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Pensée lente, pensée rapide

Daniel Kahneman, prix nobel d’économie

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BEL/LUX : 6,20 ˆ – SUISSE : 10,50 CHF – Canada : 9,95 $Can - ESP/GR/ITa/PORT (COnT) : 7,40 ˆ - aLL : 7,80 ˆ - dOM/a 7,50 ˆ - dOM/S 6,20 ˆ - TOM /S 900 F CFP

www.scienceshumaines.com / mensuel - n° 246 - mars 2013 - 5,50 ˆ

Sciences Humaines

SCIENCES HUMAINES

le langage en 12 questions Décryptage

Les troubles bipolaires

Une théorie des crises

est-elle possible ?

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Directeur De publication Jean-François Dortier Ventes et abonnements 03 86 72 07 00 Estelle Dieux - Magaly El Mehdi Mélina El Mehdi - Sylvie Rilliot

réDaction réDactrice en chef Martine Fournier - 03 86 72 07 16 réDacteur en chef aDjoint Christophe Rymarski - 03 86 72 07 10 réDacteurs Céline Bagault - 03 86 72 17 24 Nicolas Journet - 03 86 72 07 03 (chef de rubrique Lire) Héloïse Lhérété - 03 86 72 17 20 Jean-François Marmion - 03 86 72 07 09 Xavier Molénat - 03 86 72 17 30 (chef de rubrique Le point sur…) Laurent Testot - 03 86 72 17 31 corresponDante scientifique Martha Zuber secrétariat De réDaction et réVision Renaud Beauval - 03 86 72 17 27 Laurent Testot - 03 86 72 17 31 Direction artistique Brigitte Devaux - 03 86 72 07 05 iconographie Laure Teisseyre - 03 86 72 07 12 Documentation Alexandre Lepême - 03 86 72 17 23 site internet Héloïse Lhérété, rédactrice en chef heloise.lherete@scienceshumaines.com Steve Chevillard, webmestre steve.chevillard@scienceshumaines.com Céline Bagault, rédactrice Web sh.bagault@gmail.com marketing - communication Directrice commerciale et marketing

Nadia Latreche - 03 86 72 07 08 assistante De Direction commerciale

Patricia Ballon - 03 86 72 17 28 assistant web marketing

Christophe de Almeida - 03 86 72 07 18 publicité L’Autre Régie 28, rue du Sentier - 75002 Paris Tél. : 01 44 88 28 90 Diffusion • En kiosque : Transport Presse Contact diffuseurs : À juste titres Benjamin Boutonnet - 04 88 15 12 40 • En librairie : Dif’pop - 01 40 24 21 31

sciences humaines éDitions Véronique Bedin - 03 86 72 17 34 Patricia Ballon - 03 86 72 17 28

serVices aDministratifs responsable aDministratif et financier Annick Total - 03 86 72 17 21 comptabilité Jocelyne Scotti - 03 86 72 07 02 Sandra Millet - Sylvie Janvier - 03 86 72 17 38 fabrication - photograVure prépresse Natacha Reverre - sh.reverre@wanadoo.fr impression Corelio printing conception graphique et conception De la couVerture Marie Dortier Titres et chapôs sont de la rédaction. Commission paritaire : 0517 K 81596 ISSN : 0996-6994 Couverture : Tim Robberts/Getty

Les encarts « Le Monde des Religions » et « Respect Magazine » sont posés sur une partie des abonnés France.

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Sommaire

Mensuel – N° 246 – Mars 2013 – 5,50 €

8 à 15 ActuAlité Éducation - Dis-moi dans quel pays tu vis, je te dirai quel élève tu es Archéologie - Naissance des inégalités : l’hypothèse mafieuse

16 à 21 P oint

sur

Les troubles bipolaires Jan Grarup/Laif/Rea

38, rue Rantheaume, BP 256 89004 Auxerre Cedex Télécopieur : 03 86 52 53 26 www.scienceshumaines.com

22 à 27 c omPrendre

Penser la crise

28 à 31 e ntretien

Avec …

Daniel Kahneman

Pensée lente, pensée rapide

32 à 57 d ossier Douze questions sur le langage Coordonné par niColas Journet et Jean-François dortier

L’étude du langage a récemment connu une révolution, mais une révolution souterraine et presque invisible…

34 La pensée est-elle contenue dans le langage ? Jean-François dortier

36 Comment le langage est-il apparu ? JaCques François

Au sommaire du prochain numéro

38 Existe-t-il des universaux du langage ? JaCques François

La violence

40 Pourquoi les langues évoluent-elles ? JaCques François

42 Que nous apprennent les troubles du langage ? Halima saHraoui

44 Comment l’enfant acquiert-il le langage ? entretien aveC miCHèle K ail

46 Le bilinguisme est-il un atout ? didier demazière

48 D’où vient le sens des mots ? GeorGes Kleiber

50 À quoi servent les métaphores ? dominique leGallois

52 Quels mots pour convaincre ? emmanuelle danblon

54 Comment naissent les mots nouveaux ? Jean-François sablayrolles

56 Y a-t-il un centre du langage ? CHarlotte JaCquemot

58 à 69 l ire Livre du mois, livres, revues

Penny Tweedie/Panos/Rea

70 AgendA Mars 2013 ScienceS HumaineS N° 246

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Éditorial

Peut-on aimer avec un seul mot ? Bien que réputés dans le domaine de l’amour, les Français ne disposent que pratiquement d’un seul mot pour dire « aimer ». Il est curieux de constater que là où les AngloSaxons disposent d’au moins deux verbes – « to like » et « to love » –, les francophones se contentent du seul verbe « aimer » pour parler de sentiments si différents : l’amour que l’on porte à son amoureux(se), à ses enfants, à son travail ou à la tarte aux citron. Désormais sur Internet, on clique aussi sur un petit logotype « J’aime » pour dire que l’on apprécie un article ou une vidéo. Derrière un mot unique, on sait pourtant bien distinguer la variété des émotions : aimer sa compagne (ou son compagnon), ce n’est pas la même chose qu’aimer la natation ou la lecture !

Ce simple constat semble contredire la fameuse « hypothèse Sapir-Whorf » qui voudrait que le langage détermine la pensée. Selon cette théorie formulée dans les années 1930, chaque langue découpe la réalité différemment et, en conséquence, change la façon de penser le monde. Aujourd’hui, l’hypothèse Sapir-Whorf dans sa version radicale a été rejetée. L’un de ses auteurs, Benjamin Lee Whorf, avait cru que la langue des Indiens hopis ne contenait pas d’expression du temps et ne savait donc pas parler du passé ou du futur : il s’était trompé. De même, l’hypothèse Sapir-Whorf affirmait que les Inuits (on disait alors les « Esquimaux ») percevaient mieux les nuances du blanc au motif qu’ils disposaient de dix mots pour en parler. Il s’agit en fait d’un mythe scientifique. Les études menées par Brent Berlin et Paul Kay

sur la perception des couleurs ont montré que toutes les populations du monde perçoivent les couleurs de la même façon, quelle que soit la richesse ou la pauvreté de leur vocabulaire dans le domaine. L’hypothèse Sapir-Whorf a néanmoins fait un retour récent sous une forme plus modérée. On admet que le langage ne forge pas la pensée mais peut tout de même l’influencer. Dès lors, on aurait tout intérêt à enrichir son vocabulaire pour témoigner de la subtilité ou de la puissance de ses sentiments.

Retrouvez Jean-François Dortier sur son blog, www.dortier.fr

Alors pourquoi ne pas inventer de nouvelles expressions pour dire son amour ? En plus du « je t’aime » traditionnel, il existe déjà quelques alternatives : « j’ai des sentiments pour vous » (un peu maladroit), « tu me rends fou » (excessif et inquiétant…), « je te kiffe grave » (relou !), « je t’ai dans la peau » (désuet), « je suis croque de toi » (immature…), « je suis in love » (faussement cool), « je me sens frappadingue de vous » (à proscrire : ridicule et saugrenu). Reste donc à inventer des formules nouvelles pour mettre les mots à la hauteur de la variété de nos sentiments. L’invention de néologismes n’étant pas sanctionnée, et preuve même d’une vitalité de la langue, je vous invite à nous envoyer vos propositions sur scienceshumaines.com. n Jean-François Dortier

Venez visiter le site www. sciences humaines.com. Participez à l’espace d’échanges et d’idées : « Penser les crises : témoignages, idées, actions ».

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C o u r r i e r D e S Le CT e u r S

La crise : qu’en pensez-vous ? Chers lecteurs,

R

ien ne va plus ! Voici résumée l’idée de « crise » sur le forum du site de Sciences Humaines.

Baisse du pouvoir d’achat, panique morale, chômage, vide existentiel… Quelque chose ne fonctionne plus sans que l’on sache vraiment ce dont il s’agit et comment y remédier. Comment vivezvous ces moments de doute ? Comment traversez-vous la crise ? La question posée par Jean-François Dortier dans le dernier numéro (n° 245) a suscité des réponses inattendues (lire ci-contre). La crise, certains d’entre vous l’ont vécue bien avant 2008 et la récession économique. À travers une séparation, ou la perte d’un proche, ils ont connu un véritable cataclysme qui les a conduits à changer de cap et parfois

Renouer avec la débrouille

N

ous ne sommes pas – ou pas encore – touchés par la crise. Notre niveau de vie baisse un peu, mais nous le compensons par des achats malins, des vacances différentes… Renouer avec la débrouille n’est pas si mal. On fréquente davantage les musées, les cinémas et les équipements collectifs mais moins les restaurants. J’avais d’abord le sentiment que le rapport qualitéprix n’y était plus, je crois qu’en réalité c’est le rapport insouciance-prix qui a disparu. Les pratiques participatives et communautaires sont rentrées dans le quotidien. Il y a seulement un ou deux ans, elles étaient des expériences amusantes à regarder. Aujourd’hui, elles nous sont devenues familières. Les voitures, l’électroménager se prêtent. Nous prêtons même les livres, nous qui tenions tant à notre bibliothèque. Nous ne jetons plus, nous donnons aux associations. L’« antigaspi » règne au foyer, et contamine les poubelles, de plus en plus vides. DiDier

d’embarcation. « Dans les grandes crises, le cœur se brise ou se bronze », écrivait Honoré de Balzac. Il est vrai qu’il se bronze souvent après s’être brisé.

Après le salariat, le bénévolat

Quant à la crise économique, certains suggèrent le

J’ai commencé par construire ma vie

retour généralisé du système D. Entraide, participation

sur un modèle classique : études,

et collectif ont resurgi dans le débat comme autant de solutions à la déroute. « Nous prêtons même nos livres, nous qui tenions tant à notre bibliothèque », raconte un lecteur. La crise fait circuler les livres ? Voilà pour le moins une excellente nouvelle ! n Céline Bagault courrier@ScienceSHumaineS.com

emploi salarié, mariage, enfants, maison, voitures, vacances, voyages… Avec des revenus confortables, une consommation superflue, une bulle sociale et une conscience sélective. Sans activité professionnelle depuis fin 2010, je suis bénévole depuis trois mois dans une association d’accompagnement vers l’autonomie

Retrouvez ce forum et participez-y sur www.scienceshumaines.com

de personnes trop fragilisées. Aujourd’hui, je perçois différemment le travail, l’économie, et les cultures. HuBert

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« J’ai choisi la liberté et la précarité »

Vive la crise !

L

a crise a commencé pour moi il y a dix ans quand mon mari est mort, à l’âge de 50 ans. Toute la sécurité qu’il représentait contre l’incertitude du monde extérieur m’est revenue en plein visage. J’avais quatre enfants à faire grandir. J’ai alterné dix ans de CDD avec des périodes de chômage, puis l’âge est arrivé et je suis devenue une senior. La crise, c’est aussi mon fils aîné de 32 ans, diplômé, qui est parti vivre à Madrid. La crise, c’est mon deuxième fils de 26 ans, issu lui aussi d’une grande école, qui parcourt le Moyen-Orient depuis trois ans pour apprendre l’arabe. Grâce à quoi, il pourra peut-être enseigner dans les banlieues françaises, dans une véritable mixité culturelle. La crise, c’est mon troisième fils qui écrit des scénarios et garde des enfants de son quartier afin de rembourser son appartement parisien hors de prix. Enfin, la crise, c’est ma fille de 23 ans qui travaille dix heures par jour en contrat de professionnalisation dans une grande chaîne de télé. Mais la crise, c’est avant tout ne plus croire en l’avenir. C’est pourquoi j’ai choisi la liberté, et la précarité qui l’accompagne en démarrant une thèse.

La crise fait partie de ma vie : crise d’ado, crise au boulot, crise de nerfs… Puis, la supercrise est arrivée : la maladie, et la mort annoncée à l’échéance de quelques mois. il faut croire que j’avais fini par être équipée pour les crises car je m’en suis sortie. J’ai mis du temps à comprendre qu’on entre en crise lorsqu’on lutte contre le mouvement, l’évolution, et le changement. Aucun organisme, humain ou social, n’est fait pour rester immobile. J’ai commencé des études d’architecte à 36 ans, et passé mon diplôme à 42. Aujourd’hui, j’ai 52 ans et la « crise » me donne encore une occasion d’inventer ma vie. il nous est donné la possibilité d’inventer notre devenir collectif. Alors vive la crise et refaisons le monde, avec bienveillance, humour et… légèreté. anne

BéatriCe

Une crise de riches

L

a crise financière m’a fait m’intéresser un peu à l’économie. Ainsi ai-je pu lire quelques auteurs très intéressants (Smith, Keynes, Todd, Stiglitz, Cohen…). La crise de 2007 est en fait une crise « de riches » qui a mis un grand coup de projecteur sur les inégalités, dont nous nous accommodions plus ou moins bien jusqu’alors. Je travaille actuellement pour des associations d’accueil de loisirs qui dépendent de financements publics. Ces associations font de l’animation dans les quartiers réputés difficiles, afin de sociabiliser et d’éduquer les jeunes. Les subventions ayant très fortement baissé, les effectifs se sont réduits, et le prix des adhésions a augmenté. Les enfants qui devraient en priorité bénéficier de cette ouverture culturelle ne peuvent plus venir. Je ressens pleinement l’injustice, notamment en voyant ces exilés fiscaux qui, après avoir longuement profité des avantages que leur offrait leur pays, choisissent de partir. Que la mesure fiscale des 75 % (qui devrait être vite revue) soit juste ou non, qu’un départ soit justifié ou non, seuls ceux qui ont les moyens peuvent échapper à la crise. Ce qui veut dire que 95 % de la population ne le pourra pas. ragetaurus

Le pouvoir d’achat des jeunes a baissé

L

e phénomène de la crise ne date pas d’aujourd'hui et s’est installé progressivement. J’ai cinq enfants, les deux premiers avaient 20 ans au début des années 1990, et les trois derniers, 20 ans au début des années 2000. Lorsque les premiers sont arrivés sur le marché du travail, au début des années 1990, ils pouvaient se loger, se nourrir et se déplacer. Dix ans plus tard, il nous a fallu – les parents – prendre en charge la voiture, la nourriture et le loyer. De 1990 à 2002, le pouvoir d’achat des jeunes a baissé de 30 %. Je suis retraité depuis un an, après avoir cotisé pendant 45 ans. Je consacre l’essentiel de mes revenus à aider mes enfants. J’ai travaillé toute ma carrière soixante heures par semaine en moyenne. L’écart avec les volumes de travail actuels et les fameux « avantages acquis » est énorme et la cagnotte épargnée durant ces années de travail a disparu. ClauDe

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ACTU

ÉDUCATION

Dis-moi dans quel pays tu vis, je te dirai quel élève tu es

Paul Box/Report Digital/Rea

Les enquêtes internationales montrent que les contenus scolaires et les manières d’enseigner influent sur l’attitude des élèves et leur appétence pour la chose scolaire.

N

ous sommes désormais habitués à lire dans la presse les derniers résultats des enquêtes Pisa, enquêtes internationales qui mesurent les acquis des jeunes de 15 ans, et fournissent ainsi des indicateurs précieux pour la comparaison des systèmes éducatifs. Ce que l’on sait moins, c’est que ces enquêtes recèlent une masse de données souvent complexes à interpréter. Seuls les experts peuvent en tirer des analyses dont la fécondité va au-delà de l’affichage d’un palmarès. C’est ce à quoi se sont attelés trois sociologues. Ils montrent dans une étude récente comment les contenus et les manières d’enseigner diffèrent selon les pays et influencent en retour l’attitude des jeunes vis-à-vis de l’école. De grands sociologues du siècle passé – Michael Yo u n g ( K n o w l e d g e a n d Control, 1971), Pierre Bourdieu (La Reproduction, avec JeanClaude Passeron, 1970) ou Basil Bernstein (Class, Codes and Control, 1971), avaient initié cette « sociologie du curricu-

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École primaire d’Hillcrest (Bristol, Angleterre).

lum » : pour eux, les programmes et les savoirs enseignés étaient le reflet des sociétés, permettant de reproduire les hiérarchies sociales, diffusant un langage, des modes de pensée et de raisonnement beaucoup plus accessibles à certains élèves qu’à d’autres. Au-delà de sa fonction culturelle, l’école œuvrait à la reproduction sociale…

Et au xxie siècle ? Cette étude très pointue, construite à l’aide de techniques statistiques des plus fouillées, permet de répartir les différents pays testés par l’OCDE en deux grands groupes. Dans le premier, constitué principalement des États d’Europe du Nord et a n g l o - s a xo n s ( A u s t r a l i e , Canada, Royaume-Uni) mais où l’on trouve aussi l’Espagne et la Grèce, proposent ce que les

auteurs appellent une « éducation totale ». Ce modèle se caractérise par une forte proximité des adultes et des enfants, une part importante consacrée à l’enseignement individualisé, une absence de hiérarchie de filières ou de classe de niveau. Au-delà des disciplines traditionnelles, un large spectre de contenus y est enseigné, liés à la vie professionnelle, à la vie quotidienne ou aux religions dans une visée œcuménique. Le second groupe inclut en fait plusieurs variantes : certains pays sont tournés vers une hiérarchie rigide des disciplines académiques (France, États-Unis, Japon…), d’autres vers un « modèle producteur », privilégiant les enseignements professionnels (Allemagne, Autriche, Hongrie…) Les sociologues ont ensuite croisé ces données avec les atti-

tudes des élèves – également mesurées par Pisa – telles que le sentiment d’appartenance, l’esprit de compétition ou de coopération. Entre autres constats, il apparaît que les élèves qui ont le goût de la compétition ne diffèrent pas forcément de ceux qui déclarent aimer coopérer. On trouve même dans les pays professant l’éducation totale une appétence plus grande (chez les mêmes élèves) pour ces deux valeurs que dans les pays des autres groupes. Tout en précisant que ces caractéristiques sont aussi fortement dépendantes d’autres variables comme le niveau scolaire ou la personnalité du jeune, les auteurs en concluent que le modèle d’éducation totale, plus ouvert sur le monde et sur la communication, « encourage un développement relationnel fort, aussi bien dans la coopération que dans la compétition ». Ne faudrait-il pas y voir, en résumé, le reflet d’une plus forte motivation pour l’école ? Et les comparaisons internationales qui nous sont offertes depuis une douzaine d’années ne pourraientelles pas être un levier pour refonder l’école ? n Martine Fournier

Nathalie Mons, Marie Duru-Bellat et Yannick Savina, « Modèles éducatifs et attitudes des jeunes : une exploration comparative internationale », Revue française de sociologie, vol. LIII, n° 4, octobre-décembre 2012.

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ACTU

PSYCHOLOGIE Comprendre l’humain et la société

La distraction, source d’inspiration

L

christine leroY Benjamin Baird et al., « Inspired by distraction. Mind wandering facilitates creative incubation », Psychological Science, octobre 2012.

Comportement alimentaire et réussite scolaire

O

n connaît bien les risques sur la santé – tant physique que psychologique – du surpoids ; en revanche, quel est son impact sur la réussite scolaire ? Des chercheurs américains se sont penchés sur la question en analysant le comportement alimentaire d’élèves de primaire pendant six ans. Il apparaît qu’une alimentation riche en calories (par le biais des fast-foods et des sodas en particulier) est liée à une moindre réussite en maths et en lecture. En revanche, le grignotage et la présence de distributeurs de friandises dans les écoles sont peu influents. Le plus inquiétant, ce sont les enfants d’origine sociale défavorisée qui absorbent les taux d’apports caloriques les plus élevés. Public cible des campagnes publicitaires auxquelles ils sont plus exposés que les autres, ils accumulent les facteurs de vulnérabilité. On peut s’interroger sur la situation en France… n c.l. Jian Li et Ann A. O’Connell, « Obesity, high-calorie food intake, and academic achievement trends among US school children », The Journal of Educational Research, vol. CV, n° 6, 2012.

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aisser son esprit vagabonder alors que l’on a du travail, voilà qui peut donner mauvaise conscience. Et pourtant, vous avez peut-être fait avancer vos dossiers…, à votre insu ! Pour comprendre ce phénomène, des chercheurs se sont livrés à une expérience simple : ils ont demandé aux participants de réaliser des tâches inhabituelles qui ont provoqué blocages et difficultés. Avant de les confronter à nouveau à ces tâches, ils ont proposé à certains de s’attaquer à un exercice réclamant toute leur attention, à d’autres de prendre une pause, aux derniers enfin d’exécuter une tâche simple et distrayante. Finalement, ce sont ces derniers qui ont le plus amélioré leurs performances dans la résolution des problèmes présentés au départ. Réaliser une tâche simple favorisant l’inattention faciliterait donc le dépassement des blocages et la résolution de problème. n

partiCulier franCe étuDiant franCe sur justificatif de la carte d’étudiant en cours de validité.

institution et pays étranGers (entreprise,administration, association, bibliothèque).

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ACTU PSYCHOLOGIE

À

9 ans et demi, Alex manifeste en classe des troubles de l’attention, de la concentration et une certaine immaturité. D’une grande fragilité émotionnelle, très angoissé, il ne supporte pas la frustration causée par l’échec, et peut fondre en larme ou tout laisser tomber. Pris en charge par une équipe de psychologues, Alex a suivi un programme de remédiation cognitive informatisé. Le logiciel se nomme Cognibulle, il a été conçu par Claudine Wierzbicki et Benoît Virole, spécialistes en psychologie du développement. Constuit comme un jeu vidéo, cet outil composé d’une suite de séquences progressives, destiné aux enfants de 5 à 12 ans,

permet une mise en situation dynamique des processus d’attention, de concentration, de mémoire de travail et des fonctions exécutives. Après avoir franchi facilement les étapes de la « cueillette », du « vibraphone », Alex a passé plus de temps sur les étapes plus complexes (« memory », « circuit », « duo gagnant », « circuit codé »). Mais au bout de dix semaines d’exercices, il a progressé dans les tests d’intelligence, son instituteur le juge plus à l’aise en classe et plus sûr de lui, et ses parents constatent des progrès notables dans sa concentration. De telles expériences de remédiations cognitives infor-

Jean-Claude Moschetti/Rea

Quand les jeux vidéo sont des outils cliniques

matisées sont encore rares et suscitent la méfiance de no m b r e u x p syc h o l o gu e s . Pourtant, selon les concepteurs, leur usage pourrait être plus performant et plus souple que les traditionnels exercices papiers-crayons. Plus motivants, les jeux vidéo favorisent la concentration. Les enfants, immergés dans l’univers virtuel, sont plus enclins à utiliser leurs capacités cognitives (analyse, vigilance, inhibition des indices non pertinents…) et à terme de les développer.

Une première évaluation de ce programme sur 39 enfants en difficultés scolaires montre une amélioration générale de leurs performances aux différents tests d’intelligence. Tout en invitant à développer de tels outils, les auteurs précisent toutefois l’importance d’une démarche scientifiquement validée et contrôlée, et accompagnée par des professionnels. n Flora Yacine Claudine Wierzbicki, « Des jeux et des clics pour la remédiation cognitive », Enfance & Psy, n° 55, 2012/2.

Dialoguer et analyser : deux activités incompatibles ?

I

l nous est tous déjà arrivé de nous faire piéger (que ce soit pour un canular ou, plus grave, une escroquerie). Comment se fait-il alors que nous avalons parfois des histoires invraisemblables qui feraient sourire un observateur extérieur ? Une récente étude suggère une explication scientifique de ce phénomène. Ainsi, nous utiliserions des réseaux neuronaux différents pour analyser une situation de façon logique et pour dialoguer socialement. L’utilisation simultanée de ces deux réseaux serait

impossible, la mise en service de l’un désactiverait automatiquement l’autre. Donc, lorsque nous nous faisons piéger, nous activerions l’aire cérébrale « sociale », qui nous permet de nous identifier à notre interlocuteur et de ressentir de l’empathie. L’aire « analytique » serait au repos pendant ce temps-là, d’où le fait de tomber dans le panneau. Pour arriver à ces conclusions, Anthony Jack et son équipe ont présenté à 45 sujets en bonne santé une série de 20 situations

(récits écrits ou vidéos). Dans ces extraits, les participants devaient répondre soit à un problème physique (par ex. : peut-on transférer de l’eau entre deux bocaux en utilisant un tube troué ?), soit à une situation sociale (par ex. : rendre compte du ressenti d’un homme vis-à-vis de sa femme dans une scène de dispute). L’activité cérébrale était mesurée par le biais de l’IRM. Résultats : selon le type de situation rencontrée (physique/sociale), le cerveau active soit l’aire

« analytique » soit l’aire « sociale », l’autre restant inactive. En phase de repos (les sujets fixent une image neutre), le cerveau navigue entre les deux régions. On ne pourrait donc être à la fois dans l’empathie et raisonner en termes logiques. D’où l’importance d’associer plusieurs cerveaux quand il s’agit d’y voir plus clair n Marc oeYnhausen (1) Jack Anthony et al., « fMRI reveals reciprocal inhibition between social and physical cognitive domains », NeuroImage, vol. LXVI, n° 1, février 2013.

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ÉCONO mIE PSYCHOLOGIE Les femmes résistent-elles mieux à la crise que les hommes ?

M

ême si de réels pas vers l’égalité hommes-femmes ont été réalisés ces dernières années, comme par

exemple dans les domaines de l’accès à l’emploi ou à l’éducation, il existe toujours une segmentation sexuée des marchés du travail en Europe. Qu’est-ce à dire ? Tout

Comprendre l’humain et la société

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simplement que l’accès à certains types d’emplois est toujours inégalitaire, ce qui explique, d’ailleurs, en partie au moins, le maintien d’écarts de salaire entre hommes et femmes, ces dernières ayant moins accès aux postes à responsabilité les mieux rémunérés. Or une récente étude européenne montre que depuis le début de la crise, les femmes ont été globalement moins touchées par les ajustements des effectifs que les hommes, qui ont dû subir à eux seuls les trois quarts des destructions nettes d’emplois dans l’Union européenne sur la période 20082010. Le niveau de l’emploi féminin a augmenté en Europe de 12 % entre 2005 et 2011, contre seulement 8 % pour les hommes et, depuis 2008, il est resté stable pour les femmes alors qu’il a diminué de près de deux points pour les hommes. Pourquoi ? En fait, cette amélioration relative de la situation des femmes est justement la conséquence de la segmentation qu’elles subissent habituellement. En effet, les femmes sont surreprésentées dans le secteur des services, alors que les hommes le sont par exemple dans le secteur industriel et la construction, bien plus touchés par la crise que celui des services. Logiquement, là où les ajustements se font sentir le plus durement, c’est justement là où les femmes sont le moins présentes. Tout cela se traduit par une réduction des écarts de taux d’activité, de taux d’emploi, et de taux de chômage entre les sexes. Reste à vérifier si cette évolution sera pérenne. n renaud chartoire Christel Gilles, « L’emploi des hommes et des femmes dans la crise : les effets de la segmentation du marché du travail », Centre d’analyse stratégique (CAS), note d’analyse, n° 312, 20 décembre 2012.

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ACTU

SOCIOLOGIE

La vraie valeur du travail domestique Cuisine, ménage, enfants, occupations ménagères diverses… Le temps passé au travail domestique est l’équivalent du temps professionnel. Si on le rémunérait, il représenterait un tiers du PIB.

Qui fait quoi ? Où en sommes-nous en termes de partage des tâches au sein des couples ? L’étude de l’Insee vient nous rappeler que, dans ce domaine comme dans d’autres, les inégalités hommes/femmes sont bel et bien toujours présentes. Les données sont à ce sujet éloquentes : en 2010, une femme vivant en couple et mère d’un ou plusieurs enfants de moins de 25 ans réalise en moyenne entre 28 et 41 heures de travail domestique par semaine en fonction du périmètre retenu, contre entre 10 et 26 heures pour un homme dans la même situation fami-

dimensions, du périmètre restreint (cuisine, ménage, prise en charge des enfants ou d’autres personnes, entretien du linge…) au périmètre le plus large qui comprend des activités telles que le jardinage, le bricolage, ou encore le fait de promener un animal. Au final, en 2010, une personne de 11  ans et plus consacre en moyenne près de 15 heures par semaine au cœur des tâches domestiques ; et 27  heures en considérant le périmètre large. Au niveau global, cela donne entre 42 et 77 milliards d’heures de travail

liale ! En fait, l’on s’aperçoit qu’il y a une sorte de compensation entre travail domestique et travail rémunéré : les hommes et les femmes connaissent globalement le même temps de travail global, mais ce que les hommes font en plus dans leur unité productive, les femmes le passent à réaliser les tâches domestiques. De plus, la structure des tâches est elle aussi sexuée : plus on se rapproche du cœur des tâches domestiques (ménage, lessive, repassage…), plus la part réalisée par les femmes est importante (72 % avec le périmètre restreint, contre 60 % avec le périmètre le plus large). n r.c.

Delphine Roy, « Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010 », Insee Première, n° 1423, novembre 2012.

Que fait-on chez soi ?

Répartition horaire annuelle des tâches domestiques

Autres activités domestiques 125 heures Gestion du ménage 30 heures jardinage 63 heures

3%

19 %

6%

Vaisselle 67 heures

6%

Lessive, repassage 69 heures

6%

Cuisine 217 heures

11 %

18 %

Ménage 199 heures

7% Bricolage 74 heures Courses 129 heures Source : Insee

11 %

13 % S’occuper des enfants 148 heures

Légendes Cartographie

M

énage, vaisselle, repassage, courses, voilà tout un ensemble de tâches auxquelles la quasi-totalité des Français sont obligés de se plier. Elles repré sentent le « travail domestique », qui est un travail au sens premier du terme car correspondant bien à des activités productives : ainsi, il n’y a pas de différence de nature entre une chemise repassée par une mère –  ou un père  – de famille et la même chemise repassée par une femme de ménage rémunérée pour cela. Sauf que dans ce dernier cas, l’activité peut être objectivement mesurée et donc intégrée dans le calcul du PIB. Comme le disait l’économiste Paul Samuelson, si un homme épouse sa femme de ménage, le PIB diminue ! L’Insee a tenté de mesurer son importance. En termes quantitatifs d’abord, en calculant le volume horaire global consacré par les Français(e)s au travail domestique ; en termes monétaires ensuite, en lui donnant une valeur horaire, par exemple équivalente à ce qu’aurait été rémunéré un salarié réalisant le travail correspondant. Pour définir ce qui ressort du travail domestique, l’Insee envisage plusieurs

domestique, pour 38 milliards d’heures rémunérées dans la même période. Soit 33 % du PIB si ces tâches avaient été payées.

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PSYCHOLOGIE Qui se cache sous le voile intégral ?

C’

est peu dire qu’en France le niqâb (voile ne laissant apparaître que les yeux) a mauvaise presse. Interdit

dans l’espace public par la loi du 13 juillet 2010, il est

Une réflexion critique sur les troubles mentaux

généralement perçu comme un instrument d’asservissement des femmes au nom de préceptes religieux rétrogrades. Mais que sait-on, justement de ces femmes invisibles ? La sociologue Maryam Borghée, qui

Mikkel Borch-Jacobsen

en a rencontré une soixantaine, en dresse un portrait inattendu : certaines avaient l’islam comme religion familiale, mais d’autres sont des converties, venant parfois du catholicisme. Surtout, loin de tout prosélytisme, le port du niqâb se présente comme une démarche individuelle « pour ne pas dire solitaire ». En effet c’est souvent contre

la fabrique des

fOlies

l’avis du mari ou de la famille qu’elles mettent le voile, quitte à leur dissimuler cette pratique. Qu’est-ce qui les amène au voile – et à la vie pieuse qui l’accompagne ? Pour certaines, c’est un « cocon », apportant « repères et assurance dans une vie carencée » (dépression, inceste, alcoolisme…). Pour d’autres qui

De la psychanalyse au psychopharmarketing

manquent de confiance en elles, c’est un moyen de protection du regard et de l’opinion des autres. Pour d’autres encore, qui ont « fait des erreurs », c’est un moyen d’autocontrainte, qui oblige à bien se comporter : avec le voile, explique l’une d’elles, « tu peux pas te permettre de te comporter comme un voyou ». Reste que ces femmes, plutôt diplômées, sont aussi marquées par une certaine précarité, voire une certaine vulnérabilité. Dès lors, le port du niqâb peut aussi être vu comme une forme de rationalisation de la pauvreté : il transforme la privation économique et sociale en refus

978-2-36106-033-6 - 360 pages - 16 €

Philosophe et historien, Mikkel Borch-Jacobsen enseigne à l’Université de Washington (États-Unis). L’un des architectes du fameux Livre noir de la psychanalyse, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie, notamment Lacan, le maître absolu ; Souvenirs d’Anna O. ; Le Dossier Freud (en collaboration avec Sonu Shamdasani) et Les Patients de Freud. Destins (éd. Sciences Humaines, 2011).

électif des normes de ce bas monde (consommation, hédonisme…). Les femmes intégralement voilées, paradoxalement, s’affirment par la maîtrise de leur propre marginalisation, et trouvent dans leur mise en retrait de la société une forme d’accomplissement. n XaVier MolÉnat Maryam Borghée, Voile intégral en France. Sociologie d’un paradoxe, Michalon, 2012.

En librairie, et sur commande à :

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ACTU

A rCH ÉOLOGIE

Naissance des inégalités : l’hypothèse mafieuse La fouille d’un village de pêcheurs amérindiens du Nord-Ouest du Canada suggère que l’accaparement d’une ressource essentielle et son accumulation par une élite seraient aux sources de l’inégalité. rian Hayden, archéologue de l’université Simon-Fraser (Colombie-Britannique) est un homme obstiné. Il y a bientôt trente ans, il fouillait, à 250 kilomètres au nord de Vancouver, les vestiges d’un important village de pêcheurs de saumons remontant à un bon millier d’années sur un site nommé Keatley Creek. Il lui est apparu que, d’un habitat à l’autre, il existait des signes d’inégalités de ressources et de statut. Or on a de bonnes raisons de penser que tous les peuples préhistoriques d’avant la néolithisation Eric Carlson vivaient de la même manière que les actuels groupes variante de ce processus. On de chasseurs-cueilleurs (comme y note l’existence d’une élite les Aborigènes d’Australie…) : à l’intérieur d’une société de de petits groupes de parents, chasseurs-cueilleurs, grâce à se déplaçant au gré des res- l’abondance d’une ressource sources, et appliquant des locale (le saumon) doublée règles strictes de partage faisant d’une technique de conservation obstacle à toute inégalité écono- et stockage. Pour B. Hayden, la mique ou sociale, si l’on excepte question est simple : pourquoi celle qui régnait sans doute les anciens habitants de Keatentre les deux sexes. Vient ley Creek ont-ils accepté cela ? ensuite la « transition néolithi- Deux théories s’affrontent à ce que » – la domestication des sujet. L’une dit que les élites sont plantes et des animaux –, qui voit acceptées parce que « fonctionnaître la sédentarité et l’inégalité, nelles » : les personnages de dues à la production d’un sur- haut rang stockent, puis redistribuent lorsque le besoin se fait plus alimentaire. Le cas des pêcheurs du Nord- sentir chez les pauvres. L’autre Ouest du Canada est une est plus brutale : les élites sont

DR

B

Interprétation artistique d’une scène de vie à Keatley Creek aux alentours de 1100.

des accapareurs qui profitent de leurs biens pour se créer une clientèle dépendante et s’imposer à la collectivité. Après avoir fait un détour par des communautés actuelles du pays maya (Mexique), B. Hayden penche pour la seconde hypothèse.

Une redistribution très inégale À Keatley Creek, les emplacements de maisons sont de tailles très inégales et recèlent des vestiges très différents. Les petits ne contiennent que peu ou pas du tout de traces de feux de cuisine, et les restes alimentaires sont ceux de sau-

mons ordinaires. Les grands ont révélé de nombreux foyers, des ornements de pierre, des perles de cuivre, des outils à travailler les cuirs, des restes de chiens et d’espèces mieux appréciées de saumons. Selon lui, ces maisons prospères comportant des lieux de stockage du poisson étaient propriétaires des emplacements de pêche. Elles contrôlaient l’accès à cette ressource essentielle. Les habitats les plus pauvres étaient très pauvres, et faisaient probablement fonction d’esclaves. S’il y avait redistribution, elle était très inégale. Conclusion : l’émergence d’une élite au sein d’une société de pêcheurs se serait appuyée sur un processus « mafieux » consistant à accaparer les ressources et à s’assurer une clientèle dépendante. Ce n’est pas parce que ces riches avaient un rôle de bons gestionnaires qu’ils ont été acceptés, c’est parce qu’ils se sont imposés. Une thèse qui, si on la généralise, a l’avantage d’être simple et d’expliquer pourquoi, après des millénaires d’inégalité, les écarts de richesse induisent toujours un sentiment d’injustice. Mais elle ne rend pas compte des fonctions guerrières, administratives et religieuses qu’ont pu avoir les élites dans le développement des grandes civilisations. n nicolas Journet Alan Honick, « The evolution of fairness », Pacific Standard, 31 août 2012. www.psmag.com/culture/ the-evolution-of-fairness-45681

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ACTU PSYCHOLOGIE A NTH rOPOLOGIE Qu’est-ce que croire aux miracles ?

L

es croyances religieuses

bactéries sont de petits

jugement de fait et une

qui suggérait que, sans avoir

sont-elles différentes

organismes, vrai ou faux),

préférence.

reçu beaucoup d’éducation,

des autres ? Une enquête à

celles fondées sur un

Ensuite, que selon eux les

ils étaient capables de

paraître dans le Journal of

jugement préférentiel (X

croyances religieuses

distinguer une croyance

Experimental Social

préfère le bleu, Y préfère le

étaient entre les deux. Les

religieuse d’un autre genre

Psychology tente de

vert) et si les croyances

questions de doctrine

de croyance. De là à penser

débrouiller la question en

religieuses (Dieu existe, par

relevaient plutôt du

qu’il s’agit d’une compétence

s’adressant à des enfants et

exemple) se rattachaient

jugement de fait (Dieu est

innée… Les auteurs le

à de jeunes adultes, qu’ils

plutôt à l’une ou plutôt à

unique), tandis que les

laissent croire. n n.J.

soient ou non élevés dans

l’autre. Convenablement

questions de foi (Jésus peut

une religion. Les tests qu’on

analysés, les résultats font

faire des miracles) étaient

leur a soumis avaient pour

apparaître plusieurs faits

plutôt des préférences.

but de montrer s’ils

intéressants. D’abord, que

Enfin, troisième point, que

distinguaient entre des

tous les participants étaient

les enfants de 5 ans avaient

croyances basées sur un

sensibles, à divers degrés, à

presque les mêmes vues

jugement de fait (les

la différence entre un

que les jeunes adultes. Ce

Larisa Heiphetz et al., « The development of reasoning about beliefs. Fact, preference, and ideology », Journal of Experimental Social Psychology, à paraître. Voir pour la discussion : www. cognitionandculture.net/home/ blog/22-helen/2466-helen-de-cruz

Au cœur des sciences du langage

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Point sur

Les troubles bipolaires Si chacun d’entre nous peut connaître dans la vie des périodes de joie puis des moments de tristesse, certaines personnes, qui souffrent de troubles bipolaires, expérimentent des variations d’humeur démesurées. Explications. saraH cHicHe

Qu’est-ce qu’un trouble bipolaire ? R écemment, en prenant le bus, au contrôleur qui lui réclamait le ticket que visiblement il n’avait pas acheté, on a pu entendre un jeune homme répondre, comme pour se dédouaner d’avoir fraudé : « Ce n’est pas ma faute, je suis bipolaire. » De fait, la bipolarité semble être devenue un idiome de détresse moderne – c’està-dire une façon de faire entendre à l’autre, sous une forme socialement admise, que l’on se trouve en difficulté psychique – comme l’est également la dépression, ou comme l’était l’hystérie dans la Vienne bourgeoise des années 1900. Le trouble bipolaire est une grave perturbation de l’humeur qui toucherait 1,5 % de la population générale. L’humeur est un affect normal qui fluctue

vers le haut ou vers le bas, mais ces variations restent limitées en durée et en intensité : on peut être de bonne ou de mauvaise humeur, chacun connaissant au cours de son existence des variations d’humeur. En revanche, l’humeur d’une personne bipolaire connaît des pics de variations extrêmes qui vont, selon le type de trouble bipolaire de la manie franche à la dépression mélancolique. Dans le langage courant, un maniaque est une personne rigide, extrêmement méticuleuse. On parlera par exemple d’un « maniaque de la propreté ». Cela n’a absolument rien à voir avec l’accès maniaque du trouble bipolaire. Sentiment exagéré d’estime de soi, absence de fatigue, élocution rapide, idées qui défilent, comportements sexuels ou

financiers à risque… Une personne maniaque se sent une âme à conquérir toute la Terre. Rien ne l’arrête car dans son esprit désormais plus rien ne s’arrête. Citons le cas d’une personne arrivée à l’hôpital dans un état d’excitation avancée, qui n’avait pas dormi depuis 96 heures, sans avoir pris de drogues, et qui continuait à courir dans le jardin du pavillon. Telle autre se lancera dans des projets inconsidérés et dépensera 15 millions d’euros en deux mois pour assouvir sa passion pour l’art contemporain (1). De même, la mélancolie* vécue pendant les phases de dépression sévère n’a rien à voir avec un simple spleen poétique. Elle se caractérise notamment par une tristesse d’une intensité atroce (douleur morale), le sentiment

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Point sur

Hristo Shindov/Getty

d’être absolument vide ou une anxiété très autoaccusatrice (« tout est de ma faute », « je ne suis rien », « je suis un déchet »). Dans certains cas, cet état dépressif d’une gravité extrême peut s’accompagner d’hallucinations ou d’idées délirantes. Tel patient sera persuadé qu’il va finir ruiné, sous les ponts. Tel autre cessera de s’alimenter et d’aller aux toilettes et vivra son corps comme un grand cimetière. Certains bipolaires vont connaître un ou plusieurs épisodes maniaques sans avoir nécessairement traversé d’épisodes dépressifs (bipolaires de type 1) ; d’autres vont vivre des épisodes de dépression profonde qui peuvent alterner avec un ou plusieurs épisodes d’hypomanie* (bipolaires de type 2) ; d’autres encore vont expérimenter de multiples épisodes de dépression modérée ou de multiples épisodes d’hy pomanie (cyclothymiques). n

(1) L’histoire est connue et a même donné lieu à un récit autobiographique en cours d’adaptation pour le cinéma. Voir Jean Albou, Un fou dans l’art. Confessions d’un serial-collectionneur, La Martinière, 2010.

Y avait-il des bipolaires dans l’Antiquité ? P our comprendre d’où vient cette notion de troubles de l’humeur, un détour historique s’impose. Dès le iie siècle av. J.-C., Arétée de Cappadoce utilise le terme de « manie* » pour décrire des individus « qui rient, qui chantent, dansent nuit et jour, qui se montrent en public et marchent la tête couronnée de fleurs, comme s’ils revenaient vainqueurs de quelque jeu ». Hippocrate, lui, parle de mélancolie (melas, noir, et khole, bile) dans sa théorie des humeurs, les mélancoliques étant ceux dont la bile noire prédomine dans le corps. À l’origine, l’humeur est donc définie comme un fluide qui circule dans l’organisme. Mais il se peut

que la théorie des humeurs antique recouvre aussi des délires causés par des états infectieux, certains Parkinson ou de l’hypothyroïdisme. Si, au fil des siècles, s’est constituée une littérature scientifique, artistique et religieuse extrêmement riche sur la mélancolie (1), le mot « manie » est longtemps resté synonyme de « folie », depuis l’Antiquité jusqu’à Philippe Pinel (1745-1826), lequel désignera ainsi un « délire général ». Il faut attendre la fin du xviie siècle pour qu’apparaisse en médecine l’idée d’une alternance possible entre dépression mélancolique et manie. En 1868, Théophile Bonet créé l’expression « manico-melancolicus ».

En 1845, Jules Baillarger mentionne une folie à double forme, avec « deux périodes régulières, l’une de dépression, l’autre d’excitation ». À la même époque, Jean-Pierre Falret parle de folie circulaire. En 1899, Emil Kraepelin propose le terme de « psychose maniaco-dépressive » (PMD) qu’il distingue de la « démence précoce » (ce que l’on appellera plus tard « schizophrénie »). Pour E. Kraepelin, la PMD a une origine endogène et héréditaire – hypothèse que l’on retrouve dans certains travaux scientifiques actuels basés sur les recherches génétiques sur les familles avec jumeaux et les enfants adoptés. Mars 2 013 ScienceS HumaineS 17 N° 246

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Point sur

Depuis les années 1970, des travaux font état de perturbations électrolytiques ou endocriniennes et d’anomalies des neurotransmetteurs cérébraux en cause dans la manie. Comme toujours, il convient de nuancer cette assertion, et de s’efforcer de faire le tri entre ce qui est lié au patrimoine génétique d’un individu et ce qui peut être lié à l’environnement dans l’éclosion et la trajectoire de la maladie. Car bien évidemment, il ne suffit pas d’avoir un parent bipolaire pour devenir automatiquement bipolaire. n

Rachid Amrous/Spleen

(1) Voir Sarah Chiche, « De la mélancolie à la dépression sévère », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 28, sept.-oct.-nov. 2012.

L’extension du diagnostic L a notion de « trouble bipolaire » est utilisée pour la première fois en 1966 par Jules Angst et Carlo Perris. Contrairement à Emil Kraepelin, qui établissait un continuum entre le versant maniaque et le versant dépressif, ils proposent de distinguer les dépressions unipolaires (état dépressif « simple ») des troubles bipolaires (alternance d’états maniaques et d’états dépressifs). À partir de 1980, cette subdivision devient effective dans les classifications psychiatriques internationales : les troubles de l’humeur comprennent, d’une part, les troubles dépressifs et, d’autre part, les troubles bipolaires. Il s’agit d’un changement paradigmatique majeur, qui n’a pas été sans causer certains casse-tête diagnostiques. Car, ainsi que le pointe le philosophe et historien Mikkel Borch-Jacobsen, « comment distinguer en pratique une dépression unipolaire d’une dépression bipolaire chez un patient n’ayant pas encore eu un épisode maniaque (1) ? » Dès lors, des personnes hospitalisées

pour une dépression se sont vues suspectées d’être bipolaires, sans même qu’un état maniaque antérieur ait été diagnostiqué chez elles. Désormais, on parle d’un « spectre bipolaire », lequel regroupe des catégories si vastes que toute dysthymie (instabilité de l’humeur) peut s’y retrouver sans peine… Sans compter l’inclusion du diagnostic à des tranches d’âge beaucoup plus larges : alors que la PMD était supposée n’éclore qu’à l’adolescence ou à l’entrée dans l’âge adulte, on parle de trouble bipolaire de la petite enfance. Aux États-Unis, un million d’enfants et d’adolescents seraient mis sous antipsychotiques pour tasser leur bipolarité. Les personnes âgées ne sont pas en reste puisqu’il existe désormais un trouble bipolaire gériatrique (TBG). Pour certains, l’expansion de ce diagnostic est due aux progrès de la science : grâce à une nosographie psychiatrique plus subtile, on peut affiner les diagnostics. Pour d’autres, il existe une explication beaucoup moins humaniste à cette

croissance exponentielle des diagnostics de bipolarité : c’est une aubaine pour les laboratoires pharmaceutiques. À la fin des années 1990, quand le brevet d’un grand nombre d’antidépresseurs inhibiteurs de recapture de la sérotonine (ISRS, dont le Prozac) est arrivé à son terme, des laboratoires se sont tournés vers une nouvelle classe de médicaments encore sous brevet (comme le Depakote, un antiépileptique, ou le Zyprexa, un antipsychotique atypique à l’origine préconisé pour les personnes schizophrènes). M. BorchJacobsen rapporte qu’« en 1994, le National Comorbidity Study estimait que 1,3 % de la population américaine souffrait de troubles bipolaires ». Quatre ans plus tard, ce chiffre était porté à 5 % « et certains n’hésitent pas aujourd’hui à identifier le spectre bipolaire dans près de 50 % de la population générale ». n (1) Mikkel Borch-Jacobsen, « De la psychose maniaco-dépressive au trouble bipolaire », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 28, sept.-oct.-nov. 2012.

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Point sur L’apport de la psychanalyse

mots-clés Manie Trois des symptômes suivants sont présents au moins pendant une semaine et compromettent le fonctionnement de la personne, qui manifeste une exubérance, une euphorie ou une irritabilité extrême (en cas d’irritabilité extrême, au moins quatre symptômes) : augmentation de l’énergie et de l’activité (constamment en mouvement), pensées qui partent dans tous les sens (tachypsychie), débit de parole accéléré (logorrhée) ; baisse de la concentration ; ne dort pas ou très peu et ne ressent aucune fatigue ; ne se voit pas que quelque chose ne va pas ; surestimation de ses capacités, optimisme et estime de soi exagérés ; conscience altérée de la réalité, dépenses démesurées, prise de risques ; désinhibition sexuelle ; abus de substances (cocaïne, alcool, somnifères) ; comportement perturbateur ou agressif. Une manie grave peut s’accompagner de symptômes psychotiques comme des hallucinations (entendre, sentir et voir des choses qui n’existent pas) ou des idées délirantes (c’est-à-dire avoir des convictions imaginaires sans le moindre fondement), raison pour laquelle on pose parfois à tort un diagnostic de schizophrénie à des personnes bipolaires (et inversement).

HypoManie État atténué de la manie. Les idées s’accélèrent, la personne ne ressent plus la fatigue, se sent très euphorique, fait parfois preuve d’une désinhibition sociale et sexuelle, fourmille d’idées et de projets, parfois très ambitieux voire totalement irréalistes.

Mélancolie État de dépression très grave, où la personne va ressentir un sentiment de profond désespoir, des pensées morbides et suicidaires pouvant aller jusqu’au passage à l’acte, un sentiment de culpabilité intense, une diminution de l’intérêt et du plaisir dans des activités trouvées auparavant agréables, une baisse ou une augmentation significative de l’appétit et du temps de sommeil, une difficulté majeure à ordonner ses pensées, à se concentrer et à prendre des décisions, une mémoire défaillante, une baisse de l’énergie pouvant aller jusqu’à un ralentissement moteur majeur, des symptômes physiques persistants ne pouvant être liés à une maladie ou une lésion corporelle (par exemple troubles digestifs) et, dans certains cas, une grande agitation et/ou irritabilité. Une dépression grave peut aussi s’accompagner d’hallucinations et de délires.

états Mixtes Présence, chez un même individu, sur une même période, d’éléments de la série maniaque et de la série dépressive.

O

n lit souvent que le trouble bipolaire est la nouvelle manière de nommer la psychose maniacodépressive (PMD). Pourtant, la notion de « trouble bipolaire » a complètement évacué l’apport psychanalytique sur la compréhension de la manie et de la mélancolie. La psychanalyse relit la théorie de l’humeur sous l’angle libidinal et pulsionnel. Dans Deuil et Mélancolie (1917), Sigmund Freud explique que la Verstimmung (littéralement « déshumeur ») est liée à un rapport particulier à l’objet. Le deuil et la mélancolie sont deux réactions à la perte d’un objet d’amour ou d’un idéal, la libido se désinvestissant de l’objet perdu. Tout comme le deuil, la mélancolie se caractérise par une suppression de l’intérêt pour le monde extérieur, une inhibition de toute

activité, et la perte de la capacité d’aimer. Mais dans le deuil, il n’y a ni abaissement du sentiment de soi via l’autoaccusation, ni attente délirante de la punition. Or, pour le mélancolique, ce n’est plus le monde qui est vide, c’est son propre moi. Les autoaccusations qui le tourmentent sont en fait des reproches adressés à l’objet d’amour. Le maniaque, lui, va tenter de résoudre cette ambivalence en niant la perte de l’objet. Ce que croit le maniaque, c’est qu’il peut triompher de la perte, du manque et de la mort. Plus tard, Jacques Lacan montrera que ce qui distingue le mélancolique, c’est l’identification à l’objet dans le suicide : le sujet mélancolique, identifié à l’objet, se jette hors du monde. n s.c.

Peut-on soigner les troubles bipolaires ? I l convient de ne pas diaboliser ces traitements médicamenteux qui ont permis à un grand nombre de person nes souffrant réellement de grands accès maniaques et/ou mélancoliques de bénéficier d’une amélioration parfois très significative de leur existence. La survenue d’un accès maniaque ou mélancolique est une urgence qui peut requérir une hospitalisation temporaire. Seul un traitement médicamenteux peut venir à bout d’un accès maniaque. Pour les personnes souffrant d’une dépression sévère, l’hospitalisation peut être un passage obligé, du fait du risque suicidaire. À côté des anticonvulsivants (antiépileptiques), de certains neuroleptiques (antipsychotiques at ypiques), de certains antidépresseurs pour les accès mélancoliques, voire de la sismothérapie (électrochocs), le lithium, introduit en 1949, occupe toujours une place de choix dans le

traitement des troubles bipolaires. Les patients qui réagissent bien au lithium peuvent voir leur vie transformée : certains voient même leurs phases de manie et/ou de dépression disparaître. Seul problème, ce médicament nécessite une surveil lance régulière des patients et doit être bien dosé : les doses thérapeutiques sont très proches des doses toxiques pour l’organisme. Enfin, si efficaces soientils, les médicaments ne font pas de miracles : de nombreuses études soulignent que de bien meilleurs résultats s’obtiennent quand ils sont combinés avec une psychothérapie. n

BiBLiOgr aPhie Deuil et mélancolie

Sigmund Freud, 1917, rééd. Payot, 2011.

l’énigme De la manie La passion du facteur Cheval

Paul-Laurent Assoun, Arkhê, 2010.

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Point sur entretien avec emily martin

« Aux États-Unis, on valorise les états maniaques » Voyage en terres bipolaires est le récit d’une anthropologue américaine, elle-même bipolaire. Elle livre un témoignage surprenant de la manière dont sont perçus ces malades au pays des self-made-men.

P

rofesseure d’anthropologie sociale à la New York University, Emily Martin signe un livre décapant sur la place de la manie et de la dépression dans la culture américaine, qui vient tout juste d’être traduit en français. Présentations de malades, groupes d’usagers, congrès de psychiatres, forums où se discute le choix des traitements pharmacologiques… Non seulement E. Martin a enquêté de l’intérieur en tant qu’anthropologue dans tous les lieux où se décide le diagnostic de bipolarité, mais elle a choisi avec pudeur, rigueur et dignité de s’inclure dans le tableau de son enquête en faisant part de son expérience. Car E. Martin est aussi une personne bipolaire. À Sciences Humaines, elle confiait lors de sa récente venue en France : « Vivre en tant que personne bipolaire m’a apporté quelques avantages pour mes recherches : je pouvais légitimement participer à des groupes de soutien. Il me semble aussi qu’être une anthropologue diagnostiquée bipolaire a fait de moi une curiosité pour les psychiatres mais aussi pour les représentants des laboratoires pharmaceutiques. Être diagnostiqué avec une maladie mentale grave signifie que vous occupez un espace social méprisable. Historiquement et de nos jours encore, être décrit comme un malade mental fait de vous le contraire d’une personne rationnelle et ordonnée. On devient assimilé au monde de l’irrationnel, du désordre, à une personne qui n’obéit à aucune

règle. Être dans cette position tout en étant professeure dans un certain nombre des plus grandes universités américaines m’a permis de voir combien il est difficile pour les grandes institutions aux États-Unis – le droit, la justice pénale, l’éducation – , de reconnaître qu’il y a des degrés de rationalité chez chacun d’entre nous. Au lieu de cela, nous demeurons captifs d’une conception du “ou bien, ou bien” : ou bien vous êtes un malade mental, ou bien vous êtes en bonne santé mentale, fou ou sain d’esprit, sans espace possible entre les deux. J’ai écrit ce livre précisément pour faire la lumière sur les richesses insoupçonnées de cet espace de l’entre-deux. » De fait, lorsque E. Martin se présente dans les groupes d’entraides, les usagers ont tôt fait de se rendre compte que si cette bipolaire-là souffre des mêmes symptômes qu’eux, pourtant elle n’est pas comme eux : en tant que professeure à l’université, elle bénéficie d’une bonne assurance-maladie. Il faut dire que sa maladie s’est déclarée alors qu’elle était déjà une universitaire reconnue. Dans les présentations de malades où elle se rend, E. Martin s’aperçoit que les psychiatres ne s’adressent pas aux malades mais au cerveau des malades, et que les oscillations d’humeur sont purement et simplement interprétées sous l’angle de critères à reconnaître dans une liste de symptômes, afin de trouver le médicament le plus adapté. Son livre achève de nous convaincre

que, décidément, la bipolarité à l’américaine n’a plus grand-chose à voir avec la psychose maniaco-dépressive (PMD) individualisée par Emil Kraepelin au xixe siècle. Mais ce n’est pas tout : au cours de son enquête, E. Martin découvre progressivement qu’aux États-Unis, il existe une idéalisation des états maniaques, assimilés à la créativité et à la productivité. Psychiatres, laboratoires pharmaceutiques ou usagers : chacun cherche le médicament miracle capable d’empêcher les bipolaires de vivre des abîmes de dépression trop intenses, tout en leur permettant de profiter de l’excitation créatrice des états d’hypomanie. Explications. Vous pointez le rapport très ambivalent de la culture américaine avec la manie, valorisée notamment dans les entreprises, comme l’expression d’un dépassement de soi. Iriez-vous jusqu’à dire que le capitalisme et l’individualisme peuvent favoriser les états maniaques ?

Aux États-Unis, l’idée selon laquelle l’état maniaque peut être cultivé comme une façon d’améliorer son succès et ses performances me semble une manifestation de l’individualisme poussé à son paroxysme. Les citoyens américains ont été progressivement amenés à fonctionner sans filet de Sécurité sociale : sans garantie de l’assurance maladie, d’aide sociale ou de bien d’autres formes de soutien dont ont besoin les travailleurs salariés ou

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Point sur

domaines qui requièrent non pas de la demi-mesure, mais des émotions intenses. Les « esprits-animaux » des entrepreneurs, leur énergie vitale, sont sollicités en permanence pour stimuler les marchés. Plutôt que d’une relation de cause à effet, il existe donc, pour employer une expression de Max Weber, une affinité entre l’état psychologique de la maniaco-dépression et les manies et les dépressions des marchés contemporains.

DR

D'après ce que vous avez observé, pourquoi certaines personnes bipolaires réussissent-elles socialement tandis que d’autres perdent leur emploi, leur famille et leurs amis ?

L’oscillation de l’humeur dans la maniaco-dépression est en résonance avec l’« emballement » et la « dépression » des marchés financiers.

toute personne sans revenu. Aux ÉtatsUnis, l’individu est responsable de sa propre construction et reconstruction, de ses réussites comme de ses échecs, au sein d’une économie en perpétuelle mutation. La personne américaine semble désormais être constituée d’un ensemble d’actifs. Elle est propriétaire

d’elle-même comme on l’est d’un portefeuille d’actions à gérer et à réinvestir constamment. Beaucoup de gens qui vivent l’expérience maniaco-dépressive sont sous l’emprise permanente d’une force oscilla nte. Au cours d’une phase maniaque, la personne se sentira si flamboyante, si lumineuse, si incandescente qu’elle n’aura qu’une crainte : se consumer et s’éteindre. La dépression est vécue comme une fatalité qui ne prendra pas fin. L'oscillation inévitable de l’humeur dans la maniaco-dépression est en résonance étroite avec l’« emballement » et la « dépression » des marchés financiers. Nous sommes dans une époque où, aux États-Unis, la sphère économique en est venue à dominer la vie sociale. Pour se développer, les marchés doivent fonctionner avec brutalité et férocité, dans des

La valorisation de la manie aux ÉtatsUnis repose sur un fantasme selon lequel seule une certaine partie du spectre de l’humeur dans le trouble bipolaire peut être exploitée de façon bénéfique. Parmi ceux qui souffrent de variations d’humeur extrêmes, certains peuvent obtenir un soulagement réel grâce aux médicaments – mais sur d’autres personnes ils sont inefficaces. Quand cela marche, cela permet d’obtenir un soutien social, de l’argent, un capital et un travail qui autorisent les activités frénétiques à certains moments et permet des périodes de travail beaucoup moins intenses à d’autres moments. Ces circonstances autorisent des personnes qui souffrent de troubles bipolaires à avoir une vie sociale et mondaine réussie. Quand un seul de ces paramètres vient à manquer, la probabilité d’avoir une vraie existence sociale digne de ce nom devient plus faible. n propos recueillis et traduits

par

saraH cHicHe

• Voyage en terres bipolaires. manie et dépression dans la culture américaine Emily Martin, trad. fr. Camille Salgues, Rue d’Ulm, 2013.

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Épisode 1

Une théorie des crises

est-elle possible ? Crise économique, écologique, politique, sociale, existentielle… Au-delà du mot, ces phénomènes ont-ils quelque chose en commun ? Derrière des analogies de surface, la crise peut-elle faire l’objet d’une science ? Si oui, quels en seraient les contours ? Jean-François Dortier

L

a « crise » : à force d’être ressassé, le mot tend à perdre toute signification précise. Au départ, il évoque la « grande récession » économique que l’on traverse aujourd’hui et que l’on compare à celle de 1929, sans trop savoir jusqu’où doit aller la comparaison. Ce mot évoque aussi les catastrophes écologiques : dérèglements climatiques, pollution, disparition des espèces, désertification, hypothétiques « guerres de l’eau », qui mêlent les faits aux anticipations et aux fantasmes. Il désigne également les secousses politiques et sociales : les soubresauts révolutionnaires, les guerres civiles ou le soulèvement des peuples. La crise s’observe encore dans le domaine culturel. Naguère, Edmund Husserl parlait d’une « crise des sciences européennes », Hannah Arendt, d’une crise de la culture : on parle aujourd’hui d’une crise de l’édition.

Depuis quelques décennies, la « crise » est devenue une sorte d’esprit du temps, une façon de penser le présent et d’envisager l’avenir. Selon Myriam Revault d’Allones (La Crise sans fin, Seuil, 2012), l’idée de crise généralisée met fin à une vision de la modernité et du progrès qui dominait notre imagination. Question. Le mot « crise » qui sert de dénominateur commun pour désigner des phénomènes écologiques, économiques, politiques et même existentiels a-t-il une consistance conceptuelle ou bien fait-il écran à la pensée ? Essayons de réfléchir posément à cette question.

Crise : notion creuse ou concept prometteur ? Première hypothèse : le mot « crise » est un mot vague et creux, fondé sur une analogie superficielle, qui désigne au mieux tout ce qui va mal… En économie par exemple, le mot peut servir à désigner des phénomènes très dif-

férents : les crises de subsistance des sociétés traditionnelles liées à des stress climatiques (sécheresse ou inondations) n’ont pas grand-chose à voir avec les crises du capitalisme (comme le faisait déjà remarquer l’historien Ernest Labrousse). De même, la dépression actuelle cache en fait une succession de phénomènes distincts : la crise financière de 2007-2009 et la crise des dettes souveraines qui a pris le relais ne sont pas de même nature. La récession économique que connaissent quelques pays d’Europe du Nord n’est pas comparable avec la dépression des pays du Sud de l’Europe. L’idée d’une crise généralisée a tendance à brouiller les cartes, à mélanger les problèmes. Le premier travail d’une science des crises serait d’apprendre à discerner les phénomènes (krach boursier, récession, dépression, crises locales, etc.). Au mieux, on peut forger des théories locales, propres à une discipline éco-

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Jan Grarup/Laif/Rea

Port-au-Prince (Haïti), 20 janvier 2010, huit jours après le séisme.

nomique. Mais vouloir établir des modèles généraux applicables à des domaines aussi divers que l’écologie ou les systèmes sociaux relèverait de la « mauvaise abstraction », aurait dit Hegel. Il y a cinquante ans, le mathématicien René Thom avait élaboré une « théorie des catastrophes » décrivant toutes les formes de crises (biologique, économiques, sociale, politique). Ce projet s’est soldé par un échec (encadré p. 26). Seconde hypothèse : sans vouloir enfermer toute sorte de crises dans un moule unique, on peut tout de même observer l’existence de processus qui semblent transcender les domaines – de l’écologie à l’économie, de la politique à la psychologie. L’exemple le plus évident est celui des réactions en chaîne : qu’on les appelle « effondrement systémique », « feedback négatif », « cercle vicieux » ou encore « théorie des dominos », ils se retrouvent aussi bien lors des krachs boursiers que dans la propagation des vagues révolutionnaires (comme les révolutions arabes). Le constat de dynamiques communes d’effon-

drement dans des domaines aussi différents pourrait donc susciter une réflexion stimulante. Le mot « crise » n’est-il donc qu’une notion superficielle ou présente-t-il un véritable concept susceptible de dévoiler des structures profondes de phénomènes pourtant éloignés ? Il n’est d’ailleurs pas impossible que les deux hypothèses soient vraies tour à tour. Imaginons que l’on confie à une équipe de « crisologues » le soin de forger les bases d’une telle discipline, la science des crises, comment s’y prendraient-ils ? Leur programme de recherche devrait sans doute se décliner en plusieurs phases.

« bestiaire » 1Un des crises

Un premier travail consisterait à recenser, décrire et classer les crises de toute sorte. Après tout, c’est ainsi que débutent la plupart des sciences. Notre équipe de crisologues commencerait donc par recenser les crises climatiques, économiques, politiques, par rassembler une documentation.

Ce premier travail ne partirait pas de rien : il existe déjà des histoires des crises économiques ou des grandes catastrophes écologiques majeures. Cela dit, ce travail de recensement n’est pas aussi simple et fréquent qu’on le croit. La spécialisation universitaire ne tend souvent qu’à polariser les recherches sur des phénomènes singuliers qui font écran aux vues d’ensemble. En histoire par exemple, il a fallu attendre les années 1980 pour que quelques historiens comme Charles Tilly se livrent à un recensement sur de longues périodes des crises sociales pour mettre au jour des « répertoires d’action » (forme d’action typique) présents tout au long de l’histoire des conflits. L’histoire du climat est également une discipline, récente, qui permet d’étudier plus systématiquement l’impact possible des crises climatiques sur l’économie et, en cascade, sur les domaines sociaux et politiques (2). Enfin, un autre exemple nous est donné depuis quelques années, un centre de recherches sur les catastrophes (Disaster Research Center) a été créé à l’uniMars 2013 ScienceS HumaineS 23 N° 246

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Cygne noir, cygne blanc

L

a « théorie du cygne noir » a été appliquée par Nassim N. Taleb un Américano-Libanais, ancien trader reconverti dans la philosophie des probabilités pour expliquer le déclenchement de la crise financière de 2007-2009. Un « cygne noir » est un phénomène rare, donc improbable et imprévisible, qui, lorsqu’il survient, peut déclencher des catastrophes. Ainsi, un système d’assurance est fondé sur une gestion raisonnée du risque. Habituellement, seuls quelques assurés sont malades ou ont un accident, devant donc être pris en charge par la collectivité. Mais si survient un tsunami, tous les habitants d’une région subissent des dégâts. Dans ce cas, une assurance devient incapable de faire face. Le tsunami est le cygne noir : rare et catastrophique, pouvant entraîner aussi l’effondrement du système d’assurance contre les

risques. Il a publié Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible (Belles Lettres, 2010) au moment de la crise des subprimes. N.N. Taleb est une adepte des mathématiques chaotiques de Benoît Mandelbrot dont il retient l’idée que les évolutions « normales » (en courbe de Gauss) sousestiment la probabilité de phénomènes et de bifurcations brusques : les mathématiques financières basées sur des courbes « normales » ne tiennent pas compte des variations brutales. Le Cygne noir n’expliquait pas la crise financière (il est sorti quelques mois avant), mais a été perçu comme prémonitoire. Même improbable et imprévisible, sa théorie prévoyait qu’une crise cataclysmique pouvait survenir…

Mais le docteur Doom est arrivé « La théorie du cygne noir est fausse », conteste Nouriel

versité du Delaware. Il a recensé 700 catastrophes et constitué la collection d’archives la plus importante au monde sur les réactions humaines face aux catastrophes. Rassembler des échantillons significatifs, établir des typologies, repérer des scénarios, les degrés de gravité, des différences de trajectoire, etc., ce travail ne vise pas qu’à satisfaire à un esprit classificatoire : il permet de décentrer la pensée et de prendre du recul par rapport aux phénomènes extrêmes. Ces phénomènes – grandes catastrophes, crises majeures, extinctions de masse – sont de puissants attracteurs men-

Roubini, alias docteur Doom (docteur damnation). Ce surnom provient du fait que N. Roubini est mondialement connu pour avoir été l’un des seuls à avertir du danger de la crise financière un an avant son déclenchement. Pour lui, la crise n’était pas improbable comme le prétend la théorie du cygne noir, elle était même fortement prévisible. Sa prédiction, il la fondait sur l’histoire des crises. Pas besoin, selon lui, de modèles sophistiqués de mathématiques financières pour les prévoir. Leur technicité a au contraire rendu aveugle face à ce phénomène courant : la formation de bulles spéculatives (comme c’était le cas pour l’immobilier américain au début des années 2000) précède toujours leur éclatement qui tourne au krach financier. Dans le livre Économie de crise, rédigé avec l’historien Stephen Mihm (2010), il rappelle que « les crises ne sont ni des anomalies

taux : ils attirent le regard vers ce qui est le plus visible, le plus fascinant, et semblent jouer un rôle majeur dans l’histoire. Ils poussent aussi à croire qu’il n’existe que des alternatives radicales – innover ou périr, la révolution ou le chaos (3). Mais quand on approfondit le regard sur l’histoire, on découvre d’autres phénomènes moins visibles. Pendant longtemps, les cosmologistes ont cru qu’il ne pouvait exister que des trous noirs géants, engloutissant des étoiles et des galaxies entières, avant que l’on découvre l’existence de minitrous noirs, moins spectaculaires mais qui participent eux aussi à la recréation

auxquelles voudrait nous faire croire l’analyse économique moderne, ni les rares “cygnes noirs” chers à d’autres commentateurs. Elles sont au contraire banales et relativement aisées à prévoir et à comprendre : ce sont des “cygnes blancs” ». Quoi de plus banal en effet qu’un cygne blanc ? Le livre de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière (2010) s’inscrit d’ailleurs dans la même veine. Démontrer par l’histoire la récurrence des crises financières, que celles-ci s’inscrivent dans des cycles dont la courbe est toujours la même. Observer dans un secteur une hausse brusque et continue d’investissement spéculatif, et bientôt la bulle éclatera. « La cause de la crise est dans la croissance qui précède », disait déjà Clément Juglar, le père de la théorie des cycles en économie. n J.-F.D.

permanente de l’univers. L’histoire des grandes crises biologiques a commencé dans les années 1980 quand les paléontologues ont repéré cinq grandes extinctions de masse dans l’histoire de la vie. Puis, au fil des recherches, des crises de moins grande ampleur ont été repérées, qui participent à un renouvellement permanent de ce que l’on appelle l’« équilibre biologique » de la planète, celui-ci transformé en permanence par des minicrises et des innovations locales. La dépression psychologique en est un autre exemple : les psychiatres se sont d’abord intéressés aux dépressions

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Épisode 1

sévères, le phénomène d’effondrement psychologique le plus grave et spectaculaire, avant de comprendre qu’il existait tout un continuum de situations entre dépression sévère et dépression mineure (ce que l’on nomme couramment la « déprime ») : dépressions saisonnières, dépressions cachées ou phénomènes dépressifs passagers qui accompagnent d’autres troubles (comme les bipolaires). Toutes les crises ne sont pas cataclysmiques. La prise en compte de ces phénomènes intermédiaires donne un regard nouveau sur les phénomènes de changement.

Site archéologique de Tulum, État du Quintana, Mexique.

2Modèles et scénarios

Le recensement et le classement des phénomènes permettent de voir les choses avec une vision plus panoramique et distanciée. Il est alors possible de dégager d’éventuelles régularités et logiques générales. La crise économique actuelle en donne un bon exemple. Lorsqu’elle s’est déclenchée, en 2007-2008, les spécialistes (qui pour la plupart ne l’avaient pas vue venir) ont d’abord proposé des explications à chaud, qui soulignaient la singularité de cette crise. Étaient mis en cause le mécanisme des subprimes, les produits financiers toxiques, puis la dérégulation de la finance à partir des années 1980. Cette crise a pris en défaut les modèles financiers car elle était un « cygne noir », selon la formule de Nassim Taleb. Un cygne noir (la formule a alors fait fureur) est un événement rarissime, donc très peu prévisible, mais dont les conséquences sont catastrophiques. Pourtant, quelques auteurs ont eu beau jeu de rappeler que les crises financières sont loin d’être une exception dans l’histoire du capitalisme, ce sont même des « cygnes blancs » pour l’économiste Nouriel Roubini, l’un des rares à avoir annoncé la crise actuelle (4) (encadré p. 24). Une fois admis que les crises finan-

Laurent Brandajs/planet Reporters/Rea

cières ne sont pas des exceptions (même si toutes ont des histoires spécifiques), il devient possible de décrire des schémas généraux des crises, puis des formes-types singulières, des sous-types, des exceptions, comme l’ont fait Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff dans Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière. C’est aussi le cas de David Graeber qui, lui, rappelle que les crises des dettes s’inscrivent dans une histoire qui a 5 000 ans, remontant donc à bien avant le capitalisme…

3Dynamiques et effets

Après avoir décrit, classé, élaboré des scénarios et des schémas de développement, nos crisologues devraient ensuite s’attaquer à d’autres redoutables questions : celles des causes, des dynamiques et des effets des crises. Un exemple canonique nous est donné avec l’étude de l’effondrement des empires. La chute de l’Empire romain est le débat historiographique par excellence. La réflexion sur les causes

de l’effondrement du colosse qui a dominé le monde pendant plusieurs siècles a commencé au xviiie siècle avec Edward Gibbon et sa magistrale Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain (1776). L’historien britannique y mettait en cause non seulement l’explication classique des invasions barbares, mais la responsabilité du christianisme, qui aurait contribué à ramollir les élites et les populations en les détournant des épreuves d’ici-bas (la défense de l’Empire) pour se réfugier dans des buts spirituels (leur salut dans l’au-delà). Depuis, bien d’autres thèses ont été avancées : la pression fiscale qui a étouffé l’économie, la sclérose de la société, l’inertie des élites (5). Le même type de débat historiographique se pose à propos de la disparition des Mayas (6). On y retrouve d’ailleurs les mêmes ingrédients : les rôles des invasions barbares (les Toltèques), des guerres intestines, la lourdeur et la fossilisation de l’appareil politique, la surexploitation des ressources (Arthur Demarest, Les Mayas, 2011). La comparaison entre la chute de Mars 2013 ScienceS HumaineS 25 N° 246

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Épisode 1

La théorie des catastrophes : un modèle général des crises ?

I

l y a un demi-siècle, le mathématicien français René Thom a forgé une « théorie mathématique des catastrophes », qui a connu son heure de gloire avant de s’éclipser. Elle laissait entrevoir une perspective fascinante : découvrir les lois mathématiques qui se cachent derrière les phénomènes catastrophiques : biologiques (comme les essaims de sauterelles ravageant les cultures) ou humains (comme les crises boursières, le cycle des révolutions et contre-révolutions). La théorie des catastrophes se présente comme un développement mathématique sophistiqué qui allie la topologie (étude des formes de l’espace) et les équations différentielles. R. Thom est parvenu à montrer que certaines équations transposées dans un espace à trois dimensions décrivent des paysages erratiques. Au lieu de ressembler aux belles courbes habituelles (des collines et des vallées), ces équations dessinaient des paysages biscornus faits de puits, de ravins, de pliures et donnant l’apparence d’un tissu chiffonné. De ces paysages tordus, R. Thom a réussi à dégager sept formes typiques de catastrophes : le pli, la fronce, la queue d’aronde, la vague, le poil, le papillon, le champignon. Le résultat était fascinant : R. Thom était parvenu à mettre les catastrophes en équations ! Dans son livre Modèles mathématiques de la morphogénèse (1974), R. Thom supposait que ces équations pouvaient servir à expliquer toute une série de phénomènes physiques, biologiques ou sociaux au motif

Sommet de la catastrophe

Surface d’équilibre STABLE

INSTABLE

CATASTROPHE

La fronce est l’un des sept modèles de « catastrophe », modélisé par René Thom. Parvenue à un certain point critique (le côté de la pliure), la surface se divise en deux parties qui se superposent. Ce schéma permet de modéliser une foule quasi infinie de situations, de l’évolution de l’opinion des foules au mouvement des vagues…

que « toute forme structurellement stable repose sur une forme géométrique ». Quelques chercheurs lui emboîtèrent aussitôt le pas. Ainsi le Britannique Erik C. Zeeman a utilisé la théorie des catastrophes pour expliquer l’évolution de l’opinion publique en cas de conflit (1) . Quand un pays s’engage dans un conflit armé, l’opinion évolue en fonction du coût de la guerre et du degré de menace : plus le coût de la guerre est élevé, moins l’opinion est favorable, sauf si la menace grandit aussi. Quand on modélise cette situation (à l’aide des équations de R. Thom), survient un moment où l’opinion se partage en deux camps tranchés : d’un côté, il y a les « colombes » (pacifistes), de l’autre, les faucons (partisans de la guerre). Le modèle de catastrophe semble donc coïncider avec une situation réelle. Le problème est qu’une telle méthode permet de faire coïncider l’une ou l’autre des figures mathématiques avec tout ce que ce que l’on veut. Il suffit de remplacer « population » par « armée », « opinion » par « comportements »… et aussitôt les armées sont censées se déchirer entre combattants et déserteurs (2) . Des révolutions aux accès de schizophrénie, tous les phénomènes de crise peuvent a priori entrer dans l’un des sept moules de catastrophe… Beaucoup de mathématiciens ont alors dénoncé ces tours de passe-passe conceptuels qui n’avaient que l’apparence de la science. R. Thom lui-même finit par reconnaître que l’application de son modèle était douteuse quand aucun ancrage solide entre le modèle et les faits empiriques n’était établi. La théorie des catastrophes comme modèle général des crises fut donc bientôt oubliée. La théorie des catastrophes – et ses impasses – est le paradigme fondateur des modèles mathématiques des crises. Il y aura ensuite la « théorie du chaos » (en vogue dans les années 1990) puis, désormais, la « dynamique des systèmes complexes ». Ces théories reposent sur les mêmes principes que la théorie des catastrophes (modèles mathématiques non linéaires) et présentent a priori de vastes applications dans les domaines des sciences physiques, économiques et sociales. Mais les impasses semblent aussi les mêmes : l’inflation théorique des modèles est inversement proportionnelle avec leur ancrage empirique. n J.-F.D.

(1) Erik C. Zeeman, Catastrophe Theory. Selected papers, 1972-1977, AddisonWesley Pub. Co, 1977. (2) Voir A. Woodcok et M. Davis, La Théorie des catastrophes, L’Âge d’homme, 1984.

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l’Empire romain et la disparition des cités-États mayas ouvre bien la voie à une réflexion générale sur les effondrements civilisationnels. La réflexion comparative sur ces sujets entraîne actuellement un vrai engouement, ambiance de fin du monde oblige, mais reste embryonnaire, rendue difficile faute de champ de recherche structuré dans le domaine : la question est donc laissée aux initiatives individuelles plus ou moins rigoureuses. Jared Diamond s’est taillé un beau succès en relisant l’histoire à partir d’une intuition unique, bien dans l’ère du temps : les sociétés meurent car elles surexploitent leurs ressources. Moins connue est l’entreprise de l’anthropologue Joseph A. Tainter, pour qui l’« effondrement des sociétés complexes » est un effet contradictoire de leur complexité croissante : pour résoudre leur problème de développement, elles ont tendance à se complexifier (croissance, différenciation, spécialisation, bureaucratisation, dépense croissante d’énergie et de biens, etc.). Parvenues à un certain stade, elles subissent une « baisse de rendement marginal » où les coûts d’organisation deviennent supérieurs à leurs capacités de production. Le système entre alors en crise (7).

4 Effets et réactions

Si tous les systèmes en crise (écologique, économique, sociale, psychologique) sont de nature différente, cela n’empêche pourtant pas de découvrir des processus communs. Un exemple simple porte sur la causalité des crises. En psychiatrie, il est courant de distinguer les causes endogènes et exogènes de la dépression : une dépression exogène est due à un choc traumatique (séparation, deuil, retraite), alors qu’une dépression endogène est liée à des facteurs internes (fragilité psychologique, ménopause ou andropause, etc.). De même en écologie, certaines extinctions sont attribuées à une cause exo-

gène (celle du crétacé est due à une météorite) ou à un phénomène endogène (celle du permien, il y a 250 millions d’années, serait due à un dégagement massif de méthane produit par les bactéries). Dans l’histoire des empires, certains se sont désintégrés suite à une attaque extérieure (Incas, Aztèques), d’autres se sont effondrés sous leurs propres poids et contradictions internes (Égypte, Mayas). La distinction exogène/endogène reste donc valable pour des domaines très différents. Mais un type de causalité plus complexe peut être évoqué, dépassant et intégrant l’opposition exo/endo. C’est le cas lorsqu’un choc extérieur se produit sur un organisme déjà affaibli. Les médecins l’évoquent souvent. De même, si les historiens qui abordent aujourd’hui la chute de l’Empire romain reprennent en compte l’importance des invasions barbares (causes exogènes), ils affirment que leur impact n’a été important que lorsque l’Empire était déjà miné par ses problèmes internes (poids écrasant des impôts et manque d’unité des centres de commandement) (8). Un autre exemple de causalité transposable dans différents domaines relève de l’« effet d’hystérésis » : en économie financière, il est utilisé pour expliquer les crises financières : cela signifie que la cause initiale ayant disparu, le phénomène continue à se maintenir et à se propager par sa seule dynamique interne. Ce terme issu de la physique trouve aussi de multiples applications : quand les crises sociales ou politiques, par exemple, s’enveniment bien au-delà des causes initiales qui les ont fait naître. Conclusion. On le voit, les crisologues en puissance ne manquent pas de sujets d’études. Les idées étant filles de leur temps, il n’est pas impossible que la crise amène un nouveau regard sur l’histoire des sociétés, de l’économie et

Penser les crises : série en sept épisodes

C

et article est le premier d’une série qui en comprendra six autres. Au cours des prochains mois, le feuilleton se poursuivra dans Sciences Humaines.

Au programme 1 Les crises écologiques l 2 Les crises des empires et des civilisations l 3 Les crises économiques l 4 Les crises des États. l 5 Les crises sociales l 6 Les crises personnelles l

du monde vivant. La théorie de l’évolution est née au xix e siècle durant la Révolution industrielle. L’histoire semble marcher vers le progrès. À partir des années 1950, les théories du développement se répandent dans tous les domaines, de la psychologie à l’économie et à la science politique. Il se peut que la période de crise prolongée donne corps à une nouvelle science : celle des crises. n

(1) Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, Surfaces et profondeurs. Une nouvelle théorie de l’esprit, Odile Jacob, 2013. (2) Emmanuel Le Roy Ladurie, Abrégé d'histoire du climat du Moyen Âge à nos jours, entretiens avec Anouchka Vasak, Fayard, 2007. (3) Ou « socialisme ou barbarie » comme le pensaient les trotskystes après la Seconde Guerre mondiale. (4) Voir aussi Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière, Pearson, 2010. (5) Voir Yann Le Bohec, Naissance, vie et mort de l’Empire romain, Picard, 2012. (6) En fait, les Mayas n’ont pas disparu : ils sont encore 28 millions et parlent une trentaine de langues. (7) Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1990. (8) Voir Y. Le Bohec, op. cit.

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Entretien RENCONTRE AVEC DANIEL KAHNEMAN

Pensée lente, pensée rapide Nous avons deux systèmes de pensée qui se relaient, se complètent et provoquent aussi nos erreurs de jugement. Daniel Kahneman, père de l’économie comportementale, livre dans son dernier ouvrage le résultat de trente ans de réflexions et d’expériences. propos recueillis par

claude fischler

Claude Fischler a collaboré avec Daniel Kahneman à partir de 2004 sur des enquêtes comparatives sur le « bien-être subjectif » aux États-Unis, en France et au Danemark.

D

aniel Kahneman, prix Nobel d’économie 2002, se vante de n’avoir jamais suivi un cours d’économie. C’est en tant que psychologues que son collègue Amos Tversky et lui, au cours des années 1970, ont développé ce qui allait devenir une véritable révolution en économie : la « prospect theory ». L’article, publié dans la revue Econometrica, est aujourd’hui l’une des références les plus citées de la littérature économique (1). Les deux hommes, au cours de ce que D. Kahneman décrit comme une conversation quotidienne développée pendant plusieurs années, mettent au point expérience après expérience pour vérifier le postulat de rationalité de la théorie standard en économie. Ils identifient certaines failles, certaines erreurs communes et concluent que les individus ne sont pas « rationnels » au sens où l’entendent les économistes orthodoxes ; mais ni « irrationnels » ni même imprévisibles. La « prospect theory », suivie par ce qui s’appellera l’économie comportementale*, s’attache précisément à comprendre et prédire les choix et décisions des individus réels. D. Kahneman, aujourd’hui âgé de 77 ans, publie un ouvrage qui lui a coûté cinq ans

d’efforts, une somme sur la psychologie du jugement et de la décision, de son travail et de l’état des connaissances dans les domaines pertinents de la psychologie et, plus largement, sur le fonctionnement de la pensée : Thinking, Fast and Slow traduit sous le titre Système 1/Système 2 : les deux vitesses de la pensée (Flammarion, 2012). En français le livre s’appelle Système 1/ système 2. Ces deux « systèmes de pensée » se réduisent-ils à l’intuition et à la raison ? Non. L’intuition est bien un produit du système 1 (ou système de pensée rapide). Mais le système 1, c’est bien davantage que l’intuition. Il englobe tout ce qui est automatique. Quand je dis 2 + 2, vous pensez 4 : ça, c’est le système 1, mais ce n’est pas de l’intuition. L’intuition, c’est l’une des nombreuses façons que nous avons d’avoir des pensées qui nous viennent automatiquement et de façon involontaire. Quant au système 2 (ou pensée lente), la raison en fait partie mais il y a bien autre chose que la raison. Il est vrai que raisonner implique un effort et un caractère séquentiel par définition : or ce sont bien là deux caractéristiques de la pensée lente. Mais le système 2 est bien davantage que cela, il comprend non seulement la logique, la réflexion mais aussi le self-control par exemple. L’idée générale, c’est qu’il y a un système de pensée lente (système 2) qui est très paresseux, indolent, alors que dans la pensée rapide (système 1), les pensées surviennent automatiquement sous forme d’émotions, de réactions, de récits. Dans ma description, le système 2 donne son aval au système 1 ; c’est un peu comme s’il mettait sa signature sur un document qu’on lui présente. J’utilise la métaphore d’un rédacteur en chef. Le

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Entretien

Daniel Kahneman

DR

Né en 1934 à Tel-Aviv, Daniel Kahneman a vécu ses jeunes années à Paris et quitte la France en 1946. Il étudie la psychologie à Jérusalem puis à Berkeley où il devient chercheur. En 1967, de retour en Israël, il rencontre Amos Tversky, avec lequel il collaborera jusqu’à la mort de ce dernier, en 1996. A. Tversky est également psychologue et s’intéresse au problème de la décision. Entre Israël et les États-Unis, A. Tversky et D. Kahneman élaborent les expériences et les textes fondateurs de leur psychologie du choix. En 1980, l’économiste Richard Thaler s’inspire de leurs travaux pour jeter les bases de l’économie comportementale. D. Kahneman, professeur émérite à l’université de Princeton, reçoit en 2002 le prix Nobel d’économie. Son dernier ouvrage (Thinking, Fast and Slow) est dédié à son ami Amos Tversky.

système 2 « relit » le comportement alors que l’écriture proprement dite s’est faite ailleurs, pour l’essentiel dans le système 1. Mais le système 2 peut bloquer un article, ou le modifier ou mobiliser un autre rédacteur pour s’en occuper… Pour poursuivre la métaphore journalistique, vous pensez que le système 1, si l’histoire est bonne à raconter, ne va pas trop s’embarrasser des détails… Exactement. Et la plupart du temps, le système 2 laissera passer. L’idée que nous nous faisons de la manière dont nous viennent nos pensées est souvent fausse. Nous pensons que nous avons des raisons de penser ce que nous pensons… En fait nous croyons ces raisons parce que nous avons des croyances. Prenons l’exemple, que je cite souvent, du syllogisme à propos des roses et des fleurs : toutes les

roses sont des fleurs ; certaines fleurs fanent rapidement et donc certaines roses fanent rapidement. Lorsque je le présente à mes étudiants, 80 % environ jugent l’argument valide alors qu’il ne l’est pas. Et les mêmes qui, s’ils examinaient la question en termes de x et y, donneraient la bonne réponse se trompent si l’on présente les choses de cette manière. Il y a une substitution entre ce qui paraît vrai et ce qui a été validé. C’est exactement comme ça que le système 1 fonctionne : vraisemblable et validé, pour lui, c’est à peu près la même chose ; si on vérifiait, on verrait que c’est faux ; mais on ne vérifie pas parce qu’on « a le sentiment » que c’est juste… Donc si nous croyons, ce n’est pas que l’argument nous conduit à croire, c’est plutôt que nous croyons en la conclusion et que nous faisons comme si l’argument nous conduisait à la conclusion. C’est cette idée qui m’intéresse aujourd’hui. Mars 2013 ScienceS HumaineS 29 N° 246

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m o t s - c l é s économie comportementale

heuristique

Contrairement à ce qu’avance l’économie standard (dite « orthodoxe »), nous ne sommes pas des Homo œconomicus parfaitement rationnels. L’économie comportementale a mis au point des expériences sur la façon dont les acteurs arbitrent entre plusieurs choix quand ils sont confrontés à une décision économique, en prenant en compte le rôle des émotions (comme l’aversion au risque) ou les biais cognitifs.

En sciences cognitives, l’heuristique désigne une stratégie de résolution de problème. C’est une stratégie mentale qui se distingue de l’algorithme (démarche logique) et qui consiste à miser sur la probabilité d’une solution donnée. Pour chercher ses clés perdues, repenser à la dernière fois où on les a utilisées relève d’une démarche heuristique.

biais cognitifs

Les biais cognitifs sont des raisonnements apparemment fiables mais qui comportent des erreurs. Par exemple : 1) les pompiers sont courageux ; 2) parmi les gens courageux, il y a des héros ; 3) donc il y a des pompiers héros. L’évidence de chacune des propositions nous porte à croire que la démonstration est logique alors qu’elle ne l’est pas. On le voit dans cet exemple suivant, où c’est pourtant la même structure logique qui est à l’œuvre : 1) les violons sont des instruments de musique ; 2) parmi les instruments de musique, il y a des pianos ; 3) donc il y a des violons qui sont des pianos. Chaque proposition est valide, mais le raisonnement est invalide.

nudge

« Nudge » n’a pas de traduction française immédiate, mais est proche d’« incitation », ou « encouragement ». La cane garde ses canetons dans le droit chemin par une petite poussée discrète, un nudge, lorsqu’ils s’en écartent. Nudge, ouvrage de Richard Thaler et Cass Sunstein, préconisait un « paternalisme libertarien » : une approche des incitations économiques par coups de pouce plutôt que par contrainte. Il s’agit en fait, comme l’indique Daniel Kahneman, d’applications de la psychologie sociale et cognitive aux politiques publiques : on peut par exemple obtenir un ralentissement des automobilistes à l’approche d’une courbe dangereuse en peignant en travers de la route des bandes blanches de plus en plus rapprochées. Le résultat obtenu est beaucoup plus efficace que la signalisation classique.

Est-ce que la créativité se trouve dans le système 1 ? Oui, aucun doute là-dessus. Fondamentalement, la créativité est une façon nouvelle de relier les idées. Prenons les tests d’associations lointaines (remote association tests), conçus en 1958 par le psychologue Sarnoff Mednick. Vous montrez trois mots au sujet et il doit vous dire s’il y a un lien entre ces mots ou non. S. Mednick décrivait ainsi la créativité, avec la formation de l’imagerie visuelle qui lui est liée. Je me souviens d’une conversation que j’ai eue avec lui : j’étais étudiant et il était doctorant à ce propos. Voilà que, cinquante ans plus tard, on prend cette idée très au sérieux. Ceci dit, le système de la pensée lente a également accès aux souvenirs. Tout n’est pas automatique, le système 2 peut mobiliser le système 1 de telle sorte que quand l’on pense très fort à un problème avant de s’endormir, on se réveille avec une solution. Il est clair que vous avez fait travailler le système 2 et que vous avez activé votre mémoire : certaines associations se sont mises en place, d’autres qui n’étaient pas nécessaires se sont effacées et ce qui a subsisté vous a apporté la solution… Dans un article du magazine Vanity Fair qu’il vous a consacré, Michael Lewis vous a surnommé « The King of human error ». Par ailleurs, vous grincez des dents quand on dit que ce que vous montrez, c’est que les hommes sont irrationnels… Dire que je suis « le roi de l’erreur humaine », ça me fait grincer des dents, dire que nous montrons que les gens sont irrationnels, ça me met en fureur ! Pour moi, la rationalité ne peut guère être une voie de recherche très fructueuse. Pour un économiste, la rationalité signifie que vous avez des croyances complètement cohérentes, des préférences constantes et logiques. Je m’élève en effet contre cette vision irréaliste du raisonnement humain. C’est ce problème que nous avons cherché à affronter. Mais nous n’avons jamais dit pour autant que les gens sont déraisonnables. En fait, je crois que les gens sont plutôt très raisonnables la plupart du temps… Il est vrai que notre modèle explique beaucoup d’erreurs. A. Tversky et moi avons montré par exemple que le raisonnement statistique est contre-intuitif, y compris pour des statisticiens professionnels, qui commettaient des erreurs intuitives grossières notamment lorsqu’on les confrontait à des problèmes mettant en jeu des petits échantillons. Dans une certaine mesure, c’est la partie du livre qui intéresse le plus. Mais les

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La plupart de nos connaissances ne s’appuient pas sur des preuves mais sur des croyances raisonnables.

erreurs humaines ne sont pas toutes absurdes, « irrationnelles ». Elles sont souvent le produit d’heuristiques*, de raisonnements qui semblent justes mais ne le sont pas parce qu’ils reposent sur des biais cognitifs*. Les gens sont raisonnables et non rationnels. Dans les relations entre pensée rapide et pensée lente, en somme, vous êtes du côté de David Hume lorsqu’il écrit que « la raison est l’esclave des émotions » ? S’il est vrai que c’est le système 1 qui domine, c’est effectivement ce qui doit arriver la plupart du temps. Comment savons-nous les choses, comment savons-nous ce que nous savons ? Il me semble que les scientifiques ont une idée tout à fait déraisonnable sur ce plan : la plupart de nos connaissances ne s’appuient pas sur des preuves. Dans la réalité, la plupart de nos connaissances s’appuient sur des croyances raisonnables, des convictions. Si les scientifiques pensent pouvoir convaincre le grand public en leur fournissant des preuves, ils se trompent lourdement. Pour convaincre, il faut parler au système 1… Les ressources du système 1 – la narration, le récit, ou la confiance que l’on a dans la personne qui parle – comptent beaucoup plus que le raisonnement. Vos rapports avec l’économie sont un peu particuliers. Un prix Nobel d’économie attribué à un psychologue qui se vante en quelque sorte de n’avoir jamais suivi un seul cours d’économie… Et qui, en un sens, a fait voler en éclats la vision néolibérale des choses… Sauf qu’elle n’a pas volé en éclats ! La théorie dominante reste la théorie néolibérale. Certes, il est clair que l’économie comportementale a été un succès. Mais son plus grand succès, ce n’est pas en économie qu’il a eu lieu, c’est ce que l’on appelle

maintenant l’approche « nudge* » qui est en réalité une approche de psychologie sociale. J’ai demandé en vain aux promoteurs de l’économie comportementale de l’appeler plutôt behavioral science, science du comportement… Mais rien à faire : Cass Sunstein (l’un des auteurs de Nudge et conseiller du président Obama (2)) va prendre la tête d’un institut à Harvard qui va s’appeler « Économie comportementale et politiques publiques ». Moi, je n’ai jamais dit que j’étais un économiste comportemental ! Pendant une dizaine d’années, nous avons entamé une conversation quotidienne, tous les après-midi avec mon ami A. Tversky. Au début, certes, nous avons été ignorés ou tournés en ridicule. Mais entre ce moment et le prix Nobel, il s’est écoulé moins de vingt-cinq ans : c’est très rapide ! Il n’y a jamais rien eu d’intentionnel, de délibéré. Nous n’avons jamais cherché à influencer l’économie. Nous n’avons pas publié dans Econometrica parce que c’était une revue influente. Mais si nous avions publié le même article dans une revue de psychologie aussi prestigieuse soit-elle, rien ne serait arrivé. Dans Econometrica, l’article a été cité quelque chose comme 8 000 fois. Si le Nobel nous a été donné, en fait, c’est parce que Richard Thaler, un économiste particulièrement brillant mais pas aussi « matheux » que d’autres, a découvert notre article par l’intermédiaire d’un ami psychologue, Baruch Fischoff. Il a commencé à collecter des observations et des anecdotes, des anomalies, en particulier dans le comportement de ses professeurs. A. Tversky et moi sommes devenus voisins à Stanford. Et en 1980, il a écrit le papier fondateur de l’économie comportementale (3). Nous avons ensuite obtenu le soutien d’une fondation, la Russell Sage, pour rapprocher économie et psychologie. Je me souviens que je disais au président de la fondation : ne payez pas les psychologues pour influencer l’économie, essayez seulement d’intéresser les économistes à la psychologie. Ce fut notre tout premier grant (subvention) et il a permis à R. Thaler de venir passer un an avec moi à Vancouver, où j’étais alors professeur. n

(1) Daniel Kahneman et Amos Tversky, « Prospect theory. An analysis of decision under risk », Econometrica, vol. XLVII, n° 2, mars 1979. (2) Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein, Nudge. Improving decisions about health, wealth, and happiness, Yale University Press, 2008. (3) Richard Thaler, « Toward a positive theory of consumer choice », Journal of Economic Behavior and Organization, vol. I, n° 1, 1980.

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12 ques L’

étude du langage a connu récemment une révolution, mais une révolution souterraine et presque invisible. Il fut un temps, celui des années 1960, où la linguistique avait été une science pilote au sein des sciences humaines : on pensait alors en décryptant le langage trouver les clés de la pensée et même des structures sociales. Puis la discipline a perdu son aura et a été absorbée dans les sciences du langage, qui elles-mêmes ont été vampirisées par les sciences cognitives. La linguistique semblait ne plus être qu’un sous-continent, technique et obscur, des sciences de l’homme. Mais voilà que depuis quelque temps renaissent des théories et des champs de recherches qui renouvellent en profondeur le domaine. Tout d’abord, dans les années 1990, les linguistiques cognitives avaient inversé le rapport entre le langage et

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Dossier coorDonné par Jean-François Dortier et nicolas Journet

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34 La pensée est-elle contenue dans le langage ? - 36 38 Existe-t-il des universaux du langage ? 40 42 Que nous apprennent les troubles du langage ? - 44  46 Le bilinguisme est-il un atout ? - 48 D’où vient le sen 52 Quels mots pour convaincre ? - 54 Comment nai

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estions

sur le langage

36 Comment le langage est-il apparu ? 40 Pourquoi les langues évoluent-elles ? ? - 44 Comment l’enfant acquiert-il le langage ? nt le sens des mots ? - 50 À quoi servent les métaphores ? ent naissent les mots nouveaux ?- 56 Y a-t-il un centre du langage ? ?-

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Paul Carter/Report Digital/Rea

la pensée, la pragmatique y a réintroduit les enjeux implicites de la communication. Puis des méthodes et des regards nouveaux sont venus ouvrir de nouvelles fenêtres sur le langage : l’imagerie cérébrale, le traitement informatisé de corpus de données, l’étude des troubles et dysfonctionnements, l’étude de la communication précoce chez les nourrissons, la néologie (étude des mots nouveaux), l’étude des langues rares et en voie de disparition, ou encore l’essor des études sur les origines du langage. Comment rendre compte de la vitalité de ces recherches ? En interrogeant des spécialistes qui ont dû se plier au difficile exercice de répondre le plus clairement et simplement possible à une question clé sur la nature du langage, cette capacité si ordinaire aux humains, si simple à utiliser et si mystérieuse à comprendre. n

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1

La pensée est-elle

contenue dans le langage ?

Jean-François Dortier

Au début était le verbe ? La plupart des philosophes, psychologues et linguistiques, au début du x x e siècle, partagent cette idée : le langage étant le propre de l’homme, c’est lui qui donne accès à la pensée. Sans langage, il n’y aurait pas de pensée construite : nous vivrions dans un monde chaotique et brouillé fait d’impressions, de sensations, d’images fugitives. C’est ce que pensait Ferdinand de Saussure, le père de la linguistique contemporaine, qui affirmait dans son Cours de linguistique générale (1916) :

Laurence Folie/Lemage

«M

e promenant en ville, l’autre jour, j’ai entendu tout à coup un miaulement plaintif au-dessus de moi. J’ai levé les yeux. Sur le bord du toit se trouvait un petit chat. » Il suffit de lire (ou d’écouter) ce début d’histoire, pour « voir » aussitôt la scène : le toit, le petit chat, le promeneur qui le regarde. À quoi ressemble ce chat ? Peu importe qu’il soit blanc ou noir, le mot renvoie à ce que tout le monde connaît : un animal à quatre pattes, une queue, des oreilles pointues, des yeux ronds, qui miaule (et parfois ronronne). Mais sans l’existence d’un mot général qui désigne tous les types de chat – roux, noirs, blancs, tigrés, assis ou debout, gros ou maigrelets… –, aurait-on une idée générale de l’espèce « chat » ? Notre monde mental ne serait-il pas dispersé en une myriade d’impressions, de situations, d’objets tous différents ? Deux conceptions s’opposent à ce propos.

« Philosophes et linguistes se sont toujours accordés à reconnaître que sans le secours des signes nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en ellemême, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. » Et il ajoutait : « Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » Vers la même époque, le philosophe du langage Lugwig Wittgenstein était parvenu à la même conclusion : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde », écrit-il dans le Tractacus (1921). Un peu plus tard, dans Pensée et langage (1933), le psychologue russe Lev S. Vytgotski le dira à sa manière :

« La pensée n’est pas seulement exprimée par les mots : elle vient à l’existence à travers les mots. »

Les idées précèdent les mots Si le langage produit la pensée, cette théorie a de nombreuses conséquences. D’abord que la linguistique tient une place centrale dans la connaissance du psychisme humain et que décrypter les lois du langage revient à décrypter les lois de la pensée. Sans le mot « chat », on ne percevrait que des cas particuliers : des chats roux, blancs ou tigrés, sans jamais comprendre qu’ils appartiennent à une même catégorie générale. Le langage

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donne accès à cette abstraction, déverrouille la pensée. Mais est-on vraiment sûr que sans l’existence du mot « chat », notre pensée serait à ce point diffuse et inconsistante, que privé du mot, l’on ne pourrait pas distinguer un chat d’un chien ? Les recherches en psychologie cognitive, menée depuis les années 1980, allaient démontrer que les nourrissons disposent, bien avant l’apparition du langage, d’une vision du monde plus ordonnée qu’on le croyait jusque-là. Ces recherches ont donné du poids aux linguistiques cognitives, apparues dans les années 1970, qui ont introduit une véritable révolution copernicienne dans la façon d’envisager les relations entre langage et pensée. Les linguistiques cognitives soutiennent en effet que les éléments constitutifs du langage – la grammaire et le lexique – dépendent de schémas mentaux préexistants. Pour le dire vite : ce n’est pas le langage qui structure la pensée, c’est la pensée qui façonne le langage. L’idée du chat précède le mot, et même un aphasique, qui a perdu l’usage du langage, n’en reconnaît pas moins l’animal. Les conséquences de cette approche allaient être fondamentales. Tout d’abord la linguistique perdait son rôle central pour comprendre le psychisme humain. Et la psychologie cognitive, qui se propose de comprendre les états mentaux, devait prendre sa place. Ainsi pour comprendre le sens du mot « chat », il faut d’abord comprendre le contenu de la pensée auquel le mot réfère. Pour la psychologue Eleanor Rosch (une référence essentielle pour les linguistiques cognitives), l’idée de « chat » se présente sous la forme d’une image mentale typique appelée « prototype », correspondant à un modèle mental courant : l’animal au poil soyeux, yeux ronds, moustache, qui miaule, etc. La représentation visuelle tient une place centrale dans ce modèle mental : ce sont d’ailleurs dans les livres d’images que les enfants découvrent aujourd’hui ce qu’est une vache, un cochon ou un dinosaure.

Georges Lakoff, élève dissident de Noam Chomsky et tenant de la sémantique cognitive, soutiendra que les mots prennent sens à partir des schémas mentaux sur lesquels ils sont greffés. Voilà d’ailleurs comment s’expliquent les métaphores. Si je dis d’un homme qu’il est un « gros matou », personne ne va le prendre pour un chat, chacun comprend que je fais appel à des caractéristiques sous-jacentes des gros chats domestiques : placides, indolents, doux. Ce sont ces traits sous-jacents qui forment la trame des mots et leur donnent sens. Ronald W. Langacker (1) a appliqué les mêmes principes à la grammaire. Les structures de la grammaire ne

Le mot ne contient pas l’idée, il ne la reflète pas non plus, mais il l’induit. reposent pas sur les lois internes au langage, mais dérivent de catégories mentales plus profondes, notamment des représentations spatiales. Ainsi, dans beaucoup de langues, l’expression du temps (futur, passé) est décrite en terme d’espace : on dit « après »-demain ou « avant »-hier, comme on dit que le temps est « long » ou « court ». Ces approches psychologiques du langage ont donc renversé le rapport entre langage et pensée. Une des conséquences majeures est que le langage n’est pas le seul « propre de l’homme » (2) ; il n’est qu’un dérivé de la capacité à produire des représentations mentales, précisément des images mentales organisées en catégories. Au moment même où les linguistiques cognitives prenaient de l’importante, un autre courant de pensée, la pragmatique (3), allait proposer

une autre version des relations entre langage et pensée. Revenons à notre chat perdu. En utilisant le mot « chat », nul ne sait exactement quelle image l’auteur de l’histoire a vraiment en tête : quelle est pour lui sa couleur, sa taille ou sa position exacte ? Le mot a la capacité de déclencher des représentations, mais il ne peut les contenir intégralement. C’est sa force et ses limites.

Tous les mots comportent de l’implicite Selon l’approche de la pragmatique, le langage n’est ni le créateur de la pensée (comme le pensait Saussure) ni son reflet (comme le soutiennent les linguistiques cognitives) : il est un médiateur qui déclenche des représentations. C’est un peu comme une étiquette sur une porte qui indique ce qui se trouve à l’intérieur (chambre 23, WC…), mais ne dit rien sur la couleur des murs, la forme du lit ou la position des toilettes. Cela a d’importantes conséquences sur la façon d’envisager les relations entre langage et pensée. Le mot ne contient pas l’idée, il ne la reflète pas non plus, mais il l’induit. Quand on communique, on ne fait qu’induire une représentation. Le procédé est économique car il n’oblige pas à tout dire : le « toit » sur lequel est perché le chat renvoie implicitement au toit d’une maison et non à un toit de voiture, tout le monde le comprend sans qu’il soit besoin de le dire. Tous les mots comportent de l’implicite, qu’il s’agit de décoder. En un sens, le langage, comme outil de communication, est réducteur par rapport à la pensée qu’il représente. Mais en même temps, les mots suggèrent toujours plus que la pensée qui les a fait naître, déclenchant chez ceux qui l’écoutent une infinité de représentations possibles. n (1) Ronald W. Langacker, Foundations of Cognitive Grammar, 2 vol., Stanford University Press, 1987-1991. (2) Voir Jean-François Dortier, L’Homme, cet étrange animal, 2e éd., Sciences Humaines, 2012. (3) À ne pas confondre avec le pragmatisme, un courant philosophique américain.

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Comment le langage est-il apparu ?

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our Richard Klein, paléoanthropologue réputé de l’université de Chicago, le langage humain serait apparu en Afrique il y a environ 50 000 ans à la suite d’une mutation du gène FoxP2 (1). Le langage serait donc le produit d’une mutation génétique parfaitement datable. Cette réponse est toutefois très loin de réunir l’assentiment des spécialistes de la question.

Une question lourde de présupposés… La question des origines du langage comporte quelques pièges et cache de lourds présupposés. Premier piège : s’interroge-t-on sur l’origine de la faculté de langage comme maniement de signes (ce qui inclut les diverses langues des signes), ou spécifiquement de la parole ? Ce sont deux questions différentes : le langage des signes montre que l’on peut échanger des signes sans parole. Deuxième piège : à quoi reconnaît-on un langage ? Toute expression symbolique, par exemple la représentation des mains décalquées dans d’innombrables grottes préhistoriques, est-elle partie prenante d’un langage ? Sans doute, pour les sémioticiens qui étudient les stratégies humaines visant à attacher du sens à un support matériel. Troisième piège : la formulation présuppose que le langage humain est apparu en un seul lieu à une seule époque (c’est la thèse de la « monogenèse »), alors qu’il est possible qu’il soit apparu à différentes Jacques François Professeur émérite de linguistique à l’université de Caen, membre de la Société de linguistique de Paris.

occasions et qu’une seule variante de langage articulé se soit maintenue à la suite d’une compétition ou de l’extinction d’un peuple doté de cette faculté. On a identifié une variante du gène FoxP2 dans deux ossements de Néandertaliens, ce qui laisse supposer qu’ils possédaient une aptitude au langage : mais quel genre de langage les Néandertaliens parlaient-ils ?

…qui rebute les linguistes La question de l’origine du langage humain a hanté les meilleurs esprits aux xviie et xviiie siècles (John Locke, l’abbé Condillac, Jean-Jacques Rousseau, Johann Herder, etc.). Il s’agissait de recherches purement spéculatives, sans aucun support empirique. Pour éviter ces spéculations débridées à une époque où la linguistique voulait se constituer comme science, la Société linguistique de Paris décidera en 1866 de bannir toute publication sur le sujet. Cet interdit va peser longtemps sur la discipline. Mais à partir des années 1990, la question redevient à l’ordre du jour et suscite une vague de publications, sous l’impulsion d’un foisonnement de recherches en archéologie, éthologie, paléontologie, neurobiologie et psychologie évolutionniste. Témoin de la vitalité des recherches sur les origines du langage, la collection « Studies in the evolution of language », lancée par Kathleen Gibson et James Hurford en 2001 aux Presses universitaires d’Oxford compte actuellement 24 titres. En France, la publication en 2005 d’un livre collectif majeur, Aux origines des langues et du langage (2) réunissait vingt auteurs, parmi lesquels douze

linguistes côtoyaient huit spécialistes de disciplines aussi variées que la philosophie, la génétique, l’archéologie, la paléoanthropologie, l’éthologie et la neuropsychologie. Paradoxalement, les linguistes dans leur quasi-totalité restent à l’écart des études sur les origines du langage. Certains des travaux les plus avancés sur l’origine du langage humain ont été menés sans l’aval d’aucun linguiste. Ainsi un chapitre captivant de The Sapient Mind (3) montre à partir d’études de neuroimagerie et d’archéologie que les circuits neuronaux pilotant la fabrication d’outils du Paléolithique recouvrent partiellement ceux du langage : ce qui suggère que ces deux types de comportements présupposent tous les deux une aptitude humaine plus générale à accomplir des actes complexes et finalisés. Ces deux aptitudes, technique et langagière, auraient donc probablement évolué en se renforçant mutuellement. Parmi les quatre auteurs de ce chapitre, deux sont archéologues, un autre est spécialiste d’anthropologie cognitive et le dernier d’imagerie fonctionnelle : aucun n’est linguiste.

Mutation génétique ou coévolution ? De très nombreux chercheurs s’interrogent sur la corrélation entre les transformations physiques (station debout, déplacement du larynx, accroissement du volume crânien, etc.), les capacités mentales et l’émergence des activités symboliques (premier pas vers le langage et les productions artistiques). Deux positions sont actuellement en concurrence.

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Reconstitution d’une éventuelle cohabitation entre Neandertaliens et hommes de Cro-Magnon.

D’un côté, celle d’une mutation génétique (concernant le gène FoxP2). Quand aurait eu lieu cette mutation ? Récusant la thèse de l’émergence récente soutenue par R. Klein (5 0 0 0 0 a n s), deu x génét ic ien s hawaïens, Karl Diller et Rebecca Cann (4), affirment de leur côté que la mutation du gène FoxP2 remonte à… 1,8-1,9 million d’années, en s’appuyant sur des données plus compatibles avec les acquis génétiques, archéologiques et anthropologiques. D’un autre côté, la coévolution entre cerveau, esprit et langage, qui recueille les suffrages d’un grand nombre de chercheurs. L’anthropologue Terrence Deacon avait défendu cette idée, dès 1997, dans The Symbolic Species. il émettait l’hypothèse d’une coévolution cerveau-langage selon un processus d’enrichissement mutuel. L’augmentation du cerveau au cours de l’hominisation a rendu possible les premières formes de langage symbolique, créant un environnement culturel nouveau. Ces deux phénomènes conjugués ont conduit à un véritable bond cognitif. Progressivement, les cerveaux se sont adaptés aux exigences de cette nouvelle « niche

Trois théories sur les origines du langage Le linguiste W. Tecsumeh Fitch, professeur de biologie évolutionniste à l’université de Vienne, dans son livre The Evolution of Langage, présente et discute trois théories de la genèse du langage articulé. La genèse lexicale du langage est la seule qui a suscité d’importants travaux de linguistes. Elle porte sur l’origine du matériau grammatical issu du lexique : l’idée est celle d’une genèse grammaticale par répétition de plus en plus figée – un exemple célèbre est fourni par la descendance en français du latin « hodie » devenu en ancien français « hui » et devenu dans le français actuel : « au + jour + d’hui » (c’est-à-dire « au jour d’aujourd’hui »). La genèse gestuelle du langage a été confortée par la découverte des neuronesmiroirs : ces neurones s’activaient quand à l’exécution de certains gestes (par exemple prendre un objet), mais également à l’observation, à la représentation ou à la description de ce geste. La genèse musicale du langage, initialement impulsée par Charles Darwin, a également ses partisans : elle suppose que le langage trouve ses sources en particulier sous la forme du « protolangage musical ». n J.F. • The Evolution of Language W. Tecsumeh Fitch, Cambridge University Press, 2010.

culturelle » qu’est le langage (comme le castor s’est adapté à la niche écologique des lacs artificiels qu’il construisait avec ses barrages). Pour T. Deacon, tous les hominidés dotés d’une faculté de symbolisation sont effectivement liés par un vivier commun d’informations symboliques, qui est aussi inaccessible aux autres espèces que le sont les gènes humains. Le « propre de l’homme » tiendrait donc à cette aptitude partagée à manier des symboles, transmise plutôt par sélection culturelle que par des caractéristiques physiques (bipédie, volume crânien, déplacement vers le bas du larynx) n. (1) Voir Wolfgang Enard et al., « Molecular evolution of FOXP2, a gene involved in speech and language », Nature, vol. CDXVIII, n° 6900, 22 août 2002. (2) Jean-Marie Hombert (dir.), Aux origines des langues et du langage, Fayard, 2005. (3) Dietrich Stout, Nicholas Toth, Kathy Schick et Thierry Chaminade, « Neural correlates of Early Stone Age toolmaking. Technology, language and cognition in human evolution », in Colin Renfrew, Chris Frith et Lambros Malafouris (dir.), The Sapient Mind. Archaeology meets neuroscience, Oxford University Press, 2009. (4) Karl Diller et Rebecca Cann, « Evidence against a genetic-based revolution in language 50 000 years ago », in RudolfTBotha et Chris Knight (dir.), The Cradle of Language, Oxford University Press, 2009.

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Penny Tweedie/Panos/Rea

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Aborigènes d’Australie.

Existe­t­il des universaux du langage ?

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n débat de près d’un siècle oppose les linguistes à propos de l’existence de traits uni­ versels – appelés « universaux » – du langa ge. Deux thèses s’affrontent : pour Edward Sapir (1) et Benjamin L. Whorf (2), qui avaient étudié de façon approfondie les langues des peuples amérindiens, ces dernières véhiculent des univers culturels

Jacques François Professeur émérite de linguistique à l’université de Caen, membre de la Société de linguistique de Paris.

étanches, en particulier pour repré­ senter l’espace et le temps. L’hypothèse dite de Sapir­Whorf admet donc un « relativisme linguistique » irréduc­ tible, qui met en cause toute activité de traduction entre langues culturelle­ ment éloignées. La thèse opposée est celle de l’uni­ versalisme linguistique, dont Noam Chomsky (3) est la figure emblématique. Sa théorie suppose que tout enfant dis­ pose dans son patrimoine génétique d’une faculté innée de langage engen­ drant une grammaire universelle. Il s’agirait d’une prédisposition innée à reconnaître quelques principes d’orga­

nisation communs entre les langues du monde, en dépit de matériaux phonolo­ giques, grammaticaux et lexicaux très divers. Ces deux thèses sont générale­ ment présentées comme irréductible­ ment antinomiques (4). De nombreux linguistes savent depuis longtemps que la théorie de la gram­ maire universelle de N. Chomsky ren­ contre des contre­exemples incontour­ nables, mais il n’en est pas de même des psychologues et neuroscientifiques qui se réfèrent massivement à la pensée chomskyenne. C’est pourquoi, dans un article (5) récent qui a fait grand bruit, Nicholas Evans et Stephen Levinson ont

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établi une liste détaillée et argumentée de ces contre­exemples à l’intention de tous les chercheurs, linguistes ou pas, adeptes de la thèse de la grammaire universelle. L’une des hypothèses cen­ trales de la grammaire universelle est la distinction entre l’existence dans toutes les langues de deux types de matériau lexical, les noms (lexique nominal) et les verbes (lexique verbal). Ces deux ensembles peuvent occasionnellement se recouvrir dans certaines langues (par ex. en anglais, (the/to) house signifie soit la maison, soit loger), mais la distinc­ tion serait universelle. Pourtant des études menées sur la langue aztèque (ou nahuatl classique) et sur le pirahã (langue d’une minuscule communauté d’Amazonie) ont remis en cause l’uni­ versalité de cette distinction.

Atomes et molécules de sens La polémique est loin d’être close, et dans le grand débat sur le partage de propriétés entre langues, certains auteurs pensent que l’on pourrait dépasser l’antinomie radicale entre universalisme et relativisme. Une première tentative est celle de la linguiste polonaise Anna Wierzbicka, installée depuis des décennies en Aus­ tralie et auteure d’une théorie de la métalangue sémantique naturelle. Son entreprise concerne le sens des mots (ou sémantique lexicale) ; elle consiste à cumuler deux niveaux de sens : il exis­ terait un premier niveau élémentaire de formation du sens des mots qu’A. Wierz­ bicka assimile à des atomes de sens, les semantic primes. Ces atomes, supposés universels sur la base de l’étude de nom­ breuses langues, sont au nombre d’une soixantaine environ, parmi lesquels « (quelque) chose », « corps », « partie », « bon », « mauvais », « grand », « petit », etc. À un niveau supérieur, les atomes se combinent pour former des molé­ cules qui constituent le sens des mots de chaque langue. Même entre des langues dont le lexique véhicule des cultures très éloignées, les constituants ultimes de ces lexiques sont donc com­

muns. Certaines de ces molécules de sens tiennent une place centrale dans une langue et lui donnent son carac­ tère propre. Dans un livre (6) de 1997, elle examine les « mots­clés » de cinq langues : l’anglais, le russe, le polonais, l’allemand et le japonais. Elle étudie notamment comme ces langues expri­ ment les notions d’amitié, de liberté ou de patrie. Ainsi le français « patrie » renvoie à l’image du père comme l’alle­ mand « Vaterland », tandis que l’anglais « homeland » renvoie à celle du « chez soi » comme l’allemand « Heimat ». L’autre entreprise, qui domine actuel­ lement la typologie des langues, c’est­à­ dire leur classement en fonction d’une grille de traits grammaticaux, est due à Joseph Greenberg (7) qui, dès 1966, propose un classement des universaux linguistiques organisés en quatre types : (1) les universaux absolus incondition­ nels (toutes les langues présentent la propriété X) ; (2) les tendances uni­ verselles inconditionnelles (la plupart des langues présentent la propriété X) ; (3) les universaux implicatifs absolus (si une langue présente la propriété X, elle présente toujours aussi la pro­ priété Y) et (4) les tendances implica­ tives universelles (si une langue pré­ sente la propriété X, elle présente le plus souvent aussi la propriété Y). Le quatrième type, celui des tendances implicatives universelles, est le plus largement représenté.

Duel et non-duel Frans Plank et ses collaborateurs ont constitué à l’université de Constance (Allemagne) une archive des univer­ saux (8) très bien documentée, qui en compte plus de mille. Un exemple élé­ mentaire est fourni par la façon de marquer le singulier ou le pluriel : cer­ taines langues ne les marquent pas sur les noms, d’autres (comme le grec et l’arabe classiques) ajoutent une distinc­ tion entre « 2 entités » (le duel) et « plus de 2 entités ». À cette première observation typolo­ gique s’ajoute une autre observation qui concerne directement les universaux :

parmi toutes les langues actuellement décrites, aucune langue distinguant un duel n’est dépourvue d’une distinc­ tion entre singulier et pluriel ; aucune langue décrite ne se contente de dis­ tinguer entre le duel et le non­duel (qui couvrirait à la fois 1 et supérieur à 2). Cette double observation reflète cer­ tainement une hiérarchie des besoins de communication linguistique : s’il est important pour une communauté lin­ guistique de distinguer grammaticale­ ment entre « 2 » et « plus de 2 » individus, il faut préalablement que cette com­ munauté distingue entre « 1 » et « plus d’1 » individu. Et comme on constate par ailleurs que le duel ne s’applique généralement qu’à des personnes et non à des choses ou des événements, cela signifie que dans ces communautés s’est fait sentir le besoin de distinguer grammaticalement une action accom­ plie par 1, 2 ou plus de 2 individus. Si, à travers leurs critiques, N. Evans et S. Levinson visent explicitement les universaux des types 1 et 3 (les uni­ versaux sans exception, avec ou sans condition), en revanche, ils ne trouvent à contester dans ceux des types 2 et 4 (les tendances avec ou sans condition) que leur classement au titre d’« univer­ saux » linguistiques. Mais ce n’est plus là qu’une question de terminologie. n (1) Edward Sapir, 1921, Le Langage, Payot, 1970, téléchargeable sur http://classiques.uqac.ca/ classiques/Sapir_edward/langage/langage.html (2) Benjamin L. Whorf, 1956, Anthropologie linguistique, Gonthier, 1969. (3) Noam Chomsky, Le Langage et la Pensée, Payot, 2012. (4) Le remarquable manuel de William Foley, Anthropological Linguistics, Blackwell, 1997, est bâti sur cette antinomie. (5) Nicholas Evans et Samuel Levinson, « The myth of language universals. Language diversity and its importance for cognitive science », Behavioral and Brain Science, n° 32, 2009 ; voir aussi N. Evans, Ces mots qui meurent. Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire, La Découverte, 2012. (6) Anna Wierzbicka, Understanding cultures through their key words, Oxford University Press, 1997. (7) Joseph Greenberg, Language universals, Mouton, 1966. (8) Universals Archive, http://typo.uni-konstanz.de/ archive/

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Pourquoi les langues évoluent-elles ?

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ourquoi les langues évoluentelles ? La question présuppose que les langues évoluent. Pourtant l’intuition des francophones pourrait aller dans le sens inverse : la grammaire du français ne semble pas avoir connu d’altération depuis plusieurs siècles. L’évolution ne paraît concerner que les mots du lexique. Et encore ! Face à certains néologismes, on peut s’interroger sur leur conservation, certains peuvent se révéler éphémères. Dans le cas du français, le facteur essentiel de stabilité linguistique a été la centralisation politique et linguistique de l’Ancien Régime, renforcée sous la Révolution par le jacobinisme (l’abbé Grégoire avait soumis à la Constituante un projet d’« anéantissement » des patois de France). Jusqu’alors, l’unification du français ne concernait qu’une élite lettrée, mais avec la victoire des laïcs sur les cléricaux dans la querelle de l’instruction publique sous la IIIe République naissante, c’est toute la nation qui a été formée à l’usage d’un français normalisé, ce qui a figé la langue dans sa « perfection classique ».

Le latin plus évolutif que le français Plus généralement, une langue n’évolue plus si elle est sacralisée. C’est en quelque sorte ce qui est arrivé au français, puisque depuis celle de 1910,

Jacques François Professeur émérite de linguistique à l’université de Caen, membre de la Société de linguistique de Paris.

tous les projets de réforme de l’orthographe ont suscité des controverses sans fin et accouché de révisions très ponctuelles. Inversement, l’illustration d’une évolution linguistique rapide est fournie par les transformations du latin après l’effondrement de l’Empire romain. À la suite de la chute de l’Empire romain d’Occident, le latin parlé dans ses provinces a pâti de l’effondrement de l’administration et de l’école. Il n’était déjà plus la langue maternelle d’innombrables Romains d’origine germanique. Venus s’installer dans les limites du « limes » (les frontières de l’Empire) et superficiellement romanisés, ces « apprentis Romains » restaient attachés au poids institutionnel du latin : il permettait notamment de faire carrière dans l’armée et l’administration impériales. Seuls les clercs (essentiellement les moines, comme l’historien Grégoire de Tours au vi e siècle) conservaient l’usage vivant d’un latin gardé relativement pur par la lecture des Pères de l’Église et de la littérature latine classique. Entre le v e et le viiie siècle, le parler de chacune des anciennes provinces de l’empire d’Occident a évolué au point de ne plus permettre la compréhension mutuelle. Le linguiste suisse Walther von Wartburg a étudié ce processus, et l’a appelé Fragmentation linguistique de la Romania (1). Cette fragmentation a alors produit les dialectes du provençal, de l’occitan, du catalan, du castillan, du portugais et du français septentrional. Celui-ci (la langue d’oïl) a été profondément altéré sur le plan phonologique sous l’influence du francique,

la langue des populations des Francs issus de Franconie (actuellement la partie nord de la Bavière). L’étude de l’évolution des langues et de leur généalogie a été la grande affaire de la linguistique du xixe siècle. Elle a culminé dans les Prinzipien der Sprachgeschichte, vaste synthèse d’Hermann Paul publiée en 1880 (2). Mais cette question a cessé d’exciter les esprits après que Ferdinand de Saussure (lui-même brillant spécialiste de la phonologie de l’indoeuropéen primitif) eut stipulé dans son Cours de linguistique générale posthume (3) que l’étude des langues « en synchronie », c’est-à-dire celle de l’état d’une langue à une époque déterminée, passe méthodologiquement avant celle de leur « diachronie » (évolution dans le temps). Ce principe a permis de faire primer la logique du système linguistique sur celui de l’histoire. Avant Saussure, on se concentrait par exemple sur l’évolution d’un phonème, d’un affixe ou d’un mot. Cependant, le désintérêt flagrant pour l’étude de la « diachronie » – les changements qui ont affecté la langue entre l’ancien français, le moyen français, le français de la Renaissance, le français classique et le français moderne – a marginalisé de remarquables linguistes engagés dans ces recherches. Ce fut le cas pour Ferdinand Brunot, auteur d’une gigantesque Histoire de la langue française (4) commencée en 1900 et achevée par Charles Bruneau de 1948 à 1972. Les études historiques ont somnolé dans les années 1950, malgré les contributions notables d’auteurs

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British Library/Robana/Leemage

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Chastels d’Amours. Miniature extraite de Les Demandes en amours, Angleterre, vers 1500.

comme Stephen Ullman en Angleterre, d’Eugenio Coseriu en Amérique latine et de Pierre Guiraud en France. Mais ce n’est seulement que durant les dernières années du xxe siècle qu’elles se sont renouvelées avec le déclin du dogme structuraliste et l’émergence de la linguistique cognitive.

La main invisible de la langue Les chercheurs allemands ont joué à nouveau un rôle décisif dans ce réveil. Rudi Keller (5) a notamment appliqué

à l’évolution des langues la théorie de la « main invisible » d’Adam Smith. Appliquée à la linguistique, cette thèse explique qu’aucune régularisation n’est parfaite : toute innovation résultant d’une pratique individuelle (qu’il s’agisse d’un changement de prononciation, d’organisation de l’énoncé, de sélection d’un mot au détriment d’un autre ou de l’attribution à un mot d’un sens nouveau) produit des « dégâts collatéraux ». Mais selon R. Keller, les tentatives d’innovation se neutralisent mutuellement

jusqu’à ce qu’émerge la reconfiguration la plus adaptée. La t héor ie la m ieu x développée actuellement est celle de la grammaticalisation (6). Au cours des siècles, les constituants du lexique et les constructions les plus fréquemment utilisés finissent par se figer dans leur forme et dans leur sens. Ils se transforment alors en constituants grammaticaux (généralement érodés phonétiquement). C’est ainsi que sont apparues deux formes primitives du futur set du conditionnel français. Elles se sont constituées à partir du verbe à l’infinitif suivi de l’auxiliaire avoir. Pour le futur, cela donne : « je partirai » formé de « partir + ai = je partirai » ; pour le conditionnel : « je + partir + (av)ais », donnant « je partirais ». La grammaticalisation peut se combiner à la lexicalisation, c’est-à-dire à la création d’un mot perçu comme simple à partir d’un matériau grammatical composite. Ainsi l’expression « aux alentours » s’est formée en plusieurs séquences : la préposition « en » s’est d’abord combinée avec le nom « tour » pour former « entour ». Ce nom s’est ensuite combiné avec la préposition « à » pour former un adverbe de lieu : « à l’entour » (= « alentour »). L’histoire ne s’est pas arrêtée là puisque cet adverbe lui-même a été transformé en un nom (ex. : « Je ne vois pas âme qui vive aux alentours »). Cet exemple d’évolution cyclique est un phénomène courant dans l’histoire des langues. n

(1) Walther von Wartburg, Fragmentation linguistique de la Romania, 1936, rééd. Klincksieck, 1967. (2) Malgré son influence décisive à l’époque, cet ouvrage attend toujours d’être traduit en français. (3) Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, 1916, rééd. Payot, 2002. (4) Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, Histoire de la langue française, 1905-1972. Consultable sur http://archive.org/details/HistoireDeLaLangueFranaise (5) Rudi Keller, On Language Change. The invisible hand in language, Routledge 1994. (6) Christiane Marchello-Nizia, Grammaticalisation et changement linguistique, De Boeck, 2006.

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Que nous apprennent les troubles du langage ?

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ire un texte, exprimer une idée ou écrire un courriel sont autant d’activités langagières que nous réalisons au quotidien. Un trouble lan­ gagier peut perturber ces activités en survenant à n'importe quel âge de la vie, qu’il s’agisse de dysphasie ou la dyslexie chez l'enfant ou d’aphasie apparue à l’âge adulte. Ces troubles du langage d’origine neurologique se manifestent par des altérations du lan­ gage plus ou moins sévères. Ces inca­ pacités peuvent affecter l’expression

Halima SaHraoui Maître de conférences à l’université Toulouse-II, membre de l’Institut des sciences du cerveau de Toulouse.

Mendil/BSIP

Cabinet d’orthophonie.

linguistique dans sa globalité ou s’ex­ primer par des perturbations plus sélectives, telles que l’accès au mot (l’aphasie anomique) ou des difficultés d’encodage de la grammaire (agram­ matisme). Le trouble peut n’altérer que l’expression tout en laissant la compré­ hension préservée, ou à l’inverse, affec­ ter la compréhension avec une expres­ sion préservée. Les déficits peuvent enfin concerner spécifiquement soit le langage oral, soit le langage écrit. Com­ ment l’étude des troubles du langage peut­elle nous éclairer sur les fonde­ ments du langage lui­même ? À la base, la démarche du psycholin­ guiste s’appuie sur le relevé des erreurs « ordinaires », comme certains lapsus du type « Mange ta fourchette » pour

« Mange tes pâtes ». Ce peuvent être aussi des erreurs « extraordinaires » liées à une pathologie neurologique, comme pour ce patient aphasique qui dit « Jambe raide bois pareil » pour « Ma jambe est raide comme du bois ». Lorsque l’on s’intéresse aux dysfonc­ tionnements langagiers, la notion d’erreur est importante (1) : elle est un indice permettant d’induire les capa­ cités psycholinguistiques devenues déficitaires. Les méthodes et concepts développés en sciences du langage permettent de décrire ces erreurs en termes d’organisation phonétique, de phonologique, de prosodie, de lexique, de morphosyntaxique ou de pragma­ tique : les données sont donc éclairées par la théorie (et inversement).

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Langage et cerveau Le domaine d’étude des rapports entre cerveau et langage, la neurolinguis­ tique, s’est constitué sous l’impulsion

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Temps nécessaire à l’aire de Broca pour assimiler les différents étapes du traitement

our prononcer un mot isolé comme « chat » par exemple, le fait de le voir écrit ou de l’entendre va provoquer l’activation du concept lexical < chat > (« l’idée de chat » en quelque sorte, ce qui réfère au concept de « signifié » selon la théorie saussurienne du signe linguistique). L’activation de ce lexique mental déclenche en moins de 200 millisecondes (ms) une représentation formelle de ce concept : le « lemme » (c’est le mot « chat » sous une Concept Lexical Reconnaissance forme très abstraite) ; puis, à du mot (visuelle ou écrite) 320 ms, s’opère la récupération en sélection ≈ 200 ms du Lemme mémoire des codes morphologiques (l’unité formelle Lemme associée à ce lemme). Une fois que le lemme est ainsi doté d’un récupération des codes morphologiques ≈ 320 ms « signifiant » (en termes saussuriens), s’applique ensuite Code phonologique (à 450 ms) un traitement phonologique consistant à encodage phonologique ≈ 450 ms et phonétique récupérer les codes phonologiques « ch » et « a » pour lancer ensuite la programmation motrice nécessaire à l’articulation du mot « chat ». De l’activation du concept à la récupération des Aire de Broca codes phonologiques, il se passe donc environ 450 ms. Le passage par chacune de ces étapes de traitement serait corrélé à l’activation neuronale de plusieurs circuits au sein même de l’aire de Broca ainsi « décomposée » en séquences. Ces circuits seraient dédiés à des types de traitements distincts – lexical, grammatical et phonologique – s’opérant les uns après les autres, mais au sein d’une même zone cérébrale formant une sorte de « goulet d’étranglement ». n H.S. Légendes Cartographie

Une démarche consiste à utiliser la théorie du langage pour proposer une explication plausible des déviances observées chez un patient. Une fois que les déviances sont linguistique­ ment caractérisées, elles peuvent alors servir à tester des concepts établis ou même dégager une nouvelle théo­ rie. Classiquement, les aphasies sur­ viennent tardivement : après que le patient a intériorisé complètement la langue. L’apparition du trouble sur­ vient donc alors que la « compétence » langagière a été intégrée et stabilisée. Selon le modèle d’inspiration choms­ kyenne, qui distingue la « compé­ tence » et la « performance » du lan­ gage, les erreurs de « performance » liées à l’aphasie (erreurs d’utilisation effective du langage) suppose que les compétences (connaissances intério­ risées) soient préservées. Autrement dit, si ce patient a conservé l’intuition de la qualité des énoncés, ce sont les mécanismes de mise en mots eux­ mêmes qui sont brouillés. Un jour, un directeur d’école primaire devenu aphasique suite à un accident vasculaire cérébral m’a démontré qu’il avait une parfaite intuition linguis­ tique en conjugaison, alors que son trouble ne lui permettait plus de for­ mer correctement un verbe au passé composé. Il savait reconnaître le passé composé, connaissait sa règle de for­ mation, mais malgré cela, il n’avait plus la possibilité de l’utiliser simple­ ment, tout en étant capable de détecter ses propres erreurs. Un tel cas peut ainsi illustrer la distinction théorique que l’on établit classiquement entre « compétence » et « performance », sans pour autant négliger le fait que d’autres capacités cognitives – atten­ tion, contrôle audiophonatoire ou mémoire – puissent aussi bien inter­ venir et être prises en compte pour expliquer ce type de comportement.

De l’idée à la parole : le cerveau parlant

des travaux pionniers de Paul Broca (2). D’après le comportement verbal d’un patient ayant souffert d’une lésion cérébrale qui l’a rendu « aphémique », P. Broca avançait l’hypothèse d’une aire spécialisée pour le langage et située dans le lobe frontal de l’hémis­ phère gauche. Cela se passait dans les années 1860… L’« aire de Broca » ainsi isolée fut réputée dès lors jouer un rôle primordial pour la gestion du langage. Un siècle et demi de recherches plus tard, le développement des sciences du langage et les nouvelles techniques d’exploration du cerveau ont permis de préciser beaucoup plus finement le rôle de l’aire de Broca. Ainsi, récem­

ment, une étude a pu mettre en évi­ dence une succession d’étapes de trai­ tement du langage caractéristique pour la production du langage (3) (encadré ci-dessus). n

(1) Victoria Fromkin, Speech Errors as Linguistic Evidence, Mouton, 1973. (2) Paul Broca, « Perte de la parole, ramollissement chronique et destruction partielle du lobe antérieur gauche du cerveau », Bulletin de la Société d’anthropologie, vol. II, 1861. (3) Ned Sahin et al., « Sequential processing of lexical, grammatical, and phonological information within Broca’s area », Science, vol. CCCXXVI, n° 16, 16 octobre 2009. Voir aussi Peter Hagoort et Willem Levelt, « The speaking brain », Science, op. cit.

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Comment l’enfant acquiert-il le langage ?

Quelles sont les grandes étapes d’acquisition du langage par l’enfant ? Tout d’abord, l’acquisition du langage commence bien avant l’apparition des mots. Les recherches menées depuis une trentaine d’années sur les compétences du nourrisson ont montré que dès la naissance, voire dès le stade fœtal, le bébé commence à percevoir les sons, la prosodie (c’est-à-dire la « musique » de la voix), et à en tirer des leçons. Car son écoute n’est pas passive, le nourrisson repère et discrimine. Puis il doit sélectionner dans la masse sonore les phonèmes pertinents de sa langue maternelle. Tous les bébés sont capables de reconnaître tous les phonèmes des langues du monde. Progressivement, nous perdons cette aptitude universelle à entendre et reproduire. Voilà pourquoi, passé un certain âge, on ne peut plus apprendre une langue étrangère sans accent. Selon l’heureuse formule de Patricia Kuhl, le bébé est un citoyen du monde qui devient ensuite un expert d’une langue. Parallèlement à l’écoute, l’enfant commence à s’exprimer. Le babillage apparaît vers 6 mois sous la forme de consonnes et de voyelles répétées (« ba, ba, ba »). Les premiers mots apparaissent au cours de la deuxième année. Ils prennent d’abord la forme d’un schéma harmonique de répétition de deux syllabes proches (« tato » pour gâteau). Du point de vue de la signification, ces premiers mots sont des « mots-phrases » : « tato » va signifier « je veux du gâteau ».

DR

RencontRe avec Michèle K ail

MIchèlE KaIl Directrice de recherche au CRNS, spécialiste de l’acquisition du langage. Dernier ouvrage paru : L’Acquisition du langage, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2012.

Puis le lexique va s’enrichir au fil des mois suivant. Ce développement n’est pas linéaire. Autour de 18 à 20 mois selon les enfants se produit une véritable « explosion lexicale » : l’enfant peut alors produire de 4 à 10 mots nouveaux par jour ! Cela dit, il y a une grande différence d’un enfant à l’autre, et il ne faut pas toujours s’inquiéter d’un « retard » de langage. Un enfant peut avoir une compréhension étendue, mais une production limitée. Et la grammaire ? Dans le domaine de la grammaire, les tâches de l’enfant sont multiples. Car il doit apprendre à reconnaître à la fois les éléments grammaticaux (exprimer le pluriel, le futur, le passé) et leur organisation en repérant ce qui fait varier le sens. Par exemple, en français, l’enfant devra remar-

quer que le futur se situe à la fin de la phrase (je mangerai, tu mangeras, etc.). La façon dont l’enfant acquiert la grammaire fait l’objet de débats. Pour Noam Chomsky, l’enfant n’apprend pas vraiment la grammaire, il ne fait qu’activer des règles innées et universelles qui ont des formes spécifiques dans une langue donnée. Cette théorie a eu longtemps une position prépondérante en psycholinguistique. Mais d’autres modèles lui font concurrence. Ainsi Dan Slobin, pionnier des études comparatives entre langues, a forgé une théorie des « principes opérationnels ». Selon lui, dans toutes les langues du monde, les enfants se conforment à des principes généraux tels que « faire attention à la fin des mots » ou « faire attention à l’ordre des mots ». Ce faisant, il parvient ainsi à filtrer les règles de compositions propres à chaque langue. Michel Tomasello propose une autre vision de l’acquisition de la grammaire. Pour lui, l’enfant ne procède pas par inférences de règles ; il reproduit des modèles généraux d’organisation tels que « veux bonbon », « veux boire », « veux ballon », soit « veux + X », ou « encore bonbon », « encore manger », donc « encore + X ». Puis il assemblera le tout en formes complexes : « je veu x encore des bonbons ». Cela dit, si ces visions de l’acquisition grammaticale sont divergentes, les oppositions frontales tendent à s’estomper. Car les modèles se complexifient, s’enrichissent de nouvelles données qui les contraignent fortement.

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Paul Carter/Report Digital/Rea

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Justement, qu’en est-il des grands modèles explicatifs sur l’acquisition ? Le débat inné/acquis a longtemps dominé les études sur l’acquisition du langage, mais aujourd’hui les joutes célèbres qui ont opposé les Piaget et Chomsky sont moins à l’ordre du jour. Car les nouvelles approches de l’acquisition du langage ont fait se déplacer les débats. Tout d’abord, les modèles de développement actuels tentent de prendre en compte à la fois les dynamiques internes et l’offre environnementale. Tout d’abord, l’enfant manifeste un intérêt spontané pour le langage et est actif dans l’apprentissage, cela n’est plus à démontrer. De même, les phases de maturation linguistique sont assez universelles ; pour tous les enfants, il y a une période transitoire cruciale d’acquisition entre 17 et 20 mois. De même, vers 4 ans, les bases fondamentales du langage sont acquises. La dynamique de maturation suppose à la fois des dispositions du cerveau et l’apport des inputs extérieurs, comme le montrent les modèles cérébraux d’épigenèse*.

De même, si l’existence de modules spécialisés du langage (dans le lexique, la grammaire, la phonologie) est bien attestée, l’idée que ces modules soient innés, et donc préprogrammés, s’est assouplie avec les recherches sur la plasticité cérébrale. Les études récentes d’enfants ayant subi des lésions cérébrales périnatales montrent que leurs capacités de récupération du langage sont presque totales, et ce quel que soit l’hémisphère, droit ou gauche, touché. Ce constat est remarquable : il suggère

MOtS-cléS ÉPigenèse Étude des influences des facteurs extérieurs aux gènes influant sur leur expression.

synDRoMe De WilliaMs Maladie génétique rare, les enfants atteints de ce syndrome ressemblent à des lutins : petite taille due à un retard de croissance, front haut, nez en trompette, grande bouche. Ce sont des enfants très sociables, affectueux et joyeux, imaginatifs et très volubiles. Leur langage complexe contraste avec un retard mental, plus ou moins important.

que la latéralisation du langage dans l’hémisphère gauche n’est ni innée ni irrévocable. La localisation du langage dans l’hémisphère gauche (aire de Broca) que l’on observe chez l’adulte n’est pas un processus intégralement préprogrammé, mais il se met en place au cours du développement. Enfin, un autre axe de recherches actuel concerne les liens entre le langage et les autres capacités cognitives, comme la perception ou la mémoire de travail. Le fait que certains troubles neurodéveloppementaux, comme l’autisme, entraînent des déficits ou des développements atypiques du langage (comme pour le syndrome de Williams*) signifie que l’on ne peut pas isoler les compétences proprement linguistiques (lexique, phonologie, grammaire) des autres compétences cognitives. Cela dit, malgré les milliers de recherches accumulées à ce jour sur l’acquisition du langage, il n’existe pas de théorie unifiée. n PRoPos Recueillis PaR Jean-FRançois DoRtieR

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S. Zhou/Featurechina/Ropi/Rea

Décembre 2010. Cours d’anglais dans une classe chinoise.

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Le bilinguisme est-il un atout ?

L

a mobilité croissante des personnes, les mariages mixtes ainsi que la volonté politique d’introduire de plus en plus tôt une première langue vivante dans les écoles – et deux langues vivantes avant l’entrée en sixième selon la recommandation de la Commission européenne – font que beaucoup d’enfants sont aujourd’hui confrontés très tôt à plusieurs langues. Maria Kihlstedt Psycholinguiste, maître de conférences à l’université Paris-X, auteure notamment de « Bilinguisme : tout se joue avant sept ans », Liens, n° 36, 2005.

En dépit de cette évolution sociétale, le bilinguisme continue à susciter autant de craintes que d’enthousiasme. « Mieux vaut bien apprendre le français avant d’entamer l’apprentissage d’une autre langue », « si l’enfant mélange ses deux langues, il vaut mieux qu’il n’en utilise qu’une »…, autant d’affirmations qui résistent encore au x nombreu x dément is apportés par la recherche. Ces idées reçues concernant la prétendue nocivité du bilinguisme semblent avoir la vie particulièrement dure dans certains pays où le monolinguisme a longtemps été le modèle. On oublie que le monolingue est l’exception : selon l’Unesco, les deux tiers de la

population mondiale parlent quotidiennement plus d’une langue. La grande majorité des études psycholinguistiques montrent que l’apprentissage simultané de deux langues présente surtout des avantages pour les enfants. Les nourrissons sont prédisposés à acquérir, stocker et différencier deux ou trois langues. Le cerveau de l’enfant n’est pas surchargé par le bilinguisme mais stimulé par celui-ci. Ellen Bialystok, professeure de psychologie à l’université de York (Canada), considère le bilinguisme comme une forme de fitness pour le cerveau qui en tirerait des bénéfices comparables à ceux de l’exercice physique pour le corps. À condition que l’acquisition des deux langues se

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fasse de manière naturelle et continue. D’où le malentendu au sujet du double semi-linguisme : les difficultés des enfants migrants s’expliquent souvent par des raisons socio-économiques indépendantes du bilinguisme. En outre, les recherches ont montré que l’arrêt brutal du processus d’acquisition de la langue maternelle, renforcé par la rupture d’usage de cette langue par des parents croyant bien faire ainsi que par le rejet à l’école de la langue familiale, représente une forme d’amputation linguistique empêchant tout bilinguisme équilibré. Le fait de ne pas maintenir les deux langues freine le développement dans chacune d’elles (1).

Une langue ne s’installe pas au détriment de l’autre On sait désormais que le bilinguisme enfantin n’est pas l’addition des deux langues dans le cerveau de l’enfant. Avant 7 ans, c’est le langage comme faculté que l’enfant découv re et construit comme il a découvert la marche. Découvrir le monde par une, deux, voire trois « fenêtres » n’affecte pas fondamentalement son développement linguistique. Un certain retard dans une des langues peut temporairement survenir, mais il sera vite rattrapé s’il y a continuité et maintien d’usage dans les deux langues. L’enfant prend alors en charge la tâche de séparer ces deux langues et de les utiliser en adéquation avec son environnement. Cette facilité d’acquérir simultanément deux ou plusieurs langues s’explique par des circuits neuronaux encore ouverts, des synapses potentielles qui ne demandent qu’à être sollicitées et stimulées. Si ces circuits ne sont pas mobilisés, ils se sclérosent et se ferment. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que la première langue soit totalement établie pour entamer l’acquisition de la deuxième. Bien au contraire, plus une langue est introduite tôt, plus aisée sera son assimilation. La recherche a clairement montré que les deux langues ne se disputent pas le même espace dans

le cerveau et qu’une langue ne s’installe pas au détriment de l’autre. En effet, la structure du cerveau du jeune enfant est tellement flexible que celui-ci apprend aussi facilement deux ou trois langues qu’une seule. Mais audelà de 7 ans, l’acquisition d’une nouvelle langue relève d’un autre processus, qui doit faire le détour par la langue maternelle. Comme l’écrit Gilbert Dalgalian (2), passé 7 ans, on n’apprend « plus du langage mais des langues ». Et même si la question d’un âge « critique » pour l’acquisition d’une langue seconde continue à être largement débattue, il a été démontré par imagerie cérébrale que l’équipement neuronal du bilingue précoce n’est pas le même que celui d’un enfant monolingue. Les câblages neuronaux installés précocement ont des répercussions sur l’avenir de l’enfant et entraînent certains avantages cognitifs. Il semblerait que lorsqu’une personne bilingue utilise régulièrement ses deux langues, elle développe inconsciemment un réseau de contrôle visant à limiter les interférences venant de la langue qui n’est momentanément pas utilisée. Il s’avère que ce mécanisme inhibitoire améliore certaines fonctions cognitives d’ordre exécutif.

Quelques inconvénients Des études récentes (3) font ainsi état d’une meilleure capacité de filtrage des distractions, autrement dit de concentration, associée au bilinguisme. On relève de même une pensée créative et une mobilité conceptuelle plus prononcées du fait d’un mode de sollicitation différent de la mémoire de travail. L’exposition précoce à plusieurs langues facilite l’acquisition ultérieure d’autres langues, et ses retombées positives en mathématiques ont été maintes fois montrées (4) : celles-ci s’expliquent par une stimulation précoce de l’aire de Broca, qui opère la synthèse des chaînes symboliques non seulement linguistiques mais aussi mathématiques. N’y a-t-il donc aucun inconvénient à être bilingue précoce ? Les avantages

l’emportent, mais des recherches en psychologie expérimentale ont aussi montré que les bilingues ont des temps de réaction plus longs dans certains tests lexicaux, et ne disposent pas de la même taille de vocabulaire qu’une personne monolingue dans chacune des langues (5). Il est vrai aussi que les enfants bilingues produisent parfois des énoncés mélangeant les deux langues. Ces alternances de code sont systématiques et prédictibles, et disparaissent généralement vers 4 ans. Par ailleurs, le bilinguisme parfaitement équilibré n’est qu’une chimère inspirée par le modèle monolingue. Un locuteur bilingue n’utilise jamais ses deux langues exactement avec la même fréquence, ni dans les mêmes circonstances, ni pour les mêmes besoins. Être bilingue consiste surtout à savoir piocher intelligemment dans la totalité de ses ressources linguistiques. En somme, les bilingues ne sont pas des monolingues défaillants mais tout simplement des personnes dotées d’un profil linguistique différent, composé des deux langues. De par la nécessité de coordonner systématiquement ces deux langues en temps réel, l’enfant ou l’adulte bilingue fait face à des exigences pragmatiques et conversationnelles particulières impliquant une dimension de compétences supplémentaire : il sait donc faire quelque chose de plus que les monolingues. C’est une chance pour lui, qui vient s’ajouter à la richesse que constitue en soi l’accès à deux moyens d’expression permettant de naviguer allègrement d’une langue et d’une culture à une autre. n (1) Mehmet-Ali Akinci, « Du bilinguisme à la bilittéracie. Comparaison entre élèves bilingues turc-français et élèves monolingues français », Langage et Société, n° 116, 2006. (2) Gilbert Dalgalian, Enfances plurilingues. Témoignage pour une éducation bilingue et plurilingue, L’Harmattan, 2000. (3) Jean Petit, L’Immersion, une révolution, Bentzinger, 2001. (4) Ellen Bialystok, « Bilingualism. The good, the bad and the indifferent », Bilingualism and Cognition, vol. XII, n° 1, janvier 2009. (5) Ibid.

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D’où vient le sens des mots ?

T

out le monde sait qu’un mot peut avoir des interprétations différentes et être employé pour désigner des choses différentes : le mot « souris » désigne aussi bien un petit mammifère qu’un dispositif de manipulation de l’ordinateur. Mais le fait qu’un même mot présente des interprétations variables ne signifie pas pour autant qu’il s’agit de sens différents, sauf à certaines conditions précises. L’assimilation souvent faite entre variation interprétative et variation sémantique* est à l’origine de nombreuses équivoques. Il faut donc démêler ce qui est réellement variation sémantique et ce qui ne l’est pas. Premièrement, il faut écarter les v a r iat ion s i nter prét at ive s personnelles ou subjectives. Même si Jacques et François ont une conception différente de la vertu, ce n’est pas pour autant que l’on dira que le mot « vertu » a des sens différents. Pour la même raison, il faut écarter les variations historiques et géographiques, puisqu’elles n’appartiennent pas à un même ensemble de locuteurs : le sens du mot « courage » varie peu aujourd’hui, mais il a changé depuis le xviie siècle. En deuxième lieu, il faut bien distinguer les variations qui sont le lot de la construction dans laquelle s’intègre le mot, et celles qui sont propres au mot lui-même. Ce n’est pas parce GeorGes Kleiber Professeur émérite à l’université de Strasbourg, auteur de Problèmes de sémantique. La polysémie en questions, Presses du Septentrion, 1999.

que l’on interprète « Paul a mangé du lapin » comme « Paul a mangé de la viande de lapin » et « un lapin s’est échappé » comme « un lapin (animal) s’est échappé » qu’il faut assigner à lapin une variation entre « lapin-viande » et « lapin-animal ». La différence d’interprétation porte sur l'ensemble du groupe nominal (du lapin ou un lapin). Elle n’implique donc ni un changement d’interprétation, ni un changement de sens du mot « lapin ».

Pourquoi « poser un lapin » ? Troisièmement, on ne doit pas parler de variation interprétative pour un mot qui se trouve employé dans une expression figée. Même s’il est intéressant de chercher ce qui a motivé l’emploi de « lapin » dans l’expression « poser un lapin », il est erroné de lui reconnaître une interprétation différente de celle qu’il a lorsqu’il est sorti de ce contexte, puisqu’il ne fonctionne pas comme une unité lexicale autonome. Quatrième cas, celui d’une formulation telle qu’elle n’entraîne généralement la sélection que d’un aspect ou d’une partie du sujet ou de l’objet. Dans « ce livre pèse trois kilos », c’est l’objet physique qui est mis en avant, alors que dans « ce livre a influencé Paul », c’est son contenu qui est désigné. Est-ce que pour autant le mot « livre » change d’interprétation, voire de sens ? Non, il s’agit simplement d’une figure métonymique*, en l’occurrence une synecdoque* qui stipule que certaines caractéristiques de certaines parties peuvent caractériser le tout.

En cinquième lieu, certains changements interprétatifs ne sont pas propres au mot concerné, mais à une famille de mots. On parle alors de polysémies systématiques (vrai dans tous les cas) ou de polysémies régulières (vrai dans beaucoup de cas). N’importe quel nom de lieu peut servir pour renvoyer à ceux qui s’y trouvent ou y habitent, comme dans « la rue est en émoi », « la ville est en émoi », « le pays est en émoi ». Il faut donc assigner non pas à « rue » ou « ville » en particulier la variation observée, mais au paradigme des noms de lieux en général. Le sixième et dernier cas concerne celui de l’indétermination sémantique, propre à toutes les langues naturelles. Le nom « enfant » dans « Paul n’a qu’un enfant » est ouvert à deux lectures : celle où l’enfant est un garçon et celle où c’est une fille. Il ne s’agit pourtant pas de deux sens différents, comme le prouve la possibilité d’avoir pour « enfant » une interprétation qui coiffe les deux lectures : « Paul aime les enfants » (garçons et filles). Quelles sont les conditions pour que la variation interprétative associée à un mot puisse être considérée comme étant une variation du sens de ce mot ? Il faut, en premier lieu, que les interprétations différentes relevées ne puissent pas être réduites à une seule. Si l’on compare le cas de « souris-animal » et « souris d’ordinateur » à celui de « enfant-garçon » et « enfant-fille », ils ne sont pas identiques. La phrase « Paul n’a pas d’enfant » sera fausse s’il est vrai que « Paul a un garçon » ou que « Paul a une fille ». En revanche, « Paul n’a pas de souris » n’est pas faux

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si l’une des deux lectures « Paul a une souris-animal » ou « Paul a une souris d’ordinateur » est vraie, parce que la valeur de vérité de chacune de ces propositions est indépendante de celle de l’autre. Les deux lectures de souris ne sont pas unifiables sémantiquement, comme le sont celles d’enfant. Il y a bien une compétition : une lecture doit l’emporter sur l’autre, et l’on ne peut pas trouver un sens général qui engloberait les deux lectures.

La seconde condition est que les différentes lectures soient stables et suffisamment robustes pour survivre au détachement du contexte qui les a fait naître et qu’elles acquièrent ainsi une existence hors discours, c’està-dire au niveau de l’unité lexicale elle-même. Se trouvent exclus en conséquence tous les emplois figurés circonstanciels (cf. les métaphores* vives et autres figures de style), qui ne sont pas stabilisés au niveau de l’unité lexicale et, de façon plus générale, tous les phénomènes d’interprétation multiple qui ne se révèlent pas autonomes. Le nom « omelette », par exemple, ne peut désigner celui qui a commandé ce plat (ex. : « l’omelette est partie sans payer ») que dans le contexte discursif (ici, un restaurant) qui justifie la métonymie. Si les variations interprétatives d’un mot répondent à ces deux conditions

MOTS-CLéS sémantique

Voir p. 51. métonymie

Mot ou expression dont le sens est formé par contiguïté, contact ou inclusion (ex. : Il a acheté un Van Gogh, toute la ville en parle). synecdoque

Genre de métonymie où la partie désigne le tout (ex. : une voile s’approchait du port). métaphore

Mot ou expression dont le sens repose sur une analogie (ex. : il m’a semblé froissé par tes propos).

Centre Pompidou/MNAM-CCI/RMN/Grand Palais

L’omelette peut-elle partir sans payer ?

nécessaires et suffisantes, alors et alors seulement on peut parler de variation du sens de ce mot. L’histoire n’est toutefois terminée qu’à moitié, puisqu'une autre commence, celle des relations entre les divers sens relevés. Si le sujet ne perçoit aucune relation entre eux, on a affaire à une homonymie (par exemple : « grèvebord de l’eau » et « grève-interruption volontaire du travail »). Si l’on perçoit une ou plusieurs relations (exemple : l’analogie de taille et de forme des « souris d’ordinateur » et de la « souris-animal »), c’est à la polysémie que l’on a affaire. Une nouvelle

Zhang Huan, Family Tree, 2003.

tâche s’impose : celle de décrire les différents types de relations (métaphores, métonymies, etc.) et leur mode d’émergence. n • Systematic Lexicography Juri Apresjan, Oxford University Press, 2000. • Essai de sémantique Michel Bréal, Hachette, 1897. • Cognitive Linguistics William Croft et Alan Cruse, Cambridge University Press, 2004. • « Petit essai pour montrer que la polysémie n’est pas un… sens interdit » Georges Kleiber, Cahiers de lexicologie, n° 96, 2010. • « Transfers of Meaning » Geoffrey Nunberg, Journal of Semantics, vol. XII, n° 2, 1995.

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À quoi servent les métaphores ?

V

oici un exemple de métaphore que nous sommes tous capa­ bles d’utiliser et de compren­ dre. Une femme dit à une amie déses­ pérée : « Un divorce, c’est parfois l’occasion de repartir du bon pied. » Sans même s’expliquer comment, tout auditeur possède ce minimum d’intui­ tion qui lui permet de saisir que, dans cette phrase, il n’est pas question d’ap­ prendre à marcher au pas, mais de réussir sa vie personnelle et sentimen­ tale. Nous sommes généralement capables d’identifier le fonctionne­ ment non littéral d’un énoncé et d’in­

Dominique LegaLLois Linguiste, maître de conférences à l’université d’Orléans.

terpréter un sens figuré pertinent. Cette capacité à s’exprimer et à se faire comprendre par métaphores a suscité depuis longtemps l’intérêt des philo­ sophes. Les uns, comme Aristote (Poétique et Rhétorique) ou plus récem­ ment Paul Ricœur (La Métaphore vive, 1975), ont souligné son pouvoir esthé­ tique, argumentatif, créatif et heuris­ tique. D’autres ont davantage dénoncé son manque de rigueur et son incom­ patibilité avec le discours savant : c’est le cas de John Locke (Essai sur l’entendement humain, 1690), et de Gaston Bachelard, pourtant théoricien par excellence de la créativité imaginative, dans La Formation de l’esprit scientifique (1938). Les linguistes du xxe siècle ont hérité ces deux visions. La métaphore a été

reconnue à la fois comme un objet incontournable de la théorie du sens et comme un élément perturbateur des fonctionnements réguliers de la langue. Dans ce dernier cas, l’étude de la métaphore est laissée aux dis­ ciplines annexes de la linguistique, comme la pragmatique, la stylistique et l’analyse du discours. Puis, dans les années 1980, la méta­ phore a fait l’objet d’une analyse renouvelée, connue sous le nom de « théorie conceptuelle de la méta­ phore » (TCM), proposée par deux chercheurs américains, le linguiste George Lakoff et le philosophe Mark Johnson. Leur livre, Les Métaphores dans la vie quotidienne (1980), s’ins­ crit dans une perspective cogniti­ viste et postule que nos catégories

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sémantiques* sont déterminées par nos perceptions, conceptualisations et représentations de l’expérience. Selon la TCM, les énoncés métaphoriques ne sont que la partie visible d’un imagi­ naire cognitif plus profond. Prenons un exemple. Si je dis « ces affirmations sont indéfendables » ou bien « il a attaqué chaque point faible de mon argumentation », ces expres­ sions montrent que l’expérience de la discussion est couramment décrite en termes guerriers. La guerre, domaine d’expérience sans doute plus primitif et organisé de façon cohérente, est ainsi transposée à un autre domaine d’expérience, celui du débat. Cette structuration est une Gestalt (ou schéma­image). « Nous comprenons l’expérience de manière métaphorique quand nous utilisons une Gestalt appartenant à un domaine d’expérience pour structurer notre expérience dans un autre domaine », écrivent G. Lakoff et M. Johnson. La Gestalt guerrière peut d’ailleurs être projetée dans divers domaines d’expérience : le débat, certes, mais aussi le jeu, le sport, la finance, les relations conju­ gales, etc.

De l’abstrait au concret Ce fonctionnement métaphorique est en fait omniprésent dans notre discours quotidien : on dira « ils ont fait un long chemin ensemble » (Gestalt = voyage, appliquée à l’amour), ou « j’ai tenté ma chance » (Gestalt = jeu de hasard, appliquée à la vie), ou encore « Darwin a posé les fondations de la théorie de l’évolution » (Gestalt = bâti­ ment, appliquée à une théorie), etc. Il existe ainsi des dizaines de métaphores conceptuelles, permettant de se saisir des notions abstraites en les rapportant à des objets plus concrets.

MOT-CLé sémantique Ayant un sens, contribuant au sens. La sémantique est l’étude de la signification des éléments de la langue.

Certaines métaphores sont fonda­ mentales, comme celles qui portent sur l’orientation verticale. On dira « ses revenus montent », ou bien « si vous avez chaud, baissez le chauffage » (plus est en haut, moins est en bas). On dira aussi « il a une position élevée », ou « il est en bas de l’échelle sociale » (l’élite est en haut, la masse est en bas). On dira encore « c’est un homme aux sentiments élevés », ou bien « il est tombé dans un abîme de dépravation » (la vertu est en haut, le vice est en bas). Si on dit « c’est un débat d’un haut niveau », ou bien « ce film sombre dans le pathos », c’est que le rationnel est en haut, l’affectif en bas. Et puis encore « je suis aux anges » ou « j’ai le moral dans les chaussettes », c’est que le mieux est en haut, le pire en bas. L’expérience physique universelle de la gravitation fait qu’il est facile de proje­ ter une Gestalt haut/bas dans quantité de domaines d’expérience. Les métaphores ontologiques, par exemple celle du contenant, s’ap­ pliquent, entre autres, aux états psy­ chologiques : pour « il a plongé dans la dépression », la dépression est struc­ turée par une métaphore d’orienta­ tion (la dépression est en bas), mais la dépression est également vue comme un contenant accueillant un objet. La métaphore de l’objet en mouve­ ment est également très structurante. Pour la représentation du temps, deux orientations sont possibles : un objet se déplaçant du présent vers le futur (« le temps n’avance pas aujourd’hui ») ou du futur vers le présent (« beaucoup de gens passent leur vie à attendre des moments meilleurs qui ne viennent jamais »). Les métaphores structurent donc nos propos quotidiens, mais elles four­ nissent aussi des énoncés plus origi­ naux. Ainsi, la phrase de Jean Girau­ doux « la Terre est ronde pour ceux qui s’aiment » ne peut se comprendre qu’en mobilisant la projection du domaine du voyage sur celui de l’amour. Des inférences sont alors possibles : « les gens qui s’aiment finissent par se rencontrer ; l’amour est un voyage qui ne finit pas », etc.

Depuis trente ans, la littérature sur la métaphore conceptuelle n’a cessé de se développer. Des domaines dif­ férents comme les mathématiques, la philosophie, la politique ont été analysés sous cet angle. Selon Gilles Fauconnier et Mark Turner, la méta­ phore illustre notre capacité à com­ presser des « espaces mentaux » (des représentations) dans des espaces « intégrants », qui présentent de ce fait des structures originales. Soit cet exemple, emprunté à M. Turner. Un philosophe contemporain dit dans un séminaire : « Je soutiens que la raison est une faculté évolutive. Kant est en désaccord avec moi sur ce point. Il rétorque, dans Critique de la raison pure, que seules les idées innées sont puissantes. » Deux espaces, celui représentant le professeur, celui représentant Kant, sont partiellement projetés dans un troisième (espace intégrant), dans lequel les deux phi­ losophes conversent ensemble, et où des significations émergent. Cette faculté de compresser deux espaces dans un seul serait le résultat d’une longue évolution cognitive, source de création de significations. Loin de n’être qu’un simple jeu de langue ou une figure de style, la méca­ nique métaphorique repose sur notre aptitude à mettre en relation les uns avec les autres des domaines d’expé­ rience très différents. C’est un moyen extrêmement performant de donner de la cohérence au monde qui nous entoure, que l’esprit humain a su déve­ lopper au cours de son évolution. n

• Les Métaphores dans la vie quotidienne George Lakoff et Mark Johnson, 1980, trad. fr. Minuit, 1985. • The Way We Think. Conceptual blending and the mind’s hidden complexities Gilles Fauconnier et Mark Turner, Basic Books, 2002. • Conférences de Mark Turner « L’imagination et le cerveau », « L’invention du sens », « La perspicacité et la mémoire » et « La neuroscience cognitive de la créativité », conférences données au Collège de France les 6, 13, 20 et 27 juin 2000. Disponibles sur http://markturner.org/cdf.html

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Quels mots pour convaincre ?

L’

art de convaincre par le discours est une culture à la fois proche et lointaine. Elle nous est proche parce que familière : nous cherchons tous à convaincre. Mais elle nous est en même temps éloignée parce que l’art de convaincre, l’art rhétorique, ne s’enseigne plus ou presque. Historiquement, la rhétorique correspond à un changement politique profond : celui de la naissance de la démocratie. En effet, si nous n’avons pas droit à la parole, qu’importe de ne pas savoir parler. Mais si notre opinion acquiert autant de valeur que celle d’un autre, alors l’art de convaincre devient aussi précieux que l’or. La rhétorique comme art de convaincre est avant tout utile au citoyen impliqué dans la vie civile. L’enseignement de cet art devrait être nécessaire et même vital en démocratie. Or c’est précisément au moment où la rhétorique est devenue utile qu’elle fut en même temps critiquée parce qu’assimilée à de la manipulation. Les sophistes grecs qui, quatre siècles avant JésusChrist, furent les premiers maîtres dans l’art de convaincre, les premiers initiateurs à la parole publique, ont été en même temps accusés d’être des imposteurs cyniques et manipulateurs. Alors même que la démocratie directe avait besoin d’exercer la prise de parole publique du citoyen, la techEmmanuEllE Danblon Professeure de rhétorique à l’Université libre de Bruxelles, elle a publié, entre autres, La Fonction persuasive. Anthropologie du discours rhétorique : origines et actualité, Armand Colin, 2005, et L’Homme rhétorique, Cerf, 2013.

nique qui devait l’enseigner fut trop rapidement condamnée. D’où ce rapport ambivalent avec cet art, à la fois proche et lointain, familier et inquiétant. N’est-ce pas la démocratie ellemême plutôt que la technique oratoire qui a pu effrayer à cette époque où la tradition a cessé d’être seul maître à bord ? La question mérite d'être posée aujourd'hui, en cette période où les institutions sont en mutation autant que les usages de la parole publique.

Ethos, pathos, logos En quoi au juste consiste cet art de convaincre ? Il s’agit bien sûr d’échanger des arguments pour influencer les opinions. La parole est donc bien au centre de l’activité. Il faut savoir s’exprimer en public, trouver de bons exemples, contrer les attaques, choisir ou inventer des situations qui vont frapper l’auditoire. Il y a aussi les émotions, qui sont toujours mobilisées dans cet exercice, ainsi que la confiance que l’orateur doit inspirer. Pour Aristote, premier grand théoricien de la rhétorique, les à-côtés du logos (l’argument logique proprement dit) font partie intégrante de l’art rhétorique. Il y a donc l’ethos, grâce à quoi l’orateur inspirera la confiance, et le pathos, qui devra placer l’auditoire dans de bonnes dispositions émotionnelles. L’ethos, le pathos et le logos sont trois preuves de même importance et forment le triptyque de l’art de convaincre. De plus, chacune de ces preuves doit être exercée pour elle-même, mais aussi envisagée dans sa relation avec les autres. C’est la maîtrise de cet ensemble qui fera de l’orateur un bon artisan de son art : un

maître ès persuasion. Bien sûr il y a des conseils pratiques, des ficelles, même. Mais il y a aussi (et peut-être surtout) l’expérience du citoyen aguerri à la technique oratoire. Imaginons maintenant Aristote en professeur de rhétorique dans un monde comme le nôtre. Quel conseil nous donnerait-il pour faire entendre notre voix dans une assemblée de citoyens réunis pour prendre une

Le storytelling, comme on l’appelle aujourd’hui, n’a rien inventé.

décision intéressant le bien commun ? Admettons qu’il s’agisse de lutter contre le passage d’un TGV dans la région, ou de militer pour l’accueil de sans-papiers dans la mairie, ou encore d’obtenir un jour de repas végétarien à l’école du quartier ? Aristote nous dira d’abord qu’il faut s’assurer que l’idée de bien commun est partagée par tous et qu’elle constitue un accord préalable. La discussion ne portera que sur les moyens. Ceux qui ne partagent pas cette visée ultime (ceux qui refusent d’œuvrer pour le bien commun), Aristote les aurait simplement exclus de la discussion. Notre professeur de rhétorique nous invitera ensuite à construire notre ethos, la reine des preuves. Et là, les choses sont très claires : ne jouez pas aux experts, vous

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Stéphane Lemouton/Pool/Rea

Paris, 7 octobre 2010. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, en discussion avec Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif.

êtes un citoyen et l’on appréciera votre expérience, mais aussi votre ouverture à la discussion. Ensuite, il faut placer notre auditoire dans le juste état d’esprit. C’est le pathos, et, en ces matières, l’indignation est toujours un bon levier pour l’action politique. Or on peut s’indigner dans toutes les directions. On peut appeler de ses vœux un TGV dans la région ou le redouter. Même chose pour les sans-papiers ou les repas végétariens. L’émotion est présente dans toutes les causes politiques, c’est sa source qui change.

Le modèle d’Aristote pensé pour la vie publique Enfin, il reste le logos. Et là, Aristote nous conseillera sans doute de trouver dans l’histoire commune un exemple, une histoire vécue qui ressemble à la situation à débattre. Le storytelling, comme on l’appelle aujourd’hui, n’a rien inventé. Il a le mérite de nous rappeler que nous ne sommes pas seu-

lement des êtres de déduction, mais que nous avons besoin de faire vivre nos arguments à l’aide d'histoires et d’images. Ce n’est pas de la manipulation, mais un simple respect de la nature humaine dont les mécanismes universels de la persuasion sont une conséquence. Après des siècles de préjugés sur la parole publique comme sur la raison, le modèle de la rhétorique antique fait aujourd’hui figure d’avant-garde. La vision de la persuasion qu’il véhicule est à la fois plus large et plus réaliste que celle que l’on trouve dans l’héritage classique. Plus pratique et plus réaliste que celui de la seule logique, le modèle d’Aristote, inspiré de l’enseignement des sophistes, a aussi l’avantage d’avoir été pensé pour la vie publique, et non pas pour un monde idéal et abstrait. Reste que l’art rhétorique est aujourd’hui peu enseigné. Soit on lui préfère un système de pensée réputé plus

rationnel, soit on s’aventure dans diverses sortes de coaching, souvent à usages très locaux, pour ne pas dire opportunistes. A-t-on peur de l’art de convaincre ou de la liberté qu’il apporte ? Il existe pourtant des recherches qui s’intéressent aux effets produits par un apprentissage régulier de la rhétorique (1). On y développe l’hypothèse que les citoyens acquièrent, par l’exercice oratoire, davantage de tolérance, d’empathie, mais aussi, de créativité et de souplesse d’esprit. Ainsi, en apprenant à produire des arguments, à persuader et à être persuadé en retour, chacun peut acquérir, comme une seconde nature, une meilleure disposition à vivre ensemble, dans un monde complexe où la diversité n’est pas un problème à résoudre mais une occasion à saisir n (1) Voir le site du Groupe de rhétorique de l’École de Bruxelles : http://gral.ulb.ac.be

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Comment naissent les mots nouveaux ?

L’

apparition de mots nouveaux, ou « néologismes », terme lui-même créé en 1735 pour dénoncer l’abus de ces inventions, s’observe dans toutes les langues vivantes, bien que les langues anciennes, dites « mortes », n’y échappent pas non plus. Ainsi, « puella exterioris paginae » est, en latin du Vatican, l’équivalent de �� cover girl ». L’évolution des techniques, l’apparition de nouveaux objets manufacturés sont souvent avancées comme les causes principales de la néologie. De fait, nous devons au développement de l’informatique des mots comme « cloud » et « infonuagique » (ou « nuage » tout court), « tweet », « follower », « brouteur » (maître chanteur menaçant de diffuser des images compromettantes obtenues par ruse), etc. Mais bien d’autres raisons président à l’éclosion des mots nouveaux, à commencer par l’évolution des comportements et des mentalités. L’infamant « fille mère » a ainsi cédé la place depuis plusieurs décennies à « mère célibataire », concurrencé maintenant par « foyer monoparental » qui gomme le sexe du parent élevant seul son enfant. Les « nouveaux pères » ont avantageusement remplacé les « papas poules ». Et le « pacs » s’offre en alternative au « mariage ». Ce nouveau sigle s’est vite intégré au lexique et a donné naissance au verbe « se pacser » et à un néologisme sémantique dans « se pacser avec EDF » pour recharger une batterie sur le secteur. La métaphore est aussi à l’œuvre Jean-Francois sablayrolles Professeur de linguistique à l’université Paris-XIII, il a publié, avec Jean Pruvost, Les Néologismes, Puf, 2e éd. 2012.

dans la création d’expressions nouvelles telles que « ne pas faire du huit mégabits » ou « ne pas être branché haut débit » pour moquer la lenteur d’esprit de quelqu’un.

Des créations publicitaires Les slogans publicitaires incluent fréquemment des néologismes qui attirent l’attention par leur caractère, au sens propre, inouï : « Revittelisez-vous ! », « Autant d’idées ? J’halloweene !!! » Ils obtiennent aussi cet effet par l’invention d’impropriétés, comme dans « La prise de train bénéficie à la santé de votre voiture », qui est une nominalisation inattendue de l’expression prendre le train. Ils utilisent des mots marqués « jeunes » comme « comater » dans « Tu préfères galérer en scooter ou comater profond dans le TER ? » Ces slogans visent aussi à établir avec les récepteurs une connivence qui les dispose favorablement, et cela d’autant plus que la réussite du décryptage du néologisme flatte leur ego. Parfois, cependant, le publicitaire croit créer un néologisme mais le mot existe déjà : l’« anatopisme » défini, à la manière d’un article de dictionnaire, comme « une agréable sensation de dépaysement ressentie par un touriste en vacances » à tel endroit, est un terme de psychiatrie désignant les troubles psychiques des personnes déracinées ! Les affiches qui arboraient ce message ont vite disparu. Les hommes politiques, plus encore que les commentateurs, recourent aux néologismes pour les mêmes raisons que les publicitaires. Souvent, ces mots nouveaux visent à ridiculiser l’adversaire ou à déconsidérer des idées auxquelles on s’oppose. Il faut mettre les rieurs de

son côté. Certains sont plus habiles que d’autres. Jean-Marie Le Pen les multiplie pour stigmatiser, par exemple, la « ripoublique » et l’« établissement » (qui est une francisation de l’anglais « establishment », ensemble des personnes détenant le pouvoir). Il surnommait Jacques Chirac « serial menteur » (croisant « supermenteur » des Guignols et « serial » de « serial killer »). Jean-Luc Mélenchon, après avoir qualifié le candidat François Hollande de « capitaine de pédalo », s’en est pris à l’Europe « austéritaire », comme Jean-Pierre Chevènement s’en prenait à l’Europe « maastricheuse » lors du référendum sur le traité de Maastricht. Selon les époques et les courants littéraires, les écrivains ont eu plus ou moins recours aux néologismes. On connaît ceux de Ronsard, au xvie siècle, mais moins les critiques que lui ont adressées ses contemporains. Au xviiie siècle, Voltaire acceptait les néologismes en sciences, mais les condamnait dans la littérature (« fait-on de nouvelles découvertes dans le cœur humain ? »). Il en a cependant créés comme le fait aussi au siècle suivant Victor Hugo qui déclarait pourtant que « la néologie est un triste remède pour l’impuissance ». Les Complaintes (1885) de Jules Laforgue (« violupté ») en regorgent comme, plus près de nous, les œuvres d’Hélène Cixous (« malgérienne »), Frédéric Dard (« mandolinier »), Valère Novarina (« languisme »), sans oublier ceux, nombreux, des slameurs (« arithmétrique »). Si l’on reconnaît souvent aux écrivains le droit de créer des néologismes, ce droit est refusé au commun des mortels : l’institution scolaire française stigmatise la créativité lexicale des élèves

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et des étudiants, sauf dans certaines expériences pédagogiques, ludiques et/ou poétiques d’apprentissage du lexique. Mais il semble que les locuteurs s’affranchissent de plus en plus de ces interdits et recourent à la créativité lexicale pour jouer avec les mots, amuser, séduire, etc. Les enfants aiment jouer avec les mots et mettre « les clapins dans des lapiers », ou rétorquer à leur père qui leur dit qu’ils sont serrés comme des sardines que lui est un

Une raison rarement prise en compte de la créativité lexicale est la nécessité d’accommoder un mot que l’on a en tête à la catégorie grammaticale nécessitée par la phrase en cours d’émission. Le verbe correspondant à l’adjectif « onctueux » est le néologisme « onctuosifier » sous la plume d’un critique gastronomique qui demande à ses lecteurs leur mansuétude pour cette création. Des étudiants ayant à commenter un texte où figure la phrase « elle examine la lettre » écrivent

L’accélération des échanges internationaux multiplie les contacts entre langues et les emprunts ou créations d’équivalents. Certains pays, dont la France, ont développé des politiques linguistiques avec des institutions (commissions de néologie et de terminologie) qui proposent et diffusent, via la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) des solutions alternatives aux emprunts. Si certaines propositions

Le Suédois Zlatan Ibrahimovic, buteur star du PSG depuis août 2012 et membre incontournable de l’équipe de Suède, a obtenu une telle réussite que Les Guignols de l’Info en ont créé un néologisme verbal : « zlataner ». Ce mot a fait son entrée dans les dictionnaires suédois et L’Équipe

français sous cette définition : « Se charger de quelque chose avec vigueur, dominer ».

« sardin »… Mais ce n’est pas le propre de la jeunesse. Un homme peut appeler sa femme blottie près de la cheminée « pyrowoman » en croisant « pyromane » et « woman », qu’il fait alterner, par erreur volontaire, avec l’anglais « man ». Qualifier de « pélicanesque » un père de famille présentant par plaisanterie sa situation comme pathétique crée une connivence entre les interlocuteurs qui partagent la référence au pélican de La Nuit de mai d’Alfred de Musset qui sacrifie sa vie et ses entrailles pour la vie de ses petits.

dans leur commentaire, un jour d’examen, « son examination de la lettre », etc. Enfin, les néologismes peuvent avoir des fonctions cryptiques et identitaires. Le lexique des jeunes des banlieues en est plein, comme « boloss » (bouffon, boulet). Parfois, certains groupes sociaux appliquent une déformation systématique du code, comme dans le verlan, qui met à l’envers les constituants du mot (« oinj » pour « joint »). Une fois décryptés, ces nouveaux mots passent facilement dans le lexique courant, comme « meuf », « keuf », « beur »…

restent des échecs (mirodrome pour peep show ou bouteur pour bulldozer), d’autres réussissent et s’implantent comme la francisation graphique de fioul ou gazole ou encore les créations de logiciel pour software ou baladeur pour walkman. Ce dernier cas illustre la rapidité du nécessaire renouvellement du lexique puisque ces mots datés de 1985 et 1980 sont déjà quasiment obsolètes. Pour que les langues vivent, elles doivent suivre ces évolutions et innovations et produire les néologismes dont les locuteurs ont besoin. ■ Mars 2013 ScienceS HumaineS 55 N° 246

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Y a-t-il un centre du langage ?

C’

est au x i x e siècle que des médecins ont avancé l’idée que le cerveau ne formait pas un tout uniforme mais était décomposable en plusieurs aires, chacune impliquée dans différentes fonctions : le langage, le calcul, les émotions… Le docteur Paul Broca, notamment, a été le premier à établir un lien entre le langage et une région cérébrale. Il suivait le patient Leborgne qui ne pouvait plus parler mais comprenait ce qu’on lui disait. À la mort de ce patient, P. Broca va découvrir une lésion dans l’hémisphère gauche du cerveau touchant la région frontale. Cette observation le conduisit à l’hypothèse, formulée en 1861, que cette région constituait le centre de production de la parole. À la même époque, un neurologue, Carl Wernicke, décrivit des troubles de compréhension de la parole chez des patients présentant des lésions au niveau de la jonction entre gyrus temporal supérieur et gyrus pariétal, toujours dans l’hémisphère gauche du cer veau. Deu x centres du langage furent alors proposés : l’aire de Broca responsable de la parole et l’aire de Wernicke pour la compréhension (figure 1). Au xxe siècle, la psycholinguistique (1) s’est considérablement développée et la fonction de langage a été décomposée en un ensemble de composantes permettant de décrire les sons utilisés dans les mots, les mots euxmêmes, les règles agençant les mots Charlotte JaCquemot Membre du Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique de l’École normale supérieure (ENS).

dans la phrase (syntaxe) ainsi que le sens des phrases (sémantique). En outre, la recherche a montré que le système de traitement de la parole interagissait avec d’autres fonctions cognitives, comme la mémoire de travail (2), l’attention, les connaissances conceptuelles… Imaginez que l’on vous demande : « Un éléphant peut-il rentrer dans une boîte à chaussures ? »

L’essor des techniques d’imagerie cérébrales Plusieurs étapes sont nécessaires pour que vous puissiez répondre : vous devez entendre les sons, identifier les mots, traiter la syntaxe de la phrase et comprendre le sens de la question puis, imaginer l’éléphant, visualiser sa taille, la taille de la boîte à chaussures et déterminer finalement si oui ou non cette boîte peut contenir l’éléphant. Tout cela nécessite non seulement de comprendre la parole mais aussi de porter votre attention sur la question posée et de maintenir en mémoire cette question pendant que vous explorez vos connaissances conceptuelles. Donc, d’un modèle bicentrique de la parole (compréhension-production), nous sommes passés à un système beaucoup plus complexe incluant différents systèmes en interaction. Depuis les années 1980, l’essor des techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle (3) a permis d’explorer le cerveau sans avoir à ouvrir la boite crânienne des patients. Ces techniques permettent d’enregistrer l’activité cérébrale d’une personne en train d’effectuer une tâche cognitive, comme, par exemple, écouter une phrase. En

fonction de la tâche, différentes zones cérébrales peuvent s’activer, l’idée étant qu’une zone active lors d’une tâche donnée est nécessaire à la réalisation de cette tâche. Dans le domaine du langage, ces méthodes ont permis de confirmer le rôle prépondérant de l’hémisphère cérébral gauche. Mais elles ont aussi remis en question l’idée d’un centre de production et d’un centre de perception de la parole dans le cerveau. Nous savons désormais que parler active bien plus que l’aire de Broca. La sélection sémantique est associée au gyrus frontal moyen mais aussi au gyrus temporal moyen, notamment sa partie antérieure alors que la partie postérieure et le gyrus temporal supérieur sont impliqués dans la sélection des mots et des sons qui les composent. Si la demande en mémoire de travail est accrue, c’est la jonction temporo-pariétale qui s’active. Et c’est la zone antérieure des lobes temporaux, de façon bilatérale, qui stocke nos connaissances conceptuelles. En ce qui concerne la compréhension de la parole, si la région décrite par C. Wernicke semble bien impliquée dans la perception des sons qui composent les mots, elle n’est pas la seule à s’activer lorsque l’on écoute une phrase. L’analyse sémantique implique les régions temporales antérieures, notamment du gyrus temporal moyen ; l’analyse syntaxique requiert la région frontale inférieure (celle décrite par P. Broca), ainsi que des régions sous-corticales – les ganglions de la base – cachées dans la profondeur du cerveau. Enfin, les efforts d’attention et de mémoire de

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B I B L I O G R A P H I E LE LANGAGE Introduction aux sciences du langage Jean-François Dortier (dir.), éd. Sciences Humaines, 2010. Qu’est-ce que langage ? Comment fonctionne-t-il ? Comment les langues se forment et évoluent-elles ? Un petit livre de synthèse avec les contributions d’une vingtaine de spécialistes, dont Sylvain Auroux, Louis-Jean Calvet, Stanislas Dehaene, Claude Hagège, Jean-Marie Hombert, etc.

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b   Cerveau (hémisphère gauche) avec les noms des gyrus. Les zones décrites par Paul Broca et Carl Wernicke sont indiquées.

INITIATION À L’ÉTUDE DU SENS Sémantique et pragmatique Sandrine Zufferey et Jacques Moeschler, éd. Sciences Humaines, 2012. Un exposé très clair et didactique sur les courants de la sémantique contemporaine et les liens entre langage et pensée.

CES MOTS QUI MEURENT Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire Nicholas Evans, La Découverte, 2012. La sauvegarde et l’étude des langues menacées, notamment celle des Aborigènes d’Australie dont Nicholas Evans est spécialiste, ne relèvent pas simplement de la préservation de la biodiversité culturelle : la singularité de certaines langues renouvelle aussi des questions fondamentales de la linguistique.

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LECTURE ET PATHOLOGIES DU LANGAGE ORAL

 

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Cerveau sur lequel sont indiquées en vert toutes les zones impliquées dans le traitement de la parole.

travail nécessaire pour comprendre une phrase complexe entraînent l’activation du gyrus frontal inférieur et de la jonction temporo-pariétale. En conclusion, le schéma clair d’un centre dédié à la compréhension de la parole et d’un centre dédié à sa production s’est largement complexifié (figure 2). Certaines régions sont associées à plusieurs composantes du langage. La région de Broca, par exemple, est impliquée dans la production de mots mais aussi dans l’analyse syntaxique des phrases entendues. De plus, le système de traitement de la parole interagit avec d’autres systèmes comme ceux de la mémoire de travail

Pascale Colé, Presses universitaires de Grenoble, 2012.

 

et de l’attention. Enfin, au-delà de la simple description des activations des zones cérébrales impliquées dans le langage, la prochaine étape pour la recherche en psycholinguistique est de mieux comprendre la dynamique des connexions entre toutes ces zones. ■ (1) La psycholinguistique étudie les processus cognitifs mis en œuvre dans le traitement et la production de la parole. (2) La mémoire de travail est le système dédié au maintien des informations en mémoire à court terme pour permettre leur traitement. (3) L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et la tomographie par émission de positons (TEP).

L’étude des voies lexicales et phonologiques qui permettent d’accéder à une lecture courante a connu un essor important ces dernières années, et a permis de mieux mettre en évidence et comprendre les pathologies de la lecture et du langage oral. Ce petit livre offre un exposé très clair et très bien documenté de ces troubles.

LA LANGUE D’ADAM Derek Bickerton, Dunod, 2010. Connu pour sa théorie du protolangage, le linguiste australien propose ci une hypothèse sur l’apparition du langage fondée sur l’idée de « niche culturelle ».

LANGAGE ET COGNITION HUMAINE Anne Reboul, Presses universitaires de Grenoble, 2007. Sur quoi la spécificité de la cognition humaine repose-t-elle ? Et quelle part le langage prend-il dans son évolution ?

L’ACQUISITION DU LANGAGE Michèle Kail, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2012. Le point sur les recherches récentes sur le développement du langage chez l’enfant.

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ivre du mois

Promenades dans les siècles d’or africains Rares sont ceux qui aujourd’hui n’admettent pas que l’Afrique a une histoire. Mais la rareté des vestiges archéologiques et des textes plonge ce passé dans l’obscurité. Éclairages… Laurent testot

I

Le RhinocéRos d’oR histoires du Moyen Âge africain François-Xavier Fauvelle-Aymard Alma, 2013, 317 p., 26 €.

l scintille en couverture, fragile bibelot de métal précieux. Le rhinocéros d’or a été découvert à Mapungubwe, au nord-est de l’Afrique du Sud, en 1932. C’est l’un des sites d’Afrique où l’on trouve trace du grand commerce dans lequel baignèrent les côtes orientales et le nord sahélien, du viiie au xve siècle. Durant le Moyen Âge européen, l’Afrique connut en effet un âge d’or. S’épanouirent de brillantes civilisations, dont il ne reste aujourd’hui que des traces fugaces : des mentions dans les écrits des marchands de l’époque, des puits de mines, des ruines qui, pour être ponctuellement classées, comme Mapungubwe, sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, souffrent fréquemment d’un manque de suivi dans les fouilles. Le rhinocéros d’or, ainsi, est peut-être le témoin d’un commerce sur très longue distance. À Mapungubwe comme ailleurs ont été découverts des artefacts attestant d’échanges avec l’intérieur des terres africaines (or et ivoire), le monde musulman (céramiques persanes), l’océan Indien (cauris, coquillages servant de monnaie), l’Inde (perles de verre) et même la Chine (por-

celaines). Et l’animal possède une particularité. Il est unicorne, comme les rhinocéros que l’on trouve en Asie, et non bicorne, comme les espèces africaines. Comme il a été élaboré à partir d’une âme en bois sur laquelle on a martelé des feuilles d’or, de ce précieux métal que l’on extrayait du Zimbabwe, les hypothèses sont ouvertes : le support de bois a peut-être été fabriqué en Inde et enrichi sur place ; ou sa corne unique ne serait que détail symbolique… À l’instar de nombreux objets déterrés en Afrique, les conditions de la découverte du rhinocéros d’or, sans relevé stratigraphique ni recueil des éléments contextuels, excluent que l’on approfondisse son histoire.

C

e rhinocéros est emblématique de l’histoire précoloniale de l’Afrique : il fait partie de ces quelques traces fragmentaires, éblouissantes, que l’on peine à contextualiser tant sont épaisses les obscurités alentour. Une histoire que FrançoisXavier Fauvelle-Aymar explore, au fil de 34 essais, tous articulés autour d’un document commenté. Les sources écrites, ou

cartographiques, sont arabes, ou juives, pour l’essentiel, plus tardivement européennes. Elles se focalisent bien évidemment sur le commerce, s’efforcent obstinément de deviner ce qu’il y a au-delà : d’où vient cet or, audelà des sables et des montagnes, auquel s’alimente le

Les légendes postulent que l’or pousse à la manière des carottes. commerce mondial, et dont les intermédiaires noirs et touaregs dissimulent l’origine pour conserver leur précieux rôle d’interface commerciale ? La propagation des religions balise les axes de l’échange. Ainsi l’« adhésion nouvelle du roi du Ghana à la foi musulmane (…) est une caution pour les marchands (arabes), la garantie de l’application, dans ces contrées lointaines, d’un droit commercial reconnu comme équitable ». Les confusions, telle celle de

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DR

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FrAnçois-XAvier FAuveLLe-AymArd Historien spécialiste de l’Afrique, directeur de recherche au Cnrs, enseignant à l’université Toulouse-ii. il est l’auteur d’une Histoire de l’Afrique du Sud, seuil, 2006, et de La Mémoire aux enchères. L’idéologie afrocentriste à l’assaut de l’histoire, verdier, 2009.

successeur alors qu’il prodiguait généreusement son or à tous ceux qu’il rencontrait lors de son pèlerinage à La Mecque. On y voit circuler, au milieu du x e  siècle, en Mauritanie, un chèque (ou plutôt une lettre de change) du montant astronomi que d e 42 0 0 0 dina r s – témoignant de l’importance des richesses négociées alors aux confins du Sahara ; le sel achète l’or, qui se négociera en tissus ou en esclaves. On voit les naïfs se faire plumer, les imprudents s’égarer dans le désert, ne laissant pour seule trace qu’une cargaison d’une tonne de laiton retrouvée par les guides de Théodore Monod un petit millénaire plus tard – et depuis reperdue. Et surtout, on  devine dans les ombres

P

épaisses laissées par ces documents fragmentaires des royaumes prospères, aux politiques complexes.

E

n Abyssinie, la diplomatie permet à des entités chrétiennes et musulmanes de cohabiter en gérant leurs hostilités, voire en s’arrangeant avec leur conscience : les deux sociétés réprouvent la castration, mais les esclaves eunuques sont de grande valeur commerciale… Qu’importe, on ferme les yeux de part et d’autre sur ce qui se passe. D’un continent que certains se plaisent à imaginer sans passé, héritiers de ces colons blancs qui s’acharnaient à chercher les mines du roi Salomon, ou à penser que ce port en ruine se

devait d’être phénicien ou égyptien, bref se refusaient à envisager que les indigènes aient jamais produit quoi que ce soit d’historique, ce livre présente une tout autre image : celle d’une Afrique glorieuse et quelque peu interlope, dont les civilisations ont longtemps prospéré, tissant de fragiles ramifications jusqu’en Chine. Avant de succomber à la saignée démographique massive que lui infligèrent les traites négrières, et d’entrer dans les ténèbres le temps d’une parenthèse de quelques siècles. Une Afrique en émergence, qui a besoin de reconstituer une histoire rompant avec la vulgate de sociétés trop souvent représentées comme pétrifiées dans les traditions. n

eu d’études dans le monde de la recherche francophone avaient été réalisées sur la place des femmes dans les sociétés africaines

avant la parution initiale de cet ouvrage, aux éditions desjonquères, en 1994. sa réédition est pour son auteure, la spécialiste de l’histoire

Marco Polo qui croit que Mogadiscio et Madagascar sont un seul et même lieu, brouillent parfois les pistes que l’archéologie peine à compléter. Les légendes, comme celle qui postule que l’or pousse à la manière des carottes, brouillent en sus les témoignages.

L

es historiettes, par ce qu’elles montrent, sont captivantes : il y est question d’une très hypothétique expédition maritime envoyée en Amérique par un roi malien du début du xive siècle, de l’inflation attestée que provoqua au Caire son

africaine catherine coquery-Vidrovitch, l’occasion de revenir sur les difficultés historiographiques auxquelles elle a pu se heurter au début des années 1990. Les travaux anthropologiques sur le sujet, réalisés au xixe siècle

et sous la période coloniale, avaient les défauts de leur

temps : faits par des hommes, pour des hommes, ils ont ancré dans les

Les AfRicAines histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du xixe au xxe siècle Catherine Coquery-vidrovitch La Découverte, 2013, 407 p., 14,50 €.

esprits l’image de « la » femme africaine facile et indolente. c. coquery-Vidrovitch montre a contrario la diversité des conditions et le rôle économique central des femmes sur un continent où la notion de « femme au foyer » est quasi inexistante : paysannes (davantage que les hommes, à l’exception de la zone sahélienne), commerçantes (on se souviendra des signares – métisses – de Gorée et saint-Louis, mais aussi des femmes kikuyus qui assuraient le commerce avec les Masaïs), guerrières (incarnées par les célèbres Amazones du dahomey, symbole de la résistance du royaume ouest-africain à la conquête française en 1894), mais aussi esclaves, reines-mères ou cheftaines… Un ouvrage dense qui balaie nombre de clichés. n Justine Canonne

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Livres Psychologie

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lle a 10 ans. Ce soir encore, après l’avoir battue, il la fait asseoir à table et jette dans une assiette une omelette froide, un yaourt, du pain, de l’eau et de la salade. « Tu ne sortiras de table que lorsque tu auras tout fini. Tout. Y compris la sauce. » Quand elle lui demande, en larmes, ce qu’elle a fait pour mériter de souffrir à ce point, le père lui répond le plus calmement du monde : « Tu es pire qu’un chien. » Avouons-le, ce n’est pas sans une certaine réticence que nous avons lu jusqu’au bout ce récit térébrant du calvaire enduré par Céline Raphaël. Frappée, humiliée des années durant par un père qui veut en faire une pianiste prodige, elle a dû jouer de cet instrument 45 h par semaine. Difficilement supportable, ce livre

La DéMeSURe Soumise à la violence d’un père Céline Raphaël Max Milo, 2012, 237 p., 18 €.

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TROUbLeS eN PSyChIaTRIe Isabelle Coutant La Dispute, 2012, 224 p., 22 €.

est cependant nécessaire, ne serait-ce parce qu’il lève le voile sur un sujet encore tabou : la maltraitance infantile dans les milieux sociaux aisés. La petite fille travaille, et travaille encore, remporte les concours de piano pour ne plus être battue. Mais ça ne suffit pas. Ça ne suffit jamais. Dans l’entourage de la gamine, personne ne veut voir. La maltraitance, c’est chez les pauvres, ailleurs, bien loin d’ici, pour les petits enfants qu’on oblige à transporter des briques ou des paniers de sel. Pas chez les enfants de notables. Dans la postface, le pédopsychiatre Daniel Rousseau souligne à quel point « les formes sophistiquées de la maltraitance reposent sur deux principes qui structurent un double langage

estrictions budgétaires, fermetures de lieux, raccourcissement des séjours, manque de moyens et de personnel… Si les patients hospitalisés en psychiatrie souffrent, les institutions chargées de les accueillir sont elles aussi atteintes. Sociologue, chargée de recherche au CNRS, Isabelle Coutant s’est livrée à une enquête méticuleuse dans une unité pour adolescents située dans un secteur défavorisé de la banlieue parisienne. Dans cette unité, beaucoup de jeunes souffrent de troubles graves de la personnalité avec une grande désorganisation du comportement qui s’exprime souvent sur le mode de la violence, de la délinquance ou de la toxicomanie. À l’issue de cette enquête, l’auteure constate que la pédopsychiatrie a la lourde tâche de suppléer aux manques des autres institutions chargées de l’enfance. Face à des situations qu’ils ne parviennent pas à gérer, magistrats et travailleurs sociaux se tournent vers l’hôpital psychiatrique et « les injonctions à la protection

destructeur : “Si je dois te faire du mal, c’est pour ton bien”, et “si je lui fais du mal, c’est pour son bien” ». Il pose aussi une question cruciale : pourquoi un enfant maltraité tarde-t-il tant à révéler son calvaire ? Finalement devenue médecin et heureuse de l’être, Céline mène aujourd’hui un combat acharné contre la maltraitance infantile, milite pour une meilleure formation des professionnels de l’enfance et une mobilisation accrue des pouvoirs publics. Car si le parcours et le courage de Céline sont un bel exemple de résilience, beaucoup d’autres de ses camarades de misère n’auront pas sa chance. Chaque jour, en France, deux enfants décèdent des suites directes de maltraitances. n Sarah ChiChe

de l’enfance peuvent ainsi conduire à l’enfermement d’adolescents en errance ». Pour les jeunes des milieux populaires qui souffrent de « troubles des conduites », l’enjeu devient « un enjeu d’ordre public », source de polémiques : quelle est la légitimité à intervenir ? Jusqu’où faut-il le faire ? L’auteure développe, au-delà d’une étude très rigoureuse et humaine sur des parcours de vie accidentés, une réflexion riche sur ce que Michel Foucault appelait le « pouvoir psychiatrique ». Qu’est-ce que « faire asile » ? Quel lieu géographique et psychique peut-on proposer à ces personnes que l’on dit « folles » pour qu’elles puissent y déposer leur corps et une parole ? Où se situe la frontière entre la pratique de l’internement abusif et faire sortir des patients de l’hôpital bien trop tôt, par manque de lits, alors qu’ils sont encore en pleine crise ? Un livre qui peut être aussi bien lu par les professionnels de la santé mentale que par les patients et leurs proches. n S.C.

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ÉcoNo Mie

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La CRISe QUI vIeNT La nouvelle fracture territoriale Laurent Davezies Seuil, 2012, 124 p., 11,80 €.

e prix Nobel décerné à Paul Krugman, spécialiste de la question, en 2008 est symptomatique d’un intérêt renouvelé de la part des économistes pour la notion de territoire. alors que l’espace n’a souvent été pour la pensée économique qu’un lieu neutre que l’activité de l’homme doit façonner, il apparaît désormais qu’il joue un rôle primordial, notamment en période de crise. C’est ce que montre de façon précise Laurent Davezies pour la France, éclairant les inégalités entre les différents territoires. Certes, ces inégalités ont toujours existé. Mais la crise les aggrave, compromettant l’avenir de certaines régions. Car si lors des précédentes crises (1974, 1982, 1992), les budgets publics et sociaux avaient contribué à limiter l’ampleur des dégâts, l’état des finances publiques ne le permet plus aujourd’hui. C’est désormais le système de croissance français reposant sur la consommation des ménages financée par la dette qui est menacé.

La crise a semble-t-il moins touché l’emploi français que celui de ses voisins. Mais si l’on regarde au niveau des territoires, les disparités apparaissent. et ce sont les territoires déjà fragiles qui ont le plus souffert, révélant que la crise est bien structurelle pour eux. Les handicaps se cumulent donc, les régions les plus dynamiques et les grandes métropoles bénéficiant des boucliers (emplois et revenus publics, progression des emplois privés du secteur tertiaire, croissance de l’emploi féminin) au contraire des zones déjà en déclin ces dernières années. La dimension redistributive des budgets publics au niveau des territoires (mal connue) a permis jusqu’ici de réduire les inégalités entre les zones d’emploi. Mais la question se pose maintenant : faudra-t-il bientôt opter pour la fraternité à défaut de l’égalité ? entre le soutien aux territoires les plus dynamiques et la solidarité vis-à-vis de ceux qui le sont moins, l’état devra faire des choix. n thierry JoBard

DRoiT

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UN JUge FaCe aUx KhMeRS ROUgeS Marcel Lemonde et Jean Reynaud Seuil, 2013, 250 p., 20 €.

omment juger les crimes contre l’humanité ? Le moyen est à trouver, chaque fois de manière différente. Tel est le message principal de ce témoignage apporté par Marcel Lemonde, juge d’instruction au sein du tribunal des Khmers rouges pendant près de cinq ans. Chargé de juger le cas des principaux responsables du « Kampuchéa démocratique », le régime qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes de 1975 à 1979, ce tribunal est une machine judiciaire hors-norme. Fruit d’une âpre négociation, c’est un organe mixte, composé de juges cambodgiens majoritaires et de magistrats internationaux. Chaque décision étant discutée avec les

juges locaux, onze mois ont été nécessaires à la seule élaboration du règlement du tribunal. Puis le premier dossier est ouvert : celui de Kaing Guek Eav, alias Duch, ex-directeur de S-21, un lycée reconverti en centre de détention, de torture et d’élimination des opposants politiques. Opposants qui ne tardèrent pas à devenir des « ennemis de l’intérieur », les cadres du régime étant bientôt eux-mêmes soumis aux purges. Duch a été condamné, en 2010, à trente ans de prison. Un second dossier, ouvert peu après, portait sur la responsabilité de quatre autres dirigeants khmers rouges. Par crainte que le procès de ces derniers, très âgés, n’ait jamais lieu, M. Lemonde et son homo-

logue cambodgien rédigent une ordonnance de clôture très longue, 435 pages, peut-être « la seule trace laissée par ce tribunal sur ce qui s’est passé au Cambodge ». Ce procès, ouvert en novembre 2011, n’est toujours pas terminé à la fin de 2012. Sous la pression des magistrats cambodgiens, les dossiers d’autres responsables khmers n’ont pas donné lieu à des poursuites formel les. Ce qui conduit M. Lemonde à qualifier ce tribunal de « boiteux », « tardif » mais néanmoins nécessaire. « Si l’on a peur de tacher sa robe de juge, conclut-il, mieux vaut éviter de s’aventurer sur les chemins boueux du Cambodge. » n Céline Bagault Mars 2013 ScienceS HumaineS 61 N° 246

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Livres hisToiR e

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hISTOIRe DeS MOUveMeNTS SOCIaUx eN FRaNCe De 1814 à nos jours Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.) La Découverte, 2013, 800 p., 32 €.

a France est l’héritière d’une longue et riche histoire de mouvements sociaux. L’expression elle-même – mouvement social – naît durant la première moitié du xixe siècle. L’acception ici retenue par les auteurs rassemble « toutes les interventions collectives destinées à transformer les conditions d’existence de leurs acteurs, à contester les hiérarchies ou les relations sociales, et à générer, pour cela, des identités collectives et des sentiments d’appartenance ». Elle est donc assez ouverte, comprenant émeutes, grèves, pétitions, mais aussi campagnes électorales et pratiques de la monarchie de Juillet (enterrements d’opposition, banquets protestataires et charivaris politiques). C’est peu à peu qu’un espace démocratique public s’est constitué, d’abord dépendant du calendrier parlementaire, puis plus

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L’eNNUI histoire d’un état d’âme (xixe-xxe siècle) Pascale goetschel, Christophe granger, Nathalie Richard et Sylvain venayre (dir.) La Sorbonne, 2012, 320 p., 25 €.

autonome. Et ce n’est qu’avec les percées haussmaniennes que la rue, jusqu’alors propice aux barricades, a pu s’ouvrir aux cortèges. De même, l’organisation de la contestation va se révéler nécessaire pour canaliser l’enthousiasme et assurer la cohésion des mouvements. Ainsi de l’AIT (Association internationale des travailleurs) qui sut jouer des hésitations de Napoléon III pour assurer, avant de disparaître, le passage du socialisme quarantehuitard vers le socialisme révolutionnaire. L’exemple de la Commune permet de dégager les problématiques liées à la notion de mouvement social ou de moment révolutionnaire. Les modèles sociologiques ayant tendance à privilégier l’idée d’une action consciente des acteurs, l’histoire risquant de donner après coup un sens à des événements sur les moments embrouillés, la logique même des déci-

e hais les dimanches ! » Pourquoi s’ennuie-t-on plus ce jour-là ? Selon Robert beck, la loi de 1906 sur le repos dominical en serait la cause principale. L’inactivité, le repos mais aussi l’obligation de bonheur liée à cette journée peuvent engendrer un sentiment de vide et d’attente déçue. L’ennui peut aussi se manifester là où on ne l’attend pas, lors d’expéditions scientifiques par exemple, expéditions qui, dans l’imaginaire collectif, devraient plutôt évoquer l’aventure. L’objet de ce recueil est de montrer que l’ennui a une histoire, qu’on ne le ressent pas de la même façon selon les époques, les milieux et les lieux. L’ouvrage réunit les interventions d’un colloque qui s’est tenu fin 2007 à la Sorbonne. Il s’ouvre sur différentes manifestations de l’ennui dans les champs de la philosophie, de la médecine, de

sions prises semble faire défaut. Quelle est la part des reconstructions a posteriori ? Si la Commune discrédite l’insurrection, l’échec des grèves de 1920 ruine l’idée d’une grève générale prônée par le syndicalisme révolutionnaire jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les pratiques contestataires vont désormais se nationaliser alors que s’instaurent de nouveaux rapports entre classe ouvrière et État social, et ce jusqu’aux années 1970. Le déclin du PCF, la mondialisation, le chômage de masse ont profondément modifié le paysage social. Les grèves de 1995 marquent une nouvelle étape puisque désormais « l’individualisation de la “deuxième modernité” contemporaine identifie moins les êtres par leur rôle et statut qu’à travers leur singularité irréductible ». La lutte sociale semble donc devenir individuelle aujourd’hui. n t.J.

la psychologie et de la littérature : neurasthénie, malaise d’une génération postrévolutionnaire ou posture esthétique. Il se clôt sur une sélection de « cadres modernes de l’expérience ennuyeuse » comme les gares, les cités, l’usine, une gendarmerie ou bien encore le bureau d’un cadre d’entreprise. au-delà de la description des différentes qualités d’ennui, les auteurs traitent aussi des stratégies mises en œuvres pour l’éviter : sorties de l’ennui par la débauche ou la violence, par l’écriture, par la création mais aussi bien par le mariage ou, aujourd’hui, le coaching. On retiendra que, malgré sa variabilité extrême, le sentiment de la permanence de l’ennui semble se moquer des lieux, des moments et des niveaux sociaux, tant il se manifeste partout avec force. n eliSa neuville

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PhilosoPhie

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La PhILOSOPhIe exPéRIMeNTaLe Florian Cova, Julien Dutant, édouard Machery, Joshua Knobe, Shaun Nichols et eddy Nahmias Vuibert, 2012, 310 p., 35 €.

onnaissez-vous la « philosophie expérimentale » ? A priori, la formule fleure bon l’oxymore… Même si toute philosophie prend le risque d’être mise à l’épreuve des faits, le philosophe, en règle générale, ne se livre pas à des expériences : il pense pardevers lui et, souvent, à la place d’autrui… Or cette jeune et peutêtre prometteuse spécialité se propose non seulement de le sortir de l’isoloir mais, comme l’écrit Florian Cova, de s’intéresser à la manière dont le commun des mortels résout des questions philosophiques. S’en pose-t-il seulement ? Peu impor te, objectent les « x-philosophes » : même quand nous ne procédons pas à un examen pondéré des problèmes, nous avons des réponses intuitives qui nous

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LeS eMbaRRaS De L’IDeNTITé vincent Descombes Gallimard, 2013, 278 p., 21 €.

es usages contemporains de la notion d’identité dépassent de loin la simple déclinaison d’un nom, d’une date de naissance et d’un curriculum vitae. De l’identité sexuelle à l’identité nationale en passant par les identités culturelles, chacun de nous peut, par la simple évocation de ce mot, faire de sa singularité le nœud où se rejoignent les fils qui nous rattachent à des collectivités plus ou moins concrètes. C’est dans l’espoir de mettre au clair l’énigme de ce « je dilaté » que Vincent Descombes nous invite à une réflexion érudite s’appuyant aussi bien sur les développements de la psychanalyse, Charles Taylor, Ludwig Wittgenstein, Marcel Mauss, Georg Hegel, les philosophes des Lumières, Blaise Pascal et la

viennent à l’esprit. L’objet de la philosophie expérimentale est donc de recueillir et d’étudier ces « intuitions ordinaires ». Comment ? En les suscitant par des expériences de pensée. Exemple ? On soumet à des personnes le petit scénario suivant : une bergère pense qu’il y a un mouton dans le champ qu’elle observe de loin. En réalité, ce qu’elle aperçoit est un rocher qui ressemble à un mouton. Mais il se trouve qu’il y a vraiment un mouton derrière le rocher. Question : la bergère sait-elle qu’il y a un mouton ou bien le croit-elle seulement ? La plupart des Occidentaux y voient une croyance, même si la définition philosophique du savoir est celle d’une croyance « à la fois vraie et justifiée » : ce qui est le cas. Les

intuitions ordinaires peuvent donc diverger des raisonnements des spécialistes, et soulever de nouveaux problèmes. De plus, les résultats varient selon les continents et les cultures… Dans ce recueil, les éditeurs ont pris soin de confronter des textes qui débattent des questions les plus discutées en philosophie expérimentale : l’influence du jugement moral sur nos intuitions, les dilemmes moraux, la responsabilité de l’action, la liberté et le déterminisme, la nature de la conscience. Attention : les argumentations des auteurs sont parfois très techniques et pointues. Mais chacune des discussions est précédée d’une introduction qui en facilite grandement la synthèse. n niColaS Journet

logique de Port-Royal que sur les légistes du Moyen Âge. L’un de ses soucis est de prendre la notion au sérieux, et de ne pas céder à la tentation, trop courante de nos jours, de la déconstruction systématique : si toute identité collective n’est qu’une illusion ou un prétexte, comment expliquer que les « conflits idenditaires » soient les plus difficiles à résoudre ? Reste que l’énigme lexicale ne se laisse pas facilement réduire : quand un actuel habitant de Rome affirme que « nous, les Romains, avons battu les Carthaginois », de quel droit le ditil ? Que l’on sache, il n’y était pas… Pourtant le propos est courant. Il faut donc admettre deux choses. D’abord, que ces identités collectives ne sont pas de

pures fictions mais, comme l’entendait Cornelius Castoriadis, des imaginaires actifs, au même titre qu’une effigie d’ancêtre possède des pouvoirs instituant. Ensuite, que le devoir de l’homme moderne de se penser comme un individu singulier n’exclut pas qu’il se demande de quelle histoire il est l’œuvre. « La notion d’identité, prise au sens moral, permet en effet à cet individu de se trouver lui-même hors de lui-même. Elle l’autorise à dire “moi” pour autre chose que lui-même », conclut V. Descombes. À défaut d’expliquer pourquoi il en est ainsi, on admettra que cette description est plutôt éclairante, et permet de comprendre l’embarras que nous éprouvons face à la notion d’identité et à ses propriétés paradoxales. n n.J. Mars 2013 ScienceS HumaineS 63 N° 246

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Livres scieNce PoliTiqu e

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L’eMPOweRMeNT, UNe PRaTIQUe éMaNCIPaTRICe Marie-hélène bacqué et Carole biewener La Découverte 2013, 176 p., 16 €.

pparue en France au cours des années 2000 en provenance des États-Unis, la notion d’« empowerment » apparaît dans de multiples domaines : entreprise, université, travail social, éducation, développement international. On la trouve, en France, associée à celle de « démocratie participative ». L’empowerment possède un double sens : celui de détenir un pouvoir mais aussi celui de se rendre capable de l’acquérir, un état donc tout autant qu’un apprentissage. De là la difficulté à l e tr a d ui r e e n f r a n ç a i s (« empouvoirisation », et au Québec « pouvoir d’agir », ou « affiliation »). Par-delà les difficultés lexicales, c’est sans doute la difficulté d’acclimater l’idée à

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La POLITIQUe eN LIbRaIRIe Les stratégies de publication des professionnels de la politique Christian Le bart Armand Colin, 2012, 284 p., 30 €.

ui ne s’est pas un jour étonné devant l’abondance de livres écrits par des hommes et des femmes politiques ? Nos politiques sont pourtant par leur formation de moins en moins des littéraires : se convertiraient-ils avec l’âge aux joies de la littérature ? Christian Le bart propose une autre explication, bien plus terre à terre : la publication d’un livre constitue désormais l’étape obligée dans une carrière politique. Pourvu qu’elle arrive à point nommé à l’appui d’une notoriété déjà acquise, elle la renforce, en particulier en donnant accès aux médias. ainsi tout présidentiable publiera un ou plusieurs livres.

nos réalités sociopolitiques qui empêche que notre langue se l’approprie tout à fait. Aux États-Unis, le concept d’empowerment a connu une évolution notoire, employé à la fois par les libéraux et les conservateurs. Les auteurs distinguent donc trois modèles d’empowerment outre-Atlantique : radical, sociolibéral et libéral. Des premiers aux derniers, c’est la dimension individuelle qui s’affirme au détriment de celle, collective, qui prévalait à ses débuts. L’empowerment radical « prend sens dans une chaîne d’équivalences qui lie les notions de justice, de redistribution, de changement social, et de pouvoir, celui-ci étant exercé par ceux

“d’en bas” ». Le mouvement féministe des années 1970 l’utilise pour qualifier sa lutte contre les violences domestiques et le viol. Mais sa dimension critique perd de son tranchant à mesure qu’elle se diffuse. Son emploi par les institutions internationales a fini par en faire l’outil de  l’individu entrepreneur de lui-même. Or l’empowerment porte en lui une conception du pouvoir et du contre-pouvoir non plus vertical, mais distribué selon des formes inventives, créatives, toutes expérimentations collectives aptes à transformer les hiérarchies. Et le terme ne désigne pas seulement le « pouvoir sur », mais aussi le « pouvoir de » et le « pouvoir avec ». n t.J.

Selon C. Le bart, cette tendance à s’affirmer par le livre découle de l’acte fondateur en la matière qu’a constitué Mémoires de guerre de Charles de gaulle. Publié au milieu des années 1950, à la veille de son retour aux affaires, l’ouvrage connaît un extraordinaire succès de librairie. Surtout, il établit à nouveau frais l’équivalence entre grandeur littéraire et grandeur politique. Désormais, pour ambitionner d’être le président de cette République-là, il faudra donner des gages à la littérature ou, tout au moins, à l’écriture. au-delà de cette association aux valeurs lettrées, le livre permet aussi de s’adresser directement à l’opinion publique sans la

médiation des partis. avec la présidentialisation du régime politique, le jeu politique devient un combat entre individus et non plus entre partis : le livre politique constitue l’un des moyens de cette individualisation, d’où l’augmentation du nombre de ces produits. Il s’agit de se présenter à l’opinion, en toute humilité bien sûr, comme un individu d’exception. L’homme ou la femme politique y joue la sincérité, et entend engager un rapport intime avec son lecteur. L’étonnant, alors même que les journalistes ne cessent de dénoncer l’artifice, c’est que ce jeu bien éventé désormais continue. Pour longtemps encore ? n ChriStophe Bouillaud

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R eligioN

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La QUeSTION ReLIgIeUSe eN ChINe vincent goossaert et David a. Palmer, trad.v. goossaert, Fanny Parent et eva Salerno CNRS, 2012, 500 p., 25 €.

ajoritairement athée, entendon dire encore de la Chine. On a longtemps voulu croire que la République populaire avait étouffé toute religiosité sur son territoire. Il n’en est rien. Depuis 1949, le nombre de protestants évangéliques y a été multiplié par 60 (le taux le plus élevé de croissance au monde), et aujourd’hui fleurissent les autels taoïstes, les églises catholiques et le bouddhisme globalisé. Ce livre, coécrit par un historien et un anthropologue, permet de mieux visualiser les raisons de cette vitalité en récapitulant les étapes mouvementées de la vie religieuse en Chine depuis un siècle. De la réforme esquissée par la Chine impériale à partir de 1898 pour contrôler les cultes comme se devait de le faire un État

moderne au melting-pot d’aujourd’hui, en passant par la religion politique révolutionnaire un temps axée sur le culte de Mao, cette histoire détaillée des tribulations et succès des religions en Chine est une première en français. Loin d’être linéaire (religiosités impériale, puis révolutionnaire, puis postmoderne), cette histoire est révélatrice d’un passé complexe et d’un présent qui l’est tout autant. Les cultes locaux, naguère base de la vie sociale, furent ainsi combattus au titre de superstitions avant d’être érigés en patrimoine culturel. Certains s’impliquent aujourd’hui, localement, en politique locale ou dans le caritatif. Les religions en Chine, du fait de leurs multiples chapelles et de leur autonomie par rapport à l’État, même si celui-ci s’efforce depuis

toujours d’en garder le contrôle, sont un fait social total, ne serait-ce qu’en agissant comme un révélateur des failles qui scindent le pays. Il suffit de penser au rôle joué par le bouddhisme dans l’affirmation de la minorité tibétaine, par l’islam pour la minorité ouïghour, par la tradition recomposée dans le mouvement syncrétique de rédemption du Falun Gong, réprimé par l’État. Les transformations du paysage religieux reflètent celles des époques. La sécularisation, imposée par la force, a longtemps masqué les dynamiques d’un écosystème spirituel complexe. Alors que la Chine joue un rôle croissant dans le monde, mieux vaut savoir quelles configurations religieuses originales pourront en sortir, et se globaliser peut-être. n laurent teStot

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Initiation à l’étude du sens sémantique et pragmatique

978-2-36106-032-9 - 256 p. - 16,00 €

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Livres sociologie

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Le TRavaIL PORNOgRaPhIQUe enquête sur la production de fantasmes Mathieu Trachman La Découverte, 2013, 292 p., 22 €.

e cinéma pornographique est un objet rétif au regard sociologique. Moralement douteux, peu élevé dans la hiérarchie des biens de consommation culturels, il fait rarement l’objet de recherches précises, ne serait-ce que sur le nombre de films ou leurs budgets. En dépit de ces obstacles, Mathieu Trachman a réalisé une enquête par entretiens et observations dans un monde aux frontières incertaines, mais où les différents protagonistes travaillent, gagnent de l’argent et font du profit. Ce simple constat n’a déjà rien de l’évidence. Il faut se rappeler en effet que, lorsqu’elle est inventée il y a près de deux siècles, la pornographie sert d’arme critique à l’encontre des pouvoirs officiels. Depuis, elle s’est transformée en activité mar-

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LeS PRIx NObeL Sociologie d’une élite transnationale Josepha Laroche Liber, 2012, 184 p., 20 €.

chande avec pour objectif principal la mise en scène de fantasmes hétérosexuels. La pornographie est plus précisément encore un travail au service des désirs masculins qui met en scène des corps féminins. L’auteur montre que l’on ne peut assimiler le travail pornographique ni à un rapport esclavagiste (dont les femmes seraient les victimes) ni à un moyen d’expression libertaire émancipateur. Sur un marché où se côtoient des professionnels et des amateurs, la distinction entre sexualité privée et sexualité professionnelle n’est pas toujours tranchée. Il existe par ailleurs une division du travail entre hommes et femmes, qui oppose très nettement les premiers aux secondes. Les hommes font davantage carrière

laire, concise et efficace, cette brève étude sociohistorique a le mérite de s’étonner de ce que l’habitude nous fait accepter sans broncher : d’où vient donc l’universelle clameur médiatique qui fait du prix Nobel une récompense mondialement connue ? Instituée en 1896 par la disposition testamentaire du richissime inventeur de la dynamite, la fondation Nobel reçut, d’abord, un accueil plutôt frais : on y vit le remord d’un marchand d’armes vaniteux et bêtement cosmopolite. Les plaintes de ses héritiers dépouillés repoussèrent l’attribution des premiers prix à 1901. Ceux-ci étaient au nombre de cinq, reflétant les goûts personnels d’alfred Nobel pour les sciences appliquées (physique, chimie et médecine), la littérature et la promotion de la paix dans le monde. L’économie sera ajoutée en 1968, grâce à la banque de Suède. en un siècle, les prix Nobel sont devenus non seulement des symboles d’excellence, mais la seule institution capable de délivrer un « titre international de noblesse » parfois refusé ou contesté, mais jamais ignoré. Cette success

dans la profession mais leur salaire est en général inférieur (entre 100 et 300 euros la scène, contre 150 à 600 pour les femmes). Plus rapidement affectées par l’usure du corps, menacées par la tendance à l’« accumulation des débutantes », les actrices sortent plus rapidement de ce marché du travail où la maîtrise de son corps compte tout autant que sa plastique. Il fallait à la fois de l’audace et de la subtilité à un jeune sociologue pour explorer un univers si peu conventionnel. Armé de son identité affichée de gay, M. Trachman sait prendre la distance qui sied là où la norme est celle de l’hétérosexualité. Il éclaire ainsi le lecteur sur ce que, dans le monde de la pornographie, travailler veut dire. n Clément lefranC

story, Josepha Laroche l’attribue à trois facteurs. D’abord, l’indéfectible sérieux avec lequel l’institution a pris à cœur de respecter l’esprit du fondateur : croyance dans la valeur du progrès des sciences, défense d’un idéalisme littéraire et promotion d’un pacifisme plus réaliste que radical. ensuite, l’engagement politique dont ont fait preuve les experts du Nobel, au gré de l’histoire, contre le nazisme, pour les droits de l’homme et en faveur des dissidents des régimes autoritaires. enfin, il y a l’implication de la caste des nobélisés eux-mêmes, n’hésitant pas, pour la plupart, à mettre leur célébrité au service des valeurs défendues par l’institution. Le tout, évidemment, ne s’est pas fait sans quelques tensions notoires, dénonciations officielles et officieuses, prouvant seulement qu’aucune récompense internationale n’échappe aux rivalités de l’histoire. C’est à ce prix, semble-t-il, que le Nobel est devenu le lieu d’une concurrence mondialement reconnue, au point que l’on a pris l’habitude de comptabiliser plus souvent les lauréats par leurs pays d’origine que par leurs noms. n n.J.

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scieNce

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aLTeRSCIeNCe Postures, dogmes, idéologies alexandre Moatti Odile Jacob, 2013, 334 p., 23,90 €.

la différence des parasciences et des savoirs traditionnels, l’alterscience, ciblée dans ce livre par Alexandre Moatti, est produite par des esprits formés aux disciplines scientifiques, voire pourvus d’une solide confiance dans leur avenir. Oui mais voilà, leur chemin les écarte, parfois définitivement, des théories les mieux admises, auxquelles ils préfèrent… les leurs. Rien de plus normal, dira-t-on : la connaissance ne progresse-t-elle pas à force de critiques et de réfutations ? Les cas présentés dans ce volume semblent d’abord hétéroclites : des ingénieurs fâchés avec la théorie de la relativité, d’autres avec Isaac Newton et l’astrophysique en général,

des créationnistes résolus à en finir avec Charles Darwin et Galilée, des technolâtres hostiles à la physique quantique, des philosophes en mauvais termes avec les académies… Tout l’art de l’auteur est de montrer ce qu’il y a de commun dans ces figures dissidentes et qui les rend aussitôt moins sympathiques : dogmatisme, enflure théorique, agressivité et parfois même paranoïa évidente. Il devient évident que dans la plupart des cas présentés, la science n’est qu’un instrument au service d’une religion, d’une idéologie politique dangereuse ou d’un égocentrisme hors du commun. Pourtant, ils revendiquent une place au palmarès académique et s’ils ne l’obtiennent pas, créent leurs

propres institutions et sociétés savantes, en criant au complot. Certains d’entre eux sont connus (Gustave Le Bon, Immanuel Velikovsky), d’autres moins ( J a c q u e s Va l l é e , H a n s Hörbiger). Pour nombre d’entre eux, leurs idées réactionnaires, leurs affinités fascistes limitent leur postérité à de petits groupes décadents. Mais, de manière plus osée, A.  Moatti souligne la continuité de posture existant entre eux et une certaine « ultragauche contemporaine » arracheuse d’OGM, à laquelle participent des chercheurs de laboratoire, partisans d’une science « autre ». Seraient-ils aussi redoutables que leurs prédécesseurs ? n n.J.

ligne, vidéos et textes) dont, pour la plupart, nous n’avons eu que de rares aperçus dans les médias. Cette étude systématique montre à quel point cet usage du multimédia résulte d’une stratégie calculée de récupération des symboles de l’islam fondamental (couleurs, graphismes, présence du Coran) mêlés d’images guerrières (entraînement au combat, explosions, armes automatiques, chants de guerre). Au fil du temps et des conflits successifs, la thématique de l’ultraviolence, du martyr et de son salut s’est affirmée en même temps que les têtes pensantes d’Al-Qaïda cherchaient à globaliser leur mouvement, constitué au départ d’une avant-garde combattante.

Cette réflexion sur l’image et son usage pour le moins hérétique en islam sunnite mène l’auteur à un diagnostic rarement porté : selon lui, plus qu’un mouvement politique international, Al-Qaïda s’est forgé un destin de secte fermée, de dissidence à l’intérieur même de la foi radicale, qui ne recule devant aucune manipulation doctrinale pour imposer sa vision bricolée de l’islam. D’où, finalement, son déclin progressif auprès d’une opinion musulmane trop fréquemment visée par les foudres des sectaires de feu Oussama Ben Laden, par ailleurs un peu dépassés par les succès des révolutions arabes. Un document rare, finement analysé et doublé d’une iconographie parlante. n n.J.

co M M u NicATioN

«B

aL-QaIDa PaR L’IMage La prophétie du martyre abdelasiem el Difraoui Puf, 2013, 420 p., 32 €.

en Laden et ses associés se félicitaient euxmêmes de conquérir une place dans l’histoire de l’islam et d’instaurer leur propre mythe dans le cadre d’un détournement de l’islam. Peu de moyens sont mieux adaptés que la propagande audiovisuelle pour atteindre ces objectifs. » L’objet de ce livre peu paraître secondaire mais il se révèle, au fil de la lecture, pleinement justifié. De la première guerre d’Afghanistan (1979-1985) à la globalisation du djihad au Maghreb et en Arabie Saoudite, en passant par la Bosnie, le 11 septembre 2001 et la guerre d’Irak, l’idéologie d’AlQaïda s’est incarnée dans une série de supports de propagande audiovisuels (photos en

Mars 2013 ScienceS HumaineS 67 N° 246

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Livres iNTeR NATioNA l Aux sources de la morale

D

MORaL ORIgINS The evolution of virtue, altruism, and shame Christopher boehm Basic Books, 2012, 424 p., 22,50 € env.

À signaler The MORaL MOLeCULe The source of love and prosperity

Paul J. Zak

Press, 2012, 256 p., 20 € env.

u point de vue de l’évolution, le sens de la

eu de coopération efficace. Du coup, ces

morale est un paradoxe. Certes, la théorie

premiers humains se seraient mis à punir ou

du « gène égoïste » permet de justifier qu’une

rejeter leurs comparses ayant tendance à être

forme d’altruisme envers nos proches, avec qui

trop égoïstes ou à prendre plus que leur quote-

nous avons beaucoup de gènes en commun, se

part, que ce soit en trichant, en volant ou par la

soit répandue : en les aidant, nous augmentons

force. Cette attitude répressive aurait eu des

leurs chances de se reproduire et, du coup, nous

conséquences génétiques : les individus inhibant

favorisons la propagation de nos gènes. De

plus facilement leurs tendances asociales, que ce

même, la théorie de l’altruisme réciproque, qui

soit à cause de la peur des punitions ou grâce à

s’articule autour du thème « je te gratte le dos si

leur capacité à intérioriser les règles collectives,

tu grattes le mien », permet d’expliquer l’entraide

auraient été favorisés par la sélection sexuelle.

entre des individus non apparentés. Mais

Pourquoi ? Tout simplement parce que, dans une

comment expliquer que l’on puisse aider, à nos

société de chasseurs-cueilleurs relativement

dépens, des êtres avec qui l’on n’entretient pas

égalitaire, le fait de vous montrer généreux et

de relation directe ? Telle est l’énigme de

intègre vous donne l’apparence d’être un bon

l’altruisme à laquelle l’anthropologue Christopher

partenaire reproductif. Ce sont donc les individus

boehm, après bien d’autres, tente d’apporter une

ayant davantage ces qualités qui auraient eu le

solution dans ce livre.

plus de chance de propager leurs gènes.

Tout commencerait avec l’apparition des

Notons que cette évolution de la morale n’éli-

premiers humains. C. boehm estime en effet que

mine pas les tendances asociales, puisque les

les chimpanzés et les bonobos, nos plus proches

individus capables de dissimuler ces tendances

cousins, n’ont pas un sens de la morale sem-

vont eux aussi être capables de passer leurs

blable au nôtre. C’est après notre séparation de

gènes. C’est l’apparence qui compte. Quoi qu’il

leur lignée évolutive que la morale serait

en soit, étant donné l’existence d’une réprobation

apparue. en l’occurrence, le facteur déclenchant

générale, voire de punitions à l’encontre des

aurait été, suite à l’augmentation des capacités

profiteurs et resquilleurs, le sens de la culpabilité

cognitives des premiers humains, le développe-

et de la honte aurait présenté un avantage. Sur

ment de la chasse en bande. La collaboration

des générations, les premiers humains auraient

constituant un avantage direct, il est compréhen-

donc appris à agir avec un souci de justice,

sible qu’une tendance à collaborer ait été

d’équité et de partage pour éviter ces sensations

sélectionnée. Mais, pour expliquer la naissance

désagréables. ainsi serait né l’altruisme.

de la morale, il faut aller plus loin.

Ce scénario est bien sûr hypothétique. Il n’est

Une fois le gibier tué, comment le répartir entre

pas sans faiblesses. Mais l’intérêt du livre de

les membres du groupe ? Chez les primates,

C. boehm est de l’étayer de beaucoup d’observa-

quelle que soit la situation, le mâle dominant

tions éthologiques et ethnologiques. À la fois

s’impose. Il prend toujours la meilleure part du

profond et facile à lire, il constitue ainsi une très

gâteau. en revanche, chez les premiers humains,

intéressante contribution à ce vieux débat sur

le travail en groupe aurait favorisé l’émergence

l’origine de la morale. n

d’un sens de l’égalité, sans quoi il n’y aurait pas

thomaS lepeltier

68 ScienceS HumaineS Mars 2013 N° 246

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Revues

SociétéS & repréSentationS « l’artiFication du culinaire » Monde(s). Histoire, espaces, relations

N° 2, novembre 2012. www.monde-s.com

« empires »

La question des empires a nourri une abondante historiographie lors de cette dernière décennie. coordonné par pierre Boilley et antoine Marès, ce numéro aborde les « notions d’empire » (empire romain, monarchie des Habsbourg, déni de l’empire américain) ; les « empires et monde » (Moghols, empires tang et musulman, ottoman) ; les « imaginaires et invention des empires » ; les « Fonctionnements impériaux » ; avant de traiter la question « Les empires meurent-ils ? » (empires espagnol, moghol, tsariste, soviétique). enfin Empires, de la Chine ancienne à nos jours, dirigé par Jane Burbank et Frederick cooper (payot, 2011), fait logiquement l’objet de la rubrique « Débat autour d’un livre ».

revue internationale d’éducation

N° 61, décembre 2012, CIEP, 55 p., 15 €.

« enseignement et littérature dans le monde »

chine, états-Unis, russie, Sénégal, France, Haïti, Québec… ce tour du monde de la manière dont est enseignée la littérature est passionnant et propre à extirper quelques préjugés : non, la littérature (que les américains appellent joliment les « arts de la langue ») n’est pas l’apanage de la culture occidentale, elle a une place majeure en

N° 34, automne 2012, 240 p., 25 €.

À

ceux qui penseraient encore que cuisiner est une activité domestique aussi pénible qu’essentielle, ce numéro de Sociétés et Représentations est vivement conseillé. ils y découvriront qu’à bien des égards, la cuisine peut être considérée comme un art. L’engouement que l’on constate aujourd’hui, au travers des émissions de télévision ou des magazines culinaires, n’est pas une

chine, à Haïti, au Sénégal… et partout, son enseignement oscille entre recherche de standards universels et support de la culture de chaque pays et des valeurs qu’il entend véhiculer.

mode éphémère, mais un mouvement inscrit dans la société depuis au moins le xve siècle. Maître chiquart, auteur en 1420 Du fait de cuisine, évoque dans un courrier au duc de Savoie la « science de l’art de cuysinerie et de cuysine ». Ses écrits montrent par ailleurs la place importante accordée à l’esthétique visuelle et combien « la cuisine s’élabore, non seulement sur un art du déguisement et de l’illusion (…) mais encore sur des constructions spectaculaires et des recherches chromatiques ».

Mais ce n’est que bien plus tard, au xix e  siècle, que gronde la révolte des cuisiniers. ils souhaitent ne plus êtres considérés comme des domestiques ou des ouvriers. en 1887, le cuisinier philéas Gilbert revendique même le titre d’artiste. Si ce dossier s’intéresse principalement à l’histoire de l’art culinaire, de Maître chiquart à Guy

CO2 ». La revue nous invite à visiter Göteborg, Malmö, ou Fribourg, villes pionnières, où est expérimenté ce que pourrait être des villes sans carbone.

FuturiBle

politique étrangère

N° 392, janvier-février 2013, 168 p., 22 €.

Vol. LXXVII, hiver 2012-2013, Ifri, 20 €.

« la société postcarbone »

« France-allemagne, 50 ans après le traité de l’élysée »

et si l’avenir du climat se jouait en grande partie dans les villes ? c’est l’idée centrale de ce dossier de Futurible. S’il se concentre ainsi sur les villes, c’est qu’elles « contribuent pour plus des deux tiers à la consommation mondiale d’énergie, et pour plus de 70 % aux émissions totales de

« Les couples ne survivent que s’ils acceptent de changer ». telle est en substance la teneur de ce dossier qui revient sur l’histoire des relations franco-allemande et s’interroge sur la pérennité d’une relation solide malgré des politiques antinomiques.

Savoy en passant par Jean anthelme Brillat-Savarin, il fait des détours intéressants, notamment par le rôle des médias dans l’éducation culinaire, puis par le Japon. on y découvre les douceurs japonaises, à mille lieues de la culture gastronomique française. L’art de la pâtisserie associe au sucre le monde végétal, qu’il s’agisse de riz gluant, de haricots blancs et rouges, de fleurs de cerisiers ou de jeunes pousses de bambou. Le sucre, élément précieux, n’apparaît qu’au viiie siècle. Denrée de luxe, il est rarement incorporé à la pâte, mais est mis en valeur « par l’intermédiaire d’un lit placé sous les douceurs, ou d’un saupoudrage ». Un dossier qui met l’eau

à la bouche, tant les images évocatrices de plats meilleurs les uns que les autres nous rappellent que la cuisine est un art qui s’adresse à tous les sens. n Christophe rymarski

revue d’éconoMie Financière N° 108, décembre 2012, 275 p., 32 €.

« l’investissement à long terme » À l’heure où les besoins d’investissement de long terme de la France vont s’accroître, l’épargne mondiale va se rétracter du fait de l’accroissement de la consommation des pays émergents. « L’épargne mondiale va être une ressource d’autant plus rare que les besoins de chaque zone géographique vont entrer en compétition pour la capter. » comment alors garantir les investissements à long terme ? c’est à cette question que ce dossier technique et exigeant tente de répondre. Mars 2013 ScienceS HumaineS 69 N° 246

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Agenda

les 21 et 22 février l Paris vii e de MaUss à lévi-straUss

Les bibliothèques de chercheurs et la construction des savoirs (xixe-xxe siècles)

Paugam (sociologue, CNRS/ EHESS). Dans le cadre du cycle « Science et philosophie » organisé par Universcience. À 10 h 30, Cité des sciences et de l’industrie, 30, av. Corentin-Cariou. Tél. : 01 40 05 70 22. Courriel : conferences@universcience.fr www.universcience.fr

Du 26 février au 19 mai Paris viie

l

Un artiste voyageUr en Micronésie

Le monde flottant de Paul Jacoulet

Paul Jacoulet (1896 ?–1960) arrive au Japon en 1899, où il séjourne la plus grande partie de sa vie. Il voyage en Corée, en Chine et en Micronésie où il se rend à de nombreuses reprises pour faire des portraits des habitants. À travers ses estampes et dessins, l’artiste représente les hommes et les femmes qu’il a rencontrés avec un regard à la fois intime, esthétique et ethnographique. L’exposition réunit plus de 100 dessins, croquis et estampes exceptionnels de l’artiste français…

Il est rare de trouver dans des travaux d’épistémologie ou d’histoire des sciences humaines et sociales une attention portée aux bibliothèques de chercheurs ainsi qu’aux traces qui y sont portées durant la lecture et qui forment pourtant l’ordinaire de l’activité savante. C’est sur ce dispositif de savoir que constitue la bibliothèque que nous nous proposons de porter un regard nouveau en abordant l’une des voies parmi lesquelles une grande partie des sciences humaines et sociales s’est construite entre la fin du xixe siècle et la seconde moitié du xxe.

le 5 mars l villeneUve-d’ascq

À 18 h 45, Hôtel du département, 52, av. Saint-Just. Cécile Arnold, tél. : 04 96 11 24 50. Courriel : cecile.arnold@des-savoirs.org

Musée du Quai-Branly, 218, rue de l’Université. Nathalie Mercier, tél. : 01 56 61 70 20. Courriel : nathalie.mercier@quaibranly.fr www.quaibranly.fr

Conférence-débat en présence de Xavier Marchandise (professeur émérite, faculté de médecine, université Lille-II, médecin nucléaire, hôpital privé de Villeneuve-d’Ascq). Débat animé par Bertrand Bocquet (professeur de physique appliquée, IEMN/IUT/ université Lille-I). Dans le cadre du cycle « À propos du nucléaire » des Rendez-vous d’Archimède organisés par l’espace culturel de l’université Lille-I. À 18 h 30, université Lille-I, espace culturel. Tél. : 03 20 43 69 09. Courriel : culture@univ-lille1.fr http://culture.univ-lille1.fr

Pouvoirs publics et médias face au nucléaire

le 23 février Paris xixe

l

le lien social Conférence-débat en présence de Gérard Bras (professeur de philosophie en khâgne), Déborah Cohen (historienne, université Aix-Marseille-I), Sébastien Dupont (psychologue, université de Strasbourg) et Serge

nUcléaire et bonne santé

le 7 mars l Marseille ive l’avenir de la jUstice internationale Conférence-débat en présence de Tzvetan Todorov (historien et essayiste). Dans le cadre du cycle « Rêves et cauchemars de la mondialisation » organisé par l’association Échange et diffusion des savoirs.

retrouvez l’agenda

complet sur www.scienceshumaines.com Si vous souhaitez faire connaître une manifestation, merci d’adresser votre annonce directement à : www.scienceshumaines.com/agenda.do Pour tout renseignement : renaud beauval (sh.agenda@wanadoo.fr)

Musée du Quai-Branly, 218, rue de l’Université. Nathalie Mercier, tél. : 01 56 61 70 20. Courriel : nathalie.mercier@quaibranly.fr www.quaibranly.fr

le 12 mars xiiie

l Paris

FUkUshiMa oU l’adMinistration dU désastre

Conférence-débat en présence de Thierry Ribault (Institut français de recherche sur le Japon) et Tino Bruno (IETT/université Lyon-III). Dans le cadre du cycle « La contestation du pouvoir » organisé par la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac). À 18 h 30, BnF, 65, rue des Grands-Moulins. Tél. : 01 81 69 18 38. Courriel : action-culturelle@bulac.fr www.bulac.fr

le 16 mars l Paris viiie sexUalité : le rôle dU cerveaU Journée organisée par Universcience dans le cadre de l’exposition « Bêtes de sexe ». • « aux origines de la sexualité » : Olivier Kah (neurobiologiste, CNRS) ;

• « le désir sexuel dans la tête » : Serge Stoleru (médecin et psychologue, Inserm) ; • « cerveau, sexe et liberté » : Catherine Vidal (neurobiologiste, institut Pasteur). Palais de la découverte, av. Franklin-Roosevelt. Tél. : 01 40 05 70 22. Courriel : conferences@universcience.fr www.universcience.fr

Du 15 au 17 mars l lille aU cœUr des groUPes

Explorer et penser les pratiques en Gestalt-thérapie

Depuis ses origines, la Gestalt-thérapie a fait une large place au phénomène groupal, considérant l’individu comme indissociable de son environnement, de ses différents groupes d’appartenance, de la société dans laquelle il vit. Aujourd’hui, les Gestaltthérapeutes accordent une place fondamentale à la psychothérapie de groupe. Les thérapeutes, au cours de leur formation, sont eux-mêmes engagés dans un travail groupal… Grand Palais, 1, bd des Cités-Unies. Sylvie Schoch de Neuforn, tél. : 01 53 80 47 70. Courriel : sdeneuforn@wanadoo.fr www.gestalt-therapie.org

70 ScienceS HumaineS Mars 2013 N° 246

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❑ Les défis des sciences humaines ❑ Tiers-monde : la fin des mythes ❑ Où va le commerce mondial ? ❑ L’esprit redécouvert ❑ Nouveaux regards sur la science ❑ Comment nous voyons le monde ❑ Les sciences humaines sont-elles des sciences ? ❑ La lecture ❑ Du signe au sens ❑ Médiations et négociations ❑ Nouveaux modèles féminins ❑ La liberté ❑ L’émergence de la pensée ❑ Anatomie de la vie quotidienne ❑ Violence : état des lieux ❑ L’imaginaire contemporain ❑ L’individu en quête de soi ❑ Les ressorts de la motivation ❑ Échange et lien social ❑ La vie des groupes ❑ Aux frontières de la conscience ❑ Le destin des immigrés ❑ Rêves, fantasmes, hallucinations ❑ Apprendre ❑ Normes, interdits, déviances ❑ Les sciences humaines ❑ La parenté en question ❑ Les récits de vie ❑ L’altruisme ❑ Un monde de réseaux ❑ Les sagesses actuelles ❑ Souvenirs et mémoire ❑ Homme/animal : des frontières incertaines ❑ Les logiques de l’écriture ❑ Cultures ❑ L’école en mutation ❑ Les hommes en question ❑ Freud et la psychanalyse aujourd’hui ❑ Travail, mode d’emploi ❑ Les nouvelles frontières du droit ❑ L’intelligence : une ou multiple ? ❑ Autorité : de la hiérarchie à la négociation ❑ La pensée orientale ❑ La nature humaine ❑ L’enfant ❑ Quels savoirs enseigner ? ❑ Le changement personnel ❑ Criminalité ❑ Société du risque ❑ Organisations ❑ Les premiers hommes ❑ Le monde des jeunes ❑ Les représentations mentales ❑ La fabrique de l’information ❑ La sexualité aujourd’hui

131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 155 156 157 158 159 160 161S 163 165 166 167S 169 170 171 172 173 174 175S 176 177 178S 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189S

❑ De la reconnaissance à l’estime de soi ❑ Le souci du corps ❑ Les métamorphoses de l’état ❑ La littérature, une science humaine ? ❑ Manger, une pratique culturelle ❑ Les nouveaux visages des inégalités ❑ Les savoirs invisibles ❑ Les troubles du moi ❑ Les mondes professionnels ❑ Les nouvelles frontières de la vie privée ❑ La force des passions ❑ L’éducation, un objet de recherches ❑ Cultures et civilisations ❑ Les mouvements sociaux ❑ Voyages, migration, mobilité ❑ Hommes, femmes. Quelles différences ? ❑ Où en est la psychiatrie ? ❑ Contes et récits ❑ Les nouveaux visages de la croyance ❑ Amitié, affinité, empathie… ❑ Aux origines des civilisations ❑ À quoi sert le jeu ? ❑ L’école en débat ❑ Où en est la psychanalyse ? ❑ Où va la famille ? ❑ Qui sont les travailleurs du savoir ? ❑ Les nouvelles formes de la domination au travail ❑ Pourquoi parle-t-on ? L’oralité redécouverte ❑ Dieu ressuscité ❑ Enquêtes sur la lecture ❑ La sexualité est-elle libérée ? ❑ Où est passée la société ? ❑ De Darwin à l’inconscient cognitif ❑ La pensée éclatée ❑ L’intelligence collective ❑ Qui a peur de la culture de masse ? ❑ Les émotions donnent-elles sens à la vie ? ❑ La lutte pour la reconnaissance ❑ Art rupestre ❑ Qu’est-ce que l’amour ? ❑ Agir par soi-même ❑ Comment devient-on délinquant ? ❑ Le souci des autres ❑ La guerre des idées ❑ Travail. Je t’aime, je te hais ! ❑ 10 questions sur la mondialisation ❑ Le nouveau pouvoir des institutions ❑ Conflits ordinaires ❑ Imitation ❑ Les lois du bonheur ❑ Des Mings aux Aztèques ❑ Que vaut l’école en France ? ❑ D’où vient la morale ? ❑ Faut-il réinventer le couple ? ❑ Géographie des idées.

190 191 192 194 195 196 197 198 199 200S 201 202 203 204 205S 206 207 208S 209 210 211S 212 213 214 215 216S 217 218 219S 220 221 222S 223 224 225 226S 227 228 229S 230S 231 232 233S 234 235 236 237S 238 239 240S 241S 242 243 244S 245

❑ Au-delà du QI ❑ Inégalités : le retour des riches ❑ Enseigner : L’invention au quotidien ❑ Les animaux et nous. ❑ Le corps sous contrôle ❑ Nos péchés capitaux ❑ Les rouages de la manipulation ❑ Les neurones expliquent-ils tout ? ❑ Psychologie de la crise . ❑ Pensées pour demain ❑ Les troubles de la mémoire ❑ Pauvreté. Comment faire face ? ❑ École. Guide de survie. ❑ Démocratie. Crise ou renouveau ? ❑ Changer sa vie ❑ Repenser le développement ❑ La nouvelle science des rêves ❑ L’enfant violent. De quoi parle-t-on vraiment ? ❑ L’art de convaincre. ❑ Le travail en quête de sens. ❑ Le clash des idées : 1989 à 2009 ❑ De l’enfant sauvage à l’autisme. ❑ L’énigme de la soumission ❑ L’ère du post-féminisme ❑ L’analogie moteur de la pensée ❑ Les épreuves de la vie ❑ Les secrets de la séduction ❑ La littérature : fenêtre sur le monde. ❑ À quoi pensent les enfants ? ❑ L’autonomie, nouvelle utopie ? ❑ Imaginer, créer, innover… ❑ 20 ans d’idées, le basculement ❑ Le retour de la solidarité ❑ La course à la distinction ❑ Sommes-nous rationnels ? ❑ Le monde des ados ❑ Conflits au travail ❑ L’état, une entreprise comme une autre ? ❑ Nos vies numériques ❑ Pourquoi apprendre ? ❑ Tous accros ? ❑ Comment être parent aujourd’hui ? ❑ Et si on repensait TOUT ? ❑ Inventer sa vie ❑ Les identités sexuelles ❑ Dans la tête de l’électeur. ❑ Qui sont les Français ? ❑ Comment naissent les idées nouvelles ? ❑ Peut-on ralentir le temps ? ❑ L’imaginaire du voyage ❑ L’intelligence peut-on augmenter nos capacités ? ❑ Le travail. Du bonheur à l’enfer ❑ L’autorité. Les nouvelles règles du jeu ❑ 2012-2013. Les idées en mouvement ❑ 2013. Vivre en temps de crise

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14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26

L’origine des cultures La moralisation du monde Les nouvelles psychologies France 2006 L’origine des religions Peut-on changer la société ? Psychologie L’enfant du 21e siècle L’origine des sociétés Les grandes questions de la philosophie Entre image et écriture Malaise au travail Paroles d’historiens

❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑ ❑

Idéologies Les psychothérapies Les ressorts invisibles de l’économie Villes mondiales France 2010 Les pensées vertes Les troubles mentaux Freud, droit d’inventaire Consommer Apprendre à vivre L’histoire des autres mondes Affaires criminelles Guide des cultures pop

27 ❑ Transmettre 28 ❑ L’histoire des troubles mentaux 29 ❑ Un siècle de philosophie

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12 ❑ Une autre histoire des religions

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5 ❑ L’école en questions

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13 ❑ À quoi pensent les philosophes ?

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14 ❑ À la découverte du cerveau

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8 ❑ Comprendre Claude Lévi-Strauss

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15 ❑ L’œuvre de Pierre Bourdieu

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1 ❑ Les nouveaux nouveaux mondes 3 ❑ Le marché, loi du monde moderne? 6 ❑ La société française en mouvement 8 ❑ Régions et mondialisation 10 ❑ Qui sont les Français ? 11 ❑ Les métamorphoses du pouvoir 14 ❑ Vers la convergences des sociétés ? 16 ❑ La communication, état des savoirs 17 ❑ La mondialisation en débat 18 ❑ L’histoire aujourd’hui 19 ❑ La psychologie aujourd’hui 21 ❑ La vie des idées 22 ❑ L’économie repensée 23 ❑ Anthropologie 24 ❑ La dynamique des savoirs 25 ❑ À quoi servent les sciences humaines ?

26 ❑ La France en mutation 28 ❑ Le changement 29 ❑ Les nouveaux visages du capitalisme 31 ❑ Histoire et philosophie des sciences 32 ❑ La société du savoir 33 ❑ Vivre ensemble 34 ❑ Les grandes questions de notre temps 35 ❑ Les sciences de la cognition 36 ❑ Qu’est-ce que transmettre ? 37 ❑ L’art 38 ❑ L’abécédaire des sciences humaines 39 ❑ La France en débats 40 ❑ Former, se former, se transformer 41 ❑ La religion 42 ❑ La bibliothèque idéale… 43 ❑ Le monde de l’image

44 ❑ Décider, gérer, réformer 45 ❑ L’enfant 46 ❑ L’exception française 47 ❑ Violences 48 ❑ La santé 49 ❑ Sauver la planète ? 50 ❑ France 2005

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❑ Le bébé, sa vie, son œuvre ❑ Autisme. La guerre est déclarée ❑ Les vertus de la manipulation

7

❑ Les dessous du sexe

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