Page 1

Mai - Juin 2017 • N°54

OU VA LE MONDE ? n-Orient Afrique, Moyes, guerres... Crises, conflit

clusifs Entretiens ex die, Ghassan Salamé, Bertrand Bas, Abdelmajid Charfi, Carlos Lope arette, Hervé de Ch ert Coulibaly, Tieman Hub William Gumede. Felwine Sarr,

pages 2 2 e d r ie s s Do

ISSN : 1960-730X

M 09134 - 54 - F: 4,00 E - RD

3’:HIKTLD=YUYUU^:?k@a@p@e@a";

Bimestriel

■ France : 4,00 € ■ Zone euro : 4,50 € ■ Zone CFA : 2 700 F.CFA

■ Algérie : 260 DA ■ Tunisie : 4,500 DT ■ Maroc : 35 DH ■ Suisse : 8 FS ■ Royaume-Uni : £3,50 ■ Canada : 7 $ CAN ■ USA : 6 $ US


Mai -Juin 2017 • N °54

OÙ VA LE MONDE ?

FRANCE IC PUBLICATIONS 609 Bât. A 77, RUE BAYEN 75017 PARIS Tél. : + 33 1 44 30 81 00 Fax : + 33 1 44 30 81 11 Courriel : info@icpublications.com www.magazinedelafrique.com GRANDE-BRETAGNE IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 78 98 E.mail : icpubs@icpublications.com www.newafricanmagazine.com DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder ÉDITEUR Omar Ben Yedder DIRECTRICE GÉNÉRALE Leila Ben Hassen l.benhassen@icpublications.com RÉDACTEUR EN CHEF Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille RÉDACTION Christian d’Alayer, Sabine Cessou, Mélissa Chemam, Gérard Choisnet, Djamila Colleu, Olivier Deau, BeaugasOrain Djoyum, Tokpanan Doré, Bruno Fanucchi, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Ridha Kefi, Yasmina Lahlou, Marc Lavergne, Thierry Noungou, Regina Jere-Malanda, Samia Lokmane-Khelil, JeanMchel Meyer, Babacar Justin Ndiaye, Marie-France Réveillard, Tiégo Tiemtoré, Antonin Tisseron, Geoffroy Touroumbaye, Jocelyn-Francis Wabout, Guillaume Weill-Raynal, Dov Zerah DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh V.P. DÉVELOPPEMENT Saliba Manneh s.manneh@icpublications.com PRODUCTION Richard Briggs r.briggs@icpublications.com DIFFUSION Jean-Claude Bétard

ÉDITO 4

La transformation des mentalités

PORTFOLIO 5

Ils ont fait l'événement : NewAfricanWoman Forum 2017

AFRIQUE SUBSAHARIENNE TCHAD 28

La réforme constitutionnelle avance

SÉNÉGAL 30

La Justice au cœur du malaise politique

BURKINA FASO

ABONNEMENTS Françoise Peter peter@icpublications.com 1 an : 30€ (6 numéros) www.icpublications.com

31

BUREAU MAGHREB Nejib Ben Yedder n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

CONGO

IMPRIMEUR Headley Brother Ltd. Ashford, Kent TN24 8HH CRÉDITS PHOTOS AFP (sauf mention particulière) NUMÉRO DE COMMISSION PARITAIRE 0118 K 89310 Dépôt légal : mai 2017 ISSN : 1960-730X © 2017 IC PUBLICATIONS Ltd

Le MPP à l’épreuve du pouvoir

CAMEROUN 33

34

Contre vents et marées… Fonds Bleu pour le Bassin du Congo

NIGER 36

L’insécurité gagne l’Ouest

ENTETIEN 38

Lazare Ki-Zerbo “Pour un mouvement de libération des peuples africains”

6

10

14

Bertrand Badie “La guerre est une compétition de faiblesses” Ghassan Salamé “Les murs du néonationalisme” Carlos Lopes “L’Afrique doit accepter sa diversité”

17

Abdelmajid Charfi “À terme, les régimes arabes devront changer” 20 Hervé de Charette “Vers un dépassement des frontières” 22 Tieman Hubert Coulibaly “Nous payons l’addition des interventions en Irak” 24 Felwine Sarr “Le monde est multipolaire et incertain” 25 William Gumede “La colère sociale monte”

MAGHREB TUNISIE 44

Youssef Chahed L’Afrique est notre environnement naturel 48 Que faire des « revenants » ?

LIBYE 50

Guerre ou paix, à Zintan de choisir

MAROC 52 55

Le retour de la technocratie Dakhla, la porte entrebâillée vers l’Afrique

OPINION 63

Pour en finir avec l’afro-pessimisme

CULTURE EXPOSITIONS 72

Trésors de l’Islam en Afrique, de Tombouctou à Zanzibar 75 Art Paris Art Fair Un printemps africain à Paris

LITTÉRATURE 78

Les Camerounais ont la cote

ENTRETIEN 80

Emmanuel Ngapela “La culture est une source de développement durable” 82 Sansy Kaba Diakité Le livre permet de cicatriser


Édito

La transformation des mentalités

I

l est des moments dans l’histoire des peuples qui ne se reproduiront pas de sitôt. Jamais l’Afrique n’a bénéficié d’autant de facteurs favorables qui coïncident : démographie, jeunesse, matière grise, ressources naturelles… Une chance unique s’offre à elle pour basculer dans un autre cycle. Et figurer ainsi de plain-pied au sein des nations qui comptent. Pour ce faire, il reste des batailles à mener, comme celle d’une révolution des mentalités. Pour la conduire dans la cohérence et sans rupture brutale, il faut savoir tirer les enseignements des expériences des autres et éviter les erreurs du passé. Personne n’a envie de reproduire le modèle de l’Union soviétique ou de la Chine de Mao Tsé-toung pour créer, dans les larmes et le sang, un homme nouveau à travers un système censé apporter le bonheur et la prospérité aux peuples concernés. On l’a vu : il s’est effondré de lui-même tant il était bâti sur le mensonge et la fiction.

Il est une condition sine qua non : associer le maximum d’Africains dans le processus de transition.

D’autres exemples, comme le Singapour, la Corée du Sud ou l’Inde, permettent de trouver des sources d’inspiration pour que l’Afrique crée ses propres réponses et envisage un modèle adapté à sa réalité. Pour y parvenir, il est une condition sine qua non : associer le maximum d’Africains dans le processus de transition : une « masse critique » d’Africains permettra le basculement dans une autre ère. Certes, ce changement ne se décrète pas, mais se prépare par une volonté inflexible et par une pédagogie de l’action.

L’Afrique est capable de gagner ce combat, à condition de vaincre ses conservatismes et lutter contre ses archaïsmes. Le momentum africain justifie cette accélération de l’histoire. n

4 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Par Hichem Ben Yaïche Rédacteur en chef


Ils ont fait l’événement NewAfricanWoman Forum 2017

Organisés par le magazine New African Woman, les Trophées reconnaissent, célèbrent et honorent les femmes africaines exceptionnelles. Les gagnantes ont été sélectionnées par un Jury indépendant parmi 68 candidates choisies par les lecteurs dans 12 catégories. http://magazinedelafrique.com


D O S S I E R

OÙ VA LE MONDE  ? Par Hichem Ben Yaïche

V

ers quel nouvel ordre international le monde s’achemine-t-il ? Bien malin celui qui se livrera à une quelconque prédiction sur cet avenir plus que jamais incertain, au regard de la complexité des problèmes qui se posent à l’humanité aujourd’hui. Crises, conflits, guerres larvées ou déclarées, nous assistons, sans conteste, à l’ébranlement du monde. Devant cette histoire en train de se faire, la sagesse commande de tenter de décrypter l’état du monde et de s’interroger sur les ressorts profonds du délitement des États, plus particulièrement au Moyen-Orient, en Afrique. Dans cette quête de sens, nous donnons la parole à des acteurs venant d’horizons divers pour analyser et tenter de dégager les lignes qui vont structurer le vivre-ensemble planétaire où les pays de notre zone seront aux premières loges. Il est temps de mettre à l’endroit les pièces du puzzle géopolitique. Bonne lecture. n 6 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Entretien

Bertrand Badie

Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris

La guerre est une compétition de faiblesses Pour Bertrand Badie, professeur en Relations internationales, un monde nouveau émerge, tandis que dominent des schémas anciens. Les faiblesses des pays, davantage que leur force, conditionnent les conflits. Propos recueillis par Yasmina Lalhou

Face à cette impression de chaos que l’on observe au Moyen-Orient et en Afrique, peut-on dire qu’aujourd’hui, plus que jamais, le monde s’avance vers l’inconnu ?

C’est effectivement un sentiment partagé par de nombreux observateurs et, surtout, d’acteurs du jeu international. Si le monde actuel semble incompréhensible et chaotique, c’est d’abord parce qu’on ne le regarde pas avec les bonnes lunettes. La réalité est que notre monde a profondément changé, que ces changements génèrent de nouveaux acteurs, enjeux et conflits. Si nous traitons ces nouveaux acteurs, enjeux et conflits avec les règles et la grammaire de notre vieux monde, alors cela paraît incompréhensible, dangereux et insoluble. L’effondrement de certains États est-il le signe d’un nouvel ordre en émergence et comment caractériser cette situation inédite jusque-là ?

Ce n’est pas exactement le signe d’un nouveau monde en gestation, mais plutôt un ancien monde qui, n’étant pas adapté aux nouvelles donnes, s’effondre. Cela explique notamment comment les pays du Sud ont calqué les institutions occidentales, sans sens critique et sans se demander si elles étaient adaptées à leurs sociétés. Ces « États importés » s’effondrent, et en s’effondrant, ils créent des guerres. De nouveaux acteurs mal identifiés apparaissent dans les interstices. Nous étions habitués à des guerres qui étaient des confrontations entre puissances, de niveau à peu près équivalent, notamment en Europe. La guerre est le contraire aujourd’hui : elle est une compétition de faiblesses : celle des nations, des liens sociaux, des économies, de tout ce qui devrait aider à tisser une société civile. Ces faiblesses produisent de la belligérance, et comme on y répond en employant les vielles potions des grandes puissances, on aggrave le phénomène plutôt qu’on ne le résout.


Il ne faut pas oublier que les vieilles puissances sortent d’un temps où elles dominaient à elles seules le monde. Or la mondialisation a mis un terme à cet ordre-là, bien plus que la décolonisation.

Quelle place occupent la culture et la religion dans ces antagonismes ?

L’extrême faiblesse des institutions des pays du Sud s’explique par le fait que ces institutions ont été importées sans être adaptées à leur situation spécifique, car souffrant d’un manque de légitimité en même temps que d’un excès de patrimonialisation, de corruption et d’autoritarisme. Lorsque les institutions n’existent plus – c’est le cas de la République centrafricaine, de la RD Congo, ou même de l’Afghanistan et du Yémen –, ou bien lorsque les citoyens n’y adhèrent plus – à l’instar de la Syrie, ou même de l’Irak –, alors, inévitablement, on va chercher autre chose. S’il n’y a plus d’institutions ou si on n’a pas confiance en elles, on se replie vers toutes les formes de substitution à portée de main : les groupes communautaires, les tribus, les clans, les familles élargies, les ethnies, voire la religion. Mais ni la religion ni les structures tribales ne sont premières ; elles sont seulement des instruments de remplacement manipulés par des acteurs qui n’ont plus d’institutions ou qui ne croient plus en celles-ci.

individus qui ne se sentent pas rivés, cheville au corps, à leur territoire, à l’exemple des pays du Sahel ou comme entre le Pakistan et l’Afghanistan. Nous voyons bien une dé-territorialisation et une régression, sinon de la géographie, en tout cas de la géopolitique, c’est-à-dire de l’explication de la politique par référence au territoire. Il est vrai cependant – et c’est là que les pistes sont brouillées – que nous vivons un moment non pas de renaissance du nationalisme – parce que le nationalisme appartient à un temps qui est périmé et qui supposait à l’époque une conquête face à l’absolutisme de l’Occident, face à la colonisation des pays du Sud –, mais de néonationalisme. De quoi ce « néonationalisme » que vous évoquez se nourrit-il ?

Essentiellement de la peur, notamment celle des populations du Nord qui se voient sinon submergées et menacées par la mondialisation, en tout cas remises en question dans leur domination et leur leadership. Il ne faut pas oublier que les vieilles puissances sortent d’un temps où elles dominaient à elles seules le monde. Or la mondialisation a mis un terme à cet ordre-là, bien plus que la décolonisation. Ainsi, les vieilles puissances craignent que la mondialisation leur enlève leurs privilèges – d’où ce sentiment de peur, cette volonté d’enfermement et cet espoir de revanche.

Quelle est la part de la géographie dans ce réveil des frontières mortes, dans les crises actuelles ?

On assiste au déclin de l’empire américain et à l’émergence de nouveaux acteurs… Dans cette crise systémique, quels acteurs pourront être les maîtres du jeu ou augmenter leur pouvoir ? Qui prédominera ?

Je serai très mesuré, car la géographie s’efface à long terme et le territoire perd de sa pertinence. L’ordre géopolitique reposait sur la construction territoriale des États qui se juxtaposaient comme les éléments d’un puzzle et qui marquaient la compétence des uns par rapport aux autres. Cet ordre-là est périmé pour plusieurs raisons : la raison fondamentale est que le territoire n’a plus aujourd’hui le même sens qu’hier. Dans un monde de faible mobilité, le territoire était la base de toute action sociale. On naissait, travaillait et mourait sur son territoire et, surtout, on était gouverné en fonction de son territoire. Aujourd’hui, avec la révolution des communications, la mobilité prend une telle place dans le jeu mondial que la territorialisation ne peut plus tout contrôler, loin de là. Et les frontières seront de plus en plus franchissables. Les progrès technologiques font que l’essentiel des rapports sociaux se noue à travers des moyens techniques qui ignorent la territorialité, la distance ou la frontière. Le deuxième élément, c’est que l’importation de modèles occidentaux dans les pays du Sud a rendu très peu légitime cette territorialité. Même si les frontières des nouveaux États ont peu à peu pris de la légitimité, même si le jeu mondial fait que les gouvernants et les dirigeants du Sud réclament le respect de leur intégrité territoriale, on voit bien que cet attachement à la territorialité est toujours nuancé par des solidarités transnationales qui unissent des

Vous mettez le doigt sur quelque chose de très important. Avec la mondialisation d’une part et la fin de la bipolarité d’autre part, le leadership – ce qu’autrefois on appelait hégémonie – est un phénomène qui ne peut plus s’accomplir. Cela, Barack Obama l’avait bien compris. La mobilisation de plus en plus active du Sud rend absolument impossible toute forme d’hégémonie. Cela dit, les puissances ne disparaissent pas, elles sont seulement rivées dans des stratégies d’enfermement, dans la volonté de rétablir un monde pourtant fini. Mais il y a aussi trois autres forces dont il faut tenir compte. D’abord le marché : il vient souder la mondialisation et favorise l’émergence de nouvelles forces, de nouveaux pôles et d’acteurs non étatiques. Ensuite les sociétés : nous sommes passés d’un monde inter-national à un monde inter-social, c’est-à-dire un monde dans lequel la mobilisation croissante des sociétés fait intrusion dans le jeu international. En Afrique ou au Moyen-Orient, la société s’exprime sans passer par un État qu’elle ne reconnaît pas. Tout cela crée un sentiment de déstabilisation. Après les marchés et les sociétés, je voudrais enfin parler de la troisième force qui, elle, est très inquiétante et que j’appelle les « entrepreneurs de violence » : ce sont des acteurs politiques qui enregistrent les demandes sociales mais aussi les frustrations, les déceptions, les humiliations de pans entiers de sociétés, et qui font appel à la violence Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 7


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

pour régler ces potentiels mouvements sociaux. Ces entrepreneurs de violence ont pour nom Al Qaida, Daech, Aqmi… Bref, nous constatons que partout où il y a de la tension, des acteurs apparaissent en faisant offre de violence et jouant sur la scène internationale une partition totalement distincte de celle des États. Il semble que ces « entrepreneurs de la violence » seront les éléments perturbateurs qui vont empoisonner des vies pour de nombreuses années encore, pour ne pas dire des décennies…

Qui a été le plus proactif en ce début de millénaire ? Force est de reconnaître que c’est certainement Ben Laden ! Qui a créé le maximum d’incertitudes au Moyen-Orient ? Certainement Al Baghdadi et ses compagnons ! Qui a rendu le conflit sahélien insaisissable ? Les entrepreneurs de violences qui se régalent du chaos libyen ! Et on pourrait continuer ainsi… Dans le duel entre le président de la super-puissance et le chef d’Al Qaida, qui menait le jeu ? Qui écrivait l’agenda international ? Qui était responsable à titre originel de cette cascade de catastrophes qui a marqué le Moyen-Orient depuis 2001 – crise iranienne, afghane et yéménite incluses ? On retrouve effectivement à chaque fois le perturbateur. Lorsqu’Al Baghdadi a eu l’extrême cruauté de décapiter James Foley en septembre 2014, c’est parce qu’il avait envie de provoquer une réaction chez une puissance américaine à l’époque réticente à intervenir. Et il a réussi. Quelle est votre analyse de l’effondrement de certains pays arabes ? Le monde arabe est-il en train de redessiner une nouvelle carte de lui-même ?

La carte est un concept géographique et ce n’est pas la géographie qui mène le jeu. Je ne pense pas que redessiner les frontières soit une bonne méthode pour surmonter les crises extraordinairement violentes qui secouent le monde arabe contemporain. Trois faiblesses opèrent dans le monde arabe, qu’il faut à tout prix combattre. La faiblesse des institutions, qui sont, le plus souvent, des despotismes patrimoniaux ; or, c’est dans la reconstruction d’un État que l’on peut trouver une solution. Mais à l’exception peut-être – et encore ! – du Maghreb, y a-t-il un effort de reconstruction des États ? J’en doute. Deuxième faiblesse : la reconstruction des nations, parce que ces trois guerres les plus cruelles dans le monde arabe que sont l’Irak, la Syrie et le Yémen, viennent d’un contrat social déchiré et de nations qui n’ont plus la volonté commune de vivre ensemble. Il faut donc reconstituer un pacte social, à l’image des accords de Taëf au Liban. Dans les cas syrien et irakien, il faudra probablement davantage d’efforts… Troisièmement : il faut combattre la faiblesse du lien social puisque les sociétés civiles sont insuffisamment engagées dans la solidarité et l’entraide. L’édification de liens forts entre ceux qui sont censés coexister est en fait tributaire de réformes économiques et sociales. 8 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Le lien social peut-il se retrouver, en Afrique ?

Oui, parce que des États sont inexistants tels que la Somalie, la RD Congo, etc. Des nations qui devraient établir un contrat social ; ce que le Mali n’a jamais pu faire puisque l’on voit deux Mali dans un seul, celui du Nord et celui du Sud. De plus, la faiblesse du lien social est encore plus criante en Afrique que dans le monde oriental. Les pays africains qui connaissent la guerre sont souvent ceux qui ont le niveau de développement humain le plus faible. Existe-t-il un levier pour construire le vivre-ensemble mondial ?

Celui-ci existe à travers l’expression des besoins qu’il reflète. Prenez ce que le PNUD appelle « la sécurité humaine », c’est un besoin de vivre ensemble. La sécurité alimentaire dans le monde ne peut s’accomplir que par une solidarité entre les différents pays. Idem pour la sécurité sanitaire, environnementale, etc. Ce sont des enjeux communs à l’ensemble de l’humanité et qui demandent une gouvernance mondiale. Comment y parvenir ? En admettant déjà son extraordinaire urgence. Hélas, la gouvernance mondiale est contrariée par des idéaux nationalistes ; il faut absolument les surmonter sinon nous courons à la catastrophe ! On assiste à une disparition programmée du savoir-faire institutionnel et le fameux Softpower occidental dans de nombreuses structures internationales, notamment l’ONU. Par quoi sera-t-il remplacé ?

L’histoire a montré que la sociologie fonctionnait toute seule. Émile Durkheim explique que les sociétés produisent elles-mêmes ce dont elles ont besoin. Le tragique, c’est que nous sommes dans une transition brutale, tandis que l’identification se faisait, il y a encore quelques décennies, uniquement à travers le référent occidental. Désormais, cette identification s’opère à l’échelle mondiale. Le passage d’une région prédominante qui prétendait gouverner le monde entier à une gouvernance mondiale est nécessairement douloureux. Il est douloureux au Nord, au vu des crispations néo-nationalistes de Monsieur Trump ou de Madame Le Pen. Et la transition est violente et douloureuse au Sud au vu de l’exaspération des populations qui devient source de tous les radicalismes. Quelle diabolique alliance que ce néonationalisme au Nord et ce radicalisme au Sud ! Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

L’aveuglement des dirigeants. On peut tout pardonner au peuple, on ne doit rien pardonner aux dirigeants. Les peuples expriment leurs souffrances, les dirigeants expriment leurs suffisances. Très peu de dirigeants considèrent l’actuelle mutation, ce qui est affligeant et dangereux. Il faut rendre hommage à Barack Obama qui avait fait un pas dans cette direction, un pas minime mais réel. Et à des visionnaires comme Kofi Annan ou Boutros Boutros-Ghali qui avaient alerté l’opinion dans cette direction. Pourtant, encore aujourd’hui, la grande majorité des dirigeants se croient à l’époque du congrès de Vienne, ce qui me donne des sueurs froides ! n


Photo © Laurent Poinet

Lorsque les institutions n’existent plus – c’est le cas de la République centrafricaine, de la RD Congo, ou même de l’Afghanistan et du Yémen –, ou bien lorsque les citoyens n’y adhèrent plus – à l’instar de la Syrie, ou même de l’Irak –, alors, inévitablement, on va chercher autre chose. Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 9


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Entretien

Ghassan Salamé

Professeur émérite Sciences Po (Paris)

Les murs du néonationalisme Ancien conseiller de Kofi Annan, spécialiste des questions internationales, Ghassan Salamé dresse un tableau plutôt sombre du monde contemporain. Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

Comment jugez-vous l’état du monde ?

Je ne suis pas fier du tout du monde que nous laissons à nos enfants et à nos petits-enfants. Le monde va mal, pour différentes raisons et j’en distinguerai trois principales : il y a d’abord ce manque de confiance personnelle que les dirigeants des grandes puissances ont les uns vis-à-vis des autres. Même pendant les grandes crises que le système international a connues pendant les périodes dures de la guerre froide, et malgré les intérêts contradictoires dus aux divergences d’idéologies ou d’intérêts, les dirigeants des grandes puissances conservaient toujours un substrat de confiance personnelle dans la parole de l’autre. Aujourd’hui, cette confiance n’existe plus, et s’est vue remplacée par un système de méfiance et de défiance, dont nous voyons chaque jour les effets entre Merkel et Poutine, entre Trump et Poutine, entre Trump et Merkel, entre Hollande et Trump, etc. Ce déficit de confiance dans la parole, qui fait qu’on ne se croit plus, complique beaucoup le fonctionnement d’un système multilatéral. Le monde va mal, ensuite, pour une deuxième raison, qui est la montée du néonationalisme. L’avènement de dirigeants comme Poutine, comme Orban ou Erdogan, et maintenant Trump, exprime quelque chose de nouveau, qui est le retour assumé à une vision agressive de l’intérêt national, estimé à l’aune des humeurs de l’électorat, et qui passe avant la coopération, le multilatéralisme

On cite souvent le cas d’États faillis comme l’Irak ou la Somalie, mais il y en a bien d’autres : sur les 193 que comptent les Nations unies, une bonne cinquantaine sont dans un état de faillite politique, sécuritaire, économique et financière ! 10 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

et la recherche de terrains communs d’entente. Ce néonationalisme fonctionne comme une fièvre : lorsque vous adoptez ce positionnement, vous poussez chacun des autres acteurs du système à faire de même. Cette fièvre néonationaliste qu’on n’avait pas vue depuis les années 1930 est assez inquiétante. Elle se manifeste dans le comportement de la Chine, dans le comportement de la Russie, et maintenant, dans le comportement des États-Unis et de plusieurs pays européens. Nous le voyons notamment dans le cas du Royaume-Uni avec le Brexit ou de plusieurs pays européens face au flux des migrants venus de Syrie ou d’ailleurs. À travers cette affirmation obtuse de l’intérêt national, nous assistons ainsi à une « répudiation » de l’esprit multilatéral, et du sens même de l’existence d’une communauté internationale. Ma troisième source d’inquiétude, c’est la facilité avec laquelle on pense aux armes : nous assistons à une augmentation quasi simultanée des budgets militaires un peu partout dans le monde, et d’une facilité à prendre des risques, ce qui n’existait pas, jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, la Chine est en train de prendre des risques en imposant sa souveraineté sur des îlots contestés de la mer de Chine, ce qui n’est pas du goût ni du Vietnam, ni des Philippines, ni d’autres pays ; la Russie est intervenue en Ukraine et a annexé la Crimée dans un fait accompli militaire. D’autre part, nous assistons à une remontée de la présence militaire occidentale en Irak – et même en Syrie, récemment – sous la bannière de la lutte contre Daech. Sans parler, bien entendu, de la grande intervention Russe sur le théâtre syrien. Partout, les budgets militaires augmentent de même qu’une plus grande facilité à recourir unilatéralement aux armes pour soutenir une « diplomatie » mise au service d’une vision étroite de l’intérêt national. Tout cela participe de cette dégradation de l’esprit multilatéraliste que je viens d’évoquer. Peut-on parler d’un nouvel ordre en train de se dessiner ? Ou de la recherche d’un nouveau paradigme, qui prend en compte les rapports de force de la planète ?

Les rapports de force… voilà le mot-clé ! Nous sommes hélas sortis d’une vision qui voulait dépasser le paradigme des rapports de force dans une forme d’institutionnalisation des normes et des organisations internationales – la construction européenne, etc. – pour en revenir à une grande régression, à une politique d’affirmation de soi qui, comme l’histoire nous l’enseigne, pousse le plus souvent les autres à faire de même. Aujourd’hui, les dirigeants des grandes puissances sont beaucoup plus dans la pratique de cette affirmation de soi que dans la recherche studieuse d’un nouvel ordre mondial. Nous le voyons aussi, et notamment, au niveau économique, avec la montée du protectionnisme : avec la construction d’un mur entre le Mexique et les États-Unis ; avec la revalorisation des frontières intérieures au sein de l’Union européenne ; avec la volonté de refaire de la Méditerranée une frontière et non pas un lieu de passage… Si nous regardons dix ans en arrière, il y avait une quinzaine


de murs, à peu près, à travers le monde. Aujourd’hui, il y en a 70 ! Tout cela signifie quelque chose : nous allons vers une régression, un refus de la mondialisation qui s’exprime, d’abord, dans la volonté des pays les plus avancés d’arrêter les flux de personnes. Ce reflux s’exprime aussi par des mesures de protectionnisme économique, comme l’annulation du TTIP, ou d’autres accords en gestation. Il s’exprime enfin par une espèce de régression par rapport à ce que nous considérions comme la valeur essentielle, inhérente à la mondialisation – la libre circulation des capitaux, des ressources et des produits – et son remplacement par un intérêt nouveau pour les marchés nationaux.

La plupart des pays d’Afrique et du monde arabe – et même d’Asie – ont été amenés, après la fin de la guerre froide, à adopter, dans une large mesure et avec plus ou moins d’enthousiasme et de conviction, ce qu’on appelait à l’époque, le consensus de Washington : la démocratie représentative d’un côté et l’économie de marché de l’autre. Mais les deux sont aujourd’hui en panne, dans le monde arabe et une bonne partie de l’Afrique. En effet, l’État s’est déchargé sur le marché d’une grande partie de ses responsabilités, mais le marché n’a pas toujours été au rendez-vous, en ce qu’il n’est pas parvenu à prendre la place de l’État et à assumer son rôle dans cette intervention keynésienne caractéristique de ce qu’on appelait « l’État développemental ». Car le marché, lui-même, a besoin de systèmes de régulation, de promotions, et d’incitations, que les États, en démissionnant de certaines de leurs fonctions au profit du marché, n’ont plus été en mesure d’apporter. Ainsi, l’État est à présent le plus souvent incapable de jouer le rôle qu’il jouait avant, notamment dans la fourniture des services sociaux – éducation, santé – qui se sont dégradés dans la plupart de ces pays, ainsi que dans la gestion de l’explosion démographique, qui connaît aujourd’hui des proportions dramatiques. Quant à la démocratie représentative, le bilan des vingt dernières années nous enseigne que le simple recours à des élections pluralistes n’est pas une garantie de démocratie. La démocratie ne se réduit pas à une simple organisation d’élections. Elle doit aussi être accompagnée d’une adoption profonde par la société des valeurs et des normes libérales. Dans la plupart de ces pays, nous assistons aujourd’hui à l’émergence de ce qu’on appelle des démocraties « illibérales », c’est-à-dire des démocraties où les élections légitiment l’arrivée au pouvoir de tel ou tel, mais ne donnent pas une garantie au respect des droits de l’homme ou de l’État de droit. Comment caractérisez-vous – en termes d’arguments, de raison et de causes – cet effondrement du monde arabe et d’une partie de l’Afrique ? Et quid de l’« après » ?

Nous ne sommes pas encore entrés dans cet « après ». Aujourd’hui, les États devenus indépendants lors de la grande vague post-coloniale des années 1950 et 1960 ont une incapacité à se positionner et à gérer les défis les plus importants. Ils ne disposent que de moyens

Photo © Laurent Poinet

Quelle analyse faites-vous de la désintégration que l’on observe du monde arabe et de certains États en Afrique ?

primaires pour tenter de rétablir l’ordre quand l’ordre est rompu – notamment de moyens sécuritaires –, mais ils sont dépourvus de toute solution pour faire face ou résoudre les problèmes aussi massifs que ceux auxquels ils sont confrontés, comme l’explosion démographique qui est sans précédent dans l’histoire de ces sociétés. Sans précédent ! C’est aujourd’hui le défi le plus grave. Car si un État ne disposant que de ressources limitées peut offrir des services sociaux à 20 millions de citoyens, il ne voit pas ses capacités doubler lorsqu’en l’espace d’une génération, sa population passe de 20 à 40 millions ! Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 11


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Par ailleurs, l’urbanisation sauvage représente le deuxième grand défi : tant qu’une bonne partie de leurs populations travaillait dans l’agriculture, les États avaient les moyens de gérer les villes. Mais aujourd’hui les métropoles du tiers-monde, comme Lagos ou Le Caire, qui ont crû de manière sauvage jusqu’à atteindre 10 ou 15 millions – et bientôt 20 millions – d’habitants, sont devenues parfois encore plus lourdes à gérer que les métropoles classiques, mais sans que l’État ne dispose des moyens de les équiper des infrastructures nécessaires pour rendre paisible la vie urbaine. Le troisième problème majeur est causé par la très grande mobilité – ce qu’on appelle le nomadisme des capitaux – qui fait que les pays sont dans une compétition énorme entre eux pour attirer les investissements extérieurs. Mais ces investissements ne viennent pas, ou repartent très vite, à la première rupture de sécurité, ou parce que la législation locale ne les garantit pas suffisamment. Ces États se trouvent ainsi dans un état permanent de précarité financière qui les affaiblit sans cesse un peu plus, aggravé par une délocalisation facile des industries d’un pays à l’autre en fonction des fluctuations de la législation et de la cherté du travail. C’est cela qui explique la crise énorme que l’Asie a connue en 1997 ainsi que la crise que connaissent aujourd’hui le monde arabe et une bonne partie de l’Afrique. Quelle sera l’attitude des grandes et des moins grandes puissances face à ce désordre ?

Les grandes puissances sont aujourd’hui dans une politique d’affirmation de soi, peu compatible avec une gestion multilatérale de ces défis qui, pour certains, se posent à l’échelle de la planète. Certains États ne veulent plus reconnaître la Cour pénale internationale ; d’autres ne veulent plus reconnaître l’accord sur le climat ; on en voit d’autres, encore, qui veulent se dissocier des accords de libre-échange, ou qui appellent leurs propres capitaux à revenir au pays plutôt qu’à s’investir un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, une vague d’égoïsme collectif est en train de saisir beaucoup de pays qui, malgré leur puissance, contribuent avec beaucoup moins de générosité qu’avant aux organisations internationales. Ainsi, le Japon et les États-Unis contribuent beaucoup moins qu’avant à l’ONU, aux budgets des opérations de paix. Tout cela indique une tendance vers les recroquevillements, et non pas vers l’ouverture et la gestion commune des défis auxquels nous faisons face. Quant aux petits pays, ils essaient de faire ce qu’ils peuvent… Pas toujours avec succès. Parfois, le contrat social se rompt… On cite souvent le cas d’États faillis comme l’Irak ou la Somalie, mais il y en a bien d’autres : sur les 193 que comptent les Nations unies, une bonne cinquantaine sont dans un état de faillite politique, sécuritaire, économique et financière ! Ils ont en réalité très peu de contrôle sur l’ensemble de leur territoire en dehors de la capitale et des grands axes routiers, et sont absolument incapables – à supposer qu’ils le veuillent – d’offrir à leurs populations un minimum décent de protection et de services sociaux. 12 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

En réalité, la naissance des mouvements violents réside dans la carence des États à fournir les services qui leur incombent. Il y a 30 ou 40 ans, ces mouvements adoptaient des formes de sécession ou d’identité ethnique. Aujourd’hui, ils s’expriment dans un langage religieux. La religion est un langage mobilisateur, elle n’est pas l’origine des problèmes.

La géographie joue-t-elle un rôle important dans ces crises et dans ce processus de déréliction ?

Vous avez raison de pointer du doigt cette dimension parce qu’elle n’a jamais vraiment disparu. La fin de la guerre froide a été suivie d’une phase de « sans-frontiérisme » où l’on a pu croire que les frontières avaient perdu de leur impact et que des phénomènes de solidarité transnationale s’étaient installés, fondés sur une conscience beaucoup plus forte, chez les uns et les autres, de l’existence de défis planétaires qu’aucun pays tout seul ne peut véritablement traiter. Chaque pays a pu considérer avoir des devoirs à l’égard des autres pays du monde, de telle sorte que sont apparus des mouvements comme Médecins sans frontières, Pharmaciens sans frontières, Reporters sans frontières… L’idéologie sans-frontiériste a énormément marqué les 25 ans qui ont suivi la chute du mur de Berlin. Mais, aujourd’hui, nous assistons exactement à une tendance inverse en faveur du « sur-frontiérisme ». Lorsque les réfugiés syriens arrivent en Europe, l’Autriche veut fermer ses frontières, la Serbie n’en veut pas, la Hongrie leur demande de partir à côté, etc. Nous avons presque assisté à une dislocation de l’UE face au défi des migrations ! Chacun a commencé à dire, qu’il pouvait envisager de sortir de Schengen ; aujourd’hui, certains tentent d’établir une frontière en Méditerranée par le biais de bateaux et d’opérations militaires. La frontière entre le Bangladesh et la Birmanie est aujourd’hui fermée alors qu’il existait auparavant un important commerce légal et tout à fait enrichissant pour les deux pays. De même, la Turquie est en train de construire un mur sur sa frontière avec la Syrie après avoir été très présente pendant une dizaine d’années sur les marchés syrien et irakien. Ce sur-frontiérisme qui a remplacé le sans-frontiérisme d’hier est un complément naturel, partie intégrante, de cette vague de néonationalisme que je viens d’évoquer. Vous parlez peu du fait religieux. Comment vous situez-vous par rapport au discours dominant sur l’islam ?

Je ne suis pas très impressionné par ce discours-là, je dois l’avouer, même si je suis peut-être minoritaire. La religion n’est qu’un des facteurs de l’affirmation de soi, de retour à l’identitaire, et du sur-frontiérisme qui agit aujourd’hui. Mais elle ne représente pas un phénomène propre ni dynamisant. Nous assistons aujourd’hui


à une réaffirmation identitaire dont le segment religieux n’est qu’un des facteurs possibles. Le néonationalisme a toujours une dimension identitaire et donc, dans certains cas, religieuse. Mais parfois, il a d’autres dimensions : ethniques, raciales, etc. Pourtant, l’islam est devenu une obsession mondiale… Comment expliquez-vous cette impuissance des musulmans à s’attaquer à cette dérive sectaire qui fonde le radicalisme extrême ?

Oui, c’est le pain quotidien des politiciens… Mais je reste très très en retrait par rapport à cela. Très en retrait ! En réalité, Dieu, dans sa grande sagesse, n’a pas créé deux hommes : l’homo sapiens d’un côté et l’homo islamicus de l’autre. Ce discours ne plaît certainement pas aux islamistes ni aux islamophobes… Les musulmans sont des humains comme les autres, qui ont les mêmes soucis d’avoir une bonne éducation pour leurs enfants, d’avoir une bonne prospérité pour leur famille, et d’avoir aussi une volonté de vivre d’une manière pacifique avec leurs voisins. Je plains ceux qui prennent la dimension religieuse – notamment islamique – comme une affirmation identitaire exclusive ! Ils ne savent pas qu’en réalité, ils ont eux-mêmes une identité beaucoup plus complexe, qui n’est pas réductible à leur foi. Ils sont aussi homme ou femme… Ils sont aussi ingénieur ou éboueur… Ils sont aussi Pakistanais ou Indonésien… Ils sont aussi arabophone ou persanophone… Ils sont aussi sunnite ou chiite… Ils sont aussi toutes sortes de choses ! Il n’y a aucun individu qui n’ait une identité complexe… Mais malheureusement, dans les phases de pertes de repères et d’appauvrissement, dans les phases de mouvements extrêmement rapides de l’évolution du monde, les gens ont tendance à prendre un ingrédient parmi d’autres de leur identité et à lui donner une valeur absolue. C’est ça, l’islamisme ! Peut-être finiront-ils par comprendre que leur identité n’est pas réductible à ce seul ingrédient religieux. En Afrique, le djihadisme est en train de se propager comme un feu de brousse en s’alimentant de toutes les frustrations et des inégalités… Comment faut-il traiter cette course de vitesse ?

Je ne crois pas qu’il y ait vraiment de réponse religieuse à l’accaparement de l’ingrédient religieux par certains mouvements. Il n’y a pas de solutions qui puissent être tirées de l’intérieur même de telle ou telle religion pour résoudre des problèmes liés à son usage par des mouvements politiques. Les problèmes politiques appellent des solutions politiques. Il ne sert à rien de répondre à l’extrémisme religieux en disant qu’il faut « être modéré ». La seule réponse consiste à essayer de comprendre pour quelles raisons des jeunes passent à la violence en s’emparant d’un seul ingrédient de leur personnalité et en lui donnant une telle importance. L’analyse séculière du phénomène religieux nous permet de comprendre qu’en réalité, la naissance des mouvements

violents réside dans la carence des États à fournir les services qui leur incombent. Il y a 30 ou 40 ans, ces mouvements adoptaient des formes de sécession ou d’identité ethnique. Aujourd’hui, ils s’expriment dans un langage religieux. La religion est un langage mobilisateur, elle n’est pas l’origine des problèmes. Il ne sert à rien de les inviter à prendre un autre langage qu’ils considèrent comme utile à leur cause. Il vaut mieux répondre aux raisons qui, dès le départ, les ont poussés à aller vers la violence : l’adoption de l’idéologie néolibérale par les pays de la périphérie du monde – la banlieue – a eu pour conséquence que leurs populations se sont senties délaissées par un État qui était censé les protéger et qui s’est montré incapable de leur fournir du travail, de redistribuer la richesse, ou de travailler à l’intégration sociale. Certains États ont travaillé à la désintégration de leurs propres sociétés ! Combien de temps cette situation d’instabilité va-t-elle perdurer avant que l’on parvienne à construire un nouvel ordre mondial ?

Je ne pense pas que nous soyons aujourd’hui dans la gestation d’un nouvel ordre mondial. Nous allons connaître encore beaucoup de phénomènes de désordre, avant que les pays puissants – mais aussi les pays moyens, et peut-être aussi les petits pays, à leur petit niveau – ne viennent à considérer que le rétablissement de l’ordre est important pour leur stabilité et pour la paix civile au sein de leurs sociétés. Aujourd’hui, la montée du néonationalisme remet en cause toutes les normes internationales – le droit international, les organisations internationales – qui avaient émergé après 1945. Et nous assistons aussi à l’apparition d’un autre phénomène : au début du xxe siècle, la souveraineté étatique n’était réservée qu’à une petite minorité, une trentaine de pays à peine. Cette accession à la souveraineté s’est étendue aujourd’hui pour couvrir l’ensemble de la planète. Cela s’est fait très vite, en trois vagues, au cours du xxe siècle. Nous avons commencé le xxe siècle avec 26 ou 27 États indépendants, et nous avons terminé le siècle avec sept fois plus d’États ! Mais que sont-ils réellement ? Sont-ils dotés de tous les attributs nécessaires ? Des moyens de rétablir l’ordre ? Des moyens d’intégrer leurs sociétés ? Des moyens d’offrir les services sociaux ? Eh bien non ! Nous avons assisté à une espèce de formalisation des États, mais sans qu’ils aient les attributs effectifs pour l’exercice du pouvoir étatique. n

Nous avons commencé le xxe siècle avec 26 ou 27 États indépendants, et nous avons terminé le siècle avec sept fois plus d’États ! Mais que sont-ils réellement ? Sont-ils dotés de tous les attributs nécessaires ? Des moyens de rétablir l’ordre ? Des moyens d’intégrer leurs sociétés ? Des moyens d’offrir les services sociaux ? Eh bien non ! Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 13


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Entretien

Carlos Lopes

Professeur d’économie aux universités du Cap et d’Oxford

L’Afrique doit accepter sa diversité Pour l’économiste Carlos Lopes, si l’Afrique veut respecter sa géographie, elle doit accepter la diversité et respecter les minorités. Sous peine de fausser l’acquis démocratique.

Enfin, les frontières n’ont plus la même valeur que dans le passé. Elles s’effacent. Les échanges sont beaucoup plus importants, ce qui fait que la souveraineté ne peut plus s’exercer de la même manière.

Propos recueillis par Jean-Michel Meyer

Cette zone de crise que l’on traverse est-elle une revanche de la géographie ?

Les incertitudes géopolitiques n’ont jamais été aussi multiples et multiformes qu’aujourd’hui dans le monde. Comment interpréter cette décomposition au Moyen-Orient et en Afrique ?

Pour ce qui concerne l’Afrique, des frontières artificielles ont été créées à l’issue du phénomène colonial ; elles sont en train de s’aligner en fonction des critères sociologiques et politiques. Je pense qu’il ne faut pas être trop pessimiste. Certes, on constate des sursauts politiques, mais ils s’expliquent aussi parce que nous sommes en pleine révolution de la 3G et de la 4G. Davantage de personnes ont accès à l’information et aux réseaux et elles peuvent échanger beaucoup plus rapidement. Les phénomènes ont donc tendance à s’accélérer. Les nations occidentales parviendront-elles à conserver leur suprématie dans ce nouveau monde qui se dessine ?

Nous vivons trois phénomènes simultanés. Le premier est la fin de la période d’or de la civilisation occidentale. Le deuxième est un changement démographique considérable, avec un vieillissement de la population dans la plupart des régions du monde, qui s’accélère, et avec une jeunesse qui tend à être concentrée dans quelques régions du monde, notamment en Afrique. Nous avons besoin de discuter d’un nouveau contrat social pour tenir compte de ces changements démographiques à long terme.

Il faut africaniser la démocratie. Il faut ainsi prendre les principes de bases de la démocratie et les adapter à la réalité africaine. Dans ce cas, l’aspect le plus important serait le respect de la diversité. Il faut respecter les minorités, leur donner un rôle. Il faut plus d’équilibre. 14 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Jusqu’à un certain point, oui. La géographie a longtemps été traitée en fonction d’interprétations politiques. Pour l’Afrique, c’était une interprétation politique coloniale qui séparait, par exemple, l’Afrique du Nord de l’Afrique subsaharienne, parce que l’on imaginait qu’il y avait une Afrique noire. Aujourd’hui encore, on analyse souvent les fractures au sein de toute la bande sahélienne avec ce filtre colonial, alors que le manque d’adaptation des pastoralistes à l’économie moderne est commun, par exemple, entre le sud du Sahara et le Sahel. Ces traits communs expliquent pourquoi il y a tant de conflits. Les populations se sont senties exclues. C’est le cas pour le sud de l’Algérie et le nord du Mali, etc. La deuxième revanche actuelle de la géographie réside dans la contestation, différemment que par le passé, de la plupart des frontières créées artificiellement. Nous ne sommes plus dans des luttes de libérations nationales, mais dans des luttes d’identités des exclus. L’Afrique doit davantage accepter sa diversité, dans les pays et au niveau continental. Sans cette acceptation de la diversité, l’acquis démocratique est faussé. Il se limite à organiser des élections et à donner une légitimité démocratique au gagnant, excluant les minorités. Les minorités se révoltent et leurs luttes identitaires peuvent être captées par des mafias, le crime organisé ou le terrorisme. Si on veut réellement respecter la géographie, il ne s’agit pas de créer de nouveaux pays, mais d’accepter la diversité. C’est ce qui permettra de résoudre, par exemple, les difficultés dans la bande sahélienne. Comment les dirigeants africains peuvent-ils prévenir ces crises et maîtriser ces déflagrations ?

L’Union africaine a établi une architecture de paix et de sécurité. L’Afrique donne une priorité aux questions de paix et de sécurité qui sont essentielles pour le développement et elle veut jouer les premiers rôles pour ce qui concerne ses problèmes internes. Ceci dit, l’Afrique ne se donne pas tous les moyens et elle a une approche qui essaie d’imiter les interventions militaires qui sont faites par d’autres.


Photo © Laurent Poinet

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 15


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Or, ce qui manque, c’est plus d’investissements et une approche différente. L’Afrique gagnerait beaucoup à organiser un débat sur la vraie démocratie qui fait défaut pour le développement du continent. Il ne faut pas nécessairement démocratiser l’Afrique – je dis cela de manière provocante –, mais il faut africaniser la démocratie. Il faut ainsi prendre les principes de bases de la démocratie et les adapter à la réalité africaine. Dans ce cas, l’aspect le plus important serait le respect de la diversité. Il faut respecter les minorités, leur donner un rôle. Il faut plus d’équilibre.

Pour traduire concrètement vos propositions, il faudrait du temps. Or, les décideurs politiques sont face à l’urgence. Comment faire ?

L’approche sécuritaire et militaire domine dans le traitement des conflits en Afrique, sans traiter les causes. N’est-ce pas une fuite en avant ?

Le panafricanisme est une idéologie de mobilisation. Ce concept a été inventé par la diaspora qui s’attachait à la vision du continent comme un ensemble, un territoire unique. Il a beaucoup évolué. Il a été adopté par les mouvements contestataires de la puissance coloniale jusqu’à la fin de l’apartheid. Aujourd’hui, parler d’un « panafricanisme économique » fait davantage sens. C’est-à-dire de l’intégration régionale. La zone de libre-échange continentale, qui peine à commencer, ou le passeport sans visa pour l’ensemble des Africains, sont les aspects du panafricanisme actuel. Il faut adapter le concept idéologique panafricain au réalisme pragmatique.

C’est exactement la raison pour laquelle je défends l’idée d’une approche politique, démocratique, qui respecte les minorités. Au Mali, c’est bien le problème d’intégration des différentes composantes de la société qui a été à l’origine des conflits. Et la question n’est pas encore réglée ! Il ne s’agit pas de savoir combien de Touaregs seront intégrés dans le gouvernement, mais quel est le système de développement économique et quelles sont les garanties constitutionnelles qui permettront aux minorités de participer à l’effort économique de transformation du pays. Cette approche fait défaut dans presque tous les pays du Sahel, ainsi que dans ceux des Grands lacs. C’est pourquoi ces régions sont deux poches de conflits.

Des pays ont très bien maîtrisé ce que je viens d’expliquer, comme la Namibie. Et l’Éthiopie expérimente, de manière unique en Afrique, un État fédéral basé sur l’identité ethnique. Il faut suivre ces expérimentations avec attention. Et ce n’est pas un hasard si le Maroc et l’Algérie ont modifié leur Constitution pour intégrer la partie amazigh comme composante de leur identité nationale. Le panafricanisme n’est-il pas qu’un mot qui n’arrive pas à s’inscrire dans la réalité ?

S’achemine-t-on vers un nouvel ordre mondial ?

Il ne se décrétera pas. C’est un processus que nous sommes en train de vivre à travers de grandes mutations mondiales. Aujourd’hui l’éthique mondiale oblige à une négociation de type G 20. Le G 20 est né parce que les pays riches du G 7 ne pouvaient pas régler seuls la crise de 2008. Nous voyons croître un espace, plus au sud. Et je suis persuadé que la voix de l’Afrique est beaucoup plus forte qu’il y a 20 ans. L’Afrique sera-t-elle une pièce majeure sur l’échiquier international ?

Le continent africain comptera deux milliards d’habitants à l’horizon 2050. Il aura la plus grande force de travail de la planète à l’horizon 2034. Et il dispose dans son sol d’importantes matières premières. Par conséquent, tout dépendra des Africains eux-mêmes et de la manière dont ils s’organiseront pour ne pas être seulement des pourvoyeurs de matières premières et de main-d’œuvre. n 16 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017


Entretien

Abdelmajid Charfi

Islamologue

À terme, les régimes arabes devront changer Pour l’historien et islamologue tunisien Abdelmajid Charfi, le salut du monde arabe repose davantage sur des considérations économiques que religieuses ou ethniques.À court terme, tant que le pétrole domine, rien ne bougera. Propos recueillis à Tunis par Ridha Kéfi

Où va le monde arabe et quel rôle peut y jouer l’islam ?

Dans le monde d’aujourd’hui, il y a tellement d’imbrications qu’il est difficile de prévoir quand ou comment cette région du globe va sortir de l’impasse où elle est actuellement. Quant au facteur religieux, il n’est que la couverture de problèmes qui ne sont pas fondamentalement religieux, mais géopolitiques, économiques et sociaux. Il n’y a qu’à penser à la condition de la femme dans cette région où la Tunisie fait presque exception. Il y a, en effet, des pays où la femme n’a pas le droit de conduire une voiture et où les exécutions sommaires sont légion. De plus, les disparités de revenus y sont parmi les plus grandes au monde. Et, surtout, on ne voit pas très bien ce qui va sortir du bouillonnement actuel, parce qu’il y a, tout de même aussi, une jeunesse très connectée, qui a des aspirations semblables à toutes les jeunesses du monde et qui se sent frustrée. Les changements profonds vont mettre du temps, or le temps est compté parce que l’histoire s’accélère. Là réside le véritable problème. Le Printemps arabe n’a-t-il pourtant pas redonné de l’espoir à la jeunesse ?

Certes, on pouvait espérer une nouvelle politique qui se répercuterait positivement sur les aspects économiques, sociaux, culturels, etc. Mais avec ce qui se passe en Libye, en Syrie, en Irak et au Yémen, on ne peut plus être optimiste, du moins à court terme. Peut-être les choses changeront dans vingt ans. Je ne vois pas très bien quelles sont les issues de cette impasse dans laquelle se sont fourvoyés tous les pays arabes. En tout cas, j’ai tendance à ne pas considérer le facteur culturel ou l’explication culturaliste comme étant suffisante pour comprendre ce qui se passe dans nos pays. Ce n’est pas au niveau de l’islam, ni au niveau des fractures entre

sunnisme et chiisme, entre traditionalistes et modernistes, entre djihadistes et musulmans du juste milieu, que les problèmes se cristallisent. Le problème est avant tout politique, social et économique. Prenons le cas de l’Égypte. Dans les années 1950, les Égyptiens étaient 20 millions. Près de 70 ans après, ils sont devenus près de 100 millions, avec des ressources limitées, des disparités très importantes et une misère déshumanisante. Comment ce peuple pourra-t-il s’en sortir ? La solution pour le Proche-Orient peut être envisagée après la fin du pétrole, mais tant que le pétrole est là, il y aura des régimes anachroniques, comme il en existe dans la région du Golfe, malgré la réussite de certains de ces régimes sur le plan économique, en particulier les Émirats arabes unis. On ne peut pas dire autant pour l’Arabie saoudite, le Qatar ou le Koweït. Tant qu’il y aura du pétrole, ces régimes se maintiendront, à moins d’une révolution, parce qu’il y a des attentes chez les jeunes et les femmes. Par exemple, en Arabie saoudite, les femmes ne sont pas satisfaites de leur condition, mais il y a un endoctrinement très fort de la population qui empêche les changements souhaités. Sur un autre plan, cette région où les frontières ont été tracées par les accords de Sykes-Picot en 1916, on sera amené, un jour ou l’autre, à une autre configuration géopolitique. Ce qui s’est passé avec Daech et l’effacement d’une partie des frontières entre l’Irak et la Syrie n’est que le prélude à des changements qui devront avoir lieu un jour ou l’autre. Il est impossible de maintenir indéfiniment les régimes actuellement en place dans ces pays qui n’ont pas de tradition d’État centralisateur et où les populations sont tenues par la contrainte et non par l’adhésion spontanée à des structures étatiques établies. Ces régimes ne sont pas viables à terme. Enfin, l’existence d’Israël au cœur de ce magma complique davantage la situation de la région et hypothèque son avenir.

La Tunisie fait figure d’exception. Elle a une tradition réformiste bien ancrée, une certaine continuité de l’État centralisé. Surtout, sa société est la plus sécularisée du monde arabe, cet ancrage est profond et ancien. Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 17


D O S S I E R O Ù VA L E M O N D E ?

Abdelmajid Charfi préside l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts (Beït Al-Hikma) Photo © Yosra Ben Hassine

18 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017


Comment dépasser les clivages nés de la géographie et de l’histoire et entrevoir une solution ?

La solution est économique. Or, les pays arabes n’ont pas d’économies dignes de ce nom. Ce sont en général des pays semi-désertiques dont l’économie est basée sur l’exploitation des ressources minières et les activités pastorales ou agricoles. On sait aussi que les économies qui ne sont pas basées sur la recherche scientifique et technologique n’ont pas d’avenir. Or, le niveau de l’enseignement et de la recherche dans les pays arabes est tellement bas qu’on ne peut pas y espérer, dans un proche avenir, des changements structuraux importants, d’autant plus qu’il y a une fuite des cerveaux qui les prive d’élites capables de diriger une économie du xxie siècle. Comment changer cette structure économique archaïque ?

Vous avez des régimes où une infime minorité détient tous les pouvoirs politiques, économiques, etc. La majorité des habitants des Émirats, du Qatar et du Koweït sont des étrangers. Les Saoudiens, chez eux, font travailler les autres. Peut-être que dans l’avenir ils seront obligés de travailler eux aussi. Mais, pour le moment, ils ne travaillent pas et ne produisent rien ! Il faut donc commencer par rééquilibrer le rapport de forces économiques à l’intérieur de ces pays pour que les richesses ne soient pas accaparées et dilapidées par une infime minorité. Vous n’avez pas l’impression que le monde chiite s’en sort relativement mieux que le monde sunnite ? L’Iran est doté d’une industrie, d’une recherche scientifique…

L’impression que j’ai eue lors de mes visites en Iran, et à laquelle je ne m’attendais pas avec cette acuité, c’est que les jeunes rejettent en bloc le régime des mollahs et estiment que la façade démocratique dont se prévaut ce régime ne vaut rien. Est-ce que l’Iran est en train d’avancer sur le plan économique ? On peut avoir des doutes là-dessus. Les conditions de la majorité des Iraniens ne se sont pas tellement améliorées. On note des avancées sur le plan militaire et dans certains secteurs technologiques, mais elles sont mineures. Souvenons-nous de l’Union soviétique dans les années 1970-1980, elle était très en avance sur le plan militaire et technologique, mais sur les autres plans, c’était le fiasco. Ce qui a accéléré sa chute. Le régime iranien tel qu’il fonctionne aujourd’hui ne pourra pas tenir longtemps. Ses avancées économiques sont relatives et le pays a profité de l’embargo occidental pour compter sur lui-même. Bien sûr, c’est un grand pays avec une tradition étatique assez ancienne, comme en Égypte. Il n’est pas comparable à l’Arabie saoudite, la Syrie ou l’Irak. Quels sont les États de la région qui pourront tenir face aux bouleversements en cours ?

Il faut tenir compte des blocs démographiques, dans une pareille analyse : persan, turc et égyptien. Et au milieu, demeure une mosaïque hétérogène et mouvante.

On parle de démocratie au Liban. Or, on ne peut pas parler de démocratie dans un pays où la structure confessionnelle est présente à tous les niveaux. Les gens ne se sentent pas appartenir à un État, mais à une communauté ! À long terme, de pareilles entités ne sont pas viables politiquement, surtout dans un monde où, après le Brexit et l’élection de Trump, on rejette les regroupements régionaux. Le vieux rêve de réunification du monde arabe est-il donc définitivement enterré ?

Bien sûr, les rapports humains sont très forts dans ces régions, ils imposent la recherche de modes de coopération, mais certainement pas dans le cadre d’une union centralisatrice. On peut espérer la montée en puissance de régimes qui permettent une libre circulation des biens et des personnes et qui donnent espoir aux jeunes, en favorisant leur formation. Aujourd’hui, le spectacle de l’illettrisme est désolant ! Il faut une prise de conscience de cette situation, qui n’existe malheureusement pas encore parmi les responsables arabes. Dans ces conditions, on ne peut pas considérer l’islam comme étant responsable. Le phénomène religieux est seulement instrumentalisé. On voit des pays qui s’en tirent bien tout en étant musulmans, comme la Malaisie ou l’Indonésie. Est-ce la raison pour laquelle la Tunisie, où l’État a privilégié l’éducation, le développement humain et l’émancipation des femmes, fait figure d’exception dans cette région ?

Je crois à l’exception tunisienne. Pour différentes raisons. D’abord parce qu’il y a une tradition réformiste bien ancrée. Il y a, malgré tout, une continuité dans l’État centralisé. Et là, il n’y a que trois pays arabes qui possèdent cet atout : l’Égypte, la Tunisie et le Maroc. Or, l’État est le principal moteur pour faire évoluer une société. C’est ce qu’a fait l’État tunisien depuis l’indépendance, en 1956. Le changement du statut de la femme, la généralisation de l’enseignement et la modernisation du système éducatif ont permis à la Tunisie de s’en tirer relativement mieux, en tout cas du point de vue de la stabilité, malgré les dérives politiques. La Tunisie a un autre atout : sa société est la plus sécularisée du monde islamique. La sécularisation n’est pas une idéologie, c’est un processus sociologique profond et ancien. Je donne toujours l’exemple des cheikhs de la mosquée Zitouna de Tunis : après la Deuxième Guerre mondiale, aucun d’entre eux n’a inscrit ses enfants à la Zitouna, parce qu’ils étaient conscients que l’enseignement zitounien ne menait à rien. On a certes cherché à habiller le droit tunisien par des considérations religieuses, mais il reste fondamentalement un droit séculier, positif et non-religieux. Et c’est cette lame de fond réformiste et séculariste qui a permis à la Tunisie de réussir relativement sa transition démocratique. n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 19


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Entretien

Hervé de Charette

Ancien ministre, membre du « Club des 20 »

Vers un dépassement des frontières Pour l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hervé de Charette, l’ordre né de la colonisation se prépare à disparaître. L’avenir repose sur moins d’État, davantage de décentralisation et de régionalisation, et s’appuie sur la société civile. Propos recueillis par Jean-Michel Meyer

problèmes non résolus qui alimentent cette remise en cause. Cette revanche de la géographie traduit l’échec des dispositifs en place. Ainsi en est-il des problèmes non résolus en Afrique de l’Ouest. Ainsi en est-il des tragédies qui secouent le Moyen-Orient. Dans beaucoup de ces pays, mais c’est un phénomène mondial, on assiste à une remontée des religions qui nourrissent des tensions, des conflits. Et sans compter les interférences des grandes puissances quand elles s’en mêlent.

Un ordre ancien s’effondre et se prépare à disparaître. Il était le résultat de la colonisation par les Européens ou, parfois, de leur influence, toujours dominatrice, dans le monde arabe et en Afrique par exemple. En imposant cet ordre ancien, les Européens ont aussi imposé les valeurs de l’Occident. Or elles n’étaient pas forcément adaptées, conformes à ce que les peuples avaient dans leur esprit, leur histoire, leur culture. Et cet ordre ancien s’est souvent installé avec la force, faisant violence à la géographie d’hier. La violence de la géographie ?

Je vais vous donner quelques exemples de cette violence. Ainsi en est-il du découpage du Sahara à la fin de la colonisation. Parlez aux Marocains de ce qu’ils pensent des frontières qui leur ont été imposées ! C’est aussi la violence faite au Moyen-Orient. Si on parle tant aujourd’hui des frontières Sykes-Picot, c’est qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, les vainqueurs, les Français et les Britanniques, se sont partagé les territoires. Pourtant, ils avaient promis aux Arabes, que s’ils les aidaient à vaincre les Ottomans, c’est-à-dire les Turcs, l’unité autour de la dynastie Hachémite serait rétablie. C’est aussi ce qui s’est passé en Afrique de l’Ouest. Le territoire a été découpé en fonction des idées de l’administration en place, qui ne comprenait rien aux solidarités géographiques, ou tribales, anciennes de ces territoires. On peut mesurer ainsi ce qu’a été la violence faite à la géographie pour ces générations anciennes ! Dans cette explosion des particularismes, assistet-on à la création d’un nouvel ordre ? Peut-on maîtriser ce saut dans l’inconnu ?

Je crois que nous partons largement vers l’inconnu. C’est la gravité des situations et l’accumulation de 20 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Je pense qu’il y a trois scénarios possibles. Le premier, c’est le statu quo. Le système est-il capable de se maintenir ? Les frontières résisteront-elles ? C’est peu probable. Les Occidentaux ont tout fait pour imposer ce système en inventant même le principe de l’intangibilité des frontières. Cette doctrine repose sur le principe que si on touche à un élément, on justifie une remise en cause générale. Cette idée du statu quo serait peut-être la solution la plus raisonnable, mais elle n’est pas la plus probable. Elle nie les difficultés et elle n’apporte aucune solution. Le deuxième scénario envisageable remet en cause toutes les frontières. La revanche de la géographie se généralise partout ! Toutefois, on ne peut pas effacer l’histoire, comme si le xxe siècle n’avait jamais existé. Concrètement, toutes les difficultés actuelles en Afrique de l’Ouest seraient aggravées si les frontières des pays étaient remises au cause. Et personne ne le souhaite. De plus, la réalité a changé. Les populations se sont déplacées, des institutions se sont organisées qui ne peuvent être rayées d’un trait de plume. Cette remise en cause générale est très dangereuse et improbable. Un troisième scénario a donc vos faveurs ?

J’imagine en effet un troisième scénario que j’appellerai le dépassement des frontières. L’Europe a imposé au monde son concept du xixe siècle sur les États-nations. Or, ceux-ci n’existent pas en Afrique, pas plus que dans le monde arabe. Quand je parle de dépassement des frontières, je pense à une organisation de l’espace dans les territoires d’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient, dans lesquels il y aurait une profonde décentralisation qui ramènerait une grande partie des pouvoirs et des responsabilités sur le terrain à une échelle correspondant aux réalités humaines et à des organisations régionales, faibles aujourd’hui, qui placeraient du collectif au niveau le plus efficace pour le développement de ces pays.

Photo © Laurent Poinet

Percevez-vous des scénarios de sortie de crise ? Partagez-vous le sentiment qu’à l’échelle mondiale, les politiques naviguent à vue ?


Le changement n’est pas un danger, c’est le progrès. J’ai le sentiment que l’histoire s’est mise en route. La roue tourne à une très grande vitesse, accompagnant les changements technologiques, les bouleversements liés au monde numérique. Les populations disposent désormais des capacités pour assumer leurs responsabilités. C’est ce qui me rend optimiste. Qui seront les architectes de cette transformation ?

Ce sont les peuples sur le terrain. Il faut faire émerger les sociétés civiles dans ces pays. C’est la place qu’elles prendront qui fera émerger quelque chose de neuf, capable de rassembler et de faire vivre ensemble des personnes sur des bases plus acceptables. Ce poids des sociétés civiles est probablement la source principale du progrès dans les pays dont nous parlons. C’est pour cela que j’ai parlé du dépassement des frontières parce que l’on ne peut plus se contenter du concept des États-nations comme système d’organisation de ces territoires. Cela prendra beaucoup de temps. Le monde ne tanguera-t-il pas en attendant ces changements ?

Rien ne se passe d’un coup de baguette magique ! Le schéma que j’évoque repose sur la recherche de solidarités fondées sur la réalité de ces territoires. Moins d’État, plus de décentralisation, plus de régionalisation, c’est la voie qui serait à même de créer ces solidarités. Mais les violences pèsent sur le quotidien. Pourra-t-on éviter le choc des cultures, des religions, des civilisations ?

Regardons les choses concrètement. En matière de religion, le monde musulman est en face de tensions d’une

extrême gravité. La responsabilité de les résoudre est entre les mains du monde musulman. Les trois religions du Livre sont directement engagées dans les drames qui se jouent autour de la Méditerranée. Elles devraient assumer pleinement leurs responsabilités. Si d’autres cherchent à régler les problèmes à leur place, ils n’y arriveront pas. Et en Afrique, la France a bien fait d’intervenir dans la crise malienne. L’opération Barkhane a produit des effets bienfaisants. Mais l’intervention française ne peut pas être la seule réponse. Pour réussir, il faut nécessairement que la responsabilité revienne aux autorités locales, comme elles le font déjà. Il faut regarder l’après-Barkhane. Quelles sont vos raisons d’espérer ?

Le changement n’est pas un danger, c’est le progrès. J’ai le sentiment que l’histoire s’est mise en route. La roue tourne à une très grande vitesse, accompagnant les changements technologiques, les bouleversements liés au monde numérique. Les populations disposent désormais des capacités pour assumer leurs responsabilités. C’est ce qui me rend optimiste. Dans le futur, ces peuples auront les moyens d’assumer leur destin pour autant qu’ils le veuillent. Je vois les crises, les guerres, les famines et, en même temps, j’ai le sentiment que la dynamique des forces est engagée dans des changements qui se produiront dans la génération qui vient. n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 21


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Entretien

Tieman Hubert Coulibaly

Ancien ministre de la Défense du Mali

Nous payons l’addition des interventions en Irak Face aux craquements des frontières imposées par l’histoire, le ministre Hubert Tieman Hubert Coulibaly prône un renforcement diplomatique des organisations supranationales. À condition qu’elles entendent les aspirations des peuples africains. Propos recueillis, à Bamako, par Bruno Fanucchi

Au Moyen-Orient comme en Afrique, des États s’effondrent ou implosent, minés de l’intérieur par le terrorisme ou des rivalités ethniques… Comment décrypter cette nouvelle réalité ?

Ce phénomène en lui-même est, me semble-t-il, assez lisible et dans l’histoire et dans les dynamiques économiques et sociales à l’œuvre aujourd’hui au Moyen-Orient. Et celles-ci sont forcément liées à celles qui façonnent actuellement l’espace sahélo-saharien. Au Moyen-Orient, les pays payent l’addition des accords Sykes-Picot de 1916. En Afrique, nous payons l’addition de cette fameuse Conférence organisée par Bismarck à Berlin en 1884-1885, et les choses sont liées. Nous assistons donc au réveil des frontières mortes ?

Le réveil des frontières que nous croyons mortes ! En Irak, par exemple, n’entrevoit-on pas la création d’un État kurde ? L’inévitable création d’une entité étatique sunnite ? Et d’une autre entité étatique chiite qui aurait partie liée avec l’Iran ? Trois pays différents, basés sur l’identité, sont envisageables… Sans oublier les influences turques pouvant conduire à la création d’une quatrième entité étatique sur les traces de l’Empire ottoman, sur la destruction duquel s’est construite la logique des accords Sykes-Picot. On peut donc parler de la revanche des frontières qui se manifeste par un repli identitaire et certaines impossibilités de vivre-ensemble. En Afrique, les frontières issues de la colonisation ne posent-elles pas problème ?

Il est clair qu’à la création de l’OUA, devenue l’Union africaine, nous avons accepté que les frontières issues de la colonisation demeurent intangibles : ce principe, nul ne doit le remettre en cause, ainsi que 22 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

l’avait défendu à la tribune le premier président malien, Modibo Keïta, en personne. Il faut donc tirer toutes les conséquences de cette prise de position politique, celle de la sagesse. Et se poser les bonnes questions : peut-on protéger ces frontières en l’absence des moyens nécessaires et peut-être d’arrangements ? Les Africains, depuis longtemps, ont compris que non. Ces frontières sont trop longues à surveiller et sécuriser. Au Mali, nous avons 1 800 km de frontières avec l’Algérie et 2 400 km avec la Mauritanie ! Nous nous sommes également rendu compte que des communautés étaient à cheval sur deux ou plusieurs frontières, ce qui rendait difficile l’administration territoriale. C’est pourquoi plusieurs chefs d’État, dont l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré, ont travaillé sur la question des frontières. Que penser de ce nouvel ordre du monde ?

Un constat : le monde est aujourd’hui secoué par des convulsions de plus en plus violentes. Pour l’Afrique, il faut ainsi travailler aux ensembles régionaux tels que la Cedeao de manière à adoucir la violence des décisions prises lors de la Conférence de Berlin, en créant des espaces économiques prospères, travailler à ce que la libre circulation des biens et des personnes soient une réalité. Plus qu’unir les États, nos organisations doivent unir les peuples. Et on y arrivera en leur permettant d’avoir des intérêts communs et convergents sur les plans économique et culturel. Vous pointez aussi la responsabilité des Américains…

Au Moyen-Orient, une certaine politique a décidé de détruire l’Irak et ce qui s’y passe aujourd’hui en est la conséquence directe. Depuis la première guerre du Golfe en 1991, le monde occidental a une responsabilité dans ce qui se produit sous nos yeux au Moyen-Orient.

Plus qu’unir les États, nos organisations doivent unir les peuples. Et on y arrivera en leur permettant d’avoir des intérêts communs et convergents sur les plans économique et culturel.


L’intervention américaine de 1991 comme celle de 2003 ont fini par engendrer Daech, en train d’essaimer à travers le monde, y compris en Afrique de l’Ouest. La région est un objectif premier pour Daech qui va y lancer des actions pour prendre sa part de terrain et concurrencer AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique), tout en sachant que ces deux organisations peuvent très bien s’allier et opérer demain une unification suprême au nom du djihad. Boko Haram, qui a fait allégeance à Daech, entretient des liens avec AQMI. Nous payons l’addition non seulement des accords Sykes-Picot, mais des interventions américaines en Irak. Les États africains ne vous semblent-ils pas dépassés par des menaces transnationales comme le terrorisme ou les trafics ?

Sans jamais apporter de justification à cette violence aveugle, force est de constater que le terrorisme se nourrit de nombreux prétextes (religieux, économiques, etc.) qui font partie des problèmes que les États n’arrivent pas à prendre en charge en totalité. Prétextes par exemple de la pauvreté, de l’exclusion, de la marginalisation, de la dureté de la vie moderne et du malheur de ceux qui n’ont pas les moyens, financiers et culturels, de tenir dans toute cette violence. Le terrorisme s’appuie également sur d’autres complices comme le crime organisé avec le trafic de drogue, de cigarettes, de voitures et, trafic suprême, celui des êtres humains. Ces pays ne sont-ils pas désarmés face à une réalité qui leur échappe ?

Il est évident qu’un État comme le Mali a été surpris par le niveau de structuration de ces groupes terroristes prenant pour prétexte une « mission religieuse » que personne ne leur reconnaît, car nous étions déjà musulmans quand eux ne l’étaient pas encore dans un paganisme sans nom ! Nous ne sommes pas désarmés, mais avons été surpris. Par les forces qui se sont progressivement installées sur notre territoire depuis le début des années 2000. Ces gens ont gagné beaucoup d’argent et constitué une force qui menace non seulement notre pays, mais aussi l’Algérie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina, le Niger… toute la sous-région. Ce n’est pas un hasard. Le nord du Mali, soupçonné d’être riche en ressources, attire et attise toutes les convoitises. Comment faire face à cette menace ?

S’agissant de la lutte contre le terrorisme, nous travaillons très peu sur la contre-influence pour faire face à cette conquête psychologique et culturelle que l’action des terroristes exerce sur nos populations. C’est pourquoi nous devons développer de manière urgente des opérations de contre-influence. Face à un discours qui prône la mort et les destructions, il nous faut tenir un discours qui prône l’espoir. Plus on est pauvre, plus on est exposé à cette logique obscurantiste qui détruit l’homme au profit d’individus qui sont de parfaits criminels, mais prennent Dieu pour prétexte. n

Tieman Hubert Coulibaly vient d’être nommé ministre de l’Administration territoriale.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 23


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Entretien

Felwine Sarr

Écrivain et économiste

Pour Felwine Sarr, auteur d’Afrotopia, l’Afrique détient les clefs d’un avenir qui reste à inventer. Propos recueillis par Sabine Cessou

Que penser, vu d’Afrique, de la dislocation des États au Moyen-Orient et des replis identitaires dans le monde ?

L’impact immédiat de ces tendances ne représente pas, à mon sens, une dynamique centrale et déterminante pour l’avenir du continent africain, où l’on observe des dynamiques plutôt internes. La bande sahélo-sahélienne se trouve fragilisée. Les États n’y sont pas très forts, sans qu’on puisse pour autant parler de dislocation. Gardons-nous des analyses globales et totalisantes, car nous sommes face à des espaces en construction, en transition ou en déliquescence, en Afrique comme ailleurs dans le monde. Certains nationalismes forts ne sont pas corrélés à des États forts. Un exemple typique de ce phénomène : la RD Congo, où la situation politique ne semble guère encourageante. D’où la nécessité de découpler les analyses sur la nation et l’État.

Photo © Laurent Poinet

Le monde est multipolaire et incertain

Les locomotives économiques de l’Afrique, Égypte, Nigeria et Afrique du Sud, restent-elles porteuses d’espoir malgré leurs difficultés politiques et sociales ?

Absolument ! Comme d’autres locomotives dans toutes les régions, avec l’île Maurice, le Botswana, l’Éthiopie, la Tanzanie, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, ainsi que le Maroc. Ce dernier va jouer un rôle de plus en plus important, même s’il n’a pas la même ampleur que celui du Nigeria. Les banques marocaines sont déjà présentes partout en Afrique de l’Ouest, où elles investissent dans le BTP, la finance, les services.

N’a-t-on pas tendance à avoir une vision pessimiste des relations internationales ?

Le continent ne souffre-t-il pas d’un manque cruel de leadership sur le plan diplomatique, depuis les départs des présidents Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo ?

Sans doute… Évitons de limiter notre regard aux crises actuelles, qui bouchent la vue sur un horizon temporel plus long. Même le djihadisme sera vaincu. Des travaux importants soulignent les grandes avancées faites sur le continent ces vingt dernières années, en passant au crible le nombre d’alternances démocratiques pacifiques qui s’y produisent, du Cap-Vert au Kenya.

Certainement… Tout le monde ne peut pas incarner, sur le plan moral notamment, le leadership que formait ce tandem. Le Nigeria est aujourd’hui préoccupé par ses problèmes internes, tandis que le président sud-africain Jacob Zuma se trouve très contesté chez lui. Une place s’est libérée en 2014, lorsque Blaise Compaoré est parti du pouvoir au Burkina Faso.

Le continent est la dernière frontière de la croissance mondiale. La bonne position, pour les responsables africains, serait tout simplement de dire : « Nous voulons exploiter notre potentiel et nous aimerions vous y associer. Mais il s’agit d’abord de nous ! » Il s’agit de savoir qui se trouve au volant. La question de fond reste de savoir qui conduit les affaires et avec quelle vision ! 24 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

La question d’un nouvel ordre mondial se pose-t-elle ?

Oui, puisque le monde n’est plus bipolaire et scindé entre l’Est et l’Ouest, mais multipolaire depuis une vingtaine d’années – et, de ce fait, incertain. Les grandes puissances continuent de se comporter comme si le monde ne comptait pas d’autres centres de pouvoir émergents. Or, la composition du Conseil de sécurité des Nations unies, avec ses cinq membres permanents, paraît complètement anachronique. Des logiques claires ne se dessinent pas : la Russie revient en effet


comme un acteur politique important, alors qu’elle n’est pas une grande puissance économique. De son côté, le groupe des pays émergents formé par les BRICS lutte pour obtenir sa place dans une reconfiguration des instances internationales qui refléterait mieux le jeu mondial. Les blocs sous-régionaux en Afrique sont-ils plus importants que l’Union africaine ?

Il faut espérer que le nouveau président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, réforme les structures pour être moins dépendant de l’aide européenne, pour insuffler un nouveau style de gouvernance et gagner en efficacité. Le changement sera sans doute générationnel, avec l’arrivée de jeunes leaders conscients des enjeux, s’inscrivant dans une autre logique et une autre mémoire. Il ne s’agit pas de renoncer à notre rêve panafricain, mais de le reconfigurer et de l’habiller différemment. La forme de l’État est-elle la bonne en Afrique ? Faut-il envisager une organisation fédérale ? Je ne suis pas sûr que les modes de coopération, tels qu’ils existent, soient les plus adéquats. L’Afrique politique sait-elle faire de la place aux jeunes ?

Nous avons, en effet, de vieux présidents qui « souhaitent une relation marquée par le respect », pour reprendre les termes du président guinéen Alpha Condé, 79 ans, le 12 avril à Paris. Il parlait non pas des jeunes mais de l’ex-métropole coloniale. Il est important qu’il le dise, même si le respect à mon sens mérite plus que d’être « souhaité ». Il doit être exigé. L’Afrique anglophone a-t-elle une longueur d’avance en matière d’indépendance ?

Elle reste en avance dans le décrochage avec l’ancienne métropole coloniale. Le Nigeria fait ses affaires sans chercher à savoir ce que Londres en pense. Il me paraît intéressant que des chefs d’État s’emparent de ces débats. Alpha Condé a déclaré lors d’une réunion avec ses pairs sénégalais et ivoirien qu’il fallait « couper le cordon ombilical » avec la France. À Paris, des institutions comme l’AFD (Agence française de développement) cherchent un nouveau discours, plus adapté et moins paternaliste. Les termes dans lequel ce discours est formulé restent problématiques : fondamentalement, quand même, tous les efforts déployés pour nous « aider » sont conçus d’abord pour la France. Un rapport du Sénat français, sorti fin 2013, s’intitule L’Afrique est notre avenir. Le continent est la dernière frontière de la croissance mondiale. Il s’agit de continuer la fête selon un modèle qui n’est plus viable – même pour la France – et doit être repensé. La bonne position, pour les responsables africains, serait tout simplement de dire : « Nous voulons exploiter notre potentiel et nous aimerions vous y associer. Mais il s’agit d’abord de nous ! » Il s’agit de savoir qui se trouve au volant. Le discours a beau être retouché sur le plan cosmétique, la question de fond reste de savoir qui conduit les affaires et avec quelle vision ! n

Entretien

William Gumede

Politologue

La colère sociale monte Davantage qu’une question de frontières ou d’expressions identitaires, les craquements des États tiennent à la colère des populations face aux inégalités sociales, à la mauvaise gouvernance, juge le politologue sud-africain William Gumede. Propos recueillis par Sabine Cessou

Que pensez-vous de la dislocation des États au Moyen-Orient et des replis identitaires dans le monde ?

Les gens questionnent leurs gouvernements au Moyen-Orient, sans qu’il y ait nécessairement partout la dislocation que vous évoquez. Quand les élites voyagent, comme celles du Qatar par exemple, dans des jets privés qui coûtent 200 millions de dollars, comment éviter que leurs citoyens ne se posent pas de questions ? À mon sens, la lame de fond à travers le monde, notamment dans l’Hémisphère sud, consiste à voir les citoyens répondre à ce type de gouvernance. À leur manière, les populismes participent à ce questionnement et émergent en exploitant les thèmes identitaires, faute d’alternative politique et de gens capables de poser le débat avec de bons arguments.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 25


D O S S I E R

O Ù VA L E M O N D E  ?

Un nouvel ordre mondial est-il en train d’émerger dans le chaos actuel ?

Nous vivons une période de grande incertitude et il n’est plus question de « nouvel ordre mondial ». Donald Trump ne va nulle part, et la Russie n’est pas non plus assise sur une base très solide, en raison de ses problèmes économiques, qui vont la rattraper tôt ou tard. Poutine passe pour l’homme fort, il doit réformer en profondeur son économie, mais ne peut pas le faire faute de financements et de devises, qu’il ne trouve plus en Occident. Moscou essaie de trouver de l’argent partout, y compris en Afrique ! Même dans le groupe des BRICS, c’est le chaos, et plus personne ne suit de ligne claire en raison de ses propres difficultés économiques, notamment au Brésil et en Chine.

Profil Ancien rédacteur en chef du quotidien noir Sowetan, William Gumede, 45 ans, est connu en tant que politologue, en Afrique du Sud. Son essai Thabo Mbeki et la lutte pour l’âme de l’ANC, publié en 2005, a été un best-seller. Il n’en reste pas moins un stratège respecté sur les questions d’économie. Il a suivi de près les relations entre le continent et les marchés émergents et a publié en 2013 South Africa in BRICS. Salvation or Ruination? (L’Afrique du Sud dans les BRICS. Le salut ou la ruine ?) et lancé en 2014 Democracy Works, un cercle de réflexion indépendant dédié à la promotion de la démocratie en Afrique et dans le monde en développement.

Voyez-vous une revanche de la géographie se produire en Afrique avec une contestation des frontières héritées de la colonisation par exemple ?

Nous en sommes très loin. La tendance lourde ne porte pas sur les frontières, mais la redistribution des richesses. Les gens sont en colère, du Nord au Sud de l’Afrique, et l’intégrisme monte, tout comme les populismes, parce qu’une toute petite élite a contrôlé pendant trop longtemps les ressources. La particularité de l’Afrique du Nord tient au fait que la demande de changement ne passe pas par l’opposition traditionnelle, qui n’a pas eu les moyens de s’épanouir par le passé, mais par le biais de partis religieux implantés depuis longtemps. D’autres choix auraient pu voir le jour si l’Occident avait soutenu l’opposition et la société civile dans ces pays. La lame de fond en Afrique, malgré la persistance de très graves crises en Somalie, en Centrafrique, au Burundi notamment, ne porte donc pas sur la faiblesse des États ?

Non, elle porte sur une revendication très forte pour une meilleure gouvernance. C’est très intéressant d’observer ce qui se passe dans la sphère d’influence francophone en Afrique : les jeunes se révoltent au Sénégal, au Burkina Faso ou en RD Congo, en dehors de tout parti classique. Cette vague de mobilisation pacifique des jeunes en Afrique francophone vise à pousser dehors les dirigeants élus affichant des dérives autocratiques, prêts à modifier la Constitution ou les règles du jeu comme au Sénégal, au Burkina Faso, en RDC et au Burundi. De ce point de vue, nous sommes face à une lame de fond : là où les gens auraient pris les armes par le passé pour aller vers la guerre civile, comme en RDC, on voit des jeunes se lever et manifester.

La tendance lourde ne porte pas sur les frontières, mais la redistribution des richesses. Les gens sont en colère, du Nord au Sud de l’Afrique, et l’intégrisme monte, tout comme les populismes, parce qu’une toute petite élite a contrôlé pendant trop longtemps les ressources. 26 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Que pensez-vous du leadership de l’Afrique du Sud sur la scène diplomatique ?

Ce leadership n’existe pas, et n’existera pas non plus dans un futur proche, puisque le Congrès national africain (ANC) est en train d’imploser ! Le président Jacob Zuma a tellement endommagé son parti que lors de la prochaine élection, en 2019, l’ANC ne pourra pas l’emporter seul. Il devra gouverner dans une coalition et l’Afrique du Sud n’aura plus de grands partis unificateurs, car les jeunes ne vont plus voter pour ces partis classiques. L’absence totale de vision et le manque de leadership de l’Afrique du Sud sur le continent sont devenus un problème de politique intérieure, avec les violences xénophobes contre les migrants africains. Au lieu de soutenir Robert Mugabe, quitte à voir des milliers de Zimbabwéens fuir en Afrique du Sud, les gouvernements de Thabo Mbeki et Jacob Zuma auraient dû envoyer des signaux forts aux « bons » gouvernements à travers le continent, ceux dont les économies sont performantes comme Maurice, la Tanzanie, le Kenya, et qui construisent un avenir, tout au moins. La RD Congo est un autre exemple de ce type d’erreur. L’Afrique du Sud soutient Joseph Kabila depuis les accords de paix de Sun City en 2002, négociés sous l’égide de Thabo Mbeki. Aujourd’hui, les affaires de la galaxie Zuma se trouvent partout en RDC. L’Afrique du Sud a donc intérêt à ce que persiste le chaos dans ce pays, dont les citoyens fuient en masse pour se rendre en… Afrique du Sud ! Quid du Nigeria ?

Malheureusement, le leadership du continent sur la scène diplomatique africaine et internationale ne viendra pas du Nigeria non plus. Le président Buhari, un ancien militaire, peut-il embrasser la modernité et la complexité de son pays ? L’Afrique n’est plus cet endroit plongé dans les ténèbres où les gens ne savent pas ce qui se passe ! Les réseaux sociaux ont changé la donne, exactement comme au Moyen-Orient. Le chef de l’État nigérian, un homme fort, vient proposer de la discipline, alors que les problèmes économiques et sociaux de son pays demandent des solutions très sophistiquées. Le changement dans les sociétés qui provoque tout ce chaos tient au fait qu’on ne peut plus discipliner les gens à l’ancienne… Ce qui n’est pas un phénomène négatif ! n


Afrique subsaharienne Tchad

La réforme constitutionnelle avance Pour son cinquième mandat, le président Idriss Déby Itno a entrepris de réviser la Constitution afin de revitaliser les institutions. Le processus, quoique contesté par l’opposition, avance inexorablement. N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

« L’actuelle Constitution est l’œuvre consensuelle de la Conférence nationale souveraine de 1993 que Déby n’a pas cessé de violer et détricoter tant il s’y sentait à l’étroit », affirme Mahamat Ahmat Alhabo, coordonnateur du Front de l’opposition nouvelle pour l’alternance et le changement (Fonac, créé par une demi-douzaine d’adversaires malheureux de Déby Itno après les résultats de la présidentielle, mais qui s’est beaucoup effrité au fil des semaines). « Ce qui intéresse Déby, ajoute-t-il, n’est pas tant la forme de l’État, mais son fauteuil présidentiel. Il voudrait mourir au pouvoir. Par l’adoption d’une nouvelle Constitution, il voudrait remettre les compteurs des mandats présidentiels à zéro et “rebeloter” deux nouveaux mandats gratuits. » Le Fonac promet de mobiliser toutes ses forces et ressources pour lutter contre l’instauration d’un pouvoir monarchique au Tchad. Cahier des charges

E

n février 2016, alors qu’il vient d’être investi par son parti pour une nouvelle candidature à sa propre succession, le président Déby Itno annonce une grande réforme de la Constitution. Principaux objets de cette réforme : la limitation du mandat présidentiel à deux exercices et le passage de l’État centralisé actuel vers un État fédéral. « Notre Loi fondamentale est déjà vieille de 20 ans. En outre, la réforme constitutionnelle de 2005 a été opérée dans un contexte où la survie de la Nation était en jeu. Aujourd’hui, nous avons besoin d’adapter nos institutions pour accroître leur performance et pour renforcer notre démocratie. Pour ce faire, notre modèle d’organisation administrative, c’est-à-dire la forme même de l’État, doit être revu pour en finir radicalement avec l’État centralisé. N’ayons pas peur des mots : je crois fortement que nous pouvons envisager sérieusement de tendre vers un système de type fédéral pour mieux respon28 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

sabiliser les citoyens et améliorer le fonctionnement des services publics », explique alors le chef de l’État. Il promet, s’il est élu, l’organisation d’une large consultation nationale regroupant toutes les forces vives progressistes du pays. L’annonce surprend tant au sein de sa propre majorité que dans les rangs de l’opposition. Personne ne l’a vue venir. Le Mouvement patriotique du salut (MPS, parti au pouvoir) et la centaine des partis alliés applaudissent leur champion. Les principes annoncés par le Présidentcandidat « sont suffisamment éloquents pour que nous commencions, malgré le processus électoral, à jeter les bases de la réflexion pour arriver à cette forme de l’État », affirme Albert Pahimi Padacké, un des alliés nommé à la tête du gouvernement. L’opposition, elle, s’offusque et dénonce un « bluff » pour engranger des voix. Elle rappelle que c’est le Président qui a fait sauter, il y a une douzaine d’années, le verrou constitutionnel qui limitait à deux le nombre de mandat présidentiel.

À son investiture pour un cinquième mandat de cinq ans, le 8 août 2016, le président Déby Itno rappelle sa grande promesse de campagne. Deux mois plus tard, il signe un décret créant « le Haut comité chargé des réformes institutionnelles » (HCRI). Au cahier des charges bien lourd : définir et exécuter les stratégies de réforme ; engager, proposer et conduire toute réforme touchant aux institutions ; élaborer un projet de nouvelle Constitution ; susciter et conduire tous les projets de textes relatifs aux réformes ; superviser l’organisation du forum national de validation des réformes. Il est composé de 21 personnalités, dont le Premier ministre qui le préside, assisté du 1er vice-président de l’Assemblée nationale. De plus, le HCRI est assisté d’un Comité technique interministériel d’appui mis en place par le Premier ministre. C’est le chef du gouvernement qui créera un autre comité chargé d’organiser le forum national de validation des réformes. Mais la composition du HCRI suscite de nombreuses critiques. Il est « composé uniquement de partisans du pouvoir », relève Mahamat Ahmat Alhabo. « N’y ont été cooptés que la garde rapprochée du Président et quelques demandeurs de postes qui n’y voient que l’occasion d’ascension sociale ou de retour en grâce au terme de cette mission commando et commandée », ren-


Le nouveau gouvernement du Tchad, le 16 août 2016, autour du président Idriss Deby Itno (au premier plan, à droite) et du Premier ministre Albert Pahimi Padacke.

chérit Kariba Dari, analyste politique. Selon qui la base partisane étriquée dudit comité « indique clairement une volonté de reprise en main de ce qui était annoncé comme un mouvement ouvert et en quête d’un nouveau consensus politique national ». Qu’à cela ne tienne, il faudra attendre cinq mois après la signature de son décret de création pour voir le Haut comité se mettre au travail. « Sans tabou » Le 8 février, en lançant les travaux du Haut comité, le président Déby Itno réaffirme ses préoccupations à travers cinq questions : dans quel sens faire évoluer la forme de l’État et l’organisation territoriale de la République ? Comment assurer un meilleur aménagement des grandes institutions de l’État ? Quelles sont les garanties juridiques et sociales à mettre en place afin de promouvoir le rôle de la femme dans la conduite des affaires publiques ? Quel est le meilleur cadre d’organisation des élections futures ? Quelles autres dispositions législatives et constitutionnelles nécessiteraient

des adaptations en considération des objectifs énumérés ? Le chef de l’État appelle « à réfléchir et à proposer des réformes pertinentes et adaptées aux spécificités du pays », et ce, « sans tabou », afin d’évoquer « toutes les thématiques susceptibles de concourir à la réalisation de l’objectif de consolidation des institutions et de pérennisation de la stabilité ». L’opposant Mahamat Ahmat Alhabo qui qualifie la manœuvre présidentielle de « fuite en avant », ironise : « La

Le Haut comité chargé des réformes n’a que quelques semaines pour produire un projet et déposer les conclusions de ses travaux. Le dépôt du rapport final sera sanctionné par la tenue du Forum national de validation des réformes.

Constitution de 1996 prévoit une forte décentration de l’État. Déby qui a été incapable, en 21 ans, d’instaurer la décentralisation, combien d’années lui faudra-t-il pour bâtir la fédération ? ». La politique de décentralisation au Tchad a été jusqu’ici handicapée par une certaine instabilité institutionnelle, malgré les réelles avancées que constituent l’organisation réussie en 2012 des premières élections communales et l’adoption des textes organiques relatifs à la décentralisation. Au sein du Haut comité, les discussions avancent tant bien que mal, achoppant principalement sur la forme de l’État ; mais le processus doit être conclu avant la fin du 1er semestre 2017. Le HCRI n’a donc plus que quelques semaines pour produire un projet consistant et déposer les conclusions de ses travaux. Le dépôt du rapport final au président de la République sera sanctionné par la tenue du Forum national de validation des réformes. Avec ces réformes, Albert Pahimi Padacké espère « aboutir à satisfaire les attentes et espoirs des populations et mettre le pays sérieusement sur l’orbite de l’émergence ». n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 29


Afrique subsaharienne Sénégal

La Justice au cœur du malaise politique La Justice est-elle le parent pauvre de la démocratie sénégalaise ? Cette question qui, il faut le dire, n’est pas nouvelle, s’impose plus que jamais, suite aux nombreux dossiers concernant des opposants politiques. Dakar, Seydou Ka

L

e débat électoral – les législatives se tiendront en juillet 2017 au Sénégal – est éclipsé par les affaires judiciaires à l’encontre d’opposants. Khalifa Sall, présenté comme le principal adversaire du pouvoir, du moins à Dakar pour les législatives, est en prison aux côtés de plusieurs de ses proches, notamment Bamba Fall, pour des affaires diverses. Soupçonné de détournements de deniers publics et d’association de malfaiteurs, le maire de Dakar est en détention depuis le 7 mars dans l’affaire dite de « la régie d’avance » ou « la régie de dépenses », pour utiliser le terme consacré. La Justice lui reproche d’avoir détourné jusqu’à 2,7 millions d’euros de ce fonds géré par sa mairie. Une « négligence ou une faute de gestion tout au plus », avancent des observateurs. « C’est un dossier politique », dénonce Me Clédor Ly, l’un des avocats de Khalifa Sall, convaincu que les déboires de son client s’expliquent par son ambition de briguer la magistrature suprême en 2019 et son refus de rentrer dans les rangs de « Benno Bokk Yakaar », la coalition au pouvoir, pour les prochaines législatives. « Une nouvelle fois, nous avons le sentiment que la Justice est utilisée à des fins purement politiques, ce qui est regrettable 30 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

évidemment », souligne Me Assane Dioma Ndiaye, président de la Ligue sénégalaise des droits de l’homme, qui estime que l’état d’esprit au Sénégal « ne paraît pas être conforme à la séparation des pouvoirs ». Des accusations rejetées par Seydou Guèye, le porte-parole du gouvernement, qui met en avant l’indépendance de la Justice et le principe de la reddition des comptes sur laquelle il n’y a « aucun compromis possible ». Et c’est justement là où il y a débat. L’opposition, la société civile, mais aussi beaucoup de citoyens sont convaincus que les poursuites sont « sélectives », selon que le mis en cause soit du camp du pouvoir ou non. Mais les critiques ne viennent pas que de l’extérieur. Le fonctionnement de la Justice est décrié aussi de l’intérieur. En témoigne la démission fracassante, début février, de Ibrahima Hamidou Dème du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Dans sa lettre de démission adressée au président de la République, le magistrat explique que la Justice sénégalaise

Destinée à renforcer les garanties statutaires des magistrats, la réforme de la Justice comporte des insuffisances, notamment en ce qui concerne l’indépendance du juge et son inamovibilité.

traverse « une crise profonde, étroitement liée au manque de transparence dans le choix des magistrats ». Dénonçant le traitement de certaines affaires, « qui renforce le sentiment d’une Justice instrumentalisée et affaiblit considérablement l’autorité des magistrats », le juge dépeint une Justice « sous influence ». Une sortie qui, évidemment, a relancé le débat sur l’indépendance de la Justice. Une indépendance théorique Pour Aynina Diop, chercheur à l’Institut des droits de l’homme de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (IDHP-UCAD) ce débat, alimenté par l’arrestation d’opposants, est « tout à fait légitime, parce que les Sénégalais ont souvent tendance à mêler la politique et la Justice ». Cependant, cette « manipulation » de la Justice par l’exécutif, n’est pas l’apanage du régime de Macky Sall. Avec Abdoulaye Wade, son prédécesseur, « il en était aussi ainsi », reconnaissent les plus farouches détracteurs de l’actuel Président. « Chaque gouvernement qui vient utilise la Justice pour atteindre ses objectifs et la Justice semble être un instrument de règlement de comptes », observe Me Assane Dioma Ndiaye. Même les avocats de Khalifa Sall estiment que le sort de leur client semble plus lié aux « tractations politiques » qu’à la pertinence des arguments juridiques qu’ils mettront sur la table du juge d’instruction. « Souvent, cela se règle aussi sur le terrain politique », reconnaît Me Dioma Ndiaye.


Pourtant, l’indépendance de la Justice est garantie par la Constitution sénégalaise et par la loi sur le statut des magistrats. Mais les garanties d’indépendance des magistrats proclamées dans la Constitution ne sont pas appliquées du fait de « la forte dépendance » des magistrats du parquet vis-à-vis de l’exécutif, mais aussi de l’implication de l’exécutif dans le processus de nomination et d’avancement des magistrats, pointe Aynina Diop, qui souligne le contrôle exercé par l’exécutif sur le fonctionnement du CSM. Autant d’éléments qui font que l’« indépendance de la Justice proclamée dans la Constitution est vidée de son contenu ». Revoir le fonctionnement du CSM Selon Aynina Diop, le terme de « malaise » n’est pas de trop pour qualifier la situation de la Justice sénégalaise. Critiqués de tous côtés, les magistrats tentent de gagner leur indépendance vis-à-vis de l’exécutif. En effet, lors de la réunion de son bureau exécutif national, en juillet 2016, l’Union des magistrats du Sénégal (UMS) avait dénoncé les « immixtions » de l’exécutif sur le pouvoir judiciaire, plaidant pour « une réforme en profondeur » du CSM, structure présidée par le chef de l’État. Cette réforme – portant sur le statut des magistrats et le CSM – a bien été adoptée par les députés, fin 2016, après un long bras de fer entre l’UMS et le ministère de la Justice. Destiné à renforcer les garanties statutaires des magistrats, le texte comporte, aux yeux de certains spécialistes, des « insuffisances », notamment en ce qui concerne l’indépendance du juge et son inamovibilité. Pour contourner cette disposition, l’exécutif utilise généralement « la nécessité de service », pour maintenir les juges dans une situation précaire. En définitive, pour parvenir à une Justice indépendante de l’exécutif, il est fondamental de « détacher complètement l’exécutif du Conseil supérieur de la magistrature », propose Aynina Diop. Ce qui signifie que le président de la République, comme le ministre de la Justice, ne devra plus siéger au sein du CSM, qui doit être totalement autonome. Voulant visiblement défendre la Justice et le gouvernement, Seydou Guèye conclut : « C’est à l’honneur de la Justice que de se montrer une véritable autorité, un véritable pouvoir dans notre pays, puisqu’on a trop crié sur la Justice, suspectant son indépendance. » n

Burkina Faso

Le MPP à l’épreuve du pouvoir Plus de 18 mois après son accession au pouvoir, le Mouvement du peuple pour le progrès tente d’asseoir son emprise et de faire rêver les Burkinabé. Entre pesanteurs et impératifs de justice et réconciliation. Ouagadougou, Tiégo Tiemtoré

C

omment démontrer que l’on représente l’alternance, tandis que ses dirigeants ont été au cœur de l’ancien régime ? Tel est le pari du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) au pouvoir au Burkina Faso. Avec les revendications sociales tous azimuts, l’augmentation de l’insécurité, l’influence des groupes d’autodéfense, les dossiers judiciaires de l’insurrection et du putsch de 2015, etc., il s’agit désormais de se débarrasser des pesanteurs, deux ans après le départ de Blaise Compaoré. Il faudra commencer par « solder les comptes des années Compaoré » et faire de la place pour « refonder le pays de fond en comble ». Cela passe à l’évidence, par l’instauration d’institutions « moins présidentielles », de réformes constitutionnelles, politiques et institutionnelles et un système de contrôle juste et efficace, une réforme de la Justice et des mesures fortes dans des secteurs sociaux essentiels tels que le logement, l’éducation et la santé. Déjà, la formation de commissions d’enquête parlementaire (les mines, le foncier, la santé et l’éducation) a permis de mettre à nu des pratiques et d’entrevoir des mesures correctives. Ainsi, l’une d’elles a mis en relief la mauvaise gouvernance du secteur minier, qui a engendré sur la période 2005-2015, un manque à gagner de plus de 551 milliards de F.CFA (840 millions d’euros). Sur le foncier, un rapport, qui révèle que « des sociétés immobilières avaient occupé illégalement des terrains et les revendaient à prix d’or à des particuliers, sans reverser de taxes à l’État », a recommandé

le retrait de 100 000 parcelles d’une valeur totale de 100 milliards de F.CFA (152,4 millions d’euros), à réattribuer aux populations. Deux autres enquêtes parlementaires sur le système de santé et une autre sur le système d’enseignement devront remettre leurs conclusions d’ici à juin 2017. Des dossiers judiciaires explosifs Tout le pays est dans l’attente des procès liés au putsch de général Gilbert Diendéré (en septembre 2015), et à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo (en 1998). Entre atermoiements de la justice et craintes d’ouvrir à nouveau des plaies, personne ne semblait vouloir rouvrir le dossier Norbert Zongo. La pression de la rue aidant les demandes de la Cour africaine des droits de l’homme, le procès des responsables de l’assassinat du journaliste devrait se tenir d’ici à fin 2017. De son côté, l’ancien puissant patron de la sécurité présidentielle Gilbert Diendéré peut-il tout dire lors d’un procès de l’affaire Sankara ? D’habitude très réservé et discret, il serait prêt à tout lâcher concernant ses motivations lors du putsch de septembre 2015 ; Diendéré fait l’objet de 11 chefs d’inculpation. Ce procès pourrait entraîner des révélations sur les « dessous » de la transition et le rôle de l’ancien Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, en exil au Canada. L’un des dossiers chauds dans lequel la Justice burkinabé joue gros est l’affaire Dabo Boukary qui pourrait inquiéter Salif Diallo, l’actuel patron du parlement et l’un des hommes forts du pays. Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 31


Afrique subsaharienne Une nécessaire réconciliation La question de la réconciliation est sur toutes les lèvres et dans l’agenda des partis politiques de tous bords. Le président Roch Kaboré avait, à l’entame de son mandat, promis la réconciliation nationale. « La réconciliation est naturellement tributaire de la vérité et de la justice. Sans vérité et justice sur les dossiers pendants, la réconciliation risque fort bien d’être un vœu pieux », reconnaît un ancien ministre de Blaise Compaoré. Né des cendres de la Commission de réconciliation nationale et des réformes (CRNR) dont il doit d’ailleurs se servir des conclusions, tout comme celles du Collège des sages mis en place en 2000, le Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationales (HCRUN) a été installé en mars 2016. Ses avancées semblent timides… au point que d’autres initiatives sont lancées pour prendre le relais. La Coalition pour la démocratie et la réconciliation (CODER), un regroupement au sein de l’opposition politique et constitué surtout des partis politiques proches de l’ex-président Blaise Compaoré, envisage un forum de réconciliation. Même s’il professe que « notre vouloir vivre ensemble doit être renforcé », Salif Diallo tempère les ardeurs en affirmant que « ce n’est pas une réconciliation qui doit s’apparenter à des ententes politiques entre politiciens ni entre groupes d’intérêts, nous devons être sincères dans la démarche ». Les RSS au pouvoir Et dans cette démarche, justement, une question : faut-il dialoguer avec Blaise Compaoré ? « Pas de réconciliation sans justice », répondent à l’unisson, l’actuelle majorité présidentielle et les organisations de la société civile. « La plupart des hommes politiques (opposition comme majorité) traîne des casseroles, ce qui complique la tâche. Durant le mandat de Roch Kaboré, on risque d’assister à des procès bâclés, à des simulacres de procès pour divertir l’opinion publique. Un véritable procès contre Blaise Compaoré équivaut à un procès contre “les RSS” », observe un diplomate. Roch Kaboré en a l’envie. Il lui reste à la traduire en actes. Ce que ce diplomate nomme « les RSS » est le trio formé de Roch Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré, qui détient le pouvoir actuel, au Burkina 32 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Le trio des « RSS », formé de Salif Diallo (g.), Roch Kaboré (c.), et Simon Compaoré (d.), détient le pouvoir actuel, au Burkina Faso.

Faso. En plus de trois décennies de présence sur la scène politique, Salif Diallo s’est forgé une carapace de dur à cuire. Dans le sillage de Blaise Compaoré dont il a été le collaborateur le plus proche, il était devenu quasi incontournable dans le système politique. Comme au bon vieux temps, ce fin stratège politique reste l’alpha et l’oméga du MPP : rien ne se décide sans lui, d’autant plus qu’il vient de prendre la tête du parti à la suite du congrès de mars. Le fougueux Simon Compaoré a été le puissant maire de la capitale pendant une dizaine d’années et avait donné du fil à retordre aux opposants politiques. Réputé pondéré et proche de tous les bords politiques, Roch Kaboré joue l’arbitre entre ses deux compagnons de

« La réconciliation est naturellement tributaire de la vérité et de la justice. Sans vérité et justice sur les dossiers pendants, la réconciliation risque fort bien d’être un vœu pieux »

lutte, dont l’activisme politique peut lui faire de l’ombre, à terme. « La gestion des dossiers relatifs à la crise au sein de la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques (CAMEG), le retour des militaires au gouvernement, la suite judiciaire des dossiers politiques, le récent remaniement ministériel montrent qu’il y a des divergences au sein du trio », commente ce diplomate occidental. Pour renforcer son assise, le chef de l’État a coopté le journaliste Chérif Moumina Sy comme Haut représentant du président du Faso en mars, une fonction qui n’existait pas jusque-là. L’ancien président du Conseil national de la transition a-t-il fini par succomber aux sirènes du MPP ? Pour certains, le parti au pouvoir peut se frotter les mains avec un virtuel opposant à ses côtés. Comment celui qui n’a jamais eu la langue dans la poche sous le régime Compaoré, peut-il collaborer avec ceux qu’il vilipendait hier ? Considéré par les partisans de l’ancien régime Compaoré, comme le principal architecte de la loi d’exclusion des « compaoréistes » aux élections de 2015, Chérif Sy ne manquera pas de se mettre à dos tous ceux qui pensaient que la transition avait tout fait pour favoriser l’accession au pouvoir du MPP. n


Cameroun

Contre vents et marées… Les Camerounais sont pris entre plusieurs feux. Face à l’insécurité, face au chômage, ils s’organisent vaille que vaille. Témoignages. Yaoundé, Julien M. Evina

D

epuis plusieurs années, le Cameroun consacre des dépenses considérables à la lutte contre Boko Haram. Cet impératif de sécurité sert-il de prétexte à l’État pour abdiquer face à ses missions régaliennes ? On pourrait le croire, à considérer la débauche d’énergie des Camerounais à se battre par eux-mêmes pour leur survie. Au premier rang de leurs soucis trône pourtant l’insécurité, qui fait partie depuis fort longtemps de leur quotidien. Les Camerounais des villes, afin

de préserver leurs biens et intégrité physique contre les braquages, se barricadent dès le soir tombé. Ceux qui vaquent à leurs activités nocturnes sont davantage exposés. « Je dois, avant de prendre un taxi, observer l’attitude du conducteur et des autres occupants du véhicule afin de m’assurer qu’il n’y a rien de suspect », explique Madeleine, une bayam-selam (revendeuse en langage pidjin) du marché Mfoundi à Yaoundé. Cette précaution s’impose pour espérer échapper aux agressions. Car, poursuit-elle « il est inutile de compter sur la police qui ne vien-

dra pas. Et si elle arrive même à arrêter les malfaiteurs, ils seront relâchés rapidement, de manière incompréhensible ». Raison pour laquelle depuis quelques années, le phénomène de « justice privée ou populaire » prend de l’ampleur, au Cameroun : les habitants des quartiers s’organisent pour se faire justice. Ils n’hésitent pas à lyncher voleurs et violeurs qu’ils arrêtent. Si on ne peut que condamner cette pratique, force est de constater qu’elle se substitue simplement à la justice institutionnelle, devenue laxiste. On a assisté, encore récemment, à des batailles rangées au quartier New Bell à Douala, la capitale économique. En scène, des habitants qui brûlent des brigands à l’aide de pneus de voiture qu’ils incendient autour de leur corps. Quelques heures seulement après ce spectacle morbide, à la faveur d’un deuxième round, les acolytes des bandits jetés à la vindicte populaire reviennent en représailles. Le pragmatisme a force de loi Il s’ensuit alors pendant plusieurs jours des scènes de violence urbaine. En pareilles circonstances, les agents de sécurité, pour ne pas se déplacer sur les lieux du sinistre, invoquent souvent

TROIS QUESTIONS À…

Kourra Félicité Owona Mfegue juriste, enseignante (Yaoundé II, IRIC)

Quelle politique pourrait adopter le Cameroun en faveur de l’emploi des jeunes diplômés ? Dans le contexte actuel où l’oisiveté est une poudrière propice à la radicalisation des jeunes, l’État n’a plus la mainmise pour régler ce problème. Il faudrait redoubler d’imagination par la création de dispositifs innovants s’adressant aux jeunes diplômés, afin de les rendre plus « employables ». La solution actuelle repose sur l’auto-emploi et l’entrepreneuriat impliquant à la fois les multinationales, le monde de l’entreprise et le monde académique : promotion des activités génératrices de revenus en faveur des jeunes, création des centres de formation aux petits métiers, foires de recrutement etc. Les contestations sectorielles actuelles traduisent-elles le ras-le-bol des Camerounais face à l’attentisme du gouvernement, ou ne sont-elles qu’une surenchère face au « problème anglophone » ? Au-delà de la « question anglophone » qui est révélatrice d’un certain malaise identitaire et sociopolitique, force est de constater que certains corps de métiers se sont structurés et s’érigent en agrégateur du ras-le-bol collectif des populations

désireuses de profonds changements de leurs conditions de vie. Les expériences que vivent des pays comme le Sénégal, le Burkina Faso, les pays du Maghreb, doivent pousser les élites politiques traditionnelles à se rendre à l’évidence qu’elles sont appelées à cohabiter avec une nouvelle force citoyenne qui puise sa légitimité de la rue. Dans cet espace urbain, se forgent les espoirs très vite contrariés d’une jeunesse malmenée par la précarité. Que vous inspire la prolifération des foyers de tensions sociales observée dans le pays, à mesure que l’élection présidentielle approche ? Nous sommes en face d’une nouvelle conscience citoyenne appelée à demeurer dans le paysage politique par la contestation et la dénonciation des formes anciennes de gouvernance. La proximité des élections présidentielles ne changera néanmoins rien au fait que sans offre politique alternative crédible ou nouveau leadership pour prendre le relais, ce phénomène contestataire ne fera que prendre du souffle.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 33


Afrique subsaharienne « l’insuffisance de leurs équipements de protection », leur propre protection… La jeunesse se montre pragmatique et fait le dos rond. Tel est le cas d’Hervé, doctorant en droit public à l’université de Yaoundé II : « J’aide ma mère à vendre du poisson fumé au marché de la cité universitaire de Soa. En attendant un emploi qui se fait désirer, cette activité nous permet de subvenir à nos besoins. »De nombreux autres Camerounais n’entendent pas se laisser abattre. « Que voulez-vous que je fasse en ce moment, si ce n’est d’être moto-taximan ? Cela fait plusieurs années que j’ai quitté la fac, ma maîtrise de droit en poche. Ma moto me permet d’être mon propre patron », déplore Martial. Diplômé d’une école de commerce en Allemagne, Lionel est rentré au Cameroun voilà dix ans. Il a pu acquérir un petit lopin de terre pour lancer une plantation de bananes plantains et débuter un élevage de poulets. Des structures publiques présentes, mais peu efficaces Ses affaires ont commencé à prospérer, à tel point qu’il emploie aujourd’hui une vingtaine de personnes. Et pourtant, ce jeune n’a bénéficié d’aucun financement extérieur. « C’est juste qu’il faut croire en son étoile et surtout s’armer de patience. Il faut être combatif en évitant de tout attendre du gouvernement. Car il ne dispose pas de ressources illimitées pour s’occuper de tout le monde », conseille-t-il. Pour autant, l’État a mis en place, ces dernières années, de nombreuses structures d’aide à l’entrepreneuriat. C’est le cas avec le Fonds national de l’emploi (FNE), par exemple. À travers des outils tels que les Groupements d’initiatives communes, le Programme intégré d’appui aux acteurs du secteur informel, le FNE est censé financer l’initiative privée. Il est lui-même chapeauté par le ministère de l’Emploi et de la formation professionnelle. Tandis que le ministère de la Jeunesse et de l’éducation civique propose le Programme d’appui à la jeunesse rurale et urbaine. Ces dispositifs se révèlent pourtant peu efficaces. Le Cameroun se retrouve englué dans des crises sociopolitiques à répétition : le « problème anglophone » est encore loin de connaître son épilogue, les infirmiers battent le pavé. Les enseignants du secondaire sont en grève… n 34 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Congo

Fonds Bleu pour le Bassin du Congo Par sa création, le Fonds Bleu veut inscrire le développement durable dans la globalité des écosystèmes, en mutualisant les efforts des pays de la région. Reste à trouver les financements. Oyo (Congo), Guillaume Weill-Raynal, envoyé spécial

D

ouze pays (Angola, Burundi, Cameroun, Gabon, Guinée Équatoriale, Centrafrique, Congo, RD Congo, Tanzanie, Tchad, Rwanda, Zambie) avaient répondu, ce 9 mars 2017, à l’invitation du président de la République du Congo à participer à la conférence exceptionnelle destinée à sceller l’accord de création du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo. Une initiative ambitieuse, ne serait-ce qu’au regard de l’importance de la zone géographique répartie sur les territoires de chacun des pays signataires : le Bassin du Congo couvre en effet une superficie totale de 3,7 millions km² dont environ 2 millions constitués de forêts, ce qui en fait le deuxième réservoir de carbone au monde après le bassin de l’Amazone. Il possède également le plus large système hydrologique d’Afrique : ses fleuves qui représentent 25 000 km de voies navigables déversent dans l’océan la moitié des eaux du continent et constituent un potentiel hydroélectrique de 100 000 MW. Un patrimoine exceptionnel qui est aujourd’hui menacé, notamment par la disparition d’une partie de sa biodiversité (faune, flore aquatique et terrestre), dont le réchauffement climatique n’est pas seul responsable. S’y ajoutent une pollution industrielle et pétrolière ainsi que de mauvaises pratiques en termes de pêche et de gestion des sols, qui ont pour conséquence une érosion et une dégradation préjudiciables aux conditions de vie des populations riveraines. Ainsi le lac Tchad – distinct du Bassin du Congo mais visé par l’initiative du Fonds Bleu –, qui

fournit de l’eau potable à 20 millions de personnes de quatre pays différents a vu, en 50 ans, sa superficie divisée par dix, passant de 25 000 km² il y a 50 ans à 2 500 km² aujourd’hui ! Ces dernières années, sur l’ensemble du Bassin, divers programmes forestiers de gestion durable avaient été mis en œuvre ; ils avaient permis de limiter de manière encourageante la déforestation (un taux de 0,2 %, l’un des plus bas au monde) mais l’interaction des biodiversités terrestres, marines, fluviales et côtières a fait apparaître la nécessité d’une approche qui prenne en compte l’ensemble des écosystèmes dans leur globalité. Une approche qui ne peut se faire sans concertation entre les pays concernés : le domaine maritime, par exemple, constitue un espace complexe de litiges régionaux et internationaux qui ne peuvent être réglés de manière unilatérale. D’autre part, seule la mutualisation des ressources peut pallier la faiblesse des moyens de certains États. Des contours encore à dessiner D’où l’idée de la création du Fonds Bleu, destiné à financer les projets de protection et de mise en valeur de l’ensemble des zones du Bassin du Congo et susceptibles de retombées économiques sur le plan local, national ou régional, dans les domaines les plus divers, compte tenu de l’approche écosystémique : amélioration de la navigabilité des fleuves, traitement des déchets, hydroélectricité, pêche, aquaculture, irrigation et agriculture, tourisme, etc. Au départ, une idée proposée par la Fondation Brazzaville (une ONG internationale basée à Londres, reconnue pour son action


en faveur de la paix dans le monde et de sauvegarde de l’environnement) au président de la République du Congo, et soumise aussitôt par ce dernier à ses homologues du continent. Rien n’est encore fixé. Une commission d’experts se donne un délai de réflexion de trois mois pour dessiner les

Le Bassin du Congo couvre en effet une superficie totale de 3,7 millions km² dont environ 2 millions constitués de forêts, ce qui en fait le deuxième réservoir de carbone au monde après le bassin de l’Amazone.

contours du Fonds. La question essentielle, et qui reste entière pour l’instant, sera bien sûr celle des ressources qui viendront l’alimenter. Car le Fonds Bleu n’aura pas pour vocation d’élaborer ni de mettre en œuvre ou de conduire les projets. Son rôle ne sera que celui d’un fonds de financement. Dans l’immédiat, seules sont prévues les contributions volontaires des États signataires, qui ne disposent pas tous de moyens illimités… Dans un avenir de moyen terme sont espérés d’autres bailleurs de fonds : ONG, organisations internationales, Fonds vert pour le climat, etc. La création du Fonds Bleu entend à cet égard s’inscrire dans les précédentes résolutions mondiales. L’initiative a été présentée lors de la COP22 de Marrakech et veut se développer en accord avec le concept d’Économie bleue tel que définie par les Nations unies.

La prudence est de mise. Une source proche de la Fondation Brazzaville confie : « Ce serait déjà bien si, d’ici un an ou deux, un projet pouvait aboutir sous le label Fonds Bleu. » David Richmond, son directeur général, se veut plus ambitieux : voir loin et large, sans nécessairement entrer immédiatement dans le concret de projets précis. Le Fonds Bleu serait à cet égard fidèle à la tradition de la Fondation Brazzaville qui s’est de longue date illustrée dans la « diplomatie informelle » et dont la vocation consiste avant tout à « rapprocher et rassembler les pays par des projets économiques ». Quant à cet ancien ministre français – fin connaisseur de l’Afrique – croisé dans les couloirs de l’hôtel Alima où se tenait la séance inaugurale, il estime que « douze États pourront, en tout cas, faire plus efficacement pression sur les bailleurs de fonds internationaux… » n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 35


Afrique subsaharienne Niger

L’insécurité gagne l’Ouest Tandis que la lutte contre Boko Haram commence à porter ses fruits et en dépit de la présence de nombreuses bases militaires étrangères, la sécurité sur les frontières nigériennes avec le Mali se dégrade. Niamey, Sani Aboubacar

S

i l’année 2016, au Niger, s’était achevée par une accalmie relative dans la lutte contre Boko Haram dans le sud-est du pays, la nouvelle année a commencé par des attaques meurtrières dans l’ouest du pays, notamment près des frontières avec le Mali où en moins d’un mois, une trentaine de membres des forces de défense et de sécurité nigériennes ont été tués. « Depuis le début de cette nouvelle année, notre pays fait l’objet de plusieurs attaques terroristes meurtrières, qui parfois endeuillent des familles entières »,

se désole le président de la République, promettant que « le gouvernement du Niger n’abandonnera jamais et ne cédera jamais face à ces forces rétrogrades ». Pour ce faire, le gouvernement a instauré l’état d’urgence sur toutes les frontières avec le Mali pour une période de trois mois. La frontière avait déjà fait l’objet d’attaques en provenance du NordMali, par des réseaux démantelés durant l’opération Serval lancée en 2013 par la France. Mais en un an, Serval n’a fait que disperser les djihadistes un peu partout dans le Sahel. Ils se réorganisent dis-

Le ministre de l’Intérieur du Niger, Mohamed Bazoum, en visite au camp des Nations unies de Tazalit, où 22 soldats ont été tués lors d’une attaque de terroristes islamistes, le 7 octobre 2016.

36 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

crètement dans le désert malgré la relève assurée par l’opération Barkhane lancée le 1er août 2014. « C’est dans le cadre de cette réorganisation que nous constatons la multiplication des attaques avec comme cibles, le plus souvent, des positions militaires dans le but de s’approvisionner en armes et moyens de déplacement solides, mais aussi pour frapper les symboles de l’État et envoyer un message fort de leur présence. Cela est facilité par une accessibilité sans contraintes des frontières », explique Moussa Ibrahim Adamou, doctorant en Sciences politiques. Pour l’acteur de la société civile Moussa Tchangari, le déplacement du front de l’insécurité vers l’ouest du Niger « n’est pas très surprenant » : cette partie du territoire nigérien fait certes frontière avec le Nord-Mali où opèrent des djihadistes depuis quelque temps, « mais la région est aussi une zone de grande insécurité depuis des années ». En effet, elle est le fréquent théâtre de conflits entre agriculteurs et éleveurs, entre éleveurs, ainsi que de vols à main armée, de trafics de drogues, de vols de bétail… Sécurité au Mali et sécurité au Niger sont liées « La disparition du régime de Kadhafi a occasionné le déplacement de beaucoup de groupuscules qui ont trouvé un terrain social préparé déjà par l’islam extrémiste », explique Moulaye Hassane, islamologue à l’Institut de recherche en Sciences humaines de Niamey, qui ajoute que la zone ouest du Niger, frontalière avec le nord du Mali, a toujours été un foyer de l’islam extrémiste. « On ne peut pas tout lui attribuer, mais aujourd’hui, c’est l’islam qui est utilisé pour justifier ce qui se passe dans cette région. » Bien sûr, les principales motivations de ce fléau sont loin d’être religieuses, même si les religieux ont du mal à en faire la démonstration, car le terrorisme porte un masque religieux. Du reste, pour le Président nigérien, « régler le problème de la sécurité au Mali, c’est contribuer à régler le problème de sécurité au Niger ». Pour se faire, Mahamadou Issoufou opte pour la coopération avec des pays de la sous-région et surtout avec les pays occidentaux. France, États-Unis et désormais l’Allemagne, sans compter les militaires tchadiens de la force mixte, le Niger est


devenu ces dernières années un territoire d’accueil des forces armées étrangères. Renforcer les capacités de l’armée nigérienne, lutter contre le terrorisme, soutenir l’opération Barkhane et se renseigner sur les mouvements des terroristes, sont les raisons évoquées pour justifier la présence des forces étrangères sur le territoire nigérien. Mais, malgré cette présence, les attaques contre les forces de défense et de sécurité nigériennes se multiplient.

Pour le président Issoufou Mahamadou, « l’intervention de nos partenaires dans la lutte contre le terrorisme n’est pas la cause des problèmes. Ne découragez pas les pays qui veulent nous aider pour faire face à la situation. »

La présence des forces étrangères fait débat Pour l’expliquer, l’universitaire Moussa Ibrahim Adamou évoque « le dérèglement des stratégies des forces nigériennes » ; qui viendrait, à son avis, de la collaboration avec les militaires étrangers qui sont sur le territoire pour faciliter la surveillance par les moyens modernes dont ils disposent, comme les drones. Selon le doctorant, cette collaboration est « incomplète », parce qu’elle ne couvre pas toute la zone frontalière avec le Mali, l’Algérie et la Libye. « Avec la surveillance aérienne, la stratégie des commandements nigériens a été renforcée dans sa capacité d’action, au détriment de la capacité de réaction de ses patrouilles et de ses guetteurs attendant l’arrivée de l’ennemi. C’est ainsi que nous voyons la majorité des attaques ont un caractère de surprise », constate-til. Pourtant, de 2012 à 2017, le budget de la Défense nationale a été multiplié par 15. « C’est énorme ! On se demande pourquoi on a dépensé autant d’argent

pour après se rendre compte que nous ne pouvons pas assurer notre sécurité nousmêmes », regrette Moussa Tchangari. L’opposition dénonce « la liquidation de la souveraineté du pays », tandis que la société civile se demande à quoi il sert d’accueillir des forces étrangères dotées de moyens sophistiqués pour compter autant de pertes parmi les forces nigériennes. « Les forces extérieures peuvent constituer des facteurs d’insécurité, parce que les terroristes peuvent tirer prétexte de leur présence pour légitimer leur combat », estime Moussa Tchangari qui constate que « leur présence n’a jamais fait l’objet d’un consensus », car « c’est le gouvernement qui discute avec les pays étrangers ». Évoquant la situation du Mali en 2013, le président Issoufou Mahamadou rappelle à l’essentiel : « L’intervention de nos partenaires dans la lutte contre le terrorisme n’est pas la cause des problèmes. Ne découragez pas les pays qui veulent nous aider pour faire face à la situation. » n


Afrique subsaharienne Entretien

Lazare Ki-Zerbo

Philosophe, membre du Comité international Joseph Ki-Zerbo

Pour un mouvement de libération des peuples africains À l’occasion de la publication d’un ouvrage collectif édité par le Codesria, le professeur de philosophie Lazare Ki-Zerbo rappelle les enjeux du panafricanisme. Propos recueillis par Junior Ouattara

À quoi correspond, en 2017, le besoin de publier un ouvrage sur le panafricanisme ?

Cette publication ne pouvait pas mieux tomber, puisqu’elle intervient à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Ghana (6 mars 1957), marquée par l’arrivée au pouvoir de Kwame Nkrumah. À cette occasion, ce grand leader avait déclaré que l’indépendance du Ghana resterait sans signification tant que les autres pays africains ne seraient pas indépendants. On peut donc dire que cette première tâche, la décolonisation, est formellement achevée. De plus, vous savez qu’un Congrès fédéraliste sur les États africains unis est envisagé à Dakar prochainement. La longue quête panafricaine reste au cœur du rêve de changement qui habite des millions d’Africains. Je suis le coordinateur de ce projet à l’échelle européenne. L’incapacité de certains États à se défendre, à réaliser leur souveraineté monétaire, montre que le mouvement panafricaniste doit être connu par ses acteurs, dont la jeune génération qui doit en connaître les racines, et en comprendre les enjeux et les contradictions. Cette publication répond-elle vraiment à l’urgence au regard de la situation en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso, en Libye ?

Les situations d’éclosion des crises, de leur règlement, signalent avec acuité les difficultés que rencontre l’Union africaine à prendre en charge les défis qui dépassent les États. Cela parce qu’elle n’est pas ce gouvernement fédéral que Nkrumah appelait de ses vœux. La question d’une armée panafricaine devrait, par exemple, faire penser au défi de la force africaine attendue depuis si longtemps ! Ou encore, en matière de Recherche & Développement, les investissements nécessaires sont si colossaux que seules des institutions régionales ou continentales peuvent avoir l’envergure pour s’y engager. 38 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Quel est le projet de votre ouvrage ?

Nous voulons d’abord offrir au public les résultats des recherches d’un groupe d’études réuni par le Codesria. Il pourrait permettre aux chercheurs, aux institutionnels, aux décideurs et aux activistes de mieux comprendre le mouvement panafricain et d’améliorer par une réflexion documentée les recherches et pratiques futures. De plus, nous avons voulu offrir au public francophone un aperçu de travaux importants, mais uniquement disponibles en anglais. Au-delà du regretté Tony Martin par exemple, érudit du garveyisme, il reste encore beaucoup à faire. Une grande encyclopédie du panafricanisme reste à produire ! La quinzaine de contributions et témoignages, notamment sur Joseph Ki-Zerbo, est un modeste pas en ce sens. Nous abordons tour à tour les enjeux de mémoire, de transmission de cette mémoire, le rôle des migrations, des élites, de l’intégration économique. Que répondez-vous à ceux qui disent que le combat pour le panafricanisme est une vue de l’esprit ou que ce concept est un hymne au repli sur soi ?

L’histoire en mouvement ne dépend pas de l’opinion des spectateurs ! Le moteur de l’histoire, ce sont les idées fortes et l’adhésion d’un nombre suffisant de personnes qui leur sont dévouées, et ces conditions sont réunies pour le panafricanisme. On veut nous faire croire à la fin des idéologies, des grands récits, à l’avènement d’une société mondialisée, mais si vous analysez la réalité, vous verrez que ce n’est pas le cas pour la majorité des Africains. Dans le mouvement panafricain, il y a eu des Noirs, des Blancs, des Arabes, des Caribéens, des Indiens… Ce n’est pas une question de couleur ou d’origine, mais de foi dans un mouvement de libération des peuples africains sur le continent et dans la diaspora.


Au lieu d’être géographique, le panafricanisme ne gagnerait-il pas à être un concept socio-économique ?

C’est un mouvement et un ensemble de positions qui touchent différents domaines. On ne peut pas séparer l’économie et le reste. Il faut raisonner en termes de souveraineté collective d’une Afrique unie : ce principe aura des effets économiques, sociaux, culturels, etc. Cet appel des intellectuels et chercheurs africains au panafricanisme est-il aussi un positionnement et une résistance face aux forces impérialistes en Afrique ?

Oui ! Comment pouvez-vous comprendre par exemple – quels que soient les défauts qu’on pouvait lui trouver – qu’un dirigeant africain, le dirigeant libyen Kadhafi, soit assassiné avec l’appui d’États non-africains ?

Le défi aujourd’hui, est la matérialisation de l’Agenda 2063 adopté par l’Union africaine en 2013, et surtout la diffusion massive des principes d’organisation fédérale d’une Union politique panafricaine.

africaine, de la nécessaire reconnaissance juridique du Wolof au Sénégal ou du Sango en République centrafricaine ! Ce sont les défis d’une décolonisation à achever. Dans l’ouvrage, “L’idéal panafricain contemporain : Fondements historiques, perspectives futures”, j’établis à cet égard une comparaison entre la logique panafricaniste et le fédéralisme autrichien, celui de Karl Renner par exemple.

Presque 60 ans après la All African Peoples Conference de 1958, partagez-vous le constat que le chemin du panafricanisme a du mal à être tracé ?

Le panafricanisme semble se satisfaire du franc CFA – naguère monnaie coloniale – alors que le panafricanisme met le curseur sur la souveraineté. N’est-ce pas là un étrange jeu d’équilibre ?

Disons que la désinformation – les médias y contribuent malheureusement – et des programmes scolaires tronqués empêchent la majorité de se concentrer sur ce projet essentiel. Si cette question gagne en visibilité dans les programmes politiques, les programmes télévisés et les programmes scolaires, vous verrez les changements. C’est une bataille que le mouvement panafricain doit mener.

Nos économistes et institutions panafricaines doivent proposer des solutions sûres pour bâtir des institutions monétaires régionales, puis continentales souveraines et indépendantes, dont la politique sera favorable à nos producteurs, à nos industriels, aux échanges intra-africains et avec le monde. Il nous faut des propositions alternatives crédibles en ce sens et elles seront prises en charge dans les programmes politiques panafricanistes. n

Que peut-on entendre concrètement aujourd’hui par « l’idéal panafricain contemporain » ?

Le Maafa, holocauste et asservissement du peuple africain, a-t-il été un levier de prise de conscience du panafricanisme de combat ?

Cet holocauste a conduit les peuples africains déportés à s’unir pour résister. Les filles et fils des Caraïbes (Haïti, Trinidad, Cuba, Martinique et Guadeloupe…), du Brésil, des États-Unis ont bâti, les premiers, le panafricanisme. L’historien Olabiyi Yaï a, par exemple, montré comment le concept de Nation a été retravaillé La désinformation médiatique et réinventé par les Africains de la et des programmes scolaires Diaspora. Cet apport est toujours tronqués empêchent la actuel sur le continent, car nous majorité de se concentrer n’avons pas encore réglé la question du statut des communautés linguistiques, sur le projet essentiel du alors que la majorité des Africains panafricanisme. C’est une est surtout « africanophone ». La bataille que le mouvement personnalité africaine affirmée par panafricain doit mener. Kwame Nkrumah, c’est aujourd’hui la question du Swahili à l’Union

Lazare Ki-Zerbo a coordonné l’ouvrage L’idéal panafricain contemporain : Fondements historiques, perspectives futures, édité par le Codesria.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 39


Afrique subsaharienne Mabingue Ngom

Directeur du Fonds des Nations unies pour la population (Afrique de l’Ouest et du Centre)

L’Afrique doit capturer son dividende démographique ! La jeunesse de la population est un atout pour l’Afrique, à condition qu’elle réalise les investissements indispensables pour en capter les bénéfices, rappelle Mabingue Ngom, directeur régional de l’UNFPA. Propos recueillis à Dakar par Christine Holzbauer

Lors du prochain sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, le dividende démographique sera au centre des discussions. Est-ce une victoire pour le Fonds des Nations Unies pour la population ?

Oui, sans aucun doute, même si l’inscription du dividende démographique sur l’agenda de l’Union africaine (UA) est le fruit de nombreux efforts conjugués. Il a été entériné en janvier 2017, mais beaucoup de chefs d’État africains s’étaient déjà mobilisés en amont. Du coup, l’UA a décidé que la question du dividende démographique serait le thème de l’année 2017 consacrée à la jeunesse. Il est rare que l’UA puisse, ainsi, se déterminer un an à l’avance ; cela montre l’importance accordée à cette question par les dirigeants africains. À la suite de quoi, la commission de l’UA, le Nepad, la BAD (Banque africaine de développement), la CEA (Commission économique africaine) et l’UNFPA ont reçu mandat de préparer une feuille de route pour la capture du dividende démographique. Celle-ci a été approuvée en juillet 2016 à Kigali et lancée le 30 janvier 2017 à Addis-Abéba. Au prochain sommet de l’UA, en juillet 2017, cette feuille de route servira de base pour les discussions des 54 chefs d’État africains afin de déterminer comment, concrètement, mettre en œuvre les recommandations qui y figurent. L’UNFPA a beaucoup œuvré pour que le dividende démographique soit reconnu comme un élément central du cadre axé sur la Position commune africaine dans l’agenda de développement post-2015. Nous sommes fiers que cette reconnaissance ait abouti à son inclusion dans l’Agenda 2030 pour le développement durable ainsi que dans l’agenda 2063 pour la transformation de l’Afrique. Cela dit, une vision à elle seule ne fait pas le développement. Encore faut-il y mettre les ressources nécessaires ! Et je ne parle pas que des ressources financières mais des efforts massifs de discipline et de coordination dans l’action que nous allons devoir déployer. 40 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Pourquoi est-ce aussi important pour l’Afrique de « capturer » ce dividende démographique ?

Quand un pays parvient à tirer un bénéfice économique de sa pyramide des âges, on parle alors de dividende démographique. Cela veut dire que l’augmentation de sa population en âge de travailler, du fait de la baisse de la fécondité, s’est accompagnée d’investissements efficaces dans la santé, l’autonomisation des femmes, l’éducation et l’emploi par le biais de la participation des pouvoirs publics et privés. Or, nombre de pays africains sont entrés dans cette phase de transition démographique avancée ou sont en passe de l’être. Il s’agit là d’une fenêtre d’opportunité unique pour nous permettre d’atteindre un développement économique et social semblable à celui qu’ont connu les tigres d’Asie. Mais, attention : le dividende démographique n’est pas automatique ; sa capture nécessite des investissements multisectoriels et ciblés qu’il nous faut réaliser sans tarder. À mon retour à Dakar en avril 2015 en tant que directeur régional de l’UNFPA, j’ai réuni un groupe de chercheurs, d’économistes, et de démographes afin de faire le point sur les travaux en cours concernant le dividende démographique. Hélas, à ma grande surprise, le premier constat que j’en ai tiré, c’est que ces experts travaillaient avec les mêmes courbes que j’avais moi-même étudiées dans mes cours d’économie. De plus, chacun avait continué à travailler dans son coin sans qu’il y ait de tentatives de croiser les courbes avec les évolutions récentes en Afrique. D’où un sentiment de faire du sur place et ma conviction est qu’il fallait encourager sans tarder une nouvelle dynamique afin de passer de la théorie à l’action pour ne pas rater la capture de ce dividende démographique. L’UNFPA a mis, depuis 2012, cette question au centre de ses interventions.


Êtes-vous satisfait des résultats obtenus jusqu’à présent ?

Quels sont les exemples réussis permettant d’induire des changements de comportements ?

Effectivement, nous nous sommes engagés il y a Pour casser la dépendance économique de l’Afrique du cinq ans à soutenir l’UA dans ses efforts pour fédérer les fait du poids démographique actuel, il était important de différents acteurs autour du dividende démographique afin coaliser tous les efforts autour de la capture de ce dividende d’aider les pays africains à atteindre les objectifs inscrits démographique. Dès 2006, nous avons travaillé avec la dans les agendas 2030 et 2063. Pour cela, l’UNFPA a commission de l’UA dans l’élaboration de son projet d’une entrepris une série d’actions hautement stratégiques avec Charte pour la jeunesse africaine. Ce premier chantier les jeunes, les religieux, les parlementaires, les agences est en train d’aboutir même si nous voulons le prolonger spécialisées et les représentants diplomatiques. Il s’agissait, au-delà de 2017. Le second chantier a consisté à mobiliser à chaque fois, d’accompagner les États africains, les tous les partenaires et membres de l’UA : les parlementaires, institutions régionales et sous régionales, les organisations les chercheurs ainsi que les organisations régionales ou les de chercheurs, en créant les conditions nécessaires pour bailleurs en Europe, en Asie et aux États-Unis. tirer profit du dividende démographique par l’adoption De surcroît, un partenariat avec la Banque mondiale de programmes et de politiques susceptibles (BM) de 210 millions de dollars dans de libérer le potentiel des jeunes à travers la le cadre d’un projet pilote (2015-2018) réalisation de leurs droits et du respect de leur avec six pays de la sous-région (Burkina dignité. Il serait faux à ce stade d’affirmer que Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Tchad, nous y sommes parvenus. C’est bien pour Mauritanie) va permettre à ces pays de cela, d’ailleurs, que le plaidoyer doit être s’approprier leurs propres ressources en poursuivi sans relâche car, pour nombre de empruntant auprès de la BM. Le but est familles africaines, le sentiment perdure que de promouvoir l’accès aux services de les enfants constituent la meilleure assurancesanté, à la planification familiale tout en vieillesse. favorisant le maintien des filles à l’école Comme il est illusoire de penser que les pour éviter les mariages précoces. Autant bailleurs de fonds vont investir dans des pays d’actions permettant leur meilleure où règnent la terreur et l’instabilité à cause autonomisation afin qu’elles deviennent d’une jeunesse désœuvrée qui n’arrive pas à des actrices à part entière. s’employer et préfère se jeter dans les bras des djihadistes ! L’Afrique crée plus de 250 000 Quels pays ont pris emplois par an, mais ce sont des millions le leadership sur la question ? de jeunes qui arrivent chaque année sur les Plusieurs, notamment, le Tchad. J’ai marchés du travail des pays africains. rendu visite à plusieurs reprises à l’ancien Le monde change et l’Afrique change président de l’UA, Idriss Deby Itno, avec lui. Même s’il était légitime de penser pour qu’il continue à pousser en faveur que la survie ou la prospérité de la famille de la maîtrise de la fécondité. Je veux ici reposait sur un nombre élevé d’enfants lui rendre hommage car il a toujours été Pourquoi continuer à quand les activités étaient majoritairement extrêmement favorable à cette idée. Il a agro-pastorales, ce n’est plus forcément le aussi tout fait pour convaincre ses pairs investir des milliards cas aujourd’hui. Surtout dans une Afrique que la situation autour du lac Tchad était dans l’aide humanitaire appelée à être de plus en plus urbanisée… dramatique. Il faut agir sans tarder pour alors que quelques L’enfant, bien sûr, restera toujours la diminuer le taux de fécondité puisque millions suffiraient richesse de la famille africaine mais pas s’il nous ne pouvons pas agir sur le climat. est contraint de mendier dans les rues, de Il nous faut maintenant changer pour aider les pays s’exiler comme clandestin sur des pirogues ou d’échelle en multipliant ce genre de à alléger le poids de s’il est instrumentalisé par des idéologies qui bonnes pratiques afin de créer une masse la démographie ? Il font peu cas de sa personne. Ce trop-plein critique, seule susceptible d’apporter des semble que les chefs d’enfants quand on n’a pas les moyens de changements notables. Je reste confiant, subvenir à leurs besoins, et tout particuliècar je sais que le nouveau président de d’État africains ont bien rement dans nos métropoles de plus en la Commission de l’UA, Moussa Faki compris le message. plus surpeuplées, est la source de beaucoup Mahamat, ne relâchera pas l’effort. La de désordres. Il faut que les Africains Mauritanie est un bon exemple de succès comprennent – particulièrement dans les de notre programme conjoint avec la régions du Sahel ou autour du Bassin du lac Banque Mondiale (SWEDD). Tchad asséchées par une trop grande exploitation humaine Le Tchad est aussi leader en ce qui concerne les mariages en plus du réchauffement climatique –, que la richesse ne précoces. Le ministre de la Santé a pris la décision courageuse réside plus dans la taille de la famille mais dans la qualité de de faire voter une loi interdisant le mariage des enfants l’éducation que l’on est en mesure de donner à ses enfants. mineurs. Reste, maintenant, à faire appliquer cette loi et à Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 41


Afrique subsaharienne sanctionner les contrevenants car sans une qui excise ses filles en Guinée qui va Le monde change et l’Afrique telle mesure couplée avec des incitations changer les comportements ; mais les pour le maintien de filles scolarisées dans petites filles qui ont subi ou vu les change avec lui. Même s’il le secondaire, on ne parviendra pas à faire méfaits de l’excision et qui peuvent dire était légitime de penser que baisser les naissances. D’autres pays comme « stop » ! Je crois beaucoup à la capacité la survie ou la prospérité le Niger et le Mali sont aussi en train des jeunes d’induire le changement et de la famille reposait sur d’étudier une modification leur législation y travaille sans relâche depuis deux ans. en ce sens, même s’il s’agit de décisions À l’occasion des dix ans de la Charte un nombre élevé d’enfants difficiles à prendre car impopulaires. Lors africaine de la jeunesse, en mai 2016, à quand les activités étaient d’une réunion à Dakar en octobre 2015, Banjul, j’ai lancé « Young People First » majoritairement agro j’ai reçu à ma grande surprise le soutien suivi lors du sommet Afrique-France pastorales, ce n’est plus unanime des religieux. Ce qui prouve de Bamako de janvier 2017 de « Put bien que les dirigeants africains se cachent Young People First », Je ne vais forcément le cas aujourd’hui. derrière des prétextes fallacieux pour ne pas nulle part sans les jeunes et invite prendre les mesures qui s’imposent alors régulièrement des organisations que la religion n’a jamais dit de marier les filles à douze ou comme Afriyan ou le Rojalnu à m’accompagner. Les jeunes treize ans et avoir des grossesses précoces. ont raison de dire que tout ce qui se fait pour eux mais sans eux en Afrique peut être contre eux. Pour ma part, je suis fier Avez-vous déjà pu chiffrer le bénéfice de les défendre car ils sont l’avenir. qui pourrait en résulter ?

Tout à fait. Le bénéfice pour le continent pourrait s’élever à 500 milliards de dollars chaque année et ce, pendant 30 ans, soit l’équivalent du tiers de son PIB.Ce qui permettrait de sortir des centaines de personnes de la pauvreté, d’augmenter le niveau de vie et de dynamiser l’économie. Pour parvenir à ce résultat, nous avons pris l’exemple des pays asiatiques qui ont réalisé entre 40 % et 66 % de leur croissance grâce au dividende démographique. Cela représente environ 1 500 milliards $ par an qu’il faut diviser par 3 pour avoir une estimation du gain pour l’Afrique. Cela suppose d’accélérer la baisse de la mortalité de la mère et de l’enfant qui se traduit de façon quasi-automatique par une baisse de la fécondité, mais à condition que les investissements adéquats soient réalisés. Car, le deuxième levier, c’est d’agir sur l’accès aux soins de santé et notamment la santé de la reproduction. Il y a actuellement plus de 200 millions de femmes qui sont en attente de ces services sur notre continent ; et, enfin, troisième levier, la réduction des mariages précoces, qui est la clé de voûte de tout cet édifice. À condition, toutefois, de pouvoir travailler sur le long terme et d’inclure toutes les communautés, surtout religieuses qui sont les plus respectées. Cela suppose aussi de sensibiliser les jeunes, voire les très jeunes. Ce n’est pas la femme de 40 ans

42 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

N’êtes-vous pas inquiet de la décision récente des États-Unis de suspendre leurs contributions à l’UNFPA ?

Il est dommage que l’administration Trump ait pris une telle décision compte tenu des avancées actuelles. Je pense, notamment, à la prise de conscience par les pays africains, de la nécessité d’investir dans la santé de la mère et de l’enfant. Le contribuable américain ne sait sans doute pas que pour 100 000 naissances vivantes, 679 femmes meurent encore, chaque jour, en Afrique de l’Ouest et du Centre et que l’aide apportée par l’UNFPA permet de réduire cette mortalité. Vous voyez que l’on réalise des choses importantes pour les femmes ! Nos autres bailleurs traditionnels que sont les pays nordiques et les grandes fondations continuent de nous soutenir. Et, avec nos amis hollandais, nous avons organisé récemment à Bruxelles une grande conférence pour sensibiliser les donateurs potentiels. Le Sommet de Londres du 11 juillet 2017 est une opportunité pour consolider les efforts du Royaume-Uni et de ses amis pour faire avancer les droits, la dignité et la santé de la jeune fille et de la femme. Je reste toutefois convaincu que la solution réside dans les dispositions que les pays récipiendaires vont prendre pour accélérer leur propre transition démographique et tirer pleinement profit de leur dividende. Des pays comme la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont décidé de consacrer 1 million $ dans leur budget afin d’aller vers la révolution contraceptive et faciliter cette transition. En Guinée équatoriale, j’ai pu bénéficier d’un financement de 6,7 millions $ de Noble Energy,une compagnie pétrolière, et dans beaucoup d’autres pays dont j’ai la responsabilité, le secteur privé est également prêt à contribuer. La demande sociale n’a jamais été aussi forte dans ma zone. Pourquoi continuer à investir des milliards de dollars dans l’aide humanitaire alors que quelques millions suffiraient pour aider ces pays à prévenir les crises à travers une maîtrise de leur démographie ? Il semble que les chefs d’État africains ont bien compris le message et qu’ils vont tout faire pour capitaliser sur ce bonus démographique. n


Bienvenue au Gondwana

Le pouvoir en Afrique mis en scène

Le premier film de l’humoriste Mamane est en salles depuis le 12 avril. Il s’adresse à la fois au public africain et français. Un pari audacieux pour une œuvre comique réussie qui donne aussi à réfléchir. Par Guillaume Weill-Raynal

N

e cherchez pas le Gondwana sur une carte ou un planisphère, vous ne l’y trouverez pas. Ce pays de pure fiction n’est pas pour autant une terra incognita pour les Africains. Inventée de toutes pièces par l’humoriste nigérien Mamane, la « République très très démocratique du Gondwana » – qui concentre à elle seule toutes les tares de bon nombre de pays africains, notamment en matière de corruption et de mauvaise gouvernance – a consacré sur le continent le succès de la chronique que celui-ci tient quotidiennement sur les ondes de Radio France Internationale depuis 2009. À tel point que le nom propre est désormais passé dans le langage courant. Il n’est pas rare, qu’ici ou là en Afrique, l’opposition interpelle tel pouvoir en place en lui reprochant de se comporter « comme au Gondwana… » L’idée de passer de la radio au grand écran est venue naturellement. Les auditeurs de RFI sollicitaient souvent Mamane – « À quand le film ? ». En outre, le cinéma lui apparaissait comme la poursuite logique de sa carrière de comédien commencée sur les planches des one man shows. « Et puis nous sommes fatigués que ce soit toujours les autres qui racontent l’Afrique à notre place », ajoutet-il. Bien sûr, le scénario d’un long-métrage ne peut consister en une suite de sketchs ou de billets radiophoniques et Mamane s’est attaché à écrire celui de Bienvenue au Gondwana dans les règles de l’art, de la manière la plus cohérente et la plus rigoureuse possible. « L’écriture aura été la phase la plus difficile du travail », confie-t-il. Il a fallu d’abord choisir un thème. Celui des élections – sujet ô combien délicat dès qu’on parle de l’Afrique – a été retenu. À partir de quoi une histoire a été imaginée : celle d’une mission d’observation électorale internationale (composée de deux Français, d’un Allemand, d’un Suisse…) débarquant au Gondwana pour y surveiller le scrutin. Au final, une vraie réussite, comique, mais pas uniquement. Car la construction de ce film, qui veut faire rire tout en faisant réfléchir sur des sujets sérieux, repose sur un fin mécanisme de regards croisés. Celui d’un réalisateur africain sur l’Afrique, bien sûr, mais aussi celui du même réalisateur sur le regard que portent les Français sur l’Afrique… « Un va-et-vient entre deux visions » qui a imprégné la réalisation du film tout au long du tournage et de sa préparation : production à capitaux essentiellement français, équipe technique panafricaine, bande originale créée par le musicien congolais Ray Lema.

Aux comédiens français sont venus s’ajouter des acteurs maliens, sénégalais, ivoiriens, dont les deux vedettes comiques Gohou et Digbeu. « Le film parle de l’Afrique et pas d’un seul pays », explique Mamane. En revanche, l’essentiel du tournage s’est déroulé en Côte d’Ivoire, dont la population a été largement mise à contribution, pour les seconds rôles et les figurants. « Les Ivoiriens sont des comédiens nés ! J’ai été bluffé ! » Ayant tourné la page de la crise de 2010-2014, le pays veut redevenir un phare culturel en Afrique de l’Ouest, en s’appuyant sur la tradition de melting-pot des années HouphouëtBoigny. Le gouvernement qui a financé une petite partie de la production n’a posé aucune réserve aux autorisations de tournage, allant jusqu’à mettre gracieusement à disposition ses palais nationaux – et même la prison de Grand-Bassam ! – sans demander la moindre modification du scénario, pourtant cruel quant à sa description des mœurs politiques africaines… « Les autorités tiennent à faire savoir que le pays a changé. Parce qu’en Afrique, chaque pays a à cœur de convaincre que le Gondwana, ce n’est pas lui… », relève malicieusement Mamane. L’Afrique change. Et Mamane aimerait que son film contribue à accélérer le mouvement… Entre rires et boule au ventre Diffusé sur 200 écrans en France, le film est sorti simultanément le 12 avril, dans plusieurs pays africains. Les deux publics rient – car le film est drôle – même s’ils constituent deux cibles différentes. Pour le public français, un très bon divertissement. Pour le public africain aussi, mais parfois… avec une « boule au ventre » : celle que Mamane reconnaît avoir sentie lors du visionnage de certaines scènes, et qui n’est pas très loin de la « colère » qu’il revendique comme moteur essentiel de sa démarche d’humoriste. « Parce qu’en tant qu’Africain, tu te dis, oui, ça, c’est vraiment ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas de la fiction ! » Pour autant, « les publics français et africains sont condamnés à cheminer ensemble ». En raison d’une histoire et d’une langue communes, et de sociétés qui s’interpénètrent, par les diasporas africaines vivant en France, et les communautés françaises vivant en Afrique. D’ailleurs, Mamane écrit déjà le scénario de son deuxième film dont il pense débuter le tournage fin 2018 : les deux hommes de main du gouvernement, interprétés dans Bienvenue au Gondwana par le duo Gohou-Digbeu, partiront en France à la recherche du fils du Président, disparu… Le titre est déjà trouvé : Bienvenue à Paris. n

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 43


Maghreb Tunisie

Youssef Chahed

Chef de gouvernement

L’Afrique est notre environnement naturel Le chef du gouvernement d’union nationale, Youssef Chahed, veut donner une place nouvelle à la Tunisie en Afrique. Il multiplie les initiatives diplomatiques, mettant la sécurité et l’économie au centre de ses préoccupations. Propos recueillis à Tunis par Ridha Kéfi et Mathieu Galtier

Vous avez effectué une visite au Soudan en mars, une tournée de quatre jours au Niger, au Burkina Faso et au Mali, en avril. Est-ce le signe d’une nouvelle diplomatie africaine ?

La nouvelle donne géopolitique, avec la crise libyenne, nous a touchés autant que ces pays, qui ont été victimes, comme la Tunisie, d’attaques terroristes. Avec nos homologues dans ces pays, nous avons abordé la question de la lutte contre le terrorisme. Nous avons besoin d’intensifier nos échanges en matière sécuritaire. Des conventions bilatérales ont d’ailleurs été signées en ce sens. Nous essayons, également, d’impliquer ces pays, voisins ou proches de la Libye, au sein de l’initiative de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Égypte, pour trouver une solution à la crise libyenne. Enfin, le Burkina Faso vient de vivre une expérience de transition démocratique très semblable à la nôtre, ce qui nous rapproche.

Oui, ces visites sont les prémices d’une nouvelle politique africaine de la Tunisie que nous allons développer progressivement. Le président Bourguiba avait engagé très tôt une politique africaine de la Tunisie. À Niamey, à Ouagadougou et à Bamako, on nous a rappelé l’aide de la Tunisie dans la lutte pour la décolonisation et pour l’adhésion de ces pays aux Nations unies, dans les années 1960-1970. Malheureusement, la Tunisie a été moins présente par la suite. Nous voulons, aujourd’hui, rattraper le temps perdu et rebâtir une stratégie de redéploiement diplomatique et économique sur le continent africain qui est notre Vous étiez accompagné d’une forte délégation environnement naturel. d’entrepreneurs. À quel point le volet économique Nous avons inauguré une nouvelle ambassade à est-il important dans votre nouvelle Ouagadougou. Nous allons en ouvrir une autre au Kenya, stratégie africaine ? ainsi que cinq nouvelles représentations commerciales en Nous souhaitons instaurer une véritable diplomatie Afrique subsaharienne pour mieux prospecter et renforcer économique. C’est pour cela que nous nous sommes les échanges commerciaux. rendus dans les trois pays avec une centaine d’entrepreneurs D’ici à la fin de l’année, j’espère effectuer une deuxième membres de l’UTICA, de la Conect, les deux syndicats tournée axée sur les pays de l’Afrique patronaux, et du Tunisia-Africa anglophone. Ce sont des visites Business Council. Nos amis hôtes importantes : nous rencontrons les ont, d’ailleurs, été impressionnés par La Tunisie, ouverte sur chefs d’État, les Premiers ministres, l’importance de notre délégation, qui l’extérieur, est dotée d’un les communautés d’affaires, etc. Nous dénote l’intérêt que nous accordons petit marché intérieur et participons à des forums d’affaires et à la création de cadres institutionnels doit se tourner vers d’autres mettons en place des commissions mixtes. dans lesquels le secteur privé puisse développer des partenariats et des destinations. Elle a toujours Pourquoi le choix du Niger, du Burkina échanges mutuellement bénéfiques. été un carrefour et peut jouer Faso et du Mali pour votre première Signe de notre regain d’intérêt le rôle de pont entre l’Afrique, tournée africaine ? pour cette région en pleine croissance, l’Europe et le monde arabe. Nous partageons avec ces pays une Tunisair, la compagnie aérienne proximité géographique et culturelle. nationale, dessert désormais plusieurs 44 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017


Photo © Yosra Ben Hassine

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 45


Maghreb

Photo © Yosra Ben Hassine

pays subsahariens, les ressortissants de ces pays n’ont pas besoin de visa pour se rendre en Tunisie et de nombreuses conventions bilatérales ont été signées afin de faciliter les échanges notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la formation professionnelle. La demande est forte de la part des pays que nous avons visités et de l’Afrique subsaharienne en général, pour le savoir-faire tunisien. Nos entrepreneurs veulent, eux aussi, aller vers cette région. Il faut donc aussi que nous puissions créer un cadre pour faciliter l’investissement et les transferts de fonds entre notre pays et le reste du continent. Nous pouvons envisager que les banques tunisiennes qui, comme la STB, possèdent des participations en Afrique, jouent un rôle dans ce processus. Le renforcement de notre présence diplomatique devrait aussi faciliter l’implantation des entreprises tunisiennes, dont beaucoup ont réalisé des success stories sur le continent. Quelles sont les priorités ?

Il est vrai que nous avons pris du retard et, pour le combler, nous avons décidé de mettre l’accent sur trois secteurs clés : la santé, l’éducation et l’infrastructure. La Tunisie accueille 400 patients burkinabé par semaine. Nous avons inauguré une université tunisienne à Bamako. Les bourses universitaires tunisiennes vont être multipliées par deux pour les étudiants du Niger, du 46 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Burkina et du Mali, car il est plus facile pour ces étudiants de venir en Tunisie que d’aller en Europe, avec la proximité géographique, l’absence de visa et un coût de la vie plus accessible. Ces pays sont en voie de développement et ont une forte demande en matière d’infrastructures, de BTP ou encore de barrages hydrauliques, domaines dans lesquels nous avons une expertise reconnue. Il s’agit non seulement de créer des marchés d’exportation pour nos entreprises, mais aussi d’encourager une dynamique d’échanges gagnant-gagnant et d’investissements croisés. De nombreux Africains se sont souvent plaints d’un climat de racisme en Tunisie, notamment dans les universités et les établissements de santé…

Il se peut qu’il existe des cas de racisme. Nous devons être très fermes en cas de bavure car nous sommes une démocratie ouverte. La Tunisie se dote d’un arsenal juridique pour punir plus sévèrement les actes racistes. Mais le problème n’est pas tant le racisme que des tentatives de corruption ou d’escroquerie, de la part d’intermédiaires peu scrupuleux, notamment dans le domaine de l’évacuation sanitaire. C’est pour mieux organiser cette activité que nous avons signé des conventions. En tout cas, nous appelons les habitants de ces pays à venir visiter notre pays pour constater notre bon accueil !


Pour réussir ses ambitions, encore faut-il que la Tunisie ait les reins assez solides. Or, la crise économique se prolonge. Quelles solutions apporter ?

Vous venez d’apprendre que les experts du FMI sont d’accord pour l’octroi de 308 millions de dollars à la Tunisie, correspondant à la deuxième tranche d’un crédit accordé au titre du mécanisme élargi de crédit (MEDC). C’est une décision positive, qui intervient après un blocage d’un an. Elle prouve que le gouvernement accomplit les réformes nécessaires pour relancer l’économie et rééquilibrer les finances publiques. Nous prévoyons pour cette année 2017 une croissance de 2,5 %, contre une croissance molle de 1 % en moyenne au cours des six dernières années. Nous avons le potentiel pour une croissance à quasiment deux chiffres. Pour y parvenir, nous avons lancé cette année quatre réformes essentielles. Il y a celle de la fonction publique, la mère de toutes les réformes, qui doit permettre de faciliter le financement de l’économie et les procédures d’investissement, notamment dans les régions intérieures. Il y a aussi celles relatives à la restructuration des entreprises publiques et des caisses

La solitude d’un jeune chef de gouvernement Nommé à la tête du gouvernement d’union nationale, fin août, le plus jeune chef de gouvernement (41 ans) que la Tunisie ait eu, n’a pas la tâche facile, puisqu’il doit faire face à la grogne des diverses corporations professionnelles, qui résistent à toute tentative de réforme de leurs secteurs respectifs (enseignants, médecins, avocats, magistrats…), des habitants des régions intérieures où sévit le chômage, la pauvreté et le mal-développement, sans parler des manœuvres des partis politiques, dont ceux de sa majorité gouvernementale, qui sont déjà en piste pour les prochains rendez-vous électoraux. Les municipales sont prévues à la fin de cette année, puis les législatives et la présidentielle en 2019. Alors que les bailleurs de fonds internationaux (Union européenne, FMI, Banque mondiale…) multiplient les pressions pour inciter le gouvernement à accélérer la mise en œuvre des réformes structurelles, Youssef Chahed doit se battre sur les fronts de la lutte contre la corruption, la contrebande et le marché parallèle. Souvent seul et sans même l’appui de son propre parti, Nidaa Tounes. R.K. & M.G.

de Sécurité sociale. Sur ce dernier point, la commission tripartite constituée du ministère des Affaires sociales, de l’UTICA et de l’UGTT (principal syndicat des travailleurs), doit rendre un projet de loi le 15 juin 2017. Parmi les solutions envisagées, figurent la hausse de l’âge de la retraite, l’augmentation des cotisations sociales et l’instauration d’une TVA sociale. Concernant les entreprises publiques, elles sont en sureffectif et ne peuvent plus recruter. L’État ne peut plus, non plus, subventionner celles opérant dans le secteur concurrentiel. Nous ne sommes plus dans les premières années de l’indépendance où l’État devait porter tout le poids du développement économique. Les entreprises doivent changer d’actionnariat et même, si nécessaire, être privatisées. Elles ne doivent cependant pas être bradées et l’emploi doit y être conservé. Outre le FMI, un autre important bailleur de fonds, l’Union européenne, commence à revoir son aide à la Tunisie. Cela vous inquiète-t-il ?

L’économie ne se réduit pas à des chiffres. Ce n’est pas une question arithmétique. Ses enjeux sont plus complexes. La Tunisie est une jeune démocratie qu’il faut préserver. Nous protégeons la frontière sud de l’Europe en sécurisant nos 500 km de frontières communes avec la Libye. Nous avons réussi à maintenir une stabilisation sécuritaire et les dirigeants européens, qui sont nos amis, apprécient ce succès à sa juste valeur. Ils comprennent qu’ils ont une démocratie au sud de la Méditerranée, à une heure d’avion seulement de leurs côtes et qui partage leurs valeurs. C’est là un enjeu très important. Le nouveau tropisme africain de la Tunisie traduit un besoin de diversification de ses partenaires économiques. Traduit-il aussi une volonté de réduire la dépendance vis-à-vis de l’Europe ?

L’Europe représente plus de 80 % de nos échanges et, notamment, de nos exportations. C’est une destination historiquement importante et qui va le rester. D’ailleurs, les négociations sont en cours avec Bruxelles en vue d’un Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA). La Tunisie, qui est ouverte sur l’extérieur, est dotée d’un petit marché intérieur et ne peut se cantonner à son environnement immédiat ; elle doit se tourner vers d’autres destinations. D’autant qu’elle a toujours été un carrefour : elle est méditerranéenne, arabe, africaine et musulmane. Elle peut jouer le rôle de pont entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe. Qu’en est-il des relations avec les États-Unis, un voyage est-il programmé prochainement ?

Peut-être… Les relations entre la Tunisie et les États-Unis sont très anciennes et très solides. Washington a beaucoup soutenu la transition démocratique. C’est l’un des principaux pays qui nous aide dans la lutte contre le terrorisme. Avec la nouvelle administration, nous continuerons à entretenir de bonnes relations. Car nous défendons les mêmes valeurs. n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 47


Maghreb Tunisie

Que faire des « revenants » ? Les fragilités sécuritaires, politiques, économiques et sociales de la Tunisie facilitent le retour des djihadistes. La menace que constituent ces revenants inquiète spécialistes et citoyens. Tunis, Mathieu Galtier

C

e sont des « revenants » au sens propre comme au sens figuré : ces Tunisiens partis combattre dans les rangs de groupes djihadistes reviennent dans leur pays ; ces Tunisiens, tels des fantômes, effraient une grande partie de la population. L’expression fait florès depuis le livre du journaliste David Thomson, Les Revenants, sous-titré « Ils sont partis faire le djihad, ils sont de retour en France ». Le livre a eu un écho particulier en Tunisie, qui compte le plus de ressortissants dans « les zones de tension », comme l’administration tunisienne désigne pudiquement la Syrie, l’Irak, la Libye, le Yémen, etc. Combien sont-ils ? En 2015, les Nations unies estimaient à environ 5 500 le nombre de Tunisiens combattant sous le drapeau noir. La présidence de la République les dénombrait, en début d’année, à un peu moins de 3 000. Et combien sont revenus au pays ? Fin 2016, le ministre de l’Intérieur, Hédi Majdoub, évoque les cas de 800 djihadistes revenus et qui sont, soit en prison, soit en assignation à résidence, soit sous stricte surveillance. Durant l’été 2015, la Tunisie avait décidé de construire une barrière sur la frontière libyenne constituée d’un monticule de sable et d’une tranchée pour empêcher, notamment, le passage de terroristes sur les 168 km qui séparent les deux postes frontières officiels de Dehiba, au sud, et Ras Jadir, au nord. « Mais ce “ mur ” ne fonctionne pas », explique Mohamed Mourani, capitaine des Forces spéciales libyennes installées dans les monts Nefoussa, dans la zone du poste frontière Sud. « Pétrole, drogues, terroristes, tout passe, il n’y a aucune coordination entre nos deux pays. » 48 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Difficile traçabilité Dans la région de Ras Jadir, la colère est tout aussi forte : « Toutes les semaines, nous attrapons des jihadistes tunisiens qui franchissent la frontière », assure Mohamed, membre des « Hommes masqués », brigade Amazigh libyenne de Zouara. « La sécurité tunisienne de Ras Jadir refuse de s’en charger. Nous, nous ne pouvons pas nous en occuper. » Comprendre : ces terroristes sont relâchés rapidement… Sur le terrain, à écouter les histoires des Libyens du coin, la frontière se révèle un gruyère. « Bien sûr, aucun chiffre n’est exact ! », pose d’emblée le président du Centre tunisien de recherches et d’études sur le terrorisme (CTRET), Ridha Raddaoui. Selon qui « les revenants reviennent clandestinement. Ceux qui sont en prison ou surveillés, ce ne sont pas des revenants, ce sont des Tunisiens qui, pour la plupart, se sont fait arrêter avant de partir ». Dans son étude sur le terrorisme en Tunisie, le CTRET a montré que dans un premier temps, les djihadistes tunisiens utilisaient notamment des alias transparent comme « Tounsi », ils étaient donc facilement identifiables. « À partir de 2015, toute connotation tunisienne a disparu, l’usage de faux noms est apparu, affirme Ridha Raddaoui. Il est très difficile maintenant de tracer un djihadiste tunisien. » C’est le but des groupes djihadistes qui, ainsi, instillent l’idée que leurs membres peuvent frapper partout. Et particulièrement en Tunisie. La Jeffara, zone à cheval entre la Tunisie et la Libye, a longtemps été dominée par une confédération tribale entre Ouerghemma, à l’ouest, et Nouayel, à l’est. Des liens qui n’ont jamais totalement disparu, même avec

Des Tunisois manifestent contre le terrorisme et le retour des djihadistes au pays, le 5 février 2017.

l’émergence de la Tunisie comme État-Nation. Les présidents Habib Bourguiba comme Ben Ali ont tacitement laissé se développer le commerce informel contrôlé par les tribus locales, ce qui permettait en échange à l’État de ne pas investir dans la région pour se concentrer sur les zones côtières. « Le régime de Ben Ali a encouragé l’émergence du cartel de cambistes Touazine dans le but de dynamiser la croissance économique dans le Sud tunisien », écrit ainsi le chercheur Moncef Kartas dans son rapport « Le trafic et l’insécurité à la frontière tuniso-libyenne ». Résultat, les habitants de cette zone se défient de l’État. Au moins 90 jeunes originaires de la ville de Remada – qui compte 10 000 habitants à 50 km du poste-frontière de Dehiba –, ont rejoint l’État islamique en Libye. Le funeste précédent de Ben Guardane Le 7 mars 2016, des djihadistes tunisiens qui ont fui leur camp libyen de Sabratah bombardé par les Américains trois semaines plus tôt, arrivent à planter pour quelques heures le drapeau noir à Ben Guerdane, à 30 km de la fron-


En mars 2016, le poste frontière de Ras Jedir, au sud de Ben Guerdane, a réouvert, quelques semaines après une attaque djihadiste.

tière de Ras Jadir. L’attaque, qui a tué 13 personnes, a été rendue possible grâce notamment à de nombreuses caches d’armes. Si les Tunisiens de l’ancienne Jeffara sont loin d’être des partisans des groupes terroristes, les revenants locaux savent qu’ils peuvent bénéficier d’une certaine tranquillité. « À Ben Guerdane, les assaillants ont bénéficié d’aide de la famille, d’amis, d’un réseau très souple et beaucoup plus discret que les cellules traditionnelles plus visibles », constate Mehdi Mabrouk, qui dirige le cercle de réflexion tunisien Carep, et qui finalise un rapport sur l’attaque de Ben Guerdane. La filière libyenne n’est pas la seule possible pour les revenants. Ridha Raddaoui met en garde contre l’actuelle stratégie occidentale en Syrie de « soutien à Al-Qaeda via Jabhat Fatah al-Sham, exJabhat al-Nosra, contre l’État islamique ».

Selon le chercheur, cette politique pourrait amener certains djihadistes tunisiens à être re-légitimés comme simples combattants et donc à pouvoir rentrer sans être poursuivis, à tout le moins plus pour des faits de terrorisme. Devant ce potentiel risque, un collectif de citoyens a organisé plusieurs rassemblements dans le centre de Tunis sous la bannière « Non au retour des terroristes ». Aïda Bousselmi, manifestante de la première heure, est catégorique : « Ils ne sont plus Tunisiens ! Ils ont choisi de prêter allégeance au drapeau noir de l’État islamique et ont euxmêmes décidé de trahir la Tunisie. » Des risques accrus d’attentats Des propos juridiquement absurdes, car contraires à l’article 25 de la Constitution qui interdit de créer des apatrides. Cependant, ces mêmes hommes de loi pointent du doigt la faiblesse de la loi organique contre le terrorisme de 2015, qui, en l’état, empêche de juger ces fameux revenants. Mohamed Limam, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, tire la sonnette d’alarme : « La loi mentionne le concept de “ criminalité transnationale ” mais c’est un non-sens, car les juges tunisiens n’ont pas de compétence universelle pour juger un acte commis hors des frontières. »

Certains djihadistes sont revenus dans une démarche de repentance, mais on ne les aide pas en les enfermant, en les maltraitant. Dans les prisons tunisiennes, des individus présentent pourtant tous les critères de la radicalité.

Également avocat, Ridha Raddaoui pointe l’impossibilité de prouver qu’un accusé a commis quoi que ce soit en Syrie, car la Tunisie a rompu diplomatiquement avec Damas, empêchant une collaboration judiciaire et policière efficace, même si une représentation consulaire est présente et que des échanges d’informations ont lieu selon le ministère des Affaires étrangères tunisien. « Comment dans ce cas obtenir des preuves ? », s’interroge-t-il. Avec la loi, les prévenus peuvent être maintenus en détention préventive jusqu’à trois mois, « mais après, le juge devra les relâcher », conclut Ridha Raddaoui. Son confrère Rafik Ghaki va plus loin. Membre de l’Observatoire des droits et libertés, il a constaté que les détenus sont régulièrement insultés, frappés, mis en isolement dans une pièce noire d’un mètre sur deux sans raison. « Ils sont maltraités alors que 80 % sont revenus, parce que ce sont eux qui ont contacté l’ambassade tunisienne en Turquie pour demander à rentrer, détaille l’avocat. Ils sont dans une démarche de repentance, mais on ne les aide pas. » Au contraire, une fois sortis, ces revenants de leur plein gré auront encore plus la rage contre le système. « La Tunisie va connaître d’autres attentats. Dans les cellules actuelles, des membres présentent tous les critères de la radicalité : ils ont prêté allégeance directement au chef, ils possèdent un nom de guerre, ils sont passés par un camp d’entraînement, ils ont passé du temps dans les maquis terroristes, ils sont partis combattre à l’étranger et ils ont obtenu une recommandation d’un leader d’un groupe terroriste. » Une seule catégorie remplit ces « qualités » : les revenants. n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 49


Sardegna (Ita.)

Greece

Maghreb

T

Libye

Guerre ou paix, à Zintan de choisir

T UNI S I E

Oubliez Tripoli, Benghazi, Misrata, Tobrouk. La ville libyenne sur laquelle tous les regards sont tournés est Zintan. Excentrée à l’ouest du pays, la cité de quelque 65 000 âmes détient une partie du futur de la Libye.

Zintan

Ghadamis

Al-Bayda

TRIPOLI Misratah

Benghazi

Tripolitaine

Tobrouk

Cyrénaïque Zaltan

Edjeleh

L I B Y E

Fezzan Marzuq

Ghat

Al-Qatrun

Al-Jawf

É

Zintan, Mathieu Galtier, envoyé spécial

À

la chute de la Jamahiryia, la ville de Zintan est incontournable, ses brigades sont parmi les premières à avoir pris les armes contre Kadhafi. L’un des chefs, Mokhtar al-Akhdhar, contrôle l’aéroport international de Tripoli. Les responsables politiques et militaires zintanis ont pris fait et cause pour Mahmoud Jibril, chef du parti modéré Alliance des forces nationales. Surtout, la ville a un prisonnier de choix : Saïf el-Islam, fils et héritier putatif de l’ancien dictateur. Tout bascule à l’été 2014, l’opération Aube libyenne, menée par les forces de la ville ennemie de Misrata et soutenue par les islamo-conservateurs, chasse les brigades de Zintan de Tripoli et force quelque 20 000 Tripolitains originaires de Zintan à fuir. Au plus fort des combats, à l’automne, ce sont 14 villes qui se liguent contre la cité bédouine, qui se replie alors dans ses frontières naturelles et fait le dos rond. Zintan est située à moins de 200 km de la frontière tunisienne, et enclavée dans les monts Nefoussa, fief des Amazigh. Aujourd’hui, la ville, après avoir fait la paix avec ses voisins, est de retour au premier plan. D’abord, parce que les autres se sont écroulées : Tripoli est le jouet de milices qui profitent de l’opposition entre le gouvernement d’union nationale de Faez Seraj, soutenu par les Nations unies, et le gouvernement de Salut national de Khalifa Ghwell, porté par les ultra-révolutionnaires. Misrata, elle, n’a jamais été autant divisée entre son aile modérée et les plus radicaux ; Benghazi est toujours le siège d’une guerre urbaine entre l’autoprocla50 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

mée « Armée nationale libyenne » (ANL) du maréchal Khalifa Haftar et les forces islamo-djihadistes. Ensuite, Zintan est actuellement le seul lien tangible entre l’est et l’ouest de la Libye. Nichée au cœur de la Tripolitaine, zone occidentale de la Libye, Zintan considère la Chambre des représentants (CdR) basée à Tobrouk et le gouvernement de Beïda, tous deux situés à l’Est, comme les institutions légitimes. Zintan se pose donc en championne de la paix. « Nous avons montré que nous sommes capables de mettre fin aux combats avec nos voisins, explique Saddiq Chmeyssa, membre du groupe de réconciliation qui a permis la fin des hostilités avec les cités alliées d’Aube libyenne. L’objectif est de faire de même avec Misrata et l’Est ». Car, si Zintan se range derrière le gouvernement et le parlement de l’Est, la ville se veut beaucoup plus prudente s’agissant du soutien au bras armé de ses institutions, le maréchal Khalifa Haftar. Les partisans de ce dernier exigent a minima que leur cham-

Zintan est la seule entité libyenne à avoir un atout maître à abattre quelle que soit la direction que prendra le pays. Une capacité à retomber toujours sur ses pattes propre à une ville à la fois tribale et urbaine.

N I G E R

T C H A D

pion dirige la future armée libyenne. Forte de ses récents succès à Benghazi et dans le croissant pétrolier, au centre du pays, l’ANL a installé des bases un peu partout dans le pays, notamment à l’ouest, avec Tripoli en ligne de mire. « Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas » Les islamistes et les ultra-révolutionnaires refusent, quant à eux, que le militaire de 74 ans – participant au coup d’État qui a propulsé Mouammar Kadhafi au pouvoir en 1969 –, joue un quelconque rôle dans la nouvelle Libye. « Khalifa Haftar ne peut être écarté du cadre », assène Ahmed Ghiet, député zintani de la CdR. Certes, mais si l’ANL décide de lancer une offensive à l’Ouest, elle n’aura pas le soutien de la ville de Zintan, prévient Saddiq Chmeyssa : « Nous avons un accord régional avec Misrata. Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas. » Une offensive qui se dessine de plus en plus. « La stratégie, c’est de laisser s’épuiser les acteurs entre eux et de voir qui il reste à la fin. C’est avec lui qu’il faudra alors négocier », explique un observateur international. Dans sa bouche, au vu de la dynamique actuelle, cela se traduit par :

S


T u r k e y U R Q U I E

que les brigades de Misrata et de Tripoli se battent jusqu’à épuisement dans la capitale, alors Haftar n’aura plus qu’à intervenir pour la prendre ! Une stratégie que ne renie pas Mohamed Morani, capitaine au sein de l’unité des Forces spéciales, soutien de Haftar à l’Ouest : « L’objectif est d’atteindre 5 000 hommes, nous sommes actuellement 3 500. Quand l’armée [ANL] arrivera à Tripoli, notre rôle sera de sécuriser les sites stratégiques comme les banques et les ministères. » Haftar ou Saïf el-Islam

É G Y P T E

O U D A N

Zintan, qui fournit des combattants à l’ANL et aux Forces spéciales, ne serait pas hostile à la réussite d’une telle opération. Mais, pas question pour cela de rompre les fragiles accords de paix obtenus avec les villes de l’Ouest. Alors, le centre d’opération de l’ANL et le siège des Forces spéciales ont été priés de s’installer à proximité de Zintan mais hors des limites de la ville, comme dans le village de Riyayna. Ne pas jouer les vassaux de Haftar, tout en facilitant son dessein de prendre Tripoli, difficile pour

Mahmoud Jibril, chef du parti modéré Alliance des forces nationales.

Zintan de tenir cette ligne de crête, mais c’est là-dessus qu’elle est attendue. La ville a également un autre casse-tête à résoudre : Saïf el-Islam. Le fils de Kadhafi bénéficiait jusqu’à récemment d’un traitement VIP de la part de la brigade de Ajmi al-Atri : il avait accès à Internet – « il est constamment sur Viber », révèle, amusé, un diplomate occidental – et jouissait d’une relative liberté de déplacement. En mars, voyant que les conditions de détention très lâches faisaient jaser dans l’opinion publique, le conseil militaire de Zintan a décidé de retirer la garde de Saïf el-Islam à Ajmi al-Atri pour s’en occuper. Si ses libertés de mouvements ont dû se restreindre, elles ne doivent pas être totalement nulles, tant Saïf el-Islam, qui a gardé ses contacts nationaux et internationaux, demeure une carte maîtresse. Depuis que la Chambre des représentants a voté une amnistie en faveur des kadhafistes, de nombreux cadres sécuritaires de l’ancien régime, exilés notamment en Égypte, ont rejoint les troupes de Haftar. Un renfort qui n’est pas passé inaperçu au niveau interna-

tional : un axe Russie-Égypte-Algérie se dessine pour soutenir l’avancée de Haftar à l’Ouest. « En soutenant Haftar, la Russie mise sur la seule personne qui leur semble pouvoir stabiliser la Libye », analysait, en mars à la radio RFI, Pierre Razoux, directeur de recherche à l’Irsem (Institut de recherche stratégique de l’école militaire). Dans l’hypothèse d’une victoire de l’« Armée nationale libyenne » à Tripoli et d’un Haftar trop gourmand, Zintan pourrait jouer Saïf el-Islam afin de contrebalancer les vues de Haftar, qui reste pour beaucoup de leaders de la Tripolitaine comme un homme venu de Cyrénaïque, de l’est du pays. Pour l’heure, Zintan est la seule entité libyenne à avoir un atout maître à abattre quelle que soit la direction que prendra le pays. Une capacité à retomber toujours sur ses pieds propre à Zintan qui est « à la fois tribale et urbaine », comme le souligne Wolfram Lacher, chercheur au sein de l’Institut allemand SWP pour les affaires internationales et de sécurité. n


Maghreb Maroc

Le retour de la technocratie Après leur large victoire électorale d’octobre 2016, les islamistes du PJD peinent à former un nouveau gouvernement. Ils ont dû sacrifier leur leader Abdelillah Benkirane pour parvenir à un compromis politique. Retour sur une partie d’échecs. Rabat, Olivier Deau

L

a direction du PJD, le parti islamiste Justice et développement, est passée maître dans cet exercice singulier de la politique marocaine, celui de décrypter les messages des commis d’un État dont de larges pans échappent à son emprise. Malgré cinq ans au pouvoir, à la tête d’une coalition de partis, le PJD n’exerce pas un contrôle sur la totalité de l’exécutif. Ce n’est pas une première : « Jamais dans l’histoire du Maroc, ou peut-être très fugitivement avec le gouvernement d’Abdallah Ibrahim (1958-1960), un parti politique, aussi puissant soit-il, n’a tenu seul les rênes de l’État », explique un historien. Le Palais royal exerce de fortes prérogatives sur les aspects régaliens ou stratégiques. Aucun acteur politique ne lui en conteste d’ailleurs la légitimité, inscrite dans la Constitution. Au cours de son histoire politique, et plus récemment avec les vents du Printemps arabe et la Constitution de 2011, des mouvements politiques de toutes tendances avaient nourri l’espoir d’un ancrage démocratique plus fort des institutions politiques ; ils sont régulièrement déçus. « Comment, après cinq mois de blocage politique, en est-on arrivé à la formation d’un nouveau gouvernement, certes présidé par un islamiste, mais où plane le sentiment étrange d’un arrangement avec la règle démocratique ? », se pose – faussement naïf – Taoufik Bouachrine, éditorialiste du quotidien Akhbar el youm. Pour comprendre, il faut retisser le fil des événements de ce quinquennat 52 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

du PJD. Entamé en 2011, ce mariage de raison entre la force électorale du parti et une élite d’État, la « technocratie », bien formée, habituée aux affaires gouvernementales, mais en peine lorsqu’il s’agit de concourir au suffrage universel, ne s’est jamais transformé en mariage d’intérêt et encore moins en mariage d’amour. Un chef de gouvernement contre l’État La dernière séquence du feuilleton politique s’est jouée, lors de la soirée électorale législative, le 6 octobre 2016, devant les Marocains – tout du moins ceux encore intéressées par le jeu politique. Par écrans interposés se joue un échange muet entre le PJD et l’État. Alors que toute la direction du parti est réunie pour attendre la proclamation des résultats électoraux, le malaise s’installe peu à peu. Le ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, tarde à prendre la parole. Cette annonce rituelle n’interviendra qu’à une heure avancée de la nuit. Le ministre sortant de la Justice, Mustapha Ramid, cadre important du parti islamiste, vitupère contre son collègue de l’Intérieur, et choisit de s’afficher aux côtés de son chef de gouvernement sortant, Abdelillah Benkirane, lorsque celui-ci et les cadres du parti choisissent de griller la politesse au ministre de l’Intérieur et de tenir une conférence de presse pour acter leur victoire. Leur air est pourtant grave et contraste avec leur performance

électorale. En cinq ans, le parti gagne 500 000 voix et remporte vingt sièges de plus à la Chambre des députés. Il ne semble subir ni l’usure ni le poids des responsabilités gouvernementales. Pourtant, il vient bien de recevoir un premier message. Cette capacité à durer au gouvernement sans s’user beaucoup, tous l’attribuent à un homme, Abdelillah Benkirane. Le secret de sa santé politique est d’assumer en un même personnage le rôle du chef de gouvernement qui place son action sous le sceau de la volonté royale, et celui de leader d’un parti campant l’opposition aux « forces obscures de l’État » (le « tahakkoum » un vocable qu’il a forgé lors de cette der-


Le roi Mohammed VI entouré du prince héritier Moulay Hassan, de son Premier ministre Saadeddine Othmani et des membres du nouveau gouvernement.

nière campagne pour fustiger les forces politiques non élues). Le Roi le reconduit à son poste à l’issue de la victoire, à la seule, mais importante condition de réussir à former un gouvernement. Les saillies de campagne du chef de gouvernement contre les commis de l’État ont néanmoins déplu. Les limites du domaine de souveraineté D’ailleurs, durant ces cinq dernières années, Benkirane a affiché des intentions de sonder les résistances sur certains dossiers symboliques : le premier d’entre eux étant l’Éducation nationale, dirigée par le technocrate Rachid Belmokhtar. Le ministre a créé des sections interna-

tionales en langue étrangère dans les lycées publics, ce qui n’est pas du goût du chef de gouvernement. Qu’à cela ne tienne, le ministre campe sur sa réforme, soutenue en haut lieu. Deuxième escarmouche, Benkirane conteste en 2015 la prérogative du ministre de l’Agriculture, le milliardaire Aziz Akhannouch, d’être l’ordonnateur d’un fonds de développement agricole très bien doté. Dans les têtes, passe l’idée que cette manne pourrait être une ressource utile pour qui veut séduire électoralement le fellah (paysan) marocain. Là encore, Benkirane perd l’arbitrage, Akhannouch reste bien l’ordonnateur des dépenses. Troisième terrain de bataille symbolique : le ministère de l’Intérieur lui-même, cœur de l’admi-

nistration marocaine. Benkirane propose qu’il soit scindé entre compétences de police, compétences d’accompagnement territorial mais aussi et surtout de le décharger de la gestion des élections. De quoi créer de solides suspicions chez les cadres de ce ministère régalien. Nouveaux jeux d’alliance Est-il étonnant alors que les négociations s’enlisent pour le chef du gouvernement qui peine de plus en plus à capitaliser son succès électoral d’octobre ? Un de ses alliés politiques de circonstance, qui lui aurait donné l’appoint majoritaire nécessaire, le parti de l’Istiqlal, tombe en décembre sous le coup d’une critique violente de l’État au motif des déclaMai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 53


Maghreb Saad-Eddine El Othmani

rations tonitruantes de son dirigeant, Hamid Chabat, sur la marocanité de la Mauritanie. En pleine séquence stratégique de réintégration du Maroc au sein de l’Union africaine, Chabat est discrédité par ce faux-pas. Benkirane capte parfaitement le message politique. Il doit renoncer à sa grande coalition avec l’Istiqlal et se résoudre à composer et à se tourner vers d’autres partis, au premier chef d’entre eux le RNI, repris en main à l’issue de sa modeste performance électorale par le ministre Akhannouch. « Que pèsent 125 députés du PJD face à un groupe de 37 députés RNI qui détiennent la clef de la majorité ? » Au cours de ses négociations gouvernementales, Benkirane cherchera en vain à répondre à cette question et fera les frais de sa mauvaise estimation du rapport de forces. Enfin, un troisième et dernier message tombe comme par communiqué du Palais royal : face à l’enlisement, Benkirane est déchargé de ses fonctions provisoires de chef de gouvernement et le lendemain son condisciple de parti, Saad-Eddine El Othmani, est nommé pour conduire les négociations. Le parti accuse le coup, son secrétaire général en tête. Il a cédé son poste de député lors de sa nomination, il ne peut pas le reprendre. Il ne pourra pas non plus rester secrétaire général du parti, terminant son troisième mandat. 54 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Benkirane est mat. « Tactiquement le coup est parfait, mais sur le long terme la manœuvre est risquée » explique un éditorialiste libéral. Les technocrates au nouveau gouvernement Aïcha Akalay, la directrice de rédaction de l’hebdomadaire libéral Tel Quel, est plus véhémente : « Dans ce pays, la démocratie est devenue un hobby du dimanche », écrit-elle. Le parti vainqueur dans les urnes est défait dans la négociation. Les libéraux autant que les islamistes, craignent que cette situation ne prolonge la désespérance démocratique et un discrédit pour les institutions. Pragmatique, le PJD comprend qu’il ne peut pas s’opposer, ni en droit, ni politiquement, aux communiqués royaux. Il accepte que sa victoire élec-

Le PJD ne peut pas s’opposer, ni en droit, ni politiquement, aux communiqués royaux. Le parti doit accepter que le gouvernement reflète la majorité électorale tout en intégrant des technocrates sans appartenance partisane.

torale ne pèse pas décisivement dans les arbitrages et finalise des négociations qui actent un équilibre entre le nombre des ministres RNI, ceux du PJD, mais surtout laissent place à un large pôle technocratique sans appartenance partisane. La symbolique des nominations est forte puisque Aziz Akhannouch, patron du RNI, ministre de l’Agriculture, paraît plus puissant que jamais. Mohamed Hassad, le ministre de l’Intérieur sortant, est nommé à l’Éducation nationale ; un autre technocrate, le préfet de Rabat, Abdelouafi Laftit, prend l’Intérieur alors qu’il a connu des démêlés médiatiques avec le PJD, en amont des élections. Au PJD, les cadres et la base renâclent contre ce qu’ils estiment être une « victoire volée » et contre la nomination de leur numéro 2, dont certains osent la comparaison avec celle de Ben Arafa, sultan nommé par les colonisateurs français, lorsqu’ils choisissent d’exiler Mohammed V, le sultan légitime, pour cause d’inclination trop forte pour l’indépendance. L’image est forte, elle est forgée pour marquer les esprits et inciter les militants à une forme de résistance. Pourtant, tous les analystes en conviennent, aucune règle constitutionnelle n’a été violée par le Palais ; ce qui n’empêche pas les réactions désapprobatrices. « Tant il a professé le credo de la transition démocratique et inscrit dans le marbre constitutionnel l’option démocratique, le pouvoir a créé des attentes fortes dans la société », explique Abdelmalek El Ouazzani, politologue. D’autres analystes, dont l’universitaire Mohamed Tozy, mettent en perspective le fait que « le poids de l’élection n’a jamais été aussi fort puisque malgré tout le souverain est obligé d’en prendre en compte les résultats ». Le conflit des légitimités, entre la compétence technocratique et les représentants élus, semble désormais arbitré, à travers un gouvernement à parité ; néanmoins, cet épisode laissera une trace durable dans les mémoires des militants. « Les dirigeants du PJD sont de fins politiques qui s’adaptent au rapport de force ; mais d’une part, il n’est pas sûr que sa force électorale décroisse, d’autre part, il se peut que les plus jeunes cadres du parti se forgent une conscience politique plus conflictuelle et revendicatrice après cet épisode », observe un diplomate en poste à Rabat. n


Maroc

Dakhla, la porte entrebâillée vers l’Afrique Le Maroc multiplie les initiatives pour séduire l’Afrique. Dans cette offensive diplomatique, la ville de Dakhla, au cœur du Sahara occidental, se veut la porte du Royaume sur l’Afrique subsaharienne. En a-t-elle tous les atouts ?

P O RTUGAL ESP AG N E Tanger Rabat

MAD ÈRE (PO RT.)

Casablanca

Agadir

ÎL ES CANARIES (ESP.)

El’Ayoûn

AL G ÉRI E

Boûjdoûr Dakhla

Dakhla, Jean-Michel Meyer, envoyé spécial

E

nfermée sur une bande de terre de près de 40 kilomètres bordée par l’océan Atlantique, la ville de Dakhla s’étend tout en longueur. Qualifiée de « perle du sud » et, plus récemment, de « portail du Maroc sur l’Afrique », la cité, plantée sur une presqu’île du Sahara occidental, a plutôt l’air d’une belle endormie. Les habitations forment une grappe de cubes collés les uns aux autres et agglutinés à partir de l’artère principale, le boulevard de l’Allégeance, bordé de drapeaux du Maroc tous les dix mètres. Pour une ville africaine, les rues de Dakhla sont plutôt clairsemées, malgré les 140 000 habitants annoncés par les autorités. Rabat affiche solidement sa présence. Plusieurs antennes régionales de son administration – agriculture, équipement, trésor, transport, douanes, etc. – sont regroupées à proximité de l’enceinte du 7e bataillon du Génie. Des petits commerces, principalement des garages de mécanique, des épiceries, des bars, des pizzerias et quelques pharmacies, animent la ville. Car si les eaux alentour sont vantées comme les plus poissonneuses du Maroc, la vingtaine de navires de pêche restent en majorité à quai, tandis que l’activité portuaire demeure bien calme. D’ailleurs, à Dakhla, tout paraît calme. Trop calme ? « La ville a connu un développement consistant ces dernières années, réfute Yanja El Khattat, le président de la région Dakhla – Oued Eddahab, en poste depuis sep-

MAURITANIE

tembre 2015. Il y a 15 ans, elle comptait 35 000 habitants. Elle en recense 130 000 à 140 000 aujourd’hui. Et elle devrait en accueillir entre 200 000 et 250 000 dans cinq à dix ans. » Car les autorités marocaines ont de l’ambition pour Dakhla. « Nous espérons ériger la ville en espace de rencontres et en axe de communication entre le Maroc et sa profondeur africaine. Dans le cadre d’une coopération Sud-Sud rentable et d’un partenariat stratégique et solidaire entre les pays du Sud », a insisté le roi Mohammed VI, dans un message lu le 17 mars 2017, lors du Forum de Crans Montana (lire encadré), à Dakhla, du 16 au 21 mars. De fait, la ville du Sahara occidental est propulsée au cœur de la nouvelle diplomatie du Maroc vers l’Afrique, déployée par le monarque marocain au cours d’une vingtaine de déplacements au sud du Sahara. Un nouveau modèle de développement Ce projet pour Dakhla coïncide avec le retour du royaume chérifien au sein de l’Union africaine, en janvier 2017, et à la demande du Souverain, un mois plus tard, d’intégrer le royaume dans la Cedeao. C’est « la preuve concrète du désir commun de vivre ensemble avec vos frères et sœurs de cette partie du continent et surtout de partager un destin commun », commente Moustapha Cissé Lô, le président du Parlement de la Cedeao, lors du forum de Crans Montana. Sur le plan géographique, miser sur

M ALI

La reconnaissance du Forum Crans Montana Lors de la troisième édition du Forum Crans Montana, à Dakhla, du 16 au 21 mars 2017, une vaste opération de communication a été entreprise pour ancrer aux yeux du monde la légitimité du Maroc sur le Sahara occidental et hisser la ville en tête de pont du royaume vers l’Afrique. Pour le constater, plus de 900 personnes ont été invitées au Forum, venues de 36 pays européens, 27 d’Amérique, 44 d’Afrique et 43 d’Asie et d’Océanie. Une manifestation parrainée par Mohammed VI et placée, cette année, sous le thème : « Vers la nouvelle Afrique du XXIe siècle. » « Dakhla est devenue le laboratoire d’idées, de propositions et de débats de l’Afrique de demain », se réjouit JeanPaul Carteron, le président-fondateur du Forum Crans Montana. Toutefois, le terme de « Sahara occidental » n’a pas eu droit de citer pendant six jours à la tribune, tandis que la ville de Dakhla était magnifiée à plusieurs reprises comme la porte du Maroc vers le sud du Sahara. « La région du Sahara marocain occupe une place de choix dans cette orientation, pour remplir son rôle historique, en tant que trait d’union entre le Maroc et sa profondeur africaine », martèle Jean-Paul Carteron, pour qui « Dakhla est en phase de devenir la Tanger du Sud ».

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 55


Maghreb

Dakhla, située à 300 kilomètres de la frontière avec la Mauritanie, est judicieux. Sur le plan politique, en raison du conflit sahraoui, l’entreprise est compliquée. Pour les Nations unies, le Sahara occidental est toujours un « territoire non autonome. » Quant à l’article 4 de l’Acte constitutif de l’Union africaine, il édicte le principe du « respect des frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance ». Au Maroc, bien entendu, une autre vision domine : « Le statut particulier du Sahara occidental est dans la tête des autres. Nous, nous sommes au Maroc avec les Sahraouis. Ici, c’est le Maroc depuis des siècles », plaide Idriss Senoussi, un investisseur dans le tourisme venu de Rabat. Pour bâtir cette nouvelle Dakhla, le roi a présenté, au printemps 2016, un « nouveau modèle de développement pour les provinces du sud », doté de 77 milliards de dirhams (7,19 milliards d’euros) à investir jusqu’en 2021. Dont une enveloppe de 17,7 milliards (1,65 milliard d’euros) pour la région de Dakhla-Oued Eddahab. « Le programme vise à une mise à niveau de la ville sur tous les plans. Des projets structurants ont été lancés comme la construction d’un port ou le branchement de la ville au réseau national d’électricité. Le programme contractualisé entre l’État et la région concerne tous les secteurs et s’adresse aussi à la formation, l’éducation, la santé ou la culture », détaille Yanja El Khattat. Pour le président du Conseil régional, « ce programme très ambitieux relancera la dynamique économique de Dakhla. Il révolutionnera la région et fera de Dakhla un pôle de compétitivité national et international ». Sur les 17,7 milliards Dh, la région Dakhla-Oued Eddahab débloquera 1,3 milliard Dh. « Nous avons procédé aux premiers versements », assure le président du conseil régional. 56 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Infrastructures et tourisme « Nous aspirons à devenir une plateforme commerciale et un hub de transport et de logistique pour faciliter les échanges entre le Maroc et l’Afrique à travers sa porte du sud », insiste le président de la région. Parmi les projets phares : la construction du port Atlantique, « le plus grand port de pêche d’Afrique », promet-il. Situé à 70 kilomètres au nord de Dakhla, il entrera en activité en 2022 pour un coût total de 6,6 milliards Dh (620 millions d’euros). Le lancement des appels d’offres est proche. « Pour accroître la valeur ajoutée locale », six conserveries, dont la construction est financée par des investisseurs privés marocains, fortifieront un secteur de la pêche qui devrait créer 8 000 emplois dans les trois ans. Dans l’agriculture, une usine de dessalement d’eau de mer, un investissement de 1,3 milliard Dh (121 millions d’euros), devrait entrer en activité en 2018 au plus tard. Elle devrait produire 100 000 m3 d’eau par jour pour irriguer 5 000 hectares de terres agricoles. Dans les infrastructures routières, l’agrandissement à 9 mètres de la route de Laâyoune à Dakhla, permettra de rallier l’Afrique subsaharienne à l’Europe via une autoroute. La création d’une zone franche à la frontière mauritanienne est également prévue. Le tourisme est un autre levier pour ancrer la présence du Maroc au Sahara occidental et lui ouvrir les portes des marchés subsahariens. Première des-

Première destination du royaume pour les sports nautiques, Dakhla est un spot reconnu de kite surf.

tination du royaume pour les sports nautiques, Dakhla est un spot mondialement reconnu dans le kite surf, le surf et la planche à voile. L’homme d’affaires Idriss Senoussi investit depuis 2007 dans ce créneau avec Dakhla Attitude et ses 80 bungalows, face à l’île du Dragon. « Au départ, il n’y avait rien. Nous étions en plein désert. Tout était un problème : l’électricité, l’eau, les ressources humaines, etc. », se souvient-il. Depuis, il a construit, avec un partenaire français, à quelques kilomètres de là, un deuxième hôtel, Océan Vagabond. Un troisième, Dakhla West Point, « totalement éco-responsable », vient d’être inauguré. Et un quatrième hôtel, haut de gamme, est prévu pour la fin de l’année à 2 kilomètres au nord de la ville. « Nous représentons 50 % de l’offre hôtelière », se félicite Idriss Senoussi. Et cela marche : d’un vol par semaine depuis Casablanca, la fréquence est passée à un vol par jour. Le besoin de croissance inclusive « Nous vivons en toute sécurité ici. La paix permet un développement normal. C’est une fierté de servir notre pays à notre manière », poursuit l’entrepreneur, devenu l’un des ambassadeurs de « la diplomatie du kite surf ». Les autorités ont bien compris que « lorsque les jeunes du monde entier arrivent ici pour pratiquer le kite surf et qu’ils communiquent positivement sur la région grâce aux réseaux sociaux, cela est bien plus crédible que le discours de politiques ». L’ouverture de la ville vers l’Afrique sert aussi le business. « Des investisseurs venus du Sénégal et de Zanzibar nous ont consultés sur notre concept combinant sport et écotourisme », relève Idriss Senoussi. Toutefois, des notes dissonantes subsistent. « Nous partageons presque la même culture et les mêmes traditions que les tribus en Mauritanie, il ne faudrait pas l’oublier. Nous craignons aussi de ne pas bénéficier suffisamment, surtout les jeunes, des retombées économiques et de ces investissements », souligne le fils d’un chef d’une tribu sahraoui de Dakhla. « Créer un hub est une très bonne idée. Le potentiel d’affaires avec l’Afrique subsaharienne doit être amplifié. Mais ici, on fait des affaires en famille, entre tribus. Il faudrait dépasser cet état. Peut-être que les importants investissements annoncés permettront à la ville de prendre une nouvelle dimension », tempère un acteur économique de Dakhla. n


Économie Maroc

LES AMBITIONS DU TOURISME DURABLE Rabat a ouvert les festivités de l’Année internationale du tourisme durable, décrétée par les Nations unies. Désormais, les coûts n’apparaissent plus comme un frein aux investissements responsables. Casablanca, Marie-France Réveillard, envoyée spéciale

L

a structuration de ses politiques incitatives atteste qu’audelà d’une simple tendance, le Maroc s’est résolument engagé dans une redéfinition de son mode de production. Cependant, le tourisme marocain ralentit et peine à se développer, tout comme dans l’ensemble de l’Afrique francophone. Pour stopper la crise, le royaume s’est lancé dans de grands travaux, cherchant à consolider le segment du « tourisme durable » : « Le tourisme est le deuxième contributeur de richesses du PIB (12 %). Il recouvre plus de 500 000 emplois directs, soit près de 5 % de l’emploi. À terme, nous ne souhaitons plus parler de tourisme durable car la dimension environnementale sera incluse dans chaque projet. Ce n’est pas une mode ! », précise Nada Roudiès, secrétaire générale du ministère du Tourisme, à l’occasion de la deuxième Journée marocaine du tourisme durable et responsable, qui s’est tenue début mars 2017. 58 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Ce secteur clé affiche toutefois une baisse sensible, de 2,6 % en un an (à août 2016) par rapport à l’année précédente, selon les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). Les arrivées internationales ont diminué de 5,6 % tandis que le tourisme national a légèrement progressé (1,7 %). Le nombre de nuitées est en recul, y compris pour les destinations les plus prisées comme Marrakech (-3 %), Agadir (-5 %) ou Fès (-20 %). Toutefois, les recettes générées par l’activité touristique des non-résidents ont augmenté de 3,4 % à 26,3 milliards de dirhams au 1er semestre 2016 (2,46 milliards d’euros).

Le Maroc poursuit ses efforts et s’est fixé des objectifs ambitieux dans le cadre du programme Vision 2020 : le pays veut intégrer le palmarès des 20 plus importantes destinations au monde en matière de développement durable. Cherchant à s’imposer comme la destination phare du pourtour méditerranéen, le plan national prévoit de doubler la taille du secteur, de tripler le nombre de voyages domestiques et de multiplier par deux la capacité d’hébergement (+200 000 lits dont 150 000 hôteliers et 50 000 assimilés). Au niveau national, un comité de pilotage public privé doit assurer la coor-

Dans un climat économique favorable aux investissements, les projets touristiques sont désormais soumis à de nouvelles normes environnementales de construction et se tournent vers les régions désenclavées.


dination des projets et les arbitrages. Enfin, des Agences du développement touristique seront créées dans chaque région, représentées par les Conseils régionaux et provinciaux du tourisme. Une dynamique incitative et inclusive Poursuivant ses réformes structurelles, le Maroc s’est orienté sur la libéralisation du commerce extérieur et sur l’ouverture du système financier. Parallèlement, l’accélération de la mobilisation du foncier, la simplification des procédures administratives et l’introduction de nouveaux systèmes d’investissement ont permis de renforcer le marché secondaire. Le ministère du Tourisme a créé de nouveaux mécanismes d’appui tel que Renovotel : ce fonds de financement conjoint avec les banques est consacré à la mise à niveau des unités hôtelières et au financement de projets d’investissements matériels et immatériels (hormis l’augmentation de la capacité litière). L’engagement du Maroc, à travers la multiplication de programmes incitatifs, s’inscrit dans une logique inclusive où la main-d’œuvre locale est favorisée à hauteur de 80 % dans les grands projets hôteliers. « Le tourisme doit permettre le développement économique et social au niveau national, régional et local. C’est une priorité pour nous », insiste Aziz Akhannouch, ministre du Tourisme du Maroc par intérim. Au niveau international, le royaume prévoit de doubler ses parts de marché en Europe et d’attirer 1 million de touristes issus des marchés émergents. D’ici à 2020, le programme touristique marocain devrait permettre la création de 470 000 emplois directs, d’accroître les recettes touristiques à hauteur de 140 milliards de dirhams et d’augmenter de deux points la part du tourisme dans le PIB. « Green label » et diversification Dans cet environnement favorable aux investissements, les projets touristiques sont désormais soumis à de nouvelles normes, comme l’explique Nada Roudiès : « Les Resorts doivent être dotés d’une station d’épuration et respecter des limites concernant la densité du sol, la hauteur de construction et le trait

Léthargie dans l’espace francophone Si le cadre réglementaire marocain favorise les initiatives touristiques panafricaines, de nombreux freins viennent limiter le développement du secteur en Afrique francophone, comme l’insuffisance de l’offre touristique dans certaines zones. De plus, « le tourisme a été sévèrement touché par la crise Ebola, y compris les zones éloignées de l’épicentre », explique Zhu Shanzhong, le directeur exécutif de l’OMT (Organisation mondiale du tourisme). « L’Afrique rencontre aussi des problématiques liées au terrorisme, à la sûreté du territoire et à la sécurité des personnes. L’OMT encourage les touristes à retourner dans ces destinations car c’est une façon de lutter contre le terrorisme. » Pour Tahirou Barry, le ministre de la Culture et du tourisme du Burkina Faso, pas question de céder à la menace : « Nous aménageons actuellement les principaux sites touristiques tels que la Cour royale de Tiébélé, la mosquée de Bobo-Dioulasso bientôt classée au patrimoine mondial de l’Unesco, ou encore les hauts-fourneaux de Kaya, sans oublier le futur Memorial Thomas-Sankara. Les contrôles sont permanents et la présence des forces de sécurité a été renforcée. D’ailleurs le Fespaco s’est tenu de façon idéale. » Malgré le succès du festival, le risque n’incite pas au retour des touristes en dépit des ambitions burkinabè : « Aujourd’hui le secteur représente 3,7 % du PIB, c’est moins qu’avant les attentats de janvier 2016, mais nous souhaitons atteindre 8 % à l’horizon 2020. » La zone sahélienne est sinistrée. L’Ouest francophone est confronté à La mosquée de de trop nombreux blocages logistiques, Bobo-Dioulasso parallèlement à la menace terroriste et à bientôt classée au patrimoine la hausse de la criminalité liée aux trafics mondial de de stupéfiants. Ces éléments de réponse l’Unesco. expliquent en partie pourquoi le Maroc conçoit, aujourd’hui, davantage de projets en direction de l’Asie ou de l’Union européenne qu’avec ses voisins francophones de l’Afrique subsaharienne. Pourtant, les perspectives sont immenses au regard de la croissance économique et démographique de l’Afrique qui, avec 20 % de la population mondiale (dont un tiers en Afrique francophone), ne représente que 3 % du tourisme international.

de côte sur les zones balnéaires. Nous avons construit des observatoires régionaux de la durabilité pour mesurer notre impact en émissions de GES (gaz à effet de serre). Nous travaillons aussi sur le désenclavement des zones peu matures en associant l’État et les régions isolées avec Royal Air Maroc, dans une logique de cofinancement de nouvelles lignes aériennes. De son côté, l’Office national du tourisme a constitué des fonds régionaux pour améliorer la connectivité des zones touristiques avec les principaux bassins européens ». Le Maroc appuie également des initiatives responsables en soutenant les globe-trotters marocains Yakines (suivis par plus de 200 000 internautes), en récompensant les voyages thérapeutiques dans les montagnes de l’Atlas, en promouvant le tourisme industriel dans la région de Noor-Ouarzazate, culturel

avec la Biennale de Marrakech, musical à travers le festival d’Essaouira ou encore religieux à Tidjane. Pour développer le tourisme au niveau continental, le Maroc dispose de plusieurs atouts. « Des niches comme le tourisme religieux génère l’arrivée de nombreux Sénégalais à Tidjane ou à Fès. Le shopping à Casablanca attire particulièrement la population ivoirienne », remarque Nada Roudiès. Enfin, le Maroc pilote le programme IY2017 : « La signature de la Charte africaine du tourisme durable, signée par 24 pays africains et par l’Organisation mondiale du tourisme pendant la COP22, manifeste une volonté de travailler au niveau continental. L’Afrique a intégré la dimension durable dans le secteur touristique depuis bien longtemps, parfois par nécessité », conclut-elle. n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 59


Économie

L’AFRIQUE, NOUVEL ELDORADO DES ENTREPRISES ALLEMANDES

I

nitialement prévu à Francfort, le premier Forum Allemagne-Afrique Business (GABF) s’est finalement tenu à Berlin. Réunis jeudi 23 mars dans le prestigieux Hôtel Adlon Kempinsky, tout près de la Brandenburger Tor, une brochette d’entrepreneurs triés sur le volet – beaucoup venus d’Afrique du Sud et du Nigeria –, mais aussi des patrons de grands groupes allemands, des diplomates ou des leaders d’opinion, ont débattu sur la meilleure manière de faire des affaires en Afrique. Une idée qui a germé il y a un an à Madrid entre les quatre partenaires de ce forum (DMWA Resources, Centurion Law Group, Mosilo et DLO Energy) dont l’objectif était de mieux impliquer le secteur privé ; ce, alors que la chancelière Angela Merkel multiplie les déplacements en Afrique depuis plusieurs mois. Certes, ce n’est pas la première fois que les milieux économiques allemands s’intéressent au continent ; 60 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

des organisations très connues outreRhin comme l’Association pour l’Afrique de l’économie allemande (Afrika-Verein der deutschen Wirtschaft) œuvrent depuis des décennies aux côtés des institutions allemandes de coopération que sont la KfW, la GIZ et la DEG afin de favoriser le commerce et les échanges et, plus récemment, donner une « nouvelle image de l’Afrique en Allemagne ». Mais, comme l’ont souligné les organisateurs du GABF lors des différentes tables rondes, il reste encore beaucoup à faire pour surmonter l’attentisme, voire la méfiance du Mittelstand. Ce réseau de PME allemandes, très dynamique à l’export dans d’autres régions du monde, est quasiment absent sur le continent et a besoin d’être rassuré pour se lancer. D’autant que les risques à l’export ne sont pas assurés à 100 % en Allemagne, ce qui oblige les chefs d’entreprise à davantage de circonspection.

La présidence allemande du G20 a ouvert la voie. Au-delà des engagements politiques, l’Allemagne veut multiplier ses partenariats en Afrique pour ne pas se laisser distancer par la Chine, l’Inde et la Turquie. Berlin, Christine Holzbauer, envoyée spéciale

Partenariat économique stratégique Invité d’honneur du GABF, l’ancien président béninois Thomas Boni Yayi s’est réjoui que, sous la houlette d’Angela Merkel, l’Afrique soit devenue « un sujet majeur de la présidence allemande du G20 ». Dans son discours d’ouverture, il a d’ailleurs appelé la Chancelière à conclure « un partenariat économique stratégique avec l’Afrique, similaire aux partenariats que le Royaume-Uni, la France, l’Inde et la Chine ont déjà noués avec le continent ». Tout en reconnaissant que la crise des réfugiés avait également « mis l’Allemagne sur les radars de la plupart des pays africains ». Pour Thomas Boni Yayi, il est grand temps que les investisseurs allemands intensifient leurs activités en Afrique compte tenu des atouts que le continent peut leur offrir : « Des gisements minéraux à foison, des terres arables abondantes, une forte croissance démographique et une


stabilité politique accrue grâce à une meilleure gouvernance. » Avant de conclure : « L’agriculture, les mines, la production manufacturière ainsi que le pétrole et le gaz sont les principaux secteurs qui nécessitent des investissements étrangers en Afrique. Une implication accrue de l’Allemagne aidera à créer des emplois pour les jeunes Africains avec des retombées non négligeables sur le niveau de vie des populations. Ce qui est, finalement, aussi dans l’intérêt de l’Europe. »

Thomas Boni Yayi

L’avenir, c’est aujourd’hui Un point de vue que partage Guillaume Doane, directeur exécutif du GABF et président de African Branding Corporation, qui insiste sur les avantages que le continent peut tirer dans la création de coentreprises avec des sociétés allemandes. « Les choses évoluent rapidement en Afrique, affirme-t-il, car même si le continent ne représente actuellement que 2 % du commerce extérieur de l’Allemagne, il y a beaucoup d’opportunités pour développer les liens économiques entre les deux partenaires. » Pour ce Franco-américain qui vit en Afrique du Sud, le savoir-faire allemand est « en adéquation avec les besoins actuels de l’Afrique ». Il cite notamment les énergies renouvelables « qui représentent environ 30 % du mix énergétique de l’Allemagne ». Or, l’expertise allemande dans ce secteur pourrait, selon lui, être déployée sur le terrain afin d’aider les gouvernements africains à résoudre les énormes carences énergétiques du continent. Même son de cloche du côté de Sébastian Wagner, directeur exécutif de DMWA Resources, pour qui il faut arrêter de répéter que l’Afrique est un continent d’avenir, « mais venir s’y investir dès maintenant ! ». Il en veut pour preuve les nombreux projets d’infrastructure « majeurs » en cours d’exécution à travers le continent qui stimulent la demande d’acier. « Environ 18 millions de tonnes

d’acier seront nécessaires en Afrique d’ici à 2020, ce qui va créer de formidables opportunités d’investissement dans la production du métal », affirme-t-il. Long-termisme allemand Plusieurs intervenants n’ont pas manqué de souligner la différence entre « la rigueur » de la culture commerciale allemande et « la vitalité » de faire des affaires en Afrique. Si ce décalage semble avoir profité, pour l’instant, à des pays comme la Chine, l’Inde ou la Turquie, la stratégie allemande d’avancer prudemment et d’investir dans la durée « devrait s’avérer payante à long terme ». Avec humour, la représentante de Siemens au Nigeria, Onyecheye Tifase, ose

Certes, l’Afrique manque d’infrastructures et les transactions ont un coût élevé. Mais les Allemands sont à l’affût d’opportunités, comme dans la production de biens de consommation, en particulier l’agroalimentaire, où il existe un énorme marché.

cette comparaison : si la Chine donne l’impression de vouloir « flirter » avec le continent, « l’Allemagne, elle, est perçue comme voulant réaliser un mariage, plus souvent de raison, il est vrai, que d’amour ! ». Roger Haller, vice-président Afrique de Siemens, explique que si l’Allemagne semble être en retrait – notamment des pays francophones – ce n’est qu’en apparence : « Nous sommes présents depuis des lustres dans un pays comme le Sénégal par l’intermédiaire de notre filiale belge et donc répertorié comme tel. » Le DAX est africain Il n’en reste pas moins que, comme l’a décrit Marc-Peter Zander, les préjugés négatifs à l’égard de l’Afrique ont la peau dure. À l’aide d’une carte censée montrer comment l’Afrique est perçue en Allemagne, le PDG d’Africon s’amuse : à en croire les peureux, le continent se résume à trois zones de danger : la maladie Ebola, le fléau de Boko Haram et un immense désert hostile. « Évidemment, il n’en est rien et la vitalité des échanges dans les trois pays privilégiés par les invesMai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 61


Économie

La représentante de Siemens au Nigeria, Onyecheye Tifase.

tisseurs allemands, Afrique du Sud, Nigeria, Algérie, sont là pour en attester. ». De surcroît, « la presque totalité des trente principales sociétés allemandes cotées à la Bourse de Francfort sont déjà impliquées en Afrique ». D’où l’intérêt de conférer un caractère annuel à une manifestation en « B to B » comme le GABF, argue-t-il, afin de « développer des nouveaux concepts commerciaux et sociaux pour façonner les entreprises et les institutions économiques et politiques ». 62 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Parmi les principaux défis auxquels sont confrontés les investisseurs allemands en Afrique, les participants ont mis l’accent sur les goulots d’étranglement que représentent le manque d’infrastructures et les coûts élevés des transactions. Ils ont également discuté des nouvelles opportunités dans la production de biens de consommation, en particulier les aliments et les boissons pour lesquels il existe un énorme marché.

Invités à venir présenter les atouts de leur pays, les représentants de l’Ouganda, du Kenya, de la Guinée équatoriale et du Rwanda, ont pu faire valoir leurs avantages comparatifs. Ainsi, selon Johnny Muthahi Muhindo, le numéro 2 de l’ambassade ougandaise en Allemagne, l’adhésion de l’Ouganda à la Communauté est-africaine (CEA) a transformé ce pays en « une passerelle » pour accéder aux autres marchés d’une région en plein essor. Le pays offre aux investisseurs des opportunités dans le développement des infrastructures pour son industrie d’hydrocarbures naissante. Parallèlement, l’Ouganda veut investir dans le secteur du tourisme, dans l’agriculture et la transformation des aliments. Parmi les incitations offertes par son gouvernement figurent les terres gratuites pour l’agriculture à grande échelle, les congés fiscaux et le soutien administratif. Nouveaux marchés Carole Kariuki, directrice générale de l’Alliance du secteur privé du Kenya (KEPSA), a souligné quant à elle l’attractivité accrue de son pays – où la Chancelière allemande s’est rendue récemment en visite officielle accompagnée d’une forte délégation –, grâce à la taille grandissante de sa classe moyenne. Le PIB du Kenya, de 55 milliards de dollars, représente environ 40 % de l’économie régionale. Le pays est aussi une porte d’entrée pour faire des affaires dans la région, car les biens et services produits au Kenya peuvent être vendus dans toute la CEA. Au-delà de ces nouvelles destinations susceptibles d’intéresser les investisseurs allemands, qui restent majoritairement anglophones, l’attrait réside aussi, selon Erick Yong, fondateur et PDG de Greentec Capital, dans les nouveaux secteurs d’activité. Créé il y a un an, Greentec, qui jouit du soutien de la GIZ, l’agence allemande de coopération, entre au capital de start-up africaines à fort potentiel de croissance. « Nous sommes les seuls, pour l’instant, en Allemagne sur ce créneau. Mais la détermination des autorités allemandes à aider de plus en plus les populations à s’aider elles-mêmes laisse présager un boom pour les actions d’entreprises africaines », prédit cet entrepreneur d’origine camerounaise qui est né en Allemagne et vit à Stuttgart. n


Opinion

Pour en finir avec l’afro-pessimisme Face à l’image parfois négative de l’Afrique dans les médias occidentaux, les faits ont la peau dure : la croissance économique est solide, les termes de l’échange sont favorables et l’optimisme reste de mise. Par Christian d’Alayer

A

vec la baisse relative des prix des matières premières, l’afro-pessimisme a d’autant fait sa réapparition que nombre d’émigrés africains en France, surtout les intellectuels, restent très aigris vis-à-vis de leur patrie d’origine. Ajoutons à cela la petite voix des ONG, au regard combien parcellaire sur le continent, et l’on obtient une image plutôt catastrophique de pays qui, pourtant, ont fait la preuve de leur dynamisme ces dernières décennies. Image qui revient aujourd’hui en force depuis qu’il se confirme que le Nigeria et l’Afrique du Sud ont enregistré une très faible croissance économique en 2016. Il apparaît donc nécessaire de rétablir la vérité sur cette réalité. Voici tout d’abord la situation économique sous la forme d’un graphique et de deux tableaux qui prouvent de nombreuses évidences : Tout d’abord, il y a une corrélation évidente entre la hausse du prix des matières premières et l’accélération de la croissance africaine. A contrario, on pourrait penser qu’inversement, une baisse des prix des matières premières entraînerait ipso facto une décélération de cette croissance. Pourtant, si on regarde l’origine de la décélération globale en 2011, 2013, 2014 et 2015, on voit très nettement qu’elle provient essentiellement de l’effondrement de la croissance dans les pays d’Afrique du Nord suite au Printemps arabe. L’impact de la baisse des prix des matières premières sur la croissance africaine ne se fait réellement sentir qu’en 2016, si les premières estimations de la Banque mondiale se confirment. Or, et même sans faire appel à d’autres estimations moins pessimistes, on voit (cf. tableau 3) que les deux plus gros blocs

de l’Afrique subsaharienne, l’Est et l’Ouest, ont continué à croître avec vigueur. En Afrique de l’Ouest, on peut d’ailleurs se demander comment la Cedeao a pu enregistrer l’an dernier une croissance de plus de 6 % avec un Nigeria qui aurait stagné ! Sans doute l’Angola a-t-il fini par pâtir de la baisse des prix du pétrole. Bien sûr, l’Afrique centrale souffre de l’instabilité politique avec Boko Haram et les divisions au sein des populations de la République centrafricaine. Pourtant, et c’est le dernier point que montrent les tableaux et le graphique, les prix des matières premières sont loin de s’être effondrés. J’ai déjà évoqué l’indice Mundi dans ces colonnes en remarquant que le prix moyen des matières premières avait été multiplié par 5 de 2000 à 2015 et par 3,5 seulement ces deux dernières années, toujours par rapport à l’an 2000. Ce qui se confirme au niveau du prix du pétrole en Europe. Des chiffres supérieurs à ce qui est observé du côté des denrées tropicales, principalement exportées par les pays africains en sus du pétrole et des minerais : là, on enregistre un simple triplement. On le confirme : il n’y a pas effondrement ces dernières années et les exportations ont rapporté toujours nettement plus qu’en 1990 ! Matières premières : pas de panique La croissance africaine est donc loin d’être cassée par le soi-disant effondrement du prix des matières premières. Et, ce, contrairement aux affirmations de certaines grandes banques qui ont mis en avant des « cycles » de prix pour annoncer une baisse durable desdits prix. Il y a ralentissement de la croissance en Chine, certes, et poursuite de la stagnation en Occident.

1- Prix du baril de pétrole depuis 1970 en $ 140 120 100 80 60 40 20

2015

2010

2005

2000

1995

1990

1985

1980

1975

1970

0

Source : France-Inflation.com

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 63


Opinion

Prix industriels** (indice au mois de juillet)

1993

14,9

112,8

74,5

69,4

1994

14,5

141,5

166,2

74,2

1995

11,7

126,1

106,6

81,2

1996

15,1

129,7

99,3

84,4

1997

17

135,8

159,6

74,4

1998

11,1

119,2

127,5

93,1

1999

18,3

99,8

103,3

76,2

2000

30,3

100,3

101,2

78,7

2001

28,6

96,1

89,2

98,4 91,3

2002

25,9

108,5

108,5

2003

24,9

115

95,5

81

2004

31,2

123

89,7

77,7

2005

47,8

129

99

97

2006

58

133,5

102,4

110,9 160,2

2007

56

174,7

118,5

2008

84,6

260,6

140,4

159,2

2009

46

203,3

138,7

149,3

2010

58,9

214,5

169,7

117,4

2011

81,6

269,7

188,2

168,4

2012

83,2

274,5

170,9

197

2013

82,3

262,4

142

179,5

2014

79,2

284,6

181,3

158,1

2015

50,8

261,4

227,4

161,1

2016

40,8

256,1

215,8

155,5

janv-17

51,6

242,5

196,8

156,8

Source : INSEE * Base 100 au 1er janvier 2000 ** Prix des matières premières industrielles telles qu’oléagineux ou caoutchouc…

Donc tassement des prix tant des produits dits « de base » que des matières premières industrielles. Si vous regardez les prix payés par les Français, vous voyez toutefois que ce tassement n’est pas catastrophique pour les exportateurs. Même en ce qui concerne le pétrole : car à 100 dollars le baril, l’offshore profond et le gaz de schiste deviennent rentables. À 50 dollars, prix tout de même 3,5 fois plus élevé qu’en 1990, cette rentabilité est moins évidente et la production est plus aisée à contrôler par l’OPEP. Investir avant de répartir

3- Croissance économique de l’Afrique depuis 1990 (en %) 10

5

Source : CNUCED 64 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

2016

2014

2012

2010

2008

2006

2004

2002

2000

1998

1996

1992

0 1990

L’effondrement économique de l’Afrique est donc une chimère. Qu’en est-il de sa croissance politique et sociale ? Là encore, les oiseaux de mauvais augure mentent : il y a bien deux phénomènes terroristes au Sahel et en Afrique centrale. Phénomènes, il ne faut pas l’oublier, dus aux armes fournies abondamment par l’Europe et singulièrement la France tant à l’armée régulière libyenne qu’aux forces rebelles que les Occidentaux ont grandement aidées à gagner. Mais les terribles guerres congolaises sont pratiquement terminées

et la RD Congo, par exemple, enregistre une forte croissance économique. Idem en Afrique du Nord où le Printemps arabe est derrière : la zone retrouve des indices au vert. Quant à l’Afrique australe que les Cassandre annoncent pratiquement en guerre civile, on observe que le Zimbabwe d’une part a remboursé la Banque mondiale jusqu’au dernier centime, tandis que le pays a renoué avec une croissance forte. Et que, d’autre part, il n’y a pas de meurtres en série de fermiers blancs en Afrique du Sud : c’est un mensonge issu, là, des milieux européens d’extrême droite pour dénigrer le pays le plus puissant du continent et ses dirigeants aujourd’hui noirs. Il existe des tensions, certes, qu’il faudra bien apaiser en donnant des terres aux Noirs. Mais on est loin de la guerre civile. Bien entendu, la période actuelle de constitution du capital économique africain est lui aussi porteur de tensions : tout comme dans l’Europe du xixe siècle, il faut investir avant de répartir et les inégalités accompagnent toujours ces nécessaires capitalisations. Voyez la Chine ! Voyez la Corée du Sud ! L’Afrique n’échappe pas et n’échappera pas au phénomène. Ce qui est important est qu’on compte aujourd’hui de plus en plus d’entrepreneurs africains, le plus fort taux d’ailleurs dans le monde. Reste la démocratie que l’Occident a voulu imposer à toute allure à tous les pays sans exception. Malheureusement, les phénomènes religieux et ethniques s’opposent à une totale et rapide démocratisation du continent. Là encore les Occidentaux ont attisé les flammes de cette violence. Qui sait en France que la petite, mais très riche, Guinée Équatoriale est dirigée comme un conseil de famille ? Ça n’a rien à voir avec la démocratie représentative, certes, mais quand on voit comment se comporte cette démocratie représentative occidentale, ça la vaut sans doute ? Comment comprendre ce monde quand on condamne le président Robert Mugabe (Zimbabwe) sans réfléchir, sans rien connaître de son histoire et de l’histoire de son pays ? Parler des accords de Lancaster House foulés aux pieds par Tony Blair n’entraîne qu’ennuis et incompréhensions au nord de la Méditerranée ! Il s’agit essentiellement de la énième rupture de traités internationaux de la part des Anglo-saxons. Bref, on voit que l’Occident a bel et bien ouvert la boîte de Pandore avec sa promotion de la démocratie représentative en Afrique. Qui va devoir digérer très longtemps encore ce « cadeau » : c’est probablement le seul bémol qu’on puisse avancer contre ce continent en pleine et très rapide mutation. N’oublions pas en effet que la stabilité politique, bien plus que la démocratie, est un gage de développement comme le prouve incontestablement l’envol économique occidental au xixe siècle. n

1994

Années

Denrées tropicales* (indice au mois de juillet)

Produits alimentaires* (indice au mois de juillet)

Prix du baril de pétrole au mois de juillet ($)

2- Prix des matières premières importées par la France depuis 1990


Brèves

Par Gérard Choisnet

INTERNATIONAL

AFRIQUE DU NORD ALGÉRIE

Partenariat Caisse des dépôts-AFD dans les infrastructures

Une société algéro-chinoise fabriquera des équipements pétroliers

Rémy Rioux, directeur général de l’AFD (Agence française de développement), et Pierre-René Lemas, directeur général de la CDC (Caisse des dépôts et consignations), ont annoncé le 4 avril à Ouagadougou, à l’occasion de leur premier déplacement commun en Afrique de l’Ouest, la création d’un véhicule commun d’investissement dans les infrastructures, doté de 600 millions d’euros de fonds propres. Ce véhicule s’appuiera sur les expertises des deux institutions ainsi que sur leurs partenaires privilégiés, notamment français. Il sera focalisé sur des projets d’infrastructures Greenfield et interviendra dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’eau et l’assainissement, des télécommunications et des infrastructures numériques, du traitement des déchets, de l’aménagement du territoire, ainsi que dans la santé et l’éducation. Il contribuera à la réalisation des projets sobres en carbone, dans la lignée de la mise en œuvre de l’accord de Paris. Détenu à 84 % par la CDC et à 16 % par l’AFD, ce véhicule commun dans les infrastructures permettra de réaliser des investissements de l’ordre de 6 milliards d’euros par effet de levier et devrait être opérationnel dès cette année.

Un mémorandum d’entente portant création d’une société dans le cadre de la règle 51/49 a été signé entre AGM, filiale de Poval Spa, et la société chinoise Kerui Well Control Equipment. L’usine, prévue près de Médéa, livrera des têtes de puits. Le niveau d’intégration local, sous le label du partenaire chinois, est estimé à plus de 70 %. Selon le PDG d’AGM, Bachir Dehimi, les entreprises prévoient de produire un millier de têtes de puits au cours de sa première année. « L’activité de cette société mixte comprendra également d’autres types d’équipements pétroliers ». La production sera destinée au groupe Sonatrach, qui importe annuellement pour 200 à 400 millions de dollars de têtes de puits. L’usine sera implantée courant 2017 et la production démarrera au plus tard en 2018.

Prêt de l’AFD au FIDA pour le développement rural

Les responsables du Fonds international de développement agricole (FIDA) et de l’AFD ont signé le 13 mars, à Rome, un accord où ils s’engagent à travailler conjointement au développement des régions rurales, prévoyant l’octroi d’un prêt de 200 millions d’euros de l’AFD au FIDA. Ce prêt offre l’occasion d’accroître l’investissement dans les zones rurales des pays en développement et de contribuer à la réalisation de l’un des Objectifs de développement durable : l’élimination de l’extrême pauvreté et de la faim d’ici à 2030. « À travers l’AFD, la France voulait être le premier État membre à soutenir, au titre du Cadre d’emprunt souverain du FIDA, son programme 2016-2018. Ce prêt souverain de 200 millions d’euros marque une nouvelle étape dans les relations de partenariat de nos organisations… En alliant nos forces pour servir le développement agricole, rural et local, nous réalisons une avancée majeure dans cette direction », a déclaré le directeur général de l’AFD, Rémy Rioux.

Nouvelle usine de mayonnaise Lesieur Le français Avril va implanter en Algérie une usine de fabrication de mayonnaise de sa marque phare Lesieur. Cette opération a été rendue possible par la constitution d’une coentreprise avec le groupe agroalimentaire algérien Djadi. Cette opération constitue une nouvelle étape en Algérie pour le groupe Avril, déjà présent en Algérie via une filiale dédiée à la fabrication d’aliments pour animaux. L’entreprise agroalimentaire française poursuit ainsi sa stratégie de développement en Afrique.

Achèvement du gros œuvre du minaret de la Grande mosquée d’Alger

Le gros œuvre du minaret de la Grande mosquée d’Alger, haut de plus de 250 m, a été achevé le 11 mars. « Nous vivons un instant historique, avec le parachèvement du minaret de la troisième plus grande mosquée au monde après celles des deux Lieux saints de l’islam. C’est une fierté pour l’Algérie et pour la Chine, notre partenaire stratégique », a déclaré le ministre de l’Habitat, de l’urbanisme et de la ville,

Abdelmadjid Tebboune. Lancé début 2012, le projet de réalisation de la Grande mosquée d’Alger a été confié à l’entreprise publique China State Construction Engineering Corporation (CSCEC). La salle de prière disposera d’une capacité d’accueil de 120 000 fidèles, la mosquée comptant également une cour extérieure, une bibliothèque, un centre culturel, une maison du Coran, ainsi que des jardins, un parking, des blocs administratifs, des postes de protection civile et de sûreté, un musée d’arts et d’histoire islamiques, un centre d’études sur l’histoire de l’Algérie, ainsi que des commerces et des établissements de restauration. « Les travaux de la mosquée avancent à un bon rythme », selon le ministre. « Le taux d’avancement des travaux de bétonnage est de 90 %, et les efforts sont consacrés actuellement à l’aménagement interne et externe en matière de décoration et de revêtement ». Le minaret et la salle de prière seront ouverts aux fidèles en décembre 2017, la réception finale intervenant à l’horizon 2018.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 65


Brèves AFRIQUE DU NORD MAROC

Une usine de verre avec AGC Automotive

Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique, a présidé le 15 mars 2017 à Kenitra la cérémonie de pose de la première pierre de l’usine de verre automobile de AGC Automotive Induver Morocco. Fruit d’une coentreprise entre AGC Automotive, leader mondial japonais dans le vitrage automobile, et Induver Morocco, cette unité industrielle sera spécialisée dans la production du verre trempé pour lunettes arrières et vitres latérales, ainsi que du verre feuilleté pour parebrise. Le projet porte sur un investissement de 1 183 millions Dh (110,4 millions d’euros) et permettra la production de 1 100 000 carsets (pare-brise, vitres latérales et lunette arrière) par an, la création de 625 emplois, et générera un chiffre d’affaires à l’export de 1 milliard de dirhams. L’usine devrait être opérationnelle en 2019. Prévue sur une superficie de 12,5 ha, elle « exportera les deux tiers de sa production ». Le ministre s’est félicité de l’implantation d’un acteur mondial majeur dans l’industrie du vitrage automobile et a souligné que le projet s’inscrit dans le cadre du déploiement de l’écosystème Renault, lancé en avril 2016. L’objectif consiste à fédérer autour du constructeur un tissu de fournisseurs pour former un écosystème performant favorisant la montée en valeur dans les filières et une intégration poussée de la chaîne de valeur de l’automobile, qui assurera une offre quasi complète au niveau de l’industrie du verre. Jean-Marc Meunier, directeur d’AGC Automotive Europe, considère que « la dynamique que connaît le secteur automobile, fortement soutenue par le Plan d’accélération industrielle, a été un élément déterminant dans la décision d’investir au Maroc et de choisir ce pays en tant que terre d’accueil des premières opérations du Groupe AGC en Afrique ».

66 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Première offre Internet haut débit par satellite

Maroc Telecom a lancé l’offre Internet haut débit par satellite destinée à ses clients résidentiels, entreprises et professionnels, et devient ainsi le premier opérateur global national à proposer cette offre avec une couverture totale du territoire marocain. Maroc Telecom propose à ses clients une large gamme de formules haut débit allant jusqu’à 20 Mbps, à partir de 249 dirhams (23,24 euros) par mois seulement. Pour ses clients Entreprises, Maroc Telecom présente le service VPN par satellite, pour assurer une connexion privée virtuelle entre plusieurs sites éloignés avec des débits allant jusqu’à 6 Mbps. TUNISIE

Développement de One Tech

La Banque européenne d’investissement (BEI) a accordé un financement de 21 millions d’euros à One Tech Holding, pour le développement de nouveaux produits et le programme d’investissement axé sur les câbles et les composants mécatroniques (intégrant mécanique, électronique, automatique et informatique). Ces investissements visent à améliorer la compétitivité de l’entreprise, et à augmenter ses capacités de production et sa valeur ajoutée. Le coût total du projet est évalué à 46 millions d’euros.

La BAD soutient l’habitat

Mohamed El Azizi (photo) et Ahmed Rjiba, respectivement directeur général de la BAD (Banque africaine de développement) et de la Banque de l’habitat (BH), ont signé le 27 février à Tunis, l’accord de prêt préalable à l’octroi d’une ligne de crédit de 60 millions d’euros, destinée au financement des PME tunisiennes. « En bénéficiant d’une source en devises stable, souple et à prix compétitif, notre banque disposera des liquidités nécessaires pour répondre aux besoins de notre clientèle, qu’il s’agisse d’acquisition de produits énergétiques, d’engrais ou d’autres produits et équipements », a déclaré Ahmed Rjiba. L’industrie manufacturière, le bâtiment, la santé, l’éducation, les services et l’agriculture sont les secteurs clés que cible cette ligne de crédit. Celle-ci va contribuer à augmenter les exportations des produits agricoles (huile d’olives, dattes), des produits manufacturiers et des services. « La ligne de crédit de 60 millions d’euros que nous avons accordée à la BH est la première du genre en Tunisie et en Afrique du Nord », a pour sa part souligné Mohamed El Azizi.

Développement d’une filière colza

Une filière colza tunisienne a été lancée mi-février à Tunis. Cet événement marque la concrétisation d’un projet visant au développement et à la structuration d’une filière colza en Tunisie (1 549 tonnes de grains réceptionnées et 480 t d’huile produites en 2016, contre respectivement 610 t et 175 t en 2015). Selon le partenaire français Avril, l’implantation de cette culture, entamée en 2014, s’est dans un premier temps articulée autour de la mise en place d’une filière amont qui rassemble à ce jour plus de 100 agriculteurs cultivant plus de 3 000 hectares. S’inscrivant dans une logique de filière organisée de l’amont à l’aval, le développement et la structuration de cette filière offrent à ces agriculteurs des débouchés couvrant l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur, du champ à la bouteille d’huile, en passant par les tourteaux de colza destinés à

l’alimentation animale. Ce projet permet en outre à la Tunisie d’inaugurer la production sur son sol d’huile de colza, alors que la demande des consommateurs tunisiens est en croissance. La valorisation des premières récoltes est assurée par les partenaires industriels suivants : Le groupe Carthage Grain, seul triturateur en Tunisie, assure la valorisation des graines en huile et en tourteaux. Le raffinage est assuré par un raffineur tunisien. Cristal Tunisie assure le conditionnement et la commercialisation de l’huile raffinée sous la marque Lesieur. Sanders Tunisie assure, de son côté, la valorisation et la commercialisation des tourteaux de colza pour l’alimentation animale des élevages tunisiens. Outre l’implantation de la culture du colza dans le pays, ce projet marque aussi le lancement de la première huile de colza 100 % tunisienne.


AFRIQUE DE L’OUEST RÉGIONAL

Financement du pont de Rosso

Le ministre sénégalais de l’Économie, des finances et du plan, Amadou Ba, et le directeur général du Bureau régional de développement et de prestation de services pour l’Afrique de l’Ouest de la BAD, Janvier Litse, ont signé le 21 mars à Dakar l’accord de prêt relatif au financement du projet de construction du pont de Rosso, entre la

CÔTE D’IVOIRE

Snedai implante une centrale de 700 MW à San Pedro

Le cabinet d’avocats international Gide, en association avec le cabinet ivoirien ADKA, conseillent le groupe Snedai de l’Ivoirien Adama Bictogo dans le cadre de la réalisation d’une centrale thermique à charbon de 2×350 MW à San Pedro, et des infrastructures associées. La réalisation de la centrale, qui utilisera une technologie à haut rendement (« ultra-supercritique »), sera effectuée par la société Broto IPP, filiale de S.Energies. Le projet prévoit également la construction par Broto IPP d’un réseau d’évacuation de 400 kV d’une longueur de 321 km entre San Pedro et Abidjan. La réalisation de ce réseau permettra d’assurer l’interconnexion de la centrale avec le réseau national, et s’inscrit en outre dans le cadre de la réalisation du West African Power Pool (WAPP). Enfin, un terminal industriel polyvalent destiné entre autres à l’alimentation en charbon de la centrale sera réalisé par la société TIPSP, filiale de S.Energies. Le terminal, qui sera situé dans l’enceinte du port de San Pedro, comprendra un quai vraquier et un quai charbonnier, pour un volume de trafic estimé à 4,2 millions de tonnes par an. Par ailleurs, la Banque Atlantique de Côte d’Ivoire (BACI) et Ecobank Côte d’Ivoire ont signé une convention de financement de 7,6 milliards de F.CFA (50/50), soit 11,6 millions d’euros, avec la Société de transport lagunaire (STL), une filiale de Snedai qui démarre ses activités. Le coût total du projet STL représente à terme près de 45 milliards de F.CFA (68,6 millions d’euros).

Mars investit dans le cacao

Mauritanie et le Sénégal. Le coût total du projet est évalué à 87,62 millions d’euros (soit environ 57,5 milliards de F.CFA). La contribution de la BAD, d’un montant global de 26,7 milliards de F.CFA correspondant à 46,5 % du coût total, comprend : un prêt FAD à la Mauritanie d’environ 20,6 milliards de F.CFA ; et un prêt FAD au Sénégal de 6,1 milliards de F.CFA. Le projet est cofinancé par la BAD, la Banque européenne d’investissement (BEI), l’Union européenne, ainsi que les gouvernements de la Mauritanie et du Sénégal. L’ouvrage permettra de relier les 1 461 m qui séparent la rive mauritanienne de la rive sénégalaise du fleuve Sénégal.

Endeavour Mining va investir à Ity Le président Alassane Ouattara, a reçu le 30 mars, une délégation du groupe Endeavour Mining, conduite par Naguib Sawiris, administrateur. Le groupe canadien, qui détient les mines d’or d’Ity et d’Agbaou, a sollicité de nouveaux permis de recherche. Naguib Sawiris a révélé l’intention du groupe d’investir 300 millions $ (185 milliards de F.CFA) pour la construction d’une nouvelle usine à Ity devant permettre de traiter 3 millions de tonnes de minerais, en plus des 200 millions $ d’investissement déjà réalisés. Le gouvernement ivoirien a autorisé la cession des trois quarts des actions détenues par la société publique Sodemi dans le capital de la Société des mines d’or d’Ity (SMI), désormais réparti entre Endeavour 80 % (contre 55 % précédemment), Didier Drogba 10 % (contre 5 %) et la Sodemi 10 % (contre 40 %).

L’État ivoirien et Mars Global Chocolat ont signé le renouvellement de leur mémorandum d’entente afin de renforcer leur collaboration en faveur d’un développement durable du secteur cacao. Le nouveau mémorandum d’entente succède au premier accord signé en 2010 et engage aujourd’hui les deux parties jusqu’en 2025. Dans le cadre de ce nouvel accord, Mars Global Chocolat investira 180 millions $ afin de contribuer à : la lutte contre la maladie du « swollen shoot » ; la recherche pour le développement durable de la production ; le développement communautaire ; l’amélioration de la productivité et la durabilité de la production de cacao ; et la création de valeur ajoutée. Les investissements de Mars Inc. en Côte d’Ivoire jusqu’en 2025 atteindront ainsi un total de 280 millions $. « Nous ne sommes pas favorables à une baisse des prix, qui fragilise les principes de notre vision pour un futur durable du cacao », a déclaré Jean-Christophe Flatin, président de Mars Global Chocolate. « Pour faire face à ce défi structurel, notre intention est de contribuer à l’amélioration du pouvoir d’achat des producteurs par des investissements directs et indirects. Au cours des huit prochaines années, nous allons investir 180 millions $ supplémentaires pour renforcer notre soutien à la Côte d’Ivoire, où nous entendons entreprendre une véritable transformation de la chaîne de valeur du cacao. La Côte d’Ivoire ambitionne de redevenir également le premier producteur de fèves de bonne qualité ; de satisfaire la demande des consommateurs de plus en plus exigeants en matière de qualité des produits marchands ; et de mobiliser les ressources financières et techniques (vulgarisation, recherche, etc.) pour promouvoir une économie cacaoyère durable dans un cadre de partenariat public-privé ».

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 67


Brèves AFRIQUE DE L’OUEST BURKINA FASO

Egis et Camas créent un centre des métiers de l’aviation

Les groupes français Egis spécialisé dans l’ingénierie, et Camas, spécialisé dans les formations aéroportuaires, se sont associés pour donner naissance à un nouveau centre de formation spécialisé dans les métiers de l’aviation, à Abidjan. Ce Centre des métiers de l’aviation (CMA) est issu de la volonté des deux groupes d’associer leurs ressources complémentaires pour proposer en Afrique une offre de formation aux standards internationaux et adaptée aux besoins des professionnels de l’aviation. L’offre du CMA s’adresse autant aux entreprises qu’aux particuliers, en formation initiale ou continue. Dans le secteur aéroportuaire, l’offre recouvre un grand nombre de domaines : piste et cargo, sécurité et sûreté, marchandises dangereuses, planification et exploitation, certification et audit, accueil et escale, logistique, management, informatique, langues. « Le site d’Abidjan a été choisi pour son attractivité », indique Olivier Baric, directeur Aviation Afrique pour Egis, « dans un pays où les perspectives de croissance du trafic aérien sont importantes ». Le CMA répondra aux besoins de développement des compétences du personnel des aéroports partenaires dont Egis est actionnaire et partenaire technique de référence en Côte d’Ivoire (Aeria), au Gabon (ADL) et au Congo (Aerco), des gestionnaires d’aéroports et prestataires de services aéroportuaires de l’Afrique de l’Ouest et centrale, des compagnies aériennes, des organisations publiques, ainsi que des autorités de l’Aviation civile et fournisseurs de services de navigation aérienne.

68 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Prochaine mise en eau du barrage de Samendéni

Le Premier ministre, Paul Kaba Thieba, s’est rendu le 25 mars sur le site du barrage de Samendéni, dans la Région des HautsBassins, dont la mise en eau est attendue au plus tard fin juin.

Construit sur le fleuve Mouhoun à 50 km de Bobo-Dioulasso, le barrage disposera d’une capacité de plus de 1 milliard m3 d’eau et s’étale sur 2 900 m de longueur pour une hauteur de 24 m. Le niveau de réalisation des travaux est estimé à 95 %. Les travaux, lancés en janvier 2008, représentent un coût d’environ 182 milliards de F.CFA (277,5 millions d’euros). « Nous avons constaté avec beaucoup de joie les avancées décisives qui ont été faites sur ce chantier. Ce que je vois aujourd’hui me réconforte sur l’avenir de ce barrage et sur la place que le Programme de développement de Samendéni va apporter à l’économie nationale », a déclaré le Premier ministre. GUINÉE

Arrivée de la marque Orange

Orange a lancé le 16 mars sa marque au Burkina Faso. Ce lancement intervient moins d’un an après la finalisation de l’acquisition de l’opérateur mobile burkinabé Airtel par le groupe français, conjointement avec Orange Côte d’Ivoire, et démontre les ambitions d’Orange sur le marché de l’Afrique de l’Ouest. Premier opérateur à lancer les services financiers sur mobile et l’Internet mobile 3.75G au Burkina Faso, Orange poursuivra son développement dans ces domaines où il est leader. Sa solution Orange Money, permettant les transferts internationaux, s’étendra à encore plus de pays de la zone Uemoa. L’extension de son réseau de fibre optique contribuera à conforter sa notoriété comme premier fournisseur d’accès à l’Internet et de connectivité aux entreprises. « Grâce à un ambitieux plan de modernisation de son réseau et à la force d’innovation de sa maison mère, Orange Burkina Faso fera profiter ses plus de 6,3 millions d’abonnés d’une expérience client incomparable », souligne l’opérateur.

Lancement de Guinea Airlines

Le président Alpha Condé a lancé le 25 février à l’aéroport international de Conakry, la nouvelle compagnie Guinea Airlines. « Il y a 15 ans que la compagnie nationale Air Guinée s’est éteinte et 13 ans que la compagnie Air Guinée Express a disparu. La disparition de ces compagnies a entraîné, entre autres, les pertes d’emplois et de recettes, l’abandon et la dégradation des aérodromes de l’intérieur », a déploré le chef de l’État. La nouvelle compagnie aérienne est née du partenariat entre le groupe privé guinéen GBM d’Antonio Souaré et le groupe français Regourd Aviation. La flotte comprend un biréacteur de 50 places destiné à l’international et un autre appareil de 64 passagers destiné au réseau intérieur.


AFRIQUE DE L’OUEST MALI

NIGER

Une centrale solaire à Ségou

Inauguration de la centrale thermique de Gorou Banda

La B A D a a pp r o u v é u n p r ê t d e 25 millions $ au Mali en faveur du projet solaire photovoltaïque de Ségou, première centrale PV du pays. Ce projet, l’un des premiers en Afrique subsaharienne selon la BAD, porte sur la conception, construction et exploitation d’une centrale de 33 MW, qui produira 52,7 GWh par an (environ 10 % de la capacité actuelle) sur plus de 25 ans, soit une production cumulée de 1 318 GWh sur la période. Le projet sera financé par le programme SREP (Scaling Up Renewable Energy in Low Income Countries) des Fonds d’investissement climatiques (CIF), avec des cofinancements de la BAD (8,4 millions $) et de l’IFC (8,4 millions $). Il sera réalisé par une entité dédiée, entièrement détenue par le secteur privé, dans le cadre d’une concession BOOT sur 25 ans, signée avec l’État malien, et avec un contrat d’achat d’électricité de 25 ans signé avec Énergie du Mali (EDM).

MAURITANIE

Appuis du FADES pour l’eau et l’électricité

Le gouvernement mauritanien a signé deux accords de prêts de 42 millions de dinars koweïtiens (137 millions $) et 15 millions de KD (49 millions $) pour l’approvisionnement en eau potable et en électricité. Le premier prêt financera la fourniture d’électricité de la zone nord du pays, où se trouvent la plupart des ressources minières en exploitation, dont le fer de Zouerate. Une ligne électrique sera construite pour relier Nouakchott à Zouerate, en passant par Akjoujt et Atar. Le second prêt permettra de réaliser des réseaux d’adduction d’eau potable en vue d’approvisionner les deux villes d’Aioun et de Djiguenni, dans l’est de la Mauritanie, et des villages et collectivités des environs.

Le président Issoufou Mahamadou a procédé, le 2 avril, à l’inauguration officielle de la centrale thermique diesel de 100 MW de Gorou Banda dans la banlieue de Niamey, sur la route de Say. Le démarrage officiel de cette centrale coïncide avec l’An 1 de l’investiture, pour son deuxième mandat, du Président, à l’origine de ce chantier. Le site de Gorou Banda, d’une superficie de 80 hectares, constitue le principal complexe électrique du Niger. Les travaux ont été exécutés par les entreprises chinoises Sinohydro et TBEA (lignes et postes d’évacuation de l’énergie). Les travaux de construction de cette centrale, d’un coût de 75 milliards de F.CFA (114,3 millions d’euros) y compris la ligne de transfert de l’énergie, ont commencé le 4 avril 2013. Cette infrastructure est financée par l’État du Niger, la BOAD et la BID. Cette centrale permettra de faire face aux problèmes de fourniture en énergie électrique auxquels sont confrontées les populations de la ville de Niamey et ses environs, surtout en périodes de fortes chaleurs. Cette réalisation constitue « un pas important » vers la couverture des besoins en énergie, a déclaré le chef de l’État, citant notamment d’autres projets, dont celui du barrage de Kandadji qu’il espère inaugurer avant la fin de son deuxième mandat en 2021. Il est prévu d’accueillir sur ce site, dans un futur proche, une centrale solaire photovoltaïque, un compartiment centrale thermique à cycle combiné, l’arrivée d’une ligne double terne 132 kV en provenance du futur barrage de Kandadji, l’arrivée d’une ligne double terne 330 kV en provenance du Nigeria et reliée au Bénin et au Burkina Faso, et l’arrivée d’une ligne double terne 330 kV en provenance de la centrale à charbon de Salkadamna (région de Tahoua, nord-ouest du Niger).

Un troisième pont à Niamey avec la Chine Le président Mahamadou Issoufou a posé la première pierre du troisième pont de Niamey, dénommé « Pont Général-SeyniKountché », qui offrira une chaussée à quatre voies. Ce pont sera le deuxième, après celui de l’Amitié sino-nigérienne inauguré en mars 2011, dont bénéficiera la capitale dans le cadre de la coopération sino-nigérienne. Don de la Chine, ce pont enjambera le fleuve Niger au niveau du village de Goudel, à l’ouest de la capitale. L’infrastructure comprendra, en plus du pont, des voies d’accès pour une longueur totale de 3 607 mètres. La longueur du pont sera de 1 054 m. Le coût total du projet, dont les travaux dureront 36 mois, est estimé à 557 millions de yuans, soit un peu plus de 50 milliards de F.CFA. Selon l’ambassadeur de Chine, Zhang Lijun, il s’agit là du « plus grand projet financé par le gouvernement chinois pour le Niger ». Le diplomate a annoncé la réalisation, dans un proche avenir, d’importants projets dans le secteur de la santé publique, le démarrage de la construction de la ligne électrique 330 kV Birin Kebbi (Nigeria)-Niamey et Zabori-Malanville (Bénin), la construction de la cimenterie de Kao (région de Tahoua), ainsi que la réalisation du projet pétrolier d’Agadem phase II et un pipeline pour l’exportation du pétrole.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 69


Brèves AFRIQUE DE L’OUEST

AFRIQUE CENTRALE

SÉNÉGAL

Prochain décollage de la nouvelle compagnie Air Sénégal

CAMEROUN

Plan de relance de Camair-Co

Le ministre des Transports, Edgard Alain Mebe Ngo’o, a officiellement présenté le 20 mars à Yaoundé le plan de relance de la Cameroon Airlines Corporation. Camair-Co dispose actuellement de cinq avions. Concernant le réseau, Camair-Co va cibler 23 villes dont huit destinations domes-

tiques (Bafoussam, Bamenda, Yaoundé, Douala, Bertoua, Ngaoundéré, Maroua et Garoua), quatre au niveau intercontinental (Bruxelles, Paris, Washington et Londres) et 11 sur le plan régional (dont Abidjan, Bamako, Bangui, Cotonou, Johannesburg, Kinshasa, Libreville, Ndjamena et Lagos). La reprise prochaine des vols en direction de Paris a été annoncée. S u r l e s 6 0  m i l l i a r d s d e F . C F A (91,5 millions d’euros) requis pour la réhabilitation de la Camair-Co, 30 milliards ont été levés par un consortium de banques conduit par Ecobank Cameroun. D’après le ministre, les 30 milliards de F.CFA restants seront débloqués par l’État camerounais.

Nouvelle usine pour Cimencam

Maïmouna Ndoye Seck, ministre du Tourisme et des transports aériens, a présidé le 1er avril à Dakar la cérémonie de clôture des journées du transport aérien, organisées sur le thème « Présentation du programme phare de relance du hub aérien sous-régional ». Cette relance repose sur trois grandes composantes : la construction d’un aéroport de dernière génération, l’Aéroport international BlaiseDiagne (AIBD) de Diass, qui vise à accueillir 10 millions de passagers en 2035 ; la création d’une nouvelle compagnie Air Sénégal, avec l’ambition de lui faire effectuer le vol inaugural de l’AIBD dont les travaux sont achevés à 97 % ; et la réhabilitation de sept aérodromes régionaux. Modernisation des aéroports régionaux

Selon le directeur général de l’Agence des aéroports du Sénégal (ADS), Papa Mael Diop, « dans sa politique de renforcement et de modernisation des aéroports régionaux, l’État va dégager 100 milliards de F.CFA pour mettre en normes ces infrastructures. Ce qui permettra d’encourager le tourisme ». Les études techniques sont en cours et concernent Cap-Skiring, Ziguinchor, SaintLouis, Tambacounda, Kolda, Matam et Touba. Les aéroports du pays ont connu un taux de croissance de 6 %. « Cela démontre que les autorités du Sénégal ont vendu la destination nationale car, ici, nous avons toutes les grandes compagnies aériennes. Avec le démarrage de notre compagnie nationale Air Sénégal, nous allons passer de 2 à 3 millions de passagers ». 70 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

LafargeHolcim MarocAfrique (LHMA) a lancé fin mars, à travers sa filiale Cimencam, la réalisation d’une nouvelle usine à Nomayos, près de Yaoundé. Avec une capacité de production de 500 000 tonnes par an, la future usine portera le potentiel de Cimencam de 1,5 million à plus de 2 millions de t de ciment, permettant ainsi la satisfaction de la demande camerounaise et des pays voisins pour l’excédent. Après cet investissement de 28 milliards de

F.CFA, Cimencam est le premier cimentier du pays, en capacité de production. LHMA a été créée en juillet 2016 par la Société nationale d’investissement (SNI) marocaine et le groupe franco-suisse LafargeHolcim, actionnaire à 54,74 % de Cimencam. Créé en 1963, Cimencam dispose déjà d’une station de broyage à Bonabéri dans le Littoral ; une cimenterie intégrée à Figuil dans le Nord ; et une centrale à béton à Yaoundé, dans le Centre.

CENTRAFRIQUE

CONGO

Construction de la barrière de sécurité de l’aéroport de Bangui

Étude de faisabilité du barrage de Sounda

Le président Faustin Touadera (photo) a lancé les travaux de construction de la barrière de sécurité de l’aéroport de Bangui Mpoko. La contribution de la BDEAC pour la réalisation de ce projet s’élève à 3 milliards de F.CFA (4,57 millions d’euros), accordés à l’État centrafricain sous forme de don. Cette subvention sert à la construction de la barrière de l’aéroport sur un linéaire de 12 km, ainsi que des guérites et des miradors qui lui sont associés. Ce projet est réalisé avec la participation de l’AFD.

Une réunion technique sur les options de mise en œuvre du projet de barrage de Sounda s’est tenue le 28 mars 2017 au ministère de l’Aménagement du territoire et des Grands travaux. La restitution à mi-étape de l’étude de faisabilité de ce barrage avait été confiée à la Société financière internationale (SFI). L’analyse a porté sur l’étude environnementale et sociale, la faisabilité financière et technique. Les options d’exploitation, de commercialisation et de transport d’énergie, ainsi que les coûts associés, ont également fait l’objet des discussions entre experts. Le projet de barrage hydroélectrique de Sounda a suscité l’attention des gouvernements successifs depuis 1960, et a été relancé à la faveur du Forum international « Build Africa » sur le développement des infrastructures en Afrique, tenu en février 2014 à Brazzaville. Situé dans le département du Kouilou, à 120 km de Pointe-Noire, le barrage disposera d’une capacité prévisionnelle de 700 MW environ.


AFRIQUE CENTRALE Développement urbain à Brazzaville et Pointe-Noire

Le ministre de l’Aménagement du territoire et des Grands travaux, Jean-Jacques Bouya, a lancé officiellement début avril le Projet de développement urbain et de restructuration des quartiers précaires (DURQuaP). « Le DURQuaP, dont l’objectif est d’améliorer

l’accès aux infrastructures et services de base des populations vivant dans les quartiers précaires à Brazzaville et Pointe-Noire, de renforcer les capacités du gouvernement et des municipalités en matière de restructuration urbaine, est une initiative novatrice pour nos villes », fruit de la coopération entre le Congo et la Banque mondiale (BM). L’accord de financement du DURQuaP a été signé pour un montant de 80 millions $ de la Banque mondiale, auquel s’ajoute une contrepartie du gouvernement congolais de 40 millions $. « Ce projet est crucial à l’heure où le Congo figure parmi les pays les plus urbanisés d’Afrique, avec plus de 64 % de Congolais vivant en ville, dont plus de la moitié à Brazzaville et Pointe-Noire », souligne la BM.

Le tronçon PK5-PK12 de la Nationale 1 livré fin 2017

GABON

Projets d’urbanisme avec des partenaires chinois et sud-africains Le vice-Premier ministre, ministre de l’Urbanisme, de l’habitat social et du logement, Bruno Ben Moubamba, a signé un protocole d’accord avec les consortiums chinois de Hong Kong One Link Holding Group Limited et sud-africain Housing Africa Management, pour la construction de logements au Gabon. Les travaux, qui devraient durer trois à quatre ans, démarreront à l’été 2017. Plus de 200 000 logements seront construits dans le cadre de cette opération à Libreville, Ntoum et à l’intérieur du pays. Ce projet porte aussi sur la construction d’une cité administrative, le développement d’une nouvelle ville à Panga, la construction de cités universitaires à Libreville, ainsi que sur d’autres projets structurants, comme le port en eaux profondes de Mayumba. Selon le vice-Premier ministre, ces projets n’impacteront pas la dette publique de l’État et ne feront pas appel à des garanties souveraines, car financés par les promoteurs.

Modernisation du système statistique avec la Banque mondiale

La BM a approuvé un prêt de la BIRD d’un montant équivalant à 50 millions $ en faveur du Projet de développement de la statistique. Le premier volet du projet consistera à améliorer la collecte des données, ainsi que la production et la diffusion des statistiques. Plus précisément, il vise à remédier aux lacunes les plus graves en matière de disponibilité des données, à étoffer et améliorer l’élaboration des statistiques, à rendre celles-ci plus accessibles et à mieux les diffuser. Le second volet renforcera les capacités techniques globales et les compétences du personnel, parallèlement à la modernisation de l’infrastructure, surtout au sein de la nouvelle agence statistique nationale. Le troisième volet soutiendra la mise en œuvre de la réforme institutionnelle et veillera à l’adéquation des capacités de gestion du projet.

Le président Ali Bongo Ondimba (photo) a effectué le 6 avril une visite d’inspection du chantier d’aménagement du tronçon routier de la Nationale 1 PK5-PK12 à Libreville. Confiés à Colas Gabon (Bouygues) et démarrés en janvier 2016, les travaux du tronçon PK5-PK12 devraient s’achever en fin d’année. Outre l’élargissement en deux fois deux voies, le chantier comprend la construction de six passerelles piétonnes aux zones les plus fréquentées. « En même temps que nous développons la route, nous pensons aussi aux problèmes d’eau, au raccordement de l’électricité et à la fibre optique. Tout cela est inclus dans le développement de cet axe routier », a indiqué le président de la République. L’aménagement de l’axe routier PK5-PK12 aura permis la création de 250 emplois directs et 400 indirects, dont 90 % de personnel local. n

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 71


Culture Mosaïque Exposition

Trésors de l’Islam en Afrique, de Tombouctou à Zanzibar L’Institut du monde arabe, à Paris, accueille jusqu’à la fin juillet 2017 une exposition inédite sur l’Islam en terre d’Afrique. Un voyage à travers 13 siècles d’histoire riche d’enseignements artistiques, culturels et spirituels. Paris, Djamila Colleu

Mosquée de Djenné, Mali.

U

ne autre histoire de l’Afrique », c’est ainsi que Jack Lang, le président de l’IMA (Institut du monde arabe), présente l’exposition inédite qu’il accueille, Trésors de l’Islam en Afrique. Car c’est bien un nouveau regard qui se forge avec la mise en lumière d’un patrimoine séculaire d’échanges culturels, spirituels et scientifiques intenses entre le Maghreb, le Moyen-Orient et l’Afrique au sud du Sahara. Une Afrique féconde de créations et d’inspirations est mise à l’honneur dans la capitale française. L’exposition fait le pari de nous entraîner dans la majeure partie de l’Afrique, pour découvrir l’héritage de ces siècles de métissage et de créa72 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

tions foisonnantes qui se poursuivent à notre époque contemporaine où le continent continue d’insuffler créativité et inspiration. Au total, 300 œuvres pluridisciplinaires mêlant patrimoine immatériel et architectural, archéologie, ethnographie et art contemporain Hanna Boghanim, une des deux commissaires de l’exposition à l’IMA, précise : « Ce sujet n’a jamais été traité dans le cadre d’une exposition. Notre propos est d’expliquer au public qu’il existe un islam en Afrique subsaharienne, un islam qui n’est pas moins orthodoxe que dans le monde arabo-musulman. Les productions culturelles de l’islam au sud du Sahara sont exposées pour la première fois. Et le Sahara n’est pas une barrière infranchissable. Il y

a eu une circulation des techniques et des idées. » Trois espaces ont été ainsi retenus, des territoires où les contacts ont été les plus anciens et les plus fructueux entre le monde arabo-musulman et le sud du Sahara : l’Afrique de l’Ouest, la Corne de l’Afrique et la haute vallée du Nil, et l’aire swahilie. De Dakar à Zanzibar, de Tombouctou à Harar, le parcours nous convie à suivre trois grandes étapes : la diffusion de l’islam, les pratiques de la religion et du religieux, les arts de l’islam au sud du Sahara, par la découverte d’œuvres diverses. Dès le xe siècle, l’islam se diffuse en Afrique dans le sillage des marchands caravaniers. Et la force de cette exposition est de rassembler une pluridiscipli-


Union du Maghreb Arabe Couteau mahdiste, Soudan, fin du XIXe siècle, fer, bois et cuir. Musée Barbier-Mueller.

Dala’il al-Khayrat, Somalie, 1899, manuscrit relié, collection Constant Hamès © Photo Cateloy - IMA.

Coran, Mauritanie, XVIIIe siècle, feuillets de manuscrit, collection Constant Hamès © Photo Cateloy - IMA.

narité d’œuvres : objets archéologiques, ethnographiques comme des planches coraniques ou des talismans, une sculpture sur bois avec une porte swahilie de Zanzibar en bois sculpté, orfèvreries… Le patrimoine immatériel est essentiellement mis en valeur à travers des écrans vidéo immersifs de cérémonies soufies. Une présence forte de la musique Gnaoua emblématique du Festival de musique d’Essaouira, avec laquelle s’inscrivent en correspondance les photos de Hassane Hajjaj qui a immortalisé les maîtres de musique (maalems). Des boubous d’Afrique de l’Ouest sont exposés et présentés à travers des photographies de Seydou Keita. L’art populaire n’est pas en reste avec la présentation de sousverre parmi les plus anciens datant des années 1950 ; des objets souvent absents des expositions sur le monde musulman alors qu’ils ont traversé tous les espaces musulmans, de l’Algérie à l’Égypte. L’exposition Trésors de l’Islam en Afrique interroge ainsi « les processus de transmission et d’appropriation

L’exposition montre combien la première islamisation de l’Afrique a été pacifique. Des négociants maghrébins, plutôt lettrés, ont converti ceux avec qui ils commerçaient à l’autre bout du Sahara. de l’islam par les peuples africains », un dialogue où « l’art contemporain joue un rôle important » explique Hanna Boghanim. « Il est nécessaire et justifié pour parler par exemple des confréries et des mourides au Sénégal. Pour montrer la circulation iconographique, deux portraits du photographe Omar Victor Diop dans lesquels apparaît un tissu peul, encadreront comme en résonance un textile peul et de Ouargla ». Une vingtaine d’artistes contemporains jalonnent l’exposition et interrogent le rapport à leur patrimoine musulman.

Voyage à travers la culture de l’écrit et les manuscrits Construit en collaboration étroite avec cinq conseillers scientifiques spécialistes de chaque aire géographique, l’événement émerge de savoirs scientifiques. Pour Constant Hamès, anthropologue du religieux à l’Ehess et spécialiste des pratiques magiques dans le monde musulman, « Cette exposition est inédite de par l’attention qu’elle porte à la culture écrite. Historiquement et scientifiquement l’Afrique a été abordée en laissant de côté sa production écrite. Ce qui est étonnant, car à partir du moment où l’islamisation apparaît, elle va de pair avec l’arabisation. Mais cette arabisation qui a permis à des auteurs africains d’écrire en arabe a été très lente. Si l’Islam est présent dès le Xe siècle au sud du Sahara, les premiers auteurs africains écrivant en arabe n’apparaissent qu’au XVII e siècle ». Pour Hanna Boghanim, « il reste encore beaucoup de préjugés notamment celui consistant à croire que l’histoire de l’Afrique n’aurait été transmise que grâce Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 73


Culture Mosaïque Victor Ekpuk Songs of the Lonely (Manuscript Series - 2 of 2).

Frédéric Bruly Bouabré, Signes relévés sur des oranges, 1991, crayons de couleur et stylo bille sur carton. Masque do, Côte d’Ivoire, bois dur bichrome, laiton appliqué et clous, Musée Barbier-Mueller, Genève.

aux sources orales. D’où notre option de choisir l’écrit comme fil conducteur de l’exposition et d’insister sur le fait qu’il a contribué à la diffusion de l’islam ». Car des foyers de rayonnement culturels et spirituels, situés sur les voies commerciales reliant le Maghreb au Sahel vers La Mecque, essaimèrent en Afrique. Un des plus emblématiques, Tombouctou, dont les manuscrits de la bibliothèque Mamma Haidara font partie des pièces majeures présentées à l’IMA. Ces œuvres graphiques, qui témoignent de l’effervescence intellectuelle de la ville à l’époque songhay du xVe - xViie siècle, ont survécu aux destructions djihadistes au Mali en 2012. Un thème que celui des djihads mis en perspective dans le cadre de cette exposition, ainsi que l’explique Constant Hamès : « On réinterroge aujourd’hui l’histoire sur les djihads à la lumière de Boko Haram et AQMI. La communauté scientifique a été surprise par des événements aussi violents. La première islamisation du continent est pacifique comme l’expo74 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

sition le montre. Elle est née à travers les échanges commerciaux entre le Maghreb et l’Afrique. Des négociants maghrébins, plutôt lettrés, convertissent ceux avec qui ils commercent à l’autre bout du Sahara. » Par contre, dans un deuxième temps, « nous assistons à une phase violente, interne aux groupes africains, poursuit l’anthropologue. Lorsque les populations se sont islamisées, une nouvelle classe sociale s’est installée. Tentée par le pouvoir, elle a mené le djihad contre ses voisins ». Des épisodes historiques sont présentés dans le cadre de l’exposition. Le cas typique est celui du jihad d’El Hadj Omar Tall, dans les années 1850-1860 qui, parti de la région de Podor au Sénégal, a créé un empire sous prétexte d’islamiser des païens ou ceux considérés comme moins musulmans. Un autre exemple est celui du califat de Sokoto, au nord du Nigeria, créé par Uthman Ibn Fûdî, parti du fleuve Sénégal aux alentours de 1805-1810. Cette mise en perspective des djihads par rapport à l’actualité est illustrée par le travail d’artistes enga-

gés comme Aboubacar Traoré ou Abdoulaye Konaté. Cette exposition veut montrer comment la montée d’un islam rigoriste dans ces régions « menace la préservation d’une autre tradition de la religion, portée notamment depuis des siècles par les mouvements confrériques soufis », un système d’organisation qui « fonctionne en dehors de l’État et contribuerait à maintenir la paix sociale », estime Constant Hamès. Avec Trésors de l’Islam en Afrique, l’Institut du monde arabe célèbre une ouverture vers l’Afrique empreinte d’un nouveau regard. n

Trésors de l’Islam en Afrique, Mardi, mercredi, jeudi, vendredi : 10 h 00-18 h 00. Samedi, dimanche et jours fériés : 10 h 00-19 h 00 IMA Institut du monde arabe 1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris, jusqu’au 30 juillet 2017.


Union du Maghreb Arabe Exposition

Art Paris Art Fair

Un printemps africain à Paris Art Paris Art Fair a mis cette année l’Afrique à l’honneur : une belle célébration de ce continent novateur, créatif et fécond. De nombreuses autres manifestations fleurissent à Paris en cette saison, affirmant toute la diversité d’un continent trop souvent renvoyé à ses clichés. Paris, Yasmina Lahlou

U

ne brillante consécration de la nouvelle scène artistique africaine ! La foire d’art contemporain Art Paris Art Fair a mis l’Afrique à l’honneur au Grand Palais, début avril, grâce à la présence de nombreuses et prestigieuses galeries. Les artistes du Focus Afrique, venus en nombre, ont été célébrés à la mesure de leur talent. Les anciens, comme à la galerie Nathalie Obadia où on pouvait admirer des photographies de Seydou Keïta. Et la jeune génération, à Art Twenty One (Nigeria). Venue de Lagos, la galerie présentait à Art Paris les photographies de Namsa Leuba, une des nouvelles vedettes de la scène africaine. Née en 1982, d’un père suisse et d’une mère guinéenne, elle travaille beaucoup sur l’identité africaine et l’art de trouver sa propre voie entre des cultures superposées. La création contemporaine africaine, mise pour la première fois à l’honneur dans une foire d’art moderne et contemporain en Europe, a suscité l’enthousiasme des collectionneurs et des visiteurs, occasionnant de nombreuses ventes. Le public a pu découvrir notamment une jeune génération talentueuse d’artistes rarement présentés en France : Billie Zangewa chez Afrona Gallery (qui a vendu

Photo © Emmanuel Nguyen Ngoc

Espaço Arte Luanda, Luanda Art Paris Art Fair 2017 Photo © Emmanuel Nguyen Ngoc

tout ce qu’elle a présenté pour des prix oscillant entre 30 000 et 40 000 euros), Mohau Modisakeng à la galerie Whatiftheworld qui représente l’Afrique du Sud à la prochaine Biennale de Venise, Gareth Nyandoro chez Tiwani Contemporary qui bénéficiera d’une exposition au Palais de Tokyo en 2017, Patrick Tatcheda Yonkeu à la Galerie MAM- Fondation Donwahi dont le grand livre a été cédé pour 80 000 euros, Mario Macilau à la Galerie Ed Cross Fine Art, ou encore Marion Boehm chez Artco Gallery dont les collages sur papier ont été vendus entre 8 000 et 15 000 euros. Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 75


Culture Mosaïque

Galerie Magnin-A, Paris Art Paris Art Fair 2017 Photo © Emmanuel Nguyen Ngoc

Les œuvres d’artistes connus comme El Anatsui (October Gallery), Seydou Keïta (Galerie Nathalie Obadia), Chéri Samba et Romuald Hazoumé (Magnin-A) ont également suscité l’intérêt de nombreux collectionneurs ainsi que le programme vidéo Les territoires du Corps qui présentait la jeune génération d’artistes du continent africain et de ses diasporas. Hommage à Leïla Alaoui qui vient d’être promue Commandeur des Arts et des lettres à titre posthume, par Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la communication. Une belle et grande artiste qui nous manque énormément. Hommage aussi à Ousmane Sow, dont les sculptures présentées nous rappellent le maître disparu récemment. Collectionneurs et amateurs se sont donc retrouvés sous la nef du Grand Palais pour l’édition 2017. L’occasion d’admirer une belle sélection d’œuvres modernes exposées par de nombreuses galeries internationales, et notamment celles d’artistes contemporains africains, culture multiple et féconde célébrée cette année. Une édition 2017 qui a clos ses portes avec une hausse de fréquentation de 3 % et un total de 54 537 visiteurs venus de 53 pays. n 76 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

Galerie Bogéna, Saint-Paul-de-Vence Art Paris Art Fair 2017 Photo © Emmanuel Nguyen Ngoc

AGENDA DE LA SAISON AFRICAINE Fondation Louis-Vuitton, La Villette, Institut du monde arabe, Musée de l’homme… En ce printemps 2017, les expositions autour de l’Afrique foisonnent à Paris. • Le festival 100 % Afriques de la Villette se tient jusqu’au 21 mai. Au programme, l’exposition « Afriques Capitales » et ses 60 artistes, mais aussi des concerts, des spectacles et des rencontres autour de la mode, du design, de la cuisine. • L’Institut du monde arabe présente jusqu’au 30 juillet « Trésors de l’islam en Afrique », mettant l’accent sur les échanges culturels entre le Maghreb, le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne sur une période de 13 siècles. • La Fondation Louis-Vuitton programme jusqu’au 28 août « Art/ Afrique, le nouvel atelier », une exposition en trois volets : des œuvres de la collection Jean Pigozzi, une sélection d’artistes sud-africains et une présentation des pièces africaines de la collection Louis-Vuitton.

• Les Galeries Lafayette organisent jusqu’au 25 juin « Africa Now » une série d’événements – performances, collections de mode, conférences – liés au continent, dont l’exposition « Le jour qui vient », sous le commissariat de Marie-Ann Yemsi. • Au Musée du quai Branly, c’est « L’Afrique des routes », jusqu’au 12 novembre, et Picasso primitif, jusqu’au 23 juillet 2017, qui explore les liens de l’artiste espagnol avec la création africaine. • La question du racisme est abordée au Musée de l’homme dans le cadre de « Nous et les autres, des préjugés au racisme », jusqu’au 8 janvier 2018.


Union du Maghreb Arabe RENCONTRE

Marie-Ann Yemsi Commissaire d’exposition

Un regard étendu sur l’Afrique La curatrice de la partie Afrique de l’exposition Art Paris Art Fair défend passionnément les artistes africains, leur foisonnement créatif. L’art reflète les profondes mutations sociales et économiques du continent. Propos recueillis par Yasmina Lahlou Quel était votre objectif pour l’exposition Art Paris ? L’idée n’était pas de faire la cartographie de la production artistique des Afriques — je n’emploie pas le singulier, car l’Afrique, c’est un vaste continent composé de 54 pays. Il est donc impossible d’en montrer toute la variété et la richesse. Ce qui m’intéressait et qui intéressait Guillaume Piens, le directeur artistique de Art Paris, c’était de présenter d’autres perspectives, d’autres voix, d’autres artistes que ceux qui sont traditionnellement montrés en France. Nous nous sommes concentrés sur ces nouveaux talents. De façon à rendre visible des artistes qui ne le sont pas, qui sont peu regardés et particulièrement en France. Nous voulons les rendre visibles par l’intermédiaire des galeries africaines ou européennes, que ces artistes vivent sur le continent africain ou qu’ils soient de la Diaspora. Quel est le bilan de cette édition ? Nous avons atteint, voire dépassé nos objectifs. Ce lieu parisien prestigieux qu’est le Grand Palais a accueilli plus d’une vingtaine de galeries qui ont produit un travail de grande qualité ; leurs équipes ont montré à la fois leur professionnalisme et une grande diversité de propositions artistiques. En cela le pari est réussi, car l’exposition contribue à l’élargissement du regard, à montrer la grande diversité de la production des artistes africains. Rendre compte de cette fertilité est important… je parle aussi d’un continent fier de ce qu’il est. Il n’y a rien d’exotique ici ! Nous montrons une Afrique contemporaine. Nous vivons aujourd’hui dans

un monde de circulation des hommes et des objets. Il est important que l’art renvoie la réalité et la diversité de ce monde. Comment le marché de l’art contemporain africain se développe-t-il ? La situation sur le continent est complexe. Il est nécessaire de créer un écosystème favorable pour que l’art puisse se développer, avec des galeries, des structures culturelles, des musées, etc. Dans les régions en forte croissance économique, il est déjà favorisé, par exemple en Afrique du Sud et au Nigeria. Sans oublier l’effort considérable du Maroc et des pays qui émergent. Il est important de rendre compte des profondes et très rapides mutations de l’Afrique. Je vais très régulièrement en Afrique, et à chaque fois je suis saisie par les changements et des changements plutôt positifs.

Il n’y a rien d’exotique ici ! Nous montrons une Afrique contemporaine. Nous vivons dans un monde de circulation des hommes et des objets. Il est important que l’art renvoie la réalité et la diversité de ce monde.

Comment expliquer cette effervescence en France autour de l’art africain ? Une telle concomitance d’événements autour de l’Afrique est en effet inédite en France, qui n’avait rien connu de majeur depuis « Africa Remix », à Beaubourg, en 2005. À l’exception de l’exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier, en 2015. Ces événements étaient souvent liés à la Francophonie, ancienne zone d’influence de la France, sans regarder ce qui se passait ailleurs sur le continent. Nous avons tenté de créer une dynamique pour rendre visibles ces artistes invisibles.

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 77


Culture Mosaïque Littérature

Les Camerounais ont la cote

Hemley Boum

Musicien de talent, Blick Bassy est désormais reconnu comme écrivain, depuis la publication de son premier roman, Le Moabi Cinéma. Le bluesman rejoint les nombreux auteurs d’origine camerounaise récompensés hors de leur pays. Yaoundé, Eugène Shema

B

lick Bassy comme Hemley Boum ou Eugène Ebode. Les trois personnalités ont en commun d’être originaires du Cameroun et d’avoir remporté, l’un à la suite de l’autre, le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Blick Bassy pour l’édition 2016, rendue publique en mars 2017, de son premier roman, Le Moabi Cinéma (Éditions Gallimard, mai 2016) ; Hemley Boum, l’année précédente, pour Les Maquisards (La Cheminante) ; et Eugène Ebode en 2015 pour Souveraine Magnifique (Gallimard). Le Grand prix littéraire d’Afrique noire est une récompense instituée en 1961 par l’Association des écrivains de langue française (Adelf) – laquelle existe depuis 1926 –, qui vise à primer chaque année une œuvre francophone d’un écrivain originaire d’Afrique subsaharienne. Le prix permet de faire découvrir les écrivains et de les encourager à poursuivre leur œuvre. Treize Camerounais ont reçu ce prix depuis sa création, Blick Bassy a convaincu le jury de l’Adelf avec un ouvrage qui raconte les aventures de cinq jeunes bacheliers camerounais qui rêvent d’Occident, en tuant le temps au quotidien, dans l’espoir d’un hypothétique visa. En toile de fond, le livre est également une chronique sur les drames de la jeunesse de son pays. Musicien, Blick Bassy, 43 ans, a publié trois albums. L’un des titres de son dernier opus, Kiki, paru en 2015 dans l’album Akö, a servi à la campagne publicitaire pour l’IPhone 6 d’Apple. De son côté, Hemley Boum avait déjà été récompensée une première fois, 78 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

en 2013, par le Prix Ivoire pour la littérature africaine d’expression francophone, avec le roman Si d’aimer… (La Cheminante, 2012). Le Prix Ivoire créé par l’association Akwaba Culture est organisé avec le concours du ministère de la Culture et de la francophonie de Côte d’Ivoire.

Imbolo Mbue

Diversité d’auteurs et de thèmes L’écrivaine de 44 ans a également participé au recueil de nouvelles Les Volcaniques, une anthologie du plaisir (Mémoire d’encrier, 2015), dirigé par Leonora Miano, originaire du Cameroun aussi et « afropéenne » comme aime à se définir celle qui fut lauréate du Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2011 pour l’ensemble de son œuvre. Léonora Miano a également reçu le Goncourt des lycéens, en 2006, pour Contours du jour qui vient (Plon) et le Prix Fémina en 2013 pour La Saison de l’ombre (Grasset). Leonora Miano vient de faire paraître Crépuscule du tourment 2 (Grasset), second tome d’une œuvre qui explore tour à tour la féminité (objet du

De nombreux écrivains camerounais, aux sensibilités différentes, aux métiers d’origines très divers, continuent de faire rayonner la littérature du Cameroun, en France mais également aux États-Unis.

tome 1 paru en 2016) et la masculinité (le tome 2), pour une auteure qui aime explorer l’intimité personnelle. Professeur au lycée Camille-Claudel de Vitry, en banlieue parisienne, Eugène Ebode fait également rayonner le Cameroun à l’international. Avec Souveraine Magnifique, ouvrage qui expose le témoignage d’une personne rescapée du génocide rwandais de 1994, l’auteur complète une production littéraire riche de contes, nouvelles, essais, poésie, romans. Les Camerounais ne rayonnent pas qu’en France. Max Lobe, avec 39 rue de Berne (Zoé, 2012), a reçu le prix du Roman des Romands, équivalent suisse


Union du Maghreb Arabe Max Lobe

Leonora Miano

Blick Bassy Daniel Alain Nsegbe

Eugène Ébodé

du Goncourt des Lycéens. La critique a salué par la suite la sortie de La Trinité Bantoue (2014) et de Confidences (2015) parus chez le même éditeur. Plus populaire encore : Imbolo Mbue, New-Yorkaise originaire de Limbe (Sud-Ouest Cameroun). La sortie de son premier roman, Behold the dreamers (Random House, 2016) – ouvrage publié en français sous le titre Voici venir les rêveurs aux éditions Belfond – a été rendu public avec force marketing. Le livre raconte l’histoire d’une famille camerounaise émigrée aux États-Unis à la quête du rêve américain ; il vient de recevoir le PEN-Faulkner Award 2017, prix litté-

raire américain doté de 15 000 dollars, attribué chaque année depuis sa création en 1981 à un auteur publié en anglais et résidant aux États-Unis. Mutt-Lon prophète en son pays Tous ces auteurs et d’autres, non moins réputés comme Patrice Nganang (Grand prix littéraire d’Afrique noire 2002), Gaston Paul Effa (Grand prix littéraire d’Afrique noire 1998), sont de ceux qui continuent à faire connaître le Cameroun à l’international. Des noms qui s’inscrivent dans le sillage de Calixthe Beyala, l’une des auteures les plus prolifiques. Française d’origine camerounaise, elle a

écrit une vingtaine d’ouvrages dont certains primés : Maman a un amant (Albin Michel, 1993), récompensé par le Grand prix littéraire d’Afrique noire 1994 ; Les honneurs perdus (Albin Michel, 1996), lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française en 1996 ; La petite fille du réverbère (Albin Michel, 1998), qui a reçu le Grand prix de l’Unicef en 1998. La native de Douala a été faite, en 2013, officier de l’Ordre de la Valeur par les autorités camerounaises. Il n’est pas toujours nécessaire de s’exiler pour avoir une reconnaissance. Ainsi, Daniel Alain Nsegbe, monteur à la télévision publique nationale camerounaise (CRTV), sous le pseudonyme de « Mutt-Lon », a reçu le Grand prix Ahmadou Kourouma en 2014 avec son premier roman Ceux qui sortent dans la Nuit (Grasset), livre qui explore le domaine des sorciers et de la sorcellerie, quotidien de nombre de Camerounais. Le prix Ahmadou Kourouma, du nom de l’écrivain ivoirien décédé en 2003, est décerné chaque année à l’occasion du Salon international du livre et de la presse de Genève (Suisse). Après la réception de son prix à Genève, en mai 2014, Daniel Alain Nsegbe est retourné à ses activités quotidiennes, à la télévision publique camerounaise… n Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 79


Culture Mosaïque Entretien

Emmanuel Ngapela

Cofondateur des Africa Culture Days ; président de Africanlab

La culture est une source de développement durable Le « hub culturel de l’Afrique », Africa Culture Days, organise le premier festival panafricain, entre mai et septembre. Il réunira une centaine d’artistes internationaux et créateurs, précise son cofondateur, Emmanuel Ngapela. Propos recueillis par Junior Ouattara

Africa Culture Days se présente comme l’« un des premiers ambassadeurs de la culture africaine sur le continent et bien au-delà… » Pouvez-vous développer cette vision ?

Pourtant, le marché africain est mal structuré : les biens culturels sont en grande partie offerts par l’économie informelle. Comment allez-vous renverser la tendance ?

La culture africaine est l’ADN même de l’Afrique, elle est l’élément principal qui définit le mieux la pluralité et la particularité des Africains. Sa richesse inouïe traduit bien les valeurs africaines. C’est pourquoi cette richesse culturelle doit être valorisée pour devenir une source de développement durable. Cette même culture ancestrale se doit d’être protégée, mais aussi promue au-delà des frontières terrestres du continent. La culture africaine est un exemple de richesse humaine, sociale, historique ; il est temps de la promouvoir comme moteur de développement. Nous souhaitons rejoindre toutes ces volontés qui sont animées par la même envie que nous, le même besoin… Promouvoir notre culture, ses valeurs et en faire un acteur de développement.

Africa Culture Days vient tout d’abord créer des synergies entre toutes les initiatives et les bonnes volontés, car c’est ensemble que nous pouvons créer de la valeur. Nous n’avons aucunement la prétention de dire ou de croire qu’une seule initiative peut tout changer ! Africa Culture Days vient aussi pour sensibiliser, informer et former sur la question des industries culturelles et créatives qui sont indéniablement un atout important dont dispose notre continent avec toute sa richesse culturelle, son capital humain et ses valeurs spirituelles. C’est seulement après ces étapes que nous pourrons renverser la tendance que vous évoquez. Ce, bien évidemment avec l’aide des institutionnels, des organismes internationaux et surtout l’implication des enfants africains.

Africa Culture Days ambitionne d’être le miroir d’une Afrique dynamique, en plein essor et aux énormes potentiels économiques, sociaux et culturels. Comment tout ceci se met-il en marche ?

Je peux vous citer des exemples de réussites remarquables : Mawazine, Rythmes du Monde, Visa For Music, au Maroc, Le MASA en Côte d’Ivoire, le Fespam au Congo… Des associations comme Afrikayna opèrent sur le continent et proposent des solutions adaptées aux différentes problématiques du secteur. Nous souhaitons, par le biais de ces Africa Culture Days, les valoriser et créer des synergies entre les différents intervenants du secteur et surtout montrer les exemples de réussite qui peuvent servir de modèle.

Les conclusions du rapport Brundtland peuvent paraître encore loin de la réalité, en confinant le développement durable dans l’espace étroit de l’économie. Y a-t-il urgence à ce que les industries culturelles et créatives africaines jouent le rôle de socle stratégique de l’émergence du continent ?

Oui, bien sûr. Pour nous, la culture est une solution efficace pour le développement des pays africains, car les industries culturelles et créatives ne demandent pas beaucoup d’investissement, contrairement aux industries de télécoms et d’agroalimentaire ou encore pharmaceutiques. Cette industrie culturelle peut toutefois générer des revenus plus importants que ceux des industries télécoms ou automobiles ! Le calcul est simple… Avec un minimum d’implication et de restructuration, la culture peut rapporter gros au continent. Il faudrait, toutefois, Bien que le secteur des industries culturelles et créatives ne trouver cette alchimie qui permettrait de soit pas encore pleinement structuré en Afrique, il génère promouvoir les industries culturelles, les chaque année environ 4 milliards de dollars de revenus et porter, sans pour autant toucher à l’âme même de la culture, sans la travestir et en emploie plusieurs centaines de milliers de personnes. faire un « business quelconque ». 80 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017


Union du Maghreb Arabe Votre programme Africa Culture Days entend être le premier hub culturel africain, il se veut un cadre de réflexion privilégié autour des problématiques que rencontrent les industries culturelles et créatives en Afrique. Comment créer un écosystème dynamique ?

La première édition d’Africa Culture Days sera accueillie dans trois pays : Congo (Brazzaville, du 25 au 27 mai), Côte d’Ivoire (Abidjan, du 13 au 15 juillet) et Maroc (Casablanca, du 21 au 23 septembre)…

Le choix de ces trois pays s’est fait tout naturellement, Il ne s’agit pas de la seule et unique réponse ! Africa Culture d’une part, parce que je suis Congolais installé à Casablanca Days est notre réponse face au défi du développement durable et que je souhaitais faire connaître mon pays aux Marocains, en Afrique. D’autres initiatives existent et certaines ont même et vice versa. Marc Aurèle Doba, cofondateur des Africa inspiré notre démarche. À travers ce Culture Day, est Ivoirien et tous hub culturel, nous désirons éveiller deux nous sommes installés au les consciences sur l’importance des Maroc. Nous avons également opté industries culturelles et créatives dans pour des pays que nous connaissons, le cadre du développement durable pour une meilleure gestion Emmanuel Victoire Ngapela, d’origine en Afrique. Bien que mal structuré, logistique… Avant de nous attaquer, congolaise (Congo-Brazzaville), entrepreneur elles génèrent chaque année environ dans les prochaines éditions à de dans les technologies de l’information, est 4 milliards de dollars de revenus et nouveaux terrains ! le président de l’Association Africanlab. Il a emploient plusieurs centaines de effectué son parcours scolaire à Brazzaville milliers de personnes. Il est donc Pour cette première vous avez choisi et Pointe-Noire et a continué ses études primordial de bien « recadrer » ce secteur le thème « Culture, créativité et universitaires à Casablanca au Maroc dans une afin de pouvoir en tirer profit. Les développement durable », avez-vous école d’ingénieurs en informatique. Juste après quatre concours lancés par les ACD une raison spéciale ? avoir obtenu son diplôme, il a intégré une SSII française installée à Casablanca et dans la foulée ambitionnent de permettre la révélation Il important pour nous, Africains, il a créé sa propre entreprise qui accompagne de talents dans différents domaines : de comprendre et d’admettre enfin les sociétés africaines dans les systèmes Design, Mode, Technologie et entrepreque l’ensemble de nos actions doit d’information et le digital. neuriat féminin. être inscrit dans la durabilité afin En marge de ses journées de préserver notre beau continent culturelles, un forum économique et les richesses qu’il contient. Le permettra de créer des synergies entre développement durable n’est pas les différents acteurs du secteur, de un effet de mode, mais une réalité Africanlab est une association de start-up et professionnels africains, installée à Casablanca, créer des liens entre les différents à laquelle nous aurions dû être dont le but est de contribuer efficacement peuples du continent. Tout est confrontés il y a très longtemps. Le au développement social et culturel du question de partage. continent africain regorge de richesses continent africain à travers la promotion des naturelles… C’est aussi le continent industries culturelles et créatives, l’éducation et qui produit le moins de pollution, l’entrepreneuriat. mais qui en subit les conséquences ! Cette injustice nous mène à une réflexion profonde et je suis certain que d’autres y ont pensé avant nous : il faut protéger les ressources africaines !

Emmanuel Ngapela

Africanlab

En quoi consiste la tournée panafricaine que vous organisez ? On parle de la participation de plus d’une centaine d’artistes de renommée internationale, de concours créatifs, de conférences économiques et de rencontres B to B…

Tout à fait : nous pouvons déjà vous citer quelques noms d’artistes qui seront présents : Alphadi, le fashion designer du Niger, Manou Gallo, une chanteuse incroyable de la Côte d’Ivoire, Van et Ahmed Sultan du Maroc, Mando Jazz de l’Afrique du Sud, Hicham Lahlou, le designer marocain, et plusieurs autres artistes africains de renom. n

Mai - Juin 2017 • NEWAFRICAN • 81


Culture Mosaïque Portrait

Sansy Kaba Diakité

Commissaire général de Conakry capitale mondiale du livre

Le livre permet de cicatriser L’Unesco vient de le reconnaître comme un acteur majeur sur la scène culturelle internationale. Et Sansy Kaba Diakité a encore plein de projets pour l’avenir. Portrait.

C

’était au départ un rêve un peu fou, comme tous ceux qui finissent, un jour, par transformer le monde. Tout commence à la fin des années 1990, lorsqu’après des études de sciences économiques à Conakry, Sansy Kaba Diakité part en France pour y suivre une formation complémentaire en gestion. Il est frappé de l’effervescence événementielle qui y règne : « Salons du livre, salons de l’emploi, etc., des événements couvrant la France, qui permettaient au monde entier de venir en France. Je me suis posé la question, pourquoi pas en Guinée ? » De retour au pays, il lance une maison d’édition à Conakry. Et puis, le déclic : y organiser un Salon du livre ! Pourquoi le livre ? D’abord, pour lier l’image de la capitale guinéenne à une manifestation spécifique, « comme Bamako pour la photo, Ouagadougou pour le cinéma, Dakar pour l’art contemporain, Brazzaville pour la musique, Abidjan pour le rire, Niamey pour la mode… ». Le livre s’imposait d’évidence comme référence culturelle de la Guinée : « Nous sommes quand même le pays de Laye Camara, le pays de Tierno Monénembo, de Djibril Tamsir Niane, d’Alioum Fantouré… et d’autres jeunes écrivains aujourd’hui… » Une évidence néanmoins paradoxale dans la mesure où aujourd’hui, en Guinée, « le livre n’est pas sexy » : peu de bibliothèques et de librairies, et la population trop souvent engagée dans une stratégie de survie économique pour se préoccuper de littérature. « Je me suis dit, justement, il faut rendre le livre sexy à Conakry ! Le livre, c’est une ouverture, la Guinée va s’ouvrir au monde, se reconstruire, se réconcilier avec elle-même. » Un pari fou, peut-être, mais à l’image de l’essence et de la vocation du livre lui-même : 82 • NEWAFRICAN • Mai - Juin 2017

imaginer, se rêver pour devenir autre. Ne dit-on pas de certains livres qu’ils ont le pouvoir de changer le monde en bouleversant des destinées individuelles et même collectives ? Une place forte de la littérature Les 72 heures du livre de Conakry sont nées en 2008. L’événement s’est étoffé au fil des ans, et l’édition 2017 constitue une étape importante : Conakry a été désignée par l’Unesco comme capitale mondiale des livres pour les 12 prochains mois. Une distinction âprement disputée par nombre de villes dans le monde. La ville de Wroclaw en Pologne avait été le précédent lauréat, et en avril 2018, Conakry passera le flambeau à Athènes. Sansy Kaba Diakité nourrissait ce projet depuis le premier jour, mais a voulu se donner du temps « pour la maturation », dit-il, et n’a déposé le dossier qu’après avoir acquis la certitude que le niveau de qualité atteint par les 72 heures permettrait de l’emporter. « En quelques années d’édition, Conakry est devenue une place forte de la littérature. » Mais ce beau succès n’est qu’une étape. « L’objectif final, c’est de faire de Conakry dans 20 ans la plateforme du livre en Afrique ! » La foi chevillée au corps, le fondateur des 72 heures voit au-delà d’une simple manifestation, fût-elle prestigieuse, et ambitionne de voir se développer une véritable politique du livre dont le titre de capitale mondiale du livre peut constituer un tremplin. Car la présidence de la République, le ministère de la Culture et la municipalité de Conakry accordent désormais tout leur soutien à l’entreprise qu’un décret vient de reconnaître d’utilité publique. Sansy Kaba Diakité souhaite une mobilisation au plan national. Le livre n’est pas

Photo © Laurent Poinet

Par Guillaume Weill-Raynal

seulement un bien de consommation de luxe réservé à une élite. Le label accordé par l’Unesco devrait permettre de promouvoir de larges programmes de développement d’infrastructures – bibliothèques, centres de lecture, médiathèques – et de rapprocher les communautés en mettant à contribution l’ensemble des réseaux du livre. La Guinée compte aujourd’hui huit maisons d’édition et près de 500 écrivains – dont certains prestigieux comme Tierno Monénembo, prix Renaudot 2008, ou Laye Camara que Sansy Kaba Diakité considère comme « le précurseur de la littérature africaine ». Les libraires et même les bouquinistes sont aussi invités à se joindre au mouvement. La distribution de plusieurs prix littéraires est envisagée, pour faire que Conakry soit, dans 20 ans, « le centre littéraire des grands prix en Afrique ». La route est encore longue, il le sait. Aujourd’hui, le livre ne fait pas encore partie des habitudes des Guinéens. « C’est une maladie qu’il faut guérir. » Avant tout en associant la jeunesse au combat pour l’alphabétisation. « Le livre permet de cicatriser, le livre permet de soigner, le livre c’est l’avenir de la Guinée. Parce que c’est dans le livre qu’on a de l’espoir, c’est dans le livre qu’on peut s’épanouir, c’est dans le livre qu’on est libre. C’est dans le livre qu’on peut s’éduquer. L’éducation est la clé de tout ! » Ouvrir un livre pour s’ouvrir ou monde. Et tourner enfin la page, pour réenchanter – et réinventer – l’avenir. n


New African, French, Issue 54  

Vers quel nouvel ordre international le monde s'achemine-t-il? Crises, conflits, guerres larvées ou déclarées, nous assistons, sans conteste...