu le cran de poser la question. Au milieu du croissant, vous versez le contenu d’une boîte de petits poiscarottes et mettez le tout au micro-ondes, légère entorse à l’art de l’omelette, en revenant à ce que vous avez fait ce matin. Il semble bien que vous êtes allée chez votre mari, justement : vous avez encore la clé, et il y a plusieurs objets dont vous vous êtes aperçue qu’ils vous manquaient. L’appartement de la rue Louis-Braille n’a pas changé depuis un mois. Julien dit qu’il va déménager mais ça traîne. Au reste, il n’a pas l’air de passer beaucoup de temps ici. L’évier, l’égouttoir sont vides, il n’y a pas de sac dans la poubelle et le programme de télévision date d’avant votre départ. Vous récupérez un plateau rectangulaire, quelques serviettes de toilette et le grille-pain. Dans le placard de la deuxième chambre – celle qui devait accueillir l’enfant –, cherchant un cabas où fourrer le tout, vous tombez sur vos cadeaux de mariage. Or il n’y a aucune raison pour que cet homme qui vous a si mal aimée, que vous avez tellement désiré et qui vous a tellement déçue, garde l’ensemble de huit couteaux de cuisine offert par votre mère à l’occasion de cet événement. Vous avez embarqué les couteaux dans votre sac à main, et ce n’est déjà pas si mal de se souvenir de cela. Vous terminez la dernière bouchée d’omelette et allez vous coucher. 2 Le matin suivant, mardi 17 novembre, votre mémoire est entièrement revenue. La montre au pied du lit indique 5:03. Il reste à peu près une heure avant que l’enfant se réveille, une heure pour trouver une solution, balayer autant que faire se peut les débris semés tout autour de vous. Vous êtes Viviane Élisabeth Fauville, épouse Hermant. Vous avez quarantedeux ans et, le 23 août, vous avez donné naissance à votre premier enfant,

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qui restera sans doute l’unique. Vous êtes responsable de la communication des Bétons Biron. L’entreprise Biron gagne beaucoup d’argent, elle occupe un immeuble de huit étages rue de Ponthieu, à deux pas des Champs-Élysées. Dans le hall, des hôtesses d’accueil souples et collantes comme les lanières en plastique des anciens rideaux de cuisine font patienter les visiteurs avec des trivialités équivoques. Votre mari, Julien Antoine Hermant, ingénieur des Ponts et Chaussées, est né il y a quarante-trois ans à Nevers. Le 30 septembre, il a mis fin à deux ans d’horreur conjugale. Il a dit Viviane, rentré à pas d’heure de son soi-disant bureau d’études, Viviane je te quitte, il n’y a pas d’autre solution, de toute façon tu sais que je te trompe et que ce n’est même pas par amour mais par désespoir. Vous avez encaissé la charge qui vous pulvérisait les côtes avec une parfaite impassibilité. Vos épaules se sont à peine voûtées, le rythme du rocking-chair s’est à peine altéré, vos doigts se sont à peine crispés sur les accoudoirs. Il a repris Viviane, comprends-moi, tu as l’enfant, moi j’ai besoin d’air. Et puis je ne peux pas te donner ce que tu veux, peut-être que tu attends trop de moi – Viviane, je t’en supplie, dis quelque chose. Vous avez répondu non, c’est moi qui m’en vais. Garde tout, je prends l’enfant, nous n’aurons pas besoin de pension alimentaire. Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raison de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous ne l’avez pas tué symboliquement, ainsi qu’on en vient parfois à tuer le père. Vous l’avez tué avec un couteau de marque Henckels Zwilling, gamme Twin Profection, modèle Santoku. « Le tranchant de la lame, d’une géométrie unique, offre une stabilité optimale et permet une coupe aisée », précisait la brochure que vous étudiiez aux Galeries Lafayette tandis que votre mère sortait son chéquier. Ce couteau, qui fait partie d’un ensemble de huit, vous l’avez récupéré chez Julien dans la matinée. Vous n’avez eu aucune hésitation au moment de reprendre l’étui. Il a plongé au fond du sac, vous en avez refermé la glissière d’un trait définitif. Puis il s’est produit un événement très étrange. Vous alliez quitter l’appartement, vous aviez déjà la main sur la poignée de porte lorsqu’un voile noir s’est abattu sur la pièce. Soudain ce n’était plus vous qui abandonniez les lieux, c’étaient les lieux qui tournaient autour de vous, se soulevant de toutes parts, sol, murs, plafond entrechoqués dans un brutal renversement des dimensions. La sueur perlait au creux de vos mains, des milliers d’insectes vrombissaient dans votre crâne, armée grouillante à l’assaut des moindres parcelles de peau libre, bloquant les issues, barrant les yeux, la bouche et le nez.

Julia Deck

Viviane Élisabeth Fauville

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Nathalie Démoulin

La Grande Bleue

Éditeur : Le Rouergue Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Claire Teeuwissen c.teeuwissen@actes-sud.fr

© Géraldine Lay/Le Rouergue

Nombre de pages : 208 p.

Un beau portrait de femme à la conquête de sa propre vie, qui devrait attirer notamment les lectrices. Un panorama des années 1970 en France, années de libération, d’utopie, de liberté. Un roman d’une grande qualité littéraire, dans la lignée d’une Annie Ernaux, par sa volonté de lier destins individuels et conditions sociales, petite et grande Histoire. Biographie  

Née en 1968 à Besançon, Nathalie Démoulin vit à Arles, où elle travaille comme éditrice de livres illustrés pour adulte, aux éditions du Rouergue. La Grande Bleue est son troisième roman. Publications   Au Rouergue, coll. « La brune » : Ton nom argentin, 2007 ; Après la forêt, 2005.

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En 1967, en Franche-Comté, Marie, lycéenne, tombe amoureuse d’un jeune bûcheron, Michel, qu’elle épouse quelques mois plus tard. Deux ans après, loin d’une « vie à soi », elle a deux enfants, et comme nombre de jeunes filles d’origine populaire de l’époque, son destin est tracé. Son mari et elle quittent les forêts natales pour s’installer dans une HLM de Vesoul. Michel rejoint les ateliers de Peugeot et Marie devient elle aussi ouvrière. Dix ans plus tard, alors que s’annonce l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, elle aura divorcé et vivra quelque temps dans une communauté, au sud de la France, avant de retourner travailler en usine, chez Myrys, dans l’Aude.

Par chapitre d’une année, entre 1967 et 1978, Nathalie Démoulin déroule dix ans de la vie de cette jeune femme, si représentative de son époque et de sa condition, et tisse remarquablement histoire intime et extime. Les portraits romanesques de Marie et de ses proches viennent s’incruster sur le paysage historique des années 1970, qu’elle peint d’une très belle écriture ciselée. Un roman « historique » d’une grande pertinence sur notre mémoire proche, d’où sont directement issus les temps actuels, pour le meilleur et pour le pire.

1973 Lip, ça lui paraissait loin, à Marie. Loin du Montmarin et des usines Peugeot. Loin des ateliers de conditionnement, des pièces que l’on compte à longueur de journée, auxquelles s’ajoutent les listes que l’on tient chez soi de toutes les dépenses, et même en faisant attention, on a parfois du mal à boucler ses fins de mois. Lip, les tracts des syndicats n’en parlaient même pas, au début. Parce que des dépôts de bilan, il y en a, tant et plus. Parce que l’on est dans son monde, celui de la métallurgie, alors les horlogers… Et puis le conflit a pris des proportions telles que les Lip se sont retrouvés à la une des journaux, qu’on en a parlé à la radio, au journal télévisé. Leur grève est devenue une affaire d’État. Mais se trouver à Palente, dans l’usine occupée, dans ce tempo joyeux et anxieux des mots d’ordre, des collectifs, des débats, elle n’imaginait pas ça, Marie. Des yeux elle accroche Delphine, elle voudrait la couper dans ses élans, lui dire je peux pas rester, parce qu’elle ne pensait pas entrer dans l’usine, quand Delphine lui a proposé de l’accompagner. Non. Marie, ce qui l’amusait, c’était de retourner à Palente, où elles étaient au lycée, toutes les deux, voilà six ans. Avoir une aprèsmidi insouciante, sans mômes. Retomber en adolescence. Angèle insérait inlassablement dans le mange-disque un 45 tours d’Henri Salvador, écoutait en boucle Le lion est mort ce soir, mâchonnait des tiges de rhubarbe. Raoul sombrait dans une sieste hâtée par la chaleur. Marie avait lâché la maison d’enfance pour se glisser dans le jardin des Démoly et Delphine était là, finissant de débarrasser la table, émettant aussitôt l’idée de profiter de la

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4l de Marie pour faire un saut jusqu’à Palente. Sans hésiter Marie avait dit oui, laissant ses enfants à la garde de Louise, prenant la direction de Besançon avec Delphine, comme la fois où elles étaient allées jusqu’à la Rhodiacéta, sauf qu’aujourd’hui elles sont en voiture, il fait chaud, on roule les vitres baissées, on fredonne les mêmes chansons de Nino Ferrer, folâtre, légère dans une robe à pois, comme si on était sur un manège, dans ces modèles réduits qui tournent au soleil et ont des couleurs de glace à la fraise, de menthe à l’eau. On est trop occupée à manger toute cette lumière, toute cette chlorophylle pour écouter Delphine, d’ailleurs on sait déjà tout ça. Comment l’entreprise a déposé le bilan le 17 avril. Comment le 10 juin, les Lip ont décidé d’occuper l’usine. Et le 12 juin, découvrant que la direction se préparait en douce à dégager quatre cent quatre-vingts ouvriers, ils ont commencé par séquestrer l’administrateur avant de s’emparer d’un stock de vingt-cinq mille montres, aussitôt réparties dans un nombre indéterminé de caches, jusque dans le Haut-Doubs et aux confins des Vosges, chez des curés qui distillent en douce, la nuit, et ne se font pas prier pour accepter des dépôts clandestins. Le 18 juin ils ont remis en marche les chaînes pour produire à leur compte, accrochant une banderole devant la fabrique : c’est possible, on fabrique, on vend, on se paie. Les journalistes sont venus, les gauchistes, les renseignements généraux, les représentants des fédérations et ceux du psu. Des milliers de manifestants ont fait un cortège dans Besançon. Quand Marie gare la voiture, à demi sur un trottoir, à demi sur une pâture, puisque le quartier de Palente finit avec Lip et qu’après s’ouvre la campagne, c’est encore une atmosphère foraine, avec les gens qui affluent vers la fabrique, en vêtements acidulés. D’ailleurs on peine à stationner. Il y a même des autobus avec des plaques d’immatriculation belges, italiennes. Marie lève la tête vers la montre géante qui chronomètre depuis le toit de l’usine le temps de l’occupation, qui doit dépasser le million de secondes en ce 23 juin, et il y a peut-être une caméra pour suivre son pas hésitant, entre la prairie et le bitume, puisqu’on filme chez Lip, on vient de loin pour fixer les images de cette lutte ouvrière, comme on fait quatre cents, cinq cents kilomètres pour acheter une montre. Marie, à deux pas de Delphine, ça lui fait drôle de traverser la route, d’entrer librement dans l’usine, Lip vous garantit l’heure exacte, au troisième top il sera exactement 15 h 24, de passer la grille qui n’est pas fermée. Delphine connaît du monde, après tout elle travaille chez Kelton, dans ce même monde horloger. Elle tape la bise, d’un côté, de l’autre, elle dit, c’est ma copine Marie. Les hommes se baladent en chemise, par les encolures déboutonnées on devine les corps, la sueur plaque le tissu sur le dos de ces types, si nombreux, les ouvriers qui sont ici nuit et jour, les militants venus des grandes villes pour soutenir le mouvement, des mecs qui se réclament de la Gauche prolétarienne et qu’on laisse causer. C’est qu’on est ivres de parole. C’est qu’on n’a jamais autant parlé dans une usine, croit-on. En assemblées générales, en commissions, en petits groupes qui veillent tard, dorment à peine, ne rentrent même plus chez eux,

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l’usine devenant l’endroit où l’on vit, dans l’intensité de la lutte et l’angoisse de voir débouler les crs. On y croit, à toute force. L’autogestion. La montre à quartz. L’emploi préservé. Avant les gardes mobiles. Avant la confiscation. Avant la marche des cent mille sur Besançon. Avant que Messmer, Premier ministre, claironne Lip, c’est fini ! Delphine et Marie traversent un couloir où sont affichés des dessins. Notre potion magique c’est l’unité, lit Marie au passage. Déjà, elle voudrait ralentir, rebrousser chemin, elle est trop chamboulée. Ça ne cadre pas avec sa vie d’usine à elle, ces paies sauvages, ces assemblées sauvages, ce travail sauvage. Mais Delphine va au-devant d’un groupe, ouvrant les bras. Elle bosse chez Peugeot-Vesoul, précise-t-elle en lui prenant l’épaule, alors elle rougit, Marie, elle qui est agent de magasin, amt2, coefficient 145, quand les ouvriers d’ici ont un métier dans les mains, avec la fierté qui va avec. On a besoin de soutien, lui glisse une femme. Marie remarque sa robe tout en marguerites et puis, pour s’enfuir, elle fait quelques pas vers la buvette, et sous les arbres elle se sent mieux, il y a de nouveau quelque chose à respirer, même si ce n’est pas un champ, pas un jardin. Un espace vert, dans une fabrique de montres. Est-ce qu’on sait ce qu’on deviendra plus tard, quand les usines fermeront les unes après les autres, quand on vivra de contrats précaires, perdant progressivement tout ce qu’on tente de gagner aujourd’hui, en cette année 1973 qui va s’achever sur le premier choc pétrolier ? On s’installe à une table, on feuillette le journal Lip-Unité, on observe de loin Delphine. Il est presque impossible de ne pas la regarder. Dans son pantalon violet, si sûre d’elle, elle parle. On n’a jamais ouvert la bouche, de la sorte, dans un groupe mêlé de femmes et d’hommes. On est timide. On apprend pourtant à exister, à sa manière – pas comme Delphine qui peut agiter une bannière rouge et crier Lip combat pour tous les travailleurs. Sûrement celle qu’on est en cet instant, dans l’usine occupée, on aura du mal à la rattacher, plus tard, à la femme qui borde ses enfants et retarde le moment de retrouver son mari, avec des mouvements hachés et ce pli maussade qui court des lèvres jusqu’au ventre, avec ces deux mots qui précèdent toujours tout, pas maintenant, qui construisent peu à peu une raideur qu’on ne lâche qu’à intervalles toujours plus lointains, comme maintenant, dans ce mouvement des feuillages, un frou-frou où l’on se sent neuve, comme si l’on pouvait soudain décider de son destin. Et déjà on se demande comment on reviendra à l’usine, dès lundi, conditionner des baguettes d’essuie-glaces, après avoir passé ce samedi après-midi, même si on se tient en retrait, allumant une cigarette pour se donner une contenance, fermant les paupières parce que le vent ramène la fumée sur les yeux. T ’es syndiquée Delphine ? demande Marie lorsqu’elles sont de nouveau ensemble. Penses-tu !, répond Delphine. Tu sais, ce qui se passe ici échappe aux syndicats, ajoute-t-elle, aussitôt, avec un sourire qui déborde de son visage triangulaire, auquel il est presque impossible de ne pas répondre. De nouveau

Nathalie Démoulin

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on vient, un groupe autour d’elles, la femme tout en marguerites, une fille très jeune, habillée d’indienne rouge, elle se présente, Barbara, mais Barbara, ça n’est pas un prénom, c’est une histoire qu’on se raconte, se dit Marie. Barbara, c’est sûrement une Valérie ou une Christine. On est en nombre à présent, on pourrait se prendre la main et former une ronde, comme fait peut-être Ivan à cet instant dans son hôpital où les salles très anciennes accueillent désormais une nouvelle psychiatrie, moins médicamenteuse, avec des ateliers de théâtre et de danse. Ainsi Ivan réapprendra-t-il à marcher, à Saint-Rémy, dans ce château de courants d’air, tandis que les portes s’ouvrent et se ferment seules, parce que le jeu des huisseries usées, parce que le sauvage… non, on n’a jamais formulé ce que l’on ressent lorsque l’on traverse le bâtiment, pour une simple visite, et que le vent s’insinue avec nous, poussant devant nos pas une plume agaçante, à moins que ça ne soit une feuille déjà rousse, et lorsque l’on tourne la tête on est sûre d’apercevoir un visage collé à la vitre, ou bien tout un arbre que le vent agite et dont les branches frottent avec insistance, shrrr, shrrr. Tout au bout du couloir il y a la salle où Ivan ne nous attend pas, nous voir lui donne un air soucieux, alors on lui prend la main, on lui demande comment il va, mais il faudrait quitter ces espaces trop vastes pour obtenir le début d’une réponse, rompre avec tout ce que ce lieu a de trop sonore, et au bout de dix pas Ivan commencerait à se plaindre et à geindre, à se retenir aux portes, ça fait presque trois ans qu’il n’a pas quitté l’hôpital, pas même une heure, pas un instant, trois ans qu’il n’en bouge plus et le voilà sur le point de se mettre à danser. Et la voilà, Marie, dans une usine occupée par des mères de famille qui font du tricot, qui s’endimanchent pour défiler, histoire qu’on ne les prenne pas pour des camps volants dans ce ramassis de prêtres ouvriers qui boufferaient du crs, d’hurluberlus qui se croient à Woodstock. Elle sourit, un peu crispée, elle tend la main, les doigts rouges, pour saluer ceux qui arrivent, qu’on ne connaît pas, d’ailleurs ils ne sont pas d’ici, des étudiants, commente Delphine, des garçons aux hanches étroites, aux barbes naissantes, dont les visages hésitent encore, entre l’enfance et l’âge adulte. Parmi eux, un homme plus épais, à l’allure de kolkhozien dans une veste fripée, sans couleur définie, et sûrement est-il plus âgé, l’âge d’Ivan peut-être, celui de tourner sur soi-même, et déjà de haïr ce qui s’est passé, ce qu’on a fait, ce qu’on a décidé et qui n’est plus réparable. C’est vers lui que Marie se tourne d’abord, et en accrochant ses doigts elle s’arrête quelques secondes sur ses yeux, qui sont pâles, bleus peut-être, ou gris, et comme pour lui répondre il se présente, Serge.

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Disiz

René

Éditeur : Denoël Parution : mars 2012 Responsable cessions de droits : Judith Becqueriaux judith.becqueriaux@denoel.fr

© Isabelle Broyard/Denoël

Nombre de pages : 272 p.

Un roman tout à la fois politique fiction, roman d’initiation et roman noir. « Un roman qui peut se lire à la fois comme un thriller contemporain et comme une politique-fiction qui fait froid dans le dos. » Livres Hebdo « Les dialogues sont savoureux […] et un humour omniprésent vient contrebalancer la noirceur de cette éducation sentimentale au milieu d’une société en ruine. » Le Point Biographie  

Écrivain et rappeur, né en 1978 d’une mère française et d’un père sénégalais, Disiz a rencontré le succès dès 2000 avec ses albums Le Poisson rouge et Je pète les plombs (sous le nom de Disiz la Peste). Son prochain album, Extralucide, sortira en 2012. René est son deuxième roman. Publications   Les Derniers de la rue Ponty, Naïve, 2010 (publié sous son vrai nom, Serigne M’Baye Gueye).

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2025. Après des années de répression contre les populations des banlieues et une guerre civile éclair, l’extrême droite est parvenue au pouvoir et la France s’est radicalisée. Des groupes paramilitaires quadrillent les cités en ruine tandis que s’organise un référendum sur le rétablissement de la peine de mort. C’est dans ce monde que grandit le timide René. Entraîné par Edgard, un jeune délinquant drôle, obsédé et incontrôlable, il vit son été

des « premières fois ». Pris dans la violence des bandes adolescentes, il assiste à un meurtre dont Edgar sera le seul accusé. René sait qu’il doit vaincre sa lâcheté et rétablir la vérité des faits. Mais cette vérité, la connaît-il vraiment ? Dans un roman où le langage des cités se donne dans toute sa verve, sa puissance et son humour, Disiz nous raconte un gamin séducteur et sensible, contrait de mûrir trop vite dans une société en guerre contre elle-même.

2 Le lendemain, le caleçon poisseux, il fut réveillé par les cris de sa mère. Elle hurlait pour qu’il lui apporte la bassine de la salle de bains. En restant dans sa position allongée, de côté, elle y vomit son vin rouge et lui grogna de tout nettoyer. Il s’exécuta. En versant la fange violacée dans le lavabo, il reçut quelques éclaboussures sur son t-shirt qu’il essuya d’un revers de main. Il reposa la bassine près du bidet et vit, en se baissant, une épaisse serviette hygiénique séchée, abandonnée derrière la voûte en céramique. Il la ramassa et observa avec attention les différentes teintes d’hémoglobine coagulée sur le haut du coussin. Du pourpre, du marron, du rose, du violet, ça lui faisait penser à la palette d’un peintre. Il porta la toile à son nez, elle sentait le fer. Il la jeta dans la petite poubelle à clapet sous le lavabo. Puis il se dévisagea dans le miroir cassé, les yeux dans les yeux. Un vertige le saisit. Il se sentit tomber comme dans un rêve. Il tressaillit. Qui es-tu ? se demanda-t-il. Il aimait cette sensation à la limite de la perte de conscience. Neuf heures du matin, Sabrina avait bu toute la nuit et cuvait son vin, la bouche sale, endormie sur le vieux canapé du salon, un sein débordant de sa chemise de nuit en fausse soie vermillon. René observait l’amas des chairs maternelles. Le chemin des veines, l’aréole, comme une grande rustine bordeaux, qui cerclait un gros téton mou. Il prit soin de recouvrir sa maman d’un drap et l’embrassa sur le front. Il retourna dans sa chambre, enfila ses différentes couches de vêtements, prit son InstinctIphone et sortit.

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René avait faim. Il aurait pu voler de l’argent dans le sac de sa mère, mais se dit que ça ne se faisait pas. Il regardait par terre en priant Dieu de lui faire apparaître un billet ou quelques pièces tombées d’une poche. Plus jeune, en allant à l’école, il avait trouvé un portefeuille dans un buisson et, tout fier, l’avait rapporté au commissariat. Mais là, s’il trouvait un billet, il se paierait un bon sandwich chez Berbou, le boucher nigérien du parc des Errains, avec de la sauce américaine et du pili-pili. Une claque sur la tête le sortit de son rêve gastronomique. — Donne ton téléphone, petit pédé, lui ordonna une tête toute noire. Apeuré, René, fouilla dans sa poche et ne le trouva pas. Le garçon se dressait devant lui. — Fais attention à tes affaires, négro ! Enfin négro, t’es un négro, toi ? dit le gars en lui rendant son téléphone qu’il venait de faire tomber. — Euh… oui, non, balbutia René. — Bah, t’es quoi ? Reubeu ? Pakistanais ? Chilien ? — Ma mère est arabo-française et mon père, je ne sais pas, malien je crois ! — Ouais bon, t’es un sacré bâtard donc, répondit Edgar en rigolant. Edgar était noir et pas très grand. Il avait les cheveux rasés, un nez minuscule dessiné par des narines ovales, que comprimait l’armature d’une paire de lunettes de soleil en métal doré. Ses lèvres charnues, quand il les ouvrait pour parler, découvraient des dents bien alignées, d’une blancheur intacte. Son débit était rapide, entrecoupé de rires et d’expressions bien à lui. — Tu fais quoi, là, t’as pas école ? — Je n’y vais plus. — Pourquoi ? — Je ne sais pas… comme ça… — Comme ça ? T’as peur de te prendre une bouldée, ouais. T’inquiète pas, c’est des pédés les mecs des Forgerons. Ils viennent toujours à douze, mais sur ma vie tu me les donnes un par un je les encule tous. Même à douze je les baise, ces fils de pute. Les manières et l’assurance d’Edgar fascinèrent René. Il aimait sa façon d’être habillé. Le Stetson attaché par un lacet autour du cou, le pantalon de cuir coupe cigarette plongeant sur une paire de Jordan, la chemise vichy noir à manches courtes sous une veste en cuir bleu marine, et surtout, autour de sa taille, la banane Louis Vuitton en cuir, en forme de fourreau à pistolet. — Bon vas-y, viens avec moi, on va serrer des petites putes. René n’était pas du genre influençable. Toujours en retrait dans la cour de récréation, il était de ces gamins dont tout le monde se moque parce qu’ils portent le même blouson toute l’année et qu’ils ne parlent à personne. Il ne rentrait ni dans la catégorie des fayots, ni dans celle des boute-en-train, ni dans celle des bagarreurs, ni dans celle des jolis cœurs, il était de ceux qu’on ne voit jamais avec une fille, de ceux qu’on appelle les « zotistes », des « nolifes », des

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« psychos »… Ce genre d’ados dont on craint qu’ils ne se réveillent un beau matin et débarquent au bahut armé d’une kalachnikov pour tirer sur tout ce qui bouge, depuis la cour jusqu’au réfectoire comme dans les campus américains. Il n’était jamais invité nulle part. Lorsqu’un truc se préparait, un ciné, un anniversaire, il s’auto-excluait naturellement, pensant que ça n’était pas pour lui. Mais la proposition d’Edgar, « serrer des petites putes », était un projet qui l’attirait depuis longtemps… De plus sans savoir pourquoi, peut-être parce que ce garçon lui avait rendu son téléphone alors qu’il aurait pu le lui voler, René se sentait attiré par ce tourbillon miniature qu’était Edgar. Il était prêt à le suivre n’importe où. […] Il était quatre heures du matin quand René rentra. Au moment de monter l’escalier, il pensa à l’éventualité catastrophique que sa mère soit réveillée. Seul sur le chemin du retour, il n’avait fait que penser à Jeanne, serrant entre ses doigts la fleur rouge qu’elle lui avait laissée. Il introduisit le plus doucement possible la clé dans la serrure. Le cliquetis du canon lui parut un tonnerre dans le silence de l’immeuble. Comme d’habitude, la maudite porte grinça. La moitié de l’épreuve était surmontée, il fallait maintenant la refermer sans bruit mais il y eut un nouveau grincement. — Où est-ce que tu étais ? La voix de sa mère le fit tressaillir. Il se mit instinctivement à pleurer car il savait ce qui allait se passer. — J’étais à un anniversaire, maman, je te jure, j’ai rien fait de mal. Elle lui tira les cheveux de la main gauche pour lui administrer des gifles de la main droite. Il tentait de se dégager de la prise de sa mère, se courbait pour éviter les gifles et protéger la fleur qui perdit un pétale. — Tu m’as fait peur, abruti ! Où est-ce que tu étais ? criait-elle. Elle s’interrompit brusquement et saisit de ses mains maigres le chapeau noir avec sa lanière en cuir. — Qu’est-ce que c’est que ça ? Où tu as eu ça ? C’est à qui ? — C’est un copain qui me l’a prêté, maman, dit-il, presque à genoux, cachant dans son dos la fleur qu’il voulait épargner. Elle sentit l’odeur d’herbe qui émanait de l’épais tissu du chapeau, ce qui suffit à la faire entrer dans une colère incontrôlable. Elle lui griffa la joue et lui frappa le corps en plusieurs endroits. Il tomba au sol, plutôt pour esquiver qu’à cause de la douleur. — Et tu fumes en plus ! hurla-t-elle en lui lançant des coups de pied. Il courut dans sa chambre. Elle hurlait, envoûtée par cette rage libératrice propre aux dépressifs. Elle s’empara de la chaise qui lui servait de table de nuit et la brisa en la jetant contre le mur. René tenta de la maîtriser, il y parvint un

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instant. Elle le repoussa violemment et hurla comme une furie qu’elle allait se tuer, se trancher la gorge ou sauter par la fenêtre. René s’excusa de toutes ses forces et essaya de la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa avec une volée de coups. Elle claqua violemment toutes les portes et se retrancha dans le salon, pendant que René secoué de sanglots incontrôlables rangeait ce qu’il pouvait de sa chambre après la tornade. Il s’arrêta pour guetter les bruits à l’autre bout de l’appartement et s’assurer que sa mère n’avait pas mis ses menaces à exécution. Plus un bruit. Il courut vers le salon éteint. — Maman ? demanda-t-il, inquiet, avec sa petite voix redevenue celle de l’enfant qu’il était encore il n’y avait pas si longtemps. Elle était étalée sur le lit. Il s’allongea à ses côtés et fut rassuré de voir qu’elle n’avait rien fait de grave, qu’elle pleurait juste sous son drap. Comme d’habitude elle transpirait l’alcool qu’elle avait bu. — Je te demande pardon, maman. — Laisse-moi, va dormir, t’inquiète pas, j’vais rien faire, dit-elle doucement. — Je peux dormir avec toi ? Ça te dérange pas ? — Fais ce que tu veux, je m’en fous, de toute façon je vais bientôt crever et tu pourras faire ce que tu veux, fumer, boire comme ta mère, tu seras tranquille… Et elle continua à parler pendant de longues minutes, répétant la même complainte pendant que René, habitué, la serrait dans ses bras, rassuré juste qu’elle ne passe pas à l’acte, bouleversé par les horribles idées qu’il l’avait si souvent entendue exprimer.

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Félicité Herzog

Un héros

Éditeur : Grasset Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Heidi Warneke, hwarneke@grasset.fr

© Jérôme Bonnet/Grasset

Nombre de pages : 304 p.

Un roman qui n’est pas sans évoquer «Les Enfants terribles » de Jean Cocteau, dans lequel Félicité Herzog dresse le portrait sans concession du père et déconstruit le mythe. Fenêtre ouverte sur le milieu fascinant de l’aristocratie et de ses privilèges, ce roman dit aussi la fin d’un monde et pose avec intelligence et sensibilité la question de la transmission. Biographie  

Félicité Herzog est née à Paris en 1968. Elle travaille chez Areva depuis 2007. Un héros est son premier roman.

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C’est une affaire de cordée trahie et de fratrie blessée. Entre ce père, premier homme à gravir l’Annapurna puis ministre sous de Gaulle, don Juan toujours absent, et cette mère trop intelligente, héritière des forges du Creusot, Félicité Herzog n’a pas eu une enfance comme les autres… Ses vacances, elle les a passées entre les deux châteaux familiaux – pour l’été, celui d’Apremont, et pour l’hiver, celui de la Celle-les-Bordes, que venait visiter la reine d’Angleterre. Elle raconte ce père illustre et décevant, manquant, trop occupé à bâtir sa légende ; ses grands-parents, ses oncles

et tantes qui servirent de modèles à Proust… Elle raconte aussi ses rapports intenses et houleux avec son frère Laurent, et le culte de l’exploit dans lequel on les éleva tous les deux. Un devoir d’excellence que sans doute Laurent n’a pas supporté. Est-ce pour échapper à tant de pression que le jeune homme finit par s’inventer un monde imaginaire, moins rude, où vivre selon son bon plaisir ? Avec Laurent, sa folie et sa mort, c’est la tragédie qui s’installe dans l’existence apparemment si facile et dorée de Félicité… Un livre sobre et sincère, le roman des origines.

Toute ma vie, j’ai été dépossédée de mon père par les femmes. Le processus commença par les filles au pair, un lent manège d’Anglaises et d’Autrichiennes, qui apparaissaient puis disparaissaient sans explications. Lorsqu’il était à la maison, événement formidable, il passait le plus clair de son temps à étudier leur ballet avec une attention soutenue puis à répondre à leurs doléances jusqu’à la saison des soupirs, puis à celle des pleurs dont j’aurais pu calculer les cycles avec autant de précision que pour le calendrier lunaire. La hiérarchie de ses désirs nous était parfaitement connue. C’était peut-être inévitable de la part d’un père aventurier qui ne connaissait aucune frontière, mû par une volonté de transgression permanente. Il fallait s’y résoudre. On m’envoya très jeune en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis pour y parfaire ma maîtrise des langues étrangères. Mon père était le seul à disposer d’un puissant réseau de relations susceptibles de m’y accueillir. Le scénario était toujours le même. Une femme à la féminité exacerbée, une adepte du Big Hair, le visage imperceptiblement marqué par le passage du temps et les yeux voilés par un je-ne-sais-quoi nostalgique, m’attendait à l’aéroport ou sur le quai de la gare. Elle parlait en général un français élégant mais désuet avec un accent délicieux, fruité ou légèrement caverneux, qui excluait toute tentative de perfectionnement linguistique. Dans sa chambre, quelques rayonnages abritaient de vieux livres parfumés, de Zola à Sartre, en passant par Yourcenar, héritage de ses études de français à la Sorbonne ou de ses travaux d’interprétariat à Paris, dont la découverte achevait de rendre le séjour inutile, au moins dans sa

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vocation première. Enfin, le troisième jour, alors qu’elle assistait à mon repas et que je me régalais de ses Kaiserschmarrn ou de ses mince pies, quelque chose dans l’air qui ressemblait à un ciel au bord de l’orage interrompait ce festin. Levant la tête, les doigts pleins de marmelade, je voyais ses grands yeux soulignés de khôl, battus par d’interminables cils gainés de mascara – un ultime message à l’adresse de celui qui avait tant aimé ses « yeux de biche » – se remplir de larmes. Après une vaine tentative de dissimulation qui était tout à son honneur, elle me prenait la main que j’avais juste eu le temps de nettoyer et finissait par livrer une confidence rendue inintelligible par les pleurs, déformée par les intonations écossaises ou par l’accent de la Forêt-Noire, s’effondrant brusquement : « Et quand je pense que tu pourrais être ma fille ! » Une longue série de vestales courroucées, instrumentalisées par lui avec art, se consacraient à la perpétuation de sa légende en élaborant livres, interviews, traductions et improbables projets de scénarios. Il les recevait à la maison à Paris pour un thé ou un verre, les invitait à des dîners organisés par ma mère, ou dans la maison que celle-ci lui avait achetée à Chamonix, sans la moindre vergogne pour l’affront que ceci représentait à l’égard de celle qui partageait sa vie ou pour l’embarras de celle qui passait par son lit. Je ne savais pas si c’était le signe d’une réelle inconscience du mal ou celui d’une grande perversité mais je devinais que l’éclat de son sourire légendaire cachait des reflets plus sombres et qu’il n’était pas l’homme qu’il prétendait. Quand je me trouvais être là, il me présentait avec le plus grand naturel à ses amies, surprises et gênées, jouissant à l’évidence de leur réaction oscillant entre honte et naturel forcé. Mais pour un temps au moins, elles continuaient à monter la garde auprès de ce Moloch de l’Himalaya, se livrant à lui en pâture, lui ouvrant leur carnet d’adresses, réécrivant ses articles, corrigeant ses synopsis, menant ses campagnes électorales, l’assistant dans toutes ses transactions, négociant ses contrats et consacrant leur talent aux manifestations célébrant sa gloire pour être, tôt ou tard, supplantées par une nouvelle adoratrice pleine d’énergie, touchée également par la grâce d’un homme si valeureux. Lorsqu’elles avaient perdu toutes leurs illusions et leur fierté, elles venaient me trouver afin de me raconter ses félonies, ses lâchetés dont j’écoutais la séquence prévisible avec résignation et ennui. Peut-être les blessures, les épreuves physiques, la renommée mondiale de son exploit, les très nombreuses marques de reconnaissance dont il jouit au cours de son existence le rendaient-ils impropre au rôle de père. Il avait été fier de nous voir naître, avait compté nos doigts de pieds et de mains avec soulagement dans la salle d’accouchement, persuadé de n’être capable d’engendrer que des enfants difformes. Par la suite, il constaterait notre état lorsqu’il serait mis en situation de nous voir. Mais un désir inextinguible de sublimation à travers le regard des autres – sans compter son donjuanisme compulsif – submergeait

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les autres aspects de l’existence, amitiés, vie intellectuelle, liens familiaux ou simples rapports à autrui, et compromettait tout échange. Après la séparation de fait de mes parents, on se voyait occasionnellement lors des fêtes et des vacances. Son emploi du temps ne s’accordait que rarement avec le calendrier scolaire. Son engagement politique, ses nouveaux enfants, sa vie mondaine, les fréquents voyages à l’étranger et son intense vie adultérine concouraient à son éloignement. Ma relation avec lui s’apparentait donc à un jeu de pistes. Une carte postale m’accueillait parfois sur la table quand je rentrais de l’école, indice de l’existence de ce père insaisissable qui s’était déjà envolé vers une autre destination. Toujours le même script : « Ma petite Félicité, je suis à Séoul où je vends des métros. J’espère que tu es sage et que tu travailles bien. Ton Papa qui t’embrasse. » Nos échanges tenaient, pour l’essentiel, en ces cartons de dix centimètres sur quinze. À ma surprise, il se signalait parfois et décidait, après d’amers échanges téléphoniques avec ma mère, de m’emmener déjeuner Chez Edgar, le restaurant le plus fréquenté de la classe politique à l’époque, ou chez Lapérouse, où aucun enfant n’allait. Un véhicule bleu marine venait me chercher, invariablement avec vingt-cinq minutes de retard que je passais à guetter sur le trottoir. Un lourd rideau corrupteur habillait de discrétion des salles meublées de conciliabules et de maîtres d’hôtel empressés. On entrait dans la salle, instantanément encerclés par une matrone et des serveuses qu’il semblait connaître intimement, au minimum par leur prénom et par leur parcours. Des hommes attablés le hélaient chaleureusement de part et d’autre. Magnifique, il avait l’air conquérant mais apaisé de ceux qui sont revenus de tout : « Maurice » était couvert de gloire. Désorientée, intimidée, j’avais une coupe de cheveux qui me faisait ressembler à un jeune moine maigrichon, le visage déformé par une paire de lunettes d’astigmate. Je portais malgré moi sur mon père le regard d’un vieillard-enfant. « Voilà ma nouvelle petite amie ! », me présentait-il à ses ouailles en riant. Brusquement, une chaleur affluait dans ma poitrine, envahissait mes joues jusqu’à l’extrême pointe de mes oreilles. Ma tête bourdonnait d’incompréhension devant ce trouble inexplicable, absolument incontrôlable. Je cherchais vainement à articuler qu’il n’en était rien. Les mots ne venaient pas devant une situation si équivoque. Puis, le déjeuner passait à écouter religieusement ses prouesses dans le monde politique et dans celui des affaires. Au moment de servir le dessert, une des dames m’offrait un paquet de sucettes Pierrot Gourmand qui me délivrait de ce terrible déjeuner d’adultes, me rendant enfin à mon enfance. Le reste de l’année, je ressentais un certain orgueil à me passer de l’attention de mon père illustre, comme on peut se mettre au défi de vivre sur une île déserte. Son comportement et ce que l’on m’en disait, tantes gênées, mère défaite, regards ironiques et silences complices, me démontraient que l’on ne

Félicité Herzog

Un héros

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pouvait pas avoir une relation de confiance avec un homme de cet acabit. J’avais donc fini par le rayer de ma carte. Peu avant qu’elle ne soit cédée, mon père nous avait rendu une dernière visite dans notre maison blanche qui détonnait dans l’urbanisme haussmanien, une maison longiligne sur deux niveaux située rue Jean-Richepin, qu’il avait abandonnée depuis des années et que ma mère s’était résignée à mettre en vente afin de cesser l’ultime illusion maritale. Une sensation d’égarement et de délitement régnait dans nos murs, les gens travaillant dans la maison avaient demandé leur solde de tout compte et certains avaient déjà pris congé, la fille au pair – cette fois allemande – avait fait l’objet d’un rapatriement sanitaire par ses parents, des déménageurs se présentaient chaque jour afin de prendre tel meuble ou tel objet, une fiche à la main pour toute explication, ma mère apparaissait avec hauteur et absence sur le palier de l’escalier. Ce qui constituait le mince maillage de nos vies se défaisait subrepticement. Le rideau tombait sur une comédie amère dont mon frère aîné, Laurent, et moi-même étions les créatures uniques et les spectateurs involontaires. Je regardais notre visiteur qui, à présent assis dans un fauteuil à contre-jour dans le salon du rez-de-chaussée, nous parlait. Ou plus exactement parlait seul devant l’absence de nos propos. Les voilages gris absorbaient la lumière de la rue, coupée par la hauteur de la poste dont le bâtiment moderne, érigé rue de la Pompe quelques années auparavant, avait dénaturé le carrefour villageois et porté fatalement une ombre sur notre maison. Les cheveux poivrés, la mèche peignée, le teint hâlé, la lèvre supérieure surlignée d’une fine moustache, mon père, à cinquante-cinq ans, ceinturé d’un costume trois pièces et d’une chemise Charvet, incarnait pour nous un être fabuleux. Des yeux de velours, émerveillés par son ascension surhumaine, nimbée de sacrifice. Il avait connu la gloire, toutes les gloires. Au fil de ses succès politiques et mondains, il avait conquis une aisance étourdissante en société et alternait un paternalisme, une verve et des railleries devant lesquelles nous nous tenions cois. J’ai perdu le souvenir des propos. Mais était-ce la musique d’entre ses mots, le jeu de ses mains belles, brunes et mutilées, tapotant impatiemment le coude du fauteuil d’un de ses doigts reprisé comme un bas de laine par les chirurgiens à son retour de l’Annapurna, sa silhouette se levant rapidement pour vérifier la présence d’un livre ancien dans la bibliothèque, tendue vers l’avant, perchée sur les talons qui lui restaient grâce aux chaussures compensées qui lui étaient faites sur mesure ? Ce talent de feindre ne pouvait appartenir qu’aux grands acteurs, ceux qui savent se présenter sous le jour le plus flatteur, régler d’avance l’angle de leur profil, moduler le timbre de leur voix selon l’émotion, livrer une version des faits toujours favorable, capter de manière habile la conversation. Quelque chose en lui n’était pas vrai. Je l’écoutais attentivement, absorbée par son charme, ses fluides et la constatation me vint simplement à l’esprit qu’il mentait.

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Thierry Hesse

L’Inconscience

Éditeur : Éditions de l’Olivier Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Violaine Faucon vfaucon@editionsdelolivier.fr

© Patrice Normand/Éditions de l’Olivier

Nombre de pages : 336 p.

« Puissante variation sur la fraternité, réflexion sur les virages de l’existence, le roman de Hesse est le nouveau jalon d’une œuvre singulière. » Livres Hebdo Dans la lignée d’un Kundera ou d’un Moravia, l’auteur de « Démon » (2009, salué par la critique et les libraires et traduit en Espagne, Italie, Israël, Norvège et Ukraine) confirme, dans ce roman familial et social, son talent exceptionnel. Biographie  

Thierry Hesse est écrivain. Son précédent roman, Démon, a été salué par la critique et traduit dans une demi-douzaine de langues. Il a également contribué à deux ouvrages collectifs : Devenirs du roman (Naïve, 2007) et Face à Sebald (Inculte, 2011). Il vit à Metz. L’Inconscience est son quatrième roman. Publications   Le Cimetière américain, Champ Vallon, 2003 ; Jura, Champ Vallon, 2005 ; Démon, Éditions de l’Olivier, 2009 (rééd. Points, 2010).

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Chez les Vogelgesang, à la fin des années 1960, la mère imposait régulièrement à ses deux fils un « petit examen du cœur » pour les aider à grandir, les rendre plus responsables, plus humains. Aujourd’hui, que sont-ils devenus ? Marcus, l’aîné, célibataire, séducteur et insouciant, a multiplié les expériences avant de se fixer à Roubaix, où il enseigne l’ethnologie et couche avec ses étudiantes. Carl, après avoir fondé une famille et travaillé vingt ans dans la même mutuelle, s’est laissé envoûter par un certain Stern, dont il est devenu en quelques semaines l’associé et l’amant. Il vit – ou plutôt vivait – à Metz, car il est plongé dans un coma

profond depuis une chute inexpliquée de la fenêtre de son agence. Thierry Hesse retrace le parcours de ces frères et raconte leurs aventures amoureuses. Il multiplie les allers-retours entre sphère intime et sphère sociale, dévoilant le visage d’une époque où les compagnies d’assurances ont remplacé les consolations de la religion et où le pouvoir de la finance est omniprésent. Enchaînant narration et réflexion, émotion et ironie, classicisme et sensibilité à l’esprit du temps, L’Inconscience est à la hauteur de ses ambitions.

2. La chute Le jour où il tomba dans le coma, Carl avait quarante-neuf ans. Marcus, qui avait passé la cinquantaine, avait longtemps cru que sa différence d’aîné l’exposerait davantage. Mais comme les enfants peuvent mourir avant leurs parents, les cadets peuvent être frappés avant les aînés. Cette logique de l’âge n’en était pas une, elle était aussi absurde que trompeuse. Parce qu’il était plus vieux de trois Noëls ou de trois Concours Eurovision de la chanson, la mort ou la décrépitude auraient-elles dû d’abord s’abattre sur lui ? Pourtant, quand il apprit la chute de Carl et ses conséquences dramatiques, il ne put s’empêcher de penser que c’était arrivé à son « petit frère », à celui que leur mère appelait ainsi chaque fois que les deux garçons sortaient ensemble pour un après-midi de défoulement au square du Luxembourg : « Veille bien sur ton petit frère », lui disait-elle. Et même plus tard, après qu’il eut pris son indépendance pour de bon, et que, donnant peu de nouvelles, il était devenu le chien errant de la famille, les rares fois où, depuis un endroit de la planète, il lui prenait l’envie de téléphoner, venait toujours le moment où sa mère lui disait : « Marcus, je te passe ton petit frère ? » Mais Carl était encore vivant. Son crédit sur terre n’était pas tout à fait épuisé. Même s’il s’était dangereusement rapproché du terme et que ses chances de rétablissement, après une chute de trois étages sur la chaussée d’une rue du centre-ville de Metz, étaient, de l’avis des médecins de Bon-Secours,

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plus que minces, tout espoir n’était pas ruiné. Ce qui troublait en fait Marcus, c’étaient les circonstances de l’accident. Rien de plus idiot qu’une chute à travers la fenêtre d’un bureau, pensait-il. Il était capable d’imaginer celle d’un enfant laissé sans surveillance, d’un vieillard victime d’une commotion, ou d’un individu paniqué dans un immeuble en flammes, mais la chute d’un homme dans la force de l’âge qui, une nuit douce de septembre, regarde une foule déambuler dix mètres au-dessous de lui, c’était stupide. Si cet accident devait déboucher sur la mort de Carl, ce serait une mort bâclée.

Thierry Hesse

L’Inconscience

[…] Une semaine après l’accident, Marcus se reprochait surtout d’être incapable de se mettre à la place de Carl, de ne pas comprendre à quoi correspondait exactement son état. « Végétatif, lui avait dit le médecin de Bon-Secours qui fut l’un des premiers à l’examiner. Végétatif, mais avec les réserves d’usage. » Qu’est-ce que cela signifiait ? Était-ce un état définitif ou provisoire ? Que savait-on au juste ? Carl souffrait-il ? Percevait-il, même confusément, ce qu’il vivait et endurait ? Ce que voulait savoir Marcus, c’était si le coma, comme toute pathologie, était une affection du bien-être. Et quelle affection alors ? À quelles sensations, à quelles douleurs, à quelles angoisses son frère était-il soumis ? « Le coma, avait dit le médecin, revient à ne plus rien sentir. » Était-il certain de ce qu’il avançait ? « Pour sentir, il faut un système nerveux, avait poursuivi l’homme de science, or celui de votre frère est gravement endommagé, son cortex cérébral est en partie détruit. » Le mal-être de Carl résidait donc dans cette disparition conjointe du sentir et du souffrir ? dans l’impossibilité d’être affecté par ce qui vous entoure : bruits, couleurs, formes, matières, odeurs et saveurs, lumière et obscurité, propos tenus par ceux qui vous visitent et s’inclinent sur votre carcasse ? Toute sensation et toute douleur avaient-elles vraiment disparu chez Carl ? Était-ce possible ? Était-ce même concevable ? Te voilà au moins préservé des âneries qu’on raconte sur toi, aurait pu se dire Marcus. Si le mal de Carl avait consisté en une maladie ordinaire, son frère aurait sans doute été moins déstabilisé. Il aurait passé des heures à ses côtés en s’imaginant lui faire du bien, en l’aidant à reprendre le dessus. « Te laisse pas abattre, Carlito… » Face au coma, la partie à jouer était beaucoup plus ardue. On avait affaire à un mal sans paroles, sans blessure, sans souffrance perceptible. Un mal introuvable, au fond. Quand, le week-end suivant, il retourna à Metz, son frère avait été changé de chambre. La nouvelle, plus petite, était plongée dans une semi-pénombre et meublée d’appareils inquiétants dont les voyants évoquaient la lueur de bougies. Dans un couloir qui servait de vestiaire, une infirmière en sabots jaunes lui avait remis une calotte, un masque, une blouse, des gants et des chaussons dans une matière verdâtre, semblable à du papier crépon. Cet accoutrement rendait

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Marcus méconnaissable. En entrant dans la chambre, son frère lui donna l’impression d’un gisant. Depuis la chaise en plastique qu’il avait approchée du lit, plus il regardait Carl et plus il se sentait désemparé. Ses yeux étaient clos et ses paupières fripées exprimaient autant de vie que la peau d’une volaille en barquette. Marcus, ce jour-là, resta muet. Il tritura avec nervosité le magazine qu’il avait acheté à la gare, il l’enroula, le déroula, jusqu’au moment où il se demanda ce qu’il faisait ici, le cylindre de papier serré entre ses cuisses. N’aurait-il pas dû préparer sa visite ? N’existait-il pas un manuel de savoirvivre à l’usage des parents de comateux ? Il n’avait pourtant rien tiré d’une revue scientifique prêtée par un ami pharmacien et commençait à penser que l’univers médical était très éloigné de ce que les hommes vivent. Surtout, si l’on tombe sur le crâne et qu’on voie son existence transformée au point de ne plus savoir ce que c’est que d’enlever ses mocassins sous une table, éplucher une orange au-dessus de son assiette, être agacé par le piano de la voisine. Rentré dans le Nord, il écouta d’une oreille mi-polie, mi-sceptique, les propos d’une collègue de l’Institut dont le beau-père, après un avc, avait quitté l’hôpital de Lille pour la buanderie de leur maison. « Les médecins nous ont conseillé de lui parler comme s’il entendait, lui dit-elle. — Tu lui parles tous les jours ? — Tous les soirs, en fait. Après le dîner, pendant que les enfants essuient la vaisselle et que mon mari sort le chien, je raconte ma journée au beau-père. Le week-end, on inverse les rôles. Mon mari lui lit le journal. Normalement, ça devrait stimuler son système sensoriel … — Et alors ? Il y a des progrès ? — Pas vraiment, mais on s’accroche. » Le samedi suivant, à peine assis, Marcus se pencha au-dessus de son frère et, s’assurant qu’ils n’étaient que tous les deux dans la chambre, lui demanda sur un ton qu’il imaginait affectueux : « Dis-moi, Carl, qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ? Pourquoi étais-tu encore à l’agence ? Stern était-il avec toi ? C’est toi qui as bu tout ce cognac ? » À la cinquième visite, il eut envie de lui montrer un film. Il ignorait si sa collègue de l’Institut avait tenté l’expérience avec son beau-père, mais l’infirmière en sabots jaunes l’en empêcha au motif que l’installation d’une télé et d’un lecteur dvd risquait de perturber le fonctionnement des machines qui maintenaient son frère en vie. Dans le film auquel il avait pensé, c’est un dénommé Walt qui interpelle un certain Travis. Walt est allé chercher Travis près de la frontière mexicaine où, depuis quelque temps, il errait tel un demi-fou après une rupture sentimentale qui l’a pour ainsi dire anéanti. Tous deux sont maintenant dans une Oldsmobile bleu ciel métallisé, et Walt, qui entend ramener Travis en Californie où l’attend Hunter, son jeune fils, n’a pas le goût de voyager avec une momie. « Je ne sais pas si tu as eu des ennuis, Travis, ce qui a pu se passer, mais bon sang, je suis ton frère. Avec moi, tu peux parler. J’en ai marre de parler tout seul. »

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Ce film, Paris, Texas, représentait moins pour Marcus l’histoire d’une déconfiture amoureuse que des retrouvailles entre frères. On devinait ce qui les avait éloignés : deux frères ont beau avoir été élevés ensemble par les mêmes parents, ils n’ont pas eu la même enfance, et plus tard n’ont pas la même façon d’aimer les gens, de supporter les peines, ils rient rarement des mêmes choses et ne donnent jamais à la vie un sens tout à fait identique. Marcus se disait alors que Metz, cette ville jaune et grise où il était né il y avait bien longtemps et qu’il avait quittée à l’adolescence, était devenue sa frontière mexicaine, une frontière qu’il rejoignait à présent chaque samedi, descendant du train, traversant la place de la gare, déposant son bagage à l’hôtel Métropole, puis marchant jusqu’à Bon-Secours où il se changeait en homme-crépon avant d’entrer dans cette chambre où le frère qu’il connaissait avait en partie disparu. Comme Walt dans le désert mojave. Il continuait pourtant à lui parler de temps en temps. Il avait lu que des détenus privés de tout contact avec autrui – comme ce fut le cas pour l’otage anglais Terry Waite, placé par le Hezbollah dans un isolement total qui se prolongea plusieurs années – avaient pu conserver leur santé mentale grâce à des conversations fictives avec leurs proches, mais cela concernait-il Carl ? Son frère n’avait-il pas été déclassé au plus bas du règne des vivants, celui des plantes auxquelles n’est dévolue qu’une petite parcelle d’âme appelée « nutritive » ? Et cet état nutritif, n’était-ce pas déjà un prélude aigre-doux à la mort ? La mort peut-être pas au sens biologique, mais au sens proprement humain de la perte de soi, de la dépossession de sa dignité, de ce que signifie être un esprit, une conscience, un homo loquax. Aux yeux de ceux qui avaient fréquenté Carl, partagé sa vie, entendu sa voix, connu son regard, ses manières d’être, ses préférences, et ne voyaient plus dans cette chambre qu’un corps inexpressif, maintenu dans ses fonctions élémentaires grâce au secours de la chimie et de l’électronique, n’était-il pas déjà mort ? À la différence de Travis, le frère égaré, dans Paris, Texas, qui recommence peu à peu à parler, Carl, lui, n’avait encore jamais répondu quoi que ce soit à personne. Depuis un mois, aucun mouvement des lèvres ni des paupières n’avait été observé chez lui, aucun son n’était sorti de sa bouche, ni mot, ni cri, ni plainte (pas même une réclamation sur la qualité de la nourriture ou de la literie). Aussi, après chaque visite à l’hôpital, Marcus s’en retournait à Roubaix avec un découragement encore plus grand. Les médecins de Bon-Secours avaient eu raison. Une vie de comateux était bien celle d’un ficus en pot, et les gestes qu’il effectuait sous les yeux clos de Carl, les paroles qu’il lui adressait, des arrosages inefficaces. N’y avait-il donc rien à faire, sinon à contempler des heures durant le clignotement des voyants verts et bleus d’un respirateur fabriqué à Stuttgart ? Bon-Secours le déprimait.

Thierry Hesse

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Tierno Monénembo

Le Terroriste noir

Éditeur : Éditions du Seuil Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Martine Heissat, mheissat@seuil.com

© Justin Morel/Éditions du Seuil

Nombre de pages : 228 p.

Un roman bouillonnant et généreux, autour d’un personnage authentique qui, venu de Guinée, créa dans les Vosges le « maquis de la délivrance ». À travers la figure fascinante d’Addi Bâ, le lecteur découvre l’histoire des tirailleurs sénégalais, venus en aide à l’armée française durant le conflit de la seconde guerre mondiale. « Le Roi de Kahel », prix Renaudot 2008 a été vendu à 70 000 exemplaires en France et traduit en langues anglaise, italienne, japonaise, arabe, catalane, coréenne et vietnamienne. Biographie  

Tierno Monénembo, né en Guinée, a choisi l’exil dès 1969. Il a publié de nombreux romans au Seuil, depuis Les Crapauds-brousse qui l’a révélé en 1979. Son œuvre, comprenant une dizaine d’ouvrages principalement ancrés dans l’histoire du pays peul, est une des plus importantes de la littérature africaine d’aujourd’hui. Publications   Parmi les romans les plus récents, aux éditions du Seuil : Le Roi de Kahel, 2008 (prix Renaudot) ; Peuls, 2004 ; L’Aîné des orphelins, 2000. Tous ces ouvrages sont disponibles en format de poche dans la collection « Points ».

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Tout commence en lisière de la forêt des Vosges, un jour de 1940, quand un père et son fils partis cueillir des champignons tombent par hasard sur un « pauvre nègre » endormi au pied des arbres. Conduit au village, ce jeune Guinéen adopté en France à l’âge de 13 ans, à la fois austère et charmeur, y fera sensation. Il saura enflammer les cœurs, s’attirer des protections. Mais ce n’est qu’un début : en 1942, il entre en contact avec la Résistance et crée un des premiers maquis de la région. Lancés sur ses traces, les Allemands l’appelleront « le terroriste noir ».

Qui a trahi Addi Bâ ? Une de ses nombreuses amantes ? Un collabo professionnel ? Ou tout simplement la rivalité opposant deux familles aux haines séculaires ? À travers cette figure fascinante, c’est tout un pan méconnu de notre histoire qui défile : ceux que l’on appelait les tirailleurs sénégalais. C’est aussi la vie quotidienne de la population des Vosges, évoquée par Tierno Monénembo avec une verve irrésistible… comme s’il s’agissait d’un village africain.

Vous a-t-on dit qu’avant son arrivée à Romaincourt, personne n’avait jamais vu de nègre, à part le colonel qui savait tout du cœur de l’Afrique et du ventre de l’Orient ? Non, vraiment ? Vous avez tout de même entendu parler du bastringue que cela faisait en ces années-là à cause des Boches, des Ritals, des Bolcheviques, des Ingliches, des Yankees, et de tas d’autres gens qui, tous, en voulaient à la France, et avaient décidé, allez savoir pourquoi, de mettre l’univers sens dessus dessous rien que pour l’emmerder ? Le fatras, Monsieur, le grand caillon, comme cela se dit chez nous ! Des morceaux de Lorraine en Prusse, la Lettonie accolée au Siam, des éclats de Tchécoslovaquie partout, des Kanaks sur la banquise, des Lapons près de l’Équateur, et lui, ici, dans ce trou perdu des Vosges, dont il n’entendit prononcer le nom que plusieurs mois après qu’on l’eut découvert gisant, à demi-mort, à l’orée du bois de Chenois. C’était la grande guerre, Monsieur, la chale avvaire, comme l’appelait mâmiche Léontine qui en soixante ans chez les Lorrains n’avait rien concédé de son accent du Sundgau. Vous ne pouvez pas l’ignorer, personne ne peut ignorer cette période-là, même chez vous sur les bords du Limpopo. Ce sont les Valdenaire qui le virent pour la première fois. Le père et le fils, Monsieur, à la saison des colchiques ! Ils allaient aux jaunottes et puis le fils, surpris, poussa le cri de sa vie en entendant un bruit de bête que l’on égorge. Il ferma les yeux et pointa du doigt une masse sombre et inquiétante affalée dans un fourré d’alisiers, là où la terre semblait moins boueuse. Le père, accouru, sursauta, transpira à grosses gouttes, puis reprit très vite sa dignité :

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— Mais voyons, Étienne, ce n’est là qu’un pauvre nègre. — Un espion des Allemands, alors ! — Ils n’ont plus de nègres, les Allemands, et c’est bien pour cela qu’il y a la guerre… Venez, fils ! — Mais, père… — Taisez-vous, Étienne ! Les Allemands venaient de bombarder Épinal, et moi, Germaine Tergoresse, j’ignorais encore tout de votre oncle. J’ignorais qu’il s’appelait Addi Bâ et qu’il venait de s’évader d’une garnison de Neufchâteau. Surtout, j’étais loin de me douter que quelques mois plus tard, il viendrait habiter cette maison que vous voyez là, juste de l’autre côté de la rue, bouleverser la vie de ma famille et marquer pour de bon l’histoire de ce village. Cette insolite rencontre avec les Valdenaire fut le début de tout. Je ne fus pas témoin de cette scène mais je sais que l’on était fin septembre, un automne triste où les bombes volaient en éclats sous les pattes des daims, où les chiensloups venaient gémir jusqu’aux portes des maisons. Sonnez à n’importe quelle porte et l’on vous décrira mieux que si Renoir en avait fait un film sa petite taille, son teint de ricin, son nez de gamin, ses yeux de chat, ses habits de tirailleur, tachés de sueur et de boue, le buisson d’alisiers sous lequel il gisait, l’odeur de la tourbe, et le bruit des sangliers sous les châtaigniers. Il en faut des tas de petits hasards pour tisser une existence, n’est-ce pas ? Pensez que cette histoire n’aurait pas eu lieu, que je ne serais pas là en train de pérorer sur votre oncle si l’Étienne avait obéi à son père. Le destin voulut que plus tard, à table, alors qu’il attaquait sa tofaille, sa bouche s’ouvrit pour ainsi dire toute seule et lâcha d’une seule salve : — Alors, ce nègre, nous allons le laisser dans la forêt, père ? Les fibres de son être avaient pourtant formé une nasse bien solide pour tenter de retenir cette question. Du moins le croyait-il. Il y était parvenu sur le chemin du retour, et même tout le temps qu’il lui avait fallu pour puiser l’eau, déterrer les légumes du jardin, glaner du charbon et allumer le feu. Puis le barrage avait cédé avec une violence telle qu’il s’était senti délivré, malgré le visage décomposé de son père. Délivré de ce fardeau plutôt que navré de l’énorme bourde qu’il venait de commettre. En dix-sept ans de vie sur terre, il ne s’était jamais comporté de la sorte. Parler ainsi à papa devant maman alors que l’on était à table et que dehors, c’était la guerre ! — Vous avez un nègre dans la forêt, Hubert ?

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La voix de sa mère affectait le même ton que les autres jours, neutre et posé, mais avec une petite inflexion qui laissait deviner on ne savait quoi de tragique et de scandaleux. — Vous me cachez quelque chose, Hubert Valdenaire ! Tierno Monénembo

Les corvées, le vouvoiement, les tenues sombres, les bruits de sabots, les longs silences ponctués de catarrhes et d’essoufflements avaient toujours rythmé la vie de la maison, mais il savait l’Étienne, que quand sa mère disait Hubert Valdenaire, c’est que plus rien ne tournait rond en ce pauvre monde.

Le Terroriste noir

Sa mère s’était brusquement levée, tandis que son père prenait une mine lugubre, mâchonnant une croûte de pain nappée d’une couche de Brouère. Quelques minutes plus tard, alors qu’il se démenait dans le jardin pour ranger les pioches et verrouiller le poulailler, il entendit pour la première fois des éclats de voix provenant de la chambre parentale. Après avoir rentré les paniers et la brouette, la fièvre de la curiosité l’empêchant de dormir, il colla son oreille contre le plancher de sa chambre aménagée dans le toit, afin de mieux entendre les chuchotements qui montaient du rez-de-chaussée : — Ce serait une folie et vous le savez bien. — Vous n’auriez pas dit ça il y a vingt ans. — D’accord, je ne suis plus le même. Où est le péché ? — Il porte un uniforme français ! — Ils ont brûlé des villages pour moins que ça. — Il va crever, Hubert ! — Eh bien, qu’il crève ! Un long silence s’écoula, entrecoupé par le remue-ménage habituel : des toux, des hoquets, des sifflements et la main fébrile du père fouillant dans la boîte à pharmacie pour retrouver ses cachets. — Ce que je veux, c’est vivre sans les bombes, sans les Boches et surtout sans les nègres. Regardons les choses en face ! — C’est bien triste, ce qu’il y a en face. Puis, après un temps de réflexion : — Il n’a aucune chance, ce pauvre nègre. Le village, lui, en a encore une. Nous sommes en guerre, Yolande. — Alors, c’est moi qui irai le chercher !

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— Eh bien, allez-y ! D’autres bruits insolites, plus intenses, plus nerveux : l’Étienne entendit des pas crisser sur les graviers de la cour, le lourd portail métallique s’ouvrir et se refermer et la voix maladive de son père, vibrant dans la nuit : — Juste des habits et des vivres alors, rien de plus ! Allez réveiller le gamin, dites-lui de prendre la torche. Dites-lui de prendre le fusil aussi. Tâchez de trouver mes bottes, mon bonnet et mon cache-nez ! Ils le retrouvèrent là où ils l’avaient laissé sous le buisson d’alisiers maintenant plus insolite, plus inquiétant, plus irréel sous la lumière hésitante de la torche. Cela se voyait qu’il n’avait pas bougé depuis tout à l’heure. Il était là inerte, malgré la violence de ses râles ; résolu et imperturbable comme tous ceux qui avaient décidé de s’en remettre au sort. Cela lui était devenu égal que ce fût la faim, le froid, les Allemands, les collabos ou simplement un paysan désireux de régler ses comptes à un sale nègre qui avait osé se traîner jusqu’à lui. — Vous parlez français ? se hasarda l’Hubert tout en aidant le gamin à se décharger de la corbeille de victuailles. La question resta sans réponse mais, curieusement, elle fit cesser les râles. — Vous parlez français ? La voix du père avait perdu sa conviction. Il savait que l’autre ne répondrait pas. Il avança d’un mètre ou deux, tandis que l’Étienne déballait la corbeille. L’homme ne bougea pas, cela les rassura. Ils ne pouvaient se l’expliquer mais ils savaient qu’il vivait encore. S’il était mort, ils l’auraient pressenti d’une manière ou d’une autre ; l’odeur de la terre, le bruissement du bois, le frisson de l’air, quelque chose de familier et d’insolite à la fois leur en aurait apporté la certitude. L’Étienne tendit la miche de pain et pour la première fois leurs yeux se croisèrent, et pour la première fois ce visage sombre, ce regard clair, cette âme tranquille et entêtée, se logèrent d’un coup en lui, définitivement. Le nègre mangea le fromage et le poulet, vida la bouteille de Contrexéville mais refusa obstinément la cochonnaille et le vin. L’Étienne faillit lui dire : « On ne fait pas le difficile dans l’état qui est le vôtre », mais il s’en dispensa. Il pensa que c’était à cause de la compassion que lui inspirait cette situation aussi désolante qu’inattendue, il comprendrait plus tard que c’était parce qu’il venait de rencontrer l’homme le plus inoubliable de son existence.

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Yassaman Montazami

Le Meilleur des jours

Éditeur : Sabine Wespieser Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Joschi Guitton, jguitton@swediteur.com

© Laurence Lamoulie/Sabine Wespieser

Nombre de pages : 148 p.

Évocation d’un monde aujourd’hui disparu, ce premier roman frappe par sa maîtrise et par l’acuité de son trait. Biographie  

Yassaman Montazami, qui vit en France depuis 1974, est née à Téhéran en 1971. Docteur en psychologie, elle a travaillé de nombreuses années auprès de réfugiés politiques et a enseigné à l’université Paris Diderot-Paris 7. Elle exerce actuellement en milieu hospitalier. Le Meilleur des jours est son premier roman.

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Après la mort de son père, Yassaman Montazami se réfugie dans l’écriture pour tenter de garder vive la mémoire de ce personnage hors norme. La drôlerie et la cocasserie des souvenirs atténuent peu à peu l’immense chagrin causé par sa perte. Né avant terme, condamné puis miraculé, l’enfant adulé par sa mère fut nommé Behrouz – en persan : « le meilleur des jours » –, un prénom prédestiné pour un futur idéaliste épris de justice et un pitre incapable de prendre la vie au sérieux. Envoyé en France pour y poursuivre des études qu’il n’achèvera jamais, il participe à sa manière aux événements révolutionnaires de 1979 en faisant de son

appartement parisien un refuge pour les Iraniens en exil. Leurs chassés-croisés entre Paris et Téhéran donnent à l’auteure l’occasion de brosser une multitude de personnages improbables, issus des milieux les plus divers : une épouse de colonel en fuite, fanatique d’Autant en emporte le vent, un poète libertin, mystique et interdit de publication, un révolutionnaire maoïste enfermé à la prison d’Evin, et même un ancien chef d’entreprise devenu opiomane. Évocation d’un monde aujourd’hui disparu, ce premier roman frappe par sa maîtrise et par l’acuité de son trait.

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1. La cour du shah.

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Parmi les dizaines de personnes que mes parents accueillirent au cours de toutes ces années, Shadi Khanoum fut l’une de celles qui demeurèrent le plus longtemps chez nous. Pour notre famille, Shadi Khanoum, c’était d’abord une anecdote. Un jour que, du temps du shah, elle avait été conviée chez ma grand-mère pour y prendre le thé, cette femme d’un colonel de l’armée impériale s’était mise à évoquer avec nostalgie le destin tragique de la princesse Soraya, deuxième épouse du shah, que celui-ci avait dû se résigner à répudier, car elle ne pouvait lui donner d’héritier. « Mais, chère madame, dit soudain mon père avec l’esprit provocateur qui le caractérisait, le plus tragique n’était pas qu’elle fût stérile, mais clitoridienne ! — Comment cela, mon cher ? s’exclama l’honorable dame qui entendait manifestement ce mot pour la première fois. Clitoridienne, dites-vous ? — Absolument ! maintint mon père avec solennité. Clitoridienne ! — Ça alors ! reprit son interlocutrice. Mais en êtes-vous bien sûr ? Ne seraitce pas là quelque rumeur malveillante colportée par de mauvais sujets voulant salir la cour ? — Absolument pas ! lui retourna mon père. Je peux vous affirmer qu’elle l’était. Et pas qu’un peu, avec ça ! — Mais c’est incroyable, ce que vous m’apprenez là ! s’écria Shadi Khanoum. Je n’aurais jamais pensé qu’elle se mêlât de politique. Le darbar 1 était-il au courant ?


— Évidemment ! poursuivit mon père, imperturbable, tandis que tous les convives baissaient la tête, partagés entre l’embarras et l’hilarité. Ce n’était un secret pour personne. C’est d’ailleurs cela qui a précipité sa perte. Imaginer notre shah avec une femme clitoridienne, c’est impossible, vous en conviendrez. — Je vous crois bien ! abonda son interlocutrice offusquée. Tout vaut mieux que cela, même les démocrates ! Moi qui ai tant pleuré sur le sort de cette pauvre femme, eh bien je le regrette infiniment à présent », conclut-elle en chassant du revers de sa main aux doigts chargés de diamants d’inexistants grains de poussière sur sa jupe en taffetas. Ma grand-mère jetait depuis le début de la conversation des regards de fureur à son fils, tandis que, les uns après les autres, tous les hommes de l’assemblée, mon grand-père y compris, quittaient discrètement le grand salon pour rejoindre le corridor, où, les joues gonflées, le visage congestionné, le ventre agité de spasmes, se tenant les côtes, ils tentaient d’étouffer ce fou rire qu’ils ne pouvaient contenir plus longtemps, sous les yeux médusés des domestiques, tandis que, toujours maître de soi, mon père se saisissait d’un geste maniéré de la théière. « Un peu plus de thé, chère madame ? — Bien volontiers, mon cher Behrouz. Ah, je ne vous remercierai jamais assez de m’avoir éclairée. Quand je vais raconter ça à mon mari… »

Yassaman Montazami

Le Meilleur des jours

16 Mon père était coutumier de ce genre de frasques. Il était même réputé pour cela, bien au-delà du cercle de ses relations. Malgré la peine que j’éprouvai ce jour-là, force m’est d’ailleurs d’avouer que ses obsèques furent les plus drôles que j’aie jamais connues, car tout le monde se mit alors à rapporter une anecdote truculente à son sujet. Qui se souvenait de la fois où, dans un restaurant, Behrouz s’était fait passer pour aveugle auprès du personnel et avait joyeusement renversé jusqu’à la fin du repas tout ce qu’on lui servait. Qui se rappelait cette autre fois où, lors d’une fête de famille, il était parti en catimini se raser la moustache, pour reprendre, sitôt fait, sa place à table comme si de rien n’était, rétorquant aux convives qui avaient fini par remarquer son changement de physionomie : « Et vous vous en apercevez seulement aujourd’hui ? Mais cela fait plus de cinq ans que je ne porte plus la moustache ! » Qui encore se remémorait cette réception qu’un ministre du shah, dont l’épouse était une amie de ma grand-mère, avait donnée pour célébrer ses cinquante ans de mariage, et au cours de laquelle, fumant le cigare avec lui sur la terrasse, il avait subitement dit au vieil homme : « C’est admirable de rester un demi-siècle avec la même personne, tout bonnement

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admirable… Mais, entre nous, monsieur le ministre, répondez-moi franchement, combien tirez-vous de coups par semaine ? » Qui, enfin, évoquait le soir où il l’avait entendu répondre à de jeunes miliciens qui, l’ayant arrêté à un carrefour de Téhéran, lui avaient demandé s’il avait bu de l’alcool : « Mais bien sûr que j’en ai bu ! Je suis même complètement bourré, si vous voulez savoir. » Contre l’usage qui, en Iran, veut que la dénégation ait force de droit, il avait maintenu cet aveu jusqu’au poste, pendant toute une journée, embarrassant même les miliciens, qui, par respect pour ses cheveux blancs, lui murmuraient : « Niez, mais niez donc, grand-père ! Votre place n’est pas ici, mais auprès de vos petits-enfants. » Je me souvenais moi-même de ce jour où, lors d’une rencontre parents-professeurs au collège, il s’était présenté, à ma plus grande honte, vêtu d’un bleu de travail devant madame Schilling, ma professeur d’allemand, se faisant passer durant tout l’entretien, en parlant avec un accent iranien à couper au couteau, pour un ouvrier immigré et analphabète, afin de prouver à l’enseignante qu’une élève aussi brillante que moi pouvait être issue des classes populaires. Jusqu’à mes dix ans, c’est-à-dire à partir du moment où – sa relation avec ma mère se dégradant sérieusement et l’inachèvement de sa thèse instillant peu à peu en lui un sentiment de ratage qui le rendait amer – sa drôlerie commença à s’atténuer, je crois bien qu’il ne se passa pas un jour sans que mon père soit l’auteur de quelque facétie ni de quelque mystification – la vie avec lui semblait un éternel 1er avril. J’étais moi-même tellement accoutumée à cette atmosphère potache que, quelqu’un sonnait-il à l’improviste à la porte sans que nulle farce, nul canular n’ait été prévu à son intention, je me mettais à trépigner de rage et de désespoir. Je voulais aller chercher le coussin péteur ou le verre baveur. Je suppliais les adultes présents d’improviser quelque chose, n’importe quoi, de placer un seau en équilibre sur la porte, de se cacher sous les canapés et les lits, de se déguiser avec les rideaux, de se faire des turbans avec les serviettes de toilette, de prendre une mine catastrophée en annonçant que le shah était mort ou de crier de joie en disant que les Soviétiques avaient envahi l’Iran. Mon père me calmait alors en me promettant qu’il raconterait une blague. C’était un extraordinaire conteur en la matière. Dans ce genre si stéréotypé, il parvenait à s’octroyer une véritable liberté de romancier, de telle sorte que même celles que vous l’aviez écouté raconter dix fois vous paraissaient neuves à chaque reprise. Il en connaissait des centaines, qu’il était capable de convoquer d’autant plus aisément qu’il tenait en permanence serré dans une des poches intérieures de sa veste un petit carnet où il les consignait toutes, selon un code bien particulier, n’en transcrivant en effet que trois ou quatre mots. Sur des dizaines de pages se suivaient ainsi d’étranges, presque surréalistes, associations de termes, telles que « prison-turc-sodomie », « placard-mari-brocoli » ou encore « perroquet-préservatif-congélateur »…

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Même gravement malade, mon père ne renonça pas à ses facéties. Un des derniers matins de sa vie, alors qu’il attendait ma mère affairée au supermarché, une soudaine fatigue l’obligea à s’asseoir sur un banc. Tandis qu’il se tenait là, courbé, les coudes appuyés sur les jambes, les avant-bras pendant entre les cuisses, il pensa qu’il suffirait d’une légère torsion de son poignet droit pour que l’une de ses mains offre sa paume au ciel et le change en mendiant. Soudain, l’idée de vivre cette expérience avant de mourir, comme d’autres choisiraient de faire un saut en parachute ou une croisière autour du monde, l’emplit d’une joie enfantine. Les yeux rivés au sol, il tentait de deviner le mouvement des passants tout autour de lui. Certains ralentissaient, s’arrêtaient, le couvrant quelques instants de leur ombre anonyme. Il les entendait fouiller dans une poche ou au fond d’un porte-monnaie, puis, tout à coup, sentait au creux de sa main le contact froid des petites pièces qu’ils y disposaient sans mot dire. Cet argent qui avait été mendié prit à ses yeux une valeur presque sacrée, et il nous interdit de le dépenser. Ces quelques pièces, disait-il, étaient le symbole de ce que l’homme a de meilleur ; elles étaient la matérialisation même de la générosité, et, mieux encore, de l’amour. Si le monde auquel il avait cru n’était pas advenu, au moins avait-il pu vérifier avant de quitter cette vie qu’on emplissait la main de celui qui la tendait. Ma mère, mon frère et moi-même ne passions plus devant ces quelques euros sans un frisson. Nous leur devions respect et déférence. Et, même après sa mort, nous n’avons pas osé y toucher.

Yassaman Montazami

Le Meilleur des jours

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Jérôme Noirez

120 Journées

Éditeur : Calmann-Lévy Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Patricia Roussel, proussel@calmann-levy.fr

© DR/Calmann-Lévy

Nombre de pages : 464 p.

Un auteur reconnu, récompensé en 2008 par le prix Bob-Morane pour « Leçons du monde fluctuant » ; et en 2010 par le grand prix de l’Imaginaire pour « Le Diapason des mots et des misères ». Un univers étrange, effrayant, grotesque et onirique servi par une plume résolument littéraire, imprimant une petite musique entêtante, une comptine difficile à oublier. Une relecture talentueuse et décalée du chef-d’œuvre du marquis de Sade. Biographie  

Né en 1969, Jérôme Noirez a été musicien (compositeur, interprète et enseignant) avant de se consacrer presque exclusivement à l’écriture. Il a publié une douzaine de livres, romans pour adultes, romans jeunesse, albums pour enfants, essais et recueils. La figure de l’enfant est au cœur de son univers littéraire mêlant humour, tendresse, effroi et grotesque. Publications   Parmi les nouvelles et romans les plus récents : Le Diapason des mots et des misères, Griffe d’encre, 2009 (grand prix de l’Imaginaire 2010) (rééd. J’ai Lu, 2011) ; Leçons du monde fluctuant, Denoël, 2008 (rééd. J’ai Lu, 2010).

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Huit collégiens : quatre filles, quatre garçons âgés de 12 à 15 ans. Ils se connaissent, s’ignorent, et se rendent au collège par des routes divergentes. Un soir, ils ne ressortent pas de leur établissement. Ils se réveillent à Silling, un lieu obscur, souterrain, mi-bunker mipensionnat où quatre mois durant, ils devront se plier à des rituels étranges, des simulacres scolaires, tantôt subjugués tantôt livrés à leur propre passivité, spectateurs et acteurs de drames sanglants.

À ce récit se superpose celui d’un conteur radiophonique, chargé de s’adresser aux collégiens séquestrés depuis son ordinateur. Il se prête au jeu moyennant finance, sans être convaincu d’avoir un auditoire. Le voilà qui narre des histoires d’adolescence drôles, tragiques, horrifiques, des contes de fées peuplés de princes-zombies et de limnées géantes. Entre le dedans et le dehors, le quasifantasme et le presque-réel, de bizarres conjonctions naîtront.

Journée 4 Hébé Perulero a imité ses camarades. Elle s’est assise en tailleur sur le matelas, le dos contre le traversin, et a entortillé autour de ses doigts la laisse de cuir – ou simili, elle serait bien incapable de le dire – qui entrave sa cheville et la relie au flanc du sommier. Ensuite, elle s’est abandonnée à l’hébétude, mot dont un tronçon lui tient lieu de prénom. Sur une tablette, qu’elle partage avec Gilles Pellegrin, se trouvent deux bouteilles d’eau, une boîte de mouchoirs et les emballages de quelques barres protéinées qui ont été leur unique repas. Colombe Audoly et Lubin Delfour ont pleuré. Mais pas longtemps, et pas très fort. Les autres ont gardé le silence ou ont sangloté assez bas pour qu’on ne les entende pas. Fanny Guilbaud – jamais pu la piffer, celle-là – s’est manifestée à un moment. « Qu’est-ce qu’on fait là ? » a-t-elle demandé à deux ou trois reprises. Personne ne lui a répondu, mais Hébé a remarqué qu’Alban Michaudet, dont le lit se trouve en face du sien, séparé par un no man’s land ténébreux, en avait eu l’impulsion. Un sursaut, un mouvement des lèvres. Enfin, il lui a semblé. Des gens sont entrés par deux portes. L’une d’elles se situe tout près du lit d’Hébé, et l’adolescente a assez bien vu ceux qui l’ont franchie. D’abord une femme un peu ronde, d’un âge vague, un visage lisse, joufflu, elle pourrait être au collège, multi-redoublante, dans une classe d’adaptation. C’est elle qui a distribué les barres aux céréales. Elle a dit quelques mots. Mangez doucement.

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Si vous voulez vomir, il y a une bassine au pied du lit. Si vous voulez faire pipi ou faire caca, utilisez la bassine. N’en mettez pas partout. Et gardez vos bouches fermées pour l’instant, ça ne sert à rien de me parler. Il y avait dans son ton un mélange glacé d’indifférence et d’agressivité, surtout dans sa manière de faire lourdement traîner le « caca », comme si toute la merde du monde lui était un jour tombée sur le crâne. Hébé a décidé de la surnommer « la Cantinière ». Une autre femme est passée par cette porte. Plutôt belle d’ailleurs et se comportant moins mécaniquement que la précédente. Hébé a échangé un regard avec elle, mais n’a rien dit, faute de trouver hors du silence une meilleure attitude. Cette conne de Fanny n’a pas pu s’empêcher de lâcher son « qu’est-ce qu’on fait là ? » et la femme a répondu « sois patiente ». Sa voix était presque berceuse, et Hébé aurait bien aimé l’entendre plus longtemps. Au moins trois personnes ont franchi l’autre porte près du lit de Lubin, hors du champ de vision d’Hébé. Un homme et une femme, ils n’ont fait que jeter un œil, et la Cantinière qui a, il faut croire, ses entrées aussi bien côté cour que côté jardin. Elle a répété son laïus aux quatre du fond. La nécessité du pipi-caca, à laquelle personne n’avait encore pris la peine de se plier, est impérieusement éveillée par l’expression puérile de la Cantinière. Si encore elle avait employé pisser, uriner, déféquer, chier, on aurait pu remettre à plus tard, se retenir. Mais en nommant la matière d’une façon aussi infantile, elle a écarté la raison, s’est adressée directement aux sphincters inapprivoisés, incontinents. La lutte est d’avance perdue. Michette est la première à céder. Elle s’assoit au bord du lit – la laisse a assez d’allonge pour l’autoriser –, reste un moment les mains sur les genoux, l’air douloureusement tragique, raclant avec ses incisives blanches sa lèvre inférieure, puis elle baisse son caleçon, rapidement, coince la bassine entre ses genoux et commence à se soulager. On n’entend que ça, le bruit de son pipi coulant dans la bassine. Tout le monde regarde, même ceux qui auraient sincèrement souhaité tourner la tête. Et Michette, les yeux baissés sur son ouvrage, sent parfaitement les regards dont elle est le pauvre objet, celui d’Yves en particulier, depuis le lit voisin. Sa lèvre en devient exsangue. Hébé, également, ne perd rien. Elle veut voir comment l’autre fille s’en sort, assise, le caleçon baissé sur les chevilles. Michette s’essuie avec un mouchoir, glisse la bassine sous le lit, remonte son caleçon et se recroqueville contre le traversin comme un paresseux accroché à sa branche. Subsiste une petite coulure sur la couverture. Plus personne n’ose bouger ou émettre un son. Même l’épaisse respiration de Gilles est devenue inaudible. La gêne de Michette a envahi tout l’espace, englouti l’air et le peu de lumière. On en vient à la haïr, cette môme, à vouloir la traiter de pisseuse, pour cette honte qui déborde d’elle-même, cette honte que son recroquevillement, son silence, sa lèvre mordillée, et la tache sur le lit, rendent horriblement ostensible. Mais il faut à son tour s’y résoudre, la miction appelant la miction comme le bâillement appelle le bâillement.

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Et chacun en même temps, dans une précipitation embarrassée, de se mettre à pisser dans sa bassine. Les garçons, ridicules de maniérismes. Les filles, plus athlétiques, plus chorégraphiques. Hébé, à genoux sur le matelas, son urine tombant en salves ; elle brave les autres avec toupet. Fanny, l’imitant, en rajoutant même, les mains agrippées au bas-ventre. Gilles, dont le jet imprécis semble sourdre de ses cuisses. Yves qui se la secoue interminablement. Lubin qu’on dirait en train de dessiner un plan avec ses cotes millimétrées au fond de sa bassine. Cela prend des airs de compétition. Qui aura le plus courageusement ravalé, piétiné sa pudeur ? Quelle impudeur aura fait céder l’impudeur des autres ? Les vessies se vident et une rumeur de torrent ou de mains qui applaudissent résonne dans la pièce. Seuls Alban et Colombe font preuve d’un esprit moins sportif. C’est qu’ils ont double épreuve dans cette olympiade. Mais personne n’y prête vraiment garde. On pisse, on n’en finit pas de pisser, on s’inventerait des vessies pour pouvoir continuer… Puis, quand tous les méats ont bien goutté, on remet son caleçon, on range sa bassine, et l’on fait comme Michette. Car le vide retrouvé au creux du ventre inspire le recroquevillement, et le recroquevillement lui-même donne à penser. Peu après, la question de Fanny revient lanciner les oreilles. Hébé ferme les yeux. Ses cils capturent des larmes. Où sommes-nous ? Pourquoi sommesnous là ? Qu’est-ce qu’on va nous faire ? Est-ce qu’on va mourir, souffrir ? Et une autre question étrange que la jeune fille est peut-être seule à se poser : où étions-nous avant d’être ici ? Après – la seule mesure de temps à leur disposition –, la Cantinière fait une nouvelle entrée. Elle collecte les bassines, une à une, huit allers-retours, par une porte, et puis par l’autre. Vers la fin, son visage a pris les plis de l’agacement, et elle maugrée entre ses dents. Elle a des mots très durs – dégueulasses petits cons peuvent pas se retenir merdeux –, mais qu’elle garde comme un vieux chewing-gum, entre le palais et la langue. Hébé se demande ce qui l’empêche d’aboyer. Défoule-toi ! Pourris-nous, puisque t’en meurs d’envie ! Tu peux même nous cracher dessus, nous cogner ! On réagira pas, ou seulement assez pour que t’aies le plaisir de remettre ça… Mais la Cantinière repart comme elle est venue, emmenant la dernière bassine et ses grommellements dans les coulisses. Les larmes d’Hébé ont séché. Elle se redresse et croise le regard de Gilles qui doit l’observer depuis un moment déjà. Il lui soupire : « On aurait pu être dans la même classe si je n’avais pas arrêté le latin… » Hébé sent l’absurdité de cette remarque s’appesantir contre elle. Oui, et on aurait pu sortir ensemble, et tu m’aurais aplatie sous tes kilos en me récitant des déclinaisons. Corpulentus, corpulente, corpulentum… Les garçons ont toujours besoin de parler quand ils viennent de pisser. Les filles, elles, parlent en pissant. Elles gagnent du temps. Hébé ne répond pas à Gilles. Elle se contente d’effleurer ses rondeurs du regard, comme on suit les contours d’un relief posé sur l’horizon.

Jérôme Noirez

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Elle remarque alors que la lumière, tombant du plafond sans que l’on distingue vraiment sa source, a légèrement gagné en intensité. Peut-être y a-t-il des sortes de lucarnes ? Donc, un espace au-dessus, clos lui aussi, car ce n’est pas la lumière du jour. Les ténèbres du no man’s land se sont estompées, et Hébé peut voir la tranchée qui coupe la pièce en deux parts inégales, et une passerelle, comme une passerelle de bateau, avec une rambarde en métal d’où poussent six courts poteaux en haut desquels sont plantés ce qui ressemble à des nichoirs à oiseaux. La bizarrerie du dispositif la laisse un instant interdite. Et puis, elle se rend compte. Cette pièce, c’est La Macle ; son pont et ses édicules, sa rivière, son quadrillage de rues et de routes ; et, sur ce plan-relief en ruines et rebuts, les lits sont les croix indiquant leurs maisons. Des détails, alors, apparaissent. Comme le sol grêlé autour du lit de la jeune fille, comme la pelletée de terre jetée au pied de celui de Fanny, comme la proximité du lit de Lubin avec la tranchéefleuve, comme le ballast éparpillé sous celui d’Alban, et sans doute quantité d’autres qui lui échappent… Ils nous ont placés à la façon de figurines dans une maquette. Emprisonnés. Rapetissés. Et le collège ? Où est le collège ? Hébé ne trouve rien qui le symbolise, l’indique, le suggère. Il est absent. En coulisse, peut-être, à la cantonade derrière les murs. Partout, en fait. Jusqu’alors, l’angoisse d’Hébé n’avait été qu’une confusion de peurs sans images et d’espoirs vagues. Maintenant, elle se mue en un objet serpentin, glissant, avilissant. Ce n’est pas uniquement le lieu de leur détention, ici, pas uniquement un trou où leurs ravisseurs les auraient jetés en attendant une rançon ou de pouvoir abuser d’eux. Non. Il y a un motif, un véritable motif, un arrangement effroyable, une logique, autre que celle propre au crime, et qui donne sens aux bassines, au pipi-caca, aux entrées et aux sorties, à la lumière qui croît et décroît, au « sois patiente » et au « petits cons merdeux », jusqu’au temps qui s’écoule par sursauts d’après et d’ensuite… Hébé murmure à son tour, mi-souffle mi-couinement : « Qu’est-ce qu’on fait là ? » Avec, comme seul espoir survivant, celui de ne jamais avoir à l’apprendre. […]

Journée 7 Entrées Tarte au chèvre et thym sauvage sur coulis de tomates Pâté de volaille fermière aux trois épices Soufflé à l’artichaut et parmesan Aspic de brochet et sauce fraîche aux herbes

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Plats Noix de veau braisée aux petits légumes nouveaux Caille rôtie et lentilles à l’indienne Matelote d’anguille aux champignons parfumés Sole au beurre et sa quenelle de légumes racines Longe de porc à la sauge, flageolets et bulbes de ciboule Jérôme Noirez

Desserts Pudding des mendiants (spécialité du chef) Compote d’airelles et meringue parfumée à la rose Sorbet du jour et nougat tendre Tartelette aux fruits de saison

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Gilles Pétel

Sous la Manche

Éditeur : Stock Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Fabienne Roussel, froussel@editions-stock.fr

© Francesca Mantovani/Stock

Nombre de pages : 272 p.

Un lieutenant blasé, chargé d’enquêter sur un meurtre commis dans le tunnel sous la Manche, se confronte à un troublant jeu de miroir avec la victime. Entre Paris et Londres secoué par la crise financière, le récit commence comme une enquête policière… mais méfiez-vous des faux semblants ! Biographie  

Gilles Pétel est né et a grandi à Dunkerque. Après des études de philosophie à l’université de Nice, il est parti enseigner à l’étranger où il a passé de nombreuses années. En 1996 paraît son premier roman, Le Métier dans le sang (Fayard). Suivront d’autres romans, quelques nouvelles, et du théâtre avec Le Monologue de la femme ivre de bonheur créé à la résidence d’artistes « Lilas en scène���» en décembre 2009. Publications   Parmi les romans les plus récents, chez Stock : La Déposition, 2002 ; Le Recensement, 2000.

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De part et d’autre de la Manche, à Londres et à Paris, vivent deux hommes que tout semble opposer, hormis une vague ressemblance physique. L’un est écossais, agent immobilier, libertin, portant encore beau malgré ses 45 ans. L’autre est lieutenant dans la police française, marié, père de deux enfants, fatigué par la vie alors qu’il n’a que 40 ans. Le premier est assassiné dans des circonstances mystérieuses à bord du train qui le conduit de Londres à Paris. Le second est chargé d’enquêter sur ce meurtre.

En cherchant à élucider l’identité de la victime et le mobile du crime, le lieutenant va être amené peu à peu à s’interroger sur sa propre existence dans un jeu de miroir où la fascination se mêle à la répulsion. Dans un Londres secoué par la crise financière, le lieutenant découvre au fil de ses rencontres qu’il n’est pas celui qu’il croyait.

L’attention du lieutenant a été détournée par le spectacle d’une cinquantaine de personnes massées à l’entrée d’une galerie quelque cent mètres plus loin. Une pareille affluence contrastait avec le calme recueilli qu’avait remarqué Roland chez les autres marchands d’art. Là-bas un événement attirait la foule. Il s’agissait peut-être d’une vente aux enchères. Est-ce qu’on bradait les bijoux de la Couronne ? s’est demandé Roland amusé. Buckingham Palace n’était pas si loin. Par déformation professionnelle il a pensé à un crime. Aucun policier cependant ne traînait dans les parages. Roland s’est rapproché. Les curieux qui se pressaient à l’entrée de la galerie ne semblaient guère effrayés. Une sorte d’excitation volubile se lisait sur les visages et les bouches entrouvertes sur des flots de paroles. On attendait son tour avec impatience, on supputait, on s’exclamait, on voulait voir. Roland s’est faufilé dans la queue. Il s’agissait d’une exposition d’art contemporain, une installation plus précisément. Le bâtiment qui abritait la galerie donnait le ton. C’était une sorte de gros parallélépipède en béton armé et dépourvu de fenêtres posé au milieu d’une place victorienne telle une cerise sur un gâteau. L’endroit se voulait résolument moderne et décalé. La queue avançait lentement mais de façon régulière. Cinq personnes s’engouffraient à l’intérieur du cube dès que cinq autres en ressortaient par une porte différente. À la troisième fournée Roland a estimé le temps moyen de la visite à quinze minutes. Il n’était pas prêt d’entrer. Sa montre indiquait 14 heures. Il avait l’après-midi devant lui. Plutôt que de se perdre en ville, pourquoi ne pas visiter cette exposition qui lui fournirait certainement un sujet de conversation lors du dîner avec Kate.

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Le titre de l’événement paraissait racoleur et fort peu artistique. Une banderole noire suspendue tout le long de la façade affichait en lettres rouges : I love London ! Le matin Roland avait aperçu gare Victoria un camelot qui vendait un lot de T-shirts arborant le même slogan. C’était peut-être de l’art populaire. Une heure plus tard Roland commençait à s’impatienter. Le spectacle des visiteurs au sortir de l’exposition le retenait cependant de déguerpir. On apercevait sur leur visage une lueur de plaisir malsain semblable à celle des joueurs de machine à sous. Ils regagnaient l’air libre en titubant, les yeux révulsés, bouche bée. Ils paraissaient bien sonnés ! Il y avait de tout parmi le public, des complets-cravate comme des bleus de travail, des hommes et des femmes, des vieux et des plus jeunes. Seuls manquaient les enfants. Roland s’est retourné. La queue avait doublé. C’était l’exposition à ne pas manquer. I love London ! Tout en piétinant, Roland se demandait quel pouvait être le thème de l’événement. L’excitation de la foule laissait craindre le pire. L’art contemporain flirte avec la pornographie. Cadavres embaumés, poupées nues démembrées, photos d’adolescents en rut saisis dans la vérité de leur puberté, vieilles femmes édentées savourant un Priape aux dimensions herculéennes, tableaux d’étrons. Du marché florissant du sexe au commerce juteux de l’art contemporain, il n’y a parfois qu’un pas que les galeristes franchissent sans scrupules. On venait voir I love London ! afin de se rincer l’œil. Le tour de Roland est enfin arrivé. Un gardien à l’allure athlétique semblable à ceux qu’on aperçoit à l’entrée des night-clubs ouvrait et refermait sur les heureux élus la porte de la galerie, une large porte en verre noir et opaque. À peine celle-ci refermée derrière son dos, Roland a été assailli par des sons violents, bruits de klaxon stridents, détonations de balles, explosions en tout genre (grenades, obus, dynamite). Une lumière crue et aveuglante empêchait de rien distinguer. Au milieu de ce vacarme, une bande-son hurlait : London is yours. Le lieutenant faisait partie d’un groupe de cinq personnes dont il fermait le cortège. Devant lui avançait un couple d’Anglais âgé d’une quarantaine d’années. Ils étaient habillés sobrement. Lui portait un costume-cravate, elle une jupe droite coupée sous le genou. Les deux hommes qui ouvraient la marche étaient beaucoup plus jeunes. Ils étaient aussi plus pittoresques. Ils affichaient un genre artiste approprié au lieu : piercing aux oreilles et dans le nez, tatouage sur le cou, cheveux rasés, jean rapiécé et veste en soie. L’exposition touchait un très large public. Tous réagissaient cependant de la même manière en se bouchant les oreilles et en écarquillant les yeux afin de ne pas tomber. L’exposition démarrait sur les chapeaux de roues. Après avoir parcouru une dizaine de mètres, tandis que les haut-parleurs répétaient inlassablement London is yours, le petit groupe est arrivé à l’entrée d’un escalier conduisant à un sous-sol. Une porte en verre transparent en barrait l’accès. Elle s’ouvrait par magie au bout de trente secondes pour se refermer aussitôt passé le dernier membre du groupe. Tout changeait. Une lumière

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tamisée et rougeâtre éclairait faiblement des marches en métal sur lesquelles résonnaient déjà les pas des visiteurs. Les bruits de bombes avaient cessé et laissé place à la musique. Des extraits de la pop anglaise, des Beatles à Amy Winehouse en passant par les Sex Pistols, alternaient avec des airs d’opéra de Benjamin Britten dans une cacophonie orchestrée par un dj ivre. Le groupe se détendait. Des exclamations ont fusé. Amazing ! Brilliant ! Incredible ! s’extasiaient à l’unisson les deux membres du couple comme il faut tandis que les lascars tatoués optaient pour des appréciations plus franches. Oh shit ! Fucking good ! Roland restait médusé. Merde ! a-t-il pensé. Quel bordel ! L’escalier descendait en colimaçon sur une centaine de marches pour s’arrêter devant une porte étroite en verre bleu et rouge comme une allégorie des enfers et du paradis. Un mécanisme caché actionné par une main invisible a ouvert la porte sur un spectacle surprenant. Une salle de larges dimensions étalait ses richesses devant les yeux ébahis des visiteurs. Les mêmes exclamations ont retenti. Amazing ! Fuck ! Merde ! Les mots manquaient. Personne ne revenait de sa surprise. La salle d’exposition réunissait plusieurs caves en un ensemble aux allures gothiques. Des piliers en brique noire soutenaient trois arches en plein cintre taillées dans un marbre grossièrement contrefait. L’endroit faisait songer à une salle de torture ou à des catacombes. Il était digne d’un roman de Walter Scott. Roland commençait à se sentir mal à son aise lorsqu’une interjection de son voisin l’a tiré d’inquiétude : look ! the exhibition ! Cinq grandes tables rectangulaires occupaient la pièce sur toute sa longueur. Une ampoule électrique pendue par un fil éclairait chacune d’elles à la manière des tables de billard qu’on trouve dans les tripots. L’installation qu’elles découvraient laissait pantois. Londres avait été reconstitué quartier par quartier avec une précision hallucinante. Roland a aussitôt reconnu Saint-Paul qui trônait sur la première table dédiée à la City et à ses environs. La deuxième exposait le palais de Buckingham bordé au sud par Saint James’Park et surmonté par le quartier de Piccadilly où avait lieu l’exposition. Bloomsburry et Trafalgar Square occupaient la troisième table. Sur la quatrième s’étalaient les avenues chic de Knightsbridge et de South Kensington construites à l’ombre de Hyde Park. La cinquième enfin déroulait quelques boucles de la Tamise le long des villas blanches de Chelsea. Roland examinait chaque table avec émerveillement. Londres paraissait à portée de main. Le spectacle pourtant n’avait pas encore commencé. Une jeune femme s’est avancée vers le groupe. De grande taille, elle portait un pantalon et une veste en cuir noir entrouverte sur une poitrine dénudée. Elle parlait d’une voix théâtrale en attribuant à chacun une table. Roland s’est laissé conduire vers la quatrième. Puis celle qui ressemblait davantage à un garde-chiourme qu’à un guide de musée a lancé à la cantonade : — Ladies and gentlemen ! London is yours !

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L’exposition était un jeu. La jeune femme en a rapidement expliqué les règles. Il fallait payer pour jouer. On payait peu. 1 £ pour une maison ou un immeuble, 2 £ pour deux maisons, etc. Chaque livre sterling donnait au joueur la possibilité d’assister à l’effondrement d’un bâtiment dans un jet de vapeur blanchâtre souligné par le bruit d’une explosion. L’instant d’après un édifice flambant neuf jaillissait des décombres. Le gain était le plaisir. Les joueurs ont commencé leur partie. Le temps leur était compté. Plusieurs explosions avaient déjà retenti quand Roland s’est décidé à mettre une pièce dans le boîtier accroché au revers de la table. Les autres n’avaient d’yeux que pour le jeu. Les pièces de monnaie dégringolaient à vive allure dans les boîtiers avec le bruit sec du métal frappant l’acier. On a d’abord perçu quelques cris légers de plaisir étouffé. Le jeu prenait chacun aux tripes. Puis ç’a été des gémissements toujours plus prononcés à mesure que le rythme des pièces s’accélérait, enfin un râle de satisfaction sexuelle s’est fait entendre quand la cathédrale Saint-Paul s’est effondrée d’un coup au milieu d’un nuage de poussière pour laisser place quelques instants après à un superbe building de trente étages avec vue sur le fleuve et le Grand Londres. Le score de Roland restait modeste. Il ne connaissait pas la ville. Que fallaitil détruire ? Il a hésité un instant. Un drapeau français flottait sur la façade d’un vaste bâtiment. Pour une livre sterling il pouvait s’offrir le luxe de radier de la carte l’ambassade de France. La peur d’être filmé à son insu lui a fait renoncer à ce coup. Un peu plus loin, sur Kensington Road, une vieille bâtisse a retenu son attention. Construite dans le style des mansions, elle paraissait s’être endormie à l’orée du parc. Boum ! En une fraction de seconde les briques rouges de l’immeuble ont explosé, avalées aussitôt par la table en un tour de magie que Roland n’a pas cherché à démasquer. Un magnifique ensemble, résidence de luxe tout de fer, de béton et de verre à la manière des palais de Dubaï, surgissait de terre, rayonnant de lumière. L’excitation du coup réussi a gagné le lieutenant qui s’est empressé d’introduire une seconde pièce dans le boîtier. Badaboum ! Le Royal Albert Hall s’effondrait. Une tour de cinquante étages le remplaçait aussitôt.

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Colombe Schneck

La Réparation

Éditeur : Grasset Parution : août 2012 Responsable cessions de droits : Heidi Warneke, hwarneke@grasset.fr

© Jérôme Bonnet/Grasset

Nombre de pages : 224 p.

Certaines histoires doivent être racontées, arrachées au passé, déterrées. Ce sont elles qui font des livres. Un ouvrage terrible et bouleversant, entre « Les Disparus » de D. Mendelsohn, « Le Choix de Sophie » de W. Styron ou encore « Tout est illuminé » de J. Safran Foer. Biographie  

Colombe Schneck, née à Paris en 1966, est journaliste et écrivain. Elle est l’auteur de plusieurs romans et récits et anime sur France Inter l’émission littéraire « Les Liaisons heureuses ». Publications   Chez Stock : Une femme célèbre, 2010 (prix Anna de Noailles de l’Académie française) (rééd. J’ai Lu, 2012) ; Val de Grâce (2008, grand prix de l’héroïne Madame Figaro) (rééd. J’ai Lu, 2010) ; Sa petite chérie, 2007 (rééd. Points, 2008) ; L’Increvable monsieur Schneck, 2006 (rééd. Points, 2007).

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C’est l’histoire (Paris, années 2000) d’une mère qui, un peu par hasard, appelle sa fille « Salomé ». Un prénom qui lui semble confusément familier. C’est l’histoire d’une petite fille qui fait toutes les nuits des cauchemars. C’est l’histoire d’une autre fillette (Lituanie, 1943) qui n’a pas survécu à la guerre. C’est l’histoire du ghetto de Kovno, des Juifs d’Europe de l’Est, c’est l’histoire d’une famille, celle de l’auteur, entre drames et reconstruction. Mais que s’est-il vraiment passé dans le ghetto de Kovno en 1943 ? A-t-on le droit d’écrire sur la Shoah quand on aime l’amour et les sandales dorées ? Pourquoi toute cette culpabilité ?

Un jour, Colombe a décidé qu’il lui fallait savoir, qu’il lui fallait comprendre. Patiente mais résolue, elle a commencé son enquête. Elle a interrogé son oncle (l’écrivain Pierre Pachet), elle a fouillé les vieux cartons, elle a rencontré dans le monde entier ses cousins, en Israël, à New York, en Lituanie. Elle a trouvé des photos, elle a entendu parler de l’« aktion », et de l’ignoble « sélectionneur » du ghetto, celui qui mangeait son sandwich en envoyant les Juifs à la mort. Et Salomé a eu sa « réparation », son tombeau de papier…

Salomé Bernstein, dont ma fille porte le beau prénom, était la fille de Raya, la sœur de ma grand-mère maternelle Ginda. Ma grand-mère Ginda est née en 1908 en Lituanie dans une famille juive, aimante, cultivée. Elle avait deux sœurs, Raya et Macha, et un frère, Nahum, qui sont restés vivre en Lituanie, quand Ginda a choisi de venir faire ses études en France en 1924 et s’est mariée avec un médecin d’origine russe. Ma mère Hélène est née, puis mon oncle Pierre. De Salomé, il ne reste qu’une photo. La date, le 1er juillet 1939, et ce nom, A Panemunè, sont inscrits à l’encre bleue en haut à droite de cette photo. J’ai longtemps cru que A Panemunè était le nom du photographe, avant de découvrir que Panemunè est un faubourg de Kaunas, « un des plus beaux lieux de la Lituanie où le fleuve Niémen fait une boucle », où se trouve le Quatrième Fort, un des lieux d’exécution du ghetto de Kovno. Un couple et une petite fille. Salomé a deux ou trois ans, elle est blonde, les cheveux coupés au carré, une raie sur le côté, un sourire malicieux. Elle porte une robe brodée blanche. Salomé est assise non pas à califourchon sur les épaules de son père, mais entièrement sur son épaule droite. Il la soutient avec son bras droit, son bras gauche enlace sa femme, Raya, la sœur de ma grand-mère Ginda. Raya a relevé sa main gauche afin de tenir la main de son mari. Elle porte un tailleur blanc, une blouse à fleurs, le regard vif, une raie sur le côté elle aussi, les cheveux bruns ramenés en arrière, un fin bracelet-montre en or au poignet. Lui s’appelle Max Bernstein. Déjà un peu chauve, la ceinture de son pantalon un peu trop serrée, en chemise et cravate. Ils posent devant une

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maison en bois, on devine une fenêtre, des rideaux en dentelle, un toit couvert de tuiles, un numéro de rue, le 19. Une photo lumineuse prise en Lituanie dans une famille juive le 1er juillet 1939. Je n’ai jamais vu cette photo chez ma grand-mère. Ginda dévisageait seule le regard de sa sœur, de sa nièce, de son beau-frère, n’osant montrer cette photo à personne. Elle ne l’a sortie qu’en 1990, l’emmenant avec elle au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem afin de remplir la première fiche de témoignage sur les trente et un membres de sa famille proche disparus pendant la guerre. Pour celle consacrée à sa nièce Salomé, elle a joint cette photo. Une photo qu’elle n’a jamais montrée à sa fille. Hélène m’avait dit de Salomé « il ne reste rien d’elle, même pas une photo ». Entre Hélène et Ginda, il y avait ce silence autour de cette absente, Salomé. Ni image, ni paroles échangées. J’ai retrouvé par hasard une copie de cette photo sur le site du mémorial de Yad Vashem. Elle est posée sur le linteau de la cheminée de ma chambre. Je regarde Salomé et ses parents et je les supplie, « Quittez, quittez la Lituanie, ce pays bientôt maudit ». Ils ne m’entendent pas.

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La Réparation

* * * Les deux sœurs de ma grand-mère Raya et Macha ont vécu une première vie avant la guerre. Raya a étudié le piano, s’est mariée avec Max Bernstein, un avocat, beaucoup trop gentil pour être un grand avocat. Elle a eu une petite fille Salomé née en 1936 ou en 1937. Macha, après des études de droit, a épousé un médecin. Ils ont eu un petit garçon Kalman, né en 1940. Je connaissais les prénoms de Raya et de Macha, sans rien connaître d’elles vraiment. Ma grandmère Ginda prononçait très souvent leurs noms, « Raya et Macha ». « Raya et Macha », « Raya et Macha », répétait Ginda. Ces prénoms sonnaient comme une mystérieuse incantation. Le prénom de Salomé, la fille de Raya, je ne l’avais jamais entendu. Quand, le 1er février 2003, ma fille Salomé est née, Ginda avait quatre-vingt-seize ans, elle était dans la détresse d’avoir perdu sa fille Hélène. Elle est venue embrasser son arrière-petite-fille. Salomé criait. Ginda ne semblait pas entendre. Elle la trouvait ravissante malgré ses pleurs. Je n’ai pas interrogé Ginda sur Salomé, la première Salomé, sur ses sœurs Raya et Macha. Ginda aurait peut-être été enfin prête, c’était le moment ou jamais, le moment de la réparation. Une nouvelle Salomé venait de naître, elle hurlait, elle était ravissante, elle était vivante. Ginda aurait pu me dire ce qu’elle avait appris quand elle était allée à Munich, en 1946, retrouver et entendre ses sœurs qui avaient survécu. Elle ne m’a rien dit. Je ne l’ai pas non plus questionnée. Comment dire la mort et le retour à la vie des survivants. C’était, pour elle, indécent. Elle m’observait m’occuper de

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ma fille, la vêtir avec soin, l’admirer. Ginda semblait ravie de cette naissance. Le reste était inexplicable. Ma mère Hélène n’a évoqué Salomé qu’une seule fois. Lorsqu’elle m’avait priée d’une voix inquiète, comme si elle me demandait d’exaucer pour elle un souhait, qu’il me serait très difficile d’accomplir. Donner comme deuxième prénom, à mon enfant qui allait naître, celui de Salomé, « sa cousine dont il ne restait rien ». Et moi, j’avais répondu avec désinvolture « pourquoi pas », sans assurer ma mère de mon choix. Cette désinvolture n’était qu’un masque. J’avais compris très tôt que ce qui avait trait à la guerre et à la Lituanie, ce qui concernait la vie et la survie de Raya et Macha, la mort de Salomé, tenait de l’ordre du secret et du miracle, qu’il fallait protéger de tout. Ne rien savoir était, je le croyais, une manière de les protéger. Je respectais enfant puis adulte, face à ma mère Hélène, à ma grand-mère Ginda, une nécessité secrète de ne pas les encombrer de tourments supplémentaires. Elles avaient déjà trop pleuré. Il fallait les laisser tranquilles dans leur tristesse et leur silence, ne pas poser de questions. Une seule fois, la détresse est évoquée. Ma grand-mère mentionne un chèque qu’elle a reçu d’Allemagne en « réparation ». Elle me propose, j’ai huit ans, d’aller aux Galeries Lafayette « acheter la plus belle poupée ». On prend le bus, on traverse la Seine, on va dans ce grand magasin. Au rayon Jouets, des dizaines de poupées, rondes, blondes, aux lèvres roses sont alignées. Aucune ne me plaît. Je me mets à pleurer, je ne veux aucune poupée. Je n’arrive pas à faire plaisir à ma grand-mère, choisir la plus belle poupée, payée par les Allemands, avec l’argent de la « réparation ». Je les trouve toutes laides ces poupées. Nous rentrons toutes les deux, elle me tient par la main. Elle ne me demande pas pourquoi je ne voulais pas de poupée, je ne lui demande pas pourquoi les Allemands veulent la « réparer ». Rien ne pourra réparer sa détresse. Sa main tiède ne quitte pas la mienne. * * * Je me suis d’abord trompée. Je me disais c’est trop facile, tu portes des sandales en chevreau mordoré, tu te complais dans des histoires d’amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu’une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La cousine de ma mère, Salomé, ses oncles et tantes, ses cousins, ses grands-parents vivaient en Lituanie avant la guerre. Une communauté dont il ne reste rien. 95 % des Juifs lituaniens ont été tués. Les liens avec ce pays, la Lituanie, où ma grand-mère est née, où ma mère passait des vacances, enfant, ces liens ont été effacés. Depuis 1945, Ginda et Hélène, la mère et sa fille sont restées silencieuses. Ginda n’a jamais raconté à sa fille Hélène ce qui était arrivé à sa grand-mère, à ses tantes et oncles, à sa cousine Salomé, à son cousin, le petit Kalman. Certains avaient

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survécu, d’autres étaient morts, il n’y avait rien à ajouter. En parlant, j’ajouterais de la peine à la peine. Et donnant ce beau prénom de Salomé à ma fille, j’ai fait peser sur elle une malédiction que je ne connaissais pas. […] Ma grand-mère Ginda, très bonne élève, avait convaincu ses parents de l’envoyer faire ses études de médecine à Paris. Elle avait débarqué en 1926. Elle m’avouait : « Encore à mon âge, je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu convaincre mes parents de me laisser aller étudier à Paris. » Elle finit un jour par me dire : « J’étais déterminée. » Mais elle ne m’a jamais précisé si elle était venue à Paris pour échapper aux quotas d’entrée à l’université, ce n’était pas son genre de se plaindre. Elle se tenait toujours si droite. Nous déjeunions toutes les deux à la Closerie des Lilas, elle faisait semblant de ne pas voir que je l’aidais à couper sa viande, elle pointait le Bullier juste en face, qui est devenu un café mais qui était avant guerre un dancing. Elle aimait évoquer ces années où elle dansait tout en travaillant et moi j’adorais l’écouter. Elle vivait à l’hôtel Scandinavia rue de Seine. Elle allait danser à la Coupole et portait un col en perles roses, vert amande, argentées qu’elle avait conservé, comme le Cantique des cantiques relié en cuir avec cette dédicace « For Ginda with love », offert par un soupirant américain. Deux preuves que cette vie insouciante avait existé. Ginda parlait cinq langues couramment. Elle parlait en yiddish et en russe avec son frère, sa belle-sœur et ses sœurs, en français, en anglais et en hébreu à ses enfants, petits-enfants, neveux et nièces, des langues modernes, inutilisables pour exprimer ce qui s’est passé avant et pendant la guerre. Elle disait avoir oublié le lituanien. Il n’y a pas de transmission aux enfants et aux petits-enfants. Le monde d’avant est enterré et il n’en reste que quelques survivances. Les cornichons au sel, la vodka à l’herbe de bison, les gâteaux au pavot et de la Kacha. J’ai cinq ans, douze ans, vingt ans, trente-cinq ans, je déjeune chez Ginda, le menu est d’année en année le même. Elle prépare de la Kacha, me tend une assiette et prononce « nu », le seul mot russe qu’elle utilise avec ses petits-enfants. Après le repas, je feuillette les gros albums de photos en cuir dans le salon. Elle pose enfant avec son frère Nahum, ses sœurs Raya et Macha en costumes marins. Les filles ont de gros rubans blancs dans les cheveux nattés, sauf Ginda la moins coquette. Elle commente : « J’étais la meilleure élève de ma classe. » Je passe des après-midi entiers à feuilleter ses albums, je ne pose aucune question. Je suis enfant, adolescente puis adulte, je ne sais pas ce que je cherche. Il n’y a aucune photo de Salomé, je ne connais pas son existence. J’attends qu’elle me raconte une histoire que je n’ai pas envie d’entendre.

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Cessions de droits Voici la liste des titres présentés dans les précédents numéros de Fiction France pour lesquels les droits ont été cédés à l’étranger.

Bello Antoine

Cendrey Jean-Yves

u grec [Polis] u italien [Fazi Editore]

u turc [Everest Publications]

Les Éclaireurs Gallimard

u russe [Gelos] u slovaque [Premedia Group]

Benchetrit Samuel

Le Cœur en dehors Grasset & Fasquelle

u allemand [Aufbau Verlag] u chinois

Abecassis Eliette

Sépharade Albin Michel

u castillan [La Esfera de los Libros]

u hébreu [Kinneret Publishing House] u italien [Marco Tropea]

Adam Olivier

Des vents contraires Éd. de l’Olivier u albanais [Buzuku, Kosovo]

u allemand [Klett-Cotta] u italien [Bompiani] u polonais [Nasza Ksiegamia]

Adam Olivier

Le Cœur régulier Éd. de l’Olivier

u castillan [El Aleph/Grup 62] u italien [Barbès Editore]

Arditi Metin

La Fille des Louganis Actes Sud

u allemand [Hoffmann & Campe] u grec [Livanis] u russe [Ripol]

Astier Ingrid

Quai des Enfers Gallimard

u espagnol [Océano, Mexique] u italien [Bompiani]

(caractères simplifiés) [Shanghai 99 Readers] u coréen [Munhakdongne Publishing] u hébreu [Keter Publishing House] u néerlandais [Uitgeverlj Arena] u russe [Astrel Publishing House] Berest Anne

La Fille de son père Le Seuil

u allemand [Knaus/Random House]

u castillan, catalan et basque [Alberdania] u turc [Dogan]

Berton Benjamin

Alain Delon est une star au Japon Hachette u italien [Nottetempo]

u vietnamien [Nha Nam]

Besson Philippe

Un homme accidentel Julliard

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u coréen [Woongjin] u polonais [Muza]

Bizot Véronique

Mon couronnement Actes Sud u allemand [Steidl Verlag]

Bizot Véronique

Un avenir Actes Sud

Aubry Gwenaëlle

u allemand [Steidl Verlag]

u allemand [Droschl] u anglais [Tin House

La Montagne de minuit Zulma

Personne Mercure de France

Books, États-Unis] u coréen [Open Book] u croate [Disput] u hongrois [Joszoveg] u italien [Barbès Editore] u roumain [Pandora] Bassignac Sophie

Dos à dos JC Lattès

u russe [Azbooka Atticus]

Blas de Roblès Jean-Marie

u allemand [Fischer Verlag]

u chinois (caractères complexes) [Morning

Star, Taïwan] u italien [Frassinelli] u néerlandais [Ailantus] u roumain [Trei] u tchèque [Host] Blondel Jean-Philippe

(Re)play ! Actes Sud

u suédois [Bokförlaget Opal]

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Honecker 21 Actes Sud

Chalandon Sorj

Mon traître Grasset & Fasquelle

u anglais [The Lilliput Press, Irlande]

u castillan [Alianza] u chinois (caractères

complexes) [Ten Points] u italien [Mondadori] Constantine Barbara

Tom, petit Tom, tout petit homme, Tom Calmann-Lévy

u allemand [Blanvalet] u castillan [Seix Barral]

u catalan [Grup 62] u chinois (caractères complexes) [Yuan-Liou Publishing] u coréen [Munhakdongne Publishing] u hongrois [Könyvmolyképzo Kiado] u italien [Fazi Editore] u russe [Center of Literary Production Pokolenie Publishers] u vietnamien [Maison d’édition des femmes]

Dantzig Charles

Je m’appelle François Grasset & Fasquelle u arabe (droits mondiaux)

[Arab Scientific Publishers] Darrieussecq Marie

Clèves P.O.L

u allemand [Carl Hanser] u anglais [Text Publishing, Royaume-Uni et Australie] u castillan (droits mondiaux) [El Cuenco de Plata, Argentine] u coréen [The Open Books] u danois [Tiderne Skifter] u italien [Ugo Guanda Editore] u néerlandais [Meulenhoff] u suédois [Norstedts]

Davrichewy Kéthévane

La Mer Noire Sabine Wespieser

u allemand [Fischer] u géorgien [Ustari]

u italien [Rizzoli] u néerlandais [Meulenhoff] u suédois [2244]

Davrichewy Kéthévane

Les Séparées Sabine Wespieser

u géorgien [Ustari] u italien [Barbès Editore]


Decoin Didier

Est-ce ainsi que les femmes meurent ? Grasset & Fasquelle

Dugain Marc

Une exécution ordinaire Gallimard

u allemand [Arche Literatur Verlag] u castillan

u grec [Kedros] u hébreu [Kinneret] u italien

u allemand [BTB Verlag] u anglais (droits mondiaux) [Gallic Books]

u russe [Geleos Publishing House]

u néerlandais [De Geus] u polonais [Sic !]

Garnier Pascal

Delecroix Vincent

u roumain [RAO]

[Alianza] u coréen [Golden Bough Publishing]

La Chaussure sur le toit Gallimard

u allemand [Ullstein] u coréen [Changbi]

u espagnol [Lengua de Trapo] u grec [Govostis] u italien [Excelsior 1881] u roumain [rao] u russe [Fluid]

Des Horts Stéphanie

La Panthère JC Lattès

u grec [Synchroni Orizontes]

u italien [Piemme] u serbe [Laguna]

Desarthes Agnès

Dans la nuit brune Éd. de l’Olivier

u allemand [Droemer Knaur] u anglais [Portobello, Royaume-Uni et Commonwealth]

Descott Régis

Caïn et Adèle JC Lattès u espagnol

Despentes Virginie

Apocalyspe bébé Grasset & Fasquelle

u allemand [Berlin Verlag] u anglais [Serpent’s tail Ltd] u bulgare [Colibri] u danois [Tiderne Skiften] u finnois [Like Publishing Ltd] u hongrois [Nyittott] italien [Einaudi Editore] u néerlandais [De Geus Uitgeverlj] u portugais [Sextante Editora] u roumain [Trei Editura] u suédois [Albert Bonniers Förlag] u tchèque [Host]

Deville Patrick

Equatoria Le Seuil

u bulgare [Fakel Express] u catalan [Pages]

Garnier Pascal

La Théorie du panda Zulma

[Bompiani] u japonais [Kawade Shobo]

u portugais [Ambav ; Record, Brésil]

Énard Mathias

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants Actes Sud

u albanais [Buzuku] u allemand [Berlin

Verlag] u arabe (Égypte) [National Center for Translation] u bulgare [Prozoretz] u castillan [Mondadori] u catalan [Columna] u chinois [Shanghai Translation Publishing House] u coréen [Bada Publishing] u croate [Profil] u italien [Rizzoli] u japonais [Kawade Shobo] u néerlandais [De Arbeidespers] u portugais [L & PM Editores, Brésil ; Dom Quixote, Portugal] u russe [Atticus] u serbe [Geopoetika] u tchèque [Albatros] u turc [Can] Énard Mathias

Zone Actes Sud

u allemand [Berlin Verlag] u anglais [Open Letter, États-Unis] u grec [Ellinika Grammata] u hébreu [Xargol] u italien [Rizzoli] u libanais pour la langue arabe [La Librairie Orientale] u portugais [Dom Quixote, Portugal] u serbe [Stylos Art] u turc [Can]

Fargues Nicolas

Tu verras P.O.L

u hébreu [Babel] u italien [Nottetempo] u russe [Azbooka]

Faye Éric

L’Homme sans empreinte Stock

u bulgare [Pulsio] u slovaque [Ed. VSSS]

Filhol Elisabeth

Orilla] u italien [Galaad]

La Centrale P.O.L

Deville Patrick

u italien [Fazi Editore]

u allemand [Bilger Verlag] u castillan [La Otra

Kampuchea Le Seuil

u allemand [Bilger Verlag]

u castillan [El Aleph/Grup 62]

Dugain Marc

L’Insomnie des étoiles Gallimard u hébreu [Armchair Books]

u italien [Marco Tropea] u russe [Corpus]

u allemand [Edition Nautilus] u suédois [Elisabeth Grate Bokförlag]

Flipo Georges

La commissaire n’aime point les vers Éd. de la Table Ronde

u anglais [Felony & Mayhem, États-Unis]

u allemand [Blanvalet] u espagnol [El Aleph]

u italien [Ponte Alle Grazie] u polonais [Noir sur Blanc] u russe [Pokolenie]

Lune captive dans un œil mort Zulma

u allemand [BTB Verlag] u anglais (droits mondiaux) [Gallic Books]

Germain Sylvie

L’Inaperçu Albin Michel

u anglais [Dedalus Limited, Royaume-Uni] u coréen [Munhakdongne Publishing]

Ghata Yasmine

Le Târ de mon père Librairie Athème Fayard

u allemand [Ammann Verlag] u castillan [Siruela] u grec [Melani] u italien [Del Vecchio] u néerlandais [De Arbeidespers]

Giraud Brigitte

Une année étrangère Stock

u allemand [Fischer Verlag] u italien [Guanda] u néerlandais [Uitgeverij Van Gennep] u portugais [Platano Editora]

Giraud Brigitte

Pas d’inquiétude Stock

u allemand [Fischer Verlag]

Guenassia Jean-Michel

Le Club des incorrigibles optimistes Albin Michel

u allemand [Insel Verlag] u anglais (GrandeBretagne) [Atlantic Book (Grove Atlantic)] u castillan [RBA Libros] u catalan [Edicions 62] u coréen [Munhakdongne Publishing] u croate [Vukovic & Runjic] u grec [Polis] u italien [Salani Editore] u néerlandais [Van Gennep] u norvégien [Forlaget Press] u suédois [Norstedts Forlag] u tchèque [Argo]

Guyotat Pierre

Coma Mercure de France

u anglais [Semiotexte, États-Unis] u italien [Medusa] u russe [Société d’études céliniennes]

Haddad Hubert

Opium Poppy Zulma

u espagnol (droits mondiaux) [Demipage] u italien [Barbès Editore]

Hane Khadi

Des fourmis dans la bouche Denoël u français [NEAS, Sénégal]

111


Hesse Thierry

Laurain Antoine

u castillan [Duomo, Espagne] u hébreu [Modan] u italien [Fazi Editore] u norvégien [Agora] u ukrainien [Tipovit]

u anglais [Gallic] u italien [AtmosphereLibri]

Démon Éd. de l’Olivier

Jauffret Régis

Lacrimosa Gallimard

u anglais [Salammbo, Royaume-Uni]

Joncour Serge

Combien de fois je t’aime Flammarion u chinois [Phoenix Publishing]

u coréen [Wisdom House] u russe [Ripol]

Khadra Yasmina

L’Olympe des infortunes Julliard

u espagnol [Ediciones Destino] u finnois

[WSOY] u grec [Kastaniotis] u italien [Marsilio Editori] u portugais [Bizâncio] Kiner Aline

Le Jeu du pendu Liana Levi u allemand [Ullstein]

Korman Cloé

Les Hommes-couleurs Le Seuil

u castillan (pour l’Amérique latine)

[B Ediciones Mexico]

La Peine Bertrand (de)

Bande-son Éd. de Minuit

u espagnol [Pasos Perdidos, Espagne]

Laferrière Dany

Tout bouge autour de moi Grasset

u anglais [Arsenal Pulp Press, Canada] u japonais [Fujiwara Shoten]

Lalumière Jean-Claude

Le Front russe Le Dilettante

u castillan [Libros del Asteroide]

Lapeyre Patrick

La vie est brève et le désir sans fin P.O.L

u albanais [Toena] u allemand [Karl Blessing] u anglais (droits mondiaux) [Other Press, États-Unis] u bulgare [Altera/ Delta Entertainment] u castillan [Destino] u catalan [Aleph/Empuries] u chinois [Sichuan Literature and Art Press] u coréen [Minumsa] u croate [Skolska Knijga] u hongrois [Mandorla] u italien [Ugo Guanda Editore] u japonais [Sakuhin Sha] u lituanien [Baltos Lankos] u néerlandais [Van Gennep] u polonais [Replika] u russe [Azbooka/ Atticus] u serbe [Akademska Knjiga] u tchèque [Euromedia] u turc [Pegasus Yayinlari]

Le Chapeau de Mitterrand Flammarion

Lê Linda

In memoriam Christian Bourgois

u allemand [Amman]

Le Bris Michel

La Beauté du monde Grasset & Fasquelle u italien [Fazi Editore]

Le Tellier Hervé

Assez parlé d’amour JC Lattès

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u anglais [The Other Press, États-Unis]

u chinois [Chu Chen Books] u espagnol

[Grijalbo/Random House] u grec [Opera]

u italien [Mondadori] u japonais [Hayakawa] u portuguais [Teodolito] u turc [Monokl]

Lecoq Titiou

Les Morues Au diable vauvert

u chinois (caractères simplifiés) [Baijing

Yanziyue Culture & Art Studio] Lesbre Michèle

Un lac immense et blanc Sabine Wespieser

u français [Héliotrope, Québec uniquement]

Liberati Simon

Jayne Mansfield 1967 Grasset u italien [Fandango]

Lindon Mathieu

Mon cœur tout seul ne suffit pas P.O.L u néerlandais [Ailantus]

u castillan [Rossell Editorial]

Martinez Carole

Du Domaine des Murmures Gallimard

u albanais [Buzuku] u anglais [Europa Editions, États-Unis] u croate [Alfa] u danois [Arvids] u espagnol [Tusquets] u hongrois [Ulpius Haz] u italien [Mondadori] u néerlandais [Van Gennep] u suédois [Norstedts]

Mattern Jean

De lait et de miel Sabine Wespieser

u croate [Fraktura] u grec [Hestia] u hongrois [Magveto Kiado] u italien [Giulio Einaudi] u roumain [Polirom]

Mauvignier Laurent

Des hommes Éd. de Minuit

u allemand [Deutscher Taschenbuch Verlag] u anglais [University of Nebraska Press,

États-Unis] u chinois [Éd. d’Art et littérature du Hunan] u danois [Arvids] u espagnol [Anagrama] u français (pour l’Algérie uniquement) [Barzakh] u italien [Feltrinelli] u néerlandais [De Geus] Meur Diane

Les Villes de la plaine Sabine Wespieser

u anglais (droits mondiaux) [Seagull books] u italien [Barbès editore]

Miano Léonora

Ces âmes chagrines Plon u suédois [Sekwa förlag]

Minghini Giulio

Fake Allia

Luce Damien

u italien [Piemme]

u allemand [Droemer Knaur]

Arab Jazz Viviane Hamy

Le Chambrioleur Éd. Héloïse d’Ormesson

Miské Karim

Majdalani Charif

u allemand [Lübbe Verlag] u grec [Polis]

u allemand [Knaus/Random]

u catalan [La Campana] u grec [Scripta]

Libre, seul et assoupi Au diable vauvert

Malte Marcus

u catalan [Rosa dels vents (Randomhouse)]

Caravanserail Le Seuil

Garden of Love Zulma

u espagnol [Paidos] u italien [Piemme] u polonais [Albatros] u turc [Pupa]

u vietnamien [Les Éditions littéraires

du Vietnam]

Malte Marcus

Les Harmoniques Gallimard

u grec [Kedros] u italien [Barbes Editore]

112

Marc Bernard et Rivière Maryse

Le Fracas des hommes Calmann-Lévy

Monnery Romain

u castillan [Grijalbo (Randomhouse)] u néerlandais [Nijgh & Van Ditmar]

Monnier Alain

Notre seconde vie Flammarion u allemand [Ullstein]

Nahapétian Naïri

Qui a tué l’Ayatollah Kanuni ? Liana Levi

u espagnol [Alianza] u néerlandais [Querido] u suédois [Sekwa] u ukrainien [ECM Media]


NDiaye Marie

Raoul-Duval Jacqueline

Sansal Boualem

Prix Goncourt 2009 : 31 contrats de cessions signés à travers le monde

u anglais [The Other Press, Royaume-Uni

u allemand [Merlin] u anglais [Europa Editions, États-Unis ; Bloomsbury, RoyaumeUni] u bosniaque [B.T.C Sahinpasic] u catalan [Columna] u danois [Turbine] u espagnol [El Aleph] u finnois [Into] u grec [Polis] u hébreu [Kinneret] u italien [Einaudi] u néerlandais [De Geus] u lituanien [Tyto Alba] u norvégien [Kagge] u polonais [Dialog] u serbe [IPS Media II] u tchèque [Pistorius & Olsanska]

Trois femmes puissantes Gallimard

Ollagnier Virginie

Kafka, l’éternel fiancé Flammarion

et États-Unis] u estonien [Eesti Raamat] u hongrois [Ab Ovo] u italien [Gremese] u lituanien [Gimtasis Zodis] u russe [Text]

L’Incertain Liana Levi

Ravey Yves

Olmi Véronique

u grec [Agra] u roumain [Bastion Editura]

u italien [Piemme]

Le Premier Amour Grasset

u allemand [Antje Kunstmann] u chinois

(caractères complexes) [Asian Culture Co. Ltd] u chinois (caractères simplifiés) [Hunan People] u coréen [Munhakdongne Publishing] u danois [Arvids] u italien [Piemme] u polonais [Wydawnictwo Otwarte] u russe [Atticus] u vietnamien [Nha Wuat Ban Tri Thuc] Ovaldé Véronique

Bambi Bar Éd. de Minuit

Ravey Yves

Enlèvement avec rançon Éd. de Minuit u allemand [Kunstmann Verlag]

Reinhardt Éric

Cendrillon Stock

u coréen [Agora] u italien [Il Saggiatore]

Et mon cœur transparent Éd. de l’Olivier

Révay Theresa

Royaume-Uni] u coréen [Mujintree] u italien [Minimum Fax]

u allemand [Der Club Bertelsmann] u espagnol

u albanais [Toena] u anglais [Portobello,

Pagano Emmanuelle

Les Mains gamines P.O.L

u allemand [Verlag Klaus Wagenbach]

Page Martin

Peut-être une histoire d’amour Éd. de l’Olivier

u allemand [Thiele] u anglais [Viking, États-

Unis] u coréen [Yolimwon] u grec [Patakis] u portugais [Rocco, Brésil] u roumain [Humanitas] u russe [Astrel/Ast] u serbe [Nolit] Pancol Katherine

La Valse lente des tortues Albin Michel u allemand [Verlagsgruppe Random

House GMB] u bulgare [Colibri] u castillan [La esfera de los libros] u catalan [Edicions 62] u chinois (caractères complexes) [Business Weekly] u chinois (caractères simplifiés) [Thinkingdom] u coréen [Munhakdongne Publishing] u danois [Bazar Forlag] u finnois [Bazar Kustannus Oy] u hongrois [Libri Publishing] u italien [Baldini Castoldi Dalai Editore] u japonais [Hayakawa Publishing] u letton [Apgads Kontinents] u néerlandais [WPG Belgie NV] u norvégien [Bazar Forlag] u polonais [Sonia Draga] u portugais [A esfera dos livros] u russe [Astrel] u suédois [Bazar Forlag] u tchèque [Jota s.r.o] u turc [Pegasus Yayinlari]

Tous les rêves du monde Belfond

[Circulo de Lectores] u hongrois [Athenaeum] u polonais [Swiat Ksiazki] u portugais [Circulo de Leitores] u russe [Family Leisure Club] u serbe [Alnari] u tchèque [Euromedia] u ukrainien [Family Leisure Club] Rolin Jean

Un chien mort après lui P.O.L

Le Village de l’Allemand Gallimard

Schwartzbrod Alexandra

Adieu Jérusalem Stock

u croate [Hena Com] u hongrois [Ulpius Haz Könyvkiado] u italien [Leone Editore] u turc [Can]

Seksik Laurent

Les Derniers Jours de Stefan Zweig Flammarion

u allemand [Karl Blessing Verlag] u anglais [Pushkin Press] u chinois [Shanghai 99 Readers] u coréen [Hyundaemunhak] u danois [Arvids] u espagnol [Ediciones Casus Belli] u hébreu [Hakibutz Hameucad] u italien [Gremese] u russe [Ripol] u turc [Can Yayinlari]

Sylvain Dominique

Guerre sale Viviane Hamy

u anglais [MacLehose Press]

u allemand [Berlin Verlag]

u italien [Mondadori]

Rolin Olivier

La Vérité sur Marie Éd. de Minuit

u polonais [Czarne] u russe [Text]

Un chasseur de lions Le Seuil

u allemand [Berlin Verlag] u castillan [Cuarto

Proprio, Chili] u chinois (caractères simplifiés) [Shanghai 99 Readers] u italien [Barbès Editore] u néerlandais [Ijzer] u portugais [Sextante] Rosenthal Olivia

Que font les rennes après Noël ? Verticales u italien [Nottetempo]

Roux Frédéric

L’Hiver indien Grasset & Fasquelle

u chinois (caractères complexes)

[Ye-ren, Taïwan] u grec [Papyros]

Ruiz Raoul

L’Esprit de l’escalier Librairie Arthème Fayard u anglais [Dis voir]

Toussaint Jean-Philippe

u allemand [Frankfurter Verlaganstalt]

u anglais [Dalkey Archive Press, États-Unis]

u chinois (caractères simplifiés) [Éd. d’Art et

de littérature du Hunan] u chinois (caractères complexes) [Aquarius, Taïwan] u espagnol [Anagrama editorial] u galicien [Glaxia] u italien [Barbès Editore] u néerlandais [Prometheus/Bert Bakker] Varenne Antonin

Fakirs Viviane Hamy

u allemand [Ullstein] u anglais [MacLehose Press, Royaume-Uni] u croate [Fraktura] u finnois [Wsoy] u italien [Einaudi] u turc [Dog ˇ an Kitap]

Viel Tanguy

Paris-Brest Éd. de Minuit

u allemand [Wagenbach] u espagnol

[Acantilado] u italien [Neri Pozza]

Provost Martin

u néerlandais [De Arbeiderspers]

u anglais [Whereabout Press, États-Unis]

Le Chœur des femmes P.O.L

Bifteck Phébus

u espagnol [Demipage] u roumain [Nemira]

Winckler Martin

u espagnol [Akal] u russe [Ripol-Classic]

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Fiction France n°11 (version française)