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cahier de veille les textiles intelligents NumĂŠro 1 # Octobre 2016


édito Textiles communicants, interactifs, intelligents, aux effets préventifs, thérapeutiques, pédagogiques… les qualificatifs nouveaux que la sophistication numérique apporte aux textiles sont suffisamment impressionnants pour que nous cherchions à donner à voir comment ses mutations se sont opérées, par quelles interactions entre un des plus anciens supports exploités, travaillés, sublimés par l’homme : le textile et les progrès technologiques réalisés avec le numérique. Nous avons le sentiment que l’un et l’autre : le textile et le numérique sont consubstantiels d’un nouvel environnement qui se crée sous nos yeux et auquel nous nous devons de prendre part. En explorant les dimensions technologiques, scientifiques mais aussi esthétiques et sociétales qui apparaissent, nous avons l’ambition dans ce cahier de relever quelques-unes de ces interactions productives que les Sciences, les Technologies et le Design réalisent. Des thèses sont en cours, des prototypes sont élaborés en laboratoire, des entreprises naissent et se développent dans ce secteur innovant. En valorisant les savoir-faire, l’innovation, la créativité, en interrogeant les pratiques qui feront de notre environnement et de notre corps lui-même les sujets ou les objets de ces développements, nous souhaitons positionner la veille non seulement comme outil scientifique et économique mais aussi sociétal.

Ghislaine AZéMARD Professeur des universités Titulaire de la chaire UNESCO « Innovation Transmission, Edition Numériques » (FMSH/Universté Paris 8) Directrice du Programme Idéfi CréaTIC

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sommaire dossier

« Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière »

DU TEXTILE TECHNIQUE AU TEXTILE INTELLIGENT 7 De la fibre au tissu, la technologie à tous les étages 10 Fibres biosourcées 10 Une typologie des textiles techniques fondée sur la fonction 11 LES DÉFIS techniques DU TEXTILE communicant 12 Conductibilité 13 Source d’énergie 13 Écran et lumière 14 Capteurs 16 Transmission sans fil 16 PANORAMA DES USAGES DES SMART TEXTILES 20 Santé 20 Bien être & Sport 22 Sécurité et vêtements professionnels 24 Autres secteurs 26 TEXTILES INTELLIGENTS : UN ÉCOSYSTÈME EN DEVENIR 32 Les textiles techniques en Europe et dans le monde 32 Les entreprises du secteur "textiles techniques et intelligents" en France 32 La stratégie nationale 34 Perspectives 36

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paroles d'acteurs Interview de Vincent Lambert 40 Directeur Marketing de Citizen Science Interview de Julien PAYEN 42 Responsable de l’équipe projets au pôle de compétitivité UP-Tex Interview de Florence Bost 44 Designer chez Sable chaud Interview d'Olivier Verrièle 46 Dirigeant de la Société Choletaise de Fabrication Interview de Christine Browaeys 48 Directrice de T3Nel

éditeur : Editions de l'immatériel Avec le concours et le soutien du Programme IDEFI-CréaTIC 2 Rue de la Liberté - 93200 Saint-Denis Date de parution : Octobre 2016 ISBN : 979-10-91636-06-3 Photo de couverture : © helovi / iStockphoto

Directeur de la publication : Ghislaine Azémard Responsable éditorial : Philippe Parmantier Auteur : Olivier Devillers Contributeurs Experts : Marion Daeldyck, Michel Agnola Direction artistique : Hélène Desprez

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Projet de porte-manteau nomade et ses cintres 3D par Adeline Faveau présenté par R3iLab lors de "Futurs immédiats". Photo © Nicolas Tilly


DOSSIER

« Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière » L’intérêt pour le textile est indissociable des propriétés intrinsèques de ce matériau : il est souple, léger, parfois extrêmement résistant, il s’adapte parfaitement au corps humain et aux objets. C’est aussi un formidable vecteur de créativité car il reste facile à manipuler et on peut lui conférer toutes sortes de formes, de styles, de couleurs et de textures, etc. L’innovation dans le textile suit l’histoire des civilisations, l’homme n’ayant cessé de chercher de nouvelles fibres, techniques d’anoblissement et de tissage pour conférer à ce matériau de nouvelles propriétés ou diminuer les coûts de production. Le « textile intelligent » - smart textiles, e-textiles, textiles instrumentés…- s’inscrit dans cette histoire avec des ambitions à la croisée du transhumanisme (l’Homme augmenté) et de la société du bien-être. Le « textile intelligent » peut se définir comme un textile intégrant des fibres et/ou des capteurs réactifs capables d’analyser les variations du milieu environnant afin d’apporter à des objets techniques, industriels ou à des personnes physiques des réponses adaptées ou de transmettre ces mêmes informations à un système de traitement. Il s’inscrit au carrefour de plusieurs évolutions technologiques majeures de ces trente dernières années : zz

Les progrès des techniques. Les nouvelles fibres – organiques, chimiques ou minérales – autorisent des textiles conducteurs, photosensibles, thermosensibles, lumineux ou biodégradables.

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Les nanotechnologies avec des textiles constitués intégralement de nanofibres ou intégrant des nanocapsules contenant des principes actifs ;

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La miniaturisation des composants électroniques. Quand les composants ne sont pas directement intégrés au tissu, ils sont suffisamment petits pour garder au textile sa souplesse.

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La révolution internet et numérique qui englobe les progrès sur les protocoles de communication sans fil, les capacités de collecte et de traitement de données (big data, cloud computing) et la démocratisation de l’équipement en terminaux mobiles personnels.

Les textiles techniques et intelligents constituent une formidable opportunité économique pour une industrie européenne qui a longtemps souffert des délocalisations et de la dictature du coût de la main d’œuvre. En termes de marchés, ces nouveaux produits adressent un très large spectre de secteurs : bâtiment (textile isolant,…), agriculture (textiles filtrants, dépolluants, biodégradables…), décoration et ameublement (textiles lumineux, à mémoire de forme…), industrie automobile et aéronautique (tissus réactifs, conducteurs), santé (textiles curatifs, suivi médical, prothèses…), sport et loisirs (suivi de performances), sécurité (résistance, suivi GPS) et bien sûr habillement et mode pour répondre aux attentes nouvelles des consommateurs. Ce secteur d’activité, qui déborde largement le champ des industries textiles, est aujourd’hui en plein développement. Selon R3ilab (réseau innovation immatérielle pour l’industrie) le marché des textiles techniques et intelligents, qui représentait un chiffre d’affaire mondial de 133 milliards de dollars en 2011 devrait en effet passer à 175 Milliards de dollars en 2020. Sur ce marché, la France est en pointe aux cotés de l’Allemagne, de l’Italie et de la Grande Bretagne. Une avance que les pouvoirs publics souhaitent aujourd’hui renforcer avec, après la création de trois pôles de compétitivité dédiés aux textiles dans les années 2000, la mise en œuvre d’une stratégie industrielle dédiée aux textiles techniques et intelligents en 2013.

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encart < time to market ! >

Les smart textiles ne sont plus confinés aux laboratoires et commencent à arriver sur le marché. Cinq produits dont certains sont en phase de commercialisation.

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Le D-shirt de la startup française Cityzen.

Soutien gorge anti cancer

© Cityzen

© First Warning System

T-shirt connecté. Le D-shirt, conçu par la startup française Citizen Science, intègre des capteurs directement dans les fibres textiles, capables de supporter les lavages en machine, pour mesurer température, fréquence cardiaque, efforts et mouvements du sportif. Conçu par Citizen Science, société créée en 2008, le D-Shirt doit être commercialisé fin 2015 à un prix aux alentours de 300 € l’unité. www.cityzensciences.fr

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Soutien gorge anti-cancer. Commercialisé aux USA, ce soutien-gorge est capable de détecter l’apparition de cellules cancérigènes avant leur prolifération. Il utilise un procédé reposant sur la thermographie qui détecte les afflux de sang liés au développement des tumeurs cancéreuses. Il est proposé par la société Cyrcadiahealth. www.cyrcadiahealth.com


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Une carrosserie comme batterie. Volvo travaille sur une carrosserie utilisant des fibres de carbone, extrêmement résistantes, ultralégères (- 50% par rapport aux matériaux actuels) dont la particularité est de stocker de l’énergie pour faire office de batterie. Un prototype qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives à l’électromobilité : l’autonomie attendue est de 130 Km.

Soft House IBA

Les Glagla shoes

© Kennedy & Violich Architecture, Ltd.

© Glagla International

Maison photovoltaïque. L’agence d’architecture hollandaise KVA a conçu l’« Iba Soft » dont la façade extérieure utilise des panneaux textiles photovoltaïques mobiles qui suivent, à la manière des tournesols, l’évolution du soleil. Constitués de fibres de verre et de téflon sans aucun élément d’électronique, ils permettent au bâtiment de réduire son impact environnemental. www.kvarch.net/projects/87

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Chaussure connectée. Les Glagla shoes sont des chaussures chauffantes et connectées. Pilotables à l’aide d’un mobile via une connexion Bluetooth, bardées de capteurs, ces chaussures gardent les pieds du marcheur au chaud tout en proposant un suivi de ses performances : calories dépensées, dénivelé et nombre de pas effectués, etc.

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Du textile technique au textile intelligent Le textile intelligent s’inscrit dans la continuité de décennies de recherches sur les matériaux, les encres et techniques d’anoblissement et de tissage pour conférer aux textiles de nouvelles propriétés, parmi lesquelles la conductibilité électrique qui est essentielle pour rendre le textile communicant.

De la fibre au tissu, la technologie à tous les étages Pour doter le textile de nouvelles propriétés ou capacités une grande diversité de technologies sont utilisées. Elles impactent l’ensemble du processus de fabrication des textiles avec pour tendance d’intégrer « l’intelligence » le plus en amont de la filière, c’est-àdire dans la phase de production des fibres et des fils. Les fibres, base de la production de textiles, sont traditionnellement classées en trois catégories : naturelles (animales ou végétales), synthétiques (artificielles ou synthétique) et minérales (verre, céramique, carbone…). Les dernières avancées technologiques permettent de créer des fibres qui intègrent nativement des capacités telles que la conductibilité ou le stockage de données. La fibre optique (en silice), connue pour sa capacité à transmettre des données, est surtout utilisée pour créer des tissus lumineux destinés à la décoration intérieure ou transformer un vêtement en écran souple. Cette technologie est aujourd’hui brevetée avec des entreprises comme Brochier (tissu éclairant Lightex®) ou Midlightsun®. Le carbone et ses dérivés (fullerène, graphène…) sont au cœur de nombreux projets actuels, avec un matériau manipulé à l’échelle nanométrique dont les propriétés sont exceptionnelles : résistance au feu ou aux chocs, conductivité électrique, la protection contre les rayons UV, etc. les coûts de production cantonnent cependant encore leur usage industriel à des marchés de niche comme l’aérospatiale. Lorsque les textiles sont entièrement composés de nanofibres, on parle de nanotissus mais il est aussi possible d’utiliser des nanomatériaux incorporés dans les fibres textiles creuses ou poreuses

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lors du filage ou fixées au support textile par immersion, impression, enduction ou pulvérisation. Des nanocapsules, renfermant un agent actif (parfum, médicament, désinfectant…), seront par exemple libérées suite à une stimulation mécanique, thermique ou chimique avec des applications essentiellement dans le domaine la santé et de l’industrie cosmétique. La banalisation des nanomatériaux, et en particulier de nanofibres, implique une modification en profondeur des processus de production et fabrication des textiles. Par ailleurs, pour être largement diffusés, les nanomatériaux devront prouver leur innocuité sur la santé humaine et l’environnement, sujet qui fait encore l’objet de controverses scientifiques.

Fibres biosourcées D’autres pistes utilisant des matières d’origine naturelle sont également explorées. Certains polymères sont par exemple utilisés pour leurs propriétés piézoélectriques. L’université japonaise Kansai et la société nippone Teijin Ltd ont par exemple conçu un tissu alliant des fibres de carbone et des fibres PLA (acide polylactique) utilisant les propriétés de déformation et d’étirement des matériaux pour générer une courant électrique alternatif.

Une norme Afnor L’Afnor a élaboré une définition des textiles intelligents avec le bureau de Normalisation des Industries Textiles et de l’Habillement (BNITH) publiée en mars 2012 sous le numéro CEN/TR 16298 AFNOR. Le document distingue les matières textiles « intelligentes » des « systèmes textiles intelligents » et a pour but de classifier les produits, d’identifier les différents types de fonctionnalités ou de performances. Il décrit brièvement l’état actuel de développement de ces produits, leur application potentielle et fournit des indications sur les besoins de normalisation préférentiels.


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Une propriété qui transforme le vêtement en capteur de mouvement. L’usage de la soie bio-sourcée ouvre également des perspectives prometteuses comme le révèle Fiorenzo Omenetto dans sa présentation TedX. La soie, constituée d’eau et d’une protéine, permet en effet de créer un « textile » à la fois conducteur, capable de stocker des données numériques, de diffuser la lumière ou de contenir un hologramme. Le matériau est en outre biodégradable et biocompatible avec le corps humain.

Une typologie des textiles techniques fondée sur la fonction L’hybridation croissante entre les technologies, la frontière de plus en plus poreuse entre fibres naturelles, synthétiques et minérales, obligent à revoir les critères de classement des textiles. Le cluster Newtex a proposé une typologie fondée sur les capacités et fonctions des textiles. Il distingue quatre catégories de textiles actifs ou réactifs qu’englobe la notion de textile intelligent. zz

Les textiles à fonction « bio », bio-actifs, biocompatibles (compatibles avec l’être vivant), biodégradables, et biomimétiques c’est-à-dire mimant le vivant dans son aspect ou ses fonctions.

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Les textiles de « l’extrême » qui proposent une protection spécifique (anti-rayonnement, antipollution…), adaptés à un contexte hors norme (spatial, nucléaire), dotés de capacités de résistance exceptionnelles (pare-balles, ignifuge…), réactifs aux alertes (augmentation de la température, détection d’un agent chimique…)

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Les textiles à effets visuels et réfléchissants qui changent de couleurs (iridescence, biomimétisme, chaleur), à effet holographique ou encore rétro-réfléchissants (fluorescents, phosphorescents…)

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Les textiles communicants et e-wear qui regroupent les textiles à fibres optiques, communiquant des messages (textes, son, images) et les textiles monitorés à visée médicale ou militaire (surveillance de paramètres vitaux via des capteurs).

On peut, comme le propose le laboratoire de recherche sur les textiles GemTex, y adjoindre une cinquième catégorie émergente de textiles « très intelligents » c’est-àdire dotés de capteurs mais aussi de mémoire, de capacités de traitement des données et d’apprentissage via des algorithmes. Un textile à la croisée de la science des matériaux, de l’électronique et de l’intelligence artificielle qui est au cœur des enjeux industriels actuels.

Les principales étapes de conception des tissus L’usage des « nanos » dans le textile sous surveillance Les nanomatériaux font l’objet d’une vigilance particulière car leur taille leur permettent de traverser les barrières biologiques, en particulier la barrière hémato-encéphalique protégeant le cerveau, mais aussi les membranes cellulaires et l’enveloppe nucléaire séquestrant le génome. Leur usage dans l’industrie textile est également source de nuisances environnementales via les déchets industriels. L’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) a estimé que les chaussettes imprégnées de nanoparticules d’argent pouvaient avoir « un impact sur l’environnement absolument majeur » via l’eau de lavage qui pourrait perturber les stations d’épuration et intoxiquer certains poissons.

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les défis techniques du textile communicant Les premiers textiles communicants remontent aux années 90 avec la création de « wearable computers » au MIT Media lab. Ces vêtements consistaient à ajouter des composants électroniques, par broderie ou ajouts, sur des tissus ordinaires avec quelques réalisations phares comme cette veste musicale (1998) ou cette robe lumineuse (1998). Pour devenir communicant un textile doit comporter a minima une source d’énergie électrique, un réseau filaire conducteur et des composants électroniques (interrupteur, diodes, micro-processeur, capteurs…) voire un « boitier » embarquant les logiciels de traitement des données, un arsenal encombrant, ne supportant pas le lavage et les détergents, que les chercheurs ont depuis trente ans souhaité alléger, miniaturiser voire intégrer au textile même. La recherche de connecteurs, batteries, capteurs miniaturisés ou intégrés aux fibres mêmes sont au cœur de la bataille économique autour du textile intelligent avec énormément de programmes de recherches sur le sujet et des enjeux considérables autour des brevets et de la normalisation.

Robe lumineuse et collier, 1998 La jupe de la robe est faite de deux couches de conducteur organza de soie métallique, qui agissent en tant que pôle positif et masse. Les couches sont électriquement isolées avec du tulle. © 2009 Maggie Orth. All Rights Reserved.

Veste musicale, 1998

Veste musicale, 1998

Le clavier à jouer de la musique est brodé sur la veste. Il détecte le toucher.

La veste musicale est un instrument de musique autonome portable qui contient un synthétiseur MIDI portable, des batteries, des composants électroniques et un clavier. © 2009 Maggie Orth. All Rights Reserved.

© 2009 Maggie Orth. All Rights Reserved.

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Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Machines à broder des circuits électroniques L’incorporation de fils et composants électroniques en phase de fabrication implique l’usage de nouvelles machines. La société Suisse Forster Rohner, spécialisée dans la broderie de textile, a mis au point e-broidery® un procédé technique pour créer des textiles lumineux et faciliter l’intégration de composants électroniques miniaturisés. La machine peut broder des textiles conducteurs, lumineux, chauffants mais aussi des capteurs de température, d’humidité ou des puces RFID www.frti.ch

« Le textile est l'exact opposé de la plupart des matériaux informatiques : il est doux, flexible et intime. Il encourage au toucher. En tant qu'antithèse des composants de la plupart des ordinateurs, le textile fournit un moyen de modifier radicalement le sens même de l’ordinateur ». Maggie Orth, MIT Media Lab

Conductibilité Pour conduire l’électricité la première solution est d’utiliser des fils métalliques classiques (cuivre, laiton, acier…) pour relier les différents composants électroniques (résistance, transitors, LED, etc). La câblerie peut être intégrée directement au tissu dans la phase de tissage ou brodée sur le tissu. Les fils métalliques présentent cependant certains inconvénients comme le poids et le manque de souplesse et tendent à être remplacés par de nouvelles fibres, naturelles ou synthétiques, qui allient des qualités de conductivité et les propriétés classiques des textiles : flexibilité, souplesse, passage en machine, résistance aux détergents… La conductibilité peut aussi être obtenue par des encres. Les encres conductrices contiennent des particules d’argent ou de carbone et peuvent être appliquées à des tissus comme à des papiers. Les encres conductrices ont pour avantages d’être économes en matériaux rares et

d’être propices à l’industrialisation de la fabrication des vêtements communicants. Elles sont cependant moins performantes que les fils métalliques ou composites car elles manquent de résistance au lavage ou au froissement des tissus. Au-delà de la câblerie proprement dite, elles peuvent aussi faciliter l’impression de composants électroniques (capteurs, processeurs…) à même le tissu. A mi chemin entre les deux techniques, il est enfin possible « d’enrober » certaines fibres textiles d’un revêtement conducteur.

Source d’énergie L’alimentation électrique est un enjeu qui concerne l’ensemble des « wearable technologies » avec des contraintes très fortes car la batterie et les condensateurs électroniques doivent être légers, durables et, dans le cas du textile, résistants au lavage et aux froissements. La plupart des vêtements communicants actuels utilisent une batterie amovible qui présente l’avantage de pouvoir être changée facilement et retirée avant lavage. Si les batteries Lithium-ion se sont considérablement améliorées ces dernières années (autonomie, flexibilité, miniaturisation) l’objectif des industriels est d’utiliser la fibre comme lieu de stockage de l’énergie. Sur le même principe que pour la connectique, des batteries peuvent être tissées pour être incorporées au vêtement. C’est le cas de ce super condensateur constitué d’un réseau interconnecté de graphème et de nanotubes de carbone imaginé par une équipe chercheurs sino américaine. Une solution qui allierait puissance, du-

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Les différents types de capteurs

rée de vie et flexibilité. D’autres pistes plus écologiques et moins onéreuses sont explorées. Elles consistent à transformer un tissu ordinaire en batterie par traitement chimique, comme l’ont fait des chercheurs de l’University of South Carolina qui ont transformé la fibre de coton d’un T-shirt acheté dans le commerce en batterie. Les textiles photovoltaïques sont également une piste très prometteuse qui a d’ores déjà trouvé des applications dans le domaine du bâtiment. L’entreprise rhônalpine Serge Ferrari produit par exemple des « membranes photovoltaïques » alliant silicones et fibre de verre qui servent à alimenter des constructions isolées. Une technologie qui peut aussi s’appliquer aux tentes

des campeurs comme l’a montré Orange dans le cadre d’une expérimentation menée en Grande Bretagne. Les technologies utilisées restent cependant peu adaptées au prêt-à-porter. Une situation qui pourrait changer avec l’arrivée des fils solaires qui font l’objet de plusieurs projets de recherche européens comme Dephotex ou Soltex. Ce dernier, coordonné par le français Sunpartner Technologies, veut mettre au point, d’ici 2019, un fil textile photovoltaïque pouvant être tissé ou tricoté au moment de la fabrication du textile. La solution pourrait consister à se passer d’énergie pour certaines fonctionnalités des vêtements intelligents. Les puces RFID/NFC fonctionnent sur ce principe : elles utilisent l’énergie du lecteur (valideur, terminal de paiement…) pour déclencher une action comme l’ouverture d’un portillon de métro ou le paiement d’une transaction.

Écran et lumière

Costumes de scène conçus pour les Black Eyed Peas. Les membres de Black Eyed Pea dans leurs costumes LED conçus par Rogier van der Heide. A gauche : Fergie dans sa combinaison en cuir LED. Apl.de.ap (au centre) dans son costume connecté, et Taboo (à droite) dans ses costumes LED. © Photo : Roger van der Heide

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Plusieurs techniques 1, dont certaines sont au stade de la commercialisation, permettent d’obtenir des textiles lumineux ou d’intégrer un écran souple dans le textile. Les LED sont utilisées couramment dans le domaine de la décoration intérieure avec des tissus-LED produits en usine pour créer lampes, robes ou décors. La LED produit cependant des points lumineux et non une lumière diffuse. Les OLED (diodes organiques électroluminescentes) produisent pour leur part une surface éclairante et non un point lumineux comme la LED. Elles sont adaptées à la vidéo mais présentent l’inconvénient d’une durée de vie limitée et d’une sensibilité à l’air et à l’humidité. Pour le moment la technologie intéresse les smartphones avec cependant quelques applications dans le domaine vestimentaire (voir ces costumes de scène conçus avec Phillips). 1 Paragraphe réalisé à partir d'une note de synthèse de GemTex.


Textile intelligent ou instrumental : naissance dâ&#x20AC;&#x2122;une filière

Principales technologies sans fil utilisables pour les textiles communicants

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L’encre électronique est une technique d’affichage initialement en noir et blanc, dont le principe est d’encapsuler entre deux électrodes des microcapsules noires et blanches, chargées électriquement (négativement pour les noires, positivement pour les blanches). OLED et encres électroniques offrent des supports suffisamment souples pour être intégrée à un textile par couture ou collage. L’avenir est cependant aux écrans textiles. Les fibres optiques entrecroisées à des fibres textiles permettent de réaliser des tissus lumineux. Généralement, pour devenir lumineuse, la fibre est connectée à une source lumineuse comme une LED. L’électroluminescence, obtenue à partir de l’impulsion d’un courant électrique, utilise pour sa part des fils textiles conducteurs en matériaux électroluminescent. Ces propriétés peuvent être utilisées pour l’aménagement intérieur et extérieur, la publicité et la sécurité mais dépendent d’une alimentation électrique. Les matériaux chromiques, comme les cristaux liquides, ont pour particularité de changer de couleur à un stimulus extérieur : chaleur, rayonnement ultra violet… Ces propriétés permettent par exemple à un biberon de changer de couleur lorsqu’il est suffisamment refroidi pour être donné. Un tissu pourra aussi réagir à la chaleur du corps ou au toucher pour changer de couleur.

Capteurs Les capteurs sont le système nerveux des textiles intelligents. Ils vont détecter les changements environnementaux, mesurer un phénomène physique et provoquer le déclenchement d’une réaction. Le capteur doit être distingué de l’actuateur. Le capteur est déclenché par un stimulus, un changement qu’il sert à identifier ou mesurer. Le capteur émet en sortie un signal électrique (phase, voltage) ou une radiofréquence. L’actuateur réagit a un signal électrique ou à une radiofréquence pour déclencher une action mécanique (force, pression, déplacement), actionner un interrupteur, émettre un son, se connecter à une autre machine… Parfois le capteur et l’actuateur sont les deux fonctions d'un seul et même élément. Les premiers textiles et vêtements intelligents utilisaient des composants électroniques classiques, encombrants et rigides cousus au textile. L’enjeu est de les intégrer totalement aux textiles sans dégrader leurs qualités physiques (souplesse, touché…) tout en conservant leurs capacités à être lavés, froissés, etc. La technique la plus aboutie, avec de nombreux brevets d’ores et déjà dépo-

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sés, est celle de la broderie. La broderie utilise des fils conducteurs pour relier des composants électroniques miniatures plus ou moins souples, (transistors, condensateurs, résistances…). Les encres conductrices, évoquées plus haut, permettent de réaliser la même chose mais avec un résultat moins garanti car elles restent vulnérables à l’usure et aux lavages. Le textile peut aussi faire office de capteur en changeant de propriété physique. Par exemple, sous l’impulsion d’une pression, la tension exercée sur le tissu mesurera un rythme cardiaque ou fera office de bouton de réglage du volume sonore dans un véhicule. Les capteurs électrochimiques, obtenus par traitement des tissus ou l’usage de fibres connues pour leurs réactions chimiques, réagissent pour leur part à certain stimulus comme le changement de pH de la sueur d’un individu. Enfin avec l’usage de matériaux biocompatibles, les capteurs peuvent prendre la forme de tatouages fixés à même la peau.

Transmission sans fil On peut distinguer les textiles dont l’intelligence est totalement embarquée – textiles actifs ou réactifs – et les textiles dits "communicants". Ces derniers ont la capacité de transmettre des données pour permettre analyse, pilotage à distance (monitoring) et restitution sous une forme exploitable et compréhensible à l’utilisateur. Le choix de la technologie de transmission dépend d’arbitrages qui portent sur la bande passante (débit et donc quantité de données à transmettre), la distance d’émission (courte ou longue, sensibilité aux obstacles), le coût des composants et d’usage de la bande fréquence (fréquence libre, recours obligatoire à un opérateur). Les données peuvent être transférées en temps réel, au fur et à mesure de leur production, ou par intermittence. Dans le cas des vêtements connectés une passerelle – baptisée « gateway » chez Citizen Science est utilisée pour réaliser en local, à l’aide d’un algorithme, une première consolidation des données comme le calcul du nombre de calories brûlées, afin de limiter le flux de transmission. Le développement des terminaux mobiles, dotés en standard d’une connexion sans fil, a simplifié les choix, notamment pour les applications grand public. La plupart des « wearables » utilisent en effet une transmission sans fil courte portée du type Bluetooth ou WiFi pour communiquer avec le mobile de l’utilisateur, le mobile constituant le centre de traitement de données et/ ou un relais avec un logiciel hébergé dans le cloud.


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Broderie de circuits électroniques

Vue microscopique

La société Suisse Forster Rohner, spécialisée dans la broderie de textile, a mis au point un procédé technique pour faciliter l’intégration de composants électroniques. © Photo : Forster Rohner

Une couche de nanofibres électrofilées sur le dessus d'un tissu. © photo : www.centexbel.be

e-broidery®

e-broidery®

La machine e-broidery® peut broder des textiles conducteurs, lumineux, chauffants mais aussi des capteurs de température, d’humidité ou des puces RFID. © Photo : Forster Rohner

La machine e-broidery® peut broder des textiles conducteurs, lumineux, chauffants mais aussi des capteurs de température, d’humidité ou des puces RFID. © Photo : Forster Rohner

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encart < Internet des objets, textiles connectés & wearables > L’arrivée des textiles connectés s’inscrit dans la dynamique de l’internet des objets (internet of the things). L’ensemble des objets qui nous entourent ont vocation à embarquer de l’électronique – capteurs, puces, microantennes… - pour devenir communicants et intelligents : collecter et réagir à des données contextuelles, être gérés et maintenus à distance… Des capacités qui passent désormais de plus en plus par internet, protocole de communication universel (« IP over all ») et moyen de connecter les objets à des infrastructures logicielles de traitement de données du type cloud computing. Selon la Commission européenne, un Européen disposait en moyenne de deux objets connectés en 2012. En 2015, il en possède en moyenne sept (smartphone, véhicule, play station…). En 2020, les analystes prévoient entre 30 et 80 milliards de nouveaux objets connectés dans le monde. Dans ce vaste domaine des objets connectés, les vêtements intelligents font partie des « wearables technologies » (technologies portables) : montres, lunettes, bracelets connectés… qui ont fait florès aux deux dernières éditions du CES de las Vegas, 1er salon mondial consacré à l’électronique grand public. Les interactions possibles entre les smart textiles et ces objets sont nombreuses. Les textiles intelligents pourraient jouer un rôle clef en collectant certaines données physiologiques (cœur, transpiration…) avec beaucoup plus de précision qu'une montre ou des lunettes. Ils sont aussi susceptibles de régler le problème de l’alimentation électrique des wearables actuels en transformant les mouvements de l’utilisateur en énergie ou en captant l’énergie solaire à l’aide de tissus photovoltaïques. Inversement, les textiles communicants ont besoin, au moins pour le moment, des écrans, des capacités de calcul et de mémoire des smartphones et autres wearables pour traiter et restituer les données.

Le développement des wearables donne lieu à une course à l’innovation dans le domaine des matériaux, des capteurs et de la connectique. La question du « hardware » ne doit cependant pas éclipser celle du « soft », c'est-à-dire des logiciels et algorithmes permettant de traiter les données, de les rendre exploitables et intelligibles. Une grande part du modèle économique des wearables réside sans doute dans la capacité à transformer les données collectées par un objet en un service monnayable (« textile as a service »). Les GAFA – Google, Apple, Facebook & Amazon – commencent à investir ce domaine avec en première ligne Google - Google Glass, l’OS simplifié Brillo, le textile communicant Jacquard…Apple (Apple watch…) qui ont derrière eux toute la puissance de leur écosystème mais aussi leur R&D dans le domaine de la santé et des nanotechnologies. Ils pourraient à terme « se réapproprier » l’essentiel de la valeur générée par les wearables. Pour s’en protéger beaucoup de startups européennes actuelles sont parties sur des solutions propriétaires où le code est jalousement gardé. Un modèle dont on peut cependant douter de la pérennité car aux désagréments du consommateur prisonnier d’un fabricant il faut ajouter l’absence de création d’un écosystème de valeur dont les GAFA ont bien montré la force. Dans cette bataille du soft, la protection des données personnelles, intimes (santé, capacités, émotions) dans le cas des smart textiles, jouera sans aucun doute un rôle essentiel. Et à l’heure de la défiance à l’égard des « GAFA », l’Europe a là une carte à jouer.


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Apple Watch

Google GLASS

Lancée le 24 avril 2015, à l'issue d'un plan marketing savamment orchestré, la montre connectée d'Apple était attendue dans un secteur en plein essor. © photo : Apple

Google Glass est un programme de recherche et développement lancé par Google sur la création d’une paire de lunettes avec une réalité augmentée. © photo : Google

Google "Project Jacquard"

Encre conductrice

Google a présenté ses ambitions en matière de textiles connectés à travers son nouveau projet Jacquard, développé au sein de l'entité ATAP. © photo : Google

Les encres conductrices contiennent des particules d’argent ou de carbone et peuvent être appliquées à des tissus. Cependant, moins performantes que les fils métalliques, elles manquent de résistance au lavage et au froissement des tissus. © photo : Elie Zananiri


PANORAMA DES USAGES DES SMART TEXTILES Santé Le domaine de la santé offre un large spectre d’usages des smart textiles avec d’ores et déjà des produits en phase de pré-commercialisation. Si le potentiel marché est grand, la santé reste une course d’obstacle pour les entreprises qui visent ce secteur : c’est un des plus réglementé. Ce n’est pas un hasard si la plupart des sociétés adressent des marchés connexes, moins contraignants, comme celui des cosmétiques et des loisirs.

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Pansement Med-ic®, équipé d’une puce NFC

Couverture Lightex ®

© Information Mediary Corporation

© Groupe Brochier Technologies

Pansement connecté

Photothérapie

La société canadienne Information Mediary Corporation (IMC) a conçu un pansement baptisé « Med-ic® ». Équipé d’une puce NFC imprimée avec une encre conductrice, ce pansement enregistre automatiquement la date et l’heure de chaque prise d’une pilule par le patient. Il signale les réactions indésirables et rappelle au patient les heures de prise des médicaments via une application mobile qui communique avec le pansement via NFC/ Bluetooth LE. En France, la société BodyCap a développé eTact, un patch pour mesurer la température et l’activité du patient souffrant de problèmes de sommeil, d’obésité ou d’insuffisance cardiaque.

Le tissage de la fibre optique a ouvert la voie à une nouvelle pratique : la photothérapie. Elle est notamment utilisée pour le traitement de certains cancers ou contre la jaunisse du nourrisson. Le groupe Brochier Technologies, a créé en 2007 une couverture lumineuse utilisant son procédé Lightex® qui remplace les rampes lumineuses dont la lumière pouvait léser les rétines des nourrissons.


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Tee-shirt en coton et fibres d'argent métallique

Mimobaby (body de bébé)

© Dooderm

© Mimo

Texticaments et cosmétiques

Monitoring des paramètres vitaux

Les principes actifs sont contenus dans de minuscules sphères, ou microcapsules, de taille variable, le plus souvent entre 5 à 50 micromètres de diamètre, faites de polymères, de gélatine ou de silicone. Au fil des frottements, ces coquilles se brisent et libèrent leur contenu. Des brevets ont été déposés pour diffuser des antibiotiques, des hormones ou même des antidotes pour des vêtements militaires. Peu de produits sont cependant arrivés au stade de la commercialisation l’essentiel du marché se concentrant actuellement sur les cosmétiques avec des tissus libérant déodorants, tonifiants, hydratants ou amincissants. On citera par exemple le Français Dooderm qui vend des vêtements tissés d'un fil composé à 95 % de coton bio, 2 % de polyamide et 3 % d'argent, ce dernier ayant des propriétés anti-inflammatoires, antibactériennes et antifongiques qui soulagent les démangeaisons dues au psoriasis et à l’eczéma. Un produit qui n’est pas encore reconnu officiellement par les autorités de santé et se présente comme un « complément » à un traitement médical. Le vêtement « anti UV » de Carel/ Mysenses se situe sur le même registre : doté d’étiquettes qui réagissent à la lumière, il indique les risques de surexposition au soleil des nouveaux nés.

Les exemples de vestes, sous-vêtements, chaussettes… destinés à suivre les paramètres vitaux tels que le rythme cardiaque, la respiration, l’hydratation, la température ou la pression sanguine ne manquent pas. Ces vêtements multifonctions ont un potentiel d’usage important dans le domaine de la santé comme pour le suivi d’un patient après une opération ou faciliter une hospitalisation à domicile. Ils adressent également le marché de la dépendance avec la possibilité d’un suivi à distance de personnes âgées ou handicapées ou encore celui des femmes enceintes. Leur usage massif dans le secteur de la santé implique encore beaucoup à faire dans le domaine de la normalisation. Pour le moment, les produits proposés par des sociétés comme Mimobaby (body de bébé), OMSignal, Citizen science, Hexoskin (T-shirt) ou Heapsylon (chaussette connectée) se positionnent sur le marché du sport et du loisir, plus facile à adresser… avec toutefois pour ambition d’attaquer d’ici peu celui de la santé. Les fondateurs d’OMSignal vont même jusqu’à faire de leur produit un outil au service de la transparence des données médicales, facteur « d’empowerment » du patient-citoyen et d’une santé « crowdsourcée ».

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PANORAMA DES USAGES DES SMART TEXTILES Bien être & Sport Le développement des textiles intelligents dans le domaine du sport s’inscrit dans la dynamique du « quantify yourself » - la mesure de ses performances personnelles et de l’explosion du marché des objets connectés. Les données collectées ne sont pas foncièrement différentes de celles des produits se positionnant sur le marché de la santé : la différence porte plutôt sur l’exploitation des données et le mode de restitution. Il s’agit en effet de fournir au sportif, ou à son coach, un suivi de ses performances dans le but d’établir des comparaisons, de fixer des objectifs et d’ajuster éventuellement un entraînement avec un régime alimentaire ou une hygiène de vie. Plusieurs T-shirt connectés sont déjà sur le marché (ou en voie d’y être) : les T-shirt OM d’OMSignal, le D-shirt de Citizen science, Hexoskin de la société canadienne Carré Technologies. Ils proposent globalement tous à peu près les mêmes fonctions de monitoring : surveillance des paramètres vitaux, calcul de la distance parcourue, etc. avec la possibilité de disposer d’un tableaux de bord mis à jour en temps réel sur son smartphone. D’autres vêtements de sport embarquent des capteurs avec des fonctions assez similaires. On citera par exemple les chaussures Glagla qui fournissent des informations sur les distances parcourues et les calories dépensées grâce à ses capteurs, sa batterie et son connecteur Bluetooth permettant de communiquer avec un smartphone.

Hexoskin © (Carré Technologies) Hexoskin propose des fonctions de monitoring (surveillance des paramètres vitaux, calcul de la distance parcourue, etc.) avec tableau de bord mis à jour en temps réel sur le smartphone de l'usager.

Tous ces projets ont en commun de rechercher à faire disparaître la technologie, le hardware dans les textiles tout en créant des vêtements résistants au lavage en machine et à la corrosion. Deux points sur lesquels les marges de progression restent importantes, la solution privilégiée restant pour le moment l’ajout d’un élément amovible (contenant batterie, émetteur Bluetooth, logiciel) à retirer avant chaque lavage. T-shirt OM © (OMSignal) Le T-shirt OM © propose des fonctions de monitoring avec tableau de bord mis à jour en temps réel sur le smartphone de l'usager.

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Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Dispositif GRIZZ, 2015 Imaginé et développé par une équipe de trois étudiants du Master Création & Édition Numériques de l’Université Paris 8, le dispositif est en phase d'études et en voie de commercialisation au sein de l'incubateur Paris Région Lab. Le dispositif GRIZZ est un dispositif électronique amovible que l’utilisateur intègre dans ses propres vêtements et qui sollicite le sens du toucher. Son but est de guider les personnes malvoyantes et non-voyantes par vibrations. L’utilisateur choisit le nombre et la position des vibreurs grâce à un système de clips ou scratchs. Le système est interfacé à une application smartphone qui permet de choisir la destination souhaitée et d’accompagner l’utilisateur dans son déplacement.

Prototype du dispositif GRIZZ Présentation du dispositif GRIZZ lors de l’exposition "FuturoTextiles" à Marc-en-Barœul, janvier 2015. © photo : Julien Capone

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PANORAMA DES USAGES DES SMART TEXTILES Sécurité et vêtements professionnels Les métiers à risque ou pratiqués dans des conditions extrêmes, qui vont des pompiers aux marins-pêcheurs en passant pas l’aérospatial et la Défense constituent un terrain très propice aux applications en matière de smart textiles. Certains produits sont dès à présent arrivés au stade de la commercialisation. C’est le cas de la veste No-Contact, conçue par Conducted Energy Clothing. Destinée aux forces de l’ordre, elle émet des décharges électriques non létales sur demande pour repousser les agresseurs. On citera aussi Steatlhwear dont les vêtements anti-drones masquent l’empreinte thermique de leur porteur et les rendent invisibles aux caméras thermiques des drones. Dans ce domaine plus que les autres, l’enjeu est de passer du prototype ou du marché de niche (type aérospatiale) à une industrialisation massive. Plusieurs programmes européens planchent sur ce sujet avec pour souci d’associer les professions concernées en amont des projets pour coller au mieux aux besoins des usagers finaux.

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Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Une veste de pompier intelligente (Balsan)

Schéma de fonctionnement du gilet de sauvetage

© RCI

intelligent. Projet européen Safe@Sea

Veste de protection des pompiers

Gilet de sauvetage intelligent

Le projet européen Smart@Fire conçoit la veste intelligente du sapeur pompier. Elle comporte des capteurs incorporés au textile pour suivre les constantes physiologiques du sapeur pompier température corporelle, taux d’humidité, rythme cardiaque… - et éviter le « coup de chaud ». En cas de dépassement, elle est capable d’émettre un signal à destination du sapeur pompier et du commandement. Elle comporte un GPS pour déterminer précisément sa position, détecter une immobilité anormale et des capteurs pour analyser l’environnement dans lequel se meut le sapeur pompier : température, présence éventuelle de gaz toxique. Une des difficultés de ce type de projet est son acceptation par les sapeurs pompiers qui peuvent voir cet outil comme un moyen de mesurer leurs performances opérationnelles. L’originalité du projet est aussi de viser, dès la phase R&D son adoption massive par les services de sécurité incendie des pays européens. Il repose sur un système de marché public avant commercialisation permettant de réaliser un achat groupé innovant. Le cahier des charges des fonctionnalités de la veste doit être arrêté définitivement courant 2015.

Conçu dans le cadre du projet européen SAFE@SEA, ce gilet de sauvetage utilise des matériaux alliant légèreté, résistance à l’usure, imperméabilité… car il cible les marins-pêcheurs travaillant en mer du nord. En cas d’homme à la mer, ce gilet intelligent intègre un émetteur radio qui déclenche un signal de détresse et transmet les coordonnées GPS au récepteur à bord du bateau pour alerter l‘équipage. Il comporte aussi une poche qui se gonfle automatiquement au contact de l’eau et une diode lumineuse pour faciliter le repérage du naufragé. Les capteurs doivent être placés de façon à faire la différence entre une chute dans l’eau et une simple éclaboussure. Et la poche gonflable doit permettre de maintenir la tête hors de l’eau, même en cas de fortes vagues. Le projet Safe@Sea a conçu plusieurs prototypes en tenant compte des besoins et remarques des marins-pêcheurs. Il s’agit de créer des vêtements confortables, sûrs, répondant en tous points à aux exigences marins-pêcheurs afin de favoriser leur future adoption. www.safeatsea-project.eu

www.smartatfire.eu

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PANORAMA DES USAGES DES SMART TEXTILES autres secteurs

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Le projet de SOFT HOUSE à Hambourg (IBA).

Ruban Lightex ©

© Kennedy & Violich Architecture, Ltd.

© leditaly.com

Bâtiment

Décoration intérieure

Dans le domaine du bâtiment et des travaux publics les textiles techniques se banalisent pour améliorer l’isolation thermique ou phonique des murs et des toitures et récupérer les eaux pluviales. La fibre de carbone sert à la construction d’ouvrages d’art afin de réduire considérablement leur poids tout en les dotant de capacités supplémentaires : résistance, flexibilité, conductibilité… A l’heure de la transition énergétique et des bâtiments à énergie positive, les attentes se focalisent sur les textiles photovoltaïques qui promettent une réduction des coûts et de l’empreinte écologique des installations solaires.

Dans le domaine de la décoration intérieure, les textiles lumineux ou réfléchissants sont les plus connus. Les textiles à base de fibres optiques tissées, rétroéclairées à l’aide de LED créent de nouvelles ambiances en s’intégrant parfaitement à des surfaces courbes, dans un meuble ou à même le sol. Employés dans le domaine de l’aménagement intérieur, ils servent aussi à habiller les cabines d’avion, les compartiments TGV et les voitures. Décoratifs, ces tissus lumineux servent aussi à sécuriser un cheminement ou à véhiculer des informations pratiques.


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Favoriser une économie circulaire pour valoriser

Projet "REZO". Etude d'hypovigilance Centre Design

le matériau fibreux en fin de cycle. © Pôle Fibres

Faurecia. Projet de F. Boost © Photo C. Peus

Agriculture et géotechnique

Automobile

Les géotextiles, capables de drainer, filtrer, consolider tout en utilisant des fibres renouvelables comme le lin, le jute le chanvre ou des biopolymères existent depuis plusieurs années. Le secteur compte plusieurs leaders français dans ce domaine comme Rhône-Poulenc ou Texinov. L’ajout de capteurs d’humidité ou de détecteurs de polluants devrait cependant permettre d’aller un cran plus loin dans l’intelligence en faisant de ces textiles un outil de monitoring. En matière d’analyse des sols, l’intégration de fibres optiques se pratique depuis 10 ans pour contrôler les déformations géotechniques. La SNCF utilise ce procédé pour le suivi des remblais, mesurer les tassements et éviter tout risque de circulation d’un train sur une cavité.

Utilisés pour les sièges et les revêtements intérieurs des véhicules, les textiles intelligents font l’objet de d’un intense effort de recherche dans le secteur de l’automobile. Les chercheurs de l’Université Polytechnique de Montréal ont par exemple mis au point un tissu tactile pour commander le véhicule à l’aide d’un polymère se rapprochant du Téflon. Grâce à ses propriétés électriques, un simple geste du doigt l'utilisateur peut lancer la climatisation ou baisser le volume de l’autoradio. La matière est lavable et résistante peut répondre aux contraintes de l'automobile, elle intéresse BMW et General Motors. Volvo travaille pour sa part avec l'Imperial College of London sur une carrosserie-batterie. Composée de deux feuilles en nanotubes de carbone et isolées l'une de l'autre par une épaisseur de fibre de verre qui jouent le rôle d'électrodes cette carapace a vocation a se charger en électricité statique et à fournir une autonomie électrique qui pourrait atteindre 130 km. Certaine des technologies utilisées sont d’ores et déjà employées par l’industrie spatiale. Toute la difficulté est de faire baisser les coûts pour ouvrir la voie à leur intégration au véhicule de "monsieur tout le monde".

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encart < textile intelligent et designers > De nombreux designers, formés à la fois au design textile et aux technologies, ont créé des vêtements ou tissus dont la vocation est moins fonctionnelle que poétique, ludique ou philosophique avec des créations qui nous invitent à réfléchir sur notre empreinte écologique ou notre rapport à l’autre. Voici quelques créations de designers...

Florence Bost Murmures. Coussin dont le tissu intègre une puce stockant des morceaux musicaux diffusés aléatoirement par neuf hauts parleurs. © photo : Nicolas Matheus - SC

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Florence Bost

Florence Bost

Pissenlit. Tissu dont les motifs, des pissenlits, ont été créés avec une encre luminescente. L'encre se charge à la lumière du jour puis restitue le motif quand la nuit tombe. © photo : Nicolas Matheus - SC

Papillon. Coussin brodé de papillons en tissus à mémoire de forme reliés au secteur. A l'intérieur des papillons, un fil métallique se dilate puis se rétracte, recréant les mouvements du papillon. © photo : Nicolas Matheus - SC


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

XS Labs / Joanna Berzowska

XS Labs / Joanna Berzowska

Spotty dress. Une robe dont les motifs sont réactifs à la chaleur du corps humain et changent de couleur au toucher. © photo : XS Labs 2005

Accouphène. Veste dotée de 13 hauts parleurs et de circuits imprimés brodés qui génèrent plusieurs notes lorsqu’ils sont touchés. © photo : XS Labs 2005

XS Labs / Joanna Berzowska

Studio-xo

Captain Electric. Des vêtements qui transforment les mouvements de ceux qui les portent en électricité, en lumières et en sons. © photo : Guillaume Pelletier

Anemone. Le studio de création, Studio-xo, installé à Londres, a travaillé pour Lady gaga avec la pièce « Anemone », une robe machine à bulles réalisée avec une imprimante 3D. © photo : Studio-xo

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encart < Open source & Fablab : de l’éducation au prototypage > L’innovation autour des textiles intelligents ne se limite pas aux laboratoires et aux entreprises. La baisse tendancielle du prix des matériaux et des composants électroniques contribue à la rendre accessible au plus grand nombre. Le mouvement « open source » accélère aussi cette démocratisation en mettant à disposition des briques électroniques et logicielles sous licence « creative commons ». L’objectif des partisans de l’open source, qui s’adosse sur une importante communauté de partage et d’entraide, est moins économique que de favoriser la créativité et la diffusion des savoirs technologiques, en particulier dans la sphère éducative. Grâce au Groupe High-Low Tech au Media Lab du MIT et à la designer Leah Buckley, le kit LiLypad-Arduino a par exemple vu le jour. Il utilise la carte électronique et les logiciels libres Arduino et comprend des capteurs, du fil conducteur, des accéléromètres, des LED prêts à l’emploi.

ding, pour passer de l’idée au produit commercialisable. Fondée sur des technologies qui ont fait leur preuve, la carte Arduino est d’ailleurs intégrée à plusieurs produits arrivés au stade de la commercialisation comme les chaussures connectées Lechal. Dans les scénarios les plus disruptifs, ces technologies – kits électroniques, imprimantes 3D, outils de découpe… – pourraient voir leur prix s’effondrer pour se retrouver à la maison d’ici 10 ans. Chacun pourrait alors « imprimer » à l’aide de composites ou de matériaux bio-sourcés un Tshirt personnalisé et connecté depuis des « patrons » trouvés sur internet. Un modèle de « fin des usines » et d’hyperproximité, évoqué dans cette interview d’Antoine Fenoglio de Sismo design, qui remettrait totalement à plat la conception même de filière textile…

Eduwear est un autre exemple de kit qui cible spécifiquement les enfants. Développé par l’équipe de TechKreativ du groupe Digital Media de l’université de Brême, EduWear se présente sous forme d’une mallette comprenant des composants à coudre ou à thermocoller pour créer, sans connaissance techniques, des textiles ludiques et interactifs. Par des animations dans les écoles, les promoteurs du projet entendent changer le rapport des jeunes à la technologie. Une idée reprise il y a peu par La Fonderie et la PMI francilienne Eurosmart, avec le kit Educaduino. Ces kits se diffusent aujourd’hui dans les écoles, les communautés de « makers » (bricoleurs) et les FabLabs. Abréviation de laboratoire de fabrication dont l’acronyme est inspiré du Media Lab du MIT, les FabLabs réunissent designers, ingénieurs, étudiants et simples bricoleurs pour mettre la technologie à la portée de tous. Les kits Arduino / LiLyPad font ainsi partie de la panoplie du FabLab avec les imprimantes 3D, les découpeuses lasers et autres outils dits de « prototypage rapide ». Car au-delà de leur vertu pédagogique, ces kits offrent la possibilité de créer des prototypes peu onéreux et fonctionnels. Ceux-ci serviront à convaincre les investisseurs, ou la « foule » des plates-formes de crowdfun-

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Le kit LiLypad-Arduino Il a vu le jour grâce à la collaboration entre le Groupe HighLow Tech au Media Lab du MIT et la designer Leah Buckley, Il utilise la carte électronique et les logiciels libres Arduino et comprend des capteurs, du fil conducteur, des accéléromètres, des LED prêts à l’emploi. © photo : Clemens Winkler


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Le kit Educaduino

Le kit Educaduino

La Fonderie et Eurosmart, spécialisée dans le matériel électronique à vocation pédagogique, ont développé une version de la carte électronique Arduino.

Educaduino est un moyen ludique d’aborder la conception, la réalisation, la programmation, les mathématiques, ou encore les sciences, grâce à un travail collaboratif.

© photo : Educaduino

© photo : Educaduino

Les chaussures connectées Lechal

Les chaussures connectées Lechal

La carte Arduino est intégrée à plusieurs produits arrivés au stade de la commercialisation comme les chaussures connectées Lechal.

Lechal footwear is powered by a pair of compact and cutting-edge pods. Snap into either the insoles or the shoes, connect to the Lechal app, and your footwear is instantly smarter and ready to show you the world.

© photo : Lechal

© photo : Lechal

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TEXTILES INTELLIGENTS : UN ÉCOSYSTÈME EN DEVENIR Les textiles techniques en Europe et dans le monde

milliards d’euros - comme Toray ou Teijin – et une galaxie de PME sous-traitantes. Tokyo a également accueilli en janvier 2015 le premier salon Wearable Expo.

Les textiles intelligents restent émergents et les seules statistiques qui existent aujourd’hui portent sur la filière des textiles techniques dans son ensemble. Moyen de relocaliser la valeur et l’emploi, les textiles techniques occupent une place croissante en Europe. Ils représentent 30% du chiffre d’affaires de l’ensemble de la branche industrielle européenne en 2011, contre 26% en 2003, soit, en volume, 30 milliards d’euros (source Coface, 2013). La France occupe la seconde position en Europe, derrière l'Allemagne et devant l’Italie et le Royaume-Uni.

Sur le secteur des textiles techniques les USA sont un pays plus consommateur qu’exportateur. Ils sont en revanche leaders sur des secteurs qui seront décisifs pour les smart textiles comme les nanotechnologies et les plates-formes internet. Les GAFA, qui investissent d’ores et déjà dans les « wearables » (Google Glass, Apple Watch) sont des acteurs avec qui il faudra compter. Google pourrait devenir incontournable sur la partie logicielle avec Android wear et Brillo (OS dédié à l’IOT) mais aussi proposer ses propres vêtements, dans la lignée de sa collaboration avec Lewis sur le Jean connecté (cf. son projet Jacquard).

L’Allemagne est leader de la production et de la consommation des textiles techniques en Europe. Plus de 380 entreprises (2010) sont actives dans le secteur dont un tiers a plus de 100 employés avec pour domaines d’excellence les applications destinées à l’automobile, à l’industrie et au bâtiment. L’écosystème allemand se distingue par sa capacité à mettre très rapidement sur le marché des innovations commercialisables. On notera le rôle d’impulsion du Conseil en recherches textiles (CRT ou Forschungskuratorium Textil) qui fédère pas moins de 16 centres de recherche et coordonne les principaux programmes de R&D sur les textiles fonctionnels et communicants. L’Italie s’est positionnée sur les marchés de niche à forte valeur ajoutée. Le pays de distingue aussi par sa capacité à mener des partenariats avec les industriels chinois pour produire italien aux conditions chinoises. Les pays nordiques ne sont pas en reste avec un effort R&D parmi les plus importants en Europe et des écosystèmes qui ont inspiré la stratégie française. On citera en particulier la Suède dont la Swedish school of Textiles a de fortes interactions avec les industriels suédois. Au niveau mondial, la Chine est le premier pays consommateur de textiles techniques. Face au risque de dépendance et à la tendance à la délocalisation de la confection dans des pays à coût de mains d’œuvre (encore) plus bas, les autorités chinoises ont inscrit les textiles techniques dans leur priorités et fortement investi dans la R&D ces dernières années. Le Japon fait partie des poids lourds des textiles techniques et se différencie pour son organisation associant de grands laboratoires de recherche, quelques multinationales pesant plusieurs

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Les entreprises du secteur "textiles techniques et intelligents" en France Des statistiques à géométrie variable Selon les chiffres de l’Observatoire des textiles techniques, créé dans le cadre de l’Institut français de la mode (IFM) avec l’appui de l’État (DGCIS/DGE), on comptait en 2013 de l’ordre de 403 entreprises textiles techniques. En 2013 elles ont généré 6,2 milliards d’euros de CA (dont 37% à l’export) et employé 27 800 salariés. Au sein de la filière textile, les textiles techniques représentent de l’ordre de 45 % du chiffre d’affaire. Fondée sur le code NAF déclaré par les entreprises et les données INSEE,


Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

cette classification n’est pas totalement satisfaisante car elle ne prend pas en compte certaines entreprises, comme celles intervenant dans la chaîne de production automobile, le BTP ou la santé, qui développent des textiles innovants à haute valeur ajoutée sans que cela soit leur cœur d’activité. L’Observatoire y a donc rattaché une quarantaine d’entreprises portant leur nombre à quelques 447 entités pour un CA de 7 milliards d’euros. Les régions principales de production restent le Nord-pas de Calais, Rhône Alpes, suivies de loin par l’Alsace mais, comme le montre la carte produite par R3ilab1, le textile est présent significativement dans toutes les régions françaises. Aucune donnée statistique officielle n’existe pour le moment sur la filière du textile intelligent ou communicant. Il est vrai que son positionnement à la croisée du numérique et de l’industrie textile ne facilite pas ce recensement. Dans le cadre du programme Connectitude, une photographie des acteurs des smart textiles a cependant été établie par le cabinet Innoeco. Le document liste ainsi 70 acteurs comptant une vingtaine d’entreprises de la filière textile proprement dite (Thuasne, Texinov, Hermès, Brochier…. ), des startups au profil atypique comme Citizen science, Balsan, Biorserenity, et des acteurs qui seront indispensables à l’émergence des textiles intelligents comme certains opérateurs télécoms (SigFox, spécialiste des objets connectés), des fabricants de capteurs (Texio, Ticatag, Kolibree) ou de puces RFID (Primo1D, Tagsys…). Un recensement qui n’a pas de valeur statistique mais qui a le mérite de montrer l’écosystème potentiel des smart textiles en France.

Pôles de compétitivité et structures d’accompagnement L’identification du potentiel de croissance de la filière des textiles techniques date des années 2000 avec la mise en place des pôles de compétitivité dont la mission est de fédérer les entreprises et centres de recherche du secteur, de favoriser les synergies recherche/entreprises, industriels/PME/startups et d’aider au financement de projets innovants. On compte désormais trois pôles de compétitivité spécialisés sur les textiles : zz

Up-tex (2005) : situé sur Lille Métropole (Marcq-enBarœul) ce pôle est spécialisé dans les matériaux textiles avancés, les techniques polysensorielles, le design et la customisation de masse. Il compte 140 membres et une centaine de projets accompagnés depuis 2006.

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Réseau innovation immatérielle pour l’industrie

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Techtera (2005) : basé à Lyon, il est spécialisé sur les textiles techniques et les textiles fonctionnels. Le pôle a dans ses axes stratégiques la rénovation des bâtiments, la sécurité des personnes au travail, l'allègement des véhicules et l'aide à la personne. Il compte une centaine d’adhérents et plus de 300 projets R&D accompagnés.

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PoleFibres (2015) : Issu de la fusion du fibres (Épinal) et Alsace ÉnergieVie (Strasbourg) en janvier 2015, ce pôle est centré sur le bâtiment et les matériaux à moindre impact environnemental. Il réunit 400 acteurs.

Dans l’écosystème textile, on citera aussi les principales écoles d’ingénieurs (Insa, Ensait, Ensitm, Itech…), les grandes écoles de design industriel (Ensci, Esad), de mode (IFM), les Universités de Lyon, Lille, et Mulhouse ainsi que les laboratoires de recherche comme Gemtex. Enfin, sur le sujet spécifique des textiles intelligents, on citera le rôle d’animation de structures nationales telles que : zz

L’Institut français du textile et de l’habillement (IFTH, Mulhouse), spécialisé dans l’accompagnement de la filière textile-habillement et des utilisateurs des solutions textiles sur la connaissance des matières, produits et procédés.

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Le Réseau innovation immatérielle pour l’industrie (R3iLab, Paris), destiné aux professionnels du textile, de la mode et des industries connexes, il promeut un recours accru aux technologies numériques et à la créativité.

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Le Centre européen des textiles innovants (CETI, Tourcoing). Inauguré en 2012 et porté par le pôle Uptex, le Ceti se définit comme une « plateforme mu-

Un marché en forte croissance Le marché mondial des textiles techniques était estimé à 134 milliards de dollars en 2012 et devrait atteindre 160 milliards en 2018 selon le cabinet TMR. Pour le seul marché des textiles intelligents, le cabinet Hexa Research estime qu’il devrait franchir le cap du 1,5 milliards en 2020 contre 290 millions de dollars en 2012. Une croissance poussée essentiellement par le secteur militaire (25% du marché), la santé et le sport/fitness. Au niveau géographique, les principales perspectives de croissance identifiées sont situées sur la région Asie-Pacifique et les USA.

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tualisée d’innovation ». Le Ceti héberge des outils de prototypage et met à disposition des technologies que les TPE pourraient difficilement s’offrir. Il est ouvert à tous les secteurs utilisateurs de textiles et aux startups à qui il propose hébergement et accompagnement.

Brochier ou Dickson Constant. La difficulté est cependant de passer d’une logique de « filière » axée sur les matériaux à un écosystème transverse, allant de la fibre à l’électronique, de la santé à l’habillement en passant par l’automobile, qui saura développer autant les produits que les services pour conquérir de nouveaux marchés.

La plateforme Mistral (Ecully), Equivalent du CETI en Rhône Alpes elle a été inaugurée en février 2015, elle se focalise sur 5 technologies : « le tressage de forme, la métallisation, la nébulisation active, le nanospinning et le fluor gazeux ».

Si la France bénéficie de grands groupes qui sont autant de donneurs d’ordre potentiels (Airbus Group, L’Oréal, Orange, Saint-Gobain, SNCF…) et de leviers pour se développer à l’international, la filière des textiles techniques reste très fragmentée. Comme déjà indiqué, avec une moyenne de 40 employés contre 100 en Allemagne, les PME françaises ont du mal à rivaliser, notamment en matière d’effort de R&D. Le passage du laboratoire au marché reste lourd, avec des programmes de recherche morcelés et trop dépendants de la fluctuation des crédits publics. A ces handicaps qui ne sont pas propres au textile, il faut ajouter des barrières « culturelles » comme la faible appétence des designers et créateurs de mode pour la technologie. On y ajoutera aussi les réflexes corporatistes3, comme ceux des verriers ou des bétonniers, face à la concurrence de certains textiles techniques.

La stratégie nationale Structurer l’écosystème et passer du projet au produit Le boom récent des exportations de textiles techniques – taux d’export de 37,5 % en janvier 2015 pour un CA de 6 milliards d’euros2 - montre que les actions entamées ces dernières années ont commencé à porter leurs fruits avec plusieurs réussites nationales comme Thuasne,

2 Tableau de bord conjoncturel des textiles connectés h t t p : / / w w w. t e x t i l e s t e c h n i q u e s e n f ra n c e . c o m / t a b l e a u - d e - b o r d - j a n v i e r-2 0 1 5 . h t m l

3 Soulignée par un article de Pascal Morand, dans un rapport de l’Académie des technologies sur les la renaissance de l’industrie.

Projets (sélection) soutenus dans le cadre des programmes Connectitude

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Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Des pôles de compétitivité au plan Montebourg, toutes les actions menées ces dernières années dans le domaine des textiles techniques s’inscrivent dans l’objectif de favoriser les démarches transectorielles, de réduire le temps recherche-marché, de relocaliser la production dans des usines « 4.0 »et de mieux diffuser les innovations françaises à l’international.

Le plan textiles intelligents La filière textile a fait l’objet d’un des 36 plans industriels stratégiques 4 dans le cadre du programme « nouvelle France Industrielle » initié par Arnaud Montebourg. Il a été présenté en septembre 2013 et se décline en trois objectifs : 1.

Réussir la transition écologique en maîtrisant et diffusant l’usage de fibres textiles biosourcées et recyclables.

2. Exploiter les opportunités offertes par les révolu-

tions numériques et nanotechnologiques grâce aux textiles intelligents et innovants. 3.

Développer l'usine textile du futur, grâce aux nouvelles technologies d’ennoblissement et d’assemblage et à une utilisation optimale des outils digitaux.

Le volet « textiles connectés » du plan se décline sur deux axes complémentaires : un programme d’accompagnement et de réflexion sur l’avenir numérique de la filière piloté par R3iLab et un appel à projets visant à aider au financement de projets industriels. Le R3iLab s’est attelé à la fois à une réflexion prospective et à l’enclenchement de partenariats d’innovation au travers de deux programmes : Connectitude qui vise à faire travailler des entreprises textiles et des entreprises du secteur du numérique et Futurs Immédiats qui réfléchit sur les synergies textiles et développement durable, le « quantified self » et le commerce connecté. Ces programmes, dont le suivi peut être consulté sur le site de R3iLab, ont débouché sur des livrables utiles pour appréhender le marché des textiles connectés. On signalera plus particulièrement le film “Next Black, The Future of Clothing” réalisé à partir d’interviews de designers ; les comptes rendus des ateliers prospectifs et le recensement des acteurs. En juin 2015, à l’occasion d’un point d’étape (compte rendu exhaustif), R3ilab a dévoilé les projets industriels qu’il avait choisi d’accompagner, ils 4 Réduits à neuf en mai 2015. Le plan textile a été intégré aux objets intelligents. Les actions en cours ne sont cependant pas remises en cause.

associent des PME et des designers autour de produits arrivés en phase de commercialisation. Parallèlement, le textile connecté a bénéficié d’un appel à projets au titre du programme de financement « investissements d’avenir », lancé en décembre 2014, clôturé le 30/06/2015 et dont on connaîtra le résultat fin 2015. Consacré aux « Nouveaux usages et nouveaux procédés du textile », il se fixe trois objectifs : 1.

Lancer de nouveaux produits sur le marché répondant aux attentes des consommateurs dans les domaines du sport, du bâtiment, de la santé, des transports, de la protection/défense et des emballages et agro-alimentaire ;

2. Accélérer la modernisation des procédés indus-

triels, équipements et outils de production au sein des entreprises textiles ; 3.

Développer les entreprises en France et à l’export en reconstituant une filière cohérente.

On ajoutera à cette politique sectorielle la démarche FrenchTech qui entend fédérer et valoriser les entreprises innovantes françaises à l’international. Les principaux territoires textiles, Lyon et Grenoble en Rhône Alpes et la métropole lilloise, ont du reste été labellisés territoires French Tech en 2014. La FrenchTech compte dans ses troupes plusieurs startups textiles comme Citizen Science (T-shirt), GlaGla (chaussures) et Belthy (ceinture) qui ont été mises à l’honneur lors du CES 2015 à Las Vegas.

Les événements phares du secteur Texworld Salon bi-annuel, Rendez-vous mondial du tissu (Paris) www.texworld.messefrankfurt.com Première vision Salon international décliné sur plusieurs villes (Paris, Lille, Shanghai, NYC…) www.premierevision.com Prix international Théophile Legrand Grand prix de l’innovation textile créé en 2009 www.theophilelegrand.w1w.fr On signalera aussi la présence des smart textiles sur les grands salons high tech comme le CES de Las Vegas, le Cebit à Hanovre et le MWC à Barcelone.

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Textile intelligent ou instrumental : naissance d’une filière

Perspectives L'enthousiasme français pour les textiles intelligents s'inscrit dans la continuité du virage vers les textiles techniques au début des années 2000, virage qui a permis à la filière textile de stopper son déclin et de récupérer des parts de marché. La promesse des textiles intelligents demande cependant à être confirmée et toutes les conditions sont encore loin d'être réunies pour qu'elle se réalise. Cette promesse est celle d'une relocalisation des savoir-faire et industries textiles grâce à la création de matériaux, produits et services à haute valeur ajoutée. C'est aussi la possibilité d'explorer de nouveaux marchés - comme celui de la santé, de la sécurité ou encore du bâtiment - en proposant des solutions en phase avec les préoccupations actuelles : réduction des risques et des impacts environnementaux, personnalisation des services, développement durable.... Si on assiste actuellement à un foisonnement des initiatives tant au niveau de la R&D, des startups que des pouvoirs publics, beaucoup reste à faire pour transformer l'essai. Tout d'abord le défi technologique de l'intégration des technologies numériques et capteurs au textile comme leur traduction en process industrialisables sont encore plus que balbutiants. Le secteur textile souffre ensuite de handicaps sérieux pour se positionner sur ce marché, notamment par rapport à l’Allemagne ou au Japon : manque d'entreprises de taille intermédiaire et de locomotive(s) - avec aucun industriel textile français de taille mondiale - difficulté à passer de la R&D au mass market, faible aptitude des acteurs à travailler de manière collaborative... Malgré les louables initiatives des pôles de compétitivité et du R3ilab, beaucoup de "connexions" restent encore à faire entre les laboratoires, les PME, les designers, les stylistes... sans oublier les acteurs de la filière numérique. Et c'est peut-être là qu'il y a le plus de marge de progrès car la dimension "services" des textiles connectés, qui recèle une grande part de

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la valeur ajoutée potentielle, est indissociable de sujets comme l'algorithmique ou les big data. Enfin, le textile intelligent doit encore convaincre les utilisateurs finaux des services tant en matière de pertinence des services, d'ergonomie et d'utilisabilité des produits que de respect de la vie privée. Autant de sujets qui ne sont pas à proprement parler "textiles" mais sur lesquels l'acculturation des acteurs de la filière est indispensable. A cet égard, les initiatives de l’Etat telles que les plans industriels ont eu le mérite de montrer un cap, de valoriser des initiatives, de créer une dynamique. Il faudra maintenant tenir dans la durée et, surtout, trouver des relais européens à une stratégie qui doit se montrer offensive face à la concurrence asiatique et américaine.


coup d'oeil

35 capteurs corporels intégrés dans un T-shirt et un bonnet pour économiser 2 ans d’examens coûteux sur le diagnostic de l’épilepsie, l’ajustement du traitement et la prévention des crises. Projet présenté par R3iLab lors de "CONNECTITUDE". Objectif : Mettre au point un vêtement intelligent attractif pour aider au diagnostic et au suivi de l’épilepsie. Entreprise : Bioserenity. Designer : Gaspard Yurkievich. Technologie textile : IFTH. Photos © Nicolas Tilly

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coup d'oeil

Sac produit en économie circulaire en toile recyclée et recyclable, produit à 100 % dans l’entreprise, en 1 seule pièce, sans couture, fermé par un clip lui aussi en plastique recyclé (projet présenté par R3iLab lors de "Futurs immédiats"). Objectif : Produire des petites séries réactives à des prix compétitifs en économie 100% circulaire. Entreprise : Les Tissages de Charlieu. Designer : Eugeni Quitllet. Photo © Nicolas Tilly

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écharpe ClimalinR, diffuseur de chaleur / fraîcheur douce se rechargeant sur les sources de chaleur « perdues » du quotidien : soleil, radiateur, ordinateur… Projet présenté par R3iLab lors de "Futurs immédiats". Objectif : développer un textile biosourcé, diffuseur de chaleur douce (Énergie renouvelable). Entreprise : Lemaitre Demeestere et Bouchara. Designer : Sheila Kennedy, KVA Matx, professeur au MIT. Technologie : MCP. Photos © Nicolas Tilly

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paroles d'acteurs dossier

Vincent Lambert Directeur Marketing de Cityzen Sciences

> Cityzen Sciences consortium Smart Sensing qui réunit depuis 2011 Eolane (électronique professionnelle), Payen (spécialiste des tissus à usages sportif et technique), Cyclelab (distribution) et Télécom Bretagne. Cette démarche nous a permis de présenter dès janvier 2014 un prototype de Tshirt connecté primé au CES de Las Vegas.

Quelles sont les principales innovations du D-Shirt par rapport à ses concurrents ?

Comment est né le projet Cityzen Sciences ? Le fondateur de Cityzen Sciences, Jean-Luc Errant, n’est pas issu du monde du textile : il a travaillé dans les télécoms et dans la e-santé. Le projet, né il y a 7 ans, est né de plusieurs constats. Tout d’abord la difficulté et les contraintes que représentait la collecte de données sur la santé des patients avec des appareils qui restent encombrants et peu adaptés au corps humain. D’autre part la nécessité d’aller davantage vers une santé prédictive. Navigateur et pratiquant des sports de haute montagne, il s’est ainsi convaincu que le problème cardiaque d’un ami randonneur aurait pu être anticipé s’il avait pu mesurer ses paramètres vitaux avec un dispositif adapté aux conditions extrêmes. A un moment où on commençait à parler d’objets connectés il s’est dit que le textile était le vecteur idéal pour traiter ce type de problématique : car quoi de plus naturel qu’un textile que l’on porte sur soi et qui s’adapte parfaitement au corps humain ! C’est à partir de cette intuition que Citizen science a vu le jour en 2008. Il est cependant rapidement apparu que le puzzle que représente le textile connecté nécessitait des expertises dans des domaines aussi divers que les textiles techniques, l’électronique, les capteurs, les logiciels, les algorithmes avec la nécessité d’une approche totalement transversale. C’est comme ca qu’est né le

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Il y a beaucoup de petites innovations dans notre D-shirt qui le différencient des produits concurrents même si les paramètres vitaux relevés sont grosso modo les mêmes : fréquence cardiaque, vitesse, intensité de l’effort, déplacements… Tout d’abord l’accéléromètre que nous utilisons – à proprement parler une centrale inertielle 9 axes – est très sophistiqué et, placé entre les omoplates, il permet de connaître précisément la posture dans lequel se trouve son porteur. Et ca c’est très important car beaucoup de fonctions des wearables aujourd’hui sur le marché peuvent être réalisées par d’autres moyens, à commencer par le téléphone mobile que l’on porte toujours avec soi et qui a par exemple un GPS en standard. Cette centrale ouvre la voie à du « coaching de posture » et on peut ainsi envisager des usages dans le domaine du golf, de la danse classique, etc. Ensuite, les capteurs que nous utilisons sont intégrés au textile, ce qui induit une précision des données que ne pourra jamais atteindre un bracelet ou une ceinture. Le capteur de fréquence cardiaque est par exemple placé directement sur la poitrine et on peut mesurer des accélérations uniquement sur certaines parties du corps. Enfin, notre produit a tous les avantages du textile en étant intégralement lavable avec juste un petit boîtier (gateway) à enlever. A terme, nous espérons faire disparaître ce boîtier, qui existe chez tous les produits concurrents, grâce à une miniaturisation des capteurs.

Et la partie logicielle ? La partie logicielle est absolument fondamentale pour gérer le volet « big data » du D-shirt. Nos capteurs collectent en effet 200 000 données par heure ce qui induit des capacités de traitement adaptées. Dans le sport comme dans la santé, les moyennes sont rarement intéressantes et c’est plutôt la granularité qui permet de pousser l’analyse et de détecter les signaux faibles. Compte tenu de la spécificité de nos besoins, nous avons


décidé de créer une société spécifique : Cityzen Data qui a un champ d’intervention qui couvre l’ensemble des objets connectés.

Quel est votre modèle économique ? Nous nous positionnons sur le BtoBtoC, c’est dire que nos principaux clients sont des marques, comme Canterbury (rugby) ou Cyclelab (cyclisme) qui souhaitent lancer un vêtement intelligent. Nous travaillons aussi avec des clubs sportifs qui souhaitent des outils de coaching sportif. Nous leur apportons une solution susceptible d’être intégrée en amont du processus industriel et adaptée à leurs besoins car, entre le rugby, le golf ou la danse on ne mesurera pas les mêmes paramètres, on n’opérera pas les mêmes traitements. Par ailleurs, nous souhaitons bâtir un écosystème ou chacun pourra imaginer des applications à partir des données collectées par nos solutions. Dans cette optique, nous ouvrons progressivement l’accès à certaines données à des partenaires ou des développeurs. Enfin, l’objectif est bien de se développer dans le domaine de la santé mais le cadre juridique est beaucoup plus complexe que pour le sport et le loisir.

Le D-shirt de la société Cityzen Sciences. © Cityzen Sciences

Il y a en effet la question des données personnelles… Notre mot d’ordre est transparence, c'est-à-dire donner à l’utilisateur une pleine maîtrise de ses données personnelles. Il doit donner son accord avant tout usage de ses données personnelles par des tiers et il n’est en aucun cas question de monétiser les données dans le dos de l’utilisateur. Enfin nous avons chez Cityzen Data des spécialistes de la sécurité pour éviter toute forme de piratage : les données transmises entre le mobile de l’utilisateur et nos serveurs sont cryptées.

Le D-shirt de la société Cityzen Sciences. © photo : Fabrice Jaume

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paroles d'acteurs dossier

> pôle de compétitivité UP-Tex

Dr Julien PAYEN Responsable de l’équipe projets au pôle de compétitivité UP-Tex

Peut-on vraiment parler de filière sur les textiles connectés ? Non, elle n’existe pas et les entreprises véritablement positionnées véritablement sur ce créneau se comptent sur les doigts d’une main en France avec des sociétés comme Citizen Science ou Bioserenity. Toute la chaîne de valeur reste à bâtir avec pour principal enjeu de réussir à créer une « électronique textile », c'est-à-dire des composants conservant les propriétés intrinsèques des textiles : souplesse, adaptation aux formes….. Cela fait plus de 15 ans que l’on en parle mais cela n’est pas facile de faire converger le textile et l’électronique. Car il s’agit de faire cohabiter trois mondes : le textile, le hardware (capteurs, connectique, batteries…) et le software (système d’exploitation, traitement de données). C’est cet écosystème qu’il reste à créer avec, pour les fabricants textiles que le pôle Up-Tex réunit, le défi de l’industrialisation. Car aujourd’hui, les produits qui sortent nécessitent une intervention humaine pour intégrer à la main les composants électroniques. Ce qui induit des coûts de fabrication élevés et le risque qu’ils ne profitent pas aux entreprises locales mais à l’Asie.

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Quelle est votre approche pour développer cette filière ? Le point central est la question de l’usage, c’est la valeur d’usage des produits qui générera des besoins et la constitution d’une filière. Et pour le moment les produits qui sortent ne sont pas tous très convaincants. Prenons l’exemple d’un tissu détecteur de chutes qui adresse le marché porteur de la dépendance. Est-il vraiment pertinent d’installer un tapis détecteur de chutes là où des capteurs de mouvements placés aux quatre coins de la maison seront moins onéreux avec un périmètre plus étendu ? Dans le domaine des smart T-shirt on peut s’interroger aussi sur leur plus value par rapport aux bracelets et applications smartphones de « quantify yourself » que l’on peut porter partout sans exiger un vêtement spécifique. A l’inverse, le textile connecté peut générer des économies importantes pour nos systèmes de santé en permettant, par exemple, la collecte de données sur des patients en dehors de l’hôpital. Lors du dernier CES de Las Vegas, plusieurs rapports ont révélé que la durée de vie des objets connectés était aujourd’hui de 3 à 6 mois, durée au delà de laquelle les utilisateurs les délaissent… Étant donné le montant des investissements en jeu, il faut savoir où l’on va !

Et concrètement… En 2011, nous avons réalisé une étude sur « Les perspectives d’utilisation des smart textiles pour le maintien à domicile », dans le cadre du Projet DIMETEX. Nous avons créé un groupe de travail dédié qui associe industriels textiles, représentants de l’industrie électronique et du secteur logiciel. Nous leur proposons une veille sur les usages et les technologies liés aux textiles intelligents. D’un point de vue opérationnel, nous allons mettre en place une plate-forme pour aider à la conception et au prototypage de produits textiles innovants. Cette mutualisation des moyens est indispensable car, contrairement à ce que pensent certains, le textile connecté induit de nombreuses compétences et une grande complexité.


Par ailleurs, les entreprises textiles (en dehors de la distribution) sont de petites PME qui n’ont pas les moyens d’investir dans ce domaine. Nous avons enfin des coopérations sur les smart textiles avec d’autres pôles – comme Techtera1 ou Medicen2 – et sommes en contact avec plusieurs centres d’excellence étrangers en Belgique, en Suède, en Finlande ou au Canada.

*PIAVE : Projets Industriels d’avenir *FUI : Fonds Unique Interministériel

Que donne l’appel à projets lancé par l’État dans le cadre des investissements d’avenir ? Le pôle UP-Tex devrait porter trois projets dans le cadre de l’appel du PIAVE* « Nouveaux usages et nouveaux procédés du textile ». Nous avons cependant du mal à mobiliser les entreprises sur ces sujets. Les modalités du PIAVE ont leur part de responsabilité car il s’agit d’avances remboursables et l’État demande une participation aux bénéfices. Ces royalties passent mal dans un domaine ou le retour sur investissement demeure très incertain. Il ne faut pas s’en cacher : sur les textiles connectés on est plus près de la R&D que de la mise sur le marché et ce mode financement n’encourage pas la prise de risque. Il s’avère moins intéressant que d’autres dispositifs d’aide comme les FUI* ou les aides de la BPI. Il faudrait financer moins mais financer mieux. Il conviendrait aussi de prendre en compte le fait que les industries textiles ne peuvent s’appuyer sur des grands groupes pour monter des projets R&D, des groupes qui disposeraient d’importants moyens pour les animer et capter, au passage, beaucoup de financements publics…

Que penser de l’arrivée de Google dans le domaine des textiles connectés ? Le projet Jacquard est en effet le signal de l’arrivée d’un acteur majeur sur ce marché. Il s’agit pour le moment avant tout d’une annonce et le projet mené avec Levi’s semble tenir du gadget… Cette annonce est à double tranchant. Elle peut contribuer à créer une dynamique et à faire émerger un marché de masse. Il y a aussi le risque que Google annihile la concurrence et préempte la valeur. La force de Google est son écosystème, son positionnement sur les logiciels et le big data.

1 Techtera : pôle de compétitivité spécialisé dans les textiles techniques et fonctionnels basé à Lyon. 2 Medicen : pôle de compétitivité francilien dans le domaine de la santé.

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Florence Bost Designer chez Sable chaud

> Sable chaud gnement d’industriels dans leur appropriation de nouvelles technologies dans des domaines aussi divers que les télécoms ou l’automobile. Cela peut prendre la forme de « cahiers d’idées » qui, à partir de la veille technologique, dressent des pistes de recherche concrètes. Puis, nous développons ensemble un démonstrateur qui leur permet d’identifier l’ensemble des contraintes de mise en œuvre de leur projet. Celles-ci ne sont pas que technologiques : il faut trouver de nouvelles compétences, convaincre en interne… et surtout véhiculer de nouvelles valeurs de service en sus des valeurs de l’entreprise.

Quelle est votre conception du rôle du designer ?

Auteur de « Textiles, innovations et matières actives », 2014 – éditions Eyrolles Comment en êtes-vous venue aux textiles connectés ? J’ai une formation de design industriel (ESDI) et je me suis intéressée dès le début des années 90 à l’intégration des nouvelles technologies dans les textiles. Je me suis autoformée sur un sujet qui était alors parfaitement ignoré par le monde du textile et du design, à l’exception d’une poignée de créateurs dans le monde. En 1991, lorsque j’ai exposé mes premières créations, j’étais perçue comme un OVNI. Il a fallu attendre une résidence à la villa Kujoyama au Japon en 1997, où j’ai pu visiter de nombreuses usines et m’immerger dans le monde de la microélectronique, pour qu’au retour, les industriels français s’intéressent à mon travail. J’ai aussi bénéficié de l’enthousiasme naissant pour les textiles « sensoriel ».

En quoi consiste votre métier de designer ? En 2003, j’ai monté un atelier d’impression et de création textile et j’ai commencé à réaliser de petites séries – coussins, tentures, voilages, objets… - destinées à la décoration intérieure et aux boutiques. Le marché n’était pas prêt et je me suis recentrée sur l’accompa-

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Trop souvent les industriels français perçoivent le designer comme un intervenant qu’on met en bout de chaîne, pour rendre le produit joli… avec l’idée qu’un « grand » nom du design aidera à sa commercialisation. L’intervention des designers – et j’insiste sur le pluriel et leur anonymat – doit s’effectuer en amont de la conception d’un produit et associer toute la chaîne : production, fournisseurs, marketing, distribution, SAV, utilisateurs… et surtout pas en bout de course. Tout d’abord ce sont des produits complexes tant en fabrication qu’en utilisation et multiplier les échanges est un excellent gardefou contre le gadget. D’autre part, le développement est plus rapide et plus constructif. Il prend en compte dès le départ un "cahier des charges immatérielles" liées aux services. Prenons l’exemple des vêtements positionnés sur le « quantify self » : un designer aidera à concevoir un produit respectueux de l’intimité des personnes en réfléchissant sur des questions telles que la finalité des données collectées. Il contribuera à traduire par une forme matérielle, une question immatérielle, ce qui est pour moi l’essence du design.

Le textile connecté passe par des défis technologiques. S’il fallait en citer un ? La connectique. C’est vraiment le problème numéro un. C’est un potentiel de rupture classique. Nous avons tous eu l’expérience d’un cordon informatique défectueux ! La majorité des soucis se situe sur cette limite physique des matériaux souples et rigides. Cette faiblesse est révélatrice de la complexité de faire travailler ensemble des filières qui pensent différemment. La filière textile est dans une logique du tissage au kilomètre, et la couture peut être faite en plusieurs fois, la notion de continuité


y est mécanique et visuelle. La logique de l’industrie électronique est séquentielle, elle assemble des briques indépendantes (circuit électronique, programmation, composant…), et son souci est avant tout une continuité électrique pérenne. Actuellement, les connectiques viennent des TIC, et ce n’est, du reste, pas un hasard si du côté textile, ceux qui sont les plus avancés dans ce domaine sont des ennoblisseurs en particulier des brodeurs. Car ils fonctionnent aussi d’une manière séquentielle. Malheureusement, le langage de la connectique électronique n’est pas du tout textile et la filière textile doit s’interroger sur un protocole textile-électronique qui tienne compte des contraintes des uns (passage électrique) et de la réalité des autres (confection). Sinon le monde des TIC s’imposera.

Et entre la mode et la technologie ? Le milieu de la mode est assez ambigu sur les textiles connectés. Il y a un mélange d’intérêt, de complexe de supériorité, de méconnaissance et de peur, dans un métier où prédomine le culte du geste, de la main. Certains créateurs ont des démarches exemplaires comme Hussein Chalayan1 mais leurs créations restent destinées à un public confidentiel. Il est dommage, que seules les expériences de robes lumineuses bling-bling alimentent la une de la presse. Par contre, l’émergence de réseaux collaboratifs très dynamiques autour du "Do It Yourself" montre de nouvelles voies proches d’applications commerciales rapides. La Fashion Tech Days qui a lieu à Paris et à Roubaix, reflète bien le potentiel de ces nouvelles démarches.

Comment renforcer les liens entre designers, industriels et chercheurs ? La transversalité entre la R&D, les ingénieurs et les designers est essentielle pour avancer dans le domaine des textiles connectés. La France est très en retard sur ce point. Par exemple, en Grande Bretagne, un doctorat post-diplôme en design textile a été créé il y a dix ans où les élèves sont au contact des doctorants chercheurs : des liens durables se construisent. En Suède, Allemagne et Danemark de nombreuses passerelles existent. Quant aux États-Unis la devise du MIT, créé en 1861, « Learning by doing » est on ne peut plus d’actualité... La France a toujours eu un culte de l’ingénierie et de l’élitisme, Il faut en finir avec l’idée de sortir un produit parfait, pour laisser place à des méthodes plus agiles, avec des équipes pluridisciplinaires où l’on intègre dès le départ les préoccupations du consommateur. Avec les projets menés par R3iLab dans le cadre de programmes transverses, on commence à découvrir le potentiel de ce type de démarche. Mais cela reste encore anecdotique. Il y a beaucoup à faire.

1 Hussein Chalayan est un designer installé en GrandeBretagne qui a conçu de nombreuses créations utilisant les technologies numériques, dont certaines ont été portées par des stars comme Lady Gaga.

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Olivier Verrièle Dirigeant de la Société Choletaise de Fabrication

Quels sont les métiers de la Société Choletaise de Fabrication ? La Société Choletaise de Fabrication (SCF) est une PME de 40 personnes qui réalise 3 millions de chiffre d’affaires. Nous sommes spécialisés dans le tressage, le tissage et le tricotage avec des produits – lacets, galons, rubans, sangles, drisses, cordes, cordons, soutaches, serpentines… - qui adressent trois grands marchés : la mode, le sport et les équipements de protection Individuelle. Nous disposons de 400 machines et 950 métiers à tresser en bois et d’un savoir faire dans le domaine des textiles techniques pour rendre, par exemple, un vêtement ignifuge ou hydrophobe. Mais notre singularité est aussi notre effort en matière d’innovation et de R&D. Depuis 2010, nous collaborons avec R3ilab et le pôle de compétitivité Rhône alpin Techtera et des étudiants d’écoles textiles reconnues (ITEC, ENSAIT) séjournent régulièrement dans nos locaux pour alimenter notre démarche d’innovation. En 2013 nous avons ainsi déposé un brevet sur un matériau qui allie souplesse et rigidité : Plug-It est une corde à mémoire de forme, qui durcit quand elle est chauffée. Mais nous ne nous arrêtons pas à l’innovation technologique et travaillons avec des designers pour concevoir de nouveaux produits présentés lors des salons de la mode. Par ailleurs, Plug-it a intéressé les designers néerlandais Scholten et Baijings, via l’éditeur

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> Société choletaise de fabrication français de mobilier contemporain Moustache, pour imaginer la « strap chair ». La strap chair a été élue produit design de l’année 2015 par le prestigieux London Design Museum.

Qu’est ce que le projet Textile 3.0 ? A l’origine, il y a un voyage d’étude au MIT organisé par R3iLab et des rencontres inattendues, avec des personnes issues d’horizons et de métiers différents du nôtre. Aux États Unis nous avons fait la connaissance de la designer Sheila Kennedy qui nous a présenté son concept de « soft house », une maison dotée d’une « canopée » photovoltaïque. C’est à partir de là qu’a germé l’idée de créer une « cabane photovoltaïque » qui soit portable, démontable et multifonctionnelle. Textile 3.0 est un projet collaboratif que nous menons avec les sociétés Garnier Thiébaut, dont le cœur de métier est le linge de maison, Armor, très en pointe sur les technologies d’impression et les films photovoltaïques et Structures, une jeune startup spécialisée dans l’éclairage et Amaury Poudray sur la partie design. La SCF apporte pour sa part des supports et la connectique tissée. Nous travaillons sur ce projet depuis un an et notre ambition est de proposer un produit qui réponde à un besoin bien identifié, aujourd’hui non couvert ou mal couvert par le marché ; et pas seulement un produit, des services aussi. Il s’agit par exemple de pouvoir travailler dans une cabane de jardin sans avoir à se soucier de l’heure, de l’obscurité et sans connexion électrique au secteur. Nous sommes en phase de finalisation d’un prototype que nous souhaitons montrer cet automne aux salons Maison et objets et Première vision pour avoir un premier feedback du marché. Textile 3.0 fait partie des 5 projets industriels de textiles connectés soutenus par le programme Connectitude et les investissements d’avenir.

Pour une PME, il n’est pas évident d’innover… Une innovation, c’est 1% d’idée, 49% de collaboration et 50% de sueur… Dans une PME l’implication de la direction est absolument indispensable dans une démarche d’innovation mais encore faut-il réussir à dégager du temps car rien dans le quotidien d’un patron de PME ne l’y incite et tout est là pour que cela ne se passe pas. Susciter l’innovation demande de repenser l’organisation de l’entreprise et au sein de la SCF, nous avons mis en place une équipe projet. C’est ensuite un risque qu’il


faut assumer car il n’y a aucune garantie de réussite. En revanche, le financement n’est pas un souci : il y a en France pléthore de dispositifs régionaux, nationaux, européens pour financer l’innovation à tel point que c’est devenu un métier que de monter des dossiers de demande de financement… Il faudrait sans doute un peu moins d’argent et un peu plus d’humain pour accompagner les PME sur le terrain.

La Société Choletaise de Fabrication. © photo : SCF 2015

Tresseuses. La Société Choletaise de Fabrication. © photo : SCF 2015

La Société Choletaise de Fabrication. © photo : SCF 2015

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paroles d'acteurs dossier

Christine Browaeys Directrice de T3Nel

> T3Nel ne permettent pas de produire suffisamment d’énergie. Il reste aussi à concevoir des composants ultra-sobres en énergie et à gérer correctement le cycle de vie des produits et en particulier leur recyclage.

Et quid de l’usage des nanotechnologies dans le textile ?

Auteur de « Les enjeux des nouveaux matériaux textiles », Edp Sciences, 2014 Parmi les textiles intelligents, quels sont ceux qui sont arrivés à maturité ? Il convient déjà de se mettre d’accord sur ce qu’est un textile intelligent car on peut mettre tout et n’importe quoi derrière cette expression même si l’AFNOR a contribué à clarifier les choses en élaborant une définition avec le BNITH*… Il y a tout d’abord les textiles qui sont en eux-mêmes « intelligents », actifs ou réactifs, comme les textiles à changement de phase, à mémoire de forme ou chromiques. Et, dans le domaine de la décoration intérieure notamment, nous avons des produits commercialisés qui utilisent ces technologies. Ensuite, il y a les textiles communicants qui intègrent les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour apporter de nouvelles fonctionnalités. Avec pour objectif d’introduire par exemple le toucher ou l’odorat à des systèmes informatiques aujourd’hui limités aux sens de l’ouïe et de la vue. La difficulté est qu’on en est encore loin. On rencontre des problèmes de coûts, de robustesse des solutions et d’interopérabilité : la situation rappelle les débuts de l’informatique ! Actuellement les TIC sont plaquées sur les textiles et le monde du textile a bien du mal à parler avec celui de l’informatique. Certains éléments, comme la batterie ou la connectique, sont encore très mal appréhendés. Les textiles solaires ne sont pas au point car ils

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Ce qui nous caractérise en France sur ce sujet, c’est notre prudence, car l’échelle nanométrique induit d’importants risques sanitaires : les matériaux nanométriques peuvent pénétrer le cerveau, voire le noyau des cellules. Or un vêtement se caractérise par sa proximité avec le corps humain. Il faut au moins 5 ans de tests avant de pouvoir mettre un produit intégrant des nanomatériaux sur le marché et c’est une bonne chose. Ensuite, on commence à voir dans le domaine de la médecine quelques applications concrètes comme les « texticaments ». Pour les nanotubes de carbone ensuite, les espoirs ne sont pas aux rendez-vous malgré les efforts de R&D déployés par des organismes comme Gemtex ou Bayer. Si les nanofibres de carbone ont suscité beaucoup d’attente car résistantes, légères, conductrices…le retour sur investissement se fait attendre. Mais cette ingénierie n’est pas perdue : elle profite aux nanofibres naturelles que l’on retrouve dans beaucoup de textiles non tissés. Avec des applications très concrètes à la clef comme une filtration sans équivalent de l’air ou des liquides.

On a quand même des réalisations exemplaires de textiles connectés…. Oui, dans le domaine de la santé, de l’aéronautique, de l’automobile, du sport et de l’armement on commence à voir des choses intéressantes. Mais on reste dans le marché de niche et on est bien loin des applications grand public. Et ce n’est pas un hasard si la plupart des acteurs des textiles intelligents ne sont pas des « textiliens » pure souche. La filière textile n’est pas familière du travail en réseau, des approches systémiques qui caractérisent l’informatique et les grandes sociétés high-tech qui elles aussi se positionnent sur la marché. A commencer par Google, qui vient de révéler ses projets en matière de textiles connectés avec le projet Jacquard. Mais il est vrai qu’une des difficultés est que la plupart des entreprises textiles en France sont de petites PME avec des personnes souvent trop absorbées par leur quotidien, qui ont beaucoup de mal à dégager le temps nécessaire pour s’approprier ces sujets.


Comment faire bouger les choses ? Il faut tout d’abord remettre l’utilisateur et l’usage au cœur des stratégies en matière de textiles connectés. Une innovation qui ne sert à rien n’est pas une innovation et, dans cette quête de sens, les designers ont un rôle important à jouer. Ensuite, l’avenir est à la « défiliarisation » et j’estime que le plan Macron qui a réduit les 34 plans verticaux à 10 marchés prioritaires va dans le bon sens, mais le pré-requis est la mise en place d’un dynamique de collaboration transversale. Le textile a vocation à jouer un rôle dans l’ensemble de ces thématiques mais il lui revient de se rapprocher des autres secteurs… L’Allemagne a dans ce domaine un temps d’avance avec des liens très forts entre enseignement et industrie comme entre le textile, la chimie et les machines outils. En France, Rhône Alpes ne s’en tire pas mal dans cette approche intégrée, mais beaucoup de chemin reste à faire.

Oreiller lumineux interactif. © Photo T3Nel, tous droits réservés 2014

*BNITH : Bureau de Normalisation des Industries Textiles et de l'Habillement

Pull-over connecté. © Photo T3Nel, tous droits réservés 2014

Effet lotus sur un textile. © Photo Industrial Fabrics Association International, tous droits réservés 2014

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index des liens


Index des liens

Note de synthèse de GemTex http://bit.ly/1P7arYz

Glagla shoes http://www.glaglashoes.com/technologies.html

Dooderm http://www.dooderm.com/index.php/technologie

Lightex® http://www.brochiertechnologies.com/technologies.html

Mysenses http://www.mysenses.fr/blog/

Midlightsun® http://midlightsun.com/tissus-lumineux-157-fr.html présentation TedX http://bit.ly/1P77RC0 Newtex a proposé une typologie http://www.newtex-cluster.com/medias/fr/polesemergents.pdf veste musicale (1998) http://www.maggieorth.com/art_Jacket.html robe lumineuse (1998) http://www.maggieorth.com/art_Dress.html super condensateur http://bit.ly/1nfcnZ6 transformé la fibre de coton d’un T-shirt http://bit.ly/1OYWguW

Mimobaby http://mimobaby.com/ OMSignal http://www.omsignal.com/ Hexoskin http://www.hexoskin.fr/ Heapsylon http://www.sensoriafitness.com/ la transparence des données médicales http://bit.ly/1eVCmtK Med-ic® http://www.informationmediary.com/med-ic BodyCap http://www.salons-solutions-electroniques.com/ documents/presentation-BodyCap-RTS1.pdf

Serge Ferrari http://bit.ly/1mSEX1S

groupe Brochier Technologies http://www.brochiertechnologies.com/phototherapie.html

tentes http://bit.ly/1ONevl5

OMSignal http://www.omsignal.com/

Dephotex http://www.dephotex.com/

Cityzen science http://www.cityzensciences.fr/

Soltex http://bit.ly/1RJbCCD

Hexoskin http://www.hexoskin.fr/

costumes de scène conçus avec Phillips http://bit.ly/1Kb6HEj

No-Contact http://www.no-contact.com/

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Steatlhwear http://ahprojects.com/projects/stealth-wear/ commander le véhicule http://bit.ly/1N4P4pq La SNCF utilise ce procédé http://bit.ly/1N4P8pk étude récente http://bit.ly/1ZpXlAY Forschungskuratorium Textil http://www.textilforschung.de/en Wearable Expo http://www.wearable-expo.jp/en/ projet Jacquard https://www.google.com/atap/project-jacquard/ l’Observatoire des textiles techniques http://bit.ly/1P79saS Le document http://bit.ly/1J0Ayo4 Up-tex http://www.up-tex.fr/ Techtera http://www.techtera.org/ PoleFibres http://www.polefibres.fr L’Institut français du textile et de l’habillement http://www.ifth.org/fr/ Le Réseau innovation immatérielle pour l’industrie http://www.r3ilab.fr/

Le Centre européen des textiles innovants http://www.ceti.com/

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La plateforme Mistral http://www.techtera.org/nos-services/technologie-textile TMR http://bit.ly/1Kb6b9m Hexa Research http://bit.ly/1LWuzg7 Tableau de bord conjoncturel des textiles connectés http://bit.ly/22XmQc2 Groupe High-Low Tech au Media Lab http://highlowtech.org/ Leah Buckley http://leahbuechley.com/ Eduwear http://eduwearonline.com/ kit Educaduino http://www.educaduino.fr/ chaussures connectées Lechal http://lechal.com/ interview d’Antoine Fenoglio https://vimeo.com/channels/r3ilab/27000563 un rapport de l’Académie des technologies sur les la renaissance de l’industrie http://bit.ly/1mU0UOC compte rendu de R3ilab http://bit.ly/1mSFEIA « Nouveaux usages et nouveaux procédés du textile » http://bit.ly/1OYXzKj


Le Programme IDEFI-CréaTIC Projet d’Initiative d’excellence en formations innovantes, le programme IDEFI-CréaTIC est coordonné par l’Université Paris 8 et compte comme principaux partenaires l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, les Archives nationales, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique et la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord. CréaTIC s’appuie également sur des partenaires du milieu économique et culturel : le Campus Condorcet, le pôle de compétitivité en services et contenus numériques Cap digital ainsi que Plaine commune et l’AGEFA PME. Enfin, CréaTIC est présent dans 23 pays à travers 37 universités et centres de recherches. L’objectif de CréaTIC est de mettre en œuvre de nouvelles méthodes pédagogiques. Le programme propose aux étudiants des dynamiques pluridisciplinaires à travers 19 masters en Sciences de l’Information et de la Communication, Arts et Sciences Humaines et Sociales. En cohérence avec son Acronyme, CréaTIC porte une double ambition : questionner, mettre en œuvre la Création (en tant que process de production et d’apprentissage) et accorder une importance majeure au numérique dans l’enseignement. Il s’agit pour CréaTIC de former des étudiants capables de produire de l’innovation sociale avec ces nouveaux outils : concevoir, inventer des usages et services pertinents, repenser des modèles de développement durable à la mesure des transformations en cours. Le programme utilise des méthodes de pédagogie constructiviste, par projet, qui correspondent aux mutations des pratiques d’apprentissage des digital natives, répondent aux mutations des secteurs d’activités et anticipent les formations aux métiers en favorisant l’interdisciplinarité et la pratique de veille internationale. Pour plus d’informations : www.idefi-creatic.net


Textile innovant4  

Un cahier de veille sur les textiles intelligents