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Novembre  - Décembre - Janvier 2018 • N°56

Grands entretiens Michel Camdessus Marcel de Souza

Intégration économique, crises politiques, terrorisme...

M 09134 - 56 - F: 4,00 E - RD

n Algérie : 260 DA n Tunisie : 4,500 DT n Maroc : 35 DH

La CEDEAO face à ses défis

n Canada : 7 $ CAN n USA : 6 $ US

Les effets pervers de la dyarchie

n Suisse : 8 FS n Royaume-Uni : £3,50

Tunisie

Femmes d’influence

n France : 4,00 € n Zone euro : 4,50 €

Un gouvernement de combat en vue des élections

n Zone CFA : 2 700 F.CFA

Sénégal

Forum Women In Africa

3’:HIKTLD=YUYUU^:?a@a@p@g@k";


Novembre  - Décembre - Janvier 2018 • N°56

FRANCE IC PUBLICATIONS 609 Bât. A 77, RUE BAYEN 75017 PARIS Tél. : + 33 1 44 30 81 00 Fax : + 33 1 44 30 81 11 Courriel : info@icpublications.com www.magazinedelafrique.com

La CEDEAO face à ses défis

GRANDE-BRETAGNE IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 78 98 E.mail : icpubs@icpublications.com www.newafricanmagazine.com DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder ÉDITEUR Omar Ben Yedder DIRECTRICE GÉNÉRALE Leila Ben Hassen l.benhassen@icpublications.com RÉDACTEUR EN CHEF Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille RÉDACTION Christian d’Alayer, J. J. Arthur Malu-Malu, Mélissa Chemam, Gérard Choisnet, Djamila Colleu, Olivier Deau, BeaugasOrain Djoyum, Tokpanan Doré, Bruno Fanucchi, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Ridha Kefi, Yasmina Lahlou, Marc Lavergne, Regina Jere-Malanda, Samia LokmaneKhelil, Babacar Justin Ndiaye, MarieFrance Réveillard, Tiégo Tiemtoré, Antonin Tisseron, Geoffroy Touroumbaye, Jocelyn-Francis Wabout, Guillaume Weill-Raynal, Dov Zerah DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh V.P. DÉVELOPPEMENT Saliba Manneh s.manneh@icpublications.com DIRECTEURS DE COMMUNICATION Cécile Louédec, Medrine Chitty, Baytir Samba BUREAU MAGHREB Nejib Ben Yedder n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

ÉDITO 4

Le moment de construire un axe solidaire

PORTFOLIO 5

Ils ont fait l'événement Rencontres Africa 2017

GRANDS ENTRETIENS 4

Michel Camdessus “Nous traversons une crise du multilatéralisme” 12 Marcel de Souza “Un espace aux multiples défis”

AFRIQUE SUBSAHARIENNE SÉNÉGAL 18

Un gouvernement de combat pour Macky Sall

MALI

20 Moussa Mara

“L’urgence est encore plus manifeste qu’en 2013 !”

PRODUCTION Richard Briggs r.briggs@icpublications.com

BURKINA FASO

DIFFUSION Jean-Claude Bétard

NIGER

ABONNEMENTS Françoise Peter peter@icpublications.com 1 an : 30€ (6 numéros) www.icpublications.com IMPRIMEUR Stones Ashford Ltd The Invicta Press Ashford - Kent CRÉDITS PHOTOS AFP (sauf mention particulière) NUMÉRO DE COMMISSION PARITAIRE 0118 K 89310 Dépôt légal : novembre 2017 ISSN : 1960-730X © 2017 IC PUBLICATIONS Ltd

22 Les nostalgiques du régime déchu 23 L’opposition cherche ses marques

CONGO

25 Tournant dans le conflit du Pool

RD CONGO

26 Une conférence de paix

pour le Grand Kasaï 28 Les entreprises publiques en péril

TOGO

29 L’indispensable réforme du foncier

CAMEROUN

30 CAN 2019 : un terrain semé d’obstacles

MAGHREB TUNISIE

32 Les effets pervers d’une dyarchie

LIBYE

34 Les « sauveurs de la Nation » se multiplient

ALGÉRIE

36 Dalia Ghanem Yazbeck

“L’Algérie doit faire entendre sa voix”

MAROC

38 Le temps des tycoons

ÉVÉNEMENT SPÉCIAL WOMEN IN AFRICA 40 Des femmes d’influence

ÉCONOMIE 46 Pour l’Institut Montaigne,

la France doit repenser ses dispositifs

48 Du New Deal africain 50 Les ambitions portuaires d’OLAM 52 Brèves

OPINION 60 Quelques (fausses) nouvelles d’Afrique

CULTURE EXPOSITION

62 De Dakar au Havre, une mémoire partagée

MUSIQUE

64 L’heure de gloire de la musique urbaine

NOTES DE LECTURE

66 La Verticale de l’avenir

Repenser l’axe Nord-Sud


Édito

Le moment de construire un axe solidaire

Par Hichem Ben Yaïche Rédacteur en chef

I

l en va de l’histoire des individus comme de celle des peuples. Il est des moments où l’on découvre des opportunités qui ne doivent pas être manquées. Ce qu’on appelle « le génie de situation » : saisir la bonne intuition pour faire d’un contexte donné un atout et un avantage. Car en dépit d’un discours « afrocatastrophiste » qui surgit ici ou là, faisant référence au retour aux vieux démons, l’Afrique est maîtresse de son destin. Elle doit savoir tirer profit de ce momentum mondial pour définir ses priorités et entrer en résonance avec les (bons) partenaires. Aujourd’hui, l’extraordinaire redistribution des cartes géopolitiques mondiales amplifie les incertitudes et fait ressurgir les inquiétudes d’un monde indéchiffrable. Aux États-Unis, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump semble marquer le signe d’une crise majeure du multilatéralisme. Certains évoquent un « détricotage » du cadre du vivre-ensemble mondial. Pis encore, Trump montre son total désintérêt pour l’Afrique. Précisément, cette crise pourrait être le bon moment pour refonder les relations du continent avec la France et, par extension, avec l’Europe, afin de constituer un axe solidaire pour des relations d’égal à égal et de mieux organiser l’interdépendance entre une Afrique qui regorge de ressources et de jeunesse et une Europe qui a le savoir et le savoir-faire.

Voilà la bonne occasion de refonder les relations avec la France et, par extension, avec l’Europe, afin de constituer un axe solidaire, socle des relations d’égal à égal.

Le nouveau président français semble prendre conscience de cet enjeu capital. Il s’y prépare : des notes lui arrivent de toute part à la veille d’un voyage qu’il entreprendra en Afrique, fin novembre. Ce périple sera conçu comme l’acte inaugural d’une politique africaine qui devra innover et rénover la vision que la France porte sur le continent. Emmanuel Macron est attendu. Il n’a pas le droit de décevoir d’immenses attentes pour que les relations France-Afrique entrent dans un nouveau cercle de raison. n 4 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018


Ils ont fait l’événement Rencontres Africa 2017 à Abidjan, Nairobi et Tunis

Abidjan, Nairobi, Tunis. Trois capitales, trois lieux de rencontres pour Africa 2017, le grand rendez-vous des dirigeants et entrepreneurs africains et français, pour la première fois tenu hors de France. Les grands groupes industriels et financiers étaient présents. À Tunis, par exemple, le Premier ministre Youssef Chahed a rencontré son homologue français Édouard Philippe. Ce dernier a voulu marquer l’engagement de la France auprès de la Tunisie.


GRAND ENTRETIEN Michel Camdessus

Ancien directeur général du FMI

Nous traversons une crise du multilatéralisme Homme d’action devenu « sage », Michel Camdessus publie Vers le monde de 2050 (Éditions Fayard). Il analyse les bouleversements planétaires en cours, l’Afrique, les débats autour du franc CFA. Une parole à écouter. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

D’où vous vient cette envie de vous lancer dans la prospective, avec Vers le monde de 2050 ?

Essentiellement de l’expérience. Et j’ai retiré de mon expérience, avant même le FMI, lorsque je travaillais au sein de l’administration française, que ceux qui nous gouvernent sont tellement pris par le court terme – la proximité des prochaines élections, les prochaines rencontres, la constitution d’un nouveau gouvernement, etc. Toutes ces perspectives qui relèvent souvent de la politique de bas étage, font qu’ils ne travaillent que le nez sur le guidon. Ils ne rêvent pas, ils ne voient pas, ils ne cherchent pas à voir où on va. Le monde va tellement vite que si vous n’avez pas une vision longue, vous allez dans le mur. Mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui empêche cette prise de conscience ?

Ayant beaucoup souffert de ce que je viens de vous décrire, d’une vision beaucoup trop euro-centrique du monde, j’ai estimé qu’il valait la peine de travailler avec quelques très bons experts. Je ne suis pas moi-même un expert, mais les 25 personnalités qui ont travaillé avec moi le sont. Le but de ce travail est d’offrir une perspective longue à ceux qui dirigent le monde et aux citoyens conscients. Il est nécessaire

de comprendre que des choses doivent changer. Nous sommes dans une culture complètement déphasée par rapport au monde qui se construit. Il faut donc changer cette culture, changer cette politique, et aller vers l’universel là où nous sommes encore autour de notre clocher. Face à ces nombreuses incertitudes, avons-nous réellement les moyens de changer le monde ?

Précisément, la première urgence est de se donner ces moyens, de permettre aux hommes politiques de se rendre compte des problèmes qui arrivent à toute allure. Ils ne peuvent pas les voir s’ils demeurent penchés sur les conjonctures immédiates.

nous fabriquent ce que sera 2050. On peut les comparer aux vagues des tsunamis. Elles se forment au loin, et soudainement, elles déferlent sur nous. Il est donc très important d’identifier ces forces, pour être capable de les amplifier si elles vont dans le bon sens, et de les contenir si elles sont dangereuses. Nous en avons identifié onze, que nous détaillons dans ce livre, et que nous appelons « les onze hyper-tendances ». Il faut être bien conscient, bien entendu, qu’il y en aura d’autres, que nous ne discernons pas encore aujourd’hui, mais qui sont là. Il faut savoir que toutes ces forces vont se contrecarrer, s’amplifier, déferler sur nous, et faire que 2050 soit très différent de 2017…

Concrètement, quels sont aujourd’hui les sujets les plus urgents à traiter ?

Jugez-vous que le mode de régulation va changer ? Avons-nous les outils pour pondérer ces forces ?

C’est difficile à dire. En revanche, ce que nous avons cherché à identifier, avec mes amis des cinq continents, c’est de savoir, dans le monde d’aujourd’hui, quelles sont les forces souterraines puissantes qui

Non, nous ne les avons pas assez. D’autant que nous traversons une crise assez grave du multilatéralisme : nous voyons Monsieur Donald Trump faire preuve d’une désinvolture inquiétante à l’égard des

Les Africains savent très bien qu’il faut maîtriser la natalité, mener en même temps le développement de l’agriculture et des grandes infrastructures, qu’il faut maîtriser l’urbanisation, etc. Ils savent tout cela !

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Union du Maghreb Arabe Nations unies, Madame Theresa May abandonner l’Europe, nous voyons que l’État-nation a tendance à se rebeller contre ce que des institutions multilatérales plus lucides – parce qu’elles ont davantage de recul – auraient tendance à lui demander. La Banque mondiale et le FMI sont-ils encore des instruments capables de penser la réalité complexe du monde d’aujourd’hui ? Leur mode de pensée n’est-il pas déjà dépassé ?

Je dis des choses que je dénonçais ou que je pressentais déjà quand j’étais au FMI. Ces institutions ont été créées en 1945, quand ce qu’on n’appelait pas encore « le Tiers-monde » n’existait pas, puisqu’il était sous l’autorité des puissances coloniales. Elles ont été créées avec un soubassement idéologique et intellectuel qui est celui de l’Occident. Aujourd’hui, l’Occident n’est plus en mesure de gouverner le monde. Nous montrons particulièrement qu’un glissement tectonique d’une puissance formidable s’opère de manière souterraine, qui fait que le monde va vers les pays émergents de l’Asie, qui seront en 2050 à la tête de la puissance mondiale, avec en premier lieu la Chine et l’Inde, suivis par les États-Unis et d’autres pays. Les pays européens comme l’Allemagne ou la France qui, il y a vingt ans, appartenaient à ce G5 qui prétend définir les orientations du monde, n’y seront plus. Elles ne pourront participer à la gouvernance nécessairement multipolaire du monde que si elles se réunissent dans une Europe politique beaucoup plus crédible que ce que nous connaissons aujourd’hui. Les forces qui structurent le monde de demain sont à l’œuvre. On peut d’ores et déjà prédire que l’Occident n’aura plus l’imperium sur les affaires du monde…

Nous devrons vivre dans un monde à imperium partagé. L’Occident, c’est-à-dire les États-Unis et l’Europe – et le Japon dans une certaine mesure – devra partager son Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 7


GRAND ENTRETIEN là-bas, en Éthiopie. Je crois que l’Afrique connaît des problèmes immenses mais je crois qu’une nouvelle génération de leaders africains est aux commandes, beaucoup plus consciente de ce qu’est le monde et des problèmes à résoudre, et surtout beaucoup plus consciente de ce que sont les leçons de l’expérience des pays émergents… qui s’apprêtent maintenant à prendre les commandes du monde ! Ils connaissent parfaitement bien ces leçons, et au milieu des pires difficultés – notamment en matière de sécurité – ils essaient de les appliquer. J’ai très confiance dans leur sérieux et dans leur lucidité. Une des questions décisives est de savoir si les pays les plus avancés soutiendront leurs efforts. Sans noircir le tableau, quelque chose bloque l’Afrique dans le cercle vertueux de son développement. Quelles en sont les causes ?

pouvoir avec l’Inde et la Chine en particulier, et probablement avec l’Indonésie. On pourrait même dire qu’il serait habile de commencer à organiser cela, faute de quoi ils se retrouveront avec un pouvoir qui ne leur appartiendra plus. Aujourd’hui, les institutions internationales continuent à rendre de grands services, mais elles doivent s’adapter et se réformer en profondeur – qu’il s’agisse des Nations unies, du FMI ou de la Banque mondiale – pour faire face aux problèmes de demain. Vous évoquez dans votre livre – à propos de Donald Trump – « le bien commun universel ». On assiste aujourd’hui au détricotage par une Amérique égoïste, des relations entre les nations. Va-t-on vers un antagonisme exacerbé ?

Nous passons par un point bas du multilatéralisme. Mais Donald Trump représente un état de l’opinion américaine. Nous savons qu’elle est changeante. D’ici à 2050, nous aurons eu sept ou huit élections aux

États-Unis. Peut-être aurons-nous pire que Trump, mais j’espère aussi qu’il y aura des hommes plus conscients de ce qu’est la réalité du monde qui se prêteront à cette gouvernance multilatérale. Vous avez une expérience de terrain de l’Afrique. Ce continent prend-il rendezvous avec son Histoire ?

D’abord, je crois qu’il y a toute une histoire du continent africain qu’on aurait tort d’oublier. Certains hommes politiques français ont eu des phrases malheureuses sur l’entrée de l’Afrique dans l’histoire. N’oublions pas que l’histoire des hommes a commencé en Afrique ! Ceux qui pensent que l’Afrique est en train de « rattraper » l’histoire feraient bien d’aller faire une petite prière devant notre grand-mère,

Premièrement, n’oublions pas que même s’il y a d’énormes problèmes, l’Afrique est en train d’avancer à pas de géant. L’Afrique est le continent qui a le mieux résisté à la crise, et même si depuis deux ans, nous assistons à un retour de bâton et au fait qu’en raison de la baisse du prix des matières premières, l’Afrique, en 2016, a connu pour la première fois un recul de son revenu par tête. Le continent demeure néanmoins sur un chemin de croissance. Nous avons tous cru au début de ce siècle que l’Afrique allait être le continent de l’avenir. Et elle le reste ! Certes, elle a des problèmes immenses… qui tiennent à quoi ? Il y a bien sûr les problèmes de sécurité, l’excessive dépendance aux matières premières, la balkanisation qui demeure comme un héritage de la colonisation, le pillage des ressources naturelles par une exploitation éhontée à laquelle il faut mettre fin,

L’Afrique connaît des problèmes immenses mais une nouvelle génération de leaders africains est aux commandes, beaucoup plus consciente de ce qu’est le monde et des problèmes à résoudre.

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Union du Maghreb Arabe ou en tout cas corriger, etc. Il y a énormément de problèmes ! Mais il y a aussi des potentialités qu’il faut mettre en valeur. Mais quand autant de problèmes se posent – la démographie, les questions de développement d’éducation, de santé… – l’Afrique a-t-elle les moyens de les affronter et de hiérarchiser ses priorités ? Certes les choses avancent mais pas suffisamment. Il y a comme l’absence d’une vision de son identité et de son avenir…

Ce n’est pas ce que je discerne lorsque je parle avec des chefs d’État africains. Bon nombre d’entre eux ont une vision de l’avenir extrêmement lucide. Ensuite, les progrès sont là depuis quinze ans. Et si les problèmes sont immenses, ne croyez-vous pas que les pays émergents, qui aujourd’hui ont des performances tout à fait stupéfiantes, ont connu les mêmes difficultés ? Ils les ont connues et ils les ont dépassées ! Évidemment, ils ont dû faire des choix politiques extrêmement précis, qui sont maintenant à la disposition des Africains. Les Africains savent très bien qu’il faut maîtriser la natalité, mener en même temps le développement de l’agriculture et des grandes infrastructures, qu’il faut maîtriser l’urbanisation, etc. Ils savent tout cela ! Ils savent aussi qu’il faut aller vers plus d’intégration régionale, qu’ils se donnent les moyens de financement qui relèvent de leur propre épargne – qui est beaucoup plus importante qu’on ne le dit et qu’il faut rediriger vers l’Afrique… Tout cela, les autres l’ont fait, et je crois que l’Afrique peut le faire. Mais elle a besoin aussi du soutien du reste du monde. Vous considérez que l’Afrique est sur la voie de l’émergence ?

Oui, je n’en doute pas. Mais attention, il faut regarder les scénarios que nous détaillons dans ce livre : cette émergence passe par des efforts très soutenus,

dans le sens de ce qui a été réalisé par les autres, et aussi, notamment, par la maîtrise des problèmes de sécurité. Et là, elle a besoin du soutien du reste du monde. Aujourd’hui, beaucoup de voix, en Afrique, critiquent le système de la Zone franc. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Au fond, le débat est extrêmement clair. Il y a d’abord des sujets de type idéologique qu’il faut laisser de côté. Nous n’avons pas besoin de nous en embarrasser. Certains voient dans le système une survivance du colonialisme mais j’ai vu vivre la Zone franc depuis longtemps et je continue à observer ce qui s’y passe. Dans les relations entre les pays de la Zone franc et la France, je ne vois pas de trace de colonialisme. C’est une zone monétaire fondée sur la parité, sur la stabilité de la relation entre la monnaie africaine et l’euro. Alors évidemment, de la même manière, pour ceux qui sont dans la Zone euro, il y a des moments où, par exemple, la parité avec le dollar gêne les uns et arrange les autres. Mais la vraie question est de savoir si sur la moyenne période et pour l’avenir, il vaut mieux en faire partie que d’en sortir. Demandez à la Grèce si cela vaut la peine de sortir de l’euro ! Mais faut-il rénover ce système, pour sortir de ce débat ?

Non, je crois simplement que la Zone franc vit sa vie, elle réfléchit sûrement à l’adaptation de ses structures. Il y a bien sûr des problèmes techniques comme le fonctionnement du compte d’opérations, etc. Mais, en définitive, la question est de savoir si cette solidarité qui a bien servi les pays de la Zone franc jusqu’à aujourd’hui va continuer à les servir dans l’avenir. Je ne suis plus aux commandes, mais ma perception d’homme de la rue me dit qu’il vaut mieux renforcer une solidarité qui existe que de la diluer. Sauf, bien sûr, s’il y avait des problèmes insurmontables.

Pourtant, le nouveau président français semble s’acheminer vers une décision. Certes, il n’est pas question de quitter la Zone franc, mais faut-il, par exemple, la débaptiser ?

S’il ne s’agit que d’une question de nom ou d’appellation, appelons-la comme vous voudrez… Mais la question est de savoir si les pays africains sont renforcés ou pas par cette solidarité. C’est cela, le sujet ! Je considère que la France, qui est un pays puissant, est renforcée par son appartenance à l’euro. On est toujours mieux dans une zone où d’autres expériences s’exercent et où d’autres gens plus puissants que vous se trouvent. On ne peut qu’y gagner ! Même si c’est dur et très souvent frustrant. Le même raisonnement doit s’appliquer, à mon avis, à la Zone franc. Je vous livre peut-être un sentiment d’homme de la rue, mais je crois qu’il correspond à la sagesse. Et quand je m’entretiens avec mes amis africains en position de responsabilité, je trouve chez eux, non pas un désir de sortir de la Zone franc mais de l’adapter en fonction des besoins qu’ils peuvent rencontrer. À l’ère des nouvelles technologies, le monde est de plus en plus régenté par les algorithmes. Vous qui professez un réalisme à visage humain, comment voyez-vous cette évolution qui est aussi une source d’angoisse ?

L’homme serait, selon certains, un algorithme… Je vous assure que je me trouve en face de vous, je n’ai pas l’impression de voir un algorithme ! Je vois un homme qui réfléchit et qui se pose des tas de questions… y compris sur l’intelligence artificielle, qu’il doit maîtriser, bien sûr ! Donc, pour vous, la question ne se pose pas ?

Si, il faut se la poser, parce que l’intelligence artificielle est comme la langue des hommes. Elle peut être la meilleure chose possible, ou la pire, si elle aboutit demain à nous donner des armées de robots ou des armes chimiques, ou à ce que Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 9


GRAND ENTRETIEN

nous fabriquions, par je ne sais quel Frankenstein, un « surhomme » qui n’aurait plus rien d’humain. Oui, le risque que la créature nous échappe existe, mais l’intelligence artificielle recèle aussi un potentiel d’avantages fabuleux. C’est la raison pour laquelle il faut une gouvernance mondiale des technologies, y compris de l’intelligence artificielle. Tout cela doit être entrepris dans une perspective mondiale qui ne peut passer, j’insiste là-dessus, que par une gouvernance multilatérale. Dans une vision planétaire, on voit toujours que les inégalités s’agrandissent. Elles sont une source de tensions et de conflits. Comment les réduire ?

C’est un sujet extrêmement grave, sur lequel je reviens dans ce livre. Jusqu’à présent, nous avons échoué. Nous savons ce qu’il faudrait faire : la lutte contre les inégalités passe d’abord par un effort massif en faveur des plus pauvres et notamment de l’enfant qui vient de naître, des premières années de la vie de l’enfant, des écoles maternelles et des soins qu’il y reçoit, parce que c’est là qu’il garde ses chances. Si nous échouons sur les soins que l’enfance doit recevoir dans ses premières

années, nous irons vers des inégalités qui continueront de s’accroître. Nous disposons pour cela d’un outil bien connu, qui est l’impôt progressif sur les plus riches. Tout cela se fait, mais insuffisamment. N’oublions pas – c’est essentiel – que les 17 Objectifs du développement durable comportent un point n° 10 qui porte sur la réduction des inégalités. Les 195 pays qui ont signé cette déclaration se sont engagés en ce sens. Ils l’ont peut-être oublié. Alors, pour qu’ils ne l’oublient pas, je pense qu’il serait bon qu’un jour, les Nations unies, par exemple, adoptent une norme par laquelle les pays qui ont signé cette déclaration de septembre 2015 s’engagent à faire en sorte que chez eux, par leurs propres moyens, les inégalités se réduisent. Et en particulier, que les segments les plus pauvres de la population s’enrichissent plus que les segments les plus riches. Peut-on identifier la cause de ces inégalités ? Sont-elles un problème de modèle économique ?

Oui, c’est un problème de modèle économique. C’est un problème vieux comme les sociétés humaines. Mais ces sociétés peuvent réguler la redistribution des revenus et

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faire en sorte que les plus pauvres s’enrichissent un peu plus que les plus riches, de telle sorte que, sur une génération, les choses changent en profondeur. Êtes-vous un homme optimiste malgré cette montée des périls ? Quels sont vos motifs d’optimisme ?

Beaucoup de gens me disent que je suis optimiste par rapport à beaucoup d’autres. Je crois que cela n’est pas vrai. Peu de gens ont vu d’aussi près que moi l’ampleur des problèmes qui se posent et des menaces qui sont sur nous. Je suis volontariste : je crois à la capacité de l’homme, des pays et de ceux qui les gouvernent, à maîtriser les forces négatives et à amplifier – un peu – les forces positives. Mais lorsque nous regardons le long terme, nous avons trente ans devant nous ! Les petits ruisseaux font les grandes rivières et les petits efforts finissent par changer la face du monde. C’est parce que je crois cela et que je l’ai expérimenté en Afrique avec les hommes que j’y ai rencontrés ainsi qu’un peu partout dans le monde, que je crois que le mieux est possible. n


GRAND ENTRETIEN Marcel de Souza

Président de la Commission de la Cedeao

Un espace aux multiples défis Si la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest attire de nouveaux pays, elle doit répondre à diverses urgences : intégration économique et monétaire, terrorisme, crises politiques… Le président de la Commission, Marcel de Souza, s’en explique. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Votre mandat s’annonce comme celui de tous les défis : les attentes autour de la Cedeao sont considérables.

Sans doute, mais malgré nos lacunes et nos faiblesses, nous avançons. Le premier défi, c’est la libre circulation des personnes, la liberté de résidence et d’établissement à l’intérieur d’un espace intégré où nous cherchons à améliorer les conditions de vie de la population. Vous pouvez aller sans carte d’identité et sans visa de Dakar jusqu’au Nigeria, et vous êtes libre de créer une entreprise, dans cet espace unifié qui implique une communauté de destin. En ce qui concerne les marchandises, nous avons également un schéma de libéralisation des échanges – certes encore trop faibles – entre les pays. Le système tarifaire commun de la Cedeao en fait une union douanière. Nous avons pour objectif d’aller vers le marché commun. N’oublions pas la libre circulation des services : si vous êtes médecin au Nigeria, vous pouvez exercer aussi bien à Cotonou qu’à Dakar. Nous disposons aujourd’hui d’un marché unifié du travail, même s’il ne dit pas son nom. De plus, nous disposons d’une libre circulation des capitaux. Nous avons instauré un système de paiement régional en attendant d’avoir une monnaie

unique. Nous espérons pouvoir atteindre cet objectif qui dynamisera les échanges en 2020. Il faut y travailler sans précipitation. Il demeure une grande lacune, ce sont les moyens de transport. Nous devons améliorer aussi bien les transports par le rail que les transports aériens pour résoudre les difficultés de voyage en Afrique de l’Ouest qui persistent aujourd’hui. Sans compter les voies maritimes. Nous allons créer une compagnie de cabotage. Le Cap-Vert qui se trouve à 500 km du pays le plus proche, le Sénégal, ne se sent pas complètement intégré à l’espace commun. Nous allons donc créer une compagnie au capital de 100 millions de dollars – avec des capitaux privés – qui disposera d’une priorité de cabotage et d’accostage, pour permettre de desservir un certain nombre de destinations. Notre objectif est de pouvoir réaliser des programmes et des projets régionaux pour permettre une meilleure intégration. Au bout de 42 ans, nous ne sommes qu’à 15 % des échanges intra-zones par rapport au reste du monde.

Mais pour faire aboutir ce travail colossal de l’intégration, il faut faire des efforts énormes, secouer les inerties… Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous attendons que les fonds soient engagés au niveau de la Cedeao. À Monrovia, lors du dernier Sommet de la Cedeao, nous avons exposé la réforme institutionnelle qui consiste à réduire les charges de fonctionnement en les ramenant à environ 35 % du budget, pour pouvoir consacrer 65 % de nos ressources aux programmes et aux projets qui impactent la vie de nos citoyens. Sans oublier la qualité de ces programmes. Ainsi, la Commission, va passer de quinze à neuf commissaires. Ensuite, nous devons améliorer l’efficience de nos institutions. Nous en avons beaucoup ! Certaines s’occupent de lutter contre le blanchiment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, d’autres travaillent sur la lutte contre Ebola, etc. Et en matière économique, désormais, comment diversifier les produits, les transformer et

Vous pouvez aller sans carte d’identité et sans visa de Dakar jusqu’au Nigeria, et vous êtes libre de créer une entreprise, dans cet espace unifié qui implique une communauté de destin.

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Union du Maghreb Arabe organiser la commercialisation par les exportations ? C’est ce qui permettra de créer des emplois pour les jeunes. Concrètement, comment opérationnalisezvous tout cela ?

Nous avons d’abord donné la priorité à l’impératif sécuritaire. Sans la sécurité, vous ne pouvez pas avoir de développement ni de confiance. Aucun investisseur ne viendra investir dans une zone où un minimum de sécurité n’est pas assuré. Cela détourne des moyens considérables qui auraient pu être consacrés au développement de l’Afrique…

Mais cette dépense s’impose à nous ! Il est vrai que cette contrainte empêche les États de consacrer plus de recettes fiscales à l’éducation et à la santé. L’éducation est mal orientée dans notre zone. Nos économies ont besoin de personnes formées pour des emplois précis, par des formations techniques et, surtout, entrepreneuriales. Les entreprises, et surtout les PME, les PMI et à plus juste titre encore les TPE sont les vecteurs de création de richesses. Ce sont elles qui peuvent permettre de diversifier la production, de transformer la production agricole, et de commercialiser leurs produits en respectant les normes de qualité. Tous ces éléments s’imposent à nous ! Mais cela demande des ressources adéquates. C’est la raison pour laquelle nous travaillons à l’amélioration de la gestion financière. À ce titre, nous avons lancé une charte et un système de promotion des PME. Lesquelles, peu aidées par les banques, passent à la trappe au bout de cinq ans, pour 80 % d’entre elles. L’objectif est d’assurer le financement des 20 % restantes pour créer dans les pays émergents une « société moyenne » capable d’entraîner l’économie. Le deuxième problème est celui des Bourses régionales de valeur, entre lesquelles nous essayons de créer une synergie, comme entre Abidjan et Accra. Déjà, certaines opérations peuvent s’effectuer entre ces deux Bourses. Ce n’est qu’un début.

Enfin, nous avons le fonds de financement. Comment faire pour que nous puissions avoir des usines clés en main qui soient capables de transformer les produits agricoles ou les produits du sous-sol et assurer à ses usines le minimum d’intrants qui leur permettent de tourner ? C’est un problème majeur que nous essayons de régler. Les infrastructures – notamment l’électricité –, constituent aussi un problème majeur : sans électricité, comment vendre des produits agricoles transformés, compétitifs et de bonne qualité ? Certains de nos projets s’appuient sur l’énergie solaire dont le prix a diminué. Nous disposons aussi de nombreuses possibilités dans l’énergie éolienne ainsi que dans l’énergie biomasse – les déchets agricoles qui peuvent être transformés pour en tirer de l’énergie. Nous disposons donc de nombreuses potentialités, mais il faut construire tout cela dans un plan cohérent de développement. Comment la Cedeao peut-elle marquer sa différence et montrer qu’elle est une institution de solutions pour l’Afrique ?

Nous arrivons à présenter aux chefs d’État et de gouvernement des politiques sectorielles, par exemple dans le domaine agricole, pour donner la priorité à l’agro-industrie,

en recherchant la souveraineté alimentaire et nutritionnelle. Et nous avons beaucoup de potentialités en la matière. Dans la Cedeao, 80 % des terres sont cultivables mais nous n’en mettons en valeur que 20 % ! Il suffirait de disposer des techniques nécessaires, par exemple, en matière d’irrigation. Nous ne pouvons plus continuer avec les petites entreprises familiales qui ne peuvent fonctionner qu’au prix d’une très grande pénibilité. Il faut un meilleur accès aux intrants, trouver des fonds pour financer l’agriculture et enfin, trouver le moyen de transformer les produits avant de les exporter. Toute cette politique devra être axée sur l’emploi des jeunes. Nous sommes face à une bombe ! Dans les pays de la Cedeao, les deux tiers de la population ont moins de 25 ans. Nous sommes confrontés à une croissance démographique effrénée de 3,5 %, l’un des taux les plus forts du monde ! Lorsque la croissance démographique ne coïncide pas avec la croissance économique, cela veut dire que chaque année, la pauvreté s’accroît. L’Afrique ne semble pas se préparer à ce défi majeur et dévastateur…

Non, la croissance démographique n’est pas dévastatrice… Elle représente aussi Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 13


GRAND ENTRETIEN bien un potentiel qu’un risque de désastre. En Afrique de l’Ouest, la fécondité est en moyenne de 5,6 enfants par femme. Ailleurs dans le monde, ce taux est d’un à deux enfants… Il est hors de question de réduire ce taux en Afrique de manière administrative ! C’est un processus long qui passe par l’éducation des femmes ainsi que par des activités productrices de revenus qui leur permettent d’accéder à l’autonomie et d’échapper au diktat de l’homme. Et nous devons aussi travailler sur l’éducation des hommes qui ont parfois une sexualité irresponsable, car ils ne disposent d’aucun dérivatif sur le plan culturel ou sur celui des loisirs. Seul un patient travail d’éducation auprès des femmes et des hommes nous permettra d’arriver à contrôler et à maîtriser un peu cette croissance démographique. D’un autre côté, l’Afrique n’est pas un continent très peuplé. Cet espace et ce potentiel doivent être intégrés dans des plans de développement qui tiennent compte surtout de ressources adaptées. Cette intégration doit prendre en compte et résoudre les difficultés de déplacement des Africains…

Notre devoir est de procéder par étapes. Nous devons d’abord investir avant tout sur l’humain, revoir nos programmes de formation technique, professionnelle, entrepreneuriale, sans lesquels il ne peut y avoir de développement économique. En matière d’agriculture, nous ne pouvons plus continuer comme avant, avec des entreprises d’un demi-hectare. L’agriculture doit se mécaniser, disposer d’intrants et, une fois la production récoltée, de techniques de transformation et de conservation, pour devenir un agrobusiness. La Cedeao a fait adopter par les gouvernements un plan de développement industriel dont le premier volet porte sur l’agro-industrie, la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le deuxième plan consiste à pouvoir disposer d’une industrie pharmaceutique digne de ce nom,

le troisième de pouvoir aller vers des matériaux de construction qui puissent soutenir une politique du logement, et, le quatrième enfin, de développer une industrie automobile qui donne de l’emploi à une main-d’œuvre abondante. Malheureusement le poids de l’industrie est faible, elle ne représente que 7 % à 12 % du PIB. L’agriculture elle-même ne représente que 25 %. Le commerce informel représente tout le reste ! Nous ne pouvons pas aller vers le développement de cette manière-là.

réforme foncière qui rassure les banques lorsqu’elles investissent des fonds. Ensuite, nous devons créer des chaînes de valeur pour cesser d’exporter du coton. Aujourd’hui, nous n’en transformons même pas 5 % ! La Cedeao représente 70 % du marché mondial du cacao – 40 % pour la Côte d’Ivoire, 20 % pour le Ghana et 10 % pour le Nigeria – ce qui est une force ! Mais ce cacao n’est transformé qu’à hauteur de moins de 30 % alors que cette filière représente un important potentiel de valeur ajoutée, source d’emplois.

Quel est votre degré d’autonomie de décision ? Certes, vous dépendez des chefs d’État, mais avez-vous par ailleurs les moyens de peser, grâce à votre expertise et votre technicité ?

La Cedeao exerce de plus en plus un certain tropisme sur les pays en émergence. On sollicite l’adhésion à cet espace : le Maroc, la Tunisie…

Nous y arrivons progressivement, mais pas au rythme souhaitable. Si nous voulons aller vers un développement inclusif et une croissance satisfaisante, il faut aller vite et bien. Mais nous devons voir aussi d’où nous venons. C’est pourquoi nous essayons de faire adopter par les chefs d’État une politique régionale, secteur par secteur. Sur le plan national, nous demandons à chaque pays d’arrimer ses techniques sectorielles à la région. Et enfin, nous devons aller vers une convergence et une stabilité en matière budgétaire, monétaire, et d’endettement. Sans oublier le problème de la fiscalité. La pression fiscale devrait être de 20 % en 2020, mais nous ne sommes pas sûrs d’y parvenir. Aujourd’hui, nous tournons autour de 14 % ou 15 %. Nous devons mobiliser de nous-mêmes les ressources endogènes dont nous disposons, sans attendre les partenaires extérieurs. En 2016, les programmes régionaux prévoyaient qu’il nous fallait 400 millions de dollars. Mais nous n’avons pu réunir que 10 millions. Nous devons donc rassurer les investisseurs privés par des techniques modernes. Pour cela, nous devons assainir l’environnement des affaires, avoir une justice qui garantisse le droit, et surtout, une

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Nous n’avons jamais demandé à personne de venir adhérer ! Si certains pays veulent rejoindre la Cedeao, en dépit de ses faiblesses, c’est parce qu’ils ont conscience que quelque chose de bien se construit. Et la liste est longue ! Le roi du Maroc a exprimé ce souhait, l’accord de principe a été donné… Mais comment allez-vous considérer ces demandes par rapport aux objectifs de cet espace ? La Cedeao est-elle en capacité de s’agrandir et de s’ouvrir ?

Cette question est pertinente. Il faut en effet concilier le renforcement de l’espace communautaire, en premier lieu, avant d’aller vers l’ouverture. Mais si les chefs d’État ont donné leur accord de principe, c’est qu’elle présente des avantages. Il y a des inconvénients, bien sûr, et nous devons travailler dessus. Nous sommes sollicités directement mais nous rendons compte aux chefs d’État qui doivent ensuite décider à l’unanimité. Le Maroc n’est pas le seul pays. N’oublions pas la Mauritanie, un pays fondateur qui a décidé de revenir. Nous avons déjà passé un accord d’association qui va permettre à la Mauritanie de revenir en janvier 2019 dans l’Union douanière. La Tunisie demande un statut d’observateur, et notre objectif est de l’intégrer.


Union du Maghreb Arabe

L’Uemoa et la Cedeao représentent des structures qui font peu ou prou la même chose. Cette dispersion est-elle bénéfique à l’Afrique ?

Oui, cela est gérable : l’Uemoa se définit par l’unicité de la monnaie grâce à laquelle huit pays d’Afrique de l’Ouest maîtrisent le taux d’inflation à moins de 2 % et soutiennent la croissance. La Côte d’Ivoire a pu ainsi bénéficier pendant quatre ans d’un taux de croissance de 9 %. C’est tout de même une force ! La politique de l’endettement est également contrôlée. Tout cela s’insère dans un pacte de stabilité et de convergence. De son côté, la Cedeao représente quinze pays. En 1987, il avait été prévu que les autres pays allaient se regrouper dans la ZMAO (Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest), notamment les autres pays anglophones et la Guinée. Au-delà, il est prévu une

fusion avec l’Uemoa qui permettra enfin de créer une zone monétaire unique avec une monnaie unique. Il est vrai que nous peinons à y parvenir : la ZMAO devait être créée en 2015, elle n’a toujours pas vu le jour… Et vous comprenez pourquoi : baisse du coût des matières premières, récession de l’économie au Nigeria, causée par une inflation à 18 % et une monnaie qui a dévissé… De son côté, le Ghana souffre d’une inflation avoisinant 15 %. Les difficultés rencontrées par ces deux pays importants nous empêchent de parvenir à la monnaie unique en 2020. Mais il reviendra aux chefs d’État d’en décider. Dans tous les cas, nous devons conserver le CFA. Comme un îlot ! Et ensuite, nous engager en direction de la monnaie unique à un horizon d’une dizaine d’années,

Nous n’avons jamais demandé à personne de venir adhérer ! Si certains pays veulent rejoindre la Cedeao, en dépit de ses faiblesses, c’est parce qu’ils ont conscience que quelque chose de bien se construit. Et la liste est longue !

ce qui nous permettra d’établir une libre circulation des investissements et d’engager avec force la croissance inclusive de notre espace. Le CFA n’est-il pas une servitude ?

Que n’a-t-on dit sur le CFA ! Monnaie de la servitude acceptée, de l’esclavage, etc. Non ! Ceux qui raisonnent de cette façon sont des apprentis monétaristes. Il faut regarder le bilan. Certes, les 50 % que nous conservons au Trésor français représentent le prix à payer pour bénéficier de la libre convertibilité. Mais que représentent pour la France ces 50 % au regard de la masse monétaire ? À peine 0,2 %… Et certains disent que nous finançons l’économie française ! Il faut regarder les chiffres et dire la vérité. Le CFA est notre monnaie ! Et si cela nous arrange de pouvoir maîtriser un certain nombre de fondamentaux en faveur de notre économie, cela doit aussi se faire en travaillant sur la diversification de notre production. La transformation ! Tel est l’objectif que nous devons viser. Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 15


GRAND ENTRETIEN Pourtant, le CFA est aujourd’hui source de fantasmes…

On s’attaque aux symboles, on ne s’attaque pas aux résultats ! Le véritable intérêt du CFA est qu’il permet d’améliorer le financement du crédit à l’économie. Nous tournons autour de 20 %-23 % de financement par crédits bancaires alors que les pays émergents connaissent un taux de 75 % ou 80 %. Mais cela a une histoire. Il ne faudrait pas que nous accordions des crédits qui se transforment en créances compromises. : les impayés, les créances douteuses ou litigieuses qui jouent des tours à la monnaie… Au fond, le métier de banquier, c’est quoi ? Contourner le précipice sans jamais y tomber. Mais si vous y tombez tout le temps, la banque et la monnaie s’affaissent. L’amplification du terrorisme est le problème majeur. Comment pensez-vous enrayer cette grave menace contre le développement de l’Afrique ?

Nous avons une stratégie. Sans paix ni sécurité, il ne peut y avoir de développement. Face au terrorisme, nous avons adopté des protocoles pour prévenir, gérer et régler ces conflits. Face à chaque problème de terrorisme, nous essayons de nous mobiliser en fonction des forces dont nous disposons. Sans parler des autres types de conflits que nous connaissons : nous avons des troupes en Guinée-Bissau, en Gambie. Aujourd’hui, nous subissons les effets de soubresauts au Nigeria ou au Togo. Pour tous ces problèmes, nous avons un système de médiation, un conseil des sages, qui nous permet d’arriver petit à petit à éteindre ces feux. Comme toutes les régions, nous sommes exposés au terrorisme, mais nous devons rassurer nos concitoyens. La Cedeao ne peut pas être indifférente à la multiplication des crises politiques…

Nous mettons d’abord en œuvre la diplomatie préventive, par le dialogue et la médiation. Dès que nous sentons

qu’un conflit pointe à l’horizon, nous désignons des médiateurs qui voient comment approcher les parties. Tous les conflits du monde se terminent toujours autour d’une table ! Si l’on peut éviter les pugilats, la violence et le sang qui coule, en se retrouvant autour d’une table et en privilégiant le dialogue, c’est ce que nous faisons. Lorsque cette phase de médiation ne marche pas, nous faisons intervenir notre « Force en attente ». En Gambie, nous avons mobilisé des forces pour imposer la démocratie, car le choix du peuple était clair. C’est un problème que nous avons réglé. On voit votre volontarisme… mais justement, n’êtes-vous pas un peu frustré par le « ministère de la parole » ? Il y a beaucoup de paroles, en Afrique…

Je comprends votre impatience. Il y a toujours une grande distance entre les mots et leur mise en œuvre. Pourtant, nous avançons. Nous ne pouvons pas passer de la nuit au soleil en une demi-heure ! Tout est une question de temps. Et les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous tels qu’on les aurait souhaités. Nous avons 42 ans, et nous ne sommes parvenus qu’à une intégration de 15 % en ce qui concerne les échanges intra-zone. C’est faible… Mais si nous renforçons notre système d’infrastructures, nous pourrons connaître une nette amélioration de ces échanges. Vous rencontrez les chefs d’État, vous êtes dans leur intimité, vous échangez des messages avec eux… Avez-vous été vous-même transformé par cet outil à la tête de laquelle vous êtes depuis des mois ?

L’intégration régionale est un passage obligé pour le développement. Les quinze économies que nous rassemblons comptent environ 200 millions de consommateurs. Mais ce sont des marchés de petite taille. Peut-on avoir des économies d’échelle dans ces conditions ? Peut-on définir des zones qui serviront de moteurs sur

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la base des avantages comparatifs ? Nous ne pouvons pas accéder au développement sans passer par l’intégration régionale. C’est un passage obligé ! Nous y travaillons, les résultats viennent lentement. Entre les textes, les protocoles et la mise en œuvre, il y a encore une grande distance que nous essayons de réduire petit à petit. Je pense que nous progressons, quand même. Par exemple, en ce qui concerne la libre circulation des personnes, notre région est championne : sur une échelle de 1, nous sommes à 0,8. Ensuite, en ce qui concerne la libre circulation des marchandises, le tarif extérieur commun a été adopté le 1er janvier 2015. Il y a encore deux pays qui ne sont pas au rendez-vous, mais nous espérons qu’ils adopteront ce tarif d’ici à la fin de l’année ce qui nous permettra de faire naître l’Union douanière. C’est la première étape préalable au marché commun ! Après, nous devons travailler sur les moyens de paiement. Que faire pour unifier les moyens de paiement alors que nous avons huit banques centrales ? Nous y travaillons. Que faire pour unifier l’espace financier, notamment avec les Bourses ? Nous y travaillons également. Je pense que l’avenir est prometteur. Si les gens se bousculent pour venir à la Cedeao, c’est parce que quelque chose d’intéressant s’y passe ! Enfin, en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme et les conflits auxquels nous sommes confrontés, ainsi que les politiques de développement que nous devons mettre en œuvre, notamment par la gestion de la solidarité, nous disposons d’un outil que nous appelons « Early Warnings » dont la philosophie peut se résumer par « alerte précoce, réponse rapide ». Un tel mécanisme nous aurait permis de circonscrire rapidement l’épidémie d’Ebola et d’éviter un nombre aussi important de morts. Nous formons des Casques blancs qui permettent d’intervenir rapidement si une épidémie se développe ailleurs. Il s’agit de ne laisser personne sur le quai, de faire au mieux pour faire jouer la solidarité. Et surtout, il faut créer des emplois. n


Union du Maghreb Arabe

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Afrique subsaharienne

Sénégal

Un gouvernement de combat pour Macky Sall Après avoir mené la coalition présidentielle à une large victoire lors des dernières législatives, Mahammed Boun Abdallah Dionne a été reconduit à la tête d’une équipe de 39 membres, avec comme principal objectif la réélection de Macky Sall en 2019. Dakar, Seydou Ka

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L

e pari semblait risqué, mais en remportant les législatives du 30 juillet, permettant ainsi à Macky Sall de conserver une écrasante majorité à l’Assemblée nationale, Mahammed Boun Abdallah Dionne s’est épargné un destin à la Aminata Touré, son prédécesseur, limogée en juillet 2014 après sa défaite aux municipales. Logiquement, il a été reconduit, le 6 septembre, à la tête d’une équipe gouvernementale de 39 membres, dont huit femmes. Si l’ossature reste la même, le gouvernement Dionne II est marqué par quelques changements, notamment dans

trois grands ministères (Affaires étrangères, Intérieur, Justice). Aly Ngouille Ndiaye, ministre de l’Industrie et des mines dans le gouvernement sortant, remplace ainsi Abdoulaye Daouda Diallo, dont l’opposition réclamait le départ après les couacs relevés dans l’organisation des dernières législatives, à la tête du ministère de l’Intérieur, et aura donc la lourde charge d’organiser la prochaine présidentielle dans de meilleures conditions. En revanche, le limogeage de Mankeur Ndiaye en tant que chef de la diplomatie a surpris plus d’un, parce que « rien n’autorisait à penser que Macky Sall pourrait se séparer de lui », confie un cadre du ministère des Affaires étrangères, qui précise que sur les grands dossiers, directement gérés à la Présidence, Mankeur Ndiaye n’avait pas la prise qu’on lui prête et ne faisait qu’appliquer les orientations du président de la République. Selon certaines indiscrétions, « l’altercation » entre le chef de la diplomatie sénégalaise et le président


ou la Mauritanie, donc les objectifs ne sont pas les mêmes ; le Sénégal peut hésiter à déployer des forces sur le terrain. » Notre interlocuteur met en avant les acquis de la diplomatie sénégalaise ces dernières années, comme l’élection du pays en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité, le « coup d’éclat » d’avoir fait condamner Israël au Conseil de sécurité pour la colonisation des terres palestiniennes ou encore les médiations « réussies » dans certaines crises (Burkina Faso, Gambie). Il y a aussi et surtout une explication politique. Mankeur Ndiaye n’était pas très impliqué à la base, contrairement à Sidiki Kaba qui a joué un rôle important dans la victoire lors des dernières législatives. Ce qui d’ailleurs, entre autres raisons, pourrait expliquer le départ d’une autre « inamovible », Awa Marie Coll Seck, au faible poids politique, elle aussi, du ministère de la Santé qu’elle dirigeait depuis 2012. Un profil iconoclaste

guinéen, Alpha Condé, lors du dernier Sommet de l’Union africaine, sur la question taboue du troisième mandat, aurait pesé dans le choix du président Sall. On évoque aussi l’échec de la candidature d’Abdoulaye Bathily à la présidence de la Commission de l’Union africaine, mais l’imputer à Mankeur Ndiaye « serait exagéré », estime notre source, qui pointe « une trahison » de certains pays de la Cedeao qui s’étaient engagés à voter en bloc pour le candidat sénégalais. Des acquis diplomatiques D’autres estiment, enfin, que le Sénégal avait « disparu des radars » sur la scène diplomatique ces dernières années, comme l’atteste son absence du G5 Sahel alors que, géographiquement, il appartient à cette entité. Un argument rejeté d’un revers de la main par notre source : « Quoi que l’on dise, ce sont les pays eux-mêmes qui ont écarté le Sénégal qui ne vit pas le terrorisme de la même manière que le Niger, le Mali, le Tchad

Quoi qu’il en soit, à travers le choix de confier les Affaires étrangères à Sidiki Kaba, ministre de la Justice dans le précédent gouvernement et ancien président de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’homme), le Sénégal revient à ses vieux principes et valeurs (liberté, démocratie, droits de l’homme), estime l’analyste politique Yoro Dia. « L’arrivée de Sidiki Kaba est une très bonne chose parce qu’elle va permettre au Sénégal de reprendre sa place dans le concert des nations. Rien que sa personnalité et son parcours personnel lui ont donné la notoriété internationale et le Sénégal va en tirer profit », note le politologue, convaincu que la voix du Sénégal va de nouveau se faire entendre sur la scène internationale. Toutefois, le profil « presque iconoclaste » du nouveau chef de la diplomatie sénégalaise peut a priori

Macky Sall qui, jusqu’ici, a réussi le coup de génie politique consistant à garder autour de lui la même coalition qui l’a porté au pouvoir, Benno Bokk Yakaar, devra s’activer pour éviter des fissures.

poser des difficultés, tempère notre source au ministère des Affaires étrangères. Par exemple, en tant que président des États-parties et militant des droits de l’homme, il a une position « tranchée » sur la Cour pénale internationale (CPI). Conserver un bloc hégémonique Idem sur la question de l’orientation sexuelle, un sujet tabou au Sénégal. « Mais le président de la République, qui l’a mis à ce poste, a son agenda. Et la diplomatie c’est le Président », conclut notre source. Une chose est sûre, les fondamentaux de la diplomatie sénégalaise vont rester : diplomatie du bon voisinage, alignement sur la France, etc. Au-delà du choix des hommes, du savant dosage entre technocrates et hommes politiques – même si la frontière est très étanche entre les deux – la priorité absolue reste la préparation de la présidentielle de 2019. « Avec 49 % des voix lors des dernières législatives, Macky Sall est conscient qu’il faudra travailler davantage et mieux pour passer au premier tour en 2019. Donc, à quinze mois de la présidentielle, le gouvernement doit travailler pour terminer certains projets (Diamniadio, l’autoroute Ila Touba, TER…), consolider la paix en Casamance afin de permettre à Macky Sall de présenter un bilan visible aux Sénégalais », analyse Yoro Dia. Et le temps presse d’autant que « depuis son élection tous les actes que pose Macky Sall sont dans le but d’avoir un deuxième mandat ». Macky Sall qui, jusqu’ici, a réussi le « coup de génie politique » de garder autour de lui la même coalition (Benno Bokk Yakaar) qui l’a porté au pouvoir, devra s’activer pour éviter des fissures. Pour cela, il peut toujours compter sur un Moustapha Niasse (AFP, reconduit au Perchoir) et un Ousmane Tanor Dieng (PS) plus que jamais dans une « logique fonctionnaliste » pour conserver un bloc hégémonique. Mais les deux leaders risquent d’être débordés par leur propre base. Après le remaniement, le Parti socialiste, qui s’attendait à avoir « au moins » cinq postes ministériels (il en a deux), a dénoncé, par la voix de son porte-parole adjoint, Moussa Bocar Thiam, un gouvernement qui « ne reflète pas » Benno Bokk Yakaar. « C’est un gouvernement de l’APR, le parti de Macky Sall, avec quelques amis. » Le ton est déjà donné… pour 2019. n

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Afrique subsaharienne Mali

Moussa Mara

Ancien Premier ministre du Mali

L’urgence est encore plus manifeste qu’en 2013 ! Désormais maire de la IVe commune de Bamako, Moussa Mara (42 ans) préside le parti Yelema (« Changement » en bambara). L’ancien Premier ministre se montre de plus en plus critique à l’égard de l’actuel président Ibrahim Boubacar Keïta. Propos recueillis par Bruno Fanucchi

Comment peut-on qualifier aujourd’hui la situation au Mali ?

Elle est difficile et potentiellement explosive. Car l’insécurité est présente dans une bonne partie du territoire. Les réalités économiques sont marquées par une corruption endémique et une détérioration inquiétante des conditions de vie de la population. Nous avons même été témoins d’un ultimatum lancé au président de la République au sujet du projet de référendum sur la révision de la Constitution, lequel a été finalement abandonné. La défiance est forte vis-à-vis du gouvernement. L’urgence de sauver le Mali est encore plus manifeste aujourd’hui qu’en 2013 lors du lancement de l’opération Serval. Vous êtes très critique à l’égard du régime…

Je suis objectif et ce que je dis est formulé sans animosité. Le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, au pouvoir depuis août 2013, est devenu impopulaire. Sentiment qui vire à l’hostilité manifeste, notamment au sein de la diaspora malienne. C’est la réalité et je le dis

avec regret, moi qui ai été son Premier ministre ! Sur les plans économique et sécuritaire, les mêmes défis que 2013 sont présents, les choses semblent à refaire… Le pays ne va pas bien. Où en sont les accords d’Alger signés en juin 2015 ?

Il faut accélérer le processus de paix car les accords d’Alger ne sont appliqués qu’à 15 %, plus de deux ans après leur signature. Il faut engager le processus de désarmement, permettre à l’armée malienne d’occuper tout le territoire. Les patrouilles mixtes doivent pouvoir être mises en œuvre dans chacune des dix régions pour tourner au mieux la page de la tragédie de Gao, du 18 janvier 2017. Il faut aussi et surtout engager toutes les réformes institutionnelles et de gouvernance qui refonderont l’État malien, car notre crise est d’abord et avant tout une crise de l’État. On vous a beaucoup reproché, quand vous étiez Premier ministre, votre venue « précipitée » à Kidal et aujourd’hui encore certains vous en tiennent rigueur…

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Beaucoup de reproches émis

dans ce dossier sont politiquement motivés. Il n’a jamais été l’intention des Maliens et mon intention de reconquérir Kidal par la force. Je ne suis pas le va-t-en-guerre que l’on dépeint quand on évoque ce sujet. Un chef du gouvernement doit pouvoir aller où il veut dans son pays ! Cela d’autant plus que ce déplacement a été instruit par le chef de l’État et préparé avec les autorités administratives et sécuritaires. Aujourd’hui, on semble oublier ceux qui ont tiré sur ma délégation et qui ont tué de sang-froid des serviteurs de l’État. On fait de ma personne le responsable de ce qui s’est passé. Je regrette ces morts et je leur rends hommage en m’engageant à honorer leur mémoire. Cela étant dit, Kidal est malienne et le restera. Apprenons donc à nous organiser et à vivre ensemble sur notre territoire en nous engageant résolument vers la réconciliation et vers les réformes indispensables à un vivre ensemble harmonieux.


Que pensez-vous de la constitution d’une force pour le G5 Sahel ?

La mise sur pied d’une force militaire commune des cinq pays du Sahel et l’inauguration d’un QG à Mopti sont une bonne chose, si on leur donne des moyens dédiés et que ceux-ci sont rapidement opérationnels. Mais je n’oublie pas que la priorité doit être le renforcement des forces de défense et de sécurité pour qu’à terme, nous arrivions à nous sécuriser par nos propres moyens. Nous sommes à un moins d’un an de l’élection présidentielle ; comment se présente cette échéance ?

Le Mali connaît une fin de cycle avec une classe politique globalement rejetée par les populations. Un besoin de renouveau est évident. Le chef de l’État, du fait de son bilan, paraît affaibli, sa majorité est divisée et se présentera sans doute en ordre dispersé. La situation actuelle est de nature à susciter des vocations. Une multiplication de candidatures est à craindre. Le président IBK peut-il se représenter ?

Il est libre de se représenter ou pas. La logique voudrait qu’il se représente, comme on le voit en maints endroits sur le continent, mais il peut très bien prendre la décision de ne pas se représenter, comme François Hollande, en France. Une chose est évidente, si le Mali devait continuer dans la direction actuelle, c’est son existence même qui serait menacée. À 400 km de Bamako, on trouve des zones où l’État n’est plus présent : pas de préfets qui aient d’autorité et qui fassent marcher l’administration, plus d’écoles qui fonctionnent, etc. L’urgence de sauver le Mali, je le répète, est encore plus manifeste qu’en 2013. Serez-vous candidat à l’élection présidentielle ?

Il faut présenter une alternative crédible aux Maliens. La vie politique est bipolarisée quelque peu avec une majorité autour du chef de l’État et une opposition formelle autour de son

challenger de 2013. Cette majorité et son opposition formelle sont largement composées de forces qui ne représentent plus d’espoir pour les Maliens, car elles illustrent ceux qui dirigent le pays depuis plus d’un quart de siècle, sans résultats tangibles. Mon ambition, et celle de mon parti, est de donner corps à une force alternative constituée de partis, de personnalités et d’organisations de la société civile en mesure de proposer une offre politique structurée et cohérente aux Maliens. C’est ce à quoi je travaille en ce moment. La question personnelle est secondaire. Le moment venu, la personne d’entre nous qui portera au mieux nos aspirations nous rassemblera et nous aurons quelques chances de réussir. Sinon le changement profond que les Maliens appellent de leurs vœux ne se produira pas.

Mon ambition est de donner corps à une force alternative constituée de partis, de personnalités et d’organisations de la société civile en mesure de proposer une offre politique structurée et cohérente aux Maliens. Aucune réforme d’IBK ne trouve donc grâce à vos yeux ?

Si, il y en a même plusieurs ! Aucun mandat ne peut être ni totalement positif ni totalement négatif. Les négociations ayant abouti à la signature de l’accord de Paix sont à mettre au crédit du président IBK. La reconnaissance du Mali dans le concert des nations également. La primauté de l’autorité politique civile sur les forces armées a été assurée sous son mandat car nous venions d’une période assez trouble avec un pouvoir quasi militaire. Des initiatives engagées quand j’étais Premier ministre, comme le contrôle physique des fonctionnaires, ont produit un effet et entraîné des économies de plusieurs milliards de francs CFA. Il y a enfin le maintien d’un cadre macroéconomique équilibré avec des taux de

croissance positifs, ayant culminé à 7 % en 2014 quand j’étais Premier ministre. Comme vous passez régulièrement à Paris, quels sont vos contacts et quel rôle peut jouer la France pour dénouer cette situation de crise ?

Comme d’autres leaders maliens qui passent à Paris, je rencontre les autorités politiques françaises, les diplomates, les parlementaires, les leaders de partis, pour échanger avec eux et partager nos analyses car nous sommes tous concernés par la crise au Mali et dans le Sahel. Le contexte politique français qui se caractérise par un renouvellement important du leadership nécessite de conduire ces discussions. Que pensez-vous de l’actuel débat sur le franc CFA ?

Officiellement, on n’en parle guère, mais cette question est désormais dans toutes les têtes. La monnaie est en effet un des principaux attributs de la souveraineté d’un pays et il faut donc qu’un débat se tienne. Il doit être direct et constructif, et compter sur la participation des politiques, des universitaires, de la société civile, qu’ils soient pour ou contre le franc CFA. Nous devons faire ressortir sans concession les aspects pénalisants de cette monnaie et nous engager à les revoir dans notre intérêt à long terme. Nous devons aussi identifier et conforter ses aspects positifs dont le plus important est d’être commun à plusieurs pays. Nous devons à tout prix maintenir l’unité monétaire entre nos pays et avoir comme horizon la monnaie de la Cedeao, à moyen terme. Peut-on encore investir au Mali, où un grand forum sur ce thème est prévu les 7 et 8 décembre à Bamako ?

Bien sûr ! Le Mali est en crise mais il reste néanmoins debout, et y aller en ce moment, c’est le soutenir et l’aider à avancer comme c’est mon ambition. Des initiatives comme le forum de décembre prochain sont à soutenir pour aider à montrer qu’on peut encore faire des affaires rentables au Mali. n

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Afrique subsaharienne Burkina Faso

Les nostalgiques du régime déchu Trois ans après le soulèvement populaire qui a chassé Blaise Compaoré du pouvoir, au Burkina Faso, la gouvernance actuelle montre des signes de faiblesse. Les partisans de l’ancien Président multiplient les initiatives pour restaurer leur leadership. Ouagadougou, Rodrigue Arnaud Tagnan

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près avoir longtemps fait profil bas, les partisans de l’ancien président Blaise Compaoré, chassé, par la rue fin octobre 2014, multiplient les initiatives à Ouagadougou. Conférences de presse, journée parlementaire, rentrée politique… Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) ne fait aucunement mystère de son intention de reconquérir le pouvoir. « Après des moments fort difficiles laissant croire que le CDP est mort, le parti reste encore vivant. Nous sommes en train de reprendre du souffle pour réaliser de nouvelles performances politiques car nous sommes dans la logique de la préparation. Nous sommes convaincus de la possibilité de l’alternance », a lancé le président par intérim du parti, Achille Tapsoba, le 30 septembre, lors de la rentrée politique du parti devant un parterre de militants. « Les vents violents passent, les tornades passent et repassent, le CDP reste », renchérissait avec nostalgie, le président de la commission ad hoc chargée de remettre sur pied le parti.

régime, s’exprimait pour la première fois dans la presse depuis Paris. Le frère cadet Compaoré caresse désormais l’idée d’un retour au pays. De son côté, le général Djibrill Bassolé, ancien ministre des affaires étrangères de Blaise Compaoré, incarcéré depuis le putsch raté de septembre 2015, bénéficie d’une liberté provisoire, depuis le 10 octobre. En juillet, le groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire s’était prononcé en faveur de cet élargissement. Pour le politologue Abdoul Karim Saïdou, de l’université Ouaga II, la disparition du stratège politique qu’était Salif Diallo offre une opportunité de rebondissement aux anciens barons du régime Compaoré : « On ne voit pas pour

Le Président ne serait pas hostile à une ouverture à ses anciens camarades, si ces derniers ne revendiquent pas son fauteuil.

L’affaissement du régime Kaboré Les soutiens de Compaoré, exilé en Côte d’Ivoire, avaient au départ choisi d’agir au sein de la Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale (CODER). Avant de décider d’abattre leur propre carte après la disparition soudaine, le 19 août 2017, de Salif Diallo, président de l’Assemblée nationale, considéré comme l’éminence grise du régime et le principal architecte de la chute du régime Compaoré qu’il avait contribué à façonner pendant 25 ans. Quelques semaines après le décès de Salif Diallo, François Compaoré, muré dans le silence depuis la chute du

Achille Tapsoba, le président par intérim du CDP (au centre).

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le moment un acteur au sein de la majorité pour occuper cette position de leadership, le pouvoir en place est affaibli. » Le politologue affirme que ces anciens caciques s’appuient sur une stratégie politique et communicationnelle bien élaborée : « Le parti de Blaise Compaoré et ses alliés veulent profiter d’une situation de doute au sein de l’actuelle majorité pour se repositionner sur le devant de la scène dans la perspective de la présidentielle de 2020. La question centrale pour le CDP et ses alliés reste la justice transitionnelle. » Leur stratégie : mettre la pression sur le pouvoir pour faire table rase des dossiers pendants. Du côté de la majorité présidentielle, on tente pour l’instant, comme en témoignent les différentes déclarations du ministre de la Sécurité intérieure, Simon Compaoré, de contrer les initiatives du camp d’en face. Sans grande assurance. La recrudescence des attaques terroristes dans le nord du pays et la précarité économique dans laquelle baigne la population desservent le gouvernement. Des adversaires au passé commun Un cadre du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), le parti au pouvoir, reconnaît : « L’insuffisance dans la gestion des affaires par notre parti a entraîné un certain découragement parmi la population. » Le responsable pointe « un vaste complot de déstabilisation du régime », faisant allusion aux luttes syndicales qui se développent dans le pays. D’après le bimensuel Mutations, le président Roch Marc Christian Kaboré ne serait pas opposé à une détente avec ses anciens camarades si ces derniers lui garantissent de ne pas toucher au fauteuil présidentiel. D’autant que les caciques du MPP ne sont pas dans une dynamique


de rupture. « Ceux qui sont au pouvoir ont une responsabilité ne serait-ce que morale des lourds passifs de l’ancien régime, confie Abdoul Karim Saïdou. Ils ont géré le pouvoir ensemble pendant 25 ans et ils ne sont pas opposés à leurs anciens camarades sur des bases idéologiques mais sur des intérêts personnels. Ils n’ont pas réellement intérêt à faire la lumière sur certains dossiers pendants. » Une exigence de justice intacte Achille Tapsoba semble abonder dans le même sens : « Nous n’avons pas de problème majeur avec nos anciens camarades. Nous leur demandons simplement d’avoir la modestie et l’honnêteté d’accepter qu’ils sont coresponsables des passifs qu’ils dénoncent. Ils étaient les principaux concepteurs du régime Compaoré. Si l’on doit faire la lumière sur tout ce qui s’est passé, beaucoup vont la fermer. » Attention, prévient un proche de Salif Diallo qui incarne « l’aile dure » du parti, un rapprochement avec le CDP créerait inéluctablement une crise profonde au sein de la majorité : « Il est possible que certains anciens du CDP souhaitent à nouveau un rapprochement. Toutefois ce sera une trahison des aspirations profondes de notre peuple. Et le parti en pâtira. » Le gouvernement se retrouve également coincé entre satisfaire la communauté internationale et répondre aux exigences des populations en matière de justice. La dernière enquête d’Afrobaromètre réalisée par le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) au Burkina Faso indique que 86 % des Burkinabè restent attachés à l’idée de demander des comptes à l’ancien régime. Le régime déchu veut contraindre le pouvoir en place à négocier. Malgré la liberté provisoire du général Bassolé, Abdoul Karim Saïdou estime que le MPP ne serait pas en mesure de garantir l’immunité à certains barons de l’ancien régime. Parmi eux : François Compaoré, très décrié dans le pays pour son implication supposée dans l’assassinat du journaliste Norbert Zongo et le général Gilbert Diendéré qui a assumé publiquement le coup d’État du 15 septembre 2015 contre le régime de la transition. Selon lui, « les juges sont attachés à leur indépendance et il serait difficile d’instrumentaliser la justice dans le sens des intérêts partisans compte tenu de la pression populaire actuelle. » n

Niger

L’opposition cherche ses marques Affaiblie par l’absence de leader et réduite à de simples déclarations, l’opposition politique est en quête permanente d’opportunités pour se faire entendre. Elle y parvient avec peine. Niamey, Sani Aboubacar

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ans un régime démocratique, l’opposition a pour rôle de contrôler l’action gouvernementale, d’attirer l’attention des gouvernants sur leurs pratiques, de critiquer les actions dans le sens où elles ne sont pas profitables au peuple et de se préparer pour éventuellement conquérir le pouvoir », rappelle Issoufou Yahaya, chercheur de l’université de Niamey… Sauf qu’au Niger, l’espace donné à l’opposition est rétréci et depuis sa défaite à l’élection présidentielle, elle peine à jouer pleinement son rôle.

Les déboires de l’opposition nigérienne commencent par le départ de Hama Amadou de l’alliance qui a porté Issoufou Mahamadou au pouvoir en 2011. Depuis, le régime n’est plus tendre avec l’opposition, dont les grands partis qui la composent se sont, tour à tour, vidés de leurs militants de la première heure. Le MNSD qui a dirigé le pays pendant dix ans, jusqu’en 2009, a vu le départ de quatre de ses grands militants, dont le secrétaire général de l’époque, pour former un parti qui a

Passe d’armes autour de la CENI La mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante (CENI) en vue des prochaines échéances électorales de 2021 divise les acteurs politiques nigériens. Un processus mal parti dans la mesure où l’opposition rejette la désignation du président et du vice-président de la CENI. « Nous ne nous laisserons pas faire et nous n’accepterons pas que la CENI soit un apanage du PNDS », dénonce Amadou Djibo Ali, actuel chef de file de l’opposition. « Nous sommes contre la désignation de manière unilatérale et autocratique du président et du vice-président de la CENI. Nous sommes également contre cette CENI-là qu’on veut nous installer », renchérit Hambaly Dodo, président du Front des partis politiques non-affiliés pour l’alternance démocratique au Niger (FPNAD). « Tout le monde est représenté dans le comité qui a été mis en place et on ne peut soupçonner les gens d’être pro-partis politiques, parce que nous cherchons la clarté et la crédibilité pour les élections futures », se défend le secrétaire général adjoint du PNDS, Kalla Hankouraou, pour qui « cette fois-ci, le processus est très crédible ». La pomme de discorde entre les acteurs politiques est la composition de la CENI, qui de par la loi approuvée par l’Assemblée nationale, est composée de 13 membres, dont six représentants des partis politiques (trois de la majorité et trois de l’opposition), puis trois représentants de l’Administration (ministères du Plan, des Finances et de l’Intérieur), un représentant des associations de défense des droits humains, une représentante des associations féminines, puis le président et le vice-président. Mais c’est le président de la République qui a le pouvoir de nomination, de trancher de manière définitive, sur proposition du Conseil national de dialogue politique (CNDP). « Nous refusons de nous retrouver à trois contre dix dans cette CENI et à zéro dans le bureau qui va la diriger ! », dénonce Amadou Djibo Ali.

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Afrique subsaharienne Ne disposant pas de moyens de son combat et réduite à de simples déclarations, l’opposition guette désormais les opportunités qui s’offrent à elle.

Plusieurs militants de l’opposition, – tel Amadou Djibo Ali dit « Max », au printemps 2017 –, ont été interpellés, gardés quelque temps en prison, avant d’être libérés par un juge, le plus souvent pour des propos tenus lors des meetings. « Même les artistes ne sont pas épargnés », constate Annabou Soumaila, président du MNRD, un parti de l’opposition. « Même pour organiser une marche, on nous l’interdit, il faut qu’on dépose un référé », regrette-t-il. Par ailleurs, le départ du MNSD pour grossir la majorité, a porté un coup dur à l’opposition. Ce parti dont le MODEN-FA est sorti de ses entrailles tenait la gouvernance de l’opposition en l’absence de son chef de file. Une brèche

aussitôt rallié la mouvance présidentielle. Au MODEN-FA de Hama Amadou, en exil depuis près de deux ans, la saignée a été moindre. La règle des 3P La situation s’est aggravée depuis la réélection du président Issoufou Mahamadou pour un deuxième et dernier mandat. Dès sa mise en place, le régime de la renaissance acte II, éloigne l’opposition tout en réduisant ses champs d’action. « Pour un oui ou un non, la machine de répression rose

s’acharne sur les opposants politiques, les acteurs de la société civile et les journalistes mal pensants, à travers la règle des 3 P : Police-Procureur-Prison, ignorant que les plus fortes convictions sont forgées et consolidées dans les épreuves dont la privatisation arbitraire de liberté », dénonce Soumana Sanda, un des lieutenants de Hama Amadou, qui a séjourné plusieurs mois en prison. « Ils sont arrêtés par rapport à des malversations par les juges et non par le gouvernement », se défend Adamou Manzo du PNDS.

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De son côté, le politologue Issoufou Yahaya constate que l’opposition est en train de se refaire. Ne disposant pas de moyens de son combat et réduite à de simples déclarations, l’opposition guette désormais les opportunités qui s’offrent à elle. L’une d’elles semble résider dans le décret pris par le président de la République, convoquant une élection législative partielle, avant de revenir quelques jours après sur son décret. Une brèche que l’opposition saisit, mais sans grande conviction, pour demander le départ du président Issoufou Mahamadou. Ce que le politologue qualifie de « surenchère politicienne », juste pour se faire entendre. « De la subversion pour déstabiliser un régime démocratiquement mis en place », approuve Adamou Manzo. n


Congo

Tournant dans le conflit du Pool La répression n’est plus la seule voie empruntée par le pouvoir dans le Pool, au sud du Congo, face aux milices Ninja Nsiloulou de Frédéric Bintsamou, dit « Pasteur Ntumi ». L’État peut-il négocier avec ce dernier ? Plusieurs questions restent en suspens. Brazzaville, J.J Arthur Malu-Malu

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enis Sassou N’Guesso a tendu la main aux miliciens à l’issue d’une rencontre avec une délégation de notables et de sages du Pool sur la situation dans ce département. « Nous allons tous nous mettre à l’œuvre pour créer des couloirs humanitaires sécurisés », a déclaré le président du Congo qui a encouragé les combattants à « sortir des forêts ». « Personne ne sera tué, c’est la parole du Chef de la nation », a-t-il précisé, sans pour autant se prononcer sur l’amorce d’un dialogue avec le chef rebelle. L’appel du chef de l’État sera-t-il entendu ? Rien n’est moins sûr. Denis Sassou N’Guesso semble néanmoins avoir tranché un débat qui divisait son camp entre les partisans d’une ligne modérée et les apôtres de la manière forte. Il semble avoir infléchi sa position, 18 mois après le lancement des opérations de l’armée. Ces opérations menées quasiment à huis clos, loin des caméras de télévision, ont fait plusieurs milliers de déplacés et d’importants dégâts matériels, suscitant l’indignation des défenseurs des droits de l’homme qui déplorent la crise humanitaire en cours. Une crise humanitaire, d’abord Des agences onusiennes ont poussé un cri d’alarme face à la détérioration de la situation dans cette région considérée comme un bastion de la contestation. D’après une enquête qu’elles y ont menée, une personne sur trois avait été déplacée et plus de la moitié des familles étaient dans une situation d’insécurité alimentaire, faisant face à de « grandes difficultés d’accès à la nourriture

et aux besoins de base ». Elles ont évalué à 24 millions de dollars le coût d’une réponse humanitaire urgente pour venir en aide à environ 138 000 personnes. L’armée n’a pas lésiné sur les moyens pour venir à bout des Ninja Nsiloulou, sans grand résultat. Malgré le recours à une artillerie lourde et à des hélicoptères de combat, les forces gouvernementales ont jusqu’ici échoué à anéantir ce mouvement qui utilise des méthodes de guérilla. Plusieurs militaires ont perdu la vie dans des embuscades tendues par des miliciens déterminés à en découdre. Ces combattants se croient invulnérables et vouent un véritable culte de la personnalité à leur chef qui fait figure d’insoumis face au pouvoir.

Frédéric Bintsamou, dit « Pasteur Ntumi ».

Entre négociations et répression « Il est extrêmement difficile de faire le bilan de ces affrontements, pour la bonne et simple raison que l’accès au Pool n’est pas possible », regrette le directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits de l’homme, Trésor Nzila Kendet. La brutalité excessive attribuée à l’armée suscite des rumeurs cycliques, au point qu’il y a quelques semaines, certains à Brazzaville

Comment prendre langue avec le fantasque Pasteur Ntumi sans perdre la face, après avoir privilégié un discours martial, face à ce chef rebelle inculpé pour terrorisme ?

évoquaient la volonté des forces gouvernementales de raser les villages du Pool, coûte que coûte. Quelques-uns des déplacés qui ont péniblement gagné le département de la Bouenza, à l’ouest du pays, au bout d’une longue marche, racontent, par le menu, l’horreur qu’ils ont vécue. Certains récits font froid dans le dos. « Les violations des droits humains se poursuivent allègrement dans le Pool. Exécutions sommaires et viols ont lieu dans cet environnement », déplore Trésor Nzila Kendet. Vers une sortie de crise ? L’appel au dialogue lancé par Pasteur Ntumi peu après les premières salves de l’armée n’avait pas reçu le moindre écho dans le camp adverse qui tablait sur une opération-éclair. Les stratèges militaires ont toutefois été déroutés par la tournure des événements qui n’est pas à leur gloire. Le mystérieux et secret rebelle à la tignasse, qui avait soutenu le candidat malheureux Guy Brice Parfait Kolelas lors de la dernière présidentielle, s’est replié sur le Pool après des incidents meurtriers, à Brazzaville, entre les forces de l’ordre et ses fidèles présumés. Il semblait avoir perçu, avant tout le monde, qu’aucune des deux parties engagées dans ce conflit asymétrique ne serait en mesure de prendre le dessus sur l’autre. Les miliciens sont des cibles mouvantes, Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 25


Afrique subsaharienne en perpétuel déplacement dans des venelles et des chemins vicinaux du Pool qu’ils connaissent par cœur, rendant plus compliquée la planification des attaques par le commandement militaire. Aussi, le geste d’apaisement de Denis Sassou N’Guesso pourrait être perçu comme un pas vers une sortie de crise par la négociation. Pour autant, quels points seraient inscrits à l’ordre du jour d’un éventuel dialogue ? Pasteur Ntumi, d’ordinaire méfiant, accepterait-il de discuter avec ses adversaires sans exiger la moindre contrepartie ? Quelles concessions les parties prenantes seraient-elles disposées à faire ? Pasteur Ntumi a les cartes en main Le conflit, qui s’est enlisé, a un coût élevé pour l’État, dans un contexte de crise économique induite par la chute des cours du pétrole sur les marchés internationaux depuis juin 2014. Est-il nécessaire de consacrer des fonds à l’effort de guerre, alors que la victoire est incertaine ? Comment prendre langue avec le fantasque Ntumi sans perdre la face, après avoir privilégié un discours martial, face à ce chef rebelle inculpé pour terrorisme ? « Une telle opération a un coût parfaitement maîtrisé, qui concerne la prise en charge des personnes déplacées et l’entretien des forces de sécurité », a tempéré le Premier ministre Clément Moamba. Les hommes du chef rebelle avaient déjà affronté les troupes régulières dans le Pool entre 1998 et 2003. Il avait alors accepté de déposer les armes en échange d’une nomination au poste (créé ex nihilo) de Haut-commissaire chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre. Pasteur Ntumi, qui a été relevé de ses fonctions en avril 2016, serait-il à nouveau tenté par un poste similaire ? Le conflit du Pool s’inscrit dans le prolongement de la persistante crise politique née de l’élection présidentielle remportée haut la main, sur fond de contestation, par Denis Sassou N’Guesso, en mars 2016. Sa candidature n’a été rendue possible qu’après l’adoption d’une nouvelle Constitution, taillée sur mesure. Les dirigeants les plus virulents de l’opposition n’ont pas digéré cette manœuvre et ne reconnaissent pas la victoire de Denis Sassou N’Guesso, qui cumule 34 ans aux commandes du Congo. n 26 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

RD Congo

Une conférence de paix pour le Grand Kasaï Simple opération de communication ou, enfin, l’amorce d’une solution pour le Grand Kasaï ? Une conférence s’est penchée sur cette région de la RD Congo, en proie à une crise politique et humanitaire sans précédent. Un test pour le pouvoir central. Par J.J Arthur Malu-Malu

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nnoncée à grand renfort médiatique, une conférence de paix s’est tenue fin septembre à Kananga, dans le centre du pays, à l’initiative du président Joseph Kabila, qui a personnellement fait le déplacement. Le Premier ministre Bruno Tshibala, lui-même originaire de cette région touchée par un sanglant conflit qui a fait, en plusieurs mois, plus de 3 000 morts et plus de 1,6 million de déplacés, a également pris part à ces travaux. Des notabilités locales se sont jointes à eux pour la circonstance. Le moment était venu pour Joseph Kabila et Bruno Tshibala de prendre le taureau par les cornes pour trouver une solution à cette crise générée par une affaire de succession d’un chef traditionnel, Kamwina Nsapu, qui a mal tourné. Des zones d’ombre subsistent autour de son assassinat, en 2016, qui a mis le feu aux poudres et fait basculer dans l’horreur le Grand Kasaï, lequel comprend cinq provinces : Kasaï, Kasaï central, Kasaï oriental, Lomami et Sankuru. Ce crime est ainsi le détonateur qui a libéré les pulsions meurtrières qui sommeillaient chez une partie de la population – des jeunes pour l’essentiel – sans perspective et en quête d’un exutoire pour exprimer violemment son ras-le-bol, après plusieurs années de frustrations, dans un contexte de pauvreté généralisée, où les services publics font cruellement défaut. Ces violences ont été marquées

notamment par la destruction d’écoles, d’hôpitaux, de sites protégés et d’une centaine de villages. Militaires et responsables provinciaux s’étaient lancés dans une surenchère verbale qui a accentué les tueries dans cette partie du territoire national, sous le regard distant de Kinshasa. L’ONU s’en mêle Des vidéos réalisées dans un hameau reculé et montrant un groupe de soldats congolais tirant froidement sur des partisans de Kamwina Nsapu, parmi lesquels des femmes, des enfants et des hommes sans défense, ont enflammé les réseaux sociaux. Ces images insoutenables ont fait le tour du monde, provoquant l’émoi de l’opinion publique en RD Congo et ailleurs. Kate Gilmore, numéro deux du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, a estimé que la situation dans le Grand Kasaï était l’« une des pires crises des droits humains dans le monde ». Deux experts de l’ONU (un Américain et une Suédoise) y ont été tués dans des circonstances qui n’ont pas encore été éclaircies. Ils appartenaient à un groupe chargé notamment de superviser les sanctions infligées à la RD Congo par le Conseil de sécurité. Leurs corps sans vie ainsi que celui de leur interprète congolais ont été retrouvés à proximité d’un village reculé, quelques jours après des scènes de fraternisation entre des policiers et des miliciens Kamwina Nsapu


Kate Gilmore, numéro deux du Hautcommissariat des Nations unies aux droits de l’homme,

dans les rues de Kananga ; Kinshasa accuse des membres de ces milices d’avoir commis ces meurtres. Ces violences ont provoqué une crise humanitaire de grande ampleur. Dans son rapport du 2 octobre sur la mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en RD Congo (Monusco), le secrétaire général de l’ONU note : « Dans la région du Kasaï, quelque 2,8 millions de personnes doivent composer avec une insécurité alimentaire critique, ce qui signifie que la proportion a augmenté de 600 % entre juin 2016 et juin 2017. […]. La perspective de maladies d’origine hydrique durant la prochaine saison des pluies reste une grave menace pour la population déplacée. » Ce climat d’insécurité a poussé plus de 30 000 Congolais à traverser la frontière angolaise où ils ont été installés dans des camps de fortune. L’arrivée massive de ces réfugiés en Angola, en l’espace de quelques semaines, a influé négativement sur les relations entre les deux pays voisins qui oscillent traditionnellement entre méfiance et animosité. Luanda, qui s’agace régulièrement de la venue de Congolais en situation irrégulière sur son territoire, procède par vagues successives à leur expulsion, souvent dans des conditions humiliantes qui irritent les organisations congolaises de défense des droits de l’homme, sans pour autant susciter une forte réaction à Kinshasa. Visiblement, la RD Congo ne

souhaite pas se fâcher avec son voisin du sud, qui s’est affirmé, au fil des années, comme une puissance militaire et économique qui compte dans la région. Des préconisations concrètes La conférence de Kananga, jugée tardive par certains, s’est tenue après plusieurs mois de flottement : les autorités congolaises donnaient l’impression de subir les événements sans y apporter les réponses adéquates, à part une répression féroce, mettant en vedette policiers et militaires débordés et enclins à tuer, comme si l’usage excessif de la force était inéluctable et que toute tentative de négociation aurait été perçue comme un signe de faiblesse. Ces travaux quoique boycottés par la frange la plus représentative de l’opposition, ont donné lieu à une série de recommandations destinées à la fois à enraciner la culture de la paix et à favoriser la

L’opération d’inscription des votants sur les listes électorales a été retardée dans le Grand Kasaï, exacerbant ainsi la tension née des reports successifs de l’élection présidentielle initialement prévue en novembre 2016.

réconciliation nationale dans le Grand Kasaï. La déclaration finale reprend une série de résolutions, notamment la création d’un observatoire de prévention des conflits, le désarmement de la population et la mise en œuvre d’un plan d’urgence de développement de la région. « Plus jamais de tueries, plus jamais de haine, mais désormais l’amour et la paix définitive dans notre espace », a prêché Ngoyi Kasandji, le gouverneur de la province du Kasaï oriental. De son côté, un porte-parole des partisans de Kamwina Nsapu a demandé pardon au nom de tous ses camarades. Ces atrocités ont jeté une lumière crue sur la coexistence difficile du pouvoir coutumier et du pouvoir moderne en RD Congo où des pratiques d’un autre âge et des croyances ancestrales sont solidement ancrées dans les traditions en milieu rural. Vers un nouveau report des élections Plusieurs questions liées à ce dossier restent sans réponses. Les autorités congolaises se cabrent quand l’ONU appelle à une enquête indépendante pour établir les responsabilités. Auraientelles quelque chose à cacher dans un pays où des responsables de l’armée sont régulièrement associés à des groupes armés et des réseaux criminels qui exploitent illégalement des minerais dans des localités reculées de l’est du pays, en proie à l’instabilité et à l’insécurité depuis plusieurs années ? La justice va-t-elle enfin sortir de sa torpeur habituelle pour accélérer les procédures visant à identifier et à sanctionner sévèrement les auteurs de cette tragédie à grande échelle ? Cette crise a une incidence sur le processus électoral en cours : l’opération d’inscription des votants sur les listes électorales a été retardée dans le Grand Kasaï, exacerbant ainsi la tension née des reports successifs de l’élection présidentielle initialement prévue en novembre 2016. Si elle a été présentée comme un pas important vers la réconciliation et le retour à la normale dans le Grand Kasaï où des charniers sont encore découverts au fur et à mesure, cette conférence a toutefois été considérée par une partie de la population locale comme une simple opération de communication sans lendemain. n

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Afrique subsaharienne RD Congo

Les entreprises publiques en péril Grèves perlées, employés démotivés, sureffectifs, grogne sociale, gestion opaque… La liste des maux qui rongent les entreprises publiques en RD Congo est longue. Leur privatisation partielle serait envisagée. Par J.J Arthur Malu-Malu

L

e Comité de pilotage des Entreprises du portefeuille de l’État (Copirep), l’organe conseil du gouvernement de RD Congo en matière de réforme d’entreprises publiques, créé en 2009, n’a rien changé : les entreprises publiques affichent de bien piètres résultats. La plupart d’entre elles ont simplement modifié leur statut et leur nom, pour devenir des sociétés commerciales assujetties à un contrat de performances. Pourtant, les nominations à leur tête ne répondent pas nécessairement à des critères de compétences. Le clientélisme demeure la règle ; des chapelles politiques proposent des noms et adoubent certains candidats en fonction de leurs propres intérêts. L’allégeance à la majorité présidentielle est un élément déterminant dans le choix final. Le postulant qui revendique haut et fort son appartenance au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) peut faire basculer la décision en sa faveur. Cette situation est dénoncée régulièrement lors d’interventions des députés de l’opposition dans le cadre des séances de « questions au gouvernement » à l’Assemblée nationale, qui prennent les allures d’un feuilleton télévisé suivi avec intérêt par des millions de foyers. La gestion des entreprises publiques est plutôt opaque. Elles connaissent majoritairement de graves difficultés de trésorerie sans qu’une profonde réflexion ne soit engagée en interne pour rectifier le tir. Quoique parfois embellis par des artifices comptables, les comptes de

Comment faire passer le discours en faveur d’une privatisation auprès d’organisations syndicales qui perçoivent l’État comme la solution à tous leurs problèmes et se méfient du privé ? résultat qu’elles affichent à la fin de l’exercice – le 30 avril, comme l’exige l’OHADA (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires) que la RD Congo a rejointe en 2012 –, sont, pour la plupart, déficitaires. Des gestionnaires fautifs mais peu inquiétés Si elles ne produisent pas suffisamment de richesses pour prétendre atteindre leurs objectifs, elles ne s’acquittent pas non plus promptement de leurs impôts. L’accumulation des impayés à l’endroit de l’administration fiscale les met en porte-à-faux, vu le manque à gagner pour le Trésor public. « Même si certaines de ces entreprises arrivent à créer des richesses, leurs employés n’en profitent pas. Les grands manitous de la direction générale accaparent le gros du gâteau », explique un ancien haut cadre des Lignes maritimes congolaises (LMC). D’aucuns peuvent s’imaginer que les dirigeants d’une entreprise publique qui, par leur mauvaise gestion, privent l’État d’une partie de ses recettes, doivent répondre de leurs actes devant les juges.

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Que non ! La justice, habituellement instrumentalisée par les dirigeants politiques, peine à ouvrir courageusement certains dossiers. « Les gestionnaires de ces entreprises ne sont pas inquiétés. Ils dorment tranquille. Ce sont, pour l’essentiel, des politiques. Si vous êtes porté à la tête d’une entreprise parce que vous êtes l’ami de… ou membre de telle formation politique, on ne peut pas s’attendre à autre chose que ce qui se passe dans ce pays », se plaint l’ancien cadre des LMC. La SCPT (Société commerciale des transports et des ports) concentre à elle seule tous les maux qui caractérisent le secteur : des analystes estiment à quelque 5 000 le nombre d’employés qui travaillent effectivement dans cette société qui totalise environ 15 000 salariés. La situation est similaire aux LMC qui sont censées produire autour de 340 fiches de paie chaque mois, alors que, selon un responsable qui connaît les réalités de l’entreprise, « la productivité est en chute libre. Il n’y a que 150 personnes qui travaillent, mais on continue à embaucher ». L’hypothèse d’une privatisation partielle Une partie du personnel des LMC totalise jusqu’à une année d’arriérés de salaires – l’employeur ayant décidé de payer cette catégorie au compte-gouttes. À l’Office de gestion du fret maritime et à la SCPT, les salaires n’ont plus été versés depuis neuf mois au minimum. L’État envisage le désengagement de ces entreprises en vendant ses parts, tout en conservant une minorité de blocage. « L’idéal serait que 51 % des actions reviennent à des privés et que l’État reste au capital à concurrence de 49 %. La gestion n’en sera qu’améliorée, sans toutes ces interférences politiques qui paralysent l’entreprise dans son évolution et qui entravent ses performances », explique un analyste financier. Mais comment faire passer le discours en faveur d’une privatisation auprès d’organisations syndicales qui perçoivent l’État comme la solution à tous leurs problèmes et se méfient du privé ? En effet, dans l’imaginaire collectif, privatisation rime avec plan social drastique. D’où cette peur maladive du saut dans l’inconnu et cette volonté de lutter pour le maintien d’un statu quo peu enthousiasmant qui n’augure rien de bon. n


Togo

L’indispensable réforme du foncier Pour accélérer les mutations économiques du Togo, l’État réorganise la législation foncière. Un processus lent, face aux besoins de la population et les exigences économiques. Lomé, Edem Gadegbeku

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ace à la désuétude de la législation du Togo, les problèmes fonciers sont à l’origine d’une pléiade de procès interminables entre les collectivités ou les familles. « De plus en plus, nous faisons face à un dualisme dans l’interprétation de la législation relative au mal foncier (cohabitation des traditions – us et coutumes — et de la loi moderne) », s’alarme un juge. En 2016, le foncier occupait 8 869 cas (76 %) des 12 483 contentieux, selon le Tribunal de Lomé. Des différends qui se justifient en partie par le fait que « les zones approuvées pour les ventes foncières ne sont pas connues de la majorité de la population, quand bien même elles sont disponibles auprès des collectivités territoriales », décrit Issa Tchanile, du ministère de l’Urbanisme. Cette cacophonie permanente décourage plus d’un à se lancer dans l’acquisition de terrains, dans un pays où la terre appartient aux privés – collectivités familiales ou des personnes physiques – et non à l’État, comme c’est le cas chez les voisins d’Afrique de l’Ouest. Sans compter une organisation à revoir : « Des centaines d’auxiliaires exercent illégalement notre profession, au fil du temps, ils ont réussi à voler la vedette aux officiels agréés. L’exercice de la profession de géomètre est ainsi resté entre les mains d’hommes d’affaires qui financent et font exécuter les travaux fonciers avec l’appui technique des nonagréés », dénonce Dominique Lougoui, président de l’Ordre des géomètres. Depuis cinq ans, des efforts concertés entre le gouvernement et divers acteurs de la société civile sont en œuvre. Ils consistent en un vaste projet de réforme du Code foncier, via une approche participative. Ces efforts se

sont accélérés essentiellement ces derniers mois parce que la sécurisation foncière est l’un des critères phares auxquels le Togo doit satisfaire pour bénéficier de l’important appui financier du MCC (Millenium Challenge Corporation). Une mue accélérée « C’est dans cette perspective que le gouvernement a entrepris l’élaboration d’un nouvel avant-projet du Code foncier qui a fait l’objet de plusieurs ateliers régionaux et nationaux. La volonté politique de résoudre ce problème existe ; il nous faut dès lors de nouveaux instruments juridiques », rassure Fiatouwo Sessenou, ministre en charge de l’Urbanisme et de l’habitat. L’une des finalités de cette volonté gouvernementale est également de faire du transfert de propriété foncière l’un des indicateurs de taille dans l’amélioration du climat des affaires. « Il faut alors dorénavant un seul système de référencement des terrains pour réduire les litiges y relatifs. Nous sommes à la 4e génération des titres fonciers. L’adoption et la validation en cours d’un avant-projet sur le foncier au Togo devraient accélérer la mue attendue », complète le cartographe Koffi Dackey. « Le temps presse et l’heure doit être aux actes et non aux promesses. Malgré les multiples assurances et les garanties fournies par les autorités, les changements annoncés sont très peu perceptibles sur le terrain », s’impatiente Kodjo Akou, néo-acquéreur de parcelles en zone péri-urbaine à Lomé. Ce dernier, tout comme un grand nombre de Togolais, juge « encore trop longue, tatillonne la procédure de sécurisation de tout terrain payé », deux ans environ, sans oublier la lenteur du processus judiciaire, en cas de litige.

« Il faut dorénavant exiger le titre foncier lors de l’achat de tout terrain ! C’est à juste titre que le Code foncier retouché accorde un pouvoir plus important aux chefs traditionnels dans le règlement des litiges. Les différends autour des terrains vont diminuer avec cette législation naissante, mais ce nouvel outil juridique ne va pas gommer définitivement les différends dans ce secteur. L’État devra alors passer nécessairement aux mesures punitives à partir de cet instant », concède Fiatouwo Sessenou. L’adoption d’un nouveau Code foncier constituerait ainsi une étape très importante dans l’amélioration de la productivité agricole et la sécurisation des terres. Dans un pays dont la population est occupée à 70 % par l’agriculture, cette nouvelle organisation et réglementation du monde foncier devront apporter une plus-value à la création de la richesse. En attendant le vote du nouveau Code foncier par le Parlement, son avant-projet est passé en Conseil des ministres le 22 juin 2017 pour une première lecture. D’autre part, l’automatisation de la délivrance du permis de construire au Togo est effective depuis octobre 2017. Cette délivrance était autrefois régie par un décret datant de 1967, coûtant 300 000 F.CFA (457,30 euros) pour huit mois de processus de délivrance. De nos jours, il coûte 30 000 F.CFA et dure 30 jours. « Bientôt, les actes de vente régis par le nouveau code foncier seront établis uniquement par les notaires et nous allons ainsi éviter les réseaux mafieux qui empoisonnent la vie des Togolais. » Il est prévu un fonds de garantie lorsque l’État aura commis une erreur dans l’établissement des titres fonciers, afin qu’il ait réparation en faveur des victimes », conclut le ministre Sessenou. n

La prochaine adoption d’un nouveau Code foncier constituerait ainsi une étape très importante dans l’amélioration de la productivité agricole et la sécurisation des terres. Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 29


Afrique subsaharienne Cameroun

CAN 2019 : un terrain semé d’obstacles L’harmonie semble retrouvée entre la Fécafoot et le tandem FIFA-CAF. Retour sur les événements tumultueux qui ont failli faire perdre au Cameroun l’organisation de la CAN 2019, objet de toutes les convoitises. Yaoundé, Julien M. Evina

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es derniers mois, les Camerounais sont passés par toutes les émotions. Ils ont surtout vécu avec la peur de voir leur pays perdre l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations, la CAN 2019. Cette menace était réelle depuis l’arrivée du nouveau président de la Confédération africaine de football (CAF), Ahmad Ahmad. Qui a laissé croire que les premières réformes du football africain auxquelles il allait procéder visaient particulièrement le pays de Roger Milla.

2019, la Coupe d’Afrique des nations passera de 16 à 24 équipes ». Une situation difficile à expliquer. Elle semait surtout le doute, laissant entendre qu’Ahmad Ahmad voulait simplement retirer l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun. « Comment peut-on changer les règles de jeu pendant le match », s’offusquait Tombi À Roko Sidiki, président de la Fécafoot. Certains Camerounais allaient jusqu’à dénoncer un complot contre leur pays. Tandis que d’autres y voyaient un règlement de compte contre le pays d’Issa Hayatou. Le Cameroun promet sept sites

Le dirigeant malgache annonçait déjà la couleur par une insinuation à peine voilée, au lendemain de sa victoire face à Issa Hayatou, le président sortant : « Pour l’organisation des compétitions, je serai impitoyable avec tous les pays qui ne se conformeront pas à notre cahier des charges. » Puis, lors du symposium que la CAF organisa avec le Maroc à Rabat, Ahmad rendit publique une décision qui prenait au dépourvu la Fédération camerounaise de football et l’ensemble des Camerounais : « Dès

Le nouveau président de la Confédération africaine de football, Ahmad Ahmad.

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Car ce dernier, encore à la CAF, avait retiré début 2017 à Madagascar l’organisation de la CAN U17. Une compétition finalement organisée au Gabon. Quelques semaines avant le début de ce tournoi de football des jeunes, selon l’institution africaine, la Grande île n’avait pu présenter de stades aux normes CAF. C’est donc, selon toute vraisemblance, sur une histoire de stades que la CAF version Ahmad a, elle aussi, tenté d’épingler le Cameroun. Et pourtant, quelques jours seulement avant le symposium de Rabat, Pierre Ismaël Bidoung Mkpwatt, le ministre camerounais des Sports et de l’éducation physique, annonçait avec fierté que le Cameroun avait prévu six sites pour la CAN 2019. Ce, alors que le précédent cahier des charges convenu entre la CAF de Hayatou et le pays de Samuel Eto’o depuis 2014 exigeait quatre sites. Autant dire que l’exécutif dirigé par Ahmad Ahmad a ignoré certains des contrats passés par son prédécesseur avec les autorités du football camerounais. Celles-ci firent preuve d’un flegme remarquable : elles décidèrent au contraire de s’aligner sur la nouvelle décision d’Ahmad Ahmad, de passer de 16 à 24 nations dès la CAN 2019, proposant finalement sept sites : deux à Yaoundé (Olémbé et Mfandéna) ; deux à Douala (Japoma et Bépanda) ; un à Limbé ; un à Bafoussam et un autre site à Garoua dans le Nord. Pourtant, le président de la Confédération africaine de football n’en démordait pas, lors d’une récente réunion à Ouagadougou : « Même si la compétition devait se jouer avec seulement quatre équipes aujourd’hui,


Le nouveau patron du foot africain, Ahmed Ahmed, s’inquiète de l’état des stades au Cameroun. Certes, les travaux avancent, mais à pas de tortue. le Cameroun ne serait pas capable de l’organiser, car en l’état actuel des choses, aucun site n’est en mesure d’accueillir la compétition. » Ces propos ont sonné chez beaucoup comme un acharnement. Sentiment conforté par la décision de la CAF de reporter sine die une mission d’experts qui devaient se rendre au Cameroun du 20 au 28 août 2017, afin d’inspecter les sites de la CAN, avec Price Waterhouse Cooper, un cabinet d’ordinaire spécialisé en comptabilité et non en génie civil. Coup de sifflet final ? Telle ne fut donc pas la surprise des Camerounais d’apprendre, au milieu de ces bisbilles, que l’Algérie était prête pour remplacer leur pays. Mais que c’est le Maroc qui aurait les faveurs d’Ahmad Ahmad pour récupérer l’organisation de la CAN 2019. C’est à ce niveau qu’est intervenu le chef de l’État.

Comme si cela ne suffisait pas, la FIFA a mis en place un Comité de normalisation à la Fécafoot. Conséquence, l’exécutif en place depuis 2015, incarné par Tombi À Roko et jugé illégal par le TAS (tribunal arbitral du sport) est écarté par la FIFA. D’accord. Mais le timing choisi par la Fédération internationale de football laisse perplexe. D’autant plus que la durée de vie du Comité de normalisation (jusqu’au 28 février au plus tard) ne peut raisonnablement pas lui permettre de respecter la feuille de route de la FIFA : gérer les affaires courantes, écrire de nouveaux statuts et organiser les élections, des ligues départementales et régionales jusqu’au niveau fédéral. « Il s’agit là d’une instrumentalisation par la FIFA des problèmes du football camerounais afin de mieux le régenter. Cette manœuvre vise à terme le retrait de la CAN 2019 au Cameroun. Comment fera-t-on pour

régler tous ces problèmes et en même temps organiser cette compétition en si peu de temps ? » s’inquiète Owona Nguini, spécialiste de la géopolitique du sport. Heureusement, le président de la CAF, de son côté à l’occasion d’une réunion du Comité exécutif à Accra au Ghana, a dénoncé les intentions qu’on lui prêtait : « Je n’ai jamais voulu retirer la CAN 2019 au Cameroun, il est simplement de notre devoir de protéger cette compétition. C’est vrai qu’on s’est inquiété de l’état des infrastructures dans ce pays. » Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’inquiéter de l’état des stades camerounais ; certes, les travaux avancent, mais à pas de tortue. Confirmation en tout cas de cette sérénité naissante entre le Cameroun et le tandem CAF-FIFA, des envoyés spéciaux de la Fédération internationale viennent de séjourner à Yaoundé. La mission selon ces experts vise à s’assurer du fonctionnement effectif du Comité de normalisation de la Fécafoot. « Ils nous ont dit qu’ils passeront régulièrement voir comment le travail avance. C’est l’occasion de rappeler que nos rapports avec la FIFA sont au beau fixe », rassure Laurence Fotso, responsable de la communication à la Fédération camerounaise de football. n


Maghreb Tunisie

Les effets pervers d’une dyarchie Neuf gouvernements en moins de sept ans, un pouvoir équilibré mais inefficace entre le Président et le gouvernement… À quoi la révolution tunisienne a-t-elle servi ? Tunis, Ridha Kéfi

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’incapacité dans laquelle s’est trouvée l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) d’élire le nouveau président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), durant deux sessions extraordinaires, les 25 et 26 septembre 2017, après moult tentatives pour obtenir un consensus entre les blocs parlementaires, a achevé de mettre à nu les graves dysfonctionnements du système politique vaguement démocratique mis en place en Tunisie au lendemain de la révolution de janvier 2011. Cet échec, l’universitaire Noura Borsali l’impute à la tradition de « consensus » instauré comme mode de fonctionnement de l’Assemblée nationale constituante (ANC) par la « troïka », l’ancienne coalition gouvernementale conduite par le parti islamiste Ennahdha, et maintenu, plus tard, par les partis composant les blocs parlementaires de l’actuelle l’ARP. Selon l’analyste politique, cette recherche du « consensus » ou du « compromis » a ouvert la voie aux tractations, combines et manipulations. Et aux pratiques dilatoires pour empêcher tel vote ou bloquer telle décision. Les plus courantes étant les absences volontaires pour empêcher l’atteinte du quorum, favorisant, ainsi, les reports successifs des votes (il y a eu jusqu’à six reports dans certains cas) et empêchant l’obtention de la majorité requise pour l’adoption d’une loi ou l’élection d’un membre d’une instance constitutionnelle. Outre le fait que, dans le cas de l’ISIE, cette recherche d’un consensus factice bloque l’institution, porte atteinte à son indépendance et assure

la mainmise des partis politiques sur ses décisions, ce passage obligé par les marchandages entre les partis induit des blocages dans le système politique et ralentit le travail du pouvoir exécutif, dont les propositions de loi, plus urgentes les unes que les autres, notamment celles dont dépend la relance économique, s’entassent dans les tiroirs de la présidence de l’Assemblée. Une crise manifeste Selon Farhat Othman, ancien diplomate et analyste politique, l’échec de l’élection du président de l’ISIE constitue « bien plus qu’une simple pantalonnade politicienne, farce burlesque ou grossière bouffonnerie. Il traduit une crise qui est la manifestation de celle, encore plus grave, d’un régime politique pratiquant l’hypocrisie en tout au nom d’une illusoire démocratie », un régime où « la légalité formelle est trouée d’illégalités sans nombre ». « La crise de l’ISIE est la preuve de la banqueroute morale et politique du système étiqueté consensuel et illustre le passage du consensus comme accord et consentement collectif à un accommodement des plus forts, une alliance stratégique, un arrangement d’intérêts par une entente malhonnête n’ayant point en vue l’intérêt de la patrie, mais ceux des partis prétendant en être l’incarnation », ajoute Farhat Othman. Qui conclut par cette interrogation traduisant le scepticisme actuel d’une grande partie des Tunisiens : « Qu’est-ce qui différencie, au final, de tels partis des gouvernants de la dictature qui disaient connaître l’intérêt du pays, lui dictant leurs choix ? »

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Beaucoup de Tunisiens, à commencer par le chef de l’État, appellent à une révision de la Constitution. Si le système politique acte l’effacement de la fonction présidentielle, il ne favorise en rien le gouvernement.


Blocage de l’action gouvernementale On retrouve ce même scepticisme chez l’historien Yassine Essid qui qualifie le régime actuel en Tunisie d’« hybride caractérisé par la responsabilité d’un chef de gouvernement devant une Assemblée dépositaire de la souveraineté populaire, censée traduire en lois la volonté générale, et l’imposer en dernier ressort ». Or, poursuit le chroniqueur, « sans une rationalisation ni un encadrement suffisants des capacités du parlement et de la conduite des partis qui le composent, les projets législatifs du gouvernement se retrouvent contrecarrés par une assemblée de députés qui passent leur temps à faire de l’obstruction à travers des manœuvres dilatoires, et par des rivalités et des conflits de personnes, annihilant ainsi l’action gouvernementale ». Le tableau brossé par Yassine Essid ferait sourire s’il ne laissait présager un avenir sombre pour la jeune démocratie tunisienne : « La longueur des palabres des élus, la complexification du travail législatif, l’absence d’une majorité nette dont serait issu le chef de l’exécutif, qui lui offrirait un soutien fort et indéfectible, font que les lois sont constamment déportées vers un parlementarisme exacerbé. À cela s’ajoute l’instabilité d’un champ politique où personne ne décide de rien, bouleversé en permanence par l’exode des uns, l’incompétence et l’indifférence des autres. » Un système hybride Au lendemain de la révolution, l’ANC a planché sur la rédaction d’une nouvelle Constitution. Pour éviter les dérives du régime présidentiel qui avait dégénéré en dictature durant les règnes de Bourguiba et Ben Ali, les Constituants ont abouti à un système hybride, fruit du compromis entre ceux qui souhaitaient un régime parlementaire classique (les islamistes d’Ennahdha) et ceux qui demandaient plutôt un régime semiprésidentiel plus favorable au chef de l’État (les libéraux), avec un pouvoir exécutif partagé entre le président de la République et le chef du gouvernement ; pouvoir réquilibré, du moins formellement, au profit du second. Si, sur le papier, ce système offre la garantie d’empêcher toute possibilité de retour à la dictature, il a abouti, dans la réalité, à un dispositif non

viable, car au-delà des contraintes de la Constitution, souvent d’ailleurs dépassées (ou contournées) par la pratique politique, le système actuel se caractérise par des blocages à tous les étages. D’abord, au niveau de l’Assemblée, le détenteur du pouvoir initial, où, au lendemain des législatives de 2014, la constitution d’une coalition des deux partis disposant du plus grand nombre de sièges, le libéral Nidaa Tounes et le conservateur Ennahdha, n’a pas abouti au but recherché : assurer au chef du gouvernement une majorité confortable pour faire passer les douloureuses réformes qu’il est censé mettre en oeuvre. Le blues de Béji Caïd Essebsi Au contraire, à plusieurs moments, le chef du gouvernement a été lâché par sa présumée majorité et s’est trouvé en minorité, parfois alors soutenu par l’opposition, notamment dans la guerre contre les barons de la corruption et de la contrebande qu’il a déclenché en mai dernier. D’autre part, une grande partie des projets de lois présentés, notamment pour réformer l’économie, ont souvent été combattus par les députés des deux partis majoritaires et n’ont été adoptés qu’après avoir été vidés de toute leur substance, les intérêts partisans ou corporatistes (avocats, médecins, juges, etc.) passant souvent avant ceux de l’État et de la nation. Dans ce système aux contours flous, le chef du gouvernement, qui est censé conduire les affaires de l’État, n’est pas adossé à une majorité franche, mais à une vague coalition de partis, dominée par Nidaa Tounes et Ennahdha, deux formations dont les convergences sont beaucoup moins nombreuses que les divergences. Pis encore : il n’a pas seulement les mains liées par l’Assemblée, passage obligé pour toutes les décisions, mais il n’a pas la légitimité nécessaire pour imposer ses choix et ne peut même pas choisir ses ministres, ni même ses conseillers et les membres de son cabinet, dont les noms lui sont la plupart du temps dictés par les partis. On voit donc que la cohérence de l’ensemble en prend un coup et que le rendement du gouvernement s’en ressent.

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Maghreb Béji Caïd Essebsi, qui s’est souvent plaint des « prérogatives limitées » que lui accorde la Constitution de 2014, se sent de plus en plus à l’étroit dans son rôle de chef de l’État. Et le Président l’exprime désormais ouvertement, en appelant à réformer le système politique qui, selon lui, « bloque le pays ». « Tout le monde s’accorde à dire que le système politique issu de la Constitution actuelle souffre de plusieurs insuffisances. C’est un système qui paralyse pratiquement l’action du gouvernement. Son caractère hétérogène n’aide pas le gouvernement, n’importe quel gouvernement, et le pouvoir exécutif en général à accomplir leurs fonctions pour ce qui est de la gestion de l’État et de la réalisation du développement dans une société démocratique où sont consacrées la liberté et la dignité », a-t-il déclaré, dans un entretien aux journaux Assahafa et La Presse, le 6 septembre 2017. Et le Président d’ajouter : « Nous vivons aujourd’hui en Tunisie dans un régime politique particulier où on se soucie de l’indépendance des institutions au point de bloquer le pays et de le paralyser. Dans ce régime, certaines instances indépendantes bénéficient de prérogatives exceptionnelles au point de faire fi de l’autorité de l’État et des institutions constitutionnelles. » Si, à l’instar de certains analystes, on peut voir dans cette sortie de Béji Caïd Essebsi l’expression d’une nostalgie pour le régime de pouvoir personnel qui a duré une soixantaine d’années en Tunisie et au sein duquel il avait fait lui-même l’essentiel de sa carrière politique, on ne peut, à la vérité, que souscrire à son appel à une révision de la Constitution et du système politique en vigueur. L’effacement de la fonction présidentielle et la réduction à presque rien des prérogatives du chef de l’État, bien qu’élu au suffrage universel direct, n’a nullement profité au chef de gouvernement, formellement reconnu seul représentant de l’exécutif, mais dont les pouvoirs demeurent ceux d’un Premier ministre révocable à tout moment. S’il n’est pas à l’origine des mauvaises prestations de toutes les équipes gouvernementales qui se sont succédé ces dernières années et n’ont pas réussi à infléchir le cours de la crise que vit le pays et qui fait regretter à beaucoup la fin de la dictature, ce système les justifie en grande partie. n 34 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

Libye

Les « sauveurs de la Nation » se multiplient Par la force, par la rue, par l’histoire, par défaut. Chaque figure libyenne a choisi sa propre tactique pour émerger. Devant cette multiplicité de stratagèmes et d’acteurs, la communauté internationale a été forcée de rebattre les cartes. Tripoli, Mathieu Galtier, envoyé spécial

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our mesurer l’effervescence politique d’un pays, ausculter les tags est généralement un bon thermomètre. À Tripoli, depuis quelques mois, une forte fièvre s’est emparée des murs. « Le retour à la monarchie ramènera la stabilité », « Oui à l’armée de Haftar ». De quoi donner des sueurs froides à Faez Serraj, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN) reconnu par les Nations unies, sur l’état d’esprit bouillonnant de la capitale où il se trouve. Le dirigeant pourra toujours se rassurer en contemplant les nombreuses affiches sur lesquelles le portrait de son principal rival, Khalifa Haftar, est barré d’une croix rouge. Mais c’est au-delà des frontières libyennes, dans les capitales étrangères et au siège des Nations unies, que l’avenir de Faez Serraj et celui de son pays se jouent. Après six ans à voir le malade libyen souffrir, la communauté internationale a décidé de nommer, en juin, un nouveau médecin-chef à la tête de la mission de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé. Sa première décision : changer le traitement. L’accord politique de Skhirat, signé le 17 décembre 2015, a donné naissance au GUN et au Haut Conseil d’État tout en réaffirmant la légitimité de la Chambre des représentants basée à Tobrouk, à l’est du pays. Le remède devait donc émerger de ces trois institutions en excluant les autres parties. Un traitement qui a

rapidement échoué. Faez Serraj, nommé par l’ONU parce qu’il n’était pas clivant, n’a jamais réussi à s’imposer dans le cœur des Libyens. Trop faible pour empêcher les crises plus ou moins aiguës. L’autoproclamée « Armée nationale arabe libyenne » du maréchal Khalifa Haftar s’emparait en mars du croissant pétrolier, qui recèle 70 % de l’or noir du pays. Le retour des monarchistes Au printemps, Saïf el-Islam, le fils préféré de Kadhafi, est annoncé libre par ses anciens geôliers de la ville de Zintan. D’anciens dirigeants de la Jamahiriya, condamnés à mort, sont évacués de leur prison de Tripoli et passent sous le contrôle du chef de brigade Haythem Tajouri, qui les considère comme ses hôtes et non ses prisonniers. Plus incongru, deux membres de la famille royale se permettent de passer sous les projecteurs. C’est le Mouvement pour le retour à la Constitution de 1951 prônant le couronnement de Mohamed Senoussi, l’héritier direct du trône, qui est à l’origine des tags monarchistes qui essaiment à Tripoli. « Le retour à la monarchie et donc à la constitution de 1951 avec les amendements de 1963 est non seulement la seule solution qui reste mais c’est la meilleure car le roi est une figure centrale qui n’est ni politique, ni tribale, ni militaire », résume Alamine Abomagir, partisan de la cause royaliste.


Les dangers d’un référendum constitutionnel

Le politologue libanais Ghassan Salamé (à gauche) et Faez Serraj.

Basit Igtet, le candidat improbable À 54 ans, Mohamed Senoussi, exilé au Royaume-Uni, accepte de revenir au pays seulement à l’appel de la population. Profitant de cette tergiversation, son cousin, Ahmed Idriss, avec les mêmes arguments que les soutiens de son parent, s’est dit prêt en septembre à être le chef de l’État pour une période transitoire de trois à quatre ans, en attendant la tenue d’une consultation populaire pour savoir si les Libyens veulent une monarchie ou une république. Dernière convulsion en date, la tenue le 25 septembre, malgré son interdiction par le gouvernement d’union nationale, d’une manifestation au cœur de Tripoli en soutien à Basit Igtet. À 47 ans, l’impétrant cumule toutes les tares possibles pour les Libyens. C’est un millionnaire qui vit à l’étranger (en Suisse) et travaille avec le Qatar. Son père est mort en Afghanistan alors qu’il se battait aux côtés de Ben Laden. Son beau-père, Edgar Bronfman Sr., a dirigé le Congrès juif mondial et a fait fortune dans l’alcool. En 2014, Basit Igtet, candidat au poste de Premier ministre, était surnommé « Monsieur Pyjama » parce qu’il se moquait de ses concitoyens qui portaient l’habit traditionnel, ressemblant, selon lui, à un habit de nuit. Trois ans après, son rassemblement n’a convaincu qu’une centaine de personnes mais Basit Igtet ne

fait plus rire. « Il parle honnêtement de la situation économique catastrophique, ce qui est le principal problème en Libye », se félicite Youssef Az-Zaïdy, entrepreneur tripolitain. La chute du dinar – un euro s’échange 9,65 dinars au marché noir contre 1,61 au taux officiel –, provoque une pénurie de liquidités qui touche toute la population. La lourde tâche de Ghassan Salamé Depuis six mois, la Libye a donc vu émerger de nombreux prétendants, plus ou moins crédibles, qui tous dénoncent l’accord de Skhirat. Ghassan Salamé a relancé les discussions en appelant à amender le texte pour rassembler une plus large frange. Le 24 juillet, les deux principaux rivaux, Khalifa Haftar et Faez Serraj, se sont rencontrés en France. « Je ne veux pas que l’accord politique soit la propriété privée de tel ou tel, mais qu’il soit ouvert à l’ensemble de la population, ça, je le dis clairement à tout le monde », a déclaré publiquement Ghassan Salamé évoquant notamment le courant monarchiste et les partisans de Saif el-Islam, pourtant réclamé par la Cour pénale internationale. En attendant cette ouverture, un premier round de pourparlers organisé à Tunis en septembre, réunissait des délégués du Haut Conseil d’État (ex-Congrès général national, assemblée législative élue en 2012) et de la Chambre des représentants (assemblée législative élue en 2014).

Trois points étaient à l’ordre du jour : la réduction du Conseil présidentiel – cabinet resserré du gouvernement d’union nationale – de neuf à trois membres ; la séparation des fonctions de Premier ministre et de président du Conseil, occupées aujourd’hui par Faez Serraj, et la fonction de commandement de l’armée, poste que lorgne Khalifa Haftar et actuellement aux mains des civils du Conseil présidentiel. Ces amendements devront être acceptés par les deux assemblées. Le chef de la mission de l’ONU en Libye espère la tenue d’élections législatives et présidentielles avant l’automne 2018. Il souhaite aussi un référendum sur la proposition de Constitution rédigée par l’assemblée constituante. Un programme électoral ambitieux, fortement tempéré par le président de la Haute commission nationales aux élections (HNEC). Pour Emad Essayeh, impossible d’envisager le référendum : « Si on me demande d’organiser ce scrutin, je dirai non. Pour cela, nous aurons besoin d’un haut niveau de sécurité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. En cas de référendum, les fédéralistes vont manifester et les minorités Toubou, Touareg ou Amazigh [qui ont boycotté l’élection des membres de l’assemblée constituante] montreront leur opposition. » Le texte proposé actuellement fait l’objet d’un recours juridique. La HNEC, en revanche, se dit prête pour les deux autres élections mais elle a besoin de six mois de préparation après le vote de la loi électorale qui n’est pas encore rédigée… Tout l’art de Ghassan Salamé sera d’intégrer les nouveaux acteurs tout en ménageant les « historiques » qui risquent de perdre leur place comme Abderrahman Sewehly, le président du Haut Conseil d’État, mais surtout Aguilah Saleh, le chef de la Chambre des représentants. « Aguila Saleh a toujours montré son peu d’intérêt pour changer la situation actuelle dans laquelle il a un pouvoir considérable, notamment vis-à-vis de Haftar. Donc, soit Saleh bloque le vote des amendements ou, même s’ils sont acceptés, cela prendra du temps pour s’accorder sur les nouveaux noms. » Pas sûr que Haftar, Igtet, les kadhafistes et les monarchistes lui laissent ce temps. n

Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 35


Maghreb Algérie

Dalia Ghanem Yazbeck

Chercheur au Carnegie Middle East Center

L’Algérie doit faire entendre sa voix Pour la politologue Dalia Ghanem Yazbeck, l’Algérie, bien qu’empêtrée dans ses affaires internes, doit continuer à peser au Maghreb, user de son expérience. Ce, alors que la crise malienne impose de nouvelles solutions. Propos recueillis à Alger par Faten Hayed

Quelle analyse faites-vous des premières annonces du nouveau Premier ministre, Ahmed Ouyahia, en matière économique et de défense ?

Ces annonces sont sans surprise. Il n’y a rien de nouveau. Les Algériens s’y attendaient car cela fait plusieurs mois que les décideurs lancent des indices et se préparent à l’idée de l’austérité. Depuis la chute du prix du pétrole à la mi-2014, les dirigeants ont en tête des mesures strictes mais bien sûr ils prennent des précautions pour éviter un scénario à la Octobre 1988. Ils ont bien préparé les esprits depuis 2014 pour de telles annonces. Ajoutons à cela un autre élément, la fatigue politique. Il semblerait que le citoyen algérien n’écoute plus que d’une oreille les propos de ses leaders… Ahmed Ouyahia est souvent décrit comme étant « l’homme de la situation », pourtant sa nomination a surpris les observateurs.

Sa nomination ne m’a pas étonnée. C’est son énième retour ! Ahmed Ouyahia est un acteur politique pragmatique ; c’est pour cela qu’il a duré si longtemps et qu’il continue de revenir encore et encore malgré ses multiples revers politiques. Il a une expérience de la scène politique algérienne, il est réaliste et sait se montrer loyal. Ainsi, il est resté fidèle au président Bouteflika malgré

AQMI est le plus ancien groupe djihadiste dans la région, le plus résilient et celui qui a démontré ses capacités d’adaptation. Nous continuerons d’entendre parler de ce groupe qui restera maître de la bande sahélo-sahélienne ces prochaines années. 36 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

Ahmed Ouyahia a été nommé Premier ministre le 15 août 2017

son départ forcé à la tête du RND en 2012. C’est un acteur qui sait quand changer son fusil d’épaule. Ainsi, Ahmed Ouyahia était un « éradicateur » et pourtant avec l’avènement de Bouteflika, il a changé de discours et a soutenu le projet de loi pour la réconciliation nationale. Et puis c’est un politique qui a de bonnes relations avec l’establishment, qu’il soit militaire ou politique. Tous les clignotants, politiques, économiques, diplomatiques, semblent au rouge. Quel regard porte le monde sur l’Algérie ?

Il est clair que l’Algérie n’est plus vue comme autrefois, à savoir comme étant « La Mecque des révolutionnaires ». Mais c’est un pays qui pèse encore régionalement. L’Algérie a joué et continue de jouer un rôle crucial dans la résolution du conflit libyen. Elle est un acteur crucial pour le voisin tunisien. C’est l’Algérie qui a aidé aux négociations entre Nidaa Tounès et Ennahdha en apportant sa pièce à l’édifice de la transition et de la paix en Tunisie. C’est aussi l’Algérie qui aide le voisin tunisien en matière de sécurité. Le pays joue un rôle crucial également en Libye, au Mali, et aussi dans le Sahel notamment en matière de lutte contre le terrorisme. Il est d’ailleurs un partenaire pivot pour les États-Unis et l’Europe au Sahel. Sans oublier son rôle clef au sein de l’Union africaine. L’Algérie a joué un rôle de premier plan dans la création et le financement des organisations de l’Union. Elle a poussé à l’adoption de la Convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, document qui a été suivi par le protocole relatif à l’établissement du Conseil de paix et de sécurité


pas s’étonner qu’elles soutiennent des groupes armés. De plus, la violence indiscriminée des forces maliennes avec à leurs côtés, celles de la France, a poussé plusieurs populations, non pas à prêter allégeance aux forces de l’État, mais à chercher protection auprès des groupes armés. En bref, la violence indiscriminée des forces de sécurité contribue souvent à la radicalisation des jeunes, à faire naître en eux un désir de vengeance ou de protection. Comment percevez-vous l’engagement de l’Algérie dans le Sahel à travers l’accord de paix pour le Mali, mais aussi l’Afripol et toutes les initiatives sécuritaires dans la région du Sahel ?

L’Algérie a une grande expérience diplomatique et de grandes capacités matérielles aussi. Le pays a un grand rôle à jouer dans le Sahel. Il est d’ailleurs le seul acteur à avoir des forces de sécurité aussi sophistiquées, bien entraînées, disposant de l’expérience en matière de lutte antiterroriste. Il faut que le pays continue ses efforts pour protéger ses frontières mais aussi qu’il aide ses voisins car les aider c’est s’assurer une sécurité et stabilité sur son propre sol. Pensez-vous qu’AQMI a perdu son aura face à l’EI en Afrique du Nord ?

de l’Union africaine qui est entré en vigueur en 2003. Depuis 2004, les Algériens ont occupé le poste de commissaire à la paix et à la sécurité dans l’organisation. En outre, Alger a joué un rôle important dans le processus de Nouakchott, lancé en 2013, qui favorise la coopération régionale en matière de sécurité. Après la nomination d’Abdelkader Messahel aux Affaires étrangères, le doute s’est installé sur les engagements pris par son prédécesseur, notamment au Mali. Pensez-vous que l’accord d’Alger est un peu plus fragilisé ?

L’accord d’Alger était déjà fragile au départ. Il est vrai que le départ de Ramtane Lamamra, « Monsieur Afrique » a étonné tout le monde. Cependant, je ne pense pas que cela ait un impact. Pourquoi le chaos résiste-t-il, au Mali, en dépit des efforts internationaux ?

La réponse militaire n’est jamais une solution suffisante. Oui, l’usage de la force est parfois nécessaire mais il faut savoir l’utiliser. La force seule ne sert à rien, bien au contraire, elle aggrave parfois la situation. Ce qui n’a pas marché au Mali avec l’intervention militaire tient dans le manque de vision sur le long terme. Après avoir délogé les djihadistes, il fallait un plan pour le Nord-Mali et ses populations. Quand on laisse des espaces non gouvernés aux mains de groupes djihadistes – qui maintiennent un mode de gouvernance qui est perçue par les populations locales comme « acceptable » et parfois meilleur que celui de l’État central –, il faut bien remplir le vide. Si on ne fait rien pour les populations marginalisées des périphéries, il ne faut

Bien au contraire. En partant des territoires, l’État islamique a prouvé qu’Al Qaeda en général avait raison sur le fait de poursuivre la lutte étape par étape et que l’édification du Califat était prématurée. Aussi, il ne faut pas se méprendre : AQMI est le plus ancien groupe djihadiste dans la région, le plus résilient et celui qui a démontré ses capacités d’adaptation. La preuve : non seulement le groupe est présent depuis 2007 (même bien avant 1998 si on veut remonter à ses origines) mais en plus il a su et pu étendre son champ d’action à d’autres pays comme la Tunisie, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et même le Burkina Faso. Nous allons entendre parler de ce groupe ; il restera maître de la bande sahélo-sahélienne pendant les années à venir. Ahmed Ouyahia encourage la reprise de l’exploitation du gaz de schiste, dans le Sud. Certains redoutent des manifestations d’opposants et protecteurs de l’environnement, dans une région en ébullition. Ces craintes sont-elles fondées ?

Vous avez raison, on assiste au « réveil » du Grand sud. Aujourd’hui les populations se mobilisent pour réclamer leurs droits. Ainsi on a vu le mouvement des chômeurs, celui des opposants au gaz de schiste… On a vu aussi des émeutes à Ghardaia qui ne sont pas ethniques mais plus le résultat de frustrations de part et d’autre à cause des politiques menées dans la région. Il faut s’attendre à plus de mobilisation venant du Sud. On peut craindre que certains essayent d’exploiter le désordre. Je pense notamment aux groupes extrémistes et aux djihadistes qui sévissent dans la région et qui vont saisir l’occasion pour recruter localement. N’oublions pas que Mokhtar Belmokhtar est une fin connaisseur du Sud, du désert, des populations, des coutumes, etc., ce qui l’a aidé, avec son groupe, dans sa conquête du Sahel et son ascension. n Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 37


Maghreb Maroc

Le temps des tycoons À la tête des principaux partis politiques, les notables traditionnels ou les militants semblent perdre en influence face à de riches entrepreneurs. Après celle du Zaïm (chef traditionnel) le Maroc est-il rentré dans l’ère du Tycoon ? Rabat, Olivier Deau Nizar Baraka

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a scène n’est pas passée inaperçue. En plein congrès de l’Istiqlal, le plus ancien des partis politiques marocains, les assiettes du dîner volent littéralement entres deux clans opposés pour le poste de secrétaire général. Deux candidats aux antipodes l’un de l’autre s’affrontent, le sortant, Hamid Chabat, et le challenger finalement gagnant, Nizar Baraka. Pourtant c’est un troisième homme qui tire les ficelles de ce congrès, c’est même lui qui paie les assiettes cassées : Hamdi Ould Errachid, un des plus gros financeurs du parti, vient de renverser ses alliances pour permettre l’élection d’un nouveau représentant à sa tête. Au-delà de financer le congrès avec la contribution d’un autre homme d’affaires du mouvement, Abdessamad Qayyouh, Hami Ould Errachid place ses partisans aux postes exécutifs du parti dont il devient un des patrons de fait. L’hebdomadaire TelQuel retrace les contours de ce congrès de tous les débordements, tout en plaçant en couverture sa photographie, trônant tel un parrain dans un fauteuil en cuir. « Ould Errachid n’est pas le seul milliardaire en politique, il fait partie d’une tradition de notables engagés en politique et il vient d’une région

importante pour le parti, le Sahara, dont il a assuré les deux présidences de région à l’Istiqlal grâce à son influence », commente Abdellah Tourabi. L’éditorialiste poursuit : « L’intérêt de cette séquence politique, c’est aussi que le profil du nouveau dirigeant, Nizar Baraka, technocrate et politique expérimenté, donne au parti des perspectives pour une intégration au gouvernement alors qu’il siège dans l’opposition aujourd’hui. » Du coût des campagnes électorales Mais argent et politique font-ils bon ménage ? En 2013, invité à un séminaire de la Banque mondiale sur la gouvernance, Hamdi Ould Errachid déclarait sous les yeux ébahis de ses hôtes qu’une campagne politique « coûte cher, plus de deux millions de dirhams (180 000  euros) » avant d’enchaîner devant le silence de ses interlocuteurs : « Ne vous inquiétez pas, on s’y retrouve. » Cette déclaration, surprenante pour qui n’a pas observé les élections et ses campagnes politiques aussi éphémères qu’ostentatoires, témoigne des réalités du terrain. Selon la loi électorale, l’État prévoit 250 000 dirhams (22 500 euros) à verser aux partis politiques pour la

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Hamid Chabat

campagne électorale de leur candidat. « Les frais sont bien plus élevés, les campagnes se professionnalisent et nous devons payer des permanents », explique Hassan, ancien directeur de campagne dans la ville de Mohammedia. Le phénomène d’achat de voix, abondamment commenté, alourdit parfois la facture. Un cadre du PJD, le parti islamiste à qui les 120 sièges d’élus ont assuré le droit de diriger la coalition gouvernementale, considère que son parti « n’est pas riche et ne fait pas campagne avec l’argent ». Il sourit, se remémorant l’échec de certains candidats fortunés de Casablanca : « Lorsque le candidat rival utilise ce moyen, nous

Les questions d’argent et de vote politique demeurent taboues du côté des électeurs. Tandis que l’enrichissement personnel au pouvoir reste l’un des arguments politiques les plus utilisés pour disqualifier son adversaire.


des élections d’octobre 2016. Il avait même quitté son parti lors de la défaite de 2011 pour mieux rester au gouvernement. Il a été intronisé président du RNI pour sauvegarder les intérêts du parti dans la négociation gouvernementale », explique un commentateur politique. Aziz Akhannouch pèse effectivement, autant par sa fortune – estimée à 1,4 milliard de dollars par Forbes – que par les relations de proximité qu’on lui prête avec le monarque. L’enrichissement instrumentalisé

Hamdi Ould Errachid

disons aux électeurs « prenez leur argent mais donnez-nous vos voix ! » » Le parti islamiste avait pointé du doigt avec insistance le parti Authenticité et Modernité (PAM), arrivé deuxième avec 100 députés élus, et dont les candidats sont de manière assez récurrente des hommes d’affaires du milieu rural en capacité d’assumer les frais de campagne. « Le PAM ne serait pas deuxième sans l’argent », dénonçait alors le directeur général de la formation islamiste Abdelhaq El Arabi, le soir des résultats. D’autres partis semblent se transformer au contact de ces logiques. Des technocrates et hommes d’affaires aux commandes Dans son dernier ouvrage, la politologue Mounia Bennani Chraïbi revient longuement sur la transformation du parti socialiste historique, l’USFP. « Il s’est transformé d’un parti de cadres intellectuels urbains dans les décennies précédentes en un parti d’entrepreneurs, plutôt du milieu rural. L’élection de 2016 étant l’aboutissement quasiment parfait de ce processus » écritelle à l’issue de la collecte des données professionnelles et géographiques des nouveaux élus.

« L’argent et les sponsors financiers en politique ne sont pas une nouveauté au Maroc. De tout temps, il y a eu des sponsors et des élections de riches notables », nuance Abdellah Tourabi. « Ce qui est nouveau c’est peut-être la place plus importante que prennent certains hommes d’affaires dans les partis sans mélanger les différentes situations. De manière générale, on observe une sorte de prime à la technocratie et à ceux qui sont supposés connaître le mieux les milieux d’affaires, car la priorité de l’État est clairement le développement économique. » L’emblème de ce nouveau paradigme semble être incarné par un homme : Aziz Akhannouch. Réputé l’un des ministres les plus influents du gouvernement, il a été propulsé à la tête du parti RNI en octobre 2016. Le patron du groupe AKWA est connu pour sa prodigalité dans sa région d’origine, le Souss. Il vient d’ailleurs d’une famille dans laquelle politique et affaires vont de pair. Son père avait bénéficié du monopole de distribution nationale de l’essence en remerciement de l’engagement dans le mouvement national marocain. « Aziz Akhannouch n’avait jamais joué les premiers rôles politiques, jusqu’à l’issue

Le débat entre argent et politique est aussi marqué par des tabous et de la discrétion du côté des électeurs. « Sur les enquêtes électorales que nous avons menées, aucun enquêté n’avoue avoir touché de l’argent pour voter, la question est mal vécue. Sans doute parce que nous touchons là aux valeurs et que cette pratique n’est pas considérée comme éthique », explique un chercheur basé à Rabat. L’accusation d’enrichissement au pouvoir est d’ailleurs une des attaques les plus fréquentes pour disqualifier ses opposants, en témoigne la récente polémique interne qui agite le PAM. Dans un contexte de renouvellement de leadership du parti, un de ses membres éminents, Fatima-Ezzahra Mansouri, pointe du doigt l’enrichissement de certains cadres du parti, sur fond de crise interne. L’éthique reste dans ce contexte un des principaux arguments du parti islamiste, particulièrement efficace dans les circonscriptions urbaines dans lesquelles il réussit à faire élire et réélire ses cadres sur une image de probité. Ce qui pose un débat de fond au sein des formations partisanes : où tracer la ligne de l’influence entre idées politiques et argent ? « Le processus de formation de l’élite politique est asymétrique, favorisant ceux avec le plus de ressources mais il reste aussi dépendant d’un équilibre entre jeux de pouvoir locaux et orientations nationales », explique un politologue qui nuance : « Les notables sont quasiment inévitables dans le rural mais les élections se jouent aujourd’hui dans les villes, il y aura un jour un aggiornamento des partis à cet égard. » Tandis que les manœuvres de recomposition des leaderships partisans avancent à grand train, la question de l’argent pourrait se poser avec de plus en plus d’acuité. n

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Événement Spécial Women in Africa

Des femmes d’influence La première édition de l’initiative Women in Africa s’est tenue à Marrakech du 25 au 27 septembre. Ce nouveau rendezvous part à la conquête de l’égalité hommes-femmes sur le continent. Un événement riche en contenus. Marrakech, Olivier Deau

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rofitant des douces températures estivales de Marrakech, au milieu de jardins irrigués par des sâqiya typiques de l’architecture arabo-andalouse, le Forum Women in Africa est mis à flot sous la houlette de sa présidente Aude de Thuin, puisant dans un vivier de femmes chefs d’entreprises ou cadres en responsabilité pour alimenter les plans d’action ambitieux de ce nouveau venu parmi les forums du continent. « L’Afrique est le continent où les disparités de genre sont les plus fortes au monde et pourtant c’est un continent qui doit beaucoup à ses femmes », témoigne Elisabeth Medou Badang, présidente d’Orange Cameroun, gagnée par l’enthousiasme et la concentration de l’audience. Plus de 300 personnes, venues de plus de quarante pays du continent, échangent avec les panélistes, aussi aisément en français qu’en anglais. D’emblée, un certain pragmatisme quasi entrepreneurial se dégage de l’assistance, ainsi qu’une détermination à inverser les tendances statistiques que des rapports préalablement établis par l’organisation viennent pointer. L’égalité au bénéfice de tous

Puisés dans les rapports de cabinets de consultants – Roland Berger et Deloitte sont partenaires du WIA – ou des organisations internationales, les arguments sont taillés et polis pour mieux faire mouche. Le PIB africain serait plus important de 12 % si l’égalité hommes-femmes était réalisée, concluait un rapport du cabinet MacKinsey. Les femmes représentent 61 % des richesses produites en Afrique mais seulement 8 % des salaires versés, selon les statistiques compilées par le cabinet Roland Berger qui sont martelés à la tribune. Actionner les leviers économiques

contre 4 % moins de deux décennies auparavant. Dans la salle du Women in Africa, aux trois quarts féminisée, les échanges fusent sur ces constats. Des décisions s’imposent « Les femmes s’interdisent parfois de postuler pour des positions parce qu’elles ont tendance à considérer qu’elles ne remplissent pas tous les critères, vous ne trouverez pas souvent ce genre de barrières psychologiques chez nos collègues masculins », observe Binta Toure Ndoye, présidente de Orabank-Mali. « Trop souvent, persiste une culture qui fait dire que certains postes ou fonctions sont réservés aux hommes. Seulement deux chefs d’État africains sont des femmes ; l’essentiel des postes ministériels est occupé par des hommes. Les filles manquent de modèles auxquels s’identifier », poursuit Bizunesh Meseret, secrétaire d’État en charge des femmes et des enfants de la République fédérale d’Éthiopie. Malgré ce constat amer, les intervenants plaident pour une approche sans confrontation à pas feutrés – « light footprint », ainsi que le préconisent les intervenantes empruntant au vocable de la tactique militaire.

Seulement 12,7 % de femmes au sein des conseils d’administration des entreprises du continent – soit 4 points de moins que la moyenne mondiale –, deux tiers des entreprises n’ayant soit aucune soit une seule femme présente à leur board. Le bilan est jugé hautement insatisfaisant tandis que la présidente fondatrice du rassemblement moque gentiment le Forum de Davos qui se targue de ses 18 % de présence féminine 40 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

Vient un monde que nous aurons à construire, un monde décarboné, décentralisé et digital, c’est ce futur que nous aurons à bâtir et toutes autant que vous êtes, êtes des pionnières dans ce monde-là.

Les faits le prouvent, l’égalité est dans l’intérêt de tous, celui des hommes comme celui des femmes, il faut se tourner vers de nouvelles idées. D’autant plus que certaines mesures comme celle des quotas montrent parfois leurs limites ainsi que l’expose une nouvelle étude de l’OCDE présentée à l’assistance. « La politique des quotas de femmes dans les listes électorales a porté ses fruits puisqu’en vingt ans, la part des représentantes élues dans les assemblées législatives est passée de 10 % à 22 % (contre 23 % en Europe). Cependant, on observe une grande hétérogénéité parmi les pays qui les ont appliqués, des différences aussi grandes qu’entre les pays qui ne les ont pas adoptés. Les quotas sont utiles et efficaces mais rencontrent des limites culturelles ou systémiques », détaille le représentant de l’OCDE. « C’est tout un système de représentation symbolique qu’il faut changer », complète la sénatrice algérienne Hafida Benchahida. Un forum de réseau et d’action Plus que jamais, le front principal de l’inégalité en Afrique semble se déployer dans le rural. Dans ces territoires, la différence de scolarisation entre filles et garçons est la plus forte (15 à 25 points d’écart), et la marginalisation des femmes des lieux de décisions est courante. Souvent employées dans l’informel, généralement attachées aux tâches les moins valorisantes dans les secteurs agricoles, les femmes africaines détiennent pourtant un important levier économique. Ce potentiel est souvent valorisé à travers les activités de l’économie sociale et solidaire qui servent souvent d’appui à un narratif enjôleur auquel se prête


volontiers Women in Africa. Alexandra Palt, directrice RSE de L’Oreal présente de jeunes leaders des coopératives féminines marocaines, dont le géant du cosmétique est le client. Fatima Ihihi et Khadija Khejjou, venues de la coopérative Toudarte pour l’arganier et de la coopérative Assafae d’Azrou pour des plantes à vertu médicinale, témoigneront de la persévérance nécessaire pour porter de nouvelles formes d’organisation de la production. Du côté gouvernemental, Nadira El Guermaï, directrice de l’Initiative pour le développement humain, un fonds marocain constitué en 2005 avec l’appui de la Banque mondiale, insiste sur l’importance du ciblage participatif, des financements et de l’engagement dans la durée pour structurer et soutenir ces initiatives. Sarah Toumi, cofondatrice d’un réseau d’économie solidaire, et membre du nouveau Conseil présidentiel pour l’Afrique du président Macron, est revenue en Tunisie après des études en France pour aider et soutenir des projets agricoles. Elle appelle à ouvrir les yeux sur cette économie sociale et solidaire qu’« on ne peut cantonner aux coopératives rurales mais qui est en train de produire des dynamiques et de l’inclusion sur tout le continent et dans tous les secteurs ».

À l’autre bout de la chaîne économique, au sommet des multinationales, la réflexion ne semble pas être très différente à en juger le discours remarqué d’Isabelle Kocher, présidente d’Engie, le géant français de l’énergie. « Les rassemblements de femmes ne sont pas tout à fait dans mes habitudes mais je comprends ce que vous représentez », apostrophe la seule femme PDG du CAC 40, « vient un monde que nous aurons à construire, un monde décarboné, décentralisé et digital, c’est ce futur que nous aurons à bâtir et toutes autant que vous êtes, êtes des pionnières dans ce monde-là. » Women in Africa a sans aucun doute réussi à ne pas

enfermer la question du genre dans un ghetto pour mieux la poser au cœur des problématiques de croissance inclusive et des secteurs d’avenir pour l’Afrique. Pari réussi ? Pas encore car les satisfactions éphémères de tribune ne semblent pas convenir à ces femmes d’influences. La présidente de l’initiative, Aude de Thuin annonce déjà la création d’un WIA Institute, centre d’études et de recherche sur le genre à Dakar ainsi que la tenue des conférences régionales « Back from Marrakech » dédiées au « suivi des discussions sur l’ensemble du continent », avant de revenir à Marrakech dans un an pour un bilan d’étape. n

Invest in African Women 2018 Un accompagnement pour l’entrepreneuriat Organisée par Women in Africa en collaboration avec la banque conseil one2five advisory, l’appel à candidature de Invest in African Women 2018 a été lancé à l’issue de la cérémonie de clôture du Women in Africa. Les lauréates bénéficieront d’« une adhésion de droit au Women In Africa Club, d’un accompagnement en 2018-2019 pour mener à bien leur projet, ainsi que d’autres prix et récompenses ». L’appel à candidatures a été émis à l’attention des dirigeantes africaines porteuses d’un projet d’investissement d’un montant supérieur à 5 millions d’euros, tant pour la création que le développement de sociétés existantes. « Les projets sélectionnés devront démontrer leur mise en valeur de la femme africaine au niveau économique, social et managérial », annoncent les deux institutions.

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Événement Spécial Women in Africa

Des talents féminins révélés par WIA Philanthropy Aude de Thuin

Fondatrice du Forum Women In Africa

Femmes de tous les pays, unissez-vous ! Spécialiste des questions de femmes sur les sujets d’économie et de société, Aude de Thuin est une entrepreneuse fonceuse qui ne conçoit pas la vie autrement que dans l’action. La sienne, bien sûr, mais aussi celle de toutes les femmes à travers le monde en les poussant à assumer enfin leurs ambitions. Pour appuyer son action, elle a publié plusieurs livres en ce sens dont Femmes si vous osiez (Ed. Robert Laffont), un titre aux allures de manifeste qui pourrait résumer sa vie. En 2014, Le Figaro la consacrait comme l’image même de la femme qui réussit. Une super woman à l’origine du Women’s Forum for the Economy and Society, de la Semaine internationale du marketing direct, du forum Osons la France… Des événements qu’elle a lancés en femme intuitive et visionnaire. « J’organise souvent des conférences pour des jeunes femmes et je leur dis : “Quand une intuition se renouvelle, c’est plus qu’une intuition, c’est sans doute un projet.” J’ai pris l’habitude d’écouter ça chez moi, et comme je suis bretonne et têtue ça finit par devenir quelque chose ! » « Beaucoup de gens me voient comme une aristo ou une bourgeoise, alors que j’ai simplement gardé le nom de mon premier mari. Rien ne m’a été donné. » Fille de boulanger, aînée d’une famille provinciale de six filles, elle y fait figure d’ovni. « J’étais ingérable. Je voulais apprendre, lire, faire plus que les autres. Ma mère n’a pas compris ça. Pour elle, l’ambition, c’était d’être fonctionnaire. » Aude de Thuin déploie désormais son énergie en Afrique en créant un Club des grandes dirigeantes qui veulent changer le destin du continent. À l’ouverture du WIA le 25 septembre, Aude de Thuin n’a pas masqué son émotion : « Organiser ce forum a été difficile. Parce que je suis une femme blanche et que j’ai créé le Woman In Africa. Je l’ai fait pour les femmes du monde entier, pas seulement pour les femmes africaines. Je voudrais vous dire, mes sœurs noires, que je suis blanche, mais que j’ai le cœur noir. » 42 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

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Pilier de Women in Africa, WIA Philanthropy est un fonds de dotation qui met à l’honneur les talents féminins les plus créatifs et dynamiques du continent. Le 25 septembre 2017, lors de La nuit des révélations WIA, six créatrices d’entreprises africaines furent distinguées après une sélection drastique par un jury international. Une initiative menée par Marine Victor-Thomas, directrice exécutive de WIA Philanthropy, en collaboration avec le cabinet de conseil Roland Berger, afin de soutenir des projets entrepreneuriaux en leur offrant une visibilité accrue et en favorisant leur mise en relation avec des clients, partenaires ou investisseurs potentiels. « Nous célébrons des femmes entrepreneures inspirantes qui vont contribuer à changer l’Afrique. Les soutenir c’est contribuer au développement économique, social et environnemental de l’Afrique », a déclaré CharlesÉdouard Bouée, PDG de Roland Berger. « Si, au travers de WIA Philanthropy, nous pouvons leur offrir la visibilité qu’elles méritent, alors elles pourront devenir des rôlesmodèles pour la future génération », a poursuivi Marine Victor-Thomas. Portraits réalisés par Yasmina Lahlou.


Six créatrices d’entreprise distinguées par WIA Evelyn Namara

Fondatrice de !nnovate (Ouganda)

Geek de l’Afrique Diplômée en informatique, Evelyn Namara est une technologue et entrepreneuse sociale passionnée par les nouvelles technologies. Mais elle ne les conçoit qu’au service du développement de l’Afrique et de l’autonomisation des femmes, tout comme un formidable outil au service de la soif d’entreprendre de la jeunesse. Les six mois qu’elle a passés en Inde au sein d’une chaîne de centres d’apprentissage pour les enfants de Bangalore et Calcutta ont affermi sa fibre sociale. Elle a dirigé l’antenne Afrique de l’Est de Beyonic, une société ougandaise innovante basée à Kampala qui utilise les technologies de paiements sécurisés sur mobiles. Evelyn Namara a également occupé le poste de directrice chez Solar Sister, une entreprise de technologie solaire qui lutte contre la pauvreté énergétique en impliquant activement les femmes dans le marché de la distribution d’énergie propre. Elle a aussi travaillé dans le secteur des télécommunications au sein d’Orange Ouganda et co-fondé GirlGeek Kampala (www.girlgeekkampala.com), un forum qui veut faire tomber les stéréotypes sur les femmes dans la technologie. « Certains systèmes d’éducation obsolètes font croire aux filles que certains cours ne leur sont pas destinés, et malheureusement la technologie en fait partie. »

Ambassadrice au Forum mondial sur la gouvernance de l’Internet (FGI), qui aide les professionnels de l’Internet âgés de 20 à 40 ans à développer leur potentiel de leadership en technologie, en affaires, en politique et en éducation. Prônant sans faillir l’esprit d’entreprendre, la « Geek de Kampala » ne pouvait que créer sa propre entreprise : ce fut !nnovate, une start-up au service des innovations technologiques pour le développement durable, « !nnovate veut répondre aux besoins technologiques du point de vue social et humanitaire. Nous travaillons sur différentes interventions technologiques pour les organisations et les entreprises qui servent principalement les sous-desservies », explique la jeune femme. Son produit phare est un système qui utilise des téléphones mobiles à fonctionnalités simples pour aider les petits exploitants agricoles à racheter des cultures de semences, des engrais et des pesticides. « Grâce à notre système d’information de gestion intégré, nous aidons les organisations à comprendre l’impact de leurs programmes. Notre projet pilote a servi 15 000 petits agriculteurs dans le cadre du programme USAid Croissance, santé et gouvernance. » Son moteur ? Servir la société.

Vivian Nwakah

Fondatrice de Medsaf (Nigeria)

Se soigner vite et bien Vivian Nwakah est née et a grandi aux États-Unis. Après des études à l’université de Chicago et dans une école de commerce en Géorgie, elle poursuit son cursus au Brésil, à l’université de Rio de Janeiro, puis en France, à la Sorbonne. Passionnée de voyage, elle a pratiquement fait le tour du monde au cours de la dernière décennie. Son expérience entrepreneuriale a débuté avec sa contribution au développement de services de soins de santé à domicile dans l’Illinois et l’Indiana. En 2012, elle décide de s’installer au Nigeria avec un projet de lancement d’une entreprise d’énergie renouvelable. C’est à force mais d’entendre des histoires de personnes mortes à cause de médicaments contrefaits ou déficients, que la jeune femme décide de créer Medsaf.

Basé à Lagos, Medsaf fournit aujourd’hui des médicaments en ligne aux hôpitaux et aux pharmacies en leur assurant qualité, sécurité et coût compétitif grâce à une gestion des stocks et une maîtrise de la chaîne du froid des plus rigoureuses. « Au départ, beaucoup de gens nous disaient que cela ne marcherait pas, se souvient Vivian. Mais le jour des premières commandes sur notre site Web fut un grand moment de fierté. Nous regardions les alertes avec fascination. Aujourd’hui, de plus en plus de médecins, infirmières et pharmaciens passent directement commande avec leur smartphone. » Les ambitions de Vivian Nwakah ? « Étendre notre développement au reste du Nigeria dans un avenir proche, puis nous implanter dans d’autres pays d’Afrique. »

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Événement

Six créatrices d’entreprise distinguées par WIA Doreen Kessy

Damilola Olokesusi

Développer le goût du savoir, dès l’enfance

Une révolution dans les transports

Fondatrice d’Ubongo (Tanzanie)

Fondatrice de Shuttlers (Nigeria)

Ubongo offre aux enfants des programmes interactifs multilingues, à la fois éducatifs et ludiques. L’objectif est de développer le goût de l’apprentissage chez les enfants à travers un contenu pédagogique sous forme de chansons et de dessins animés. Tous les enfants peuvent accéder à Ubongo, même avec le plus basique des téléphones mobiles. La société a démarré à Dar es-Salaam avec une émission télévisée axée sur l’enseignement des mathématiques à travers des histoires animées et des chansons entraînantes. Aujourd’hui, le spectacle est regardé à la télévision dans un foyer tanzanien sur quatre et par environ 1,2 million de téléspectateurs par semaine en Tanzanie, au Kenya et au Rwanda. Un nouveau contenu vise maintenant à enseigner la langue aux enfants et à les alphabétiser le plus tôt possible, dès trois ans et jusqu’à six ans. Diplômée en gestion d’entreprise, Doreen Kessy à d’abord travaillé à la Wells Fargo, puis au Zimbabwe, à Smile for Africa. Enfant, en Tanzanie, elle ne se reconnaissait pas dans les programmes télévisés, importés des pays occidentaux : « Je n’ai jamais vu de personnages qui me ressemblaient et les spectacles provenaient d’un univers totalement différent du mien. » Aujourd’hui, passionnée des questions de pédagogie, la directrice d’Ubongo est fière de fournir aux petits enfants du continent un contenu éducatif adapté et fidèle à leur réalité auquel ils peuvent s’identifier ; « fabriqué en Afrique pour l’Afrique », clame-t-elle. Si Doreen Kessy prend son travail très au sérieux, elle aime aussi s’amuser. Elle a d’ailleurs doublé la voix anglaise d’un des personnages du spectacle Ngedere, un singe très impertinent !

L’équipe d’Ubongo

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Titulaire d’un diplôme en génie chimique de l’université de Lagos, Damilola Olokesusi a travaillé dans les secteurs bancaire, pétrolier et gazier. Au cours de sa carrière professionnelle, elle fut quotidiennement confrontée à un problème collatéral : les transports à Lagos pour se rendre sur son lieu de travail. En effet, la capitale nigériane est réputée pour les difficultés liées à la circulation urbaine : embouteillages, insécurité, pollution, bruit, etc. Face à ces désagréments récurrents, Damilola Olokesusi veut créer un outil de transports efficace pour les professionnels en utilisant un système de bus pour les entreprises. Ceci a mené à la création de Shuttlers, une entreprise qui révolutionne la façon dont les professionnels se déplacent dans les grandes métropoles africaines. Damilola Olokesusi et ses associés ont conçu un système simple et efficace de covoiturage qui permet de se déplacer dans des bus confortables, climatisés et sécurisés. Les clients utilisent leur téléphone mobile pour réserver et régler leur navette. Shuttlers permet ainsi de réduire le stress des déplacements et le nombre de voitures privées pendant les heures de pointe. En tant qu’entrepreneur, Damilola Olokesusi a su innover pour résoudre des problèmes économiques et sociaux. Elle possède en outre la capacité de reconnaître les opportunités dans les problèmes quotidiens, ainsi que la ténacité nécessaire pour faire tomber les barrières.


Astria Fataki

Nonhlanhla Joye

De l’énergie à revendre

Bio, santé et nutrition dans les townships

Fondatrice d’Energy Generation (Togo)

L’aventure débuta en 2012 : la franco-congolaise Astria Fataki, alors en mission de volontariat en Inde, découvre le programme « Lighting a billion lives » qui consiste à installer des infrastructures solaires en zone rurale. De retour à Paris, la jeune étudiante à Sciences-Po veut adapter le modèle à l’Afrique subsaharienne, qui peine à développer ses infrastructures énergétiques et souffre de son faible taux d’électrification. En cause notamment des solutions technologiques importées qui augmentent les coûts d’acquisition et limitent leur développement, la maintenance du matériel, le manque de financement… « Pourquoi ne pas répondre à la problématique de l’énergie avec des ressources africaines ? Et la première ressource non exploitée, c’est la jeunesse. De nombreux jeunes inventent des solutions de génie. Il me paraissait naturel de les aider » explique-t-elle. C’est ainsi qu’est née, en 2016, Energy Generation, une structure qui accompagne le développement de solutions technologiques innovantes Made in Africa pour répondre au déficit énergétique et, à travers la Energy Generation Academy (basée à Lomé), former les futurs opérateurs énergétiques dans le cadre d’un programme intensif de douze mois. La première promotion a démarré ses cours en octobre 2016. Parmi les projets lancés, on trouve Hydro Power, un groupe électrogène qui fonctionne à l’eau (Togo) ou Be Green, une production de biogaz à base de déchets ménagers (Congo-Brazzaville), ou encore Solar Gasy, une lampe solaire qui recharge les piles (Madagascar). Pour Astria Fataki, « les solutions importées ne sont pas viables sur le long terme. C’est de l’argent perdu en transport, en frais de dédouanement… Pourquoi ne pas investir cet argent dans la R&D de solutions locales ? C’est une simple question de rationalité économique ».

Fondatrice d’Umgibe (Afrique du Sud)

C’est un luxuriant petit potager suspendu que l’on découvre avec surprise dans une petite maison d’un township de Durban, dans le KwaZulu-Natal. Alors que l’on venait de lui diagnostiquer un cancer en 2015, Nonhlanhla Joye eut l’idée de cultiver des légumes bios sur sa petite parcelle de terre. Seul moyen pour la quinquagénaire sans emploi et privée de ressources de nourrir ses enfants et petits-enfants. Fille d’agriculteurs, elle a appris à cultiver des légumes dès son plus jeune âge. Mais elle fut confrontée à deux problèmes : la terre de son jardin était infertile et ses poules mangeaient les graines à peine plantées. Lui vint alors l’idée de cultiver ses légumes à un bon mètre du sol en suspendant des sacs plastiques remplis de compost sur une structure en bois. Avantages : sa solution permet d’augmenter l’espace de production, empêche les poules de manger les légumes, demande très peu d’eau et ne nécessite aucun engrais chimique. Surprise par l’efficacité de son procédé, elle décide de s’associer avec ses voisins et des coopératives locales pour étendre la pratique et fonde alors Umgibe en 2015. Nonhlanhla Joye a peu à peu convaincu une cinquantaine de coopératives d’adopter sa méthode, formé quelque 800 personnes à la sécurité alimentaire et au jardinage urbain. « Umgibe fait vivre actuellement près de 400 familles de sept à vingt personnes chacune », précise la fondatrice qui, guérie de son cancer et loin de s’endormir sur ses lauriers, a encore de nombreux projets : la construction d’une usine pour transformer et conditionner les légumes produits par les agriculteurs, l’ouverture d’un restaurant bio, le développement des franchises dans toute l’Afrique (le label Umgibe garantit une production bio et locale de qualité)… Son credo ? « Des millions de personnes qui ont faim pourraient être nourries avec un simple petit jardin. Personne ne devrait aller au lit le ventre vide. » n

Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 45


Économie

Pour l’institut Montaigne, la France doit repenser ses dispositifs L’Institut Montaigne présente des prospectives africaines plutôt encourageantes. Ses chercheurs proposent, dans un rapport de septembre 2017, une nouvelle stratégie pour la France et une politique européenne de l’Afrique. Par Marie-France Réveillard

S

elon l’Institut Montaigne, « l’Afrique subsaharienne traverse une conjoncture globalement favorable », soutenue par la jeunesse de sa population « urbaine et connectée ». En 2010, les 0-14 ans « représentaient 44 % de la population » sur un continent qui comptera 2,2 milliards d’habitants à l’horizon 2030. Cette jeunesse devra toutefois être accompagnée en termes de « formation, d’emploi, de logement, du système de protection sociale » ; le « dividende démographique étant encore devant les Africains », explique un rapport publié en septembre 2017. Toutefois, des fragilités structurelles hypothèquent toujours la pérennité de la croissance africaine ; aussi, l’institut insiste-t-il sur la nécessité d’engager des réformes fiscales et de développer l’accès au crédit pour pallier le déficit « d’investissements dans les infrastructures ou dans le capital humain ». Dans ce contexte, les pays émergents sont-ils des « contributeurs au développement ou à l’endettement ? », s’interroge le think tank. La dette kényane est détenue à 50 % par la Chine, tandis que l’Afrique du Sud,

« Les transformations à l’œuvre dessinent une Afrique en mutation rapide, de plus en plus éloignée des images d’Épinal des nostalgiques du xxe siècle. » 46 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

l’Angola ou la Zambie sont devenus en dix ans très dépendants du partenaire chinois. Autre risque : le ré-endettement rapide de certains États. Enfin, l’Institut Montaigne propose, sous l’impulsion du soft power français, de « refonder au niveau européen le cadre réglementaire qui entoure les institutions internationales en exigeant d’elles un contrôle » renforcé pour favoriser l’investissement en Afrique. Mieux financer pour investir davantage Malgré des avancées en matière d’outils de financement disponibles et la diversification des modes de financement privé (private equity notamment), « des faiblesses majeures persistent » : l’inadéquation entre les besoins et l’offre de financement, la sous-optimisation dans l’utilisation des dispositifs d’aide publique existants, l’accompagnement insatisfaisant des entreprises, le « rapport déséquilibré au risque africain ». L’Institut Montaigne encourage donc les acteurs à « mieux faire correspondre l’offre aux nouveaux besoins de financement » en orientant davantage les crédits vers les start-up en particulier, mais aussi vers les très petites entreprises et les entreprises intermédiaires, tout en augmentant « les montants dédiés au capital-risque et au capital amorçage ». Les entreprises ont besoin de plus de « cohérence, de visibilité et d’outils adaptés », tandis que « l’architecture institutionnelle demeure toutefois complexe et gagnerait à être simplifiée ». Les auteurs de l’étude proposent la créa-

tion d’une banque française de l’export et la création d’un guichet unique d’accès aux différents outils de financement, d’assurance et d’aide technique à l’export, à destination des entreprises françaises afin de mieux exploiter les « financements en recourant à des stratégies innovantes ou en mobilisant les dispositifs d’assistance technique ». Enfin, les auteurs revienent sur « la périlleuse question du passage à l’échelle » des startup, limitant ainsi l’afro-optimisme ambiant relatif au mirage numérique africain… Un défi démographique La population africaine doublera d’ici 2050 et l’Afrique comptera plus de 300 millions de jeunes sur le marché de l’emploi. L’insertion et la valorisation des talents sont des « enjeux prioritaires. Les questions de formation, de transferts de connaissance et de compétences sont indissociables de celle du développement », précise l’Institut Montaigne. L’Hexagone doit « continuer à entretenir les ponts entre les systèmes éducatifs sur le continent et la France » face à la concurrence anglosaxonne. Le verrouillage des visas, conséquence de « la réforme établie par le gouvernement Jospin, par laquelle la France a cessé d’octroyer des visas sélectifs » a conduit les élites à partir « à Londres, aux ÉtatsUnis ou au Canada ». La France doit innover en créant « des passerelles entre les entreprises qui investissent en Afrique et le système éducatif ». Pour ce faire, l’Institut Montaigne propose de favoriser les partenariats


TROIS QUESTIONS À…

Dalila Berritane

Rapporteur de l’étude de l’Institut Montaigne

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en enquêtant pour ce rapport ? Comme vous le savez, je travaille avec l’Afrique et pour l’Afrique depuis plus de vingt ans. J’ai donc observé de près les transformations du continent africain. Je n’ai pas été surprise au sens où on l’entend. Ce qui est certain, c’est que les chefs d’entreprise et les institutionnels auditionnés ont pris la mesure des différents changements. Ont-ils opéré les transformations dans leurs organisations pour accompagner ces changements ? Le processus est en cours mais il est loin d’être achevé et il faut probablement aller plus vite et plus loin pour redéfinir une relation décomplexée avec le continent africain, ce que nous avons appelé à l’Institut Montaigne, le discours de « restart ». Il ne s’agit pas seulement de relations économiques mais aussi politiques et culturelles. L’Afrique de 2017 est demandeuse de transfert de savoir-faire, de compétences et d’expertise. La France est-elle en mesure de satisfaire cette exigence ? C’est avant tout aux Africains de définir précisément leurs besoins et leurs exigences. Que la France ou plutôt les

public-privé dans l’éducation afin d’atteindre des compétences « plus techniques ». Il pointe également les réalités des politiques de ressources humaines en Afrique : difficultés liées au recrutement de cadres reposant trop largement sur les rapatriés, l’identification des talents et leur manque de fidélisation, la trop faible expatriation interafricaine et le manque de centres de formation techniques. Enfin, l’Institut Montaigne propose aux pouvoirs publics français, une simplification des procédures en matière d’éducation et de recrutement pour faciliter « la délivrance de visas économiques et de visas étudiant. » Franc CFA et politique européenne Face aux débats nourris sur le franc CFA accusé de « reproduire l’asymétrie des relations coloniales, pour le bénéfice principal de la France et au détriment du développement des pays africains », le

entreprises et les institutions françaises puissent répondre à certains d’entre eux, c’est déjà ce qui se passe dans un monde globalisé. Une multitude d’acteurs économiques, notamment venus du Sud, opèrent en Afrique. C’est une bonne chose. Mais c’est avant tout aux Africains de définir le type de société qu’ils souhaitent pour pouvoir peser dans leurs relations politiques et économiques avec leurs partenaires. La question qui obsède une certaine partie de l’élite africaine : la FrançAfrique subsiste-t-elle, même sous d’autres formes ? Je ne suis pas certaine que cette question obsède, comme vous le dîtes, l’élite africaine des 54 pays du continent ! Ce que j’observe, c’est que les jeunes générations africaines et européennes n’ont pas cette approche. Non pas qu’elles soient naïves, mais elles sont mues par des valeurs de pair à pair, qui contournent les intermédiaires. Cette attitude nouvelle va durablement transformer l’Afrique. Nous ne sommes qu’au début d’un processus qui correspond au sens de l’histoire. Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

club de réflexion oppose la « stabilité » tout en précisant qu’un euro trop fort pourrait « pénaliser les exportations des pays africains ». Toutefois, selon l’Institut Montaigne, « le franc CFA apparaît bénéfique pour les activités des opérateurs économiques ». Les auteurs plaident pour une « Europe de l’investissement en Afrique », appelant à une stratégie « claire, renouvelée et coordonnée des politiques européennes en Afrique » reposant sur le couple franco-allemand, en redéfinissant « les objectifs de développement postCotonou, en coordination avec les pouvoirs publics africains », insistant sur la nécessité d’associer le secteur privé. En conclusion, l’Institut Montaigne explique que « les transformations à l’œuvre […] dessinent une Afrique en mutation rapide, de plus en plus éloignée des images d’Épinal des nostalgiques du xxe siècle ». Cette situation

nouvelle requiert des solutions adaptées. C’est la raison pour laquelle les auteurs veulent promouvoir le « discours de restart » de la France, afin de libérer les entreprises « d’une charge historique et politique qui handicape leur développement sur le continent ». n

Le rapport complet, Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? est disponible en téléchargement sur le site www.institutmontaigne.org/fr/


Économie

Du New Deal africain La rencontre annuelle du Club 2030 Afrique a permis de se rendre compte de l’impérieuse nécessité de réformer l’administration fiscale en Afrique subsaharienne. Au-delà de la simple formule, le New Deal est-il raisonnablement transposable en Afrique ? Par Marie-France Réveillard

L

a dernière rencontre du cercle de réflexions Club 2030 Afrique était placée sous le thème du New Deal ou « comment transformer l’économie africaine pour répondre aux défis du xxie siècle ? ». Depuis quelques années, des rencontres régulières alimentent le débat sur les « opportunités » africaines, dans les grandes capitales mondiales. Le continent reste attractif mais les défis sont nombreux. Parallèlement, la part de l’Afrique dans les échanges internationaux est passée de 4 % en 1970 à 2 % aujourd’hui. Résultat : la croissance africaine piétine en deçà des exigences définies par les Nations unies, pour atteindre les OMD (Objectifs du millénaire pour le développement), consistant à réduire de moitié la pauvreté. Mercredi 20 septembre 2017, il a donc été largement question des blocages au financement de projets et à la nécessaire réforme des politiques publiques africaines. Le think tank Club

Si le consensus avance sur les questions climatiques, les intérêts stratégiques régionaux diffèrent, tout comme les modes de gouvernance et la capacité des acteurs à réformer leur administration fiscale. 48 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

2030 Afrique a mobilisé entrepreneurs et investisseurs : l’occasion de mettre en exergue les leviers d’une restructuration des finances subsahariennes. La journée a réuni de nombreuses personnalités parmi lesquelles le président du MEDEF, Pierre Gattaz, Lionel Zinsou, président d’AfricaFrance, Jean-Michel Severino de I&P, Didier Acouetey, président d’Africsearch, François Jay, président d’EbanoFinance ou encore Gilles Babinet d’Africa4Tech. La nécessaire réorganisation des finances publiques La réforme des régimes fiscaux reposant sur l’assouplissement des procédures et sur le renforcement simultané des capacités, est apparue comme la base d’un New Deal africain. Pascal Agboyibor du cabinet Orrick, Herrington& Sutcliffe LLP, a interpellé l’assistance : « Nombreux sont ceux qui cherchent à investir en Afrique mais combien d’entre eux sont découragés par les lenteurs des procédures ? Il existe aujourd’hui une déconnexion totale entre les modèles entrepreneuriaux et les délais d’exécution. C’est un drame car le capital n’attend pas ! » Parallèlement, la lutte contre la corruption – autre chapitre clé du New Deal – doit accompagner la réforme des politiques publiques car selon lui, « nous devons réorganiser l’administration et rétribuer correctement les fonctionnaires pour éviter la corruption ». De son côté, Jean-Michel Severino a dénoncé des « politiques publiques très défavorables au

secteur bancaire depuis plusieurs années ». Le secteur bancaire est trop peu capitalisé : « Il faut des politiques publiques qui incitent les banques à prendre plus de risque et densifier l’offre de capital. Les discours sont là mais dans les faits les politiques publiques n’ont pas suivi car la priorité revenait à la réduction du déficit public. Dans la zone Uemoa, pratiquement aucun pays ne possède le cadre juridique nécessaire à la création d’un fonds d’investissement ! Les États semblent préférer les effets d’annonce des groupes internationaux capables de dépenser des millions de dollars aux projets des entreprises locales de taille moyenne. » Une fiscalisation progressive Aujourd’hui, le secteur informel représente la majorité des investissements en Afrique : « Il faut lutter contre l’informel en donnant des droits supplémentaires aux salariés. Il existe encore peu d’incitation à s’inscrire dans le régime fiscal aujourd’hui », estime Lionel Zinsou. Selon lui, la fiscalisation en Afrique sera le résultat d’une réforme structurelle profonde, accompagnée par la réduction des délais de traitement et par la simplification des procédures, car « personne ne souhaite rentrer dans de telles procédures aussi longues et fastidieuses, en plus du harcèlement fiscal ! » L’ancien Premier ministre du Bénin propose une fiscalisation progressive : « Il faut renoncer à lever l’impôt le temps d’avoir la matière pour le faire, sur plusieurs années, comme l’a fait le Rwanda… Cela permettrait d’augmenter l’accès au crédit. »


Avec un PIB et des investissements étrangers en augmentation constante, une inflation maîtrisée, une lutte contre la corruption supportée par l’Office de l’Ombudsman, le Rwanda est régulièrement cité en exemple. Aujourd’hui, la création d’une entreprises au Rwanda est possible en quelques heures seulement, grâce au Rwanda Development Board… Cependant, le modèle rwandais est-il transposable en Afrique francophone ? Au moment où le pays de Paul Kagamé s’oriente vers une tertiarisation tous azimuts de son économie, le Tchad par exemple, trouverait avantage à développer son agriculture… En effet, si le consensus progresse sur les questions climatiques, les intérêts stratégiques régionaux diffèrent, tout comme les modes de gouvernance et la capacité des acteurs à réformer leur administration fiscale. Singularités africaines Dans les années 1930, le New Deal correspondait à la politique interventionniste menée par Franklin D. Roosevelt pour lutter contre les effets de la Grande dépression aux États-Unis. Succès politique et social du Président mais bilan économique mitigé. Milton Friedman avait écrit dans ses mémoires que « la FED était largement responsable de l’ampleur de la crise de 1929 », dénonçant les conséquences négatives de la politique interventionniste de l’État en matière économique et monétaire. Le programme américain a donc laissé un héritage en demi-teinte et semble peu adapté aux réalités africaines.

Premièrement, le New Deal reposait sur des mesures qui semblent inefficaces dans un certain nombre de pays africains. Alors que la dévaluation du dollar (-41 %) en 1934 a accompagné la relance économique, les dévaluations successives en Afrique subsahariennes n’ont pas suffi à relancer les exportations. Ensuite, la réorganisation du système bancaire en Afrique ne relève pas de simples ajustements mais d’un défi majeur, dans des pays où la bancarisation reste très faible. De plus, la création d’une commission de surveillance boursière pour limiter la spéculation aux États-Unis n’a pas permis d’éviter la corruption et les excès chez l’oncle Sam… et lorsqu’on mesure le poids du secteur informel dans l’économie africaine (80 % selon la Banque mon-

diale), le modèle du « tout répressif » aggraverait encore la situation. Ensuite, le New Deal Made in USA a été relayé par une politique de grands travaux financés par l’État tels que l’Agricultural Adjustment Act ou le National Industrial Recovery Act pour soutenir respectivement les secteurs agricole et industriel. Ces types d’investissements ne sont possibles, en Afrique, qu’avec l’accès à des prêts concessionnels de long terme, accordés notamment par les banques de développement, mais dont les décaissements restent conditionnés aux « bonnes pratiques » locales… Au-delà d’un modèle américain qui semble éloigné des réalités, l’Afrique doit apprendre à se réinventer à l’époque du numérique, en dépit du New Deal américain ou de la promesse d’un Plan Marshall allemand… n


Économie

LES AMBITIONS PORTUAIRES

D’OLAM Le 14 octobre, Gabon Special Economic Zone (GSEZ) a inauguré le New Owendo International Port (NOIP) en présence du président Ali Bongo Odimba. À cette occasion, Cyrille Bolloré, invité surprise, a annoncé la signature d’un contrat de sous-traitance entre la STCG et Olam International Ltd., mettant un terme à plusieurs mois de polémiques. Par Marie-France Réveillard, envoyée spéciale

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C

’est avec faste qu’a été inauguré le nouveau terminal d’Owendo, devant une assistance venue nombreuse sur le port, à la nuit tombée. Le président du Gabon et son épouse, les représentants de l’état-major, Gagan Gupta, le président d’Olam Gabon, Cyrille Bolloré, DG de Bolloré Transport & Logistics (BTL), les principaux partenaires du projet entre autres invités de marque, ont participé aux festivités. Ballet aérien de trapézistes suspendues à une grue de chantier et feu d’artifice spectaculaire ont marqué la cérémonie. Avec le NOIP (New Owendo International Port), Olam a modernisé des infrastructures gabonaises vétustes et a décongestionné le port pour un coût de 300 millions de dollars en « un temps record de 18 mois », a rappelé Gagan Gupta lors de la cérémonie d’inauguration. Cette initiative permet au groupe singapourien d’utiliser ses propres installations portuaires pour ses opérations d’import-export liées à l’exploitation et à la valorisation de la zone économique de Nkok dont

il a la gestion. Le projet est le résultat du partenariat public-privé entre Olam International Ltd, Africa Finance Corporation (AFC) et l’État gabonais. Gagan Gupta a précisé qu’il s’agissait d’un « investissement direct sans dette de l’État ».

NOIP : un port aux standards internationaux Opérationnel depuis juin dernier, le port a pour objectif de fluidifier l’import et l’export en réduisant les prix de l’acconage de l’ordre de 30 %. « Plus qu’une stratégie de diversification, il s’agissait de se doter d’un outil logistique pour sécuriser nos exportations », précise Philippe Gery, directeur de GSEZ Ports. Le NOIP gère quatre activités principales dont la manutention des conteneurs, le vrac solide et liquide, les marchandises conventionnelles mais aussi les services de logistiques comprenant le transport par camion, le groupage et le dégroupage des containers, le dédouanement et le freight-forwarding. Le port est doté d’un nouveau quai de 420 mètres de long et de 13 mètres


de profondeur. « Nous disposons d’un parc de stockage à containers qui est situé juste derrière le quai. Nous stockons aujourd’hui quatre fois plus de conteneurs par hectare, par an », détaille Philippe Gery. À ce jour, une extension des quais de 270 mètres est déjà en cours de construction. Gagan Gupta se félicite de cette réalisation : « On a réussi notre pari, celui de faire un port répondant aux standards internationaux. » Le port permet notamment à deux navires d’accoster simultanément. Avec une capacité de 180 000 conteneurs par an, il dépasse les capacités globales du Gabon qui sont aujourd’hui de 130 000 containers.

Bolloré récupère la gestion des conteneurs Avec le contrat de sous-traitance signé entre Olam et Bolloré pour la gestion des containers, les dissensions entre le Gabon et le groupe français semblent dépassées. Alors qu’Olam a investi près de 300 millions de dollars pour construire le terminal, le géant Bolloré, spécialiste de la logistique portuaire, a récupéré la gestion des conteneurs : « Nous apporterons notre expertise dans la gestion des 300 mètres de quais » a déclaré Cyrille Bolloré, le DG de Bolloré Transport & Logistics (BTL) lors de la cérémonie d’inauguration du port. La gestion du quai sera donc répartie entre Olam (420 m) et Bolloré (300 m). C’est donc par

souci d’optimisation du port polyvalent, que la STCG qui possède déjà le terminal à conteneurs préexistant, devient l’opérateur de l’activité conteneurs du NOIP alors que GSEZ reste en charge des marchandises conventionnelles, du vrac solide et liquide, tout en fournissant ses services logistiques. Le président gabonais n’a pas boudé son plaisir d’inaugurer un port moderne aux capacités renforcées : « C’est un rêve devenu réalité : Léon Mba en a rêvé, Omar Bongo l’a fait et nous l’avons modernisé ! […] C’est un jour historique pour un projet symbolique » a-t-il déclaré, précisant : « J’avais fait la promesse d’être un président novateur et réformateur et le port d’Owendo en est la preuve ! […] le port représente une porte d’entrée vers l’Afrique centrale ». Il a également déclaré que le NOIP était un véritable « instrument de lutte contre la vie chère. » L’allocution du Président s’est achevée par des remerciements soutenus à Cyrille Bolloré, le « partenaire historique qui a su s’adapter aux exigences […] Ma première sortie après l’élection de 2009, c’était ici sur le port, avec votre père et aujourd’hui vous assurez la continuité. » Le chef de l’État a également salué la performance d’Olam : « Vous nous avez habitués aux miracles et comme disait Omar Bongo : Plus on me donne, plus je réclame » conclut-il.

Les succès de GSEZ Créée en 2010, GSEZ, la coentreprise qui réunit Olam International Ltd (40,5 %), la République du Gabon (38,5 %) et Africa Finance Corporation (21 %) pour développer la zone économique spéciale de Nkok, accueille aujourd’hui plus de 45 entreprises, principalement centrées autour de l’exploitation du bois. L’objectif initial de l’État gabonais était d’attirer des investisseurs internationaux. Pari réussi : la plupart des sociétés sont étrangères et à ce jour, 45 structures ont démarré leurs activités tandis que 32 autres entreprises se sont déjà engagées à investir au Gabon. Quelque 2 200 personnes travaillent aujourd’hui dans la zone de Nkok qui devrait compter environ 180 usines d’ici trois ans. Forte de ce succès, GSEZ s’est vu confier le développement de nouvelles infrastructures à l’instar du terminal minéralier d’Owendo pour soutenir l’industrie minière, pour un coût de 120 millions de dollars. D’une capacité de 5 MT, le projet inauguré en 2016, a été réalisé avec célérité en moins de deux ans. Depuis le début de l’année, le terminal a ainsi géré plus de 1 MT. Enfin, GSEZ soutient l’effort d’électrification du Gabon. Le projet conduit actuellement par la filiale gabonaise du groupe singapourien comprend la construction de lignes haute tension sur 490 km et de lignes basse tension sur 170 km, qui permettront d’électrifier 171 villages d’ici 2018.

Gagan Gupta, président d’Olam Gabon Le New Owendo International Port est-il le reflet de la volonté d’Olam de s’inscrire durablement parmi les acteurs portuaires en Afrique, malgré une concurrence accrue ? Gagan Gupta : Notre cœur de métier reste la logistique et l’agroalimentaire et nous ne sommes pas spécialisés dans les conteneurs, à ce jour. Nous avons cherché à répondre à un besoin pour faciliter nos exportations. Je précise qu’il s’agit à l’origine, d’un partenariat public privé-entre l’État gabonais, l’AFC et Olam, car nous sommes essentiellement intéressés par la logistique agricole. Nous comptons exporter le bois, provenant de la zone économique de Nkok. Cette stratégie de développement portuaire sur le continent est nouvelle pour Olam mais nous réfléchissons à d’autres projets similaires dans les pays où nous sommes déjà solidement implantés. Nous n’excluons pas de devenir un opérateur portuaire sur le continent si nous y trouvons un intérêt car fondamentalement, le port et la logistique sont liés par nature. Nous disposons déjà d’une expérience en la matière en Australie et en Ukraine. Ensuite, malgré la concurrence des autres acteurs portuaires, je pense que nous pourrions tirer notre épingle du jeu. Depuis combien de temps attend-on le port de Kribi ? Quels sont les termes de l’accord qui vous lie avec Bolloré ? Il s’agit d’un deal commercial entre Olam et le groupe français, avec l’assentiment de l’État bien sûr, sans qu’il ne soit directement intervenu. S’agissant des conditions de notre accord, je peux vous dire que Bolloré a investi dans le NOIP mais les termes contractuels ne sont pas encore dans le domaine public… Nous avions commencé les négociations depuis un certain temps

avec le groupe de Vincent Bolloré qui est très bien implanté en Afrique. D’ailleurs, nous travaillons avec ce groupe dans de nombreux pays africains car nous sommes aujourd’hui présents dans 28 pays sur le continent. Vous savez, il est difficile pour deux opérateurs de partager le même trafic alors qu’Owendo n’est pas le port de Singapour ou de Rotterdam… Nous avons réuni nos expertises respectives pour optimiser les capacités du port et tout le monde est gagnant. Nous gagnons l’expertise de Bolloré dans la gestion des conteneurs et de son côté Bolloré dispose d’une plateforme supplémentaire. Ensuite, en Afrique les ports font généralement l’objet de financements publics et dans ce cas précis, l’État a « gagné » un port moderne sans dépenser d’argent, ce qui est assez rare pour être souligné. Dans quelles mesures les consommateurs gabonais profiteront-ils du nouveau port international ? Le port international d’Owendo a déjà permis la création de 500 emplois directs et plus de 1 000 emplois indirects et les employés sont gabonais à plus de 80 %. Il y aura également de nombreuses répercussions sur tout l’écosystème, notamment à travers la multiplication des sous-traitants qui emploient également des Gabonais. De son côté, la Zone économique de Nkok, dont nous avons la gestion, permet au Gabon de devenir économiquement plus compétitif et ses nouvelles infrastructures vont servir de levier au développement. Les productions seront exportées dans le nouveau port et, de façon plus générale, grâce à la diminution des coûts de logistique, la population bénéficiera de la baisse des coûts de transport, qui se répercuteront à terme sur les prix.

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Brèves

Par Gérard Choisnet

INTERNATIONAL

AFRIQUE DE L’OUEST

A.P. Moller lance un fonds pour les infrastructures

RÉGIONAL

La société danoise AP Moller Holding a lancé, avec les fonds de pension PKA, PensionDanmark et Laegernes Pension (principal fonds de pension des médecins), un premier fonds pour les infrastructures axé sur l’Afrique. Ce nouveau fonds de dix ans vise, dans un premier temps, 10 à 15 investissements ; il a recueilli des engagements pour 550 millions de dollars. Destiné à soutenir une croissance économique durable en Afrique tout en assurant un retour attractif à ses investisseurs, le fonds sera géré par A.P. Moller Capital, une filiale de A.P. Moller Holding. À la suite des premiers engagements, le fonds est ouvert à des investisseurs institutionnels supplémentaires pendant les douze mois suivants. L’objectif est d’atteindre 1 milliard $ d’engagements.

Les entreprises françaises Delta Drone et Bureau Veritas Afrique ont signé un contrat-cadre de partenariat pour développer ensemble des solutions pour l’agriculture de précision en Côte d’Ivoire et dans différents pays d’Afrique de l’Ouest. L’objectif est de consolider les données terrains de Bureau Veritas (analyse de sol, feuilles, racines, etc.) avec les données aériennes acquises par drone de Delta Drone pour construire une gamme de produit « precision farming ».

TV5Monde renforce sa distribution

TV5Monde, l’un des premiers réseaux mondiaux de télévision, a signé un contrat de distribution à long terme avec SES, opérateur leader de satellites au niveau, pour la diffusion de trois chaînes phares vers les publics francophones et francophiles d’Afrique subsaharienne. TV5Monde utilisera le satellite SES-5 pour construire un bouquet de trois chaînes : sa chaîne généraliste TV5Monde Afrique, ainsi que de deux de ses chaînes thématiques, la chaîne jeunesse TiVi5MONDE et la chaîne art de vivre TV5Monde Style HD. Les trois signaux seront acheminés vers le satellite par les équipes de SES Video. « Grâce à l’Afrique, la langue française se voit offrir une nouvelle chance de rayonnement mondial majeur, d’autant plus décisif dans un univers numérique où la langue prend une importance encore plus capitale », commente Yves Bigot, directeur général de TV5Monde. « Ce partenariat avec SES Video nous garantit une couverture idéale pour toucher nos nombreux téléspectateurs et une expertise reconnue pour la diffusion de nos trois chaînes. » Pour Ferdinand Kayser, directeur exécutif de SES Video, « grâce à sa couverture puissante et robuste, notre satellite SES-5 permettra à TV5Monde de distribuer cette nouvelle offre de contenus de manière optimale sur les réseaux câblés et IP sur la région, et vers les 3,8 millions de foyers TV équipés en réception directe sur 5 degrés Est. » 52 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

Des drones pour l’agriculture

Cette gamme de produit sera spécialisée au service de diverses plantations (hévéa, bananier, palmier à huile, etc.) et permettra de livrer des informations en matière de comptage d’arbres, vigueur et homogénéité de développement des plantes, identification de zones de végétation stressée, analyse de l’état sanitaire, pilotage de la fertilisation et de l’irrigation, etc. « L’une de nos ambitions, à l’horizon 2020, est de faire de Bureau Veritas un acteur de référence dans l’agroalimentaire en Afrique », déclare Marc Roussel, viceprésident Afrique de Bureau Veritas. Pour Christian Viguié, patron de Delta Drone, « la collaboration avec Bureau Veritas s’inscrit parfaitement dans la logique d’excellence au service du monde agricole en Afrique ».

CÔTE D’IVOIRE

Un « Compact » de 546 millions $ avec les États-Unis

Le conseil d’administration de la MCC (Millenium Challenge Corporation) a approuvé en faveur du gouvernement ivoirien un programme « Compact » de 524 millions $ en vue de soutenir sa croissance économique et réduire la pauvreté. La MCC et le gouvernement ivoirien ont identifié les domaines de l’éducation et du transport comme les secteurs qui peuvent permettre de stimuler la croissance et le progrès économique, en créant de nouvelles opportunités. Le projet « Compétences pour l’employabilité et la producti-

vité » vise l’amélioration de l’accès à l’éducation secondaire, la construction d’un maximum de 84 collèges de proximité, ainsi que la formation des enseignants. Il aidera aussi le gouvernement à formaliser une politique nationale du genre pour atténuer les inégalités basées sur le genre, ce qui, en retour, améliorera les opportunités pour les filles dans le système éducatif. Une contribution supplémentaire de 22 millions $ (environ 12,2 milliards de F.CFA) est attendue du gouvernement ivoirien en appui à ce programme Compact.

Le port de San Pedro affiche ses ambitions

Le gouvernement a adopté le 6 septembre un décret portant approbation de l’avenant n° 1 à la convention de concession pour l’aménagement, l’équipement et l’exploitation du terminal à conteneurs du port de San Pedro. Cet avenant a été signé le 29 mai 2017 entre le Port autonome de San Pedro (PASP) et la société Terminal à conteneurs de San Pedro (TCSP), du groupe Mediterranean Shipping Company (MSC). « La mise en œuvre des engagements du concessionnaire, tant en termes d’investissements que de prévisions d’activité, permettra de faire de San Pedro l’un des principaux ports en eau profonde de la côte ouest-africaine, capable d’accueillir des navires de grande capacité et de dernière génération »,

souligne le gouvernement ivoirien. MSC et le PASP ont signé fin mai à Abidjan, l’accord pour la concession du TCSP pour une période de 35 ans. Avec un investissement total d’environ 300 milliards de F.CFA (460 millions d’euros), ce projet permettra au port d’accueillir des porte-conteneurs de 14 000 EVP, et de bénéficier des dernières technologies du secteur. Après la phase initiale, durant laquelle les infrastructures existantes seront développées et étendues par le PASP, l’investissement de MSC, pour un montant attendu d’environ 136 milliards de F.CFA (207 millions d’euros) sera alloué à la réalisation de la superstructure et à des équipements ultramodernes, utilisant les dernières technologies informatiques.


AFRIQUE DE L’OUEST BÉNIN CÔTE D’IVOIRE

Sitarail va investir 400 millions d’euros

La convention de concession révisée pour l’exploitation des transports ferroviaires entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, conclue le 29 juillet 2016 entre les deux pays et la Société internationale de transport africain par rail (Sitarail), a été adoptée par le gouvernement ivoirien le 6 septembre. Cette nouvelle convention modifie l’étendue de l’engagement du concessionnaire, qui assume désormais la responsabilité des investissements de réhabilitation du réseau. Le programme d’investissement convenu est d’un montant de 400 millions d’euros soit environ 262 milliards de F.CFA. Le début des travaux était prévu mi-septembre. Cette convention de concession révisée fait suite à la troisième conférence au sommet du Traité d’amitié et de coopération (TAC)

entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. « Le gouvernement ivoirien, par l’adoption de ce décret, marque sa ferme volonté de faire du réseau ferroviaire un puissant vecteur de développement économique ». La Sitarail a pour partenaire historique Groupe Bolloré, qui gère et opère ce réseau ferroviaire d’Abidjan à Kaya via Ouagadougou depuis 22 ans. Sitarail, concession de Bolloré Railways, gère 1 260 km de voies ferrées qui unissent les deux pays. Elle emploie 1 450 salariés et assure chaque année le transport de 300 000 voyageurs et de 900 000 tonnes de fret. Dans le cadre de cette nouvelle convention, Sitarail va entreprendre le renouvellement complet de 852 km de voies ferrées et la rénovation de nombreuses gares du parcours.

Quatre groupes mondiaux pour vérifier les importations

Le gouvernement a approuvé des conventions de concession du service public de vérification de la conformité des produits embarqués à destination de la Côte d’Ivoire. Ces différentes conventions ont de conformité », précisent les autorités ivoiété signées entre l’État et quatre grands riennes. « Ainsi, ces différentes conventions organismes mondiaux de conformité et permettront de préserver le marché national de certification : Intertek International de la contrebande transfrontalière, d’assurer (Royaume-Uni) ; Société générale de surveilune meilleure traçabilité des produits étrangers lance (SGS, Suisse) ; Bureau Inspection mis sur le marché ivoirien, d’assurer la mise Valuation Assessment Control (BIVAC BV, à la consommation de produits de meilleure filiale du français Bureau Veritas) ; Cotecna qualité et de sécuriser la production industrielle Inspection (Suisse). nationale. » « Ces contrats de concession confient aux Les importations ivoiriennes représenorganismes prestataires la vérification avant taient 6 168 milliards de F.CFA (9,4 milliards embarquement de la conformité des importad’euros) en 2015, et les exportations tions aux normes applicables en Côte d’Ivoire, 7 424 milliards de F.CFA (11,3 milliards en application du Programme de vérification d’euros.)

Projet d’oléoduc Niger - côte béninoise Conduite par Foumakoye Gado, ministre du Pétrole, une délégation nigérienne a séjourné à Cotonou du 13 au 15 juillet 2017, afin d’évaluer les atouts que le Bénin offre pour la construction d’un pipeline du territoire nigérien jusqu’à la côte béninoise, en vue de la réalisation d’une étude de préfaisabilité. Pays enclavé, le Niger, officiellement producteur de pétrole depuis 2011, doit trouver un moyen pour exporter le pétrole brut produit. En concurrence avec le Nigeria et le Tchad, le Bénin est pressenti pour le passage sur son territoire du pipeline que le Niger envisage de construire ; il reliera le site pétrolifère d’Agadem dans la région de Diffa (Sud-Est) à la côte Atlantique. La délégation nigérienne est venue à Cotonou sur recommandation de l’opérateur China National Petroleum Corporation (CNCP), chargé de l’exploitation du gisement. Le ministre du Pétrole du Niger a exprimé sa satisfaction, considérant qu’il existe des disponibilités de terrains et d’installations appropriées. « Il sera peut-être question de les renforcer ou de les rénover. De toutes les façons, des techniciens reviendront pour une visite plus approfondie de ces sites. Cela peut induire des réductions de coût, un aspect important qui pourrait militer en faveur de l’axe du Bénin. ». Selon le ministre béninois de l’Énergie, de l’eau et des mines, JeanClaude Houssou, le Bénin est disposé à offrir toutes les facilités pour que ce projet soit une réalité en ce qui concerne la traversée éventuelle du territoire béninois. Abdoulaye Bio Tchané, ministre béninois du Plan et du développement, a précisé que l’opérateur chinois souhaite avoir des concessions de la part du Bénin. « Nous allons les étudier puisqu’il s’agit d’un projet structurant avec beaucoup d’impacts pour les Béninois et le territoire national. Parallèlement, nous allons mener des études pour évaluer son impact socioenvironnemental. Le gouvernement va prendre rapidement une décision. »

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Brèves AFRIQUE DE L’OUEST GUINÉE BURKINA FASO

Air Burkina négocie pour augmenter sa flotte

Le Premier ministre, Paul Kaba Thieba, a présidé le 11 septembre une séance de travail sur la restructuration de la compagnie nationale Air Burkina. Air Burkina, qui évolue jusque-là avec seulement deux avions de type Embraer (Brésil), envisage d’acquérir des Bombardier Q 400. « Les Embraer sont des avions de type jet à réacteurs qui consomment énormément de carburant, alors que les avions à hélice consomment 40 % moins. En plus, le nombre de place au niveau des Q 400 va jusqu’à 90 places alors que nos Embraer sont à 68 places », a justifié le ministre des Transports, Souleymane Soulama. La vision

du gouvernement est de pouvoir non seulement desservir les grandes villes intérieures du Burkina Faso mais aussi les capitales des pays voisins, en attendant d’aller plus loin, notamment dans les pays asiatiques. « Nous sommes dans une très belle première étape qui est très constructive. Reste maintenant à travailler sur les aspects techniques et économiques et voir quelle serait la meilleure réponse que Bombardier pourrait apporter à Air Burkina », a déclaré le responsable de Bombardier. L’État a pris possession d’Air Burkina, après le retrait du Fonds Aga Khan, le 11 mai 2017. « Nous sommes en pleine restructuration avec la mise en place d’une société éventuellement d’économie mixte ou société d’État. Aghan Khan a cédé uniquement ses parts et il y avait aussi des sociétés burkinabè qui y étaient actionnaires. Nous sommes en discussion avec ces sociétés pour voir si elles vont nous céder totalement ou maintenir leurs parts. C’est ce qui retarde la mise en place de la société et du conseil d’administration qui doit donner les grandes orientations de cette entreprise », a indiqué Souleymane Soulama.

GUINÉE

25 ans supplémentaires pour RUSAL

Le ministre des Mines et de la géologie, Abdoulaye Magassouba, a publié, le 5 septembre, une communication au gouvernement relative aux avenants des conventions de la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK) et de la Compagnie de bauxite et d’alumine de Dian Dian (COBAD) signés avec la société russe RUSAL pour l’exploitation des gisements de bauxite de Kindia et Dian Dian. Par ces deux avenants, la Guinée et RUSAL se sont entendues pour la poursuite sur 25 ans supplémentaires (à compter de l’expiration du terme initial) de leur collaboration dans le cadre de la mise en œuvre des conventions relatives aux gisements de la CBK et de Dian Dian. Le ministre a soutenu que leur adoption permet de prolonger la durée d’exploitation des gisements de Kindia et de Dian Dian garantissant ainsi à l’investisseur une visibi-

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lité et une stabilité des conditions juridiques nécessaires pour répondre aux exigences des bailleurs engagés dans la poursuite du financement des deux projets. Pour l’État, ces deux avenants garantissent le maintien des emplois et permettent d’améliorer les dispositions fiscales contenues dans les conventions de base. Les parties se sont accordées sur l’introduction de nouvelles dispositions dans l’esprit du nouveau Code minier : Pour le projet Dian Dian, il s’agit entre autres : d’une participation non contributive, non diluable et non cessible à hauteur de 10 % en faveur de l’État ; Pour la CBK (gisements exploités depuis 1972), entre autres, la prise d’une participation non contributive, non diluable et non cessible de 5 % en faveur de l’État. Cette participation sera progressivement portée à 7,5 % puis, à terme, à 10 % .

Des minerais contre des financements chinois

La Guinée a signé avec la Chine, en présence des deux chefs d’État Alpha Condé et Xi Jinping, un accord-cadre de financement des projets d’infrastructures prioritaires pour une enveloppe de 20 milliards $ couvrant une période de vingt ans (2017-2036). Ce financement est principalement adossé aux revenus futurs de projets miniers portés par les entreprises chinoises en Guinée. Le principe de ce partenariat est basé sur l’approvisionnement à long terme de la Chine en matières premières et produits miniers, contre la disponibilité pour la Guinée de financements et de technologies pour favoriser le développement des infrastructures et l’industrialisation du pays. Le premier lot de financement porte sur un montant total d’environ 1,3 milliard $ et concerne : les voiries de Conakry (200 km, 220 millions $) ; la reconstruction de la route nationale 1 (tronçon Coyah-Mamou-Dabola) (400 millions $) ; la ligne de transmission électrique Linsan-Fomi ; la réhabilitation et l’extension d’une université régionale ; et l’extension du port de Conakry (700 millions $). Le barrage hydroélectrique de Souapiti, en négociation avancée sous forme de partenariat public-privé pour 1,5 milliard $, n’est pas inclus dans les financements couverts par l’accord-cadre. Tout comme les projets d’extension de l’hôpital sino guinéen, de construction du siège du Parlement, et d’appui au programme de changement climatique qui font l’objet d’un don d’environ 100 millions $. Les exploitations minières permettant d’assurer le remboursement des prêts sont identifiées sur la base de projets commerciaux en conformité avec la réglementation en vigueur. Les exploitations minières ciblées au titre des premiers lots de projets d’infrastructures sont : • le projet d’exploitation des blocs de Boffa Sud et Boffa Nord par Chalco, • le projet bauxite-alumine de CDM Henan Chine, • le projet bauxite-alumine de SPIC. « La mise en œuvre de cet accord permettra au secteur minier de jouer pleinement son rôle catalyseur pour la diversification de l’économie guinéenne et la réduction de sa dépendance des mines. La réalisation des financements prévus dans l’accord-cadre confortera les investissements directs en cours pour le développement des projets miniers qui se chiffreront à plusieurs milliards de dollars sur la période de l’accord », souligne le gouvernement guinéen.


AFRIQUE DE L’OUEST MAURITANIE

Nouvelle expansion de la mine d’or de Tasiast

La compagnie canadienne Kinross Gold Corporation, société mère de Tasiast Mauritanie Limited (TMLSA ou Tasiast) va procéder à la phase 2 du projet d’expansion de la mine d’or de Tasiast. Cette expansion représente un investissement supplémentaire d’environ 210 milliards d’ouguiyas (soit 590 millions $) qui fera de Tasiast une mine de classe mondiale avec de faibles coûts de production. La phase 2 devrait doubler la production annuelle des estimations de la phase 1. La construction de la phase 2 devrait commencer début 2018 et s’achever au troisième trimestre 2020. Selon Michel Sylvestre, président de TMLSA, la production annuelle devrait doubler. « Avec la phase 2, nous prévoyons d’atteindre une capacité de broyage de 30 000 t/j. D’ici 2020, nous prévoyons encore de doubler la production annuelle par rapport à la phase 1, et ainsi engendrer des coûts de production nettement inférieurs. » La production moyenne 20202029 (durée de vie de la phase 2) serait ainsi de 634 000 onces d’or par an. L’investissement initial total pour les phases 1 et 2 combinées devrait s’élever à 317 milliards d’ouguiyas (soit environ 900 millions $). « Cette expansion en deux étapes montre notre engagement total envers Tasiast et la Mauritanie sur le long terme… Avec la décision positive sur la Phase 2, nous nous attendons à transformer Tasiast en la plus grande opération de Kinross, avec un niveau de production plus élevé et des coûts de production réduits. » Ces opérations assureront une durée de vie de la mine sur une période bien plus longue. Le projet d’expansion sera également positif pour l’économie mauritanienne, souligne Michel Sylvestre. « Une mine qui s’agrandit consomme plus de services et de biens. Tasiast est déjà l’un des principaux investisseurs du pays. De 2011 à 2016, nous avons dépensé plus de 530 milliards d’ouguiyas (soit 1,5 milliard $) dans des contrats avec des centaines de fournisseurs mauritaniens pour les travaux de construction et de maintenance effectués sur place, ainsi que la fourniture de nombreux biens et services dont nous avons besoin pour exploiter la mine. L’expansion devrait également accroître la contribution de la mine au budget de l’État. Tasiast est déjà l’un des principaux contributeurs en Mauritanie, avec 71 milliards d’ouguiyas (soit 200 millions $) payés de 2011 à 2016. »

Élargissement du chenal d’accès au terminal de la SNIM

Anas Sefrioui aménage 10 000 ha pour le riz

La Banque européenne d’investissement (BEI) envisage d’accorder à la Société nationale industrielle et minière (SNIM) un financement de 50 millions d’euros en faveur du projet SNIM VIII. Le projet porte sur les travaux de dragage relatifs à l’approfondissement et l’élargissement du chenal d’accès au terminal de vrac solide du port de Nouadhibou, où le minerai de fer de la SNIM est traité. Le projet permettra aussi à des navires plus grands d’accoster au terminal de la SNIM. Les travaux de construction devraient durer 14 mois.Le coût total du projet est évalué à 100 millions d’euros. SÉNÉGAL

Importants investissements dans les réseaux électriques

« Dans le domaine de la production, une capacité additionnelle de 300 MW, hors importation d’énergie en provenance de la Mauritanie, a été mise en service depuis février 2015, avec la centrale de Boutoute à Ziguinchor », indiquait le 18 septembre, à Mbour, le secrétaire général du ministère du Pétrole et des énergies, Pape Bitèye, à l’ouverture officielle d’une session de formation régionale en politique et économie de l’énergie, à l’initiative de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD). Ceci porte à « environ 900 MW, dont 70 MW de solaire », la puissance installée totale de la Senelec, la société nationale d’électricité. « Les récentes découvertes de pétrole et de gaz, combinées au développement fulgurant des énergies renouvelables, permettront de s’affranchir de la tyrannie du pétrole importé et de baisser drastiquement les coûts », a estimé Pape Bitèye. Dans le domaine du transport et de la distribution, « 357 milliards de F.CFA sont à mobiliser d’ici à 2020 pour la mise aux normes et l’extension des réseaux de transport et de distribution de la Senelec ».

Afri Partners, filiale du groupe marocain Addoha, de Anas Sefrioui, prévoit d’aménager 10 000 hectares dédiés à la culture du riz dans les communes de Dodel et Démette pour un investissement de 75 milliards de F.CFA (114,3 millions d’euros). « Les objectifs de l’atteinte de l’autosuffisance en riz et la sécurité alimentaire au Sénégal sont aussi inscrits dans le projet structurant amené par des partenaires marocains avec l’esprit d’un partenariat gagnant-gagnant pour le développement de la localité », estime le maire de la commune de Dodel, Mamadou Bachir Sall, qui prévoit la création de 1 500 emplois pour les jeunes. Le projet d’Afri Partners au Sénégal, porté par sa filiale Afri Rice, vise une production exclusivement destinée au marché local. Il prévoit la réalisation d’aménagements hydro-agricoles sur une superficie globale de 10 000 ha, la production de 115 000 tonnes de riz paddy en double culture annuelle, ainsi que l’installation d’une capacité de stockage 65 000 tonnes. Une unité de transformation d’une capacité annuelle de 125 000 tonnes de riz paddy est prévue pour la commercialisation de 75 000 tonnes de riz blanc de qualité sur le marché sénégalais, ainsi que l’aménagement de 2 000 ha supplémentaires pour les populations. Selon Mehdi Zemmama, directeur business et développement d’Afri Partners, « des avantages en termes d’investissements pour des infrastructures dans le domaine de l’éducation, de la santé et du désenclavement de ces zones sont aussi prévus dans le volet de la responsabilité sociétale des entreprises groupe Afri Partners ». Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 55


Brèves AFRIQUE CENTRALE CAMEROUN

CONGO

Memve’ele prêt à livrer 211 MW

La construction du barrage hydroélectrique de Memve’ele, sur le fleuve Ntem, a été confiée à l’entreprise chinoise Sinohydro. Selon Dieudonné Bisso, directeur du projet, « avec nos 211 MW, Memve’ele est l’un des fleurons du Plan de développement du secteur de l’électricité (PDSE). Les travaux du barrage en lui-même sont achevés ; le poste disjoncteur est prêt et les quatre turbines Francis de la centrale sont installées, prêtes à tourner. Il ne reste plus que le volet ’évacuation de l’énergie’, dont les travaux sont en cours. Le premier tronçon entre Nyabizan et Ebolowa est achevé. Les travaux Études d’infrastructures par Egis

À l’issue d’un appel d’offres international restreint, le groupement français Egis International/Egis Cameroun est chargé des études de faisabilité et d’avant-projet sommaire pour la construction de l’autoroute DoualaLimbé, d’une longueur de 70 km. Selon le ministère des Travaux publics, l’autoroute Douala-Limbé servira de liaison à la future infrastructure portuaire de Limbé, prévue sur le site d’Isongo, ainsi qu’à l’extension de l’unique raffinerie du pays, la Société nationale de raffinage (Sonara), et du yard pétrolier qui servira de principal site pour le Chantier naval et industriel du Cameroun. Egis International a par ailleurs restitué mi-juillet les études relatives à la construction d’un deuxième pont Cameroun-Tchad (le premier peut relier Kousseri à N’Djaména). 56 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

Prochain démarrage des travaux de la Cité gouvernementale

du second tronçon Ebolowa-Yaoundé sont en cours et vont même s’accélérer… Au terme des travaux de construction de la ligne de transport Nyabizan-Ebolowa-Yaoundé, l’énergie de Memve’ele sera injectée dans le Réseau interconnecté Sud (RIS) ». Le coût total du projet s’élève à 420 milliards de F.CFA (640,3 millions d’euros), financé par la China Eximbank pour 243 milliards de F.CFA, la Banque africaine de développement pour 112 milliards de F.CFA et l’État camerounais pour 65 milliards de F.CFA. Cinq groupements présélectionnés pour le péage routier

À la suite de l’appel à manifestation d’intérêt lancé le 15 juin 2016 par le ministère des Travaux publics (MINTP) dans le cadre du projet de construction de 14 postes de péage routier automatiques, cinq groupements d’entreprises ont été présélectionnés en septembre pour accompagner le gouvernement pour le financement, la conception, la construction, l’équipement, l’exploitation et la maintenance de ces infrastructures. Les groupements concernés sont : Vinci Higways/ Sogea Satom/Vinci Concessions ; Razel-Bec/ Egis Projects ; SGS/Sterela/Indra/ITKE ; DSC Group/India-Africa-UK-USA ; Group Five/Intertoll Africa. Le dépôt des offres des groupements présélectionnés est prévu au plus tard le 2 novembre 2017.

Les travaux de la construction de la Cité gouvernementale à Brazzaville, près du Palais de Congrès et au centre de la capitale, vont démarrer bientôt, a annoncé le 19 septembre, l’ambassadeur de la Turquie, Can Incesu, au sortir de son entretien avec le ministre des Finances et du budget, Calixte Nganongo. Une délégation congolaise, conduite par le ministre de l’Aménagement, de l’équipement du territoire et des grands travaux, Jean-Jacques Bouya, a séjourné en Turquie, pour finaliser les termes de l’accord relatif à la construction de cette cité. Un accord de prêt de 200 millions $ avait été signé le 4 avril 2016, entre le Congo et la Banque turque de crédit à l’exportation (Türk Eximbank) à Istanbul. Ce prêt était destiné à la construction de la Cité gouvernementale et du complexe touristique de Kintélé constitué d’un hôtel 5 étoiles, d’une salle de conférences, de magasins, d’un musée, et qui était déjà entamé par la société turque Summa.

La Banque mondiale soutient l’agriculture commerciale

Le Projet d’appui au développement de l’agriculture commerciale au Congo (PDAC) sera financé à hauteur de 100 millions $ (soit 60 milliards de F.CFA) sur une période de cinq ans (2017-2022). L’accord de financement a été signé le 20 septembre à Brazzaville par le directeur des opérations de la Banque mondiale pour le Congo, Ahmadou Moustapha Ndiaye, et le ministre Calixte Nganongo. Ce projet, qui vise à toucher 500 000 personnes selon le cadre de résultat, 700 groupements et 50 PME, sera exécuté dans les douze départements du pays. Parmi les objectifs poursuivis par le PDAC, figurent l’amélioration de la productivité des agriculteurs et l’accès aux marchés de groupes de producteurs, ainsi que des PME agro-industrielles dans les zones sélectionnées ; l’amélioration des infrastructures publiques et du climat des affaires pour l’agriculture commerciale ; le renforcement des capacités institutionnelles.


AFRIQUE CENTRALE RD Congo

Relance des travaux du barrage de Katende Dans le cadre de la relance des travaux de construction du barrage hydroélectrique de Katende, à environ 80 km de Kananga, dans la province du Kasaï central, une délégation gouvernementale indienne accompagnée par l’ambassadrice de RD Congo à New Delhi, Rosette Mossi (photo), s’est rendue mi-septembre à Kinshasa. Les travaux avaient été lancés en 2011 à la suite à l’accord de financement signé entre la RDC et le gouvernement indien à hauteur de 280 millions $ (Inde 168 millions $, RDC 120 millions $) puis arrêtés en 2016. « Les travaux ont été réalisés à 65 %. Mais le gouvernement nous avait demandé d’arrêter avec la société indienne Angélique International. À partir de là, il était question de trouver une nouvelle société. Avec notre passage à New Delhi, nous avons identifié la National Projects Construction Corporation Ltd (NPCC) qui va s’occuper du reste des travaux », indiquait mi-juillet le ministre de la Coopération au développement, John Kwet. Construit sur la rivière Lulua, le barrage hydroélectrique de Katende disposera d’une capacité de 64 MW. Deux lignes de transport de l’électricité sont prévues. La première, longue de 130 km, reliera Kananga à Mbuji-Mayi en passant par Tshimbulu. La deuxième ligne, longue de 30 km, ira de Kananga jusqu’à Bunkonde. Quelque 120 millions $ supplémentaires seront nécessaires pour la construction de ces lignes électriques.

GABON

CGGC en attente pour deux barrages

Le ministre de l’Énergie, Patrick Eyogo Edzang, a reçu en septembre les représentants de l’entreprise China Gezhouba Group Company (CGGC), attributaire des travaux de construction des deux barrages hydroélectriques de l’Impératrice et de Fe 2. « Nous avons déjà établi la direction du projet. Nous sommes maintenant en train d’attendre le financement. Tous les dossiers de demande de financement ont déjà été transmis à la banque par la partie chinoise. Nous attendons son approbation », a déclaré le directeur général adjoint de CGGC. L’investissement global pour les deux ouvrages s’élève à 200 milliards de F.CFA, à financer par la China Eximbank. Le barrage de l’Impératrice Eugénie, situé à Fougamou dans la Ngounié, au sud du pays, devait livrer 130 MW, mais sa puissance a été réduite à 88 MW afin d’éviter des inondations. Les travaux vont durer 42 mois. Le barrage de Fe 2, situé à Mitzic dans le WoleuNtem au nord du Gabon, disposera d’une puissance installée de 52 MW. En attendant le lancement des deux chantiers, la Chine souhaite obtenir des précisions sur la planification « raisonnable » de l’échéancier de remboursement du gouvernement gabonais. Ces projets avaient été attribués en 2010 à un groupement privé, la Compagnie de développement des énergies renouvelables (CODER), contrat résilié quelques années après pour cause de retard dans le démarrage des travaux. En 2014, un nouvel appel d’offres a été lancé et remporté par CGGC, qui devrait également construire la ligne 225 kV Impératrice-Ntoum (264 km). Zarubezhneft étudie le gisement de Mboumba

Une mission de la compagnie pétrolière russe Zarubezhneft, conduite par Dmitry Borisov, directeur adjoint, a été reçue fin août à Gabon Oil Company (GOC), pour évoquer l’exploitation du champ pétrolier offshore de Mboumba, entre Port-Gentil et Libreville. Zarubezhneft a déjà réalisé des études et analyses sur le champ de Mboumba. « Il est donc question pour eux, aujourd’hui, de présenter les conclusions de leur travail pour que nous puissions progresser », a indiqué Jean Koumbi Guiyedi, directeur général adjoint de la GOC. Découvert par Total Gabon et repris en 2016 par la GOC, ce gisement dispose d’une capacité de production de 12 000 barils par jour. Il contient également du gaz, qui doit être valorisé. « C’est une opportunité de commencer un partenariat avec la GOC. Il sera question de voir les aspects techniques », a déclaré Dmitry Borisov.

GSEZ envisage un nouvel aéroport

Selon l’Agence nationale de l’aviation civile (ANAC), la zone spéciale (GSEZ) a récemment organisé une séance de cadrage du projet de construction d’un nouvel aéroport international à Libreville à la direction générale de l’Environnement et de la protection de la nature. La réunion visait à mettre en place un groupe de travail afin de régler les aspects techniques du projet, dont GSEZ a présenté l’étude d’impact environnemental et social. GSEZ, promoteur de ce projet, est un partenariat public privé entre le Gabon (38,5 %), le groupe singapourien Olam International (40,5 %) et l’Africa Finance Corporation (21 %) dont le siège est à Lagos (Nigeria). Le nouvel aéroport international de Libreville couvrirait 915 ha, à environ 30 km de Libreville, et à 3 km au sudest de la Zone économique à régime privilégié de Nkok, créée par GSEZ. GSEZ a également créé à Owendo (Libreville) un port minéralier et un port de commerce. TCHAD

Appui aux entreprises émirati pour investir au Tchad Le Fonds d’Abu Dhabi pour le développement (ADFD) a octroyé une enveloppe de 50 millions $ pour les entreprises des Émirats arabes unis désirant investir au Tchad. Ce financement s’inscrit dans le cadre de la contribution de 150 millions $ annoncée par les EAU lors de la Conférence de Paris. Selon le ministre tchadien des Affaires étrangères et de l’intégration africaine, Hissein Brahim Taha, avec l’appui de l’ADFD, le Tchad renforcera ses infrastructures de transport, et améliorera les secteurs éducation, eau, agriculture, santé et élevage.

Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 57


Brèves AFRIQUE DU NORD ALGÉRIE

Prochaine construction du port d’El-Hamdania

Le ministre des Travaux publics et des transports, Abdelghani Zaalane, s’est rendu sur le site du projet de grand port centre d’ElHamdania (wilaya de Tipasa). « Cette visite s’inscrit dans le cadre des mesures prises récemment par le gouvernement pour réunir toutes les conditions nécessaires au lancement de ce projet vital dans les plus brefs délais », a indiqué le ministère.

Ce futur port, l’un des plus grands projets en Algérie, sera raccordé au réseau ferroviaire et aux autoroutes. Aux termes d’un protocole d’entente conclu en janvier 2016, ce port sera construit dans le cadre d’une société de droit algérien composée du Groupe public des services portuaires et de deux compagnies chinoises, CSCEC (China State Construction Engineering Corporation) et CHEC (China Harbour Engineering Company). Évaluée à 3,3 milliards $, cette infrastructure sera financée par un crédit à long terme chinois. Le port sera doté de 23 quais offrant une capacité de traitement annuelle de 6,5 millions de conteneurs et de 25,7 millions de tonnes de marchandises. Le futur port d’El-Hamdania sera achevé en sept ans, mais progressivement mis en service à partir de 2021.

MAROC

La CEA et le Maroc renforcent leur coopération

Le 32 e Comité intergouvernemental d’experts (CIE) du Bureau pour l’Afrique du Nord de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies, organisé du 3 au 6 octobre à Rabat, a porté sur la problématique de « L’Emploi des jeunes et le développement durable ». À cette occasion, la secrétaire exécutive de la CEA, Vera Songwe, s’est entretenue avec de hauts responsables marocains. Les différents entretiens ont porté sur la coopération CEA-Maroc. Ils ont également été l’occasion d’échanger à propos de l’impact de l’industrialisation, de l’amélioration du climat des affaires, mais aussi de l’intégration régionale à travers la Zone de libre-échange continentale africaine. Il a été reconnu, de part et d’autre, que des efforts dans cette direction pourraient permettre à la jeunesse de jouer un rôle clé dans l’accélération de la croissance. Vera Songwe « partage les orientations stratégiques du Royaume en ce qui concerne la

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contribution du secteur privé à la croissance et à la création d’emplois. Notre échange d’idées sur l’intégration régionale et la création du marché commun continental contribuera à la réflexion que je suis en train de mener par rapport aux enjeux et défis pour le développement du continent et l’orientation stratégique que je veux donner au mandat de la CEA. Je m’engage à continuer ce dialogue au niveau personnel ou à travers le bureau pour l’Afrique du Nord pour mettre à profit l’expérience du Maroc et développer des approches et solutions novatrices pour le développement durable et inclusif de la sous-région et du continent Africain. » Compte tenu de l’importance cruciale pour les pays de disposer de données statistiques de qualité, Vera Songwe a évoqué avec ses interlocuteurs les préparatifs d’une conférence continentale africaine conjointe sur les statistiques et le développement, prévue au Maroc en 2019, en partenariat avec le Hautcommissariat au Plan.

Le Navigator Jorf, nouveau navire gazier d’OCP Le groupe OCP (Office chérifien des phosphates) a accueilli au niveau du site industriel Jorf Lasfar un navire gazier spécialisé dans le transport d’ammoniac. Le Navigator Jorf est le fruit d’un partenariat entre OCP, qui a affrété le bateau sur le long terme, et l’armateur britannique Navigator Gas, propriétaire et exploitant de la plus grande flotte mondiale de transporteurs de gaz liquéfiés. Construit sur les chantiers de Hyundai Mipo en Corée du Sud, le Navigator Jorf, réceptionné en septembre au niveau du site industriel de Jorf Lasfar, est long de 180 m et possède une capacité de 38 000 m3. Il approvisionnera en ammoniac la plateforme Jorf Lasfar principalement depuis l’Europe du Nord-Ouest et la Méditerranée. « En phase de devenir le premier producteur mondial d’engrais phosphatés, OCP est devenu un importateur majeur d’ammoniac. Les volumes importés par le groupe sont passés de 800 000 tonnes en 2013 à 1,2 million de tonnes en 2016. En 2018, les besoins exprimés du groupe sont de l’ordre de 1,8 million de tonnes d’ammoniac », indique OCP.


AFRIQUE DU NORD Un centre mondial d’impression 3D Métallique

La BAD soutient l’industrialisation du pays

La Banque africaine de développement a approuvé le 14 juillet un prêt de 200 millions $, destiné à financer la première phase du Programme d’appui à l’accélération de l’industrialisation au Maroc (PAAIM I). Le PAAIM vient en soutien du Plan 20142020 d’accélération industrielle du pays, qui ambitionne d’accentuer la diversification de l’économie via de nouvelles filières et grâce aux PME et aux secteurs exportateurs en particulier. Ce Plan entend également accroître la part de l’industrie dans le PIB de 14 à 23 points et créer un demi-million d’emplois à l’horizon 2020. « Le PAAIM aidera à impulser une nouvelle dynamique de croissance, créatrice d’emplois sur l’ensemble du territoire. C’est la première contribution concrète de la Banque à la mise en œuvre de l’initiative du G20 Compact with Africa », a déclaré Mohamed El Azizi, directeur général de la BAD pour l’Afrique du Nord. TUNISIE

Soutenant l’ambition du Maroc de se développer dans le secteur de l’aéronautique, Thales a inauguré le 7 septembre, à Casablanca, son Centre de compétence industriel spécialisé dans la fabrication additive métallique, également appelée l’impression 3D Métallique. Cette usine deviendra une plateforme pour servir les besoins internationaux du groupe français et de ses clients. Implanté sur 1 000 m², dans la zone de Midparc à Casablanca, ce centre emploiera à terme une vingtaine d’ingénieurs et de techniciens. Il est équipé à ce jour de deux machines de technologie dite de fusion sélective par laser. Cette technique, qui consiste à fusionner des poudres d’alliages métalliques à l’aide d’un laser à haute intensité, permet de fabriquer des pièces métalliques d’une complexité inégalée qui ne le sont pas avec les technologies actuelles. « Avec un écosystème aéronautique de soustraitants déjà existant, le Maroc dispose de tous les atouts pour devenir le centre d’expertise mondial de Thales en impression 3D », commente Pierre Prigent, directeur de Thales au Maroc. « Ce nouveau projet accompagne la montée en gamme de l’industrie marocaine et développe dans le Royaume des emplois hautement spécialisés », souligne pour sa part Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie, de l’investissement, du commerce et de l’économie numérique.

Une nouvelle usine de dessalement à Sfax Un accord a été signé avec l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) relatif à la fourniture d’un prêt ODA de 36,676 millions de yens (15,15 millions $) pour le projet de construction de l’usine de dessalement d’eau de mer de Sfax. Le projet porte sur la construction d’une usine d’une capacité de 100 000 m3 par jour, l’installation de conduites de transports et des services de consultants (assistance aux appels d’offres, supervision des travaux). La zone métropolitaine de Sfax, qui compte 600 000 personnes, enregistrerait un déficit de 150 000 m3/j à l’horizon 2030. À l’occasion de sa visite à Sfax fin septembre, le ministre de l’Agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche, Samir Taieb, a annoncé que les travaux de la station de dessalement démarreront début 2018. La station devrait être opérationnelle en 2020.

Deuxième projet de réhabilitation urbaine

La Banque européenne d’investissement (BEI) envisage d’accorder un financement de 110 millions d’euros à l’Agence de réhabilitation et de rénovation urbaine (ARRU) pour le projet « Réhabilitation urbaine Tunisie II » (premier prêt BEI pour le projet « Réhabilitation urbaine Tunisie » signé en 2012). Le projet porte sur la réhabilitation de zones urbaines pauvres réparties à travers les 24 gouvernorats du pays, à travers la fourniture d’infrastructures publiques de base. En particulier, le projet comprendra la création ou l’extension de réseaux d’eau ou d’assainissement, le bitumage de routes et le drainage, l’installation d’éclairage public, la construction d’aires de jeu, de centres sportifs et socioculturels, et d’infrastructures économiques et de fabrication. Le projet pourrait en outre comprendre des interventions spécifiques dans les centres historiques de certaines villes (médinas). Son coût total est évalué à 220 millions d’euros. L'Union européenne approuve le versement de 100 millions d’euros

La Commission européenne a approuvé le 10 juillet le versement à la Tunisie d’un prêt de 100 millions d’euros. Il s’agit de la troisième et dernière tranche du programme d’assistance macrofinancière (AMF-I) de 300 millions d’euros en faveur de la Tunisie, adopté en mai 2014. Le programme AMF-I soutient le processus de relance économique de la Tunisie, tant par l’octroi de financements à des conditions préférentielles que par l’encouragement de la mise en œuvre de plusieurs mesures importantes de politique publique convenues dans un protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie. La première opération d’assistance macrofinancière en faveur de la Tunisie sera suivie d’un deuxième programme d’assistance macrofinancière (AMFII) d’un montant de 500 millions d’euros, également sous la forme de prêts. Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 59


Opinion

Quelques (fausses) nouvelles d’Afrique Pourquoi la mode du fact checking ne gagne-t-elle pas l’Afrique ? Analyses faussées, idées reçues pourtant faciles à démentir, mensonges caractérisés… Il est temps de rétablir quelques vérités, même si certaines dérangent. Par Christian d’Alayer

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n parle beaucoup ces temps-ci des fake news, ces fausses nouvelles diffusées sur le Net et massivement dénoncées par les médias traditionnels. Pourtant, tous les Africains ont pu lire des séries presque ininterrompues de fausses nouvelles sur leur continent, déversées par ces mêmes médias traditionnels. De même que tous les spécialistes de telle ou telle question désespèrent à la lecture de ce qu’en relatent les journalistes les plus aguerris. Voyez aussi les informations en temps de guerre : l’ennemi est toujours horriblement méchant face aux anges de vos propres troupes ! À cet égard et tout récemment, on retiendra que les bombes occidentales pleuvant sur Mossoul ou Raqqa étaient et sont « propres » face aux bombes absolument répréhensibles des Russes tombant sur Alep. Il en va de même en histoire. Jadis, Suétone, l’historiographe de l’empereur romain Marc Aurèle qu’il devait impérativement encenser, écrivit La Vie des douze Césars. Une biographie des empereurs qui précédèrent celui qui se considérait comme un philosophe. Alors et bien sûr, tous ses prédécesseurs furent des nuls sanguinaires. Vision confirmée, si l’on peut dire, par l’autre grand historien de l’empire, Tacite, qu’on peut comparer au révolutionnaire français Cambacérès (auteur d’une histoire de la Révolution française rédigée sous la Restauration) : ce sont des personnages qui sont passés entre les gouttes d’un régime à l’autre en écrivant bien entendu que leurs actes passés étaient de la faute des autres. Fariboles colonialistes Ajoutez à ces ingrédients la vindicte de réelles victimes arrivées au pouvoir par la suite, en l’occurrence les Chrétiens, et vous obtenez l’image, par exemple, d’un Néron fou sanguinaire alors qu’il fut sans doute l’un des meilleurs empereurs de la série : c’est sous son règne par exemple que se généralisa le phénomène de l’affranchissement qui permit à Rome de bâtir une administration à la hauteur de son empire. Néron avait été éduqué par un grand philosophe stoïcien, Sénèque, qui eut une importance cruciale pendant les huit premières années d’un règne de 14 ans. On a par exemple retrouvé des réglementations de cette époque destinées à protéger les productions romaines des importations… chinoises. Oui, déjà ! Que Néron ait dû se défendre en sus contre des familles sénatoriales (dont sa propre mère !) furieuses d’être évincées du pouvoir et trempant dans d’innombrables complots est une autre histoire 60 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

à laquelle furent confrontés la plupart des empereurs romains. Et c’est ainsi que naquit tout récemment la polémique en France sur les bienfaits de la colonisation. Les Africains, eux, ont voté avec leur ventre et n’ont recommencé à faire des enfants qu’au départ des colonisateurs. La Gauche française avait répandu l’idée de colonisation apportant la civilisation aux sauvages. Les manuels scolaires, les médias, les discours politiques, tout poussait l’opinion publique française à croire aux fariboles des colonialistes. Songez qu’Albert Londres publia en 1929 Terre d’ébène, sa dénonciation féroce du travail forcé. Lequel ne fut définitivement supprimé qu’en 1954 au Sénégal ! Tandis que les députés français osèrent voter en 2005 une loi obligeant l’Éducation nationale et les éditeurs à vanter « les bienfaits de la colonisation » : parfois, l’histoire trébuche à force de ne pas vouloir se remettre en cause. De la bonne gouvernance En économie, c’est pire puisqu’une science sociale a décidé de se muer en idéologie. Là où l’économétrie et la réflexion critique devraient prévaloir, ce sont des a priori qui sont assenés à longueur de temps dans tous les médias du monde. L’ultra libéralisme prit ainsi son envol dans les années 1980-1990. La gestion publique, c’était l’horreur, et le privé, « la » solution. Je me rappelle m’être fait ainsi morigéner en conférence de rédaction pour avoir osé écrire que la gestion privée de la Compagnie centrafricaine de navigation n’avait pas été meilleure que sa gestion publique. Qui aujourd’hui, oserait écrire que c’est la gestion d’Air Afrique par la Coopération française qui l’amena à la faillite, du fait de l’achat forcé de deux Airbus flambant neufs alors que ses Boeing étaient amortis et encore en bon état, et non les impayés des États membres ? Souvenez-vous aussi de la théorie française du développement par capillarité  : vous aidez surtout la Côte d’Ivoire et, par diffusion circulaire, les pays voisins vont émerger eux aussi. La grande mode actuelle est à « la bonne gouvernance » : il est de bon ton de déclamer partout que le malheur de l’Afrique, ce sont ses dirigeants. Alors que le continent se développe avec des États qui n’en sont pas vraiment, privés de moyens réels depuis l’intervention du FMI, de la Banque mondiale et des Clubs de créanciers (Londres et Paris) dans les années 1970-1990. Cohortes de fonctionnaires licenciées, privatisations dans tous les domaines, interventions « humanitaires » en tous genres,


Union du Maghreb Arabe de la campagne de presse à l’intervention militaire… Malgré cela, les Africains se développent à un rythme aujourd’hui très supérieur au rythme de leur démographie. Tout comme d’ailleurs les Belges, il y a quelques années, vécurent très heureux et en paix en étant privés plus d’un an et demi de tout gouvernement ! L’économie est affaire de toute autre chose que de gouvernance et Schumpeter l’a magistralement démontré en mettant en évidence l’importance des facteurs de productions (travail, capital). Mais près d’un siècle après sa démonstration, les plus grands économistes actuels (jusqu’à des Prix Nobel !) reprennent en chœur la chanson de la « bonne gouvernance ». Tout comme hier encore, nos plus grandes plumes avançaient que démocratie et développement allaient de pair : les Chinois en rigolent toujours ! Et Napoléon III, dictateur s’il en fut, doit lui aussi secouer ses os dans sa tombe londonienne : ce n’est pas la démocratie dont le développement a besoin, mais de stabilité. Et encore ! Car les guerres et les catastrophes naturelles ont toujours entraîné un surcroît de croissance à leur suite. Quand il faut reconstruire, les humains n’attendent pas d’avoir une bonne gouvernance démocratique ! Sans compter le fait que les guerres favorisent l’émancipation des femmes du fait de l’obligation de les intégrer au monde du travail. Bref, l’économie est contée aux populations sur un mode « fake » plus qu’évident. Illusions perdues Et tout cela marche ! Pour une raison simple : les peuples ne sont pas stupides mais ont d’autres chats à fouetter que de penser sérieusement, en s’informant et en se cultivant spécialement à cet effet, aux affaires politiques, économiques et sociales de leur pays. Hier, ils lisaient les journaux. Aujourd’hui, ils écoutent la radio et regardent la télévision. Demain, ils s’informeront sur leur téléphone portable ou leur tablette, raison pour laquelle d’ailleurs les États veulent à tout prix contrôler aussi les informations du Net. Ils se révoltent parfois quand l’iniquité leur apparaît trop crûment, surtout quand ils sont jeunes. Presque toujours, leurs aspirations du moment se heurtent aux réalités. Ils finissent par s’estimer trahis. C’est que, très souvent aussi, leurs leaders révolutionnaires sont plus juristes qu’économistes. Aujourd’hui par exemple, les Tunisiens perdent l’illusion du « Grand soir » qu’ils avaient cultivée le temps de leur « Printemps ». Ils ont renvoyé Ennahdha pour, justement, défaut d’économisme et hurlent à la mort à présent parce que les démocrates au pouvoir rappellent les partisans de Ben Ali : il faut bien remettre la machine en marche et la manière la plus rapide est de le faire faire par ceux qui s’en occupaient avant la révolution : avant de disposer de généraux capables de mener intelligemment leurs troupes à la bataille, les Révolutionnaires français de 1789 durent bien faire appel aux généraux du régime précédent (qui finirent par trahir mais après avoir fait le boulot). Dans tout cela, on voit bien que le problème réel n’est pas celui des fake news, scories en fait de la liberté d’informer qui est loin de bien se porter dans les médias traditionnels. Les « fake fashions » véhiculées par ces médias traditionnels sont en fait plus nocifs que ces scories. On le voit très bien avec le franc CFA, défendu bec et ongles par ceux qui en bénéficient toujours. Cette monnaie adossée à la monnaie française était

adaptée à l’exportation de matières premières dans les pays riches. Mais elle ne l’est plus dès lors que les marchés intérieurs africains se développent en se concurrençant : les monnaies qui sont libres de pratiquer la dévaluation compétitive sont alors privilégiées et c’est la raison pour laquelle, par exemple, le Nigeria a fini par phagocyter tout ce qu’il y a d’intéressant dans la région en matière de productions destinées à la consommation locale. Car si l’évolution de la Cedeao a tout de même pas mal ouvert l’immense pays aux exportations de ses voisins, ils ne peuvent, eux, en profiter… Des fake news africaines L’image de marque de l’Afrique continue, autre fake fashion soutenue par les médias traditionnels occidentaux, à être malmenée alors que l’Afrique d’aujourd’hui décolle. Les Chinois sont devenus les premiers investisseurs étrangers face aux anciens colonisateurs qui hésitent toujours à revenir économiquement sur le continent. Combien de points de croissance sont ainsi perdus du fait de cette image de marque trompeuse ? N’est-ce pas plus important que de dénoncer inlassablement des dirigeants qui n’en peuvent mais ? Bien sûr, il existe aussi des fake news africaines. À commencer par des chiffres exorbitants sur la fortune supposée des dirigeants politiques : quelques plaisantins estimèrent ainsi la fortune de feu Mobutu à 50 milliards de dollars. Somme que l’économie du pays ne pouvait alors même pas dégager sur plusieurs années ! Et de nombreux autres dirigeants furent ainsi présentés comme plus riches que les milliardaires occidentaux ! Des ONG pareillement ont exagéré à outrance le nombre des victimes de tel ou tel conflit, exagérations qui sont devenues des vérités à force d’avoir été répétées par les médias traditionnels. Sans compter le nombre d’Africains touchés par le sida : alors que seuls les pays miniers étaient vraiment atteints, l’OMS alla jusqu’à publier des chiffres irréalistes de « prévalence » (part de la population atteinte) dans tous les pays du continent. Quand, à peine deux ans plus tard, les vrais chiffres furent publiés par la même organisation médicale, aucun média traditionnel ne releva que les Africains avaient accompli un miracle : guérir aussi vite un nombre aussi important de gens « prévalus » ! Tout cela en grande partie (mais seulement en partie), parce que, dans les campagnes, le mot « sida » permettait d’obtenir immédiatement des moyens que d’autres maux n’attiraient pas. Les responsables des antennes médicales locales n’hésitèrent donc pas à mettre sur le dos de la maladie de riches qu’est le sida des symptômes de maladies plus communes en Afrique. CQFD, mais ça n’a jamais été dit ! Et voici une dernière fausse nouvelle africaine : alors que les médias occidentaux n’arrêtent pas de chanter les louanges de Mandela, ils cognent à qui mieux mieux sur Jacob Zuma et l’ANC qui le maintient dans ses fonctions. En omettant de dire que l’ANC est dirigée par les syndicats (c’est donc la gauche) alors que Mandela représentait la branche armée de la dite ANC, surtout dirigée par des notables (la droite) « Mandela gentil, Zuma méchant », alors qu’en fait il s’agit d’un combat politique entre des gens qui sont soumis aux pressions populaires demandant plus de pouvoir économique et d’autres qui sont soumis aux pressions d’un patronat largement blanc. Vous avez dit « fake news » ? n Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 61


Culture Mosaïque Exposition

De Dakar au Havre, une mémoire partagée À l’occasion de ses 500 ans, la ville du Havre a décidé de mettre à l’honneur sa mémoire partagée avec l’Afrique et, singulièrement, le Sénégal. Par une exposition présentée au Musée d’histoire naturelle jusqu’au 31 décembre. Par Christine Holzbauer

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n plus d’un patrimoine architectural unique en son genre à cause des destructions de la Deuxième Guerre mondiale, Le Havre symbolise aujourd’hui le renouveau politique en France. Fief de l’actuel Premier ministre Édouard Philippe, élu maire du Havre en 2010 avant d’être appelé à Matignon par le président Macron, la municipalité compte dans ses murs une forte communauté sénégalaise, riche d’environ 10 000 personnes. À l’occasion du 500e anniversaire de la ville, le Muséum d’histoire naturelle du Havre a décidé de rendre hommage à cette communauté qui a tant contribué, dans les années 1960, à produire les véhicules haut de gamme de Renault à Sandouville, où la majorité de ces Africains étaient employés. Du coup, l’exposition Le Havre-Dakar, partager la mémoire, inaugurée le 24 juin dans l’enceinte du Musée, place du Vieux marché, leur a été dédiée. Pour Cédric Crémière, conservateur en chef et directeur du Muséum, l’idée de départ est venue de la collaboration avec deux musées sénégalais : le Musée Théodore-Monod de Dakar dit « Musée de l’IFAN » et le nouveau Musée des Civilisations noires, qui ouvrira ses portes courant 2018. « Nous voulions remettre ce patrimoine commun dans son contexte et montrer qu’il y a plusieurs Afrique, plusieurs cultures », explique-t-il. Cette entrée par le port de Dakar permet de « parler des différents royaumes africains, puis de ces deux mouvements de colonisation et de décolonisation ».

Crée en 1517 par le roi François 1er pour « tenir en sûreté les navires et vaisseaux de nos sujets naviguant sur la mer océane », le port du Havre entretient des liens anciens et privilégiés avec l’Afrique, singulièrement avec le Sénégal. La traite négrière, évidemment, appartient à ce passé lointain. Aujourd’hui, Le Havre est le deuxième port de France après celui de Marseille pour le trafic maritime et le premier port français pour les conteneurs. Tout une symbolique du voyage et des échanges qui n’a pas échappé aux organisateurs.

Masque du Ndomo Bamana, Mali, fin xixe s. Bois - Museum d’histoire naturelle, Le Havre (don du général Louis Archinard)

Un fonds unique Grâce à des prêts venant des musées de Lyon, Angoulême, Périgueux et La Rochelle, l’exposition permet ainsi de découvrir un florilège des arts traditionnels d’Afrique de l’Ouest avec, en contrepoint, une sélection d’artistes contemporains. Parmi ces derniers, des photographes célèbres comme le Sénégalais Omar Victor Diop, l’Ivoirienne Joana Choumali ou la Franco-camerounaise Charlotte Yonga, complé-

tés par une programmation culturelle pluridisciplinaire. Au final, une exposition laboratoire mêlant art traditionnel, patrimoine immatériel et création contemporain qui se donne à voir en quatre parcours différents, pour le bonheur des petits et des grands ! Le parcours patrimonial expose la collection ethnographique privée du général Louis Archinard, un Havrais présenté comme le conquérant et le pacificateur de l’ex-Soudan français, qui a tout légué à sa ville. Ses prises de guerre représentent un patrimoine culturel inégalable. Une démarche humaniste

Pas question, pour les Havrais d’origine africaine, de choisir entre deux appartenances, mais de s’enrichir d’une culture ancestrale qui n’a de sens que dans la manière dont elle est réappropriée, par les jeunes générations, aujourd’hui.

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D’autres œuvres appartenant au général Henri Amiel, un résistant français ayant séjourné en Côte d’Ivoire, au Niger et en Oubangui-Chari, complètent ce fonds unique. « Évidemment, ce sont des collections coloniales, donc les armes y occupent une place importante. Mais on observe aussi une fascination pour les objets du quotidien présentant un intérêt ethnographique », commente Cédric Crémière.


Union du Maghreb Arabe Masque - Sud-ouest de la Côte d’Ivoire, xxe s. Bois polychrome - Museum d’histoire naturelle, Le Havre (don veuve du Général Amiel) - Photo © Guillaume Boutigny

Malinké du Mali, fin xixe s. Bois, calebasses, cuir, fibres végétales © Museum d’histoire naturelle, Le Havre (don du général Louis Archinard)

Peignes, instruments de musique, masques, statuettes et mobiliers, les différentes salles témoignent de la grande curiosité de l’époque pour cette Afrique mystérieuse qui fut à l’origine de l’engouement pour l’art dit primitif chez nombre de cubistes à commencer par Picasso… L’exposition présente d’ailleurs les rituels auxquels ces objets se rattachent, qu’ils soient socio-religieux ou profanes. « Nous ne prétendons pas être exhaustifs, poursuit le conservateur du Muséum du Havre qui a pris conseil auprès d’Étienne Féau, l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’art africain en France et de Hamady Bocoum, directeur du Musée des Civilisations noires de l’IFAN à Dakar. Mais nous espérons être humanistes dans notre manière de présenter ce patrimoine et de le questionner. » L’originalité de cette exposition réside dans le fait qu’à chacune de ses étapes, les objets entrent en résonance les uns avec les autres, témoignant ainsi de la richesse de la création africaine d’hier et d’aujourd’hui. « À travers l’exploration

au fil de l’exposition. Avec, comme point d’orgue, une salle de plus de 100 m² dans laquelle les enfants vivent une expérience singulière comme s’ils étaient à Dakar : car rapide, coiffeur, tailleur, café… un petit avant-goût à partager en famille. Venues nombreuses visiter l’exposition depuis le 24 juin, ces familles se délectent de cette mémoire partagée qui permet à nombre de jeunes issus de la diaspora de découvrir une partie de leurs racines. Pour Djiby Diop, un ancien ouvrier de chez Renault qui a dirigé un foyer au Havre, il ne fait aucun doute qu’« ici, nous nous sentons tous à la fois Sénégalais et Havrais ! ». Pas question, donc, de choisir entre deux appartenances, mais de s’enrichir d’une culture africaine ancestrale qui n’a de sens que dans la manière dont elle est réappropriée, aujourd’hui, par les jeunes générations : « Qu’ils soient au Havre ou à Dakar ! », commente pour sa part un élu municipal, Seydou Traoré. n Car rapide - Jean-Marc Touttain

de l’univers des masques, la présentation d’objets de parures ou encore d’instruments de musique, nous avons voulu montrer la richesse, l’ancienneté et le sens profond des arts traditionnels de l’Afrique de l’Ouest, insiste Gabrielle Baglione, responsable de la collection Lesueur au Muséum du Havre. Tout en questionnant la manière de présenter au public de tels objets, de mettre en valeur leur signification symbolique, sociale et religieuse et, surtout, de leur restituer la parole », explique-t-elle.

Le Havre - Dakar, partager la mémoire Jusqu’au 31 décembre 2017 Museum d’histoire naturelle Place du Vieux Marché 76 600 Le HAVRE Tél. : 02 35 41 37 28 museum@lehavre.fr

Une expérience singulière Le Muséum, du fait de sa vocation, a également souhaité montrer les différents milieux naturels avec la savane et la biodiversité, souvent méconnue, de la forêt d’Afrique de l’Ouest. De même que la vie animale est exposée sous l’angle du patrimoine immatériel : contes et récits de la tradition orale africaine guident le visiteur dans la découverte du monde du vivant. Enfin, pour le jeune public, un carnet de découvertes, des textes adaptés et un quizz accompagnent les plus petits Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 63


Culture Mosaïque Exposition

Cameroun

L’heure de gloire de la musique urbaine Elle trône au sommet des hit-parades en Afrique et au-delà. Parmi les clefs du tonitruant succès des musiques rap ou hip-hop du Cameroun : un professionnalisme savamment entretenu. Yaoundé, Julien M. Evina

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a chevauchée fantastique vers les sommets continentaux et mondiaux de la musique urbaine au Cameroun débute vers 2006. Le succès du groupe X Maleya avec Yélélé, le titre phare de son premier opus, apparaît comme le déclencheur de ce phénomène. Depuis, ce trio qui s’inspire lui-même des Magic Systems ivoiriens, a prospéré. En septembre 2014, c’est l’apothéose, lorsque le groupe se produit dans la mythique salle parisienne de l’Olympia. Si, tel qu’on l’observe, ce succès est contagieux pour de nombreux autres artistes du Triangle national camerounais, c’est qu’il peut s’expliquer, a minima, par le respect de certains principes universels, n’en déplaise à ses – nombreux – détracteurs. Il serait alors simpliste voire hasardeux de s’y méprendre face aux allures déjantées des artistes tels que Mani Bella ou Maalhox le Viber et bien d’autres. Un professionnalisme quasi absolu est leur leitmotiv. Et le premier ressort en est la prise en compte de l’importance de leur image. Autant dire que « celle qu’ils renvoient à leurs différents cœurs de cible est clairement conceptualisée, l’étude du marché ayant été préalablement réalisée. Le but est que cette image corresponde et réponde aux attentes de leur public, généralement jeune », explique le chanteur Guy Manu. Nous voilà donc plongés de plainpied dans la logique implacable du marketing et de la communication.

Bad boys et têtes bien faites Ainsi, celle qui est surnommée « Pala pala woman » en raison de ses coiffures en bataille des plus exubérantes, Mani Bella, a trôné plus de trois mois en tête des hit-parades. C’est à dessein que les rappeurs Maalhox le Viber et Ténor exhibent des dents en or. Incontestablement, ce look fait mouche auprès de leur jeune public, et rappelle aussi le succès qu’avaient connu en leur temps les pionniers de cette mode : Coolio, un rappeur américain, sans oublier JoeyStarr, le rappeur français du groupe NTM. C’est que cette catégorie de mélomanes affectionne toute image renvoyant à l’idée de bad boy. Hormis le professionnalisme de ces artistes, lesquels semblent davantage jouer un rôle, incarnant des personnages plus fantasques les uns que les autres dans leurs différents clips, « leur principal trait de caractère est l’intelligence », souligne Billy Show, animateur vedette à la CRTV, la télévision nationale. « Car, poursuit-il, ces chanteurs ont très vite

Longtemps stigmatisés et marginalisés au plan interne, les artistes du Hip-Hop camerounais ont commencé par étriller la concurrence, remportant ces dernières années tous les trophées possibles.

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appréhendé les évolutions qui s’opéraient dans la société en général et le monde de la musique en particulier, avec l’avènement de l’Internet et toutes les opportunités qui en découlent. » L’animateur fait allusion au rappeur Franko. Celui-ci, depuis deux ans, a une réelle emprise sur la jeunesse – et au-delà –, après le succès de son titre Coller la petite. Le jeune rappeur totalise plus de 44 millions de vues et compte de multiples followers sur les réseaux sociaux. Cet engouement auprès de ces stars leur fait gagner effectivement de l’argent, beaucoup d’argent même. Car de grosses enseignes préfèrent aller directement faire leur publicité sur les sites de ces artistes. « Ainsi, après s’être fait voler une


Union du Maghreb Arabe Le groupe X Maleya

de file au niveau national et international de cette dynamique. Ils ont tracé la voie à bien d’autres devenus de véritables machines à tubes : Stanley Enow, Mr Leo, Locko, Daphne, Franko ou Maalhox le Viber ont su tirer profit de ces innovations technologiques. Bien sûr, cette modernité ne peut pas aller sans heurts. Les artistes sont accusés d’être les figures déviantes de la culture camerounaise. En cause, les thèmes abordés dans leurs chansons, qui dépassent rarement le niveau de la ceinture. « Ces artistes de l’heure incarnent le délitement des valeurs, ce sont de mauvais ambassadeurs de notre culture, ils n’ont aucun message si ce n’est de faire le marketing de l’érotisme et de la pornographie culturelle », dénonce Christian Etémé, animateur à Radio Lumière, de Yaoundé. Qui en appelle même à la régulation des pouvoirs publics, afin qu’ils soutiennent « les vrais artistes », qui, selon lui, jouent un rôle social d’éducateur des masses. Des cris et des prix

première voiture achetée à 75 millions de F.CFA, Franko en a récemment acquis une autre à 24 millions », révèle Billy Show. Des caprices réservés jusque-là aux footballeurs professionnels… Avant d’en arriver à ces retombées heureuses, cette catégorie d’artistes a surtout su profiter de la lente mais sûre révolution technologique, dans le domaine de la composition, de la production et de la distribution musicale : le passage de l’analogique au numérique. « Avec la première génération constituée de rappeurs tels que Krotal, Pitt Bacardi, Mc Olangué, moi-même alors capitaine de l’équipe nationale de rap et bien d’autres, nous utilisions des ordinateurs Atari avec des logiciels aujourd’hui démodés. Nous

avions aussi de vieux synthétiseurs avec des rythmes préenregistrés pour nos compositions », se souvient Billy Show. Des machines à tubes Aujourd’hui, « les ordinateurs sont de véritables home studios qui permettent un travail rapide et de qualité. Et avec la dématérialisation des supports musicaux, la distribution de la musique passe par le téléchargement. Du coup, les générations actuelles sont moins victimes de la piraterie, même si le phénomène des téléchargements illégaux est aussi déploré et combattu », explique-t-il. Les deuxième et troisième vagues d’artistes urbains dont Koppo avec le titre Emma et le groupe X Maleya sont respectivement les chefs

Longtemps stigmatisés et marginalisés au plan interne, les artistes du hip-hop camerounais ont commencé par étriller la concurrence, remportant ces dernières années tous les trophées possibles et imaginables tels les Canals d’or, les Balafons d’or ou les Mvet d’or. Aussi ont-ils relégué au rang de simple fairevaloir, les artistes des cadences orthodoxes du pays. Puis ils sont allés s’illustrer sur la scène internationale. Voilà quelques exemples de leurs nombreux hauts faits : En 2015 à Lagos au Nigeria, Stanley Enow, le rappeur camerounais d’expression anglophone, est sacré avec le titre Hein père meilleur artiste masculin d’Afrique centrale, à l’occasion des All Africa music awards (Afrima). Un an plus tard dans la même compétition, il remet ça en frappant encore plus fort : Meilleur artiste africain, catégorie Hip hop. Son Coller la petite a permis à Franko d’intégrer le cercle très fermé des artistes africains à remporter un disque d’or (75 000 titres) en France. Quant à Mani Bella, avec Pala Pala et Reniss avec Dans la sauce, leurs tubes étaient respectivement devenus l’hymne officieux de la CAN 2015 et 2017, faisant oublier quelles étaient les chansons officielles… n Novembre - Décembre - Janvier 2018 • NEWAFRICAN • 65


Culture Mosaïque Note de lecture

La Verticale de l’avenir Repenser l’axe Nord-Sud L’avenir de l’Europe se jouera au Sud. Pour Jean-Louis Guigou et Pierre Beckouche, la mondialisation de demain passe par la régionalisation des économies. Par Guillaume Weill-Raynal

V

oici un livre stimulant pour l’esprit tant les paradoxes qu’il soulève contribuent, en bousculant nombre d’idées reçues, à jeter un éclairage nouveau sur les problématiques du monde d’aujourd’hui… et de demain. À la vitesse des mutations et des transformations qui conduisent les sociétés humaines à une complexité inédite, Jean-Louis Guigou – agrégé et docteur en Sciences économiques, et président de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMed) – et Pierre Beckouche – universitaire, spécialiste de géographie économique et consultant auprès de l’OCDE – proposent une réponse et une réflexion s’appuyant sur le temps long, à l’opposé d’un « court-termisme inspiré par l’égoïsme et le repli sur soi », qui ambitionne de rapprocher les deux rives de la Méditerranée au sens large – l’Europe et l’Afrique – par l’économie. Une « Verticale » qui prend le contrepied de dogmes aujourd’hui trop facile-

Une verticale positionnée sur la Méditerranée serait construite sur une composante réelle, une composante imaginaire, et une composante symbolique, autour de valeurs communes, afin de permettre aux pays de trouver leur place dans la mondialisation. 66 • NEWAFRICAN • Novembre - Décembre - Janvier 2018

ment validés mais que les deux auteurs regardent comme dépassés. Il n’y a, disent-ils, « pas plus de fin de la géographie que de fin de l’histoire » et le monde devra se penser demain en termes de « quartiers d’orange » orientés selon un axe Nord-Sud, au rebours d’une mondialisation de chaînes de valeur toujours figée sur un axe presque exclusivement Est-Ouest. Une révolution qui témoignerait d’un singulier paradoxe : l’économie mondialisée recrée de la proximité ! En effet, « les chaînes de valeur deviennent plus compactes, ce qui explique que les délocalisations cèdent le pas à des relocalisations dans les pays qui avaient délocalisé naguère. Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’idée de globalisation où tout serait possible à grande distance, le face-àface n’a jamais été aussi important ».

voisins du Sud alors même que l’Afrique constitue un fabuleux potentiel de relais de croissance pour le vieux continent menacé par une stagnation économique et démographique. L’ensemble de cette zone représentera « un marché gigantesque » puisqu’elle comptera 3 milliards d’habitants en 2050 – « 2 milliards en Afrique subsaharienne où les classes moyennes explosent, 500 millions dans les pays du sud et de l’est de la Méditerranée, 500 millions en Europe » –, et devra valoriser l’abondance des réserves énergétiques « au Maghreb mais aussi en Méditerranée orientale depuis les récentes découvertes d’hydrocarbures au large de l’Égypte, de Chypre et d’Israël, et dans tout le bassin méditerranéen demain grâce au solaire, pour nourrir l’ambition d’une grande filière énergétique ». Une association entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe aurait aussi pour mérite « de tordre le cou à la dérive fascisante de l’Islam radical ». L’ancrage à l’Europe permettrait ainsi à bon nombre de pays du sud de la Méditerranée de « s’éloigner du modèle promu par les Salafistes saoudiens ». Cette verticale positionnée sur la Méditerranée serait ainsi construite sur « une composante réelle, une composante imaginaire, et une composante symbolique », un New Deal organisé autour de valeurs communes permettant à chaque pays d’échapper au devenir de « confettis ballottés dans la mondialisation », afin de permettre l’émergence, demain, d’un monde multipolaire, qui ne serait pas seulement dominé par le G2. n

Un marché gigantesque Les deux premiers quartiers d’orange – l’Asie orientale et les Amériques, sur lesquels nous pourrions prendre modèle, disposent déjà d’outils – une banque régionale de développement, un traité de coproduction et de sécurisation des investissements, une structure d’étude de l’intégration régionale – dont la zone Europe-Méditerranée-Afrique est actuellement démunie mais dont elle pourrait s’inspirer pour construire son propre modèle. Aujourd’hui, en Amérique et en Asie, les investissements du Nord vers le Sud, essentiellement assurés par de grands groupes privés, approchent ou dépassent les 20 %. Ils ne sont que de 3 % entre l’Europe et ses

Afrique, Méditerranée, Europe La Verticale de l’avenir Jean-Louis Guigou et Pierre Beckouche Éditions : Nevicata Prix : 9 euros (21,20 dinars tunisiens) ; édition numérique : 5 euros


New African, French, Issue 56  
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