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Mai 2019 MONDE

Les blessures invisibles des Palestiniens

SOCIETE

Les alternatives aux maisons de retraites

SPORT

Le féminisme en équilibre dans le roller derby

GRAND FORMAT

Insubmersible plastique

Ecole de journalisme de l’Institut Français de Presse

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Dossier : Amélie Beaucour, Manon Leterq, Caroline Vinet France : Marion Gauthier, Chloé Soltani, Joanne Girado International : Anna mutelet, Annabelle Martella Techno : Lara Pekez, Hugo Guyon, Guillaume Fournier, Marion Delpech, Sports : Louis Berthelot, Calypso Vanier, Jean-Clément Martin Borella

COSMOS #09 Ecole de journalisme de l’Institut Français de Presse Paris II Mai 2019

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Réalisé par les étudiants de Master 2 sous la direction de Fabien Rocha Ecole de Journalisme de l’Institut Français de Presse - Paris II - Mai 2019


COSMOS #09 Sommaire

DOSSIER- EN FINIR AVEC LE PLASTIQUE Le plastique, l’impossible sevrage La valeur d’exemple du zéro déchet Le zéro plastique, pari d’avenir de l’Afrique

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INTERNATIONAL - SPECIAL CISJORDANIE Palestine, partir ou souffrir 18 Le couchsurfing, vitrine des colonies israéliennes 22 FRANCE - DEUXIEMES VIES La retraite multiplie ses maisons 28 Supreme combines 32 La vie foisonne au cimetière 36 TECHNO - BOULEVERSEMENTS NUMERIQUES Les espèces en voie d’extinction Le «bracelet électronique» ne sauvera pas les femmes battues La révolution avortée du livre numérique Astrologie, pseudo-science convertie au 2.0

SPORTS - LOIN DES PROJECTEURS Roller derby, quand le féminisme patine A la dure école du football féminin La pétanque n’a plus les boules

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En finir avec le plastique La France bute sur le plastique Zéro déchet : tendance ou mouvement de fond ? L’Afrique : pas gagnant sur le zéro plastique 03


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Plastique, l’impossible sevrage

Les annonces du gouvernement français pour lutter contre la prolifération des déchets plastiques se sont multipliées ces dernières années : zéro paille en plastique en 2020, 100% des plastiques recyclés en 2025… Ces mesures, jugées utopiques et absurdes, ne changeront pas la donne et révèlent l’impuissance des politiques environnementales en France.

Q Les animaux, premières victimes du plastique Crédit : DR

uel est le point commun entre un os de dinosaure et un coton-tige ? Entre la coquille fossilisée d’un mollusque et une bouteille de shampoing ? Tous finiront par être exposés côte à côte dans un musée d’histoire naturelle, dans un lointain futur, car ils sont les preuves matérielles et ineffaçables de nos passages sur Terre. Le plastique, que nous produisons à hauteur de 300 millions de tonnes par an dans le monde, s’est invité dans notre environnement comme les grains de sable s’infiltrent dans nos chaussures après une journée à la plage. Aujourd’hui, il est même étudié comme un marqueur stratigraphique de l’Anthropocène. En d’autres termes : nos fourchettes jetables et nos tubes de dentifrices permettront aux futurs habitants de la planète

Terre – si tant est qu’ils aient un jour la chance d’exister – de dater précisément la période à laquelle nous avons impunément bouleversé leur environnement.

Un taux de recyclage très mauvais pour l’U.E

Premières victimes, les espèces marines comme les tortues qui prennent la forme souple et vaporeuse de nos sachets de courses pour des méduses et meurent étouffées. Mais pas besoin d’aller aussi loin. En fin d’année dernière, un mulet – espèce de poisson pêchée en Méditerranée – est retrouvé avec un gobelet en plastique dans le ventre. Aujourd’hui, en France, 68kg de déchets plastique par an et par personne sont déversés en mer. L’appétit de l’hexagone est le troisième plus grand d’Europe, et il ne cesse de croître, selon Plastics Europe, le lobby européen du plastique.

Parallèlement, son taux de recyclage est l’un des plus mauvais des 28. En guise de réponse, Emmanuel Macron a annoncé vouloir atteindre l’objectif de 100% des plastiques recyclés d’ici à 2025. Une mesure qui figure également dans la Feuille de route pour l’économie circulaire (FREC), texte qui fixe, depuis 2018, les grands axes de la politique environnementale du quinquennat.

L’hypocrisie des pouvoirs publics

Autre mesure phare du ministère de la Transition écologique et solidaire : l’interdiction des pailles et objets en plastique à usage unique d’ici 2020. Une promesse déjà faite par Ségolène Royal, ministre de François Hollande, dans sa loi relative à la croissance verte, votée en 2015 ; par Nicolas Hulot, ministre d’Emmanuel Macron, dans son Plan

biodiversité, présenté à l’été 2018 ; et toujours pas effective aujourd’hui, à un an de l’échéance souhaitée. D’autant que le Sénat a repoussé d’une année la date d’entrée en vigueur de cette mesure, en janvier dernier, en votant – avec le soutien du gouvernement - un amendement de la sénatrice Elizabeth Lamure (Les Républicains) au motif d’une sauvegarde d’emplois dans le secteur de la plasturgie. Pour Nathalie Goulet, sa collègue du parti Union des démocrates et indépendants (UDI), cet énième rebondissement est le symptôme de l’hypocrisie française. « Ça fait 20 ans qu’on connait le problème, soupire-t-elle, au téléphone. À chaque fois qu’on propose d’interdire quelque chose, il y a tout un tas d’amendements dérogatoires pour attendre, repousser, s’adapter… Au bout d’un moment, on en a marre. » En janvier, elle est la première

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Chaque année, environ 12,7 millions de tonnes de plastique finissent dans les océans. Crédit : DR

élue à proposer la création d’une Commission d’enquête sur le déchet plastique afin de disposer de chiffres clairs, de pistes solides pour endiguer le problème et combattre les « drama-queen d’Assemblées », douées quand il s’agit de faire pleurer dans les chaumières mais discrètes quand il faut proposer des solutions concrètes. Malheureusement, son groupe politique n’a pas retenu le projet. Sa priorité : le financement de la recherche. S’il est effectivement difficile d’interdire les contenants plastiques sans alternative, elle s’étonne qu’aucune subvention n’ait été proposée au corps scientifique. « Qu’on donne donc une bourse de 500 000 euros

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aux chercheurs qui trouveront un produit de substitution », suggèret-elle.Mais en attendant, elle incite chacun à adapter son comportement, à commencer par les administrations publiques : « Vous prônez la fin du plastique dans des salles de conférences où chacun dispose d’une bouteille en plastique et d’un gobelet devant lui, se désole-t-elle. Comment peut-t’on demander aux citoyens de nous suivre si nous ne faisons pas nous-mêmes un premier pas ? »

Sachet plastique et flou législatif

Plusieurs sénateurs ont justement interpellé, fin avril, la secrétaire

d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, dans le cadre d’un débat sur la question des déchets plastiques. En faisons-nous assez ? La réponse est toujours la même : la France a un projet ambitieux en matière de protection de la biodiversité et progresse sur le sujet. Difficile à croire quand, après trois ans d’interdiction, le sachet plastique virevolte toujours sur notre territoire. Il suffit de se pencher d’un peu plus près sur la réglementation en vigueur et sur les multiples exceptions qui y figurent pour déceler le piège. Ainsi, aucun sac plastique ne peut être mis à disposition dans les commerces : sauf « au rayon fruits et légumes »,

sauf s’il est « d’une épaisseur supérieure à 50 microns » et – comble de l’absurdité – sauf s’il comporte la mention « sac réutilisable » ou « ne pas jeter dans la nature ». Inutile de préciser qu’aucun gendarme n’a été défini dans la loi pour effectuer des contrôles en la matière. Les termes barbares « compostable » et « matière biosourcée » ont également fait leur apparition en 2015, pour remplacer le plus controversé « biodégradable », qui a conduit à l’échec les premières propositions sur le sujet, en 2005. À l’époque, un sachet produit à partir d’amidon végétal apparait au gouvernement comme un bon moyen pour redynamiser un secteur agricole en déclin. Mais les scientifiques ne sont pas dupes. Ce sachet n’a de biodégradable que le nom car il ne peut se désagréger que dans des conditions optimales qu’il est difficile de réunir. D’autant que l’amidon est une matière rigide qui a besoin d’être mélangée à au moins 50% de polyester pour être aussi souple qu’un sachet de courses. En modifiant légèrement le vocabulaire, les autorités contournent le problème.

L’impasse des microplastiques

Autre écueil de la législation française : elle ne fait pas mention d’autres formes de déchets comme les microplastiques. Ces particules microscopiques sont utilisées dans la composition des fibres textiles de nos vêtements, mais aussi dans


nos cosmétiques (les microbilles des exfoliants par exemple). Elles peuvent également être le résultat de la dégradation en nanoparticules de pièces de plastiques plus grosses après plusieurs années passées dans l’environnement.

« Vous prônez la fin du plastique dans des salles de conférences où chacun a une bouteille en plastique et d’un gobelet devant lui »

Rien qu’en mer Méditerranée, il y en aurait environ 250 milliards qui flotteraient à la surface, selon l’Expédition MED, un collectif de skippers et scientifiques engagés contre la pollution marine. Ils sont de vrais nids à bactéries et produits toxiques. Une étude publiée en 2018 dans la revue Environmental Pollution, par l’équipe de l’océanologue JeanFrançois Ghiglione, montre que des particules microscopiques de tout genre (bactéries, virus, microalgues, micro-prédateurs etc.) s’y accrochent, s’y développent et voyagent sur le dos de ses radeaux de plastiques, parcourant les océans

au gré des courants. Une façon supplémentaire pour les espèces invasives de se déplacer et de coloniser de nouveaux écosystèmes. De plus, par leur petite taille, similaire à celle du plancton, ils se font absorber par d’autres espèces marines que nous consommons dans notre alimentation. Voilà comment le plastique, et potentiellement toutes les bactéries qu’il transporte sur son dos, se retrouve dans nos estomacs, traversent nos tissus et se contamine d’autres organes sans que nous connaissions pour l’instant l’effet qu’il aura sur leur fonctionnement.

L’illusion du tout recyclage

Pour le gouvernement, la réponse à ces problématiques semblent tout trouver : le recyclage de tous nos plastiques. D’un point de vue scientifique, technique et financier, il est impossible de recycler toutes les sortes de plastiques. Chaque produit à une composition unique. Pire : les combinaisons se complexifient, au gré des mélanges de matières nécessaires à l’obtention d’une bouteille en plastique plus ou moins transparente, d’un emballage plus ou moins souple, d’un flacon plus ou moins agréable au toucher etc. Ainsi, en France, nous sommes capables de recycler environ 22% de nos plastiques, estime Carole Charbuillet, ingénieure de recherche aux Arts et Métier Paris Tech. Quant à la quantité de déchets effectivement

recyclée, elle est loin d’atteindre 100%. Selon Nathalie Gontard, chercheuse au CNRS, seuls 14% des plastiques usagés sont collectés pour être recyclés. Grossièrement, sur 100 pots de yaourts consommés, 14 seulement font le chemin vers la décharge. Huit de ces pots de yaourts s’égarent en cours de route, rejoignant les autres déchets dispersés dans l’environnement. Quatre sont recyclés en circuit ouvert – c’est-à-dire qu’ils serviront à faire des vestes polaires, par exemple, qui une fois usagées ne seront plus recyclables. C’est ce que les scientifiques appellent plus communément le « décyclage ». In fine, deux pots de yaourt seulement sur les 14 jetés

dans la bonne poubelle seront effectivement recyclés en circuit fermé. Leur plastique servira à fabriquer d’autres pots de yaourts, qui, s’ils sont triés et collectés correctement, serviront à leur tour à fabriquer de nouveaux pots de yaourts et ainsi de suite. Problème : le plastique du pot de yaourt doit à chaque fois être décontaminé et repolymérisé car il se dégrade à chaque utilisation. Il est donc mélangé, quasiment à chaque fois, à du plastique vierge. « Il n’existe pas, à ma connaissance, d’objet composé exclusivement de plastique recyclé dans notre consommation quotidienne », fait remarquer Annick Lacout, fondatrice du bureau d’étude Agir en-

Aujourd’hui, en France, 68kg de déchets plastique par an et par personne sont déversés en mer. Crédit : DR

semble pour une faible empreinte écologique (AEFEL).

« Qu’on donne donc une bourse de 500 000 euros aux chercheurs »

Davantage qu’une illusion, l’objectif du « tout-recyclage » est une erreur, selon cette spécialiste du déchet. « On ne regarde pas le problème du bon côté », assure-t-elle. En effet, si le consommateur se met en tête que le plastique qu’il achète est automatiquement recyclable, pourquoi arrêterait-il d’en consommer ? « Le tout-recyclage reste aujourd’hui une mesure phare car c’est la solution qui remet le moins en cause notre modèle actuel. Mais c’est la production du déchet qu’il faut stopper ». Pourquoi ne parvient-on pas à éliminer le problème à sa source ? « Parce que le plastique rapporte de l’argent », avance l’ONG No plastic in My Sea. D’après la Fédération française de la plasturgie, le secteur a contribué à 2,2% de la croissance annuel moyen ces 10 dernières années. En 2018, l’industrie atteint même un record : 31,7 milliards d’euros de chiffre d’affaire, dépassant pour la première fois l’Allemagne, le plus gros producteur européen.

Amélie Beaucour

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Le zéro déchet, la valeur d’exemple

Le concept est dans l’ère du temps. Il séduit toujours plus de Français prêts à réduire leurs déchets ménagers au quotidien. Largement minoritaire dans la population, ce mode de vie a le mérite d’éveiller les consciences sur les enjeux environnementaux.

A Pour ne pas uitiliser d’emballages et limiter son impact environnemental, les adeptes du zéro déchet prônent l’utilisation de bocaux réutilisables. Crédit: Monicore / Pixabay.

u cœur du 10e arrondissement de Paris, il existe depuis quelques mois la « rue zéro déchet. » A première vue, rien d’extraordinaire. Des camions de livraison se pressent aux abords des boutiques et des passants courent téléphone à la main. Les seuls indices sont ces quelques affiches placardées sur les vitrines de restaurants indiquant le terme de zéro déchet. Aussi, ces trois boutiques vendant des produits biologiques sur moins de cent mètres. Ici dans la rue de Paradis, le nom ne s’invente pas, la population est assez jeune et travaille bien souvent dans des start-up. La mairie de Paris a lancé une expérimentation zéro déchet fin 2018. L’objectif est d’inciter les particuliers et les entre-

prises à réduire leurs ordures. Régulièrement, la collectivité organise des ateliers ou des visites pour sensibiliser les habitants à la question du zéro déchet.

Un restaurant jette entre 6 à 8 poubelles par jour

Les restaurateurs du quartier saluent l’initiative zéro déchet portée par la mairie. Pourtant, à les entendre, difficile de limiter les déchets. Christopher Becker est gérant de Nanashi Paradis. Quelques minutes avant le service, il montre les dernières pailles en plastique rassemblées sur le comptoir : « Les pailles, on s’est dit qu’on finissait le stock. On n’en recommandera plus. Si on trouve d’autres solutions avec des pailles en bambou ou en inox, pourquoi pas. Le plastique pour nous, c’est fini. » Mais le professionnel reste

lucide. Réduire ses déchets, pourquoi pas, mais les supprimer radicalement lui paraît impossible. Car le restaurant n’est que le dernier maillon de la chaîne d’un système de livraison bien rôdé. Chaque jour, son restaurant jette huit poubelles de 130 litres. Des poubelles qui contiennent en grande majorité des déchets organiques et … des emballages en plastique. Pour ces professionnels de la restauration, cette expérimentation n’est pas viable. Chloé, restauratrice De Babines, à quelques dizaines de mètres, critique la passivité de la mairie, elle qui aimerait être plus soutenue : « Sincèrement, cette expérimentation est floue. Elle a été mise en place dans la rue car les restaurants et les entreprises produisaient plus de déchets que la moyenne. C’est dommage car

il y avait la possibilité de réduire mieux. On en a beaucoup entendu parler mais les moyens en amont… On se disait que la mairie aiderait les restaurateurs à se fédérer pour faire des commandes groupées de couverts en carton ou en bois. » Reste que les habitants du quartier adoptent de nouvelles habitudes lors de leurs commandes. Beaucoup refusent pailles, serviettes et contenants en plastique lors de leur commande, et amènent même leur propre tupperware pour emporter les aliments. Dans son restaurant, Chloé aimerait se passer des couverts en plastique mais le budget l’en dissuade. « Quand on vend une formule à 8.90 euros, c’est délicat d’avoir des ustensiles qui reviennent à plus de 10% du prix. Donc nous sommes restés sur le plastique mais ce n’est pas automatique. On pro-

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Les adeptes du mouvement recyclent leurs déchets organiques en faisant du compost. Crédit : Pixabay.

pose les couverts. Nous on fait 90% de vente à emporter donc de toute façon il y a des couverts, du papier, donc beaucoup de déchets », ajoutet-elle, un brin fataliste. De nouveaux gestes apparaissent afin de mieux respecter l’environnement, dans l’espace public mais aussi à domicile.

« Côté gadget », qualité du produit, prix élevés…

C’est du côté des particuliers que le mouvement du zéro déchet trouve toute sa signification. Au quotidien, les fervents défenseurs du “No Waste” (zéro déchet en anglais) adoptent des modes de consommation différents du reste de la population. Les courses ne se font pas au supermarché mais dans des épiceries “en vrac” ou directement auprès du producteur. Dans la salle de bains, les cosmétiques, shampooings, savons, dentifrices et déodorants ne sont ni emballés ni liquides mais solides. Souvent, ils sont faits maison. Tous les produits du quotidien (serviette hygiénique, coton, éponge…) sont repensés et désormais lavables. Par an, on estime que chaque Français produit plus de 450 kg de déchets, dont 277 kg d’ordures ménagères*. Adopter le zéro déchet, c’est produire 3 à 13 fois moins de

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déchets que la moyenne. Encore faut-il avoir la volonté de repenser son mode de vie.

« Ce que je reproche à ce mouvement là, c’est qu’on rentre dans le gadget » Lucas est habitant du 10e arrondissement. Avec sa copine Elisa, ils ont commencé à s’intéresser au zéro déchet il y a quelques mois, convaincus par la publicité de la mairie autour de ce projet de quartier. Le jeune homme a encore du mal à s’adapter : « Ma copine a des cotons bizarres qui se lavent

mais que je n’utilise pas (rires). Elle essaie de plus en plus de faire des produits maison comme le savon et les trucs pour les cheveux. Je trouve cela cool mais je me retrouve dans ma salle de bain et je n’ai plus de dentifrice. C’est ce qui me choque le plus car le nôtre est à base de charbon ou je ne sais quoi... Cela me perturbe un peu. » La banalisation du zéro déchet, qui est par définition un vrai mouvement de fond en phase avec les aspirations écologiques, tend aussi pour les habitués à faire oublier les fondamentaux. « Ce que je reproche à ce mouvement-là, c’est qu’on rentre un peu dans le gadget. Moi, ça me dérange. Au lieu de réutiliser des choses qu’on a déjà chez nous, on va acheter des nouveaux produits, comme les pailles en inox ou en bambou. Est-ce que tout ça

est vraiment écologique? Pour moi, ce n’est pas utile d’acheter le petit sac qui va bien avec tel produit, on peut le faire nous-mêmes ou enrouler le produit dans une serviette », remarque Amélie, bénévole à la Maison du Zéro Déchet, située en bas de la butte Montmartre. L’argument est partagé par Cécile, membre active de Zéro Waste Paris : « Il y a un côté pervers avec des alternatives qui ne sont pas utiles et se propagent, comme les pailles en riz, en blé ou en amidon de maïs. C’est une abomination car ça consomme beaucoup d’énergie et ce n’est pas recyclable. » Alors le zéro déchet, tendance d’un instant ou concept de fond ? En réalité, cette banalisation du mouvement zéro déchet provoque des incohérences. Des sites internet, tenus par des petits entrepreneurs,


proposent des produits réutilisables, lavables. Mais quid de la qualité, de la composition et de l’origine du produit ? L’exemple le plus parlant reste la gourde en inox. L’inox est un matériau cher mais plébicité pour sa solidité. Or, tous les ustensiles et gourdes en inox sont fabriqués à l’autre bout du monde…en Chine. Plus aucune entreprise en France ne produit d’inox. Peu d’acheteurs le savent. L’origine, pas toujours mentionnée sur les sites zéro déchet, tend aujourd’hui à être mieux pris en compte désormais par les fournisseurs. Pourtant, le prix des produits zéro déchet reste relativement élevé. Pour un shampooing ou un déodorant solide, comptez en moyenne 10 euros. Pour une seule serviette hygiénique lavable, au minimum 15 euros… Des objets coûteux qui n’incitent pas à passer à l’acte. Lucie Blanchard chapeaute Nanas Zéro Déchet, qui rassemble des femmes testant les produits zéro déchet pour les intégrer dans leurs box. Le prix, elle en a conscience, mais elle préfère parler d’investissement. « On achète des produits qui vont durer dans le temps. C’est vraiment l’idée. Mais du coup ils ont un prix. Si on compare le sopalin jetable qu’on a l’habitude d’acheter à du sopalin

réutilisable, le prix est incomparable et la démarche différente. Le sopalin va être fait par une créatrice locale et qui a cousu les produits. Il faut être dans une démarche de changement. Sur le long terme, on va économiser le prix de ce sopalin et se rendre compte que le mode de vie zéro déchet peut nous faire faire des économies. Mais il faut déjà avoir engagé ce petit déclic pour s’en rendre compte de ça et investir », souligne-t-elle. Autre problème posé par ces produits vendus sur les sites internet, les différences de prix. Amazon, le géant de la vente sur internet, vend des cotons réutilisables deux fois moins cher que ceux proposés sur les sites de petites entreprises. Difficile donc de s’y retrouver avec des produits vendus avec cinq euros de différence, selon la plateforme. Souvent, un prix élevé assure la juste rémunération du créateur. Dans le secteur du zéro déchet, devenu un vrai marché, on retrouve souvent des femmes créatrices qui ont choisi de se lancer dans l’entrepreneuriat pour vivre de leur passion.

Engouement éditorial et argument marketing

Pour prendre conscience de l’ampleur du zéro déchet, il suffit de

jeter un œil aux rayons des librairies ou des espaces culture des grandes surfaces. Les éditeurs se sont adaptés. Des rayons zéro déchet ont fait leur apparition depuis quelques mois, suivis de près par les livres de développement personnel. Alors pourquoi un tel engouement ? La responsabilité de chaque individu est questionnée. C’est une sorte de quête individuelle écologique. Le zéro déchet convainc les personnes déjà sensibilisées aux questions écologiques, plutôt des jeunes ou des femmes vivant dans les grandes villes. Ces personnes ont par le passé déjà été séduites par d’autres concepts, comme le Made in France ou le locavorisme (approvisionnement de nourriture produite dans un rayon de 100 à 250 km maximum). Avec le zéro déchet, chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. L’argument du colibri revient souvent dans la bouche des défenseurs du zéro déchet. A l’origine, Pierre Rabhi et sa référence à un conte amérindien. « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au

bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. » Cette part, chacun peut y contribuer. Le zéro déchet, même s’il ne réduit pas significativement l’impact du plastique à l’échelle mondiale, cherche avant tout à sensibiliser les individus. Cécile, ambassadrice du mouvement Bas les pailles, résume sa position : « Il faut se dire que c’est sa responsabilité personnelle. On peut se dire que ça ne vaut rien, qu’on est tout seuls mais ce n’est pas vrai. Car 1+1+1, ça fait plein de gens et il y a plein de choses qui changent. Il faut aussi montrer aux enfants et aux gens qui vont entreprendre derrière et se dire que c’est intelligent. C’est vertueux à terme. Ce ne sont pas des gestes qui ne servent à rien même si vous avez 30 personnes qui disent « Tu es tout seul ». Je ne suis pas d’accord car tout ce qu’on fait a un impact qui nous dépasse. »

Manon Leterq *Données de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie

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Le zéro-plastique, pari d’avenir de l’Afrique C’est une lame de fonds qui a emporté avec elle près du tiers d’un continent en une dizaine d’années. L’Afrique, terre de misère, terre de catastrophes naturelles, se révèle en 2019 aussi terre d’avant-garde en matière d’écologie. Envahie par les déchets venus d’Europe et d’Amérique, l’Afrique a déclaré une guerre à ces nuisibles, en passe d’être gagnée. Le 17 avril dernier, la Tanzanie a voté une loi interdisant l’utilisation, la fabrication et l’importation de plastique d’ici au 1er juin, rejoignant ainsi quelques dix-huit autres pays africains. Une épreuve de longue haleine puisqu’elle a été engagée en 2003 par l’Afrique du Sud qui, la première, interdit les sacs jetables les plus fins. Mais c’est au Rwanda que revient la palme de la lutte contre le plastique.

Politiques antiplastiques ambitieuses

En 2004, ce petit pays de 12 millions d’habitants a décrété l’abandon total du plastique. Quinze ans plus tard, sa capitale Kigali « est devenue propre comme la Suisse », s’extasie Adeline Lobbes, consultante internationale experte en écotourisme et guide naturaliste

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spécialiste de l’Afrique. Une réussite due à des « mesures draconiennes», rappelle-t-elle. La sanction contre les commerçants qui ne respecteraient pas cette interdiction est des plus rudes : fermeture du commerce, amende pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines d’euros, obligation de rédiger une lettre d’excuses publiques pour obtenir l’autorisation de rouvrir, et dans le pire des cas la prison.

Le « jour du nettoyage » mobilise toute la communauté Le tout assorti de campagnes de communication pour culpabiliser les contrevenants, et de l’instauration de l’« Umuganda », ces travaux communautaires mensuels obligatoires autrement appelés « jour du nettoyage ». La lutte contre le plastique s’est ainsi profondément ancrée dans les esprits. « Contrairement à nous, les Africains sont très disciplinés, ils respectent l’autorité », analyse Adeline Lobbes, qui ne s’étonne pas

que la graine de l’écologie prenne mieux en Afrique qu’en Europe. Après avoir écumé toutes les mers du monde, le couple de surfeurs Carine Camboulives et Manu Bouvet, ne peut que partager ce constat. Mêlant sport de glisse nautique et militantisme écologique, ils ont récemment réalisé un voyage documentaire, intitulé « La Vague verte », sur un petit archipel au large du Gabon : Sao-Tome-et-Principe. L’île de Principe, reconnue Réserve de biosphère par l’Unesco, possède « une faune et une flore uniques au monde », s’émerveille Manu Bouvet. Car contrairement à sa soeur Sao Tome, Principe est parvenue à rayer complètement le plastique de ses côtes, et à préserver son écosystème de cette pollution.

ditions locales ». Car c’est bien là tout l’enjeu de cette transition vers le zéro-plastique. L’écotourisme. De belles plages pour attirer les touristes et faire fructifier l’économie locale. Comme Carine Camboulives et Manu Bouvet qui voyagent avec leurs deux filles, « les parents veulent transmettre à leurs enfants des valeurs écologiques fortes », souligne Adeline Lobbes, qui remarque une montée en puissance de la demande de ses clients pour des voyages mêlant tourisme et respect de l’environnement. « Les gens ont soif de nature et d’animaux sauvages. Ils n’ont pas envie de visiter des réserves naturelles, de faire des safaris et de voir des lions jouer avec des sacs en plastique. »

La manne de l’écotourisme

Le Kenya, qui a été le premier pays en Afrique à s’ouvrir au safari, en a fait les frais. Entre 2007 et 2012, les recettes liées au tourisme ont bondi de près d’un demi milliard de dollars grâce à cette ouverture. Mais l’interdiction du plastique promulguée en 2017 est arrivée sur le tard, et le Kenya a longtemps laissé proliférer cette pollution. Combiné à une massification du tourisme, son potentiel attractif s’est tari au profit de

« C’est stupéfiant de beauté. Et toute cette beauté a été sauvée de haute lutte par les habitants de Principe et leur bon Samaritain », renchérit-il. Le bon Samaritain en question ? Mark Shuttleworth. Ce philanthrope sud-africain a investi massivement sur l’île pour « développer un tourisme choisi, éthique, respectueux de la nature et des tra-

Bannir le sac plastique

la Tanzanie dont les parcs naturels, moins nombreux que le Kenya, sont néanmoins plus vastes et et offrent une nature plus préservée. « C’est la nouvelle grosse tendance du tourisme en Afrique, assure Adeline Lobbes. C’est pour cela que la Tanzanie a pris cette décision de bannir le plastique, afin de conserver une image intéressante. » Autre destination à fort potentiel touristique, le Maroc, qui a interdit les sacs en plastique en 2016 peut déjà se targuer d’une baisse significative de leur nombre alors qu’ils ont complètement disparus des enseignes de grandes distribution au profit des sacs tissés ou en papier. D’une production d’1,8 milliards de sacs en papier en 2016, le Maroc enregistrait 3,2 milliards de sacs fabriqués rien qu’en 2017, de quoi faire la part belle aux trafiquants de sacs en plastique. La Mauritanie, le Cameroun, la Guinée-Bissau, la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie, le Mali, le Malawi et le Bénin ont également entamé leur transition, et pourraient devenir les nouvelles destinations tendances pour les Européens et Américains en mal de plages et de savanes vierges de tout plastique.

Caroline Vinet


Ile de Principe, réserve de biosphère par l’Unesco. CC

Des Rwandais participent à l’Umuganda, lors de la semaine de l’Environnement, en 2017. CC

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Vue sur le village palestinien d’Iraq Burin depuis Har Brakha, en Cisjordanie. L’installation d’une école religieuse a permis le développement de cette colonie israélienne. Crédit : Anna Mutelet

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International

Comment le site internet Couchsurfing normalise l’occupation israÍlienne. Les troubles psychologiques des palestiniens voisins des colonies.

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Palestine, partir ou souffrir

Proches des colonies israéliennes « illégales », les villages palestiniens d’Urif et d’Asira al-Qibliya sont régulièrement pris pour cibles par des colons. Une violence constante qui s’aggrave au fil du temps et laisse des stigmates psychologiques.

Muntasser, 35 ans, père de trois enfants, vit dans le village palestinien d’Urif, à quelques kilomètres de la colonie israélienne d’Yitzhar.

C

’est une maison, tout ce qu’il y a de plus banale, à l’extrémité du village d’Asira al-Qibliya, au nord de la Cisjordanie. Située au bout d’un chemin, on y entendrait presque les oiseaux chanter. Mais à y regarder de plus près, quelques détails contredisent la tranquillité du paysage. Un épais grillage recouvre les fenêtres de la maison et sur la colline toute proche, une yourte trahit la présence des colons. De la fenêtre de son salon, où seuls quelques rais de lumière parviennent à transpercer l’obscurité, Khadra a une vue de choix sur l’avant-poste d’Ahuzat Shalhevet, une colonie établie dans les territoires palestiniens sans

l’autorisation du gouvernement israélien. Un paysage de cauchemars pour les habitants du village : « Cela fait depuis la naissance de ma fille Ro’a, qui a maintenant 17 ans, qu’ils nous attaquent en lançant des pierres ou en cassant nos voitures. Leur but principal est de nous faire fuir ! » Attaqué en moyenne trois à quatre fois par mois, leur quartier est devenu invivable. « On ne se sent jamais en sécurité, confie Khadra, les enfants ne peuvent pas jouer dehors. Mes filles se font parfois insulter par des colons ou par des soldats israéliens. Ils insultent aussi notre prophète en arabe pour nous provoquer. » Humiliée par ces agressions à répétition et toujours terrifiée, Khadra avoue perdre ses cheveux à

cause du stress. Comme toutes les femmes de cette famille nombreuse, elle bénéficie de l’aide psychosociale de Médecins du monde France.

Une région traumatisée

Depuis près de 6 ans, l’ONG apporte un soutien d’urgence aux personnes affectées psychologiquement par la violence de l’occupation. Elle organise également des groupes de parole dans le but de renforcer leurs capacités de résilience. « L’équipe de Médecins du monde a beaucoup aidé mes enfants à exprimer leurs sentiments, affirme Khadra, surtout ma fille Ruba’ qui est constamment en colère. » Âgée de 11 ans, cette fillette développe un comportement agressif et ne cesse de dire à sa mère qu’elle se sent mieux en dehors de

la maison familiale. A l’occasion d’un groupe de soutien animé par l’ONG, elle a sculpté un colon en pâte à modeler. Lorsque l’équipe lui a suggéré de mettre un cercle de protection autour de la figurine, la fillette a rétorqué que cette barrière n’était pas suffisante. Une fois les intervenants partis, elle a supplié sa mère de détruire le colon de pâte à modeler pour se sentir rassurée. Soumis à un stress constant, de nombreux Palestiniens développent des troubles psychologiques. Selon une étude publiée en 2017 et relayée par Médecins du monde, « la Palestine compte le taux le plus élevé de troubles mentaux dans la Région méditerranéenne orientale. L’exposition générale et chronique au traumatisme et à la violence liée à

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La maison de Zeyad, 34 ans, a des allures de forteresse. Il tente de protéger sa famille des attaques des colons.

l’occupation militaire en Palestine peut contribuer à expliquer le taux élevé de troubles mentaux. »

L’impunité des colons

Le programme de Médecins du monde s’est donné comme objectif de prévenir ces problèmes de santé mentale. Tout en essayant de réfréner un sentiment de frustration « susceptible de contribuer à perpétuer le cycle de violences dans la région. » Une tâche ardue puisque les violences à l’encontre des Palestiniens se sont accentuées ces derniers mois. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), le nombre d’incidents -morts, blessés, biens détruits- enregistrés entre janvier et avril 2019, a augmenté de 53% comparé à la même période en 2018. Les déclarations successives de Donald Trump et les positions du gouvernement israélien « ont renforcé le sentiment d’impunité des colons », expliquent les membres de Médecins du monde. Cette violence s’abat souvent sur les mêmes victimes. Âgée de 17 ans, Ro’a, la grande soeur de Ruba’, est toujours suivie par l’équipe de Médecins du monde. En 2011, elle a été la première à bénéficier de son soutien quand l’ONG s’est installée dans la région. Si elle arbore

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un grand sourire à toute épreuve, parle de son désir de pouvoir circuler librement, elle convient qu’un stress régulier lui empêche d’avoir de bons résultats scolaires. Mais désormais, la jeune femme qui rêve de partir de Palestine pour avoir « une vie normale » s’est résolue à ne plus avoir peur. « J’ose sortir pour nous défendre et filmer ce qu’il se passe », explique-t-elle. À ses mots, les yeux de sa mère s’embuent de larmes : « Je suis très sensible, admet-elle, j’ai toujours peur que quelque chose de grave arrive à mes enfants. » Comme Khadra, Muntaser, père de famille d’Urif, vit dans la crainte.

Situé à environ trois kilomètres d’Asira al-Qibliya, son village fait face à la colonie d’Yitzhar, réputée pour être la plus extrémiste de la Cisjordanie. Peuplée de plus de 1 500 Israéliens, cette colonie illégale aux yeux du droit international mais admise par l’Etat hébreu, s’est fait connaître par la violence de ces exactions. Des actes de vengeance, qualifiés de « prix à payer » par certains colons, qui ciblent les lieux de culte, les champs d’oliviers ou encore les voitures des Palestiniens.

Dans la crainte du pire

Face à l’escalade des violences, Muntaser redoute « un deuxième

Douma ». En juillet 2015, un incendie criminel imputé à des extrémistes juifs ravageait la maison d’une famille du village de Douma, non loin d’Urif, laissant orphelin un enfant de quatre ans. « Dès qu’il y a une attaque contre un Israélien, c’est Urif qui prend », s’inquiète ce constructeur en bâtiment, également vice-président du conseil municipal et responsable de la protection du village. Les yeux rivés sur son portable durant l’entretien, il ne cesse de répondre au téléphone ou d’envoyer des textos. Plus tôt dans la matinée, un soldat israélien a été blessé à un checkpoint à dix kilomètres de là et il craint de nouvelles représailles.


Car c’est via WhatsApp que ce responsable de protection et d’autres habitants donnent l’alerte en cas d’attaque : « Les soldats israéliens ne nous protègent pas, précise-t il. Quand les colons arrivent, on diffuse l’information sur le groupe, comme ça les parents peuvent aller chercher leurs enfants à l’école.  » Car comme l’explique ce père de famille, l’établissement scolaire est un lieu de tensions. Proche d’Yitzhar, il est souvent pris d’assaut par les colons : « Les enfants ont souvent peur et se font pipi dessus. Beaucoup ne veulent pas y aller ou refusent de s’y rendre seuls, confie-t il, il faut toujours surveiller l’école. » C’est en novembre 2018, alors qu’il tente de protéger la maison d’une famille d’Urif, que Muntaser se fait tirer dessus. Juste après l’incident, Médecins du monde lui fournit un soutien psychosocial d’urgence : «  Il ne pouvait plus parler, c’était critique  », se rappelle Mohammad, un membre de l’équipe. Quelques mois plus tard, Muntaser retrouve la parole et continue toujours de protéger son village. Mais il lui est difficile de trouver le sommeil. « La nuit, je laisse mon téléphone sous mon oreiller. Je ne dors presque pas, j’attends qu’ils arrivent. » Malgré l’incident il refuse à tout prix de quitter Urif : « On ne partira pas. On ne

répétera jamais l’erreur de 1948 », affirme-t-il, révolté. Mais son ami, Zeyad, qui vit à l’extrémité du village s’est fait une raison. Même si Muntaser et d’autres habitants ont créé un comité pour l’empêcher de partir, ce père de deux enfants est au pied du mur.

Seul avec les colons

Construite il y a à peine deux ans sur un terrain proche d’Yitzhar, mais à un endroit qu’il pensait difficile d’accès pour les colons, la maison de Zeyad est régulièrement attaquée depuis un an. Au point que ses proches redoutent de lui rendre visite. Dès l’entrée, la maison est marquée par le sceau de la peur. Sur le mur d’enceinte, un tag grossier assorti d’une étoile de David menace les visiteurs. « C’est comme si j’étais seul, mais avec les Israéliens, explique l’instituteur. Ici, c’est un territoire palestinien, j’ai envie de résister mais je suis totalement livré à moi-même. » Hormis le graffiti, sa maison a des allures de forteresse : un grillage de plusieurs mètres de haut l’entoure, des grilles ont été installées aux fenêtres et trois caméras filment vingt-quatre heures sur vingt-quatre les pièces à vivre et le jardin. C’est grâce à elles que Zeyad a pu médiatiser sa dernière agression. En avril

dernier, la famille est violemment attaquée par une dizaine d’hommes cagoulés. Alors que la femme de Zeyad et ses deux enfants viennent d’entrer dans leur voiture, ceux-ci arrivent en trombe de la colline et commencent à les lapider. Sur une vidéo publiée par Haarezt que nous avons pu consulter, on voit Zeyad ressortir précipitamment de la maison pour mettre à l’abri sa famille. D’après le quotidien israélien, les assaillants n’ont pas été arrêtés.

« Mon fils a peur, il ne sort jamais et refuse d’aller aux toilettes tout seul »

Yesh Din, une ONG israélienne pour les Droits de l’Homme, affirme néanmoins que ce groupe d’individus cagoulés sont des colons d’Yitzhar. La colonie, célèbre pour les positions extrêmes de son rabbin, est devenue un « refuge pour les Jeunes des Collines  », selon le Times of Israël. Un groupe de jeunes colons juifs extrémistes, connu pour s’attaquer aux Palestiniens et même aux soldats israéliens quand l’armée met en péril leurs implantations. Suite à cette attaque, Zeyad a l’in-

tention de porter plainte mais il se sent démuni : «  Les associations, la police, personne ne fait rien, regrette-il, c’est comme si je n’avais pas de droit. » Choquée, la famille dort regroupée dans le salon, loin des fenêtres. Leur fils de quatre ans a développé des problèmes psychologiques : «  Il a peur. Il ne va jamais dehors et est toujours attaché à sa mère, confie Zeyad, il refuse de se rendre aux toilettes tout seul.  » L’équipe de Médecins du monde a commencé à former sa mère pour qu’elle puisse apporter une aide psychologique à son enfant. Mais face à cette situation, la famille s’est résolue à quitter la maison qu’elle a construite. « Moi, je peux rester tout seul dans cette maison mais pas mes enfants, affirme Zeyad. La victime, c’est avant tout ma famille.  » Si ce déménagement semble libérateur, il pourrait également avoir des conséquences psychosociales néfastes. Selon une étude de cas de Médecins du monde, les personnes ayant déménagé suite à la violence répétée des colons, sont parfois stigmatisées par leur voisinage et considérées comme faibles. Une double peine pour ces familles, souvent isolées socialement.

Texte et photo : Annabelle Martella

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Le couchsurfing, vitrine des colonies israéliennes Accueillir des touristes de passage, une pratique de plus en plus répandu chez les colons israéliens. Mais derrière l’hospitalité se cachent des enjeux politiques.

Ophir vit en Cisjordanie occupée depuis 24 ans. Il a commencé à accueillir des touristes ses premiers couchsurfers il y a 1 an et demi. Crédit : Annabelle Martella

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ontagne paisible, encore un peu sauvage, couverte de verdure et de fleurs gorgées de soleil, le mont Garizim a tout du point de chute rêvé pour «couchsurfer». Ophir Blum en est convaincu. «Regardezmoi un peu cette vue !» Un “véritable cadeau” avec lequel il est fier de pouvoir surprendre les invités éphémères qui se succèdent depuis près d’un an dans son salon de Har Brakha. Niveau ambiance, son profil sur le site d’hébergement gratuit Couchsurfing semble annoncer la couleur: Pink Floyd, spiritualité, et nature. Mais ce qu’Ophir n’indique pas, c’est que Har Brakha -en hébreu «le Mont de la Bénédiction»- est une colonie israélienne implantée

en terre palestinienne, au nord de la Cisjordanie. Un territoire illégal aux yeux du droit international. Pas question d’y voir pour autant une tentative de dissimulation, car comme tous les colons de sa génération, Ophir a fait le choix de vivre ici, fruit d’un «rêve d’enfant» et de la poursuite de «cette terre de Samaria, promise aux Juifs dans la Bible». Pourquoi préciser quelque chose qu’on juge si naturel. Au contraire, c’est un projet bien particulier qui l’a poussé sur Couchsurfing. «J’ai un message à transmettre au monde». Sa teneur: «Montrer qu’ici, tout va bien, nous vivons en paix».

Vacances de rêves au pied des vignes

De prime abord, la vie est prospère à Har Brakha. Lovée à 880 mètres

d’altitude derrière une barrière de sécurité, dans la colonie, le temps semble figé. Sur les routes, peu de voitures, mais beaucoup d’enfants qui se promènent seuls à la sortie de l’école. On est bien loin de l’agitation de Naplouse, poussiéreuse et chaotique, installée en contrebas et bastion de la seconde Intifada palestinienne (2000-2006). Ophir arpente la montagne et ses vignes qui s’étendent à perte de vue. Une partie d’entre elles sont cultivées par des chrétiens évangélistes, qui se sont greffés aux juifs d’Har Brakha. «Mon père cultivait des pommes de terre aux Etats-Unis. Un jour, il a réalisé qu’on ne cultivait pas de pommes de terre dans la Bible, mais plutôt du vin. Et il est venu s’installer là» explique Nate, qui parle d’ici comme “Israël”.

« J’ai un message à transmettre au monde »

Dans les rues de la colonie et au milieu des ceps de vignes, difficile de réaliser que Har Brakha a pris forme au-delà de la “ligne verte” -les limites de l’Etat hébreu scellées en 1949. Seul stigmate de l’histoire, un poste d’observation militaire qui témoigne de l’installation de l’armée sur ces terres en 1982, avant de laisser la place aux premiers membres de la communauté religieuse. Près de 2 000 personnes vivent aujourd’hui à Har Brakha. En Cisjordanie occupée, le nombre de colons a triplé depuis les années 90, pour atteindre 420 000 habitants hors Jérusalem-Est.

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Mais ce n’est pas cette histoire profane qu’Ophir veut narrer à ses invités. Ce guide touristique de profession a confiance en sa méthode ainsi qu’en son récit. «Les gens viennent, on passe du bon temps, on boit du vin, je leur fait rencontrer des habitants de la région, et là, ils peuvent ressentir la paix».

« La plupart du temps, les gens ne connaissent qu’une seule histoire, et ont une mauvaise image d’Israël » Si on se base sur les avis laissés sur son profil Couchsurfing, c’est une recette qui fonctionne. «J’ai beaucoup appris pendant ce séjour, je vais assurément y penser pour un long moment”, ou encore “Je suis content que tu fasses voir ce qu’est la vie dans les colonies». Cisco, qui n’avait jamais visité de colonie, en conclut, une fois de

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Depuis le poste de l’observatoire militaire d’Har Brakhat, vue sur les vignes, une des principales activités agricoles de la région. Crédit : Anna Mutelet retour en Roumanie: «ça permet d’avoir une vie de famille simple, honnêtement, c’est tout ce qu’on peut demander». A une centaine de kilomètres au sud,

dans la colonie de Kfar Adumim, Yonadav, 18 ans, a inscrit sa famille sur Couchsurfing cet été. Comme Ophir, son domicile séduit beaucoup les voyageurs. Aux portes du

désert, proche de Jérusalem, le lieu a, lui aussi, une dimension biblique. Plus que la paix, c’est leur voix que Yonadav et sa famille veulent faire entendre: «La plupart du temps, les

gens ne connaissent qu’une seule histoire, et ont une mauvaise image d’Israël». S’il ne s’agit pas de leur motivation originelle pour ouvrir leur foyer aux couchsurfers, «ça


nous permet de donner cette autre version, notamment à ceux qui ont voyagé dans les territoires palestiniens» reconnaît le lycéen, qui n’a encore jamais quitté son pays. Cette version tient une ligne, la première de sa description: «Je vis dans une colonie, non ce n’est pas dangereux, et oui, c’est légal». En somme, fidèle à la doctrine gouvernementale. Son profil, Yonadav l’a d’ailleurs mis à jour il y a un peu plus d’un mois, après la visite de deux couchsurfeurs qui pensaient qu’il habitait un village arabe. Une drôle d’expérience qui découle du référencement ambivalent proposé par Couchsurfing. En tapant «Cisjordanie», dans la barre de recherche, les annonces qui s’affichent comportent pêle-mêle hôtes palestiniens et colons, sans mention particulière sur les concernés qu’ils résident dans une colonies. Même résultat en cherchant «Judée et Samarie», terme d’origine biblique, qui correspond à la dénomination administrative utilisée par les autorités israéliennes pour qualifier les zones à majorité juive établies en Cisjordanie, hors Jérusalem-Est. A cause de ce référencement schizophrénique et à moins

d’éplucher les 23 096 annonces, impossible d’obtenir le chiffre total de logements référencés dans les colonies. Pour avoir un ordre d’idée qui s’approche au maximum de la réalité, il est possible de ne faire apparaître que les hôtes indiquant parler hébreu, tout en ciblant des zones géographiques suffisamment éloignées pour ne pas que les résultats s’accumulent. On trouve ainsi 47 hôtes à Ari’el, 321 à Modi’in Illit, ou encore 510 à Alfei Menashe. Quant au plateau du Golan, qui fait partie des territoires occupés par Israël visés par la résolution 242 du Conseil de l’ONU, on retrouve 229 hôtes.

Airbnb et Booking.com épinglés par Amnesty

Mais ces résolutions et autres critiques internationales -faisant des colonies un des obstacles principaux à la résolution du conflit israélo-palestinien semblent pas influencer les expériences des voyageurs. Sur les profils d’Ophir, Yonadav et bien d’autres, les avis vantent leur sens de l’hospitalité, leurs talents culinaires, ou encore la beauté des lieux. Comprendre

que dans les colonies, on fait du couchsurfing comme partout ailleurs. «Tout le monde s’en fiche!» assure Ophir. «On boit du vin, le paysage est sympa. C’est tout ce qui compte». Son unique mauvaise expérience n’a pas dépassé le stade virtuel. «Elle n’est jamais venue, car quand elle a réalisé que c’était ici, soit-disant en «Cisjordanie», elle m’a écrit «Vous savez qu’à Genève, ils disent ‘tatatata, et que ce que vous faites est mal». Il rit. «Je lui ai dit, ok, à Genève ils disent ça, mais il y a Dieu. Et moi, je choisis Dieu». Le tourisme dans les colonies peutil pour autant être un tourisme comme les autres ? La réponse est non, pour Amnesty International et de nombreuses autres ONG. Dans un rapport au vitriol publié en janvier dernier, l’organisation de défense des droits de l’homme épingleait les activités de «Booking.com, Airbnb et Expedia, pour leurs offres dans les colonies», accusées de contribuer «au maintien, au développement et à l’extension des colonies de peuplement illégales, qui constituent des crimes de guerre au titre du droit pénal international, en tirent profit». En

toile de fond, ces entreprises sont accusées de normaliser la situation. En novembre, Airbnb retirait la totalité de ses offres de locations en Cisjordanie occupée, avant de rebrousser chemin en avril et rétablir ses quelques 200 offres, menacée de poursuites judiciaires en Israël ainsi qu’aux Etats-Unis. Désormais assure la compagnie, «Airbnb ne tirera aucun bénéfice de l’activité dans la région».

« Les touristes sont les meilleurs ambassadeurs dans la promotion du sionisme » La plateforme Couchsurfing, qui a dépassé la barre des 4 millions d’utilisateurs, fournit, elle, un service gratuit, sauf pour les membres dits «vérifiés», qui payent un forfait au site, et dont un certain nombre de colons font partie. Sans

compter qu’aucun avertissement n’accompagne les pages des logements en zone occupée. Et le tourisme dans les colonies constitue un enjeu stratégique pour Israël, qui par ailleurs a atteint son record total de visiteurs avec près de 4 millions de voyageurs en 2018. Subventions, financements de programmes ou statuts spéciaux… Le gouvernement a massivement investi ces dernières années en Cisjordanie. Dernier coup de pouce en date mi-mai: l’Etat promet jusqu’à 20% de subventions aux entrepreneurs qui veulent construire ou agrandir leurs hôtels en Judée et Samarie.Le maire d’Efrat s’est félicité de cette mesure dans le Jérusalem Post: «Les touristes sont les meilleurs ambassadeurs dans la promotion du sionisme et de la lutte contre le mouvement du BDS [Boycott, désinvestissement et sanctions]». L’objectif : «Ils verront ainsi qu’il n’y a pas la guerre tous les jours, et qu’il n’y a pas d’apartheid». Comme sur Couchsurfing ?

Texte : Anna Mutelet Photos : Anna Mutelet et Annabelle Martella

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France

Proposer des alternatives à la maison de retraite. L’économie parallèle de la mode streetwear. Les cimetières, refuges de la nature en ville.


En 2050, le nombre de personnes ayant 85 ans et plus devrait tripler pour atteindre 4,8 milions CrĂŠdit : sabinofb / Flickr

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La retraite multiplie ses maisons Le nombre de personnes âgées dépendantes en France ne cesse d’augmenter. De nombreuses alternatives aux maisons de retraite émergent qui Proposant des prises en charge personalisées afin d’éviter la surmédicalisation

L

es enfants rentrent en trombe dans la maison foutraque. Dans le salon leurs jeux s’amoncellent et les étagères débordent dans la cuisine où ils se servent le goûter. L’un d’eux se met à jouer la Lettre à Élise de Beethoven. Son piano est adossé à la chambre d’Albert*, 62 ans, champion de culturisme, victime d’un AVC un an plus tôt. Les notes atteignent les oreilles d’Yves*, ancien ouvrier automobile et videur de boîte de nuit encore entouré de vinyles, bientôt entouré par sa famille, qui le rejoint pour fêter ses 90 ans. Tous deux ont été placés chez Marise Descamp* car ils ne pouvaient plus vivre seuls. Après 29 ans passés dans un HLM de Cergy-Pontoise, Yves déménage quinze mois chez

sa première fille en Charente. « On a beaucoup tourné, on a vu des maisons de retraites, ce que j’y ai vu ne m’a pas forcément déplu… » résume-t-il. Son aînée opte pourtant pour la famille d’accueil : elle ne se résout pas à l’envoyer en maison de retraite, « mais elle n’était pas habilitée » à s’occuper de son père, raisonne celui-ci.

Voie alternative

Pour Albert, depuis un mois seulement chez Marise, l’adaptation n’est pas envisageable. « Un soir, à 21h30, ma vie a basculé, lâche-til froidement. J’ai refusé la maison de retraite parce que je ne suis pas vieux mais vivre ici, ce n’est pas un objectif de vie ». L’assistante sociale a décidé pour lui. De son côté, Marise assure qu’elle fait son maximum pour « rendre (ses) papis heureux ». Avec sa fille, elle a demandé

deux agréments de couple au Conseil départemental et depuis, « les demandes n’arrêtent pas de tomber !  » Une place est même réservée… Régulièrement sa maison est contrôlée, tout comme la qualité de son accueil. La sécurité prévaut. Pour le confort, Marise projette d’agrandir sa maison et de construire trois chambres au rez-de-chaussée, avec chacune une salle d’eau et vue sur le jardin. Pour le moment, la salle de bain est à l’étage et les chambres ne sont équipées que de chaises trouées. Il n’y a pas si longtemps, l’une d’elles était occupée par Paulette, première retraitée que Marise ait accueillie, dont la chevelure argent éclaire quelques photos du salon.

« J’en ai vu des choses… »

Marise le répète, elle-même ne mettra pas un pied en maison de retraite.

Le manque de moyen, le manque de personnel et le manque de temps, elle les a éprouvés tous les trois dans sa carrière d’infirmière, avant d’arrêter pour l’accueil familial. « J’en ai vu des choses… », laisset-elle planer, avant de raconter le personnel excédé et les patients humiliés. « Une vieille femme traînée par les cheveux », surtout, l’a traumatisée. Même sans ces maltraitances, le rythme « quasi militaire » empêchait toute attention personnelle au patient, selon Marise. Aujourd’hui, cette mère de famille se félicite d’outrepasser parfois les règles : « Jean-Louis aime follement le Ricard… Je lui donne de l’anisette à midi ! » glisse-t-elle dans un sourire. Pour les 90 ans d’Yves, qui a travaillé 45 ans dans l’automobile, elle a acheté une voiturette sur ses deniers personnels.

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« La maison de retraite, c’est la seule solution qui vient à l’esprit lorsqu’on est en perte d’autonomie », déplore CetteFamille.

colocation. Le « logement contre services » se multiplie dans les grandes villes et se mue, pour les retraités, en un logement contre la solitude.

«Il faut sortir de la binarité ‘domicile ou EHPAD’» L’association accompagne des personnes âgées en situation de dépendance dans leurs démarches pour trouver des ‘accueillants’, agrées par les Conseils départementaux qui correspondent à leurs attentes. C’est via ce réseau qu’Yves a été confié aux bons soins de Marise. En moyenne, le reste à charge s’élève à 1  078 euros par mois (avec déductions fiscales, ndlr), contre 1 700 à 2  600 euros en EHPAD (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). « Il faut sortir de la binarité ‘domicile ou EHPAD’, insiste CetteFamille. D’abord, parce que beaucoup de résidents paient du personnel et un matériel médical dont ils n’ont pas besoin. Ensuite, parce qu’un problème démographique se pose ». D’ici à 2050, le nombre de personnes ayant 85 ans et plus devrait tripler

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La solution intergérationnelle

Une colocation de seniors en lien avec le reste de la ville, c’est le concept de la maison Margueritte à Tence. Crédit : D.R. pour atteindre 4, 8 millions. Le nombre de personnes dépendantes, ne pouvant plus vivre seules chez elles, devrait doubler pour atteindre deux millions.

Un poids économique

Mathématiquement, le coût de cette dépendance devrait augmenter : 9, 2 milliards d’euros d’investissements en plus sont à prévoir d’ici à 2030. Une situation préoccupante que formalise le rapport Libault sur la dépendance, rendu le 28 mars 2019 à la ministre de la Santé et

des Solidarités, Agnès Buzyn, dans l’optique de mener des réformes à l’automne 2019. Très attendu, ce texte encourage le développement de toute une « gamme de solutions  » alternatives à la maison de retraite, qui puissent s’adapter au retraité, sa santé et son niveau de dépendance. Ainsi le choix est laissé au senior, qui pourrait réaliser des économies sans renoncer à sa qualité de vie. L’accueil familial, qui bénéficie à 6.000 personnes âgées, est cité 15  fois en exemple. Le rapport Libault évoque également la

« Le but, c’est de recréer du lien entre les générations », argumente Amélie Gentilini du Pari Solidaire. L’association met en relation des seniors et des étudiants ou « jeunes pro » pour qu’ils « cohabitent » : « Le jeune intègre vraiment le logement du senior, il n’est pas un auxiliaire de vie mais une présence, poursuit Amélie Gentilini. Chacun se sent utile. » Les uns offrent un toit aux autres, qui apprennent de leurs aînés. « Beaucoup restent en contact après la cohabitation », assure encore Amélie Gentilini. Dans la même veine s’est mise en place, au coeur de Paris, «  l’intergénérationnelle de la rue Chabrol ». Des studios individuels et deux grands appartements collectifs sont mis à disposition de jeunes, de familles précaires et de retraités. Un dispositif qui ajoute aux luttes contre la pénurie de logements et contre la solitude, la prise en compte de la paupérisation. En effet, l’entretien d’entrée se fonde sur des critères économiques, le loyer est


calculé en fonction du revenu. Ainsi Caroline, 28 ans et « petit budget », paie 360 euros par mois sa chambre de 22 mètres carrés. Elle partage son quotidien avec une mère célibataire et ses deux enfants, et avec Gérard, 84 ans, passionné d’Amérique latine. « Il est très cultivé, il me conseille des livres, des conférences, je lui donne des coups de main… pour l’informatique par exemple, lance-telle en riant. On fait partie de la vie des uns et des autres ! »

Des solutions trop floues

L’habitat partagé, le futur des retraités ? Il aurait le mérite de désengorger les maisons de retraite surchargées et d’en finir avec le « tabou de la vieillesse », estime Minetou Ndiaye, codirectrice du livre blanc sur la dépendance publié en septembre 2018 et manager assurance chez Cognizant Consulting. Pour ce qui est du budget de l’État mobilisé par le vieillissement et en particulier par la dépendance, « il est suffisant » d’après elle. « Les personnes dépendantes ont moins besoin d’argent que d’accompagnement sur des questions logistiques. » Comment adapter son domicile aux effets de l’âge ? Comment demander de l’aide ? Les contrats sont multiples, tout comme les régimes de retraite, les

services de proximité sont éparpillés, l’information manque.

« L’argent est là, il suffit de le flécher » « Le système est un millefeuille beaucoup trop complexe aujourd’hui, il faut le refondre pour optimiser les dépenses », diagnostique Minetou Ndiaye. « L’argent est là, il suffit de le flécher », renchérit Melissa Petit, sociologue, fondatrice du bureau d’études Mixing Generations, qui accompagne le monde économique vers la Silver Économie. Cette économie nouvelle a émergé à la faveur de l’augmentation de l’espérance de vie et du vieillissement de la population ; elle propose de plus en plus de produits et de services spécifiques. Elle pourrait générer un chiffre d’affaire de 130 milliards d’euros en 2020 d’après Bercy. C’est sans compter sur « la forte stigmatisation de la retraite  », synonyme de « retrait de la vie sociale », note Melissa Petit. Une peine aggravée pour les personnes âgées qui perdent leur autonomie : le secteur médico-social, « précaire, pas sexy, prenant  », connaît de fortes difficultés de

recrutement. La sociologue explique ce dédain par « le narcissisme de la société du selfie, de la mise en avant de son corps… il n’y a plus aucun fierté pour le corps vieux ».

Surmonter l’abandon du domicile

à Tence, une autre est à naître à Retournac, une quinzaine est en réflexion. La Maison Marguerite, c’est une colocation entre seniors : huit personnes âgées non dépendantes sous le même toit, en milieu rural, avec une maîtresse ou un maître de maison qui s’occupe des repas. L’objectif premier était de mutualiser les dépenses pour les baisser. Aujourd’hui, il s’agit de prendre le problème de la dépendance en amont, « d’engager un cercle vertueux », se réjouit Mathieu Decultis. « La colocation implique une série de détails qui repoussent une fin triste », embraye-t-il. Dès le matin, être présentable, c’est « prendre soin de soi ». Vivre et tenir une maison ensemble, c’est organiser ses journées et partager ses goûts, « ce sont des discussions, des jeux ensemble, des bons repas… » Optimistes, les propositions qui émergent semblent néanmoins avoir évacué la possibilité de déviances. Pourtant leur multiplication pourrait bien augmenter la difficulté du contrôle. C’est tout l’enjeu qualitatif de la réforme de la prise en charge de la dépendance.

Installé chez Marise par ses proches, au milieu de ses meubles, André parle douloureusement de sa préretraite à 55 ans, imposée « pour compression de personnel » : « J’ai pleuré… J’ai fait tellement de choses, j’ai tellement voyagé dans ma vie, puis j’ai diminué, et aujourd’hui je ne peux plus me laver seul. » L’ancien colosse n’a plus les yeux rieurs, derrière ses lunettes rondes. « Nous les vieux, on est des encombrants, des nuls. Mes petitsenfants me trouvent nul, je le vois bien quand ils entendent mes disques d’accordéon… Moi je suis aux anges quand je les écoute. » Amer, André s’accommode de l’âge et de l’accueil de Lynda : « Je suis bien mais je ne suis pas chez moi ». L’abandon du domicile, « un déchirement toujour difficile à gérer » mais une épreuve dépassable, d’autant mieux qu’elle est anticipée, pour Mathieu Decultis, chargé Marion Gauthier de développement des Maisons  Marguerite. *Les prénoms ont été modifiés. Une seule existe pour le moment,

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Supreme combines La marque américaine Supreme, qui fête ses 25 ans cette année, adopte la stratégie marketing du compte-gouttes en proposant des produits rares et coûteux. C’est la nouvelle référence du streetwear, pourtant elle engendre un nouveau phénomène : la revente au marché noir par des « dealeurs de sapes. »

Une paire de chaussures de la marque Supreme, en partenariat avec Nike. Le logo rouge et la célèbre virgule apparaissent sur le devant. Crédit : Allen Lee / Flickr.

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’est un drôle de manège qui se joue en plein cœur de Paris dans le quartier du Marais, au 3 rue Barbette. Aujourd’hui, et comme tous les jeudis, des hommes tout en noirs patrouillent en scooter dans les rues. Ces hommes sont des vigiles à l’affût. Ils scrutent le moindre passant. Pour les non-initiés, difficile de comprendre la raison de cette effervescence. Pourtant c’est celle que provoque le nouveau réassortiment hebdomadaire de la marque newyorkaise Suprême, incarnation de la mode luxe et streetwear de la capitale. Les afficionados, eux, le savent très bien, en quelques heures à peine, toutes les pièces sont en rupture de stock, en « sold out » comme

on dit dans le milieu. Ensuite, elles sont revendues jusqu’à quatre fois leur prix d’origine sur Internet.

Proposer des articles ultra-qualitatifs

Pour comprendre ce phénomène, il faut se replonger dans le passé. Le créateur de Supreme est James Jabbia, qui doit sa réussite à une rencontre. Il ouvre une première boutique multimarque en 1983 à New York. Mais c’est en 1994 que son destin bascule : il fait la rencontre de Shaun Stussy qui possède déjà une marque à son nom et lui propose d’ouvrir un local. Avec 12 000 $ en poche, Jebbia ouvre sa petite boutique dédiée à la culture skate à Manhattan. L’objectif est de proposer des produits ultra qualitatifs. Très vite, la

petite boutique devient la référence des « cools kids » en la matière. Le logo de la marque est simple et facilement identifiable : une inscription « Supreme » en blanc sur un fond rouge. Rien de révolutionnaire mais un procédé terriblement efficace. Le succès est immédiat. Très vite, les collections se vendent en totalité. James Jebbia multiplie les collaborations avec plusieurs marques (Nike, North Face, Vans …). Mais la consécration a lieu en 2017, quand la marque collabore avec Louis Vuitton pour la collection automnehiver 2017-2018. La planète mode ne s’en remet pas. C’est la première fois qu’une maison de luxe s’associe à une marque streetwear pour réaliser une collection de prêt-à-porter. Quelques mois après, le jury du CFDA Fashion

Awards décerne le prix du Menswear Designer of the Year à Supreme, qui devient la première marque street gagnante du prix. Rien que ça.

« Ce n’est plus la marque qui court après le client mais bien l’inverse » A Paris malgré le froid et la pluie battante, la file de clients ne désenfle pas. Elle patiente même fièrement derrière un cordon de sécurité. Pour avoir le droit de faire la queue devant le store, il faut être préalablement passé par plusieurs étapes,

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semblables à un véritable parcours du combattant. Pour pouvoir acheter du Supreme, il faut le mériter. D’abord, il faut passer via un site qui circule entre initiés. Ensuite, les élus reçoivent une convocation avec un lieu tenu secret. Dans ce lieu, après plusieurs heures d’attente, certains sont tirés au sort pour avoir droit au précieux sésame : un ticket numéroté avec une heure de passage pour le jeudi suivant. Aucun critère n’est requis. Le tirage au sort est aléatoire. A l’inverse du marketing le plus classique, qui consiste à appeler le client, Supreme semble tout faire pour le faire languir. La stratégie fonctionne, ce n’est plus la marque qui court après le client mais bien l’inverse. Sur place, la possession d’un ticket est obligatoire. A quelques mètres de la boutique, les habitués échangent quelques regards furtifs. « Tu cherches un passage ? » demande discrètement un homme, avant de préciser avec son jargon : « Pour accéder au passage, il faut un ticket pour acheter du Suprême. » Plus loin, un autre homme lance « Eloigne-toi, il y a les vigiles qui patrouillent là. » A la place des dealers de drogue, il existe des dea-

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Affiches de la marque Supreme dans les rues de Los Angeles en 2012, en collaboration avec Kate Moss. Elle porte le fameux t-shirt blanc du créateur James Jabbia. Crédit : Doran / Flickr. leurs de « sapes. » Personne ne souhaite discuter de ce sujet : « Non je ne parle pas », « Désolé je ne suis pas intéressé. » Après plusieurs tentatives infructueuses, l’un d’eux accepte enfin de parler, discrètement,

dans le hall d’un immeuble.

Une parka à 328 euros revendue 700 euros

« Je veux acheter un zippo, une parka et une paire de chaussures »,

explique Fabien avant d’ajouter : « Le zippo et la parka, c’est pour revendre. Le reste je le garde pour moi. » Malgré son air assuré, Fabien, étudiant de 19 ans, admet débuter dans le « deal de sapes. »


Il en a entendu parler par le boucheà-oreille. « C’est une amie qui m’a donné ce bon plan. Tout le monde le sait mais personne ne veut en parler, y’a trop de thunes à se faire ! », admet-il. Sur son téléphone, apparaît un graphique un peu obscur : « Ce sont les prévisions des articles qui vont partir le plus vite. Le numéro 1 c’est le zippo. En une heure il n’y aura plus rien ». Le zippo à 54 euros, il souhaite le revendre le double, tout comme la parka à 328 euros, qu’il refilera pour 700 euros. Fabien explique que son petit business ne lui prend pas beaucoup de temps : « Une demi-journée le lundi matin et une demi-journée le jeudi pour gagner 1700 euros environ. » Un business lucratif, bien moins fatiguant qu’un job étudiant classique, en somme. Un autre garçon accepte d’évoquer le sujet. Etienne, 30 ans, vient de sortir du magasin : « J’ai dépensé 1900 euros. On m’a donné une liste de produits, de l’argent et une carte bleue. Je n’ai pas trop posé de question. Moi je suis juste un exécutant. » Casquette à l’envers vissée sur la tête et survêtement noir, Étienne qui n’a rien du look vendu par la marque, m’indique que c’est

sa « première fois. » Il a été payé 80 euros pour venir faire la queue et acheter les produits demandés. Pour lui qui est au chômage, c’est un moyen de se faire un billet facilement.

« Les articles les plus prisés de la journée qui sont mis en ligne à 12 h, sont en rupture de stock dès 12 h 02 » L’engouement pour les produits Supreme, il admet lui-même ne pas le comprendre et s’en fiche ouvertement. « J’avais juste besoin d’argent rapidement », dit-il. Sur des groupes Facebook privés comme Supreme France Buy/Trade, on peut « embaucher un proxy » comme Etienne. Chacun y annonce son heure de passage et la commission qu’il souhaite par article. Ces sites sont également les lieux privilégiés pour revendre ses achats, à la sortie de la boutique. Les prix excessifs de la marque et la

rareté des produits Supreme attisent les convoitises. « Il n’y a pas mal de racket à la sortie du magasin. C’est aussi pour ça qu’il y a des vigiles qui patrouillent dans le secteur », affirme Fabien. En observant la scène de plus près, la plupart des acheteurs repartent en voiture ou en scooter lorsqu’ils sortent du magasin, comme s’ils redoutaient un vol à l’arraché. Au marché noir, les dealeurs de sapes, appelés « proxies » prennent des risques. Pour les plus téméraires, la technique du « bot », un logiciel auomatique, peut tout aussi bien faire l’affaire. « Le bot est vendu 100 euros. Dès que les articles paraissent sur le site, le bot l’achète. Mais ils sont beaucoup à avoir ce bot alors ça ne marche pas à tous les coups », ajoute Fabien. Les articles les plus prisés de la journée, mis en ligne à 12h, sont en rupture de stock dès 12h02.

Produits fabriqués en faible quantité

Car si les gens se pressent autant, quitte parfois à créer des émeutes, pour acheter un produit Supreme, c’est parce qu’il est fabriqué volontairement en faible quantité. Le nombre de boutiques existantes ne

ment pas. On compte dix boutiques dans le monde dont six au Japon. C’est peu quand on sait que la marque était valorisée à 1 milliards de dollars en 2017. Et ce, après que son fondateur a cédé 50% de ses parts au groupe Carlyle pour 500 millions de dollars. Autre stratégie sur laquelle la marque a surfé : les collaborations avec des stars les plus en vue. Madonna, Justin Bieber, 2Chainz ou encore Kanye West, ils ont été nombreux à afficher leur look Supreme sur les réseaux. Et sur ce point, on ne peut pas dire que Supreme ait été avant-gardiste ou novateur, d’autres marques avant elle ont adopté la mode du « co-branding », comme Adidas, Chanel, Balmain, H&M, Rihanna et Manolo Blahnik… « Il n’y a pas de mode si elle ne descend pas dans la rue » disait Coco Chanel. Finalement ce ne sont pas les codes de la rue qu’a adoptés Supreme mais bien ceux du luxe. Cela permet à la marque, tout comme son marché noir, d’avoir encore de beaux jours devant elle.

Chloé Soltani *Contactée, la marque n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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La vie foisonne au cimetière

Depuis mars, le cimetière parisien du Père-Lachaise accueille sur ses trottoirs quatre cents mètres carrés d’herbe. L’objectif : semer plutôt que désherber pour laisser la biodiversité déjà exceptionnelle du lieu prospérer.

Le cimetière du Père Lachaise, l’un des plus célèbres au monde prend de nouvelles couleurs. Les allées de gravier ont laissé place à la verdure. Crédit : Joanne Girardo

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ne frêle marguerite s’est frayé un chemin entre les pavés étroits. Plus loin dans l’allée, ce sont des soucis qui ont élu domicile au pied d’une tombe datant du siècle dernier. Soudain, la vie renaît autour des morts. Ce lieu attire toujours autant grâce aux personnalités célèbres qui y reposent et à un patrimoine funéraire exceptionnel. Avec ses 44 hectares, le cimetière du Père-Lachaise est le plus grand espace vert de la capitale. Il fait parti des 16 % de la surface de Paris classés comme Réservoir Urbain de Biodiversité fonctionnel. Le 19 mars, les cinq jardiniers du cimetière du Père-Lachaise ont déroulé sur des trottoirs 400 m² de bandes d’herbes, pré-cultivées

au centre horticole de Rungis. Elles sont visibles depuis l’avenue transversale numéro 3, dans la 88e division.

Un cimetière garanti zéro pesticide

L’objectif : accentuer la présence de la flore et de la faune, créer un îlot de fraîcheur mais aussi éradiquer les pesticides dans les espaces publics, en facilitant l’entretien des trottoirs. En effet, la Loi Labbé, dite “loi zéro-phyto”, votée en 2014, interdit depuis le 1er janvier 2017 aux gestionnaires publics l’utilisation de produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces verts, voiries, forêts et promenades. Jean-Claude Lévêque, jardinier du cimetière au Père Lachaise, se souvient : « Avec les herbicides, les graines ne levaient pas. Aujourd’hui, grâce

aux oiseaux, au vent, il y a plein de variétés différentes.» Laurent, son collègue s’émerveille lui aussi : « Il y a des coreopsis qui poussent tout seuls ! ». Aujourd’hui, il y a aussi des zones laissées en friche. La nature a « tout un tas de combines », souffle Jean-Claude. Depuis le 1er janvier 2019, l’interdiction s’est étendue aux particuliers. Mais la diversité des personnes qui interviennent dans la gestion du cimetière (collectivité, entreprises de pompes funèbres, familles des défunts) complexifie cette démarche de transition écologique.

Tombes et herbicides, une vieille histoire

Certains usagers utilisent encore des herbicides pour entretenir les tombes. « On le remarque, l’herbe jaunit, les plantes se dessèchent »,

déplore Jean-Claude Levêque. « On ne peut pas mettre un agent de surveillance derrière chaque tombe », réagit de son côté Sylvain Ecole, le directeur des cimetières parisiens. Dans les cimetières, utiliser des herbicides a longtemps été la norme. Les produits phyto-sanitaires permettaient d’entretenir les allées, pour les garder “propres”. Mais aujourd’hui, au Père-Lachaise, les herbes folles, qu’on appelle aussi les “mauvaises herbes”, sont reines. Elles poussent partout où elles le peuvent et même sur les tombes. Ce qui déplaît souvent aux familles des défunts. « Il ne faut pas oublier que c’est avant tout un cimetière, un lieu de recueillement. On taille les arbustes pour ne pas gêner les gens, tout en laissant le plus possible d’espace pour les animaux », explique le jardinier.

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C’est un équilibre à respecter. « Le végétal c’est bien, mais il se fait au détriment du patrimoine funéraire. Il arrive que des racines déplacent des caveaux », signale Sylvain Ecole. « C’est un peu paradoxal car les citadins réclament de plus en plus de nature dans la ville, mais ils ne veulent pas n’importe quel type de biodiversité, observe de son côté Aline Brachet, doctorante au Centre d’Écologie et des Sciences de la conservation, la clé, c’est de sensibiliser les gens ». Les bandes d’herbes installées sont entièrement naturelles et ne nécessitent aucun traitement en particulier. Elles sont composées de onze espèces différentes : pour 70 % de fétuque ovine et raide, de patûrin à tiges aplaties, et pour 30 % de luzerne lupuline, d’achillée millefeuilles, de lotier corniculé, de trèfle des champs, d’origan, de sauge des prés, de serpolet commun et de vesce. Ces espèces ont été sélectionnées pour leur compatibilité et leur épanouissement sur un sol dur et sec, fait de sable et de cailloux, et pour leur résistance au piétinement. « L’enherbement qu’on a fait

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doit se débrouiller tout seul. Dès que les plantes vont commencer à taper sur le sable, ça va les freiner, s’amuse Jean-Claude, mais elles se débrouilleront pour s’y enraciner. » L’herbe sera coupée à la faux, deux à trois fois par an maximum. « Il ne faut pas que ça monte à plus d’une trentaine de centimètres, pour ne pas déranger le passage des gens », ajoute le jardinier.

Le cimetière se met au vert

Une sélection naturelle se fera au fil du temps, certaines espèces prospèreront tandis que d’autres mourront rapidement. D’ici à la fin de l’année, 800 m² de bandes d’herbes devraient être installées dans le cimetière du Père-Lachaise. « Cela va améliorer la biodiversité du lieu, mais ce n’est pas non plus un énorme changement », tempère Jean-Claude Lévêque. Les plantes constituent le démarrage de la biodiversité. Elles attirent les insectes, qui attirent à leur tour les oiseaux, ainsi de suite. La Direction des Espaces verts et de l’Environnement et le Muséum

National d’Histoire Naturelle ont fait l’inventaire. Les pelouses, les massifs, les allées et les tombes du Père-Lachaise abritent près de 310 espèces animales et végétales, autochtones ou naturalisées (espèces d’origine exotique qui ont réussi à s’adapter au milieu). La faune n’est pas en reste, avec 25 espèces d’oiseaux nicheurs recensées. Ces bandes d’herbe devraient donc attirer des insectes et être un terrain propice pour que des nouvelles plantes s’y installent.

«Verdir n’est pas synonyme de biodiversité. Il faut être attentif à la manière dont on gère ces espèces » « Certaines espèces vont pouvoir se re-développer, mais de façon mar-

ginale, estime Etienne Maclouf, maître de conférences en science de gestion, on donne l’impression d’agir alors que les grandes forces de destruction sont toujours libres.» Aline Brachet met en garde : « Cela ne peut qu’enrichir le milieu. Cependant, verdir n’est pas synonyme de biodiversité. Il faut être attentif à la manière dont on gère ces espèces. » Pour Jean-Claude Lévêque, cette pose est avant tout un “essai”. Ici au Père Lachaise, la biodiversité est dans son élément. Notamment, grâce aux arbres, « les oiseaux peuvent faire des nids, les insectes peuvent grimper dessus, s’y cacher, la biodiversité est là depuis plus d’un siècle, elle n’a pas de raison de bouger », explique Aline Brachet. La solennité qui est de mise dans ce lieu est aussi un atout pour la biodiversité. « Les gens sont très disciplinés », ajoute la doctorante. Les pique-niques sont interdits, personne ne vient au cimetière faire la fête.

Les animaux, nouveaux voisins

Ainsi, la faune est au calme, à l’abri du tumulte de la ville, qui bouil-

lonne hors-les-murs. « On voit des oiseaux, des papillons qu’on ne voyait pas avant », s’enthousiasme Jean-Claude. « On a déjà vu des grands pans de nuit », une variété de papillon de nuit qui ne vit qu’une semaine, le temps de se reproduire. « Il est très grand, c’est le cas de le dire ! Jusqu’à 12 centimètres », s’exclame Laurent en écartant les mains. « Quand j’y étais, j’entendais chanter et bourdonner de partout, je n’entendais plus les voitures, se souvient Aline Brachet, on a vraiment l’effet pare-bruit de la végétation, et du lieu. » En effet, à 18 heures, lorsque le cimetière ferme ses portes au public, « les oiseaux se ramènent », s’amuse Jean-Claude. « Les corneilles sont chez elles, on n’entend plus qu’elles, on n’a plus la parole », se réjouit Laurent. Le cimetière est entouré de très longs et hauts murs. Ceux-ci protègent du bruit, mais peuvent être un frein pour la biodiversité et son bon développement. Pour qu’une telle biodiversité puisse perdurer et s’épanouir, elle a besoin de connexions avec d’autres espaces verts. Elles s’opèrent grâce aux corridors écologiques, des sortes


de couloirs végétalisés, qui relient entre eux les réservoirs de biodiversité, favorisent la circulation des espèces et permettent la recolonisation des milieux. Cela peut être des continuités linéaires, comme des alignements d’arbres dans une rue, ou une mosaïque d’espaces végétalisés et d’habitats diversifiés. Sans cela, les populations de plantes et d’animaux sauvages isolées s’affaiblissent et sont vulnérables à la pollution de l’air et du sol, mais également au changement climatique. Un schéma de la trame verte (pour les corridors écologiques terrestres) et bleue (pour les corridors aquatiques) locales, en cohérence avec le Schéma Régional de Cohérence Écologique, a été élaboré pour préserver ce sanctuaire de biodiversité. Une trame verte relie par exemple le cimetière du Père-Lachaise, le jardin Truillot et le square MauriceGardette. « Ces connexions sont nécessaires pour la pollinisation, les échanges d’espèces d’un milieu à l’autre et la diversité génétique, explique Aline Brachet, la faune en a besoin pour accomplir son cycle de vie. »

Depuis que l’usage des herbicides a été prohibé dans les espaces publics, des fleurs s’épanouissent au milieu des tombes du Père-Lachaise. Crédit : Joanne Girardo

Qui dit biodiversité dit diversité

« Il faudrait un patchwork d’habitats, avec par exemple une strate herbacée comme de la pelouse, une zone herbicide, qui soit accolée à un espace arboré, explique la jeune scientifique, c’est compliqué de trouver cette diversité dans le milieu urbain, mais ce n’est pas compliqué de la mettre en place. » Simplement une nouvelle façon de penser le paysage. « Quiconque entre au Père-

Lachaise est frappé par la beauté du parc ancien, peuplé d’arbres et d’oiseaux (...). L’air y est vif, moins pollué que sur le boulevard. Au pied de la chapelle, à mi-hauteur, s’étend un carré de gazon bordé de bancs, tous occupés par des vieilles qui bavardent, des jeunes gens qui lisent, des femmes enceintes qui tricotent.» Colette Pétonnet, spécialiste de l’anthropologie urbaine, décrivait ainsi le Père-Lachaise dans son ouvrage L’observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien en 1982.

Presque 40 ans plus tard, rien n’a changé. « Le cimetière, c’est à la fois un lieu de vie extraordinaire pour la biodiversité et un lieu de repos pour les vivants », s’émerveille Aline Brachet. Beaucoup de personnes viennent s’y balader, se ressourcer, comme Sylviane, assise à l’ombre d’un marronnier : « Je viens souvent, c’est un vrai bol d’air frais. » « On se sent apaisé, à l’abri », renchérit Léo, un étudiant: « C’est engageant émotionnellement. Cela peut faire du bien de retrouver cette connexion

avec le vivant », indique Etienne Maclouf. D’un point de vue psychique, la nature nous fait du bien. « Elle absorbe aussi la pollution de l’air, de l’eau et du sol, mais aussi la chaleur en période de canicule », énumère Nathalie Machon. Cette végétation diversifiée permet aussi de diminuer les allergies. « En ville, on trouve surtout de la pelouse, composée d’espèces qu’on appelle les poacées, qui donnent du pollen très allergisants. Si ces poacées sont diluées par des pissenlits par exemple, il y aura moins de pollen », explique la spécialiste de l’écologie urbaine. Six autres cimetières parisiens vont être végétalisés. Mais le résultat fera attendre, car il s’agira de semis. A terme, la souhaite verdir l’ensemble de ses vingt cimetières. Le 19 mai, le Printemps des Cimetières célébrera en musique, représentations artistiques et ateliers thématiques le cimetière du Père Lachaise. Cinq de ses jardiniers animeront un atelier de sensibilisation à la biodiversité pour, ils l’espèrent, faire évoluer les mentalités.

Joanne Girardo

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Techno

Demain, une société sans argent liquide Le bracelet électronique, réponse simpliste face aux violences con Le livre numérique, une révolution avortée L’astrologie s’adapte aux nouvelles technologies


86% des Français ne souhaitent pas la disparition de l’argent liquide au profit d’autres moyens de paiement, selon un sondage Ifop réalisé en 2015. Crédit : Shutterstock

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Les espèces en voie d’extinction Certains prévoient une société « zéro cash » d’ici à trois ans. En effet, l’argent liquide disparaît peu à peu des poches des Français. La disparition des espèces au profit du paiement par carte bancaire ou par téléphone présente de nombreux avantages, mais aussi des inconvénients.

«

Au supermarché, on peut bien payer avec le sans contact alors pourquoi pas à l’Église ? », interroge Christophe Rousselot, concepteur du « panier connecté ». Une nouvelle technologie, dont il a déposé la marque, qui permet de faire un don avec sa carte bancaire au moment de la quête. Plus besoin de plonger les mains dans ses poches sans jamais y trouver une pièce… Grâce à ce panier digital qui circule entre les fidèles, le don se fait désormais en un clic, aussi rapidement qu’avec le traditionnel panier en osier. L’Église, cette vieille institution, serait-elle en avance sur son temps ? Pour Christophe Rousselot, directeur des ressources financières du diocèse de Paris, elle est juste dans

l’ère du temps. Car il en est convaincu, la fin des paiements avec de l’argent liquide, c’est pour demain.

Payer sans contact à l’Eglise grâce au panier connecté « La dématérialisation des moyens de paiement est une question que l’Eglise doit appréhender comme tout sujet. L’idée, c’est qu’on puisse préparer tous les chrétiens, sans panique, à cette évolution qui est inexorable », affirme-t-il. Pour anticiper le mouvement, il a installé deux cent cinquante paniers connec-

tés dans vingt paroisses parisiennes. « C’est quand même une mini révolution ! », s’enthousiasme l’inventeur de la quête 2.0. Un bon pari pour l’Église, mais aussi pour ses caisses puisque le panier connecté, c’est 10 % de dons en plus. Et le diocèse de Paris ne compte pas s’arrêter là. « Nous nous donnons deux ou trois ans pour réfléchir à développer d’autres nouveaux moyens de paiements dématérialisés, car ils seront bientôt une réalité pour tout le monde », précise Christophe Rousselot.

Une société « zéro cash » d’ici à trois ans

En réalité, l’Église ne fait que suivre les prévisions des experts. Le CAP 22, Comité action publique, mandaté par Matignon pour moderniser les

services de l’État, recommande ouvertement de se diriger vers une société « zéro cash » d’ici à trois ans. Leur rapport public avait fuité en juillet dernier. Dans ce document, les auteurs proposent de supprimer les espèces de manière progressive. Objectif : « Simplifier les paiements correspondant aux modes de vie déjà préconisés par les Français tout en permettant une lutte plus efficace contre la fraude et le grand banditisme. » Pour les autorités, les transactions en liquide sont intraçables et favorisent le travail non déclaré. Les experts proposent donc dans un premier temps de « rendre obligatoire l’acceptation des paiements dématérialisés (carte bancaire, téléphone, virement) pour tous les achats, sans montant minimum ».

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L’Eglise propose depuis 2018 la quête électronique grâce à ce panier connecté. Crédit : Diocèse de Paris

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Les Français sont les Européens qui portent le moins d’espèces sur eux Selon Clotilde Valter, députée et membre du CAP 22, « l’usage massif de la carte bleue sans montant minimum, pour le stationnement par exemple, et le développement du paiement dit sans contact », ont conduit à mettre la question de la dématérialisation de l’argent à l’agenda politique. Pour défendre cette mesure, le Comité met en avant plusieurs chiffres. D’une part, « 92 % des Français plébiscitent la carte bancaire pour les achats du quotidien ». D’autre part, « la proportion des transactions effectuées en liquide est plus faible en France que dans d’autres pays européens ».

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En effet, elles sont de l’ordre de 55 % pour la France contre 89 % pour l’Italie par exemple. Ce désamour pour les espèces est également confirmé par une étude réalisée en 2017 par la Banque centrale européenne dans les pays de la zone euro. Cette enquête est inédite. Impossible donc de comparer les résultats avec d’autres repères histo-

riques, mais il ressort que les Français interrogés préfèrent la carte bancaire pour la rapidité de paiement, même s’ils reconnaissent que le liquide a l’avantage d’être accepté partout. Les Français sont également les Européens qui portent le moins d’espèces sur eux, derrière les Portugais, avec une moyenne de 32 euros contre 65 euros dans la zone euro.

7 % de billets en plus chaque année

Ainsi, les billets et les pièces d’euros fabriqués et mis en circulation il y a dix-sept ans sont de moins en moins utilisés par les Français au quotidien. Pourtant, chaque année, la Banque de France ré-injecte « 7 % de billets en plus que l’année précédente ». Ce paradoxe apparent

s’explique par deux facteurs selon l’institution bancaire française. « Le billet ne remplit pas qu’une simple fonction transactionnelle. C’est aussi un support qui permet d’épargner, de thésauriser, c’est une réserve de valeur, rappelle-telle, le billet a également une valeur refuge pour de nombreux habitants de pays en dehors de la zone euro.


L’euro est une monnaie internationale, elle fait donc l’objet d’une forte demande étrangère. »

La monnaie boudée dans le monde entier

Pour de nombreux experts, la disparition du liquide est inéluctable. Selon Michel Santi, économiste « prodisparition » du cash, il faut regarder les évolutions ailleurs dans le monde. « Plus personne n’a de liquide sur soi et les personnes qui en ont sont regardées de façon suspecte », explique le spécialiste des finances. En Suède, le recours aux espèces ne représente plus que 2 % du montant des transactions financières. Tout se paie avec l’application mobile Swish. Dans certaines boutiques, il est même impossible de payer en liquide. « Dans d’autres pays, la suppression du cash est en cours. Le Kenya par exemple, est l’un des pays leaders en Afrique et dans le monde pour le paiement sans contact et par téléphone », ajoute Michel Santi. Pour lui, la France doit donc aussi franchir ce cap.

« Nul besoin de supprimer l’usage des espèces pour entrer dans la vie des citoyens » L’économiste n’y voit que des avantages : baisse des coûts de production et de circulation de la monnaie, lutte contre la fraude fiscale, le blanchiment et la criminalité, mais aussi une hausse de la consommation. A ceux qui lui rétorquent que c’est la porte ouverte à toujours plus de contrôle des données personnelles, il répond : « C’est vrai, nos dépenses seront contrôlées à tous les points de vue mais de toute façon, vous êtes déjà contrôlés avec votre téléphone portable. » Du côté du CAP 22,

l’argumentaire est le même : le mal est déjà fait. « Nul besoin de supprimer l’usage des espèces pour entrer dans la vie quotidienne des citoyens. Le stationnement, la presse, l’alimentation, les titres de transport, les données liées aux paiements permettent déjà de reconstituer l’essentiel des dépenses de chacun. Ces données personnelles sont déjà disponibles », assure Clotilde Valter. Si, pour l’heure, le gouvernement français ne s’est pas officiellement prononcé sur la disparition du cash, certains citoyens ont déjà exprimé leur mécontentement. C’est le cas de Simone Wapler, auteure de la pétition « non à la société sans cash ». Pour elle, les citoyens doivent prendre conscience qu’une telle mesure ne serait rien d’autre qu’un « braquage généralisé ». « Pour le moment, le citoyen n’a pas l’impression d’avoir quelque chose à cacher. Mais on ne sait pas comment peut évoluer un gouvernement, il est donc important de préserver le choix dans la manière de payer », explique cette ingénieure de formation. Et de

poursuivre : « Il faut surtout s’interroger sur les personnes qui veulent cette mesure. De ce que j’en sais, ce ne sont pas les citoyens ni les commerçants qui la réclament. »

L’argent liquide est le seul moyen de paiement gratuit

Dans ce contexte, les cryptomonnaies pourraient être une alternative aux banques. A l’instar du Bitcoin, toute première cryptomonnaie, lancée il y a 10 ans. Cette monnaie virtuelle repose sur la technologie de la blockchain. Il faut s’imaginer des milliers d’ordinateurs connectés au même réseau et qui sécurisent les transactions grâce à la puissance de calcul. Cette monnaie est donc sécurisée par la technologie de la blockchain, et non pas par les banques. Aujourd’hui, les cryptomonnaies sont en essor partout dans le monde. Elles sont notamment acceptées à Paris, dans de nombreux commerces, des bars ou encore des bibliothèques.

Lara Pekez

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Le «bracelet électronique» ne sauvera pas les femmes battues Les dispositifs technologiques proposés par l’Etat pour lutter contre les féminicides constituent une solution incomplète, qui trahit le manque de moyens alloués à la protection des victimes.

Un meurtre dans la maison, Tableau de Jakub Schikaneder, représentant une jeune femme assassinée, sur le sol d’une maison pragoise, 1890. CC.

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e 3 mai 2019, à Bouqueval, Sandra, une femme de 31 ans, meurt poignardée de coups au thorax, en pleine rue par son conjoint qu’elle voulait quitter. C’était le 49e meurtre de femme par un compagnon recensé depuis janvier 2019, mais le premier dans le Val d’Oise. Ce département d’Ile-de-France, touché comme tous les autres par la recrudescence des féminicides, un terme entré dans le dictionnaire français en 2014, mais pas dans le code pénale. Eric Corbaux, procureur de la République, et Gwenola Joly-Coz, présidente du Tribunal de Grande Instance de Pontoise plaident pour l’expérimentation d’un bracelet électronique géolocalisé pour les conjoints violents.

« Il permettrait d’alerter la police ou la gendarmerie la plus proche, si le mari ou l’ex violent entre dans un périmètre trop proche de la potentielle victime qui aura elle aussi un boîtier GPS sur elle », décrit Eric Corbaux. Un fonctionnement « identique au placement sous surveillance électronique mobile » (PSEM), mesure de sûreté appliquée, entre autres, aux détenus jugés dangereux à leur sortie de prison. Si le projet des deux magistrats est approuvé par le ministère de la Justice, l’expérimentation pourrait débuter dès la rentrée prochaine.

Une première expérience peu concluante

La récente réforme de la justice, ainsi que la création de la nouvelle peine autonome de bracelet « est certainement un terreau favorable

à l’expérimentation» affirme le procureur. Ce n’est pas la première fois qu’un tel dispositif anti-rapprochement est testé en France. Entre 2012 et 2013, trois départements ont tenté l’expérience, mais celle-ci s’est révélée peu concluante. « Cela n’a rien donné, puisqu’aucun cas de conjoint violent ne correspondait aux critères imposés à l’époque pour la pose du bracelet » explique Eric Corbaux. Dans le cas du Val d’Oise, plusieurs cas de figure devraient être permis : le dispositif pourrait être installé après une condamnation, ou bien en amont de celle-ci, dans le cadre d’un contrôle judiciaire. Parallèlement à cette expérience infructueuse, d’autres solutions sont mises en place par les pouvoirs publics comme les « téléphones grave danger », qui se généralisent sur le terri-

toire à partir d’août 2014, introduits en Seine-Saint-Denis dès 2009, sous l’impulsion de l’Observatoire des violences envers les femmes. D’après le département, en 2018, 698 personnes auraient bénéficié du programme, dont 282 femmes et 416 enfants mineurs.

On aa eu eu des des «« On cas cas de de femmes femmes mortes mortes avec avec leur leur téléphone téléphone dans dans la la poche poche »»

L’idée est simple : les femmes considérées en situation de danger par le parquet -après signalement d’une association généralement- se voient attribué un téléphone dis-

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Des croix en l’honneur aux victimes du Mexique, où les féminicides sont en constante augmentation. CC.

Des croix en l’hommage des victimes au Mexique, où les féminicides sont en constante augmentation. / Crédit: DR. posant d’une touche qui permet à la victime d’être rapidement mise en relation avec une plateforme, qui évalue en retour l’urgence de la situation, et transmet le signalement aux autorités locales qui peuvent géolocaliser directement la détentrice du téléphone. D’après le département, le dispositif a été incontestablement efficace, par son effet dissuasif et parce qu’il a permis 239 interventions policières pour des situations de danger, même si seulement 8% des appels ont conduit à une intervention. « La procédure est pensée pour que la police intervienne dès que le risque est réel », explique Ernestine Ronai, présidente de l’Observatoire des violences envers les femmes du 93. Au niveau national, 400 interventions policières ont été comptabi-

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lisées pour l’année 2018 pour 837 téléphones grave danger dispatchés sur le territoire métropolitain. Un premier pas, mais pas suffisant selon Delphine*, une des animatrices bénévoles de la page facebook ‘Féminicides par conjoints ou ex’, qui comptabilise les femmes tués par leurs conjoints ou ex-conjoints. « Le “téléphone grave danger” fait reposer la responsabilité sur la victime, alors que le problème c’est plutôt le sentiment d’impunité des conjoints violents » résume-t-elle. Autre souci : pour déclencher l’alerte, il faut que la victime soit consciente de la proximité de l’agresseur, par un contact visuel par exemple. « Dans les cas les plus graves, il est souvent trop tard. On a eu des cas de femmes retrouvés mortes avec leur téléphone dans la

poche » renchérit Delphine. En juin 2018, Laetitia Schmidtt a été poignardée à mort, malgré son “téléphone grave danger”. Toutefois, « il n’y a eu que deux cas en neuf ans les centaines de femmes concernées par le dispositif » tempère Ernestine Ronai.

« En Espagne, beaucoup de femmes m’ont dit ne pas supporter être géolocalisées en permanence » Ces situations tragiques devraient être évitées avec le bracelet selon le procureur Eric Corbaux. « L’alerte serait donnée automatiquement aux services de police ou de gendarmerie les plus proches dès que le périmètre serait franchi ». Pour le magistrat, il faudrait une complémentarité des deux systèmes, comme en Espagne, où en parallèle du “téléphone grave danger”, géré

par des associations, 1 200 maris ont été placés sous surveillance électronique grâce au dispositif anti rapprochement (DEPAR). De l’autre côté des Pyrénées, la prise de conscience s’est faite quinze ans plus tôt. En 1997, Ana Orantes est tuée par son ex-mari qui l’attache à un arbre et la brûle vive. Deux semaines plus tôt, elle avait témoigné à la télévision, à propos des violences conjugales qu’elle subissait avant son divorce. L’émoi provoqué par cet assassinat a conduit à une refondation du code pénal ibérique en matière de violences conjugales, ainsi qu’au vote d’une loi organique de protection contre les violences de genre sept ans plus tard. Une échelle temporelle qui permet aujourd’hui au gouvernement d’établir un bilan chiffré de ces mesures. Selon le ministère de l’Intérieur espagnol, l’instauration du bracelet aurait permis une baisse des violences conjugales de 14%, preuve de l’effet dissuasif des bracelets. La mesure est pourtant décriée par certaines associations féministes espagnoles. « Quand je suis allé en Espagne, beaucoup de femmes m’ont dit ne pas supporter le poids de devoir être géolocali-

sées en permanence, sans pouvoir le contrôler » explique Ernestine Ronai. Selon Françoise Brié, porteparole de la fédération Solidarité Femmes, cette réduction du taux de féminicides en Espagne s’explique aussi par toute une batterie de mesures, également présentes dans la loi organique. « Nous réclamons l’instauration de tribunaux spécialisés dans les affaires de violences genrées, comme c’est le cas en Espagne », explique la militante féministe. Une demande soutenue par les bénévoles de la page ‘Facebook Féminicides par compagnons ou ex’. « Le problème c’est que comme pour les viols, trop de cas de féminicides sont correctionnalisés, c’està-dire requalifiés en délit » détaille Delphine.

Des kits de formations pour les professionnels

Un phénomène qui serait potentiellement réduit par une formation plus spécifique des magistrats. Pour une meilleure évaluation des cas de violences conjugales, il faut aussi améliorer les formations des gendarmes et des travailleurs sociaux, précise Delphine. « Je suis moi-même tra-


U

vailleuse sociale et j’ai assisté à trop de cas où par méconnaissance, on envoyait des médiateurs alors que la situation avait déjà dégénéré ». Un problème saisi timidement par le précédent gouvernement. Depuis 2013, la MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains) a lancé des kits de formation à destination de tous les professionnels « susceptibles d’être confrontés à des cas de femmes victimes de violence ».

Grande cause nationale

Pourtant, trop peu de formations sont obligatoires et contraignantes dans les organismes. La faute à un manque de moyens budgétaires consacrés à la lutte contre les violences conjugales. En 2018, le secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes était encore le plus petit poste budgétaire du gouvernement, alors même que cette égalité, ainsi que la lutte contre le sexisme avait été déclarés “grande cause nationale” par le président Emmanuel Macron au début

Un mur du quartier San Lorenzo à Rome, dédié à la mémoire des 107 femmes assassinées dans la ville en 2012, visant à sensibiliser l’opinion publique. CC. de son quinquennat. Selon Ernestine Ronai « le ministère de la Justice veut nous faire croire à une solution miracle au problème des meurtres conjugaux, mais elle n’existe pas ». Pas de baguette magique, ni de solution à court terme, à moins de « rétablir un lien de confiance entre les femmes battues et les autorités policières et judiciaires », un travail qui demande du temps et plus de moyens alloués à la formation de toute la chaîne d’évaluation des violences conjugales. L’expérimenta-

tion du bracelet électronique dans le Val d’Oise pourrait être une aubaine pour certains acteurs privés. Leur conception serait réalisée par le cluster local Security Systems Valley qui a travaillé main dans la main avec le TGI de Pontoise.

Interrogations sur la fin du numéro d’écrou

Pour l’instant, il n’est question que de fournir le matériel. La surveillance, qui devrait être attribuée à des employés du CPIP ou des gen-

darmes, pourrait-elle être privatisée à terme ? « Nous n’en sommes pas là ». explique Eric Corbaux. « Nous travaillons avec nos partenaires pour que la transmission se fasse au niveau le plus local et si possible sans intermédiaire ». En Espagne, la surveillance des 1200 dispositifs anti-rapprochement est assurée par Securitas Direct, une boîte privée spécialisée dans la télésurveillance. En plus de la fourniture du matériel, l’entreprise prendrait 12,4 millions d’eu-

ros au gouvernement espagnol. Un joli pactole. Selon le syndicat de la Magistrature, les récentes réformes de la justice, dont l’introduction du bracelet électronique comme peine autonome, semblent ouvrir la voie à une potentielle privatisation. La fin du numéro d’écrou (document qui enregistre les dates d’incarcération et de sortie d’un prisonnier) pour ceux qui seraient placés directement sous bracelet sans aménagement suscite de nombreuses interrogations chez le Syndicat de la Magistrature. Car si le placé n’est pas “écroué”, cela voudrait dire qu’il se retrouve sous main de justice, et ne dépendrait plus de l’administration pénitentiaire. « Cela pourrait être un obstacle législatif en moins pour la privatisation de la surveillance des placés sous surveillance électronique » anticipe Anne-Sophie Wallach, porte-parole de l’organisation et juge d’application des peines. S’il est trop tôt pour en tirer des conclusions, le syndicat se montre particulièrement vigilant.

Hugo Guyon

* Le prénom a été modifié

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Avec 2,3 millions d’acheteurs en 2018, le livre numérique connaît une croissance de 6% mais reste loin derrière le papier, à 28,9 millions d’acheteurs, d’après une étude du cbainet GfK. Crédit : DR

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La révolution avortée du livre numérique

Il faisait tant craindre la disparition du papier que le livre numérique a été tué dans l’oeuf par des éditeurs et des libraires frileux : plus de dix ans après son débarquement sur le marché, il est encore loin du tournant opéré dans l’industrie musicale.

À

la librairie Le Divan, située dans le 15ème arrondissement de Paris, le papier semble être roi. Des nouveaux romans de la littérature française jusqu’aux livres des beaux-arts, en passant par les guides de voyage, tous les ouvrages invitent le client à la lecture. Un peu en retrait des présentoirs, une borne détonne. Après quelques secondes d’hésitation, deux jeunes filles s’approchent de l’appareil. Elles commencent leurs recherches et finissent par trouver ce qu’elles étaient venues chercher : sur l’écran bleu apparaît la couverture du dernier best-seller à la mode. Mais une lecture approfondie des informations démotive les deux acheteuses. « Ce n’est que pour l’avoir en ver-

sion numérique, moi je le veux en papier, souffle l’une des deux. Allons demander à un vendeur, ce sera plus facile. »

Transition numérique

Ce n’est pas la première fois que Yann Braucherie, responsable des questions numériques pour Le Divan, assiste à cette scène. « La borne pour l’achat de livres numériques est un outil dont les utilisateurs ne savent pas vraiment se servir, explique-t-il. Mais elle nous sert à guider les clients qui viennent ici pour passer du papier au numérique. » La librairie parisienne n’est pas la seule à proposer des bornes de ce type. Le but : familiariser les utilisateurs avec la version « homothétique » des livres papier, soit le texte simplement numérisé, pouvant être téléchargé sur une liseuse, une

tablette ou un smartphone ; bref, le livre numérique. « Commercialement, les bornes ont été un échec mais elles aident les libraires à communiquer sur le numérique », constate Caroline Mucchielli, chargée de mission au syndicat de la librairie française, avant d’ajouter : « Pour les librairies indépendantes françaises, les livres numériques ne représentent que 2% environ de leur chiffre d’affaires, cela reste très marginal. »

La peur de l’effondrement

Arrivé il y a une dizaine d’années sur le marché français, le livre numérique était vu comme une révolution qui allait remodeler en profondeur l’industrie du livre. Un bouleversement comparable à celui observé dans le monde musical, les disques ayant été emportés par le téléchar-

gement gratuit. « Au début, comme tout le monde, je pensais que le numérique allait tout emporter », se souvient Vincent Monadé, président du Centre national du livre (CNL). Entre les nouveaux objets conçus pour la lecture, comme les liseuses, et les nouveaux formats des oeuvres numérisées, le défi était grand. Selon le baromètre sur les usages du livre numérique réalisé par OpinionWay, 22% des Français déclarent avoir déjà lu un ouvrage immatériel en 2018, soit quasiment douze millions de personnes. Si aujourd’hui la population française semble de plus en plus équipée d’écrans, les chiffres de ventes, eux, ne décollent pas. En 2017, le numérique ne représentait que 7,6% du chiffre d’affaires global du monde de l’édition. Le constat est encore pire pour le domaine de la

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Les quatre tours du site François Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France, comme quatre livres ouverts, manifestent encore la prégnance du papier : 400 kilomètres de rayons s’allongeraient à un rythme de 8 kilomètres par an. Crédit : DR

littérature, où le numérique plafonne à 4,2% du chiffre d’affaires. Si elle continue de croître, la place du livre 2.0 reste faible en comparaison avec les Etats-Unis, où il représente 20% des ventes.

Résistance organisée

Outre-atlantique, de nombreuses maisons d’édition et librairies indépendantes ont cédé face à la concurrence low cost de géants du net comme Amazon. « L’exemple américain, dans lequel le livre numérique a complètement bouleversé

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l’économie en place, a fait très peur aux acteurs du marché français », commente Hervé Bienvault, consultant indépendant sur ces questions. Pour ne pas subir le même sort, ils ont donc réagi par la défensive avec la mise en place de réglementations qui encadrent cette nouveauté. En 2011, la loi sur le prix unique du livre numérique est entérinée : seul l’éditeur fixe le prix de vente d’un ouvrage. Le prix ne dépend donc pas du revendeur, que ce soit Amazon, une librairie ou une grande surface culturelle, mais du producteur. Avec

cette norme, toute réduction sur les livres neufs est interdite. « La loi sur le prix unique a permis de protéger les producteurs de contenus et les auteurs, pour éviter une dérégulation du marché », estime Vincent Monadé, président du CNL. Aujourd’hui, la plupart des romans proposés en numérique sont quelques euros moins chers que la version papier. Une stratégie qui n’incite pas les acheteurs à aller vers le nouveau format de lecture. « Les éditeurs adoptent majoritairement une politique de prix très élevés.

Une stratégie protectionniste pour conserver le marché du livre en l’état actuel », analyse le consultant Hervé Bienvault.

« Les éditeurs adoptent une stratégie protectionniste »

Autre obstacle à la commercialisation du numérique : les fichiers vendus aux particuliers sont généra-


lement verrouillés. Ils ne ne peuvent donc pas être échangés ni prêtés après la lecture. Certaines maisons d’édition ont pourtant fait le pari de l’aventure numérique : elles sont surnommées les « pure players ». « La littérature se développe aujourd’hui sur le web, les auteurs explorent de nouveaux horizons et nous avons envie d’accompagner ce mouvement », annonce Guillaume Vissac, directeur éditorial de Publie.net. En plus de proposer des ouvrages numériques à prix cassés, la maison d’édition veut créer de nouvelles formes de narrations, loin de la simple numérisation des pages d’un livre. « Aujourd’hui, les possibilités techniques sont limitées », critique encore Guillaume Vissac. Utiliser les capacités des nouvelles tablettes pour renouveller l’expérience de lecture. Le concept est alléchant mais reste le plus souvent à l’état expérimental, faute de modèle économique rentable. « Faire des livres enrichis coûte extrêmement cher et le public concerné, celui qui utilise les tablettes, n’est pas prêt à payer pour ces innovations »,

constate Hervé Bienvault, consultant sur le numérique dans l’édition. « Sur le marché francophone, la plupart des « pure players » sont soit morts soit passés à la vente papier », détaille de son côté Guillaume Vissac, directeur éditorial. Pour survivre, Publie.net a pris la deuxième option. Aujourd’hui, le livre numérique représente un quart des revenus de la maison d’édition.

Des librairies à la traîne

Prix élevé, verrouillé, format limité technologiquement, les griefs contre le livre numérique sont multiples. Mais ce n’est pas tout. Les libraires indépendants y voient le risque de ne plus être un maillon essentiel dans la vente aux particuliers. En effet, numérique et vente en ligne semblent aller de paire ; les libraires étant peu présents sur Internet, ils pourraient bien être évincés. C’est notamment vrai pour les ouvrages universitaires et professionnels. « Les livres numériques dans ce secteur vont directement de l’éditeur au consommateur car la librairie n’est pas vue comme un maillon fiable pour leur diffusion », regrette

Caroline Mucchielli, du syndicat de la librairie française. Près de 35% des achats dans ce secteur se font en format numérique. Un chiffre en constante hausse. Et un manque à gagner de plus en plus important pour les libraires.

« Des livres numériques moins chers et plus faciles d’accès augmenteraient l’adhésion » Certains ont pris le problème à bras le corps en s’unissant pour regagner du terrain. Les libraires de l’Ouest parisien ont ainsi ouvert un site commun pour la vente de livres numériques. Mais la réticence reste globalement forte. « Il a manqué aux libraires une volonté commune forte, comme en Allemagne, où la plupart des acteurs se sont regrou-

pés pour proposer une liseuse et un site commun baptisé Tolino », indique Caroline Mucchielli. Cependant, les libraires français n’ont pas tout perdu. La création du Prêt numérique en bibliothèque (PNB), début 2015, les a remis au coeur de la vente aux collectivités territoriales. Avec ce dispositif, les usagers des bibliothèques publiques empruntent gratuitement et à distance des livres numériques préalablement achetés aux librairies. Pour l’instant, sur les 16 000 bibliothèques municipales du territoire, seulement 5 000 sont équipées du PNB. Mais les premiers résultats sont déjà là : en 2018, un million de livres numériques ont été prêtés en France par le biais de ce dispositif. Depuis sa mise en place, celui-ci est en constante augmentation et possède encore une forte marge de croissance.

Un piratage massif

Les lecteurs français semblent donc friands des ouvrages numériques. Le format n’arrive pourtant pas à décoller. Cette réticence viendrait-elle de notre attachement au papier ? Le

consultant Hervé Bienvault balaye cette hypothèse : « Il est certain que les aspects affectifs liés au livre imprimé nous concernent tous (...) mais je reste persuadé que des livres numériques moins chers et plus faciles d’accès augmenteraient très largement l’adhésion. » Une argumentation consolidée par le fait que les propriétaires d’écrans en tous genres téléchargent de plus en plus, en se tournant vers une offre gratuite. Qu’elle soit légale, avec les œuvres tombées dans le droit public, ou illégale, avec le piratage. Celui-ci représenterait d’ailleurs une part non négligeable du marché, entre 30 et 50% des titres téléchargés, selon les différentes estimations. Véritable économie souterraine qui échappe pour l’instant à tous les acteurs du secteur livresque. Difficile de croire qu’une population qui a pris l’habitude du gratuit revienne dans le circuit payant même si les prix venaient à baisser. Si le monde du livre reste frileux aujourd’hui avec le livre numérique, il pourrait sur le long terme en payer le prix.

Guillaume Fournier

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Astrologie, pseudo-science convertie au 2.0

Science millénaire, l'astrologie promet d'expliquer passé, présent et destinée aux âmes en peine. La révolution numérique du XXIe siècle pousse le charlatanisme divinatoire à s'adapter pour ne pas mourir.

L'horloge astrologique médiévale de Prague est l'une des principales attractions touristiques de la capitale tchèque. On peut y observer tous les signes astrologiques. Crédit : CC.

À

croire qu’elle serait immortelle. Pratiquée par une kyrielle de savants, l’astrologie a influencé l’Egypte, dominé Babylone puis s’est démocratisée en Grèce et perdure encore. Les millenials n’hésitent pas à se tourner vers les astres pour y débusquer un sens à leur vie. Une étude TNS Sofres indique que 46% des Français croient à l’explication des caractères par les signes astrologiques. Et ce n’est pas la logique des opérations arithmétiques de notre univers 2.0 qui a freiné cette astromania. Avant notre époque numérique, nombre de librairies ésotériques prospéraient dans le VIe arrondissement de Paris. Professeur d’astrologie et informaticien, Yves

Lenoble, est aussi une personnalité française de l’art divinatoire nous conte cette époque où l'intelligentsia de la capitale fréquentait ces officines : « Il y en avait deux rue Saint-Jacques, une boulevard SaintGermain, une rue de Crussol et une autre rue Jean-Jacques Rousseau. » Didier Geslain, professeur d’astrologie pendant une quinzaine d’années et diplômé de l’école supérieure d’astrologie, confirme : « Le Quartier Latin était truffé de librairies, j’en connaissais plein. Il y avait les éditions Traditionnelles quai St-Michel, aujourd’hui disparues. » Mais quelques librairies demeurent. Les éditions Bussière au 34 de la rue Saint-Jacques, comme la petite librairie Média 3000 du boulevard Raspail ne désemplissent pas. Le propriétaire de la galerie d’art voisine l’admet avec envie : « Si

j’avais seulement un dixième de sa clientèle qui passait la porte de mon commerce chaque jour, je serai un homme heureux. »

« Il n'y a plus d'astrologues, juste des petits connards qui utilisent des robots »

Le quartier, propice aux mythes et à l’enchantement, attirait déjà au XIXe siècle les détenteurs d’une culture qui s’étendait à l'ésotérisme. Charles Baudelaire comme Victor Hugo, après la mort de sa fille Léopoldine, fréquentaient aussi ces librairies de l’occulte.

Divination de l'ancien monde

Plus tard, dans l’après-guerre, cette culture s’est mêlée à un ensemble de mouvement comme la Kabbale. Certains ont tenté de rendre l’astrologie autonome, comme l’a fait le polytechnicien Paul Choisnard. « Le métier d’astrologue est né d’une conception moderne voulue par notre société », nous rappelle Yves Lenoble, diplômé d’ethnologie à Jussieu et de psychiatrie sociale à l’EHESS. « Si vous regardez l’histoire de l’astrologie, vous verrez que cette fonction n’a jamais vraiment existé. Il s’agissait plutôt d’astronomes, de conseillers du roi ou des médecins. Nous avons une vision très moderne des métiers, mais à l’époque, c'était comme Léonard de Vinci, une culture universelle où il

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y avait des médecins ou des théologiens. » Une culture qui perdure selon Didier Geslain, diplômé de l’école supérieure d’astrologie de Paris. « Pour faire de l’astrologie sérieusement, il faut connaître le système solaire, connaître le cycle de la lune, connaître tout l'échantillonnage des planètes du système, y compris les astéroïdes qui peuvent jouer des rôles. Mais il faut aussi avoir des notions de cosmographie, de psychologie et de psychanalyse. » Didier Geslain ne voit pas d’un bon oeil l’arrivée des ordinateurs dans l’astromancie (art de la divination des astres) : « L’effet a été dévastateur parce que tout le monde s’est mis à programmer des logiciels d’interprétations. Avant on avait les bergers, les navigateurs, maintenant plus personne ne regarde le ciel. Il n'y a plus d'astrologues, juste des petits connards qui utilisent des robots. »

Interprétation astrale par ordinateur

Pour d’autres astrologues, comme Sarah Maïa, les ordinateurs s’avèrent utiles à la pratique de l'art divinatoire : « Moi je n’utilise pas internet pour travailler mais uniquement pour les calculs des thèmes astraux. » Mais à moins d’avoir perdu tout bon sens ou d’emprunter la triste et onéreuse voie du

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A New-York aussi, l'astromancie séduit de plus en plus les jeunes générations en quête de répères. Crédit : CC.

fanatisme, il est aisé de dévoiler la fumisterie. La tambouille regorge d’une bonne dose de déterminisme et d’un savant enfumage, assisté ou non par un ordaniteur. En pôle position sur Google maps, l’une d’entre elles, résidant place des Pyramides, se démarque de la vingtaine d’astrologues et marabouts de la capitale. « Des gens comme Françoise, il n’y en a pas des masses. Ceux qui en vivent ont un autre métier à coté, certains vont être tarologues ou vont diriger une collection chez Grasset ou Nathan », explique Yves Lenoble. Mais dans l’univers de l’astromancie, les planètes ne sont pas toujours fiables : « Françoise propose une astrologie plus commerciale», nuance Monsieur Geslain. Une astrologue rivale n’hésite pas à balancer sa consoeur : « Françoise est une bonne astrologue et elle a un superbe appartement, ce qui l’oblige à continuer à travailler. Elle a pignon sur rue, mais ce n’est pas un critère de qualité ! Sa technique, c’est de draguer les gens à la messe ! » S’il faut retenir un nom dans la galaxie de l’astromancie française, c’est bien celui d’André Barbault. Il fut l’un des premiers et le plus célèbre astrologue français du XXe siècle, auteur de la célèbre Collection du zodiaque, aux éditions Du Seuil. Ce qui marqua particulièrement l’oeuvre

d’André Barbault, c’est son projet d’interprétation de thèmes astrologiques par ordinateur, nommé Astroflash. Une céleste trajectoire qu’a suivi de près Yves Lenoble. A l’aube de ses 23 ans, André Barbault lui offre son premier job étudiant au 34, avenue des Champs-Elysées. Il assiste à l'ascension du système informatique amené à dynamiter les règles de la vieille astromancie. Pendant des années, un parterre de célébrités se fait dire la bonaventure, se fait établir son “Astroflash”. « Il y avait des gens de toutes les professions, Elisabeth Tessier et Mitterrand, Françoise Giroud, Dalida mais aussi Madame Bettencourt qui était une bonne cliente des astrologues. En France, une personne sur deux s’intéresse à l’astrologie » selon Yves Lenoble. Des années auparavant, Monsieur Berthier, un temps camelot sur les marchés, prospère et fonde sa chaîne de supermarchés.

Mai 1968 propulse Astroflash

En 1967, l’entrepreneur est le premier à informatiser la gestion de son business. Avec le deuxième ordinateur que lui fournit IBM, il a l’idée de proposer une prime à ses bons clients, sous la forme d’une étude astrologique. La même année, Monsieur Berthier devient milliardaire en vendant ses euromarchés à la banque Lazare.


Grâce à l’informatique naissant, il entend proposer sur le marché des horoscopes personnalisés et à prix modique : « C’était un travail d’excellente qualité, le patron voulait en faire un business, mais cela n’a pas fonctionné, malgré la publicité de Publicis », explique Yves Lenoble. Monsieur Berthier, ne veut pas rester sur son échec et remet son idée sur le tapis. Il confie cette fois-ci aux astrologues Jean-Pierre Nicola et André Barbault le soin de concevoir les premières études. Sous la pression de Monsieur Berthier, qui menace de se tourner vers la concurrence, André Barbault cède. « Il s’est dit qu’il valait mieux que ce soit lui qui fasse le travail plutôt qu’un autre », se souvient Didier Geslain.

En 1968, le centre Astroflash ouvre sur les Champs-Elysées Coup des astres, c’est en mai 1968 que Monsieur Berthier installe sa machine dans le hall du constructeur automobile Peugeot. La période de grève est bénéfique à sa nouvelle invention : « Vous aviez 1500 études qui sortaient chaque jour, chacun

repartait avec son dossier de six à sept pages pour cinq francs », se rappelle encore Didier Geslain. En septembre 1968, le centre Astroflash ouvre ses portes et sera le premier occupant de la Galerie des Champs-Elysées, au numéro 84 de l’avenue. Dans cette antre écarlate, le portrait de Monsieur Barbault est en tête d’affiche, à côté de l’imprimante toujours ouverte.

Si Balzac avait été charlatan

Ce succès s’explique en grande partie par les admirables tournures de phrases que deux astrologues, André Barbault et Jean-Pierre Nicola, ont conçu pour le logiciel. Un enfumage en règle où l’interprétation des thèmes astraux s'enrichit des apports de la psychologie moderne. Les clients apprécient « l’approche que leur recommande Astroflash, à savoir que tout n’est pas écrit d’avance, que chacun peut exercer son libre arbitre », autrement dit, que chacun est libre d’y comprendre ou d’y deviner ce qui l’enchante. « La meilleure étude, la plus révolutionnaire, c’est celle de Jean-Pierre Nicola. Il avait une tournure d’esprit logique, c’était un Balzac de l’astrologie, très doué pour décrire des tempéraments », explique Didier Geslain à propos de cet astrologue qui traîne une réputation de charlatan. Pour

mettre en place cette version 2.0 de la prédiction, Jean-Pierre Nicola met en place une méthode basée sur les dix planètes utilisées en astrologie, dont quatre dominantes. Il compose ainsi toutes les variantes possibles entre quatre planètes dominantes et définit 210 portraits de 50 lignes chacun. « Il avait travaillé sur la caractérologie Pavlovienne pour inventer un nouveau système, une branche de la psychologie dont l’objet d’étude est le caractère », explique Didier Geslain.

« Les gens appuient sur un bouton et paf, ça tombe tout de suite » Chez les astrologues, un autre logiciel fait l’unanimité : « Derrière Orias, il y a 30 ans de travail et personne ne sait utiliser le logiciel à fond. » Un homme a consacré une partie de sa vie à la création de ce logiciel capable de déterminer la carte astrale d’une personne en fonction de son heure de naissance et d’une infinité d’éphémérides : « Francis Anthony a fait l’école des mines. Ces gens sont des matheux, ce ne sont pas des gens qui interprètent. Ce sont des compé-

tences antinomiques. » Pour Didier Geslain, André Barbault s’est tiré une balle dans le pied : « Il était l’une des références absolues mais le succès de cette programmation a fait que tout le monde s’est mis à programmer des logiciels d’interprétations. Mais rien ne remplace le contact humain. » Selon lui, l’informatique a eu un effet pernicieux sur la pratique de l’astrologie : « On utilisait les éphémérides, on calculait les échelles et on avait plus de contact direct avec le ciel alors que maintenant les gens ne savent même plus ce qu’est un ciel. C'est quand même important d’être près des choses, de la nature, de savoir reconnaître une planète dans le ciel, les gens appuient sur un bouton, ils programment un lieu, et paf, ça leur tombe tout de suite. »

L'astrologie s'apprend à l'école

À Paris, les aspirants astrologues se forment à l’AGAPE depuis 1989. Yves Lenoble y enseigne en première année les bases de l’astrologie. Quand on le questionne sur le profil des élèves, le professeur dresse plusieurs types de profil, à dominante féminine. « Il y a différents âges, mais pas mal de personnes autour de la quarantaine qui vont prendre leur retraite et qui songent à pratiquer l’astrologie. De la chirurgienne du coeur à

la secrétaire, en passant par le graphiste ou l’avocate, il y a du brassage social pour une même passion. Il y a aussi des jeunes, ça peut aller de 25 à 40 ans. Au cours de ces quatre années d’études, elles apprennent à donner des consultations, à faire une relation d’aide, si vous voulez les gens sont remis en question. Il y a un investissement personnel dans la relation à l’autre. » L’école n’est bien entendu pas reconnue par la profession, et le panel des matières est quelque peu surprenant. En première année, les étudiants ont le loisir de s’aventurer dans des cours de psychologie freudienne ou d’astro-psychologie. Parmi les modules proposés par correspondance, on trouve pêle-mêle des cours sur l’histoire de l’astrologie, des planètes et des maisons, et des cours d’interprétation. Dernière preuve en date de cette astromania, l’exposition sur la Lune qui se tient au Grand Palais en ce moment : « Nous avons proposé aux visiteurs de leur faire découvrir leur signe lunaire. Beaucoup de gens ont fait la queue, ils ne sont même pas allés voir l’exposition, ils ont patienté une heure et demi pour cinq à dix minutes de consultation », explique Sarah Maïa, conviée à une nocturne en compagnie de huit autres astrologues.

Marion Delpech

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Sport

Le sport féministe s’appelle Roller Derby Le football féminin en voie de professionalisation La pétanque, un sport d’avenir


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Roller derby, quand le féminisme patine

Importé d’Amérique du Nord en 2007, le Roller derby fait de plus en plus d’adeptes en France. Le sport qui mêle militantisme et combat physique tente aujourd’hui de se développer, au risque de diluer son ADN féministe.

D Les joueuses de l’équipe Cherboobs Cherbourg à Fontenay-sous-Bois de roller derby pendant un match pendant un match de roller derby.

ifficile de se tromper de gymnase, les chants des supporters portent jusqu’à l’extérieur. La fête commence dans une salle comble de Fontenay-sous-Bois en Ile-deFrance. Avant d’être un sport, le roller derby est un spectacle, un événement. Depuis 16h, la speakeuse chauffe une tribune qui n’avait pas besoin qu’on la stimule, des stands proposent des maillots et des pulls à l’effigie des clubs qui s’affrontent aujourd’hui: la Boucherie de Fontenay et les Cherboobs de Cherbourg. Bienvenue au tournoi amical organisé par le club fontenaisien renommé Saturday track fever en référence au film disco emmené par John Travolta. Deux équipes de jeunes femmes aux cheveux multicolores, vêtues de

shorts et débardeurs s’échauffent. Elles incarnent l’excentricité : presque toutes sont tatouées et percées, certaines se sont maquillées façon punk ou rockabilly. La touche finale symbolisant le défouloir de ce carnaval sportif : chaque joueuse a un pseudo. Bourrés de clins-d’œil à la popculture, les derby-names symbolisent le nom d’un personnage fictif, incarné le temps d’un match par les joueuses. Nausicrash côtoie donc May Tatarse et Mousticopathe. Une pratique qui fait penser au catch, un spectacle sportif dont raffolent également les Anglo-Saxons. Elles ne donnent d’ailleurs pas leur nom civil en interview. « Le nom administratif, je le garde pour la vraie vie. Le derby c’est un monde à part qui permet de nous exprimer plus librement, de mettre en avant des facettes que l’on peut cacher le reste du temps », répond Steffight,

joueuse à Cherbourg. « Po-popower Jaaaaam ! » La speakeuse hurle et invite les équipes à se préparer. L’équipe de la Boucherie de Fontenay lance son cri de guerre, Cherbourg réplique. Les joueuses sont chauffées à blanc et s’apprêtent à entrer dans l’arène.

Mêlée générale réglementée

Il s’agit d’une poursuite en patins à roulettes appelés quads. La piste de roller-derby, ovale et plate, mesure seize mètres sur vingt-six. Un match dure deux fois trente minutes et chaque mi-temps est une succession de rounds de deux minutes appelés jams. Une équipe se compose de quatre bloqueuses et d’une attaquante, la jammeuse, repérable à la grande étoile sur son casque. La jammeuse doit se faufiler à travers l’amas d’adversaires, aidée par ses bloqueuses mais contrée par les bloqueuses adverses. Les jammeuses

gagnent un point chaque fois qu’elles dépassent une adversaire sans faire de faute. Casquée, bardée de protections, la jammeuse Thornipple sourit de tout son protège-dents : « Moi ce qui m’attirait dans ce sport, ce sont les contacts. Avant je faisais du skateboard et de la boxe. Je me suis demandé : Existe-t-il un sport qui combine les deux ? Oui, le roller derby ». Pour empêcher les dépassements des joueuses adverses, les gladiatrices se donnent des coups et les chutes sont parfois lourdes. À l’instar du rugby, ce show brutal s’avère être très réglementé. L’intégrité physique des joueuses passe avant tout. Qu’est-ce qui est interdit ? Doubler en sortant de la piste, faire des croche-pieds, toucher son adversaire avec le coude, frapper dans le dos et à la tête. Une de ces fautes vaut une minute de prison,

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une exclusion temporaire du terrain. Pour s’assurer que les dix filles qui foncent sur la piste respectent les règles, sept arbitres en patins les suivent tandis que onze autres en talons ou en baskets comptent les points. Le match avance, les Bouchères sont largement menées à la mitemps. Plus les minutes passent, plus la rencontre se tend et les coups se font rudes. Finalement, les Cherboobs emmenées par Thor Nipple l’emportent face à la Boucherie 149-72. La fête, elle, continue. Un blindtest sur le thème disco est organisé avec les spectateurs, la buvette fait le plein. La soirée s’achève vers 20 heures.

Inclusivité et codes sexistes

Antonio, venu supporter son amie, joueuse à Fontenay-sous Bois, est impressionné : « Ce sont des femmes fortes ! Je connais mal les règles, c’est le premier match que je vois, mais je ne pensais pas que c’était aussi violent. Il y a du spectacle ». Des femmes fortes qui n’ont peur de rien. Ca y est, le mythe est construit. Mais à y regarder de plus près, les patineuses qui se jettent dans la mêlée ne sont pas toutes grandes et robustes, taillées dans des corps d’athlètes résistant aux chocs. Au contraire, le groupe est très hétéroclyte. Les petites et menues

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Une jammeuse et trois bloqueuse en pleine mêlée générale pendant un match de roller derby. se faufilent, elles peuvent être jammeuses. Les gabarits plus grands, plus imposants, sont plus efficaces pour défendre : « Le derby c’est un sport pour tous les corps, pas de discriminations. Ici n’importe quel physique peut performer », martèle Steffight après la rencontre. « On essaie d’inclure tout le monde, tous les genres. Les personnes transgenres par exemple sont acceptées dans les équipes. On peut naître avec un sexe masculin et jouer au roller derby dans une équipe féminine. Je vous rappelle que les per-

sonnes transgenres définissent ellesmêmes leur genre ».

« Ici, n’importe quel physique peut performer » La fédération internationale de roller derby, à laquelle les clubs français sont tous affiliés ont tous signé une charte d’inclusion, permettant aux personnes trans de devenir membres d’une équipe sans être discriminées

en fonction de leur genre attribué à la naissance. Un aspect militant crucial pour Sélène, joueuse de la Boucherie : «En tant que personne trans, s’il n’y avait pas ce principe d’inclusivité dans mon sport, ça serait impossible pour moi de m’épanouir. Depuis que je suis jeune les professeurs d’EPS et les entraîneurs me foutent dans le vestiaire des mecs. Vous savez comment se comportent les gens dans un vestiaire de sport avec les personnes comme moi ? » La question n’attend pas de réponse. L’inclusivité revendiquée


fait du derby un sport revendiquant la volonté de créer un endroit protégé, un environnement bienveillant : « Nous on essaie de s’épanouir avec une certaine exubérance. On va se déguiser à outrance, enfiler des bas-résilles sexys et jouer le côté punk à fond. Le but c’est de nous réapproprier notre corps, de nous sentir libérées. Pour la plupart de mes coéquipières aussi, c’est un exutoire ! » explique Sélène. Pour briser le cliché sexiste qui voudrait qu’une fille porte un tutu rose et aime les paillettes, les joueuses Les patins à roulettes, de derby s’en mettent de partout. nommés « quads. » Un moyen de lutter contre les stéréotypes par l’excès. Véritable pour les accueillir. Nous sommes espace de revendications féministes allés en interroger deux d’entre eux, et politique, le roller derby est prati- des arbitres, durant ce tournoi amiqué à 90% par des femmes. cal. Le premier s’est contenté de tourner les talons, enfin les patins. Une ouverture à reculons Le second, surnommé « Tao », a Un sport pratiqué par les joueuses refusé par deux fois. Devant notre et pour les joueuses depuis les an- insistance, il a fini par expliquer son refus : « Je ne veux pas prendre la nées 2000. Auparavant la discipline était mixte, parole à la place des filles, même avant de s’éteindre dans les années pour votre reportage. Je préfère 1970 aux Etats-Unis. Depuis sa ne pas me mettre en avant. Ce sont renaissance, et son exportation no- des réflexes masculins dominants tamment en France, la pratique est de toujours demander leur point de presque exclusivement l’apanage vue aux hommes sur des sujets qui ne les concernent pas. » des femmes. Les hommes eux, sont la plupart Un peu refroidis par nos deux du temps cantonnés aux fonctions arbitres, nous sollicitons Amandine d’arbitres, de médecins ou d’en- Crambes, la présidente de la traîneurs, faute de clubs structurés commission roller derby au sein de

la Fédération Française de Roller et Skateboard pour évoquer le sujet : « On estime entre 10% et 15% notre part de licenciés masculins. Au sein de la fédération, nous sommes en train de réfléchir à comment développer notre sport et l’ouvrir aux hommes. Je dis oui à la diversité et à l’émergence du derby masculin. Mais nous devons à tout prix garder notre ADN féministe.» Prononcée à mi-mots, prudemment, il est aisé de comprendre que la question fait débat en interne. Véritable ouverture ou discours de façade ? Les quelques clubs masculins poussent pour pouvoir se structurer, obtenir des sièges au sein des représentants des ligues.

«Il faut éviter de tomber dans les schémas classiques »

Mais le risque est grand pour un sport encore balbutiant en France. Faites jouer des femmes au football, faites les boxer, on vous parlera de foot féminin ou de boxe féminine. Les sports traditionnels féminins ne sont perçus que comme le pendant du sexe fort. C’est en tout cas ce qu’explique la responsable de la discipline au niveau fédéral :

« Il faut éviter en se développant de tomber dans les travers classiques de prise de pouvoir et de transformation pour rentrer dans des codes de sports masculins que l’on ne souhaite pas avoir. » Toute la difficulté est là : comment promettre aux 400-500 licenciés hommes, qu’ils pourront structurer un championnat national, tout en freinant le processus ? La branche militante la plus radicale voit cette émergence d’un mauvais oeil. La dimension purement politique de ce sport apparaît frappante. La commission siégeant à la FFRS est également soumise au jeu des élections, ses compromis et ses promesses électorales.

La non-mixité en question

Tiger et Iris jouent dans le club des Panthers de Saint-Gratien au nord de Paris. Elles font partie des équipes les plus engagées sur le plan militant. Depuis deux ans, les Panthers ont pris une mesure draconienne inscrite ainsi dans leur charte : « Seules pourront faire partie de notre ligue les femmes et minorités de genre». Comprendre, ce club évolue en non-mixité. Les hommes cisgenres ne sont plus acceptés pour arbitrer, jouer ou entraîner. Une décision forte qui prête à débat. Tiger et Iris justifient cette prise de

position : « Se garder un espace privilégié pour les minorités de genre, ce n’est en rien discriminer les hommes. C’est faire un petit pas pour rétablir un équilibre inexistant dans notre société et dans le milieu du sport de contact en particulier. » En excluant les hommes, nos deux joueuses revendiquent oeuvrer pour établir l’égalité femmes/hommes. Si refuser l’accès à quiconque en fonction de son genre, sa religion ou sa couleur de peau à une association sportive est interdit légalement, le débat est ailleurs. Le roller derby, encore empreint du folklore punk et de l’identité féministe semble voué à évoluer, au risque de devoir lisser son image. Les réunions en non-mixité, ou mixité choisie permettent, certes, de créer un environnement protégé pour les personnes victimes de discriminations.Mais la décision prise par ce club interroge : l’affirmation identitaire féministe de ces pratiquantes se heurte à la volonté des instances de développer et démocratiser ce sport. Ce type de réponse symbolise une certaine incompatibilité entre la volonté affichée de structurer la discipline d’un côté et les craintes de la voir perdre son essence militante de la part des pratiquantes.

Texte et photos Louis Berthelot

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A la dure école du football féminin

Jamais autant de femmes ont voulu faire du foot leur métier. Mais la bonne santé des sections féminines dépend d’acteurs économiques encore peu attirés par un championnat non rentable.

E Au Stade de Ballainvilliers dans l’Essonne, les joueuses du FC Fleury s’entraînent en cette fin de saison.

lle n’allait pas signer avec nous, c’était sûr, elle nous faisait traîner, peste le préparateur physique, Antoine Lochu. - On peut essayer de convaincre D… mais c’est pas le même prix, propose le recruteur Sylvain Carric. La période des transferts estivale n’a pas encore commencé que déjà l’ambiance à Fleury est électrique. Le recruteur du club féminin de première division (D1), Sylvain Carric vient de louper une opportunité et aiguise déjà d’autres stratégies de recrutement avec son équipe. « Si Bordeaux ou Montpellier te conseillent une joueuse de leur équipe, c’est mauvais signe, souligne Antoine Lochu. Tu pourrais faire venir cette footballeuse brésilienne, cela inciterait des filles à rejoindre le club, suggère Nicolas Carric. En tout cas, il faut que tu te dépèches de signer des

pré-contrats » grogne le préparateur physique, Antoine Lochu.

De plus en plus de contrats pour les filles

Ici plus d’amateurisme. Le club féminin de Fleury est passé en D1 l’an passé et entend bien faire partie du top cinq français le plus tôt possible, Fleury a fini cette saison 9ème du championnat. Alors si aujourd’hui, l’équipe n’est pas au complet à l’entraînement quotidien, Maéva Clemaron se prépare avec l’équipe de France pour la Coupe du Monde et certaines sont blessées, le professionnalisme est bien réel sur le stade de Ballainvilliers, en Essonne. Les sœurs Corboz, Daphné et Rachel, arrivent en avance, les filles enchaînent les passes sous la pluie et elles s’entraînent. en journée ! Un détail loin d’être anodin puisque cela signifie qu’elles ne travaillent

plus en temps-plein ailleurs. « Il y a quatre ans, je ne vivais pas du foot », se souvient la défenseure, Marine Haupais. Comme la plupart de ses coéquipières, elle a aujourd’hui un contrat fédéral et le football est devenue son métier. A Fleury, elle a aussi un cadre qui lui correspond. « J’ai bien aimé le discours du coach, il comptait sur moi », confie la défenseure ravie de jouer davantage que dans son club précédent, Montpellier. Pour attirer les footballeuses comme Marine Haupais, le club propose des salaires entre « 1000 et 3000 euros par mois » et « un logement » explique Sylvain Carric. « Avec le développement du foot féminin, on n’a pas d’autres choix que de proposer ces conditions de travail. » Selon la Fédération française de football (FFF), les footballeuses professionnelles évoluant dans les plus grands clubs (OL, PSG, Mont-

pellier) touchent en moyenne 4 000 euros par mois. Les autres, issues de clubs moins prestigieux, peuvent prétendre à un salaire allant de 1 500 euros à 3 000 euros mensuels. Et conséquence de la professionnalisation du football féminin, les agents rentrent dans la danse. « Il y a quatre-cinq ans, les familles ou de pseudos agents s’occupaient de l’avenir des joueuses. Ils ne connaissaient pas les règlements. Aujourd’hui, cela existe toujours mais c’est moins le cas », souligne l’agent d’Elisa Launay (Lille OSC) et de Valérie Gauvin (Montpellier HSC), Fabien Petit. Même si ce n’est pas automatique, aujourd’hui la plupart des filles en D1 ont un agent professionnel. Hormis un salaire et un logement, arrivent-ils aussi à négocier des contrats publicitaires avec des marques ? Fabien Petit, qui accompagne avec deux collaboteurs, quarante joueuses françaises

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Une milieu de terrain pendant l’entraînement de Fleury.

ou étrangères, reste discret sur le sujet. « Des filles ont tourné des publicités, cela sortira pendant la Coupe du Monde mais je crains que cette exposition ne soit qu’un feu de paille », souffle-t-il.

L’OL, le club préféré des sponsors

Le fondateur de l’agence 4Success, entreprise qui gère l’image de sportifs de haut niveau, est lui plus optimiste. « Aujourd’hui, toutes les joueuses participant à la Coupe du Monde ont un contrat avec un équipementier, ce qui n’était pas la règle il y a quelques années », assure Sébastien Bellencontre. Parmi ses clients, Blaise Matuidi, Olivier Giroud et depuis 2017 Amandine Henry. D’un sponsor en 2017, la capitaine de l’équipe de France en a aujourd’hui cinq. Nike, Orange, Volkswagen, La Française des Jeux, la marque de nutrition sportive Eafit et le fabricant de machines esthétiques et de physiothérapie LPG misent sur elle. « Amandine Henry cristallise un peu tous les intérêts, c’est la clé de voûte de l’Equipe de France et de l’Olympique Lyonnais, l’une des joueuses

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les plus titrées et l’une de celles qui s’expriment le mieux », explique Sébastien Bellencontre. La sportive est pour l’instant la seule footballeuse à faire partie de l’agence. La milieu de terrain et son équipe de l’OL, sacrées cinq fois championnes d’Europe, ont également tapé dans l’oeil de Hyundai Motor France. Le 5ème constructeur automobile mondial, déjà partenaire de l’OL masculin depuis 2012 compte surfer sur la Coupe du Monde. Des web séries autour des joueuses seront notamment diffusées près de la Fan Zone à Lyon. Mais cette stratégie de communication n’était pas évidente pour tous. « Il a fallu convaincre en interne de l’importance de ce par-

tenariat car on parle encore peu de la Coupe du Monde », signale la direction qui espère pouvoir toucher avec cet événement « une cible différente, peut-être plus familiale. »

«Le football féminin ne rapporte pas » Mais alors d’où vient cette récente professionnalisation du foot féminin. La Coupe du Monde de 2011 a apporté un coup de projecteur à cette discipline. La France finit quatrième, son meilleur classement. Quatre ans plus tard, la FIFA

décide de confier l’organisation de la Coupe du Monde de 2019 à la France. Entre-temps, la Fédération Française de Football (FFF) lance un plan de féminisation et le nombre de licenciées a explosé. Il est passé de 58 000 en 2012 à près de 165 000 en 2018 selon la FFF. Tous ces facteurs poussent des dirigeants de clubs à investir. Et aujourd’hui, dix des douze équipes de D1 féminine sont issues ou ont fusionné avec des clubs pros masculins. Alors le football féminin serait-il devenu rentable ? Si l’équipe de France qui rassemble environ 800 000 téléspectateurs à chaque rencontre, arrive à dégager de l’argent depuis plusieurs saisons, c’est loin d’être le cas pour


« Tu te rends compte, les filles veulent être payées ! » tous les clubs. « On perd de l’argent avec la section féminine », assène la manageur général de la section féminine du club de Guingamp, Marlène Bouedec. « On a besoin de l’argent de la section masculine », ajouteelle. Fleury également ne remplirait pas ses caisses sans le mécénat du président Pascal Bovis et des subventions du département. Le budget annuel du club atteint aujourd’hui 800 000 euros. Il est plus élevé que celui de Rodez, tout juste relégué en D2, autour de 200 000 euros. Mais il est très loin des huit millions d’euros de Lyon, budget le plus élevé du championnat. Et quand l’OL totalise 19 partenaires dont Adidas, Le Crédit Mutuel ou Mac Donalds, à Fleury, le sponsor principal reste encore Bovis, l’entreprise de transport du patron. « La réalité est que le football féminin ne rapporte pas encore d’argent. Sinon le PSG aurait depuis longtemps détrôné l’OL », avance le recruteur du FC Fleury sur un ton ironique. Fleury fait payer ses matchs 5 à 10 euros, soit le « prix d’une barquette de frites chez les mecs », tacle le préparateur physique, Antoine Lochu. Et les stades sont loin d’être remplis. « Il faut compter les

morts », s’exclame cyniquement le manager général spécifique du pôle féminin de Rodez, Franck Plenecassagne. Sans la venue d’équipes phares comme Lyon, le nombre de spectateurs atteindrait entre 500 à 1000 personnes.

La perte des valeurs familiales

L’enthousiasme est un peu plus fort pour la Coupe du Monde. Le comité d’organisation a annoncé jeudi 18 avril que 720 000 billets, soit « plus de 50% des tickets disponibles », avaient déjà été achetés. Mais le coût des billets n’a rien à voir avec celui de la Coupe du Monde de Russie. Vous pouvez débourser au minimum 23 euros pour vibrer le soir de la finale avec, peut-être, les Bleues. Soit 16 fois moins que la finale France-Croatie fixée à 402 euros pour les places les moins attractives, excepté les résidents russes. Et même si l’augmentation des droits de diffusion du championnat de France (achetés par Canal+ pour environ un million d’euros par an contre 200 000 jusque-là) devait permettre une redistribution aux clubs, pour l’instant rien n’a été

reversé. Alors même si l’ère du foot business n’a pas encore commencé, l’argent fait de plus en plus tourner les têtes. A commencer par celles des agents. « Ils se déplacent rarement pour voir les filles et leurs conditions de travail. On va essayer de construire de manière globale la joueuse. L’agent lui construit son porte-monnaie », raille la manageure générale de la section féminine du club de Guingamp, Marlène Bouedec. Selon elle, les joueuses penseraient aussi davantage à gagner de l’argent quitte à parfois « oublier les valeurs du club. » Mais l’inverse est également vrai. La milieu de terrain, Danaë Dunord, a participé à la montée du FC Fleury en D1 et ne retrouve plus le côté familiale du club. « Ce n’est pas la même cohésion quand on devient professionnel, il y a de la concurrence », affirme-t-elle. Contrairement aux récentes recrues, la jeune femme ne touche aucun revenu du football. Une étrange manière de récompenser ses joueuses historiques.

Textes et photos: Calypso Vanier

Capitaine du club de Juvisy de 1971 à 1984, Annie Fortems évolua en championnat de France à partir de 1978. Elle revient sur les conditions de création du club. « Nous créons une équipe féminine à Juvisy en 1971, un an après la reconnaissance officielle du football féminin par la Fédération Française de Football. Nous allons voir le président du club de Juvisy. Il nous dit de revenir avec 12 filles. Nous trouvons des volontaires mais certaines n’ont jamais tapé dans un ballon. Le président ne s’y attendait pas. Ensuite, il faut chercher un entraîneur. Mais aucun homme ne veut. Alors, c’est le père d’une des joueuses qui s’y colle. Sept ans après, nous évoluons en championnat. Mais nous sommes encore vues par les garçons comme des intruses. Disposer d’un stade, de créneaux d’entraînements, tout est compliqué. Nous décidons alors de créer notre propre club en 1984 pour bénéficier de subventions de la mairie et du département. A cette époque, nous ne parlons pas de professionnalisation, il faut déjà exister. On ne gagne pas sa vie grâce au football. En 1997, je suis invitée à venir voir les Bleues à Clairefontaine. La sélectionneuse me dit, « Tu te rends compte, les filles veulent être payées ! Elles devraient déjà être suffisamment fières de porter le maillot tricolore ». Cette culture perdure encore.

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La pétanque n’a plus les boules Ecartée aux Jeux Olympiques de Paris 2024, la pétanque n’a pas dit son dernier mot. Un temps ringardisée et moquée, elle séduit aujourd’hui la jeunesse du monde entier, tous milieux sociaux confondus.

O L’équipe de Monaco s’apprête à jouer lors du championnat d’Europe des jeunes de pétanque en octobre 2016 sur le Rocher. Crédit : CC

n entend qu’eux, ou presque. Les matins au Jardin du Luxembourg, dans le 6ème arrondissement de Paris, sont, d’ordinaire, plutôt calmes. Mais en ce mercredi ensoleillé, des lycéens ont conquis les terrains de pétanque. Tour à tour dans un cercle tracé à la hâte, ils lancent, avec sérieux mais décontraction, les vieilles boules qu’ils tiennent dans leurs mains « On ne vient pas jouer que les jours fériés d’ailleurs ! », s’amuse Baptiste, 17 ans. « Quand on n’a pas cours, je réunis des amis et on se fait des parties. On progresse vite. » Alors la pétanque serait-elle à la mode ? « Il y a un mélange de jeu et de sport qui nous plaît. Je suis dégoûté qu’elle ne soit pas aux Jeux Olympiques de Paris », confie son partenaire, Hugo.

« Dégoûtés », les dirigeants français de la pétanque et des sport-boules, deux institutions indépendantes mais unies en une candidature commune, le sont aussi.

« Il y a un rajeunissement de la pratique » Ce mariage de l’exercice et du divertissement, c’est l’argument principal que la Fédération française de pétanque et de jeu provençal, la FFPJP, expliquait à Tony Estanguet, le président du Comité d’organisation des Jeux Olympiques. « La pétanque est un sport français par excellence. Elle peut être jouée par toute la population et comprend un facteur loisir indéniable », soulignet-on au bureau chargé de la candida-

ture olympique au sein de la Fédération. La pétanque, c’est plus de 300 000 licenciés, la onzième pratique sportive en France. « En plus, on proposait de réunir la pétanque, la boule lyonnaise et la raffa volo, autour du terme commun de « sports de boules », avec un mélange des cultures régionales. » Un concentré de tout ce que recherche le comité olympique. La Fédération française du sport de boules, la FFSB, regrette d’autant plus ce choix que ces dernières années, la pratique en milieu scolaire s’est largement accrue, attirant un nouveau public. « Il y a un rajeunissement des adeptes, notamment avec l’arrivée des filles. La moyenne d’âge de l’équipe de France féminine est de 21 ans », précise Jacques Faresse, le directeur technique national. « Ce jeu est très attractif pour le jeune public », ajoute-t-il.

Car en plus d’un maillage étendu sur tout le territoire avec 5900 clubs, 305 comités départementaux et 13 régionaux, ce sont plus de 20 000 licenciés de moins de 30 ans qui jouent à la pétanque. Cette prise de conscience se retrouve dans le clip de candidature aux Jeux Olympiques de 2024. La Confédération mondiale des sport de boules, cherchait à lier l’imaginaire de la culture populaire aux attributs sportifs propres à la discipline, comme la concentration, l’endurance et l’esprit d’équipe. Autant d’éléments qui visent la jeunesse.

La pétanque, plus si ringarde

Un combat qui, malgré l’échec, trouve un écho favorable. Le monde amateur se porte très bien et conquiert même sans cesse de nouveaux territoires.

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La pétanque se répand dans les lieux de Paris, comme au bar « Bouboule » dans le 9ème arrondissement de Paris. Crédit : J-C M.B

afin de donner envie aux jeunes de poursuivre l’aventure. Elargir les perspectives, rendre plus fun notre sport, montrer le côté spectaculaire qui existe », analyse Jacques Faresse. « On dénombre plus de 27 000 boulodromes en France. Les structures sont là mais il faudrait les mettre en avant. »

Si Paris 2024 n’accueillera pas officiellement d’épreuves de pétanque, ces dernières envahissent déjà la capitale. Une vie dans l’ombre mais non moins foisonnante. Aux traditionnels espaces réservés dans les jardins, s’ajoutent des lieux d’intérieur plus insolites et plus jeunes. Des bars au nom intrigant proposent ainsi de jouer à la pétanque, dans le quartier de Pigalle ou de Châtelet, comme « Chez Bouboule ». Là-bas, les clients sportifs viennent s’entraîner et s’amuser. Deux activités décidément indissociables

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de ce sport. « Evidemment il y a un côté jeu entre amis mais quand je vois la diversité des clients et leur motivation, je sais que c’est par ces moyens de promotion que la pétanque s’immiscera définitivement au sein de la jeune génération », note Alexis Robert, gérant de ces établissements dédiés à la pétanque. « Son image vieillotte disparaît peu à peu, c’est une certitude. » S’adresser à la jeunesse était aussi le mot d’ordre du Comité d’organisation des jeux Olympiques, le COJO. Celui qui a guidé son choix de faire du surf, du skate, de l’escalade et de

la breakdance les sports additionnels aux Jeux Olympiques de 2024. Sans oublier les côtés marketings et glamours, aujourd’hui indissociables au sport-spectacle, et auxquels la pétanque peine à répondre. Soutenues par un mouvement de plus en plus jeune, les institutions reconnaissent que c’est maintenant à elles de leur rendre cette confiance, et à montrer aux jeunes pratiquants qu’on peut réussir dans ce sport. « Être apprécié par la population est une chose essentielle pour notre bonne santé mais il nous faut aussi mieux professionnaliser notre sport

« Il y a des pays passionnés par ce sport dans le monde entier » Dans ce contexte de croissance, la médiatisation de la pétanque, opérée par la chaîne de télévision gratuite L’Equipe, est saluée. « C’est un moyen de transmettre aux adolescents et jeunes amateurs les stratégies précises et les coups techniques de ce sport », estime Jacques Faresse, le directeur technique national de la FFSB. « Et aus-


si de montrer qu’il y a des pays passionnés par ce sport dans le monde entier. » La pétanque possède une dimension internationale qui est loin de se résumer à son berceau provençal. En Thaïlande, à Madagascar ou dans les pays du Maghreb, elle jouit d’une immense popularité. Sa force est la même que celle du football, on peut y jouer avec presque n’importe quoi. A Madagascar, où 60% de la population a moins de 25 ans, c’est une véritable religion. Les terrains sauvages pullulent et si les racines modifient souvent la trajectoire des boules, le plaisir des Malgaches n’en est pas atténué. « La victoire en championnat du monde en 1999 a permis de vulgariser la pétanque, qui de loisir est devenu le sport national », confiait en 2016 le président de la Fédération malgache de pétanque à quelques jours de l’ouverture des championnats du monde organisés sur l’île. Le seul événement sportif international que Madagascar ait jamais organisé.

cision en 2018. Mais contrairement aux grands joueurs thaïlandais, payés par la fédération, le bouliste Dylan Rocher ne peut vivre de son métier. Le ministère des Sports a d’autres priorités.

La pétanque sinon rien

L’équipe malgache a dominé l’équipe Sarrio (13-3) en demi-finale du Final Four des Masters de Pétanque 2018 à Istres. Crédit : CC Pourtant la majorité de la population ne possède pas de boules et demande aux expatriés qu’ils connaissent en France de leur en envoyer.

Des shows télévisés en Thaïlande

Les Thaïlandais, eux, n’ont pas ce problème. Il faut dire que ce sont eux qui les fabriquent, pour ensuite les

exporter dans le monde entier. Ironie de la mondialisation des cultures, leur premier client est la France. La pétanque est aussi le sport national en Thaïlande. Les enfants y jouent à l’école et les shows télévisés où de jeunes prodiges exercent leur talent sont parmi les plus suivis du pays. Des adolescents participent même, chaque année, aux championnats

nationaux, l’événement sportif le plus attendu de ce pays de 69 millions d’habitants, dont 2 millions de boulistes. Reste que la France est bien la nation la plus titrée en championnat du monde, avec 46 succès. Une nouvelle génération talentueuse, portée par Dylan Rocher, 27 ans, champion du monde de tir de pré-

Les meilleures nations sont bien celles aux équipes très jeunes. Elles sont aussi celles aux taux de natalité les plus élevés du monde. A l’âge de 24 ans, Abdessamad Mankari a, par exemple, été le premier Marocain de l’histoire à remporter le championnat du monde de tir de précision. Un jeune héros et une immense fierté pour le royaume. C’est aussi la force de la pétanque, de consacrer des pays peu reconnus sur la scène sportive internationale. L’identité sportive d’un pays se construit autour des sports dans lesquels il gagne. Sans autres résultats probants, tous les moyens possibles sont donc alloués à la pétanque. Jean-Clément Martin Borella

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COSMOS #09 Ecole de journalisme de l’Institut Français de Presse Paris II Mai 2019

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