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Sciences Humaines

SCIENCES HUMAINES

travail

Le en quête de sens

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Tzvetan Todorov “La vie est une œuvre en soi”

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Le placebo

pourquoi il soigne

John Rawls et le libéralisme équitable

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SCIENCES HUMAINES 38, rue Rantheaume, BP 256 89004 Auxerre Cedex Télécopieur : 03 86 52 53 26 www.scienceshumaines.com

Sommaire

DIRECTEUR DE PUBLICATION Jean-François Dortier DIRECTEUR Benoît Richard - 03 86 72 07 04

Mensuel – N° 210 – Décembre 2009 – 5,50 €

VENTES ET ABONNEMENTS 03 86 72 07 00 Estelle Dieux - Magaly El Mehdi Mélina El Mehdi - Sylvie Rilliot

■ 6 à 19 Actualité

RÉDACTRICE EN CHEF Martine Fournier - 03 86 72 07 16 RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Christophe Rymarski - 03 86 72 07 10 RÉDACTEURS Catherine Halpern - 03 86 72 17 24 (chef de rubrique Références) Nicolas Journet - 03 86 72 07 03 (chef de rubrique Lire) Jean-François Marmion - 03 86 72 07 09 Xavier Molénat - 03 86 72 17 24 (chef de rubrique Le point sur…) Laurent Testot - 03 86 72 17 31 Xavier de La Vega - 03 86 72 07 13 (chef de rubrique Agenda culturel)

Christopher Zacharow/Images.com/Corbis

Relations internationales : Iran, quel avenir pour la recherche française ? Géographie : Les géographes prennent le large

RÉDACTION

■ 20 à 25 Comprendre

Le placebo Pourquoi il soigne

CORRESPONDANTE SCIENTIFIQUE Martha Zuber

■ 26 à 29 Rencontre avec… Tzvetan Todorov

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION ET RÉVISION Renaud Beauval - 03 86 72 17 27 Julien Bonnet - 03 86 72 17 31 Laurent Testot - 03 86 72 17 31

« La vie est une œuvre en soi »

MAQUETTE Brigitte Devaux - 03 86 72 07 05

■ 30 à 47 Dossier

ICONOGRAPHIE Laure Teisseyre - 03 86 72 07 12 DOCUMENTATION Alexandre Lepême - 03 86 72 17 23

Le travail en quête de sens

SITE INTERNET Héloïse Lhérété, rédactrice en chef heloise.lherete@scienceshumaines.com Romain Dortier, webmestre sh.romain@wanadoo.fr MARKETING - COMMUNICATION DIRECTRICE COMMERCIALE ET MARKETING

Au XXIe siècle, le travail se métamorphose. De manière plus intime, chacun s’interroge : que vais-je faire aujourd’hui, et pourquoi ?

Nadia Latreche - 03 86 72 07 08

COORDONNÉ PAR JEAN-FRANÇOIS DORTIER

iStockphoto

ASSISTANTE DE DIRECTION COMMERCIALE

Patricia Ballon - 03 86 72 17 28

➧ 31 La nouvelle tête de l’emploi

PUBLICITÉ Régie Mistral Média Tél. : 01 40 02 99 00 / Fax : 01 40 02 99 01

JEAN-FRANÇOIS DORTIER

DIFFUSION • En kiosque : Transport Presse Contact diffuseurs : à juste Titres Benjamin Boutonnet - 04 88 15 12 40 • En librairie : Dif’pop - 01 40 24 21 31

➧ 36 Entre contrainte et plaisir, le travail des cadres

SCIENCES HUMAINES ÉDITIONS

➧ 40 A votre service !

OLIVIER COUSIN

Véronique Bedin - 03 86 72 17 34 Patricia Ballon - 03 86 72 17 28

X AVIER DE LA VEGA

SERVICES ADMINISTRATIFS

➧ 44 Le nouveau monde de la production

RESPONSABLE ADMINISTRATIF ET FINANCIER Annick Caspar - 03 86 72 17 21

PIERRE VELTZ

COMPTABILITÉ Jocelyne Scotti - 03 86 72 07 02 Sandra Millet - 03 86 72 17 38

Dossier : 1989-2009 20 livres qui ont changé notre pensée Point sur : Le partage de la richesse

IMPRESSION Imprimerie DIDIER - 77440 Mary-sur-Marne CONCEPTION GRAPHIQUE ET CONCEPTION DE LA COUVERTURE Brigitte Devaux

John Rawls Le libéralisme équitable ■ 54 à 66 Lire

Commission paritaire : 0512 K 81596. ISSN : 0996-6994. Imprimé en France / Printed in France

Livre du mois, livres, revues

Couverture : iStockphoto.com et John Foley/Opale

■ 67 à 70 Agenda culturel À RETROUVER SUR

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48 à 53 Références

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Au sommaire du prochain numéro

Décembre 2009 SCIENCES HUMAINES N° 210

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Courrier des Lecteurs

Ecrivez-nous !

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ous souhaitez réagir à un article ou à un dossier, interpeller la rédaction de Sciences Humaines ou lancer un débat, écrivez à Héloïse Lhérété, médiatrice de la rédaction : mediatrice@scienceshumaines.com

Retrouvez tous les courriers de lecteurs sur www.scienceshumaines.com

Tous rhétoriciens ?

La fièvre de l’évaluation

Grande amatrice de votre magazine depuis plusieurs mois, j’y trouve des approches diverses des conceptions du monde qui renouvellent au quotidien mon regard et alimentent mes bibliographies universitaires. J’aimerais toutefois réagir à votre article « Nous sommes tous des rhétoriciens » (Sciences Humaines n° 209, novembre 2009). (…) Vous écrivez, en nommant les diverses sciences humaines, qu’il faut « convaincre et avancer des arguments, plaider en leur faveur ». Pourquoi les sciences humaines seraient-elles les seules à pratiquer la rhétorique, contrairement, par exemple, à la biologie ou la physique qui donneraient purement et simplement des preuves ? Les débats des sciences « dures » répondent aussi à la nécessité de convaincre leurs auditoires. (…) La science, à mon sens, doit apporter des faits, des interprétations, des preuves. Mais elle doit aussi être un lieu de débats ; en cela, le besoin de convaincre est présent dans tous les domaines.

J’ai lu avec le plus grand intérêt l’article de Julien Damon dans votre numéro spécial du mois d’octobre (SH n° 208), sur l’épineuse question de l’évaluation. L’historique est intéressant, puisqu’il montre comment les techniques d’évaluation, nées dans les années 1960, se sont développées jusqu’à devenir omniprésentes (voire « omnipressantes »). A partir de là, il est intéressant de revenir sur une question posée par votre article : qui doit évaluer ? Il faut bien le reconnaître, les évaluateurs sont souvent mal formés, et leurs objectifs mal fixés. D’où de fréquentes erreurs de cibles : on va chercher à évaluer des personnes au lieu d’évaluer un fonctionnement. (…) Dans le même ordre d’idées, on peut voir se constituer des « groupes d’études » ou des commissions, qui s’imaginent faire de l’évaluation, mais dont la fonction est de pointer les dysfonctionnements, parfois en encourageant la délation. Or une évaluation n’est jamais neutre. Elle peut susciter une dynamique qualitative, tant sur la production que sur les relations humaines (ces deux facettes étant interactives). Mais elle peut aussi engendrer une détérioration profonde du moral des équipes et de leur fonctionnement. Ainsi pervertie, elle constitue un vrai danger pour l’ensemble de l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée. ■

CÉLINE M., étudiante en sciences de l’information et de la communication

Votre remarque est tout à fait juste. La rhétorique s’immisce dans tous les domaines. Certains chercheurs, tels Fernand Hallyn, auteur des Structures rhétoriques de la science (cité dans notre dossier), vont d’ailleurs plus loin que vous, en montrant que la rhétorique se tapit au cœur même du langage scientifique. Le mathématicien ou le physicien usent par exemple de métaphores, quand bien même ils auraient l’illusion de ne s’appuyer que sur des chiffres et des raisonnements logiques. Cela ne signifie pas que toute science se réduise à une démonstration de force, mais simplement que la connaissance, pour s’imposer, passe par des figures qui relèvent de la rhétorique. ■ H.L.

JACQUES L., Kinésithérapeute-Moniteur

Trop de « chances » ! Dans votre article sur la mobilité sociale (SH n° 209), on peut lire page 17 : « les enfants de classe moyenne ont autant de chances de descendre dans l’échelle sociale que d’y monter ». Page 18 : « un fils de cadre de la génération 19591968 a 40 fois plus de chances d’intégrer un établissement comme l’Ena, l’IEP ou l’école des Mines qu’un fils d’ouvrier ». Les femmes, elles, ont gagné le gros lot, car page 10 nous apprenons que « cel-

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les qui ont une fonction d’encadrement ou de supervision on 137 % de chances de plus que les autres d’être harcelées » (sexuellement). Une utilisation plus heureuse des termes éviterait les amalgames. On pourrait parler de « probabilité » par exemple, plutôt que de « chances ». Sans rancune tout de même, car dans Sciences Humaines, j’ai 99 % de chances de tomber sur des informations intéressantes et qui STÉPHANIE M. élèvent le débat !

Rectificatif Deux erreurs se sont glissées dans notre compte-rendu de l’ouvrage 1989 à l’Est de l’Europe (SH n° 209, p. 64). Ce livre est sous-titré Une mémoire controversée et non pas « 20 ans du mur de Berlin ». Par ailleurs, l’ouvrage est codirigé par Jérôme Heurtaux et Cédric Pellen, non pas Frédéric Pellen.

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COMMUNIQUÉ

VIE PROFESSIONNELLE ET ASSURANCE

Risques du métier : couvrez-vous bien ! Chaque profession comporte des risques contre lesquels il est indispensable de se prémunir. Avec VIE PRO, la GMF vous accompagne efficacement dans l’exercice de votre fonction.

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ravailler au contact du public n’est pas toujours de tout repos ! Altercations qui dégénèrent entre un conducteur de bus et un voyageur, agressions dont peuvent être victimes le personnel d’accueil d’une administration, les enseignants… Ces risques, bien réels, peuvent avoir des conséquences plus ou moins importantes sur votre carrière et votre vie personnelle. C’est pourquoi la GMF a créé VIE PRO, un contrat qui comporte un ensemble de garanties d’assurance professionnelle indispensables à l’exercice de votre métier. Le contrat VIE PRO, c’est d’abord une protection juridique étendue. Vous êtes victime d’une agression sur votre lieu de travail ? Nous engageons les poursuites à vos côtés et prenons en charge les frais de justice en cas de besoin. En tant qu’enseignant, par exemple, vous redoutez les conséquences que pourrait avoir un accident grave touchant l’un de vos élèves ?

Ludovic Champenois, spécialiste assurances professionnelles à la GMF

«Une protection professionnelle complète pour 25 euros par an, sans franchise ni délai de carence» « Ce contrat, nous l’avons voulu à la fois complet, simple et accessible. Ainsi, pour 25 euros par an, vous êtes couvert pour la plupart des risques professionnels. VIE PRO ne se substitue pas à la protection statutaire à laquelle vous avez droit par ailleurs, mais représente une sécurité supplémentaire. Avec de vrais « plus » qui s’avèrent bien utiles le moment venu : un numéro d’urgence accessible 24H/24, 7J/7, qui vous permet par exemple d’accéder sans délai à un avocat en cas de mise en cause pénale. Sans oublier une garantie secours agression : nous vous indemnisons (effets personnels, frais de reconstitution de vos papiers, de vos serrures…) si votre agresseur vous vole vos affaires. »

Ce contrat prend en charge votre accompagnement juridique et financier, et vous fournit une assistance psychologique le cas échéant. VIE PRO, c’est encore : l’information juridique par téléphone sur le droit du travail, la garantie responsabilité civile pour faute personnelle, des prestations d’assistance en mission professionnelle, … Les risques du métier ne sont pas une fatalité ! Nous vous accompagnons et vous protégeons tout au long de votre vie professionnelle, à un tarif particulièrement attractif : 25 euros par an ! Pensez-y !

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UN COUP DE POUCE BIENVENU

Vous êtes arrêté plus de 90 jours consécutifs suite à une maladie ou un accident professionnels ? Le contrat VIE PRO prévoit le versement d’un capital de 3 000 euros pour vous aider à faire face aux difficultés rencontrées lors de cette période d’arrêt. Et la GMF vous verse 3 000 euros supplémentaires pour vous aider à vous reconvertir si vous êtes licencié pour inaptitude professionnelle ou mis à la retraite d’office. Un coup de pouce qui intéressera en particulier les professionnels exposés à des risques physiques.

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Actualité

R EL ATIONS INTER NATIONA LES

Hanif Shoaee/AP/Sipa

Téhéran, 8 août 2009. Accusée d’espionnage, Clotilde Reiss doit s’expliquer devant le Tribunal révolutionnaire.

« Aujourd’hui une tension exceptionnelle s’est installée en Iran, bien plus qu’en 1979 », analyse le géographe Bernard Hourcade. Directeur de l’équipe de recherche « Monde Iranien » du CNRS, il se souvient de son séjour à Téhéran alors qu’éclate la révolution. « Chercheur sous le shah une semaine plus tôt, le nouveau ministre de Khomeiny nous encourageait à rester et bien au contraire à renforcer les liens franco-iraniens en matière scientifique. Ce fut une fenêtre exceptionnelle pour un chercheur en sciences humaines et sociales (SHS) qui pouvait ainsi assister à la modélisation d’un nouveau pays. »

Sécurité réduite

Iran : quel avenir pour la recherche française ? L’universitaire française Clotilde Reiss est toujours retenue en Iran. Cette affaire semble clore un âge d’or des relations scientifiques entre les deux pays. image, le 8 août 2009, fait le tour du monde : à Téhéran, une petite jeune fille occidentale, sous son voile, devant répondre de quelque complot imaginaire devant un tribunal au kitch théocraticostalinien. A l’heure où nous écrivons cet article, l’étudiante Clotilde Reiss est encore encagée dans l’ambassade de France en Iran, et fait l’objet d’un bras de fer diplomatique. La France a découvert qu’elle était lec-

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trice à l’université d’Ispahan, et que d’autres jeunes chercheurs n’hésitaient pas à franchir un étrange miroir, parler le persan, interroger la société postkhomeinyste, son cinéma et son théâtre d’ombres, sa théologie et le chiisme, son système urbain, son agriculture, sans oublier ses sous-sols regorgeant de trésors archéologiques. « J’ai été scandalisée lorsque les médias ont sous-entendu que des scientifiques comme Clotilde étaient

finalement des naïfs et prenaient des risques inutiles à venir dans ce pays, observe cette doctorante, dont le directeur de thèse est le sociologue à l’EHESS, Farhad Khosrokhavar. Se poset-on la même question lorsqu’il s’agit de la Chine ? » Signe des temps, elle requiert l’anonymat pour pouvoir retourner à Téhéran très prochainement, ce dont elle ne doute pas. Ils sont ainsi une poignée de doctorants à piaffer sur le tarmac.

Ce couple-là a une vieille histoire. 1887 est la date des premières découvertes pétrolières par des chercheurs français. Dix ans plus tard naissait la délégation archéologie française en Iran, ancêtre de l’actuel Institut français de recherches en Iran (Ifri), sis au 52, rue Adib dans la capitale iranienne. L’adresse ne fonctionne plus depuis la crise diplomatique, ce qui est une première dans son histoire mouvementée. Etablissement culturel rattaché au ministère des Affaires étrangères, devenu depuis août 2007 un laboratoire du CNRS, sa mission est « la promotion de la recherche en sciences humaines et en archéologie sur le monde iranien ». L’institut a longtemps été considéré comme le lieu d’accueil des enseignantschercheurs et des « postdocs », et une petite plateforme intellectuelle française en Iran. De même, il offre une bourse d’aide

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Actualité

à la mobilité (BAM), destinée à un étudiant européen, de préférence en archéologie et inscrit en doctorat en France. Cette bourse est officiellement maintenue pour 2010-2011. « L’Ifri est en crise depuis quelques années, diagnostique notre doctorante. Les SHS posent parfois problème aux autorités iraniennes, surtout lorsque les recherches concernent le contemporain. » Résultat : peu de travail sociologique de terrain mais une inflation de mémoires de maîtrise sur la pensée de Michel Foucault ou sur la philosophie en général. La petite communauté a en tête la mésaventure de Stéphane Dudoignon, chargé de recherche au CNRS et l’un des meilleurs spécialistes de la sociologie de l’islam et de la sainteté en Asie centrale. En 2007, il est resté retenu à Téhéran, privé de ses papiers, durant quelques semaines. « Ce n’était pas le bagne », a-t-il précisé, lui qui est marié à une Iranienne, et pouvait communiquer par courriel avec le monde extérieur. Sa faute ? « S’être écarté un instant du parcours officiel », rappelle Joseph Illand, fonctionnaire de sécurité de défense (FSD), chargé au CNRS de l’estimation de la sécurité des voyages à l’étranger, et sensiblement en Iran. Les chercheurs français sont surtout concentrés à Téhéran. Mais S. Dudoignon était en train de photographier une procession religieuse – ce qui est déjà culturellement risqué – dans la région du Sistan-Balouchistan, toute proche du Pakistan, marquée par les attentats du groupe sunnite Joundallah. « Malgré ces difficultés, l’Iran est

l’un des pays du Moyen-Orient où la possibilité de faire des recherches en SHS reste la plus ouverte, insiste B. Hourcade. En comparaison, l’Egypte depuis la montée de l’islamisme dans les années 1990, et la Syrie sont devenus des territoires réduits à peau de chagrin scientifique. » Et de rappeler qu’en 2002, le Centre statistique d’Iran, avec l’appoint du CNRS, a élaboré une étude sociologique de grande envergure diffusée auprès de la population (50 000 exemplaires).

Régression ou ouverture ? Rien n’est simple dans un tapis persan. Affaire Clotilde Reiss ou pas, la France continue d’accueillir plus de 2 000 étudiants, chercheurs et stagiaires iraniens dans ses laboratoires et ses universités. B. Hourcade insiste : « C’est une volonté forte du gouvernement français que de maintenir ce fil d’Ariane, quoi qu’il arrive. » Le FSD J. Illand a dû essuyer une polémique lancée par la revue Nature en décembre 2008, suggérant que la France n’était pas assez généreuse avec les étudiants iraniens. « En 2008, sur 139 demandes d’accueil de chercheurs iraniens, 6 ont été rejetées parce qu’elles concernaient des laboratoires sensibles, classés “confidentiel défense”. En l’occurrence, ce n’est pas le CNRS qui décide. » « Il faut que nous continuions coûte que coûte à maintenir ce lien avec l’Iran, sinon il ne restera plus que des experts autoproclamés qui ne connaîtront rien aux réalités du pays », insiste la jeune doctorante. « Je

n’ai pas obtenu de visa depuis 2007, ils m’ont pris pour un maître-espion dans une quelconque officine administrative. Sous le shah, j’avais également éveillé les soupçons parce que je voulais acheter l’annuel statistique de la météorologie ! », ironise B. Hourcade. Mais tout cela lui paraît conjoncturel. « Nous sommes dans une situation très complexe et ambivalente, où l’on peut assister aussi bien à des régressions de type révolution culturelle de 1981, avec fermeture des universités et islamisation des manuels de SHS, ou son contraire. » Les Etats-Unis entrouvrent la porte, la société civile veut ouvrir les fenêtres, et le clergé s’entre-déchire dans

l’ombre. L’âge d’or des relations scientifiques entre France et Iran a eu lieu durant les années 1990. B. Hourcade a été coresponsable d’un programme de recherche à la mairie de Téhéran. L’exingénieur pragmatique et maire conservateur avait apprécié le projet de cartographie sociale de la métropole. Il s’appelait Mahmoud Ahmadinejad. ■ EMMANUEL LEMIEUX

A lire • Avoir vingt ans au pays des ayatollahs Farhad Khosrokhavar, Robert Laffont, 2009. • Voyage inachevé au pays des Baloutches Stéphane Dudoignon, Cartouche, 2009.

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Actualité

M ÉDIAS

Numériser les sciences humaines Le projet TGE-Adonis, piloté par le philosophe Yannick Maignien, va rassembler tous les documents des sciences humaines dans une gigantesque infrastructure numérique. om de code : Adonis (quelque chose comme Accès aux données numériques d’informations scientifiques). Sa mission : réaliser l’infrastructure numérique qui permettra à un chercheur ou un thésard d’ac-

jamais vue en France. Bref, une sorte de Google français de la recherche et de l’enseignement supérieur pour simplifier à l’extrême l’objectif. Il devrait faire ses premiers pas en novembre 2010.

Adonis, le responsable ne se contente pas d’une ribambelle d’acronymes technos, d’une unité de six personnes et d’une cafetière de bureau. Il sait qu’il joue gros sur un symbole. C’est un projet, et plus précisé-

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Yannick Maignien dirige le projet Adonis depuis 2007. Il devrait l’achever en novembre 2010.

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céder en un clic aux données et documents des sciences humaines et sociales (SHS), sous toutes les formes et tous les formats possibles. Autrement dit, réaliser la plus grande infrastructure numérique en SHS

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Depuis 2007, Yannick Maignien, 59 ans, dirige dans un appartement de la rue Lhomond à Paris un « petit laboratoire qui fait tout pour rester petit, et ce n’est pas facile au CNRS ». A la tête du très grand équipement (TGE)

ment une gigantesque plateforme de données numériques qu’il faut mettre en place, mobilisant peu à peu des communautés de chercheurs et d’universitaires, mué par une volonté très politique. « Claudie Hai-

gneré, alors ministre de la Recherche, s’était aperçue que les SHS ne faisaient l’objet d’aucun TGE, à cause de leur hétérogénéité, contrairement aux sciences dures », explique Y. Maignien, ancien normalien et qui fut aussi professeur de philosophie, syndicaliste, chargé de mission à la Cité des sciences et de l’industrie puis à la BNF sur la numérisation des fonds. Ce grand projet démarra très mal en 2005, et explosa même en vol au bout de deux années. La définition du TGE était essentiellement technique, une usine à gaz mais sans réel contenu. Il fallait sans doute un profil comme Y. Maignien, recruté par petite annonce, pour relancer la machine infernale. Il connaît le sérail du CNRS et sa mentalité, pour y être passé dans les années 1990.

Les NTIC au service de la culture Surtout, « il y a un fil conducteur dans mes activités professionnelles, c’est la réflexion et la mise en œuvre culturelle des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) », explique le responsable du TGE-Adonis, rompu à la philosophie des sciences et des techniques. A la Cité des sciences, il participa aux équipes de conception et de réalisation des programmes, réfléchissant notamment avec la philosophe Isabelle Stengers ou avec Joël de Rosnay sur l’apport des

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ActualitĂŠ

Jusqu’à

Comprendre l’Homme et la SociÊtÊ

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Un projet collaboratif Si le CNRS est la locomotive du projet, Y. Maignien se dÊfend de tout impÊrialisme. Adonis est vouÊ à Êlargir son tour de table.  CoopÊration ,  collaboratif ,  mutualisation  et  interopÊrabilitÊ  font partie de la philosophie maison. Des laboratoires mais aussi des universitÊs, des grandes Êcoles, des associations, des revues sont volontiers sollicitÊs pour s’arrimer au projet. DÊjà toute une noria d’opÊrateurs s’est rapprochÊe. C’est qu’il faut des compÊtences de toutes sortes : accès aux donnÊes et documents (notamment le gros Centre de calcul de l’IN2P3 de Montpellier), publications les plus variÊes possibles (les principales plateformes de revues numÊriques francophones sont dÊjà de la partie comme Cleo, Cairn ou encore Persee), et archivage pÊrenne. Qui pourra profiter d’Adonis, dont un prestataire pour le moteur de donnÊes à facettes aura ÊtÊ choisi en ce mois d’octobre ?  L’open access est notre philosophie gÊnÊrale , explique

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De Montaig ne Ă  Morin

Y. Maignien. Les utilisateurs seront chercheurs et enseignants-chercheurs, Êtudiants, doctorants, ingÊnieurs. Une rÊflexion est en cours pour des utilisateurs extÊrieurs tels que les journalistes. Les investissements sont de l’ordre de deux millions d’₏ par an jusqu’en 2014.  90 % du budget est rÊinjectÊ dans les projets innovants des partenaires , prÊcise Y. Maignien. Au bout du compte, si Adonis fonctionne, le secteur des SHS aura ÊtÊ le prÊcurseur d’un mÊtaportail scientifique d’expression francophone. Le TGEAdonis semble être la revanche de Gallica, fragilisÊe par le dynamisme de son concurrent Google qui caresse l’espoir de dÊcrocher le marchÊ de la numÊrisation des fonds de la BNF.  Google que nous avons d’ailleurs consultÊ commence aussi à s’intÊresser aux fonds universitaires et de recherche, remarque Y. Maignien. L’universitÊ d’Oxford a cÊdÊ aux avances de Google Search pour ses donnÊes.  Dans une autre vie, Y. Maignien a lui-même publiÊ sa maÎtrise,  La division du travail manuel et intellectuel et sa suppression dans le passage au communisme chez Marx et ses successeurs , chez Maspero en 1975. L’info vient de‌ Google qui indique Êgalement que le titre est disponible à la National Library of Australia. Gallica n’a pas rÊfÊrencÊ cet ouvrage mais Adonis devrait rÊparer l’oubli. ■ E.L.

Cinq siècles de pensÊe française

sciences humaines. Il a eu la responsabilitÊ de l’Êquipe qui a rÊalisÊ à la BNF Gallica, la plus grande bibliothèque numÊrique au monde, avec ses 100 000 ouvrage s numÊ risÊ s. Le s experts du chantier thÊorique s’appelaient Jean-Pierre Vernant ou Bernard Stiegler. Toutes ces expÊriences et cet te rÊflexion accumulÊes sont multipliÊes par mille dans le projet TGE-Adonis.

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Actualité

PSYCHOLOGIE

L’anticipation chez les animaux Quand un chimpanzé prémédite et mijote ses mauvais coups… n’est-ce pas la preuve que des animaux possèdent une certaine vision de l’avenir ? antino a fait parler de lui au printemps 2009. Ce chimpanzé de 31 ans vit en Suède, dans un parc zoologique au nord de Stockholm. Le matin, avant que le public arrive, Santino fait le tour de son enclos à la recherche de pierres, de bouts de bois, d’excréments, et de tout ce qui peut faire office de projectiles. Il les entasse consciencieusement dans un coin et attend. Puis quand le public arrive derrière le bassin qui le sépare de l’île où se trouvent les singes, Santino s’empare de ses projectiles et les lance sur le public.

Souvenirs et anticipation Le petit jeu de Santino a beaucoup intéressé Mathias Osvath, chercheur en sciences cognitives à l’université suédoise de Lund. Le chimpanzé commence sa tournée à la recherche de projectiles, parfois quatre heures avant l’ouverture du zoo au public, vers 11 heures du matin. Santino manifeste incontestablement un comportement d’anticipation. Or de tels comportements n’avaient jamais été

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Mathias Osvath

S

Le matin, Santino attend les spectateurs du zoo pour leur envoyer des pierres et des bouts de bois.

observés, au moins sur une si longue durée, chez les primates. Preuve est donc faite que Santino prémédite et mijote son coup. L’anticipation : voilà une nouvelle frontière qui tombe entre les humains et leurs cousins primates. Sur quels mécanismes mentaux cette anticipation repose-t-elle ? Beaucoup d’espèces animales manifestent des comportements orientés vers un usage futur : les migrations, la construction d’un nid ou l’accumulation de réserves alimentaires en font partie. Les chercheurs tentent de distinguer les activités instinctives de celles qui supposent des capacités d’anticipation. Ainsi, beaucoup de rongeurs accumulent des réserves alimen-

taires même s’ils sont nourris quotidiennement dans leur cage : ce qui montre qu’ils ont un sens « inné » de l’accumulation, et que leur comportement ne relève pas d’une anticipation consciente. L’activité d’anticipation repose sur la capacité à voyager mentalement dans le temps : ce que les chercheurs nomment le « mental time travel » (MTT), un domaine de recherche en plein essor. La capacité à se remémorer le passé et imaginer le futur repose en partie sur la mémoire épisodique, responsable des souvenirs précis. Les psychologues ont réussi a montré que l’anticipation – soit l’imagination du futur possible – s’appuie en grande partie sur la projec-

tion de blocs de souvenirs du passé. Ainsi, lorsque Santino est tout seul dans son enclos, il rumine sans doute une certaine aigreur contre le public, il voudrait l’éloigner, il prévoit de jeter des pierres et, en mijotant son coup, il se souvient d’avoir manqué de munitions. D’où l’idée de préparer son petit tas de pierre, disponible le moment venu. ■ JEAN-FRANÇOIS DORTIER

Mathias Osvath, « Spontaneous planning for future stone throwing by a male chimpanzé », Current Biology, vol. XIX, n° 5, 10 mars 2009. William Roberts et Miranda Feeney, « The comparative study of mental time travel », Trends in Cognitive Sciences, vol. XIII, n° 6, juin 2009.

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’amour-propre masculin dûtil en souffrir, plusieurs enquêtes ont révélé que deux femmes sur trois avaient déjà feint un orgasme. Une recherche de l’université du Kansas le confirme et apporte quelques nouveautés. D’après un questionnaire anonyme rempli par 281 étudiants (du moins, par les 85 % d’hommes et les 68 % de femmes qui avaient perdu leur virginité), quatre situations parfois très voisines serviraient de prétexte à cette « comédie » : 1) Paradoxalement, parce que l’on sent que l’orgasme ne va

L

pas venir. Autant le feindre, puisqu’une relation sexuelle est censée se terminer ainsi. 2) Pour en finir plus rapidement avec des ébats un peu poussifs. Nuance… 3) Pour éviter de froisser son partenaire (« Que le coq imbécile et prétentieux perché dessus/Ne soit pas déçu », chantait Georges Brassens en son temps…) 4) Pour lui faire plaisir, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les auteurs décèlent dans ces réponses la soumission au « script » du rapport sexuel, au

scénario type, qui veut que Madame se pâme la première grâce à la fougue de Monsieur. Dans les films, en tout cas, c’est comme ça… Certains éléments sont plus inattendus : ainsi, un homme sur trois aurait également déjà simulé. Par ailleurs, les orgasmes factices seraient pratiqués non seulement dans un cadre classique mais aussi, plus épisodiquement, dans un rapport buccogénital, lorsqu’on se fait masturber, et… par téléphone !

iS to ck ph ot o. co m

Quatre bonnes raisons de simuler l’orgasme

Et l’orgasme par SMS, c’est du poulet ? JEAN-FRANÇOIS MARMION Charlene L. Muehlenhard et Sheean L. Shippee, « Men’s and women’s reports of pretending orgasm », Journal of Sex Research, vol. XLVI, n° 5, 2009.

«L’âge moderne est l’âge des Juifs, et le XX e siècle est le siècle des Juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain, mobile, éduqué, professionnellement flexible. […] En d’autres termes, la modernité c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs.» Couronné par plusieurs prix, dont le National Jewish Book Award et le Prix du meilleur livre universitaire sur la religion de l’Association des éditeurs américains, Le Siècle juif a été reconnu, dès sa parution aux États-Unis, comme un véritable chef-d’œuvre.

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Actualité

PSYCHOLOGIE « Amputez-moi, docteur ! » Enquête sur la dysmorphophobie a dysmorphophobie est une pathologie déroutante au possible : des sujets qui peuvent être par ailleurs en tout point « normaux » sont persuadés, à tort, qu’une partie de leur corps est monstrueuse (un énorme nez) ou défectueuse (une main qui obéit mal). Leur vie en est affectée au point que dans les cas extrêmes, ils demandent à en être privés. En 1997, un

L

versitaire de Genève ont mené une recherche originale en interrogeant en profondeur 17 hommes et 3 femmes.

Embarrassante jambe gauche Qu’est-il sorti de ces entretiens menés de front ? Que les hommes se seraient contentés d’une amputation, alors que les femmes en souhaitaient plusieurs. Que quinze de ces patients vou-

Loretta Hostettler/iStockphoto.com

homme de 38 ans a ainsi accompli son rêve d’enfant en se voyant enfin amputé de sa jambe gauche, qui ne présentait pourtant rien d’exceptionnel pour un observateur. La dysmorphophobie n’étant connue que par des cas isolés, le docteur Olaf Blanke et ses collaborateurs de l’hôpital uni-

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laient se débarrasser de la fameuse jambe gauche, soit exclusivement, soit prioritairement avant la jambe droite. Qu’ils sont souvent migraineux. Qu’aucun membre surnuméraire n’était considéré comme défectueux comme dans une dysmorphophobie classique, mais simplement que les per-

sonnes avaient l’impression qu’il ne leur appartenait pas, qu’il était engourdi, voire déjà tombé, comme un membre fantôme. Ou encore qu’ils n’auraient pas dû naître avec, tout comme certains considèrent qu’ils sont nés homme ou femme par erreur. Difficile d’établir une synthèse probante à partir de ces observations disparates, effectuées sur un panel de sujets restreint… Les auteurs estiment néanmoins que le désir permanent d’amputation pourrait relever d’une forme chronique d’asomatognosie, un trouble où une partie du corps échappe totalement à l’attention et à la conscience du patient, comme si elle n’existait pas. Pour eux, ce qu’ils appellent le « trouble d’intégrité et d’identité corporelle » relèverait d’un problème neurologique, bon nombre des symptômes rapportés étant éprouvés isolément suite à des lésions du cortex frontopariétal droit, où se jouent en grande partie la perception et la représentation du côté gauche de notre propre corps. En d’autres termes, si je reconnais mal ma jambe gauche, mon réflexe est de me débarrasser de ce parasite ! ■ J.-F.M.

Pétition pour Alan Turing athématicien prodige,

M

visionnaire de l’informati-

que et de l’intelligence artificielle, décrypteur des codes secrets de l’armée nazie, Alan Turing a terminé sa vie dans l’opprobre suite à la révélation de son homosexualité, un délit dans la Grande-Bretagne de l’époque. Cela lui valut la castration chimique et sans doute son suicide dans d’obscures circonstances, à 41 ans, en croquant une pomme empoisonnée au cyanure. L’informaticien John Graham-Cumming vient de lancer une pétition visant à la réhabilitation de sa mémoire avec des excuses officielles. Il espère également obtenir des services secrets les détails relatifs à l’étrange suicide, et alerter la reine Elizabeth II et l’opinion publique sur les difficultés financières de Bletchley Park, ancien complexe où travaillait A. Turing, actuellement musée de l’informatique. Début septembre 2009, la pétition remportait un succès grandissant avec plus de 26 000 signatures, alors que 500 seulement étaient nécessaires

Olaf Blanke, Florence D. Morgenthaler, Peter Brugger et Leila S. Overney, « Preliminary evidence for a fronto-parietal dysfunction in able-bodied participants with a desire for limb amputation », Journal of Neuropsychology, vol. III, n° 2, septembre 2009.

pour saisir le gouvernement. Un nombre qui devrait encore croître jusqu’au 20 janvier 2010, date butoir pour la pétition. ■ J.-F.M. Voir les détails sur le blog de John Graham-Cumming : www.jgc.org/blog/

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Actualité

SOCIOLOGIE

Bilinguisme familial : l’arabe et l’anglais se portent bien n France, un résident sur

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sept a (ou a eu) des parents

pratiquant une autre langue que le français. Ce bilinguisme précoce a-t-il tendance à se perpétuer et à entretenir des communautés allophones ? Il s’avère que la dynamique est très variable selon les langues considérées, aussi bien régionales qu’étrangères. L’arabe, le berbère, le portugais, l’anglais et

Extreme fighting Tous les coups sont permis

DR

l’alsacien se transmettent plutôt bien (60 %). L’espagnol, l’italien, le polonais, les parlers régionaux et le breton ont tendance à se perdre (de 40 % à 10 % de

est dans les années 1990 que les « combats ultimes » ont vu le jour. La formule est simple : deux adversaires s’affrontent dans une cage avec pour seule règle de vaincre son adversaire à mains nues par tous les moyens. Le frapper au sol sans défense, l’étouffer ou lui tirer les cheveux sont quelques exemples des charmantes pratiques autorisées. Des combattants de tous horizons s’affrontent : judokas, sumotoris, jiu-jitsukas, boxeurs, lutteurs… avec un seul but : gagner et s’imposer comme le plus fort. Ces combats ont connu un succès commercial considérable et ont essaimé sous diverses appellations : free fight (combat libre), ex treme fighting ( combat extrême), pancrase, cage wars (guerres en cage), etc. Deux sociologues, Maarten van Bottenburg et Johan Heilbron, analysent l’émergence de ce nouveau type de combat. Norbert Elias avait désigné par le

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concept de « sportivisation » le processus de codification des divertissements sportifs amorcé au XVIIIe siècle pour maintenir un équilibre entre la tension et la sécurité des pratiquants, pour qu’ils ne génèrent ni ennui ni violence inconsidérée. Certains arts martiaux comme le judo ou le karaté ont pris cette voie. Les combats ultimes s’inscrivent au contraire dans un mouvement de « désportivisation ». Et dès les années 1970, certaines critiques remettent en cause la régulation trop stricte des arts martiaux qui les auraient éloignés du « vrai combat ».

L’emprise des médias Mais l’émergence des combats ultimes témoigne surtout d’un renversement du rapport de force. Le point de vue des pratiquants des arts martiaux, qui jusque-là dominait l’organisation sportive, a cédé la place devant celui des téléspectateurs, moins intéressés par la dimension

technique du combat que par sa violence. Les entreprises de média ont su exploiter les nouveaux marchés de l’image offerts par la télévision payante, les DVD, les téléchargements par Internet… Dans le même temps, les combats ultimes ont pu apparaître comme le dernier bastion de la virilité, en mettant en scène la violence et la force masculines. Reste que la polémique qu’ils ont provoquée dans certains pays, notamment aux EtatsUnis, sous la houlette du républicain John McCain, a conduit à de nombreuses interdictions. Les organisateurs des combats ont dû trouver d’autres stratégies : la « délocalisation » pour certains, une réglementation plus stricte pour d’autres… ■ CATHERINE HALPERN Maarten van Bottenburg et Johan Heilbron, « Dans la cage. Genèse et dynamique des “combats ultimes” », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 179, septembre 2009.

transmission). Les langues qui se maintiennent bien ne répondent pas aux mêmes motifs et aux mêmes usages. L’arabe, l’alsacien et le portugais ne sont pas spécialement valorisants, mais servent aux échanges entre amis, voisins et collègues. Chez les familles qui pratiquent le bilinguisme anglaisfrançais, l’anglais, lui, est transmis aux enfants pour sa valeur scolaire, et il est très peu parlé en dehors du foyer. Ce qui permet aux auteurs de l’étude de conclure qu’à lui seul, le bilinguisme familial ne saurait être un indicateur de communautarisme culturel. ■ NICOLAS JOURNET Alexandra Filhon, « Plurilinguisme et hiérarchie sociale entre les langues en France », in France Guérin-Pace, Olivia Samuel et Isabelle Ville, En quête d’appartenances. L’enquête « Histoire de vie sur la construction des identités », Ined, 2009.

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DÉ M OGR APHIE Population mondiale : une moitié d’urbains ?

L

es organisations interna-

des repères administratifs. La

tionales ont annoncé que

démarche de l’Onu se limite à

2008 avait signé un change-

l’addition de la variété des

ment majeur dans l’histoire de

approches. Celles-ci peuvent

l’humanité. La population

reposer sur un critère unique et

urbaine serait devenue

retenir un critère démographi-

majoritaire. Selon les statisti-

que ou administratif. En

ques de la Division de la

Islande est urbaine une localité

population de l’Onu, un être

de plus de 200 habitants, en

humain sur deux, soit environ

Autriche, ce sont celles de plus

3,3 milliards de personnes,

de 5 000 habitants, au

habiterait maintenant en ville.

Pakistan, celles dotées d’un

Ils n’étaient qu’un sur dix au

conseil municipal. En France,

début du XXe siècle. L’Homo

la définition des « villes et

sapiens serait ainsi devenu

agglomérations » associe taille

majoritairement Homo

de la commune (+ de 2 000

urbanus.

habitants) et continuité de

Le chiffre est percutant… mais

l’habitat (moins de 200 mètres

très discutable. Il est tout

de séparation entre deux

d’abord très incertain

habitations successives).

d’englober sous le terme

Si les définitions retenues par

d’« urbains » les habitants des

chaque pays pour classer

capitales des pays riches,

comme « urbaine » une concen-

ceux de leurs ghettos

tration humaine sont diverses,

périphériques ou centraux, et

il en va également ainsi des

les centaines de millions de

méthodes de collecte de

personnes vivant dans les

données. Les appareils

diverses formes de bidonvilles

statistiques nationaux n’ont

dans les pays en développe-

pas tous les mêmes moyens.

ment. Les réalités ainsi

Au final donc, l’image d’une

rassemblées manquent

humanité majoritairement

d’unité.

urbaine reste assez floue. ■ JULIEN DAMON

De surcroît, les zones urbaines sont définies de manière disparate. Divers critères sont pris en compte selon les pays : la densité de la population, la structure de l’agglomération,

Eric Denis, « Les sources récentes de l’observation foncière urbaine dans les pays en développement. Vers l’harmonisation et la transparence ? », Etudes foncières, n° 139, 2009.

Le compagnon de route du jeune prof

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SCIENCE POLITIQU E

Ouïghours La fabrique d’un séparatisme L’affirmation de l’identité ouïghoure ne se réduit pas à un conflit ethnique et religieux contre les Hans. Plus complexes, leurs relations intègrent des considérations politiques, sociales et économiques. e 5 juillet 2009, les émeutes d’Urumqi au Xinjiang ont fait selon la version officielle 184 morts, dont 137 Hans, 46 Ouïghours et 1 Hui. Les raisons de ces émeutes restent obscures : manifestent-elles un danger islamiste ou un séparatisme ouïghour ? Ce serait faire des Ouïghours une minorité musulmane en lutte contre les nationaux chinois. Une telle analyse a le mérite d’opposer deux camps clairement identifiés aux yeux des Occidentaux tout en permettant à Pékin de justifier sa main de fer sur la région mais elle est très éloignée de la réalité, selon Jean-Louis Rocca,

Une politique ambiguë

chercheur à l’IEP-Paris. « L’apparition d’une identité ouïghoure est récente. Celle-ci a pour ainsi dire été créée par le gouvernement chinois via la politique de “minorité nationale”, rappelle-t-il. Jusque dans les années 1950, l’appartenance (ouïghoure) renvoyait par exemple plus au clan qu’à l’ethnie. » Aujourd’hui nombre d’Ouïghours se sentent en effet dominés et colonisés mais l’expression contemporaine de leur identité n’est pas basée sur la seule opposition aux Hans. Ils n’ont pas de réticence particulière à s’allier à eux quand il s’agit de prévaloir en matière

David Gray/Reuters

L

politique, sociale ou économique sur d’autres minorités comme les Kazakhs par exemple.

En termes d’identité religieuse, les Ouïghours sont une population musulmane parmi d’autres dans le pays, telles que les Huis notamment qui regroupent aussi bien des Chinois convertis à l’islam que des populations musulmanes sinisées. L’islam, surveillé et considéré comme suspect par Pékin, l’est au même titre que toutes les religions. Le politologue spécialiste de la Chine ne voit donc pas quels clivages idéologiques ou liturgiques pourraient opposer frontalement les Ouïghours aux Hans. Pour le chercheur, les tensions entre les deux populations sont avant tout d’ordre sociopolitique. Le développement du Grand Ouest de la Chine, engagé il y a dix ans par le pouvoir central, s’est traduit par l’arrivée en masse de paysans et de petits employés de l’Est du pays. Dans le même temps, Pékin a accompagné ce vaste programme de mesures de discrimination positive visant à former une élite ouïghoure, notamment dans l’administration. Mais par méfiance, le système autoritaire a doublé systématiquement les dirigeants autochtones de postes confiés à des apparatchiks hans. L’his-

toire coloniale, tout autant que celle de l’URSS ou de l’ex-Yougoslavie, montre combien un tel assemblage a pu alimenter des mouvements de libération nationale.

Entre assimilation et aversion Mais le développement économique a également produit l’émergence d’une classe moyenne ouïghoure qui s’est enrichie, a fait apprendre le chinois à ses enfants et s’assimile progressivement au mode de vie han. Cette couche de la population n’est pas encline aux tendances islamistes ou même séparatistes. Le petit peuple des villes ou des campagnes en revanche a développé une aversion certaine vis-à-vis des « petits » Chinois venus faire fortune dans leur région. Le tableau brossé par le chercheur montre ainsi une minorité ouïghoure usant, pour affirmer son identité, d’une palette d’options beaucoup plus ouvertes que l’enfermement pur et simple dans le ressentiment ethnicoreligieux. De même, le rapport avec le pouvoir central ne se limite pas, loin s’en faut, à une relation binaire d’opprimé-répresseur. ■ BENOÎT RICHARD Jean-Louis Rocca, « Luttes sociales au Xinjiang », Céri, juillet 2009. Disponible sur www.ceri-sciences-po.org/ archive/2009/juillet/art_jlr.pdf

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Actualité

Chine : Confucius et la société harmonieuse e confucianisme est-il en train

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de faire son retour en Chine ?

C’est la question qui était posée

Fotolia

lors d’un colloque international

Le management

tenu à Pékin en juin dernier. Les

entre art et science

principes confucéens préconisent

Sous la direction de Géraldine Schmidt

une harmonie sociale construite

J. Allouche, B. Amann, R. Beaujolin, N. Berland, F. Blanc, J.-P. Bréchet, A. Burlaud, J. Caby, V. Chanal, F. Charue-Duboc, S. Chevrier, E. Chiapello, B. Colasse, A. David, A. Desreumaux, PL. Dubois, K. Gallopel-Morvan, G. Garel, P. Gilbert, I. Huault, G. Hirigoyen, J. Igalens, J. Laufer, J.-L. Laville, R. Maniak, F. Pallez, R. Pérez, C. Pochet, B. Quélin, H. Rainelli, S. Rieunier, A. Schatt, G. Schmidt, S. Saint Onge, E. Vernette.

sur les vertus humanistes, mais aussi, paradoxalement, sur une conception très hiérarchisée des rapports sociaux, érigeant notamment en dogme l’obéissance au puissant. Continûment instituée en doctrine d’Etat en Chine entre 156 av. J.-C. et 1911 (instauration de la première République), la morale attribuée à Confucius (551-479 av. J.-C.) est, à partir de 1949, totalement proscrite par le régime communiste naissant. Mais aujourd’hui, dans le contexte socioéconomique peu sécurisant de la société chinoise, la tradition confucéenne peut s’avérer politiquement utile pour consolider un régime autoritaire. Le politiste Shi Tianjian a notamment démontré une claire corrélation entre le paternalisme confucéen et la propension à des postures éloignées de toute velléité protestataire. Une corrélation qui n’aura sans doute guère échappé au président chinois Hu Jintao, lequel décrète en février 2005 la « construction d’une société harmonieuse » comme priorité absolue de l’agenda politique du pays. Cette décision officielle signe la réhabilitation – inédite sous l’ère communiste – des valeurs confucéennes, dont la prégnance culturelle en Chine ne s’est jamais tarie. L’influence du confucianisme sur cette aire géographique est ainsi communément comparée à celle exercée en Occident par Platon et Jésus réunis. Elle s’exprime par des valeurs d’ordre et de respect qui, selon le politologue Kang Xiao Guang, expliqueraient « l’aversion chinoise pour le conflit et la compétition caractérisant les systèmes multipartites ». Le colloque de Pékin s’est refermé sur un consensus dans le rang des participants : celui d’une inclination culturelle chinoise au parti unique et à l’autoritarisme, sans équivalent en Occident. ■

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Conférence « Traditional Values in a Modern Chinese Context », Institut Carnegie Endowment for International Peace, juin 2009, Pékin.

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LES OUVRAGES SYNTHÈSE DE

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Actualité

GÉOGR APHIE

Les géographes prennent le large Le 25 avril 1507, le cartographe Martin Waldseemüller inscrit pour la première fois le nom « America » sur une mappemonde, puisque A. Vespucci affirme que ces terres appartiennent à un nouveau monde et non pas à une partie inconnue de Cipango (le Japon), de Cathay ( la Chine ) ou des Indes. Le Festival international de la géographie (FIG) de Saint-Dié était donc cette année doublement placé sous le signe de la mer. Pour sa vingtième édition, le FIG traitait pendant cinq jours le thème « Mers et océans ».

« Mers et océans » : tel était le thème du XXe Festival international de géographie de Saint-Dié. Il réunissait navigateurs, écrivains et, bien sûr, de très nombreux géographes.

iStock.com

Les mers sous tension

’est Stefan Zweig qui l’affirmait : « Nul ne doit se juger coupable de manquer de culture géographique s’il n’a jamais entendu le nom de la petite ville de Saint-Dié. » Et pourtant c’est là, comme il le raconte dans Amerigo, à l’ombre des Vosges, que l’Amérique a reçu son nom… et que les géographes se réunissent depuis vingt ans maintenant, au début du mois d’octobre, pour l’un des plus importants festivals de géographie au monde. Tout commence en 1507 au croisement de la Renaissance et des grandes découvertes. Voulant célébrer leur mécène,

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René II de Lorraine, les érudits du gymnasium Vosganum de Saint-Dié décident d’imprimer la célèbre Cosmographia du géographe gréco-romain Ptolémée, mais mise à jour – elle a été rédigée au début du IIe siècle de notre ère !

America ! America ! La nouvelle édition de ce « manuel » de la géographie sera donc accompagnée des lettres d’un navigateur ami et compagnon de Christophe Colomb, Amerigo Vespucci, et d’une carte visant à actualiser les connaissances nouvellement acquises sur le monde.

L’ensemble des 300 conférences, cafés géographiques, tables rondes, projections de documentaires, etc., se divisait en plusieurs grands itinéraires : « Mers, océans : entre mystère, fascination et appréhension », « Les océans au cœur du développement économique mondialisé » ou encore « Stratégie et géopolitique autour des océans ». Antoine Frémont, spécialiste des ports, décortiquait par exemple aussi bien Anvers et Rotterdam que les f l u x m a r i ti m e s m o n d i a u x du Havre. Thierry Sanjuan présentait son dernier ouvrage consacré à Shanghai dans la collection des atlas Autrement qui s’est imposée en quelques anné e s comme l’une de s meilleures références en géographie. Quant aux écrivains et navigateurs comme Michel Le

Bris et Isabelle Autissier, ils dédicaçaient leurs ouvrages au salon du livre, le cœur toujours très animé du FIG. Malgré la bonne humeur de ces conférences et animations, il ressort toute une série d’inquiétudes environnementales, économiques et géopolitiques. Ainsi, la dégradation générale des océans par la pollution et le réchauffement climatique est clairement confirmée : la somme Planète océane qu’André Louchet vient de publier chez Armand Colin – l’un des grands ouvrages de cette année – met en avant l’occupation de plus en plus forte des littoraux et une exploitation de plus en plus vorace des ressources. Les résultats de l’expédition Tara, présentés par les organisateurs de ce voyage scientifique lancé il y a cinq ans et consacré à l’analyse des écosystèmes océaniques, vont dans le même sens. Quant aux spécialistes de la piraterie maritime, au croisement de l’économie et de la géopolitique, ils nous rappellent que la pauvreté est la première cause de l’insécurité maritime. Et que c’est du développement mondial que viendra la solution durable, non d’une quelconque force navale internationale. ■ RENÉ-ERIC DAGORN Festival international de géographie de Saint-Dié-desVosges, octobre 2009. www.fig-saintdie.com Expédition Tara, à suivre sur http://oceans.taraexpeditions.org/?id

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Actualité

LES MOTS QUI COMPTENT Régulièrement, de nouveaux mots surgissent dans les débats d’idées et de société. Ils se répandent comme une traînée de poudre à travers revues et médias. En s’appuyant sur les statistiques de l’AFP, Julien Damon analyse chaque mois l’un de ces top ten de notre vocabulaire.

« Katô Shûichi

ou Penser la diversité culturelle

»

Une Conférence internationale à la Maison de la culture du Japon à Paris,

Occurrences du terme « Management » dans le titre des dépêches AFP.

MANAG E M E NT

le 12 décembre 2009 Organisée par le Réseau Asie (CNRS/FMSH)

C

ette conférence a pour objectif de faire connaître à un large public la pensée de Katô Shûichi un an après sa mort et à l’occasion de la parution en français de son dernier ouvrage Le Temps et l’Espace dans la culture japonaise, (CNRS-Éditions). Réunissant philosophes, géographes, anthropologues, sociologues, historiens. La première partie consacrée aux thèses de Katô Shûichi sur la culture japonaise, et la seconde qui portera sur le comparatisme et implications aussi bien théoriques que pratiques de sa pensée. Parmi les participants :

ous sommes envahis par le

N

Dans une acception juridique, le

« management », ses

management est un néologisme

méthodes, ses écoles, ses

issu de la francisation du terme

ambitions, ses professionnels.

anglais, utilisé pour désigner soit

Le terme donne lieu à tout un

la direction, soit la gestion et

ensemble de travaux et de

l’administration d’une entreprise.

débats d’experts sur ses

Le management est ainsi reconnu

origines, ses significations, sa

depuis les années 1970 dans le

portée. Il renvoie à « ménage » et

vocabulaire français.

à « ménagerie », dans le sens

Très présent dans les affaires

d’administration des choses

publiques ou privées, le

domestiques, mais également à

management fait maintenant

« ménagement » dans le sens

partie du vocabulaire courant. Il

d’art de la bonne mesure et de la

faut noter qu’il était quinze fois

bonne décision.

moins employé par l’AFP en 1984 :

Etymologiquement, la base latine

ce n’est donc que très récemment

désigne un manège de chevaux,

que nous sommes entrés dans

ce qui fait du manager un

l’ère du management… ■

conducteur d’attelage…

JULIEN DAMON

Ishida Hidetaka (professeur à l’université de Tôkyô), Watanabe Moriaki (professeur honoraire à l’université de Tôkyô), Sakurai Hitoshi (réalisateur et homme de médias), Augustin Berque (directeur d’études à l’EHESS), Cécile Sakai, (professeur l’université Diderot Paris 7), Julie Brock (professeur à l’Institute of Technology à Kyôto), Pierre Caye (philosophe, directeur de recherche au CNRS), Maurice Godelier (anthropologue, directeur de recherche au CNRS). Edgar Morin (sociologue, directeur de recherche honoraire au CNRS).

Inscription GRATUITE : Réseau Asie-IMASIE Maison des Sciences de l’Homme, Bur. 306 54, Bd Raspail 75270 Paris Cedex 06 Tél. : 33 (0)1 49 54 21 41 - Fax : 33 (0)1 49 54 21 33 Contact : reseau.asie@msh-paris.fr

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Christopher Zacharow/Images.com/Corbis

Comprendre

Le placebo pourquoi il soigne Le placebo est un traitement inefficace en théorie mais qui soigne tout de même, simplement parce que l’on y croit. Le phénomène est si répandu que les scientifiques ont dû l’intégrer à leurs protocoles de recherche. Pour autant, on l’explique mal… 20 SCIENCES HUMAINES

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Comprendre

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omment diable lutter contre la constipation des dames de cour ? Le médecin de Napoléon trouva la solution avec la redoutable Mica panis, qui soulagea la panse des malheureuses. Comme les latinistes l’auront remarqué, il s’agissait pourtant là, littéralement, d’un traitement à la mie de pain qui n’était pas censé soigner quoi que ce soit. Du coup, la Mica panis pullula dans les officines des apothicaires jusqu’au début du XX e siècle, dispensée non plus pour les déboires intestinaux mais pour les tracas de santé pas vraiment pris au sérieux, hormis par le ma lade lui-même, suspecté de t rop s’écouter. Nous touchons là l’essence du fameux placebo, un pseudotraitement qui n’a rien pour être efficace, mais qui déjoue les pronostics parce qu’il produit autant d’effet qu’un vrai. Tout peut faire office de placebo, depuis le verre d’eau jusqu’à l’imposition des mains, pourvu que le patient pense avoir affaire à une vraie prise en charge. La fameuse mie de pain est un placebo « pur », qui peut fonctionner alors qu’aucune de ses propriétés n’a de vertu curative. Mais il existe aussi des placebos « impurs » : par exemple, les antibiotiques combattent les infections bactériennes, mais n’ont pas de raison de marcher contre la grippe (un virus) en l’absence de surinfection. Ils sont pourtant fréquemment prescrits dans ce cas, et peuvent contribuer au rétablissement. Alors, le placebo n’aide-t-il que les hypocondriaques se croyant à l’agonie au moindre éternuement, et ne demandant qu’à être rassurés ? En réalité, pas du tout : des études montrent qu’il soulage des personnes anormalement anxieuses ou non, des deux sexes, de toutes conditions sociales et de tous âges (les enfants y semblent encore plus réceptifs)… Et surtout, présentant toutes sortes d’authentiques symptômes, psychiques ou organiques, aigus ou chroniques. Le placebo a d’abord marqué les esprits pour son inf luence sur la douleur : plus de 80 % des sujets, selon les études, sentent la douleur refluer ou disparaître. Mais il atténue aussi les attaques de panique (chez 31 à 51 % des patients), les angines de poitrine (80 %),

l’hypertension (50 %), l’asthme chronique (37 %), l’arthrite (80 %), les douleurs postopératoires (jusqu’à 70 %)… Il peut modifier rythme cardiaque et tension artérielle, augmenter la concentration en globules blancs, faciliter la cicatrisation, pulvériser les verrues, et mater l’insomnie… Il arrive que des patients, ouverts par le chirurgien mais aussitôt refermés devant les difficultés rencontrées, se réveillent guéris, ignorant que le praticien n’est pas intervenu. Il existe même des IVG placebos pour grossesse nerveuse : la patiente est endormie, mais à son insu sans intervention, ce qui suffit parfois à faire disparaître les symptômes.

Un « Paracylxeromytynxol-C2 » ou un « Dodo ronflette » ? Un placebo fonctionne encore mieux s’il est nanti d’un nom compliqué (pour un somnifère, sans doute « Paracylxeromytynxol-C2 » portera-t-il davantage ses fruits que « Dodo ronf lette »). De même, son administration s’avère primordiale : il agit davantage en injection qu’en gélule. Chez les anxieux, plusieurs prises sont plus efficaces qu’une seule, même par petites doses. Et que dire de son aspect ? Un médicament excitant doit être rouge, un somnifère, bleu, un analgésique, blanc, et un laxatif, marron (allez savoir pourquoi !). Il lui faut un goût amer, et non sucré. Et tant qu’à faire, qu’il coûte cher : on espère davantage d’un produit à 40 euros non remboursés, qu’à 1,50 euro pris en charge. Est-ce pour cela que les génériques suscitent si peu d’engouement ? L’économiste Dan Ariely se demande même si l’envoi de médicaments bon marché dans les opérations humanitaires ne serait pas préjudiciable à certains malades… L’industrie pharmacologique a en tout cas pleinement intégré l’effet placebo dans la commercialisation de ses produits, dont les détails ne sont pas laissés au hasard. Et maintenant, de plus en plus fort : un placebo fonctionne dans 70 % des cas s’il est vanté par un docteur, a fortiori réputé, mais dans seulement 25 % des cas par une « simple » infirmière, perçue comme détenant une moindre autorité médicale. La

fameuse « écriture de médecin », illisible sauf par le pharmacien initié, pourrait même participer à l’effet placebo. Mieux vaut apparemment considérer que le prescripteur n’est pas le premier venu, et sait ce qu’il fait. Ce qui rejoint le « phénomène de la blouse blanche » : la seule présence du toubib peut augmenter la tension qu’il vient mesurer… Mais alors, tout se passerait dans la tête du patient ? Oui… mais du médecin aussi ! La mésaventure de l’américain Stewart Wolf est restée célèbre : il était chargé, dans le cadre d’une étude, de prescrire tantôt un verum (un « vrai » médicament), tantôt un placebo. Dans le premier cas, ses patients se portaient mieux, dans le deuxième, ils allaient moins bien. Or sans le savoir, il n’avait donné que des placebos ! Mais des indices (verbaux ou non) à peine perceptibles avaient dû renseigner les malades sur l’efficacité qu’il attribuait, en son for intérieur, aux différents traitements. Quand il prenait lui-même le placebo pour un verum, ses patients se portaient mieux. Le phénomène a même été repéré chez les vétérinaires, qui soignent parfois très bien un animal avec un produit qu’ils ignorent être un placebo. Il ne suffit donc pas que le patient croie en son médecin, encore faut-il que ce dernier croie en son traitement, en ses chances de réussite, et en la fiabilité de son diagnostic. Comme on le sait désormais en psychothérapie, le soignant fait partie intégrante de la prise en charge, et de l’effet placebo.

Un rôle incontournable dans la recherche Puisque la science ne peut l’ignorer, elle fait avec : l’effet placebo appartient tellement au paysage qu’il est pris en compte dans les protocoles de recherche de nouveaux médicaments, depuis les années 1960 aux Etats-Unis, plus tardivement en Europe. Pour faire la preuve de son efficacité supérieure à toute autre prise en charge, un nouveau produit sera comparé soit à un traitement antérieur, soit, en l’absence de celui-ci, à un placebo. Les prescriptions sont effectuées en double aveugle, c’est-à-dire que ni les sujets ni les médecins ne connaissent la nature

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CC omprendre omprendre RENCONTRE AVEC PATRICK LEMOINE

Le nocebo, face obscure du placebo Incontournable mais inexpliqué, le placebo déconcerte les soignants et décourage les chercheurs. Il peut même se transformer en effet nocebo ! Dans ce cas, le patient aggrave seul ses symptômes, simplement parce qu’il juge que son état va empirer.

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défaillante, ils peuvent retrouver certaines difficultés à bouger, simplement parce qu’ils croient leur mobilité compromise. Le cas suivant a même été rapporté : un prêtre était appelé dans un hôpital pour administrer l’extrême-onction à un patient mourant. Mais il se trompa de chambre. Le malade vu par erreur, qui à l’origine ne se portait pas si mal que cela, crut sa dernière heure arrivée… et décéda en un quart d’heure. Le véritable agonisant survécut quelques jours.

Psychiatre à la clinique LyonLumière, Patrick Lemoine est l’auteur du Mystère du placebo (Odile Jacob, 1996) et d’Effet nocebo. Comment les médias jouent avec notre santé, à paraître chez Stock en 2010.

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e terme de nocebo, étymologiquement « je nuirai », fut employé pour la première fois en 1961 par le médecin Walter Kennedy. Un patient sur quatre en ferait l’objet. Il s’agit en quelque sorte d’un placebo qui a mal tourné, puisque celui-ci, comme tout verum, peut intoxiquer, provoquer des effets secondaires (vertiges, maux de tête, diarrhées, allergies, douleurs menstruelles…) et même une accoutumance : on peut devenir « accro » à un produit totalement neutre. L’anxiété lui serait propice : faire tester un produit neutre à des patients sans leur préciser de quoi il s’agit, ni quels effets il peut produire, déclencherait des symptômes ex nihilo dans plus de 80 % des cas. Selon une recherche italienne, entendre un discours désobligeant ou menaçant augmente ainsi le taux de cholécystokinine, hormone impliquée dans la perception de la douleur. Et pour une étude cette fois florentine, un médicament pour la prostate provoque l’impuissance chez 31 % des hommes auxquels on a exposé les désagréments possibles sur leur libido, mais chez 9,6 % chez ceux qui ne sont pas avertis… L’effet nocebo peut prendre des proportions tout à fait inattendues. En temps normal, les patients parkinsoniens voient leurs tremblements cesser instantanément après l’implantation d’électrodes dans une partie motrice de leur cerveau. Mais si on leur dit que l’installation est

En quoi consiste l’effet nocebo ? C’est le revers de la médaille de l’effet placebo : il s’agit d’un effet négatif qui va annuler ou réduire, voire annuler les effets pharmacologiques d’une substance. L’effet nocebo, comme l’effet placebo, n’est pas lié au médicament pris, mais principalement à l’attente du patient, découlant elle-même de l’attente du médecin vis-à-vis du traitement qu’il prescrit. De même que l’effet placebo est le reflet de la bonne relation thérapeutique, on présuppose que l’effet nocebo est lié à une mauvaise relation entre médecin et patient autour d’une croyance partagée quant à l’efficacité de la prise en charge. Il n’y a donc pas de bon ou de mauvais thérapeute, ni de bon ou mauvais patient, mais une bonne ou une mauvaise relation thérapeutique. Ceci dit, nous touchons là un domaine encore marginal qui, malgré quelques études, intéresse encore peu la médecine.

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Comprendre

exacte du produit prescrit. Mais certains observateurs jugent de telles précautions insuffisantes : une controverse de la fin des années 1990 dans la revue scientifique Prevention and Treatment soulignait que 75 % des améliorations dues aux antidépresseurs relevaient peut-être uniquement de l’effet placebo. De même que l’effet placebo est parfois décrit comme le facilitateur d’un processus de guérison naturelle, peut-on considérer l’effet nocebo comme l’accélérateur de mécanismes pathologiques ? En effet, l’effet placebo favorise la sécrétion par l’organisme de substances thérapeutiques qui vont des anti-inflammatoires aux antinicotiniques en passant par les antidépresseurs et les antibiotiques, et même des amphétamines, des morphiniques et toutes les drogues de la création ! Exactement en miroir, si le patient estime que son médecin ne conçoit aucun espoir pour lui, beaucoup de mécanismes liés au stress comme le taux de noradrénaline ou de cortisol, la tachycardie, l’hypertension… peuvent expliquer des complications « nocebologiques ». Les essais pharmacologiques incluent des patients traités à leur insu, et à l’insu du prescripteur, par placebo. L’effet nocebo peut-il fausser les résultats ? L’effet nocebo est déjà pris en compte puisque, dans les groupes placebos, les patients développent les mêmes effets secondaires qu’avec le vrai produit : dans le cas des antidépresseurs, il peut s’agir d’une insomnie, de la bouche sèche, de constipation, de nausées et de maux de tête… Quant à imaginer que l’effet nocebo puisse entraîner non pas des effets secondaires mais l’annulation pure des effets de l’antidépresseur, j’en suis persuadé, même s’il n’existe pas d’études à ce sujet. En Grande-Bretagne, un médecin a mené une expérience avec les patients présentant des symptômes fonctionnels de type fatigue, maux de tête… Après tirage au sort, à certains il a donné un diagnostic scientifique en affirmant que le traitement les guérirait dans la semaine. Aux autres, il a prétendu qu’il ignorait ce dont ils souffraient et leur a prescrit un médicament usuel. En réalité, à tous il donnait du placebo. Evidemment, le premier groupe s’est mieux rétabli.

On pourrait imaginer une expérience analogue, placebo versus placebo, pour mettre en évidence un effet nocebo lié au discours du médecin et à son enthousiasme. L’optimisme déclencherait le placebo, et le pessimisme, le nocebo. On a vu récemment dans l’actualité que certains habitants voisins d’une antennerelais se plaignaient de différents symptômes alors que l’antenne n’avait pas encore émis… Est-ce un effet nocebo ? Je pense que c’est le cas pour un grand nombre de personnes dites « électrosensibles ». J’ai réalisé une expérimentation avec une jeune universitaire qui disait ne plus pouvoir vivre dans ce monde bourré de rayonnements, au point de vouloir s’installer sur une île pour échapper à ses maux de tête, ses vertiges, sa fatigue et ses insomnies. J’ai voulu que l’on vérifie ensemble que ses symptômes étaient bien liés, par exemple, à son téléphone portable. Pour ses vacances, un complice ingénieur a bricolé son téléphone pour qu’il soit alternativement, durant des périodes définies par tirage au sort, éteint ou en veille. Ses parents devaient l’appeler toutes les deux heures. Comme il n’y avait ni sonnerie ni vibreur, elle ne pouvait savoir s’il était actif. A la fin de chaque période, selon ses effets secondaires, elle devait parier si l’appareil avait été en activité ou non. Au vu des résultats, elle qui était une scientifique a tout de suite compris de quoi il en retournait, à la fois vexée et rassurée de pouvoir vivre dans ce monde rempli d’ondes… Je pense donc vraiment que l’électrosensibilité fonctionnelle est un pur effet nocebo, secondaire à la campagne médiatique et aux juges insuffisamment informés qui ont instruit dans de tels procès et donné raison aux plaignants. En revanche, je ne me prononce pas sur les tumeurs et les processus longs. Là, personne n’en sait rien. ■ PROPOS RECUEILLIS PAR J.-F.M.

Comment ça marche ? On le voit, le placebo rend service à la médecine (après tout, il soigne) tout en l’encombrant. C’est qu’il est imprévisible, donc difficile à étudier : il marche par exemple dans plus de 30 % des cas de douleur chronique, mais seulement dans dix fois moins des douleurs déclenchées dans un cadre expérimental. En outre, la même personne n’y sera pas toujours réceptive, ni pour les mêmes symptômes. Avec des manifestations si capricieuses, aucune explication satisfaisante ne peut faire l’unanimité. Il pourrait par exemple résulter d’une coïncidence : le patient bénéficie d’une amélioration spontanée, qu’il attribue au traitement pris au même moment. Du coup, s’il le reprend, il en attendra des résultats identiques et se placera luimême dans un état d’esprit favorable pour se sentir mieux. En clair, il se conditionne. Et automatiquement, il n’a pas même à « croire » consciemment au remède. Peutêtre… mais l’effet placebo peut se manifester dès la toute première observation du traitement. Depuis un article retentissant de John Levine et ses collaborateurs sorti en 1978, on s’intéresse plutôt à la piste (non exclusive de la précédente) de substances endogènes, c’est-à-dire produites par notre propre corps : les endorphines. Hormones analogues à la morphine et sécrétées par le cerveau, elles seraient par exemple surfabriquées grâce aux espoirs placés dans une prise d’antalgique fictive. Or nous savons aujourd’hui que de nombreux produits (morphiniques, antidépresseurs…) activent les mêmes régions cérébrales que leur placebo. Et après tout, notre humeur, notre moral, notre anxiété modifient notre système immunitaire ou endocrinien… Aussi bien pour l’atténuation de la douleur que la disparition d’une verrue, le placebo servirait d’accélérateur

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« Je le pansai, Dieu le guérit »

A

mbroise Paré, illustre médecin, était conscient des limites de l’art où il excel-

lait pourtant. Saignées, purgations, vomitifs, sangsues, moisissures, toiles d’araignée… « L’histoire du placebo n’est autre que l’histoire de la médecine », écrit Ivan O. Godfroid, pour lequel la majorité des « soins » a relevé, jusqu’au milieu du XXe siècle, de placebos qui s’ignorent. La situation aurait duré jusqu’à la fin des années 1970, où 40 % des ordonnances concernaient des produits n’ayant guère de chances de porter leurs fruits. Souvent à l’insu des médecins, qui croyaient toujours en délivrer moins que leurs confrères… Et aujourd’hui ? Les placebos sont toujours monnaie courante, et parfois remboursés : lactose, vitamine C à tire-larigot, cures thermales (rien ne prouve que l’eau agisse plus que le dépaysement ou le contentement de se soigner enfin)… Certains comprimés doivent fondre sous la langue sans être avalés, alors qu’ils ne sont pas plus efficaces ainsi (mais ils en donnent l’impression). Il arrive encore, paraît-il, que des chirurgiens se contentent d’ouvrir leur patient et de le recoudre aussitôt, avec de bons résultats ! Partant du constat que la supériorité de l’homéopathie sur un simple placebo était toujours contestée, le psychiatre JeanJacques Aulas en a tiré des conséquences AKG images

radicales en tentant de commercialiser le « Lobepac fort », un « élixir psychoactif » à administrer dans tous les cas classiquement pris en charge par les homéopathes. Sous son emballage finalisé par un publicitaire, le Lobepac (anagramme de placebo), version rouge tonifiante ou bleue apaisante, avait ceci de particulier qu’il devait être ingéré en toute connaissance de cause, en sachant

Commercialisé par le Corse Angelo Mariani, le vin à la « coca du Pérou », panacée très vendue à la Belle Epoque, était censé tonifier en tuant tous les microbes. Révolutionnaires, ses campagnes publicitaires furent les premières à mettre en scène des personnages célèbres comme Emile Zola, Félix Faure, Léon XIII et le général Gallieni (Pierre de Taillac, Les Paradis artificiels, Hugo & Cie, 2007).

que c’était un placebo pur. Enfin un produit indétectable pour les sportifs… Abandonné par manque de moyens, le projet mettait le doigt sur un problème éthique de taille : il est en effet avéré, depuis une recherche retentissante de Lee Park et Lino Covi de 1965, que le placebo peut produire son effet… même si le patient est averti de sa vraie nature ! Certains de leurs sujets voulaient même continuer d’en prendre, ravis qu’il réussisse où d’autres traitements avaient échoué. ■ J.-F.M.

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à des processus de guérison spécifiques gérés par le cerveau, qui produit naturellement, mais en quantité moindre, les éléments nécessaires à notre rétablissement (antalgiques, antibiotiques…). En tout état de cause, difficile de dépasser le stade des hypothèses. Ainsi la littérature sur le sujet souligne-telle sans relâche l’importance du contexte de prescription, ainsi que des croyances du médecin et du malade, pour donner un coup de pouce aux soins que notre corps

tente de s’administrer spontanément, selon des modalités qui nous restent à saisir. Hippocrate considérait déjà que la guérison reposait dans la confiance éprouvée envers le médecin. Et l’Evangile selon Matthieu (13, 53-58) explique que, sans vouloir ramener ses dons de thaumaturge à de la simple suggestion, Jésus accomplit peu de miracles à Nazareth parce que, dans cette ville qui l’avait vu grandir, les gens ne croyaient pas en son pouvoir divin. Aujourd’hui, 80 % des pro-

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Comprendre

blèmes cardiaques seraient partiellement améliorés par la simple passation de tests : avoir la preuve que l’on va s’occuper de nous avec des garanties d’efficacité nous donnerait le feu vert pour assurer une grande part du travail nous-mêmes.

Jésus et l’effet placebo La croyance est un levier puissant expliquant peut-être que le placebo ne semble fonctionner que chez les patients conscients et lucides. Placebo et suggestion seraient-ils synonymes ? Au sens strict, non, car le placebo suppose l’administration d’un traitement. Mais le psychiatre Patrick Lemoine qualifie le médicament d’objet transitionnel entre médecin et patient : il aurait en somme le même statut que le doudou entre la mère et l’enfant, rassurant avant tout selon la psychanalyse. Pour certains auteurs comme Philippe Pignarre, fin connaisseur de l’industrie pharmaceutique, le

placebo n’est qu’une fumisterie et relève, chez les spécialistes de la question, de la paresse intellectuelle masquant nos capacités sous-estimées de rémission spontanée. Et qui disposait lui aussi, dans sa pharmacie, d’un bocal de Mica panis, le fameux traitement à la mie de pain ? Emile Coué, l’inventeur de la méthode d’autosuggestion positive qui lui valut la gloire… Dans La Maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente (1922), il estimait d’ailleurs que si, étant malades, nous nous mettons dans l’esprit l’idée de guérison, alors « celle-ci devient une réalité dans le domaine de la possibilité, c’est-à-dire que, si elle est possible, elle se produit ; si elle ne l’est pas, naturellement elle ne se produira pas ; mais, dans ce dernier cas, on obtiendra toute l’amélioration qu’il est humainement possible d’obtenir, ce qui est déjà fort appréciable quand elle est considérée comme improbable. » Ainsi l’obscur

placebo illustre-t-il la capacité de l’être humain à croire aux belles histoires qu’il se raconte ou se laisse raconter, quelquefois pour son plus grand bien. ■ JEAN-FRANÇOIS MARMION

Pour en savoir plus • Placebo. Chronique d’une mise sur le marché Jean-Jacques Aulas, Science Infuse, 2003. • Le Placebo dans tous ses états Collectif, Jacques André, 2007. • L’Effet placebo. Le pouvoir de guérir Danielle Fecteau, Editions de l’Homme, 2005. • L’Effet placebo. Un voyage à la frontière du corps et de l’esprit Ivan O. Godfroid, Socrate Editions Promarex, 2003. • Le Mystère du placebo Patrick Lemoine, Odile Jacob, 1996. • «L’effet placebo reste largement mystérieux » Entretien avec Jean-Jacques Aulas, Sciences Humaines, hors-série, n° 48, mars-avril-mai 2005.

Le projet urbain participatif Apprendre à faire la ville avec ses habitants

Une co-édition Adels/Yves Michel 264 pages, 24,5 euros

Pédagogique et accessible tout en faisant découvrir la complexité des faits et des enjeux, cet ouvrage propose à tous ceux qui s’intéressent à la préparation des projets urbains une double initiation, sociale et spatiale, et une boîte à outils complète pour comprendre ce qu’est la ville et la notion très actuelle de projet urbain. Au fil des pages et des étapes illustrées d’un projet urbain partagé, c’est aussi un point de vue critique qui apparaît sur les conditions de production de la ville, et l’ambition de refuser les facilités des recettes d’imageries urbaines marchandisées au profit d’une démarche de projet à la fois exigeante et proche des gens. Rarement urbanisme et sociologie se sont complété avec autant de sens, dessinant au final une philosophie pratique d’action pour la ville, avec ses habitants, présents et à venir.

Commandes : www.boutique-adels.or g Décembre 2009 N° 210

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Entretien

RENCONTRE AVEC TZVETAN TODOROV

« La vie est une œuvre en soi » Dans La Signature humaine, Tzvetan Todorov se raconte à travers de grandes figures des arts et de la pensée. Avec une intuition : l’humain ne construit du sens qu’à partir de sa propre histoire.

U

ne longue silhouette, un regard gai, un phrasé lent et musical : Tzvetan Todorov, c’est d’abord une présence. Attentif et chaleureux, il déroule sa vie dans l’appartement mansardé où il nous reçoit. La jeunesse en Bulgarie, la dictature communiste, l’exil en France, les premiers travaux sur les formes narratives dans la littérature, aux côtés de Roland Barthes. A l’époque, il veut édifier rien moins qu’une théorie scientifique de la littérature, dans le double sillage des formalistes russes et de la linguistique structurale, façon Mikhaïl Bakhtine et Roman Jakobson. Son Introduction à la littérature fantastique (1970), sa Poétique de la prose (1971), ses Théories du symbole (1977) deviennent des classiques des études littéraires dès leur publication. « Puis les choses ont changé », explique-t-il simplement. Après avoir passé vingt ans à étudier méticuleusement les formes sémiotiques, il s’est enfiévré pour le fond. Tour à tour historien de la conquête espagnole, commentateur de Montaigne, exégète des peintres flamands, moraliste, penseur de la diversité culturelle, il a lâché la théorie structurale pour glisser vers des sujets politiques et moraux. « Le débat sur les idées, interdit dans la Bulgarie de ma jeunesse, est sorti de la zone rouge », glisse-t-il. Son nouveau livre, La Signature humaine. Essais 1983-2008

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(Seuil, 2009) lui ressemble : éclectique, personnel et pénétrant. Il plonge le lecteur au cœur des existences de personnages exemplaires : Germaine Tillion, Raymond Aron, Edward Saïd, R. Jakobson, M. Bakhtine mais aussi La Rochefoucauld, Mozart, Stendhal, Goethe. A travers ces rencontres, Todorov dessine en filigrane son autoportrait – un « portrait chinois », composé de ses goûts pour les autres. « On ne pense que par reflet », affirme-t-il. On pourrait lire ce livre comme une galerie de portraits d’hommes et de femmes de bonne compagnie, un panthéon personnel destiné aux amateurs éclairés. L’essentiel est ailleurs. Todorov y déploie une thèse forte : le chercheur en sciences humaines, comme l’écrivain, n’analyse les faits qu’à partir de son vécu personnel. A la différence du chercheur en sciences naturelles, il doit abolir le mur entre sa vie et son œuvre. Il ne s’agit en aucun cas de céder aux mirages de l’introspection et de partir en quête d’un « moi » authentique. Il faut seulement considérer lucidement les rencontres qui nous façonnent : « Nous sommes entièrement faits des autres, de ce qu’ils nous ont donné, de leurs impressions, de leurs réactions. Le moi profond n’existe pas. » Plus vraiment sémiologue, « pas tout à fait philosophe », Todorov se distingue depuis toujours par ses talents d’interprétation : il met toute son intelligence au service des œuvres des autres. Sa pensée émeut car elle est travaillée par le doute. Ses virevoltes théoriques, de la sémiotique à l’humanisme, ses digressions sur le mal, ses improvisations sur l’art ou sur l’amour, ses enthousiasmes et ses combats : tout cela lui confère une voix singulière dans le paysage intellectuel européen. Chez lui, l’humilité, réelle, se conjugue avec une ambition démesurée : il veut saisir l’essence de l’humanité, car il est convaincu que la sagesse humaine dépend de cette connaissance. A 70 ans, il pourrait s’arrêter et cultiver son jardin. Mais non. Il s’engage toujours dans de nouveaux projets, des conférences, des recherches, des livres. « Il me semble que l’on peut aller

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Ambroise Tezenas/Opale

P r of i l

John Foley/Opale

encore plus loin dans la compréhension des êtres humains. Tout cela n’est pas encore tout à fait clair. » Jusqu’au bout, il est décidé à scruter les attitudes, les failles, les reliefs des humains que nous sommes. Rencontre. Quel est le sens du titre de votre nouveau livre, La Signature humaine ? J’avais déjà pensé à cette formule, « la signature humaine », quand je l’ai rencontrée dans un livre de G. Tillion. L’expression m’avait frappé parce qu’elle résumait, en quelque sorte, ma propre trajectoire. J’y trouve mon point de départ, le signe, et mon point d’arrivée, l’être humain ! Quand j’ai

Tzvetan Todorov est né en 1939 à Sofia, en Bulgarie. Il a obtenu en 1963 un visa pour un séjour d’un an en France, où il s’est définitivement installé. Proche de Roland Barthes et de Gérard Genette, il a été l’un des pionniers de la critique textuelle. A partir des années 1980, T. Todorov se tourne de plus en plus vers des problèmes historiques et moraux. Ses centres d’intérêt se déplacent vers le totalitarisme (Face à l’extrême, 1991, et Mémoire du bien. Tentation du mal, 2000), le rapport à autrui (La Vie

commune, 1995), les relations interculturelles (La Conquête de l’Amérique, 1982, et La Peur des barbares, 2008), l’histoire de l’humanisme et des Lumières (Nous et les autres, 1989, et Le Jardin imparfait, 1998). Son dernier livre, La Signature humaine. Essais 1983-2008 (Seuil, 2009), rassemble les études les plus importantes qu’il a écrites au cours de ces années. T. Todorov a reçu, en 2008, le prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Ses livres sont traduits dans plus de vingt-cinq langues. ■

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Entretien

commencé mes recherches, dans les années 1960, l’étude des signes, dans toute leur variété, en constituait le cadre général. Je voulais explorer leurs facettes à travers une théorie du langage, de la littérature, des arts. Puis je suis allé chercher ce qui se cachait derrière les signes. Je me suis senti attiré par la compréhension des comportements humains eux-mêmes, et non plus seulement par celle des formes de leur expression. En même temps, je me suis reconnu dans une tradition philosophique, l’humanisme (encadré p. 29). Je m’interroge constamment sur la nature des choix humains : politiques, moraux, sociaux. Je ne dispose pas pour autant d’une définition absolue de l’humain ; j’étudie plutôt les grandes attitudes que prennent les hommes face aux défis auxquels ils sont confrontés au cours de leur existence. Dans ce livre, vous brossez une série de portraits : G. Tillion, R. Aron, E. Saïd, R. Jakobson, M. Bakhtine, etc. La vie des auteurs peut-elle éclairer leur œuvre ? Quand j’étais étudiant, il existait une forme de dogme : nous devions connaître « l’homme » et « l’œuvre ». Nos professeurs postulaient une relation de causalité entre la destinée individuelle d’un auteur et le contenu de ses livres. Ma génération s’est opposée à ce dogme. Dans les années 1960, nous estimions que la vie d’un auteur, quelle qu’elle fût, offrait peu d’aide à la lecture ; nous étions tous, comme Marcel Proust, « contre Sainte-Beuve »… Dans l’optique structuraliste, l’intérêt se portait sur les lois qui régissaient les récits, les sens métaphoriques du poème ; la référence biographique nous paraissait sans intérêt. Aujourd’hui, je ne pense toujours pas que la vie explique l’œuvre ; mais plutôt que « la vie » est, à son tour, une œuvre. Notre vie n’est même rien d’autre qu’une série d’œuvres, certaines verbales, d’autres de comportement, et leur interaction est hautement significative. De quelle manière ? G. Tillion en donne un exemple frappant. Elle fait des études d’ethnologie dans les années 1930, puis va sur le terrain, en Algérie. Après la débâcle, elle s’engage dans la Résistance, est arrêtée, emprisonnée, puis déportée dans un camp de concentration. A son retour, on lui demande un rapport sur l’ethnie qu’elle avait étudiée, les Chaouïas. Elle découvre alors qu’elle ne peut plus répéter ses thèses d’avant-guerre. Pourtant, elle n’a reçu aucune information nouvelle sur cette ethnie ! La seule chose qui a changé, c’est elle-même. Sa vie à Ravensbrück lui a appris à interpréter différemment les conduites humaines : les effets de la faim, la place de l’honneur, le sens de la solidarité. Son identité intervient donc dans son travail scientifique. Il en va de même dans les autres sciences humaines. Ce qui fait un grand historien, un grand sociologue ou par ailleurs un écrivain n’est pas la simple collecte des faits mais leur mise en relation et le sens qu’il leur donne. Or cette mise en rela-

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tion est accomplie par le sujet à l’aide d’un appareil mental qui est le produit de notre existence même. L’étude de l’œuvre ne permet donc pas de mettre entre parenthèses l’identité du savant ou de l’écrivain. C’est ce que j’essaie de montrer dans mes « portraits ». Dans votre propre vie, qu’est-ce qui vous a conduit à réorienter votre pensée ? Une meilleure intégration dans le cadre dans lequel je vivais, et en premier lieu l’expérience de la paternité. A la naissance de mon premier fi ls, en 1974, j’ai découvert en moi des sentiments nouveaux, d’une intensité bouleversante, entraînant aussi une grande responsabilité. Dans la vie d’un individu sans ancrage social, et surtout sans enfants, il reste la possibilité de penser le travail – par exemple, la thèse que l’on écrit – comme un monde en soi. Si vous sentez constamment l’appel de votre enfant, il devient difficile de garder une frontière étanche entre votre vie et votre pensée. J’ai été heureux de dépasser ce stade d’enfermement dans un monde à part, pour chercher une relation significative entre ce que j’étais et ce sur quoi je travaillais – sans pour autant verser dans l’autobiographie. Cela m’a conduit à m’intéresser davantage au monde dans lequel je vivais, et non plus seulement au savoir abstrait. Dans La Signature humaine, vous étudiez les auteurs à travers le prisme des épreuves douloureuses qu’ils ont traversées : la maladie, le deuil, l’expérience des camps… Faut-il souffrir pour penser ? C’est une question redoutable, à laquelle je n’ose pas donner de réponse. Ne serait-ce que parce que j’ai peu souffert dans ma vie… Je constate en effet qu’il existe une inquiétante liaison entre la vulnérabilité, la souffrance, et la capacité d’aller plus loin dans la connaissance de l’humain. Comme si le bonheur barrait la route à la compréhension la plus vive… Ou bien ma théorie est fausse, ce qui serait rassurant pour moi, ou bien elle est juste et je suis un piètre penseur ! Peut-être que j’essaie de compenser cette absence d’expérience douloureuse dans ma propre existence en me passionnant pour celle des autres. Et plus particulièrement pour les humains dont le parcours a quelque chose de brisé, de vulnérable, voire de tragique. Je ne suis attiré ni par les héros, ni par les « monstres ». Je préfère comprendre les êtres faillibles dont la vie ressemble, comme disait Montaigne, à un « jardin imparfait ». Ils me paraissent plus représentatifs de la condition humaine. « Tout intellectuel est un exilé de sa condition natale », écrivez-vous. Vous avez vous-même vécu l’exil, de la Bulgarie à la France. En quoi cette expérience peut-elle aider à penser le monde ? Je me considère comme un « homme dépaysé », non seulement parce que j’ai changé de pays, mais aussi parce que je

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Entretien Qu’est-ce que l’humanisme ? tends à un certain regard dépaysant sur le monde. En ce sens, l’intellectuel diffère du militant. Son rôle n’est pas de mener une action en vue d’un but, mais de mieux comprendre le monde, et pour cela il doit s’extraire des évidences. L’exilé ne partage pas les mêmes habitudes, il est donc étonné devant ce qui paraît aller de soi pour ses nouveaux compatriotes. L’exil introduit une distance entre soi-même et le milieu dans lequel on vit, qui est propice à la pensée. Mais il n’est pas obligatoire ! Beaucoup de personnes éprouvent ce détachement sans avoir vécu l’expérience de l’exil physique. Disons seulement que le changement de pays, quand il se passe sans drame, facilite le détachement indispensable au travail intellectuel, lequel s’accomplit mal quand on se confond avec les acteurs que l’on étudie. Quel rapport entretenez-vous avec l’engagement politique ? J’ai grandi en Bulgarie dans les années d’après-guerre. Le totalitarisme qui y régnait n’incitait pas à l’engagement. Il n’offrait que deux carrières possibles : soit vous faisiez carrière au sein du Parti communiste, soit vous vous détourniez complètement de la vie publique. Comme beaucoup de Bulgares, j’ai choisi cette seconde voie. J’établissais une coupure radicale entre « eux », ceux qui géraient le pays, et moi. J’ai ainsi reçu une sorte de vaccination qui m’a gardé longtemps éloigné de tout intérêt politique. J’ai changé à partir de 1973, l’année de ma naturalisation française. Petit à petit, j’ai commencé à me sentir concerné. Des sujets imprégnés de valeurs morales et politiques m’intéressaient : la rencontre avec les autres, les sources de la violence, l’expérience des camps de concentration, les abus de la mémoire. J’ai même écrit un petit livre sur la guerre d’Irak ! Cela dit, je ne suis pas devenu un militant. Je n’ai de carte dans aucun parti et signe rarement des pétitions. Mais il m’arrive de prendre position. Par exemple, je suis intervenu au moment de l’annonce du projet d’un ministère de l’Identité nationale, parce que cette idée me semblait à la fois inconsistante sur le plan anthropologique et nocive sur le plan politique. Politiquement, vous vous définissez comme un modéré. Ne peut-on pas être modéré à l’excès ? Dans l’histoire récente, l’exemple type de « modération » excessive serait la conférence de Munich, en 1938. Les puissances occidentales tentent alors d’amadouer l’agression nazie, et cèdent. Mais s’agissait-il vraiment d’une attitude modérée ? C’était plutôt un acte à courte vue. L’évitement de la violence ne convient que là où le danger n’est pas réel. Or en 1938, la menace hitlérienne était devenue une évidence pour quiconque voulait ouvrir les yeux. Pour ma part, je me reconnais dans une autre forme de modération. Aucun pouvoir sans limites n’est légitime, nous enseigne Montesquieu. La modération, au sens fort,

L’

humanisme désigne un

● La liberté humaine. Le

mouvement philosophique

déterminisme – biologique,

qui s’est développé en Europe

historique, social, psychique –

à partir de la Renaissance.

n’est jamais intégral. L’homme

Aujourd’hui, cette notion s’est

n’est pas le pur jouet de forces qui

galvaudée : elle ne désigne

le dépassent et qui décident de

souvent qu’une forme de

son destin. Il a toujours le moyen

philanthropie un peu naïve.

« d’acquiescer ou de résister »

Tzvetan Todorov refuse cette

(Jean-Jacques Rousseau).

caricature. L’humanisme

● L’être humain comme valeur

qu’il défend n’a rien d’une vision

suprême. Le bien-être des

idyllique. Il s’agit d’une prise de

individus humains est le but

position forte, historiquement

ultime de la vie sociale. De ce

construite, sous-tendue par

point de vue, la pensée humaniste

trois grands choix

se distingue des projets utopistes,

anthropologiques et moraux :

qui visent un avenir radieux. Elle

● L’universalisme. Tous

s’oppose aussi aux doctrines

les êtres humains appartiennent

religieuses, pour lesquelles toute

à une seule et même espèce.

action humaine doit être orientée

Ils sont pourvus de la même

vers le service adressé à

dignité.

Dieu. ■ H.L.

ce n’est pas la mollesse, mais la limitation de chaque pouvoir par des contre-pouvoirs. C’est une organisation de l’espace public où l’on tient compte de la diversité humaine. On ne cède pas devant la violence, bien au contraire. Dans le même esprit, je défends ce que j’appelle la civilisation, notre capacité de reconnaître les différences des autres sans forcément les dénigrer. Suis-je, néanmoins, modéré à l’excès ? C’est à vous de le dire… Dans votre livre, vous revenez à plusieurs reprises sur la question du mal. Selon vous le mal est profondément ancré dans la nature humaine. Si le mal est en chacun de nous, comment lutter contre lui ? Je ne crois pas à un « mal » cosmique et invariable, mais il est vrai qu’on en retrouve les différentes formes à tout stade de l’histoire. Il provient de ce que chacun a besoin des autres, mais que ces autres ne lui accordent pas spontanément ce qu’il désire. Cet égocentrisme est particulièrement dangereux quand il devient collectif. Les pires forfaits ont été commis pour protéger les « nôtres » face à une menace venue d’ailleurs. Ce manichéisme, qui confond « nous et les autres » avec « ami et ennemi » ou, pire, avec « bien et mal », est mortifère. Par toutes mes forces – qui sont faibles –, j’essaie de le combattre. Pour cela, j’observe ses formes, et aussi les manières de lui résister, et je les raconte dans mes livres. En ce sens, je reste proche des idées des Lumières : je lutte contre le mal par le moyen de la connaissance. ■ PROPOS RECUEILLIS PAR HÉLOÏSE LHÉRÉTÉ ET CATHERINE HALPERN

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Le travail en quête de sens DOSSIER COORDONNÉ PAR JEAN-FRANÇOIS DORTIER

Le travail fut longtemps assimilé à une figure typique : celle du

La nouvelle tête de l’emploi

paysan dans le champ puis celle de l’ouvrier en usine. En un

Entre contrainte et plaisir. Le travail des cadres

vail. Le monde du tertiaire est devenu largement dominant :

A votre service ! Le nouveau monde de la production

demi-siècle, la montée des services a changé le visage du tra-

infirmière ou caissière, enseignant ou employé au guichet, cadre ou facteur. Le travail physique a laissé la place à des activités plus cérébrales et relationnelles. Féminisation, déclin du temps de travail, montée de la formation, montée de l’incertitude aussi : les évolutions sont multiples. Le travail est doublement en quête de sens. Pour les sociologues, il s’agit de penser ses métamorphoses au seuil du XXIe siècle. Pour chacun d’entre nous, le sens du travail a une signification plus intime qui consiste à répondre à ces questions : que vais-je faire aujourd’hui ? Et pourquoi ?

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Service des urgences, hôpital Saint-Roch, Nice, hiver 2004 Alexa Brunet/Picturetank

La nouvelle tête de l’emploi Une petite ville de province est un bon poste d’observation pour comprendre les grandes mutations de l’emploi sur un demi-siècle. Dans ce microcosme, la vie d’une employée en dit long sur le travail aujourd’hui.

D

ans la petite ville d’Auxerre (env. 45 000 hab.), où siège le magazine Sciences Humaines, le premier employeur de la ville est… l’hôpital, avec près de 1 500 salariés. Situé en surplomb de la ville, on peut voir par la fenêtre de certaines chambres un panorama plongeant sur la ville et ses alentours. Au loin, il y a les champs et les vignes. Ils

rappellent l’importance de l’agriculture dans la région. En périphérie, on aperçoit la zone industrielle (en crise avec des usines qui ferment et d’autres qui cumulent les plans de restructuration) et la zone commerciale (en plein boom, avec de nouvelles grandes surfaces). Plus proche, au pied de la cathédrale Saint-Etienne et de l’abbaye Saint-Germain, on arrive sur

les bords de l’Yonne avec son port et ses péniches, ses quais et ses restaurants, qui indiquent une vocation touristique. Puis on se rapproche du centre avec ses rues piétonnes où se trouvent les commerces, d’autres restaurants, les banques, la poste et la mairie. Cette première vue panoramique donne une première idée de la structure sociale

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Pour beaucoup, la vie au travail sera faite d’alternance entre périodes d’activité et d’inactivité (chômage, formation, congé parental). L’idée d’un « plan de carrière » semble désuète.

postindustriel est plus aseptisé : c’est celui des bureaux, des ordinateurs, des machines à café, des photocopieuses, des salles de classes et couloirs d’hôpital, des rayonnages de grandes surfaces.

Du physique au psychologique et des emplois. Aucune dominante ne se détache vraiment. A Auxerre, il y a des ouvriers (un quart de la population active comme dans l’ensemble de la société française) ; on les trouve moins dans des usines que dans les entreprises du bâtiment (plombiers, maçons ou électriciens), dans les supermarchés (bouchers, boulangers, magasiniers ou chauffeurs) ou encore mécaniciens dans un garage. Les employés sont, comme dans la population française, plus nombreux que les ouvriers : ils représentent environ un tiers des actifs. Les employés forment une galaxie hétérogène regroupant des secrétaires, employés de banque, facteurs, vendeurs, caissières et coiffeuses. Puis viennent les « professions intermédiaires » – l’infi rmière, le technicien, le professeur des écoles, l’assistante sociale, l’agent d’assurance, etc. –, soit 30 % des actifs, un peu plus que la moyenne nationale. Viennent ensuite les 12 à 15 % de cadres – ingénieurs, avocats, médecins, enseignants des lycées, notaires, cadres infi rmiers, chefs de chantiers, etc. Enfi n le nombre d’artisans, commerçants, professions libérales, patrons et agriculteurs avoisine les 5 %. La structure des emplois à Auxerre – petite ville de province – est donc un bon reflet de la moyenne nationale. En 1950 déjà, l’économiste marxiste Charles Bettelheim avait choisi Auxerre pour étudier la structure sociale et économique d’une ville moyenne, bon microcosme représentant la société française dans son ensemble (1).

La richesse du guichet A première vue donc, la mosaïque des emplois ne se laisse pas facilement enfermer dans une figure typique : le paysan d’autrefois, l’ouvrier d’usine ou même l’employé en « col blanc » comme on disait naguère. De là, une première difficulté pour parler du travail en général.

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S’il n’y a pas de représentant « typique » du monde du travail, il existe pourtant quelques caractéristiques du travail contemporain que l’on peut résumer à travers quelques histoires singulières. C’est le cas de Marine, jeune mère de 30 ans, qui travaille au guichet de l’une des administrations de la ville. Derrière son petit comptoir installé à l’accueil, elle reçoit le public et tient le standard téléphonique. Marine occupe un emploi de service. Son statut est encore précaire (elle travaille en CDD en remplacement d’un congé de maternité). Elle a quitté les études avec un BTS tourisme en poche. Mais elle n’a jamais trouvé de travail dans ce secteur. Plutôt que de changer de région (il aurait fallu quitter son compagnon), elle a accepté ce poste. Finalement, elle aime bien ce travail de relation beaucoup plus riche qu’il en a l’air. Car derrière les renseignements simples, des conversations se nouent souvent : avec cette grand-mère désorientée, ce voyageur de passage un peu perdu, cette mère au foyer qui raconte son histoire. Mais il y a aussi des moments de stress, les coups de téléphone en cascade, les gens impolis ou acariâtres. Marine voudrait que son travail soit mieux reconnu, en terme de salaire mais aussi de considération. Pour cela, il faudrait qu’elle en parle à son supérieur hiérarchique. Mais elle ne le voit pratiquement jamais, il se contente de la saluer rapidement le matin pour filer dans son bureau à l’autre bout du couloir. A l’échelle historique, la première tendance lourde de l’évolution du travail – repérée par Colin Clark et Jean Fourastié dès les années 1940 – a été le transfert massif du travail des champs vers l’usine, puis de l’usine vers le bureau. Ce basculement est celui d’un travail physique à un travail plus cérébral et relationnel. L’usine était le monde des machines, des outils, du métal, du bruit, des odeurs d’huile ; l’écosystème

Le secteur dit tertiaire est une galaxie très large qui englobe de 75 à 80 % des emplois dans les pays développés. C’est devenu un vaste fourre-tout qui englobe les administrations, la santé, le secteur social, le transport, le commerce, le tourisme, les services informatiques. Au sein du secteur tertiaire, on assiste à la montée grandissante de la « relation de service » entendue dans un sens précis : le travail s’effectue directement au contact d’un client, usager, patient, un élève, administré. L’ouvrier et le paysan travaillaient sur des objets physiques ; l’employé du tertiaire est au contact de la matière humaine. Cela change fondamentalement la nature du travail. Cela augmente singulièrement ce que Michel Lallement nomme le « stress relationnel » (2). Avec la tertiarisation, la pénibilité du travail est passée du physique au psychologique. Il y a à cela plusieurs raisons. D’abord parce que les métiers traditionnels des services publics – enseignants, policiers, postiers, agents de la poste – ont connu en deux décennies une mutation importante. Ce qui était un « administré » qui devait se soumettre à l’ordre bureaucratique est devenu un « usager » qui est considéré comme un client. Plus fondamentalement, les agents de l’Etat font face à des usagers exigeants (3). Ce renversement des rôles s’inscrit dans une déstabilisation plus profonde des relations d’autorité entre les agents de l’Etat et les usagers, entre le professeur et l’élève, le patient le médecin, le policier et le citoyen, les cadres et les employés. Parmi les emplois tertiaires, ce sont les services à la personne qui ont constitué le réservoir d’emplois le plus important ces dernières années (4). Les services à la personne désignent l’aide aux personnes âgées, les aides maternelles, les femmes de ménage, les serveurs dans les cafés et

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restaurants. Ces emplois sont aussi souvent féminins, peu qualifiés, précaires, mal payés, aux horaires atypiques. Un type d’emploi aux antipodes de l’emploi classique. L’essor de cette catégorie d’emploi est lié à la place grandissante de la santé, au vieillissement de la population, à l’évolution de l’activité féminine (activité de garde). Par certains côtés, ces emplois de nursing ou de care, comme on dit aujourd’hui, nous replongent aussi au XIXe siècle : à l’époque les domestiques, nourrices et gens de maison formaient une part notable de la maind’œuvre. Dans les Métamorphoses du travail (5), qui date de 1988, André Gorz avait bien perçu cette tendance et parlait déjà des « nouveaux domestiques ».

Un monde trop diplômé ? Durant le dernier demi-siècle, la nouvelle structure des emplois supposait une augmentation continue des niveaux de formation. La tertiarisation s’est faite aussi par un transfert massif vers des emplois de plus en plus qualifiés : depuis les années 1960, les nouvelles cohortes de diplômés allaient occuper des emplois qualifiés de cadres ou situés dans les professions intermédiaires. Les fils de paysans et d’ouvriers sont devenus enseignants, techniciens, cadres, fonctionnaires, infirmiers, etc. Mais aujourd’hui, on peut se demander si un découplage n’est pas en train de se produire entre le niveau de formation (de plus en plus élevé) et le nombre d’emplois qualifiés. Désormais, on rencontre des facteurs licenciés en histoire, un contrôleur SNCF ayant quitté l’université après deux ou trois années d’études. Le cas d’Anna Sam, caissière de grande surface, titulaire d’une licence de lettre est certes encore exceptionnel mais révélateur. En 2008, elle s’est fait connaître avec son best-seller, Les Tribulations d’une caissière (6). On voit donc arriver sur le marché du travail de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur qui doivent occuper des emplois subalternes. D’où un sentiment de déclassement (7). Cela contribue fortement à créer une distorsion entre les attentes des gens et les postes effectifs, source de frustration forte (8). La fragilité des emplois est une autre tendance massive depuis trois décennies. En

1995, le sociologue Robert Castel publiait La Métamorphose de la question sociale (9), qui diagnostiquait une fragilisation accrue du statut salarial pour une frange plus grande de la main-d’œuvre. Le chômage de masse, l’intérim, la flexibilité des statuts (CDD), tout cela à rendu le travail plus incertain, rompant avec le cycle précédent des trente glorieuses qui avait été une époque de stabilisation et de sécurisation de la main-d’œuvre. Cette fragilisation de l’emploi épouse une tendance de fond de nos sociétés : la déstabilisation du lien salarial qui arrimait un individu à son emploi ou son entreprise. Le travail suit une évolution comparable à celle du couple. Voilà un demi-siècle, on se mariait tôt et l’on restait en couple toute sa vie. Aujourd’hui, on entre en couple beaucoup plus tard, souvent après plusieurs expériences, et l’union est plus instable, marquée par des séparations, périodes de solitude et de recomposition familiale. Le travail semble suivre le même chemin. L’entrée dans la vie active est plus tardive que naguère, scandée par des expériences diverses de stages, d’intérim et de petits boulots. Le parcours professionnel s’annonce plus chaotique. Pour beaucoup, la vie au travail sera faite d’alternance entre périodes d’activité et d’inactivité (chômage, formation, congé parental). L’idée d’un plan de carrière semble désuète.

Ne plus perdre sa vie à la gagner La fragilisation du lien unissant l’individu à son emploi est en partie un fait de structure (liée au chômage et aux politiques de flexibilité) (10) mais résulte aussi d’un conflit grandissant entre les attentes individuelles et la réalité de l’emploi. Les causes en sont multiples : distorsion entre les responsabilités et l’absence de reconnaissance (en terme de statut et de salaire), intensification du travail et augmentation du stress dans presque toutes les catégories d’emploi, décalage entre niveau de formation et emploi occupé, etc. Cette tension entre les exigences du travail et les attentes des individus s’inscrit enfin dans un nouveau monde où les individus ont de grandes aspirations pour leur propre vie. Plus personne ne veut perdre sa vie

à la gagner, chacun souhaite réussir son existence, s’épanouir dans sa vie et dans son travail. D’où ce paradoxe : une très forte attente à l’égard du travail dont on escompte non seulement un revenu mais aussi un statut, une reconnaissance et un épanouissement personnel. Lorsque ces aspirations sont frustrées, beaucoup cherchent un moyen de changer de vie. C’est le cas de Marine. Pendant les heures calmes, elle songe aussi à ce qu’elle va faire après son CDD. Elle a un projet, une ambition cachée qui renouerait avec ses passions d’enfance : la danse. Jusqu’à la fin de l’adolescence, elle a beaucoup pratiqué la danse classique et rêvé de devenir danseuse. Aujourd’hui, elle imagine ouvrir un cours de danse, une façon de marier sa passion et son métier. En tant que demandeuse d’emploi, elle aura peut-être droit à une formation, à une aide. C’est promis, demain elle prend rendez-vous avec un conseiller à la « Maison de l’emploi » d’Auxerre qui ne se trouve pas très loin de l’hôpital. ■ JEAN-FRANÇOIS DORTIER

(1) Charles Bettelheim et Suzanne Frère, Une ville française moyenne, Auxerre en 1950. Étude de structure sociale et urbaine, Armand Colin, 1950. (2) Michel Lallement, Le Travail, une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007. (3) Jean-François Dortier, « Sévices publics », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 12, septembre-octobre-novembre 2008. (4) François-Xavier Devetter, Florence JanyCatrice et Thierry Ribault, Les Services à la personne, La Découverte 2009. (5) André Gorz, Métamorphoses du travail, quête du sens. Critique de la raison économique, 1988, rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2004. (6) Anna Sam, Les Tribulations d’une caissière, Stock, 2008. (7) Ce qui a alimenté l’idée, aujourd’hui peu crédible, d’une « guerre des générations », portée notamment par Louis Chauvel. (8) Voir Marie Duru-Bellat, L’Inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006. (9) Robert Castel, La Métamorphose de la question sociale, Fayard, 1995. (10) Ires (collectif), La France du travail. Données, analyses, débats, L’Atelier, 2009.

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POINTS DE R Les grandes mutations De la charrue à l’ordinateur : le monde du tertiaire Le secteur tertiaire regroupe les activités non marchandes comme l’éducation, la santé, le social, la défense, les administrations, etc. et le tertiaire marchand : commerces, transports, banques, immobilier, hôtel, restaurants, ainsi que tous les services aux particuliers. Dans les grands pays développés, il couvre de 75 à 80 % de la main-d’œuvre.

La structure de l’emploi en France par secteurs (en %)

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Agriculture

1950

La structure des emplois Parmi les grandes évolutions du monde du travail ce dernier quart de siècle : la baisse du nombre d’ouvriers (de 33 à 23 % des actifs), l’augmentation du nombre d’employés (de 25,5 à 30 %). Ensemble, ouvriers et employés forment un vaste groupe de couches populaires représentant 53 % de la population active (contre 58 % en 1982). Durant cette période le nombre de cadres et de professions intermédiaires a fortement augmenté, alors que le nombre d’agriculteurs chutait.

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Le chômage sur longue période

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REPÈRES… du travail en France La diminution continue du temps de travail

OCDE

Depuis 1970, le temps de travail annuel s’est fortement réduit dans la plupart des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à l’exception des Etats-Unis. Ce « temps global de travail » correspond au volume d’heures de travail effectué par an divisé par le nombre d’actifs. Ce chiffre intègre donc la diminution du temps de travail liée au temps partiel ou aux périodes de chômage dans l’année. Dans tous les cas, cela signifie que dans la population en général, on passe désormais moins de temps au travail. Cette nette baisse implique aussi une forte augmentation de la productivité (et donc de l’intensité du travail) puisque dans le même temps, la production a augmenté.

en heures par an

Comment les conditions de travail évoluent-elles ? ■ Le nombre de personnes

54 % chez les ouvriers par

apparaître une bonne

utilisant un ordinateur au

exemple en 2005 contre 44 %

satisfaction concernant les

travail a fortement augmenté.

en 1998. 42 % des salariés en

relations avec la hiérarchie

La part des salariés utilisant

contact avec le public

(80 %), le climat social (73 %)

l’informatique (plus de trois

signalent vivre des situations

et la reconnaissance (67 %).

heures par jour) est passée de

de tension « souvent ou

■ Le stress en hausse. En

39 % en 1987 à 55 % en 2005.

suffisamment pour perturber

France, 41 % des salariés se

■ L’intensification du travail

le travail ». Un chiffre qui a

déclarent stressés dont 13 %

se stabilise. En 2005, la moitié

beaucoup augmenté en 15

très stressés, ce chiffre

(48 %) des salariés français

ans : ils étaient 34 % en 1991.

atteint 47 % dans

déclaraient devoir « se

■ Les relations avec les

l’encadrement intermédiaire

dépêcher » toujours ou

collègues sont plébiscitées

et 57 % chez les cadres

souvent au travail. Cette

par 92 % des salariés

supérieurs.

intensité avait baissé de 4 %

français.

par rapport à 1998.

■ Près de 9 salariés sur 10

■ Le nombre de salariés au

jugent qu’ils sont

contact avec un public

suffisamment autonomes et

augmente dans toutes les

responsables dans leur

catégories professionnelles.

travail. Le même sondage fait

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À lire • «Conditions de travail : une pause dans l’intensification du travail » Enquête Dares, 2007. • Sondage « Le stress au travail » Réseau ANACT/CSA, 2009.

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Entre contrainte et plaisir

le travail des cadres Animer une équipe, monter un projet, lancer une campagne commerciale, diriger un bureau d’étude, etc., le travail des cadres n’est pas facile à décrire. Il est à la fois mal connu et souvent mal reconnu. Eparpillé, envahissant et insaisissable à la fois.

L

e travail demeure un objet étrange, peu saisissable et pratiquement invisible. Curieusement, en effet, alors que le travail nous entoure, qu’il est au centre de nos conversations et demeure l’un des pivots de nos identités, il nous échappe. Nous savons bien des choses sur les conditions de travail, sur ses évolutions, sur le marché du travail, mais nous connaissons avec beaucoup moins de certitude ce dont il est fait, en quoi il consiste. Dans les conversations banales et quotidiennes que nous avons avec notre entourage, nous savons quels postes occupent nos proches, dans quelle entreprise ils évoluent, nous échangeons des anecdotes sur nos collègues, sur l’ambiance qui règne dans les bureaux ou les ateliers, nous déplorons la dégradation de nos conditions de travail, mais nous parlons très rarement, et parfois jamais, de ce que nous faisons. Finalement nous som-

OLIVIER COUSIN Professeur de sociologie à l’université Bordeaux-II, chercheur associé au Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (Cadis), il a publié Les Cadres à l’épreuve du travail, Presses universitaires de Rennes, 2008.

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mes souvent dans l’incapacité de dire ce que fait « vraiment » untel ou unetelle, de même que l’énoncé d’un titre ou d’une fonction n’évoque généra lement pas grand-chose en dehors d’une position hiérarchique et d’un secteur d’activité. Tenter d’en rendre compte, en se centrant explicitement sur ce que font les salariés, ne lève qu’en partie cette singularité du travail.

L’image du travail L’observation des situations de travail révèle ainsi un aspect inattendu : au travail, on ne travaille pas nécessairement. Il suffit de jeter un coup d’œil derrière les fenêtres lorsque l’on déambule dans la rue et que l’on plonge dans les bureaux, de pénétrer dans un atelier, ou d’arpenter les couloirs des entreprises, pour s’étonner du spectacle qui est donné à voir. Que font, à première vue, les hommes et les femmes censés travailler ? Ils et elles discutent, se promènent, parfois avec un dossier sous le bras, parlent au téléphone, observent une machine, regardent un écran d’ordinateur, rient ou attendent on ne sait quoi. Ils s’activent, mais ne donnent que très rarement l’impression de travailler. Il est vrai aussi que parfois ils ne

font rien, jouent sur leur ordinateur ou appellent leurs amis ou leurs enfants sur leur temps de travail. Dans bien des situations, lorsque les gens travaillent, ce qu’ils font ne correspond pas à l’image du travail. Car en dehors de situations très particulières, le travail demeure en grande partie invisible parce qu’il mobilise principalement des éléments cognitifs. Autant Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes incarne une forme de travail repérable, le taylorisme, autant l’employé(e) de bureau, qui peut être cadre, les yeux rivés sur son ordinateur ou accroché(e) à son téléphone, n’évoque qu’un travail abstrait et insaisissable. Ce n’est probablement pas un hasard si le travail est si rarement représenté et incarné, s’il est si peu mis en scène à la télévision ou au cinéma par exemple. En dehors des policiers, des juges, des enseignants ou des médecins, les personnages travaillent peu : bien souvent, ils règlent plus des problèmes personnels et leurs peines de cœur qu’ils travaillent réellement. Il demeure peu saisissable parce qu’il se déroule à l’abri du regard des autres. Entre eux, les salariés échangent beaucoup. Ils parlent de leur projet ou de leur dossier à leurs collègues, ils glanent auprès d’eux

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Helen King/Corbis

des informations, des tuyaux, ils leur soumettent leurs idées et parfois des bribes de leur travail. C’est pourquoi ils donnent d’abord l’impression de discuter, bien plus que de travailler, et cela d’autant plus que les échanges mélangent bien souvent différents registres : des éléments concernant le travail et des conversations relevant du café du commerce. En revanche, il est plus difficile d’observer les moments où ils s’y attellent, tout simplement parce qu’il n’y a pas nécessairement grandchose à observer si ce n’est, dans la très grande majorité des cas, de constater qu’ils se déroulent devant un écran d’ordinateur. Concernant les ouvriers, en dehors des travaux de force, le constat est sensiblement le même. Dans les ateliers, ils

regardent et surveillent les machines les yeux rivés sur des consoles. Les descriptions et les observations de la chaîne chez Citroën par Robert Linhart à la fin des années 1960 appartiennent au passé (1). Le travail s’observe d’autant plus difficilement qu’il repose sur des éléments implicites et s’organise en amont avec la division du travail.

Le travail existe lorsqu’il devient public Au quotidien, il n’est pas formellement distribué, parce qu’il va de soi que selon les tâches à accomplir il reviendra à untel ou unetelle dont les compétences et le poste occupé le ou la désignent automatiquement pour prendre en charge la ques-

tion. Ainsi, dans bien des cas, le travail n’est rendu visible et perceptible qu’une fois accompli, quand il se matérialise sous forme d’objet ou de dossier, lorsqu’il devient public. Pour en rendre compte, il est donc nécessaire de se tourner vers les salariés euxmêmes et, tout en menant de front des observations de situation de travail, de décortiquer avec eux leur travail. Pour cela, une des manières de l’approcher n’est pas d’essayer de le décrire mais de tenter de le recomposer, c’est-à-dire de partir de l’objet réalisé pour remonter ensuite le fi l jusqu’à ses origines et suivre ainsi toutes les étapes. Les quelques éléments qui suivent en livrent certains aspects, à partir d’une étude du travail

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des cadres dans une grande entreprise de la métallurgie. A travers quelques « manières de faire », la question de l’autonomie sera au centre du regard porté par les cadres sur leur travail.

Affronter le vide Le management par les objectifs est une des caractéristiques des nouvelles formes d’organisation du travail. Il définit ce que l’entreprise attend des salariés et fi xe ainsi les critères sur lesquels le travail sera évalué. Par ailleurs, dans l’accomplissement du travail, les règles et les normes de qualité délimitent de plus en plus précisément comment il faut s’y prendre et ce qu’il faut respecter. Le travail, à première vue, est donc encadré, faisant l’objet de procédures très précises et facilement repérables. Or, lorsque les cadres décrivent leur quotidien, c’est-à-dire les multiples tâches à accomplir, ils dressent un autre tableau. Loin d’être cohérente, l’entreprise apparaît au contraire pleine d’incohérences parce que les objectifs s’agencent difficilement les uns avec les autres ou parce que les procédures bloquent le travail. Pour réaliser leur travail, les cadres se heurtent à une machine qu’ils doivent tenter de surmonter et parfois contourner. L’un des premiers éléments du travail place ainsi les cadres face au vide. Pour faire ce qu’ils ont à faire, ils ne peuvent guère se fier aux règles et aux procédures, ni aux objectifs qui sont beaucoup trop vagues, ils doivent au contraire s’engager, imaginer, prendre des initiatives, proposer, bref affi rmer leur autonomie et leur assurance. Or, la question à laquelle ils se confrontent est de savoir où se situe la frontière entre le possible et l’impossible. Tout semble possible a priori, et les entreprises ne cessent de relayer ce discours vantant la prise de risque mais, en même temps, personne ne sait vraiment si ça l’est. Ne pas s’engager les condamne et entrave toute possibilité d’action, mais s’engager n’offre aucune garantie. « Quand les choses se décident, raconte un cadre, le plus souvent ce n’est pas parce qu’elles ont été formellement acceptées, mais parce qu’il n’y a pas eu d’objection, la décision se prend par défaut : puisque personne n’y est

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opposé, alors tout le monde est d’accord, mais ce n’est jamais dit. La décision est prise parce qu’il n’y a pas eu de question. » La situation place les cadres dans une position particulière où une grande part de leur travail consiste à traduire des demandes implicites. Ce travail de traduction s’opère à deux niveaux. D’une part, il s’agit d’essayer de donner corps à ce qui est en général énoncé au niveau d’une intention ou d’une orientation. Aux cadres et à leurs équipes de mettre en forme et de transcrire en action concrète ce qui relève d’une stratégie ou d’une politique. C’est lors de ce travail qu’ils se heurtent à l’incertitude de leur action ne

Une grande part du travail des cadres consiste à traduire des demandes implicites. sachant jamais s’ils seront entendus et cela d’autant plus que les stratégies et les politiques sont volatiles, qu’elles entrent parfois en concurrence les unes avec les autres, ou tout simplement qu’elles sont sujettes aux multiples changements internes et externes que connaissent les organisations. D’autre part, il s’agit pour les cadres d’être à l’affût, c’est-à-dire de capter, voire d’anticiper, des demandes ou des orientations qui ne sont pas toujours clairement formulées. Les cadres opèrent un travail de traduction dans le sens où ils doivent saisir des intentions, sentir en quelque sorte le vent du changement. Cette conduite les oblige à s’affirmer, à saisir des opportunités et à prendre la balle au bond. Il faut pour cela parfois réussir à tordre les intentions afi n de placer un projet ou faire accepter une idée, ou même replacer un dossier antérieurement enterré. Les cadres doivent faire

preuve de souplesse et de tact politique, parvenir à faire en sorte que leurs propositions s’imposent naturellement. Faire face au vide place donc les cadres dans une situation singulière puisque l’autonomie dont ils disposent pour accomplir leur travail l’est par défaut. Ils sont sommés d’être autonomes, dans le sens où ils doivent s’engager, se jeter et s’engouffrer dans le flou. Ils doivent devenir les acteurs de leur propre travail, construire leur propre charge d’activité, tout en étant dans une très grande incertitude quant à la capacité de se faire entendre et de parvenir à le faire. Ils sont pris dans une injonction à être autonome, comme l’indiv idu contempora in est sommé de se prendre en charge, de devenir acteur et responsable de sa destinée. L’autonomie existe donc par défaut, non pas parce que les cadres n’en bénéficieraient pas, mais parce qu’elle repose sur une obligation : ils n’ont guère le choix. C’est pourquoi, ils ont à son égard un regard ambivalent. L’autonomie est un des ressorts de l’action, ce qui leur permet de prendre des initiatives et finalement de faire ce qu’ils ont à faire, puisque c’est à partir de cette autonomie et cette capacité de traduction qu’ils réalisent leurs objectifs. Mais l’autonomie est aussi source d’incertitude et d’épuisement, puisqu’elle demeure fragile et incertaine, les cadres n’étant jamais sûrs de pouvoir faire ce qu’ils envisagent de faire.

Ruses et tricheries Pour faire leur travail, les cadres sont aussi obligés d’innover. En effet, et comme les analyses du travail l’ont toujours pointé, en particulier l’ergonomie, entre le travail prescrit et le travail réel il existe des écarts notables et souvent se conformer aux consignes risque d’entraver le bon déroulement du travail. Les cadres, comme l’ensemble des salariés, doivent donc outrepasser les règles et les procédures, ne pas les suivre à la lettre et parfois même les transgresser pour arriver à faire leur travail. L’environnement de travail apparaît ainsi comme faisant obstacle au travail, il vient le perturber et le gêner, il empêche les acteurs de faire correctement

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ce qu’ils ont à faire. Pour y parvenir, il faut contourner les obstacles, ruser, trouver les ficelles, s’adapter et parfois tricher. Ici les cadres ont d’abord l’impression de se battre contre leur entreprise. De nouveau, ils se heurtent à son incohérence qui se traduit par des normes et des procédures inapplicables ou contradictoires, par des choix budgétaires et stratégiques vécus comme antinomiques avec ce qu’on leur demande de réaliser, ou encore par l’empilement des strates décisionnaires, ou des objectifs, qui ensemble ne s’accordent que trop rarement. Surmonter ces obstacles donne une teneur particulière au travail. D’un côté, les cadres font preuve d’initiative et finalement éprouvent un sentiment de liberté en récupérant une part de leur travail. En effet, en contournant plus ou moins les règles ou en jonglant avec les contraintes, les cadres se réapproprient en partie leur travail. Il leur appartient dans la mesure où il est le résultat direct de leur engagement. Ce sentiment est d’autant plus fort, qu’ils ne peuvent guère revendiquer ce qu’ils ont mis en place, puisqu’ils ont par ailleurs violer certaines règles. D’un autre côté, ce sentiment de liberté laisse un goût amer, parce qu’ils ne peuvent guère le faire valoir. Toutes les ruses, les manières de faire mobilisées, voire les tricheries, restent des actes clandestins et participent en cela à l’invisibilité du travail. Si elle procure une part de fierté, les cadres savent aussi que cette part de leur travail restera souterraine et

ne sera jamais prise en compte ni récompensée. A la non-reconnaissance de leur travail, s’ajoute l’ambivalence à l’égard de la transgression qui heurte bien souvent leur conscience professionnelle. Ne pas respecter les règles ou tricher, c’est aller contre les règles de l’art et parfois livrer un travail mal fait ou bâclé, c’est aussi prendre des risques et craindre de se faire prendre. Ainsi, alors même que le travail paraît a priori de plus en plus immatériel, lorsque les cadres évoquent cette nécessité de contourner les procédures, ils se réfèrent aussi à l’idée du beau travail, du travail bien fait. Ruser ou tricher se révèle être tout aussi existant qu’éprouvant et frustrant.

L’ambivalence du travail, entre satisfaction et pénibilité Enfin, au quotidien, le travail est surtout fait d’une multiplicité d’activités sur lesquelles les cadres n’ont en réalité guère de maîtrise. Les journées sont pleines d’actes et de tâches qui viennent perturber le travail. C’est le téléphone qui ne cesse de sonner, les réunions qui s’enchaînent, le courrier électronique auquel il faut répondre et qui prend toujours beaucoup plus de temps que prévu, ou les collègues qui passent la tête dans le bureau et demandent des informations et embrayent sur un autre sujet mêlant travail et anecdotes. Tous ces instants, qui parfois occupent une grande part de la journée, ne sont jamais assimilés par les cadres au travail, ils viennent en plus et le parasite, alors

même qu’ils en font intégralement partie. Mais, ils n’appartiennent pas au vrai travail, celui qui est consigné sur les fiches d’objectifs. « Dans l’entretien individuel, comme dans la définition de poste, explique un cadre, il n’y a pas marqué “mettre de l’huile dans les rouages, gérer les aléas”. Il n’y a pas marqué ça. Et c’est ça qui prend 80 % du temps. » Ces quelques éléments du travail des cadres soulignent deux aspects indissociables donnant au travail sa singularité. Il est à la fois source de plaisir et de satisfaction, et une contrainte pesant sur les épaules des acteurs qui ne cessent de s’en plaindre. Source de plaisir, parce qu’il offre des marges d’action et de liberté et participe de la construction de soi. En effet, alors même que le travail et ses fi nalités échappent aux salariés et qu’ils ne sont bien souvent qu’un grain de sable dans la machine, le travail demeure un élément de construction de soi et ce qu’il y a à faire appartient à celles et ceux qui le réalisent. Par ailleurs, si toutes les activités et toutes les tâches ne sont pas intéressantes, elles ne sont pas non plus toutes dénuées de sens. En revanche, l’entreprise à travers ses modes d’organisation du travail et du management, à partir de ses choix stratégiques et politiques, est vécue comme un obstacle et une entrave au travail. Le propre du rapport au travail semble être pris dans ce va-et-vient incessant, entre satisfaction et pénibilité. Il n’y a pas d’un côté ceux qui s’affi rment dans leur travail, jouissent d’une véritable autonomie et éprouvent du plaisir, et de l’autre ceux qui souffrent, qui voient leurs actions entravées par les contradictions de l’entreprise, et qui se sentent dépossédés de leur travail. Bien au contraire, les acteurs partagent tous ces expériences, sans pour autant les confondre ou n’en faire qu’une seule réalité. Ils soulignent la complexité et l’ambivalence des rapports au travail, mélange d’un profond attachement à ce qu’ils font et d’un désarroi, tout aussi grand, face aux multiples obstacles qu’ils doivent surmonter. ■

(1) Voir Robert Linhart, L’Etabli, Seuil, 1978.

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A votre service ! Nombreux sont les salariés dont l’activité principale consiste à satisfaire les attentes d’un personnage pas toujours commode. Qu’il manifeste son impatience au guichet ou qu’il se plaigne à l’autre bout d’un combiné téléphonique, le client est de plus en plus choyé.

U

n nouveau personnage a fa it irruption dans l’horizon des salariés : le client. Il n’est plus l’acheteur plus ou moins passif de produits standardisés, ou l’usager sommé de se plier au règlement du ser v ice public auquel il s’adresse. Il est désormais considéré comme un individu doté de droits et d’attentes et le management invite les salariés à le prendre très au sérieux. Cette attention au client (ou à l’usager, selon qu’il s’adresse à une administration ou à une ent reprise publique) const itue, depuis une vingtaine d’années, l’un des vecteurs essentiels de la modernisation des services publics. Mais elle est également au centre des mutations de l’industrie (encadré p. 42). Pour les salariés, cette évolution a un sens très concret : nombre d’entre eux passent le plus clair de leur temps à interagir avec des clients, que ce soit en face à face, ou par combiné téléphonique interposé. Leur nombre exact est difficile à évaluer, dans la mesure où les statistiques donnent des chiffres par secteurs, et non par postes occupés. Si l’on sait cependant que les services aux particuliers, les services d’assistance et de conseil aux entreprises et le commerce constituaient à eux seuls, en 2001, plus de 26 % de la population active, on dispose néanmoins d’un ordre de grandeur. Ces situations de travail sont devenues si fréquentes que les chercheurs en ont fait un champ d’investigation à part entière. Ils ont redécouvert l’expression que les

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sociologues de l’école de Chicago (Everett Hughes et Erving Goffman par exemple) avaient forgée pour les désigner : la relation de service. Prolongeant les réflexions de ces précurseurs, l’économiste Jean Gadrey tente une définition du travail de service : il repose nécessairement sur une interaction entre le prestataire et le destinataire, de sorte que l’on peut même parler d’une « coproduction » du service entre l’un et l’autre. Ainsi, le médecin formule un diagnostic et prescrit des soins sur la base d’un dialogue avec son patient. De même, l’employé d’une agence touristique construit un séjour de vacances en interagissant avec le futur vacancier. Même dans le cas extrême d’un professeur délivrant un cours magistral, l’enseignement ne sera pas le même selon que les élèves sont attentifs ou bayent aux corneilles. La place croissante de la relation de service dans l’économie consacrerait ainsi l’avènement d’un travail cognitif et relationnel, synonyme d’un enrichissement de l’activité professionnelle et, plus encore, d’un travail porteur de sens, car fondé sur la relation à autrui.

Des cadences intenses Saisir la diversité des métiers du service et les enjeux qu’ils recèlent exige néanmoins de compléter ce schéma. On peut, comme nous y invite le sociologue Jean-Pierre Durand, commencer par rajouter une personne dans cette interaction à deux joueurs : l’employeur. Dans la majorité des

cas, rappelle-t-il, le prestataire de service est un salarié qui agit pour le compte d’une entreprise. Or celle-ci cherche généralement à rentabiliser son activité. Ce qui veut dire en clair accélérer les cadences, codifier la pratique pour économiser en temps ou en qualification des personnels. Bref, comme le disent les sociologues, il s’agit de « rationaliser » l’activité de service, exactement comme on le fait dans le travail industriel. Les « petits métiers » de services sont particulièrement concernés, qui se voient fréquemment soumis à des cadences de travail intenses. Celles-ci ne leur sont pas imposées directement par leur hiérarchie ou par le rythme d’une chaîne de production, mais par des files d’attente qui ne doivent rien au hasard. Une gestion sophistiquée des plannings maintient en effet, tout au long de la journée, en nombre à peu près constant les clients qui se pressent devant la caissière de supermarché ou les appels en attente qui s’affichent sur un écran bien en vue des opérateurs des centres d’appels. Des professionnels plus qualifiés et a priori plus indépendants n’échappent pas entièrement à de telles contraintes, notamment lorsque leur activité est balisée par des logiciels de groupware. Ceux-ci permettent à des salariés qui ne travaillent ni au même endroit, ni nécessairement aux mêmes horaires de mettre en commun des informations. Certaines sociétés d’assurances demandent ainsi à leurs courtiers (une profes-

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sion traditionnellement individualiste) de partager un agenda informatique commun, chaque commercial étant dès lors susceptible de devoir justifier son activité heure par heure.

Travail appauvri Or tout cela est loin d’être sans effets sur le contenu du travail et sur la qualité de la prestation. Les contraintes de temps ou d’objectifs risquent de restreindre la durée des échanges et d’affecter tant la qualité des informations échangées que la relation entre les partenaires. La codification des tâches peut par ailleurs conduire à

appauvrir le travail, comme lorsque les téléopérateurs d’un centre d’appels doivent, dans leurs échanges avec les clients, s’en ten i r à u n scr ipt cont ra ig na nt (séquences de questions-réponses qui s’affichent sur un écran d’ordinateur). C’est un peu ce que la sociologue Marie Buscatto a observé dans le centre d’appels d’une société d’assurances. Chargés de commercialiser des contrats d’assurance automobile, les téléconseillers y traitent un nombre considérable d’appels (48 par jour au service souscription), tout en disposant d’une faible latitude d’initiative personnelle. L’adaptation aux souhaits de

la clientèle ? Ils ne peuvent proposer que deux formules d’assurance. L’interaction avec le client ? Elle est strictement encadrée par un script contraignant (une séquence de questions et de réponses possibles s’enchaînant sur l’écran d’un ordinateur). Enfin tout au moins en apparence car les téléopérateurs finissent par ne plus tenir compte du script et développent leur propre style d’argumentation. Par ailleurs, alors qu’ils sont censés adopter un « comportement commercial », celui-ci est laissé à leur libre interprétation. Il y a ceux qui ont à cœur de « faire du chiffre » et de placer à tout prix les offres

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Ira Block/Rapho/Eyedea

New York, 2005. Guichet du point d’information de Grand Central Station.

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iStocphoto

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Le travail industriel à l’heure du service lors que la guerre économi-

renouvellement périodique. Ce

organisation du travail toyotiste et

reçoivent un flux d’informations

que fait rage, les entreprises

modèle décrit les pratiques en

nouvelles technologies. Qu’on

qui remonte depuis l’aval des

industrielles tentent de faire la

vigueur dans bien d’autres

l’appelle « productivisme réactif »

points de vente, jusqu’à l’amont

différence, non seulement par le

secteurs, à commencer par la

(Philippe Askenazy) (2) ou

des fournisseurs, en remontant

prix ou la qualité de leurs

téléphonie mobile ou l’informati-

« production de masse flexible »

toutes les étapes de la chaîne de

produits, mais aussi par les

que. Plus encore, la relation de

(Jean-Pierre Durand) (3), cette

production. ■ X.V.

prestations de services (conseil,

service fait son nid jusque dans

nouvelle donne redéfinit en

service après-vente, etc.) qu’elles

les ateliers industriels, dès lors

profondeur le travail industriel.

offrent à leur clientèle. Songeons

que les caractéristiques du

Outre les savoir-faire techniques,

à ces sociétés évoquées par

produit sont adaptées de plus en

les ouvriers doivent désormais

Jeremy Rifkin (1), qui vendent

plus finement aux souhaits de la

faire preuve de compétences

non plus des climatiseurs mais

clientèle. L’« esprit de service »

cognitives et relationnelles afin

des « contrats de climatisation »,

apparaît ainsi comme l’une des

d’adapter la couleur et les options

incluant, outre l’appareil propre-

caractéristiques du modèle

des voitures ou des ordinateurs

ment dit, son installation et sa

industriel qui tend à s’imposer

qu’ils fabriquent aux souhaits des

maintenance, parfois même son

depuis les années 1990, alliant

clients. Les ateliers de production

A

de l’entreprise. Mais d’autres défendent une éthique du conseil, misant plutôt sur la fidélisation de la clientèle et la construction d’une relation de confiance. Même si la deuxième attitude n’a pas la préférence de la direction, elle jouit d’une tolérance des superviseurs, hiérarchie directe des téléopérateurs. Ils ne sanctionnent pas non plus les écarts observés par rapport

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au script, celui-ci étant dans les faits considéré comme un support de formation bien plus que comme une procédure impérative. Bref, s’il y a bien une rationalisation de l’activité, les salariés parviennent néanmoins à se frayer une marge d’action, et même, en valorisant l’idée d’un service rendu aux clients, à donner sens à leur travail.

(1) Jeremy Rifkin, L’Age de l’accès. La révolution de la nouvelle économie, La Découverte, 2000. (2) Philippe Askénazy, Les Désordres du travail, Seuil, 2004. (3) Jean-Philippe Durand, La Chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Seuil, 2004.

Pas toujours facile, néanmoins, de répondre aux attentes de ceux, clients ou usagers, auxquels on est censé rendre service. Psychologues, conseillers d’orientation, guichetiers de l’Etat social savent tous ce qu’il en coûte d’accueillir chaque jour des personnes en détresse, morale ou matérielle. Jean-Marc Weller s’est penché sur le « stress relationnel » des personnels d’une antenne

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d’Aides, une association de soutien aux malades du sida. Ces salariés parlent incessamment de la « distance » qu’il faut mettre vis-à-vis de la souffrance de ce public en difficulté. Tout en reconnaissant la difficulté de l’instaurer. « Quand tu rentres chez toi, tu rentres sur les nerfs une fois sur deux, et puis tu revois tous ces visages », raconte ainsi un salarié. Le stress de ces personnels proviendrait ainsi des exigences du « travail émotionnel » (selon l’expression introduite par la sociologue américaine Arlie Hochschild) qu’ils auraient à fournir : travailler sur les émotions de l’autre (le rassurer, etc.), mais aussi maîtriser son propre ressenti, séparer nettement vie au travail et vie privée. J.-M. Weller invite pourtant à aller plus loin, mettant l’accent sur les ressources dont les salariés disposent pour travailler. Ressources matérielles, d’abord : des locaux mal entretenus pèsent sur la qualité et le vécu du travail.

L’avènement du client Ressou rces hu ma i nes et cog n it ives ensuite : les salariés partagent-ils des règles communes, peuvent-ils s’appuyer sur les autres pour trouver la bonne réponse aux situations auxquelles ils sont confrontés ? Dans le cas de l’antenne d’Aides qu’il a étudié, J.-M. Weller montre que les salariés se trouvent démunis face à l’arrivée de nouveaux publics, plus seulement des homosexuels comme à l’origine de l’association, mais aussi des toxicomanes, des immigrés sans papiers, des jeunes précarisés, face auxquels ils ne savent plus comment agir. C’est dans des termes similaires que Fabienne Hanique analyse le stress des guichetiers de La Poste. Ceux-ci, on le sait, sont eux aussi exposés à des publics difficiles, dans des quartiers déshérités notamment. Mais F. Hanique s’intéresse surtout aux effets des changements organisationnels sur le travail des postiers, à commencer par l’arrivée en grande pompe du client. Auparavant, celui-ci était un « usager » tenu à distance par des vitres épaisses. Cette séparation, parfois difficile à vivre pour l’usager, permettait en revanche aux guichetiers de travailler ensemble, chacun pouvant solliciter l’aide des autres en cas

Les guichetiers, tout comme les caissières de supermarché, mettent en œuvre diverses stratégies pour tenter de rétablir une relation d’égal à égal avec le client et d’échapper à la servitude qui les guette.

de difficulté. L’avènement du client, célébré par les messages publicitaires de l’entreprise publique, va de pair avec une profonde transformation des locaux : plus de vitre séparatrice, mais des comptoirs avenants qui rapprochent guichetier et client. Bien accueillie par les guichetiers, cette évolution n’en est pas moins porteuse de difficultés nouvelles. En particulier, les guichetiers sont désormais coupés de leurs collègues et de leur hiérarchie et sont désorma is seu ls pour répondre au x demandes variées (il y a désormais plus de produits) de clients exigeants. Erreurs à répétition, sentiment de n’être plus à la hauteur, la modernisation de La Poste s’avère coûteuse pour les guichetiers.

Un rapport social singulier D’autant que les clients ne se privent pas d’exercer leur pouvoir, observe de son côté Aurélie Jeantet. Exerçant une pression collective sur le travail des employés par l’impatience qu’ils manifestent dans la file d’attente, les clients prescrivent les tâches à exécuter, contrôlent leur travail en cours et sanctionnent in fine leur prestation par leurs appréciations. Cela incite A. Jeantet à voir dans la relation de service un rapport social singulier où le client se sent en droit d’exercer un ascendant sur le salarié, d’exiger de lui la satisfaction de sa demande, même lorsque les procédures de l’entreprise ne le permettent pas, et d’exprimer des récriminations à l’encontre du salarié

lorsque la prestation ne comble pas ses attentes. Exercer un métier de service, cela signifie souvent « être au service » du client, en conclut A. Jeantet. La sociologue s’inscrit ainsi dans une lignée de travaux qui de l’essai précurseur de Geneviève Fraisse, Femmes toutes mains (1) aux travaux de la psychologue du travail Pascale Molinier, en passant par ceux d’A. Hochschild, pointent l’ambiguïté du mot « service » et sa proximité périlleuse avec « servitude ». Les guichetiers de La Poste, tout comme les caissières de supermarché décrites par la sociologue Isabelle Ferreras, mettent en œuvre diverses stratégies pour tenter de rétablir une relation d’égal à égal avec le client et d’échapper à la servitude qui les guette. Les guichetiers ont ainsi à cœur de refuser d’exécuter toute tâche que le client pourrait réaliser par lui-même ou déploieront une politesse pointilleuse afin de souligner en creux les manquements des interlocuteurs qui se croiraient tout permis. Reste que, là encore, l’organisation du travail a son rôle à jouer. Comme l’observe Pascal Ughetto, la capacité du guichetier de La Poste à s’adapter aux demandes de la clientèle est une question qui concerne l’ensemble de l’entreprise publique et notamment la capacité de réponse de son back office (services de tri, d’acheminement, etc.), c’est-à-dire des départements qui travaillent loin du regard de la clientèle, mais qui conditionnent la performance des guichetiers (le front office de la Poste). L’organisation du back office et sa capacité à relayer les engagements pris par les guichetiers les rapprochent d’une véritable coproduction du service avec le client. Cela n’exempte certes pas les salariés en face à face du « travail émotionnel » et des ruses qu’ils doivent mobiliser dans leurs interactions avec le client. Au moins sontils mieux armés pour affronter les attentes de ce personnage ombrageux… ■ X AVIER DE LA VEGA

(1) Geneviève Fraisse, Femmes toutes mains, essai sur le service domestique, 1979, réédition sous le titre Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains, Le Bord de l’Eau, 2009.

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Le nouveau monde de la production Dans le travail contemporain, efficacité, performance, standardisation, qualité de la relation, coopération, autonomie des salariés sont devenues des objectifs prioritaires, qui ne vont d’ailleurs pas sans se contredire.

L

e débat sur l’évolution du travail est aujourd’hui dominé par la question de la précarité croissante de l’emploi, de la montée d’un capitalisme de flexibilité qui érode les protections que, au moins dans certains pays européens, le capitalisme industriel d’après guerre avait offertes à une large partie des salariés (1). Mais l’anxiété qui se lit dans les enquêtes sur le travail ne concerne pas seulement les formes juridiques de l’emploi. Elle concerne aussi et surtout le travail luimême, son contenu, son contexte organisationnel et relationnel. Derrière la question : « Que devient l’emploi ? » se cache souvent, y compris pour ceux qui sont correctement protégés, la question : « Que devient le travail ? » Cette question est lancinante dans un univers où les tâches sont souvent de plus en plus floues, où les arrangements collectifs sont de plus en plus mouvants et où les gens ont le sentiment (confi rmé par les enquêtes) que le

PIERRE VELTZ Socioéconomiste et enseignant à l’IEPParis, il a récemment publié Le Nouveau Monde industriel, Gallimard, 2008.

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zapping effréné d’un dispositif de management à l’autre cache en réalité un effritement des organisations, qui se révèlent incapables de leur fournir les appuis et les ressources dont ils ont besoin pour atteindre les objectifs assignés (2). Or, si l’on sait clairement définir les conditions d’emploi, il est beaucoup plus difficile de mettre en mots le travail lui-même. Les catégories dont on use, dans l’entreprise et en dehors de l’entreprise, pour définir et décrire le travail sont essentielles pour que les individus puissent se repérer et mettre en forme leur expérience.

Activités du front, activités de l’arrière et laboratoire Combien de parents peuvent aujourd’hui expliquer simplement à leurs enfants leur travail, en lui donnant un nom ? Seule une minorité encore rattachée à la notion de « métier » plus ou moins artisanal est dans ce cas (3). Mais les nouvelles formes du travail manquent de représentations claires et partagées. En fait, nous parlons souvent du travail en nous référant à un contexte dépassé. On peut illustrer cela a trois niveaux différents : celui des catégories générales de classement des activités,

et en particulier de la trilogie classique primaire, secondaire, tertiaire ; celui de la mesure de la productivité dans l’entreprise ; celui du lien entre travail individuel et travail organisé. Ouvriers et employés, industries et services, secondaire et tertiaire, ces distinctions très courantes sont de plus en plus discutables. Les services sont industrialisés et l’industrie se défi nit de plus en plus à travers des relations de service (vente de prestations et pas seulement d’objets). L’idée que nous serions passés dans une société postindustrielle est juste si l’on pense à la société industrielle telle qu’elle était structurée dans les années 19501980. Elle est gravement trompeuse si elle signifie que la production matérielle serait

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Avril 2007, Salon de l’automobile de Shanghai.

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et de qualité, et sans lesquelles une grande partie des tâches de l’« avant » ne peut se dérouler. La sphère C, que j’appelle par extension le « laboratoire », est la sphère da ns laquelle les biens, les services et les outils de mise à disposition des u sager s sont c réés, développés et optimisés (centres de R&D, marketing, coordination, etc.) (5). Cette tripartition a l’intérêt, me semble-t-il, de correspondre à des modes de fonctionnement, à des systèmes de normes et même de valeurs très différents, et peut-être divergents. La sphère du front, avec le laboratoire, est celle qui capte désormais la quasi-totalité de la croissance de l’emploi, parce que les gains de productivité y sont plus lents. C’est aussi celle où les schémas tayloriens développés d’abord dans la production industrielle de masse (travail fragmenté, sous étroit contrôle) se maintiennent et sans doute s’étendent le plus.

désormais marginalisée par rapport à la production dite immatérielle de services. En réalité, industries et services, « hard » et « soft » sont de plus en plus étroitement imbriqués. Les emplois se sont déplacés massivement vers les services, certes, mais nous n’avons jamais consommé autant de biens physiques et la part des secteurs manufacturiers dans la valeur ajoutée totale est plus ou moins constante. Les grands secteurs de services ont besoin d’infrastructures très lourdes (satellites, réseaux de fibres optiques, énormes fermes de serveurs, etc.). L’Internet devient d’ailleurs le plus gros consommateur d’électricité dans les pays avancés et l’infrastructure de Google ne le cède en rien, en termes d’intensité capitalistique, à la

sidérurgie. J’ai donc proposé une autre classification en trois grands ensembles qui recoupe transversalement ces catégories dépassées de secondaire et de tertiaire. La sphère A, celle de l’« avant » ou du « front », est la sphère des activités de contact (guichets, vente, après-vente, services personnels, etc.) qui reposent sur des relations directes avec des usagers ou des clients. Ce sont des tâches très dépendantes du contexte de leur mise en œuvre (moment, lieu, spécificité des acteurs engagés). La sphère B, celle de l’« arrière », rassemble les tâches d’exploitation et de maintenance des machineries-supports de plus en plus complexes et interconnectées qui permettent de produire biens et services, avec le niveau voulu de fiabilité

Le caractère relationnel de l’activité Avec une différence majeure toutefois, qui est le caractère relationnel de l’activité, en tension permanente (et insoluble) avec les normes de standardisation. Dans un centre d’appel, on peut minuter les tâches, fi xer des normes de productivité, mais il faut quand même que l’essentiel, c’est-à-

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La « productivité », un concept confus a productivité est l’un des concepts clés de l’âge industriel classique. Chargé de mesurer le volume de travail effectué en un temps donné, ce concept est devenu de plus en plus confus au fur et à mesure que le travail changeait de nature. On peut mesurer facilement un nombre de pièces produites par ouvrier et par jour, mais comment mesurer la capacité d’agir face à des situations relationnelles, à des événements techniques (des pannes, par exemple) de les anticiper, d’en tirer des apprentissages ? Comment mesurer la capacité de bâtir des coopérations pertinentes pour gérer ces situations,

L

ces relations, ces événements ? Il serait préférable de bannir cette conception de la productivité. Aujourd’hui, la performance attendue d’une entreprise pour rester dans la compétition doit intégrer bien d’autres dimensions que le volume, comme la qualité, la réactivité aux variations de la demande ou l’innovation. La performance est devenue une notion composite qui comporte de multiples dimensions. La mesure du temps passé pour effectuer une tâche est désormais un indicateur bien pauvre, et souvent totalement inadapté ou pervers, pour expliquer réellement l’efficacité. Si l’on admet que celle-ci

dire la réussite de la relation avec un interlocuteur éminemment variable dans son comportement, soit assuré. Les activités de l’arrière mobilisent de moins en moins de monde (en termes relatifs, voire absolus), mais elles sont vitales pour l’économie et la société dans son ensemble. Invisibles, de plus en plus spécialisées, elles sont les héritières des tâches techniques du monde industriel classique. Mais elles s’en distinguent radicalement parce que leur enjeu n’est plus la productivité répétitive d’actions routinières (ces dernières étant déléguées aux machines) mais le maintien en bon état de systèmes techniques de plus en plus coûteux, interconnectés, complexes et donc fragiles. Ceci repose essentiellement sur deux facteurs : la capacité de réagir à des événements imprévus et, pour cela, d’assurer un haut niveau de coopération dans le réseau humain qui gravite autour de la machinerie (6). Le « laboratoire »,

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dépend surtout de la densité et de la qualité des relations entre les acteurs, on se heurte à un énorme problème : toutes ces dimensions ne sont pratiquement pas représentées dans les systèmes de gestion et de comptabilité des entreprises ! Ensuite, on a vu au cours des dernières décennies monter un autre problème : les résultats opérationnels des sites ou des unités (en termes de performance réelle en coûts, qualité, réactivité, etc.) et les résultats financiers sanctionnés par les marchés sont souvent, au moins dans le court terme, complètement dissociés. ■ P.V.

enf in, regroupe toutes les tâches de conception de biens et de services qui ont pour caractéristique commune de se réaliser de plus en plus sous forme de projets, regroupant de manière temporaire des spécialistes de disciplines variées, et souvent même d’entreprises multiples.

« Débrouillez-vous, mais je veux tel résultat ! » L’efficacité, là encore, repose autant voire plus sur la qualité et la pertinence de la coopération au sein de ces collectifs temporaires que sur la seule juxtaposition ou addition des efforts individuels. En fait, les entreprises ont limité progressivement les zones d’activités où la performance reste pilotée selon le mode industriel ancien (planification minutieuse des tâches, fixation a priori de standards, mesure des temps, description détaillée des méthodes de travail à suivre). Et elles

Le passage de la forme de l’entreprise intégrée à la forme de l’entreprise réseau tend à se généraliser.

ont substitué à cette prescription des moyens une prescription par des mots d’ordre et par des objectifs, ces derniers étant souvent fi xés par la mise en concurrence entre unités, ser vices ou sites. « Débrouillez-vous, mais je veux tel résultat, et d’ailleurs vos collègues font mieux que vous… » Ceci s’applique à l’intérieur des frontières de la fi rme, mais renforce évidemment la tendance à externaliser le plus possible d’activités. La mise en compétition des fournisseurs est en effet le moyen le plus simple et le plus efficace pour réduire la complexité du pilotage des grandes organisations, et aussi pour contourner les rigidités internes. Le passage de la forme de l’entreprise intégrée à la forme de l’entreprise-réseau tend alors à se généraliser. Et cette évolution, dopée par les possibilités nouvelles de l’informatique, a une dynamique propre si puissante que l’entreprise (ou l’organisation formelle en général) n’est plus nécessairement le cadre « naturel » du travail. D’une certaine manière, le devenir du travail se dissocie du devenir de l’organisation, l’informatique mettant un nombre croissant d’individus en relation directe avec d’autres individus au sein de réseaux et de structures de compétition et de coopération inédites. Même les activités insérées dans les formes classiques d’entreprise, qui constituent encore l’immense majorité des cas, font souvent l’objet de structurations parallèles qui se déploient de personne à personne de manière plus organique qu’organisée : les formes d’acquisition des compétences

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BIBLIOGRAPHIE bureautiques en sont une belle illustration (7). L’image du réseau de travail se modifie. Une enquête de Frédéric de Coninck a montré que le réseau de travail décrit par les personnes interrogées se présente comme une étoile dont ils sont le centre – une étoile à configuration variable – plus que comme un cercle organisé et stable (8). L’hybridation entre lieux (et temps) de travail dans l’entreprise et lieux (et temps) de travail hors de l’entreprise (à domicile, en déplacements) se développe rapidement, et pas seulement pour les cadres. Et l’Internet voit l’émergence de communautés virtuelles qui permettent l’élaboration de produits ou de projets complexes au sein de réseaux ouverts d’internautes volontaires et souvent bénévoles. Certaines de ces tâches sont très qualifiées, comme dans l’exemple souvent cité du logiciel libre (9) ou dans celui des processus d’innovation en ligne où des fi rmes soumettent un problème scientifique ou technique à la communauté mondiale et récompensent ceux qui leur apportent des solutions. D’autres contributions peuvent être au contraire extrêmement parcellisées, comme dans le cas d’une plateforme d’Amazon où, pour un micropaiement, l’internaute effectue une microtâche, banale pour l’homme mais que les machines réalisent difficilement (par exemple : reconnaître la couverture d’un livre).

La lancinante peur de l’insuffisance Il y a donc une individualisation technique croissante de l’activité au sein de réseaux ouverts. Mais le point essentiel est que celle-ci est accompagnée d’une montée beaucoup plus générale de l’individu et de sa subjectivité dans les univers de travail, qui les avaient jusqu’ici laissés au vestiaire. Le travail devient l’un des foyers centraux du grand processus d’expression et de réalisation de soi qui est la tâche fondamentale assignée par la culture contemporaine à chacun d’entre nous. Ce qui était vrai pour les artistes, les chercheurs, les cadres tend à se généraliser. Or cela crée une profonde anxiété. Face à une perspective de travail « autonome », à une norme intériorisée et plus seulement imposée du dehors,

surgit la peur lancinante de l’insuffisance, celle de ne pas être à la hauteur des attentes de l’environnement et de son propre projet de vie (10). Ainsi, le travail change de statut. Pour l’avenir, on peut parier sur une diversification considérable de ses contenus et des contextes où il s’exercera. Ce n’est pas la technologie elle-même qui décidera des tendances dominantes, notamment de l’ouverture ou du rétrécissement des espaces de création et d’autonomie. Car sa plasticité est considérable. Ce qui est sûr, c’est que nous quittons l’âge industriel des « disciplines » pour un autre monde, que Gilles Deleuze qualifie de société du « contrôle », où les individus, les collectifs, les firmes vont inventer de nouvelles manières de structurer ce qui s’appelle encore le « travail » mais qui apparaît déjà de moins en moins comme une activité séparée et cloisonnée de la vie. ■

LE TRAVAIL Une sociologie contemporaine Michel Lallement, Gallimard, coll. « Folio essais », 2007.

LE TRAVAIL Dominique Méda, 3e éd., Puf, coll. « Que sais-je ? », 2008.

LE NOUVEL ÂGE DU TRAVAIL Pierre Boisard, Hachette, 2009.

LE TRAVAIL Nelly Mauchamp et Danièle Lienhart, Le Cavalier bleu, 2009.

MÉTAMORPHOSES DU TRAVAIL, QUÊTE DU SENS Critique de la raison économique André Gorz, Galilée, 1988.

LA FRANCE DU TRAVAIL Données, analyses, débats Pierre Concialdi, Noélie Delahaie, Alexandre Favre et Annie Jolivet (dir.), L’Atelier, 2009.

DEUX SIÈCLES DE TRAVAIL EN FRANCE (1) Bien qu’il faille relativiser fortement cet « âge d’or ». (2) Voir Frédéric de Coninck, « Du posttaylorisme à l’effritement des organisations », Travail et emploi, n° 100, octobre 2004. (3) Ceci explique le retour fréquent et parfois nostalgique à cette notion de métier. Voir ainsi le dernier livre de Richard Sennett, The Craftsman, Yale University Press, 2008. (4) Voir Pierre Veltz, Le Nouveau Monde industriel, 2000, rééd. Gallimard, 2008. (5) On reconnaîtra facilement ici des distinctions classiques dans beaucoup de secteurs et d’entreprises telles que « back office » et « front office », « back stage » et « front stage », etc. (6) Ceci correspond évidemment au type de travail exigé par les grand systèmes de transports ou de télécommunications, mais décrit aussi assez bien les figures dominantes du travail contemporain en usine (7) Voir Michel Gollac, « Le capital est dans le réseau : la coopération dans l’usage de l’informatique », Travail et emploi, n° 68, 1996. (8) Frédéric de Coninck, op.cit. (9) Linux est l’exemple emblématique. Sur ces modèles de « production sociale », voir Yann Moulier Boutang, Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Amsterdam, 2007, Yochai Benkler, The Wealth of Networks: How social production transforms markets and freedom, Yale University Press, 2006 et la postface de Pierre Veltz, op.cit., 2008. (9) Voir sur ce point les travaux d’Alain Ehrenberg.

Claude Thélot et Olivier Marchand, Insee, 1991.

LES SERVICES À LA PERSONNE François-Xavier Devetter, Florence Jany-Catrice et Thierry Ribault, La Découverte, coll. « Repères », 2009.

SOCIOLOGIE DES EMPLOYÉS Alain Chenu, La Découverte, coll. « Repères », 2005.

SOCIOÉCONOMIE DES SERVICES Jean Gadrey, 3e éd., La Découverte, coll. « Repères », 2003.

LE TRAVAIL À L’ÉPREUVE DES PARADIGMES SOCIOLOGIQUES Jean-Pierre Durand et William Gasparini (coord.), Octarès, 2007.

SOCIOLOGIE DES GROUPES PROFESSIONNELS Acquis récents et nouveaux défis Didier Demazière et Charles Gadéa (dir.), La Découverte, 2009.

SOCIOLOGIE DU MONDE DU TRAVAIL Norbert Alter (dir.), Puf, 2006.

« MALAISE AU TRAVAIL » Jean-François Dortier (coord.), Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, n° 12, septembre-octobre-novembre 2008.

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Références

JOHN RAWLS

Le libéralisme équitable Œuvre majeure de la philosophie politique du XXe siècle, la Théorie de la justice de John Rawls cherche à réconcilier deux valeurs contradictoires : la liberté et l’égalité. En privilégiant cependant la première…

D

evenu « classique » et « monument » de son vivant, John Rawls (1921-2002) est l’auteur qui a r é c e m ment le plu s pr of ondément influencé la philosophie politique. Aucune œuvre n’a sans doute, au XX e siècle, suscité tant de commentaires et d’interprétations. Chacun sur les échiquiers politiques et universitaires (au moins en philosophie morale) doit maintenant se situer par rapport à elle. La philosophie rawlsienne, abstraite des questions concrètes, n’est pourtant pas un guide pour la vie quotidienne ou pour la protection sociale. Sans applications pratiques immédiates, c’est une réflexion avec des propositions générales pour une société juste. Avec une pensée et une écriture exigeantes, parfois arides, Rawls énonce des règles et des critères, pour établir des principes autour de l’idée de justice sociale et de l’idéal d’une société juste. Affirmant que tout individu revêt une valeur égale, il veut concilier liberté individuelle, performance économique, inégalités sociales et justice. Le projet, qui se veut résolument politique et non pas métaphysique, est d’ampleur. Formé à Princeton, enseignant dans les prestigieuses universités de Cornell, du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Harvard (dont il est devenu l’une des figures emblématiques), Rawls se situe dans la lignée des grands théoriciens

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du contrat social. Intellectuel de la côte Est des Etats-Unis, il élabore sa théorie dans le contexte américain des années 1950-1960, marquées par la guerre du Viêtnam, la lutte pour les droits civiques et le lancement de la guerre contre la pauvreté. Alors qu’il n’avait signé que des articles dans des revues académiques à faible diffusion, il rencontre un succès considérable avec son magistral ouvrage Théorie de la justice (publié en 1971) qui, avec ses multiples traductions, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Ce livre-somme, devenu thème de multiples exégèses de haut vol, a suscité un nombre incalculable d’articles et d’ouvrages pour le commenter, le réfuter, l’adapter ou simplement le prolonger. Les experts de science et de philosophie politiques, mais également les juristes, les économistes, les sociologues, auxquels il convient d’ajouter les hauts fonctionnaires et les responsables publics, se sont emparés du texte. De son côté, Rawls a engagé un travail constant de reformulation de ses positions, intégrant certaines des premières critiques. Toute son énergie aura été déployée depuis 1971 pour expliciter et rectifier ses conceptions, sans en modifier le cœur mais en les aménageant. Se tenant par nature à l’écart des mondanités et des couloirs politiques, le philosophe fut surpris de l’immense retentissement de son œuvre. Celle-ci, ou bien ce que l’on a bien

voulu en retenir, a exercé une influence notable sur les esprits, les discours publics et les orientations des politiques publiques. En France, dans les années 1990, une sorte de « Rawlsmania » a accompagné la nouvelle vogue du terme « équité », pour tenter de légitimer un ciblage accru des politiques sociales sur les moins favorisés. Rawls ne s’attarde pas sur les questions sociales pragmatiques. Il propose une conception des règles fondamentales du fonctionnement des institutions sociales conformes à nos intuitions les plus profondes, et aptes à accompagner le progrès. Libéral et égalitaire, il souhaite établir les bases intellectuelles et institutionnelles d’une coexistence harmonieuse entre efficacité économique et justice sociale. De toute sa théorie ressortent le rejet de l’exclusion et l’affi rmation inconditionnelle de la dignité humaine.

Des inégalités légitimes Pour Rawls, une société juste est d’abord une société qui assure l’égale liberté des uns et des autres. C’est ensuite une société juste si elle répartit les « biens premiers » (droit de vote, liberté de pensée, avantages socioéconomiques, etc.) de manière équitable entre ses membres. Les inégalités y sont légitimes si elles peuvent profiter aux plus désavantagés (notamment lorsque les performances économiques permettent à tous les individus d’améliorer leur situation). Rawls donne très peu d’exemples. On peut cependant dire que les augmentations de salaires, par nature inégalitaires (si elles ne sont pas systématiques), peuvent être dites justes. Il faut pour cela qu’elles bénéficient aux plus compétents, ceci amenant plus d’effica-

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Références

Les principes de justice œuvre rawlsienne fait l’objet d’un commentaire ligne à ligne, voire mot à mot. L’auteur y a répondu en amendant, corrigeant, précisant ses textes. La rédaction des célèbres principes de justice connaît de la sorte des variations selon les traductions, et, surtout, selon les versions successives de leur exposé.

L’

En voici une version datant de 1982 (traduction en 1993) : « 1) Chaque personne a un droit égal à un schème pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, qui soit compatible avec un même schème de libertés pour tous ; et dans ce schème, la juste valeur des libertés politiques égales, et de celles-là seulement, doit être garantie. 2) Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : A) elles doivent être liées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d’égalité équitable des chances, et B) elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. » En clair, le premier principe établit l’égale liberté de tous. Le second subordonne les inégalités à un impératif d’égalité des chances. Ce second principe détermine aussi qu’une inégalité sera réputée juste si elle profite au plus mal loti. A côté de leur énoncé, l’ordre de ces principes importe. Ils ne sont pas juxtaposés, mais ordonnés selon une obligation que Rawls veut « lexicographique » (A précède B qui précède C, etc.). La réalisation du second principe requiert la satisfaction du premier. On ne saurait compenser des atteintes à la liberté par des avantages sociaux. On ne saurait, pour combattre les inégalités, aller à l’encontre des libertés fondamentales. ■ J.D. Frédéric Reglain/Gamma/Eyedea

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Références

Pour parler rawlsien etit lexique d’expressions rawlsiennes,

P

solidaire de l’assurance maladie

dont certaines sont passées dans le

(pourquoi cotiser tous de la même

langage courant ( au moins celui des

manière alors que, de fait, nous ne

philosophes) :

sommes pas exposés de la même

● Position originelle. John Rawls veut

manière aux risques ?).

résoudre a priori les questions de justice

● Maximin. Le maximin (maximiser le

sociale. Il imagine une position

minimum) est une règle qui exige que la

hypothétique, dans laquelle les individus

situation du plus mal loti corresponde à

appelés à contracter pour vivre

un maximum. Pour Rawls, elle se

ensemble, doivent choisir les principes

dégagerait des délibérations sous voile

qui régiront la distribution des biens. Il

d’ignorance, à partir du choix entre

s’agit d’un artefact pour imaginer la

plusieurs alternatives. L’établissement

liberté et l’égalité premières d’individus

conceptuel de cette règle a été

contractants. Ce n’est pas un état

empiriquement critiqué car les

préexistant dans l’histoire (comme

conclusions de sondages d’opinion

l’imaginait Jean-Jacques Rousseau dans

montrent que ce n’est pas la

son « état de nature »), mais un procédé,

maximisation du minimum que les

un exercice de psychologie, pour rendre

individus privilégieraient, mais la

possible une conception unanime de la

maximisation de la moyenne sous

justice.

contrainte d’un certain plancher.

● Voile d’ignorance. En position

● Consensus par recoupement. Rawls

originelle, les individus rationnels sont

désigne ainsi un accord entre diverses

sur un pied d’égalité pour choisir les

doctrines autour de la conception

principes de justice. Ils sont également

politique d’une société bien ordonnée. Sa

sous voile d’ignorance, c’est-à-dire qu’ils

théorie de la justice-équité serait

disposent d’informations générales, mais

dénominateur commun aux « grandes

pas de celles qui les concernent

doctrines » philosophiques et religieuses

directement et dont ils pourraient se

qui, toutes, comportent des éléments

prévaloir pour se différencier. Le voile

convergents.

masque les informations qui

● Equilibre réflexif. De la confrontation

permettraient aux individus de se situer a

entre la rédaction des principes de

priori les uns par rapport aux autres.

justice et l’observation des conditions

Cette métaphore du voile d’ignorance a

émerge, par va-et-vient, un « équilibre

gagné en importance quand des auteurs

réflexif ». Cet équilibre est défini comme

(Pierre Rosanvallon par exemple) ont

une cohérence maximale entre les

observé que le voile pouvait être

principes énoncés et les jugements

« déchiré », en particulier par la génétique,

moraux particuliers en situation

ce qui renvoie alors à des difficultés

concrète. ■ J.D.

essentielles pour soutenir une base

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La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée. cité et, en retour, de potentielles retombées positives sur les moins favorisés. Rawls est incontestablement le penseur de l’équité. Mais l’expression n’est pas de lui : Aristote envisageait l’équité comme un complément et une correction de l’égalité. Pour Rawls, l’équité n’est pas amendement. Elle est un nouveau nom du juste, du point de vue légal (1).

Des principes hiérarchisés L’essentiel de la théorie repose sur les désormais célèbres « deux principes » (qui sont en réalité trois, car le second est double) : ● Principe d’égale liberté : toute personne a un droit égal à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales qui soit compatible avec l’attribution à tous de ce même ensemble de libertés. ● Les inégalités d’avantages socioéconomiques ne sont justifiées que si (a) elles contribuent à améliorer le sort des membres les moins avantagés de la société (principe de différence), et (b) sont attachées à des positions que tous ont des chances équitables d’occuper (principe d’égalité des chances). Une illustration de ces principes : les bourses universitaires, avant d’être des corrections de situations inégales, sont des institutions parfaitement justes (car adaptées à tous les principes énoncés). Les principes rawlsiens sont hiérarchisés. Ce qui importe, c’est d’abord la consécration des libertés fondamentales. Le souci d’égalité des chances vient après. Pour Rawls, ces principes seraient établis par des individus sous « voile d’ignorance » – c’est-à-dire hypothétiquement placés en

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Nicholas Kamm/AFP

Références

Washington DC, 12 septembre 2007. Manifestation contre le projet de réforme de la Santé de l’administration Obama.

« position originelle » et faisant abstraction de leurs intérêts – appelés à proposer des règles d’organisation sociale. Les individus, forcés à l’impartialité car ils ne connaîtraient pas leur place dans la société, établiraient librement et rationnellement ces principes et procédures. Au-delà des cercles savants, la théorie de la justice comme équité fournit un socle théorique et des slogans pour le renouveau de la social-démocratie, chez les Anglo-Saxons d’abord, puis un peu partout autour du monde. La conception libérale-égalitaire de Rawls a servi, directement ou indirectement, à légitimer la création de minima sociaux (des presta-

tions sociales assurant un panier minimal de biens, un dernier fi let de sécurité), en Belgique par exemple en 1974 avec le minimex (minimum de moyen d’existence) ou en France avec le RMI en 1988.

Justice distributive Plus généralement, les propositions et programmes politiques qui mettent en avant la nécessité de se concentrer sur les « plus défavorisés », faisant souvent référence à Rawls, ont connu depuis quelques années un impact certain sur la formulation et les instruments des politiques publiques. Le « principe de différence » rawlsien, recyclé (peut-être trop rapide-

ment) dans la notion de « discrimination positive », ne vise toutefois pas directement la priorité au plus défavorisé. La théorie de Rawls n’est pas une option préférentielle pour les plus pauvres impliquant des politiques sélectives. Pour Rawls, les inégalités doivent être acceptées et aménagées « pour le plus grand profit des plus défavorisés » ou bien (autre traduction) de manière à « procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société ». Une telle orientation n’appelle pas mécaniquement de politiques sociales ciblées. A l’inverse de l’égalitarisme radical, qui identifie justice et égalité, et contrairement

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Références

La réception française

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n peut distinguer quatre périodes qui,

les libertés fondamentales et qui, d’autre

grossièrement, sont les quatre

part, sont établies au bénéfice de tous.

dernières décennies. Dans les années

L’équité devient dès lors un mot d’ordre

1970, alors qu’il n’est pas encore traduit,

pour ne plus lutter contre les inégalités

quelques rares intellectuels le lisent et le

mais se concentrer sur les plus

discutent : Raymond Boudon, Jean-Pierre

défavorisés. Les mécanismes qui

Dupuy, Pierre Rosanvallon. Théorie de la

l’incarnent sont les politiques

justice n’est publiée en français qu’en 1987

grandissantes de lutte contre l’exclusion et

et donne lieu alors à recensions, colloques

les tentatives très discutées de mise sous

et prises de position. La décennie 1990

condition de ressources de certaines

sera celle du succès français de John

prestations (afin d’en réserver l’avantage

Rawls et de ses interprétations très

aux moins aisés). Dans la décennie 2000,

politiques (1) . Hauts fonctionnaires du

la référence à Rawls, qui a fait débat, est

Commissariat au plan, responsables

moins obligée. Il n’en reste pas moins que

politiques, éditorialistes et philosophes

l’auteur, désormais largement traduit et

échangent alors longuement sur les

introduit fait bien partie des références

arguments de cet Américain qui veut bien

incontournables. ■ J.D.

se présenter comme « libéral de gauche ». Sa position permet de la nouveauté et de la modernité face au communisme déclinant et au communautarisme progressant. Surtout, la mise en avant de l’équité autorise l’émergence de la thématique de la discrimination positive (2) . Tout sujet sur les politiques sociales et la redistribution se doit alors d’être positionné par rapport à la question de l’équité. Rawls est mis en avant pour circonscrire et légitimer des inégalités qui, d’une part, ne brident pas

(1) Pour une analyse de la réception et de la politisation des théories rawlsiennes pendant cette décennie, voir Mathieu Hauchercorne, « Le “professeur Rawls” et le “Nobel des pauvres”. La politisation différenciée des théories de la justice de John Rawls et d’Amartya Sen dans les années 1990 en France », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 176-177, mars 2009. (2) Voir à cet égard le rapport de la Commission générale du plan présidée par Alain Minc, La France de l’an 2000, Odile Jacob, 1994, notamment sa deuxième partie sur « Le devoir d’équité ».

aux pratiques de ciblage qui se concentreraient totalement sur les « plus en difficulté », Rawls soutient l’idée des « inégalités justes » dans le débat éternel sur les tensions entre justice, égalité, liberté et souci des mal lotis. Il ne décrit ni ne liste ces disparités de position ou de revenus qui seraient dites justes. Il légitime seulement (ce qui est d’une portée considérable) ces inégalités. Rawls s’intéresse, dans le détail, aux institutions. Pour les institutions de base de la « justice distributive », il envisage une orga-

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nisation de l’Etat en quatre « départements », en français quatre ministères. Le département des allocations veille à empêcher l’émergence de positions dominantes sur le marché. Celui de la stabilisation a en charge l’emploi (avec pour visée le pleinemploi). Celui des transferts sociaux gère le minimum social. Celui de la distribution traite de fiscalité et d’héritage pour « corriger la répartition de la fortune ». D’abord à ambition universaliste, Rawls a progressivement, au fil de ses articles, conférences et ouvrages, amendé sa théo-

rie pour l’inscrire dans le contexte plus restreint de l’histoire des démocraties occidentales modernes. On a reproché à ce « Kant du XX e siècle » d’avoir établi une théorie de la justice valable pour les philosophes de Harvard, mais déconnectée des contingences et des réalités (ce qui, pour tout dire, n’est pas tota lement faux…).

« Les peuples démocratiques ne se font pas la guerre » Peu enclin à intervenir dans l’arène publique, Rawls s’est tout de même prononcé sur certains sujets de société (par exemple en faveur de l’autorisation du suicide assisté). Il a également pris position sur certaines questions ayant trait aux relations internationales. Lui qui a servi dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale considère les bombardements atomiques comme de « terribles crimes » (2). Intéressé par ce que devrait atteindre une « guerre juste » (en l’occurrence « une paix juste et durable entre les peuples »), il cherche à établir des principes régissant la conduite de la guerre des peuples démocratiques. Parmi ces principes, il soutient que « les peuples démocratiques ne se font pas la guerre ». Il s’inquiète également de la stature d’homme d’Etat et cite cette phrase qui en suggère l’idéal : « Le politicien se préoccupe de la prochaine élection, l’homme d’Etat s’intéresse à la prochaine génération. » Incisif parfois, Rawls reste tout de même un auteur à précision méticuleuse et rigueur analytique poussée. Malgré ce haut niveau d’abstraction (qu’il revendique), et surtout en raison de son influence directe ou indirecte sur le droit et l’action publique, aucune philosophie politique (et aucune copie de cette discipline) ne peut aujourd’hui faire l’économie de Rawls. Au risque du zéro, ou bien de l’originalité périlleuse, voire du génie à prouver… ■ JULIEN DAMON (1) Sur ce qu’est l’équité dans la perspective rawlsienne, voir Soumaya Mestiri, Rawls. Justice et équité, Puf, 2009. (2) Voir John Rawls, « Peut-on justifier Hiroshima ? », Esprit, février 1997.

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Références

Utilitaristes, marxistes, libertariens… mode d’emploi J

ohn Rawls et son « libéralisme égalitaire » occupent désormais une position pivot dans la philosophie politique. D’autres postures, solides et cohérentes, sont disponibles sur le marché des convictions et des comportements. Ensemble, elles composent le spectre des positionnements éthiques possibles dans des démocraties pluralistes composées d’individus responsables et égaux en droit (1). Avec chacune une vision de la société juste et du progrès humain, l’utilitarisme, le libertarisme, le marxisme et l’égalitarisme libéral à la Rawls campent les « points cardinaux » des réflexions et des discussions politiques, mais aussi des discussions de café (qui ne sont pas moins importantes). Faisant jouer les variables conceptuelles du juste, du bon, du bien, de l’égal, du libre et de l’heureux, ces bases théoriques, qui ne sont pas des alternatives définitivement opposables, permettent d’évaluer les formes et les fondements des systèmes politiques contemporains.

L’opposition libertarienne L’utilitarisme, auquel à l’origine veut répondre Rawls, est une doctrine fondée par Jeremy Bentham puis popularisée par John Stuart Mill. Invitant à se soucier essentiellement du « plus grand bonheur du plus grand nombre », elle considère qu’une société juste est une société heureuse. La notion centrale est celle d’utilité, comprise comme l’indicateur de satisfaction des préférences des individus. Cette utilité, agrégée au niveau de la société, doit être maximisée. Mais une telle orientation peut aller jusqu’à la légitimation de l’esclavage (ce qui est impossible avec les principes rawlsiens). Puisant son inspiration dans le libéralisme classique d’un John Locke, le libertarisme connaît ses lettres de noblesse avec Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek, et ses formulations les plus radicales avec

Murray Rothbard ou Robert Nozick (un collègue de Rawls à Harvard, connu pour être l’un de ses principaux contradicteurs). Pour les libertariens, une société juste n’est pas une société heureuse, mais une société libre, c’est-à-dire composée d’individus souverains dont la liberté ne saurait être bridée par des impératifs collectifs. Récusant la justice sociale (un « mirage » pour Hayek), les libertariens valorisent l’égalité formelle (l’égalité des droits) et repoussent toute idée d’égalité substantielle (égalité des chances ou des situations). Ils refusent que l’Etat intervienne pour assurer l’égalité des chances ou pour améliorer le sort des défavorisés. Le marxisme, en tant que troisième doct rine ca rdina le, fa it droit à l’éga lité com me ex igence ét h ique cent ra le. Comme théorie éthique, le marxisme est fait de nombreuses composantes, allant d’une tradition fidèle à Karl Marx à un marxisme analytique (Jon Elster, Gerald Cohen) soucieux moins de lutte des classes et de dictature du prolétariat que de la formulation logique d’une théorie égalitaire de la justice face aux nouvelles formes de domination. Toujours à partir de Rawls, d’autres auteurs se consacrent à défendre d’autres entrées pour apprécier la question de l’égalité. C’est le cas par exemple d’Amartya Sen qui cherche à fonder la justice comme égalité, non pas des biens, mais des capacités fondamentales de tout un chacun à pouvoir bénéficier de ces biens (2). ■ J.D. (1) Voir Christian Arnsperger et Philippe Van Parijs, Ethique économique et sociale, La Découverte, 2000. (2) Pour la formulation la plus récente de la critique faite à John Rawls par Amartya Sen, voir son récent The Idea of Justice, Harvard University Press, 2009. Et pour une introduction à leur dialogue sur le thème de la pauvreté, voir Danielle Zwarthoed, Comprendre la pauvreté. John Rawls, Amartya Sen, Puf, 2009.

B I B L I O G R A P H I E Pour découvrir, apprécier, évaluer une œuvre, il faut se tourner vers les originaux. En français, on trouvera notamment, parmi les œuvres de John Rawls : THÉORIE DE LA JUSTICE 1987, rééd. Seuil, coll. « Points », 2009.

LIBÉRALISME POLITIQUE 1995, rééd Puf, 2006.

JUSTICE ET DÉMOCRATIE Seuil, 2000.

PAIX ET DÉMOCRATIE Le droit des peuples et la raison publique La Découverte, 2006.

Par sa traductrice en français, on lira : JOHN RAWLS Politique et métaphysique Catherine Audard (dir.), Puf, 2004. Pour une lecture des analyses rawlsiennes dans le débat français sur la cohésion sociale : REPENSER L’ÉGALITÉ DES CHANCES Patrick Savidan, Grasset, 2007. Pour une analyse critique percutante, voir Raymond Boudon, LE JUSTE ET LE VRAI Etudes sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance Raymond Boudon, Fayard, 1995. Pour une introduction générale à la philosophie politique, autour de Rawls : QU’EST-CE QU’UNE SOCIÉTÉ JUSTE ? Introduction à la pratique de la philosophie politique Philippe Van Parijs, Seuil, 1991. Pour une des premières contradictions systématiques, du point de vue libertarien : ANARCHIE, ETAT ET UTOPIE Robert Nozick ,1974, rééd. Puf, 2008.

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Livre du mois

HISTOIR E

Le sens

de l’histoire Depuis que l’humanité existe, deux grandes révolutions ont fait le succès de l’espèce au sein de la nature. Une troisième s’annonce et, avec elle, un changement radical de notre mode d’être au monde. ldo Schiavone, professeur de droit romain à Florence, est un bon connaisseur des convulsions du passé. Dans son Histoire brisée (Belin, 2003), il s’interrogeait sur les raisons de la chute de l’Empire romain et, plus encore, sur les discontinuités culturelles, politiques et économiques qui ont marqué ce grand tournant de l’histoire occidentale. Laissons là les thèses qu’il développait alors et constatons que son dernier essai (Histoire et destin) traite, au fond, du même objet, mais porté cette fois à l’échelle de l’histoire humaine, voire de celle de la Terre, afin d’en tirer une leçon sur l’avenir immédiat qui nous attend. Tout commence il y a plus de quatre milliards d’années : c’est le temps qui sépare la formation de notre planète de l’invention du téléphone portable. Un milliard d’années plus tard, la vie monocellulaire paraît et conserve cette forme modeste jusqu’au cambrien (- 570 millions d’années). Puis vient la floraison des espèces, ponctuée d’extinctions parfois massives (les dinosaures, - 65 millions d’années), au sein desquelles émergent les hominidés (- 8 millions), Homo erectus (- 1 million), Neandertal (- 100 000 ans, et finalement l’homme moderne (- 40 000). Là, imagine-t-on, finit le règne de la nature et commence celui de la culture… Mais de cette plongée (ici fort résumée) dans le « temps profond », A. Schiavone tire d’autres enseignements. Ce que l’homme, de tout temps, a nommé « nature » n’est que l’illusion d’un monde immuable résistant à ses projets. La Terre, en réalité, a une histoire mouvementée, où l’humanité n’occupe qu’un très court segment marqué par une accélération formidable du temps. Lorsque commence l’histoire humaine, le rythme est encore lent : quarante mille ans séparent les premiers bifaces de la « révolution néolithique ». Puis tout va plus vite : quelques milliers d’années suffisent pour voir naître les villes et les empires, et moins

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HISTOIRE ET DESTIN Aldo Schiavone, Belin, 2009, 115 p., 14 €. de deux mille pour qu’une autre révolution – industrielle celle-là – amène la mécanisation et la maîtrise de matériaux et d’énergies formidables, capables de transformer notre mode de vie comme de nous détruire. Le moteur de cette accélération est à rechercher, selon l’auteur, dans le « développement d’une intelligence (humaine) capable d’user du monde extérieur selon un projet et une technique ».

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r cette envolée du savoir humain, présente sous la forme d’une pomme dans le récit des origines, atteint aujourd’hui une telle ampleur qu’elle ouvre une perspective vertigineuse : celle pour l’homme de se rendre maître de sa propre nature et, par un ensemble de techniques en voie de convergence (génétique, bionique, robotique, nanosciences), de modeler l’avenir de sa propre espèce, comme jamais cela n’a été fait si ce n’est – pour les croyants – par Dieu en personne. A l’horizon du XXIe siècle se profilent ainsi la maîtrise des manques, des maladies et du vieillissement, l’immortalité

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Livre du mois

P ROF I L Aldo Schiavone

peut-être, le clonage, la disparition de la famille, de la différence des sexes, le règne de l’intelligence transférable. Historien, directeur de Cette plongée dans le « posthumain », l’Institut italien de A. Schiavone propose de la nommer sciences humaines, il « singularité » : toutes les révolutions a publié récemment ont quelque chose d’unique, mais L’Invention du droit en celle-ci, davantage, annonce une Occident, Belin, 2008. transformation profonde de notre mode d’être au monde. « Les bases naturelles de notre existence cesseront rapidement d’être un présupposé immuable de l’agir humain et deviendront un résultat historiquement déterminé de notre culture », démarche dans laquelle l’auteur reconnaît un accomplissement et une émancipation.

qui de ce fait deviendra sa culture, dans un mouvement de synthèse peut-être annoncé dans la Genèse biblique : pourquoi l’arbre de vie et l’arbre du savoir ne deviendraient-ils pas un seul et même tronc ? Pourquoi l’Eglise, principale promotrice de ces images, n’est-elle pas capable d’en tirer une perspective d’avenir, plutôt que de laisser le terrain à d’autres acteurs d’ores et déjà assurés de gagner ? C’est là, cependant, sur la question de la répartition des pouvoirs, qu’A. Schiavone consent à jeter un œil critique sur sa prophétie et tempérer l’enthousiasme avec lequel il l’énonce. Autant, expliquet-il, les civilisations antiques ont pâti par excès de politique et manque de technologie, autant nous voilà aujourd’hui privés d’idéaux politiques et tirés en avant par l’alliance de la technique et du marché. Or l’histoire humaine nous a appris que tout pouvoir devait rencontrer ses limites : la technique, à elle seule, n’offre aucune garantie que le vainqueur sera l’homme. Il nous faut donc songer à l’encadrer par un retour de la pensée politique et morale. Pas question donc de laisser agir seule l’alliance du capital et de la technoslors que beaucoup de nos contemporains se détournent des cience : l’avenir posthumain sera démocratique et humaniste, en ce biotechnologies avec crainte ou indignation, A. Schiavone y que, par exemple, l’unité de l’espèce humaine devra être posée en voit un accomplissement : la condition posthumaine n’est pas une principe absolu, contre toute tentative biogénétique d’en décider éventualité mais un destin ; la technoscience de demain n’est pas autrement. une folie de sorcier, mais la poursuite d’une histoire multimillénaire Histoire et destin est-il une leçon du passé ou un manifeste futuoù l’humanité a trouvé son compte. C’est aussi un horizon d’éman- riste ? Les deux genres se marient chez A. Schiavone avec tant cipation, car les forces qui s’y opposent de front sont les mêmes d’aisance que l’on peut se croire rendu aux belles heures de la phiqui ont depuis des siècles cherché à maintenir l’homme en enfance. losophie de l’histoire, et convaincu de son inéluctabilité, n’était parAucune véritable doctrine n’est opposable au fait que l’homme, fois la légèreté avec laquelle l’auteur règle le sort de quelques risaprès avoir tenté de dominer la nature, se rende maître de sa nature, ques annoncés : catastrophe climatique, conflits armés, déséquilibres économiques pourraient bien perturber la prophétie. Il en ignore aussi d’autres (migrations, n contrepoint de l’optimisme d’un Aldo Schiavone, Laurent famines et diversité des cultures), Ségalat, directeur de recherche en génétique au Cnrs, fait plutôt capables eux aussi de voir la « singuœuvre de Cassandre. Non qu’il doute de l’avenir des sciences en larité » tourner au cauchemar. Pour général, mais parce que le système de la recherche serait, selon lui, cette raison, depuis 2007 (date de la au bord de la rupture. Bureaucratisation, course aux crédits, obsespublication de cet essai en Italie), sion du classement : les chercheurs passeraient aujourd’hui plus A. Schiavone a plus d’une fois été de temps à se faire valoir qu’à obtenir des résultats nouveaux. Dans raillé pour son optimisme fondamende nombreux pays, les politiques d’excellence évaluées au rendetal face aux menaces multiples génément et les projets de sélection féroce inciteraient à la fraude et au rées par l’action humaine sur les plagiat. La recherche serait-elle, comme le cyclisme, un système grands équilibres de la Terre et les où le dopage (des résultats) est devenu inévitable pour ses acteurs, sociétés. et trop rentable pour être dénoncé ? L. Ségalat n’y va pas de main Mais qu’à cela ne tienne : que l’on soit morte et brocarde les défauts de la recherche par une petite paraconvaincu ou horripilé par le progresLA SCIENCE À bole qui en montre bien l’absurdité. Le système menace-t-il vraiment sisme radical de l’auteur, sa réflexion BOUT DE SOUFFLE de s’effondrer ? Probablement pas, car la bureaucratie est un vice nourrie d’histoire longue ouvre cent Laurent Segalat ancien. Mais il est possible qu’en la matière, l’ancien et le nouveau fois plus l’esprit que le énième débat Seuil, 2009, 106 p., ne diffèrent pas beaucoup. Contrairement à une doctrine affirmée, sur les mésusages possibles du clo12 €. les tendances actuelles ressemblent plutôt à une reprise en main de nage ou des écrans cathodiques. ■

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la recherche plutôt qu’à une libéralisation ■ N.J.

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NICOLAS JOURNET

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Livres

SOCIOLOGIE oici une analyse sociologique des destins scolaires qui s’inscrit explicitement dans la veine des travaux fondateurs menés par Raymond Boudon, au début des années 1970. A l’aide d’un point de vue comparatif et d’une sociologie « computationnelle » (modélisation par ordinateur), Gianluca Manzo se demande quelle est l’influence du milieu social d’origine sur les chances individuelles de réussite scolaire et si le processus de démocratisation a évolué pareillement en France et en Italie. Au sortir de ce préambule, l’auteur puise dans les travaux historiques et sociologiques une série d’arguments empiriques. Dans les deux pays, on constate que, tout au long du XX e siècle, le système éducatif s’est renforcé. Tous les groupes sociaux ont pu bénéficier du développement de l’appareil scolaire. On peut donc évoquer

une massification ou, si l’on préfère, une « démocratisation quantitative » de l’enseignement. Reste ce que l’on peut appeler la démocratisation qualitative, que mesurent les chances d’accès aux dif férents niveaux du système éducatif. De ce point de vue, l’Italie demeure bien plus inégalitaire que la France où, de façon somme toute modeste, davantage d’opportunités éducatives ont été offertes à l’ensemble des individus de tous milieux sociaux. La différence entre ces deux pays, où l’inégalité scolaire demeure la règle, s’explique par des évolutions institutionnelles différentes. En témoigne par exemple le contraste entre le développement de parcours professionnels dans le système éducatif français et la situation italienne où pareille opportunité n’existe pas. Mais G. Manzo ne s’arrête pas à ce type de constats. Pour

aller plus loin dans la démonstration, il bâtit un modèle formalisé (« modèle du choix éducatif interdépendant ») qui emprunte ses hypothèses à la sociologie de R. Boudon. L’hypothèse est connue : les individus décident d’acquérir un diplôme à partir d’une évaluation subjective des coûts et des avantages attendus. Dans ce calcul, les interactions avec autrui sont déterminantes. Ainsi, explique l’auteur, si la taille des voisinages locaux des agents diminue jusqu’à faire disparaître tout réseau, alors on constatera une diminution des niveaux scolaires atteints. Dans la mesure où finalement le modèle explique assez bien les constats empiriques observés, la démonstration convainc. Il est juste regrettable que la technicité du propos écrase par moments l’analyse sociologique proprement dite. ■

roduit d’un séminaire qui a mêlé les voix d’anthropologues, de géographes, de démographes, de sociologues et de psychologues, ce livre réussit le pari de renouveler le sujet sans ennuyer. La mobilité en effet est traditionnellement abordée à partir des déplacements dans l’espace. De fait, et de façon somme toute traditionnelle, les auteurs opèrent des constats relatifs aux déplacements et stratégies d’emplacements de population à travers le monde (au Mali, au Mexique, dans les grandes villes occidentales…) en pointant, selon les cas, les vecteurs

déterminants de la mobilité : existence d’un projet migratoire, absence de scolarité, mode d’organisation familial, volonté d’accès à des ressources comme l’emploi… Mais ce livre fait plus que cela. En mobilisant la notion de « mondes de la mobilité », il décline au pluriel les formes de l’expérience sociale du déplacement et il fait jouer les jeux d’échelle (du local au global) afin de comprendre les logiques de flux de population. Le livre fait surtout le pari q u e , d a n s l ’é c o n o m i e d’aujourd’hui, la mobilité rime avec flexibilité et s’impose au titre de norme de comporte-

ment de plus en plus déterminante. Le migrant n’est plus un marginal. Il incarne à l’inverse la figure typiquement moderne d’un homme qui doit composer avec l’effacement des repères qu’hier encore les groupes ancrés dans les territoires pouvaient proposer. ■ C.L.

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LA SPIRALE DES INÉGALITÉS Choix scolaires en France et en Italie au XXe siècle Gianluca Manzo Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2009, 335 p., 24 €.

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LES MONDES DE LA MOBILITÉ Françoise Dureau et Marie-Antoinette Hily (dir.), Presses universitaires de Rennes, 2009, 189 p., 19 €.

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CLÉMENT LEFRANC

À signaler ECOLOGIE SOCIALE DE L’OREILLE Enquêtes sur l’expérience musicale, Anhony Pecqueux et Olivier Roueff (dir.), EHESS, 2009, 285 p., 20 €.

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Livres

Identité(s) L’individu, le groupe, la société

SOCIOLOGIE DU TOURISME Saskia Cousin, Bertrand Réau, La Découverte, coll. « Repères » 126 p., 9,50 €.

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e tourisme est une invention britannique, rappelle cet ouvrage qui offre un condensé des recherches

sociologiques sur le sujet. Le terme « tourisme » apparaît au XIX e

Coordonné par Catherine Halpern Avec les contributions de : Jean-Loup Amselle, Stéphane Chauvier, Claude Dubar,Vincent de Gaulejac, Danièle Hervieu-Léger, Jean-Claude Kaufmann, Denis Lacorne, Bernard Lahire, Catherine Paradeise, Daniel Welzer Lang, Edmond Marc, Martine Segalen, François de Singly, Pierre Tap, Charles Taylor, Geneviève Vinsonneau, Michel Wieviorka…

siècle, mais ses origines remontent à la Renaissance. Les

jeunes nobles anglais effectuaient alors leur « grand tour »

3e édition entièrement revue

constitué de passages obligés sur les sites de ruines antiques. L’explosion du tourisme aux XIXe et XXe siècles est analysée et illustrée au moyen de nombreuses statistiques. Passant en revue les différentes politiques de l’Etat en France, l’ouvrage garde une perspective comparative et internationale, s’intéressant à d’autres pays d’Europe mais aussi d’Asie. Tous les types de tourisme sont abordés, du séjour pour affaires aux pérégrinations d’ordre sexuel en passant par les initiatives associatives sociales ou encore les clubs de vacances. Les auteurs se gardent de toute naïveté : ils soulignent par exemple combien les activités touristiques s’attachent souvent à masquer leur aspect commercial pour insister sur l’aspect détente et rencontre. Ils montrent également les ambiguïtés du tourisme solidaire quand les motivations généreuses de voyageurs aisés ne rencontrent pas forcément celles de populations pauvres. Il reste que partout où il passe, le tourisme change le visage des sociétés qu’il traverse. Celles-ci peuvent subir une certaine forme de domination ou au contraire l’utiliser comme un moyen d’affirmation culturelle, économique ou politique. ■ BENOÎT RICHARD

352 pages - 25 E

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LES OUVRAGES SYNTHÈSE Décembre 2009 N° 210

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Livres

PSYCHOLOGIE oilà un thème inattendu en diable : l’addiction chez les personnes âgées. Car ce n’est pas le privilège des plus jeunes que d’empoisonner non seulement leur vie, mais celle de leur entourage et, le cas échéant, celle du personnel soignant. Bien que les données chiffrées soient encore rares et fragmentaires en France, à quoi est-on accro une fois blanchi sous le harnais ? Surtout au tabac, à l’alcool et aux médicaments, parfois à tout en même temps. Le tabac : 5,5 % des fumeurs âgés seraient gravement dépendants de la cigarette. La plupart ayant commencé à fumer très jeunes, ils n’envisagent pas de rompre avec cette habitude s’ils n’en perçoivent pas la nécessité. L’alcool : les plus de 65 ans ne devraient pas consommer plus d’un verre quotidien. La majorité considère que boire trois ou quatre

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LES ADDICTIONS DU SUJET ÂGÉ Lydia Fernandez (dir.), In Press, 2009, 236 p., 21 €.

PUBLICITÉ ET PSYCHOLOGIE Nathalie Blanc et Julien Vidal (dir.), In Press, 2009, 216 p., 13,50 €.

verres de bière ou de vin par jour relève de la tradition et ne présente pas de danger. L’alcoolique, c’est celui qui boit entre les repas « parce qu’il ne sait pas se tenir ». Et selon eux, il faut huit ou neuf verres pour être soûl. Or les risques de dépendance à l’alcool s’aggravent avec l’âge, pour des raisons psychologiques (dépression, isolement) mais aussi biologiques (diminution de la capacité de filtration par les reins). Les médicaments, enfin : 40 % des seniors vivant chez eux et 65 % en institution consommeraient plus de quatre médicaments par jour. La consommation triple après 65 ans : en 2001, les plus de 65 ans consommaient à eux seuls 39 % des médicaments vendus en ville. Certaines ordonnances prescrivent jusqu’à dix substances. Pour son plaisir, par habitude ou parce qu’il faut bien

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JEAN-FRANÇOIS MARMION

e public s’émeut aujourd’hui de l’essor du

L

psychologie sociale étudiait l’impact des

mieux comprendre comment fonctionne le

neuromarketing, qui vise notamment à

médias de masse et l’utilisation des stéréotypes liés à l’âge, au sexe, à l’ethnie. Le

cerveau du consommateur. Les psychologues

cognitivisme s’est demandé à quelle

basculeraient-ils dans le camp de la publicité ?

profondeur traiter l’information pour rendre un

Non, car… la chose est faite depuis 1908, date

message efficace (l’humour aide-t-il à captiver

du premier ouvrage américain tentant de

le chaland ?). Autant d’approches nullement

marier les deux domaines. Le flirt des psys

incompatibles, mais qui ne sont pas toujours

avec la pub n’est pas vieux comme la

parvenues à résoudre quelques questions

psychologie, mais presque ! Et depuis, peu ou

centrales du genre : le consommateur est-il un

prou, tous les courants s’y sont intéressés : le

benêt à mener par le bout du caddie, ou un

béhaviorisme cherchait, selon les lois du

juge avisé apte à déterminer avec objectivité

conditionnement, comment transférer au

quelle lessive lave plus blanc ? On l’aura

produit les caractéristiques agréables de

compris, l’ouvrage dirigé par Nathalie Blanc et

l’environnement auquel l’associait une image.

Julien Vidal présente un thème rarement

Avec la psychanalyse, il s’agissait d’entretenir

abordé, et pourtant riche de réflexions… ■

un imaginaire chatouillant l’entrejambe. La

58 SCIENCES HUMAINES

se soigner, la frontière semble donc souvent difficile à définir entre « mésusage » (consommation inappropriée), abus ponctuels et dépendance réelle. D’autres types d’addictions sont marginaux, comme le cannabis ou les jeux de hasard. L’addiction à la télévision est également envisagée, avec 28 % des plus de 65 ans qui la regardent plus de 30 heures par semaine. Tout cela pose en filigrane la question de la nécessité d’intervenir ou non : à partir de quand faut-il limiter l’accès aux plaisirs qui restent accessibles aux personnes âgées ? Quand les années sont comptées, au-delà de quel seuil est-il raisonnable de sacrifier Derrick, le petit verre de rouge et la cigarette au balcon ? On le voit, ce sujet soulève bien des questions délicates méritant d’être débattues. ■

J.-F.M.

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Livres

ne théorie, même justifiée par une pratique, qui en viendrait à perdre tout contact avec les théories scientifiques explorant le même univers serait en grave difficulté, souligne Daniel Widlöcher à propos de la psychanalyse. Un point de vue appuyé entre autres par celui de Nicolas Georgieff : une telle absence de contact représenterait une vraie menace pour l’avenir de la psychanalyse bien plus qu’un rapprochement avec les neurosciences, ce que pourtant une grande partie de la communauté psychanalytique redoute encore. Cet ouvrage, qui réunit les textes de près d’une vingtaine d’auteurs pédopsychiatres, psychiatres, psychanalystes, médecins, et quelques neurobiologistes, fait suite à une journée organisée à l’hôpital Necker (Paris) en février 2005 sur les interfaces entre les neurosciences et la psychanalyse. C’est ce terrain de rencontre entre disciplines que la notion de neuropsychanalyse désigne. Rencontre ne signifie pas fusion au sein d’une nouvelle science. Les deux champs épistémologiques peu-

U

VERS UNE NEUROPSYCHANALYSE Lisa Ouss, Bernard Golse, Nicolas Georgieff et Daniel Widlöcher (dirs.), Odile Jacob, 2009, 300 p., 26 €.

vent tirer profit l’un de l’autre tout en restant bien distincts. La première partie du livre offre une perspective historique de l’approche et présente son objet. La seconde expose certaines convergences et divergences entre neurosciences et psychanalyse. Un exemple parmi d’autres : les travaux sur la mémoire de Gerald Edelman affirment qu’un souvenir ne correspond pas à une trace concrète fixée mais au souvenir du « frayage neuronal » lié à l’expérience de l’événement considéré. Selon Bernard Golse, cette donnée est compatible avec la théorie du traumatisme en deux temps de la doctrine freudienne. La troisième partie du livre ouvre sur une optique clinique, en particulier lors de psychothérapies psychanalytiques avec des patients cérébrolésés ou dans les consultations thérapeutiques parents/bébé. Si ceux qui plaident pour enterrer la « hache de guerre » entre neurosciences et psychanalyse restent à ce jour minoritaires, la négociation semble s’être engagée. ■ DOMINIQUE CHOUCHAN

Tout ce que vous devez savoir

sur la

psychologie !

Elisabeth Demont Professeur de psychologie du développement à l’université Louis-Pasteur de Strasbourg

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Vient de paraître

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Livres

PHILOSOPHIE

I

l fut un temps où le vivant était sacré et

du corps humain. Est-il devenu une chose ? Pas

n’appartenait à personne. Puis on s’est mis à

complètement, mais plus qu’auparavant. C’est

le manipuler, à le triturer, à le recomposer. Des

que le droit hésite et tergiverse face à une

scientifiques vont aujourd’hui jusqu’à faire

science conquérante. Par exemple, en termes

breveter certains gènes humains, procédure

juridiques, l’embryon n’est ni une personne ni

qui aurait été impensable il y a encore quelques

un matériau biologique. Quant à l’adulte, il est

décennies. En quoi ces faits traduisent-ils une

propriétaire de son corps sans l’être forcément

mutation de notre regard sur le corps humain ?

de ses cellules et tissus. Comme pour

À qui appartient-il ? Qu’est-il ? Que représente-

compenser cette chosification rampante, les

t-il ? C’est à ces questions que le philosophe et

tribunaux peuvent parfois considérer un

juriste Bernard Edelman nous propose de

cadavre comme une personne virtuelle. Alors ?

NI CHOSE NI PERSONNE Le corps humain en question

réfléchir avec les outils qui sont les siens. Le

Mon corps est-il moi ou un matériau à travailler,

droit, rappelle-t-il, est l’instance qui dit le

voire à exploiter ? Disons-le tout net : ce livre ne

permis et l’interdit, qui produit des normes, et

tranche aucun des problèmes qu’il soulève (qui

qui légitime des actes. C’est donc un très bon

serait en mesure de le faire ?) Mais la

Bernard Edelman, Hermann, 2009, 150 p., 20 €.

révélateur de nos manières de penser.

perspective juridique par laquelle il les aborde

A travers arrêts, jugements et décisions de

est roborative. ■

justice, B. Edelman révèle l’évolution du statut

THOMAS LEPELTIER

SCIENCES est sans concession que Baudouin Jurdant analyse et démonte les ressorts de la vulgarisation scientifique. Rares encore aujourd’hui sont les ouvrages qui réussissent à sortir des sentiers battus de la « vulgarisation-pédagogie », de la « vulgarisation-transmission de savoir », de la « vulgarisationexigence démocratique », etc. L’ouvrage qui vient d’être publié reprend un travail de thèse réalisé il y a plus de trois décennies. A l’heure où la science et la technologie, de manière complice ou à leur corps défendant, servent les tenants d’une vision scientiste du monde, de la nature ou de certains enjeux de société, quel rôle la vulgarisation joue-t-elle ? A qui s’adresse-t-elle ? Se donne-t-elle les moyens de combler, comme elle le prétend, le gap entre le monde de « ceux qui savent » et les « ignorants » ? Offre-t-elle la possibilité aux exclus de l’instruction d’accéder à un certain savoir ou renforce-t-elle au contraire les clivages sociaux ? La vulgarisation permet-elle d’appréhender la pratique scientifique, avec tous ses essais, erreurs et interrogations ? Autant de questions sur lesquelles l’auteur argumente en puisant ses sources dans les domaines de la communication, de l’anthropologie, de la sociologie… mais aussi de la philosophie et de la psychanalyse. ■ D.C.

C’

LES PROBLÈMES THÉORIQUES DE LA VULGARISATION SCIENTIFIQUE Baudouin Jurdant, Archives contemporaines, 2009, 198 p., 26 €.

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À signaler CES PRÉJUGÉS QUI NOUS ENCOMBRENT Gilles Dowek, Le Pommier, 2009, 114 p., 10 €.

COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES Paul Jorion, Gallimard, 2009, 384 p., prix non communiqué.

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Livres

SCIENCE POLITIQU E e livre traite des rapports entre la violence et le climat. » On peut concevoir que la sécheresse puisse être la source de conflits entre Etats convoitant des terres fertiles ou un approvisionnement en eau. Mais Harald Welzer va plus loin et c’est la vigueur de son propos qui en fait l’intérêt. Reprenant ses analyses sur les acteurs des tueries de masse (Les Exécuteurs, 2007), il décrit ce phénomène si peu étudié jusqu’à présent que sont les shifting baselines, c’est-à-dire « la façon dont les hommes changent, dans leurs perceptions et leurs valeurs, en même temps que leur environnement et sans s’en rendre compte ». Ce qui signifie

«C

LES GUERRES DU CLIMAT Pourquoi on tue au XXIe siècle Harald Welzer, Gallimard, 2009, 352 p., 24,50 €.

que loin de s’en tenir à des règles de conduite rationnelles ou de principe, les hommes agissent en fonction de la manière dont ils perçoivent et interprètent leur environnement. Pointant un certain nombre de manques théoriques, dans les sciences humaines notamment, H. Welzer rappelle d’abord qu’en situation de catastrophe, de perte de repères, de changement, les hommes doivent trouver des solutions parmi lesquelles la violence est toujours une éventualité. Il relève ensuite que l’on ne réfléchit ordinairement qu’en termes de sociétés établies et pacifiées, mais que nous ne disposons quasiment d’aucun outil conceptuel pour anticiper la rupture. Il note enfin que la paix

est une situation relativement rare à l’échelle de la planète et de son histoire. Or les changements climatiques induisant immanquablement des déplacements de populations, et ces populations étant souvent considérées comme profondément étrangères, notamment en Occident, la façon dont elles sont et seront traitées risque de déboucher sur de nouvelles formes de guerres, inédites et durables. Selon H. Welzer, la Shoah n’est pas le sommet d’une barbarie dépassée, mais le précédent d’une modernité toujours en devenir : « Un regard vers le Soudan est un regard vers l’avenir », souligne-t-il en manière d’avertissement. ■ THIERRY JOBARD

Revue bimestrielle de la pédagogie Freinet

LE NOUVEL ÉDUCATEUR Octobre 2009

NOUVEAU MANUEL DE SCIENCES POLITIQUES Antonin Cohen, Bernard Lacroix et Philippe Riutort (dirs.), La Découverte, coll. « Grands Repères » 2009, 787 p., 35 €.

lus qu’un manuel, ce livre est un véritable état des lieux

P

de la recherche et des savoirs en science politique

(française, à tout le moins) par plus de 70 auteurs. Les grands thèmes forment évidemment l’ossature de l’ouvrage (le pouvoir, l’Etat, les élections, les mobilisations,

Les difficultés de l’enfant à l’école Mais que fait la pédagogie Freinet ?

L'école depuis plus d'un siècle met trop d'enfants en difficulté. L'école veut être performante et redouble d'évaluations pour cerner les enfants en difficulté et leur proposer des temps d'aide personnalisée, des stages de vacances, des temps d'accompagnement éducatif. Le tout hors du temps scolaire obligatoire, en laissant la responsabilité aux familles. Les récentes mesures ministérielles entérinent le renoncement de l'école publique à éduquer et instruire tous les enfants vivant en France. Et pourtant quand on parie sur l'éducabilité de tous, qu'on offre le temps nécessaire pour tâtonner et se tromper, chercher et analyser, qu'on respecte les rythmes et cheminements personnels, qu'on laisse l'entraide et la coopération s'installer, les résultats sont là et le bonheur d'enseigner également !

l’Europe et les relations internationales…). Ils sont complétés par des encadrés présentant des thèmes récents originaux de la science politique, qu’il s’agisse de l’analyse des livres politiques, les mafias, les voyages présidentiels… Une mine pour les étudiants et les curieux. ■ X AVIER MOLÉNAT

Par abonnement : 5 numéros par an, 35 euros. Au numéro : 9,50 euros (frais de port inclus). ICEM Pédagogie Freinet 10 chemin de la Roche Montigny - 44000 Nantes Tél. : 02 40 89 47 50 Courriel : secretariat@icem-freinet.org

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Livres

HISTOIR E a « langue de bois », selon Christian Delporte, désigne l’art d’attiédir ou de coder le lexique ordinaire pour dissimuler la vérité ou formater le discours. Sous la IIIe République, certains, comme Raoul Frary, auteur de l’ironique Manuel du démagogue, prêchent déjà contre les « verbologues » et « phraséologues » politiques enfilant les formules passe-partout, lénifiantes, boursouflées, flattant la paresse intellectuelle au nom du bon sens. Mais la langue de bois ne sert pas qu’à inaugurer des chrysanthèmes : les régimes totalitaires la distillent dans leur propagande, du canon des apparatchiks staliniens jusqu’au ronronnement de la télévision brejnévienne, en passant par les antiphrases nazies (« la force par la joie » désignant l’encadrement

L

UNE HISTOIRE DE LA LANGUE DE BOIS Christian Delporte, Flammarion, 2009, 360 p., 21 €.

des loisirs par le Front allemand du travail). C. Delporte balaye ainsi une large palette de discours parfois dignes de la « novlangue » décrite par George Orwell dans 1984 : l’« énalangue » (de l’Ena), l’eurolangue (des technocrates européens), ou encore la sarkolangue, accusée de se résumer à un parlervrai fondé sur la promulgation non pas de la vérité, mais de vocables immédiatement compréhensibles par tous. Qu’elle soit exaltée (chez un ancien ministre socialiste de la Culture), docile (quand les « grognards » politiques récitent les consignes soufflées par leur état-major), bravache, ordurière (pour « faire peuple », y compris chez Simone de Beauvoir), haineuse (pour encourager le génocide des Tutsis), la langue de bois a réponse

à tout, caricature, noie le poisson, nie la complexité, fige les raisonnements, en ne référant qu’à elle-même. Cette arme permet aussi d’esquiver impunément la question posée : l’art de pirouetter sans grâce. Comble de la sophistication, « je vous le dis sans langue de bois », à ne prononcer qu’avec une décontraction calculée… On referme l’ouvrage en redoutant que l’homme n’ait pas inventé le langage seulement pour masquer ses pensées, comme le diagnostiquait Talleyrand, mais pour empêcher les autres de penser. Un regret aussi : à lire C. Delporte, tout discours public un tant soit peu spécialisé, conventionnel ou calculé, constitue une « langue de bois ». Finalement, on se demande ce qui n’en est pas. ■ J.-F.M.

commerciales ; la logique de service public a été broyée par l’impératif financier, notamment depuis l’entrée en Bourse ; des managers ont appliqué des méthodes béhavioristes démoralisantes. Le journaliste montre que les alertes – de politiques comme Gérard Larcher, de médecins du travail ou de syndicalistes – n’ont pas manqué ces dernières années, mais sans effet sur la direction et les pouvoirs publics. Jusqu’à ce 24e suicide le 20 octobre 2009. Ils s’appelaient Jean-Marc, Roger, Antonio, Hervé, Raymond, Jean-Luc, Rudy…, travaillaient dans la banque, l’automobile et la métallurgie et ont payé de leur vie un engagement total dans le travail. Dans un livre bouleversant, les auteurs racon-

tent ces histoires terriblement banales de salariés qui ont tellement cru à la promotion sociale par le labeur qu’ils en sont morts. Les journalistes ont rencontré les veuves qui se battent pour faire reconnaître la responsabilité des employeurs, les anciens collègues, des syndicalistes. Tous témoignent des dégâts de l’individualisation forcée, de la compétition poussée à son paroxysme et du travail vidé de son sens. Dans un monde où « la lutte des places l’a emporté sur la lutte des classes », tout échec, réel ou supposé, est vécu dans sa chair, par le stress, la dépression et éventuellement le suicide. « Il est urgent de redécouvrir le sens du mot “travail” », concluent justement les auteurs. ■

TR AVAIL actualité sociale des mois de septembre et octobre 2009 a été marquée par un chiffre obsédant, celui des suicides à France Télécom. Vingt ans après sa privatisation, ce géant des télécommunications implose, les salariés ne supportant plus le management par le stress qui se traduit par des arrêts de travail (20 jours par an en moyenne), des dépressions et parfois des tentatives de suicide. Dans une enquête très fouillée qui s’appuie sur les travaux de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom créé par deux syndicats, Ivan du Roy raconte deux décennies de révolution interne. De nombreux techniciens ont dû intégrer, sans grande formation ni ménagement, des fonctions

L’

ORANGE STRESSÉ Ivan du Roy, La Découverte, 2009, 252 p., 15 €.

TRAVAILLER À EN MOURIR Paul Moreira et Hubert Prolongeau, Flammarion, 2009, 236 p., 20 €.

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NOËL BOUTTIER

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E R I A N N O I T U L RÉVO € 4,90 Durkheim,

Dès jeudi 19 novembre,

en plus du Monde

«

Tous les jeudis en plus du Monde

Les Règles de la méthode sociologique

Le moment est venu pour la sociologie de renoncer aux succès mondains et de prendre le caractère ésotérique qui convient à toute science. Durkheim

Manifestes, traités, déclarations ou confessions, ils ont changé le cours de l’Histoire. Scandaleux ou visionnaires, ils ont transformé les consciences, suscité des controverses, fondé des disciplines, déclenché des révolutions.

»

Points de rupture en leur temps, ils sont aujourd’hui des points de repère essentiels, Le Monde et les éditions Flammarion sont heureux de vous faire découvrir ou redécouvrir les ouvrages de cette collection unique : « LES LIVRES QUI ONT CHANGÉ LE MONDE ».

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Livres

A NTH ROPOLOGIE ourreaux ou victimes, collaborateurs ou résistants : le récit des grandes tragédies du XXe siècle se fait généralement en opposant des groupes aux contours clairs. Pourtant, il en existe qui échappent aux définitions simples. C’est le cas des « refusants », auxquels l’anthropologue Philippe Breton consacre une étude détaillée. Il les définit ainsi : « Ils n’opposent aucune morale, aucun point de vue religieux, aucun argument véritablement constitué aux massacres. Ce ne sont pas des résistants. Ils disent simplement “non, pas moi.” » Pourquoi des soldats, parfois gradés, imprégnés de l’idéologie dominante, vont-ils refuser à un moment donné d’exécuter des ordres d’élimination des « ennemis de la patrie » ? Pour éclaircir ce mystère, l’auteur revient sur la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, le génocide rwandais, les guerres au Viêtnam et en Algérie, et se penche d’abord sur le cas de ceux qui ont accepté de tuer et de torturer. « L’exécuteur, rappelle-

B

LES REFUSANTS PHILIPPE BRETON, La Découverte, 2009, 250 p., 17 €.

ddy Weetaltuk, né en 1932 dans une famille inuit de chasseurs de baleines, vécut une enfance heureuse dans le grand Nord canadien, puis connut l’école des bons pères. Vers 17 ans, il décide de quitter le Nord, voyage et finit par s’engager dans l’armée canadienne sous un faux nom en raison de sa qualité d’« autochtone ». Il connaîtra la vie militaire, la guerre de Corée et un long séjour en Allemagne. Ses mémoires, mises en forme par Thibaud Martin, sont celles d’un homme simple, direct, malicieux et curieux de connaître le monde, qui a trouvé dans l’armée « une famille, un toit et une table ». Le récit toutefois s’assombrit lorsque, rendu à la vie civile, il prend conscience du peu de considération accordée aussi bien à ses ancêtres qu’à ses frères actuels. Pensionnés mais sans terres, ballottés au gré des politiques territoriales, les Inuits s’enfoncent sous ses yeux dans le désœuvrement et la dépendance. De retour parmi eux, E. Weetaltuk se consacrera, jusqu’à sa mort en 2005, à l’action communautaire. Le final de T. Martin aide à comprendre en quoi le propos d’E. Weetaltuk est le reflet du processus historique de « minorisation » des peuples autochtones au XXe siècle. ■ NICOLAS JOURNET

E

E9-422 Un Inuit de la toundra à la guerre de Corée Eddy Weetaltuk, Carnets Nord, 2009, 17,50 €.

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t-il, est rarement un psychopathe, son ressort principal n’est pas le racisme et il n’est pas pris dans un rapport à l’obéissance qui le priverait totalement de son autonomie individuelle. » Ce qui, selon P. Breton, distingue l’exécuteur du refusant, c’est le rapport à la vengeance. Pour ceux qui acceptent, tuer en masse ne pose pas de gros problèmes à condition d’être convaincus que les victimes sont des êtres malfaisants (les nazis dénonçaient le « complot judéo-bolchevique »). Les refusants, en revanche, n’adhèrent pas à cette logique de la vengeance, et ce pour trois raisons : l’absence d’éducation à la violence, un « individualisme profond » qui empêche d’adhérer à la « norme vindicative » et enfin l’impossibilité de passer de la théorie (tuer les individus « nuisibles ») à la pratique. L’auteur voit dans ces refusants les « porteurs d’un germe d’évolution qui est notre point de sortie de la barbarie ». On aimerait en être convaincu. ■ N.B.

LE SPECTACLE DE LA CULTURE Globalisation et traditionnalismes en Océanie

Alain Babadzan, L’Harmattan, 2009, 286 p., 26 €. nvisagée de manière critique par cer tains historiens et sociologues (Eric Hobsbawm, Ernest Gellner), la réinvention des traditions culturelles a reçu, dans les années 1980, un accueil plus positif auprès penseurs du multiculturalisme. Alain Babadzan, bon spécialiste de Ta h i t i e t d ’ a u t r e s î l e s océaniennes, montre comment dans le cadre du Pacifique Sud, la « sacralisation de la coutume » (kastom) a pu jouer un rôle dans la construction d’identités nationales compatibles avec la modernité. Cependant, la mise en cause récente (2001), en particulier par l’Australie, du traditionalisme comme source de désordres politiques pourrait signaler un renversement de tendance, la persistance des particularismes ethniques étant considérée comme un obstacle dans la route vers une intégration plus avancée dans l’économie mondiale. ■ N.J.

E

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Livres

INTER NATIONA L

SHOP CLASS AS SOULCRAFT An inquiry into the value of work Matthew B. Crawford, The Penguin Press, 2009, 246 p., 18,95 €. atelier serait-il un lieu où souffle l’esprit ? Si vous disposez d’un minimum de vocabulaire anglais sur les pièces détachées de motocyclettes et admettez que l’expérience d’un seul homme vaut bien une longue enquête d’opinion, ce livre – bestseller aux Etats Unis – a toutes les chances de vous interpeller. Ca r il s o u l ève d e m a ni è r e originale la question des valeurs associées au travail dans les sociétés « du savoir ». Matthew B. Craw ford est un jeune chercheur associé de l’université de Virginie, diplômé en physique et en philosophie politique, qui exerce, en parallèle, le beau métier de mécanicien de motocyclettes anciennes. Dans cet essai en forme de témoignage, il tire la leçon de son parcours de transfuge des carrières exclusivement intellectuelles auxquelles le destinaient ses études. Entrecoupée d’homériques et fort techniques

L’

récits de réparations de machines hors d’usage, la réflexion de M.B. Crawford se déploie dans deux directions. D’une part, il adresse ses critiques au système éducatif contemporain, tendant à faire de l’emploi en col blanc la seule perspective de réussite offerte aux jeunes diplômés, au détriment des fonctions ma nuelle s, rationnellement vouées à l’exportation vers des pays moins avancés. Une courte ex p é r i e n c e d’e m p l oyé a u x écritures l’ayant convaincu qu’un tr ava il i nte ll e c tu e l p o u va i t parfaitement être sans qualité, il pointe du doigt les défauts de l’organisation managériale du travail : bureaucratie, irresponsabilité, indifférence au p r o d u i t f i n i, e t f i n a l e m e n t aliénation du travailleur. Par contraste, il fait l’éloge du travail d e l ’a r t i s a n – é l e c t r i c i e n , mécanicien, ébéniste – et de ses qualités techniques et humaines. Ce qu’un réparateur de motos peut en effet revendiquer est un savoir qui n’est inscrit nulle part, pas même dans le livret du constructeur, mais est acquis par l ’ex p é r i e n c e , i n c o r p o r é e t procède par contact direct avec le métal, les outils, les machines et leurs usagers. Il y a là, selon l’auteur, plus qu’un rappor t marchand, une sorte d’engagement existentiel : on peut, explique-t-il, se sentir « métaphysiquement engagé » vis-à-vis d’une Honda Magna de 19 8 3 n é g l i g é e p a r s o n propriétaire, au point de ne facturer que la moitié du temps passé dessus, au nom d’un contrat moral passé avec le « biker ». Cette apologie du travail bien fait resterait anecdotique si

M.B. Crawford n’en tirait des vues plus la rges. D’abord, souligne-t-il, il a une logique économique : contrairement au travail industriel, l’artisanat et les ser vices de réparation ne pourront pas tous être exportés. Il y a donc un avenir dans ces métiers. Pourquoi a-t-on cessé de les proposer aux collégiens ? Ensuite, il y a toutes sortes de ver tus à ces professions manuelles : non seulement elles réconcilient l’homme avec l’objet technique et le travail, mais aussi avec la communauté locale. On retrouve chez M.B. Crawford, on le voit, les éléments d’une critique déjà formulée du caractère dissolvant de l’organisation industrielle du travail, de sa concentration et – bien qu’il ne la

nomme pas – de la mondialisation. Toutefois, M.B. Crawford y met des accents si personnels qu’ils échappent aux registres de la critique altermondialiste et du catastrophisme postindustriel. Sa cible, bien délimitée, du travail intellectuel aliéné le mène à célébrer à la fois l’excellence du savoir pratique, de l’autonomie de l’artisan et de la qualité sociale d’un emploi de proximité. Mais peut-on penser que tout travail manuel présente ces propriétés et tout travail intellectuel les défauts inverses ? C’est sans doute là l’une des ambiguïtés de son essai, déjà remarqué et amplement célébré par les médias américains. ■ N.J.

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Revues

Raisons politiques TOPIQUE

« USAGES DE LA DIVERSITÉ »

N° 107, 2009, 248 p., 21 €.

« L’addiction au risque » Roulette russe, mort virtuelle dans les jeux vidéo, mise en péril de soi à l’adolescence… Le plaisir de risquer sa vie dans une société tentée par le sécuritaire peut-il conduire à une forme de dépendance ? La fuite en avant dans le risque ne serait-elle qu’une tentative de s’apparenter à un héros, en feignant d’ignorer le prix à payer ? « Risque toxique, risque que constitue l’autre pour soi, risque international, s’agirait-il des mêmes enjeux pour le même destin ? »

N° 35, Presses de Sciences Po, 2009, 230 p., 18 €. epuis l’instauration d’une charte en 2004, la « diversité » occupe une place importante dans la vie politique et économique française. Mais c’est dans une université nordaméricaine que la notion a forgé son succès. L’arrêt Bakke (1978) justifie constitutionnellement, pour la première fois, la discrimination positive au motif qu’elle enrichit la gamme des points de

D

ACTUEL MARX N° 46, Puf, octobre 2009, 224 p., 24 €.

« Partis/mouvements » Avec l’émergence des mouvements sociaux dans les années 1970, certains avaient prédit le déclin des conflits de classes et des partis qui les portaient. Trente ans plus tard, les partis ne se portent pas si mal : la revue analyse leurs rapports actuels avec le tissu associatif et ceux plus lointain avec les syndicats. L’entretien avec Pierre Zarka et Daniel Bensaid ouvre joliment le dossier, malheureusement restreint au cas français.

REVUE FRANÇAISE DE SOCIOLOGIE Vol. L, n° 191, Ophrys, juilletseptembre 2009, 243 p., 25 €.

« Espace et ségrégations » Ce numéro rassemble trois études qui étudient la ségrégation sociale et/ou ethnique en France, en s’intéressant à la question des mobilités résidentielles ou celle de la dimension spatiale de l’intégration. Edmond Préteceille se

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demande, lui, si la ségrégation ethnoraciale a augmenté dans la métropole parisienne.

URBANISME N° 368, septembreoctobre 2009, 96 p., 18 €. www.urbanisme.fr

« Le Grand Pari(s) » Actuellement en discussion, le projet de « Grand Paris » a donné lieu à une vaste consultation auprès d’architectes et de scientifiques pour imaginer la métropole de demain. La revue Urbanisme dresse ici un premier bilan de cette consultation, entre enthousiasme et scepticisme vis-à-vis de ce retour de la planification étatique du territoire…

vue représentés dans la communauté étudiante de l’université de Californie. Depuis cette décision, la promotion de la diversité est passée des EtatsUnis au Royaume-Uni, puis s’est étendue au reste de l’Europe. Circonscrite au départ aux questions ethnoraciales, elle s’est progressivement élargie à toutes les sortes de discriminations : handicap, âge, sexe… Raisons politiques relate avec clarté ce parcours, en s’attardant également dans des univers moins attendus : l’habitat ou les institutions européennes. Pourquoi la promotion de la diversité fait-elle l’objet d’un tel consensus ? Au travail, à l’université, dans les partis ou les médias, elle constitue la face souriante des discriminations, explique Thomas Kirszbaum : alors que le discours antidiscri-

CITÉS N° 38, Puf, 2009, 208 p., 15 €.

« Wittgenstein politique » Coordonné par Sandra Laugier et Marie-Anne Lescourret, un audacieux et solide dossier consacré à la politique (et à l’éthique) dans la pensée de Ludwig Wittgenstein. La politique semble de prime abord singulièrement absente dans l’œuvre d’un philosophe surtout soucieux d’aborder les problèmes philosophiques par la réflexion sur le langage. En réalité, l’éthique et le politique affleurent partout pour qui sait lire avec soin un auteur, trop vite jugé soit conservateur soit « révolutionnaire ».

minations divise en mettant en scène des coupables et des victimes, parler de « diversité » permet d’euphémiser les questions ethnoraciales et de les valoriser. La diversité a ainsi un caractère « dépolitisant » : elle refoule le conflit et occulte les questions qui fâchent. Une vision positive qui explique son grand succès dans le monde des entreprises. Depuis le début des années 2000, elle s’appuie en France sur un discours centré sur l’intérêt économique : selon ses défenseurs, elle permettrait une adaptation stratégique à un monde qui change et s’internationalise, favoriserait le recrutement des meilleurs talents contre l’obstacle des discriminations, et serait un investissement social q u i v a l o r i s e l ’i m a g e d e l’entreprise. ■ JULIEN BONNET

HOMMES ET MIGRATIONS N° 1280, juillet-août 2009, 180 p., 10 €. www.hommes-et-migrations.fr

« Les Turcs en France : quels ancrages ? » A l’occasion de la saison turque en France, un regard sur cette immigration perçue comme discrète et silencieuse, mais qui est l’une des rares à progresser (on comptait un peu plus de 200 000 Turcs en France en 2006). Les divers articles du dossier s’intéressent à leur rapport à la religion, aux Turcs qui s’installent à la campagne, à la comparaison avec les Turcs d’Allemagne...

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JUSQU’AU 24 JANVIER 2010

TEOTIHUACAN, CITÉ DES DIEUX uand les Aztèques découvrirent les vestiges des pyramides de la Lune et du Soleil, ils crurent qu’elles ne pouvaient avoir été créées par l’homme. C’était donc le site où les dieux avaient créé le monde. Ils le nommèrent Teotihuacan, « le lieu où naissent les dieux ». Le musée du QuaiBranly propose un panorama

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monumental de la cité la plus puissante et la plus vaste de l’ancien Mexique, prospérant pendant près de huit siècles pour s’éteindre mystérieusement en 650 apr. J.-C. Éparpillées sur le plan de la cité, les 450 pièces exposées racontent le rayonnement de la ville, son urbanisme, sa croissance, la beauté de son artisanat, son

organisation religieuse, politique, économique et sociale, ses relations avec le monde mésoaméricain. Outre la quinzaine de sculptures provenant du temple du Serpent-à-Plumes, on peut admirer des peintures murales, des masques, des figurines, des bijoux précieux, et autres objets en céramique, taillés ou polis,

sertis de pierres ou de coquillages, issus de sépultures et éclairant la signification et la place des rites funéraires régis par les lois du cosmos. Abandonnée progressivement, la raison du déclin de Teotihuacan n’est toujours pas identifi ée. Pourquoi l’une des plus grandes civilisations mésoaméricaines a-t-elle brutalement disparu avant d’être redécouverte par les Aztèques qui y puisèrent leur inspiration ? À partir des fouilles archéologiques évoquées ici, plusieurs hypothèses sont avancées : invasion étrangère, révoltes, épuisement des sols ou changement climatique entraînant des famines, épidémie, mouvements de population ? Le mystère de Teotihuacan reste entier. ■ STÉPHANIE GILLARD Musée du Quai-Branly, 75007 - Paris. www.quaibranly.fr/

JUSQU’AU 11 JANVIER 2010

SUBVERSION DES IMAGES. SURRÉALISME, PHOTOGRAPHIE, FILM e Centre Pompidou a réuni près de 400 œuvres, photos et films, rares ou célèbres pour une rétrospective de l’utilisation des médiums argentiques chez les surréalistes. De manière ludique, les espaces thématiques ont été disposées en forme d’œil. Elles interrogent tour à tour les rencontres du réel avec le fantastique, de la science avec l’art de la représentation et de sa mise en scène. Très naturellement, les surréalistes ont joué de cet outil prévu initialement pour retranscrire le réel. Métamorphose par le gros plan, déformations visuelles du corps humain, pulsion scopique chère à Bataille et Breton, déconstruction par des collages photographiques, parodies humoristiques ou érotiques, détournements techniques, accidents chimiques, photo automatique, photo médiumnique ou au contraire simple image de la ville que la modernité rend étrange (Atget, Brassaï), il y a toujours un jeu entre réel et onirisme. Ces images emblématiques montrent comment les idées novatrices du mouvement surréaliste instaurèrent une nouvelle définition de la beauté. ■ S.G.

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Centre Georges-Pompidou, 75004 - Paris. www.centrepompidou.fr

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Cinéma

SORTIE LE 2 DÉCEMBRE

FOOD. INC. Film documentaire américain de Robert Kenner, 1 h 34.

SORTIE LE 18 NOVEMBRE

KINATAY Film franco-philippin de Brillante Mendoza, 1 h 50, avec Coco Martin, Julio Diaz, Mercedes Cabral…

est à bord d’un van à « 16 millions de pesos » que Peping quitte le bureau du juge qui vient de le marier à Cécile. Mais ce van ne lui appartient pas. Jeune papa et aspirant policier au regard enfantin, Peping le sait : il ne peut pas espérer gagner grand-chose en se contentant de faire son travail de flic. Alors, avec Abyong, un ancien camarade de classe, il améliore son quotidien en trempant dans de menus trafics. Mais entre les petites magouilles et le crime, la frontière est parfois ténue et Peping la franchit un soir, entraîné par son ami et l’espoir d’une vie meilleure. Avec son Kinatay (massacre), inspiré de faits réels, Brillante Mendoza flirte avec le film d’horreur pour nous plonger dans les méandres de la conscience – ou plutôt l’inconscience – humaine. Si les scènes de torture se révèlent difficilement soutenables par leur crudité et leur im-

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vec ce film qui décortique l’industrie agroalimentaire américaine, Robert Kenner et l’auteur de Fast Food Nation ont décidé de nous faire changer de comportement alimentaire. En quelques chapitres, ils dressent un portrait édifiant d’une agriculture qui ignore le simple bon sens et les erreurs du passé. Une agriculture qui oublie que les vaches se nourrissent d’herbe et préfère les gaver de maïs (transgénique), au risque de développer des virus dangereux pour l’homme… Qu’à cela ne tienne, on peut toujours nettoyer les steaks à l’ammoniaque ! Une industrie qui utilise intimidations et menaces pour inciter les agriculteurs à acheter ses semences plutôt qu’à utiliser celles de la récolte précédente. Un système absurde qui fait qu’un hamburger coûte moins cher qu’un brocoli, et qui fait croire à une alimentation bon marché alors qu’elle coûte en transport, en pollution et en soins médicaux. Mais l’on retiendra surtout de cet état des lieux glaçant que cette industrie qui nourrit les hommes détruit aussi des vies humaines. Les témoignages d’agriculteurs brisés par des entreprises comme Monsanto, d’un père de famille qui hésite entre médicaments et légumes pour soigner son diabète, et d’une mère dont l’enfant est mort d’avoir mangé un hamburger contaminé, sont la force de ce film, qui replace l’humain au cœur de la question alimentaire. Tout cela est raconté au moyen d’images percutantes, comme celles de ces abattoirs où l’ouvrier et le bétail sont traités presque en égaux, d’exploitations gigantesques où l’agriculture n’est plus que science et technique. L’agriculture américaine a perdu la tête, mais on sent bien que ce qui se trame en Europe n’est pas si différent. Bétail cloné ou OGM, les autorités de la protection du consommateur sont toujours dirigées par d’anciens responsables de l’agroalimentaire qui fixent les règles, bien souvent en faveur de leurs anciens employeurs. Seule lueur d’espoir, un agriculteur, qui persiste à élever son bétail à l’ancienne, en appelle à une éthique agricole pour contrer les excès de la per formance technologique. ■ S.G.

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pudeur, une question s’insinue très vite dans l’esprit du spectateur : jusqu’où peut-on être témoin sans être complice ? B. Mendoza force le malaise en prenant le parti du temps réel et des contrastes pour dérouler son récit : les scènes de jour, scènes de la vie quotidienne (tournées en 35 mm), s’opposent aux scènes de nuit, celles du massacre (tournées en vidéo). L’ambiance sonore se révèle tout aussi tranchée : le bouillonnement de la ville renforce le silence oppressant du van qui mène Peping vers une inéluctable mort morale. Et longtemps, on se demande s’il parviendra à s’en extraire à temps. S’il renoncera au salaire de l’horreur ou s’il va continuer à faire le « job », tout en arborant la profession de foi de la police criminelle : « L’intégrité une fois perdue, l’est à jamais »… ■ SHIRAZ BAZIN-MOUSSI.

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SORTIE LE 16 DÉCEMBRE

LA FILLE LA PLUS HEUREUSE DU MONDE Film roumain de Radu Jude, 1 h 40, avec Andrea Bosneag, Violeta Haret, Vasile Murarur…

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a vie peut être aussi belle qu’une publicité pour du jus d’orange. Délia, 18 ans, va rapidement le découvrir en venant prendre

possession de la Logan flambant neuve qu’elle a remportée en renvoyant trois bulletins de jeu. Mais le plaisir de gagner n’est pas gratuit, il vient avec celui de consommer le fameux jus d’orange. Pour obtenir les clefs de son véhicule enrubanné, elle doit se plier au tournage d’un spot et afficher un bonheur publicitaire enviable. Enfin tout n’est pas si simple : les parents de Délia veulent vendre la voiture contre son gré, le tournage est une succession d’incompétences, le producteur du jus change tout le temps d’avis et, surtout, Délia grandit. Film sur la fin de l’adolescence et le désir de liberté qui l’accompagne, c’est aussi l’histoire de deux générations : l’une a connu le communisme et l’autre adule la société de consommation. Et pour fuir le chantage parental, il ne reste à Délia que ce tournage bancal, un autre enfermement. Ponctuant le propos, la mise en scène revient inlassablement sur la même séquence, filmée sous des angles différents, cette publicité dont on ne sort jamais. ■ S.G.

SORTIE LE 9 DÉCEMBRE

D’ARUSHA À ARUSHA Film documentaire de Christophe Gargot, 1 h 55. la veille de la fermeture du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) prévue en 2010, D’Arusha à Arusha est une occasion rare de se rendre au chevet de ce pays encore meurtri par les massacres de 1994. Christophe Gargot explore les archives du TPIR (30 000 heures d’enregistrement) pour dépasser les récits d’horreur et tenter de comprendre. Comprendre le système qui a mené un peuple à décider de l’extermination d’un autre. Comprendre la place de ce tribunal créé par la communauté internationale et dont celle-ci a tant de mal à assurer l’indépendance politique. Et enfin, comprendre comment victimes et bourreaux tentent de se créer un horizon commun. Les images de procès sont rythmées par les allers-retours entre intérieur et extérieur : entre les certitudes du TPIR et les doutes de ce prévenu qui se sent coupable mais pas vraiment responsable. Entre les murs vitrés du TPIR et les quelques bancs qui forment le décor des « gacacas», ces tribunaux populaires qui ont vu le jour devant l’incapacité de la justice officielle à juger les criminels ordinaires, tant ceux-ci étaient nombreux. Mais ces gacacas où siègent des victimes d’exactions ne portent-ils pas en eux un arrière-goût revanchard ? Comment, dans ces conditions, ne pas générer d’autres colères et d’autres rancœurs ? ■ S.B.-M.

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Agenda LES 18 ET 19 NOVEMBRE ● PARIS VIIE ES

IX RENCONTRES INTERNATIONALES DE PHILOSOPHIE

Les nouvelles pratiques philosophiques Ces rencontres constitueront un lieu de rendez-vous et d’échange pour toutes les personnes qui pratiquent la philosophie autrement, dans le but de la rendre accessible au plus grand nombre dans des lieux diversifiés : école primaire, secondaire, hôpital, prison, cafés, universités populaires, médiathèques, théâtre, cinéma, au sein d’entreprises ou d’organisations, etc. Au cours de ces deux jours, des démonstrations de pratiques philosophiques, des tables rondes, des ateliers de communications, des ateliers de recherche, des projections, des stands seront organisés. Unesco, 125, av. de Suffren. Courriel : janinvi@wanadoo.fr www.rencontrespratiquesphilo.org

DU 30 NOVEMBRE AU 6 DÉCEMBRE ● CAEN SEMAINE DU CINÉMA ETHNOGRAPHIQUE

parmi lesquelles Geoffroy Roux de Bézieux, Sylvie Goulard, Vincent Peillon, Pierre Rosanvallon, Robert Rochefort, François Soulage, Paul Bouchet… Parc des expositions. Tél. : 01 74 31 69 00. Courriel : info@ssf-fr.org www.ssf-fr.org

LES 21 ET 22 NOVEMBRE ● PARIS XIXE VIIE FESTIVAL DU LIVRE ET DE LA PRESSE D’ÉCOLOGIE Que peut l’économie sociale et solidaire face aux multiples crises, pas seulement la crise financière mais aussi alimentaire, écologique et politique ? En quoi l’écologie et l’économie sociale et solidaire se complètent-elles ? Voici quelques-unes des questions que ce festival mettra à l’honneur. Le CentQuatre, 104, rue d’Aubervilliers. Déborah Mortali, tél. : 06 13 13 34 37.

DU 20 AU 22 NOVEMBRE ● VILLEPINTE LXXXIVE SEMAINE SOCIALE DE FRANCE

Nouvelles solidarités, nouvelle société Des dizaines d’associations et mouvements vont se confronter autour des nouvelles formes de solidarités : entreprises d’insertion, commerce équitable, mobilisation médiatique en faveur des sans-abri, logement intergénérationnel… De nombreuses personnalités viendront s’exprimer

Courriel : contact@flpe.fr www.festival-livre-presse-ecologie.org

DU 2 AU 5 DÉCEMBRE ● NICE IER CONGRÈS FRANÇAIS DE PSYCHIATRIE

Psychiatrie française : identité, diversité Un groupe de psychiatres, représentant les principaux modes d’exercice de la psychiatrie en France, a souhaité remettre à l’ordre du jour un grand congrès, réunissant toutes les compo-

C’est le thème de la fête qui sera le fil conducteur de cette manifestation qui explorera cet événement singulier, vécu comme un moment intense, en rupture avec le quotidien et dont l’une des fonctions majeures est de favoriser le sentiment d’appartenance d’un individu à un groupe et l’intégration de ce groupe au corps social. Si la fête n’est pas moins présente dans nos sociétés modernes que jadis, son champ s’est cependant en partie déplacé, et ses formes se sont renouvelées, ce qui offre à l’observateur un saisissant miroir de l’évolution de nos sociétés. Cinéma Lux, 6, av. Sainte-Thérèse. Tél. : 02 31 53 15 45. Courriel : cinemaethno@crecet.org Site Internet : www.crecet.fr/

santes – d’intérêt scientifique ou de référence théorique – de la psychiatrie française. Il aura pour vocation de faire le point sur toute l’actualité scientifique et constituera un support aux démarches de formation médicale continue. Acropolis, 1, espl. Kennedy. Didier Tirco, tél. : 01 55 43 18 18. Courriel : didier.tirco@carco.fr www.congresfrancaispsychiatrie.org

Faculté de médecine, pl. de Verdun.

LE 6 DÉCEMBRE ● PARIS IIE LES MYSTÈRES DU CERVEAU « Comment notre cer veau évolue et apprend ? », « Comment notre cerveau gère-t-il le sommeil et ses différentes phases ? », « De quelle manière notre cerveau maîtrise-t-il la lecture ? », « Comment certaines pathologies et certains traumatismes se traitent-ils ? »…, telles seront quelques-unes des thématiques qui seront abordées lors de la 5e édition de ce colloque organisé par l’université de Jérusalem et l’Afirne.

complet sur www.scienceshumaines.com Si vous souhaitez faire connaître une manifestation, merci d’adresser votre annonce directement à : www.scienceshumaines.com/agenda.do Pour tout renseignement : Renaud Beauval (sh.agenda@wanadoo.fr) 70 SCIENCES HUMAINES

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Tél. : 03 28 55 67 75. Courriel : contact@santexcel.com www.psy-enfant-ado.com

LE 5 DÉCEMBRE ● PARIS XIXE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE, EN ROUTE POUR COPENHAGUE

Le virtuel à l’adolescence

Jour de science organisé par la Cité des sciences et de l’industrie. • « Que savons-nous du futur de notre climat ? » (Jean Jouzel, climatologue, CNRS/CEA) ; • « À quoi ressemble un monde dont le climat change ? » (Stéphane Hallegatte, Centre international de recherche sur l’environnement et le développement et École nationale de la météorologie) ; • « Peut-on stabiliser le climat en préservant la croissance ? » (Renaud Crassous, EDF) ; • « Un accord international sur le climat est-il possible ? » (vidéoconférence en présence d’experts au sommet de Copenhague).

Colloque organisé par le CHRU-Lille et Santexcel dans

Cité des sciences et de l’industrie. Tél. : 01 40 05 35 96. www.cite-sciences.fr/college

Palais Brongniard, pl. de la Bourse. Charlotte Rabilloud, tél. : 01 47 04 19 54.

Retrouvez l’agenda

le cadre de leur cycle de conférences pluridisciplinaires « Adolescence difficile/adolescents en difficulté ». Avec la participation, entre autres, de Jean-Yves Hayez (pédopsychiatre, université de Louvain), Serge Tisseron (pédopsychiatre) ou Isabelle Tisserand (anthropologue, Cercle européen de la sécurité des systèmes d’information).

Courriel : crabilloud@agencezap.com

LES 8 ET 9 DÉCEMBRE ● LILLE NET OU PAS NET : THAT IS THE QUESTION

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NOS PUBLICATIONS Commandes en ligne sur WWW.SCIENCESHUMAINES.COM

MENSUELS DISPONIBLES PRIX UNITAIRE : 5,50 € Hors frais de port

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■ Les défis des sciences humaines ■ La mémoire déchiffrée ■ La logique des communautés ■ Tiers-monde : la fin des mythes ■ Où va le commerce mondial ? ■ L’esprit redécouvert ■ Nouveaux regards sur la science ■ Comment nous voyons le monde ■ Les sciences humaines sont-elles des sciences ? ■ La lecture ■ Du signe au sens ■ Médiations et négociations ■ Nouveaux modèles féminins ■ La liberté ■ L’émergence de la pensée ■ Anatomie de la vie quotidienne ■ Violence : état des lieux ■ L’imaginaire contemporain ■ L’individu en quête de soi ■ Les ressorts de la motivation ■ Échange et lien social ■ La vie des groupes ■ Aux frontières de la conscience ■ Le destin des immigrés ■ Rêves, fantasmes, hallucinations ■ Apprendre ■ Normes, interdits, déviances ■ Les sciences humaines : une décennie de renouveau ■ La parenté en question ■ Les récits de vie ■ L’altruisme ■ Un monde de réseaux ■ Le monde selon Bourdieu ■ Les sagesses actuelles ■ Souvenirs et mémoire ■ Homme/animal : des frontières incertaines ■ Les logiques de l’écriture ■ Cultures ■ L’école en mutation ■ Les hommes en question ■ Freud et la psychanalyse aujourd’hui ■ Travail, mode d’emploi ■ Les nouvelles frontières du droit ■ L’intelligence : une ou multiple ?

117 ■ Autorité : de la hiérarchie à la négociation 118 ■ La pensée orientale 119 ■ La nature humaine 120 ■ L’enfant : de la psychologie à l’éducation 121 ■ Quels savoirs enseigner ? 122 ■ Le changement personnel 123 ■ Criminalité 124 ■ Société du risque 125 ■ Organisations : le pouvoir invisible 126 ■ Les premiers hommes : nouveaux scénarios 127 ■ Le monde des jeunes 128 ■ Les représentations mentales 129 ■ La fabrique de l’information 130 ■ La sexualité aujourd’hui 131 ■ De la reconnaissance à l’estime de soi 132 ■ Le souci du corps 133 ■ Les métamorphoses de l’état 134 ■ La littérature, une science humaine ? 135 ■ Manger, une pratique culturelle 136 ■ Les nouveaux visages des inégalités 137 ■ Les savoirs invisibles 138 ■ Les troubles du moi 139 ■ Les mondes professionnels 140 ■ Les nouvelles frontières de la vie privée 141 ■ La force des passions 142 ■ L’éducation, un objet de recherches 143 ■ Cultures et civilisations 144 ■ Les mouvements sociaux 145 ■ Voyages, migration, mobilité 146 ■ Hommes, femmes. Quelles différences ? 147 ■ Où en est la psychiatrie ? 148 ■ Contes et récits 149 ■ Les nouveaux visages de la croyance 150 ■ Amitié, affinité, empathie… Les relations interpersonnelles 151 ■ Aux origines des civilisations 152 ■ à quoi sert le jeu ? 153 ■ L’école en débat 155 ■ Où en est la psychanalyse ? 156 ■ Où va la famille ? 157 ■ Qui sont les travailleurs du savoir ? 158 ■ Les nouvelles formes de la domination au travail 159 ■ Pourquoi parle-t-on ? L’oralité redécouverte 160 ■ Dieu ressuscité : Les religions face à la modernité 161S ■ Numéro spécial Enquêtes sur la lecture : au-delà des idées reçues 162 ■ La peur : de l’angoisse

163 165 166 167S 169 170 171 172 173 174 175S 176 177 178S 179 180 181 182 183 184

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5 MAGAZINES ACHETÉS, = le 6e OFFERT

individuelle aux fantasmes collectifs ■ La sexualité est-elle libérée ? ■ Où est passée la société ? ■ De Darwin à l’inconscient cognitif : les trois inconscients ■ La pensée éclatée ■ L’intelligence collective Mythe et réalité ■ Qui a peur de la culture de masse ? ■ Les émotions donnent-elles sens à la vie ? ■ La lutte pour la reconnaissance ■ Art rupestre : une nouvelle hypothèse ■ Qu’est-ce que l’amour ? ■ Agir par soi-même ■ Comment devient-on délinquant ? ■ Le souci des autres ■ La guerre des idées ■ Travail. Je t’aime, je te hais ! ■ 10 questions sur la mondialisation ■ Le nouveau pouvoir des institutions ■ Conflits ordinaires ■ Imitation : sommes-nous tous des moutons ? ■ Les lois du bonheur : Philosophie et psychologie de bien-être ■ Des Mings aux Aztèques : L’autre histoire du monde ■ Que vaut l’école en France ? ■ D’où vient la morale ? ■ Faut-il réinventer le couple ? ■ Géographie des idées. Les nouveaux pôles de savoir

190 ■ Au-delà du QI : Les autres intelligences 191 ■ Inégalités : le retour des riches 192 ■ Enseigner : L’invention au quotidien 193S ■ Qui sommes-nous ? Les âges de la vie bouleversés . 194 ■ Les animaux et nous La résilience : mythes et réalité Pour une anthropologie de la guerre Michel Foucault par Paul Veyne 195 ■ Le corps sous contrôle L’histoire oubliée des Selk’nam Dépister la violence précoce Peut-on en finir avec le plafond de verre ? Le retour des émeutes de la faim 196 ■ Nos péchés capitaux Jean Rouch, l’aventure d’un regard Anthropologie de la mondialisation 12 livres pour l’été 197 ■ Les rouages de la manipulation Guerre, le retour des mercenaires

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Vertiges urbains, entretien avec Mike Davis La crise des organisations internationales Wittgenstein, mode d’emploi Les neurones expliquent-ils tout ? Empathie, confiance, lien social… La théorie du don, que reste-t-il de Mauss ? Enquête. Les immigrés au guichet Religion : que disent les chiffres ? Psychologie de la crise Panique, stress, mimétisme Dossier. La révolution silencieuse de la justice Faut-il déscolariser la société ? Françoise Dolto et le sacre de l’enfant roi Pensées pour demain Les troubles de la mémoire Violence. Enquête au cœur des bandes Edgar Morin. Où va le monde ? Vikings. La fin d’un mythe Pauvreté. Comment faire face ? Darwin. Entre science etphilosophie. Le Coran. Peut-on le réécrire ? Le stress des enseignants École. Guide de survie Entraînement cérébal, miroir aux alouettes ? Recherche les enjeux de la réforme Les routes de la Soie, aux origines de la mondialisation Démocratie. Crise ou renouveau ? Les people,pourquoi ça marche ? La pensée Chinoise par-delà les fantasmes Keynes et la fragilité des économies financières Changer sa vie Une histoire du climat Éducation et richesses des nations. La philosophie sous le regard de la sociologie Repenser le développement L’éternel retour de l’âme Autisme deux siècles de polémique. Apprendre à se soigner l’éducation thérapeutique La nouvelle sciences des rêves 10 livres pour l’été Enquête : la philosophie hors les murs Ivan Illich : La critique du monde moderne L’enfant violent. De quoi parle-t-on vraiment ? Luc Boltanski : l’anti-Bourdieu La fièvre des évaluations L’orthographe : une passion française L’art de convaincre. D’Aristote à Obama. À la conquête de soi. Le destin des Aztèques. Les hauts et les bas de la mobilité sociale.

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SOMMAIRES DÉTAILLÉS DE NOS PUBLICATIONS SUR SCIENCESHUMAINES.COM

LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES

Trimestriel - 4 Nos par an - Prix unitaire : 7,50 €

N°16

1 L’origine des cultures Le pouvoir des réseaux 2 La moralisation du monde Enquête : La criminalité internationale 3 Les nouvelles psychologies À la découverte des cultures 4 France 2006. Une société face à sa jeunesse 5 L’origine des religions Démographie : Les enjeux du XXIe siècle 6 Peut-on changer la société ? 7 Psychologie : l’esprit dévoilé

À quoi sert l’archéologie ? 8 L’enfant du 21e siècle Les enjeux géopolitiques de l’énergie 9 L’origine des sociétés La vogue de l’ésotérisme 10 Les grandes questions de la philosophie 11 Entre image et écriture. La découverte des systèmes graphiques 12 Malaise au travail L’ascension de l’occident : un débat historique

13 Paroles d’historiens 14 Idéologies : le retour de flamme 15 Les Psychothérapies, Guide et bilan critique 16 Les ressorts invisibles de l’économie

NUMÉROS SPÉCIAUX HORS ABONNEMENT Prix unitaire ( hors frais de port)

■ Nº ■ Nº ■ Nº ■ Nº ■ Nº ■ Nº ■ N° ■ N°

2 « Comprendre le monde » 3 « Pensées rebelles » Foucault, Derrida, Deleuze 4 « Femmes, combats et débats » 5 « L’école en questions » 7 « La grande histoire de la psychologie » 8 « Comprendre Claude Lévi-Strauss » 9 « Les grands philosophes » 10 « Le sexe dans tous ses états»

HORS SÉRIES Prix unitaire : 7,

50

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Les nouveaux nouveaux mondes Le marché, loi du monde moderne? La société française en mouvement Régions et mondialisation Qui sont les Français ? Les métamorphoses du pouvoir Vers la convergences des sociétés ? La communication, état des savoirs La mondialisation en débat L’histoire aujourd’hui

19 21 22 23 24 25 26 27 28 29

Prix unitaire hors abonnement

Prix unitaire abonnés

12,00 € 7,90 € 7,90 € 7,90 € 8,50 € 8,50 € 8,50 € 8,50 €

7,20 € 4,50 € 4,50 € 4,50 € 4,50 € 4,50 € 4,50 € 4,50 €

€ (hors frais de port

La psychologie aujourd’hui La vie des idées L’économie repensée Anthropologie. La dynamique des savoirs À quoi servent les sciences humaines ? La France en mutation Le langage Le changement Les nouveaux visages du capitalisme

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Histoire et philosophie des sciences La société du savoir Vivre ensemble Les grandes questions de notre temps Les sciences de la cognition Qu’est-ce que transmettre ? L’art L’abécédaire des sciences humaines La France en débats Former, se former, se transformer

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LA REVUE D’HISTOIRE DES SCIENCES HUMAINES Sous la direction scientifique de Claude Blanckaert et Jean-Christophe Marcel Prix unitaire : 7,50 € N°18 Traditions nationales en sciences sociales N°19 Histoire des savoirs policier en Europe (XVIII-XXe siècles) N°20 L’institutionnalisation de l’économie financière : perspectives historiques

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