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Trimestriel n° 5 | JUIN/JUILLET/AOÛT 2012 | www.le-cercle-psy.fr | 7,90 €

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D’où vient le goût du risque ? • Les hallucinations d’Oliver Sacks • Vivre avec la maladie d’un proche • internet change-t-il le cerveau ? • Ouvrir son cabinet • Le trouble de personnalité narcissique • Psychologie et recrutement • Les rouages de la séduction • Le stress posttraumatique • Être psy à l’étranger

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Le journal de toutes les psychologies

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Autisme La guerre est déclarée CPSY5_couv01.indd 1

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L’IGB ORGANISE UN COLLOQUE POUR LA PRÉSENTATION DE SON

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Le colloque sera suivi de 3 journées d'initiation à la pratique du diagnostic opératoire dont deux journées « clinique » abordant les principaux troubles psychiatriques et une journée d'application aux problèmes rencontrés dans les entreprises et les organisations.

Projection du film de Nora Bateson

13 et 14 octobre 2012 à l’École de Médecine de Paris, Université Paris-Descartes, 12, rue de l’Ecole de Médecine, Paris 6e

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■ KARIN SCHLANGER ■ DEZSOE BIRKAS ■ ROBERTA MILANESE ■ GIANLUCA CASTELNUOVO ■ JEAN-JACQUES WITTEZAELE ET L’ÉQUIPE DE L’IGB

Une écologie de l’esprit CPSY5_couv_002_003.indd 1

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LE JoUrNAL DE ToUTES LES PSycHoLoGIES 38 rue rantheaume, BP 256 89004 Auxerre cedex Télécopieur : 03 86 52 53 26 www.le-cercle-psy.fr Directeur de publication Jean-François Dortier Directeur Benoît richard Ventes et abonnements 03 86 72 07 00 : Estelle Dieux, Magali El Mehdi, Mélina El Mehdi, Sylvie rilliot Rédacteur en chef Jean-François Marmion Secrétaire générale de la rédaction Justine canonne – 03 86 72 07 05 sh.canonne@gmail.com Conseiller éditorial christophe rymarski Conception graphique – iconographie Marie Dortier – m.dortier@gmail.com Maquette Isabelle Mouton Documentation Alexandre Lepême – 03 86 72 17 23 Site Internet Éditorial : Jean-François Marmion Pôle technique : Héloïse Lhérété, Alexandre Lepême, Steve chevillard Directrice commerciale et marketing Nadia Latreche – 03 86 72 07 08 Assistante de direction commerciale Patricia Ballon – 03 86 72 17 28 Publicité L’Autre régie 28, rue du Sentier – 75002 Paris 01 44 88 28 90 Diffusion En kiosque : Transport Presse contact diffuseur : À juste titres Benjamin Boutonnet – 04 88 15 12 40 En librairie : Dif’pop – 01 40 24 21 31 Responsable administratif et financier Annick Total – 03 86 72 17 21 Comptabilité Jocelyne Scotti – 03 86 72 07 02 Sandra Millet – 03 86 72 17 38 Fabrication – photogravure – prépresse Natacha reverre – sh.reverre@wanadoo.fr Impression corELIo Printing – 1070 Bruxelles – Belgique Titres et chapôs sont écrits par la rédaction. Les opinions exprimées dans les articles n’engagent que leurs auteurs. Sauf mention contraire, les illustrations sont © Marie Dortier Couverture : © Stuart McClymont/Getty commission paritaire : 0913 K 90976 ISSN : 2117-5446 Imprimé en Belgique/Printed in Belgium LE CERCLE PSY est une publication

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Autisme : la double peine Quand j’étais étudiant en psychologie, le hasard a fait que je devais effectuer mon tout premier stage dans un foyer pour jeunes adultes autistes. J’ai rencontré les deux psychologues qui officiaient là-bas, pour régler les détails logistiques et caler le calendrier. Tout était convenu, et la plus jeune des deux, à peine sortie de la fac, me raccompagnait tranquillement jusqu’à la grille lorsque soudain, moi qui n’avais aucune idée préconçue, j’ai risqué une question : « Vous avez entendu parler des recherches en imagerie cérébrale qui montrent que le cerveau des autistes traite de façon inhabituelle les visages, et peut-être la voix humaine ? Qu’est-ce que vous en pensez ? » La jeune psy s’est figée, et a lâché sans me regarder : « Les neurosciences ne nous apprennent rien ! Tout est dans Lacan ! L’autisme, c’est la forclusion du Nom-du-Père ! » Et puis elle a claqué la grille. Deux jours plus tard, je recevais un courrier m’annonçant l’annulation du stage. Motif : « Nous ne comprenons pas vos motivations. » Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’autisme déclenchait des réactions épidermiques. Et je ne vous parle pas des années 1970, mais de 2004. En 2012, l’autisme a obtenu le label de « Grande cause nationale ». La Haute Autorité de Santé a rendu un rapport qui a fait grand bruit. Un film présentant le point de vue de certains psychanalystes a fait l’objet d’une condamnation en justice. Les associations de famille redoublent d’efforts. Les parents témoignent par centaines pour dénoncer leur double peine : au chagrin d’avoir un enfant autiste s’ajoute souvent celui d’un diagnostic établi après des mois d’attente, et débouchant sur une prise en charge liée au bon plaisir du praticien. Avec, pire que tout peut-être, l’insinuation encore très répandue que si l’enfant est ainsi, c’est qu’il fut, ou qu’il reste, mal aimé. Il est difficile de rester neutre face à un tel sujet. Dans la rédaction, chacun a sa propre opinion suivant son expérience. Mais nous restons fidèles à notre ligne éditoriale : apporter des éclaircissements pour comprendre les débats, sans dicter au lecteur ce qu’il doit penser. Nous avons donc souhaité un dossier équilibré, que notre site web vient enrichir avec des articles et entretiens complémentaires, mais aussi avec un espace spécialement dédié aux témoignages de parents, loin de tout lobby, quel qu’il soit. Nous espérons ainsi faire œuvre constructive dans la cacophonie ambiante. Jean-François Marmion

www.le-cercle-psy.fr Le Cercle Psy, c’est aussi un site web (www.le-cercle-psy.fr) avec un E-Hebdo (abonnement en ligne), une encyclopédie et des archives en ligne. Chaque semaine, le site propose de nouveaux articles, des actualités, des comptes rendus de livres, des dossiers, des entretiens avec des personnalités… Ainsi, vous pouvez lire Le Cercle Psy chaque semaine en ligne ou disposer chaque trimestre du magazine papier.

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Sommaire

LE CERCLE PSy N°5 | AutISME : LA guERRE ESt DéCLARéE | JuIN/JuILLEt/AOût 2012

Sebastien Bergeron/Istock

Brèves : pages 6 > 18 COUrrIer Des LeCTeUrs : page 19 psyChOLOgIe généraLe

DR

p 20 p 24

neUrOsCIenCes

p 28 p 32

Library of Congress/Detroit Photographic

Vivre avec la maladie d’un proche >> entretien : Jean-Pascal Assailly D’où vient le goût du risque ?

p 34

Internet change-t-il le cerveau ? >> entretien : Nicholas Carr « Internet décourage la réflexion » >> entretien : Oliver Sacks « Ce que m’apprennent mes hallucinations »

psyChanaLyse

p 38 p 42

La présentation de malades au public Hypersexualisation : nos filles en danger ?

psyChOLOgIe DU DéveLOppemenT DOssIer : pages 46 > 79

Stuart McClymont/Getty

p 46

Sommaire CPSY5_004_005.indd 2

Autisme : la guerre est déclarée - Pourquoi la guerre ? - Repères historiques - L’autisme vu par les psychanalystes - Le Mur en procès : les plaignants s’expliquent - Faut-il en finir avec le packing ? - La piste neurobiologique

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Audrey Cerdan

- Les méthodes comportementales sont-elles efficaces ? - Les parents en première ligne - Entretien avec Magali Pignard : « Donnez la parole aux autistes ! » - La fierté autiste, un mouvement polémique psyChOLOgIe CLInIqUe

La fin du narcissisme ? >> entretien : Zahava Solomon « Israël, laboratoire d’étude du stress post-traumatique »

Library Of Congress

p 80 p 84

psyChOLOgIe sOCIaLe

p 86

>> entretien : Sonia Laberon Recrutement : le rôle du psychologue

psyChOLOgIe évOLUTIOnnIsTe

La séduction... comme des bêtes ? DR

p 90

psys en aCTIOn

p 94 p 100

La planète des psys Ouvrir son cabinet : l’aventure libérale

p 104

Leon Festinger : De L’Échec d’une prophétie au succès d’une théorie

LIvres pages 108 > 119 agenDa pages 120 > 122

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Carlos Gomez Bové/Istock

hIsTOIre De La psyChOLOgIe

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>> brèves

neuRoSCienCeS

De la frustration sexuelle à l’alcoolisme… chez les mouches

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es mouches mâles réagissent mal à la frustration sexuelle. Quand ils sont repoussés par les femelles, leur niveau de stress augmente. et que font alors ces mâles frustrés ? ils boivent… avec son équipe, ulrike Heberlein, professeure d’anatomie et de neurologie à l’université de Californie à San Francisco, a comparé le comportement de mouches mâles dont certains sont acceptés par les femelles, et d’autres qui ont vu leurs avances repoussées (1). Pour réaliser cette expérience, les chercheurs ont placé des mouches drosophiles mâles dans une cage de verre où se trouvaient d’adorables petites mouches femelles vierges disposées à copuler. et l’union sexuelle s’est produite aussitôt. Pour le second

groupe de mâles, les choses se sont révélées plus frustrantes. les mouches femelles s’étant déjà accouplées, elles rejetaient systématiquement les avances des nouveaux venus. ensuite, tous les mâles étaient mis dans des boîtes contenant deux pailles, l’une distribuant leur nourriture liquide habituelle et une autre contenant 15 % d’alcool. alors que les mâles satisfaits se sont contentés de leur nourriture habituelle, les mâles privés de sexe ont noyé leur frustration en consommant le liquide alcoolisé. ulrike Heberlein et son équipe de recherche ont pu montrer que cette consommation d’alcool était due à une substance présente dans le cerveau de la mouche : le neuropeptide F. Cette substance augmente avec les récompenses et diminue avec la frustration.

Selon ulrike Heberlein, les mouches drosophiles sont un modèle animal acceptable pour étudier les phénomènes d’addiction. Chez les humains, il existe en effet une neuropeptide Y dont la fonction est comparable à la neuropeptide F chez la mouche. en agissant sur cette substance, on pourrait mettre au point, selon la chercheuse, des thérapies neutralisant l’état psychologique conduisant à l’abus d’alcool. MArtIn GAy-LussAc (1) u. Heberlein et al., « sexual Deprivation Increases ethanol Intake in Drosophila », Science, 2012.

PSYCHoloGie SoCiale

sommes-nous tous des caméléons ?

Q

uand une personne nous raconte une histoire en souriant, nous avons tendance à sourire aussi, sans même connaître la fin ni savoir si l’histoire est vraiment drôle. Si elle hoche la tête en ouvrant grand les yeux, nous avons tendance à faire de même. Quand on marche dans la rue, si quelqu’un nous double, nous avons tendance nous aussi à accélérer le pas. Ces phénomènes d’imitation spontanée sont courants, et révèlent des comportements moutonniers inconscients. une expérience (1) montre cependant que les gens s’imitent surtout quand ils partagent les mêmes buts. Pas dans le cas contraire. le chercheur hollandais Sasha ondobaka et ses collègues ont réalisé une expérience avec un groupe de volontaires. tout d’abord, deux cartes à jouer

apparaissent sur un écran. l’expérimentateur montre du doigt celle qui est la plus forte. Deux autres cartes apparaissent ensuite, et le participant doit lui aussi faire le même exercice, le plus vite possible. Mais dans l’exercice suivant, le sujet doit faire un choix différent que celui de l’expérimentateur : choisir la carte la plus faible des deux. le sujet a cette fois un but différent : dans ce cas, le délai de réponse s’avère plus long. Du coup, l’imitation spontanée freine légèrement la performance, sans l’entraver. Cela signifie, selon les chercheurs, que l’on copie les gens surtout quand on partage leurs buts. M. G.-L. (1) s. Ondobaka et al., « Interplay Between prior and Action Intentions During social Interaction », Psychological Science, janvier 2012.

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>> brèves

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PSYCHoloGie SoCiale

C

’est à une expérience peu banale que s’est livré Sam Shuster, professeur retraité en dermatologie de l’université de newcastle, et psychologue social improvisé (1). Profitant de son temps libre pour s’exercer au monocycle, il a observé pendant plus d’un an les réactions des personnes croisées dans la rue alors qu’il se promenait perché sur son unique roue. il a ainsi soigneusement consigné les réactions de plus de 400 personnes. Si 5 % d’entre elles n’ont exprimé aucune réaction – physique ou verbale – à son approche, il a bien souvent suscité des commentaires, des sourires ou au contraire des gestes de recul.

sollicitude et jets de pierre Dans la moitié des cas, les réactions à son passage en monocycle étaient verbales. le principal résultat de cette singulière expérience est que les différences de comportements se révèlent très frappantes selon l’âge, et surtout selon le sexe des personnes rencontrées. ainsi, alors que les enfants en bas âge, filles et garçons, exprimaient souvent de la curiosité à l’égard du promeneur en monocycle, il n’était pas rare que les garçons plus âgés (de 11 ans à 13 ans) se montrent agressifs, certains lui lançant des pierres pour le déséquilibrer. Chez les adultes, les interactions avec le Pr Shuster différaient selon le sexe de l’interlocuteur : si les femmes exprimaient fréquemment leur admiration envers le monocycliste, les hommes se livraient souvent à un commentaire sarcastique, du type : « Perdu une roue ? ». ainsi, alors que 95 % des commentaires des femmes étaient élogieux, ce

Library Of Congress

L’odyssée d’un psy en roue libre

n’était le cas que pour 25 % des commentaires formulés par les hommes. Pour le Pr Shuster, la propension des hommes à lancer des plaisanteries sur son monocycle relève d’un mécanisme commun sous-jacent à la gent masculine : « une forme d’agression verbale », rendue acceptable par le ton humoristique employé.

Des réactions universelles ? le Pr Shuster a voulu poursuivre sa curieuse investigation en se demandant si ces réactions étaient universelles. Sur des forums en ligne en europe, aux États-unis, au Canada, en Corée du Sud et en nouvelle-Zélande, il a ainsi recueilli les observations déposées par des monocyclistes sur leurs propres rencontres. or, dans la majorité des cas, ses congénères des quatre coins du monde ont été confrontés à cette dualité de réactions : bienveillantes chez les femmes, agressives chez les jeunes garçons, cette agressivité restant présente implicitement, sur le ton de la plaisanterie, à l’âge adulte. Pour le Pr Shuster, la testostérone n’est pas sans responsabilité dans les réactions masculines teintées d’agressivité à la vue de son monocycle. Des recherches qui ne permettront sans doute pas de réinventer la roue, mais bon… JustIne cAnOnne (1) s. shuster, « sex, agression and humour : responses to unicycling », BMJ, 2007. Voir aussi s. shuster, « the evolution of humor from male aggression », Psychology Research and Behavior Management, 2012.

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PSYCHoloGie CoGnitiVe

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Esprit baladeur et mémoire de travail

vant de terminer la lecture de cet article, vous aurez déjà décroché pour penser à autre chose. Ce phénomène de zapping mental, qui nous fait bondir d’une idée à l’autre est un phénomène bien connu. Certains psychologues ont même mesuré que nous pensons à autre chose que ce que nous faisons la moitié du temps. je suis en train de tondre la pelouse et je pense tout à coup à téléphoner à X. je regarde la télévision et je pense à une conversation que j’ai eue avec Benoît dans la journée.

Vagabondage mental le fait de penser à plusieurs choses en même temps pourrait être considéré comme un signe de distraction ou de « divertissement », aurait dit Pascal. Mais il s’agit en fait d’une fonction importante de « la mémoire de travail » (celle qui permet par exemple de se souvenir d’une retenue pendant un calcul mental) : je vais faire quelques courses à l’épicerie du coin, mais cela ne m’empêche pas de téléphoner en route sans être distrait de mon but. arrivé à l’épicerie, je me souviendrai tout de même de ma liste d’achats. une recherche, menée par une équipe de chercheurs de l’université de Wisconsin-Madison (1), vise à explorer le rôle de ce vagabondage mental. les chercheurs ont demandé à des volontaires d’effectuer une tâche élémentaire : appuyer sur un bouton quand une certaine lettre apparaît sur un écran, ou taper sur la table au rythme de leur respiration. À intervalles réguliers, on leur demandait

s’ils pensaient à la tâche en cours ou à autre chose. À la fin de l’exercice, on évaluait la capacité de leur mémoire de travail par un autre exercice : mémoriser une série de lettres puis les réciter alors qu’entretemps, on leur avait posé des questions mathématiques simples. il est apparu que les participants qui avaient de plus grandes capacités de mémoire de travail étaient aussi ceux dont l’esprit vagabondait le plus dans la tâche précédente (vous me suivez ? Vous n’avez pas décroché ?). Cela signifierait que l’esprit baladeur ne nuirait pas forcément à la performance. Ce pourrait même être un avantage : on nomme cela « faire plusieurs choses à la fois ». le cerveau sait donc mettre en sommeil provisoirement des tâches pour se consacrer à une autre plus pressante. Ce « décrochage » provisoire n’est donc pas toujours de la dispersion intellectuelle. il faut ainsi distinguer entre l’esprit baladeur (qui saute d’une idée à l’autre sans aucune « suite dans les idées ») et le fait de gérer une priorité, c’est-à-dire mettre en sommeil provisoirement une tâche le temps d’en gérer une autre, mais sans perdre le fil de la tâche en cours. C’est à cela que sert la mémoire à court terme : il y a aussi des vertus au zapping mental. VIctOr DeLAtOur (1) B. Levinson, J. smallwood, r. J. Davidson, « the persistence of thought evidence for a role of Working Memory in the Maintenance of task-unrelated thinking », Psychological Science, 14 mars 2012.

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Le journal de toutes

les

PSYCHOLOGIES

(1) n. shashtman, « Darpa’s magic plan : Battlefield Illusions to mess with enemy minds », Wired, 14 février 2012.

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attlefield Illusion. l’expression constitue un doux euphémisme pour désigner les objectifs du dernier projet de recherche militaire initié par le Pentagone. toujours dans le souci de donner à ses troupes un avantage tactique sur les théâtres d’opération extérieurs, le Département de la Défense américain a récemment missionné la Defense advanced Research Projects agency (DaRPa) pour développer des moyens de dérouter l’ennemi via des hallucinations visuelles et auditives. De telles hallucinations seront créées au moyen de technologies optiques et sonores. De tels moyens existent déjà pour brouiller les systèmes de radars : émission de signaux radioélectriques, utilisation de leurres – sous forme d’objets volants télécommandés – destinés à faire croire à une attaque réelle, etc. Ces techniques seront donc cette fois appliquées non pas pour neutraliser le matériel du camp adverse, mais pour désorienter les combattants eux-mêmes. l’armée américaine jouerait-elle au magicien ? le Pentagone ne s’en cache pas. et le magazine Wired de rappeler les liens ténus entre illusionnistes et militaires au cours du xxe siècle (1). le magicien britannique jasper Maskelyne aurait ainsi créé des sous-marins et tanks factices pour tromper l’armée de Rommel pendant la Seconde guerre mondiale. et sous la Guerre froide, la Cia avait commandé au magicien john Mulholland un manuel sur la désorientation et la dissimulation. les recherches militaires sur le fonctionnement cérébral (et sur les possibilités de l’altérer surtout) ne sont pas neuves. Certaines tiennent même de la légende urbaine : en témoigne l’information régulièrement diffusée d’une application militaire nommée « la voix de Dieu », consistant à émettre sur des fréquences sonores particulières des sons donnant l’illusion d’une voix divine, qui commanderait aux potentiels jihadistes de ne pas commettre d’attentats suicide… J. c.

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PSYCHoloGie Du DÉVeloPPeMent

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Les amis sont des médicaments

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’amitié soigne. elle aide à cicatriser toutes sortes de blessures morales et à se porter mieux. Quand un enfant est soumis à une épreuve – une dispute avec un professeur ou un parent, un conflit avec un autre élève, une mauvaise note… –, il subit un stress (mesuré par l’élévation de son taux de cortisol) et une baisse de moral. Mais si un ami est là pour le soutenir, son stress diminue plus vite et l’estime de soi se rétablit plus rapidement. Voilà ce que démontre une expérience menée au Québec (1) : 55 garçons et 48 filles fréquentant des écoles et collèges de Montréal devaient noter dans un journal les événements désagréables qui leur étaient arrivés durant quatre jours. Parallèlement, on mesurait régulièrement leur taux de cortisol par de simples prélèvements de salive, indiquant leur niveau de stress. il est apparu que les enfants accom-

pagnés d’un ami résistent beaucoup mieux aux épreuves désagréables qu’ils subissent. Pour William M. Bukowski, qui a mené l’étude, ces résultats ont une portée considérable. « Les réactions physiques et psychologiques aux expériences négatives vécues dans l’enfance se répercutent à l’âge adulte, explique-t-il. La sécrétion excessive de cortisol peut d’ailleurs entraîner d’importantes modifications physiologiques comme l’immunosuppression ». il ajoute que « l’identité de l’être humain se forge autour de ce qu’il apprend sur lui-même dans son jeune âge. s’il développe alors une faible estime de soi, son image personnelle en sera directement affectée à l’âge adulte ». MArIe BrIAnD (1) W. Bukowski et al., « the presence of a best friend buffers the effects of negative experiences », Developmental Psychology, vol. 47 (6), 2011.

PSYCHoloGie GÉnÉRale

Les malades mentaux, premières victimes de maltraitance

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ne étude commandée et financée par le département de prévention des violences, des traumatismes et du handicap de l’organisation Mondiale de la Santé (oMS), rendue publique dans la revue médicale britannique The Lancet, dévoile des résultats alarmants sur les violences physiques ou sexuelles commises à l’encontre des personnes souffrant de maladie mentale (en l’occurrence une psychose ou une dépression majeure) (1). les auteurs de l’étude ont recensé, sur 12 bases de données électroniques, l’ensemble des recherches scientifiques menées dans les pays occidentaux et parues entre 1990 et 2010. ils ont ensuite sélectionné les recherches répertoriant les cas de violences physiques ou sexuelles déclarés au cours de l’année écoulée. Selon ces critères, 26 études, fournissant des données sur 21 557 personnes, ont ensuite été analysées. De ces 26 études, il ressort qu’en moyenne 24,3 % des personnes souffrant de maladies mentales déclarent avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles dans l’année précédant chaque étude. une personne atteinte de maladie mentale serait presque 4 fois plus susceptible d’être victime de telles violences que la population générale.

l’analyse des données retenues pour cette étude dévoile que les cas de maltraitance déclarés se déroulent majoritairement dans le cadre familial, et sont fréquemment l’œuvre du conjoint. Pour Mark Bellis, l’un des auteurs de l’étude commanditée par l’oMS, ce taux de 24,3 % de personnes malades mentales victimes de violences « est même très probablement sous-estimé ». Seules les violences subies dans l’année écoulée sont en effet prises en compte dans le cadre de cette étude, et non pas les violences subies au cours de la vie entière. en outre, les études qui ont servi de base à ces résultats sont conduites sur une base déclarative. or, le nombre de déclarations de malades mentaux sur les violences dont ils sont victimes est bien inférieur au nombre d’actes de violences réellement commis à leur encontre. Pour Mark Bellis, « la peur de représailles ou la peur de ne pas être pris au sérieux » restent les principaux motifs de silence de la part de ces victimes. J. c. (1) M. A. Bellis et al., « prevalence and risk of violence against adults with disabilities. A sistematic review and meta-analysis of observational studies », The Lancet, publié sur www.thelancet.com, 28 février 2012.

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PSYCHoloGie SoCiale

La dure vie des Kévin

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n ne choisit pas son prénom. est-il pour autant sans incidence ? Quand on s’appelle Dylan, Claudine ou Cunégonde, a-t-on les mêmes interactions sociales que si l’on se prénomme anne, Pierre ou laurent ? Carte de visite, le prénom permet à celui qui ne nous connaît pas de se forger une première impression. le jeu des préjugés a donc ici tout loisir d’opérer. une étude européenne s’est intéressée aux répercussions des prénoms sur la vie de leurs détenteurs (1). Pour ce faire, les chercheurs ont dans un premier temps demandé à un groupe d’enseignants d’évaluer une liste de prénoms. Certains comme alexandre ont été jugés positivement, d’autres moins, tels que Kévin ou Chantal.

Alexandre versus Kévin l’équipe s’est ensuite rendue sur la version allemande du site web de rencontres eDarling, et a constaté que les personnes dont le nom est connoté négativement ont moins de contacts que les autres. Kévin reçoit en moyenne deux fois moins de messages qu’alexandre ! Cependant, il s’agit là de situations artificielles et l’on oserait espérer que, dans la vie quotidienne, d’autres aspects que le prénom déterminent les relations interindividuelles. or, l’étude suggère un impact du prénom sur le devenir des individus. les personnes aux prénoms démodés sont plus nombreuses à fumer, ont une plus faible estime d’elles-mêmes et un niveau d’éducation plus faible. le lien entre un prénom jugé négativement et ses conséquences sur la qualité de vie serait

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Christopher Low/Istock

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médiatisé par davantage d’expériences de rejet, que ce soit dans le monde virtuel des sites de rencontres ou dans la vie sociale « réelle ». Pour confirmer ce constat, deux autres études ont été menées dans lesquelles la liste des prénoms a été rallongée, et les méthodes de mesure de leur popularité diversifiées. la fréquence d’un prénom a par exemple été prise comme indicateur de sa popularité. les personnes dont les prénoms sont impopulaires à l’heure actuelle (ils peuvent avoir été « tendance » lorsqu’ils ont été donnés) sont systématiquement celles qui ont le moins d’opportunités sur les sites de rencontre. Ces résultats font écho aux études américaines sur la discrimination raciale à l’embauche : les personnes aux prénoms à consonance étrangère ont moins de chance de voir leur CV retenu. Pour ne pas biaiser les études présentées ici, les chercheurs avaient veillé à ne pas inclure de prénoms d’origine étrangère dans les listes. Reste à présent à mener des recherches pour expliquer la connotation des prénoms. A priori, ceux inspirés des personnages célèbres ou de fiction risquent fort de tomber dans la ringardise. appeler son enfant loana ou Mégane n’est pas sans conséquence sur son futur, mieux vaut donc y réfléchir à deux fois… LIsA FrIeDMAnn (1) J. Gebauer, M. Leary, W. neberich, « unfortunate First names : effects of name-Based relational Devaluation and Interpersonal neglect », Social Psychological and Personality Science, 2011.

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PSYCHoPatHoloGie

Comment tuer peut devenir facile

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Quand un certain nombre de conditions sont réunies, tuer devient facile » : pour le psychiatre Daniel Zagury, le constat est clair : éliminer son frère, son prochain, est potentiellement à la portée de tout le monde. le tout est d’arriver à franchir un parcours d’obstacles sociaux et moraux pour se débarrasser du sentiment de culpabilité qui nous empêcherait de sauter le pas. Pour mieux le comprendre, ce spécialiste de psychopathologie et de psychiatrie légale compare tueurs en série et acteurs de génocide (1). De prime abord, tout les différencie. le tueur en série agit seul et dans le plus grand secret. Sa vie est marquée par des « situations traumatiques désorganisantes », chacune étant une pièce du puzzle criminel à venir. il voit dans ses méfaits un moyen d’illustrer sa toute-puissance, ce que Daniel Zagury appelle « l’orgie narcissique ». ensuite ? il jouit de pouvoir continuer comme si de rien n’était, en faisant se côtoyer impunément l’innocent et l’assassin. De crime en crime, il lui devient de plus en plus facile de tuer : il prend plaisir à constater son indifférence face à la terreur de la victime, et peut continuer sans obstacle sa petite entreprise d’exaltation. au contraire du tueur en série, l’acteur du génocide est tout entier voué au collectif. il agit au nom des ordres qu’on lui a donné, dans un but d’épuration et d’assainissement. Pas de situation traumatique a priori dans la vie de ce tueur. C’est un homme ordinaire (2) qui profite d’une parenthèse temporelle pour se couper de ses valeurs morales le temps du crime. il est porté par une « hybris collective », une ivresse de groupe. et en retire la satisfaction du devoir accompli.

Malgré ces profils psychologiques bien distincts, tueurs en série et acteurs de génocide ont quelques points communs. le plus important : l’absence de culpabilité. en effet, comment pourraient-ils se sentir rongés par le remord puisque la victime n’est rien à leurs yeux ? Ces deux catégories de tueurs prennent soin de « chosifier » la victime, de la dépersonnaliser avant de passer à l’acte. C’est une nécessité absolue. « On ne considérait plus les Tutsis comme des humains. Ni même comme des créatures de Dieu », témoignait un tueur génocidaire dans le livre de jean Hatzfeld, Une saison de machettes (3). Pour que le tueur en série regrette son geste, il lui faudrait faire renaître en pensée sa victime, la reconnaître en tant qu’être humain, et la tuer à nouveau. Mais il s’abstient de faire ce travail psychique : les conséquences en terme de culpabilité et de dégoût de soi pourraient conduire au suicide. la situation est encore plus délicate pour l’acteur de génocide : il perdrait tous les liens avec le collectif auquel il croyait jusqu’alors et pour lequel il a obéi. tueur en série et génocidaire n’agissent pas selon la même feuille de route ni les mêmes buts. Mais des arrangements psychologiques leur rendent le crime facile. et contribuent à expliquer les passages à l’acte répétés. MArIe DesHAyes (1) D. Zagury « tueurs en série et acteurs de génocide (pour que tuer devienne facile) », Topique, n°117, 2011/4. (2) c. Browning, Des hommes ordinaires, tallandier, 2007. (3) seuil, 2005.

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orsqu’ils se sentent fatigués ou fébriles, plus de 60 % des américains vont sur internet pour avoir des informations sur leur état de santé, le plus souvent en « googlisant » leurs supposés symptômes. une majorité d’entre eux décident s’ils iront ou non consulter un médecin sur la base de ces recherches en ligne. les informations d’ordre médical glanées sur les sites web, dont les forums de santé en ligne, semblent donc véritablement affecter les décisions des individus concernant leur santé. Plus spécifiquement, la façon dont l’information est présentée sur internet – en particulier l’ordre dans lequel les symptômes d’une maladie sont listés sur les divers sites web – influerait sur notre perception du risque de maladie. C’est la conclusion d’une récente étude réalisée par une équipe menée par la psychologue Virginia Kwan, de l’arizona State university (1). l’étude repose sur des expériences comparatives auprès de plusieurs échantillons d’étudiants. Dans la première expérience, des étudiants se sont vus présenter une liste de 6 symptômes d’une forme fictive de cancer de la thyroïde. une partie des volontaires a reçu une liste de 3 symptômes généraux (fatigue, fluctuations de poids, etc.), suivis de 3 symptômes plus spécifiques (grosseur dans la nuque, etc.). une autre partie des volontaires a reçu la liste des symptômes présentés dans l’ordre inverse (d’abord les symptômes spécifiques, puis les symptômes généraux). un dernier groupe de volontaires, enfin, a reçu une liste où alternaient symptômes généraux et spécifiques. l’ensemble des étudiants devait cocher les symptômes qu’ils avaient perçus au cours des 6 semaines précédentes, et ensuite évaluer la probabilité, selon eux, d’avoir la forme de cancer décrite par ces symptômes. les volontaires étaient à peu près aussi nombreux à se percevoir malades dans le premier

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De la fiabilité de l’autodiagnostic sur Internet

et dans le deuxième groupe. Mais le risque de développer la maladie était jugé bien inférieur par les étudiants du troisième groupe, qui avaient reçu la liste avec les symptômes alternés. Dans une autre expérience, les groupes de volontaires ont été soumis à des listes de symptômes décrivant une tumeur réelle, un méningiome. Comme dans la précédente expérience, 3 groupes d’étudiants ont reçu une liste de 6 symptômes : une liste présentant des symptômes généraux puis spécifiques pour le premier groupe, une liste de symptômes spécifiques puis généraux pour le deuxième groupe, et des symptômes généraux et spécifiques alternés pour le troisième groupe. Des listes de symptômes présentés dans le même ordre ont été distribuées à 3 autres groupes. Mais cette fois-ci, les listes comportaient 12 symptômes au lieu de 6. Résultat : dans le cas des listes de 12 symptômes, l’ordre de présentation des symptômes n’influe pas sur la perception du risque de maladie. il semble ainsi qu’un élément aussi arbitraire que l’ordre de présentation dans une liste de symptômes puisse influencer la perception que nous avons de notre propre état de santé. Cet effet disparaît cependant lorsque la liste de symptômes est longue. Des résultats qui incitent à relativiser – s’il était besoin de le prouver – les « autodiagnostics » que nous pouvons réaliser à partir de nos recherches sur le web. J. c. (1) V. Kwan et al., « effects of symptom presentation Order on perceived Disease risk », Psychological Science, 5 mars 2012.

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ne étrange épidémie vient de toucher des adolescentes de la petite ville américaine de leroy, dans l’État de new York. une quinzaine de jeunes filles, dont douze appartiennent au même lycée, ont été atteintes de tics faciaux et de mouvements involontaires tels qu’on en trouve dans le syndrome Gilles de la tourette. Cette brusque épidémie locale, apparue en octobre 2011, a suscité l’émoi des familles et l’interrogation des médecins. une polémique s’est notamment déclenchée à propos de son origine. les premiers tests n’ayant rien dévoilé de suspect dans l’air et l’eau, le psychiatre local a d’abord diagnostiqué un possible « trouble de conversion » : on appelle ainsi des symptômes organiques sans raison biologique apparente, et donc probablement occasionnés par des causes psychologiques. Mais les familles et les responsables locaux n’ayant guère été convaincus, il a été fait appel à d ’autres experts. Certains psychiatres se demandent aujourd’hui si la brusque épidémie ne serait pas due à une infection. Depuis quelques années, des recherches ont en effet mis en évidence une relation entre l’apparition soudaine de troubles tels que le syn-

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Des lycéennes américaines attaquées par des PANDAS ! drome Gilles de la tourette ou les troubles obsessionnels-compulsifs (toC), et des infections bactériennes ou virales. ainsi, rapporte la revue scientific American (1), Michael jenike, professeur de psychiatrie à Harvard, se demande si les adolescentes de leroy ne seraient pas atteinte d’une forme de… PanDaS.

Invasion de pAnDAs Que viennent faire les pandas dans cette histoire, me direz-vous ? PanDaS est l’acronyme de pediatric autoimmune neuropsychiatric disorder associated with streptococcal infection. Décryptage : il s’agirait d’un trouble neurologique autoimmune. une maladie est dite « auto-immune » quand elle est causée par le système immunitaire, normalement chargé de défendre l’organ i s m e , m a i s e n l ’o c c u r re n c e s’attaquant à lui. Cette maladie se déclencherait suite à la présence d’un streptocoque, soit un agent pathogène extérieur. le « P » de Pandas renvoie à « pédiatrique » car jusqu’à présent, les troubles neurologiques consécutifs à une infection n’avaient été repérés que chez des enfants de moins de 11 ans. Mais Michael jenike pense qu’ils sont beaucoup plus fréquents qu’on le croit, et qu’ils n’avaient simplement

pas été signalés en dehors des services pédiatriques. il ne voit pas de raison majeure pour lesquels des troubles équivalents pourraient se trouver dans des populations plus âgées. Ces dernières années, plusieurs recherches ont montré un lien possible entre agents infectieux et troubles neuropsychiatriques tels que les toC, le syndrome de la tourette, voire la schizophrénie. ainsi Mady Hornig, de l’université de Columbia, a-t-elle montré comment les choses fonctionnent sur des souris. les streptocoques infectent les anti-corps (qui défendent l’organisme contre une infection) : ceuxci, en se propageant, provoquent une maladie auto-immune se traduisant par des troubles neurologiques tels que des tics et des mouvements incontrôlés. Cette causalité reste bien sûr à démontrer dans le cas des lycéennes de leroy. Rosario trifiletti, spécialiste des PanDaS et qui travaille à une cinquantaine de kilomètres de là, a été dépêché sur place pour mener l’enquête. on attend ses résultats. ArIstIDe FruGuIère (1) K. schrock, « could an Infection cause tourette’s-Like symptoms in teenage Girls ? », Scientific American, 2 février 2012.

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Le mystère de la femme trépanée deux fois

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ourquoi les hommes du néolithique pratiquaientils la trépanation ? une récente étude du cas de la femme de Pritschoena par une équipe de chercheurs allemands relance les hypothèses sur la question (1). Morte il y a 4500 ans, la dame du néolithique a été découverte au début du xxe siècle par Paul Berger, un archéologue amateur, dans la région de Halle, dans l’est de l’allemagne. or, la boîte crânienne de la femme de Pritschoena, dont le squelette est remarquablement conservé, porte les traces d’une double trépanation. les deux ouvertures pratiquées dans la boîte crânienne l’ont été à deux périodes différentes. et toutes deux indiquent des signes de guérison. l’équipe de chercheurs en neurochirurgie qui a étudié son crâne estime que la femme a survécu des mois, voire des années, à ces opérations. l’objectif des trépanations pratiquées au néolithique reste obscur. Des traces de ce type d’opérations ont été obser-

vées sur des squelettes en europe, en asie ou sur le continent américain. Comment étaient-elles pratiquées ? S’agissait-il d’une forme de traitement de l’épilepsie ou de troubles mentaux ? Pour l’heure, les chercheurs ne peuvent que s’en tenir à des hypothèses. néanmoins, les traces de guérison à la suite de telles opérations, relevées sur le crâne de la femme de Pritschoena et sur d’autres ossements de la même période en europe, témoignent d’une réelle maîtrise technique de la part de ceux qui pratiquaient ces trépanations, dans des conditions d’hygiène sommaires et avec des instruments rudimentaires. J. c. (1) A. Alfieri et al., « the Woman of pritschoena : An example of the German neolithic neurosurgery in saxony-Anhalt », Journal of the History of the Neurosciences, vol. 21 (2), 2012.

PSYCHoloGie SoCiale

Que les riches sont vilains !

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inq chercheurs en psychologie des universités de Berkeley et de toronto ont présenté les résultats de sept études, ni plus ni moins, montrant que les personnes issues des classes sociales inférieures auraient davantage de morale que celles des classes supérieures (1). et les classes moyennes ? entre les deux, on suppose… Dans un contexte expérimental en tout cas, les riches, à en juger par leurs réponses à des questionnaires ou leur comportement pendant des jeux de rôle, s’embarrasseraient moins de scrupules pour prendre des décisions peu éthiques, mentir lors d’une négociation ou dans le cadre professionnel, tricher à un jeu vidéo pour obtenir une récompense, ou s’emparer des biens d’autrui (ils raflent plus de bonbons dans un bocal destiné aux enfants !). Pis : lors d’études supplémentaires réalisées à l’extérieur du laboratoire, nos chercheurs ont patiemment compté

combien de voitures rutilantes et combien de tacots traçaient leur route en forçant le passage dans un carrefour embouteillé, ou sans s’arrêter pour laisser passer les piétons. Qu’on se le dise, un conducteur présumé riche sur deux jouait les chauffards, contre un présumé pauvre sur trois. Pourquoi tant de vilenie chez tant de riches ? Parce qu’ils se croient au-dessus des lois et des usages ? Parce qu’ils estiment pouvoir facilement réparer les conséquences préjudiciables de leur comportement ? Parce qu’ils se soucient de l’opinion d’autrui comme de leur première dent ? Difficile à dire, pour nos auteurs. « Géraaaard ! tu seras pauvre, oui, mais honnête ! » J.-F. M. (1) p. K. piff. et al., « Higher social class predicts increased unethical behavior », PNAS, février 2012, consultable sur www.pnas.org.

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Hantée par un doigt fantôme

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e neuropsychologue Vilayanur Ramachandran, professeur à l’université de Californie, à San Diego, est le spécialiste le plus réputé des membres fantômes. il en a étudié de toutes sortes durant sa carrière, mais, tel un chasseur de papillons tombant à la renverse devant un coléoptère rarissime, il vient d’ajouter un beau fleuron à sa collection : le membre fantôme sans membre préalable ! expliquons-nous : voici une trentaine d’années, une femme connue sous ses initiales de R. n. a dû être amputée de sa main droite après un accident de voiture. Bientôt, elle a ressenti une douleur fantôme. jusque-là, rien que de tristement ordinaire. Sauf que la douleur en question irradiait de cinq doigts fantômes… alors qu’avant l’amputation, elle n’en avait que quatre ! elle est née en effet avec une malformation de la main droite : seul son auriculaire était normal, les autres doigts étaient inertes ou trop courts, et elle n’avait pas d’index du tout. or, avec sa main fantôme,

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otre tenue vestimentaire influe-t-elle sur nos facultés cognitives ? C’est à cette surprenante question qu’ont entrepris de répondre Hajo adam et adam Galinsky, de l’université américaine northwestern, dans l’illinois (1). Pour eux, porter certains vêtements peut avoir un effet sur notre système cérébral. et dans ce curieux effet semble entrer en jeu la signification symbolique du vêtement porté. Pour tester leur hypothèse, Hajo adam et adam Galinsky ont utilisé

elle s’est retrouvée avec le pouce trop petit, comme sur son ancienne main de chair et d’os, mais un index flambant neuf, bien que trop petit lui aussi. il lui a donc fallu attendre une amputation pour se sentir une main à cinq doigts… ce dont elle se serait bien passée ! Comment interpréter cela ? De deux choses l’une, expliquent Vilayanur Ramachandran et son collègue Paul McGeoch (1). Soit R. n. a toujours affabulé. Mais alors, pourquoi s’inventer une main qui ne soit ni identique à la précédente, ni tout à fait normale ? Soit les douleurs fantômes reposent sur une représentation cérébrale prototypique du corps humain, indépendamment de notre corps propre. et là, première nouvelle. C’est à s’en mordre les doigts de pied… JeAn-FrAnçOIs MArMIOn (1) p. McGeoch, V. ramachandran, « the appearance of new phantom fingers post-amputation in a phocomelus », Neurocase, 18 (2), 2012.

La blouse blanche… des blouses blanches, vêtement habituellement attribué aux scientifiques. Dans un premier temps, les deux chercheurs ont soumis 58 étudiants au test de Stroop. Ce test, développé à la suite des expériences de john Ridley Stroop dans les années 1930, consiste à évaluer l’effet interférant de certaines associations sur d’autres. Dans le test de Stroop, il est demandé à un individu de lire à haute voix une liste de mots désignant des couleurs (bleu, jaune, vert, rouge, etc.). Mais les termes en question sont imprimés dans une encre d’une couleur diffé-

rente de celle que désigne le mot luimême (par exemple, le mot « bleu » est imprimé en rouge, le mot « jaune » est imprimé en vert, etc.). l’interférence produite par la couleur d’impression sur la signification de chaque mot correspond à l’effet Stroop : face à une telle liste, un individu hésite dans la lecture des termes, se trompant parfois en citant la couleur d’impression plutôt que le mot à lire. Pour leur expérience, Hajo adam et adam Galinsky ont fait porter une blouse blanche à la moitié du groupe d’étudiants volontaires. les étudiants de l’autre moitié

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t si votre médecin ne vous disait pas toujours la vérité ? une équipe de chercheurs de la Harvard Medical School a recueilli le témoignage de près de 1 900 médecins américains issus d’une centaine de spécialités (1). il leur était demandé quel était leur degré d’approbation à l’égard de la Charter on Medical Professionnalism, charte internationale agréée par une centaine de regroupements professionnels de la santé à travers le monde. la réalité des pratiques paraît en fait assez éloignée de ce que promeut cette charte. ainsi près de 17 % des médecins interrogés émettent des réserves sur le passage de la charte qui stipule qu’un médecin ne doit jamais dire à un patient une chose fausse. D’ailleurs, 55 % des répondants disaient ainsi avoir communiqué, au sujet de l’état de santé d’un patient, un pronostic plus « positif » que la réalité le laissait objectivement supposer. Certains expliquent avoir parfois occulté la vérité à leurs patients sur la maladie, pour éviter de les inquiéter ou de leur faire perdre espoir. en outre, 34 % des répondants disent ne pas être « totalement en accord » avec l’affirmation selon laquelle les médecins devraient faire part à un patient de toutes les erreurs médicales significatives commises à son sujet, dès lors qu’elles n’ont pas entraîné de complications. Pourtant, soulignent les chercheurs, d’autres études ont montré

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Quand les médecins mentent qu’informer un patient des erreurs médicales réalisées peut réduire sa propension à intenter une action en justice pour cause de mauvaises pratiques. Par ailleurs, indique l’étude, 28 % des médecins interrogés disent avoir « intentionnellement ou involontairement révélé à une personne non autorisée une information relative à la santé d’un de leurs patients », violant ainsi le secret médical. Mais ce n’est pas tout : toujours d’après l’étude, environ 35 % des répondants n’étaient pas d’accord pour « faire part de la nature de leurs relations avec les sociétés pharmaceutiques et les compagnies spécialisées dans les appareils médicaux ». les auteurs de l’étude soulèvent enfin un détail sur les médecins interrogés : les praticiens femmes et issus des minorités tendaient davantage que les médecins hommes et blancs à approuver les principes d’honnêteté énoncés dans la Charter on Medical Professionnalism. Pour les chercheurs, il se peut donc que les femmes issues des minorités, sous-représentées dans le milieu, se sentent davantage astreintes au respect de codes professionnels. J. c. (1) L. I. Iezzoni et al., « survey show that at least some physicians are not always open or honest with patients », Health Affairs, vol. 31 (2), février 2012.

…rend-elle plus intelligent ? du groupe portaient leur propre tenue. or, les étudiants en blouse blanche ont fait moitié moins de fautes au test de Stroop que les étudiants vêtus de leurs habits ordinaires. Dans un deuxième temps, Hajo adam et adam Galinsky ont soumis leurs volontaires à une sorte de « jeu des 7 différences ». les participants devaient trouver le plus de différences possibles entre deux images très semblables. là encore, les volontaires qui portaient une blouse blanche au cours de l’expérience ont trouvé davantage de différences que ceux qui portaient

leur tenue quotidienne. D’autres expériences ont complété la recherche. il en résulte que la tenue portée peut influer sur certaines fonctions cognitives. les étudiants vêtus de la blouse blanche des scientifiques ont-ils vu leur sens de l’observation aiguisé par le simple fait de porter une telle tenue ? la question reste ouverte. en tout cas, à l’issue de cette série d’expériences, les deux auteurs de l’étude américaine affirment sans détour que « les vêtements peuvent avoir des conséquences sur la psychologie et le comportement des individus

qui les portent ». À tel point qu’ils songent à étendre leurs expériences à d’autres types de vêtements pour de prochaines recherches. De là à se demander si porter une soutane de prêtre nous rend plus respectueux de la morale ou si revêtir une tenue de pompier nous rend plus courageux, il n’y a qu’un pas… J. c. (1) H. Adam, A. Galinsky, « enclothed cognition », Journal of Experimental Social Psychology, sous presse, février 2012.

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tend par ailleurs à ignorer le sujet de l’alcoolisme, « au profit » de sujets sur la toxicomanie. la maladie d’alzheimer est également traitée en abondance. les cher- cheurs du King’s College se sont parallèlement penchés sur l’identité des commentateurs et experts médicaux les plus fréquemment sollicités par la BBC pour les sujets relatifs aux maladies mentales : il s’avère que parmi les 6 experts les plus consultés, 3 sont des membres de l’alzheimer Society. enfin, les chercheurs du King’s College ont examiné le type de recherches relatives aux maladies mentales relayées par les deux médias britanniques. Constat : pour la BBC comme pour le magazine new Scientist, la tendance est de se référer majoritairement à des recherches biologiques ou neurobiologiques lorsqu’il s’agit de traiter des maladies mentales. A contrario, le recours aux recherches psychologiques demeure minime… Quelle peut être la finalité de telles observations ? les auteurs de l’étude pointent que le traitement que les médias font de la recherche en santé mentale peut influer sur la perception que le public a de certaines maladies, voire sur les décisions gouvernementales en matière de subvention de certains domaines de recherche. les chercheurs britanniques en psychologie auraient-ils donc intérêt à se frotter davantage aux médias ? Milos

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outes les maladies mentales ne sont pas logées à la même enseigne lorsqu’il est question de leur couverture médiatique. Pour la première fois a en effet été réalisée une étude systématique de la façon dont les médias britanniques couvrent le champ des troubles psychiques : une équipe de l’institut de psychiatrie du King’s College de londres (1) a analysé les archives du site d’information de la BBC dans la période 1999-2008, ainsi que les parutions du magazine scientifique New scientist d’août 2008 à avril 2010. Dans les périodes déterminées, plus de 1000 sujets relatifs à la recherche en santé mentale ont été répertoriés pour la BBC, plus d’une centaine pour New scientist. Dans un premier temps, les auteurs de l’étude ont comparé la couverture médiatique relative aux maladies mentales et celle du cancer. la particularité de leur approche est d’avoir utilisé, aux fins de la comparaison, le « disease burden », littéralement le « fardeau de la maladie », le coût humain de la maladie sur la longévité des individus, établi par l’oMS. Cette mesure revient à calculer le nombre d’années de vie perdues de par la survenue de la maladie, ou par un handicap dû à la maladie. or, au Royaume-uni, le coût humain des maladies mentales est supérieur de 60 % à celui du cancer. Dans les archives de la BBC de la période 1999-2008, les maladies mentales font pourtant l’objet de deux fois moins de sujets que le cancer. À l’opposé, dans les parutions 2008-2010 du magazine New scientist, les chercheurs ont noté au moins deux fois plus de sujets consacrés à la recherche sur les troubles mentaux qu’à celle sur le cancer. autre constat, parmi les maladies mentales elles-mêmes, certaines font peu l’objet d’un traitement médiatique : tant la BBC que New scientist tendent par exemple à négliger la dépression, alors que celle-ci est l’un des troubles mentaux affectant le plus la vie des Britanniques. la BBC

in/Isto

La cote médiatique des maladies mentales

ck

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J. c. (1) G. Lewison, p. roe, A. Wentworth, G. szmukler « the reporting of mental disorders research in British media », Psychological Medicine, vol. 42 (2), 2011.

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Courrier des lecteurs

Dialoguez avec nous sur notre page Facebook : Le Cercle Psy (magazine)

Continuez à nous faire part de vos suggestions, avis, remarques positives ou non, en écrivant à sh.canonne@gmail.com.

Les soins palliatifs brutalisés…

Pas de bémol

« Lisant votre revue avec une certaine attention depuis le premier numéro, je la trouve plutôt attractive. Bien que vos positions parfois « rigides » envers la psychanalyse me froissent un peu, je trouvais globalement votre travail de qualité. Quand j’ai eu en mains votre dernière parution et lu l’article de Jean-François Marmion sur les soins palliatifs, j’en ai été atterrée ! Psychologue clinicienne depuis presque douze ans dans une équipe mobile de soins palliatifs en hôpital, je n’y vois qu’une caricature déplorable. Vous parlez d’un « mouroir » datant du siècle dernier ! Je n’ai jamais rencontré de tels endroits, côtoyé de telles équipes, rencontré de telles psychologues… Que font-elles pour changer les choses ? Quelle inertie et mépris envers les malades. Pourquoi vous en tenir à cette seule équipe et ne pas en avoir visité d’autres ? (…) Dommage de vous être laissé emporter dans ce mouvement dépressif d’une équipe qui ne reflète en rien la réalité du terrain. Suivez un peu les congrès de soins palliatifs et vous verrez que cette activité est vivante, et que malgré la dureté, on y rit bien plus souvent que dans tout autre service hospitalier… Il y existe des rencontres d’une force et d’une intensité peu communes, et pas dans un couloir sordide… Je ne pense pas continuer à vous lire, dommage ! »

« J’ai eu la chance de repérer le premier numéro de la revue Le Cercle Psy, et donc aussi d’attendre les numéros qui ont suivi. Sans aucun doute vous savez réunir pertinence et impertinence dans votre approche où la diversité des points de vue est constante. Ceci nous permet de développer un effort critique et créatif, souvent de rectifier sévèrement notre propre point de vue. (…) Cette lecture est un réel plaisir, avec la possibilité de faire des gammes sans être un virtuose dans le domaine de la psychologie. »

Barbara Gris

Monsieur Juillard Cher lecteur,

Chère lectrice, L’article en question n’avait pas vocation à retracer l’évolution générale des soins palliatifs mais à illustrer, dans le cadre de la rubrique « Psys en action », le travail concrètement effectué par des psychologues sur leur lieu d’exercice. J’ai donc raconté ce que j’ai vu dans l’établissement que j’ai pu observer, sans préjuger de ce qui se passe ailleurs. Aussi choquante soit-elle à bien des égards, cette description souligne, me semble-t-il, le mérite dont font preuve les psychologues concernées, qui parviennent à assurer tant bien que mal leur mission dans des conditions aussi difficiles. Et notre journal ne s’interdit pas d’aborder la fin de vie sous des angles complètement différents, comme avec l’entretien de Marie de Hennezel figurant dans notre numéro 3. Quant aux articles sur la psychanalyse, vous les trouvez parfois rigides et votre point de vue est tout à fait respectable. Sachez néanmoins qu’ils sont rédigés par des journalistes ne nourrissant aucun a priori défavorable à l’égard de cette discipline, puisqu’ils sont également psychanalystes…

Nous devrions vous recruter comme attaché de presse ! Merci pour votre enthousiasme. Pour faire vos gammes, la psychologie offre en effet une infinité de registres, parfois totalement méconnus du grand public. Si tout va bien, nous devrions en avoir fait le tour d’ici la moitié du XXIIIe siècle. Mieux vaut vous abonner ! Jean-François Marmion, rédacteur en chef

Jean-François Marmion, rédacteur en chef

PSYCHOLOGIE DU DÉVELOPPEMENT

Enquête sur la psychologie de l’enfant PARTICIPEZ !

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ntre nouvelles attentes du public et réformes institutionnelles, changements dans la formation et redistribution des tâches dans le secteur de la Santé, les missions et conditions de travail des psychologues évoluent considérablement. C’est pour en dresser un panorama précis qu’Oli-

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vier Halimi, chargé d’enseignements à l’université Paris-V et psychologue en CMP, et Claire Meljac, psychologue à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, lancent une enquête quantitative et qualitative sur les fonctions occupées par les psychologues exerçant auprès d’enfants et d’adolescents. Tous les psychologues concernés sont invités

à répondre à un questionnaire. Ce questionnaire est téléchargeable sur le site web du Cercle Psy (www. le-cercle-psy.fr). Cette recherche fera l’objet d’une publication au dernier trimestre 2012. OLIVIER HALIMI ET CLAIRE MELJAC

www.le-cercle-psy.fr

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PSYCHoloGie Générale

VIVRE AVEC

LA MALADIE D’UN PROCHE

cAMILLe FOUrNIer

schizophrénie, troubles bipolaires, dépression… comment gérer au quotidien la souffrance d’un proche ? L’entourage s’estime-t-il toujours pris en considération par les soignants ? Des patients, leurs familles et des professionnels témoignent.

«

Il y a cinq ans, ma fille a été touchée par une crise psychotique d’une violence extrême. On n’a rien vu venir, raconte Mme V., qui a souhaité conserver l’anonymat. Nous étions en vacances à l’étranger, elle a décompensé* lorsque nous sommes rentrés. Elle était avec sa sœur, qui, elle, avait remarqué certains signes précurseurs, mais elle n’imaginait pas que cela puisse aller jusque-là. C’était vraiment spectaculaire, comme dans L’exorciste : tout son corps et son esprit ont buggé. D’où la camisole, et l’hospitalisation de force*. Le médecin urgentiste nous a alors donné les coordonnées de l’UNAFAM (Union Nationale des Familles et Amis de personnes malades psychiques) (1). Cette maladie est très violente et agressive pour notre famille, qui se retrouve détruite. On ne peut résister seul. » un adolescent qui se scarifie et reste cloîtré dans sa chambre, un frère ou une sœur qui délire et devient violent, un parent plongé dans une profonde dépression… Chaque fois, le même constat : un malade dans le déni qui refuse les soins, et une famille plongée dans le désarroi et rongée par la culpabilité. « On nous appelle à tout moment de la maladie, des premiers symptômes à des moments de décompensation ou en période de relative stabilisation, explique ainsi Marielaure Matot, psychologue au service écoute-Famille (2) de l’unaFaM. Beaucoup d’appels concernent le refus de soin. On se rend compte en discutant avec le proche, le plus souvent la mère, qu’il n’y a pas de soignants autour

du malade, ou qu’il n’y en a plus, avec une rupture de soin. À nous d’arriver à démêler les choses, et d’amener peu à peu la famille à accepter la maladie ».

« Faites attention à vous » Certains proches ne découvrent la maladie que lorsqu’elle est installée depuis un certain temps. Marielaure Matot expose le cas d’une jeune femme vivant seule avec son frère dépressif, et qui a commencé à se demander s’il n’était pas schizophrène à cause de récentes idées délirantes. il voyait un psychiatre tous les quatre mois pour renouveler son traitement, mais sa sœur pensait que ce n’était pas suffisant, tout en se demandant quelle attitude adopter. « Elle avait un vrai besoin d’information sur les idées délirantes, explique encore la psychologue. Elle n’avait pas compris qu’il s’agissait de convictions profondes du malade, et qu’il était inutile d’essayer de montrer que c’était faux. » Mais comment ne pas perdre pied quand tout l’entourage est touché, comment préserver tant bien que mal un peu d’harmonie familiale ? « J’ai dit à cette jeune femme de faire attention à elle, poursuit Marie-laure Matot. Même si c’est très bien d’être présente et vigilante pour son frère, c’est lourd de vivre au quotidien avec quelqu’un qui ne vient pas à table parce qu’il est au fond de son lit. C’est aussi cela qu’on essaye de transmettre à la famille : ‘‘ Faites attention à vous. À force de vous focaliser sur le malade, vos autres enfants peuvent se sentir abandonnés, votre couple peut en payer un certain prix. Vous-même,

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si vous ne tenez pas compte de l’usure, vous pouvez aller vers une dépression et un épuisement ’’ ».

« Faites attention à vous. À force de vous focaliser sur le malade, vous pouvez en payer le prix » Marie-Laure Matot, psychologue Ces conseils sont généralement mieux entendus par les proches d’un malade quand ils émanent d’une association ou d’un autre parent. Quand ils viennent d’un soignant, ils sont souvent mal pris et font flamber la culpabilité. les relations avec le milieu médical sont en effet fréquemment décrites comme houleuses. les familles se plaignent de l’indifférence des médecins, et les professionnels regrettent le manque de temps accordé à l’entourage. « Les médecins ne nous parlent pas, renchérit Mme V. On a même l’impression qu’ils nous soupçonnent d’être responsables de la maladie. Du coup, on culpabilise beaucoup, on se pose un tas de questions qui restent sans réponse ». Marie-laure Matot confirme que beaucoup de familles se plaignent des relations avec les équipes médicales : « Je pense que nous en sommes encore aux balbutiements de l’alliance thérapeutique à trois : famille, psychiatre, malade. La famille est très souvent écartée, soit par idéologie – certains CMP ne reçoivent pas les

Le psy derrière le téléphone Comment accueillir la demande, gérer les émotions, assurer l’entretien avec les proches d’un malade, avec comme unique instrument un combiné téléphonique ? Marie-Laure Matot, psychologue du service ÉcouteFamille de l’UNAFAM (Union Nationale des Familles et Amis de personnes malades psychiques), raconte. « Les gens nous appellent quand ils sentent monter une  angoisse intense, avec des émotions brutes qui arrivent  de plein fouet. Ils tombent sur le psychologue au  téléphone, et là, on rentre directement dans quelque  chose d’assez brutal. Le fait de ne pas se voir favorise  cela : nous sommes d’emblée plongés au cœur de la  souffrance, davantage que dans un entretien en face à  face. Il est primordial de bien structurer l’entretien, pour  ne pas se laisser envahir par les affects. Je dirais même  que c’est encore plus important que dans un entretien en  face à face. Notre cadre à nous, que l’on finit par  construire à notre façon, c’est uniquement notre  psychisme. La voix peut traduire beaucoup de choses :   on entend très bien les discordances, les émotions qui  sont authentiques, et celles qui le sont moins. Dès qu’on  sent que la voix s’apaise un peu, il faut pouvoir clore sur  quelque chose de structurant et ne pas laisser la  personne totalement effondrée. D’autant plus que  l’entretien sera peut-être unique. » Propos recueillis par C. F.

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familles –, soit par manque de compétences – quand les psychiatres ne sont pas habitués à rencontrer les proches –, ou encore par manque de temps. Je constate néanmoins des progrès depuis quelques années, sans doute grâce à des consignes visant à associer les familles au parcours de soin. »

« Je suis le boulet de la famille »

Témoignage d’une patiente Âgée de 26 ans, Alexandra V. tente de vivre au quotidien avec la maladie, et a bien conscience de la souffrance que cela engendre au sein de sa famille. « Je suis handicapée, donc j’ai constamment besoin que  l’on s’occupe de moi. Mon père m’accompagne tous les  matins à l’hôpital de jour, sa présence est très importante  pour moi. J’ai souvent des rechutes, avec des bouffées  d’angoisse qui remontent, et, dans ces moments-là, soit  j’ai besoin de m’isoler et il faut me laisser tranquille, soit  j’ai besoin de parler. Je me tourne souvent vers mon  père, il est très présent et très compréhensif. Ma mère,  elle, est très angoissée. J’ai parfois l’impression qu’elle  me reproche d’avoir fait entrer la maladie dans la famille.  C’est vraiment difficile pour eux de vivre cela au  quotidien. Je suis le boulet de la famille. Ma petite sœur a tenu le choc pendant longtemps, et puis elle a craqué.  Aujourd’hui, elle ne supporte plus ma maladie, elle  m’évite. Je ne peux pas lui parler, ni la toucher.  Ma grande sœur, au contraire, est très gentille, elle me  passe tout. Du coup, cela crée un équilibre. Sans eux,  je ne sais pas ce que je ferais. J’aimerais les aider à  comprendre ce que je vis. Ils ont vraiment besoin de  discuter avec d’autres parents dans le même cas pour  essayer de comprendre et de relativiser la situation. » Propos recueillis par C. F.

Les soignants écartent souvent la famille, par principe, par manque de compétences ou manque de temps Des consultations spécifiques pour les familles Cette évolution est confirmée par certains indices, comme la création de la Consultation Familles sans patients, au CPoa (Centre d’accueil psychiatrique d’orientation et d’accueil) de l’hôpital Sainte-anne, à Paris (3), où les familles peuvent consulter à propos d’un proche dont le comportement les inquiète. « Si les gens viennent nous voir, explique le Dr Pierre lana, praticien hospitalier et responsable de la consultation au CPoa, c’est sûrement parce que les services ne répondent pas forcément aux attentes, le secret médical ne simplifiant pas les choses ». et de préciser que tous les services de soins ne réservent pas le même accueil aux familles de patients : « Certains services en sont très soucieux, d’autres se sentent plus démunis. Ici, au CPOA, nos consultations permettent à l’entourage de trouver une stratégie pour aider la personne en souffrance. Beaucoup de familles arrivent parce qu’elles ne savent pas identifier la situation. Il ne s’agit pas pour nous de faire un diagnostic sur une personne que l’on n’a pas vue, mais d’essayer d’apprécier la situation, et proposer d’en discuter. Cela permet aux familles, qui ne savent pas comment s’orienter, de sortir de leur ambivalence. Après plusieurs rencontres avec ces familles, on peut voir si la personne concernée nécessite une évaluation psychiatrique. » Dans quelle mesure ces démarches sont-elles efficaces ? Selon le Dr lana, après avoir rencontré les familles au CPoa, le jour même, le lendemain, ou le surlendemain, la famille revient avec le patient dans 30 à 40 % des cas. « Cela débloque quelque chose chez eux, explique encore le Dr lana. Cela libère tout ce qui relève du malaise, de la honte, de l’impossibilité de mettre des mots sur une situation trop douloureuse ». en devenant elle-même bénévole de l’unaFaM, Mme V. a pu, de son côté, sortir de la solitude, et partager ses expé-

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riences avec d’autres parents dans la même situation. elle participe également aux stages régulièrement proposés par l’association autour de diverses thématiques, telles « Comment agir autour de l’enfant malade », ou encore « Comment tenir dans la durée ». Quant au Dr lana, il croit beaucoup au développement de projets orientés vers la prise en charge et la guidance des familles en milieu hospitalier : « Il est indispensable d’offrir cet espace-tiers à la famille. Nous avons d’ailleurs créé l’association Famille Urgence, avec un objectif d’entraide. On y accomplit un travail de réflexion sur la relation du patient à sa famille, l’accueil de la famille par l’institution psychiatrique, et les moyens pour la famille de devenir actrice du soin de la personne hospitalisée ».

(1) Association créée en 1963 à l’initiative de familles, avec le soutien de psychiatres, l’UNAFAM vise à faire reconnaître le rôle essentiel des aidants familiaux auprès de leurs proches malades. (2) Le service Écoute-Famille de l’UNAFAM est un service de téléphonie sociale où interviennent des psychologues cliniciens, qui assurent l’écoute gratuite et anonyme de tous ceux qui sont touchés de près ou de loin par la maladie. (3) service d’urgence sanitaire régional, le cpOA de l’hôpital sainteAnne a une mission de prise en charge de la crise et de l’urgence. Il reçoit tous les jours, sans interruption, toute personne de plus de 15 ans qui se présente en consultation, y compris les familles. Le cpOA réalise environ 1 000 consultations de familles par an. .

* MOTS-CLÉS :

Décompensation : phase au cours de laquelle les mécanismes régulateurs des perturbations chez l’individu s’effondrent. Cette rupture de l’équilibre psychique fait basculer dans une phase de crise. Hospitalisation sous contrainte : L’hospitalisation sous contrainte pour des raisons psychiatriques recouvre deux dispositifs, l’hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT) et l’hospitalisation d’office (HO). L’HDT concerne les personnes présentant des troubles psychiatriques exigeant des soins immédiats, qui ne sont pas en mesure de donner leur consentement en raison d’un manque de discernement. L’hospitalisation est donc demandée par un tiers, soit un membre de la famille du malade, soit une personne « susceptible d’agir dans l’intérêt du malade » (à l’exclusion du personnel soignant exerçant dans l’établissement d’accueil). L’HO est une mesure sécuritaire, arrêtée par les services préfectoraux : elle concerne des patients qui représentent ou risquent de représenter un danger sévère pour la sécurité. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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D’où vient

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le goût du risque ? Entretien avec Jean-Pascal Assailly Nous ne sommes pas tous égaux face aux risques. Les adolescents et les hommes sont les plus casse-cous. Mais qu’est-ce qui les motive ? Qu’est-ce que prendre un risque ? Chacun de nous se trouve devant une balance à deux fléaux : celui des bénéfices et celui des coûts. Quand on prend un risque, on en connaît les conséquences négatives (mourir, se faire mal, perdre de l’argent, avoir des ennuis sociaux, etc.), mais on le fait tout de même car les avantages nous apparaissent supérieurs aux éventuels coûts. Dans mon livre Psychologie du risque, j’essaie de montrer quels sont les bénéfices psychologiques des comportements dangereux. ils ont une fonction, aident le sujet à vivre, à lutter contre la dépression ou l’anxiété par exemple. la prise de risque nous permet de nous adapter à nos problèmes psychologiques, même si elle peut être parfois contre-productive, lorsque l’on finit par subir des conséquences négatives.

La prise de risque a longtemps été perçue comme purement rationnelle. Actuellement, le rôle des émotions semble davantage pris en compte… la littérature sur le risque a été très psycho-cognitive jusqu’au milieu du xx e siècle, voire plus récemment encore. elle concernait les paris financiers, et nombre d’économistes y ont contribué, s’interrogeant par exemple sur les raisons qui amènent un entrepreneur ou un joueur de casino à prendre des risques. les modèles mathématiques des gains et des pertes illustrent ce courant. aujourd’hui, on assiste à une évolution. la prise de risque comprend certes une évaluation cognitive, mais on s’aperçoit que les émotions influencent fortement nos décisions. Prenons l’exemple de la peur. Parfois bonne conseillère, elle nous évite de

prendre trop de risques et nous ne serions plus là sans elle. ainsi, heureusement que les enfants craignent de mettre les doigts dans le feu ! De même, un animal survit car la peur l’amène à éviter les prédateurs. l’effet inverse peut aussi être observé : lorsque nous paniquons, nous prenons des décisions totalement irrationnelles car notre raisonnement est brouillé par la peur. on peut également évoquer le phénomène contraire : l’absence d’émotions. l’alexithymie correspond au fait de désactiver ses émotions à la suite de situations où les émotions négatives ont été trop dures à vivre. lors des prises de décisions, les émotions seront alors remplacées par les sensations. l’individu devient un chercheur de sensations, nouvelles et intenses si possible, pour occuper son psychisme. Si les

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> JEAN-PASCAL ASSAILLY psychologue de formation et chercheur à l’INreT (Institut national de recherches sur les transports et leur sécurité), il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la prise de risque, notamment chez les jeunes, et a publié un manuel de synthèse sur la question, La Psychologie du risque (Lavoisier, 2010). hasards de la vie l’amènent vers l’alcool, il aura besoin de boire beaucoup, ce qui conduit à la dépendance. Quel que soit le terrain de prise de risque choisi par ces individus, ils vont répéter l’expérience pour chercher à en apprendre quelque chose. ils sont à la recherche de l’émotion perdue, par le moyen illusoire qu’est la prise de risque. les émotions peuvent donc aussi influencer la prise de risque par le biais de la désactivation. aujourd’hui, la science du risque doit intégrer l’étude de la peur, du plaisir… la psychologie clinique ou la psychanalyse deviennent de ce fait des champs intéressants. Vous écrivez que l’adolescent est la « drosophile » de l’étude de la prise de risque. Expliquez-nous. l’adolescence a toujours été associée à la prise de risque. Des tablettes égyptiennes l’évoquent déjà, et des

écrits grecs nous expliquent que les jeunes prennent trop de risques. les 15-25 ans sont l’éternelle décade tumultueuse ! étant donné qu’il s’agit d’un phénomène universel, il est instructif de se pencher sur les adolescents pour étudier la prise de risque. Pourquoi celle-ci est-elle maximale à cette période ? le développement cognitif des adolescents est pourtant plus important que celui des enfants, et il a été montré qu’ils connaissent aussi bien que les adultes les associations tabac-cancer du poumon ou alcool-accidents de la route… Justement, si ce n’est par méconnaissance ou encore par immaturité, pour quelles raisons les adolescents prennent-ils autant de risques ? le risque peut avoir cinq « utilités » à l’adolescence : la catharsis (l’expression des états de tension, l’extériorisation du stress, la compensation des frustrations…), la recherche de sensations, l’autonomisation (la prise de risque comme volonté de contrôle sur son comportement et son environnement, et comme expression du conflit avec l’autorité des parents et les normes sociales), le besoin de prestige (la fonction identitaire) ou l’ordalie (le risque initiatique, comme le jeu de la roulette russe). Chaque adolescent sera plus sensible à l’une de ces fonctions du risque, mais finalement tous prendront des risques pour l’une ou l’autre de ces raisons. il faut néanmoins souligner que les adolescents ne sont pas des Martiens : ce qui est vrai à cet âge l’est encore par la suite. Par exemple, la recherche de prestige se retrouve aussi chez l’adulte. Cependant le phénomène est grossi à l’adoles-

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cence, car les besoins sont exacerbés, on est à la recherche de sensations, de nouveauté, d’exploration. C’est l’âge des plus grandes ivresses, de la prise de drogues, des fugues.

Les Grecs expliquaient déjà que les jeunes prenaient trop de risques Ceci est notamment lié aux transformations de la vie hormonale, qui poussent à la mise en danger. on peut donc dire que la prise de risque est plus « utile » entre 15 et 25 ans. on en tire davantage de bénéfices. les adolescents ne sont ainsi en aucun cas irrationnels ! On observe un autre phénomène : les hommes prennent davantage de risques que les femmes. Comment l’expliquer ? la différence hommes-femmes est encore plus spectaculaire que le pic lié à l’âge. les hommes prennent davantage de risques sur la route, boivent plus, consomment plus de cannabis, commettent plus d’actes de délinquance… trois raisons expliquent ces constats. la première est biologique, on ne peut rien y faire : à la puberté, les garçons sont soumis à un véritable bombardement hormonal de testostérone. le taux est multiplié par 14. étant donné l’influence de la testostérone sur la prise de risque, il ne faut pas s’étonner que la différence des comportements filles-garçons devienne très importante à partir de 14 ans. la deuxième raison est l’adhésion aux stéréotypes de sexes. Dans notre société, on a toujours considéré que ce qui est risqué et violent est mascujuin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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lin. l’éducation parentale est très – trop – différente entre les filles et les garçons. Chaque fois qu’un petit garçon commet une imprudence, ne respecte pas une règle, le parent a tendance à penser que c’est la nature. Si la petite fille fait exactement la même chose, les parents lui diront que c’est mal et la culpabiliseront. Si on envoie pendant 18 ans ces deux types de messages aux enfants, quand on leur met ensuite un volant entre les mains et qu’on leur dit de respecter les règles, on imagine facilement ce qui va se passer. les hommes et les femmes perçoivent aussi bien les risques, mais c’est le rapport à la règle qui diffère. Pour les petites filles, l’interdit est un mur infranchissable, pas pour les petits garçons.

À 18 ans, le rapport des jeunes au risque est déjà construit : il est trop tard pour la prévention Si l’on veut réduire la mortalité prématurée des hommes, il faudrait réduire les dissemblances d’éducation, élever les garçons comme les filles, afin de mieux les protéger. la troisième piste pour expliquer la différence hommes-femmes est anthropologique. l’hypothèse est celle de la division du travail. Dans les groupes humains, le travail des hommes a souvent été la maîtrise de l’outil. les premiers outils étaient d’ailleurs des armes, pour chasser. l’outil du xxe siècle a été la voiture : ceci explique que tant d’hommes lui vouent une véritable passion. Quant aux femmes, leur tâche essentielle a été de « faire » et élever des enfants en veillant à ce qu’ils ne meurent pas, ceci afin d’assurer la survie de

l’espèce. Se préoccuper ainsi de la santé et de la sécurité diminue l’agressivité et la prise de risque. l’enjeu est donc de savoir si l’on peut inculquer un peu plus de souci de l’autre dans les cerveaux masculins. la question reste ouverte… De plus en plus d’hommes s’occupent de leurs enfants, ceci pourrait peutêtre porter un jour ses fruits. Vous évoquez des influences environnementales dans la prise de risque. Pouvez-vous donner quelques exemples ? la famille et les amis exercent une influence majeure. Pour ce qui est de la famille, on peut citer l’héritage génétique : si les parents sont de grands preneurs de risques, il est probable que l’enfant en devienne aussi un. Prenons l’exemple de la résistance aux effets de la sensation. les garçons qui sont fils de pères alcoolo-dépendants héritent d’une vulnérabilité génétique : l’alcool leur procure peu de sensations. Ce facteur biologique interagit avec l’environnement. À l’adolescence, on boit en groupe le week-end. les fils de pères alcoolo-dépendants devront boire un verre de plus que leurs amis pour avoir la même sensation d’euphorie. Puis avec le phénomène de tolérance, il faudra deux verres, puis trois… pour avoir le même effet. le risque de devenir alors alcoolodépendant est donc important. l’éducation familiale joue aussi : il y a de fortes transmissions intergénérationnelles relatives à la consommation de tabac, d’alcool… les comportements parentaux ont toutes les chances d’être imités. avec les amis entre en jeu le mécanisme de sélection des pairs. Dans une classe d’une trentaine élèves, on ne s’acoquine pas avec n’importe qui,

on choisit. Beaucoup de sujets sélectionnent des amis qui ont la même attirance qu’eux pour tel ou tel risque. Si un jeune fume du cannabis, il prendra pour amis d’autres jeunes qui en fument. Par la suite, il sera influencé par ces amis et ses comportements seront renforcés. il faut bien avoir conscience que la personne joue un rôle actif, et qu’elle n’est pas influencée malgré elle. en fait, les individus construisent leur propre malheur en s’entourant de pairs déviants. Existe-t-il une « personnalité-type » du preneur de risque ? il n’y a pas vraiment de portrait-type du preneur de risque. la prise de risque n’est pas une question de personnalité. Vouloir prédire la délinquance à partir des traits de personnalité du jeune enfant est donc hasardeux. ajoutons à cela le phénomène de résilience. l’individu peut présenter à un moment de sa vie un trait qui le met fortement en danger, et changer par la suite. l’évolution des besoins, les rencontres et les épreuves de la vie brouillent ainsi le lien entre personnalité et risque. Comment est-il possible de prévenir la prise de risque ? nous savons aujourd’hui que les démarches purement informationnelles ne sont pas très efficaces. Montrer des cadavres de sidéens ou des foies d’alcooliques pour effrayer les gens et les culpabiliser ne suffit pas, car ils s’empressent d’oublier. les comportements à risque ne sont pas liés à un manque d’informations. Cependant, le système éducatif français présente une carence, il n’enseigne rien aux jeunes sur l’autoévaluation : Quel type d’individu suis-je réellement ? Quel est mon rapport à l’alcool ? au cannabis ? au

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À l’avenir, dans quelles directions devraient aller les recherches sur le risque, selon vous ? il manque des travaux transdisciplinaires pour mettre en évidence les interactions. on pourrait ainsi étudier l’interaction entre un phénomène affectif, comme des difficultés relationnelles avec la mère, et un phénomène biologique comme le fonctionnement du système limbique. on peut imaginer qu’un psychologue et un biologiste travaillent ensemble sur cette thématique. les recherches sont pour l’heure morcelées. le clivage entre la cognition et l’émotion reste très présent. la communication entre neuroscientifiques et psychologues cliniciens est insuffisante. en face, c’est pourtant bien la même personne qui prend des risques et dont les mécanismes affectifs et cognitifs interagissent ! propos recueillis par LIsA FrIeDMANN

Christian Martínez Kempin/Istock

risque ? les jeunes sont souvent laissés seuls face à leurs problèmes. Dans les pays anglo-saxons, les approches psychosociales se développent, on enseigne les life skills, les compétences de vie : Comment résister aux incitations à boire du samedi soir ? Comment faire quand un ami ivre veut me ramener ? C’est très insuffisamment répandu en France. en tant que psychologue du développement, je dirais qu’il faut commencer la prévention à la crèche, car les attitudes face au risque se construisent dès la petite enfance. la prévention devrait être davantage encouragée en milieu scolaire. À 18 ans, quand les jeunes apprennent à conduire, leur rapport au risque est déjà construit : il est trop tard pour la prévention !

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Pourquoi le cerveau des ados pousse au risque L’une des raisons de la prise de risque à l’adolescence est d’ordre neurobiologique. « Deux systèmes  se développent, mais pas au même  moment malheureusement », note le psychologue Jean-Pascal Assailly. Le système dopaminergique est le premier à se modifier, à la puberté. Ce système socioémotionnel implique les structures limbiques, l’amygdale, le noyau accumbens et d’autres aires cérébrales associées au jugement de l’attractivité des stimulations, particulièrement en situation groupale. Conséquence de la modification de ce système, l’adolescent est davantage à la recherche de récompenses et de sensations, d’où une propension plus grande à prendre des risques. À la fin de l’adolescence, l’autorégulation s’améliore grâce au développement d’un second système, celui du contrôle cognitif des décisions. Localisé dans les aires préfrontales, il permet notamment de résister aux

pressions des pairs. « L’adolescence est donc  caractérisée par un problème  d’agenda entre ces deux systèmes,  le premier se modifiant plus tôt   que le second, et produisant cette  augmentation de la recherche de  récompenses et de sensations », résume Jean-Pascal Assailly. « Ce décalage s’accentue  actuellement, poursuit le chercheur. Depuis le xixe siècle, la puberté  survient en effet de plus en plus  précocement pour des raisons  biologiques, nutritionnelles,  sanitaires. Par conséquent,   la testostérone « allume »   le système limbique de plus en plus  tôt, en l’inondant de dopamine sans  que les liaisons synaptiques avec   les aires préfrontales soient encore  établies. Les conduites à risque et  leurs conséquences dommageables  surviennent donc plus tôt  aujourd’hui ». La précocité pubertaire serait donc en elle-même un facteur de risque.  L. F.

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INTERNET CHANGE-T-IL

LE CERVEAU ?

pHILIppe LAMBerT

Internet favorise les contenus courts et éclatés. pour cela, il est accusé de nuire à nos capacités intellectuelles. Alors, pour le meilleur ou pour le pire, les médias numériques contribuent-ils à transformer notre cerveau ?

n

icholas Carr n’est pas un scientifique, mais un journaliste et essayiste dont les sujets de prédilection ont trait aux nouvelles technologies (voir l’entretien p. 32). De son propre aveu, il passe le plus clair de son temps à naviguer sur internet. aussi est-ce essentiellement dans son expérience personnelle qu’il a puisé les éléments qui l’ont conduit à conclure qu’internet modifie l’esprit, donc le cerveau, et qui plus est, dans un sens peu favorable à l’intelligence humaine et à la connaissance profonde des choses. il n’est certes pas le seul à être taraudé par ces questions, loin s’en faut, mais nous devons à la vérité de reconnaître que peu d’études scientifiques nous éclairent quant à

l’impact, positif ou négatif, des technologies de l’information sur notre système nerveux, nos facultés intellectuelles et notre culture. l’heure est encore au débat d’idées et aux intimes convictions plutôt qu’à l’élaboration de modèles fondés sur la démarche expérimentale indissociable de la science. Dès lors, il n’est guère étonnant qu’on avance tout et son contraire. Pour les uns, dont nicholas Carr, internet tendrait à nous rendre « idiots » ; pour d’autres, la toile est une porte ouverte vers la multiplicité des savoirs et le progrès humain. ne faudrait-il pas sortir des positions dogmatiques et relativiser le propos ? « Plutôt que de se demander si Internet nous rend stupides, il serait plus fécond d’étudier comment former les gens à un usage intelligent de cet outil

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dans des pratiques de recherche ou d’appropriation de l’information », souligne ainsi le professeur Pierre Fastrez, chercheur qualifié du Fonds national de la Recherche Scientifique (FnRS) de l’École de communication de l’université catholique de louvain (uCl), en Belgique.

Incapables de se concentrer ? l’une des critiques que nicholas Carr adresse au web est d’avoir entraîné une rupture avec la lecture « calme et profonde » qui était auparavant la règle. il écrit ainsi en 2008 dans l’article « is Google Making us Stupid ? » (1) : « Je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. (…) Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. (…) La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte. » Pour étayer ses assertions qui reposent sur de l’auto-observation, nicholas Carr affirme que des amis et connaissances, dont certains sont pourtant férus de littérature, ont même arrêté de lire des livres car ils sont devenus incapables de se concentrer durablement. il cite ensuite une étude réalisée par des chercheurs de l’université de londres, qui montre que les visiteurs de deux sites web fournissant des livres électroniques, articles de journaux et autres sources écrites, ne lisent généralement pas plus de deux pages des documents qu’ils consultent avant de se précipiter vers un autre site. Pour nicholas Carr, le surf sur internet a changé notre façon de penser, ni plus ni moins. Épousant l’opinion de Maryanne Wolff, psychologue du développement à la tufts university, aux États-unis, il estime que le style de lecture promu par internet célèbre le culte de l’efficacité et de l’immédiateté et, par là même, fragilise « notre capacité à interpréter les riches connexions mentales qui se produisent lorsque nous lisons profondément et sans distraction ». l’écrivain force un peu le trait. Car nous sommes nombreux à utiliser régulièrement internet sans pour autant avoir renoncé à la lecture d’articles d’une certaine complexité, d’essais ou de romans, même si le livre est en crise et que la presse écrite tend à s’inscrire, de façon sans doute trop systématique – mais très commerciale – dans la philosophie des articles courts et éclatés. « Des textes de relativement petite taille peuvent avoir un aspect positif : ils sont sans doute mieux adaptés à nos capacités cognitives », estime cependant le professeur Steve Majerus, chercheur qualifié du FnRS au Centre de recherches en neurosciences cognitives et comportementales de l’université de liège (ulg)… tout en soulignant néanmoins le risque d’aller trop loin dans la fragmentation des écrits.

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nicholas Carr écrit : « Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. » on sait que la plasticité cérébrale est un phénomène important et que, devant assurer des réponses adéquates aux stimuli du monde extérieur, notre cerveau est un chantier en perpétuel remaniement. le simple fait de lire cet article ou de voir un chien apparaître au détour d’un chemin y produit des aménagements, renforçant des connexions synaptiques et des réseaux neuronaux, en éliminant d’autres.

La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte ainsi, au cours des deux premières années de leur activité, les chauffeurs de taxi londoniens sont appelés à s’imprégner de la carte détaillée de la capitale britannique. Des études en imagerie cérébrale ont mis en évidence que leur hippocampe, structure impliquée dans les mémoires déclarative (2) et spatiale, était surdéveloppé.

Un remodelage cérébral ? Sur la base de ces exemples, faudrait-il conclure à une modification profonde des réseaux neuronaux et synaptiques de notre système nerveux central sous l’effet d’une navigation assidue sur le web ? Qu’il y ait un impact est indéniable, puisque tout événement de la vie grave en quelque sorte son empreinte dans la structure même de notre cerveau, mais de là à conclure a priori qu’internet refaçonne fondamentalement notre « circuiterie » et influe sensiblement sur nos processus cognitifs, il y a une marge qui ne peut être franchie en l’absence de résultats scientifiques probants. or ceux-ci brillent actuellement par leur absence. Pour démêler l’écheveau, des études longitudinales seraient nécessaires. en outre, le web est relativement jeune - un peu plus de 20 ans -, et nous en sommes encore à découvrir ses potentialités. « Il est très difficile de porter dès à présent un jugement circonstancié sur les évolutions neurologiques, anthropologiques ou autres qu’a pu engendrer ce média, explique ainsi Pierre Fastrez. L’histoire du livre et des pratiques sociales et éducatives qui y sont chevillées s’étend sur des siècles. Ici, nous ne disposons pas du recul nécessaire pour savoir quels seront à terme les usages d’Internet, et comment on l’utilisera pour l’acquisition d’informations et de connaissances. » et de poursuivre : « Nicholas Carr juge que la toile promeut la lecture rapide juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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et une forme de superficialité. Je crois qu’il est trop tôt pour se prononcer de façon définitive, car si la culture livresque a été institutionnalisée par l’école, le système éducatif doit encore inventer tout ou presque des pédagogies qui devraient permettre un usage optimal d’Internet. »

Des parcours de lecture multiples les observations réalisées à ce jour montrent qu’un usage critique d’un outil comme internet n’émerge pas spontanément au sein des populations adultes, et encore moins au sein des populations les plus jeunes. il y a un manque manifeste de compétences des internautes dans l’évaluation et la critique des sources, la sélection des résultats pertinents en fonction des objectifs poursuivis, etc. il faut donc « former » à l’usage d’internet. Si l’on compare la culture livresque à la culture de consommation de l’information via les medias numériques, on peut formuler l’analyse suivante. le propre du livre est habituellement d’être un document rédigé par un auteur, qui en structure le contenu en étapes, et propose ainsi un

Nul ne peut prédire vers quels rivages Internet entraînera la cognition humaine parcours de lecture relativement linéaire traduisant l’enchaînement des éléments de sa pensée. les médias numériques, eux, ont pour caractéristique d’avoir des contenus segmentés, et reliés par des hyperliens qui rendent possibles des parcours de lecture multiples. aussi, comme le souligne Pierre Fastrez, la charge de construire un propos structuré rebascule, du moins partiellement, vers l’utilisateur final. Bien sûr, le risque est que les internautes ne se contentent plus que de fragments d’information, mais l’enjeu ne réside-t-il pas dans la façon dont l’éducation peut les inciter à assurer une synthèse pertinente de la multiplicité des informations qu’ils trouvent par eux-mêmes en surfant sur le web ? Par la myriade de portes successives qu’ils permettent de pousser, internet et ses moteurs de recherche constituent une immense source potentielle d’ouverture vers la pluralité des savoirs. encore faut-il que l’apprentissage ne se résume pas à un « surf », à une sorte d’effleurage, auquel cas internet rendrait effectivement idiot, mais qu’il soit au centre d’une recherche critique de l’information et d’une entreprise personnelle d’approfondissement de voies plus fécondes, notamment par la consultation d’autres supports que le web - le livre, par exemple.

nul ne peut prédire aujourd’hui vers quels rivages internet et ses moteurs de recherche vont entraîner la cognition humaine et ses substrats neuronaux. tout au plus peut-on favoriser un emploi plus rationnel de ces outils. nous avons fait allusion à la mise au œuvre de stratégies d’éducation de l’internaute. Mais la balle est aussi dans le camp des concepteurs des médias électroniques. les chercheurs ont cru initialement que l’hypertexte et l’hypermédia (3) allaient constituer de nouvelles modalités de réception du savoir miraculeuses. on pensait alors qu’il suffirait de demander à des experts d’un domaine de connaissance – l’histoire, la chimie, etc. – d’expliciter comment ils en voyaient la structuration, afin que leur architecture de pensée soit reproduite sur la toile avec un foisonnement de liens entre les informations. l’hypothèse était que les internautes naviguant dans l’hypertexte ou l’hypermédia s’imprégneraient de la structuration de la pensée d’un expert. Ce fut un échec cuisant.

confronter l’internaute à la complexité actuellement, la tendance de fond dans les médias numériques est la conception centrée sur l’utilisateur (usercentered design). Celle-ci se résume en trois mots : facilité, convivialité, simplicité. l’objectif est noble en soi, mais la dérive possible va dans le sens des craintes de nicholas Carr. « Plus vous surfez rapidement sur le web, note-t-il, plus vous cliquez sur des liens et visitez des pages, plus Google et les autres compagnies ont d’occasions de recueillir des informations sur vous et de vous nourrir avec de la publicité. » il existe cependant des alternatives, comme le courant de recherche baptisé cognitive flexibility theory, où l’on estime qu’il faut confronter les apprenants à la complexité dès le début du processus d’apprentissage. Cette approche, peu porteuse sur le plan commercial, reste encore essentiellement confinée au domaine de la recherche et de l’expérimentation pédagogique. Finalement, la question se pose : est-ce internet qui pourrait nous rendre idiots ? ne serait-ce pas plutôt la manière dont on semble vouloir nous contraindre à l’utiliser ?

(1) N. carr, « Is Google Making Us stupid ? », The Atlantic, juillet/août 2008, consultable (en anglais) sur http://www.theatlantic.com/ (2) La mémoire déclarative est celle des événements et des faits. (3) L’hypertexte désigne un mode d’organisation de documents textuels informatisés caractérisé par l’existence de liens dynamiques entre ses différentes sections. L’hypermédia est une extension de l’hypertexte à des données multimédias.

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Notre mémoire délocalisée ? Une étude conduite par les psychologues américains Betsy Sparrow, Jenny Liu et Daniel M. Wegner (1) et publiée en 2011 aboutit à la conclusion que, sous l’impact d’Internet, nos stratégies d’apprentissage évoluent et que notre mémoire chemine vers davantage de « transactivité ». En effet, le flot d’informations qui s’abat désormais sur chacun de nous oblige à « délocaliser » de plus en plus sa mémoire, à aller rechercher certaines données dont nous avons besoin là où nous savons que nous pouvons les trouver, plutôt qu’à les « stocker » telles quelles dans notre propre mémoire. Certes, cette façon de procéder a toujours existé, mais sur un mode moins soutenu. Ainsi, dans une entreprise par exemple, un employé à la recherche d’une information déterminée s’adressera au collègue qui en est le dépositaire. Dans d’autres circonstances, on consultera des archives ou on se rendra dans une bibliothèque. Bref, les collègues, les archives, les bibliothèques… constituent déjà, à l’instar du web, une forme de mémoire externe collective. En 1985, le psychosociologue américain Daniel M. Wegner, de l’Université Harvard, avait déjà élaboré

le concept de « mémoire transactive », dont le principe est donc de s’appuyer sur des sources externes d’information. Dans un groupe, par exemple, la mémoire transactive repose sur la somme des informations détenues par le collectif et auxquelles chaque membre peut accéder. L’étude récente menée par Daniel M. Wegner a fait apparaître que des étudiants se souvenaient mieux de l’endroit où retrouver une information sur le moteur de recherche Google que de l’information elle-même. D’aucuns en ont conclu que notre mémoire était en péril, que ses substrats neuronaux allaient s’atrophier et que l’intelligence humaine allait régresser. Une vision nuancée par Steve Majerus, chercheur en neurosciences cognitives : « Face au flot d’informations qui nous parviennent, les mémoires externes nous permettent d’utiliser nos ressources cognitives de façon optimale, et de nous concentrer sur les informations les plus pertinentes à mémoriser ou les problèmes les plus importants à traiter. » Vaut-il donc mieux connaître une information ou bien savoir où la trouver ? Le débat reste ouvert. P. L.

(1) B. sparrow, J. Liu, D. M. Wegner, « Google effects on Memory: cognitive consequences of Having Information at Our Fingertips », Science, 5 août 2011.

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« Internet

décourage la réflexion » Entretien avec Nicholas Carr

Fragmentation des contenus, effleurement des connaissances, source de distraction... pour l’essayiste américain Nicholas carr, Internet n’a pas que des vertus. entretien avec l’auteur d’un livre remarqué sur les supposées dérives du web. Internet rend-il bête ? tel est le titre de la traduction française de The Shallows. What The Internet Is Doing To Our Brains (littéralement « les superficiels. Ce qu’internet fait à nos cerveaux »), ouvrage de l’écrivain américain nicholas Carr. Celui-ci accuse le web de nous rendre perpétuellement papillonnants, et rétifs à tout effort intellectuel. Quels sont ses arguments ? Surfer sur le web surcharge notre mémoire de travail, affirmez-vous. Par quels mécanismes ? une mémoire de travail surchargée compromet non seulement l’attention, et, comme l’a souligné torkel Klingberg [chercheur au département de neurosciences à l’institut Karolinska de Stockholm, en Suède, ndlr], rend également les distrac-

tions encore plus redoutables. Ceci entrave par ailleurs notre capacité à c o n s o l i d e r d e s s o u ve n i r s e n mémoire à long terme, processus qui semble requérir une grande attention, et à relier en savoir conceptuel des informations éparses mais essentielles. il a été démontré dans des travaux en psychologie qu’une mémoire de travail saturée réduit l’apprentissage et la compréhension. Même les petites distractions créées par des hyperliens alourdissent notre charge cognitive au point, semble-t-il, de réduire notre compréhension d’un texte écrit. Des expériences montrent qu’il est plus aisé de comprendre et mémoriser un texte seul qu’accompagné de liens, de photos, de vidéos… mais cela est

valable pour des textes neutres, de peu d’intérêt. Quand le texte est lu avec plaisir, le support ne crée pas de différence. Peut-on alors estimer qu’assimiler un texte sur le web est forcément voué à l’échec ? je ne prétends pas qu’il est impossible de lire ou de réfléchir en profondeur sur internet. Mais l’attention profonde et prolongée n’est pas encouragée par ce média. Contrairement à une page imprimée, qui sert de bouclier contre les distractions, le web multimédia et ses hyperliens nous bombardent de distractions. et puisque nos esprits semblent naturellement enclins à la distraction, il est difficile de résister à la tentation de nous déconcentrer et de diviser notre attention. je pense que les différents médias encouragent autant de modes de pensée, et que parmi

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de s’exprimer via des créations personnelles : musique, photos, blogs, parodies, etc. Ne suscite-t-il pas là une forme de créativité ? j’applaudis bien sûr la façon dont internet a donné aux individus davantage de moyens pour s’exprimer. le web apporte beaucoup de bonnes choses, et c’est bien pour cela que nous l’utilisons tellement et qu’il a tant d’effet sur nous.

> NICHOLAS CARR Écrivain américain né en 1959, il a publié plusieurs articles et ouvrages sur le thème des technologies et des cultures numériques. Auteur du blog www.roughtype.com, il est particulièrement reconnu pour son livre Internet rend-il bête ? (robert Laffont, 2011), ouvrage finaliste du prix pullitzer en 2011. eux, internet et ses contenus multimédia encouragent l’effleurement, le balayage, le multitâche, et découragent par là la pensée attentive et contemplative. je suis certain que la plupart des gens ont déjà éprouvé cette sensation même s’ils rechignent à l’admettre. Si Internet fait perdre la capacité à lire en profondeur, il encourage tout de même les adolescents à lire et à écrire au quotidien, même s’il ne s’agit que de tweets ou de mails ? Pour moi, ce n’est pas une bonne chose de les habituer à lire de manière superficielle. il faut différencier la lecture profonde, et le simple décodage. Celui-ci ne me paraît pas extrêmement précieux en termes cognitifs ou intellectuels. Vous pensez aussi qu’Internet décourage la créativité. Il fournit toutefois des outils et opportunités

En favorisant le Printemps arabe, Twitter ou Facebook ont montré que le web pouvait favoriser l’émergence d’une conscience politique. En ce cas, Internet ne vaut-il pas des livres ? internet est certes un outil de communication très puissant. Mais je ne sais si l’on peut considérer une communication aussi rapide et flexible que celle permise sur le web - et ce, quels que soient ses avantages - comme le substitut d’une immersion plus profonde dans la complexité d’un enchaînement d’idées ou d’une argumentation, tels qu’on en trouve dans de bons ouvrages. Cela me paraît radicalement différent. Comment pouvons-nous éviter qu’Internet rende notre vie intellectuelle plus superficielle ? il n’y a pas de mystère. il faut se déconnecter pour s’engager dans la pensée attentive et contemplative que la technologie décourage. Votre esprit s’adapte à ce que vous faites. le plus difficile n’est pas de voir ce qu’il faut faire, mais de le faire. l’attente de la connectivité perpétuelle se manifeste dans notre travail comme dans les normes sociales. Vous écrivez qu’Internet gagne en intelligence tandis que nous en perdons. Que pensez-vous des transhumanistes qui prédisent et

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parfois se languissent d’une fusion de l’humain et de la machine ? je pense que ce sont des utopistes et que, comme la plupart des utopistes, ils ne sont pas particulièrement inté-

Internet encourage l’effleurement, le multitâche, et décourage la pensée attentive et contemplative ressants. Si l’on veut que les humains pensent davantage comme des machines, relier nos cerveaux aux ordinateurs serait un excellent moyen d’atteindre cet objectif. Ce n’est pas ce que je souhaite pour ma part. Vous avez vous-même dû vous déconnecter d’Internet quelques temps pour écrire votre livre. Mais vous concluez que vous ne pourriez jamais vous en passer tout à fait. Que pensez-vous du débat sur une possible « cyberdépendance » ? il me paraît assez clair que nombre de gens - peut-être la plupart peinent à contrôler le temps qu’ils passent en ligne, et peinent en particulier à se déconnecter. je pense qu’il existe des preuves assez solides que les êtres humains éprouvent le désir très fort et très primitif de rechercher n’importe quel nouveau bit d’information disponible. il semble que de nouvelles informations déclenchent une récompense dopaminergique, ce qui nous conditionne à en reprendre toujours davantage. Sans pour autant évoquer une dépendance, je crois à une utilisation compulsive d’internet chez beaucoup d’individus. propos recueillis par JeAN-FrANçOIs MArMION

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« Ce que m’apprennent mes

hallucinations » Entretien avec Oliver Sacks

Dans son dernier ouvrage, L’œil de l’esprit, le neurologue britannique Oliver sacks explique qu’il souffre de troubles visuels et d’hallucinations quotidiennes. Il les évoque pour nous, et revient au passage sur ses… quarante-six années de psychanalyse ! Le cercLe psy | n°5 | juin/juillet/aout 2012

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> OLIVER SACKS

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professeur de neurologie et de psychiatrie à la columbia University de New york, il est l’auteur de nombreux essais sur des cas cliniques rencontrés au cours de sa carrière, et d’ouvrages de vulgarisation, dont L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1985, rééd. 2007), Musicophilia (2009) et L’œil de l’esprit (2012), traduits en français au seuil. Votre dernier ouvrage porte sur les troubles de la perception visuelle, mais vous en consacrez le tiers à exposer votre propre cas. Notamment, vous ne parvenez pas à reconnaître les visages et les lieux… avec du recul, je pense avoir souffert de cela toute ma vie, même si je n’ai commencé à considérer cela comme un problème que vers l’âge de 12 ans. je me perdais très facilement, je ne reconnaissais pas mes camarades d’école. j’attribuais ces phénomènes à ma stupidité ou mon étourderie, pas à des problèmes perceptifs. Bien des années plus tard, je suis allé en australie retrouver mon frère aîné que je n’avais pas vu depuis quasiment trente-cinq ans. j’ai appris qu’il connaissait exactement les mêmes problèmes avec les visages et les lieux. je me suis donc demandé si ce n’était pas génétique. Plus tard encore, après la parution de mon livre L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, beaucoup de lecteurs m’ont écrit pour me faire part de problèmes analogues et très anciens. j’ai commencé à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un problème propre à ma famille mais assez commun, et pas assez reconnu par les médecins et neurologues. je vis avec, malgré les difficultés que cela occasionne : c’est souvent mon

assistante, Kate, qui reconnaît les gens à ma place, et qui m’évite d’ignorer mes amis… ou au contraire, d’embrasser des inconnus ! je survis, d’autant que c’est bien plus grave chez certains patients. De même, vous racontez qu’une tumeur à l’œil vous cause des hallucinations*... en effet, il y a six ans, je suis allé voir un film juste avant noël. alors que le film allait commencer, j’ai vu soudain une explosion de lumière sur le côté. j’ai d’abord pensé à une migraine ophtalmique, mais c’était impossible puisqu’un seul œil était touché. j’avais très peur d’être en train de devenir aveugle. en même temps, j’essayais de me rassurer : « Ça va partir tout seul dans dix minutes… ». Mais ce ne fut pas le cas. lorsque je suis sorti de la salle à la fin du film, la lumière avait diminué mais il manquait une bonne partie de mon champ de vision. Quand je suis allé consulter un ophtalmologiste, j’ai vu son comportement changer au fil de l’examen : c’était peut-être une tumeur. Deux jours après, le diagnostic était confirmé. Sur le moment, cela m’a vraiment terrifié. Puis j’ai su qu’un mélanome à l’œil n’était pas l’un des plus graves. les médecins voulaient d’abord détruire le plus gros de la tumeur, mais pas sa totalité, de peur d’atteindre la fovéa, une zone de la rétine qui assure notre vision centrale, la plus fine. Mais, en fin de compte, il a fallu sacrifier celleci. Depuis 2009, mon œil est plein de sang. la tumeur semble avoir cessé sa progression, mais on ne sait jamais. j’ai un scotome* envahi par des hallucinations, des motifs géométriques, surtout lorsque je regarde un espace vide, comme le plafond. Mais ces motifs m’accompagnent depuis si longtemps que j’ai appris à les ignorer.

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en revanche, je ne peux ignorer le danger de ne plus percevoir la profondeur. les escaliers sont devenus particulièrement dangereux, les marches se réduisant à des lignes tracées par terre. j’utilise une canne pour évaluer les distances. et je dois faire des efforts pour me répéter qu’il peut y

Avec le temps, j’ai appris à ignorer mes hallucinations avoir des choses ou des gens du côté droit, bien que je ne les voie pas. À moins d’une très grande concentration, je les heurte. Vous observez quotidiennement que là où le cerveau ne peut traiter d’informations issues du système visuel, il produit des hallucinations. Diriez-vous qu’il y a en permanence une forme de « compétition » entre ce que nous percevons de la réalité et les productions spontanées du cerveau ? le terme de « compétition » est intéressant. les aires visuelles du cerveau sont en effet toujours actives. et si rien ne les stimule dans l’environnement, elles se stimulent toutes seules. Percevoir et imaginer, est-ce donc la même chose pour le cerveau ? Dans des hallucinations plus compliquées que les miennes, en grande partie. lorsque l’on hallucine des visages par exemple – ce qui n’est pas mon cas – les zones du cerveau droit utilisées normalement pour reconnaître les visages sont en suractivité. D’un point de vue physiologique comme phénoménologique, les hallucinations complexes ressemblent donc énormément à des perceptions, et peuvent être considérées comme telles, à tort, par le sujet. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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En tant que neurologue, la psychanalyse m’a aidé à mieux écouter mes patients

* MOTS-CLÉS :

Amusie : Perte de la capacité de chanter, de fredonner un air de musique, ou de reconnaître une mélodie, généralement due à une lésion cérébrale.

Hallucination : Du latin, « hallucinare » : se tromper, se méprendre. Lorsque le cerveau se représente un objet ou un discours qu’il identifie sans hésitation alors que ces objets visuels ou sonores n’existent pas, il y a hallucination. Le psychiatre français Henri Ey (1900-1977), auteur du traité des hallucinations (1973), définissait l’hallucination comme « une perception sans objet à percevoir ». Le trait caractéristique de l’hallucination est la « croyance absolue » du sujet en la réalité de ce qu’il perçoit. Les hallucinations sont généralement classées selon le sens concerné : tactiles, olfactives, gustatives, visuelles et auditives (ces deux dernières catégories d’hallucinations étant les plus fréquentes).

scotome : Lacune dans le champ visuel, due à l’insensibilité de certains points de la rétine.

Dans votre précédent ouvrage, Musicophilia, vous racontiez comment vous aviez été sujet à des hallucinations musicales. Vous entendiez par exemple des chansons allemandes, et la musique de Frédéric Chopin – et de Chopin uniquement – se transformait en martèlements métalliques. S’agit-il de mécanismes analogues aux hallucinations visuelles ? non. le problème avec Chopin s’expliquait par une amusie* : j’avais perdu le sens des tonalités dans le contexte d’une migraine. Bien des choses peuvent arriver à cause de migraines, y compris sentir des odeurs bizarres… l’explication était en partie physiologique, car je prenais trop de médicaments, et en partie psychologique, parce que je me laissais trop envahir par mes sentiments à cette époque. Après avoir expérimenté de tels phénomènes, comment définiriezvous quelqu’un de « normal », de sain d’esprit ? je pense que la normalité est en partie une construction sociale. Ce qui est normal aux États-unis ne le sera pas forcément au japon, et vice versa. la normalité résiderait aussi dans une forme de plénitude des fonctions : la plupart des gens ont des récepteurs sensibles à trois couleurs fondamentales dans leurs yeux, et s’accordent donc sur ce à quoi ressemblent les couleurs, au contraire de ceux auxquels il manquera certains récepteurs. les musiciens ont une oreille physiologiquement supérieure et hautement éduquée pour discriminer les tons et les rythmes, tandis que les autres personnes ne sont peut-être pas aussi douées. Mais je pense qu’il s’agit souvent d’une affaire de graduation. je viens juste de terminer un livre sur ce sujet. je l’intitulerai justement

Hallucinations in the sane (Halluciner quand on est sain d’esprit), pour bien distinguer ces hallucinations de celles des schizophrènes. Que pensez-vous alors de l’approche psychiatrique du DSM, basée sur le repérage de symptômes ? Est-ce satisfaisant ? non, je trouve que c’est dangereux. Cela peut empêcher d’explorer l’intériorité du patient. D’anciennes descriptions cliniques sont quasiment aussi riches que des romans, alors que maintenant nous n’utilisons que des critères pour établir un diagnostic. je trouve le DSM réducteur, et peut-être responsable d’une incompréhension de la signification des hallucinations. on ne devrait pas réduire la vie psychique à une poignée de critères. Vous suivez une psychanalyse. Qu’est-ce que cela vous apporte en tant que médecin ? j’ai vu mon psychanalyste ce matin encore. je suis en analyse depuis quarante-six ans ! on a vieilli ensemble, mon psy et moi… j’ai la chance d’être suivi par un professionnel attentif à mes émotions, surtout celles dont je ne suis pas conscient et qui peuvent me nuire. Comme tout cela est coûteux en argent et en temps, je me sens privilégié. j’avais des tendances autodestructrices au point que mes amis ne me voyaient pas vivre jusqu’à 30 ans ou 40 ans, or mon analyse m’a aidé à devenir presque octogénaire. Bien que je croie à une corrélation entre notre biologie et notre état psychique, je pense qu’il ne faut pas s’en tenir qu’aux médicaments. en près de cinquante ans, la balance a oscillé pour moi entre une dépendance à la psychanalyse et une dépendance aux traitements médicamenteux. or, je crois profondément que l’on a fré-

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2012 ANNÉE DE quemment besoin des deux à la fois. en tant que neurologue, la psychanalyse m’a aidé à mieux écouter mes patients, ce que ma formation de psychiatre avait négligé. Par exemple, alors que je faisais des rêves étranges après un voyage au Brésil, mon psychanalyste m’a dit : « Vous avez fait plus de rêves étranges en deux semaines que durant les vingt dernières années. Que se passe-t-il ? ». Rien de particulier, pensais-je, puis je me suis aperçu que je prenais un médicament pouvant provoquer des rêves particuliers ou des hallucinations. Ce psy est très avisé. Que pensez-vous des recherches menées en vue d’améliorer les performances du cerveau ? je pense qu’il faut être très prudent : il y a toujours un danger à laisser les événements se précipiter. D’ores et déjà, des athlètes ou des étudiants prennent des médicaments pour améliorer leurs performances et non pour se soigner. et dans un avenir proche, le fait que des gens puissent accéder à un cerveau augmenté, et les autres non, pourrait poser d’énormes problèmes politiques. on ignore à quoi pourrait ressembler la vie sur cette planète si nous étions beaucoup plus intelligents. encore qu’à mon avis nous ne manquions pas d’intelligence, mais de bon sens. aux Étatsunis, 80 % des gens croient aux anges, aux extraterrestres ou au créationnisme : ce n’est pourtant pas faute d’intelligence ni d’éducation. Pour le reste, je ne sais pas trop. j’ai toujours mieux réfléchi avec un crayon dans la main, ce qui n’est pas le cas à cet instant : voilà pourquoi il m’est plus facile d’écrire un livre que de répondre à vos questions ! propos recueillis par JeAN-FrANçOIs MArMION

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PSYCHanalYSe

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Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, tableau de André Brouillet, 1887.

LA PRÉsENTATION DE MALADEs AU

PUBLIC

BrIGITTe eMMerIcH

Initiée par charcot, la présentation de malades consiste en l’examen public d’un patient souffrant de troubles psychiques. reprise par la psychanalyse au xxe siècle, cette pratique atypique et contestée se perpétue aujourd’hui.

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l est des œuvres qui ont dépassé leurs auteurs. Si andré Brouillet, peintre académique de la fin du xixe siècle, a sombré dans l’oubli, son tableau Une leçon de Charcot à la Salpêtrière fait clairement partie de l’iconographie psychiatrique qui a marqué les esprits. on y voit jean-Martin Charcot* présentant majestueusement à ses disciples fascinés une jeune femme qui semble défaillir. Blanche Wittman,

la patiente présentée ici, est en pleine crise d’hystérie. avec Charcot, la psychiatrie naissante se dote d’un outil clinique et pédagogique hors pair : la présentation de malades. un médecin examine un patient en public, faisant par là même la démonstration des symptômes de la maladie mentale. en psychiatrie, pas de plaies béantes, pas d’épidermes purulents, pas d’organes à ausculter ; ni palpation, ni ablation. Pourtant, Charcot, neurologue et

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non aliéniste, qui occupe à partir de 1872 la chaire d’anatomie-pathologie de la Salpêtrière, procède bien d’une démarche médicale, descriptive et sémiologique*. il réhabilite, pour les besoins de l’expérience scientifique, une méthode plusieurs fois condamnée : l’hypnose*. au cours de telles séances, il démontre le caractère non organique des manifestations hystériques, où les paralysies apparaissent, disparaissent ou s’inversent. les leçons de Charcot sont longuement préparées, et passionnent ses élèves qui, pour beaucoup, marqueront l’histoire de la psychiatrie : joseph Babinski, Pierre janet, alfred Binet, Georges Gilles de la tourette, ou Sigmund Freud. le tout-Paris médical, mais aussi intellectuel, s’y rend : Maupassant, Zola, Daudet, les frères Goncourt… Freud lui-même ne pratiquera pas la présentation de malades, cette méthode théâtrale et risquée n’étant sans doute pas à son goût. il opte plutôt pour l’étude rédigée de cas, qui laisse à l’après-coup le temps de faire son œuvre, et prête bien plus à l’élaboration théorique. Cependant, au-dessus de son divan de psychanalyste, dans son cabinet viennois, Freud accroche une reproduction du tableau de Brouillet : la Leçon de Charcot à la Salpêtrière ne le quitte donc pas.

Lacan et l’ère de la psychanalyse C’est à un autre type de peinture qu’est sensible jacques lacan*, lui qui se trouve le dernier propriétaire de L’Origine du monde de Gustave Courbet. lacan est un grand praticien de la présentation de malades. Cet exercice qu’il mène de nombreuses années au sein de l’hôpital Sainte-anne, figure au cœur de son enseignement aux cotés des Écrits et de ses séminaires. Mais les temps ont changé depuis Charcot. « La présentation de malades ne peut absolument pas être la même au temps de la psychanalyse qu’au temps qui précède », écrit lacan ainsi en 1965. Dans son mémoire de recherche sur la question, Hélène Blaquière insiste sur le changement de paradigme induit par la psychanalyse : « Le spéculaire qui engendrait le spectaculaire a laissé la préséance aux discrets faits du discours… le regard s’est transmué en écoute » (1). le Dr Marcel Czermak, l’un des praticiens hospitaliers qui accueillait lacan dans son service et lui présentait des malades, décrit la portée ambitieuse et complexe de la présentation revisitée par la psychanalyse : « On sait bien que “la présentation de malades” est une activité qui dérive de la médecine, que curieusement certains psychanalystes ont maintenue. À l’usage, il s’avère qu’elle

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déborde de loin son titre, car on a affaire à quelque chose qui tient à la fois de la présentation, de la consultation, de la leçon, du contrôle » (2). les patients présentés à lacan sont hospitalisés, et souffrent pour la plupart de troubles graves relevant de la psychose. le public qui assiste à la présentation est composé à la fois du personnel soignant du service (médecins, infirmiers, psychologues), mais aussi de disciples de lacan ayant pour la plupart fait leur analyse ou leur contrôle avec lui. Si le patient s’étonne du public présent, lacan répond simplement : « Ce sont des personnes choisies, elles s’intéressent à ce qui vous arrive. » et effectivement, la présentation de malades de lacan, qu’il mène d’une façon très dynamique et directive, est censée élucider les « positions proprement subjectives du malade ». le patient est supposé savoir ce qui lui arrive, tandis que l’interrogateur, par une position de « docte ignorance », se dégage d’un savoir établi.

Au xxie siècle, un exercice sulfureux ? aujourd’hui, la présentation de malades n’a pas disparu. elle prend des formes différentes en fonction des services où elle est pratiquée, et des intervenants qui s’y risquent. Dans certains cas, il s’agit du premier entretien d’un patient dans un service ambulatoire, ou au contraire d’un patient hospitalisé de longue date. il peut s’agir d’adultes, mais aussi d’enfants avec leurs parents. en procédant par enregistrement vidéo avec retransmission simultanée sur écran, certains services ont depuis longtemps mis à distance le public en le cantonnant dans une salle annexe. Plus souple et moins intrusif pour les uns, dénaturant l’exercice et le privant de son effet mobilisateur pour les autres, ce procédé en apparence plus respectueux de l’intimité de l’entretien avec le patient en modifie certainement la por-

* MOTs-CLÉs :

Hypnose : du grec « hypnos », le sommeil. État modifié de conscience provoqué par la suggestion d’un hypnotiseur. La « transe hypnotique » se caractérise par une attention exacerbée aux gestes et aux propos de l’hypnotiseur, tandis que la conscience de l’environnement quotidien diminue sensiblement.

Métapsychologie : chez Freud, théorie généralisée des processus psychiques, visant à les décrire dans leurs relations topiques (la localisation des processus psychiques dans les systèmes conscient-préconscient ou inconscient, dans le ça, le moi ou le surmoi), économiques (les transformation et variations quantitatives de l’énergie pulsionnelle), dynamiques (les conflits).

sémiologie : partie de la médecine qui étudie les signes des maladies. Par extension, elle désigne la science étudiant les systèmes de signes (langues, codes, etc.). juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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> RePÈReS considéré comme le fondateur de la clinique neurologique en France, il a consacré de nombreux travaux à l’étude de l’hystérie et de l’épilepsie, traçant les frontières entre les deux maladies. Il a notamment écrit Sur les états nerveux déterminés par l’hypnotisation chez les hystériques (1882) et Leçons sur les maladies du système nerveux (1887).

Jacques Lacan (1901-1981) psychanalyste français, il s’intéresse à la linguistique, laquelle va constituer un axe essentiel – enrichi, à partir de 1950, des théories structuralistes – de sa problématique psychanalytique. pour Lacan, la structure de l’inconscient est comparable à l’articulation linguistique, la construction du sujet se réalisant à travers des concepts tels que l’imaginaire, le symbolique et le réel. La doctrine lacanienne se diffuse dans les années 1950 par le biais des cours que le psychanalyste assure successivement à l’hôpital sainte-Anne, à l’École Normale supérieure puis à la sorbonne.

tée. Cette évolution technologique ne fait pas l’unanimité. Quelle qu’en soit la forme, la présentation publique est toujours pratiquée après que le patient concerné a spécifiquement et en toute liberté donné son accord.

Une pratique relativement confidentielle néanmoins, cet exercice conserve l’odeur du soufre. Cela tient sans doute à ses origines troubles, à cette position ambiguë au sein d’un couple souvent discordant : psychanalyse et psychiatrie. Sa pratique relativement confidentielle, parfois contestée, mais bien vivante, témoigne de la place que la psychanalyse a conservée au cœur même de l’hôpital psychiatrique : une place marginale dans la thérapeutique de la folie, largement dominée par le recours aux médicaments, mais une place unique dans la clinique et la réflexion sur le sens des symptômes. « Aucun autre domaine n’offre un corpus intellectuel aussi riche. Si les gens qui travaillent en psychiatrie, même non analystes, veulent réfléchir et faire de la clinique, c’est bien là qu’ils doivent venir », estime alain Bellet, l’un des psychanalystes de l’ association lacanienne internationale, qui participe aux présentations du Dr jean-jacques tysler à l’hôpital de Ville-evrard, en ile-de-France. De fait, la présentation de malades est un formidable vecteur de trans-

mission de la psychanalyse. Pour alain Bellet, « l’objectif est de mettre le public au travail après cette confrontation avec le réel de la clinique. Une réflexion théorico-clinique a lieu la semaine qui suit la présentation, à l’aide des notes que les participants ont prises au plus près de ce qu’ils ont saisi de l’entretien. C’est alors qu’on se rend souvent compte qu’aucun diagnostic n’est satisfaisant, et que la rencontre avec un patient remet en cause les classifications. » Même écho chez le Dr Michel ody, qui pratique, avec d’autres analystes de la Société Psychanalytique de Paris, une présentation de malades dans un service de l’hôpital Sainte-anne : « Il ne s’agit pas seulement de donner un diagnostic isolé, mais d’apprécier le dynamisme du fonctionnement psychique du malade. Il est indispensable de toujours se centrer sur l’associativité et les processus qui se dégagent au cours de l’entretien, et d’en faire une appréciation métapsychologique*. »

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La présentation de malades conserve l’odeur du soufre la présentation de malades se veut donc une rencontre à trois entre un patient, un interrogateur et un public. elle laisse souvent des traces profondes à ces différents protagonistes, ce que Michel ody explique en psychanalyste : « De même que la lecture de texte sollicite notre curiosité infantile, la présentation de malades nous fait franchir, dans un certain sens, le seuil de la scène primitive. On est inconsciemment dedans. La concrétude de la situation donne une force particulière aux souvenirs qui émergeront dans l’après-coup. » Quant aux effets sur les patients qui acceptent de se prêter à cette présentation publique, ils sont relativement méconnus et en général positivés par les partisans de cette pratique : relance de questions laissées en suspens, dénouement d’une crise, dépassement d’une impasse, ou encore amorçage d’une demande de psychothérapie. l’électrochoc de la présentation aurait donc bien lieu par l’écoute.

Tous nos ouvrages sont disponibles en librairie

Jean-Martin charcot (1825-1893)

(1) H. Blaquière, La présentation de malades entre psychiatrie et psychanalyse, Master 2, paris VII, 2011. (2) M. czermak, « L’enseignement de la présentation de malades de Jacques Lacan à Henri-rousselle », conférence à l’université de Vincennes, paris VII, 1980, retranscription publiée dans le Bulletin de l’Association freudienne, n°23, 1987.

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Comprendre l’autisme

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DR

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HYPERsEXUALIsATION

NOs FILLEs sONT-ELLEs

EN DANGER ?

sArAH cHIcHe

en mars dernier, un rapport ministériel s’inquiétait des dérives d’une hypersexualisation des enfants, particulièrement des petites filles. s’agit-il réellement d’un phénomène récent ? Les enfants seraient-ils donc des êtres asexués ? Le point sur la controverse.

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lle pousse la porte de l’institut de beauté, pose son cartable, examine la centaine de vernis proposés, en choisit un rose mexicain, juche son 1 mètre 20 sur un tabouret et tend ses doigts minuscules à l’esthéticienne médusée en lançant d’une voix pointue : « Plutôt carrés, s’il vous plaît ! ». Si nous n’oublierons pas de sitôt cette petite fille de 7 ou 8 ans, croisée il y a quelques mois dans un salon de manucure parisien, son cas serait loin d’être isolé. Strings et soutiens-gorge ampliformes pour fillettes, concours de mini-miss, cours de récréation où, dès le primaire, des photos de jeux sexuels entre petits camarades circuleraient grâce aux téléphones portables… Depuis quelque temps, l’opinion publique française s’inquiète de

ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’hypersexualisation des enfants, essentiellement des petites filles. le terme renvoie tout aussi bien à la représentation de l’enfant en adulte en miniature, mais aussi aux pratiques sexuelles des jeunes qui seraient de plus en plus précoces – le tout étant largement influencé, nous dit-on, par les marques de vêtements et l’accès aux films pornographiques via internet. en norvège, le ministère de la Famille a fait retirer des magasins certains vêtements, dont les fameux soutiens-gorge ampliformes pour enfants. au Québec, la diffusion de spots publicitaires ciblant les moins de 13 ans est interdite – aux États-unis, elle est limitée. en France, la parution dans le magazine Vogue de photos d’une enfant de 10 ans en mini-robe lamée et escarpins

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vertigineux sur un canapé léopard a remis de l’huile sur le feu en 2011. le 5 mars dernier, la sénatrice uMP Chantal jouanno rendait au ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale un rapport intitulé Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité. elle y préconisait l’adoption d’une charte de l’enfant, l’interdiction de la promotion d’images sexualisées d’enfants et la suppression des concours de mini-miss.

À la recherche de la sexualité infantile Mais, parler d’hypersexualisation des petites filles revientil à dire que les enfants n’ont pas de sexualité ? jusqu’au xviiie siècle, l’enfant est essentiellement présent, dans les représentations collectives, sous les traits d’un adulte en miniature. il faut attendre L’Émile de Rousseau pour que l’enfance soit définie comme une période de la vie qui ne consiste pas seulement en l’apprentissage de la vie adulte. la naissance conjointe de la pédiatrie et de la psychanalyse à la fin du xixe siècle a fait de l’enfant un individu à part entière, avec des besoins, des désirs, au point que la question de son bien-être est devenue centrale. en 1905, dans la Vienne bourgeoise et conservatrice, la publication des Trois essais sur la vie sexuelle fait l’effet d’une bombe : Freud y postule l’existence d’une sexualité infantile, autoérotique, mettant en œuvre d’autres zones érogènes que la zone génitale, l’enfant tirant un plaisir véritable à téter le sein de sa mère mais aussi à contrôler son sphincter, émettre ou retenir ses selles. Pionnières de la psychanalyse infantile, anna Freud*, Melanie Klein* et eugénie Sokolnicka* montreront comment l’espionnage de l’intimité des parents, les théories inventives élaborées par les enfants sur la façon dont « on fait les bébés », les jeux de découverte mutuelle de la différence sexuelle entre garçons et filles sont extrêmement banals tant qu’ils n’envahissent pas tout le comportement de l’enfant, ou ne témoignent pas d’un traumatisme tels des abus sexuels. Car, de même que les enfants ont une vie psychique dès leur naissance, ce sont des êtres sexués. Dans son séminaire Encore, lacan désigne la façon dont le sujet s’inscrit dès sa venue au monde dans la différence des sexes par le simple fait d’habiter le langage : se reconnaître homme ou femme est donc une affaire de signifiant. Prenons l’exemple d’une mère s’inquiétant du fait que l’on n’autorise pas le port des barrettes dans les cheveux à l’école où elle souhaite inscrire sa fille. une mère qui sexualise sa fille, c’est-à-dire inscrit son enfant dans la collectivité en signifiant que son enfant est bien une fille, est une femme dont

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l’affirmation identitaire passe aussi par le fait qu’elle témoigne qu’elle est la mère d’une fille et que cette fille a une mère. De même, bien des petites filles aiment à essayer les chaussures, les vêtements de leur mère et jouent à comparer leur mère à celles des amies (« Ma maman elle a les plus beaux cheveux », « Ma maman, elle est la plus forte », etc.). Ces moments font partie de leur construction psychique et identitaire. est-il donc pertinent d’affirmer que les enfants sont innocents, n’ont pas conscience de ce qu’est la séduction, et que les fillettes sont en quelque sorte « perverties » par la pornographie ou les marques de vêtements vendant des strings pour jeune public ? Écrivain et psychanalyste, Sébastien Smirou travaille à l’unité de Soins intensifs du Soir (uSiS) à Paris, lieu d’accueil, de soins et d’accompagnement éducatif et pédagogique pour des enfants souffrant de graves troubles du développement psychique et d’adaptation à la vie scolaire et sociale. « Aujourd’hui

« Pour bon nombre d’adultes, il est difficile d’admettre qu’il existe une sexualité infantile » Sébastien Smirou, psychanalyste encore, pour bon nombre d’adultes, il est difficile d’admettre qu’il existe une sexualité infantile, constate-t-il. En plus d’un siècle, le grand public n’a jamais pu intégrer la formule de Freud selon laquelle cette sexualité serait, qui plus est, “perverse polymorphe”. C’est que le langage est bien fait : lorsqu’un même mot désigne des réalités différentes, il faut se demander pourquoi. En l’occurrence, on peut établir un parallèle avec la “confusion de langues” de Sándor Ferenczi*. Pour lui, vous avez des enfants qui parlent le langage de la tendresse, des adultes qui parlent celui de la passion, et tout ce beau monde est traversé par le désir de séduire l’autre. Quand Freud parle de l’enfant comme d’un “petit pervers polymorphe”, il signifie surtout que ses tendances pulsionnelles ne sont ni réprimées – comme chez l’adulte – ni orientées de manière univoque ». « Mais quand vous parlez de parents qui “pervertiraient” leurs enfants, vous entendez autre chose, poursuit Sébastien Smirou. Vous pensez visiblement à la façon dont un adulte – un père ou une mère, au hasard – ferait de son enfant une sorte de jouet sexuel. Ce n’est pas très nouveau. Sans l’invention de la couche jetable, on habillerait peutêtre encore les petits garçons en robe, par exemple, comme juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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Library of Congress/Detroit Photographic

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Mères/filles,

une relation à trois ? Dans le livre Mères-filles, une relation à trois (1), la psychanalyste Caroline Eliacheff et la sociologue Nathalie Heinich évoquaient, à partir de cas empruntés à des romans ou des films, la richesse et la complexité de cette expérience « qui consiste à être une fille pour sa mère et éventuellement une mère pour sa fille ». Ainsi, en 1951, le film Bellissima, chef-d’œuvre néoréaliste de Luchino Visconti, narre comment, dans la Rome populaire de l’après-guerre, une mère projette ses désirs et ses rêves de gloire sur sa fille, dont elle veut faire une vedette de cinéma. Totalement dévouée à son enfant, « épouse en voie de désexualisation, elle délaisse son mari, puis repousse les avances d’un autre homme. Simultanément, elle amène la fillette à occuper différentes places, qui ont en commun de n’être pas celle d’une enfant. Tantôt c’est sa propre place, lorsqu’elle se mire elle-même dans la chevelure idéalisée de l’enfant, cet emblème de féminité : “Coiffée en arrière, comme ta mère : que tu es belle, que tu es belle’’. Tantôt, c’est la place du mari, exclu du lien noué avec la fille, ombre dans l’appartement ». Car, soulignent Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, l’emprise maternelle sur une autre que soi semblable à soi, comme l’est une fille pour sa mère, peut produire des ravages, s’il n’y a pas de tiers – le père ou toute autre instance séparatrice – qui permet à l’enfant de ne plus être « le jouet consentant d’une mère abîmée dans la maternité ». s. C. (1) Albin Michel, 2002.

ça se faisait au début du siècle dernier, car c’était plus commode pour les changer. Mais je me demande comment on verrait cette sexualisation-là en 2012. De ce point de vue, le string pour fillettes ou les concours de mini-miss, comme vous dites, ne sont probablement que des façons “d’habiller”, si j’ose dire, socialement la passion des adultes pour leurs enfants ». Mais pour la psychanalyste Claude Halmos, le phénomène des concours de mini-miss est « dangereux parce que l’envie de devenir grand et grande est un moteur pour grandir. L’enfant fait des efforts pour grandir dans tous les domaines, il apprend à lire, à écrire parce qu’il a envie de ressembler aux adultes qu’il admire. Ce déguisement qui va faire croire à l’enfant qu’il est déjà adulte casse le moteur qu’il a pour grandir. C’est sa place qui est très profondément perturbée » (1).

Objet sexuel et proie potentielle Si l’on porte tant attention à la sexualité des enfants, c’est parce que, selon le paradigme freudien, ce qui a lieu dans l’enfance a un retentissement sur la vie future : quand la sexualité des adultes dysfonctionne, cela témoigne d’une régression, d’une fixation à un stade infantile (stade oral, stade anal). ainsi la névrose témoigne-t-elle de la persistance d’un besoin pulsionnel lié à un stade de développement infantile. il y a régression et fixation à ces stades de la sexualité infantile. Cette réactualisation génère de l’angoisse et, pour la rendre supportable, le sujet produit des symptômes. Mais ce souci témoigne également d’une crainte, à l’heure où le pédophile est devenu l’incarnation du Mal et de la perversion : celle de mettre l’enfant, en l’hypersexualisant, en position d’objet sexuel, et donc de proie potentielle. enfin, pour certaines féministes, l’hypersexualisation des fillettes contribuerait à alimenter une image dégradante de la femme. Pour Michèle Biard, présidente du Planning Familial du Gers, interrogée après l’interdiction d’un concours Mini-miss Séduction” dans le département en février dernier, les fillettes participant à ces concours « n’ont pour perspective d’avenir que la séduction ». et, ditelle, « ce débat renvoie à la marchandisation du corps des femmes toujours très convoité » (2). or, étonnamment, il existe aussi un discours légitimant l’existence de ces concours, précisément parce qu’ils apprendraient aux participantes à affirmer leur féminité, non pas en tant qu’objet sexuel mais en s’appropriant, dès le plus jeune âge, en tant que sujet, les codes et les accessoires de la féminité. Sur des forums internet, principalement dans les pays anglo-saxons, des mères trouvent

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aberrant qu’on leur reproche d’hypersexualiser leurs filles, affirmant qu’elles souhaitent précisément que celles-ci apprennent très tôt à devenir « de vraies femmes ». Car, après tout, disent-elles, on hypersexualise bien les garçons en les incitant à jouer au foot ou à faire du karaté. Paradoxalement, il y aurait donc presque une protestation égalitariste dans cette hypersexualisation des petites filles. Certaines de ces mères se feraient ainsi l’écho d’une tendance qui participe de la montée généralisée de l’autonomie comme valeur-phare des sociétés occidentales : liberté d’être propriétaire de soi, de son corps, capacité à agir de soi-même.

Quand la « malbouffe » s’en mêle… et pour compliquer la donne, cette hypersexualisation se doublerait parfois de causes organiques : d’après une étude de 2010, réalisée aux États-unis, 10 % des petites filles blanches et près d’un quart des petites filles noires montrent des signes de puberté à 7 ans (3). Mis en cause, les apports caloriques massifs de la nourriture occidentale (la graisse facilite la production d’œstrogène et d’insuline, hormones qui influencent le développement sexuel), ainsi que les œstrogènes et phtalates présents dans le plastique, et certains contaminants environnementaux à activité œstrogénique... le phénomène pourrait avoir des retentissements psychiques profonds. la psychanalyse considère que vers l’âge de 6 ans, le complexe œdipien laisse place à une phase de latence censée durer jusqu’à l’adolescence. au cours de cette « latence », les manifestations sexuelles passent au second plan. l’énergie pulsionnelle se détourne vers l’apprentissage, les investissements moraux (acquisitions de valeurs morales) et sociaux (développement des amitiés, investissement du groupe). Mais si cette phase de latence se raccourcit ou disparaît, si le sexuel fait effraction par l’irruption précoce de caractères sexuels secondaires (seins, pilosité), quels aménagements possibles cela laisset-il à l’enfant pour s’équiper psychiquement afin d’aborder sereinement l’entrée dans l’adolescence ?

(1) entretien avec claude Halmos « L’enfant doit rester à sa place d’enfant », L’Humanité, 6 mars 2012. (2) entretien avec Michèle Biard, « Le corps des femmes est très convoité », La Dépêche, 6 mars 2012. (3) Franck M. Biro et al., « pubertal Assessment Method and Baseline characteristics in a Mixed Longitudinal study of Girls », Pediatrics, vol. 126 (3), septembre 2010.

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> RePÈReS Anna Freud (1895-1982) se consacrant à la psychanalyse infantile, la dernière-née des enfants de Freud prônait une psychanalyse renforçant le moi et mettant le thérapeute d’enfants dans une position de pédagogue. elle a notamment publié le Moi et les Mécanismes de défense (1937) et Le Normal et le Pathologique chez l’enfant (1965).

Melanie Klein (1882-1960) psychanalyste d’origine autrichienne installée à Londres, elle s’intéressa particulièrement aux relations précoces entre mère et enfant. La dyade mère-enfant constituait pour Melanie Klein un élément essentiel dans la construction du moi. elle a notamment publié Développement de la psychanalyse (1952) et Envie et Gratitude (1957).

eugénie sokolnicka (1884-1934) psychanalyste polonaise pionnière de la psychanalyse de l’enfant, elle a publié Analyse d’une névrose obsessionnelle infantile (1920). Après avoir entamé une cure psychanalytique avec Freud à Vienne, puis avec Ferenczi à Budapest, elle contribua à la fondation de la société psychanalytique de paris en 1926. elle meurt, sans doute délibérément, d’une intoxication au gaz.

sándor Ferenczi (1873-1933) Médecin et psychanalyste hongrois, il fut l’un des disciples favoris de Freud, avant l’apparition de divergences théoriques entre les deux hommes. ses travaux ont ouvert la voie à une étude plus attentive des relations précoces entre mère et enfant. Auteur, notamment, de Thalassa, essai sur la théorie de la génitalité (1924) et Confusion de langue entre les adultes et l’enfant (1932), il a aussi été le psychanalyste de Melanie Klein.

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Dossier

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autisme la guerre est déclarée • Pourquoi la guerre ?

p. 48

• Repères historiques

p. 54

• L’autisme vu par les psychanalystes

p. 56

• Le Mur en procès : les plaignants s’expliquent

p. 60

• Faut-il en finir avec le packing ?

p. 62

• La piste neurobiologique

p. 64

• Les méthodes comportementales sont-elles efficaces ?

p. 68

• Les parents en première ligne

p. 70

• magali Pignard : « Donnez la parole aux autistes ! »

p. 74

• La fierté autiste, un mouvement polémique

p. 76

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Dossier Autisme : la guerre est déclarée

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POURQUOI

LA GUERRE ?

JeaN-FRaNÇOis maRmiON

La guerre est déclarée. contre l’autisme, certes. mais aussi entre soignants, qui mettent en œuvre des prises en charge parfois opposées. et les associations de familles se jettent dans la mêlée… Le ceRcLe Psy | n°5 | juin/juillet/aout 2012

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Psychologie du déveloPPement

P

ourquoi est-il si compliqué de parler d’autisme ? Parce que ce trouble revêt de multiples formes, que son origine reste en partie mystérieuse, et qu’aucune prise en charge ne fait l’unanimité en l’absence de guérison possible.

• Qu’est-ce que l’autisme ?

Partons du plus simple. les deux classifications psychiatriques les plus utilisées dans le monde sont le dsm, élaboré par l’association américaine de psychiatrie (aPa), et la partie « troubles mentaux et comportementaux » de la classification internationale des maladies (cim), émanant de l’organisation mondiale de la santé (oms). toutes deux définissent l’autisme d’après trois signes cliniques se manifestant avant l’âge de 3 ans, la « triade autistique » : - altération des interactions sociales. l’enfant ne regarde pas dans les yeux, ne désigne pas ce qui l’intéresse, ne partage pas ses émotions… - altération de la communication. l’enfant parle peu, ou très mal, voire pas du tout. il n’essaie pas non plus de s’exprimer par gestes, par exemple. - caractère restreint, répétitif et stéréotypé des comportements, intérêts et activités. l’enfant peut se passionner pour un sujet unique (les trains, les dinosaures), de manière obsessionnelle, ne joue pas comme un enfant ordinaire (il préfère par exemple aligner des figurines que les faire vivre), peut répéter indéfiniment les mêmes gestes ou balancements… ce tableau clinique correspond à un autisme de type Kanner, du nom du pédiatre qui l’a identifié (voir Repères p. 59). néanmoins, les différences d’un enfant à l’autre se révèlent souvent importantes : à la triade peuvent s’ajouter un retard mental (dans près de la moitié des cas) mais aussi, dans un tiers des cas environ, des crises d’épilepsie, de l’anxiété, de l’hyperactivité… là où l’affaire se complique encore, c’est que l’autisme appartient à la catégorie des troubles envahissants du développement (ted)*, comprenant des tableaux cliniques qui rappellent plus ou moins l’autisme Kanner, mais n’en sont pas. Par exemple, dans les ted selon le dsm figure le syndrome d’asperger, qui touche des personnes ne présentant pas de retard mental et maîtrisant parfaitement le langage. ou encore le syndrome de rett, qui induit des signes autistiques sur fond de décélération de la croissance crânienne. ou le trouble désintégratif

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de l’enfance, qui voit s’installer une régression générale après deux années de développement normal. enfin, la catégorie de l’autisme non spécifié sert de « fourre-tout » aux troubles qui ne rentrent pas exactement dans les autres cases. mais attention ! les ted sont apparus dans la classification de l’oms en 1993, et l’année suivante dans la quatrième édition du dsm, le dsm-iv (en chiffres romains). or, dans la cinquième édition (dsm 5, avec un chiffre arabe !) prévue pour 2013, les termes « troubles envahissants du développement » vont officiellement laisser la place aux « troubles du spectre autistique » (tsa)*. l’autisme typique ne sera plus diagnostiqué sur la base d’une triade, mais d’une dyade, c’est-à-dire deux signes seulement : d’une part, toujours les comportements, intérêts et activités restreints, répétitifs et stéréotypés ; et d’autre part, les troubles relationnels et communicationnels qui ne formeront plus qu’une entité, tant il était difficile de les dissocier à l’usage. ce n’est pas tout : en principe, au nom de l’approche dite dimensionnelle qui envisage les troubles comme un continuum, les différences entre les anciens ted vont disparaître. on ne parlera plus de Kanner, d’asperger, de troubles non spécifiés, mais de tsa. Point. un sujet asperger pourra par exemple être qualifié de « personne avec tsa sans déficience intellectuelle ni retard de langage ». jusqu’à présent, les frontières des ted étaient bien poreuses : les symptômes pouvant évoluer au fil des années, 20 % des diagnostics étaient tôt ou tard reformulés (une personne diagnostiquée Kanner durant l’enfance pouvait devenir non spécifique à l’âge adulte, par exemple). la seule catégorie de tsa va s’imposer. ce qui permettra d’en finir avec certaines inconséquences : la catégorie des ted la plus fournie était celle des autistes non spécifiés, quasiment trois fois plus nombreux que les autistes de type Kanner ! va-t-on gagner ou perdre en précision ? la question n’est pas tranchée, et pourtant elle n’est pas neutre. au début de l’année 2012, Fred volkmar, directeur du yale child study center et spécialiste renommé de l’autisme, a jeté un pavé dans la mare (1) : en épluchant ses archives, il affirme que plus de la moitié des enfants diagnostiqués autistes il y a vingt ans ne le seraient plus avec le dsm 5. or, en vingt ans, le nombre de diagnostics a été multiplié par 20. aujourd’hui, l’autisme est censé frapper en moyenne 1 % de la population. aux états-unis, 1 enfant sur 250 à 1 sur 40 serait concerné selon les états ! l’argument le plus souvent retenu pour expliquer cette juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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explosion est que les critères diagnostiques s’affinant, et la vigilance des professionnels augmentant, on identifie plus facilement les enfants autistes : il n’y en aurait pas davantage, mais ils seraient mieux repérés (2). Que va changer la nouvelle approche du dsm 5 ? dénombrerat-on plus ou moins d’autistes ? nul n’en sait rien…

• Pourquoi la guerre ? il n’est pas surprenant qu’un trouble aussi difficilement saisissable soit des plus ardus à expliquer. voici quelques décennies, certains pensaient que l’autisme constituait la réaction défensive d’un très jeune enfant submergé par l’angoisse, incapable de faire face à la réalité. le pauvre devenait psychotique parce que sa mère ne l’aimait pas. c’était une « mère frigidaire », glaciale, tortionnaire, ou dépressive, qui contraignait son enfant à se prostrer dans un univers mental concentrationnaire. ou au contraire elle l’aimait trop. incestueuse, elle le considérait comme un substitut de phallus et fusionnait au point de lui refuser toute autonomie, jusqu’à ce que le père les sépare en leur imposant sa loi symbolique. si le père ne parvenait pas à s’acquitter de sa tâche, l’enfant s’avérait incapable d’aller vers l’autre et d’accéder au langage. il restait dans sa bulle, comme claquemuré dans l’utérus maternel. autrefois très en vogue chez les psychanalystes (voir article p. 56), cette tentative d’explication est aujourd’hui abandonnée par la communauté scientifique. d’autres scénarios sont envisagés. Par exemple, l’autisme serait la conséquence du vaccin rougeoleoreillons-rubéole. Formulée à grand fracas en 1998, cette hypothèse n’a jamais été confirmée. elle a même été totalement discréditée depuis, l’article qui la présentait se voyant supprimé des archives médicales pour cause non seulement d’approximations, mais de malhonnêteté intellectuelle. autre hypothèse, le cerveau autiste serait une sorte de cerveau masculin poussé à l’extrême, à cause notamment d’un taux de testostérone anormalement élevé durant la vie fœtale. l’une des conséquences indirectes serait de compromettre l’acquisition de la théorie de l’esprit, qui nous permet d’imputer des pensées, des émotions et des intentions à autrui. hypermasculinisation cérébrale ou non, les neuroscientifiques soupçonnent très fortement que la clé de l’autisme pourrait bel et bien résider dans un développement anormal du cerveau (voir article p. 64). de nombreuses anomalies ont été observées en effet dans la structure du cerveau des autistes, mais aussi dans son fonctionnement. et la

cause serait à chercher du côté de la génétique. d’abord parce qu’il y a 3 à 4 fois plus de garçons autistes que de filles. ensuite parce que dans une fratrie, si un enfant est atteint, un autre risquera d’autant plus de l’être que leurs patrimoines génétiques seront proches (le risque sera bien plus important s’il s’agit de vrais jumeaux). cette piste suscite de solides espoirs. solides, mais prudents : car de même que les symptômes varient d’un autiste à l’autre, la structure et le fonctionnement de leur cerveau varient également. impossible d’identifier « le » profil cérébral autistique. impossible également de circonscrire « le » gène dont la variation provoquerait ce développement atypique, ni même « la » configuration de gènes. avec le syndrome de rett, les choses sont simples : on a trouvé le gène unique incriminé. mais avec l’autisme, c’est une autre affaire : plusieurs centaines de gènes mutants pourraient être impliqués. or on n’en a identifié que quelques-uns, qui ne semblent expliquer qu’une très faible partie du processus conduisant au trouble. et là encore, les altérations génétiques en question ne se retrouvent pas forcément d’un autiste à l’autre. on n’a pas (ou pas encore) repéré de marqueur biologique de l’autisme, c’est-à-dire une particularité qui l’annoncerait à coup sûr. ces difficultés à définir de manière satisfaisante le trouble et son « spectre », mais aussi à trouver la clé de son origine, laissent le champ libre à plusieurs interprétations et modes de prise en charge parfois incompatibles. d’où un flou préoccupant dans la politique de santé publique, et le désarroi de bon nombre de soignants et de familles. Pour couronner le tout, certains réfutent en bloc le dsm, qu’il s’agisse du iv ou du 5, de ted ou de tsa. car le dsm permet des diagnostics sur la base d’un repérage de symptômes, sans conjecturer de leur origine. il relève d’une approche standardisée, statistique, scientifique des troubles mentaux, ce que l’on appelle la médecine basée sur des preuves. mais en France, beaucoup de soignants préfèrent se référer à la classification française des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent (cFtmea), qui classe l’autisme parmi les psychoses précoces, non loin de la schizophrénie et des troubles délirants notamment, alors que l’oms et la loi française le définissent comme un handicap. la cFtmea s’inspire d’une démarche psychanalytique où l’essentiel n’est pas le symptôme mais ce qu’il traduit, et comment il fait sens chez un sujet singulier pourvu d’une histoire unique. tout cela produit une palette d’opinions plus ou moins nuancées qui, à leur manière, forment également une sorte de spectre.

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Artur Figurski/Istock

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• Le « spectre » des belligérants voyons d’abord les deux extrêmes. certains, ne jurant que par la psychanalyse, continuent à voir dans l’autisme une psychose provoquée par un amour maternel trop rare, ou au contraire trop fusionnel. Pour eux, toute tentative d’explication biologique est réductionniste et évacue aussi bien la complexité de l’être humain que l’importance des interactions précoces. d’autres, partisans du tout biologique, estiment que l’explication ultime résulte d’une mauvaise donne génétique, dont les effets en cascade compromettent le développement du cerveau. et l’environnement, familial ou pas, n’a aucun impact. en réalité, l’immense majorité des soignants se situe entre ces deux positions radicales. du côté des psychanalystes, on admet que l’autisme a sans doute plusieurs causes, y compris génétiques et neurologiques, mais on ne renonce pas pour autant à réfléchir au rôle de l’environnement. la culpabilité de la mère n’est officiellement plus de mise. du côté des scientifiques, on privilégie la piste neurobiologique et génétique, mais on reconnaît que pour un trouble aussi complexe, l’environnement ne doit pas être absolument neutre, et peut moduler l’ex-

pression de certains symptômes. l’environnement est ici entendu au sens large, n’incluant pas seulement les interactions humaines mais aussi l’exposition à des toxiques, par exemple. À première vue, un rapprochement serait envisageable. le problème est que ces deux visions sous-tendent des prises en charge différentes. le camp scientifique demande des traitements à l’efficacité méthodiquement éprouvée. or les psychanalystes s’opposent traditionnellement à toute évaluation de leur travail, refusant de réduire l’unicité d’un patient, sa souffrance, sa dynamique psychique, et la singularité de toute thérapie, à des chiffres. Qui plus est, la méthode qui a le plus fait ses preuves, et qui commence à percer en France avec retard, est l’aBa, une méthode comportementale qui s’attache à sélectionner et renforcer les comportements jugés les plus souhaitables ou les plus efficaces pour insérer, autonomiser et épanouir l’enfant autiste. or, le comportementalisme (ou béhaviorisme) est l’ennemi historique de la psychanalyse, accusé de vouloir « normer », « dresser » l’être humain, en le changeant en singe savant. les partisans de l’aBa dénoncent de leur côté le packing (voir article p. 62), une technique d’emmaillotage dans des linges glacés qui ne relève pas de la psychanalyse à l’origine, mais souvent défendue par des cliniciens revenjuin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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diquant cette fer de lance de sensibilité. ses l’anti-psychadétracteurs y nalyse franvoient quant à çaise – et aussi eux une forme le symbole, pour de maltraitance, leurs détracteurs, d’autant plus intode la puissance inslérable que cette titutionnelle et de technique n’a jamais fait l’intransigeance des l’objet d’une évaluation psychanalystes. Andrew Rich/Istock scientifique. les associations ont aussi milité Pour autant, le spectre des belligérants pour saisir la haute autorité de santé ne se réduit pas à ces deux blocs. car les parents jouent (has). après un état des lieux des connaissances scienles électrons libres. depuis cinquante ans, des associa- tifiques en 2010, celle-ci, avec l’agence nationale de tions luttent bec et ongles afin d’améliorer les conditions l’évaluation et de la qualité des établissements et serde prise en charge des enfants autistes (voir article vices sociaux et médico-sociaux (asnem), a sollicité p. 70). À l’heure d’internet, leur voix se trouve amplifiée, pendant deux ans 180 institutions et associations et penchant indéniablement en faveur du camp scienti- 145 experts pour établir un rapport rendu public fique, et contre la psychanalyse. Beaucoup déplorent que le 8 mars 2012 (4). elle y préconise un projet personnala culpabilisation des parents soit beaucoup plus répan- lisé d’interventions pour chaque enfant atteint d’audue qu’on le croit et que le diagnostic soit posé tardive- tisme ou d’un autre trouble envahissant du développement, avec réticence, parfois après des années d’attente, ment. mais comment intervenir ? certaines méthodes donc des années perdues. sur le web, les parents comportementales et développementales (voir article s’épaulent, échangent des renseignements pour savoir p. 68) sont recommandées, sans être la panacée. quels établissements et quels professionnels éviter. ils l’approche psychanalytique, elle, est citée comme espèrent la diffusion de méthodes comportementales, approche « non consensuelle ». Pour autant, et contraiquitte d’ailleurs à leur attribuer une efficacité exagérée. rement semble-t-il à ce qui était prévu dans une version orageuse, l’attaque des familles est d’autant plus puis- antérieure du rapport, elle n’est pas mentionnée comme sante que les témoignages des parents satisfaits par une « non recommandée ». une autorité courageuse, mais prise en charge analytique sont, pour l’instant du moins, pas téméraire ? après tout, en 2005, un rapport de l’inplus parcimonieux, et canalisés sur des sites web acquis serm concluant à l’inefficacité des psychothérapies à la cause psychanalytique, tel celui de la coordination d’inspiration psychanalytique avait été publiquement internationale entre psychothérapeutes psychanalystes enterré par le ministre de la santé d’alors, devant des s’occupant de personnes avec autisme (cippa) ou la lacaniens l’applaudissant debout. Pour certains, la prise revue en ligne Lacan quotidien. de distance de la has constitue ainsi, malgré tout, un énorme pas en avant. Pour d’autres, c’est un nouveau constat d’échec : il serait décidément impossible, dans un monde médical encore très marqué par la psychanaon retrouve les associations de parents sur tous les lyse, d’obtenir sa condamnation explicite. en revanche, fronts : elles ont ainsi fait pression pour que l’autisme le packing, pour la première fois, fait l’objet d’une oppoobtienne le label de « grande cause nationale » pour sition formelle de la has. 2012, ou encore pour défendre Le Mur, film à charge les controverses liées à l’autisme revêtent même une contre la psychanalyse qui a occasionné une plainte en coloration politique. martine aubry, maire socialiste de justice (voir article p. 60). cette dernière affaire a fait le lille, s’est attirée l’opprobre des associations de parents tour du monde, le New York Times prenant fait et cause en soutenant Pierre delion, promoteur du packing qui pour la réalisatrice, sophie robert (3), de même que des officie au centre hospitalier de sa ville, et l’un des psyspécialistes américains de l’autisme paraphant des deux chanalystes filmés par sophie robert. le député umP mains une pétition internationale. Le Mur est devenu le daniel Fasquelle a déposé une proposition de loi visant

• Les champs de bataille

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à abandonner toute prise en charge psychanalytique de l’autisme, et à réaffecter les moyens au bénéfice des méthodes comportementales. les sporadiques tentatives de dialogue tournent court, et les deux camps ne lâchent rien. Pierre delion fait par exemple l’objet d’une pétition de soutien et a été ovationné lors d’un meeting du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire. a l’hôtel lutétia, à l’initiative de l’université populaire jacques-lacan et de l’institut psychanalytique de l’enfant, la lecture psychanalytique de l’autisme a été défendue à l’occasion d’une conférence de presse (sans presse, les questions émanant des psychanalystes présents). dans le camp d’en face, le Kollectif du 7 janvier et le collectif des Professionnels pour les Bonnes Pratiques en Psychiatrie, auteur d’un manifeste, militent pour l’application de méthodes scientifiquement validées pour la prise en charge de l’autisme. une tribune de la Fédération Française des dys a dénoncé à son tour les ravages qui seraient occasionnés par la prise en charge psychanalytique des enfants « dys » (dyslexiques, dyscalculiques, dyspraxiques, etc.). on voit que pour certains la question n’est plus seulement de s’entendre sur la meilleure prise en charge possible de l’autisme, mais de savoir s’il faut discréditer la psychanalyse en général. un tout autre débat.

(1) Voir l’article de Benedict carey, « New autism Rule may exclude many, a study suggests », New York Times, janvier 2012. (2) Voir l’article de aristide Fruguière, « Autisme : l’épidémie ? », Le Cercle Psy n°2, septembre-octobre-novembre 2011. (3) Voir son interview dans Le Cercle Psy n°4, mars-avril-mai 2012. (4) Voir « autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent. Recommandation de bonne pratique », Has et anesm, 2012.

* MOTS-CLÉS :

teD : les « troubles envahissants du développement » regroupent, selon les classifications du DSM-IV et de la CIM-10, l’autisme, les syndromes de Rett et d’Asperger, le trouble désintégratif de l’enfance, et des « troubles envahissants du développement non spécifiés ». tsa : les « troubles du spectre autistique » désignent l’ensemble des pathologies caractérisées, selon les critères du DSM-IV, par des déficiences de la communication et des interactions sociales, un comportement répétitif et une restriction des intérêts. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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Dossier Autisme Dossier Autisme :: la la guerre guerre est est déclarée déclarée

REPÈRES HISTORIQUES JeaN-FRaNÇOis maRmiON

Le regard sur l’autisme n’a fait qu’évoluer au fil du temps, confrontant médecins, psychologues, psychanalystes et associations de parents. ➜ L’autisme avant l’autisme. au XIXe siècle, pour qualifier un individu souffrant d’un retard mental, les aliénistes (que l’on n’appelle pas encore les psychiatres) emploient un terme aujourd’hui passé dans le langage courant, celui d’« idiot » (du grec idiotès, désignant le citoyen dans sa sphère privée et non dans la sphère publique). L’idiotie finit par recouvrir une déficience d’origine congénitale, par opposition à la démence, ou déficience acquise. avec une question récurrente, posée par des éducateurs ou médecins tels édouard séguin et désirémagloire Bourneville : peut-on soigner et éduquer les idiots ? Parmi eux figurent ceux que le XXe siècle nommera autistes. ➜ 1911 Première apparition du terme « autisme ». le psychiatre suisse eugen Bleuler (voir Repères p. 59) revisite la notion de démence précoce, qui désigne la survenue de troubles mentaux chez de jeunes adultes auparavant normaux (ou chez des enfants : on parle alors de démence précocissime). Bleuler la renomme « schizophrénie » (qui signifie « esprit divisé » en grec). il y distingue des symptômes primaires marquant la désorganisation de la pensée, et des symptômes secondaires qui en sont la conséquence. au rang des symptômes secondaires figure la tentative de préserver un « monde à soi », retranché de la réalité extérieure : eugen Bleuler qualifie ce symptôme d’« autisme » (du grec autos, « soi-même »). ➜ 1943 le pédopsychiatre américain d’origine austrohongroise Leo Kanner (voir Repères p. 59) présente onze cas cliniques d’enfants qu’il qualifie d’autistes, enfermés dans leur solitude et leurs rituels immuables, souffrant de graves troubles du langage (mais pas, selon lui, de retard mental) et de réactions imprévisibles face à des objets ordinaires de leur environnement. Pour Kanner, l’autisme ne peut pas être considéré comme un

simple symptôme de la schizophrénie : il constitue une maladie en soi. la difficulté des autistes à établir un contact affectif pourrait résulter d’un trouble biologique inné, mais aggravé par des parents peu aimants, notamment par une « mère frigidaire ». des années plus tard, leo Kanner dédouanera tout à fait les parents. ➜ 1944 le pédiatre autrichien Hans Asperger (voir Repères p. 59) consacre sa thèse d’habilitation au professorat aux « psychopathies autistiques pendant l’enfance ». il remarque que si beaucoup d’autistes souffrent de retard mental, certains excellent dans la maîtrise du langage. il insiste sur l’indifférence de certains autistes devant les souffrances infligées à autrui (il évoque même une « méchanceté raffinée ») et croit remarquer un profil très intellectuel chez les pères. lui aussi penche pour un mélange d’origine biologique et environnementale. étrangement, Kanner et asperger s’ignoreront toute leur vie. les travaux d’asperger n’attireront vraiment l’attention de la communauté scientifique et du grand public qu’en 1981, un an après la mort de leur auteur. ➜ 1963 création en France de l’association au service des personnes inadaptées ayant des troubles de la personnalité (asitP), qui deviendra la Fédération Française sésame autisme, militant pour l’ouverture d’hôpitaux de jour. ➜ 1965 Premiers articles d’ivar lovaas consacrés à la méthode ABA, centrée sur l’apprentissage de nouveaux comportements par les enfants autistes au moyen d’un système de sanctions et récompenses. ➜ 1966 lancement par eric schopler du programme développemental TEACCH, programme qui prône de s’adapter au fonctionnement cognitif particulier des personnes autistes.

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➜ 1967 Parution de l’ouvrage La Forteresse vide, de Bruno Bettelheim (voir Repères p. 59), éducateur, membre de la société psychanalytique de chicago (mais inscrit comme « membre non clinicien », n’ayant visiblement pas été formé à la pratique de la cure). Bettelheim y décrit l’autisme comme un univers mental concentrationnaire. dans l’école orthogénique qu’il dirige à chicago, il s’efforce de soigner les enfants autistes en aménageant leur environnement, quitte à en écarter les parents pendant des années, refusant même que les soignants s’adressent à eux. d’où l’idée que les parents sont tenus pour seuls responsables de l’autisme de leur enfant, Bettelheim ayant cependant écrit des choses très contradictoires à ce sujet. c’est en partie en réaction à de telles conceptions qu’apparaîtront les premières associations de familles hostiles à la psychanalyse. ➜ 1980 création en France de l’association pour la recherche sur l’autisme et les psychoses infantiles (araPi), où parents et professionnels travaillent ensemble. ➜ 1989 création d’Autisme France par des parents qui,en rupture avec l’asitP, réfutent l’approche psychanalytique de l’autisme. ➜ 1992 création du réseau international d’institutions infantiles (ri3) par jacques-alain miller, chef de file de l’École de la Cause Freudienne. ses principales institutions sont le centre thérapeutique et de recherche de nonette, en France, l’antenne 110 à Bruxelles et le courtil à leers-nord, en Belgique. ➜ 1993 la Classification internationale des maladies de l’oms fait figurer l’autisme dans la catégorie des troubles envahissants du développement (ted). la quatrième édition du dsm, la classification psychiatrique américaine, fait de même l’année suivante. suivant leur formation, bon nombre de praticiens français préfèrent se référer à la cFtmea (classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent), dont la dernière édition date de 1993, et qui classe l’autisme parmi les psychoses. ➜ 1996 le Parlement européen adopte une Charte des droits des personnes autistes, insistant notamment sur leur droit à l’éducation et au plus d’autonomie possible. en France, la loi chossy reconnaît l’autisme comme un handicap.

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DR

Psychologie Psychologie du du déveloPPement déveloPPement

Rain Man, film réalisé par Barry Levinson, 1988.

➜ 2003 le comité européen des droits sociaux, contrôlant l’application de la charte sociale européenne, condamne la France pour non-respect de l’obligation à l’éducation pour les enfants autistes. ➜ 2005 la loi du 11 février pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées prévoit la scolarisation de tout enfant en milieu ordinaire. après recommandations de la haute autorité de santé (has), un premier plan autisme (2005-2007) voit la création de Centres de ressources autisme. ➜ 2007 dans son avis n°102, le comité consultatif national d’ethique (ccne) fustige la France pour une « errance diagnostique », un « déni pur et simple d’accès au choix libre et informé » dû à des « réticences culturelles », ainsi qu’une scolarisation « fictive » des enfants autistes, « exclus parmi les exclus ». ➜ 2008 Deuxième plan autisme français (2008-2010). début 2012, la sénatrice valérie létard remarquera dans un rapport que bon nombre de mesures de ce plan n’ont pu être appliquées. ➜ 2010 un rapport de la Haute Autorité de Santé (has) fait le point sur l’ensemble des connaissances relatives à l’autisme. ➜ 2012 l’autisme obtient le label de « Grande cause nationale ». en mars, un rapport de la has recommande l’usage de méthodes comportementales et éducatives pour la prise en charge de l’autisme. il prend ses distances avec la psychanalyse en la considérant comme « non consensuelle », et condamne l’usage du packing, pratique consistant à enrouler les autistes dans des linges humides et froids. À lire : Jacques Hochmann, Histoire de l’autisme, Odile Jacob, 2009

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Dossier Autisme : la guerre est déclarée

L’AUTISME VU PAR LES PSYCHANALYSTES

saRaH cHicHe

Pourquoi certains psychanalystes classent-ils encore l’autisme parmi les psychoses ? D’où vient l’idée de la « mauvaise mère », responsable de l’autisme de son enfant ? Retour sur les principales conceptions psychanalytiques de l’autisme.

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n 1911, dans l’ouvrage sur La Démence précoce ou le groupe des schizophrénies, deux nouveaux mots apparaissent dans la littérature psychiatrique, sous la plume d’eugen Bleuler* : schizophrénie et autisme (1). Bleuler évoque le « groupe des schizophrénies » pour désigner un ensemble de figures cliniques, distinctes de la démence précoce, où l’affaiblissement intellectuel n’est pas toujours présent, et qui ont en commun une défaillance du mécanisme associatif et une personnalité morcelée en fragments. dans ce groupe, certains symptômes sont primaires (liés à un dysfonctionnement organique), d’autres sont secondaires (issus d’un effet adaptatif au symptôme primaire). dans ces symptômes secondaires, Bleuler isole trois façons pathologiques de se positionner par rapport à la réalité : la reconstruire (dans le délire ou « psychose hallucinatoire de désir ») ; la fuir par la désocialisation ou la plainte somatique (l’hypocondrie) ; l’écarter ou l’ignorer (ce que Bleuler nomme « autisme »). Pour Bleuler, l’autisme se caractérise par un enfermement dans un monde clos, incommunicable et impénétrable. alors que Bleuler fait de l’autisme un symptôme secondaire, en 1943, le pédopsychiatre leo Kanner* individualise le concept d’autisme infantile précoce et le distingue des psychoses* (on parlera plus tard d’autisme de Kanner). leo Kanner fait état de onze cas d’enfants chez lesquels il observe une inaptitude à établir des relations normales avec autrui et à réagir aux stimulations dès le début de la vie. ce syndrome associe troubles de la communication et des comportements sociaux, et troubles du développement

des fonctions cognitives, notamment de l’imagination. Pour Kanner, ces enfants semblent « auto-suffisants », dédaignent et ignorent ce qui vient de l’extérieur car ils « sont venus au monde avec l’incapacité innée de constituer biologiquement le contact affectif avec les gens ». mais quelle est la part accordée à l’inné et celle due à l’environnement ? Pour Kanner, il y a des « mères réfrigérateurs » qui, par leur défaillance de chaleur affective, seraient responsables du trouble de leur enfant. d’ailleurs, écrit-il, dans le groupe des enfants observés, « il n’y avait qu’un très petit nombre de pères et mères aimants ». la même année, à vienne, hans asperger* fait état de la « psychopathie autistique » de quatre enfants, qu’il décrit comme étant ses « petits professeurs ». ses observations, rédigées en allemand, ne seront traduites en anglais qu’en 1971, et ne seront connues du milieu médical qu’en 1981 sous le nom de « syndrome d’asperger » (2).

mamelons cassés et trous noirs persécuteurs il est de coutume de classer les travaux psychanalytiques ultérieurs portant sur l’autisme selon trois points de vue : structural, dynamique, et génétique. lacan consacrera deux leçons de son séminaire à une relecture de cas de melanie Klein, ceux de dick et du petit robert. Pour lacan, l’autisme est une psychose. celle-ci s’articule autour du concept structural de « forclusion » hors de l’ordre symbolique du signifiant paternel ou « nom du père ». chez le psychotique, le père n’a pu faire tiers entre la mère et l’enfant, quelque chose fait échec au refoulement originaire, et la métaphore paternelle n’advient pas.

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d’un point de vue dynamique, pour la psychanalyse, l’autisme infantile peut être exploré via la dynamique du transfert et du contre-transfert. donald meltzer publie en 1975 ses premières recherches menées sur l’autisme infantile. il y définit trois concepts. tout d’abord celui de démantèlement du moi. soit l’autiste oriente tous ses investissements sur une même modalité, soit chacun de ses sens investit un objet différent : « Son regard vise un stimulus, son ouïe s’attache à un bruit qui n’émane pas de la même source, ses doigts palpent un objet sans rapport avec les stimuli visuels et auditifs, etc. » (3). ensuite, le concept de bidimensionnalité de la relation d’objet* : les autres sont perçus comme plats, sans qualités intérieures, psychiques. enfin, le concept d’identification adhésive : la relation à l’autre est vécue sous le mode du collage, de l’imitation. dans les années 1970 également, Frances tustin* a pour sa part évoqué un fantasme de discontinuité, que l’enfant autiste ressentirait comme un arrachement d’une partie de sa propre substance. l’autiste aurait le fantasme d’une rupture catastrophique de la continuité entre sa bouche et l’objet mamelon/sein en deux éléments. ce fantasme d’un sein au mamelon cassé aurait été suggéré à Frances tustin par l’un de ses petits patients, john, qui lui a un jour parlé d’un « trou noir avec un méchant piquant », qu’il localisait dans sa bouche. toujours selon Frances tustin, pour lutter contre la souffrance due à ce trou noir persécuteur, l’autiste organise donc un « délire autistique » : il fusionne avec le monde concret et nie tout écart, toute différence, toute séparation qui réactiverait en lui les angoisses de la première rupture. il utilise pour cela des « objets autis-

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tiques », dont il ne se sépare jamais et dont le contact lui permet de nier la séparation avec l’environnement. selon le point de vue psychanalytique génétique enfin, l’autisme correspond à une anomalie du développement psychique, arrêté à un stade de développement précis.

Pour Leo Kanner, des « mères réfrigérateurs » seraient responsables du trouble de leur enfant margaret mahler l’envisage dans la perspective de l’évolution de la relation entre l’enfant et la mère qui doit aboutir à la séparation et l’individuation. margaret mahler décrit un premier stade d’« autisme normal » dans lequel l’enfant ne perçoit pas la mère comme source de satisfaction de ses besoins, lesquels relèveraient alors de sa propre sphère autistique toute-puissante. selon margaret mahler, l’autisme peut être primaire ou secondaire. dans ce dernier cas, il est dû à l’échec de la phase symbiotique. durant cette phase, l’enfant a une perception confuse mais minimale de sa mère comme source extérieure de satisfaction, tout en se vivant réuni à elle à l’intérieur d’une membrane symbiotique les séparant tous deux de l’extérieur. mais si dans les mois qui suivent sa naissance, l’enfant ne peut investir sa mère comme « référence émotionnelle extérieure » et que la mère est vécue comme « imprévisible et douloureusement frustrante », il y a régression vers une position autistique. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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Les psychanalystes ou psychiatres formés à la psychanalyse considèrent-ils tous la psychanalyse comme la panacée en matière de traitement de l’autisme ? La Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes s’occupant de personnes avec Autisme (Cippa), fondée en 2005 par Geneviève Haag et MarieDominique Amy, regroupe près de 200 adhérents psychothérapeutes psychanalystes. La position de la présidente, Marie-Dominique Amy, est claire : « La Cippa ne cautionne pas, concernant l’autisme, les diverses conceptions et pratiques de tous ceux qui s’intitulent psychanalystes. Nous sommes notamment en opposition radicale avec les pratiques thérapeutiques et d’accompagnement familial qui culpabilisent indûment les parents. » Dans une tribune titrée « Alerte aux méconnaissances concernant la psychanalyse et l’autisme » publiée sur le site web de la Cippa (1), Marie-Dominique Amy argumente en faveur de la conciliation des approches psychanalytique

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Pour une approche intégrative

et cognitive : « Si je juge que l’approche psychodynamique est d’une aide précieuse pour les autistes, elle ne suffit pas à elle seule. Mais je pense qu’il en est de même concernant les approches cognitives. L’exclusion de l’une par l’autre est regrettable car lorsqu’un enfant est en difficulté autistique, c’est justement ce clivage entre le psychique et le cognitif qui est à l’origine de ses difficultés. [...] Les autistes n’ont pas à marcher à

donald Winnicott liait quant à lui la genèse de l’autisme à une défaillance des soins que l’environnement (la mère, en premier lieu) doit donner au nourrisson pour le protéger contre des angoisses inimaginables de morcellement, de chutes sans fin, de désorientation, d’absence de relation avec son corps propre.

La controverse Bettelheim dans les années 1970, Bruno Bettelheim* rapprochera l’autisme infantile d’états psychiques ou de « situations extrêmes »* qu’il a observées pendant son expérience des camps de concentration. l’enfant autiste ferait l’expérience de son incapacité à susciter dans le monde extérieur une amélioration de sa situation. À la suite de cet échec, il désinvestirait le monde extérieur pour limiter la souffrance et la déception que lui procure une « mère frigidaire »*. s’ensuit un appauvrissement progressif du monde psychique de l’enfant, qui devient alors une « forteresse vide »*. après la mort de Bettelheim, une violente polémique éclate. d’anciens patients de l’école orthogénique de chicago* et certaines familles le décrivent comme un tyran rigide qui ne se remettait jamais en question, aurait inventé de toutes pièces des cas de guérison et arraché les enfants à leur famille de façon autoritaire et abusive.

cloche-pied, c’est-à-dire à avancer sur la jambe des cognitions ou sur la jambe des émotions. C’est lorsque celles-ci avancent de concert que ces personnes réussissent à marcher avec plaisir. Il faut apprendre, [...] et il faut mettre sur ce que l’on apprend un sens à la fois cognitif et émotionnel. » S. C. (1) L’intégralité des propos est consultable sur le site web de la cippa : http://old.psynem.org/cippa/

c’est précisément à la suite de ces controverses que se créent, dès le début des années 1980, dans bon nombre de pays anglo-saxons, des associations de parents d’enfants autistes qui ont pour point commun d’être radicalement antipsychanalytiques. si aujourd’hui, des psychanalystes comme geneviève haag ou chantal lheureux critiquent fermement les théories et pratiques de Bettelheim et sont partisans d’une approche dite intégrative, combinant prise en charge psychanalytique, éducative et pédagogique, il s’en trouve encore pour culpabiliser les parents, qui seraient la cause de la maladie de leur enfant.

(1) On en trouve toutefois une trace chez Freud dans sa lettre à Jung du 13 mai 1907, dont voici un extrait : « Il manque encore à Bleuler une définition claire de l’auto-érotisme et de ses effets psychologiques spécifiques. Il a cependant accepté la notion pour sa présentation de la démence précoce dans le manuel d’Aschaffenburg. Il ne veut toutefois pas dire auto-érotisme (…), mais ‘autisme’ ou ‘ipsisme’. » (2) L. Wing, « asperger’s syndrome : a clinical account », Psychological medicine, vol. 11, n° 1, 1981. (3) Voir l’article de D. Houzel, dans le Nouveau Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, vol. 2, Puf, 2004.

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> rePÈres eugen Bleuler (1857-1939) ce psychiatre suisse est connu pour avoir créé les mots « autisme » et « schizophrénie ». Bleuler désigne par « groupe des schizophrénies » des affections psychiques d’origines diverses marquées par un morcellement de la personnalité en fragments.

Leo Kanner (1894-1981) Pédopsychiatre d’origine ukrainienne, il établit, en 1943, un tableau clinique de « l’autisme infantile précoce », dit autisme de Kanner. sa recherche clinique Autistic Disturbance of Affective Contact, portant sur onze cas d’enfants, reste une publication de référence sur l’autisme.

Frances tustin (1913-1994) enseignante britannique sensibilisée à la psychanalyse, elle se forme à la psychothérapie des enfants à la tavistock clinic de Londres. Dans la lignée de melanie Klein, elle contribue à la réflexion théorico-clinique sur l’autisme. elle a publié de nombreux ouvrages, dont Les états autistiques chez l’enfant, en 1981.

Hans asperger (1906-1980) Pédiatre autrichien, il publie en 1944 la description d’une psychopathie autistique de l’enfant, caractérisée par un manque d’empathie, une excellente maîtrise du langage et une forte préoccupation par des intérêts spéciaux. sur la base des travaux de Hans asperger, la chercheuse Lorna Wing proposera, en 1981, de définir un « syndrome d’asperger ».

Bruno Bettelheim (1903-1990) Psychologue américain d’origine autrichienne, il fut déporté à Dachau puis à Buchenwald en 1938. De son expérience concentrationnaire, il tire une étude intitulée Comportement individuel et comportement de masse dans les situations extrêmes, publiée en 1943. Émigré aux États-unis, il dirigera l’École orthogénique de chicago (voir les mots-clés). connu pour avoir attribué l’autisme à des difficultés de relation de l’enfant avec sa mère, il est le fondateur des concepts de « forteresse vide » et de « situation extrême » (voir mots-clés).

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* MOTS-CLÉS :

Psychose : terme crée par le psychiatre Ernst von Feuchtersleben (1806-1849) pour décrire les maladies du psychisme ou de l’âme. Aujourd’hui, le mot « psychose » tend à être réservé aux troubles caractérisés par « l’altération des sens de la réalité » : délires, hallucinations, manque de conscience des problèmes de la part de la personne concernée... Il s’agit par exemple de la schizophrénie et des troubles schizophréniformes, des troubles délirants (comme la paranoïa chronique), du trouble bipolaire, etc. Relation d’objet : renvoie, en psychanalyse, au rapport du sujet avec les objets constituant son environnement. mère frigidaire : expression originellement utilisée par Leo Kanner, et reprise par Bruno Bettelheim qui faisait des mères d’enfants autistes les responsables du trouble de leur enfant. Le retrait social de ces enfants était, selon Bettelheim, une réaction logique à un environnement nocif, en l’occurrence une mère malveillante et/ou défaillante.

Forteresse vide : concept forgé par Bruno Bettelheim, qui publie en 1967 l’ouvrage La Forteresse vide, dans lequel des enfants autistes sont décrits comme enfermés dans leur monde intérieur et figés dans leur mutisme. situation extrême : concept forgé par Bruno Bettelheim, issu de son expérience dans les camps de concentration. Bettelheim a observé que des déportés répondaient à la situation extrême qu’ils vivaient par des réactions psychotiques (hébétude, dépression, etc.) et des comportements autistiques. À partir de ce constat, Bettelheim considère qu’un environnement très favorable peut contribuer à renverser le processus psychotique.

École orthogénique de chicago : institut destiné aux enfants en difficulté dont Bruno Bettelheim prend la direction en 1944. C’est en 1947, après avoir été réformé par Bettelheim, que l’établissement prend le nom d’École orthogénique de Chicago. Bettelheim l’organise comme un milieu isolé des pressions extérieures, notamment des parents, dans lequel sont pris en charge les enfants autistes. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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LE MUR EN PROCÈS LES PLAIGNANTS S’EXPLIQUENT

JeaN-FRaNÇOis maRmiON

Le film Le Mur a fait scandale il y a quelques mois, en dénonçant le point de vue psychanalytique sur l’autisme. s’estimant manipulés, trois des psychanalystes interviewés ont porté plainte contre la réalisatrice. ils s’expliquent en exclusivité.

L

e Mur. La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme est un film de sophie robert présentant des entretiens avec une dizaine de psychanalystes. tous semblent désigner un amour maternel défectueux comme étant à l’origine de l’autisme. trois des praticiens interrogés, esthela solano-suarez, éric laurent et alexandre stevens, membres de l’école de la cause Freudienne, ont porté plainte, estimant que leurs propos ont été manipulés par le travail de montage. la justice leur a donné raison en janvier 2012. sophie robert a fait appel. nous avions donné la parole à celle-ci dans notre précédent numéro. voici maintenant les trois plaignants (1).

Pourquoi un procès ? « En voyant ce film, raconte esthela solano-suarez, j’ai été plus que stupéfaite. (…) Mes propos ont été dénaturés de façon ignoble, au point d’en inverser le sens. (…) Tout ça pour véhiculer la thèse selon laquelle les psychanalystes culpabilisent les mères, et rendent les parents responsables de la maladie de leurs enfants. Alors qu’à aucun moment, lors de l’entretien, je n’ai formulé une telle bêtise ». « Sophie Robert m’a beaucoup interrogé sur cette histoire de mères, ce que je trouvais vraiment déplacé, explique quant

à lui éric laurent. J’ai répondu que ce qui nous intéressait, nous psychanalystes, ce n’était pas la cause de l’autisme mais le type de traitement qu’on propose. J’ai beaucoup parlé làdessus, mais de cela il n’y en a pas une trace dans le documentaire, même dans les rushes ». Pourquoi avoir porté plainte, au lieu de demander une mise au point, ou l’insertion d’un avertissement au début du film ? « Parce que l’affaire est vraiment très grave, estime alexandre stevens, et vise de façon très malveillante la psychanalyse et nous-mêmes. Elle nous accuse de culpabiliser les parents, alors que nous faisons le contraire. On ne peut laisser passer ça avec seulement une petite mise au point ». les dommages et intérêts souhaités par l’avocat des trois plaignants s’élevaient à 290 000 euros. une manière de tuer professionnellement sophie robert ? « On revient toujours sur cette affaire de la somme demandée, soupire esthela solano-suarez. Cela a donné lieu à des commentaires absolument révoltants sur le net, convoquant tous les fantasmes. Écoutez, c’était une somme forte pour envoyer un signe fort après ce préjudice. Une sanction pour stopper ce type de manipulation ». « L’euro symbolique ne coûte pas grand-chose, confirme alexandre stevens, et aurait permis à Sophie Robert de

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refaire des opérations de ce genre. Nous voulions l’arrêter absolument ». et quand une partie de l’opinion les soupçonne d’une volonté de censure, les trois plaignants s’en défendent. « Ce n’était pas une demande de censure, réfute éric laurent. Nous ne demandions pas que le film soit interdit, mais que nos contributions, extorquées par des moyens frauduleux avec une mine angélique, soient extraites. Ensuite le documentaire peut poursuivre sa route avec les témoignages de ceux qui n’ont pas porté plainte, dans une nouvelle version. Simplement, que nos propos ne soient pas utilisés de cette façon ».

Des parents manipulés ? en janvier 2012, sophie robert a été condamnée par le tribunal de grande instance de lille, en première instance, à verser 34 000 euros. elle a décidé d’interrompre la diffusion de son film plutôt que de le présenter sans les entretiens des trois plaignants. le procès en appel est prévu en septembre 2012. en attendant, les témoignages de parents se multiplient pour soutenir la documentariste. ces parents expliquent qu’ils ont été accusés par des psychanalystes d’être responsables de l’autisme de leur enfant. Qu’en penser ? « Certains parents peuvent en effet avoir été profondément touchés par la difficulté du parcours de soins qu’ils ont traversé pour leur enfant, reconnaît alexandre stevens, et n’ont peut-être pas trouvé l’aide qu’ils attendaient auprès des analystes auxquels ils se sont adressés. J’ignore bien sûr de quels analystes il s’agit. Par ailleurs, il n’est pas exclu que certains parents soient manipulés. Car chez les parents que, moi, je rencontre, je n’entends rien de tel : ils n’attribuent pas leur souffrance à la psychanalyse, mais à l’autisme. La souffrance des parents mérite le respect… mais cela est vrai aussi quand ils choisissent la psychanalyse pour les aider ». certains parents, manipulés ? mais par qui ? « Certaines réactions me paraissent extrêmement excessives, poursuit alexandre stevens, spécialement des réactions de gens qui soutiennent la méthode ABA. Ces parents l’ont choisie et en sont peut-être contents. Mais l’excès de haine qui s’énonce par certains ne permet pas d’exclure qu’ils soient manipulés par des thérapeutes cognitivo-comportementaux pour éprouver une telle hostilité envers la psychanalyse ». il ne reste pas moins que bon nombre de parents expriment spontanément, sans passer par une association engagée, une très forte hostilité à l’égard de la psychanalyse. alors qu’en regard, ceux qui se manifestent pour défendre la prise en charge psychanalytique ne représentent qu’une minorité. « C’est une minorité, mais ce n’est

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pas le style de la psychanalyse, assure eric laurent. Le style de la psychanalyse n’est pas de se ranger sous une bannière militante. Mais s’il le faut, puisque la satisfaction des usagers est maintenant une dimension des soins dans un monde consumériste, nous aiderons à se manifester les parents d’enfants traités dans des institutions psychanalytiques. (…) C’est tout de même une histoire très douloureuse dans laquelle il ne faut pas réduire le parent au militant. Il est précieux de respecter ce qu’il peut y avoir d’ambivalence envers les psychanalystes, mais aussi de demander de témoigner à des parents satisfaits. Et ça va se faire. Je suis content que ces débats soient ouverts et ne restent pas entre spécialistes ».

Pour une approche multiple Finalement, l’approche psychanalytique est-elle la seule qui vaille pour prendre en charge les enfants autistes ? selon éric laurent, certaines approches, comme la méthode teacch, « peuvent dialoguer avec des méthodes inspirées de la psychanalyse. La psychanalyse inspire l’idée

« Les parents que je rencontre n’attribuent pas leur souffrance à la psychanalyse, mais à l’autisme » Alexandre Stevens qu’il faut aller vers l’apprentissage. Bien entendu, la figure du psychanalyste attendant que le désir se manifeste n’est pas pertinente pour le spectre de l’autisme si divers, si varié. Il faut solliciter l’enfant. Mais pas pour lui imposer des comportements standards ». « Il serait absolument débile de soutenir qu’il n’y a que la psychanalyse pour traiter les enfants autistes, tranche esthela solano-suarez. Il me semble qu’il faut une approche multiple, adaptée à chaque enfant (…) assurée par des équipes de professionnels spécialisés dans différentes disciplines et pouvant faire avancer l’enfant aussi bien dans le relationnel, le social, l’éducatif, que l’acquisition du langage, du savoir. Bref, tout simplement dans son humanisation. La psychanalyse peut servir, à condition qu’il y ait aussi une pluralité de pratiques dans des lieux adaptés. Ce qui confronte à des difficultés de taille à cause du manque de moyens et de places ».

(1) Lire l’intégralité des trois entretiens sur www.le-cercle-psy.fr

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FAUT-IL EN FINIR AVEC

LE PACKING ? saRaH cHicHe

Le packing consiste à envelopper le corps d’un patient autiste dans des linges humides. La technique suscite l’hostilité d’associations de parents et la Haute autorité de santé a recommandé son interdiction.

e

n présence de soignants, un jeune autiste est enveloppé jusqu’au cou dans des serviettes trempées d’eau froide, d’une température d’environ 10 ° c. Puis il est recouvert d’un drap sec, d’un tissu imperméable permettant un réchauffement rapide et de deux couvertures chaudes. la séance dure entre 45 et 60 minutes. le saisissement produit par le contact avec les linges froids serait suivi d’un apaisement immédiat, via le réchauffement du corps par les tissus secs. inspiré de techniques d’hydrothérapie du XIXe siècle, le packing fut importé en France depuis les états-unis – où il n’a désormais pratiquement plus cours – par le psychiatre michaël a. Woodbury dans les années 1960. son effet sur les personnes autistes est sujet à interprétation. ses partisans rapprochent parfois cette technique du holding*. ou bien il s’agirait, en contenant le patient, de suppléer dans le réel à ce qui a fait défaut sur le plan symbolique et imaginaire : le regard de l’autre comme vecteur de l’unité de l’image du corps. au fil des séances, on constaterait une « diminution puis la disparition des automutilations et des troubles du comportement à type d’agressivité chez les enfants présentant certaines formes de troubles envahissants du développement. Il arrive souvent que les médecins qui souhaitent y avoir recours aient déjà utilisé d’autres possibilités médicamenteuses ou comportementales sans succès », explique Pierre delion, chef du service de pédopsychiatrie du centre hospitalier régional universitaire (chru) de lille. selon lui, « il a été très souvent vérifié que le traitement neuroleptique pouvait être notablement diminué pendant et au

décours des séances de packing ». le packing a des bienfaits attestés par ses prescripteurs, non par des études scientifiques. Pierre delion privilégie cependant une prise en charge intégrative de l’autisme : le packing n’est pas proposé systématiquement mais en fonction de chaque situation individuelle, et surtout en complément d’autres approches éducatives (teacch, Pecs, makaton) (voir article p. 66), pédagogiques (instituteurs spécialisés) et thérapeutiques (pataugeoire, ateliers thérapeutiques, prises en charge individuelles ou en petits groupes, etc.).

« une médecine de linge mouillé » ? mais pour l’association de parents vaincre l’autisme, le packing n’est qu’une « médecine de linge mouillé » qui « relève de la torture ». outre sa longue liste de griefs à l’encontre du packing (absence de consentement éclairé, absence de preuve d’efficacité, risque d’hypothermie, d’hydrocution), l’association défend l’hypothèse d’une étiologie neuro-développementale de l’autisme, rendant l’utilisation du packing – censé diminuer les angoisses de morcellement des patients – caduque. « La psychiatrie psychanalytique escroque le contribuable en faisant croire que le packing est un traitement, un soin indispensable aux enfants autistes. Les autorités sanitaires ont le devoir de n’appliquer comme traitement que ce qui a été avéré scientifiquement », martèle m’hammed sajidi, président de vaincre l’autisme. le décès d’un enfant de 9 ans au canada en 2008 durant une séance de packing, avait fait grand bruit, même si l’enquête avait conclu que la séance en question s’était déroulée dans des conditions de sécurité contraires au protocole du packing.

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en mars 2009, vaincre l’autisme a déposé une demande de moratoire auprès du ministère de la santé français. Quelques temps auparavant, ses membres avaient engagé une campagne de dénonciation du packing si virulente qu’elle a dissuadé de nombreux chercheurs et parents de s’engager dans le programme de recherche lancé par Pierre delion pour tenter de démontrer l’efficacité de la pratique.

Les neuroleptiques, seule alternative ? en 2011, lors de la conférence No Mind Left Behind, à glasgow, christopher gillberg, l’un des soutiens de vaincre l’autisme, annonçait le lancement d’un manifeste international contre le Packing, signé depuis par des dizaines de chercheurs internationaux. le 16 février 2012, alors que Pierre delion était entendu par le conseil départemental du nord de l’ordre des médecins à la suite d’une plainte déposée par l’association, plusieurs de ses membres manifestaient à la sortie de l’audience. ce jour-là, Pierre delion indiquait que pour calmer les crises de violence et d’automutilation, l’alternative au packing « sont les neuroleptiques à très fortes doses ». alors, vaut-il mieux voir son enfant enveloppé de linges mouillés ou complètement tassé par les effets secondaires de ce type de médicaments ? À n’en pas douter, il s’agit là, pour les parents de personnes autistes, d’un dilemme insupportable qui ne peut pas être pensé dans la sérénité.

L’interdiction recommandée en France le 8 mars dernier, la haute autorité de santé (has) a tranché en recommandant très clairement l’interdiction du packing. Peu après, le 2 avril, à l’occasion de la journée mondiale de l’autisme, la présentatrice eglantine eméyé affirmait publiquement qu’elle serait prête à y recourir pour son fils de 6 ans, qui présente une forte tendance à l’automutilation. « Dans ce que j’ai vu, je n’ai rien vu de maltraitant, explique-t-elle. J’entends surtout que cela peut aider mon fils et qu’aujourd’hui on veut m’en priver. Je dis non, parce que surtout on ne me propose rien en échange ». Face à l’autisme sévère de son enfant, les méthodes éducatives, qu’elle a autrefois utilisées avec succès, n’ont aujourd’hui, dit-elle, plus guère d’effet. la controverse du packing illustre plus largement à quel point la prise en charge de l’autisme est un sujet explosif. des familles ont été naguère malmenées par des adeptes

Le packing a des effets attestés par ses prescripteurs, non par des études scientifiques des théories de Bruno Bettelheim (voir Repères p. 59), pour qui la « mauvaise mère » était jugée responsable de l’autisme infantile. désormais, certains psychanalystes reconnaissent que l’étiologie de l’autisme est multifactorielle et que s’y entrecroisent facteurs génétiques et environnementaux. mais, alors que l’organisation mondiale de la santé (oms) s’est alignée sur le dsm-iv, classant l’autisme parmi les troubles envahissants du développement, en France des praticiens rapprochent toujours l’autisme des « psychoses infantiles ».

* MOT-CLÉ :

Holding : pour Donald Winnicott, le Moi de la mère supplée à celui du nourrisson encore faible ou inexistant. Le holding désigne l’un des modes d’intervention de la mère auprès de l’enfant : le maintien, le fait de tenir physiquement l’enfant, permet de donner un support à son Moi naissant. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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LA PISTE

NEUROBIOLOGIQUE JeaN-FRaNÇOis maRmiON

Le cerveau des enfants autistes semble se développer de façon anormale. Que sait-on aujourd’hui de sa structure et de son fonctionnement ? La biologie permet-elle de tout expliquer ?

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xplosif et tortueux. tel est le chemin tracé par les études en neurosciences et génétique pour tenter de comprendre l’origine de l’autisme. les chercheurs privilégient aujourd’hui la piste neurodéveloppementale : c’est une maturation anormale du cerveau qui occasionnerait les comportements autistiques, et non, comme on l’a longtemps cru, une angoisse face à l’environnement, notamment familial. À l’examen, cette hypothèse récente s’avère solidement étayée… mais reste néanmoins lacunaire.

Qu’a-t-il donc de spécial, ce cerveau autiste ? s’il ne se développe pas tout à fait comme les autres, c’est d’abord qu’il est plus petit que la normale à la naissance. ensuite, paradoxalement, il grossit trop vite, au point, à la fin de la première année, d’être cette fois nettement plus volumineux que la moyenne. le périmètre crânien ne redeviendra ordinaire que vers l’adolescence. au niveau microscopique, le tissu cérébral est différent : dans les microcolonnes, structures de base du cortex frontal et temporal, les neurones sont à la fois trop petits et trop nombreux. certaines cellules du cervelet sont égale-

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Psychologie du déveloPPement

ment atypiques. au niveau macroscopique, le corps calleux, un ensemble de fibres assurant la connexion entre les deux hémisphères, est anormalement restreint dans sa partie antérieure.

un cerveau atypique… Pourquoi de telles particularités dans la densité et le câblage des cellules nerveuses ? durant les premiers mois de la vie, le cerveau d’un bébé ordinaire, théâtre d’un big bang neuronal anarchique depuis la grossesse, spécialise peu à peu ses circuits cérébraux en élaguant ses neurones surnuméraires. ce qui ne serait pas suffisamment le cas dans le cerveau d’un bébé autiste, d’où l’augmentation de son périmètre crânien, et la prolifération anormale des neurones et de leurs circuits. mais gare aux conclusions hâtives ! « Il est difficile de vérifier la spécificité des anomalies, explique ainsi Baudouin Forgeot d’arc, psychiatre et chercheur en neuropsychologie à l’hôpital rivière des Prairies de montréal, au Québec. Très souvent les personnes étudiées présentent non seulement un autisme mais aussi une déficience intellectuelle, une hyperactivité, des troubles anxieux… Dire ce qui appartient à l’autisme ou aux troubles associés relève du puzzle ! » enfin, ces particularités cérébrales ne se retrouvent pas forcément dans toutes les formes d’autisme, ni même chez tous les sujets atteints du même trouble. « L’autisme est très divers. Il est donc difficile de trouver quelque chose qui s’applique à l’ensemble de l’autisme », observe Baudouin Forgeot d’arc.

… qui fonctionne différemment c’est au moment où le cerveau des enfants autistes connaît une croissance exceptionnelle que se manifestent les premiers signes cliniques inquiétants, selon Bernadette rogé, professeur de psychopathologie développementale à l’université toulouse-le mirail, vice-présidente de l’association pour la recherche sur l’autisme et la Prévention des inadaptations (araPi), et auteur de Autisme. Comprendre et agir (1) : « À 6 mois, on entre vraiment dans l’interaction : l’autisme se manifeste à ce moment-là, mais cela ne veut pas dire qu’avant il n’y a rien, les choses évoluant probablement à bas bruit auparavant. Lors d’études prospectives menées sur des populations à risques, par exemple les cadets d’enfants déjà atteints, l’analyse de séquences filmées a permis de montrer que, dès 6 mois, les enfants qui vont développer un syndrome autistique ont déjà une manière particulière d’interagir dans les comportements

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sociaux. Le visage humain est par exemple traité de manière très partielle, avec un goût prononcé pour les détails, et sans s’attarder sur les zones porteuses d’informations sociales, essentiellement les yeux. » l’imagerie médicale montre que, chez les enfants autistes, l’aire temporale dite fusiforme, spécialisée dans le traitement des visages, s’active également pour des objets, tandis que les régions permettant d’identifier la direction du regard, de traiter la voix humaine, de décrypter l’intention présidant à un mouvement, ou encore la pensée d’autrui (ce que l’on nomme la théorie de l’esprit), s’activent différemment que chez les enfants tout-venants.

« Le traitement de l’information par le cerveau est globalement différent chez l’enfant autiste »

Baudouin Forgeot d’Arc, chercheur en neuropsychologie

« Indépendamment même des interactions sociales, le traitement de l’information par le cerveau est globalement différent, avance Baudouin Forgeot d’arc. Les régions du traitement visuel montrent une hyperactivité constante, tandis que les régions frontales ont une activité diminuée. Il y a donc en moyenne plus d’activité à l’arrière du cerveau, dans les zones perceptives, et en moyenne moins à l’avant, qui sous-tend les fonctions exécutives, c’est-à-dire le comportement à adopter quand il faut sortir de la routine, prendre une décision, inhiber… D’autre part certaines zones synchronisées dans la population générale semblent moins bien reliées chez les autistes, et donc s’activer de manière plus autonome. Le cerveau autiste fonctionne ainsi de manière globalement différente ». dans cette perspective, un sujet autiste ne peut pas être considéré comme quelqu’un de « normal » en moins performant, inachevé, ou handicapé : « On ne devrait pas interpréter certaines données comme des déficits comme on a tendance à le faire en neuropsychologie, poursuit Baudouin Forgeot d’arc. Il ne s’agit pas non plus de caricaturer pour dire que certains autistes sont des gens supérieurs, géniaux. Mais la façon dont ils apprennent, dont ils comprennent, dont ils résolvent des problèmes est sans doute différente. D’où un avantage dans quelques situations, mais des difficultés dans nombre d’autres ». juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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ce que l’on observe à l’irm montre comment fonctionne un cerveau autiste, mais pas pourquoi. comment explique-t-on ces particularités ? c’est ici que la génétique entre en piste.

chercher les gènes dans une botte d’aDN la prévalence de l’autisme est estimée à 1 % de la population générale. mais si un enfant est autiste, son cadet aura 10 % de risques de le devenir également. le pourcentage est le même pour des faux jumeaux, qui n’ont pas plus de gènes en commun que des frères ou sœurs « ordinaires ». en revanche, s’il s’agit de vrais jumeaux, dotés de 10 % de gènes communs, et que l’un d’eux est autiste, la probabilité que le second le soit aussi est estimée à 60 %, voire 90 % suivant les études. « C’est un argument extrêmement fort pour une influence génétique, dans la mesure où l’on peut considérer que dans un couple de jumeaux, vrais ou faux, l’environnement, les conditions des premières années, les relations avec la mère, sont les mêmes pour les deux », commente Bertrand jordan, biologiste moléculaire, directeur de recherches émérite au cnrs, et auteur de Autisme, le gène introuvable. De la science au business (2).

« Il est prouvé que certains facteurs environnementaux augmentent la susceptibilité à l’autisme »

Franck Ramus, chercheur en sciences cognitives au CNRS

la méconnaissance du génome humain, la pesanteur des techniques d’exploration, parfois la surprenante légèreté de la méthodologie et des analyses statistiques ont longtemps donné des résultats exagérément optimistes, rarement confirmés, et au final décevants. depuis le milieu des années 2000, les progrès réalisés ont permis d’identifier les variants de certains gènes qui semblent incriminés dans la genèse de l’autisme. Beaucoup codent des protéines impliquées dans la communication entre neurones, ce qui est cohérent avec les anomalies structurales et fonctionnelles repérées dans le cerveau autiste. Pour autant, pas question de crier victoire. il n’y a pas « un » gène de l’autisme, et sur la multitude de gènes probablement impliqués, on n’en a trouvé que quelques-uns, qui n’ont qu’un impact assez faible et ne font qu’augmenter la vulnérabilité. on ne peut donc pas dire que le porteur de tels variants de tels gènes va automatiquement développer le trouble. « Et ce qu’on trouve varie d’un patient à l’autre,

nuance encore Franck ramus, directeur de recherche au cnrs, au laboratoire de sciences cognitives et Psycholinguistique de l’école normale supérieure. Il y a d’ailleurs plusieurs types de mécanismes génétiques : d’une part, les effets cumulés d’une combinaison de nombreux gènes présents dans une version défavorable, que l’on appelle les allèles de susceptibilité ; d’autre part, plus rarement, des mutations délétères de certains gènes qui ont alors un impact plus important sur la synthèse ou la fonction des protéines. Une seule mutation sur le mauvais gène peut entraîner une série de troubles. Mais une mutation peut se trouver sur un gène chez un patient, sur un autre gène chez un autre. Même si elle est dans le même gène, ce n’est pas exactement le même endroit de la séquence qui a été muté d’un patient à l’autre. C’est aussi ce qui rend les recherches très difficiles. En quelque sorte, on en arrive à ce que les généticiens appellent des mutations privées : chaque patient a sa propre mutation ». malgré les promesses spectaculaires et des tentatives sporadiques d’entreprises spécialisées, l’éventualité d’un test génétique efficace pour l’autisme, qui serait applicable aux enfants dont un aîné est déjà atteint, paraît illusoire. « Les tests actuels “ratent” beaucoup d’autistes, et classifient comme à haut risque des enfants qui ne deviendront pas autistes, remarque Bertrand jordan. Si l’enfant n’est pas autiste mais qu’à la suite d’un test vous le soumettez à une psychothérapie lourde, ça risque de lui poser des problèmes ! Mais les concepteurs de tests ne sont pas du tout sensibles à cet argument. Pour eux, mettre au point un test de prédisposition à l’autisme ou au diabète, c’est pareil ! »

La génétique n’explique pas tout de multiples gènes dont l’accumulation prédispose à l’autisme mais dont chacun n’a qu’une faible influence, et qui varient d’un patient à l’autre… nous voilà bien loin du mythe du « gène de l’autisme ». d’autant que si la concordance des cas d’autisme entre vrais jumeaux, dotés du même patrimoine génétique, est très élevée mais n’atteint pas 100 %, alors les chromosomes n’expliquent pas tout ! « Croire que la génétique explique tout est un piège, prévient en effet Bertrand jordan. Il existe une part environnementale que l’on situe plutôt au niveau des conditions de la grossesse et de l’accouchement, à la suite par exemple d’infections ou de pollutions ». une assertion partagée par Franck ramus : « Il est effectivement prouvé que certains facteurs environnementaux augmentent la susceptibilité à l’autisme, par exemple l’exposition prénatale à des toxiques comme la thalidomide

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Psychologie du déveloPPement

La « mère froide » : ou l’acide valproïque, ou à des infections virales comme la rubéole ou le mégalocytovirus. La souffrance à la naissance, avec un manque d’oxygène dans certaines parties du cerveau, le poids de naissance, sont aussi des facteurs qui ont au moins une influence modérée sur la probabilité de devenir autiste. Ils accroissent les problèmes du développement du cerveau de manière générale, et en particulier la susceptibilité à l’autisme. Mais les déclenchent-ils ? C’est très difficile à dire. On n’est jamais capable de le dire, pour un individu précis. Ce qu’on peut faire de mieux, c’est d’effectuer des statistiques sur des groupes ». allons au bout du raisonnement : peut-on imaginer des formes d’autisme qui ne soient pas imputables à des facteurs génétiques ? « Une difficulté est que les groupes étudiés sont toujours très hétérogènes, note Bernadette rogé. Avant de généraliser une théorie, il faut s’assurer que les résultats sont valables pour toutes les formes d’autisme. Or, on n’a pas montré de manière absolue une influence génétique dans tous les cas. Mais on dispose aujourd’hui de suffisamment d’éléments pour étayer la thèse neurodéveloppementale ».

une hypothèse encore lacunaire Pour autant, si elle est la plus plausible à l’heure actuelle, l’hypothèse neurodéveloppementale est encore très lacunaire. « On n’est pas encore près d’un modèle explicatif exhaustif », soulève ainsi Bernadette rogé. « Dans ces histoires-là, tout le monde a péché par arrogance, résume Bertrand jordan : les psychanalystes au début, puis les généticiens en annonçant que le programme Génome Humain allait révéler tous les gènes et donc permettre de traiter toutes les maladies. On a tous pris nos désirs pour des réalités. C’est lié aussi aux mécanismes de fonctionnement du monde scientifique, à la recherche de crédits, de retombées médiatiques simplificatrices ». les neuroscientifiques, s’ils n’accordent aucun crédit aux théories psychanalytiques, se gardent bien de tout triomphalisme. confrontés à un trouble, ou plutôt à un ensemble de troubles d’une complexité inextricable, c’est dans un dédale bourré de chausse-trappes qu’ils cherchent la pierre de rosette de l’autisme.

(1) Dunod, 2e éd., 2008. (2) seuil, 2012.

du réchauffé

N’y a-t-il aucune place pour les théories psychanalytiques qui insistent sur une part psychologique, relationnelle, dans la naissance de l’autisme ? Quitte à pointer parfois les relations précoces avec une mère supposée « froide » ou dépressive (voir article p. 56) ? Sans exclure d’emblée des facteurs environnementaux, les chercheurs privilégiant une origine neurodéveloppementale des troubles autistiques tendent à invalider les hypothèses psychanalytiques traditionnelles. Le biologiste moléculaire Bertrand Jordan détaille ainsi sa position : « Un être humain est bien sûr sensible à son environnement social. On ne peut pas dire que la relation à la mère n’a aucun impact. Ce serait exagéré. Mais pas au point de créer l’autisme ou de l’empêcher de se manifester. Rien ne permet d’en faire la cause principale de l’autisme comme on a pu le dire dans les années 1970 et 1980. Si le rôle de la mère était prépondérant, on aurait la même concordance chez les faux jumeaux que chez les vrais. » Bernadette Rogé, professeure de psychopathologie développementale à l’université Toulouse-Le Mirail, confirme : « Si une mère était si mauvaise que cela, tous ses enfants seraient autistes. Au niveau international, cette hypothèse est complètement abandonnée. » Franck Ramus, chercheur en sciences cognitives et directeur de recherches au CNRS, rappelle quant à lui que les hypothèses psychanalytiques insistant sur le rôle de la mère dans le déclenchement de l’autisme ont été invalidées par des études épidémiologiques : « Nous disposons de données sur les enfants autistes, les caractéristiques des pères, des mères, leurs attitudes, leurs maladies… A-t-on observé des tendances statistiques confirmant que les mères avec telle attitude ont plus de risques d’avoir des enfants autistes ? Les mères dépressives pendant la grossesse ou après la naissance courent-elles aussi ce risque ? Aucune donnée publiée ne permet de l’affirmer. » Et de conclure : « Les hypothèses psychanalytiques traditionnelles ont donc été testées et rien n’est venu les confirmer » (1). J.-F. M. (1) Lire l’intégralité de l’entretien avec Franck Ramus sur www.le-cercle-psy.fr

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LES MÉTHODES

COMPORTEMENTALES SONT-ELLES EFFICACES ?

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Les méthodes aBa et teaccH sont des prises en charge de l’autisme en plein essor. en quoi consistent-elles ? Quelles sont leurs limites ?

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n mars 2012, la haute autorité de santé (has) rend public son rapport sur l’autisme et les autres troubles envahissants du développement (ted). si ce document sonne comme un désaveu de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme, parallèlement, les auteurs recommandent explicitement une prise en charge du trouble par des méthodes éducatives et comportementales, tels les programmes aBa et teacch. À l’appui de cette recommandation, la has dévoile un argumentaire scientifique détaillant dix années de recherches menées aux états-unis et en europe du nord sur l’efficacité de ces programmes (1). souvent posées comme une alternative à la prise en charge psychanalytique de l’autisme, les méthodes éducatives et comportementales se scindent en deux approches : les méthodes à référence comportementale (de type aBa), et celles à référence développementale (de type teacch). Quelles sont leurs particularités ?

• Les méthodes comportementales les travaux du psychologue Burrhus Frederic skinner sur le conditionnement opérant en 1953 sont à l’origine des programmes comportementaux. selon skinner, un comportement donné est toujours influencé par la conséquence qui s’ensuit. ainsi, un comportement qui aura pour conséquence un renforcement positif aura plus de chances d’être reproduit. À l’opposé, un comportement ignoré ou puni s’estompera peu à peu. dans les années 1960, le psychologue ivar lovaas crée aux états-unis le premier programme comportemental s’appuyant sur la théorie du conditionnement opérant. le programme lovaas évoluera ensuite pour donner naissance à l’aBa (Applied behaviour analysis, littéralement « analyse appliquée du comportement »), aussi nommée

iBi (Intensive Behavioral Intervention) ou eiBi (Early Intensive Behavioral Intervention). le principe du modèle aBa est de favoriser l’apprentissage de comportements élémentaires (imitation, attention visuelle, langage), en utilisant des « renforçateurs », des récompenses auxquelles l’enfant est sensible (bonbons, jouets, activité favorite). les exercices sont réalisés sur le modèle suivant : instruction – réponse – conséquence. l’exercice est répété jusqu’à ce que l’enfant réponde par le comportement attendu. c’est cet aspect du programme qui peut donner l’impression d’un « conditionnement ». l’environnement d’apprentissage doit être protégé des perturbations extérieures (bruits, mouvements) pour aider l’enfant à fixer son attention sur les exercices. lorsque l’enfant s’est approprié le comportement recherché, le thérapeute visera sa généralisation dans d’autres milieux (environnement familial, école). la has préconise d’intervenir le plus tôt possible, idéalement avant l’âge de 4 ans, c’est-à-dire au moment où les progrès observés sont les plus importants. selon scania de schonen, directrice de recherche émérite au cnrs et co-auteure du rapport de la has, le programme aBa a évolué ces dernières années dans le sens d’une plus grande flexibilité, et s’inscrit aujourd’hui dans une perspective davantage développementale et interactionniste. mais pour quelle efficacité ? des études récentes citées par la has ont conclu à une amélioration du comportement pour environ 50 % des enfants traités, sauf pour ce qui est des comportements adaptatifs (autonomie, propreté) où les progrès sont moins importants. « Même si les progrès en terme de communication permettent de diminuer les angoisses, ces enfants auront toujours une autonomie limitée et besoin d’un accompagnement spécifique », résume ainsi scania de schonen.

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le recours à l’aBa représente par ailleurs un coût financier important pour les parents, dû à l’intensité du programme et au caractère individuel de la prise en charge. scania de schonen évoque les pistes actuellement envisagées en vue de réduire ce coût : « La durée d’intervention, initialement de 40 heures par semaine, a été revue à la baisse pour passer à 25 heures par semaine, dont une partie pourrait être assurée par les parents, préalablement formés à cette technique. Par ailleurs, une partie de l’enseignement ABA pourrait se faire en petit groupe de 4 enfants maximum. »

• Les méthodes développementales les programmes développementaux teacch (Treatment and Education of Autistic and Related Communication Handicapped Children, littéralement « programme pour le traitement et l’éducation d’enfants autistes ou avec handicap dans le domaine de la communication ») et denver (Early Start Denver Model) s’attachent davantage aux intérêts et aux motivations naturelles de l’enfant plutôt qu’à son seul comportement. créé par le psychologue américain eric schopler et mis en œuvre pour la première fois en caroline du nord en 1972, teacch propose une prise en charge qui se veut au plus proche du fonctionnement des personnes autistes, adaptée à leur manière de penser et de traiter l’information. le programme promeut l’autonomie de l’enfant en enseignant des routines et activités structurées, souvent à l’aide de matériel visuel (photos, images, objets concrets) (2). la communication, réceptive ou expressive, est au cœur des préoccupations. contrairement aux programmes comportementaux, teacch peut être utilisé à tout âge et quel que soit le niveau intellectuel de la personne autiste. le Early Start Denver Model s’adresse plus particulièrement aux enfants de 2 ans à 6 ans. ce modèle insiste sur l’importance des interactions sociales et émotionnelles, qu’il cherche à renforcer notamment via le jeu. une étude américaine de 2010 montre des améliorations en termes de comportements adaptatifs, de Qi et de sévérité du diagnostic d’autisme pour les enfants ayant suivi le programme denver (3). celui-ci a aussi l’avantage d’être économique, « car il inclut davantage les parents, qui peuvent assumer 15 heures du programme à la maison », note scania de schonen. les programmes développementaux ont fait l’objet de moins d’études scientifiques que les méthodes comportementales. Quatre recherches évaluant la méthode

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Audrey Cerdan

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Des études concluent à des améliorations chez 50 % des enfants traités teacch (4) mentionnées par la has témoignent de progrès dans les domaines moteurs et cognitifs. toutefois, pour scania de schonen, « il n’y a pas suffisamment d’études correctes pour avancer des résultats chiffrés ». si l’efficacité des méthodes globales pour certains enfants a été démontrée par la majorité des études, la généralisation des progrès et leur maintien dans le temps n’ont pas été prouvés à ce jour. aussi, d’après la has, « l’absence d’un corps de connaissances suffisant empêche de comprendre si et comment ces interventions sont liées à des changements cliniques spécifiques ». ces programmes sont donc toujours en cours d’évaluation. « D’autres études sont menées pour améliorer les programmes et mieux cerner le fonctionnement autiste, notamment en ce qui concerne les 50 % d’enfants qui ne tirent pas profit des interventions proposées », indique scania de schonen. en attendant, la has a proposé des recommandations de grade B pour les programmes aBa et de denver (« présomption scientifique fournie par des études de niveau intermédiaire de preuve »), et de grade c pour le programme teacch (« faible niveau de preuve »). mais pas de grade a (« preuve scientifique établie »).

(1) Has, aNesm, « autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent », argumentaire scientifique, mars 2012. (2) Le Pecs (Picture Exchange Communication System), méthode visant à favoriser l’apparition du langage à travers l’utilisation de représentations visuelles (cartes), peut être utilisé dans ce cadre. (3) G. Dawson et al., « Randomized, controlled trial of an intervention for toddlers With autism : the early start Denver model », Pediatrics, Vol, 125, n°1, janvier 2010. (4) Panerai (2009), tsang (2007), mukaddes (2004), Probst (2008).

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Frédéric Philibert

Dossier Autisme : la guerre est déclarée

Mon petit frère de la Lune, film de Frédéric Philibert, 2007 (visible sur Dailymotion).

LES PARENTS EN PREMIÈRE LIGNE saRaH cHicHe

Voilà cinquante ans que les associations de parents d’enfants autistes se mobilisent et tentent de modifier les pratiques de soin. Quels sont leurs revendications et leurs modes d’action ?

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n octobre 2011, quelques semaines avant que n’éclate, suite à la diffusion du documentaire Le Mur (voir article p. 60), la polémique sur la prise en charge des personnes autistes en France, le hasard a voulu que nous assistions, à une semaine d’intervalle, dans le même amphithéâtre, à deux conférences où il était question

d’autisme. la première rassemblait des représentants de la psychiatrie institutionnelle et de l’antipsychiatrie. sur l’estrade, des psychiatres, philosophes, enseignants et poètes ayant au moins une soixantaine d’années, échangeaient, devant un auditoire clairsemé, des souvenirs émus sur les très riches heures de l’antipsychiatrie de Franco Basaglia. si l’on ne peut que reconnaître l’apport

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fondamental de celui-ci dans la défense des droits des patients hospitalisés en psychiatrie, ces combats datent des années 1970… mais que proposaient ces professionnels pour la prise en charge des personnes autistes aujourd’hui en France ? la réponse à cette question qui nous brûla les lèvres pendant toute la conférence demeura un épais mystère. une semaine plus tard, lorsqu’on fit irruption, à la même heure, dans la même salle, pour assister à la conférence annuelle de l’association de parents vaincre l’autisme, on vit sur l’estrade, les yeux ronds, un jeune individu en jean (thomas Bourgeron, directeur d’un groupe de recherche à l’institut Pasteur), dialoguer avec un parterre d’autres jeunes gens en jean (des parents et des jeunes chercheurs, nous dit-on), en les traitant comme des partenaires capables de comprendre ce qu’est shank3, un gène localisé sur le chromosome 22 dont plusieurs études montrent qu’il joue un rôle dans la vulnérabilité à l’autisme, le développement du langage et la communication sociale. l’auteur de ces lignes regarda son gobelet de café, puis la salle, puis son café encore, avec l’étrange impression d’avoir fait en une semaine un voyage de quarante années, et la certitude que la façon dont certaines personnes autistes disent avoir été traitées allait bientôt se payer cher, très cher…

dernière séance parce que je viens de le décider. » ce blog est emblématique de la façon dont l’essor des associations de parents et la mise en récit de l’histoire de leurs enfants ont contribué à ériger l’autisme et sa prise en charge en problème de santé publique.

« ici, pas de diagnostic, ça serait vulgaire » dans un blog (1) comme on en trouve des centaines d’autres sur la toile, armand t. raconte le quotidien de son fils, émilien, autiste de 20 ans, les espoirs, les combats, sa colère de père aussi : « On m’a prévenu, ici, je n’attendrai pas de verdict. Ici, pas de diagnostic, ça serait vulgaire. On sait, on ne dit pas. Ça, c’est puissant. Ça, c’est plus fort que moi. (…) Deuxième séance. (…) À la même question, posée dans ce qui me paraît être le même moment, toujours sur les stigmates de mon enfance, j’ai un instant d’agacement ; la dame doit me tester, comparer les versions, coordonner les alibis : je maintiens les mêmes confidences que précédemment. Elle a l’air édifiée et reprend des notes. (...) Troisième séance. Alors que la même dame me pose la même question, au même moment, et que je m’apprête à en formuler la même réponse, je jette un coup d’œil en biais aux jouets, épars, dispersés par Émilien : ils paraissent toujours plus tristes et désespérés, résignés (…) si l’on excepte l’incompétence, si le but est, par la répétition ad libitum, de me convaincre que mon enfance est une tache qui perdure sur la carapace en chantier de mon fils, le message est désormais bien perçu. Que j’en ferai mon affaire et ma propre réflexion. Mais je n’en dis rien, je sais que c’était ma

dans les années 1960 et jusqu’au milieu des années 1970, la première génération d’association de parents demande la création d’hôpitaux de jour. en 1963, l’association au service des personnes inadaptées ayant des troubles de la personnalité (asitP, devenue la Fédération Française sésame autisme (FFsa)) s’insurge contre le manque de structures de prise en charge et crée le premier hôpital de jour pour enfants, pour leur permettre de ne pas être séparés de leurs parents. À cette époque, l’autisme est classé comme psychose infantile et certaines théories psychanalytiques, dont celles de Bruno Bettelheim (voir Repères p. 59), insistent sur l’origine psychique du trouble, faisant de la mauvaise mère la cause de tout.

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Les associations de parents ont contribué à ériger l’autisme en problème de santé publique la sociologue et neurobiologiste Brigitte chamak travaille notamment sur la dynamique historique des associations de parents d’enfants autistes, et leur impact sur les politiques publiques. « Si dans les années 1970, les associations de parents d’enfants autistes réclamaient l’ouverture d’hôpitaux de jour, dans les années 1990, cette revendication s’est transformée en une remise en cause des professionnels et une volonté de s’éloigner du milieu psychiatrique », constate-t-elle (2). l’histoire des associations de parents est ainsi celle d’une longue mobilisation, qui a connu des tournants majeurs de décennie en décennie.

années 1960-1970 : pour des hôpitaux de jour

années 1980 : pour des écoles adaptées en 1980, le concept de psychose disparaît du dsm-iii. au même moment, plusieurs associations de parents, qui réclamaient précédemment l’ouverture d’hôpitaux de jour, changent de revendications : elles veulent des écoles adaptées aux troubles spécifiques de leurs enfants. créée en 1983, l’association pour la recherche sur l’autisme et les psychoses infantiles (araPi) regroupe des parents désireux de favoriser la recherche sur l’autisme, et des profesjuin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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sionnels favorables à une collaboration avec les parents. au milieu des années 1980, Pro aid autisme et l’association ile-de-France pour le développement de l’éducation et de la recherche sur l’autisme (aidera) rompent avec la théorie psychanalytique, en créant des écoles utilisant des méthodes éducatives, dont l’approche teacch (voir article p. 66).

années 1990 : handicap et autonomisation au lendemain de la mort de Bettelheim en 1990, les bouches s’ouvrent. d’anciens patients ou leurs familles font de lui le portrait d’un tyran. il aurait inventé des cas de guérison et arraché littéralement les enfants à leur famille en les culpabilisant outrageusement. c’est dans ce contexte qu’émerge la troisième génération d’associations de parents. résolument orientées vers les méthodes éducatives et comportementales, elles se constituent sur le modèle des groupes de consommateurs. les parents entendent faire valoir qu’ils sont les personnes les plus à même de connaître leur enfant et ses symptômes, et qu’ils

Campagnes publicitaires, Internet et réseaux sociaux, actions virulentes, les familles se mobilisent ont donc une expertise. Pour Brigitte chamak, ce mouvement participe de « la généralisation des valeurs de l’autonomie à l’ensemble de la vie sociale. (…) Ayant accès, par l’intermédiaire d’Internet, aux informations médicales et scientifiques, ces associations acquièrent une capacité d’expertise qui modifie leurs relations au monde médical et remettent en cause le modèle asymétrique où le psychiatre est celui qui décide. Des parents qui, autrefois, subissaient les décisions et les contraintes imposées par le milieu médical se refusent aujourd’hui à être tenus à l’écart et réclament le choix des thérapies pour leur enfant. Ils insistent sur l’intégration scolaire et se réfèrent au modèle nord-américain de l’autisme, considéré comme un exemple de modernité et d’innovation ». en 1989, certains membres de l’asitP, souhaitant rompre avec la psychiatrie et les approches psychanalytiques de l’autisme qu’ils jugent inefficaces pour les enfants, créent autisme France. sur le site web de l’association (3), on peut lire : « Les personnes autistes en France n’ont pas toujours droit à un diagnostic correct et à un accompagnement décent tout au long de leur vie. Autisme France milite

d’abord pour un dépistage et un diagnostic précoces et conformes aux classifications internationales ce qui suppose : la reconnaissance des compétences et de la parole des parents qui savent souvent reconnaître les troubles de comportement de leur enfant. » dans les années 1990, l’élargissement des critères diagnostiques dans les classifications américaines et internationales des maladies vont contribuer à une profonde mutation des représentations de l’autisme, et donner plus de légitimité aux revendications des associations de parents. leurs maîtres mots ? l’éducation, l’intégration et l’autonomisation des personnes autistes. en 1994, le dsm-iv classe l’autisme comme trouble envahissant du développement (ted), notion qui regroupe aussi bien des sujets sans langage que des personnes avec des capacités langagières mais des difficultés d’interactions sociales et des intérêts restreints. en 1996, sur la pression des associations de parents, la loi chossy reconnaît l’autisme comme un handicap. si c’est un handicap, ce n’est donc pas une maladie mentale. la rupture entre les associations de parents et la psychiatrie est consommée. neuf ans plus tard, la loi du 11 février 2005, loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, permet aux enfants autistes de pouvoir être inscrits dans l’établissement scolaire le plus proche de leur domicile. mais trop souvent encore, ces enfants pâtissent d’un manque de moyens matériels et de personnels ayant reçu une formation spécialisée pour les accompagner au mieux (voir encadré ci-contre).

années 2000 : les revendications se radicalisent au début des années 2000, de nouvelles associations voient le jour. leur point commun ? des campagnes de publicités percutantes, une parfaite maîtrise de l’outil internet et des réseaux sociaux, des actions virulentes (comme la campagne anti-packing de vaincre l’autisme et la diffusion du documentaire Le Mur par autistes sans frontières), le soutien de plusieurs chercheurs français et internationaux et de personnalités du show-business ayant des enfants autistes. ces associations militent pour la création de structures spécifiques qui ne se substituent pas à l’école mais entendent favoriser, via le recours aux méthodes comportementales, l’éducation et l’insertion de la personne autiste dans la société. vaincre l’autisme a ouvert deux Futuroschool, l’une à Paris et l’autre à toulouse, où chaque enfant peut bénéficier d’un accompagnement personnalisé

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(avec un professionnel par enfant). « La file d’attente est longue : environ 180 enfants à Paris, et 200 à Toulouse », souligne m’hammed sajidi, le président de l’association. si les associations de parents dénoncent la mainmise de la psychanalyse en France, existe-t-il à l’inverse un lobby comportementaliste ? « Il n’y a pas de lobby ABA et TEACCH, rétorque m’hammed sajidi. Il s’agit de parents d’enfants autistes qui ont appliqué ces techniques pour sauver et faire développer leurs enfants. Ce sont des parents qui souhaitent accéder aux meilleurs traitements pour leur enfant, et non un lobby de comportementalistes. Les familles sont des usagers de la santé publique et ont droit, selon les textes de lois, à leurs choix et l’écoute de leurs voix. » combien y a-t-il de professionnels aBa formés en France ? « Personne n’a un chiffre, mais on sait que c’est minime, moins de 20 diplômés et reconnus », indique m’hammed sajidi. autant dire presque rien… Pour se former aux méthodes comportementales, certains professionnels n’hésitent donc pas à suivre des cours en espagne, ou à s’inscrire à des cours en ligne nord-américains. seul problème, indique m’hammed sajidi, « aucune formation reconnue n’existe à l’heure actuelle en France. Toute personne intéressée par l’ABA se fait mettre des “bâtons dans les roues’’… De plus, ce qui est proposé en France en ABA reste extrêmement coûteux et non reconnu par l’association internationale en ABA ». le rapport de la haute autorité de santé (has) recommandant l’usage des méthodes comportementales a-t-il satisfait les associations de parents ? « Depuis début 2012, insiste le président de vaincre l’autisme, deux rapports, celui de la sénatrice Valérie Létard, en janvier, et celui de la HAS, en mars, ont dénoncé la psychiatrie psychanalytique dans le traitement de l’autisme, en mettant clairement en évidence l’apport de l’ABA. Cependant, aucune mesure coercitive n’a pour l’instant été prise de la part du gouvernement. Il en est au stade de la reconnaissance symbolique, ce qui est déjà une avancée, mais reste largement insuffisant au regard de la situation dramatique vécue par les personnes autistes et leur famille en France. Nous attendons que des mesures fermes et concrètes viennent appuyer ces rapports, d’ici un an à trois ans. »

(1) L’intégralité des propos est consultable sur le blog de armand t. : http://autisme.blogs.liberation.fr/ (2) Brigitte chamak, « Les associations de parents d’enfants autistes : de nouvelles orientations », médecine/sciences, vol. 24, 2008 (3) www.autisme-france.fr/

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Psychologie du déveloPPement

École : à quand l’inclusion ? Maître de conférences à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INS HEA), Christine Philip a récemment codirigé un ouvrage sur la scolarisation des autistes (1). Elle pointe en particulier la situation dans les instituts médicoéducatifs (IME) : « Le volet scolaire y reste très minoritaire. Les enseignants n’y ont été introduits que tardivement, et l’ont souvent été au “compte-gouttes”. Pour exemple, certains IME comptent 2 enseignants pour 60 enfants, alors que d’autres n’en sont toujours pas pourvus. Par conséquent, ce sont les éducateurs spécialisés présents dans ces instituts qui pallient les carences du système et « font du scolaire », sauf que ce n’est pas leur métier… Et quand il y a scolarisation, le temps qui y est consacré reste très faible : certains enfants en IME peuvent être scolarisés deux heures par semaine ». Que ce soit en milieu ordinaire ou médico-éducatif, les résistances à l’inclusion scolaire des enfants autistes sont encore nombreuses. Pour Christine Philip, cette inclusion passe notamment par une meilleure prise en compte de l’expertise des parents : « J’ai pu observer des parents ayant acquis des compétences très pointues dans le champ de l’autisme (…). Or, certains professionnels ont encore une attitude de méfiance à leur égard. Nous ne sommes toujours pas dans le cadre d’une relation horizontale, de partenariat, entre parents et professionnels de l’éducation » (2). Justine Canonne (1) c. Philip, G. magerotte, J.-L. adrien, Scolariser les enfants avec autisme et TED. Vers l’inclusion, Dunod, 2012. (2) Retrouvez l’intégralité de l’entretien sur www.le-cercle-psy.fr

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Dossier Autisme : la guerre est déclarée Dossier

« Donnez la parole aux autistes ! »

Entretien avec Magali Pignard

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mère d’un garçon autiste, magali Pignard, elle-même diagnostiquée asperger, est de ces parents qui prennent activement part au débat sur l’autisme. Dans ses propos, les accusations graves se mêlent au désenchantement. Quel a été votre parcours et celui de votre fils ? j’ai constaté que mon fils ne se livrait à aucun échange quelques jours après sa naissance. julien a été diagnostiqué autiste typique à l’âge de 3 ans. les associations de parents que je suis allée voir m’ont toutes déconseillé le cmP (centre médico-psychologique) et l’hôpital de jour. j’ai dû trouver des prises en charge, j’ai découvert ce que c’est que de remplir des pages de formulaires, rédiger un projet de vie pour prouver que, oui, j’avais besoin d’aide, mendier une allocation… c’est une démarche humiliante. l’école a tout fait pour ne pas scolariser mon fils. je pleurais régulièrement aux réunions avec les soignants, psychologue scolaire, médecin de Pmi (Protection maternelle et infantile)… j’avais l’impression de passer un jugement. ma parole était déconsidérée. on me disait : « L’école est un milieu de vie ordinaire, donc Julien doit se comporter comme un élève ordinaire ». l’institutrice empêchait les enfants de se lier d’affection avec julien. il avait six heures d’école par semaine, avec

une avs (auxiliaire de vie scolaire) à qui je n’avais pas le droit de parler, juste « Bonjour » et « au revoir ». j’ai changé d’école et embauché moimême une avs que je rémunère et avec qui je peux communiquer. j’ai rencontré des autistes sur un réseau social qui m’ont dit que j’étais probablement autiste aussi : au début je n’y ai pas cru, mais après les avoir rencontrés, j’ai tout de suite compris, j’étais comme connectée à eux, comme si je les connaissais depuis toujours. j’ai été diagnostiquée asperger en 2011. Faites-vous partie d’une association de parents ? au début j’étais dans 3 associations en isère. julien a pu bénéficier de soutien éducatif dans les locaux d’une association. j’ai surtout beaucoup appris de la psychologue de l’association ainsi que d’autres parents : comment eux-mêmes faisaient, quels professionnels voir ou ne pas voir, comment remplir le dossier d’allocation enfant handicapé, etc. Puis une mère suédoise m’a orientée vers le comportement verbal [branche

moderne de l’aBa, ndlr] qui n’existait alors qu’en suisse. le principe : une analyste en comportement évalue les compétences de l’enfant et établit un programme éducatif appliqué par une psychologue, qui elle-même supervise des intervenants, des personnes moins formées qu’elle. c’est un système en pyramide. la psychologue et 2 intervenantes se relaient pour appliquer le programme. il y a un retour de la psychologue vers l’analyste. l’intérêt est qu’il y a ainsi une grande cohérence entre les professionnels s’occupant de l’enfant. chacun se forme en continu – y compris l’analyste. j’ai embauché l’une des rares analystes en comportement en 2008 – il y en avait alors 4 en France, il y en a aujourd’hui 8 ou 9 – et ai trouvé une psychologue et des intervenants. mon fils bénéficie de huit heures de prise en charge éducative par semaine, durant lesquelles il fait de nets progrès sur le plan de la communication. je me suis moi-même formée au comportement verbal. d’autres familles ont été intéressées par ma démarche. ma mère et moi avons alors créé une

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>MAGALI PIGNARD mère de Julien, petit garçon autiste, la jeune femme, diagnostiquée asperger en novembre 2011, est très présente sur internet, notamment via sa chaine youtube : http://www.youtube.com/channel/ ucGjo39lxyQ3dZyozKQ_ i5Ga?feature=mhee. association, qui propose désormais à 7 familles un accompagnement éducatif à domicile basé sur l’aBa. nous avons beaucoup de familles en liste d’attente pour un accompagnement éducatif, mais nous manquons de main d’œuvre formée. nous payons des formations aux professionnels et organisons des formations à grenoble pour les parents. nous déposons cette année un projet d’ime (institut médico-éducatif) permettant d’accompagner les enfants avec un programme aBa. Pensez-vous que les recommandations de la Haute Autorité de la Santé (HAS) de mars 2012, qui préconisent explicitement l’usage des méthodes comportementales dans l’accompagnement des personnes autistes, peuvent vraiment changer les choses ? oui et non. non car dans les universités, les professeurs d’obédience psychanalytique occupent la majorité des postes clés. en conséquence, ils ne mettront pas en place de formations axées sur le comportementalisme. mais d’un autre côté, de nombreux professionnels sont intéressés par l’aBa et se forment sur le terrain, avec les enfants. ce sera long, car il n’y a rien d’officiel en France, ou très peu : ces professionnels suivent des cours en espagne ou des cours en ligne diffusés aux états-unis pour devenir

psychologues certifiés en aBa. le changement dépendra aussi de la volonté du prochain gouvernement d’appliquer ou non les recommandations de la has, en créant des ime aBa, en finançant des formations, etc. Vous envisagez actuellement de vous exiler en Suède. Pourquoi ? ici les enfants sont exclus de l’école, parqués en institution. or, ce n’est pas en institution que l’on apprend les codes sociaux à un enfant manquant de compétences sociales. le référent de l’enfant, c’est son pair : si un enfant autiste évolue avec des enfants ordinaires, il aura plus tendance à les copier, à apprendre d’eux. en suède, tout le monde sait ce qu’est le syndrome d’asperger, sait que l’autisme n’est pas dû à un trouble psychologique. À l’école, les enseignants choisissent des enfants qui pourront aider l’enfant en difficulté. l’enfant est pris en charge un week-end par mois dans un camp de vacances, gratuitement. une famille est nommée par l’état pour soutenir la famille touchée par le handicap, et il est inconcevable qu’un parent s’arrête de travailler pour son enfant. les handicapés ne le sont pas vraiment car la société suédoise s’adapte à leur handicap. dans les rues, on voit beaucoup de handicapés. la France, elle, en a honte. même avec toute la volonté des parents, même avec des recommandations de bonnes pratiques, très peu de choses changeront ici. les personnels d’institutions pourront continuer à faire tout ce qu’ils veulent, personne ne lèvera le doigt si un enfant autiste est victime d’attouchements, ou surdosé en médicaments… les Français s’en moquent. j’ai peur de ce qui risque de se produire lorsque je ne serai plus là : que julien soit placé en institution psychiatrique, avec un surdosage de neu-

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roleptiques, à la merci de tous, maltraité, attaché toute la journée en chambre d’isolement, incapable de se défendre, et surtout sans personne pour le défendre. Beaucoup de parents ont peur de cette réalité. nous sommes comme des noirs en apartheid, nos enfants ne valent rien. les psychiatres, eux, sont protégés, soutenus par les politiques. depuis un

Que l’autisme soit grande cause nationale ne change rien : en France, les autistes sont toujours maltraités, les parents harcelés article paru sur moi dans le journal Libération, des parents m’envoient des emails, me demandant comment faire en pratique pour partir en suède. ils sont très motivés, mais qui ne le serait pas pour sauver son enfant de ce pays ? le fait que l’autisme soit grande cause nationale ne change rien : les autistes sont toujours maltraités, les parents harcelés. Que pensez-vous du mouvement de la neurodiversité (voir article p. 76) ? je suis pour ce mouvement, qui me semble logique, étant moi-même atypique. un de mes objectifs est d’essayer d’ouvrir les yeux aux neurotypiques [personnes non autistes, ndlr]. nous, personnes atypiques, ne comprenons pas pourquoi, à propos d’autisme, la parole est donnée non aux autistes mais aux experts en autisme : c’est comme si vous vouliez étudier les coutumes japonaises et qu’au lieu d’interroger des japonais, vous vous contentiez d’interroger des spécialistes occidentaux de la culture orientale… Propos recueillis par saRaH cHicHe

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Kathleen Seidel, autiste et activiste de la neurodiversité.

Henry Leutwyler/Getty

Dossier Autisme : la guerre est déclarée

LA FIERTÉ AUTISTE, UN MOUVEMENT POLÉMIQUE

saRaH cHicHe

L’autisme n’est ni un handicap, ni une maladie : c’est une autre forme d’intelligence, avec sa propre créativité. Voilà ce qu’affirment des mouvements activistes anglo-saxons, en brandissant le concept de « neurodiversité ». Le ceRcLe Psy | n°5 | juin/juillet/aout 2012

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oigts écartés, bras tendus de chaque côté d’un corps potelé qu’elle balance d’avant en arrière, une femme aux cheveux courts marmonne face à sa fenêtre. elle suit de sa main, filmée en gros plan, les contours d’un bouton de tiroir, passe compulsivement ses doigts sur un clavier d’ordinateur, et enfouit voluptueusement son visage contre les pages d’un livre. au bout de trois minutes, la voix lisse d’un logiciel de synthèse vocale, agrémentée de sous-titres apparus au bas de l’image, explique que ce que nous venons de voir est une façon à part entière de penser et d’interagir avec l’environnement. et la voix de lancer : « Je trouve particulièrement intéressant que mon incapacité à apprendre votre langage soit vue comme un déficit alors que votre incapacité à apprendre mon langage vous semble naturelle ; l’on décrit les gens comme moi comme mystérieux et déroutants, cela au lieu d’admettre que ce sont les autres qui sont déroutés… » au cours de la vidéo, le spectateur comprend que c’est la femme qu’il voit à l’écran qui s’est filmée, a fait un montage des images, y a inclus des commentaires grâce à un logiciel, et l’a mise en ligne, seule. Quand amanda Baggs, jeune américaine diagnostiquée « autiste de bas niveau » sans langage oral, a filmé ses stéréotypies, mouvements répétitifs des autistes, c’était, explique-t-elle dans cette vidéo vue des centaines de milliers de fois sur youtube (1), non pas pour se donner en spectacle, mais dans un but politique, afin d’attirer l’attention sur la tendance à sous-estimer les autistes. « C’est seulement lorsque je tape sur mon clavier d’ordinateur des choses dans votre langue que vous parlez de moi comme d’une personne apte à communiquer. Je respire les objets. J’écoute les objets. Je sens les objets. Je goûte les objets [...] Mais il se trouve des gens pour douter que je suis un être pensant », dit la jeune femme.

La neurodiversité ou l’affirmation de la « différence » la vidéo d’amanda Baggs est emblématique du développement, dans plusieurs pays anglo-saxons, de mouvements activistes de personnes autistes. inspirés des groupes d’autosupport initiés en 1935 par les alcooliques anonymes, ainsi que des mouvements féministes, noirs, gays, et des associations de personnes présentant un handicap, les regroupements de personnes autistes se sont constitués dans les années 1990 aux états-unis, pour remettre en cause la représentation traditionnelle

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de l’autisme comme « maladie », brandissant le concept de « neurodiversité ». utilisé à l’origine par judy singer, une australienne présentant des caractéristiques autistiques, le terme « neurodiversité » reprend le discours des neuroscientifiques sur des exemples de fonctionnement atypique du système nerveux. Par extension, ces

« Il se trouve des gens pour douter que je suis un être pensant » Amanda Baggs

associations militantes prônent l’idée que des développements neurologiques atypiques, tels le syndrome gilles de la tourette, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (tda/h), ou les ted, les troubles envahissants du développement, dont fait partie l’autisme, forment un style de vie. ces personnes autistes militent ainsi pour la reconnaissance de leur neurodiversité, c’est-à-dire pour que l’autisme soit envisagé comme un fonctionnement cognitif à part entière.

albert einstein, Glenn Gould, et nous, et nous, et nous ! Pour les militants de la neurodiversité, il s’agit avant tout de construire une politique identitaire forte, de produire un discours de type culturaliste relatif à l’autisme et de former les personnes autistes à défendre leurs droits. les récits autobiographiques de temple grandin, de donna Williams et de daniel tammet (voir encadré p. 78) ont ainsi contribué à cimenter l’identité autiste. les blogs et forums internet ont pris le relais, et ce d’autant plus facilement que certaines personnes autistes sont plus à l’aise pour communiquer via un ordinateur que dans un rapport direct à autrui. sur Whose Planet Is It Anyway ?, Asperger Square 8 ou Cat In A Dog’s World, des personnes autistes échangent conseils et soutien pour mieux faire face à la stigmatisation et aux représentations grotesques dont elles font parfois l’objet. car désormais, il ne s’agit plus de faire le récit personnel de son expérience singulière de l’autisme, mais de contribuer, par son témoignage, à une prise de conscience politique et à l’édification d’une communauté. « L’usage du ‘‘nous’’ participe à la construction d’une communauté, avec une culture propre, des expressions et un humour spécifique », note la sociologue et neurobiologiste Brigitte chamak, qui analyse les transformations des représentations de l’autisme dans le cadre de ses juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le ceRcLe Psy

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> trois autistes célèbres temple Grandin Née à Boston en 1947, temple Grandin est une autiste de haut niveau. après des études de psychologie et un doctorat en science animale, elle est devenue une spécialiste reconnue en zootechnie. Professeure à la colorado state university, elle dirige également une entreprise de conseil sur les conditions d’élevage des animaux. appelant à une meilleure compréhension des autistes par leur entourage et par les professionnels de santé, elle a notamment publié Ma vie d’autiste en 1986.

Donna Williams Née à melbourne en 1963, l’australienne Donna Williams se définit comme écrivain, artiste et consultante en autisme. Diagnostiquée autiste au cours de son enfance, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet, et a notamment publié un récit autobiographique, Si on me touche, je n’existe plus, important succès éditorial dans les années 1990.

Daniel tammet Né à Londres en 1979, Daniel tammet est un écrivain, poète et linguiste présentant un syndrome d’asperger. Doué d’une mémoire hors du commun, il a développé de grandes aptitudes en langues étrangères et en calcul calendaire, la capacité à trouver en un instant le jour d’une date de naissance. en 2006, il publie son autobiographie, Je suis né un jour bleu.

recherches à l’inserm (2). ce processus a abouti – comme dans le cas de minorités sexuelles ou ethnoculturelles – à l’émergence d’une « fierté » (pride), une fierté autiste ici, sentiment alimenté par l’idée, relayée par internet et les réseaux sociaux, qu’albert einstein, glenn gould et d’autres génies célèbres présentaient un authentique syndrome d’asperger.

« Ne vous lamentez pas pour nous » jim sinclair est le chef de file de l’autism network international (ani), créé en 1980, le plus ancien et le plus important regroupement de personnes autistes ou présentant un syndrome d’asperger. Personnage aussi énig-

matique que charismatique, lui qui n’a pas parlé avant l’âge de 12 ans donne à présent des conférences dans le monde entier. les rumeurs les plus folles courent à son sujet, certaines remettant même en question la véracité de son autisme. en 1993, lors de la conférence internationale sur l’autisme, jim sinclair frappe fort. dans un discours intitulé « ne vous lamentez pas pour nous », il critique ouvertement l’attitude de certaines associations de parents : « L’autisme n’est ni quelque chose qu’une personne a, ni une ‘‘coquille’’ dans laquelle elle se trouve enfermée. Il n’y a pas d’enfant normal caché derrière l’autisme. L’autisme est une manière d’être (...) Il n’est pas possible de séparer l’autisme de la personne – et si c’était possible, la personne qui resterait ne serait plus la même (...) Par conséquent quand les parents disent : ‘‘Je voudrais que mon enfant n’ait pas d’autisme’’, ce qu’ils disent vraiment c’est : ‘‘Je voudrais que l’enfant autiste que j’ai n’existe pas. Je voudrais avoir à la place un enfant différent (non autiste)’’. C’est ce que nous entendons quand vous vous lamentez sur notre existence et que vous priez pour notre guérison » (3).

Plusieurs personnes autistes médiatisées s’opposent à l’idée de guérison c’est dans cet esprit que plusieurs personnes autistes médiatisées s’opposent à l’idée de « guérison » (cure). ainsi, Kathleen seidel, fondatrice du site web neurodiversity.com, trouve proprement « déraisonnable et oppressante » l’insistance avec laquelle il est demandé aux personnes autistes d’apprendre à modifier des « particularités pourtant inoffensives pour le confort des autres ». « Estimer qu’il incombe aux citoyens autistes de faire un effort d’adaptation n’a d’autre but que d’épargner aux autres la sensation de gêne face à leurs propres peurs, leur vulnérabilité, de leur éviter de regarder en face leur attitude destructrice vis-à-vis de la différence », écrit-elle dans The autistic distinction (4).

communautarisme anglo-saxon versus sollicitude sociale française si la neurodiversité est en plein essor dans les pays anglo-saxons, elle a peu d’ampleur en France. Pour Brigitte chamak, ce décalage s’explique en partie par la longue résistance « des psychiatres français aux nou-

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Audrey Cerdan

Psychologie du déveloPPement

À bas l’ABA ?

« L’ABA, non merci ! » Telle est la position des partisans de

la neurodiversité à l’égard de thérapies comportementales appliquées aux autistes, pourtant jugées efficaces. Thérapie non spécifique à l’autisme, l’ABA (voir article p. 66) vise à réduire les comportements inadaptés chez chaque individu et à améliorer ses comportements positifs via des évaluations et des programmes individuels adaptés. Or, pour les partisans de la neurodiversité, l’ABA a une visée normative qui va à rebours d’une quelconque affirmation de la « différence ». Mais selon M’hammed Sajidi, président de l’association française Vaincre l’autisme, les promoteurs de la neurodiversité se méprennent en demandant l’arrêt de tels traitements : « Contrairement à d’autres champs de la psychologie, l’ABA suit une démarche scientifique. La thérapie propose des outils performants pour réduire les troubles du comportement chez l’enfant autiste et des outils efficaces pour son éducation, son apprentissage et son accès à l’autonomie. » Prendre en compte les parcours de vie Et d’ajouter : « Nous demandons aux personnes qui, sans fondement, voire par principe idéologique, mettent en cause des outils, de se poser ces questions : quel était leur état de santé dans leur petite enfance ? Quel était l’état de leur famille ? Et qu’elles évaluent la chance qu’elles ont eue dans leur parcours de vie d’atteindre le niveau de développement qui est le leur, par rapport aux 70 millions de personnes touchées par les TSA dans le monde. » Pour M’hammed Sajidi, le concept de fierté autiste est défendu majoritairement par des personnes atteintes d’autisme ‘‘léger’’ ou du syndrome d’Asperger : « Les promoteurs de la neurodiversité ont raison concernant l’aspect du respect des droits de la personne et de sa particularité (« différence ») qui, à notre avis, concerne toute personne. » Toutefois, ajoute-t-il, « ils font souvent hâtivement abstraction des connaissances scientifiques et médicales avérées actuellement, et des souffrances générées par la ‘‘maladie’’ de l’autisme ou les TSA. Ne pas parler de guérison, ne pas parler de maladie revient aujourd’hui à condamner les personnes autistes à un état définitif. Ceci pourrait anéantir la lutte contre cette maladie dans les domaines de la recherche, des traitements, de la prise en charge, de l’éducation ». S. C.

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velles classifications et à une conception élargie de l’autisme. » Par ailleurs, souligne-t-elle, « la spécificité du système associatif français, caractérisé par le partenariat entre l’État et les associations de parents, le contexte historique et culturel, en particulier l’opposition au communautarisme apparaissent comme des éléments peu propices au développement de revendications radicales dans le domaine du handicap ». si l’approche américaine met en avant la notion de communauté au service d’un objectif civique, l’approche française se caractérise par une « sollicitude sociale » allant de pair avec l’autorité institutionnelle. dans le livre gamma de la Métaphysique, aristote énonce le principe de non-contradiction suivant : « Il est impossible que le même appartienne et n’appartienne pas au même et selon le même » (5). en clair, ou bien une personne parle comme vous, ou bien elle ne parle pas. et si elle ne parle pas, c’est-à-dire si elle ne signifie pas une seule chose et la même pour soi-même et pour autrui, c’est une plante. la vidéo d’amanda Baggs n’est-elle pas une réfutation de ce principe ? surtout, pourquoi donc la communication devrait-elle être orale pour être légitime ? Pourquoi les grognements d’amanda Baggs ou sa façon de se frotter le visage contre les pages d’un livre seraient-ils moins légitimes que les phrases à tiroirs qui composent cet article ? comme le pointe Brigitte chamak, ce que nous laissent entrevoir les autobiographies de personnes autistes, leurs discussions sur les forums internet, leurs vidéos en ligne et l’ensemble de leurs revendications, c’est « l’infinie diversité des modes de fonctionnement humain. Elle nous amène à interroger nos présupposés, à repenser ce qu’intelligent veut dire et ce que recouvre l’expression ‘‘être humain’’ ».

(1) Pour voir la vidéo d’a. Baggs sur youtube : http://www.youtube. com/watch?v=Jnylm1hi2jc (2) ceRmes3-Équipe cesames. Voir aussi B. chamak, « autisme, handicap et mouvements sociaux », aLteR, European Journal of Disability Research, n°4, 2010, et « autisme : des représentations multiples, source de controverses », Enfances & Psy, n° 47, 2010. (3) J. sinclair, « Don’t mourn on us » (« Ne nous pleurez pas »), Our voice (lettre d’information du mouvement autism Network international), vol. 1, n° 3, 1993. (4) Le texte de K. seidel est consultable en intégralité sur le site web http://www.neurodiversity.com (5) aristote, Métaphysique, livre Gamma, chap. 3, 1005 b 19-20.

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PSYCHoloGie Clinique

LA FIN Library Of Congress

DU NARCIssIsME ? ÉLIse De VILLerOy

Les narcissiques seraient en voie de disparition ! Voilà qui met en émoi une partie de la communauté psychiatrique et suscite un vif débat… retour sur l’histoire du narcissisme, de Freud aux coulisses agitées de la cinquième édition du DsM.

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u’on ne s’y trompe pas à la lecture du titre de cet article : les narcissiques – ces individus que l’on décrit comme égoïstes, imbus de leur personne, mégalomanes, tyranniques et méprisants – n’ont pas subitement disparu de notre entourage. Mais le « trouble de personnalité narcissique », lui, pourrait s’effacer des tablettes psychiatriques. Voilà qui fait l’objet depuis des mois d’un virulent débat parmi les spécialistes. l’information a commencé à circuler au printemps 2010 : dans la cinquième édition du DSM, prévue pour 2013, le trouble de la personnalité narcissique serait supprimé. Pour comprendre l’enjeu du débat, revenons sur l’élaboration de la notion de « personnalité narcissique », devenue si populaire tant en psychiatrie que dans le langage courant.

Dans la mythologie grecque, narcisse est ce jeune homme qui tombe amoureux de sa propre image reflétée dans l’eau. Par extension, sont nommées « narcissiques » les personnes qui s’aiment et s’admirent au-delà de la mesure habituelle. on attribue souvent à Freud l’introduction du concept de narcissisme en psychiatrie. en réalité, le terme avait déjà été utilisé à la fin du XIXe siècle par le psychologue français alfred Binet, et surtout par le psychiatre Henry Havelock ellis* pour décrire une forme de fétichisme sexuel tourné vers soi (1). Mais c’est indéniablement avec la psychanalyse que le narcissisme va devenir une catégorie psychiatrique majeure. Freud y a eu recours dans le cadre de sa théorie de l’homosexualité. Dans Trois Essais sur la théorie sexuelle, en 1905, il considère l’homosexuel comme narcissique, car aimer

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quelqu’un du même sexe revient, dit-il, à aimer quelqu’un qui vous ressemble : c’est une façon de s’aimer soi-même, comme dans un miroir. Dans un texte de 1914, Pour introduire le narcissisme, Freud présente le narcissisme, entendu comme amour de soi, comme un stade normal et auto-érotique du développement de la sexualité infantile : « Le sujet commence par se prendre lui-même, et son propre corps, comme objet d’amour. » l’évolution normale du sujet conduit à se détacher de soi et à se tourner vers des objets d’amour extérieurs. le narcissisme devient une « perversion » si, à l’âge adulte, un sujet reste fixé à un tel amour. Freud affine ensuite son analyse : il distingue le « narcissisme primaire » qui correspond au stade infantile, et le « narcissisme secondaire », qui correspond à la phase adulte et pathologique. la notion de narcissisme est donc, dès l’origine, ambiguë. Freud délaissera d’ailleurs sa conceptualisation devenue très complexe, pour finir par faire disparaître la notion de son Abrégé de psychanalyse en 1938.

Narcisse en Amérique la théorie du narcissisme va pourtant connaître une fortune certaine dans la psychiatrie américaine des décennies 1960-1970. Cet essor ne doit rien au hasard, il reflète bien plutôt l’orientation particulière de la psychanalyse américaine, tournée vers l’étude du moi et du « self » plutôt que vers l’inconscient (2). Dans les années 1970, le psychanalyste otto Kernberg* élabore une théorie du narcissisme pathologique en mariant les concepts freudiens et la théorie des relations d’objet* (3). Comme chez Freud, le narcissisme est entendu par otto Kernberg comme une centration exclusive sur soi. il correspond à une phase normale du développement de la personnalité (le narcissisme primaire, lorsque l’enfant refuse de prêter ses jouets, ou veut posséder sa maman de façon exclusive). une forme de narcissisme persiste à l’âge adulte, le narcissisme secondaire, une forme d’égoïsme « normal » qui doit coexister avec d’autres formes d’investissement sur autrui. Chez certaines personnes cependant, l’investissement libidinal sur soi reste exclusif, signe d’un narcissisme pathologique. Si otto Kernberg retient donc de Freud la définition du narcissisme (fixer sa libido sur soi), reste à définir ce « moi » dont le narcissique est amoureux. toute la complexité de son analyse porte sur les notions de moi, de self et d’idéal du moi… qui font l’objet d’âpres discussions entre psychanalystes. À la même époque, le psychanalyste Heinz Kohut* propose aussi une théorie du « trouble de la personnalité narcissique » qui fait date (4). Sur le plan clinique, sa description

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n’est pas éloignée de celle de otto Kernberg, mais tous deux divergent sur l’étiologie et les mécanismes psychologiques profonds en jeu. alors que otto Kernberg reste un freudien assez orthodoxe, Heinz Kohut prend ses distances avec la doctrine freudienne, jusqu’à élaborer sa propre représentation du psychisme : la self psychology*.

Narcissiques manipulateurs, séducteurs, compensateurs, élitistes ou fanatiques sont autant de profils de ce trouble de personnalité Mais au-delà de leurs divergences, otto Kernberg et Heinz Kohut s’accordent sur l’importance du trouble narcissique. la troisième édition du DSM, publiée en 1980, prend acte de leurs travaux : l’entrée officielle du « trouble de personnalité narcissique » dans le manuel atteste de cette reconnaissance. Cependant, comme le veut la démarche même du manuel, la définition du trouble demeure purement descriptive et ne se préoccupe pas de l’analyse des causes et des processus psychiques sous-jacents, qui ne font pas consensus.

Variation autour d’un modèle À partir de 1980, l’existence d’un trouble de personnalité narcissique paraît donc établie. Du point de vue clinique, le trouble correspond à un profil précis. Certains secteurs et professions semblent propices à l’expression du narcissisme, tels les milieux dirigeants du monde des affaires ou de la politique. Paradoxalement, le succès même de la catégorie « narcissique » va bientôt contribuer à sa remise en cause. les études menées par le psychiatre theodore Millon*, spécialiste mondial des troubles de personnalité, conduisent d’abord à distinguer plusieurs profils de personnalités narcissiques : le narcissique manipulateur (qui exploite autrui sans scrupule), le séducteur (à la manière de Don juan), le compensateur (passif et agressif qui rumine sa rancœur contre autrui), sans parler de l’élitiste (hautain et dominateur) ou du fanatique (obsédé par sa folie des grandeurs). la variété de ces formes de narcissisme conduit tout droit à s’interroger sur l’unité de la catégorie. Ces types ne sont-ils que des variantes d’un même trouble ? la question est alors d’autant plus présente que les caractères attribués à certains types de narcissisme (la mégalomanie, la paranoïa, les attitudes tyranjuin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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> RePÈReS Henry Havelock ellis (1859-1939) Médecin et psychologue britannique, parfois considéré comme le fondateur de la sexologie, il est l’un des premiers à avoir fait de la sexualité humaine un objet de recherche scientifique. ses Études de psychologie sexuelle, en huit volumes, publiés à partir de 1898, provoquèrent de vifs débats dans l’Angleterre victorienne, de même que dans le reste de l’europe et aux États-unis.

Otto Kernberg psychiatre et psychanalyste américain né en 1928, il est reconnu pour ses travaux à la fois cliniques et théoriques sur les pathologies du narcissisme dans les années 1970. Il a publié plusieurs ouvrages sur les troubles de la personnalité, dont Les troubles limites de la personnalité et La personnalité narcissique.

Heinz Kohut (1913-1981) psychanalyste américain né à Vienne, il quitte l’Autriche et part pour chicago en 1939. Il fut longtemps président de l’Association américaine de psychanalyse. ses travaux sur le narcissisme marquèrent la psychanalyse américaine, à laquelle il a massivement contribué par le biais de la self psychology.

Theodore Millon psychologue américain né en 1928, il est l’un des spécialistes mondiaux des troubles de la personnalité. Il a notamment recensé les troubles de la personnalité en diverses catégories (narcissique, schizoïde, paranoïaque, borderline, dépendante, etc.), qui ont inspiré les classifications successives du DsM.

niques) peuvent se trouver dans des troubles voisins. À cette difficulté s’en ajoute une autre : celle de valider empiriquement les recherches sur la fréquence du trouble narcissique. Dans quelles proportions est-il répandu dans la population ? Y a-t-il des populations cibles ?

La remise en cause De plus en plus de psychiatres en viennent alors à penser que le « trouble de personnalité narcissique » n’est en fait qu’une construction assez arbitraire, forgée à partir de symptômes que l’on peut regrouper de différentes manières, chacun pouvant se retrouver dans d’autres profils psychologiques, associés à d’autres symptômes, selon des combinaisons variables. C’est ainsi que l’équipe en charge de la prochaine édition du DSM, le DSM 5, en est venue à suggérer en 2010 la suppression de ce trouble ainsi que de quatre autres troubles

En 2013, exit le trouble de personnalité narcissique ? de la personnalité présents dans le DSM-iV. avec les narcissiques, exit donc aussi les paranoïaques, histrioniques, schizoïdes et personnalités dépendantes. la nouvelle mouture du DSM se contenterait de décrire des « traits de personnalité ». le narcissisme ne disparaîtrait donc pas totalement mais deviendrait un « trait de personnalité narcissique ». Voilà contre quoi s’insurge le psychiatre américain john Gunderson, qui a pris la tête de la contestation contre la modification du DSM. au printemps 2010, il adresse une lettre ouverte à l’association américaine de psychiatrie, signée par plusieurs de ses éminents collègues. il faut dire que john Gunderson est l’un de ceux qui ont piloté l’actuelle version du DSM, le DSM-iV…

Approche dimensionnelle contre approche prototypique en toile de fond de ce débat, deux approches des troubles psychiatres s’opposent. Selon l’approche prototypique, défendue par john Gunderson (et sur laquelle est fondé le DSM-iV), il existe des personnalités spécifiques dont on peut dessiner le profil typique (cette approche autorisant des variations individuelles). Selon l’approche dimensionnelle qui a le vent en poupe, les troubles psychiatriques se distribuent selon des configurations trop nombreuses et entremêlées pour que l’on puisse établir clairement des profils univoques : mieux vaut alors se

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contenter de cerner une série de traits présents ou non chez les individus, qui permettent de décrire des palettes de personnalités plus larges. approche prototypique contre dimensionnelle : au-delà du débat épistémologique, les deux approches opposent aussi, selon le psychologue Charles Zanor, les chercheurs aux psychiatres cliniciens (5). les premiers préfèrent isoler des variables et étudier des corrélations tandis que les cliniciens ont besoin de profils cliniques auxquels se raccrocher pour étudier les patients. Voilà la raison du « schisme ». en tout cas, souligne avec malice Charles Zanor, « être rayé de la liste », voilà ce que les narcissiques vont détester, eux qui aiment tant qu’on parle d’eux !

(1) H. ellis, « Le fétichisme dans l’amour. Étude de psychologie morbide », revue philosophique, vol. 24, 1887. (2) Voir J.-F. Dortier, « Les ramifications américaines de la psychanalyse », Grands Dossiers des sciences humaines n°21, décembre 2010. (3) O. Kernberg, Borderline Conditions and Pathological Narcissism, Jason Aronson, 1975. (4) H. Kohut, « The psychoanalytic Treatment of Narcissistic personality Disorders : Outline of a systematic Approach », The psychoanalytic Study of the Child, 23, 1968. (5) c. Zanor, « A Fate That Narcissists Will Hate : Being Ignored », New York Times, 29 novembre 2010.

* MOTs-CLÉs :

relation d’objet : en psychanalyse, la relation d’objet renvoie au rapport du sujet avec les objets constituant son environnement. Dans un sens général, Freud emploie le terme « objet » pour évoquer ce vers quoi sont dirigées les pulsions. L’objet peut être une personne (la mère), une idée (Dieu), une activité (l’art), un objet physique (dans le cas du fétichisme), ou encore soi (dans le cas du narcissisme). self psychology : le self est au centre de la théorie de Heinz Kohut. En 1971, dans the analysis of the Self, il décrit l’émergence d’un type de personnalité narcissique, hédoniste, exhibitionniste. Au guilty man (l’homme coupable) de l’époque freudienne marquée par le complexe d’Œdipe se substitue le tragic man (l’homme tragique), au moi déficient du fait de relations perturbées avec la mère. Les désordres narcissiques seraient caractéristiques du tragic man contemporain.

DsM : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (« manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux »). Système officiel de classification des symptômes des maladies mentales élaboré par l’Association américaine de psychiatrie, périodiquement réédité, dont le but est d’offrir un outil diagnostique fiable aux psychiatres et psychologues.

Qui sont les narcissiques ? Prenons le cas de Sam, 43 ans, souffrant d’un « trouble de personnalité narcissique ». Sam est consultant. Des troubles d’humeur et des tendances dépressives l’amènent chez un psychologue. Mais dès la première séance, Sam se plaint de son entourage. Il se sent intellectuellement très supérieur, et se dit lassé par la sottise des gens qui l’entourent. Il se compare à un « ordinateur », qui pense vite et bien, et se sent isolé car trop en avance sur les autres. Ses clients hésitent de plus en plus à faire appel à ses services, et il sait fort bien que ses collègues se moquent de lui sans lui montrer. Lui n’a aucun doute sur ses capacités et voit plutôt son isolement progressif comme l’effet de sa supériorité. Une très haute estime de soi, associée à la soif obsessionnelle d’être reconnu et admiré, est le premier trait de la personnalité narcissique telle que la décrit la littérature psychiatrique. Le sujet narcissique manifeste également un délire des grandeurs et se sent détaché du monde ordinaire. Ses objectifs étant élevés, il considère qu’il doit passer avant autrui. Souvent méprisant, arrogant, hautain et peu empathique, il a tendance à vouloir soumettre autrui à sa volonté. On peut reconnaître dans ce portrait des attitudes présentes chez nombre d’individus. Mais à partir de quand le narcissisme devient-il pathologique ? La question est apparue en même temps que la notion même, et là reposa tout l’enjeu de la définition du « trouble de personnalité narcissique », de la fin du xixe siècle à nos jours. É. de V.

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Valse avec Bachir, film d’Ari Folman, 2008.

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« Israël, laboratoire d’étude du stress post-traumatique »

Entretien avec Zahava Solomon

en Israël, depuis plus de trente ans, des chercheurs étudient le syndrome de stress post-traumatique. rencontre avec l’une de ces universitaires, Zahava solomon. Vous vous êtes imposée dans l’étude du syndrome de stress posttraumatique (PTSD)* s’inscrivant dans un contexte de guerre. Quelle est la particularité de l’unité que vous dirigez depuis 1992 au sein de l’université de Tel-Aviv ? j’ai commencé ma carrière au sein de l’armée israélienne, où deux grands projets de recherche m’ont été confiés dans le cadre des services psychologiques du département de médecine militaire. l’un porte sur les réactions de stress des soldats israéliens envoyés au front, l’autre sur les troubles post-traumatiques des prisonniers de guerre. Ces deux projets sont aujourd’hui au cœur de l’unité que je supervise au sein de l’université de tel-aviv. il s’agit de deux études

longitudinales, conduites sur une durée de vingt ans auprès de plusieurs centaines de militaires, rencontrés entre trois à quatre fois selon les cas, ainsi que leurs épouses. les projets ont été menés très en amont : nous avons ainsi pu collecter des données en nous rendant quasiment sur les champs de bataille… À ma connaissance, ce cadre méthodologique n’a pas d’équivalent au monde. Dans la première étude, nous avons suivi l’évolution d’un groupe de soldats ayant participé à la première guerre du liban, en 1982, et le confronter à un groupe témoin de soldats qui n’ont pas été mobilisés. Dans la seconde, nous avons accompagné, avec la même méthode, un échantillon de prisonniers de guerre détenus en Égypte ou en Syrie, à l’issue de la

guerre de Kippour de 1973. nous avons là aussi procédé au suivi de leurs épouses et allons poursuivre avec celui de leurs enfants. Quelle a été votre hypothèse de travail et quels résultats peut-on mentionner ? le but des deux projets consiste à mesurer les effets à long terme d’un conflit militaire, tant sur le plan psychologique, comportemental que social. avec une question rhétorique : la guerre est-elle finie quand les canons se taisent ? la réponse n’est pas unilatérale. la première étude a montré que 59 % des combattants souffrent de troubles de stress posttraumatique un an après la fin de la guerre, y compris lorsqu’ils ont reçu

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> ZAHAVA sOLOMON

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professeure en épidémiologie psychiatrique à l’université de Tel-Aviv, elle a réalisé une partie de sa carrière dans les rangs des services psychologiques de l’armée israélienne. sa spécialisation dans le traumatisme de guerre lui vaut une renommée sur le plan international. Zahava solomon est apparue dans son propre rôle dans le film d’animation israélien d’Ari Folman Valse avec Bachir (césar du meilleur film étranger en 2009), qui revient sur le vécu d’un soldat de l’armée israélienne lors de la première guerre du Liban en 1982. une assistance psychologique. Ces troubles peuvent se manifester jusque vingt ans après les événements, et selon des trajectoires très différentes. une partie de l’échantillon est ainsi parvenue à montrer une résilience totale, jusqu’à ce que le PtSD se manifeste comme une bombe à retardement, autour de l’âge de 40 ans. tout comme une partie des prisonniers de guerre étudiés dans le cadre du second projet ont pu ressentir les effets du « post trauma » trente-cinq ans après la fin de leur captivité… Sur le plan médical, une partie des « excaptifs » étudiés présentent des signes de vieillissement prématuré, et un taux de mortalité quatre fois supérieur à celui du groupe témoin. Sur le plan personnel, comment en êtes-vous venue à concentrer vos recherches sur le thème du traumatisme de guerre ? Ma mère a survécu à auschwitz… Force est de constater qu’en israël, nombre de spécialistes du PtSD sont issus de la « seconde génération » des rescapés de la Shoah. lorsque l’on étudie les combattants eux-mêmes, on observe que cette dimension n’est pas neutre non plus : il apparaît que les conscrits israéliens issus de familles de survivants des camps nazis réagissent avec plus de difficultés au traumatisme de guerre. Comme s’ils avaient en quelque sorte échoué à défendre leurs parents…

Le pays offre un concentré de traumatismes lourds… israël est un laboratoire naturel pour l’étude des troubles de stress posttraumatique. Cela tient à son histoire, puisque le pays a connu six guerres et deux intifada depuis sa création, et que chaque jeune homme doit passer trois ans – deux ans pour les femmes – sous les drapeaux. Quel est l’apport scientifique israélien dans le domaine du PTSD ? notre contribution réside surtout dans la compréhension de la pathogenèse du trouble. une personne atteinte de PtSD survenu dans un contexte de guerre s’expose à vivre en israël dans un environnement qui continue à être hostile, une fois la guerre terminée… ici, on appuie en permanence sur la blessure, par exemple lorsque nos enfants s’engagent à leur tour à l’armée. Dans un autre registre, israël offre un bon terrain d’expérimentation du « posttraumatic growth », c’est-à-dire des effets positifs du PtSD. alors que le pays a longtemps été dans le déni des souffrances des victimes de la Shoah, ces dernières sont parvenues à surmonter leurs troubles en prenant part à la construction du jeune État juif : dans ce cas, la dynamique créée par l’environnement a été plus efficace que n’importe quelle psychothérapie…

Des troubles peuvent se manifester vingt ans après les événements traumatisants Et sur le plan des traitements, de quel ordre est la contribution de la recherche israélienne ? nous n’avons pas découvert de solution miracle en israël. Mais nous utilisons l’ensemble des outils disponibles, de la thérapie par l’exposition prolongée, à l’eMDR*, en passant par les interventions psychothérapeutiques précoces, ce qui nous permet d’espérer plus d’efficacité dans les traitements. propos recueillis par NATHALIe HAMOu

* MOTs-CLÉs :

pTsD : Post Traumatic Stress Disorder (syndrome de stress post-traumatique). Un événement violent (guerre, viol, etc.) peut entraîner un état de stress post-traumatique, qui se caractérise par la répétition de pensées obsédantes de l’événement incriminé, l’évitement de certaines situations ou la restriction d’activités susceptibles de raviver l’angoisse, des symptômes neurovégétatifs (tachycardie, troubles du sommeil, etc.) et une modification de l’image de soi et des relations aux autres (honte, culpabilité, retrait social).

eMDr : Eye Movement Desensitization and Reprocessing (mouvement des yeux, désensibilisation et retraitement (de l’information)). Intervention à visée psychothérapeutique développée par la thérapeute comportementale américaine Francine Shapiro dans les années 1980. L’EMDR consiste en une stimulation sensorielle, soit par le mouvement des yeux soit par des stimuli auditifs ou cutanés, pour induire une résolution rapide des symptômes de stress post-traumatique. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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Recrutement :

le rôle du psychologue Entretien avec Sonia Laberon Quels facteurs psychologiques sont pris en compte au cours d’un entretien d’embauche ? Quels sont les outils les mieux adaptés au recrutement lorsque celui-ci est assuré par un psychologue ? Comment procède un recruteur lambda pour effectuer ses recrutements ? il y a presque autant de recruteurs que de façons de recruter. ils ont des formations très variées : la plupart des consultants en recrutement ont des formations commerciales, d’autres sont issus de la psychologie, de la gestion, du droit, des sciences économiques et sociales, des lettres ou d’autres formations. Par ailleurs, tous les recruteurs ne sont pas des experts de cette pratique : parfois, c’est le chef d’entreprise qui effectue lui-même le recrutement, comme dans le cas du boulanger qui recrute un commis. la procédure est alors très classique et

sommaire : réception de CV et entretiens d’embauche à l’issue desquels est prise une décision. les recruteurs professionnels ont, quant à eux, des procédures qui se cantonnent souvent à une analyse rapide des besoins liés au poste. ils se focalisent sur la procédure d’évaluation en tant que telle, c’est-à-dire la réception et le tri des CV, les entretiens, parfois des tests plus ou moins pertinents, et une sélection de candidats qu’ils présentent au client. Comment procède un psychologue chargé d’un recrutement ? les psychologues du travail orientent leur action sur l’analyse de la demande. Quand une entreprise veut

recruter, il s’agit d’abord de savoir si le recrutement est une bonne solution au problème posé – ce qui n’est pas toujours le cas. S’il s’avère que c’en est une, les psychologues analysent la spécificité du poste à pourvoir, afin de définir les caractéristiques du candidat. ils peuvent ensuite aider les structures à mettre en place des procédures d’intégration nécessaires à la réussite du nouveau recruté. les psychologues du travail portent également une grande attention à la question de la validité des outils qu’ils utilisent. ils tâchent d’éviter les approches « ésotériques », du type graphologie, astrologie, numérologie. Ces techniques ne cessent de décliner, mais certains recruteurs continuent

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> SONIA LABERON

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Maître de conférences en psychologie du travail et des organisations à l’université Bordeaux segalen, elle a dirigé l’ouvrage Psychologie et recrutement (De Boeck, 2011). ses recherches portent principalement sur le recrutement, la discrimination à l’embauche, l’intégration organisationnelle et la qualité de vie au travail. de les utiliser parce qu’elles les rassurent dans des situations où le risque et l’incertitude prédominent. Ces méthodes sont à la limite de la légalité, et n’ont pas de rapport entre ce qu’elles évaluent et la réussite professionnelle. en psychologie, quand nous effectuons des tests, nous mettons en place des études de validité prédictive, afin de savoir si ces tests prédisent bien la réussite en emploi. Quelles sont les techniques de recrutement les plus fiables ? Effectue-t-on encore des tests psychotechniques ? Beaucoup de cabinets conseils utilisent dans le meilleur des cas les tests psychotechniques, tels que les inventaires de personnalité, les tests d’aptitude et d’intelligence basés sur des méthodes psychométriques avérées et scientifiques. Malheureusement, certains ont recours à d’autres tests qui ne sont pas bâtis dans les « règles de l’art ». Par exemple, le test des couleurs où l’on demande au candidat de classer les couleurs par ordre de préférence. un tel test ne devrait pas être présent dans une procédure de recrutement. il est important que le candidat perçoive une certaine justice dans la procédure, c’est-à-dire un rapport avec l’emploi. l’injustice lui donne une image négative de l’entreprise qui va

le recruter, ce qui présage de difficultés d’intégration. Mais dans la majorité des cas, c’est l’entretien qui prédomine dans les procédures d’évaluation. Pour mettre un entretien en place, certaines règles sont à respecter afin qu’il soit le plus valide possible. les recruteurs qui n’ont pas été formés à l’entretien structuré posent les questions qu’il leur semble bon de poser, plus ou moins liées au poste, parfois discriminatoires. aux femmes d’une trentaine d’années, on demande souvent : « Souhaitez-vous avoir des enfants ? ». les candidats se soumettent à ces questions parce qu’ils sont en situation de sélection. Un candidat peut-il tricher à un test psychotechnique ? Dans les inventaires de personnalité figurent des échelles de désirabilité sociale, appelées autrefois « échelles de mensonge ». il s’agit de propositions du type : « je suis toujours très agréable », « je suis toujours d’humeur égale », etc. Si un candidat répond oui à celles-ci, on considère qu’il a été peu sincère à un moment donné. en situation d’évaluation, les individus ont naturellement tendance à se mettre en valeur, mais il est important que leurs réponses soient en accord avec ce qu’ils pensent plutôt qu’avec l’image qu’ils voudraient donner

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d’eux-mêmes. Quand les notes sur ces échelles de désirabilité sociale sont bien plus élevées que la norme, le résultat est jugé non valide. Mais tout compte fait, la personne n’a pas menti ni triché, elle a juste essayé de se mettre en valeur dans une situation spéciale d’évaluation. il est normal de ne pas se dévaloriser quand on cherche un travail. les psychologues du travail et les chercheurs en psychologie sont partagés sur l’efficacité des inventaires de

La mise en situation est une méthode d’évaluation plébiscitée tant par les psychologues que par les recruteurs personnalité. Mon point de vue est que ces inventaires peuvent apporter des éléments complémentaires, mais il faut se débarrasser de l’aspect « magique » véhiculé par le titre de psychologue. nombre de gens pensent que les psychologues peuvent tout connaître de la personne qui est en face d’eux, ce qui est absolument faux. Certaines procédures de recrutement font-elles l’objet d’un consensus ? la technique des mises en situation fait quasiment l’unanimité parmi les chercheurs, les psychologues et bon nombre de recruteurs. il s’agit de mises en scène, bâties en fonction de la réalité du poste, qui permettent de placer les candidats en situation de travail, pendant qu’un jury – formé pour cela – les évalue. Ces mises en situations sont très utilisées par le Pôle emploi pour des métiers à bas niveau de qualification : elles sont nommées « méthode de recrutement par simulation ». juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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Qu’est-ce que l’inventaire de personnalité ? L’inventaire de personnalité, utilisé dans le cadre de certains recrutements, consiste à poser des questions aux candidats sur divers facteurs de personnalité tels que leur caractère agréable, consciencieux, l’ouverture… « Il s’agit de questions du type : “Je démontre une très grande curiosité intellectuelle : êtes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, pas du tout d’accord ?” », explique Sonia Laberon. Plusieurs questions similaires, formulées de manière différente, sont parfois posées pour évaluer un même facteur. « Cependant, les recruteurs tendent à surestimer ces inventaires de personnalité, indique Sonia Laberon. Les questions posées portent en effet sur des situations générales et non sur des situations de travail. Or, s’il est intéressant d’avoir des éléments sur la personnalité d’un individu, la mesure de la personnalité ne prédit pas très bien la réussite professionnelle. » C. B.

Quelles sont les qualités généralement recherchées chez un candidat ? Regardez les offres d’emploi, les profils recherchés sont toujours les mêmes : une personne dynamique, motivée, autonome, consciencieuse… le problème est que l’on ne sait pas toujours évaluer ces qualités. Certains recruteurs vous diront : « Moi j’évalue le dynamisme d’une personne avec la poignée de main. S’il a la main molle, il n’est pas dynamique, s’il a la main ferme, il l’est »… ce qui reste très hasardeux. Si l’on ne sait pas évaluer ces caractéristiques, il est inutile de les prendre en compte. Cependant, si l’on met un commercial en situation fictive de vente, on pourra mesurer sa capacité de négociation, sa capacité à convaincre un client, sa capacité à rebondir après l’échec d’une vente… ici l’évaluation a du sens car elle s’inscrit dans une situation concrète de travail. aujourd’hui de nombreux travaux soulignent la nécessité de posséder des compétences transversales, parce qu’il est de plus en plus fréquemment demandé aux employés de s’adapter à de nouvelles fonctions. il ne faudrait alors plus évaluer des compétences spécifiques mais des compétences transversales. néanmoins, il faut noter qu’il est difficile d’évaluer des compétences dans l’absolu. il est toujours plus fructueux d’évaluer des compétences dans des situations réelles. Les discriminations liées au sexe, à l’âge ou à l’origine des candidats sont régulièrement évoquées lorsqu’il est question de discrimination à l’embauche. Existe-t-il une discrimination liée à la beauté, l’apparence physique ? Des travaux réalisés dans les années 1970 ont mis en valeur une discrimi-

nation liée à l’apparence physique. Celle-ci a un effet important sur l’évaluation des individus, y compris dans des situations de recrutement. la causalité n’est pas directe : on ne disqualifiera pas un candidat parce qu’il n’a pas l’apparence rêvée, mais cela provoque un effet de halo. il se dégage des caractéristiques physiques du candidat une impression qui peut venir polluer l’évaluation de ses compétences. le phénomène est plus massif si la personne est défigurée, ce qui provoque souvent un rejet. le phénomène est moins prononcé aujourd’hui, mais il fut un temps où une femme très belle avait des facilités à être recrutée pour des postes d’accueil, de secrétariat, etc. Pour des postes d’encadrement, ou dans des milieux masculins, il valait mieux être moins belle. il est cependant difficile de faire des généralisations parce que les jugements liés à la beauté dépendent de plusieurs facteurs : le type de poste, le secteur d’activité masculinisé ou féminisé, la relation avec la clientèle… C’est pour cette raison qu’il est important de travailler sur l’intégration : on peut anticiper que la situation d’une jolie femme amenée à travailler dans l’industrie va être compliquée, et prévoir les problèmes liés aux stéréotypes. travailler à l’intégration du salarié concerné avec les équipes en place permet d’en atténuer l’effet. Le CV anonyme est-il, selon vous, un moyen efficace de lutter contre les discriminations ? le CV anonyme est une bonne idée parce qu’il permet de passer la première étape de sélection. on fait disparaître du CV tout ce qui pourrait biaiser les évaluations : la photo, le nom, l’adresse. Mais cette mesure est incomplète puisque les candidats sont

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"Le magazine de référence pour comprendre l'humain et la société" ensuite reçus en entretien. il est étonnant de voir que, d’un côté on met en place des procédures d’anonymisation des CV, tandis que de l’autre on développe les réseaux sociaux et professionnels en ligne, où les gens se mettent « en vitrine ». néanmoins, on peut considérer que ces réseaux professionnels permettent à certains candidats de montrer des aspects de leur parcours qu’ils n’ont pas l’occasion de montrer lors de procédures de sélection classiques. Plus on est en relation avec les gens, plus on arrive à faire passer ses messages et ses compétences. Mais plus on dévoile d’informations, plus on peut être victime de discrimination. l’aspect discriminatoire des réseaux sociaux mériterait d’être étudié.

Introduction critique à la PHILOSOPHIE

Plus on dévoile d’informations, plus on peut être victime de discrimination Former les gens à lutter contre les stéréotypes comporte un risque, celui de les centrer sur ces stéréotypes. Si vous dites à un recruteur juste avant un entretien : « Surtout ne faites pas attention à son apparence physique », pendant l’entretien il ne va penser qu’à cela. Recentrer les gens sur l’emploi, lors de mises en situation, permet d’éviter de se laisser parasiter par le reste. Par ailleurs, si l’on prend en compte le fait que l’intégration fait partie de la procédure de recrutement, que le recrutement ne s’arrête pas lorsque l’individu met le pied dans l’entreprise, mais au moins six mois après, on a davantage de chances de lutter efficacement contre les discriminations. propos recueillis par cÉLINe BAGAULT

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lA SÉDUCTiON… COMMe DeS BÊTeS ?

LIsA FrIeDMANN

« elle est irrésistible », « il est charmant », « je crois que je lui plais »… D’où vient ce « je ne sais quoi » qui nous attire vers quelqu’un ? et si l’émergence de l’amour était un héritage de l’évolution ?

M

algré l’évolution des mœurs et des discours, les hommes virils et puissants se promènent rarement seuls au volant de leur grosse voiture. ils sont d’ailleurs généralement accompagnés d’une jeune, mince et jolie femme qui glousse, sourit niaisement et ne connaît que vaguement la définition du célibat. Si le succès de ces personnages clichés agace, il reste que ces séducteurs prototypiques correspondent toujours et encore aux idéaux recherchés par les animaux qui sommeillent dans les femmes et les hommes que nous sommes. la psychologie évolutionniste s’intéresse au sujet et propose d’expliquer les comportements et les cognitions de l’amour par notre nature animale.

psychologies mâles et femelles Dans cette perspective, l’homme en tant que primate chercherait avant tout à disséminer au maximum son patrimoine génétique. il serait par conséquent particulièrement sensible aux indices laissant à penser que la femme est en bonne santé et capable de donner naissance à des enfants eux-mêmes « sains ». or, le physique féminin recèle différents indicateurs pertinents que les hommes savent décrypter. l’apparence de la femme serait donc son principal attrait : l’homme l’aimera jeune et belle. la femme ne serait pas dans la même optique, elle rechercherait un homme riche, et s’il est beau, tant mieux. en effet, elle voudrait également un partenaire dont le physique laisse présager de bons gènes, mais, ayant à charge la grossesse et le soin des enfants, elle souhaiterait avant tout trouver un homme capable de lui apporter les res-

sources matérielles nécessaires. elle prendrait donc en considération le statut social et la réussite professionnelle. Dans les petites annonces, elle noterait par exemple « recherche un compagnon avec un bon niveau d’éducation », alors que l’homme aurait davantage tendance à imposer les critères « belle et féminine ». D’ailleurs, les hommes sauraient ce que les femmes souhaitent, et inversement : dans les annonces, les femmes présentent majoritairement des informations liées au physique, alors que les hommes donnent des renseignements statutaires (1).

À la recherche de Barbie Si le physique de la femme est important pour l’homme, en ce cas, comment doit-elle être pour plaire ? À quoi ressemble la femme rêvée ? tout d’abord, elle est jeune. Dans la perspective évolutionniste, la gestation et le développement étant longs chez l’humain, une femme jeune est mieux placée pour avoir et élever des enfants. ensuite, les hommes sont attirés par les femmes belles. Mais que veut dire être belle pour eux ? la symétrie du corps et des traits du visage serait un critère de beauté car elle dépendrait de l’exposition à certaines hormones durant la croissance, et correspondrait donc à un indicateur de santé. Prenons l’exemple des seins. une étude des mammographies de 500 femmes montre que plus elles possèdent des seins symétriques (volume, taille, placement), plus leur probabilité d’être mariées et d’avoir des enfants est importante, la dissymétrie étant liée à un manque d’œstrogènes entraînant une réduction de l’ovulation (2). et puisqu’il est question de poitrine et que c’est l’une des parties du corps à laquelle les hommes accordent le plus d’intérêt, qu’aiment-ils en la matière ?

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De récentes études montrent que ce ne sont pas forcément les plus fortes poitrines que les hommes déclarent préférer, même si celles qu’ils apprécient sont en général supérieures à la moyenne. il n’empêche que le nombre de conducteurs qui s’arrêtent pour prendre une autostoppeuse en haut moulant augmente proportionnellement à la taille de son bonnet… (3). un autre critère important pour les hommes serait le ratio taille/hanches (0,7 serait parfait), la silhouette « sablier » ne passant pas de mode. ils aiment également des femmes aux cheveux longs et beaux, signe de jeunesse, mais préfèrent qu’elles soient bien épilées, les poils ayant à l’heure actuelle une connotation féministe qui effraie la gente masculine. Barbie serait in fine l’idéal. Ses longues jambes, ses épaules carrées, sa voûte plantaire incurvée, son long cou, sont des caractéristiques jugées attrayantes par tous les hommes. Mais que les femmes se rassurent, il est quasiment impossible qu’une créature humaine possède la totalité des atouts de Barbie ! au passage, est-ce que les hommes préfèrent vraiment les blondes ? il semblerait que non. les hommes préfèrent les brunes aux blondes et aux rousses, mais les femmes pensent que les blondes sont largement préférées. Ceci vien-

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Hommes et femmes sont relativement clairvoyants sur les attentes de l’autre sexe

Pour la psychologie évolutionniste, la femme cherche avant tout l’homme capable d’assurer le bienêtre matériel de sa progéniture drait du fait qu’elles sont surreprésentées dans des magazines comme Vogue ou Playboy, ce qui donne le sentiment que les blondes correspondent à l’idéal féminin.

À quoi devrait ressembler Ken ? Pour la psychologie évolutionniste, les femmes cherchent avant tout un homme capable d’apporter protection et bien-être matériel à leur progéniture, mais elles veulent aussi un bon géniteur. les hommes dominants, aimant la compétition, attireraient les femmes car il s’agirait là d’un trait associé à la fois à une grande qualité génétique, et à la réussite sociale et professionnelle. D’un point de vue physique, les femmes rechercheraient des tarzan dont la poitrine velue (partie du corps qui les intéresse tout particulièrement) forme un triangle inversé. elles s’attacheraient à l’allure générale, à la beauté du visage, signes de la

qualité du sperme, tout en marquant un intérêt pour les jambes et les fesses. les hommes grands ont leurs faveurs : ils ont statistiquement plus de partenaires, d’enfants et de chances de fonder une seconde famille. la barbe et la moustache seraient aussi avantageuses, la probabilité de se marier ou d’avoir des enfants illégitimes serait supérieure chez les poilus. une voix grave renseigne aussi sur les capacités de procréation de l’homme. Mais l’attrait sexuel des femmes pour les hommes pourrait aussi être augmenté par des éléments révélant la capacité à s’occuper des enfants. une jeune fille donnera d’autant plus facilement son numéro de téléphone à un inconnu qu’elle l’aura vu s’occuper d’un enfant à la terrasse d’un café (4). Chaque camp étant relativement clairvoyant sur les attentes de l’autre sexe, les femmes miseront avant tout sur leur physique. Mini-jupe, décolleté, maquillage, coiffure, parfum et bijoux restent des moyens infaillibles juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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pour attirer le maximum d’hommes et augmenter ainsi les chances de trouver le bon parti. la femme met en avant ses attributs et informe les hommes de ses intentions (un vêtement rouge est un signal sexuel qui attire davantage le regard des hommes). une fois l’intérêt

capté, elle devra envoyer des signes d’encouragement à ceux qui lui plaisent, car jouer les femmes froides et inaccessibles en démotive plus d’un. un regard soutenu (au moins quatre secondes), accompagné d’un sourire (plus il est large, plus la femme est jugée attrayante,

Vestiges de l’amour Amis de la poésie, bonjour, il sera ici question du cycle menstruel. Son influence ne semble en effet pas neutre sur les rencontres amoureuses (au sens large du terme). Diverses études abreuvées de savantes statistiques suggèrent que les femmes, célibataires ou pas, s’avèrent plus promptes à s’amouracher d’un nouveau galant quand leur fécondité est à son comble, environ trois jours avant l’ovulation (1). C’est là qu’elles semblent fantasmer plus que de coutume sur un autre partenaire que leur conjoint. Là qu’elles se vêtiraient de façon plus provocante, qu’elles seraient les plus sociables et les plus disposées au flirt, que leur voix serait la plus aiguë, et qu’elles se montreraient les plus sensibles à une virilité très prononcée décelable tant dans le visage des hommes que dans leur timbre, leur odeur, leur carrure, leur personnalité. Bien sûr, il y a des nuances : ces tendances seraient surtout observées chez les femmes les plus jeunes, et vivant avec un conjoint n’étant pas spécialement un apollon. Mais globalement, c’est durant ces trois jours fatidiques que la gent féminine remporterait le plus de succès. C’est là, par exemple, que les danseuses de bar récoltent le plus de pourboires (si, si, on l’a vérifié) (2). Pendant ces soixante-douze heures bouillonnantes, les messieurs ne sont pas en reste. Ils réagiraient par une impressionnante décharge de testostérone aux femmes fertiles, dont ils apprécieraient particulièrement l’odeur. Comme par hasard, ils les trouveraient aussi plus jolies… Mais attention ! Ça se corse ! Il semble que les hommes qui sont déjà en couple et tiennent à leur moitié auraient tendance à trouver moins jolies les femmes fertiles ! Et même, qu’ils se détourneraient d’elles plus rapidement que de

femmes disgracieuses. Ne sont-ils pas émouvants, ces petits anges, qui, en un mot, redouteraient d’être infidèles ? Précisons tout de même que l’hypothèse reste sujette à caution… D’autres controverses sont plus épineuses. Selon une recherche analysant très précisément les agressions sexuelles en Irlande du Nord entre 2002 et 2009 (3), c’est également vers la moitié du cycle que les hommes essaieraient le plus d’avoir un rapport avec une femme contre son gré. Et c’est là que le flou interprétatif autour de telles statistiques constitue un terrain glissant. Car on peut considérer que les hommes bénéficient de mécanismes immémoriaux de détection des femmes les plus fécondables, en repérant inconsciemment des odeurs, des indices gestuels, posturaux ou vocaux, ce qui les rend aussi entreprenants que le loup de Tex Avery. Mais on pourrait avancer aussi qu’ils ne font que répondre à des invitations anormalement pressantes et explicites. En clair, on retomberait dans l’excuse classiquement invoquée par les délinquants sexuels : « Je l’ai violée, mais elle l’a bien cherché, elle m’a provoqué, elle n’attendait que ça ». Et là, on n’a plus envie de sourire. Jean-François Marmion (1) L. DeBruine et al., « evidence for Menstrual cycle shifts in Women’s preferences for Masculinity : A response to Harris (in press) “Menstrual cycles and Facial preferences reconsidered” », Evolutionary Psychology, vol. 8 (4), 2010. (2) G. Miller et al., « Ovulatory cycle effects on tip earnings by lap dancers: economic evidence for human estrus ? », Evolution and Human Behavior, vol. 28 (6), 2007. (3) p. Beirne et al., « Female hormone influences on sexual assaults in Northern Ireland from 2002 to 2009 », Journal of Forensic and Legal Medicine, vol. 18 (7), 2011.

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gentille et extravertie), sera une arme fatale. l’homme choisi tentera ensuite de transformer l’essai à l’aide de différentes tactiques, telles que montrer son argent et inviter la femme au restaurant, lui expliquer à quel point il est bon en sport, ou bien encore lui prouver son habileté à la conduite. il aura aussi à cœur de se montrer drôle pour séduire sa belle. Si l’humour chez une femme est perçu comme un signe de domination peu attractif, il relève chez l’homme de capacités sociales et intellectuelles fort appréciées. Frôler ou toucher l’autre est également perçu comme signe de dominance et de force de caractère, et peut rapporter des points à l’homme. Si la femme est conquise, elle exprimera plus fréquemment certains comportements comme découvrir son cou, glousser ou caresser ses cheveux. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’elle envisagera une relation sexuelle. en effet, une erreur dans le choix d’un partenaire étant plus problématique pour une femme, elle aura davantage besoin de temps afin de récolter un minimum d’informations sur son prétendant. alors qu’aucune femme n’est prête à accepter de coucher avec un inconnu, même beau, qui lui en fait la proposition de but en blanc dans la rue, 69 % des hommes répondent tout de suite « oui » à une femme qu’ils trouvent attirante (5). le désir est identique, mais les risques et les logiques (court terme/long terme) varient. Ceci explique également que les hommes tombent plus rapidement sous le charme : au bout de la quatrième rencontre, 20 % des hommes, contre 15,8 % des femmes, se disent amoureux, et à la vingtième rencontre, 70 % des hommes le sont contre seulement 43 % des femmes. Ces dernières seraient plus vigilantes et tournées vers les aspects pratiques, alors que les hommes auraient une vision plus idéalisée, très fleur bleue, de l’amour (6).

Le revers de la médaille Si nos hormones et notre instinct animal nous attirent irrépressiblement vers certaines personnes, ceux qui ont du ventre ou un œil plus bas que l’autre ne doivent pas se penser condamnés à être célibataires. Pour bâtir un couple dans la durée, le physique, la jeunesse ou les ressources matérielles ne suffisent pas. en effet, si les femmes à petite poitrine n’arrêtent pas forcément les voitures au bord des routes, elles sont par contre perçues comme compétentes, ambitieuses, morales et modestes, ce qui est moins le cas chez les

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femmes à forte poitrine (7). les femmes à la morphologie en « sablier » sont pour leur part perçues comme moins fidèles, et si les hommes qui leur font la cour sont moins beaux qu’elles, ils auront tendance à avoir recours au mensonge pour compenser leur handicap. et en ce qui concerne l’homme qui transpire le bon patrimoine génétique, il en profitera pour multiplier les relations à court terme, ce qui réduit les chances de faire de lui un bon « papa poule ». au pays de Ken et de Barbie, tout n’est pas rose…

(1) I. A. Greenlees et W.c. McGrew, « sex ans age differences in preferences ant tactics of mate attraction : Analysis of published advertisements », Ethology and Sociobiology, vol. 15, 1994. (2) J. T. Manning et al., « Breast asymmetry and phenotypic quality in women », Evolution and Human Behavior, vol. 18, 1997. (3) N. Guéguen, « Bust size and hitchhiking », Perceptual and Motor Skills (soumis). (4) N. Guéguen, « Attractiveness of males’parental investistment : A field study on courtship behavior », Evolution and Human Behavior (soumis). (5) r. D. clark et e. Hatfield, « Gender differences in receptivity to sexual offers », Journal of Personality and Human Sexuality, vol. 2 (1), 1989. (6) e. J. Kanin et al., « A research note on male-female differentials in the experience of heterosexual love », The journal of sex Research, vol. 6, 1970. (7) c. L. Kleinke, r.A. staneski, « First impressions of female bust size », The Journal of Social Psychology, vol. 110, 1980.

>> À lire Nicolas Guéguen, Pourquoi faut-il sourire si l’on n’est pas beau ?, Dunod, 2011.

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LA PLANÈTE

DES PSYS

Justine canonne

comment exercent les psychologues étrangers ? comment s’organise la profession sur d’autres continents ? Du sénégal au Québec, en passant par haïti, Le Cercle Psy donne la parole à plusieurs psys du monde francophone. Le cercLe psy | n°5 | juin/juillet/aout 2012

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Être psychologue

en Haïti

Dans ce pays durement frappé par le séisme du 12 janvier 2010, la prise en charge psychologique de la population demeure le parent pauvre des politiques publiques, témoigne la psychologue haïtienne Marjory clermont Mathieu.

«

Le peuple haïtien a vécu beaucoup de traumatismes durant ces vingt dernières années : violences liées à la situation socioéconomique et politique, insécurité, kidnapping, catastrophes naturelles… Autant de facteurs de risque. Le séisme de 2010 est venu exacerber cette situation de vulnérabilité avec de multiples pertes en vie humaines, des séparations, des déplacements et des pertes de repères. Mais il est difficile de faire valoir les besoins psychologiques, qui paraissent tout à fait secondaires face aux besoins de première nécessité. » l’auteure de ces propos, Marjory clermont Mathieu, est psychologue et enseigne à la Faculté de Sciences Humaines de l’université d’État d’Haïti. il y a quelques mois, sur le site internet du Cercle Psy (1), elle témoignait de la situation post-catastrophe dans le pays, et de l’action des psychologues auprès de la population haïtienne. une action souvent entravée par le manque de moyens, expliquait-elle alors : « Plusieurs de mes collègues psychologues interviennent en groupe, organisent des groupes de parole dans plusieurs institutions et dans différents endroits du pays. Les cas les plus lourds sont référés en individuel. Cependant, vu l’effectif réduit de psychologues en Haïti, une centaine pour près de 10 millions d’habitants, il est difficile d’arriver à combler les besoins ». la psychologue pointait notamment la faible place accordée à la prise en charge psychologique des populations dans le pays : « Dans les années 1960, plusieurs tentatives ont été entreprises pour donner une place à la santé mentale. Cependant, cette place n’a jamais été aménagée en tant que telle dans les politiques de santé en Haïti. Malgré les différentes sources de traumatisme que le pays a connues ces dernières années, il ne dispose pas vraiment d’un service national de santé mentale intégré au sein du

Ministère de la Santé Publique. Le budget en santé mentale ne représente que 0,84 % du budget global alloué à la santé : ceci vous donne une idée de la place qu’occupe la santé mentale en Haïti… ».

Des actions de sensibilisation les propos de Marjory clermont Mathieu ne constituent pas pour autant un aveu d’impuissance. Si les actions sur le terrain, auprès de la population, sont limitées par le manque de moyens humains et matériels, la psychologue estime que les psys haïtiens peuvent intervenir autrement dans un contexte post-catastrophe : « Nous sommes souvent sollicités pour intervenir à la radio, à la télévision, en vue de mener un travail de sensibilisation et de faire de la psychoéducation. Cette démarche nous permet d’apaiser, d’outiller et d’aider les survivants à mieux faire face à leur souffrance, à avoir une meilleure compréhension de leurs réactions et à leur donner un sens. » Marjory clermont Mathieu a par ailleurs contribué à la fondation de l’association Haïtienne de psychologie (aHpsy), pour promouvoir la formation de psychologues en Haïti et protéger la profession. avec le président de cette association, Ronald jean jacques, la psychologue a développé un centre de recherche et d’intervention psychosociologique, au sein de l’université d’État d’Haïti. ce centre doit permettre d’assurer des services psychologiques à la communauté universitaire dans un premier temps… avec l’espoir de pouvoir s’adresser ensuite à l’ensemble des Haïtiens. propos recueillis par MaxiMiLien BacheLart

(1) retrouvez l’intégralité de l’entretien sur www.le-cercle-psy.fr.

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Regards sur la psychologie

en Afrique

Entretien avec Mamadou Mbodji Le psychologue sénégalais Mamadou Mbodji exerce en tant que psychothérapeute à Dakar depuis une trentaine d’années. Quelle est sa patientèle ? Quelles psychopathologies rencontre-t-il dans sa pratique ? comment concilier l’approche occidentale des troubles mentaux avec des systèmes de représentation traditionnels ?

Parmi les motifs de consultation, vous citiez les problèmes conjugaux. Qu’en est-il des problèmes relationnels au sein du couple au Sénégal ? les problèmes récurrents auxquels sont confrontés ces individus ou ces couples sont multiples : le déficit ou l’absence de communication, de dialogue et d’écoute, le manque de confiance en l’autre, des rapports de suspicion, le sentiment que l’un et l’autre vivent dans deux univers différents, chacun des deux restant drapé du manteau de ses prérogatives, de ses attentes déçues, de ses frustrations, de sa souffrance, de sa solitude dans le

couple. ce qui retient l’attention, c’est à la fois la solitude de ces couples dans la difficile gestion de leurs problèmes, et paradoxalement, leurs difficultés à s’émanciper de la tutelle dans laquelle les tiennent leurs familles respectives. c’est ainsi que dans les problèmes récurrents, nombre de femmes sénégalaises déplorent la vulnérabilité de leur couple devant les pressions et les pesanteurs de leurs familles. avec les interventions intempestives de leur belle-mère dans leur vie de couple, qui leur empoisonnent l’existence, bien des femmes déplorent l’impossibilité de la part de leur conjoint de tenir tête à celle-ci et de « faire barrage ». Selon ces femmes, leur belle-mère a tendance à instrumentaliser leur fils ou à s’en prendre directement à elles, avec, à la clé, la menace implicite d’inciter le fils à trouver une seconde épouse. cette menace pèse sur les épaules de la plupart de ces femmes avec d’autant plus de gravité que les hommes mariés se servent de la polygamie en pensant régler leurs problèmes de couple, ce qui ne fait qu’aggraver les conflits ! Quelle partie de la population a recours à la psychothérapie au Sénégal ? Pour ce qui me concerne, en tant que psychologue clinicien et psychothé-

rapeute à Dakar, l’essentiel de mes patients est d’origine occidentale et moyen-orientale, plus précisément libano-syrienne. Mais nous sommes également confrontés, dans une moindre mesure, à des populations africaines de toutes les catégories sociales. nous recevons aussi bien des enfants, des adolescents, des adultes, hommes et femmes, en individuel ou en couple, de familles d’expatriés ou de diplomates africains que de classes moyennes.

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Quelles pathologies rencontrez-vous le plus fréquemment chez vos patients ? les pathologies anxio-dépressives, les problèmes conjugaux, le déficit de communication, l’absence de dialogue avec le conjoint, les problèmes de jalousie et des conflits relationnels avec la belle-famille, viennent au premier rang des motifs de consultation adulte. nous rencontrons toutes les pathologies anxio-dépressives, les pathologies névrotiques et certaines pathologies psychotiques, comme partout ailleurs dans n’importe quelle partie du globe.

> MAMADOU MBODJI Docteur en psychologie clinique et psychopathologie et enseignant chercheur à l’université cheikh anta Diop de Dakar, il exerce en tant que psychothérapeute dans la capitale sénégalaise.

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Un Suisse à Bamako

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Originaire de Suisse, le psychologue Maximilien Zimmermann s’est expatrié au Mali, où il exerce depuis près de trois ans. Il témoigne de son parcours et de sa pratique. « Mon goût prononcé pour les  voyages, les différentes cultures  et les rencontres m’a conduit à  travailler dans l’humanitaire. J’ai  eu l’occasion d’exercer d’abord  au sein d’une ONG à Genève, puis  au Comité International de la  Croix Rouge et à Médecins Sans  Frontières. Mais si je suis venu  exercer à Bamako (...). J’ai la chance d’exercer dans de  nombreuses structures et auprès  de différents publics !   Ma pratique n’en est que plus  enrichie. Je travaille tout d’abord  comme consultant pour le Samu  Social du Mali, qui se charge  d’aller à la rencontre des enfants  des rues en situation précaire.  Mon rôle est dans ce cas   de renforcer les ressources   de l’équipe, et d’aborder   la complexité de certaines  Vous réclamez-vous de la psychanalyse dans le cadre de vos consultations ? ce qui est sûr c’est que je m’en inspire, je m’y réfère dans ma pratique clinique. j’ai été en analyse moi-même. la psychanalyse éclaire quotidiennement mon travail d’écoute, de compréhension et de gestion du matériel clinique fourni par mes patients aussi bien africains, qu’occidentaux ou asiatiques. cela me permet depuis trente ans de venir en aide à des individus en souffrance. et ça marche ! il y a d’abord le caractère universel de l’inconscient, celui-ci, comme le psychisme humain dans son ensemble, n’ayant ni couleur ni culture. il y a aussi le fait intangible que nul être humain ne se résume à sa culture.

situations sous un angle  différent. Je travaille aussi   en collaboration avec le Centre  Médico-Social et le lycée français  de Bamako. Enfin, j’exerce   en libéral en tant que  psychologue psychothérapeute.  Je reçois quatre à cinq patients  par jour dans mon cabinet,  maliens ou étrangers. Je retrouve chez mes patients les  mêmes tableaux cliniques que  j’ai pu rencontrer en Suisse.  Nombreux sont les patients  dépressifs, angoissés, anxieux.  Quelques-uns souffrent de ce  que nous pourrions qualifier de  troubles obsessionnelscompulsifs (TOC), d’idées  obsessionnelles (...).  Avec mes patients, j’utilise  majoritairement les approches  systémiques, non normatives. 

Comment les psychologues sénégalais concilient-ils l’exercice de la psychologie sur le continent africain avec l’existence de pratiques plus traditionnelles, comme le recours aux pratiques maraboutiques ? cette conciliation a lieu tout simplement parce qu’un sujet africain peut très bien être d’une personnalité névrotique tout en étant convaincu d’être victime d’une agression magico-religieuse, de maraboutage, ou d’une attaque par un djinn [mauvais esprit, dans ce contexte, ndlr]. et ces phénomènes en apparence paradoxaux, on les rencontre aussi bien aux États-unis d’amérique, en asie, qu’en europe. j’ajouterais que nul être humain ne peut se résumer à sa

J’opte pour une approche  interactionnelle, et m’intéresse  plutôt à l’individu en lui-même,  pris dans son milieu. Je  m’efforce de m’approcher au  maximum de son ressenti, de sa  manière de voir le monde. Il  m’est arrivé de recourir à  l’hypnose ou encore à l’EMDR  (Eye Movement Desensitization  and Reprocessing). J’ai d’ailleurs  constaté que certaines pratiques  que nous estimons occidentales  existaient dans d’autres pays   du monde, mais sous des  appellations totalement  différentes ! Dans ce sens, je ne  manque pas d’adapter certaines  techniques occidentales   au contexte africain. » Propos recueillis par Héloïse Junier

culture ni à ses traditions. après tout, l’objectif est, au-delà des référents culturels qui ont souvent tendance à nous voiler l’individu, de pouvoir accéder au sujet lui-même, avec ses conflits, ses désirs, ses peurs et ses désillusions, sa souffrance et son malêtre ou mal de vivre. notre expérience clinique nous a montré qu’il faut parvenir d’abord à penser l’autre dans sa culture sans l’y enfermer, tout en ne lui ôtant pas les seuls moyens dont il dispose pour traduire son mal-être ; il s’agit là des manières qu’il a apprises pour dire sa souffrance, son désarroi, avec l’assurance d’être écouté, et peut-être d’être entendu. propos recueillis par Justine canonne

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Québec DR

Une profession en Ordre

«

Depuis un demi-siècle, l’ordre des psychologues du Québec régit l’exercice de la profession. et son existence semble faire consensus parmi les psys québécois.

J’ai pu percevoir que certains psychologues français étaient réticents quant à la création d’un ordre des psychologues dans votre pays », lance Rose-Marie charest, présidente de l’ordre des psychologues du Québec, au détour de l’une des questions de notre entretien. alors qu’en France, l’hypothèse d’un ordre professionnel cristallise des tensions entre plusieurs organisations de psys, au Québec, l’ordre des psychologues structure la profession depuis cinquante ans. « C’est le gouvernement qui est à l’origine de la création des ordres professionnels dans la province, dont le nôtre, explique Rose-Marie charest. Sa création suivait assez le courant des choses : un Ordre des travailleurs sociaux avait été créé deux ans auparavant, l’Ordre des médecins et l’Ordre des infirmières avaient été créés à la même période. Au Québec, la notion d’être ou de ne pas être un professionnel est très forte, et se voit directement associée au fait d’appartenir à un ordre. Les individus valorisent le fait d’y appartenir : il y a toujours eu ici une forte demande de divers groupes pour se constituer en ordres ». Dont acte pour les psys québécois. D’abord nommée corporation des psychologues du Québec, l’institution a officiellement pris le nom d’ordre des psychologues du Québec en 1992. l’existence de cette structure a des implications très directes pour les psychologues du Québec. Pour se voir attribuer le titre de « psychologue professionnel », nécessaire pour exercer dans la province, il faut en effet être membre de l’ordre.

et pour être membre de l’ordre, il faut souscrire à certaines conditions, en particulier sur le plan de la formation théorique et pratique. « L’Ordre des psychologues du Québec a un droit de regard très direct sur la formation initiale du psychologue, souligne ainsi sa présidente. Depuis 2006, la maîtrise [grade universitaire québécois immédiatement inférieur au doctorat, ndlr] n’est plus suffisante pour exercer au Québec. Il faut aujourd’hui être titulaire d’un doctorat. Cette demande d’une formation plus longue a été formulée par notre Ordre, en collaboration avec les universités québécoises ». et pas n’importe quel doctorat : « Le doctorat exigé pour exercer est axé sur les compétences professionnelles du psychologue, il ne s’agit pas d’un doctorat de recherche axé sur la rédaction d’une thèse, poursuit Rose-Marie charest. Au Québec, nous insistons sur cet aspect de la pratique dans les programmes universitaires de psychologie reconnus et donnant accès à l’Ordre. Ses membres ont suivi une formation comportant 2 300 heures de pratique, dont une année complète d’internat dans un milieu dépendant de leur spécialité ».

assurer la protection du public l’ordre des psychologues du Québec a aussi d’autres champs d’action. Promoteur de « bonnes pratiques » professionnelles – notamment via un code de déontologie – il se pose en défenseur de la patientèle des psys, ce que Rose-Marie charest nomme « la protection du public ». « L’Ordre dispose d’un syndic, dont le rôle est de traiter les demandes d’enquête à l’endroit de nos

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hors de l’ordre, point de salut ? après ces quelques explications sur la structuration de la profession au Québec, le lecteur français sera peutêtre tenté de s’arrêter sur quelques points : pour résumer, un doctorat nécessaire pour devenir membre de l’ordre, et une adhésion à l’ordre nécessaire pour être reconnu comme psychologue professionnel au Québec. Mais alors, peut-on tout de même exercer la psychothérapie dans la province sans être membre de l’ordre – et donc détenteur du précieux titre de psychologue professionnel ? Sur ce point, difficile de répondre de manière tranchée. le projet de loi 21, adopté en juin 2009, est destiné à régir le statut de psychothérapeute au Québec. « Ce statut de psychothérapeute devient encadré et d’emblée réservé aux membres de l’Ordre des médecins et de l’Ordre des psychologues », explique Rose-Marie charest. les membres d’autres ordres professionnels – comme les psychoéducateurs ou les travailleurs sociaux – pourront se voir délivrer un permis d’exercice par l’ordre des psychologues, s’ils satisfont aux conditions de formation énoncées dans le projet de loi. Pour les psychothérapeutes non-membres des ordres professionnels concernés par la loi 21, il restera une possibilité d’obtenir un permis de pratique sous certaines conditions, via une clause de reconnaissance des droits acquis. Mais en avril 2012, alors que nous écrivions ces lignes, tous les articles de la loi 21 n’étaient pas entrés en vigueur…

Les patients

membres, explique la présidente. Ces demandes sont portées à l’attention du syndic par un particulier ou par un autre psychologue professionnel. Le syndic de l’Ordre ne traite que les demandes clairement définies, n’admet aucune demande anonyme ou imprécise, et commence toujours par vérifier l’exactitude de ladite demande. S’il est constaté que le psychologue visé par la demande d’enquête manque à ses obligations dans sa pratique, le syndic peut prendre des mesures, différentes selon la gravité de la défaillance ». Des mesures qui peuvent aller loin en cas de transgression grave des règles éthiques de la profession : « Le syndic peut simplement conseiller au psychologue de changer ses façons de pratiquer, mais cela peut aussi aller jusqu’à le radier de notre Ordre dans les cas les plus extrêmes. Je prends l’un des cas les plus graves d’un psychologue abusant sexuellement d’un adolescent : dans un tel cas, la radiation à vie de l’Ordre est prononcée, en plus des poursuites pénales encourues. »

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L’« homme aux loups », l’« homme aux rats », Dora, « le petit Hans »…

Qui étaient vraiment les patients de Freud ?

Les Patients

DE FREUD Destins o

Mikkel Borch-Jacobsen

978-2-36106-008-4 224 pages 14 € En librairie, et sur commande à :

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Carlos Gomez Bové/Istock

Ouvrir son cabinet :

l’aventure libérale

charLotte raDaFshar-FaGet

L’installation en libéral représente une étape importante pour un psychologue. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette formule ? comment trouver ses patients ? Le Cercle Psy a recueilli, dans toute la France, des témoignages de psychologues récemment installés. alors, pas de regrets ? Le cercLe psy | n°5 | juin/juillet/aout 2012

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l’

exercice en libéral est un projet nécessitant beaucoup d’investissements, dans lequel on ne se lance pas sans réfléchir. les débuts des psychologues s’installant en cabinet privé ne sont pas toujours faciles. en effet il s’agit ici de se mettre à son compte, de parvenir à gérer à la fois le côté pragmatique de l’installation (trouver le local, s’occuper des démarches administratives), et le côté clinique du travail : avec quelle population travailler ? De quelle façon ? Que suis-je en mesure de proposer ? comment se faire connaître, se constituer un réseau ? et si l’installation en libéral est souvent la situation dont ont rêvé beaucoup de psychologues, ils sont aussi nombreux à se lancer dans l’aventure en conservant une activité annexe. Quels sont alors les avantages et les inconvénients de l’exercice en libéral ? Deux avantages principaux se dégagent, à savoir la grande liberté qu’offre cette pratique ainsi que la diversité des problématiques rencontrées par les patients. cette diversité rend l’exercice clinique très riche et intéressant. les inconvénients ? le non remboursement des honoraires, constituant un frein financier pour nombre de patients, et la solitude qu’implique l’exercice en statut indépendant. Pour rompre cette solitude et dans un besoin de formation continue, les libéraux sont nombreux à se retrouver entre pairs pour échanger et se faire superviser. la persévérance reste le mot d’ordre pour réussir, la patientèle se créant au fil du temps.

Caroline : le cabinet après le bébé caroline, 30 ans, psychologue clinicienne dans la banlieue parisienne, exerce en cabinet privé depuis un an à raison de trois jours et demi par semaine. le reste du temps, elle travaille en institution auprès d’enfants en situation de handicap. une fois son diplôme en poche, caroline avait décroché un poste de psychologue auprès d’enfants atteints de troubles envahissants du développement. le travail était intéressant mais le poste était en cDD, et caroline avait d’autres perspectives pour sa carrière professionnelle à long terme. elle avait pour projet d’exercer en libéral auprès de la population sur laquelle elle s’était spécialisée : les enfants et les adolescents. l’idée s’est concrétisée peu à peu, et caroline a réalisé son rêve : « C’est un projet que j’avais depuis la fin de mes études. Je voulais attendre d’avoir un bébé avant de m’installer. J’ai suivi à l’AFPA (Association nationale

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pour la formation professionnelle des adultes) un projet d’aide pour la création d’entreprise et j’ai bénéficié d’une aide grâce à l’ACCRE (Aide au chômeur créant ou reprenant une entreprise). Pour le local, je voulais quelque chose à proximité de mon domicile. Je me suis installée avec une collègue avec laquelle j’avais fait mes études. Nous sommes tombées sur un local dans une rue piétonne bien desservie par le métro, et ça a été le coup de cœur ! » caroline a opté pour le statut d’entreprise individuelle, qui lui permet de déduire ses frais (achat de tests, etc.). Vint ensuite le moment de la première consultation ! « C’est la grosse pression, on a une grosse boule au ventre ! Au début je travaillais durant deux heures sur la problématique de l’enfant avant de le recevoir, mais je me

Pour les premières consultations, c’est la grosse pression, on a la boule au ventre disais qu’à ce rythme je ne pourrais pas réaliser plus de cinq consultations par semaine ! », se souvient-elle. Bien entendu, avec le temps, la pression a diminué et caroline gère sereinement ses consultations, avec trente patients en moyenne par semaine, pour un salaire d’environ 1 000 euros par mois, une fois les charges payées. Que conseillerait caroline afin de gérer au mieux une installation en libéral ? « Il faut vraiment bien s’entourer. La supervision est très importante : moi, je suis supervisée par un psychiatre psychanalyste. Sur le plan clinique, il ne faut pas tomber dans le diagnostic abusif : précocité, hyperactivité, etc. »

Julia : avoir d’abord travaillé sur soi julia, 25 ans, est une jeune psychologue installée depuis juin 2011 en cabinet privé à nantes. tout comme caroline, elle a souhaité conserver, en plus de son activité en libéral d’une journée par semaine, une activité professionnelle complémentaire : elle exerce en tant que conseillère d’orientation psychologue au sein de l’Éducation nationale, et travaille comme psychologue pour une association prenant en charge à domicile des enfants présentant des troubles envahissants du développement. « J’avais envie d’ouvrir un cabinet. Comme il n’y a pas trop de postes de psychologue, je me suis dit que travailler en libéral une journée par semaine était un bon juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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compromis. Après être passée par une boutique de gestion, je sous-loue le local professionnel d’un sophrologue au sein d’un cabinet médical. Je paye 130 euros par mois, pour quatre jours mensuels d’activité professionnelle », explique la jeune psychologue. julia a opté pour le statut d’auto-entrepreneur, qui lui permet de cumuler plusieurs activités professionnelles et de payer ses charges au fur et à mesure. elle reçoit en moyenne six patients durant sa journée de consultation, pour un tarif horaire de 40 euros. Son activité libérale lui rapporte donc de 480 euros à 550 euros bruts par mois. Pour elle, il est important d’avoir fait une thérapie sur soi pour parvenir à offrir un soutien psychologique de qualité à ses patients. « J’ai fait deux thérapies personnelles, expliquet-elle. Une première lorsque j’étais en troisième année de licence, qui a duré six mois. Une deuxième en sortant du master 2, pendant un an, pour approfondir des problématiques soulevées lors de la première. C’est utile lorsque, dans mon cabinet, je me retrouve face à un adulte dont l’histoire procure une résonnance à la mienne : j’ai la distance nécessaire pour le prendre en charge. De plus, lors de thérapies personnelles, on acquiert des techniques que l’on peut réutiliser avec ses patients. »

Nathalie : 120 médecins pour se faire connaître Diplômée en 2005, nathalie exerce d’abord dans une association accueillant un public en grande précarité sociale. en parallèle, elle intervient en tant que formatrice auprès d’organismes sociaux, et accompagne bénévolement des personnes âgées à leur domicile au sein de l’association les petits frères des pauvres. c’est en 2009 que l’envie de travailler à son compte se fait sentir, et que nathalie entreprend alors les démarches nécessaires. « J’ai commencé à créer mon site, à me faire connaître auprès des médecins, témoigne la psychologue de 33 ans, installée en libéral depuis un an. J’ai rencontré 120 médecins : à peu près un dixième d’entre eux m’envoient régulièrement des patients. La première personne qui a appelé pour une consultation, c’était champagne ! » nathalie exerce aujourd’hui à temps plein, et propose des consultations individuelles à son cabinet ou à son domicile en indre-et-loire. elle reçoit des enfants, des adolescents et des adultes. Sa patientèle présente des troubles psychologiques variés : « Certains sont dans la dépression, ou ont des problèmes de confiance en soi, d’autres consultent pour des problèmes de couple, des questions de parentalité. Il m’arrive de voir les familles : le

père, puis la mère, enfin l’enfant, ce qui crée une dynamique intéressante. » elle suit ainsi une vingtaine de patients, pour trente rendez-vous dans le mois. ce rythme est toutefois irrégulier, août étant par exemple un mois « creux ». nathalie insiste sur l’importance du réseau et du bénéfice à communiquer avec des collègues : « Je suis en intervision, il s’agit d’une entraide entre psychologues. On est cinq, et on se voit toutes les trois semaines. J’ai trouvé ce groupe grâce à la FFPP (Fédération française des psychologues et de psychologie). »

Maud : une étude de marché Maud, 26 ans, est installée en cabinet depuis décembre 2011, en isère, à raison d’une journée par semaine. comme nathalie, elle a d’abord commencé par se faire connaître : elle a créé des plaquettes présentant son activité et a démarché les professionnels de santé (médecins, orthophonistes, diététiciens, etc.). comme elle travaille avec les adultes mais également avec les enfants et adolescents, elle s’est par ailleurs déplacée dans les écoles pour présenter son activité. Selon elle, il est important de procéder à une étude de marché avant de s’installer, afin de vérifier que le lieu d’exercice n’est pas saturé en psychologues. elle estime aussi que lorsqu’on débute dans ce métier, la confiance en soi est vraiment importante : « Durant mon cursus universitaire, j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de liberté lors de mes stages, ce qui m’a permis de gagner en confiance. De plus, je continue une formation en parallèle, un Diplôme Universitaire en thérapie comportementale et cognitive, qui me donne un cadre et des bases. J’ai aussi un bon groupe de supervision, une fois par mois, dans le cadre de ce DU. » Maud est salariée dans une clinique privée, en plus de sa journée de consultation dans son cabinet. elle reçoit entre un et quatre patients par semaine, ses tarifs oscillant entre 40 euros et 50 euros. elle s’adapte aux besoins des patients (certains préférant une consultation à domicile plutôt qu’en cabinet) et tient compte également de leurs revenus : il lui arrive de recevoir un patient tous les quinze jours, pour des raisons financières, lorsqu’il ne peut pas faire autrement. elle constate que l’image du psychologue reste associée à un savoir tout-puissant : il peut apparaître comme celui qui, d’un coup de baguette magique, peut tout arranger, explique-t-elle : « Parfois, les parents ont des attentes trop élevées. Je me souviens de cette mère dont l’enfant présentait une incontinence fécale et qui était venue dans

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Harris & Ewing/Library Of Congress

l’espoir qu’en une consultation, j’allais tout régler. On se sent impuissant face à ces situations. Il faut réussir à expliquer que le changement nécessite du temps. »

Pauline : surtout, ne pas se brader Patience, persévérance, confiance en soi sont nécessaires pour une installation en libéral. la constitution d’une patientèle n’est pas toujours chose aisée et rapide. « Les débuts n’étaient pas faciles, mais j’avais bien deux ou trois patients réguliers qui venaient tous les quinze jours, raconte Pauline, 29 ans, installée en cabinet à mi-temps depuis avril 2011, dans la région Rhône-alpes. Lorsque l’état psychologique de mes patients s’est amélioré, j’ai eu l’honnêteté de leur dire et de leur expliquer qu’ils n’avaient plus forcément besoin d’un suivi psychologique. Depuis, ça fait deux mois que je n’ai plus de patients. Heureusement, j’ai un autre travail à côté. » en parallèle de son activité de psychologue en libéral, Pauline est en effet barmaid à mitemps. elle a obtenu son cabinet grâce à une opportunité : un ami sophrologue lui prête gracieusement son local à raison de trois jours par semaine. À ses yeux, le manque de stabilité constitue l’une des grosses difficultés du libéral. en effet, les revenus sont irréguliers, et parfois faibles. Pauline témoigne que lors de son installation, elle n’a pas démarché les médecins, et que c’était peut-être une erreur. elle pense également que le tarif de ses consultations a joué en sa défaveur : « Si je suis psychologue, c’est avant tout par vocation. Personnellement, pour des raisons éthiques, j’ai tendance à diminuer mes tarifs. Je proposais 30 euros la consultation d’une heure et demie. Ce n’est pas forcément une bonne idée : certains patients pensent qu’on se brade car on n’est pas compétent. »

Stella : prendre conscience de ses limites Stella, 31 ans, s’est installée en libéral en 2007 à Besançon, après trois ans d’exercice en cMPP (centre médico-psycho-pédagogique). elle évoque elle aussi des débuts assez difficiles : « La première année, j’étais en déficit. J’avais trois ou quatre patients par semaine. Je me souviens de ma première consultation, je ne voulais pas que la personne que j’allais recevoir sache que je n’allais voir qu’elle, alors je lui disais : « Attendez, je regarde mes disponibilités », en tournant les pages vides de mon agenda ! Avant de lui dire : « C’est bon, à cette date, je suis libre ! » avec le temps, elle s’est créée une patientèle et s’épanouit aujourd’hui dans

Au début, je disais : « Attendez, je regarde mes disponibilités », en tournant les pages vides de mon agenda son activité. elle exerce à mi-temps, avec une quinzaine de patients par semaine. Par choix, le travail en équipe lui manquant, elle a repris également un mi-temps à l’hôpital. elle souligne que le travail en libéral implique une part non négligeable de responsabilités : « Ce qui est important, c’est d’avoir conscience de ses limites et des responsabilités que l’on prend en tant que psychologue. J’ai dû à plusieurs moments me positionner sur demande de la justice. Parfois les patients veulent des attestations, il faut pouvoir assumer si on nous demande des comptes derrière. Par exemple, pour un droit de garde ou de visite dans une séparation conjugale, lorsqu’un parent vous dit : « Mon enfant ne va pas bien », cela demande réflexion. Il faut être clair sur cette question : l’enfant est-il en danger chez l’un de ses parents ou est-il pris dans un conflit parental ? » la prise en charge des patients implique d’être confronté tantôt au succès thérapeutique, tantôt à l’échec, note-t-elle : « Le succès thérapeutique fait toujours plaisir. Une fois, j’ai reçu une mère qui avait des difficultés dans la relation avec son bébé. Cela créait des conflits avec son mari. On a travaillé cette relation, les difficultés se sont arrangées au sein du couple. Quand elle s’est sentie prête, le suivi psychologique a pris fin. Elle est partie en pleurant et en me remerciant du soutien que je lui avais apporté. Dans ces moments, on se sent important et utile. Face à l’échec, en revanche, il est nécessaire de se demander ce qui n’a pas été pris en compte dans la relation. Ai-je oublié une problématique en voulant aller trop vite ? Une fois, ça m’est arrivé, et j’ai voulu renvoyer des choses au patient alors qu’il n’était pas encore prêt. J’ai failli perdre ce patient. »

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De L’Échec d’une prophÉtie publié en 1956, L’Échec d’une prophétie narre la saga d’un groupe de sociologues infiltrant une secte millénariste. en jaillit une théorie, dite de la dissonance cognitive… retour sur une histoire fondatrice.

«

Selon les dires de plusieurs oracles comme Nostradamus ou encore la Sybille, la fin du monde ou l’apocalypse serait prévue pour le 21 décembre 2012 ! L’un des plus anciens calendriers de l’histoire tire à sa fin. Le 21 décembre de l’an 2012, selon leurs traditions, les Mayas indiquent un changement radical et global à l’échelle mondiale. Au solstice de l’hiver 2012, ils confirment sans équivoque la FIN DU MONDE tel que nous le connaissons aujourd’hui… ». la citation qui jaillit sur l’écran, premier résultat affiché suite à la requête google intitulée « 2012 fin du monde », a des airs de déjà-vu. 2012/12/21… l’apocalypse aime visiblement autant flirter avec les solstices qu’avec les combinaisons numériques. en effet, le 21 décembre 1954, un déluge devait déjà submerger les amériques… et l’inondation non advenue a fait couler beaucoup d’encre. car la petite secte qui a produit cette prophétie a eu la « chance » d’être infiltrée par une équipe de sociologues coordonnée par leon Festinger. ladite secte a été depuis immortalisée, béatifiée par la littérature psychosociologique comme preuve canonique de la pertinence de la théorie dite de la dissonance cognitive (voir encadré p. 107). petite secte, car elle comptait une quinzaine d’adeptes et environ le double de sympathisants. le livre tiré de l’expérience s’intitule sobrement When Prophecy Fails – en français L’Échec d’une prophétie. ce journal de terrain, au style savoureux, se lit comme un roman – il en a d’ailleurs inspiré un, Des amis imaginaires, d’alison lurie, en 1967 (1). publié en 1956, L’Échec d’une

prophétie est pour sa part cosigné par leon Festinger, hank riecken et stanley schachter (2). dès son introduction, l’ouvrage pose une question : comment expliquer la persistance, dans l’histoire, de multiples sectes millénaristes articulées autour d’une prophétie de fin du monde annoncée à une date déterminée, qui ont survécu à la non-réalisation de leur prédiction ? les millérites, groupe protestant d’amérique du nord, ne prédirent-ils pas à trois reprises la fin du monde, calculée d’après la Bible, dans les années 1843-1844, redoublant d’efforts prosélytes à chaque fois qu’ils remettaient le compteur de la fin du monde à zéro ? les sabbataïstes juifs la garantirent pour 1648, puis, empruntant leurs calculs aux chrétiens, la reportèrent à 1666, conférant alors une dynamique extraordinaire à leur mouvement…

La résilience des millénarismes point commun de ces groupes, et d’innombrables autres, ils survécurent à au moins une prophétie ratée. or le bon sens voudrait qu’après avoir avalé les vaticinations d’un prophète, on soit désabusé une fois l’échéance fatidique passée sans anicroche. le mouvement devrait se désintégrer. Mais il n’en est pas ainsi. c’est pour expliquer cette anomalie que leon Festinger et ses deux collègues entreprirent leur enquête. nos trois chercheurs ont déjà bâti leur théorie, dite de la dissonance cognitive, ou comment peut-on continuer à croire à quelque chose quand les faits ont apporté à cette croyance un démenti sans appel ? la réponse est simple : en restant groupé. chacun consolide la croyance de son

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AU SUCCÈS D’UNe THÉORIe DR

LAUreNT TesTOT

voisin. un croyant isolé flanche. l’équipe attend l’occasion de vérifier cette théorie in vivo. pas de laboratoire possible pour une telle expérience, on surveille donc les journaux… et miracle, un quotidien local, The Herald, publie un communiqué fin septembre 1954 : « Une prophétie extraterrestre. La planète Clairon interpelle la cité : fuyez le déluge, qui frappera le 21 décembre, conseille l’espace à une de nos concitoyennes. » s’ensuit un bref article expliquant qu’une médium, Marian Keech, reçoit des messages alarmants d’outre-espace : lors de leurs visites en soucoupe volante, les êtres supérieurs avec lesquels elle est en contact ont observé les signes précurseurs d’un cataclysme qui engloutira le monde entier (en l’espèce limité aux deux amériques et à l’europe). pain bénit pour nos sociologues. deux d’entre eux se ruent au domicile de l’élue, qui, sans chercher à opérer des conversions, répond poliment à leurs questions. oui, il existe bien des gens qui adhèrent à ses prophéties… Branle-bas de combat, les trois chercheurs recrutent quelques collègues et étudiants. en octobre, plusieurs observateurs intègrent la secte.

Madame Keech et les extraterrestres les adeptes, dont ils brossent quelques savoureux portraits, sont des américains membres de cercles semi-mystiques. Beaucoup d’ufologues, amateurs d’ovnis. les piliers du groupe sont formés à la dianétique, la doctrine de l’Église de scientologie. ils croient en la réincarnation, biblique qui plus est : le corps de Marian Keech est le réceptacle de l’âme de la Vierge Marie, et elle rédige ses messages automatiques pour l’essentiel sous la dictée télépathique d’un esprit qui se présente comme sananda – comprendre : le christ. le jargon est de rigueur, souvent désopilant : Marian Keech explique ainsi que la découverte des bombes atomiques a brisé le « mur Dusson », produisant des ondes

éthérées facilitant les contacts télépathiques « grâce aux alcétopes, aux rabans temporifiques et au cadenceur lobé » dont disposent les entités extraterrestres. le contact d’esprit à esprit ne va pas sans débauche technologique. l’idéologie est éclectique, évolutive, « bricolée » comme disent les sociologues. des morceaux d’anthologie ponctuent le journal : scènes hilarantes, quand les adeptes, à plusieurs reprises, exécutent l’ordre de se débarrasser de tout morceau de métal porté sur leurs personnes, fermeture-éclair de braguette et aluminium emballant les chewing-gums compris – car ça brûle méchamment quand on est embarqué dans un « porche », leur terme pour désigner une soucoupe volante.

Les adeptes les plus engagés ont renoncé à leur emploi, au tabac, et ont distribué tout ou partie de leurs biens les plus engagés ont renoncé à leur emploi, au tabac, à la nourriture carnée, et ont distribué tout ou partie de leurs biens. l’une des adeptes, edna post, choisit de rester dans la fraternité alors que sa mère agonise.

sociologues en terrain de croyance ceci dit, étudier en immersion un groupe soumis aux caprices d’une médium, et dont le quotidien est rythmé par la réception de messages impromptus et confus d’outre-espace, se révèle bien plus aléatoire qu’une étude de comportement en laboratoire. les observateurs doivent ainsi renier toute précaution méthodologique pour le pénétrer. contrairement aux idées reçues, toutes les sectes ne cherchent pas à attirer de nouveaux adeptes, et manque de chance, celle-ci est plutôt réticente en matière de juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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recrutement – l’entrée s’y fait par cooptation. parmi les trois auteurs et leurs collaborateurs, certains improvisent donc des anecdotes d’expériences mystiques, de rêves prémonitoires… un mauvais esprit aurait beau jeu de souligner qu’ils renforcent ainsi de façon perverse les certitudes de leurs interlocuteurs, au point que certains des sociologues se verront soupçonnés par moment d’être des « tuteurs » extraterrestres en mission incognito. au cours de l’expérience, les chercheurs se relayent aux toilettes de la maison de Marian Keech pour prendre des notes. la nuit du 21 décembre, après plusieurs annonces de visites qui n’ont pas eu lieu lors des jours précédents, il est donc convenu que le capitaine Vidéo de l’espace (un nom soufflé par un probable farceur au téléphone) fasse un saut pour embarquer les croyants réunis autour de Marian Keech. Mais l’ovni salvateur fait faux bond…

La théorie de la dissonance cognitive a fonctionné… pour les psychosociologues leon Festinger et ses comparses peuvent alors étayer sur le vif leur théorie de la dissonance cognitive. car les faits ont infligé un démenti sans équivoque à la prophétie : pas d’apocalypse ni de secouristes célestes.

rendez-vous manqué Face à ce cuisant déni du réel, les fidèles qui restent isolés en cette nuit de solstice d’hiver abjurent leurs certitudes. tout bon pour la théorie. Mais celle-ci postule aussi qu’un croyant restant intégré au groupe après l’échec de la prophétie va persister dans ses idées, allant jusqu’à tenter de convaincre les profanes de la justesse des prédictions avortées. Fort opportunément, après une nuit d’attente interminable, à 4 h 45, un message envoyé par écriture automatique précise que le petit groupe a tant répandu cette nuit « de Bien et de lumière » que dieu a changé d’avis. sous-entendu, il a annulé le cataclysme, ce « grand débordement » qui devait accompagner la réapparition des continents perdus de Mu et de l’atlantide, entraînant une montée des eaux. les adeptes présents ont donc toutes les excuses pour valider la théorie de la dissonance cognitive, et au petit matin, malgré quelques défections, ils s’empressent d’appeler les journaux pour leur expliquer qu’ils viennent de sauver le monde.

Mais à moyen terme, il s’avère que la théorie ne se vérifie que pour une seule personne : le dr thomas armstrong. plus ou moins co-leader du groupe avec Marian Keech, ce missionnaire protestant de carrière reprend effectivement du service, claironnant que la foi des adeptes a amené dieu à reporter le cataclysme. par conséquent, la théorie de la dissonance cognitive est objectivement démentie par la lecture de l’ouvrage. car sur dix véritables adeptes présents dans le groupe lors de la soirée fatidique (on passera sous silence les cinq observateurs, participatifs et non déclarés ; ils comptaient depuis plus d’un mois pour le tiers, sinon le quart ou au minimum le cinquième des effectifs officiant aux réunions !), un seul a réellement persisté dans sa croyance et entamé une carrière de conférencier itinérant. les informations, faute de suivi par les observateurs, ne permettent pas de se prononcer sur la plupart des autres : ils semblent bien avoir maintenu leur croyance à très court terme, mais aucun indice ne permet de dire qu’ils ont persisté à moyen terme. en tout état de cause, le groupe se désagrège dans les semaines suivant la nuit du 21 décembre 1954.

« L’homme de foi est inébranlable » reste que, comme le dit leon Festinger lui-même, « l’homme de foi est inébranlable ». la théorie de la dissonance cognitive a fonctionné… pour les psychosociologues. sans s’attarder sur la faiblesse méthodologique de l’enquête, ceux-ci sont ressortis de cette plongée occulte dans le quotidien des fanatiques de l’apocalypse convaincus de ce qu’elle était validée. ajoutons que les tenants du cru « apocalypse 2012 » ont dû lire L’Échec d’une prophétie. en effet, ils prévoient explicitement dans leurs ouvrages la possibilité d’une erreur de calcul, alors même qu’ils nous exposent doctement comment percer les mystères de la prédiction suivante : « Le 13e baktum se terminera un jour 4 ahau 3 kankin »… les mathématiques mayas, c’est d’un compliqué. ce pourrait être 2021, voire 2030. cela leur fournira autant d’occasions de rééditer le torrent éditorial qui accompagne cette prédiction… Mais à quoi serviront donc les droits d’auteur quand le monde aura pris fin ?

(1) Des amis imaginaires, Traduction française de Marie-claude peugeot, rivages, 1991, rééd. 2006. (2) L’Échec d’une prophétie, Traduction française de sophie Mayoux et paul rozenberg, puf, 1993.

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La théorie de la dissonance cognitive La théorie de la dissonance cognitive est exposée en 1956 dans le livre L’Échec d’une prophétie – qui est d’ailleurs, à l’origine, une annexe décrivant le « terrain » de Leon Festinger et son équipe, en marge d’un ouvrage théorique.

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Pour Leon Festinger, en cas d’échec patent d’une croyance, si cinq préalables sont remplis, alors les faits auront beau démentir le credo, l’adepte persistera dans son opinion : « 1) Il faut que la conviction soit profonde et implique l’engagement effectif du fidèle. 2) Celui-ci doit s’être engagé, c’est-à-dire qu’au nom de sa croyance il doit avoir effectué une démarche difficilement annulable. En général, plus ces actes sont décisifs, plus ils seront difficilement annulables et plus l’individu sera engagé dans sa foi. 3) Laquelle doit être suffisamment précise et se référer suffisamment au réel pour que les événements puissent lui apporter une réfutation incontestable. 4) Il faut enfin que les faits lui apportent un démenti qui soit sans équivoque et perçu comme tel par l’adepte. Les deux premières de ces conditions définissent les circonstances dans lesquelles la conviction se fera imperméable au changement. La troisième et la quatrième précisent en revanche les facteurs qui devraient inciter fortement le fidèle à jeter ses croyances par-dessus bord. Mais on peut imaginer qu’un adepte absolument convaincu se libère d’une doctrine clairement désavouée par la réalité. Il nous faut donc formuler une cinquième condition qui expliquera dans quelles circonstances la certitude sera révoquée et dans lesquelles elle sera maintenue avec un zèle renouvelé. 5) Cette condition est simple : il faut que l’adepte en tant qu’individu jouisse d’un soutien social à toute épreuve. Un croyant isolé a peu de chances de tenir face au désaveu des faits. Si, au contraire, il fait partie d’un groupe de fidèles capables de se fournir un soutien réciproque, on peut s’attendre

à ce que la croyance soit maintenue : les fidèles se lancent dans le prosélytisme et tentent de convaincre les profanes de la justesse de leurs prédictions avortées. » Fonctionnement et applications La théorie est exposée pour la première fois en vue d’expliquer la permanence des millénarismes dans l’histoire. Très vite, elle va connaître d’autres applications. Postulat général : tout individu en lequel coexistent des cognitions (connaissances, croyances, opinions) contradictoires va éprouver un état de tension inconfortable, dit de « dissonance cognitive », et s’efforcer de réduire ces contradictions. Il peut alors choisir d’adapter ses croyances aux faits (processus de rationalisation), ou d’interpréter les faits de façon à ce qu’ils restent compatibles avec la croyance initiale. Ainsi des croyants étudiés dans L’Échec d’une prophétie : certains abandonnèrent leur croyance, quand d’autres, plus engagés, la conservèrent au moins dans un premier temps en estimant que leur foi avait sauvé le monde. Depuis cette étude princeps, de multiples applications de la Leon Festinger théorie de la dissonance cognitive en psychologie sociale, éducation, économie, ont été validées sans réserve. Le principe général, qui veut que plus un individu est investi dans un système cognitif (croyance, apprentissage, achats), moins facilement il y renoncera, est devenu une évidence. Pour se limiter à l’exemple informatique : nous utilisons des interfaces et des logiciels exaspérants, qui pourraient être simplifiés à l’extrême, mais nous avons tellement investi dans leur conception et leur manipulation que ni les éditeurs, ni les utilisateurs ne sont prêts à en changer. L. T.

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cHrONIQUe D’UNe DÉrÉGULATION Des sOINs On agite un enfant. L’État, les psychothérapeutes et les psychotropes, Yann Diener, la Fabrique, 2011, 128 p., 11 €

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n serait presque tenté de recopier mot à mot ici le prologue du livre du psychanalyste Yann Diener, tant la situation qu’il déplie sous nos yeux effarés met en scène avec un réalisme stupéfiant ce que pourrait être, si nous n’y prenons garde, le destin de dizaines de milliers d’enfants. Imaginez. Un jour, l’institutrice du cours préparatoire de votre enfant vous convoque. Ça ne va pas du tout : votre progéniture ne s’est toujours pas mise à la lecture. On vous invite à lui « faire passer quelques tests, pour voir où ça bloque ». En quelques semaines, vous apprenez que votre enfant qui, pensiez-vous, était un peu turbulent, est un enfant malade. Pire encore : « il est dyslexique », « repéré par tous les enseignants et par les parents d’élèves comme l’enfant agité et violent » et à n’en pas douter « hyperactif ». À peine avez-vous le temps d’accuser le coup que l’on vous conseille fermement de faire une demande d’Auxiliaire de Vie Scolaire (AVS), chargée du soutien individualisé des enfants qui ne suivent pas le rythme de la classe. Pourquoi pas, vous dites-vous. Seulement voilà : pour bénéficier de l’AVS, il faut déposer un dossier à la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH), autrement dit faire reconnaître votre enfant comme handicapé. Quand vous contez vos mésaventures au Monsieur du Centre Médico-Psycho-Pédagogique (CMPP) qui vous reçoit depuis plus d’un mois, celui-ci vous assure que votre enfant « utilise bien les séances pour parler de ses soucis et de ce qui l’agite, vous avez bien fait de venir », les choses peuvent s’arranger mais « il faut du temps ». Pour vous rassurer, il se propose d’écrire un mot à l’école. Vous vous heurtez toutefois à une fin de non recevoir de la part du directeur d’établissement : les entretiens au CMPP

ne sont pas efficaces, la preuve, on ne voit pas de changement de comportement chez votre enfant. Or il y a « urgence ». Et le directeur de lâcher : « Donnez-lui de la Ritaline pour le calmer ! ». Demain, tous sous Ritaline ? La Ritaline ? Un dérivé amphétaminique qui inhibe la recapture de la dopamine et de la noradrénaline dans le cerveau, ce qui provoque leur concentration extracellulaire et, par un effet paradoxal, augmente les capacités de concentration tout en ayant un effet calmant. D’abord prescrit à des adultes contre la fatigue et la dépression, ce médicament, dont les effets sont comparables à ceux de la cocaïne, a été distribué dans les écoles américaines dès les années 1960. En France, la consommation de Ritaline aurait plus que triplé entre 2000 et 2005, et désormais, un peu plus de 10 000 enfants en prendraient. Dès 2004, la revue Prescrire évoquait les multiples dérapages de la prescription de la Ritaline pour l’hyperactivité. Or, on ignore tout du devenir comportemental et social des adultes traités pendant l’enfance et la part de risques cardiovasculaires. Qu’importe : aux États-Unis, le National Institute of Mental Health envisagerait même de permettre la détection des premiers signes d’hyperactivité chez l’embryon. En France, note Yann Diener, médecins et enseignants savent que les problèmes de l’enfant ne seront pas résolus par ce produit, mais il sera bien « tassé » par le médicament, et, de fait, bien plus calme : « Certains parents pensent de bonne foi que si la famille va mal, c’est parce que leur enfant est agité. Ils croient que c’est lui qui rend la famille malade. C’est un effet d’optique, et l’enfant lui-même peut s’imaginer que son agitation est la cause de l’énervement de ses parents, alors qu’elle est plutôt une conséquence de l’agitation ‘’intérieure’’ des parents ou des institutions ». Depuis 2009, les enseignants sont même

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>> à signaler Les décisions absurdes. Comment les éviter, Tome 2, christian Morel, Gallimard, 2012, 277 p., 19,50 €. Tous les secrets de votre cerveau, Alain Lieury, Dunod, 2012, 295 p., 16,90 €.

encouragés par une circulaire de l’Éducation nationale à repérer les « enfants HP (Hautement Perturbateurs) » et à orienter les parents vers une prescription de médicaments. En outre, le statut de handicapé pourrait bien devenir obligatoire pour tout enfant devant consulter au CMPP au-delà d’une durée de six mois. Avec cette extension du domaine du handicap, observe Yann Diener, « certains parents refuseront ce statut pour leur enfant, ne viendront donc plus au CMPP, tandis que ceux qui l’accepteront risquent fort de l’utiliser pour fixer un peu plus leur enfant dans une position d’enfant-symptôme de la famille, quand nous cherchons justement de l’en déloger ». Mais alors, quel intérêt l’État aurait-il à étendre la définition du handicap ? Les séances proposées aux enfants par une équipe pluridisciplinaire (psychologue, psychomotricien, orthophoniste) dans les quelques 300 CMPP de France sont remboursées à 100 % par la Sécurité sociale. La démonstration de Yann Diener est aussi rigoureuse qu’implacable : « Une prise en charge en CMPP, c’est une dépense pour la Sécurité sociale. Si l’on conditionne une prise en charge au statut de handicapé, il y aura beaucoup moins de prises en charge ». « À quand l’énurésie soignée en 10 séances ? » De plus, souligne l’auteur, « si les futurs praticiens » ne sont plus des psychanalystes mais des psychothérapeutes d’État « qui acceptent de limiter le nombre de séances en fonction d’une pathologie codifiée, les prises en charge dureront moins longtemps ». Or, explique encore l’auteur, au projet thérapeutique se substituent déjà, peu à peu, des « objectifs » à remplir pour des patients devenus des « usagers ». Les professionnels des CMPP sont de plus en plus poussés à utiliser des classifications critérisées pour établir une tarification de la pathologie. Certains

CMPP s’y plient, d’autres refusent, estimant qu’elles contribuent à sonner le glas de ce qui fait l’originalité de leur pratique. « À quand l’énurésie soignée en 10 séances ? », s’inquiète ainsi Yann Diener. Pour autant, il ne s’agit pas de pousser des cris d’orfraie sur l’évaluation généralisée et l’irruption d’une Langue Médico-Sociale (LMS), tissée d’idiomes managériaux et de généralités psychologisantes, dont les psychanalystes seraient victimes. Car, et c’est là la thèse audacieuse de l’auteur, les psychanalystes eux-mêmes ont leur part de responsabilité dans l’affaire : « La LMS et le vocabulaire psychanalytique se sont entremêlés » pour créer une novlangue psychanalytique creuse et « toxique ». Par besoin de reconnaissance, des psychanalystes se sont laissés aller à « rendre la langue psychanalytique plus conforme aux exigences de l’État ». Pour étayer sa démonstration, Yann Diener revient longuement sur l’histoire du mouvement psychanalytique en France et les réactions du milieu psychanalytique à la suite de l’annonce par le ministère de la Santé d’un projet de réglementation des psychothérapies. Il déplore la création du « groupe de contact », instance composée de psychanalystes de diverses obédiences, qui s’est formé pour négocier avec l’État cette réglementation. Pour l’auteur, il s’agit là d’une compromission qui a contribué à créer une regrettable confusion entre psychothérapie et psychanalyse. Le livre n’a pas été du goût de tout le monde – y compris dans le milieu psychanalytique. On ne peut que s’en réjouir. Car, à l’heure où la crédibilité de la psychanalyse est régulièrement mise à mal (l’affaire du documentaire Le Mur, sur l’autisme, en est un exemple récent), les ouvrages comme celui-ci sont plus que jamais nécessaires. Sarah Chiche juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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ce QUe LA scIeNce DOIT À L’ANIMAL Le bestiaire cérébral, jean-Pierre ternaux et François Clarac, CnRS Éditions, 2012, 368 p., 25 €

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a connaissance du cerveau humain doit beaucoup aux animaux : à celui des rats, des singes, des grenouilles, des mouches et des vers que les chercheurs ont décortiqués depuis des décennies pour tenter d’en percer les mystères. Mais en quoi, demandera-t-on, le cerveau des humains est-il comparable à celui d’autres animaux ? En presque tout ! Même si le système nerveux des invertébrés n’est pas organisé comme celui des vertébrés, même si les cerveaux des poissons, des oiseaux, des mammifères sont apparemment si différents, il existe tout de même une unité profonde des constituants des organismes vivants. Toutes les cellules sont faites des mêmes composants et fonctionnent partout de la même façon. De sorte que la structure d’un neurone est la même chez la mouche et chez nous. La transmission de l’influx nerveux est similaire du ver de terre à l’éléphant. Et contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de différence fondamentale de structure entre le cerveau d’un reptile, d’une vache ou d’un être humain. La théorie du cerveau à trois étages (reptilien, mammalien et cortical) a aujourd’hui fait long feu (1). Fort de ce constat de l’unité du vivant, deux neuroscientifiques ont entrepris de nous narrer la longue histoire des recherches menées sur les cerveaux animaux. La grenouille en fut la première grande victime - non consentante. Dès 1664, un naturaliste hollandais, Jan Swammerdam, a montré en la disséquant que l’activation des nerfs d’une grenouille morte, et dont on avait arraché le cœur, pouvait provoquer la contraction des muscles. Cela prouvait que le mouvement ne provenait pas des « esprits animaux » qui auraient circulé du cerveau vers les muscles via des vaisseaux, comme l’affirmait alors Descartes et comme on le pensait depuis l’Antiquité. Il suffisait donc d’exciter un nerf d’un animal mort pour provoquer un mouvement.

Ce fut une expérience décisive. C’est encore ces pauvres grenouilles disséquées qui vont servir à Galvani, un savant du XVIIIe siècle, pour montrer que les nerfs transportent un courant qui s’apparente à l’électricité. Cette « électricité animale » n’est autre que l’influx nerveux. Aujourd’hui, la neurogenèse Aujourd’hui encore, c’est le cerveau des oiseaux qui a permis de faire une des plus importantes découvertes des deux dernières décennies : la neurogenèse. Jusque dans les années 1990, il était admis que les neurones étaient les seules cellules du corps à ne pas se renouveler. Or la découverte par l’argentin Fernando Nottebohm de nouveaux neurones surgissant chaque printemps chez certains oiseaux, dans la région consacrée au chant (ce qui leur permet d’acquérir un nouveau répertoire chaque année), a remis en cause ce dogme fondamental de la neurobiologie. Au fil de leur livre, les auteurs racontent de multiples autres histoires. Ainsi la mouche drosophile (qui aime la rosée), vedette des laboratoires, a non seulement permis des découvertes fondamentales en génétique, mais sert aussi aujourd’hui à étudier les maladies neuro-dégénératives : sur leur cerveau ne comportant que 200 000 neurones, les chercheurs parviennent à observer l’évolution des maladies similaires à la chorée de Huntington ou la maladie d’Alzheimer. En articulant l’histoire des sciences, l’éthologie, la recherche en neurosciences, ce livre nous fait entrer dans la machinerie du cerveau d’une façon très plaisante : un plaisir que n’ont sans doute pas partagé les grenouilles, rats et autres animaux sacrifiés sur l’autel de la science et à qui nous devons tant. Arnaud Desmézil  (1) Voir Jean-François Dortier, « Le mythe des trois cerveaux », Sciences Humaines, numéro spécial 14, décembre 2011.

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>> en bref Proust était un neuroscientifique, jonah lehrer, Robert laffont, 2011, 316 p., 21,30 € si proust n’était pas un neuroscientifique, il existe des convergences entre certaines intuitions de celui-ci et des découvertes de la psychologie contemporaine. Ainsi une expérience menée par une chercheuse américaine, rachel Hertz, au début des années 2000, a confirmé « l’hypothèse proustienne » selon laquelle l’odorat était un puissant stimulant de la mémoire émotionnelle, plus puissant même que les souvenirs visuels. L’expérience de la madeleine serait donc confirmée. Au fil des chapitres, on apprend que Igor stravinsky ou Virginia Woolf ont eu de profondes intuitions sur les mécanismes mentaux de la conscience, la perception ou la mémoire. si certains récits sonnent justes, d’autres semblent moins probants. Jonah Lehrer a ainsi l’art de nous raconter de séduisantes histoires, quitte à distordre quelque peu la réalité. Martin Gay-Lussac

LA VeNUe AU NOMBre L’acquisition du nombre, Michel Fayol, Puf, 2012, 128 p., 9 €

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es recherches sur l’acquisition des mathématiques par l’enfant ont maintenant plus d’un siècle. Articulées autour de trois grandes périodes, elles ont débuté dans la première partie du XX e siècle avec les tests d’intelligence qui visaient à mesurer les différences d’aptitudes entre enfants, et la progressivité de cet apprentissage selon l’âge. À partir des années 1950, les recherches ont été dominées par l’œuvre de Jean Piaget. Selon le psychologue de l’évolution de l’intelligence de l’enfant, l’acquisition du nombre est un phénomène universel, se développant par stades et reposant sur une capacité logique sous-jacente. Puis dans les années 1980, de n o u v e a u x c h a m p s d e re cherches se sont déployés : études des capacités précoces des nourrissons, des capacités

numériques des animaux, recherches sur l’acquisition des mathématiques dans les autres cultures, études des troubles (dyscalculies) et enfin des fondements neurobiologiques des capacités mathématiques. Les recherches en neuropsychologie ont notamment montré que certains patients présentaient des troubles spécifiques du calcul, alors que leurs capacités logiques étaient préservées : ceci remet notamment en cause le fait que le calcul reposait sur des capacités logiques (à trier, associer, combiner) comme le supposait Jean Piaget. Un autre apport des recherches récentes est d’avoir montré que l’acquisition du nombre n’est pas un phénomène unitaire, mais qu’il repose sur plusieurs aptitudes combinées. La première consiste à se représenter et manipuler ces symboliques : chaque culture, des Romains aux Arabes, a ainsi élaboré son

système de code numérique. La deuxième est de pouvoir quantifier les nombres : soit par estimation globale, soit par comptage précis. Une troisième relève du calcul : c’est-à-dire de l’exécution des opérations fondamentales (additions, soustractions, multiplications, divisions). Symboliser, compter, calculer : tels sont donc les trois types de processus mentaux décrits dans les premiers chapitres de ce petit livre de synthèse. Le dernier chapitre est consacré aux troubles et difficultés spécifiques que certains enfants connaissent dans l’acquisition des nombres. Ces difficultés ne sont peut-être pas purement de nature cognitive. Michel Fayol, professeur à l’université de Clermont-Ferrand, rappelle ainsi en préambule qu’un enfant sur cinq manifeste à l’égard des mathématiques de l’ennui, de l’anxiété, voire de la phobie… M. G.-L.

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AccOMpAGNer Les eXcLUs AU QUOTIDIeN Clinique psychanalytique de l’exclusion, olivier Douville (dir.), Dunod, 2012, 262 p., 24,70 €

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n ne trouvera pas en ouverture de cet ouvrage ces anecdotes déchirantes, où la description aussi minutieuse que complaisante des plaies luisantes d’un pied gangréné au bout d’un corps réduit tout entier à l’état de guenille, impressionne la rétine mais n’est pas nécessairement au service de l’élaboration. Certes, ces portraits sont dans le livre – mais plus loin, à leur juste place. Car ici, il ne s’agit pas de s’apitoyer ni de se laisser fasciner devant des corps meurtris par l’exclusion, mais de penser la façon dont l’exclusion et la précarisation affectent le rapport qu’un individu a à son corps, à son nom et à sa langue, de témoigner de pratiques de soin concrètes mais aussi de leurs limites, et de réfléchir sur les façons possibles de s’équiper psychiquement pour accueillir et écouter d’où parlent les exclus ou les errants. Une exclusion aux mille visages C’est un fait, l’exclu angoisse. Il exhibe ce que nous passons notre temps à cacher et met à nu les échafaudages précaires et fragiles qui constituent « la fabrique normative de nos identités ». Psychanalyste et anthropologue, maître de conférence à l’Université Paris-Diderot et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique, Olivier Douville prévient d’emblée, dans la préface de ce livre qu’il a dirigé, que l’affirmation selon laquelle il existerait « une catégorie supposée

homogène d’exclus est une fiction », et qu’il n’y a pas un profil psychologique-type de l’exclu. Ainsi, l’exclusion peut prendre la forme d’un exil où la perte et le sacrifice ressentis à quitter son pays d’origine n’ont pu se transformer en expérience et se transmettre en héritage. Dans certains cas, l’exilé en vient à jeter « par-dessus les bords de sa raison, de sa parole, un petit morceau de soi », il ne se reconnaît plus comme passeur de son nom ni même dans son nom. Olivier Douville cite ainsi le cas de ces ouvriers, souvent maghrébins, qui après un accident du travail, « ne se présentent plus qu’en emportant avec eux (ou contre eux) des dossiers d’expertise où […] leur nom ne devient plus que cette trace absurde qui circule sans eux, qui est débattue sans eux ». Réflexion à laquelle fait écho le texte de Marie Cousein et qui commence par un chiffre qui glace les sangs : en 2009, le rapport annuel de l’Agence des Nations-Unies pour les Réfugiés dénombre 43 millions de personnes déplacées de force. S’ensuit le récit du suivi psychothérapeutique en face à face, réalisé à Parcours d’exil, association d’accompagnement thérapeutique de demandeurs d’asile victimes de tortures, de Fatoumata, une patiente de 38 ans, torturée et violée dans son pays, puis « obligée de coucher pour pouvoir se loger correctement et pour manger » une fois en France. Tout en exhibant les traces de torture, Fatoumata parle très peu, comme si ses cicatrices seules étaient en

mesure de dire ce qui n’a pu s’exprimer autrement. Son corps est devenu un espace où « plaies physiques et psychiques peuvent jubiler et jouir mais aussi tenter de se penser/panser et ainsi protéger le sujet d’un effondrement psychique ». Si le texte de Marie Cousein est exemplaire, c’est aussi dans sa précision et son humilité. Il n’est pas de ceux où le clinicien se donne toujours le beau rôle et polit son cas clinique jusqu’à en faire un bijou ciselé. Souffrances de l’exil Marie Cousein ne fanfaronne pas, lorsqu’elle reconnaît avoir été dans un premier temps sidérée par le vécu en prison de sa patiente, « peut-être même un peu fascinée. Et si je connaissais le piège d’être happée, sidérée par l’horreur du trauma, il fut difficile de me dégager de cette position ». Elle déplie méticuleusement comment l’exil contraint peut raviver de douloureuses pertes antérieures – la première étant celle de la naissance, lorsque l’enfant quitte la chaleur du ventre maternel – et comment, dans certaines configurations, des individus naguère torturés vont réintrojecter le sadisme dont ils ont été l’objet pour le transformer en masochisme. Ainsi de Fatoumata, envisageant tout ce qu’elle a vécu comme un décret du destin, organisé par un Autre terrible, auquel elle se soumet, en parlant d’elle comme d’un déchet « monté par des hommes ». Mais l’exclusion, ce peut-être aussi une mère que l’on désigne à la vindicte publique parce

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qu’elle n’affiche pas les signes extérieurs d’une maternité heureuse. Tout aussi instructif est donc l’article de collectif sur le travail en Unité d’Accueil MèresEnfants de l’hôpital de Saint-Denis, où une équipe pluridisciplinaire accueille des mères et leur bébé en situation d’exclusion, d’errance ou de grande précarité, pour les accompagner, par petits groupes, dans ce qui relève des soins maternels – l’important étant de ne jamais disqualifier ces femmes mais de mettre « des mots sur les faits du quotidien » et de les aider « à décrypter les demandes pour elles énigmatiques de l’enfant », de faire tiers dans des relations souvent duelles où l’enfant finit parfois par être vécu comme un persécuteur. Les auteurs rappellent aussi que nombre de mères accueillies à l’unité sont sans papiers, et viennent de pays où la grossesse et la maternité sont « vécues collectivement avec l’appui, le soutien du groupe. Elles n’ont pas appris à être mères toutes seules ». Mais comment penser et panser ce qui relève de la précarité psychique quand l’équipe des soignants ne sait même pas où une mère et son enfant, parqué dans une poussette sur et sous laquelle est entassé tout ce qu’ils possèdent, vont pouvoir dormir le soir même ? Comment aider des personnes mises au ban du politique, qui sans cesse se heurtent à l’impossibilité de pouvoir bénéficier de certaines aides sociales car elles sont injustement appelées « sans papiers » ?, s’interrogent les auteurs. « Les travailleurs sociaux, sans doute rendus agressifs du fait de l’impuissance où ils se sentent à aider ces femmes, n’hésitent pas à dire : “Toutes les mêmes. Cet enfant, elles l’ont fait pour avoir les papiers, ou pour avoir un se-

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fonction le produit, la drogue, joue-t-elle dans leur économie psychique ? Se dessine en creux, un plaidoyer pour une transformation de la psychanalyse : « La psychanalyse ne fait plus rêver », dit-il. Le psychanalyste, plutôt que de « se chercher une légitimité », doit « revenir à ce qui a été de plus anormal en lui, sa demande d’analyse. Pas une demande pour devenir analyste, mais une demande d’élaboration, de mise à jour des failles qui le constituent. Des propositions de réponses  Alors, il comprendra que le toxicomane est à la fois celui à qui ne institutionnelles La deuxième partie de l’ouvrage s’applique pas la psychanalyse, examine les réponses institution- mais en même temps celui qui, si nelles possibles et leurs im- on l’applique, met en évidence, passes. Michèle Benhaïm revient plus que dans toute autre pathosur la possibilité à faire d’une logie, ses incohérences et ses rencontre avec le clinicien le point points faibles ». d’un sauvetage, si infime soit-il, Enfin, observe Sylvie Quesemanddu corps et de l’esprit. D’abord en Zucca, l’engorgement actuel des allant, par le travail de rue et en structures d’accueil initialement prenant l’initiative du transfert, à créées pour faire face à des situala rencontre de l’autre. Ensuite, tions d’urgence, nécessite d’imaen supportant, contenant et giner des structures pour le court, étayant l’affolement d’un sujet qui le moyen et le long terme. La psyétait à la rue et se trouve soudain chiatre propose la création de « déplacé » car mis à l’abri. Enfin, petites unités de quartier, regrouen accueillant la demande de pant au maximum une quinzaine psychothérapies formulée par de personnes hébergées, et comcertains, qui veulent questionner prenant un local collectif, des la rue, qui n’est plus alors « un chambres et des lieux d’échanges point d’horreur fixe ou, à l’in- (ateliers d’écriture, bricolage, verse, un point d’idéal dont on ergothérapie…). Les auteurs de cet ouvrage ont aurait la nostalgie ». Olivier Douville examine ensuite tous une expérience de terrain comment se fabrique un paria et confirmée dans le domaine du pourquoi ces patients rendent soin, de la recherche, de l’acnotre rapport à notre corps compagnement d’équipe ou dans propre soudain honteux, « em- l’invention de dispositifs institubarrassant, gênant, peu suppor- tionnels, et appartiennent à des table ». Comment travailler avec écoles psychanalytiques variées la haine qui peut surgir chez les – ce qui permet d’éviter l’écueil patients et chez les soignants au d’un abord monolithique de la sein d’une institution dont le question. Si l’ensemble s’adresse prioritairement aux acteurs du credo est le caritatif ? Jean-Paul Mouras revient longue- soin et de l’accompagnement ment sur la spécificité de la cli- social, il est suffisamment clair nique des addictions. Pourquoi et pédagogique pour intéresser certains exclus en viennent-ils à le grand public. S. C. se détruire pour survivre ? Quelle cours”. » Justement, ces enfants, que deviendront-ils ? Bien sûr, l’équipe l’ignore mais se raccroche à une conviction : les lieux, les personnes qui composent l’Unité d’accueil constituent un espace stable et sécurisant. « La conviction de servir à quelque chose reste, malgré toutes les questions sans réponses qui nous occupent, une illusion nécessaire et opérante », soulignent les auteurs.

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pLONGÉe DANs NOs MONDes VIrTUeLs Rêver, fantasmer, virtualiser. Du virtuel psychique au virtuel numérique, Serge tisseron, Dunod, 2012, 180 p., 22 €

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e monde du virtuel n’est pas une invention récente liée à Internet et aux jeux vidéo. Il remonte plus loin : au cinéma, à la télévision ou à l’écriture, grâce auxquels on pouvait déjà s’immerger en pensée dans des mondes imaginaires. Le monde virtuel est en fait aussi vieux que l’humanité elle-même, car le virtuel est consubstantiel à la nature humaine. Tel est le point de départ de l’ouvrage de Serge Tisseron, spécialiste de la psychanalyse des images et des imaginaires ludiques : si le virtuel n’est pas une invention technique récente liée aux écrans, c’est que nous avons tous un pied dans le réel et un autre dans le monde de nos rêves intérieurs. Serge Tisseron commence par distinguer trois types de rêves éveillés. Le fait de « rêvasser » relève de la fantasmagorie et du monde mental des obsessions, angoisses et des fantasmes, découplés de toute action sur le réel. À l’inverse, l’imagination est « centrée sur la transformation de la vie réelle ». Elle cherche à ancrer nos désirs dans des plans d’action, à tisser

des projets, marier le rêve et la réalité. La rêverie, plus vagabonde, est à mi-chemin entre les deux. Tout le monde oscille plus ou moins entre ces pôles, mais il est des gens qui vivent plus que d’autres dans leurs rêves, c’est-à-dire qu’ils déconnectent complètement leurs rêves intérieurs et leur vie réelle. Cette relation « virtuelle » au monde correspond à l’attitude des rêveurs impénitents, qui mènent une vie fantasmatique d’autant plus riche qu’elle n’a aucun ancrage dans leur réalité. N’est-ce pas le propre de ces gens qui passent tant de temps sur les écrans, devant des jeux vidéo, à fantasmer sur des sites pornographiques, à nouer des liens sur le réseau social Facebook avec des amis imaginaires ? Non, répond Serge Tisseron. Toute son analyse consiste justement à distinguer deux notions du virtuel : d’une part la relation virtuelle au monde, qui est une relation fantasmagorique au monde (réel ou numérique), et, d’autre part, le « monde virtuel », qui est en fait le monde numérique et des écrans. Et on peut fort bien avoir une attitude active et créatrice dans le monde numérique : c’est le cas de nombreux hac-

kers, blogueurs, créateurs de sites qui s’impliquent dans la vie sociale, via les écrans. L’auteur rappelle à ce propos que, selon les dernières enquêtes du ministère de la Culture, les personnes qui ont le p lus d e contacts dans les réseaux sociaux sont aussi celles qui ont la plus riche sociabilité dans le monde réel. Le danger d’emprise et d’addiction des écrans existe, de par leur capacité d’immersion dans des univers imaginaires, mais il est surtout présent pour des personnes qui entretiennent déjà avec le monde un rapport virtuel. « Les relations aux objets virtuels de nos écrans prolongent les relations que nous entretenons avec notre virtuel psychique, exactement de la même façon que les outils mécaniques prolongent les possibilités de nos mains et l’écriture celles de notre mémoire. Et tout ce qui existe dans la vie psychique y trouve un équivalent et peut être amplifié par elle », voilà ce que conclut l’auteur après de longs développements où il est question d’avatars et d’identités multiples, d’emprise et de construction de soi, de Freud et de Gilles Deleuze. Pour lecteur averti, donc. Maxime Le Bihan

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>> en bref Exister. Le plus intime et fragile des sentiments, Robert neuburger, Payot, 2012, 156 p., 13,50 € pour le psychiatre et psychanalyste robert Neuburger, l’étiquette de « dépression » accolée à certaines maladies provient en fait d’un déficit d’existence. Les relations personnelles et d’appartenance jouent un rôle essentiel dans le sentiment d’exister : c’est lorsque ces liens se brisent que des personnes se sentent privées d’existence propre. comment intervenir, dès lors, pour aider les personnes dépressives à « revivre au monde » ? Le traitement de la dépression ne se trouve pas dans les antidépresseurs, répond robert Neuberger, mais dans une thérapie qui vise au rétablissement de la dignité bafouée. stimulant sur le plan de l’analyse, la démarche proposée, que le psychiatre nomme « curiosité bienveillante », est cependant parfois trop allusive. « Chaque être lorsqu’il se sent menacé par désespoir a droit à une écoute de sa souffrance dans ce qu’elle a de particulier, de singulier », écrit-il ainsi. ce n’est pas faux, mais est-ce suffisant pour redonner vie à une personne meurtrie ? M. G.-L

rÉcITs De NOs HONTes Humiliation, Wayne Koestenbaum, Climats, 2012, 230 p., 19 €

C

et ouvrage est dérangeant et inclassable. Inclassable : ce n’est pas un essai psychologique ou philosophique sur l’humiliation, mais une sorte de « patchwork » mélangeant témoignages personnels, réflexions et lectures. Chaque chapitre, baptisé « fugue », est composé de petits paragraphes s’enchaînant de façon quelque peu décousue. Dérangeant : par définition, l’humiliation est un sujet sensible. L’auteur, professeur de littérature à New York, n’hésite pas à s’y mettre à nu en racontant sans détour ses propres moments d’humiliation, par exemple ses séances de masturbation devant la photo d’un étudiant nu sur Internet ou ses épisodes d’impuissance.

La partie analytique du livre est assez faible. L’humiliation, nous dit d’abord l’auteur, repose sur un jeu à trois : le tyran (qui humilie), la victime (qui subit) et le témoin (qui observe). Cela fonctionne bien dans le cas des prisonniers d’Abou Ghraib où les trois personnages sont présents : le bourreau a pris le visage d’une jeune femme soldat américaine ; les victimes sont ces prisonniers irakiens exhibés nus et tenus en laisse ; et le public est celui des soldats présents ce jour-là et qui ont filmé la scène. Mais dans l’exemple qui suit – où une jeune concertiste vomit sur le clavier du piano en plein concert –, il y a bien une victime et un public, mais pas de bourreau… Un peu plus loin, afin d’expliquer pourquoi certains masochistes ont des fantasmes d’humiliation, Wayne Koestenbaum évoque un vague sentiment « d’abréac-

tion », c’est-à-dire d’exutoire, mais dont on comprend mal le mobile profond. Pourtant, malgré les faiblesses de l’analyse, ce livre accroche le lecteur. Il touche d’abord par sa sincérité, avec la candeur avouée de l’auteur qui se proclame volontiers « psychologue du dimanche ». C’est même à mettre à son crédit, car il n’impose aucune grille de lecture. Mais ce petit ouvrage interpelle car il touche à une corde très sensible de la psychologie humaine : nous avons tous éprouvé l’humiliation un jour ou l’autre, et la peur de se faire humilier est sans doute un ressort important de nos conduites. L’apport essentiel du livre de Wayne Koestenbaum est peutêtre dans le titre percutant et les récits mis en scène, qui ne peuvent laisser personne indifférent. C’est déjà beaucoup. A. D.

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sOrTIr DU MyTHe De LA cOULeUr La couleur dans la peau. Ce que voit l’inconscient. Sabine Belliard, albin Michel, 2012, 272 p., 22 €

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lle pousse la porte d’une boulangerie. Dès qu’il la voit, le vendeur détourne la tête et la sert sans même la regarder, excepté au moment du paiement, où il consent à lui jeter un rapide coup d’œil de biais, « comme en marchant on sauterait par-dessus une flaque d’eau sale inévitable », racontera-telle plus tard, en tentant de décrire tant bien que mal cette expérience violente, sensorielle et solitaire, qui s’est déroulée en deçà des mots : « Je savais ce qu’il pensait : ‘’Une Noire’’. Pas une Africaine, là encore ce serait différent, mais ‘’une Noire’’, point. Ça immobilisait tout et je ne pouvais rien en dire ». Nous ne nous voyons pas. Certes nous avons une représentation interne de notre visage, « mais à quoi ressemblons-nous précisément ? », s’interroge Sabine Belliard, psychologue clinicienne, psychothérapeute et chargée de cours à l’université Paris-Diderot, qui nous offre ici un fort beau livre sur les trajectoires de ces hommes et de ces femmes pour lesquels la couleur de peau fait une identité. Pour sentir que notre visage existe, nous avons besoin du regard d’un autre. Le premier miroir qui fait consister le visage de l’enfant, c’est, dit Donald Winnicott, le visage de la mère : c’est précisément en se voyant dans le regard de la mère que le bébé va pouvoir se construire en tant que personne psychique. Or, à l’âge adulte, il est des regards qui en un instant vous rendent à la vie et d’autres qui vous « dé-visagent » littéralement, vous réduisent à votre seule couleur de peau et vous font disparaître en tant qu’individu, pour n’être plus qu’une Noire, comme d’autres ne sont plus qu’une « face de citron » ou une « basanée ». Retour au pays de Césaire Le terrain de recherche de l’auteure - qui fit sa thèse sur La peau, sa couleur : du visuel au tactile, et dont ce livre a gardé toute la densité tout en étant accessible à un large public -, sont les Antilles, à la population très métissée, au point que dans chaque famille il est impossible de prédire la couleur d’un enfant à venir. Les personnes rencontrées par Sabine Belliard dans le cadre de son enquête composent une fresque édifiante. Dans leurs paroles

s’entrechoquent le poids de la grande Histoire et celui de passions tristes faites de ressentiments et d’espérances déçues. Pour un peu, on se croirait dans un roman de William Faulkner sur le sud des États-Unis au XIXe siècle ou de John Maxwell Coetzee sur l’Apartheid en Afrique du Sud. Mais non. Plus de cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, alors que les différences de peau sont la norme aux Antilles, la couleur continue à structurer les relations sociales et, parfois, va jouer un rôle dans la manière dont une famille va investir un enfant. Les mentalités ont certes évolué, l’œuvre d’Aimé Césaire et le mouvement de la créolité qui plaide pour une définition non raciale de l’identité, ont largement contribué à apporter une « perception plus ouverte des différentes origines et différents phénotypes présents aux Antilles ». Et pourtant, de nos jours encore, pour certains, « est bien “sorti” un enfant qui a hérité d’une peau claire, plus claire que celle à laquelle on pouvait s’attendre au regard de la teinte de ses parents ». De même, une peau claire est dite « sauvée », et contribue à cimenter le narcissisme familial. Il y a cette jeune femme de 24 ans qui dit sans ambages : « Ma nièce a été sauvée de la couleur de sa maman, parce que, sa maman, c’est vraiment une négresse ». Ou une adolescente, à la peau particulièrement foncée, dont la mère lui a toujours dit qu’elle était laide, et qui se demande si l’on peut être « noir mais beau », « noir mais réussir ». Et puis, il y a cette jeune femme, descendante de békés, descendants des colons de la Martinique, qui se targue de n’avoir dans sa famille, depuis des générations, aucun ascendant « de couleur », et s’est forgé une existence où la couleur de la peau joue le rôle d’organisateur psychique, au point que tout rapprochement amical ou amoureux avec l’autre, « le coloré », est perçu sur un mode quasi paranoïaque, comme un péril dont il faut savoir à tout moment se garder. La seconde partie du livre se concentre sur les façons dont notre psychisme va se saisir de la couleur de la peau pour s’exprimer. Car qu’est-ce qu’une rencontre si ce n’est un face à face où « le visage se présente à l’autre comme un écran sur lequel s’affiche ce que vit chaque sujet dans son monde interne » ? Mais pourquoi parle-t-on de « couleur de la peau » ? À partir de quoi décide-t-on qu’une personne est dite ou non « de couleur » ?

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« Confi er son image à l’autre » Regarder et se laisser regarder, « confier son image à l’autre », met parfois les frontières du moi à si rude épreuve que certains vont jusqu’à agir sur leur « couleur » pour se sentir enfin bien dans leur peau – le cas de Michael Jackson étant emblématique d’un procédé auquel ont recours des millions d’anonymes, d’Afrique au Japon. Selon l’auteure, la tendance sociale à valoriser certaines teintes de peau se double de constructions individuelles, pulsionnelles, sexuelles où la couleur sert de masque pour dire les conflits familiaux, les angoisses d’abandon, des fantasmes incestueux, des rivalités féminines, indépendamment de toute considération sociale. Ainsi d’une jeune femme guadeloupéenne qui constate que depuis qu’elle est moins proche de sa sœur, cette dernière aurait foncé ! Et, insiste Sabine Belliard, si aux Antilles il est « courant d’examiner les nouveau-nés pour voir comment ils sont ‘’sortis’’, cette question en recouvre une autre, celle de ‘’l’entrée’’, c’est-à-dire comment il a été conçu ». De même que selon certaines croyances populaires les enfants roux seraient fabriqués pendant les menstrues de leur mère, aux Antilles les bébés « chabins », à la peau teintée de taches de rousseur, aux cheveux blonds, « rouges » ou crépus, renvoient inconsciemment à un acte sexuel particulièrement sensuel et délicat ou a contrario, rapide et sans douceur (ce qu’attesterait l’expression chabin de kut tâbu, chabin fabriqué en deux coups de tambour, à la hâte et donc pas fini, d’où une peau d’une pâleur extrême). Le psychanalyste Jacques André, qui a l’art de dire l’essentiel en quelques pages avec une érudition impressionnante, termine d’ailleurs la préface de ce livre en rappelant les mots du grand Faulkner dans Absalon ! Absalon ! : « Dans le contact d’une chair avec une autre chair, il y a comme une dérogation, quelque chose qui coupe net et droit à travers les voies enchevêtrées de l’ordre et des convenances, quelque chose que connaissent les ennemis aussi bien que les amants, car c’est ce quelque chose qui les fait tous les deux ». S. C.

Panorama de la psychologie d’hier à aujourd’hui c en

Nous sommes ainsi tous des « gens de couleur ». Il n’y a guère que dans de rares cas rarissimes d’albinisme que la peau humaine est dépourvue de coloration. De plus, la teinte de notre peau n’est pas fixe, change en fonction de notre état de santé, de nos émotions, de notre âge. Explications scientifiques à l’appui, Sabine Belliard déconstruit brillamment les clichés ineptes qui se cachent parfois derrière nos bons sentiments.

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T. Ribot

HISTOIRE de la IE pSycHOlOg

c. Spearman J. Bruner

E. Bleuler S. Freud

A. Bandura

J. piaget

D. Winnicott

J. Bowlby p. pinel

B.F. Skinner S. Milgram

F. Dolto c.g. Jung

D. Wechsler J. lacan

K. lewin

En librairie le 15 mars 256 pages/12,70 €

En librairie, et sur commande à :

editions.scienceshumaines.com ou par téléphone au 03 86 72 07 00

Livraison sous 72 h en france métropolitaine

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seXe, GeNre eT psycHANALyse Imaginaire et sexe. Essais sur la reconnaissance et la différence sexuelle, jessica Benjamin, Payot, 2012, 256 pages, 21,50 €

À

chaque fois que la traduction d’une œuvre particulièrement créative nous parvient, on se félicite qu’un éditeur ait eu la bonne idée de la traduire tout en se désolant que les mots mettent parfois tant de temps à traverser l’Atlantique. Car en ces temps où l’autorité des psychanalystes est contestée, c’est à une lecture fort revigorante que nous convie cet Imaginaire et sexe de Jessica Benjamin, publié il y a quatorze ans déjà aux ÉtatsUnis, mais qui reste d’une grande actualité. Professeure associée à l’université de New York, psychanalyste et féministe appartenant au courant intersubjectiviste, l’auteure, qui jouit d’une grande notoriété dans le monde anglo-saxon, reste pour l’heure peu connue en France. Une pincée de philosophie post-hégélienne et de poststructuralisme, une bonne dose de critique féministe et d’études sur le genre (les gender studies, qui postulent que l’identité sexuée est une construction sociale) nappée de psychanalyse intersubjectiviste américaine, composent la recette d’une argumentation dense, dont les ramifications se déploient autour d’une question centrale : que se passe-t-il si je cesse de considérer l’autre comme un objet qui gravite autour de mon monde mais comme un autre sujet, dont l’expérience a exactement la même importance que la mienne ? Pour saisir l’enjeu complexe niché dans cette question, quelques jalons historiques s’imposent. Extrêmement pédagogique, la préface à la traduction française, rédigée par la psychanalyste et thérapeute familiale Régine Waintrater, par ailleurs maître de conférence à l’université de Paris-Diderot, s’avère donc particulièrement utile pour comprendre ce qu’est cette école intersubjectiviste à laquelle appartient Jessica Benjamin et comment elle s’inscrit en rupture totale avec la psychanalyse freudo-lacanienne. On en rappellera ici les principaux jalons sans entrer dans toutes les subtilités théoriques – ceci mériterait à lui seul un livre.

Le courant relationnel auquel appartient Jessica Benjamin réalise la synthèse de trois courants qui puisent dans l’école britannique dite de la relation d’objet, dont Melanie Klein fut la toute première représentante : le Middle Group anglais (Donald Winnicott, Michael Balint, Ronald Fairbairn et Harry Guntrip) ; l’apport des psychanalystes américains Erich Fromm, Harry Stack Sullivan et Clara Thompson sur la cure des personnes psychotiques ; la psychologie du self d’Heinz Kohut. Inspiration post-kleinienne Comme tous les courants post-kleiniens, ils accordent une importance primordiale au narcissisme et aux relations précoces (préœdipiennes) qui se nouent entre l’enfant et son environnement. Régine Waintrater rappelle que « pour la psychanalyse relationnelle, la psyché n’est pas une entité fermée sur elle-même, tout entière soumise à la pulsion, mais une entité interactive et le produit des rencontres avec l’environnement, dans un processus constant d’internalisation et d’interaction réciproque ». Autrement dit, l’autre n’est pas un objet, mais un sujet, dont je vais reconnaître la subjectivité comme centre équivalent d’existence, indépendamment de tout besoin. Pour Jessica Benjamin, notre relation à l’autre oscille sans cesse entre identification et reconnaissance, c’està-dire entre rapport au même et à l’altérité. Identification quand j’identifie l’autre à un idéal que j’aimerais devenir. Reconnaissance quand je reconnais l’autre comme sujet distinct de moi et équivalent. La belle affaire, direz-vous. Mais, qu’est-ce que cela change concrètement ? À peu près tout, aussi bien la façon d’envisager la différence sexuelle que le cadre de la cure analytique. Pour Jessica Benjamin, la théorie, centrale chez Lacan, « selon laquelle la mère toute-puissante de la prime enfance représente un danger de fusion alors que seul le père ouvre la voie à l’individuation », aboutit à un clivage dommageable entre un père rationnel et libérateur et une mère qui ne serait qu’émotivité et vecteur de dépen-

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>> en bref Pourquoi les filles sont si bonnes en maths. Et 40 autres histoires sur le cerveau de l’homme, laurent Cohen, odile jacob, 2012, 293 p., 24,20 € sous un titre accrocheur, le professeur de neurologie Laurent cohen traite, dans une quarantaine de chapitres, de questions aussi diverses que : pourquoi n’avons-nous aucun souvenir avant l’âge de 2 ans ? en quoi la pratique des jeux vidéo aide-t-elle à devenir pilote d’avion ? Que fait notre cerveau quand nous ne faisons rien ? en guise d’explication à l’affirmation qui sert de titre au livre, Laurent cohen note que si les performances en mathématiques sont similaires entre garçons et filles, il y aurait pourtant une différence entre les deux sexes dans le mode de traitement des opérations de calcul par le cerveau. Un ouvrage plaisant pour le lecteur curieux d’en apprendre plus sur le fonctionnement de notre cerveau. M. G.-L.

dance. Ces théories – et c’est bien évidemment là qu’on voit l’apport féministe – vont immanquablement reproduire des relations patriarcales de domination et de soumission, absolument binaires. Or, se demande l’auteure, pourquoi donc les enfants des deux sexes devraient-ils renoncer à leur proximité et leur identification à la mère pour devenir des sujets à part entière ? Cette conception repose, selon elle, « sur un refus d’envisager la mère autrement que comme un objet ». Refuser de « la reconnaître comme un sujet indépendant, en la cantonnant à une perspective centrée sur l’enfant dont elle prend soin, barre la route à des possibilités identificatoires autres que les identifications classiques et clivées fille/mère et fils/père ». Car la séparation avec la mère est loin d’être la condition pour s’ouvrir au monde. Et être père n’implique pas de renoncer à la tendresse et au soin apporté aux enfants. « Être quelque chose » Pourquoi adopte-t-on une position hétérosexuelle ou homosexuelle ? Tout en s’attachant à définir ce qu’est « être quelque chose », l’auteure passe au crible les idées reçues concernant la position homosexuelle comme simple « inversion » des positions hétérosexuelles. Ici, on aurait aimé que son propos soit davantage soutenu par la clinique. Mais l’auteure est avant tout une brillante théoricienne qui s’appuie aussi bien sur Donald Winnicott, que Karen Horney, Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Lacan et les féministes pro-sexe pour s’interroger sur les rapports père/ fille, le fantasme de toute-puissance des mères,

l’amour, la sexualité, l’agressivité et la pornographie. On reconnaîtra donc, avec elle, qu’assigner les hommes à tel rôle et les femmes à telle position, revient à méconnaître l’inventivité et la créativité du désir et de l’amour, qui vont permettre à des individus de s’équiper psychiquement pour élever des enfants. Lesquels, contrairement à ce que prétendent certains esprits chagrins, ne sont pas plus mal en point parce qu’ils ont été élevés par deux hommes ou par deux femmes. On l’aura compris, ce parti pris relationnel modifie complètement la façon de penser la cure analytique. Un sujet évolue, se modifie et se transforme dans sa rencontre avec un autre. On ne parle plus de « moi » mais de « self » qui, explique Régine Waintrater dans sa préface, « désigne l’ensemble de l’expérience et du fonctionnement psychique tel qu’il est constamment remodelé par cette expérience ». Partant de ce postulat, la séance analytique devient une two person psychology, une rencontre entre deux partenaires qui vont reconnaître l’influence réciproque qu’ils ont l’un sur l’autre. Dès lors, non seulement l’analyste doit reconnaître son contre-transfert, mais il n’est plus un expert, en position de sujet supposé savoir. On peut trouver mille objections aux théories de Jessica Benjamin, on peut contester sa façon de ne plus voir aucune différence entre ce qu’est un analyste et ce qu’est n’importe quel thérapeute. Reste que l’on aimerait trouver plus souvent des ouvrages aussi créatifs et contemporains sous nos latitudes… S. C. juin/juillet/aout 2012 | n°5 | Le cercLe psy

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>> AGENDA

>> Retrouvez l’agenda complet sur www.le-cercle-psy.fr

31 mai et 1er juin ° BREST

LES TROUBLES DES CONDUITES ALIMENTAIRES À L’ADOLESCENCE : ENTRE CORPS ET AFFECTS Cette journée organisée par le service hospitalo-universitaire de pédopsychiatrie de l’hôpital de Bohars s’articule autour de quatre conférences : « Rêves de corps… l’anorexique et le clivage psyché-soma », par Maurice Corcos, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris-Descartes ; « Une clinique de la maltraitance du corps » et « La prise en charge des complications somatiques des TCA », par Jean-Claude Melchior, professeur des universités et praticien hospitalier à l’Unité de Médecine aiguë spécialisée, des maladies infectieuses et tropicales, nutrition clinique, de l’hôpital Raymond Pointcarré, à Garches ; « La prise en charge institutionnelle de l’anorexie mentale », par Isabelle Nicolas, praticien hospitalier à l’Institut Mutualiste Montsouris, à Paris. Des situations cliniques seront présentées par les Docteurs Stéphanie Montavon, Anne-Sophie Gu t et Sylvie Boivin, et discutées par Isabelle Nicolas, Maurice Corcos et Jean-Claude Melchior. Des discussions et échanges cliniques sont prévus avec la salle. Faculté de médecine, 22, rue Camille-Desmoulins Contact : Martine Bescond : martine.bescond@chu-brest.fr - 02 98 01 50 46

2 juin ° TALENCE

JOURNÉE DÉCOUVERTE DE LA GESTALT-THÉRAPIE Quelles sont les spécificités de la Gestalt-thérapie ? Et quels sont ses champs d’intervention ? L’Institut de Gestalt-thérapie de Bordeaux vous invite à une journée de découverte de cette psychothérapie relationnelle. Institut de Gestalt-thérapie de Bordeaux (IGTB), 7, place Émile Zola Contact : Dominique Michel : igtb@orange.fr - 05 56 98 92 77

6 juin ° PARIS

LES ANIMAUX PENSENT-ILS COMME ON PENSE QU’ILS PENSENT ? Les avancées en matière d’évolution, d’éthologie, d’anthropologie et de sciences cognitives, remettent en question la définition du « propre de l’homme » : langage, culture, conscience, empathie… existent aussi chez les bêtes. Que sait-on vraiment sur la façon dont les animaux perçoivent le monde et ses transformations au cours des siècles ? Cette frontière entre humains et non humains, qui domine la culture occidentale, est-elle universelle ? Cette conférence-débat se déroule en présence de Vinciane Despret, psychologue et philosophe de l’Université de Liège, dans le cadre du cycle « Les bêtes et nous » organisé par Universcience.

Au programme de cette journée de conférences : « Un port d’attache pour une voyageuse ? Le cahier des charges d’un biographe », par Philippe Porret, psychanalyste, membre de la Société de psychanalyse freudienne ; « Joyce McDougall : de l’hystérie à l’hystérie achaïque, un nouveau regard », par la psychanalyste et psychothérapeute Danièle Deschamps ; « McDougall entre Winnicott et Lacan » par l’écrivain et psychanalyste Alain Amselek ; « Joyce McDougall : un nouveau regard sur la féminité » par la psychanalyste Catherine Bergeret ; « Le psychosoma du clinicien. Corps et contre-transfert », par Nathalie Dumat, psychologue clinicienne, membre du Centre de recherches en psychopathologie et psychologie clinique de l’université Lyon II. Psycorps, 8 avenue du Directoire Contact : info@psycorps.org - 32 (0)2 375 56 16 www.psycorps.org

9 juin ° PARIS

FREUD, LACAN, WITTGENSTEIN : LECTURES CROISÉES Organisée par l’École pratique des hautes études en psychopathologie (EPHEP), cette journée de conférences aura pour thèmes : « Freud, Lacan, Wittgenstein : questions sur le sens et la maladie mentale », par Stéphane Thibierge, psychanalyste, maître de conférences en psychopathologie des universités de Poitiers et Paris-VII ; « Wittgenstein et le sauvetage herméneutique de Freud », par Christiane Chauviré, professeur de philosophie à l’université Paris-I ; « Retour sur le cas Schreber : solipsisme et affection de la personnalité » par Élise Marrou, agrégée de philosophie ; « L’aspect de la lettre volée », par Pierre-Christophe Cathelineau, psychanalyste et agrégé de philosophie, et Antonia Soulez, professeure de philosophie du langage de l’université Paris-VIII ; « La question de la vérité chez Lacan et Wittgenstein », par le psychanalyste et agrégé de philosophie Hubert Ricard ; « La jouissance de W. », par le psychanalyste Charles Melman. Centre Sèvres, 35 bis rue de Sèvres, 6e arrond. Contact : 01 42 86 13 93 www.ephep.com

11 juin ° PARIS

DU NOUVEAU DANS LE DEVENIR PARENT ?

JOYCE MCDOUGALL

Le passage au XXIe siècle a-t-il véritablement marqué un tournant dans la façon de devenir parent ? L’érosion de la famille traditionnelle et l’émergence simultanée de nouveaux modes de filiation a fait naître ce que certains décrivent comme le pluralisme familial ou la « pluriparentalité ». Familles recomposées, monoparentales, homoparentales, adoption ou recours à la procréation médicalement assistée, cette réalité interroge les spécialistes des sciences humaines comme les professionnels qui accueillent et accompagnent les familles. En confrontant les questions d’ordre éthique, psychologique et social, ce colloque organisé par L’École des parents et des éducateurs d’Ile-de-France (EPE-IDF) propose un espace de réflexion et d’échanges sur ces nouveaux modèles de parentalité. Seront présents à ce colloque Philippe Jeammet, Geneviève Delaisi de Parseval, Dominique Mehl, Eric Deschavanne, Sylvie Epelboin, Caroline Leroux, Jean Chambry, Anne Cadoret, Despina Naziri, Sabine Prokhoris, Annette Fréjaville et Serge Hefez.

Cette journée d’hommage à la psychanalyste néo-zélandaise Joyce McDougall est organisée par Psycorps, école belge de psychothérapie psychanalytique à médiations.

Espace Reuilly, 21 rue Hénard, 12e arrond. Contact : FSC.ed2012@gmail.com Contact : colloque-epe@epe-idf.com - 01 44 93 44 91 www.epe-idf.com

Cité des Sciences et de l’Industrie, 30, avenue Corentin-Cariou Contact : college@cite-sciences.fr www.universcience.fr/

9 juin ° BRUXELLES (Belgique)

LE CERCLE PSY | N°5 | JUIN/JUILLET/AOUT 2012

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N°1 • • • • • • • • • •

N°2

Les psys vus par leurs patients Entretien : Boris Cyrulnik Entretien : Daniel Widlöcher Le mal de mère, ou les troubles de la périnatalité Comment rendre un enfant heureux ? Pas de télé pour les moins de 3 ans ! Souffrance au travail Entretien : Jacques Lecomte Être psy en cité Entretien : Claude Quétel

• • • • • • • • • • • • •

Trop d’enfants chez le psy ? Réussir ses études de psycho Comment devient-on terroriste ? Anatomie de la peur Chercher Dieu dans le cerveau : la neurothéologie Entretien : Marc Jeannerod Entretien : Alain de Mijolla La méditation comme thérapie ? Le piège des faux souvenirs Enquête sur notre petite voix intérieure Entretien : Jean-Jacques Wittezaele Le coaching au travail : un marché en pleine expansion Alfred Binet (1857-1911), célèbre et méconnu

N°3 • • • • • • • • • • •

La psychologie, jackpot éditorial ? Entretien : Marie de Hennezel Quand la tête soigne le corps Rapports sexuels entre psys et patient(e)s : histoire d’une omerta Entretien : Jerome C. Wakefield Racisme Sommes-nous tous racistes ? Les nouvelles théories du racisme Lutter contre la discrimination Psys : le dilemme du secret professionnel Entretien : Mikkel Borch-Jacobsen

N°4 • • • • • • • • • • • • • • •

L’art de convaincre en politique Entretien : Alexandre Dorna Entretien : Pascal Marchand Entretien : Anne Ancelin Schützenberger « Il n’y a pas de famille sans secrets » Que faire contre la dépression ? Entretien : Sophie Robert Le bébé, sa vie, son œuvre Entretien : Laurent Bègue Pourquoi la nature nous fait du bien Entretien : Gabriel Moser Phineas Gage, un cerveau à ciel ouvert Entretien : Viktor Jirsa Immersion en soins palliatifs Entretien : Yannick Ripa

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>> AGENDA >> Si vous souhaitez faire connaître une manifestation, merci d’adresser votre annonce à l’adresse suivante : sh.agenda@wanadoo.fr (Renaud Beauval), ou sur le site www.scienceshumaines.com, rubrique Agenda.

13 juin ° PARIS

L’INTERVENTION EN PSYCHOSOCIOLOGIE DU TRAVAIL Dans le cadre du cycle organisé par le Centre international de recherche, de formation et d’intervention psychosociologiques (Cirfip) se tient cette conférence-débat, en présence de Dominique Lhuillier, professeur émérite au Cnam. ESCP, 79, avenue de la République, 11e arrond. Contact : contact@cirfip.org www.cirfip.org/

13 et 16 juin ° PARIS

LE SUICIDE DE L’ENFANT ET DE L’ADOLESCENT Dans le cadre du cycle de conférences « Comment travailler avec un enfant ? », les Séminaires psychanalytiques de Paris organisent deux conférences-débat, les 13 et 16 juin, sur le thème du suicide de l’enfant et de l’adolescent, en présence du psychanalyste et animateur de groupe de parole Guy Benamozig. Espace Reuilly, 21 rue Hénard, 12e arrond. Contact : sempsy@orange.fr, Mme Romézy : 01 46 47 66 04 www.seminaires-psy.com/

15 juin ° PARIS

CYBERCULTURES Le développement extensif des pratiques numériques induit des changements profonds dans nos modes de vie et nos relations sociales. L’émergence de la cyberculture modifie également les environnements de vie des enfants et des adolescents, entraînant des remaniements, parfois importants, de la parentalité et de l’éducation. Les effets de cette mutation sociétale sont observables dans les pratiques cliniques. Ce colloque organisé par la revue Enfances et Psy abordera les thématiques suivantes, au cours de plusieurs tables rondes : « Les mondes numériques : nouvelle société, nouvelle anthropologie », en présence de Benoît Virole, docteur en psychopathologie et en sciences du langage, Yann Leroux, psychologue et psychanalyste, et Anne-Sylvie Pelloux, pédopsychiatre ; « Enjeux psychiques des cyberespaces », en présence de Marc Valleur, psychiatre à l’hôpital Marmottan, à Paris, Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, et Didier Lauru, psychiatre et psychanalyste ; « Clinique du cyberespace », en présence de Véronique Donard, psychologue et psychanalyste, directrice des recherches en cyberpsychologie à l’École de Psychologues Praticiens (EPP), Catherine Potel, psychomotricienne et thérapeute en relaxation analytique, et Patrice Huerre, psychiatre et psychanalyste, président de l’Institut du virtuel ; « Thérapeutique autour des écrans », en présence de Isabelle Roy, art-thérapeute, Vanina Michelli-Rechtman, psychiatre, psychanalyste et philosophe, et Boris Chaffel, psychologue et psychanalyste. Asiem, 8, rue Albert de Lapparent, 7e arrond. Contact : colloques@enfancesetpssy.net - 09 71 57 99 94. www.enfancesetpsy.fr

16 juin ° BOULOGNE-BILLANCOURT

LE PSYCHOLOGUE ET LE SECRET PROFESSIONNEL. ENJEUX, PROBLÈMES, ÉVOLUTIONS En ce début de XXIe siècle foisonnant de nouvelles techniques et modes de communication, le respect du secret et de

la confidentialité est fortement mis à mal et devient un problème majeur pour le psychologue. Le secret est consubstantiel à la pratique du psychologue puisqu’il participe étroitement de la création d’une relation de confiance indispensable à la qualité et à la sérénité de son exercice professionnel. Sans prise en compte du secret, le psychologue ne peut satisfaire à son exigence fondamentale de respect de la personne dans sa dimension psychique. Pour la deuxième édition de sa journée déontologie, la Commission nationale consultative de déontologie des psychologues (CNCDP) se penche sur cette notion du secret professionnel. Institut de psychologie, Université Paris Descartes, 71 avenue Édouard Vaillant Contact : siege@ffpp.net - 01 55 20 54 29

21 et 22 juin ° BREST

LA FAMILLE : RESSOURCE OU HANDICAP ? LES LIENS QUI LIBÈRENT, LES LIENS QUI ALIÈNENT… Ce neuvième congrès sur la parentalité organisé par l’association Parentel s’articule autour de conférences et tables rondes portant sur les liens familiaux, en présence de psychologues cliniciens, pédopsychiatres, psychanalystes, sociologues et anthropologues. Parmi les thèmes abordés au cours de ces deux journées : « Jusqu’où peut-on étendre les liens familiaux ? » ; « L’adolescent et ses parents, entre rupture et dépendance » ; « Pourquoi aider les aidants et comment ? » ; « Le handicap d’un enfant : quelles résonnances sur les parents ? » ; « Parents/professionnels : risques et enjeux d’une rencontre »… Faculté des Lettres et des Sciences Social Victor Ségalen, 20 rue Duquesne Contact : Véronique Mauget : 02 98 43 62 51 www.parentel.org

Du 27 juin au 4 juillet ° MONTPELLIER

RENCONTRES FRANCOPSIES Organisée par Alphapsy (ALternative Fédérative des Associations de PSYchiatrie), la septième édition des Rencontres Francopsies a pour thème « Histoire et culture en Méditerranée, avenir de la psychiatrie ». Au confluent de trois continents, le bassin méditerranéen rassemble l’un des plus grands brassages de cultures et de civilisations. Aussi, depuis des siècles, la psychiatrie, discipline clinique en constante interrogation, reflet des angoisses de l’Homme, y puise l’essence de sa conception et de sa pratique, complexe, singulière, évolutive. Faculté de médecine de Montpellier Contact : Info@afpep-snpp.org www.alfapsy.org

Du 10 au 13 juillet ° ÉCULLY

TRAVAIL D’AVENIR ET AVENIR DU TRAVAIL : COMMENT FAIRE FACE AUX NOUVELLES EXIGENCES PROFESSIONNELLES ? Ce XVIIe Congrès de l’Association internationale de psychologie du travail de langue française (AIPTLF) ambitionne de questionner les différentes transformations du travail qui s’opèrent actuellement et leurs conséquences et de discuter les apports de la psychologie du travail dans le contexte de ces évolutions. École centrale de Lyon, 36, avenue Guy-de-Collonge Contact : aiptlf.lyon2012@gmail.com www.aiptlf2012.com

LE CERCLE PSY | N°5 | JUIN/JUILLET/AOUT 2012

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22>24 JUIN 2012 P A R I S - L O N G C H A M P

Création graphique : www.mathieudelestre.com + www.mentysdesign.com / Maquette : adgraph.fr / Espace Offert par : "Sciences humaines"

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• METRONOMY • SELAH SUE • THE KILLS • GARBAGE • GENERAL ELEKTRIKS • BRIGITTE • SHAKA PONK • CHARLIE WINSTON • THE BLOODY BEETROOTS DJ SET • BIRDY NAM NAM • DANAKIL • YOUSSOUPHA • FRANçOIS & THE ATLAS MOUNTAINS • ZEBDA • AMADOU & MARIAM • TINARIWEN • BéNABAR • 1995 • JOEYSTARR • IRMA • ORELSAN • NEW POLITICS • BERNHOFT • ARTHUR H • LE PEUPLE DE L'HERBE • ROVER • BEN HOWARD • DEBOUT SUR LE ZINC • SKIP THE USE • IZIA • MILES KANE • AYO • TIKEN JAH FAKOLY ET BEAUCOUP D'AUTRES… Location : Fnac, Carrefour, Géant, Fnac.com et sur votre mobile Magasins U, Virgin, ticketnet.fr, digitick.com

Avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, du Ministère en charge de la Jeunesse, du Ministère des Affaires étrangères et européennes, de l'INPES, de la SACEM, de l’ADAMI et de France Galop.

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