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TUNISIE « LA RÉVOLUTION, CE N’EST PAS LA DÉMOCRATIE » une interview du Premier ministre Béji Caïd Essebsi

HEBDOMADAIRE OMAD OM ADAI AD AIRE AI RE INTERNATIONAL INDÉPENDANT • 51e année • N° 2621 • du 3 au 9 avril 2011

jeuneafrique.com

NOUVELLE FORMULE LE PLUS

de Jeune Afrique

NIGER

Démocratie, le grand retour?

CÔTE D’IVOIRE GBAGBO, LES SECRETS D’UNE CHUTE

Spécial 40 pages

MAROC ONDE DE CHOC

ENQUÊTE

KADDAFI LE CERCLE DES FIDÈLES DISPARUS

Ces francs-maçons qui vous gouvernent Réseaux d’influence, pouvoirs occultes, faux « frères » et vrais initiés… Voyage au cœur d’une société secrète en pleine expansion sur le continent.

ÉDITION INTERNATIONALE ET AFRIQUE CENTRALE France 3,50 € • Algérie 170 DA • Allemagne 4,50 € • Autriche 4,50 € • Belgique 3,50 € • Canada 5,95 $ CAN • Danemark 35 DKK • DOM 4 € Espagne 4 € • Éthiopie 65 Birr • Finlande 4,50 € • Grèce 4,50 € • Italie 4 € • Maroc 23 DH • Mauritanie 1100 MRO • Norvège 41 NK • Pays-Bas 4 € Portugal cont. 4 € • RD Congo 5,50 $ US • Royaume-Uni 3,50 £ • Suisse 5,90 FS • Tunisie 3,30 DT • USA 6,50 $ US • Zone CFA 1 700 F CFA • ISSN 1950-1285


burkina faso mali

555 À PARTIR DE

€ * TTC A/R JE VOUS DÉPOSE ?


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Ce que je crois BÉCHIR BEN YAHMED • bby@jeuneafrique.com

VENDREDI 1 er AVRIL

Gbagbo, Kaddafi (suite et fin)

L

A CÔTE D’IVOIRE ET LA LIBYE. Ces deux pays africains sont, à nouveau et ensemble, au cœur de l’actualité. Une guerre cruelle les déchire, mais l’on est, je crois, très proche du dénouement, lequel était, en ce qui concerne la Côte d’Ivoire, pratiquement consommé au moment où ces lignes étaient écrites. Je m’étais permis, depuis le début de l’année, dans ces colonnes, de rapprocher les deux situations. Je sais, bien sûr, qu’elles présentent autant de différences que de similitudes. Mais ce qui m’avait frappé, c’est que dans chacun des deux pays s’est trouvé, simultanément, un homme de pouvoir à l’ego démesuré qui a opté pour le « j’y suis, j’y reste ». Contre la volonté de la majorité de son peuple, des Africains et de la communauté internationale, clairement exprimée. Et au prix d’une guerre dévastatrice. ■

Dans chacun des deux cas, le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné l’attitude du potentat et de sa clique, voté des sanctions contre eux, mandaté une coalition de pays pour protéger les populations de leurs exactions. Jusqu’ici, les Libyens en ont davantage bénéficié que les Ivoiriens, sans que les uns ou les autres aient reçu des instances arabes ou africaines le soutien qu’elles leur devaient (et qu’elles leur ont promis, mais sans l’apporter dans les faits). La pièce en est à son dernier acte. L’épilogue s’écrit sous nos yeux. L’après-Gbagbo a d’ores et déjà commencé et l’après-Kaddafi est à l’ordre du jour. La Côte d’Ivoire, la Libye et leurs voisins, l’Afrique et le monde arabe doivent s’en féliciter et s’y préparer : ils commenceront à respirer, à mieux se porter dès le lendemain. ■

Le Prix Nobel (sud-africain) de la paix, Desmond Tutu, et l’épouse de Mandela, Graça Machel, s’expriment sur le sujet avec beaucoup de pertinence : « Le courage du peuple libyen après l’élan démocratique qui a traversé la Tunisie et l’Égypte a mis en lumière le profond désir de liberté qui existe aujourd’hui en Afrique. Il a démontré ce que nous avons toujours su : les peuples de notre continent ont la même soif de droits et de liberté que tous les autres. JEUNE AFRIQUE

En Côte d’Ivoire, le refus de l’ancien président Laurent Gbagbo de se retirer du pouvoir risque d’encourager d’autres dirigeants désavoués par les urnes à ignorer la volonté de leurs concitoyens. (…) Si l’Afrique entend exploiter pleinement son vaste potentiel, il faut que tous ses dirigeants comprennent qu’ils sont les serviteurs – et non les maîtres – de leurs concitoyens. » ■

Question : était-il possible d’éviter que l’aventure de ces deux hommes, qui ont cru pouvoir s’affranchir de la légalité internationale et aller à l’encontre de la majorité de leurs peuples et du monde, se termine dans un bain de sang ? Je crois savoir que deux pays importants – la Turquie et l’Afrique du Sud – se sont gardés de toute position tranchée, sont restés sur la réserve pour être en mesure, le moment venu, de jouer le rôle de pompiers. Il faut s’attendre à les voir entrer en scène; il faut surtout espérer qu’ils parviendront à nous épargner les excès et les règlements de compte des jusqu’au-boutistes de tous les camps. ■

Pour l’heure, Laurent Gbagbo et Mouammar Kaddafi n’ont pas encore, tout au moins pour le second, été défaits, je suis bien obligé de le constater, leur « résistance », leur combat, leur « cause », qui me paraissent indéfendables, ont suscité l’adhésion, le soutien et même l’admiration de beaucoup d’Africains. J’ai beau me dire que les Européens ont eu, eux aussi, leurs dictateurs, qu’ils ont portés aux nues, je ne parviens pas à comprendre l’engouement pour un Sékou Touré ou un Saddam Hussein, même s’ils ont résisté avec un certain panache aux puissants de leur époque. Leurs successeurs d’aujourd’hui ont pour noms, précisément, Mugabe, Kaddafi et Gbagbo. À leur tour, ils se targuent de « tenir tête à l’impérialisme », de personnifier une certaine africanité et le refus de s’incliner devant les puissants (en général blancs…). ■

Mais comment ne pas voir qu’ils ont ruiné leurs pays respectifs et gaspillé leurs richesses par incompétence économique? Qu’ils ont foulé aux pieds les droits de leurs N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011


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Ce que je crois

concitoyens, emprisonné, humilié, torturé et assassiné des milliers de personnes, qu’ils ont négligé l’éducation et la santé de leurs peuples et enfourché de futiles lubies. N’ont-ils pas, plus que d’autres, cultivé le tribalisme et le népotisme ? N’ont-ils pas contraint des centaines de milliers de leurs concitoyens à l’exil, appauvrissant ainsi leur pays ? Et d’ailleurs, dans quel état laisseront-ils leurs peuples lorsque Dieu ou les hommes les obligeront à s’en aller ? Je ne me fais aucune illusion : les arguments ci-dessus, pour rationnels et fondés qu’ils soient, n’emporteront pas l’adhésion des « damnés de la terre » : humiliés par l’arrogance des riches et des puissants, ils ont une revanche à prendre et ce sont les Mugabe, Gbagbo, Kaddafi qui, par leur posture révolutionnaire ou leur insolence verbale, la leur donnent. Écoutez leurs discours ou ceux de leurs porte-voix, tel, en Côte d’Ivoire, le « général » Blé Goudé. ■

Jepensenéanmoinsquel’après-Kaddafietl’après-Gbagbo permettrontàl’opinion,grâceàlapresse,desavoircomment ces deux hommes se sont comportés au pouvoir. Ont-ils été ces révolutionnaires purs et durs, ces défenseurs des intérêts de leurs pays, ces protecteurs de la veuve et de l’orphelin décrits par leurs soutiens ? Ou bien ontils été ce que nous pensons : des dictateurs ne reculant devant aucun acte répréhensible pour se maintenir au pouvoir, entourés de mauvais génies soucieux de s’enrichir

au détriment de l’intérêt général ? Des documents seront publiés, des témoignages se feront entendre et des révélations seront faites. Il faudra veiller à distinguer le bon grain de l’ivraie, nous prémunir contre l’intoxication, rejeter les accusations fantaisistes ou intéressées. Une règle simple pour approcher la vérité : ne prendre en considération, pour dresser le portrait de ces deux acteurs de l’histoire contemporaine, que ce que retiendrait un historien. ■

Lorsque Staline, Mao Zedong, Sékou Touré ou d’autres autocrates de moindre envergure ont quitté le pouvoir, nous avons très vite su comment ils l’avaient exercé et quels crimes ils avaient commis. Je ne doute pas qu’il en ira de même pour Gbagbo et Kaddafi : nous saurons dans quelques semaines quels hommes de pouvoir ils ont été. Ceux qui les ont soutenus avec passion et ceux qui les auront combattus avec acharnement seront alors fixés; j’espère qu’ils rectifieront leur jugement. Je serais très heureux, pour ma part, d’apprendre qu’ils n’ont pas été les démons que je pense. Et le dirais haut et fort. Je pense toutefois qu’il y a autant de chances que cela arrive qu’il y en avait à la mort de Sékou Touré de découvrir que le camp Boiro de sinistre mémoire n’avait existé que dans l’imagination de ses détracteurs… ●

Humour, saillies et sagesse Pour vous faire sourire, grincer des dents – ou réfléchir –, ici, chaque semaine, une sélection subjective, la mienne, de ce qui a été dit ou écrit au cours des siècles par des hommes et des femmes qui avaient des choses intéressantes ou drôles à nous dire. B.B.Y. ! Il y a des femmes que l’on n’écoute que d’un œil. Gilbert Cesbron ! Dans tout ce qu’on entreprend, il faut donner les deux tiers à la raison, et l’autre tiers au hasard. Augmentez la première fraction, et vous serez pusillanime. Augmentez la seconde, vous serez téméraire. Napoléon Bonaparte

! Technocrates, c’est les mecs que, quand tu leur poses une question, une fois qu’ils ont fini de répondre, tu comprends plus la question que t’as posée. Coluche ! Logiquement, avec le réchauffement de la planète, on devrait avoir plus de vacances. Les Nouvelles Brèves de comptoir

! Rien ne fait plus souffrir que d’aimer. Rien. Il faudrait ne pas aimer pour ne pas souffrir. Yasmina Reza

! Pour vivre centenaire, il faudrait abandonner toutes les choses qui donnent envie de vivre centenaire ! Woody Allen

! Un fanatique est quelqu’un qui ne veut pas changer d’avis et qui ne veut pas changer de sujet. Winston Churchill

! La vie passe, rapide caravane ! Arrête ta monture et cherche à être heureux. Omar Khayyam

N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

! Le temps, c’est un peu comme le vent. Le vent, on ne le voit pas : on voit les branches qu’il remue, la poussière qu’il soulève. Mais le vent lui-même, personne ne l’a vu. Jean-Claude Carrière ! Naïf est le coq qui croit aux confessions du renard. Proverbe africain ! L’idéal serait de pouvoir déduire ses impôts de ses impôts. Jean Yanne ! Ne parlez jamais de vous, ni en bien, car on ne vous croirait pas, ni en mal, car on ne vous croirait que trop. Confucius JEUNE AFRIQUE


Air France, à vos côtés depuis 3 générations.

Présente notamment au Burkina Faso, au Bénin, au Togo, au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Congo et au Gabon depuis plus de 3 générations, Air France s’implique dans la vie locale en soutenant des actions économiques et environnementales ou dans le domaine de la santé et de la protection de l’enfance. Air France. Toujours près de vous.

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Sommaire

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Éditorial François Soudan

Tout change, sauf l’essentiel

L

N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

CÔTE D'IVOIRE LES SECRETS D’UNE CHUTE De la grande offensive lancée le 28 mars à la bataille d’Abidjan, il n’a fallu que quelques jours pour que la « forteresse Gbagbo » s’effondre. Récit d’une guerre éclair.

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14 PHOTOS DE COUVERTURES : IAN HANNING/REA ; NICOLAS FAUQUÉ/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM ; MICHAEL ZUMSTEIN/AGENCE VU

E TEXTO, COMME UNE DOUCHE FROIDE, m’est tombé dessus alors que je cajolais mon clavier pour vanter les mérites de la nouvelle formule de J.A., aérée, tonifiée, ouverte, interactive, au cœur de votre monde, de vos espoirs et de vos préoccupations… Sept lignes comminatoires signées Calixthe Beyala, madone rageuse, sulfureuse et talentueuse de la « blackitude » militante : « Cher frère, je suis surprise de voir à quel point Jeune Afrique est en rupture avec les populations africaines. En as-tu conscience ? À qui s’adresse maintenant notre journal ? Tous les Africains le clament : je ne lis plus J.A. ! » Coup de bambou rue d’Auteuil. Au moment où nous sortons un « nouveau » J.A., dans le but précisément d’être toujours plus proches de nos lecteurs, ces derniers seraient donc en passe de nous lâcher ! Et cela pour une raison irréfutable : nos prises de position, fermes et réitérées, contre le maintien au pouvoir de MM. Kaddafi et Gbagbo, héros et martyrs du panafricanisme moderne, réincarnations de Nasser et de Lumumba. Premier réflexe : vérifier du côté de notre service diffusion si les chiffres confirment les imprécations de ma sœur Calixthe. Renseignements pris, c’est l’inverse. Avec une progression de ses ventes de 25 % depuis le début de la crise ivoirienne et des « révolutions arabes » et la barre du million de visiteurs uniques franchie en janvier par son site internet, Jeune Afrique, manifestement, gagne des lecteurs plutôt qu’il n’en perd. Deuxièmeréflexe:prendreausérieuxcesreprochesd’amoureux et d'avocats des causes perdues qui se pensent floués ; d’autant qu’ils rejoignent ceux que formulent chaque semaine, dans la rubrique « Vous & nous », certains de nos correspondants. Dans ce numéro, BBY consacre à ce phénomène une partie de son « Ce que je crois », mais j’aimerais y ajouter ce constat : la quasitotalité de ceux qui, aujourd’hui, défendent Gbagbo et Kaddafi sont des Subsahariens. Ce qui est sans doute normal pour le premier, mais troublant pour le second. Pourquoi, au Maghreb et dans le monde arabe, aucune voix ou presque ne s’élève pour soutenir le dictateur libyen ? « Parce qu’il est des nôtres, parce qu’il nous fait honte », m’explique notre collègue marocain Hamid Barrada, qui ajoute : « C’est notre Bokassa à nous. » Le problème, le fil rouge, est donc là. Dans l’absence de proximité, dans la fixation sur la posture de « résistance » de ces deux hommes lavés par là de tout péché, dans la détestation de Nicolas Sarkozy et la déception de Barack Obama, qui font que l’essentiel – la démocratie, les libertés, les droits de l’homme, le pluralisme, le respect de la dignité de chacun des peuples concernés – passe à la trappe au cœur de ce combat par procuration que livrent quelques intellectuels subsahariens. Le J.A. d’hier s’est bien gardé de tomber dans le piège de l’aveuglement face à Sékou Touré et Saddam Hussein – et il a bien eu raison. Confronté à leurs avatars, le J.A. d’aujourd’hui adopte la même position. Sur ce point, celui de la fidélité à nos principes, la nouvelle formule de votre hebdo ressemble furieusement à l’ancienne. N’en déplaise à Calixthe qui, j’en suis sûr, continuera de nous lire. ●

LIBYE LE CERCLE DES FIDÈLES DISPARUS Au fil des jours, les proches de Kaddafi sont de plus en plus nombreux à prendre le large. Parmi eux, Moussa Koussa et Ali Triki, deux figures emblématiques.

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Ce que je crois Par Béchir Ben Yahmed Confidentiel

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LA SEMAINE DE JEUNE AFRIQUE

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Côte d’Ivoire Les secrets d’une chute Libye Le cercle des fidèles disparus Tour du monde Burkina Faso Désordre dans la troupe Algérie Système nerveux Tunisie Ça tangue à l'intérieur Comores-France Une île bleu-blanc-rouge Mali Modibo Sidibé, le silence est d'or

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G RA N D A N GL E

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Ces francs-maçons qui vous gouvernent

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A FRI QU E SUBSA H A RI E N N E

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Gbagbo-Compaoré À la vie à la mort Opinion Et s’il était trop tard... Nigeria Goodluck, avec un peu de chance Cameroun Que reste-t-il de l’opposition ? Diplomatie Coup de froid entre Brazza et Kinshasa Centrafrique Bozizé bien installé JEUNE AFRIQUE


LE PLUS

de Jeune Afrique

NIGER

Démocratie, le grand retour?

Ces francs-maçons qui vous

gouvernent

81 LE PLUS NIGER La junte a joué le jeu. Au tour du nouveau président, qui prend ses fonctions le 7 avril, de tenir ses promesses. Spécial 40 pages.

Réseaux d’influence, pouvoirs occultes, faux « frères » et vrais initiés… Voyage au cœur d’une société secrète en pleine expansion sur le continent.

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MAROC L'ONDE DE CHOC Face à un calendrier tr��s serré, les partis politiques n’ont pas tardé à tirer les enseignements de la volonté réformatrice de Mohammed VI.

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GRAND ANGLE

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GBAGBO-COMPAORÉ À LA VIE À LA MORT Ils se sont appréciés avant de se détester. Une « amitié » en dents de scie dont l’épilogue est en train de se jouer sur le terrain.

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Sénégal Wade perd sa « dame de fer » Coulisses Gabon, Bénin, Soudan Enquête Au nom du père

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MAGH RE B & M OY E N - ORI E N T

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Tunisie Les vérités de Béji Caïd Essebsi Syrie État d’urgence régional Maroc L’onde de choc Coulisses Qatar, Bahreïn, Israël, Arabie saoudite Portfolio Bourguiba, les cinquante glorieuses

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E UROPE , A M É RI QUE S, ASIE

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France La vengeance d’une blonde Allemagne Seule, si seule Pakistan - États-Unis La fêlure Turquie Police de la pensée Parcours Ali Baba Gueye, retour gagnant Humeur Vive le (vrai) journalisme ! Corée du Nord Poignées de poussière et sacs de grain

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L E PL US D E JE UN E A FRI QUE

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Niger Démocratie, le grand retour ?

JEUNE AFRIQUE

NO FO UV RM EL UL LE E

BÉJI CAÏD ESSEBSI « LA RÉVOLUTION, CE N’EST PAS LA DÉMOCRATIE » Interview exclusive du Premier ministre tunisien.

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É CON O MI E Distribution L’Afrique, grande surface arc-en-ciel Interview Dominique Lafont, DG Afrique de Bolloré Maroc Veolia sur la sellette Mines Vale dans le viseur de Brasília Analyse Quelles énergies pour l’Afrique ? Interview Imad Bouziane, manager Afrique de l’Office chérifien des phosphates Bourse Malgré la baisse, les affaires continuent CULT U RE & MÉ D I A S Médias Le grand ménage tunisien Lu et approuvé Connaissez-vous le « Paris noir » ? Cinéma Quand Hicham Ayouch se fait un prénom Daniel Maximin « Les graffitis sur les murs font tomber les murs » En vue La semaine culturelle de J.A. VOU S & N O US

Le Courrier des lecteurs Post-scriptum

N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011


Confidentiel

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SONDAGE DÉMOCRATIE ET LAPIDATION

ONS ABID/D.R.

! ABDELFATTAH MOUROU, ancien dirigeant du mouvement islamiste Ennahdha.

! ALI ROMDHANE, numéro deux de facto de l’UGTT, la puissante centrale syndicale.

Tunisie Attention, poids lourds!

L

OUVERTURE DU CHAMP POLITIQUE tunisien n’en finit plus d’aiguiser les appétits. Deux nouvelles formations devraient prochainement grossir les rangs de la cinquantaine de partis existants et, du même coup, bouleverser le rapport des forces. En 1981, l’avocat Abdelfattah Mourou fut, avec Rached Ghannouchi, Hassen Ghodbani, Slaheddine Jourchi et quelques autres, le cofondateur du Mouvement de la tendance islamique, rebaptisé Ennahdha en 1989. Il envisage aujourd’hui très sérieusement, bien qu’il le nie, de lancer sa propre formation. Une ambition qui nous a été confirmée par un cadre d’Ennahdha. Objectif : la mise sur orbite d’une formation plus modérée – donc plus présentable. Mourou jouit d’une image d’intellectuel crédible, pondéré et bon orateur, résolu à jouer la carte de l’identité tunisienne. Autre poids lourd en gestation : le parti « travailliste » que souhaite créer Ali Romdhane, membre du bureau exécutif et numéro deux de fait de l’UGTT, la puissante centrale syndicale. À en croire l’intéressé, cette nouvelle formation serait « totalement indépendante de l’UGTT », même si ses orientations seraient « proches des siennes ». Une manière de dire qu’il bénéficiera du soutien des milieux syndicaux, qui font la pluie et le beau temps depuis la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali et le début de la transition. Et qu’il faudra donc compter avec lui. À suivre. ● N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

Le PewResearchCenter, à Washington, a réalisé récemment un sondage sur l’attitude des populations musulmanes à l’égard des châtiments corporels. En Égypte et au Pakistan, 80 % des personnes interrogées se disent favorables à la lapidation pour cause d’adultère, ainsi qu’à l’amputation des mains et à la flagellation pour les voleurs. Une majorité de Jordaniens et de Nigérians musulmans partagent cette opinion, ce qui n’est pas le cas des Indonésiens, des Libanais et des Turcs. Pour les cas d’apostasie, ils sont 51 % au Nigeria, 76 % au Pakistan, 84 % en LE CHIFFRE

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C’est le nombre de foyers urbains MILLIONS dans les pays émergents qui, en 2025, disposeront d’un revenu annuel supérieur à 20000 dollars, selon le cabinet McKinsey, qui prédit un déplacement vers l’Est et vers le Sud des centres de pouvoir et de richesse.

Égypte et 86 % en Jordanie à exiger la peine de mort (6 % au Liban et 8 % en Turquie). Ce sondage est complété par un autre, qui révèle que 49 % des Nigérians musulmans, 34 % des Jordaniens, 23 % des Indonésiens et 20 % des Égyptiens ont une opinion favorable d’Al-Qaïda. PRESSE BIENVENUE À « L’ACTU »

Un nouveau quotidien, L’Actu, sera en vente dans les kiosques camerounais le 11 avril. À la tête de la rédaction (une dizaine de journalistes), on retrouvera Emmanuel Gustave Samnick, un des fondateurs de Mutations, JEUNE AFRIQUE


Politique Économie Culture & Société

CÔTE D’IVOIRE GBAGBO A REFUSÉ SA PRIME DE DÉPART Si le panel de chefs d’État africains s’était, le 10 mars, prononcé pour une « solution politique négociée et la mise en place d’un gouvernement d’union nationale nommé par le président Alassane Ouattara », il avait aussi, selon une source diplomatique, offert à Laurent Gbagbo un certain nombre de garanties : immunité juridique, recouvrement de ses avoirs, liberté de circulation et 2 millions d’euros par an. « Il a eu l’occasion de partir la tête haute, il ne l’a pas saisie », ajoute ce fonctionnaire français.

UNION AFRICAINE LE COUP DE GUEULE DE PING

Beaucoup d’absents lors de la 4e Conférence des ministres de l’Économie et des Finances de l’Union africaine, les 28 et 29 mars à Addis-Abeba. D’où ce coup de gueule de Jean Ping, le président de la Commission de l’UA : « Je lance un appel à tous les ministres qui ne viennent pas et se font toujours représenter. Nous avons besoin d’interaction pour parler d’une seule voix. » Les Africains de l’Est se sont quand même davantage mobilisés que les autres. En Afrique de l’Ouest, le Camerounais Essimi Menye et le Guinéen Kerfalla Yansane ont été parmi les rares à avoir fait le JEUNE AFRIQUE

Libye L’offre de Kaddafi aux Occidentaux SELON L’ENVOYÉ SPÉCIAL de l’ONU en Libye, l’ancien ministre des Affaires étrangères jordanien Abdel Ilah Khatib, le colonel Kaddafi aurait proposé une voie de sortie de crise, laquelle n’a aucune chance d’être acceptée par les coalisés occidentaux : céder le pouvoir à son fils Mootassem – qui est par ailleurs son conseiller en matière de sécurité – pour une période de transition, pendant laquelle toutes les réformes nécessaires du système politique libyen seraient mises en œuvre. Plus sérieusement, l’Italie et plusieurs pays arabes s’activent pour dénicher à Kaddafi et à sa famille une terre d’exil. Le Venezuela et l’Algérie auraient ainsi fait savoir qu’ils étaient prêts à l’accueillir, pour peu, bien sûr, qu’il choisisse cette solution. ●

déplacement. « Les ministres qui boudent les réunions de l’UA se précipitent aux rencontres annuelles du FMI et de la Banque mondiale », a déploré Jean Ping. SAHEL DESERTEC N’EST PAS MORT

Lancé en 2009 pour couvrir la bande sahélienne de plusieurs centaines de centrales solaires destinées à fournir 15 % de l’énergie électrique consommée par l’Europe d’ici à 2050, le projet Desertec n’est pas condamné par le « printemps arabe ». En tout cas, c’est l’objectif d’Andris Piebalgs, le commissaire européen chargé du Développement. Le projet

sera certes beaucoup moins ambitieux que prévu, mais il se poursuit. Cette semaine, Piebalgs s’entretiendra par exemple avec les responsables d’EDF Transports de l’un des points clés de Desertec : l’interconnexion des réseaux entre les deux rives de la Méditerranée. ALGÉRIE DÉPLOIEMENT DE FORCE À LA FRONTIÈRE LIBYENNE

L’inquiétude provoquée par la crise libyenne a conduit l’étatmajor de l’armée algérienne à renforcer les capacités de la VIe région militaire. Les deux bataillons d’infanterie déployés autour du poste

frontière de Debdeb dès le 18 février, au lendemain des premiers affrontements, sont désormais appuyés par deux compagnies aéroportées. La zone, d’une superficie de 700 000 km2, comprise entre le Tassili N’Ajjer et le Hoggar, via le sud des Oasis, est survolée en permanence par des drones. La circulation routière est canalisée dans des corridors de sécurité. Tout véhicule circulant en dehors de ces axes est immédiatement « neutralisé ». CINÉMA ADUAKA, L’EMPEREUR ET LE COMÉDIEN

Lauréat du Fespaco 2007 avec Ezra, un long-métrage sur les enfants-soldats, le réalisateur nigérian Newton Aduaka revient au premier plan avec deux films. Le premier, déjà tourné en France, s’intitule One-Man-Show. C’est l’histoire d’un comédien d’origine camerounaise qui, apprenant qu’il est atteint d’un cancer, se confronte aux moments et aux personnes qui ont marqué sa vie. Dans les rôles principaux (notamment) : Emil Abossolo-Mbo et Aïssa Maïga. Le second, Maqdala, est encore en préparation. Il retracera le parcours de Théodoros II, un marginal hors la loi qui, après bien des péripéties, deviendra empereur d’Éthiopie, au milieu du XIXe siècle.

ÇA MARCHE POUR EUX

Dov Zerah retrouve le sourire Sévèrement mis en cause pour ses méthodes de direction par certains responsables syndicaux, Dov Zerah, le patron de l’Agence française de développement (AFD), retrouve le sourire. Il a en effet obtenu de sa tutelle (les ministères de l’Économie, des Affaires étrangères et de la Coopération) un budget de fonctionnement 2011 conforme à sa demande: 265 millions d’euros (+ 6 % par rapport à 2010). C’est moins que les 12 % de croissance enregistrés ces dernières années, mais Zerah a obtenu une totale liberté de recrutement dans les pays où l’AFD est implantée.

VINCENT FOURNIER/J.A.

journal dont il a claqué la porte en début d’année. Il en est également, avec Thierry Hot – créateur du quotidien en ligne burkinabè Fasozine (2005) et du mensuel Notre Afrik (2010) –, l’un des principaux actionnaires.

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N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011


La semaine de Jeune Afrique

CÔTE D’IVOIRE

Les secrets

d’une chute

De la grande offensive lancée le 28 mars à la bataille d’Abidjan, il n’a fallu que quelques jours pour que la « forteresse Gbagbo » s’effondre comme un château de cartes. Récit d’une guerre éclair.

REUTERS

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CHRISTOPHE BOISBOUVIER

L

aurent Gbagbo se croyait invincible. Derrière ses sourires et ses embrassades, il n’avait que mépris pour ses adversaires. À force de ruse, il avait réussi à tenir dix ans et demi. Gueï, Bédié, Ouattara… Il les avait si souvent roulés dans la farine qu’il se sentait capable de passer en force, une nouvelle fois. Mais ce coup-ci, c’est raté. Le funambule est tombé. Pourquoi une chute aussi brutale ? D’abord, pour des raisons tactiques. On s’attendait à une bataille acharnée pour la prise des deux verrous de Duékoué, dans l’Ouest, et de Tiébissou, au centre. En fait, il n’a fallu que trois jours aux hommes d’Alassane Ouattara, les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), pour marcher sur Yamoussoukro, puis fondre sur Abidjan. Une offensive éclair. Un blitzkrieg sous les tropiques. N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

! À LA FRONTIÈRE AVEC LE LIBERIA, le 24 mars, les pro-Ouattara se préparent.

Les Forces de défense et de sécurité (FDS) de Laurent Gbagbo ont été pulvérisées. Tout a commencé le 6 mars dans le GrandOuest, à Toulépleu. De cette ville frontière, le camp Gbagbo avait fait une forteresse. Normal : Toulépleu contrôle la route vers le Liberia. C’est donc par cette ville qu’arrivaient les mercenaires libériens recrutés par le régime. Les FDS y avaient même déployé un BM21, un lance-roquettes multiples de fabrication russe. Le 6 mars, un déluge de feu est tombé sur les positions FDS. « Les rebelles avaient beaucoup plus d’hommes que nous. Nous ne pouvions pas tenir », raconte Yao Yao, le chef des opérations du Grand-Ouest. Le camp Gbagbo manquait aussi de gens résolus à se battre. Les artilleurs se sont enfuis sans même prendre le temps d’emporter leur BM21 ou de le détruire… Toulépleu le 6 mars, Bloléquin le 21… « Pour nous, la prise de ces deux villes a été décisive », JEUNE AFRIQUE


L’événement

JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP

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confie un officier de haut rang des FRCI. « Le Grand-Ouest pullulait de mercenaires et de miliciens à la solde de Gbagbo et de Gossio [le directeur général du Port autonome d’Abidjan]. Il fallait absolument qu’on les neutralise avant d’attaquer au centre, sur Tiébissou et Yamoussoukro. Sinon, ils risquaient de nous tomber dessus par l’ouest. »

! À ABIDJAN le 31 mars, les miliciens pro-Gbagbo en patrouille.

Bondoukou, dans l’Est. L’affaire a été minutieusement préparée. Fini l’improvisation de septembre 2002, lors de la première opération militaire contre Laurent Gbagbo. À l’époque, les rebelles n’avaient même pas de moyens radio pour communiquer entre eux. Juste des téléphones satellitaires. Ainsi, lors du siège du camp de gendarmerie d’Agban, à Abidjan, ils n’avaient pas pu prévenir

QUATRE AXES. De fait, à la mi-décembre, une

colonne commandée par Chérif Ousmane avait réussi une première percée à Tiébissou, puis s’était repliée sur Bouaké, de peur d’être attaquée sur son flanc droit par les FDS. Le 28, c’est la grande offensive. Les « comzones » (commandants de zone) attaquent sur quatre axes. Losseni Fofana (dit « Loss ») et Dramane Traoré sur Duékoué, dans l’Ouest ; Issiaka Ouattara (dit « Wattao ») sur Daloa, au centre-ouest ; Chérif Ousmane et Hervé Touré (dit « Vetcho ») sur Tiébissou, au centre ; et Morou Ouattara sur JEUNE AFRIQUE

Fini l’improvisation de 2002. Cette fois, Soro a parfaitement équipé ses « comzones ». leurs camarades qu’ils étaient à court de munitions et avaient dû abandonner la partie… Cette fois-ci, Guillaume Soro, Premier ministre et ministre de la Défense du gouvernement Ouattara, a donné à ses comzones les équipements nécessaires. Avec ses deux officiers d’étatmajor, les généraux Soumaïla Bakayoko et ● ● ● N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011


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La semaine de J.A. L’événement MALI MA LI BURK BU RKIN RK INA IN A FA FASO SO Odiennéé Odienné

Korhogo og Bo Bouna Zone sous contrôle des Forces nouvelles Principales villes prises

GUIN GU INÉE ÉE

Séguéla Ségu Séguél Séguéla élaa Bondoukou Bondouko Bond Bo ndou ndoukou nd ouko ouko oukou kou

Bouaké Bo ké Ma Man

Touléple Toul leu (pri (p riss le 6 mar ars) s)

Dalo Da loaa Daloa Duékou ékoué ék Duék Du ékou oué oué

ébissou issou sou Tiéb Tiéb ébis issou isso

Abengo Aben Ab engo en gourou gour go urou urou

YAMO YA MOUSSO MO MOUS USSOUK USSOUK USSO SOUKRO SO UKRO UKRO GHAN ANA A

Guiglo Guig Gu iglo ig lo Gagnoa Gagn Ga gnoa gnoa

LIBE LI BERI RIA

Abi A b djan jan Ab Abid biidj San n Pe Pedr dr dro o SanSan-Pé San-Pédro Sa Pédr dro

(inv nves estiti le 31 mars) s) 0 50

1000km 10

Une avancée fulgurante

LUNDI 28 MARS Lancement sur plusieurs fronts de l’offensive des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), pro-Ouattara

MARDI 29 MARS Les villes de Duékoué et Guiglo (Ouest), Daloa (Centre), Bondoukou et Abengourou (Est) sont sous contrôle

● ● ● Michel Gueu, il a monté une vraie logistique. Des tonnes d’armes et de munitions sont entrées par l’aéroport de Bouaké, notamment des lanceroquettes RPG-7 et RPG-9, mais aussi du matériel de combat nocturne – ce qui explique pourquoi plusieurs villes du Grand-Ouest sont tombées la nuit. Du matériel de transmission performant a été distribué à chaque commandant d’unité. Surtout, les comzones ne sont plus de simples capitaines ou sergents, voire des caporaux, comme en 2002. « Chérif Ousmane est devenu un vrai commandant de bataillon, qui sait se faire obéir de 500 ou 600 hommes, explique un de ses compagnons d’armes. La qualité des hommes, c’est 50 % du secret de notre victoire. » Le 28, c’est à Duékoué que les FDS opposent

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MERCREDI 30 MARS Après la prise de Tiébissou, les forces pro-Ouattara s’emparent de Yamoussoukro, la capitale politique, et de Gagnoa, la ville natale de Laurent Gbagbo

JEUDI 31 MARS au soir La bataille d’Abidjan est lancée JEUDI 31 MARS Le port cacaoyer de San Pedro tombe

une vraie résistance. S’agit-il de mercenaires ? En tout cas, ils tiennent vingt-quatre heures, puis se débandent. À Daloa, les pro-Gbagbo tentent aussi de riposter, mais la puissance de feu des FRCI les cloue sur place. Puis les pick-up de Wattao débordent Daloa et foncent sur Gagnoa, au cœur du pays bété. Le 30, le comzone arrive à Mama, le village natal de Laurent Gbagbo. Il entre dans la maison du président déchu, puis monte à l’étage. Il rêvait de dormir dans le lit de son pire ennemi. Ce soir-là, il le fait ! Le 29, presque tout est déjà joué. À l’annonce de la chute de Duékoué et de Daloa, les FDS prennent peur. Dans l’Est, à Bondoukou et à Abengourou, ils s’enfuient sans combattre. « Le matin, ils étaient encore en uniforme, mais l’après-midi, je les ai vus JEUNE AFRIQUE


Les secrets d’une chute en civil. Ils cherchaient un véhicule pour quitter la ville au plus vite », raconte un habitant d’Abengourou. Seul môle de résistance : Tiébissou, au nord de Yamoussoukro. Mais le combat est trop inégal. Trente mercenaires sont capturés par les assaillants. Le 30, en début d’après-midi, les FRCI entrent dans Yamoussoukro sans coup férir. La cité d’Houphouët se donne à Ouattara. À ce moment-là, tout est plié. Et pourtant,

invisible » d’Abobo. Dès la fin de janvier, les combattants de cette commune du nord d’Abidjan ont tendu des embuscades meurtrières aux FDS. Quand un véhicule de police a été touché de plein fouet par une roquette, la terreur s’est emparée des pro-Gbagbo. Ils ont renoncé aux patrouilles dans ce quartier de 1 million d’habitants. « Pour Abobo, l’état-major des FDS avait organisé une rotation, raconte un officier. Chaque unité devait y aller à tour de rôle. J’ai vu plusieurs officiers produire un certificat médical pour ne pas y mettre les pieds ! »

Le commandant Wattao rêvait de dormir dans le lit de Gbagbo, son pire ennemi. C’est fait.

LE MYSTÈRE « IB ». Qui sont les chefs de ce

Laurent Gbagbo croit qu’il peut encore renverser la situation. Il reste le maître d’Abidjan. Le général Konan et les unités de la garde républicaine de Yamoussoukro se sont repliés sur la métropole. Cette fin d’après-midi du 30, il réunit son étatmajor dans sa résidence de Cocody. « Pouvez-vous défendre Abidjan? » Quelques officiers répondent oui, sans excès d’enthousiasme. Philippe Mangou, le chef d’état-major, parle à peine. Le soir, le président sans troupes compte lancer un message à la télévision pour galvaniser les Patriotes. Mais quelques minutes avant 20 heures, il apprend que Mangou s’est réfugié avec femme et enfants à la résidence de l’ambassadeur d’Afrique du Sud. Le coup est rude. Aussitôt, il annule son message à la nation.

! LAURENT GBAGBO : pendant des années, il a roulé ses adversaires dans la farine.

c’est tout un symbole. Si le régime Gbagbo s’est effondré en quelques jours, ce n’est pas seulement pour des raisons tactiques. C’est aussi parce que ses troupes n’avaient plus le moral. Dès la fin de décembre, Guillaume Soro avait tenté de « retourner » Mangou. Fort de ses trois années à la primature, il avait multiplié les coups de fil aux officiers des FDS qu’il connaissait bien. « Il n’y a aucun avenir avec Laurent », leur disait-il. Pendant deux mois et demi, son travail de sape n’a rien donné. Mais le 30 mars, le sapeur Soro a fait tomber la muraille Gbagbo. Après Mangou, des dizaines d’officiers de toutes les unités ont rejoint Alassane Ouattara au Golf Hôtel. À trop recruter des mercenaires, le régime Gbagbo a cassé le moral de ses soldats. Aux hommes venus du Liberia, il promettait un salaire de 1 million de F CFA (1 500 euros) par jour de combat. À Tiébissou et à Abidjan, plusieurs d’entre eux se sont fait assassiner par des soldats de l’armée régulière qui convoitaient leur cagnotte ! Pour ne rien arranger, le dernier mois, beaucoup de FDS n’ont pas été payés, faute d’argent dans les caisses de « l’État Gbagbo ». Dans cet effondrement moral, une unité anti-Gbagbo a joué un rôle clé : le « commando JEUNE AFRIQUE

SIA KAMBOU/AFP

MORAL CASSÉ. La défection de Mangou,

« commando invisible » ? Longtemps, le mystère a plané sur leur nom. Aujourd’hui, Choi Young-jin, le patron de l’Onuci, lève le voile. L’un d’entre eux n’est autre que « IB » (Ibrahim Coulibaly), le chef de la première insurrection, en septembre 2002. À partir de 2003, les rapports Soro-IB se sont gravement détériorés. En juin 2004, à Korhogo et à Bouaké, le sang a coulé entre partisans des deux hommes. Aujourd’hui, les deux ex-rebelles sont-ils réconciliés ? Pas sûr. Quand on l’interroge sur IB, le Premier ministre feint de ne pas savoir que son frère ennemi est rentré d’exil depuis deux mois. D’où cette interrogation : Ouattara a-t-il facilité le retour d’IB en Côte d’Ivoire pour ne pas être le débiteur du seul Soro ? Reste une question : quel a été le poids des amis extérieurs dans la victoire d’Alassane Ouattara ? Le 23 janvier, le Burkinabè Blaise Compaoré a eu cette phrase prémonitoire : « Si la Cedeao [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] dit qu’elle ne va pas faire d’intervention militaire, est-ce que l’on peut croire que cette majorité du peuple ivoirien qui sent qu’elle a élu Alassane Ouattara ne va pas user de la force face à une force qu’elle trouve illégitime ? » Une phrase lourde de sens, quand on connaît la proximité entre le chef de l’État burkinabè et les ex-rebelles des Forces nouvelles (FN). Et cela depuis septembre 2002… Quant à la France, officiellement, rien. Pas d’aide aux FRCI. En 2002, elle avait bloqué l’offensive des FN au sud de Bouaké. Cette année, la légitimité a changé de camp. La force Licorne n’a donc rien fait pour empêcher les Forces républicaines de marcher sur Abidjan. A-t-elle fait un peu plus ? Confidence d’un officier ivoirien : « Oui, elle est allée un peu au-delà, en matière de renseignement et de conseil aux gens de Bouaké. Mais elle n’a pas envoyé d’instructeurs sur place. » Selon une source bien informée, des éléments FRCI ont reçu une formation « opérations spéciales » au Burkina Faso et au Nigeria, avec des instructeurs américains et français… ● N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

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XINHUA/NOTIMEX/AFP

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! MOUSSA KOUSSA, à Tripoli, le 18 mars. Il était encore, alors, ministre des Affaires étrangères…

Libye Le cercle des fidèles disparus Au fil des jours, les proches de Kaddafi sont de plus en plus nombreux à prendre le large. Parmi eux, Moussa Koussa et Ali Triki, deux figures emblématiques de la Jamahiriya.

O

tage de son propre orgueil, Mouammar Kaddafi, l’autoproclamé « roi des rois d’Afrique », voit son entourage l’abandonner au fur et à mesure qu’il s’obstine à continuer sa guerre contre son propre peuple. « Le Guide et ses enfants sont en Libye et y resteront jusqu’à la fin », a déclaré Moussa Ibrahim, son porte-parole officiel, le 31 mars. Sujet à de multiples défections – la dernière, à l’heure où nous mettions sous presse, était celle de Moussa Koussa, le ministre des Affaires étrangères –, le premier cercle de Kaddafi ne cesse de rétrécir. Au point qu’il est désormais plus facile de compter ceux qui sont encore à ses côtés que ceux qui l’ont lâché. « Les seuls qui restent sont les membres de sa famille… quand ils ne se cachent pas », ironise Abdelmonem el-Houni, qui fut l’un de ses compagnons lors du putsch de 1969, puis le représentant permanent de la Libye auprès de la Ligue arabe et, enfin, l’un des premiers dignitaires du régime à rejoindre les rangs de l’insurrection. « Les derniers

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qui continuent à diriger les opérations sont Kaddafi et trois de ses fils, Seif el-Islam, Khamis et Mootassem », ajoute Houni. Le dernier carré des fidèles se compose d’Abdallah Senoussi, l’ancien patron des services de renseignements intérieurs,

qui coordonne difficilement les opérations des brigades mobiles ; d’Abdallah Mansour, responsable de la télévision, et de Youssef Abdelkader Dibri, le chef de la sécurité personnelle de Kaddafi. Ce dernier garde aussi près de lui deux têtes

KOUSSA EN CATIMINI POUR SORTIR DE LIBYE, Moussa Koussa, l’ex-ministre des Affaires étrangères, a été ingénieux. Depuis deux mois, il se savait sous haute surveillance. Alors, pour endormir la méfiance du « Guide », il a tout d’abord demandé à se rendre enTunisie pour des raisons médicales, puis ajouté qu’il se rendrait depuis ce pays voisin en Europe où ses contacts (notamment en Grande-Bretagne et en France) lui avaient, a-t-il assuré, fait part de leur volonté de négocier. En réalité, selon ses proches, Koussa n’aurait prévenu personne de son véritable projet. Ni les Britanniques, ni les Américains, ni les Français n’étaient au courant. Et c’est à bord d’un avion privé loué par un ami qu’il s’est envolé, le 30 mars, de l’aéroport de Djerba pour celui de Farnborough, près de Londres, où la police l’aurait longuement interrogé avant de le confier aux services spéciaux. Selon des sources tunisiennes, Koussa serait cependant entré en contact avec ses correspondants français et britanniques afin de préparer sa défection. Laquelle a suivi de quelques heures l’appel commun lancé par Londres et Paris le 29 mars aux responsables libyens afin qu’ils « lâchent » Kaddafi. ● JEUNE AFRIQUE


L’événement Libye

SHEN HONG/LANDOV/MAXPPP

visas pour se rendre dans les grandes pensantes des comités révolutionnaires : De retour au Caire, Triki se rend en capitales occidentales, prétextant cherson cousin Ahmed Ibrahim, ainsi que leur Tunisie le 22 mars, où il tente – en vain – cher une solution permettant à Kaddafi coordinateur, Abdelkader el-Baghdadi. d’être reçu par Ban Ki-moon, le secrétaire d’éviter l’effondrement. C’est le cas de Pour échapper aux frappes aériennes, général de l’ONU, en visite à Tunis. Il regaKoussa, arrivé le 28 mars à Djerba, d’où gne alors l’Égypte, où il finit par annoncer, le « Guide » et sa famille ont quitté leur il s’est envolé deux jours plus tard pour résidence à la caserne de Bab el-Azizia le 31 mars, sa propre défection. C’est Londres (lire encadré). au Caire que réside également depuis dès le 17 mars, le jour de l’adoption de La défection de Koussa était attendue la résolution de l’ONU établissant une un mois Ahmed Kaddaf Eddam, cousin zone d’exclusion aérienne. Lors de son dans le sérail libyen depuis le jour où il est de Kaddafi, dont la position exacte par unique apparition publique, devant les apparu devant les caméras de télévision rapport au « Guide » demeure trouble, caméras de télévision, le numéro un libyen pour lire la réaction officielle de Tripoli l’opposition libyenne le soupçonnant a exhorté ses partisans à la mobilide jouer double jeu. sation. Depuis, il se terre – jamais au même endroit –, avec Safia, POURRISSEMENT. Intervenues après celles des ministres de son épouse, Saadi, Hannibal, Seif la Justice et de l’Intérieur, les el-Arab, trois de ses fils, et Aïcha, défections de Koussa et de Triki sa fille. La plupart des dignitaicommencent à avoir des effets res qui n’ont pas pris la fuite se sur l’entourage et les partisans sont vu retirer leur passeport et de Kaddafi. Abdelati Labidi, le l’on est sans nouvelles, depuis ministre des Affaires européenle début de la révolte populaire, nes, lui aussi arrivé à Djerba, de la plupart des membres du aurait démissionné. Belgacem gouvernement. Deux d’entre eux, Moustapha Zwai, président du Congrès généAbdeljalil et le général Abdelfettah ral du peuple (CGP, Parlement), Younes Oubeidi, respectivement après d’ardentes interventions ministres de la Justice et de l’Inpubliques en faveur de Kaddafi térieur, ont dès le début rejoint la ces dernières semaines, a manirévolte et dirigent le Conseil natiofestement décidé de les mettre nal de transition (CNT) depuis en sourdine. Chokri Ghanem, Benghazi. Les chefs des unités l’ancien Premier ministre, qui de l’armée régulière basées en dirige aujourd’hui la puissante compagnie pétrolière Libyan Cyrénaïque, dans l’Est rebelle, y ! ALI TRIKI, un cacique du régime… aujourd’hui compris ceux des bases aériennes National Oil Corporation, aurait représentant de la « Libye libre » à l’ONU. et navales, ont d’autant plus faciégalement décidé de lâcher le lement suivi le mouvement que chef de la Jamahiriya. Selon cerleurs troupes sont toutes originaires de taines informations, ces trois personà la résolution du Conseil de sécurité la région. Les services de police ont fini du 17 mars. Tête baissée, il avait lu un nalités seraient arrivées en Tunisie et, aussi par rallier le CNT. communiqué faisant accroire que Kaddafi le 1er avril, tout Tripoli bruissait d’une acceptait le cessez-le-feu demandé par autre fuite non confirmée, celle d’Abou TÊTE BAISSÉE. À l’ouest, la Tunisie est l’ONU, avant que ce dernier ne dise et ne Zeid Dorda, le patron des renseignements devenue un havre de liberté pour ceux fasse tout le contraire dès le lendemain. extérieurs. qui peuvent atteindre le poste-frontière « Ces départs, réels ou supposés, sont de Ras el-Jdir. Des dizaines de dignitaires DOUBLE JEU. De son côté, Ali Triki, autant de messages adressés à Kaddafi et du régime l’ont fait, sans cependant l’annommé par Kaddafi représentant perau peuple libyen. Le pouvoir est en train noncer, de peur que les membres de leurs manent à l’ONU après la familles restés au pays ne fassent l’objet défection d’Abderrahmane Ils partent à l’étranger, faisant de représailles. Parmi eux, deux pièces Chalgham, n’aura pas eu mine de chercher des solutions maîtresses du système : Moussa Koussa le temps de rejoindre New et Ali Triki. Le premier a joué un rôle clé York. Arrivé à Paris le 9 mars pour sauver le régime. dans le dispositif sécuritaire – dont il a été en provenance du Caire, l’un des principaux patrons –, puis, à parde pourrir de l’intérieur et de s’effondrer. porteur d’un message du « Guide » aux tir de 2009, sur le plan diplomatique, en autorités françaises, il a été retenu pendant Il serait temps que Kaddafi et ses enfants tant que ministre des Affaires étrangères. deux heures dans les locaux de la police se rendent avant qu’il ne soit trop tard », Le second a occupé le « front africain » de l’air et des frontières de l’aéroport du commente Abderrahmane Chalgham, et celui de l’ONU, à New York. Bourget, fouillé puis expulsé le lendemain l’ancien ministre des Affaires étrangèLa plupart des autres caciques de la en direction de l’Égypte. Son avion, avec res, qui, au siège de l’ONU à New York, Jamahiriya se sont installés dans des lequel il comptait se rendre aux États-Unis, continue à faire figure de représentant palaces de l’île de Djerba (dans le sud-est a même été privé de ravitaillement en légitime de la nouvelle Libye. ● de la Tunisie) et ont tenté d’obtenir des carburant et confisqué ! ABDELAZIZ BARROUHI, à Tunis JEUNE AFRIQUE

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La semaine de J.A. Tour du monde CRISE

INDE

La fesse cachée de Gandhi

Le Portugal plonge

A

PRÈS LA GRÈCE ET L’IRLANDE, le Portugal plonge à son tour dans la tourmente financière. Alors que le déficit public prévu pour 2010 était de 7,3 % du PIB, il a été établi à la hausse, à 8,6 %. L’État devra en outre affronter une récession persistante (– 1,4 % de croissance prévu en 2011). Lisbonne refusant pour l’instant l’aide de l’UE, l’agence de notation Standard & Poor’s a abaissé sa note de BBB/A-2 à BBB-/A-3 (des pays comme la Turquie ou l’Égypte sont désormais mieux classés). Conséquence : les taux d’emprunt à dix ans ont atteint un niveau record (8,02 %). Et les créanciers sont avertis que le pays pourrait ne plus être prochainement en mesure de rembourser ses crédits. Ironie de l’Histoire, une ancienne colonie du Portugal, le Brésil, est prête à voler à son secours. La présidente Dilma Rousseff étudie le possible achat d’un montant limité de la dette et le rachat anticipé d’obligations brésiliennes détenues par l’État portugais. À l’instar d’Athènes et de Dublin, Lisbonne pourrait être contraint de solliciter une aide internationale d’un montant avoisinant 80 milliards d’euros. ●

AVANT MÊME SA SORTIE en librairie, une biographie de Gandhi fait scandale. Ancien correspondant du New York Times, Joseph Lelyveld, son auteur, évoque en effet une relation que le Mahatma aurait entretenue avec un architecte et bodybuilder allemand. Les États conservateurs du Maharashtra et du Gujarat ont déjà interdit l’ouvrage, accusé d’attenter à l’honneur national. Gandhi avait fait vœu d’abstinence pour atteindre la pureté physique et spirituelle. LE CHIFFRE

-5%

RUSSIE

Think contre tank

POOL NEW/REUTERS

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! VLADIMIR POUTINE ET DMITRI MEDVEDEV Ça promet pour 2012 ! OUVERTEMENT RIVAUX pour la présidentielle de 2012, Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine s’envoyaient déjà des piques ; ils sortent à présent les (think) tanks. Celui du président a publié un rapport le 15 mars, celui du N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

Premier ministre l’a imité le 26. Tous deux plaident en faveur d’une démocratisation de la vie politique afin d’endiguer la contestation sociale. Et tous deux constituent une ébauche de programme présidentiel ! Ambiance.

LA DIMINUTION DU NOMBRE des demandes d’asile dans 44 pays industrialisés en 2010 par rapport à 2008 et à 2009, selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) publié le 28 mars, ce qui confirme la tendance sur dix ans (– 40 %). Entre le nord et le sud de l’Europe, les résultats sont contrastés : + 49 % en Allemagne, + 32 % en Suède et + 13 % en France, contre – 94 % à Malte, – 53 % en Italie et – 36 % en Grèce. La destination la plus convoitée reste les États-Unis, avec 55 500 demandes (sur 358 800, au total). ARGENTINE-IRAN

Drôle de deal AMNÉSIE CONTRE BUSINESS. Tel est le deal que, selon le tabloïd Perfil, la présidente argentine Cristina Kirchner aurait proposé aux autorités iraniennes. En contrepartie d’un accroissement des échanges commerciaux entre les deux pays, l’Argentine se serait engagée JEUNE AFRIQUE


ARRÊT SUR IMAGE

Andea Comas • Reuters 17

ESPAGNE

La princesse et le soldat LE MILITAIRE À TERRE est membre de la garde chargée de rendre les honneurs au prince Charles d’Angleterre et à Camilla, son épouse, en visite au palais du Pardo, à Madrid, le 30 mars. Malaise ? Tentative désespérée pour attirer l’attention de Letizia, princesse des Asturies (à gauche) ? Ancienne journaliste, l’épouse de Felipe de Borbón, héritier du trône d’Espagne, est charmante, c’est entendu, mais ce garçon en fait quand même beaucoup, non ?

PEINE DE MORT

Palmarès macabre SELON LE DERNIER RAPPORT d’Amnesty International, paru le 28 mars, 130 États ont aboli la peine de mort en droit ou dans la pratique, dont 31 ces dix dernières années. En 2010, 23 pays ont procédé à 527 exécutions officielles (contre 714 en 2009), dont l’Iran (252), la Corée du Nord (60), le Yémen (53) et les États-Unis (46). La Chine, qui ne fournit pas ses chiffres, en aurait perpétré plusieurs milliers. JEUNE AFRIQUE

TURQUIE

Picasso baladeur EN 1991, dans la confusion de la guerre du Golfe, elle avait été dérobée au musée de Koweït. Fin mars, la police turque l’a retrouvée à Balikesir (nord-ouest du pays), alors qu’un homme de 41 ans dont elle suivait la trace depuis Istanbul s’apprêtait à la revendre. Si l’authenticité de cette Femme nue signée Picasso et datée de 1924 est confirmée, l’œuvre vaudrait 10 millions de dollars. FRANCE

En un débat douteux QUELLE MOUCHE A PIQUÉ Jean-François Copé, le secrétaire général de l’UMP ? En organisant, le 5 avril, une « convention sur la laïcité »

RAMAZAN DEMIR

à abandonner l’enquête sur deux attentats commis en 1992 et 1994, à Buenos Aires, contre l’ambassade israélienne et un centre culturel juif (114 morts). Les deux parties nient farouchement, mais les Israéliens n’en sont pas moins très, très irrités.

⊳ FEMME NUE. En bas, à gauche, une signature : Picasso. Et une date : 1924.

qui s’apparente à une tentative de « stigmatiser » insidieusement l’islam, il tente d’empiéter sur les plates-bandes électorales du Front national. Même à droite, beaucoup, à commencer par le Premier ministre, François Fillon, ne voient pas d’un bon œil ce débat douteux. Quant aux responsables des six principales religions pratiquées en France – catholicisme, protestantisme, orthodoxie, islam, judaïsme et bouddhisme –, ils ont, le 30 mars, publié dans le quotidien La Croix une tribune commune, dans laquelle ils ne font pas mystères de leurs réserves. N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011


La semaine de J.A. Décryptage on évoque, dans le camp présidentiel, une possibletentativededéstabilisation,ourdie del’extérieur.«Savoirlechefdel’Étatoccupé sur la scène intérieure rassure certaines personnes », expliquait (avant la bataille d’Abidjan)unfamilier ⊳ PRÈS DE du palais de Kosyam, L’UNIVERSITÉ DE désignant impliciteOUAGADOUGOU, ment le voisin du sud. le 11 mars. Laurent Gbagbo et La contestation Blaise Compaoré se étudiante a repris le 31 dans soupçonnent régulièd’autres villes. rement de tentatives dedéstabilisation(lire pp. 40-41). Et, en la matière, le moindre détail est sujet à interprétations. La rumeur delamortdumairedeOuagadougouserait partied’unsited’informationivoirien.Sans compter que, parmi les mutins, on compte des « diaspos », ces Burkinabè rentrés au pays depuis la dégradation de la situation en Côte d’Ivoire.

AHMED OUOBA/AFP

Burkina Faso Désordre dans la troupe Confronté à un mouvement étudiant et à une fronde sans précédent d’éléments de son armée, le président Compaoré a ouvert le dialogue. Sera-t-il entendu ?

P

arler aux caméras n’est pas l’exercice préféré de Blaise Compaoré. Mais des mutineries sans précédent l’ont obligé à s’adresser à ses compatriotes, le 30 mars. Dans une brève allocution, le président a promis des « mesures vigoureuses » pour assurer la protection des civils et, depuis, enchaîne les rencontres avec tous les mécontents. Pointdedépartdestroubles:lacondamnation, le 22 mars, de cinq militaires par le tribunal de grande instance de Ouaga. Poursuivis pour coups et blessures sur un civil,ilsontécopédepeinesallantdedouze à quinze mois de prison. Mécontents, leurs frères d’armes sont sortis des casernes, mitraillant le palais de justice et pillant des commerces. Le lendemain, les condamnés étaient en liberté, au grand dam des magistrats, qui se sont mis en grève.

Depuis, le « contentieux » entre militaires et magistrats a pris un autre tour. Il s’est transformé en revendications corporatistes, qui s’étendent à d’autres casernes. À Fada N’Gourma – où des soldats ont libéré l’un d’entre eux, condamné pour le viol d’une adolescente –, Tenkodogo (Est),Gaoua(Sud-Ouest),Banfora(Ouest), tirs en l’air, pillages de commerces, saccage de bâtiments publics se succèdent. À Ouagadougou, les domiciles du général Dominique Djindjéré, le chef d’état-major des armées, de Yéro Boly et d’Auguste Denise Barry, les ministres de la Défense et de la Sécurité, ont été dévastés ou incendiés. Quand à Simon Compaoré, le maire de Ouagadougou, il a échappé au pire dans la nuit du 30 mars, après avoir été molesté par des soldats. Entre la rapidité de la contagion et le flou qui entoure les motivations de ces révoltés,

DEUX VITESSES. « Il est tellement facile

de se trouver un bouc émissaire, raille Bénéwendé Sankara, président de l’Union pour la renaissance. Cela évite de se remettre en cause. » « On peut manipuler une garnison, mais plusieurs en même temps ? s’interroge Philippe Ouédraogo, secrétaire général du Parti africain de l’indépendance. Le problème, c’est plutôt l’état de notre armée, à deux vitesses, avec des militaires frustrés par les avantages accordés à la garde présidentielle. » Une garde dirigée par Gilbert Diendéré, seul survivant, avec Blaise Compaoré, du quintette historique qui mena la révolution, aux côtés de Thomas Sankara, JeanBaptiste Lingani et Henri Zongo. Pour le gouvernement, la situation est « sous contrôle » et un couvre-feu a été instauré. Pourtant, les élèves qui avaient manifesté il y a un mois ont repris leurs actions violentes à Tenkodogo et à Banfora. Poussée de fièvre ou malaise plus profond ? ● MALIKA GROGA-BADA

À SUIVRE LA SEMAINE PROCHAINE

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AVRIL Si, au Nigeria, Goodluck Jonathan reste en tête des sondages pour la présidentielle du 9 avril, la bataille s’annonce plus serrée pour son parti lors de l’élection des gouverneurs. N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

16-17

AVRIL Lors de son assemblée générale de printemps, le FMI se penchera sur la question du chômage des jeunes et celle de la croissance au MoyenOrient et au Maghreb.

17 MARC ENGUERAND

18

AVRIL Troisième anniversaire de la disparition du poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire. Un hommage de la nation lui sera rendu le 6 avril, au Panthéon. JEUNE AFRIQUE


Moins de consommation. Plus de plaisir.


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La semaine de J.A. Décryptage

Algérie Système nerveux

« au plus vite » le calendrier et le contenu des réformes. Une attitude qui désarçonne leurs partenaires nationalistes Un président qui promet des réformes, des partis qui multiplient (FLN d’Abdelaziz Belkhadem et RND les propositions… Et, pendant ce temps, les marches et les grèves d’Ahmed Ouyahia), opposés à l’idée d’une Constituante. « Y recourir signifierait que continuent. rien n’a été réalisé depuis 1963, affirme Miloud Chorfi, porte-parole du RND. Pas oujours pas de révolution à l’hoquestion de repartir de zéro. » lorsque le président Ahmed Ben Bella Si la majorité de la classe politique rizon? Peut-être, mais beaucoup avait dissous l’Assemblée mise en place de révoltes. « Chez nous, il n’y a au lendemain de l’indépendance. reconnaît la nécessité d’un changepas de crise politique, mais des ment tout en souhaitant le maintien du crises sociales », a expliqué avec aplomb QUEL CALENDRIER ? Promesses de système en place, d’autres partis et des Ahmed Ouyahia, le 30 mars, lors d’une Bouteflika, réapparition d’Aït Ahmed organisations de la société civile posent émission de la télévision nationale. comme préalable à toute réforme la fin après une longue éclipse… Il n’en a pas C’était la première intervention publifallu davantage pour que la vie politique dudit système. Réunies au sein d’une Coordination nationale pour le changeque du Premier ministre depuis les émeus’emballe. Abdelhamid Mehri, ancien tes qui ont éclaté, en janvier, dans une secrétaire général du FLN à l’époque ment et la démocratie (CNCD) et pilotées vingtaine des quarante-huit wilayas du par le Rassemblement pour la culture et du parti unique, adresse une lettre pays. Pas de crise politique ? Le propos ouverte au chef de l’État pour souligner la démocratie (RCD, de Saïd Sadi), ces semble léger quand on sait que le préforces peinent à mobiliser, sident Bouteflika a reconnu, le 19 mars, et les marches du samedi Aït Ahmed, Hanoune, Soltani… que toutes les réformes entreprises depuis ne drainent pas beaucoup Chacun avance « sa » solution plus d’une décennie « ne sauraient être de monde. fructueuses en l’absence de réformes Faut-il réformer dans pour une alternance démocratique. politiques ». le cadre du système ou se Le 22 mars, Hocine Aït Ahmed, 84 ans, le caractère urgent des réformes. Louisa débarrasser de ce dernier ? L’Algérie se perd dans les débats de forme. Qu’en opposant de toujours et chef du Front Hanoune, chef du Parti des travailleurs sera-t-il lorsque les questions de fond des forces socialistes (FFS), a proposé (PT, trotskiste), suggère à son tour une seront abordées ? Il faudra bien déterà ses compatriotes une feuille de route Constituante, ajoutant une touche perminer la nature du régime (présidentiel facilitant une alternance démocratique sonnelle : la dissolution de l’actuelle ou parlementaire), clarifier le statut de pacifique : élection d’une Assemblée Assemblée populaire nationale (la constituante, formation d’un gouverneChambre basse du Parlement). l’armée dans le fonctionnement des insment d’union nationale pour gérer les L’agitationgagnelesislamistes.Pourtant titutions, limiter ou non le nombre des affaires courantes au cours d’une période membres de l’Alliance présidentielle, les mandats électifs… En attendant, secouée de transition. La Constituante est une Frères musulmans du Mouvement de la par une multitude de conflits sociaux et vieille revendication du FFS, qui avait société pour la paix (MSP, de Bouguerra d’émeutes, l’Algérie est entre marches été jusqu’à prendre les armes, en 1963, Soltani) exigent de Bouteflika qu’il précise ou grèves. ● CHERIF OUAZANI

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LE DESSIN DE LA SEMAINE

Chappatte • Le Temps • Genève JAPON DU SOUCI POUR LES SUSHIS

LE 30 MARS, un taux de radioactivité 3 355 fois supérieur à la norme légale a été mesuré en mer, à 300 m au large de la centrale nucléaire de Fukushima. L’opérateurTepco et l’Agence de sûreté nucléaire nippone assurent que le risque de contamination des poissons n’est pas important. D’autres spécialistes redoutent, au contraire, un impact durable sur la vie marine. Quoi qu’il en soit, les pêcheurs de la région ne parviennent plus à écouler leurs prises. ● N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

JEUNE AFRIQUE


RÉPUBLIQUE DU TCHAD

Réunion des Ministres des Finances de la Zone Franc

www.prestigecommunication.fr

11 et 12 avril 2011 N’Djaména

Le Tchad, un pays en pleine mutation, tourné vers le développement

Investir au Tchad… Investir dans l’avenir…


ILS ONT DIT 22

« Les Palestiniens ne sont pas les Algériens de France, nous n’avons pas immigré en Israël. C’est Israël qui a émigré chez nous. » HANIN ZOABI Députée arabe israélienne

« Vu l’âge de mes prédécesseurs encore vivants, si je suis réélu, je serai de toute façon, à la fin de mon second mandat, le plus jeune ancien président. » NICOLAS SARKOZY Chef de l’État français (à propos de la présidentielle de 2012)

«

J’aimerais rappeler à mes amis brésiliens que le Mondial 2014, c’est demain. Si l’on compare avec l’Afrique du Sud à la même période, le Brésil n’est pas autant avancé. » JOSEPH « SEPP » BLATTER Président de la Fifa (inquiet au sujet de l’avancement des travaux pour la prochaine Coupe du monde)

« Si Kaddafi fait honneur aux traditions de son peuple et décide de combattre, comme il l’a promis, jusqu’à son dernier souffle aux côtés des Libyens, il noiera dans la boue de l’ignominie l’Otan et ses projets criminels. »

REUTERS/BALTEL/AHMAD GHARABLI/SIPA

FIDEL CASTRO Ancien président cubain

«

Aujourd’hui, seuls 3 % des Africains vivent en dehors de leur pays de naissance. L’Europe n’est pas menacée d’invasion. » PAP NDIAYE Historien français

Santé Pour vivre vieux, vivons stressés! NOUS POUVONS remercier les « Termites ». Grâce à ces 1 500 êtres humains dont le comportement et le mode de vie ont été étudiés dans les années 1921-1931 par un certain Pr Terman, de l’université Stanford (Californie), à qui ils doivent leur charmant surnom, nous savons qu’il est inutile de se la couler douce et de se lancer dans des régimes alimentaires alambiqués pour vivre vieux. Deux scientifiques américains, Howard S. Friedman et Leslie R. Martin, de l’université californienne Riverside, ont repris et élargi les travaux – sur les mêmes Termites – du professeur disparu. Conclusion de leur Longevity Project (paru chez Hudson Street Press) : les adeptes de la zénitude et du feng shui ont tout faux !

Pour faire de vieux os, l’on doit… travailler (énormément), quitte à être stressé (aucun problème), ne pas faire le pitre (les blagues, l’insouciance incitent à prendre plus de risques, ce qui n’est pas bon pour la santé). Les messieurs ont tout intérêt à se marier (une seule fois) s’ils veulent passer allègrement le cap des 70 ans, que seul un tiers des divorcés et/ ou des remariés atteignent. Quant aux femmes, elles peuvent au contraire divorcer ou vivre seules sans que cela ait d’impact sur leur longévité. Ah, un dernier conseil : l’altruisme, dont on nous rebat les oreilles, reste une « valeur essentielle » si l’on veut atteindre un âge canonique et – qui sait ? – aller au paradis. D’une pierre deux coups ! ● JOSÉPHINE DEDET

Jeux vidéo Ces « méchants » venus d’Afrique MAIS D’OÙ SONT ORIGINAIRES les gros vilains méchants de nos jeux vidéo ? C’est la question que s’est posée le site spécialisé Complex, qui a créé une carte du monde pour les répertorier. Étrangement, dans les vingt jeux de guerre sélectionnés, les ennemis ne sont jamais américains, anglais ou français. Pour leurs concepteurs anglo-saxons, l’ennemi vient forcément d’ailleurs. Mercenaires africains, mafias de l’ex-bloc soviétique ou guérillas d’Amérique latine… les développeurs sont à la recherche de méchants plausibles et s’inspirent des événements internationaux pour imaginer de nouveaux scénarios. À n’en pas douter, les récents conflits africains leur ont donné des idées. Dans Delta Force : Black Hawk Down, sorti en 2003, le joueur prend la place d’un soldat américain participant à l’opération Restore Hope en Somalie. L’année suivante, Delta Force Xtrem ordonne aux troupes d’éliminer des terroristes tchadiens. Scénario quasi similaire en 2008 dans Army of Two, où deux rangers américains sont contactés par une société de sécurité privée pour assassiner un seigneur de guerre africain. Quand tirera-t-on au bazooka sur les idées reçues ? ● PAULINE PELLISSIER

N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

JEUNE AFRIQUE


2011 : un nouveau monde se lève au Sud

172 pages -

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AUX ND DE JOURN A H C R A M E ,95! CHEZ VOTR

Cette deuxième édition du Bilan Géostratégie paraît au moment où l’histoire s’accélère, avec le réveil du monde arabe et la confirmation du statut de puissance de la Chine. De nouveaux équilibres voient le jour, les guerres se déplacent sur le terrain des nouvelles technologies, la course aux matières premières et aux ressources énergétiques s’intensifie. Ce Bilan fait également le tour des conflits anciens et nouveaux et présente, en fiches, les effectifs militaires et les armements de 150 pays.

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La semaine de J.A. Décryptage

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SONDAGE Les frappes aériennes contre les forces de Kaddafi sontelles justifiées ? 1. Oui, la résolution de l’ONU est légitime 44 % 2. Non, Kaddafi a le droit de réprimer la rébellion 21 % 3. Non, les frappes sont disproportionnées 35 % (1 054 votes*)

* SONDAGE RÉALISÉ AUPRÈS DES INTERNAUTES DE JEUNEAFRIQUE.COM, ENTRE LE 22 ET LE 31 MARS.

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Une majorité relative hostile aux frappes aériennes et une minorité significative favorable à Kaddafi. Vous avez du mal à digérer l’intervention occidentale… LA SEMAINE PROCHAINE :

Comment jugezvous le débat sur la laïcité et l’islam en France organisé par l’UMP ? À LIRE AUSSI : Mauvaise passe financière pour l’Union africaine ? N O 2621 • DU 3 AU 9 AVRIL 2011

HICHEM

Retrouvez l’interview vidéo d’Arnold Ekpe, DG d’Ecobank: « Nous serons bientôt présent sur les principales places financières mondiales. »

ONS ABID

VINCENT FOURNIER/J.A.

JEUNEAFRIQUE.COM

!FARHAT RAJHI, connu pour son indépendance à l’égard de l’ancien régime, est remplacé par Habib Essid (à dr.). Un changement qui fait des remous.

Tunisie Ça tangue à l’intérieur Limogé ou pas limogé ? Une chose est sûre : depuis son entrée en fonctions, en janvier, le ministre s’était fait beaucoup d’ennemis.

L

e départ du ministre de l’Intérieur le plus populaire que la Tunisie ait jamais eu, mais aussi le plus haï chez les partisans de l’exprésident Ben Ali, ne pouvait manquer de susciter une crise politique. Farhat Rajhi, magistrat indépendant nommé à ce poste au lendemain de la révolution, en a été évincé le 28 mars par Béji Caïd Essebsi, le Premier ministre par intérim, qui nie qu’il y ait eu limogeage et l’a nommé à la tête du Haut Comité pour les droits de l’homme, considéré comme une voie de garage. « POULE MOUILLÉE ». Pourtant, ce

départ y ressemble fort. Depuis sa nomination, le 27 janvier, Rajhi s’est fait des ennemis pour avoir ordonné le gel des activités du parti de Ben Ali et obtenu de la justice qu’elle prononce sa dissolution. Il est devenu un paria au sein même de son ministère depuis qu’il a écarté une trentaine de directeurs désignés par l’ancien régime et décidé de dissoudre la police politique. Le 31 janvier, il avait été violemment pris à partie par des partisans de l’ex-président Ben Ali dans son propre ministère (voir J.A. no 2614), et ses détracteurs le décrivent comme une « poule mouillée ». Plusieurs incidents survenus la semaine précédente ont contribué à précipiter son départ. Des manifestants avaient

jeté des pierres contre des fonctionnaires du Premier ministère, et contre Essebsi en personne, très susceptible à toute atteinte au « prestige de l’État ». Un autre jour, des pierres avaient aussi été lancées lors du passage d’un convoi d’ambassadeurs invités à Tozeur. Mais, selon nos informations, l’incident qui a porté un coup fatal à Rajhi est un tract calomnieux dont les auteurs anonymes seraient d’anciens proches de Ben Ali. TOLLÉ. Le choix du successeur de Rajhi,

Habib Essid, conseiller au Premier ministère depuis février, a provoqué un tollé au sein de la Commission pour la réalisation des objectifs de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique. Plus de la moitié de ses membres rappellent qu’en l’absence de Constitution depuis le 15 mars, le pouvoir intérimaire s’était engagé à consulter l’instance avant de prendre ses décisions. Ils émettent en outre des réserves au sujet d’Essid, qui, entre 1997 et 2001, a été le chef de cabinet de deux ministres de l’Intérieur, dont Abdallah Kallel, un bénaliste pur et dur. Essebsi rétorque que, tant qu’il sera chef du gouvernement, il ne partagera pas ses prérogatives. Et promet de s’expliquer… mais après coup. Le bras de fer paraît engagé. ● ABDELAZIZ BARROUHI, à Tunis JEUNE AFRIQUE


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