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MENSUEL N° 71

Été 2013

Pourquoi

ne sommes-nous

pas plus heureux ? Pierre Rabhi face à Michel Onfray L’ ascète et l’hédoniste

Schopenhauer           et l’amour

                   dans la « Métaphysique de l’amour » n° 71

supplément offert

Préface Frédéric Schiffter

1. Note xxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxxxxxxxxxxxxxxxxx 1. Note xxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxxxxxxxxxxxxxxxxx

1 / Schopenhauer et l’amour dans la « Métaphysique de l’amour »

Schopenhauer et l’amour

Par Alain de Botton et Frédéric Schiffter

M 09521 - 71 - F: 5,50 E - RD

Noirceur du XXe siècle Entretien avec Imre Kertész, prix Nobel de littérature

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Sur les traces de François d’Assise par Yannick Haenel

© Ne peut être vendu séparément. Illustration : Sonai Roy/Colagene pour PM ; photo : Costa/Leemage.

Mensuel / France : 5,50 € Bel./Lux./Port. cont. : 6,50 € Suisse : 11 CHF Andorre : 6,20 € Allemagne : 6,90 € Canada : 11,50 $CA DOM : 8 € COM :1 000 XPF Maroc : 60 DH

Quand on croit saisir le bonheur, il se dérobe. L’être humain est-il voué à l’insatisfaction ?


Édito

Quand s’ouvre le rideau des soucis

© Serge Picard pour PM ; illustration : Charles Berberian pour PM.

Par Alexandre Lacroix

Directeur   de la rédaction

V

ous êtes-vous déjà fait cette remarque que les moments de répit, dans la vie quotidienne, n’étaient pas aussi heureux qu’ils devraient l’être ? Que leur douceur avait toujours comme un arrière-goût amer ? Pour ma part, c’est là une expérience aussi troublante que familière. Mettons que j’arrive un peu en avance à la gare et que j’aie quelqu’un à attendre sur le quai, sans journal sur moi, sans occupation possible ; ou bien que je doive faire un long voyage en train en compagnie d’un livre qui se révèle plus ennuyeux que prévu, me laissant tout le loisir de regarder défiler la campagne par la vitre ; ou encore que, sortant du bureau en fin d’après-midi, j’aille boire un verre en terrasse, pour être tranquille un quart d’heure… Logiquement, en de telles circonstances, un vif sentiment de bien-être devrait ref luer en moi ; il faudrait apprécier qu’il n’y ait aucun effort à fournir, que toutes les tâches paraissent lointaines ou abstraites, qu’un bâton bloque pour quelques minutes la roue du temps. Or, ça ne prend pas. Les pauses de l’existence ont presque toujours une tonalité mélancolique. Comme si la petite musique trépidante du quotidien masquait, derrière, un son de basse, plus essentiel ; comme si l’absence de toute préoccupation, la levée provisoire des soucis venait révéler une dimension ombreuse et menaçante de l’existence.

Longtemps, j’ai pensé que le problème résidait en moi. Qu’après tout, si les moments de calme, les relaps subits s’accompagnaient pour moi d’une rapide élévation du niveau de la tristesse, c’était dû à une complexion personnelle, à quelque défaut de mon caractère ou à des séquelles du passé. À la réflexion, il me semble que ceci n’est nullement affaire de psychologie ou d’histoire personnelle. Que cette mélancolie a quelque chose d’universel, qu’elle est due en quelque sorte à notre situation métaphysique, que nos activités nous font oublier la plupart du temps. Comme le résumait Arthur Schopenhauer d’une très belle formule, dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « La souffrance est le fond de toute vie. » Une phrase qu’il ne faut pas interpréter comme l’expression du ressentiment d’un penseur misanthrope et atrabilaire, mais, au contraire, comme un constat détaché. « La volonté, écrit Schopenhauer dans le même chapitre, à tous les degrés de sa manifestation, du bas jusqu’en haut, manque totalement d’une fin dernière, désire toujours. » Et en effet, il y a une disjonction fondamentale en l’homme : notre volonté et notre désir ne connaissent aucun point d’arrêt et sont pour ainsi dire « lancés dans l’infini », tandis que nous sommes voués au vieillissement et à la mort. Cette béance, rien ne pourra la refermer. Le travail, les divertissements nous la font perdre de vue, mais ne la comblent pas. Cependant, tout ceci n’est pas forcément désespérant. Car il est possible, au fil des années, d’apprivoiser cette souffrance-fond, de lui permettre de rayonner en nous, sans la craindre. Ainsi, ce qu’on savourera, dans les heures creuses de l’existence, c’est d’être relié à quelque chose de plus profond et de plus vrai que les aléas du quotidien, c’est d’avoir un rapport affectif et charnel à la nuit qui nous succédera. Et par là, de toucher du doigt la condition mortelle. 

Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 3


Les contributeurs

magazine

10, rue Ballu, 75009 Paris Tél. : 01 43 80 46 10 www.philomag.com

P. 78

P. 50

Frédéric Schiffter

Sonia Roy

François Jullien

Le 28 août paraîtra chez Flammarion Le Charme des penseurs tristes, le prochain essai de ce philosophe qui vit et enseigne à Biarritz. Ce titre s’inscrit dans la veine de sa Philosophie sentimentale (Flammarion, 2010, prix Décembre), de ses Délectations moroses (Le Dilettante, 2009) ou encore de son Traité du cafard (Finitude, 2007). C’est donc avec un sourire de désespoir qu’il nous présente l’un de ses classiques préférés, Arthur Schopenhauer, dans notre cahier central.

Après un détour par le design web, cette illustratrice se consacre maintenant à sa passion : le collage. Inspirée par le portrait, la photographie ancien­n e et la nature, elle utilise des photos d’archives pour raconter des histoires d’où émane une ambiance à la fois rétro et intemporelle. Après avoir illustré La Rochefoucauld (Philosophie magazine n° 64) et Bataille (n° 68), elle s’est penchée avec malice sur le sort de Schopenhauer.

Il vient de publier De l’intime chez Grasset, dans lequel il ébauche une « philosophie du vivre » détachée de la référence à la pensée chinoise. C’est pourtant la mise en regard des traditions philosophiques chinoise et occidentale qui a occupé toute la première partie de son œuvre, avec notamment Un sage est sans idées (Seuil, 1998). Dans notre dossier, il critique la conception occidentale du bonheur comme but à atteindre en s’appuyant sur les sources chinoises.

P. 58

P. 78

P. 58

Pierre Rabhi

Alain de Botton

Michel Onfray

Agriculteur, essayiste et écrivain d’origine algérienne, il est arrivé en France pendant la guerre d’Algérie. Dans les années 1960, il quitte la ville pour la campagne où il développe un projet d’agroécologie. Il est l’auteur de plusieurs essais qui présentent ses projets d’« oasis en tous lieux » (Manifeste pour la Terre et l’Humanisme, Vers la sobriété heureuse et Éloge du génie créateur de la société civile, tous parus chez Actes Sud). Il s’est entretenu avec Michel Onfray à Turin où un colloque lui était consacré.

Il plonge son regard au cœur de l’existence, de Comment Proust peut changer votre vie (Denoël, 1997) au récent Petit Guide des religions à l’usage des mécréants (Flammarion, 2012), sans oublier l’insolite école de formation qu’il a créée à Londres, The School of Life. Pour Philosophie magazine, il ose cette fois associer le nom du plus pessimiste des philosophes, Arthur Schopenhauer, au plus optimiste des sentiments : l’amour.

Il a enseigné la philosophie dans un lycée technique durant vingt ans avant de démissionner de l’Éducation nationale pour fonder l’Université populaire de Caen et l’Université populaire du goût. Il est l’auteur d’une centaine d’essais, dont Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset, 2010) et L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus (Flammarion, 2012). Il s’est rendu pour nous en Italie afin de dialoguer avec Pierre Rabhi sur l’hédonisme et la sobriété.

4 / philosophie magazine n° 71 Juillet / Août 2013

Diffusion : Presstalis. Contact pour les réassorts diffuseurs : À Juste Titres, 04 88 15 12 40, Julien Tessier, j.tessier@ajustetitres.fr RÉDACTION redaction@philomag.com Directeur de la rédaction : Alexandre Lacroix Rédacteur en chef : Martin Legros Rédacteur en chef adjoint : Michel Eltchaninoff Conseillers de la rédaction : Philippe Nassif, Sven Ortoli Chefs de rubrique : Martin Duru, Catherine Portevin Édition : Noël Foiry, Marie-Gabrielle Houriez Création graphique : William Londiche da@philomag.com Responsable photo : Cécile Vazeille-Kay Rédactrice photo : Mika Sato Graphiste : Héloïse Tissot Rédacteur Internet : Cédric Enjalbert Webmaster : Cyril Druesne Ont participé à ce numéro : Diana Bagnoli, Adrien Barton, Charles Berbérian, Christian Bouchindhomme, Paul Coulbois, Myriam Dennehy, Wolfram Eilenberger, Raphaël Enthoven, Sylvain Fesson, Philippe Garnier, Agnès Gayraud, Nazario Graziano, Yannick Haenel, Philipp Hübl, Seb Jarnot, Jul, Mathilde Lequin, Tobie Nathan, Victorine de Oliveira, Pierre Péju, Charles Pépin, Serge Picard, Hartmut Rosa, Nicolas Tenaillon, Tomi Ungerer, Emese Varga ADMINISTRATION Directeur de la publication : Fabrice Gerschel Responsable administrative : Sophie Gamot-Darmon Fabrication : Rivages Photogravure : Key Graphic Impression : Maury imprimeur, Z.I., 45300 Manchecourt Commission paritaire : 0516 K 88041 ISSN : 1951-1787 Dépôt légal : à parution Imprimé en France/Printed in France Philosophie magazine est édité par Philo Éditions, SAS au capital de 223 200 euros, RCS Paris B 483 580 015 Siège social : 10, rue Ballu, 75009 Paris Président : Fabrice Gerschel Relations presse Canetti Conseil, 01 42 04 21 00 Françoise Canetti, francoise.canetti@canetti.com PUBLICITÉ Secteur culturel et littéraire Littéraire communication, 01 47 54 94 94 Katia Joffo, jklitt@laposte.net Publicité commerciale Kamate Régie, 01 47 68 59 43, Dominique Olivier-Toumanoff, directrice générale, dolivier@kamateregie.com. Déborah Soudry, chef de publicité, dsoudry@kamateregie.com, 07 70 01 79 00 mensuel no 71 ÉTÉ 2013 Couverture : © Erik Dreyer, Stone+, Gettyimages

La rédaction n’est pas responsable des textes et documents qui lui sont envoyés. Ils ne seront pas rendus à leurs propriétaires.

© Didier Pruvot/Flammarion ; DR; Ulf Andersen/Seuil ; Diana Bagnoli ; Philippe Mattas/ Flammarion ; Diana Bagnoli.

Cahier central

Service abonnés abo@philomag.com / 01 43 80 46 11 Philosophie magazine, 123, rue Jules-Guesde, CS 70029 92309 Levallois-Perret – France Tarifs d’abonnement : prix normal pour 1 an (10 nos) France métropolitaine : 49,50 € TTC (TVA 2,1 %). UE et DOM-COM : 59,50 €. Reste du monde : 69,50 €. Formules spéciales pour la Belgique et la Suisse Belgique : 070/23 33 04 abobelgique@edigroup.org Suisse : 022/860 84 01 abonne@edigroup.ch


Sommaire

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p. 66 Forêt de la mémoire

La côte d’Hédon Juillet / Août 2013 Philosophie magazine N° 72 paraîtra le 22 août

P. 8 Questions à Charles Pépin P. 9 Questions des enfants à Tomi Ungerer P. 10 Courrier

Ce numéro offre un supplément de 16 pages, comprenant des extraits de « Métaphysique de l’amour » (Le Monde comme volonté et comme représentation), d’Arthur Schopenhauer, en cahier central (agrafé entre les pages 50 et 51).

6 / philosophie magazine n° 71 Juillet / Août 2013

p. 16 Camping New Angelina

p. 34 Cimetière des Neurones

L’Esprit du temps

Horizons

P. 12 Télescopage P. 14 Matière à penser P. 16 Résonances Turquie, la fin d’un régime islamique modéré ? / Le transhumanisme en vogue outre-Atlantique / Londres : l’éthique du care face aux terroristes / La double mastectomie d’Angelina Jolie / Le mot « race » supprimé de la législation française P. 20 Au fil d’une idée La pluie et le beau temps P. 22 Intervention Ulrich Beck remet en cause les politiques d’austérité de Merkel P. 24 Souvenirs du présent Avions et sous-marins en 1622 par Raphaël Enthoven

P. 28 Reportage

Sur les traces de saint François d’Assise en Toscane, par Yannick Haenel P. 34 Enquête

Human Brain Project. Fabrique-moi un cerveau, par Philipp Hübl © Illustration : Paul Coulbois

p. 74 Magic Djinn Golf


p. 42 Île-Joyeuse

6C p. 1

l tra cenvée eam r hie ri Dr Ca age pter’s Pl hiff Sc

p. 46 Hôtel   Rosa-les-Bains s atu on Club C 4 ut p. 9 con Co

p. 24 Hôtel Nouvelle-Atlantide

Dossier

p. 58 Au Vert Épicurien

Idées

P. 74 Boîte à outils L’élargissement moral / Djinn / L’art d’avoir toujours raison / Davidson déchiffré P. 78 Le classique revisité

Schopenhauer et l’amour

p. 52 Aux Sportifs   du Portique

p. 28 Saint-Françoisdes-Landes

P. 66 Entretien Pourquoi ne sommesnous pas plus heureux ? Imre Kertész

P. 40 Le bonheur, un bien pas comme les autres P. 42 Testez votre joie P. 46 Bonnes vibrations : la résonance par Hartmut Rosa P. 50 L’Asie et les transformations continues, par François Jullien P. 52 Les sagesses antiques, solubles dans le développement personnel ? P. 58 Rencontre d’un ascète et d’un hédoniste : Pierre Rabhi et Michel Onfray

e nc sta i s As are

Cahier central agrafé entre les pages 50 et 51 Extraits de « Métaphysique de l’amour » d’Arthur Schopenhauer Préface de Frédéric Schiffter

p. 22 Discount Super Merkel

Les livres de l’été P. 84 Les muses P. 86 Haut les corps ! P. 87 Les secrets du vivant P. 88 Traversées P. 89 Mondes enfouis P. 90 Le champ des possibles P. 92 Agenda P. 94 Platon la gaffe par Jul P. 96 Tests et jeux P. 98 Le questionnaire de Socrate Cédric Klapisch

Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 7


© Xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx


Horizons

Enquête

Fabrique-moi

un cerveau Un milliard d’euros. C’est ce que l’Europe va débourser pour le Human Brain Project, un projet ayant notamment pour objectif de réaliser une modélisation informatique de notre matière grise. Les perspectives s’annoncent vertigineuses, mais l’esprit peut-il se réduire à une machine  ? Par Philipp Hübl

© Chloé Tallot ; Pressfoto Rowohlt.

Philipp Hübl Né en 1975 à Hanovre, il a suivi des études de philosophie   et de linguistique à Berlin, Berkeley, New York et Oxford.   Il a enseigné la philosophie théorique à Aix-la-Chapelle   et à Berlin (à l’Université Humboldt) et aujourd’hui   à l’université de Stuttgart.   Ses domaines de recherche sont la philosophie de l’esprit,   la théorie de l’action,   la philosophie du langage,   la métaphysique et l’épistémologie. Il est l’auteur d’un ouvrage de vulgarisation intitulé Folge dem weißen Kaninchen… in die Welt der Philosophie (« Suis le lapin blanc… dans le monde de la philosophie », non traduit, Rowohlt, 2012), qui a remporté un franc succès.

L

’Europe s’arme ; pas sur le terrain militaire, mais sur celui de la science. Fin janvier, l’Union européenne a présenté ses « projets “amiraux” » (flagship projects) censés l’amener au statut de « superpuissance scientifique ». Parmi les vingt-six projets en compétition, deux se verront octroyer sur dix ans une bourse d’un milliard d’euros chacun. L’un ira au projet Graphène, qui, à partir de ce matériau récemment isolé du graphite, souhaite produire une nouvelle génération de transistors et d’écrans souples (le « papier » électronique). L’autre ira au Human Brain Project (HBP – « projet cerveau humain »), qui devrait déboucher sur une simulation du cerveau humain. Principal objectif : établir par ordinateur une carte tridimensionnelle du cerveau. Cela fait des décennies que les neuroscientifiques essaient de localiser nos opérations mentales : dans quelle zone du cerveau se développe l’angoisse ? Quelle est l’aire de perception des couleurs ? Etc. On peut déjà rendre visibles les cellules nerveuses actives grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM). Les lésions cérébrales sont aussi une source d’informations – les lésions du lobe temporal gauche limitent les capacités d’expression linguistique, ce qui est l’indice de l’implication de cette région dans le langage oral. Mais personne n’a encore rassemblé ces données éparses pour les intégrer dans un modèle. Une lacune que le HBP entend combler. Reste que

la masse de données à traiter est colossale et que des super­ ordinateurs dédiés devront être développés pour cela. Outre la « simulation », les chercheurs poursuivent deux objectifs pratiques. Ils veulent, d’une part, mieux comprendre au niveau cellulaire des pathologies cérébrales telles que la maladie d’Alzheimer ou la dépression afin de pouvoir les traiter dès le génotype ; et, d’autre part, ils entendent révolutionner la technique informatique. La capacité de calcul des puces électroniques n’a cessé de croître, mais la limite naturelle sera bientôt atteinte. Les chercheurs espèrent donc pouvoir s’inspirer de la biotechnologie du cerveau, car, à la différence des superordinateurs, ce réseau visqueux composé de fibres nerveuses ne consomme pas plus qu’une ampoule électrique. On peut facilement se laisser gagner par l’euphorie du projet : les souffrances qui, tels les maux de tête ou les troubles anxieux, ont pour origine le cerveau sont, à l’échelle de l’Europe, estimées à 800 milliards d’euros – plus que le cancer et le diabète réunis. Cependant, à l’examen, l’euphorie tend à laisser place au doute : certes, dans ce projet, on parle du cerveau comme d’une « machine complexe », mais il n’y est question ni de la créativité ni de la conscience, c’est-à-dire de ces facultés phénoménales que le cerveau confère à l’homme. Trois questions s’imposent : les chercheurs vont-ils construire un cerveau artificiel qui, d’une manière ou Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 35

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© LuisDreyer, Mariano González/Getty Images © Erik Stone+, Gettyimages


Dossier

Pourquoi

ne sommes-nous

pas plus heureux ? L

e bonheur est déjà une idée ancienne en Europe. Les révolutions démocratiques, industrielles, philosophiques qui ont rythmé les deux derniers siècles étaient explicitement lancées à sa poursuite. Et, de fait, les conditions de vie qui aujourd’hui échoient à la plupart d’entre nous feraient blêmir d’envie les Anciens : la privation des maux, dont les stoïciens avaient fait leur idéal, ne nous est-elle pas accordée par l’assurance de vivre à l’abri du froid, de la faim, des catastrophes naturelles, des guerres et, grâce aux progrès inespérés de la médecine, de la douleur ? Force pourtant est de constater que les tracas du quotidien et les insatisfactions métaphysiques s’entendent à prendre le dessus : les moments où nous nous sentons véritablement heureux sont rares. C’est que le bonheur, nous pouvons le comprendre maintenant, est frappé d’un paradoxe : il échappe à qui explicitement le cherche. Mais il advient, possiblement, suggèrent les multiples voix de notre enquête, à qui cultive son « axe de résonance entre soi et le monde » : son inscription dans la vie présente.

Retrouvez le thème de notre dossier dans l’émission   Les Bons Plaisirs, présentée par Ali Rebeihi, le 23 juillet de 12 h à 14 h. À écouter aussi sur franceculture.fr

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ŠIllustration : Nazario Graziano/Colagene pour PM

Bonheur

Dossier


Test

Chacun cherche sa joie Plutôt fan de sensations fortes, de félicités placides, de voluptés cérébrales ? C’est que souvent l’idée de bonheur varie et multiplie les options philosophiques en conséquence. La preuve avec ce questionnaire ! Par Philippe Nassif

1 Question humour, vous êtes plutôt fan de… ◆ Louis de Funès. ● Raymond Devos. Fernand Raynaud.

*

2 Parmi les chanteurs de l’ancienne école, votre préféré est… ◆ Georges Brassens. ● Jacques Brel. Charles Aznavour.

*

Vous et l’alcool, c’est… ● Tous les jours, mais raisonnablement. ◆ Beaucoup, mais de temps en temps. Jamais trop aimé ça, l’alcool. 3

*

4 Au distributeur automatique, vous trouvez 50 euros oubliés. Personne autour de vous… ◆ Vous prenez l’argent. Après tout, si vous ne le faites pas, ils profiteront à un autre. ● Vous les donnez à un clochard juste à côté.

Vous vous rendez à un *autre distributeur, pour ne pas avoir à trancher. 5 Votre Saint-Sylvestre préférée : ◆ C’est le moment de vous lâcher en une fête de tous les diables. ● Vous fuyez ce genre d’émeute pour un dîner de couple amical. Vous vous décidez à la dernière minute suivant les opportunités.

*

Le sport, pour vous… ◆ C’est une corvée, mais vous en faites pour garder la ligne. ● Ça vous défoule et vous procure du plaisir. Vous n’aimez pas ça, donc vous n’en faites pas. 6

*

À table : ◆ Vous vous remplissez la panse, et plus si possible. ● Vous détestez vous lever le ventre lourd. Ça dépend du menu. 7

*

8 Manger bio, pour vous… ◆ C’est indispensable pour ne pas s’intoxiquer. ● C’est une belle arnaque, la pollution est partout de toute façon. C’est mieux mais pas si ça coûte trop cher.

*

9 Les séries télé, vous les consommez comment ? ◆ Toute une saison en un week-end. ● J’adore attendre le prochain épisode d’une semaine sur l’autre. Aucune patience pour les séries.

*

10 La Chine, l’Inde et le Brésil sont en plein boom économique : ◆ La roue tourne. Tant mieux, l’Occident a trop longtemps gouverné le monde. ● Vous craignez que l’Europe s’enfonce dans la crise et que la vie devienne plus dure. Vous ne vous sentez pas concerné(e).

*

11 L’actrice américaine qui a votre préférence est… ◆ Marilyn Monroe. ● Katherine Hepburn. Ava Gardner.

*

12 Les qualités essentielles de votre compagne(on) sont… ◆ La subtilité et la passion. La ponctualité et l’ambition. ● La tendresse et la disponibilité.

*

13 C’est le début de l’hiver et les cas de grippe se multiplient autour de vous : ● Vous commencez une cure préventive d’huiles essentielles. Si la fièvre vient, vous n’irez pas chez le médecin et vous vous contenterez d’aspirine. ◆ En cas de fièvre, vous prendrez rendez-vous chez le généraliste.

*

14 Fondamentalement, le bonheur se trouve… ● Dans les petits riens de la vie quotidienne. ◆ Dans les accomplissements existentiels. Vous ne vous posez pas ce genre question.

*

15 Vous venez de « conclure », mais vous n’avez pas de préservatif : ◆ Ce n’est pas grave, au diable la prudence ! Vous foncez à la pharmacie la plus proche. ● Vous dormez tendrement enlacés et attendez, pour le reste, le lendemain.

*

16 Vous vous accordez une année sabbatique… Pour faire une pause tranquille chez vous. ◆ Pour traverser l’Amérique du Sud à pied. ● Pour suivre une formation et changer de voie.

*

Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 43

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Dossier

© Romain Laurent

Bonheur

52 / philosophie magazine n° 71 Juillet / Août 2013


Sénèque plus ultra Quand les thérapeutes et autres coachs s’inspirent des sagesses antiques pour nous faire retrouver la sérénité et le bien-être, on peut se demander si Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle sont solubles dans le grand marché du développement personnel. Réponses avec les philosophes, psychanalystes et psychiatres Thomas Bénatouïl, Pierre-Henri Castel et Jean Cottraux. Par Philippe Garnier

J

e suis bloqué depuis trente minutes dans le métro. La rame est immobilisée dans le tunnel et plongée dans l’obscurité. Comment limiter l’exaspération, échapper à la panique ? Si je suis disciple d’Épicure, je pense qu’il faut éliminer les désirs non naturels. Par exemple celui d’arriver à l’heure. Pour lutter contre la claustrophobie, je me remémore le « quadruple remède » : la mort n’est rien, les dieux ne sont pas à craindre, le bien est facile à obtenir, le mal est facile à éliminer. De cette façon, j’essaie d’atteindre l’ataraxie, l’absence de troubles, adossée à la connaissance du principe ultime de la nature : l’infini des atomes. Si je suis disciple des stoïciens, je vais là aussi m’efforcer d’éliminer le trouble et d’atteindre la paix intérieure, mais le chemin est un peu différent : la circulation du métro fait partie des choses qui ne

dépendent pas de moi. « Si tu t’affliges d’une cause extérieure, ce n’est pas elle qui t’importune, c’est le jugement que tu portes sur elle », écrit Marc Aurèle. Pas plus que sur un banal retard, je n’ai de prise sur la mort horrible qui pourrait survenir – incendie, attentat, asphyxie. Si je ne peux changer l’ordre du monde, je peux agir sur ce qui se produit en moi, c’est-à-dire la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion. J’y arriverai d’autant mieux qu’un entraînement quotidien m’aura permis de discipliner mes désirs et mon assentiment. Un tel usage des éthiques grecques et romaines peut paraître parfaitement naïf. Mais c’est justement par leur simplicité pratique que les pensées épicuriennes et stoïciennes ont rayonné depuis l’Antiquité. Le stoïcisme d’Épictète et de Marc Aurèle, comme l’a montré Pierre Hadot, est d’abord un mode de vie. Son versant pratique peut être surexploité dans le grand Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 53

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78 / philosophie magazine n° 71 Juillet / Août 2013

© Illustration : Sonia Roy/Colagene pour PM ; photo : Costa/Leemage.


Idées

Le classique revisité

Schopenhauer et

l’amour Il est à l’origine de nos joies les plus intenses,

de nos tourments les plus aigus aussi. On le chante, on le célèbre, on le cherche, (parfois) on le trouve – en été, par exemple, saison reine de son épanchement. Ah, l’amour… Accès de romantisme ? Voici un philosophe qui ne s’en laisse pas compter. Pessimiste devant l’éternel, considérant la vie comme une suite de souffrances et de tracas, Schopenhauer déboulonne l’idole. Ne lui parlez pas de beaux sentiments, d’élans éthérés : pour lui, l’amour est essentiellement affaire de libido, avec le désir de reproduction dans le viseur. Tel est l’enseignement de sa « Métaphysique de l’amour », présentée dans le cahier central par l’un de ses plus grands admirateurs, Frédéric Schiffter. Désenchanteur, déprimant, Schopenhauer ? Pas forcément, répond le philosophe Alain de Botton, qui voit dans le sombre penseur allemand un grand consolateur… parce qu’il nous libère de nos illusions et de nos prétentions inconsidérées au bonheur. Dès lors, avant une séance de relaxation, voire de séduction, sur une plage, oserez-vous la cure Schopenhauer ?

Juillet / Août 2013 philosophie magazine n° 71 / 79


questionnaire de Socrate

Cédric Klapisch

La route du kif

Alors qu’il donne un dernier tour de main au Casse-tête chinois (en salles en décembre) pour narrer, dix ans après, la suite des aventures du héros de L’Auberge espagnole et des Poupées russes, Cédric Klapisch a sorti en février Klapisch Musiques (EMI), trois disques regroupant les plus belles chansons ayant illustré ses films. Un joli moment d’évasion pour ce réalisateur qui a donné le goût du voyage à tant de spectateurs. Propos recueillis par Sylvain Fesson

Le penseur qui vous accompagne ? La pensée c’est le choc des penseurs, donc j’en aime plusieurs. Je mentionne souvent Hegel. Sinon, quand j’étais en classe prépa, je concluais souvent mes dissertations avec Bergson, un philosophe plus pragmatique que les autres. Comme Freud, d’ailleurs.

car c’est celui qui court le plus vite. Quand j’étais jeune, je faisais du sprint. À 17 ans, j’ai fini deuxième aux championnats de France. Mon meilleur chrono, c’est 10’50’’. Donc ça me fascine. Le lieu qui se rapproche pour vous de la cité idéale ? Le chemin qui y va. Je crois plus aux instants idéaux qu’aux lieux idéaux.

La maxime du bien que vous aimeriez transmettre à vos enfants ? Cette phrase de Sacha Guitry : « On double son plaisir lorsqu’il est partagé. »

De quoi n’avez-vous pas encore accouché ? Du film qui me plaît. Celui qui me plaît le plus, c’est Le Péril jeune – quoique j’y voie aujourd’hui des défauts –, mais le cinéma est un art pragmatique, ce sont des désirs et des idées qui finissent en boîte – le DVD –, et parfois on ne voit plus que la boîte. Disons que je n’ai pas encore fait de film qui soit à la hauteur de ceux qui m’ont donné envie de faire du cinéma.

L’animal que vous préférez à l’homme ? Le guépard, comme mon fils de 5 ans,

Le combat dont vous êtes le plus fier ? Ce n’est pas vraiment un combat, mais je suis

La question qui vous tourmente ? Peut-on changer dans le bon sens, pour soi-même et pour le monde ?

98 / philosophie magazine n° 71 Juillet / Août 2013

fier d’avoir fait L’Auberge espagnole car il a promu le voyage auprès des jeunes. Le nombre de demandes d’études en Erasmus a doublé la semaine d’après la sortie du film. Et ça s’est observé partout en Europe car le film a été vu partout en Europe.

Ce que vous placez au-dessus du plaisir ? La plénitude, car de même que je préfère le chemin à la destination, je préfère l’infini au fini. Et la plénitude, c’est les deux, se sentir à la fois comblé et dépassé. C’est une réussite en dehors de la réussite.

Votre mot favori ? « Kif ». Il y a un truc puissant, baudelairien, dans ce mot, il y a le voyage, l’évasion, la drogue, mais pas au sens de l’addiction. Et puis il est court, il dit beaucoup avec peu. Il manquait avant d’exister.

© Jean-Luc Bertini/Pasco

Quel est votre démon ? L’addiction, le fait d’être bloqué sur une chose, de subir, de ne plus avoir de libre arbitre… et la chute, la dépression qui s’en suit.


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