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Édition française

BANKER DOSSIER TUNISIE Des réformes au forceps

UN SUJET QUI DIVISE Franc CFA

Michel Camdessus Marcel de Souza Etienne Giros Jean-Luc Vovor Désiré Mandilou

N°33 | Novembre - Décembre - Janvier 2018 • Zone CFA 5 000 F.CFA • France et zone Euro 8€ • Algérie 600 DA • Tunisie 7 000 TD • Maroc 60 Dh • États-Unis $9,95 • Maurice 300 MR • Royaume-Uni £5,50 • Suisse 15 FS

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SOMMAIRE

AFRICAN BANKER

NOVEMBRE - DÉCEMBRE - JANIVER 2018

IC PUBLICATIONS FRANCE

609 BAT A 77 RUE BAYEN 75 017 PARIS Tél. : +  33 1 44 30 81 00 Fax : +  33 1 44 30 81 11 E.mail : info@icpublications.com Website : www.icpublications.com

GRANDE-BRETAGNE

IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 7898 E.mail : icpubs@africasia.com Website : www.africasia.com

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder

ÉDITEUR

Omar Ben Yedder

RÉDACTEUR EN CHEF

Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com

COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara

SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille

RÉDACTION

Gérard Choisnet, Ridha Kefi, Anver Versi

COLLABORATEURS EXTÉRIEURS

Estelle Brack, Djamila Colleu, Olivier Deau, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Seydou Ka, Alain Le Noir, Dhafer Saïdane, Tiego Tiemtoré, Geoffroy Touroumbaye, Samia Lokmane Khelil.

DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh

DIRECTRICE GÉNÉRALE

Leïla Ben Hassen l.benhassen@icpublications.com

V.P. DÉVELOPPEMENT

DÉCIDEURS 14 Patrick Navarro Les banques ont soif de technologie ! 18 Ousséni Tamboura Pour une mutation de la banque africaine 20 Ibrahima Diouf Au cœur des ambitions de EBI SA (groupe Ecobank) 22 Alou Sidibé Mieux adapter les produits à la demande

Saliba Manneh

DIRECTEURS DE COMMUNICATION Cécile Louédec, Medrine Chitty, Baytir Samba

BUREAU MAGHREB

Nejib Ben Yedder, n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

PRODUCTION

Richard Briggs

DIFFUSION

Jean-Claude Bétard

ABONNEMENTS

Françoise Peter E.mail : peter@icpublications.com www.icpublications.com

IMPRIMEUR

Stones Ashford Ltd The Invicta Press Ashford - Kent

CRÉDITS PHOTOS

AFP (Sauf mention particulière)

N° DE COMMISSION PARITAIRE 0120 T 90333

ISSN

1757-1413 Trimestriel Dépôt légal : novembre 2017 © 2017 - IC Publications

DOSSIER TUNISIE 31 Des réformes au forceps 33 AfricInvest Au service des PME 36 Ahmed Rjiba Les clés du succès 39 Hicham Seffa Un levier de croissance malgré la crise

DOSSIER CFA 42 Les ministres de la Zone franc arrimés au CFA 44 Étienne Giros Le CFA permet l’union monétaire 48 Allons au-delà des symboles ! Marcel de Souza - Michel Camdessus 50 Jean-Luc Vovor Abandonner ou réformer ?

52 Désiré Mandilou Anatomie d’un désir collectif FINANCES ET MARCHÉS 57 Proparco célèbre ses 40 ans 58 Algérie Le dinar attaqué 59 Restructuration de la dette des jeunes entreprises ANALYSES 60 Estelle Brack L’Afrique terre privilégiée de l’Open innovation ? 62 Dhafer Saïdane Les grands défis des banquiers 64 Ade Ayeyemi La banque numérique : réaliser le potentiel de l’Afrique

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BRÈVES

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Nominations & Agenda Par Laurent Soucaille

Arnold Ekpe succède à Jacques Attali à la tête de Microcred Holding, groupe de finance digitale spécialisé dans l’inclusion financière en Afrique et en Chine. L’ancien directeur général de Ecobank et de UBA entend faire de Micromed le leader dans les services financiers digitaux et inclusifs en Afrique. La société a créé un comité consultatif pour s’engager aux côtés de la direction et du conseil de manière régulière et conseiller la société dans son développement. Cette instance sera composée de conseillers avec une forte expérience bancaire et politique ; elle sera dirigée par Lionel Zinsou ; l’ancien Premier ministre du Bénin, qui vient de créer, par ailleurs, sa société de conseil et investissement, Southbridge. Le comité consultatif compte parmi ses membres Marcel Kodjo, ancien secrétaire général de la Bceao ; Younoussi Touré, ancien Premier ministre du Mali ; Ben Zwinckels, président d’AfricInvest ; Hassen Zargouni, fondateur et directeur de Sigma Tunisie ; Kablan Yao-Sahi, ancien directeur général de la Bceao ; Alain Lepatre, ancien PDG de la Bank of Africa à Madagascar et au Burkina Faso. Quelques semaines après sa reprise par la Banque centrale populaire du Maroc, la BIA-Niger a nommé à sa tête Nana Aïssa Ango Kousso. La nouvelle responsable dirigeait depuis 2009 la Banque atlantique du Niger, dont elle a piloté le démarrage. Diplômée d’un DESS en Finances de l’ISM Dakar et d’un CESA de HEC Paris, Nana Aïssa Ango Kousso a entamé son parcours professionnel chez Ecobank, en 1999. BGFI Bank Gabon se dote d’une nouvelle équipe dirigeante. Son conseil d’administration a nommé Ludwine Oyeni Amoni au poste de directrice générale, tandis que Yonnel Soumbou devient directeur général

adjoint. Issue du groupe, la nouvelle équipe dispose « des leviers nécessaires à l’accélération de la performance commerciale, humaine, organisationnelle et prévisionnelle de BGFIBank Gabon ». Ludwine Oyeni Amoni avait intégré le groupe en février 2006, en tant qu’auditrice interne. À noter que la banque se dote d’un nouvel organigramme commercial, qui donne une place plus grande aux directeurs d’agence. « Notre objectif est de rester un partenaire de confiance pour nos clients dans un environnement bancaire fortement concurrentiel », explique Henri Claude Oyima, PDG de BGFIBank. Au Maroc, Taoufik Rabbaa devient le PDG de Citibank Maghreb, prenant directement la responsabilité des activités de banque d’affaires et d’investissement de la filiale du groupe américain. Il est le premier Marocain à diriger cette entreprise depuis cinquante ans. Taoufik Rabbaa poursuit ainsi une carrière de vingt ans au sein de « Citi », dans différents postes à responsabilité, y compris en développement des opérations, des produits et des solutions bancaires ainsi qu’en interface clients d’entreprise en Afrique du Nord, au Koweït, à Dubaï et en Égypte. Directeur général de l’Agence française de développement, Rémy Rioux devient président du Club mondial des banques de développement IDFC (International Development Finance Club). Il succède à la tête d’IDFC à son homologue allemand, Ulrich Schröder, patron de la KfW. À Paris, l’AFD accueillera durant son mandat de deux ans le siège de ce club des 23 principales banques de développement du Nord et du Sud ; des banques africaines BOAD et DBSA, à la brésilienne BNDES, la latino-américaine CAF, la CDG marocaine, la DBSA sud-africaine, la CDB chinoise ou encore la JICA japonaise.

AGENDA Afreximbank (Banque africaine d’import et export) invite les professionnels africains de la finance bancaire et commerciale à l’édition 2017 de son séminaire et ateliers annuels sur le financement structuré du commerce. Le séminaire se tiendra du 6 au 9 novembre à Sal, au Cap-Vert. Prévu sur quatre jours, l’événement devrait attirer 200 participants provenant de banques et d’autres institutions financières en Afrique. La Conférence économique africaine (AEC) 2017 aura lieu du 4 au 6 décembre 2017 à Addis-Abeba, en Éthiopie, sur le thème « Mettre la gouvernance au service de la transformation structurelle ». La manifestation est co-organisée par la BAD, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) et le PNUD. L’AEC permettra, notamment, de favoriser un échange d’idées et une réflexion innovante entre chercheurs, praticiens du développement et décideurs africains. La 12e édition de la Conférence sera une occasion unique pour les participants venus d’Afrique et du monde entier de réfléchir aux progrès enregistrés par les pays africains dans la transformation structurelle de leurs économies. Renseignements et contributions sur : https://www.uneca.org/fr/aec2017 Initialement prévu fin novembre 2017, le salon Africa Finance Expo se tiendra du 19 au 21 avril 2018, au centre de conférence de l’hôtel King Fahd Palace de Dakar. Sous l’égide du ministère de l’Économie des finances et du plan du Sénégal, ce rendez-vous réunira dans un seul cadre les principaux acteurs de la finance, et auquel sont conviés les décideurs, tant publics que privés, de divers secteurs : infrastructures, habitat, santé, TIC, agriculture, négoce, tourisme, industrie…Le thème principal sera « Banque, Finance et Assurance : quelles mutations à l’heure du numérique ? » Contact et Inscriptions E-Mail : contact@africafinanceexpo.com Dans le prolongement du Sommet Union africaine, Union européenne, le Land of African Business se tiendra à Abidjan du 1er au 3 décembre. Le LAB se présente comme « un lieu de partage d’expériences et d’expertises inspiratrices de solutions concrètes qui tracent les chemins d’un développement pérenne ». Une ambition qui passe également par la volonté de faire éclore les jeunes pousses, récompensées chaque année par les African Rethink Awards. Le thème de cette troisième édition, « Bancarisation, du cash à la banque », explorera les enjeux et opportunités de la banque africaine. Renseignements : www.rb-associes.fr


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BRÈVES INTERNATIONAL

INTERNATIONAL

L’AGENDA 5 % DU NEPAD FINANCERA LES INFRASTRUCTURES

APPUI AUX PME ET ETI FRANÇAISES EN AFRIQUE

Le Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique) a réuni le 18 septembre au siège du Nasdaq (New York) des investisseurs internationaux et dirigeants d’entreprise de haut niveau, pour le lancement officiel de sa campagne intitulée Agenda 5 %. Ce lancement se tient cinq années après qu’un sommet de l’Union africaine (janvier 2012) a adopté le Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA), avec ses 51 programmes d’infrastructure transfrontalière et plus de 400 projets à mettre en œuvre dans quatre secteurs prioritaires. L’Afrique a seulement réussi à clôturer 158 projets de financement au cours de la décennie 2004-2013 avec une dette s’établissant à 59 milliards $, ce qui représente seulement 5 % des besoins en investissements dans les infrastructures et 12 % des flux financiers réels. La campagne Agenda 5 % rappelle que seule une approche collaborative réunissant à la fois les acteurs des secteurs publics et privés pourra apporter des réponses efficaces à ces problématiques et appelle les investisseurs institutionnels à augmenter leurs financements dans les infrastructures pour atteindre l’objectif déclaré de 5 %. Le lancement de la campagne a réuni des investisseurs internationaux du plus

Nicolas Dufourcq (photo), directeur général de Bpifrance, et Frédéric Oudéa, directeur général de la Société Générale, ont signé, le 20 septembre, une convention de partenariat visant à dynamiser le développement des PME et Entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises en Afrique. Les deux établissements s’engagent à apporter conjointement et de manière complémentaire conseils, mises en relation et dispositifs de e-learning aux PME et ETI françaises ayant des projets de développement sur le marché africain. Dans le même temps, les deux institutions participeront ensemble à des projets permettant notamment de contribuer à l’essor de secteurs clés, tels que les énergies vertes ou la filière agro-industrielle en Afrique. La collaboration entre Bpifrance et Société Générale se traduira par l’organisation d’une mission d’immersion d’entreprises françaises clientes visant à accompagner leur développement sur ce marché. Les relations partenariales s’illustrent notamment par la souscription de Société Générale au Fonds franco-africain, lancé en 2017 par Bpifrance et Africinvest. Ce fonds, transfrontalier entre le continent africain et la France, d’un montant de 77 millions d’euros, a pour objectif d’accélérer la croissance de PME innovantes africaines et françaises, ayant des projets de développement sur les deux continents.

haut niveau ainsi que des chefs d’entreprise, issus notamment du Réseau d’affaires continental (CBN) du PIDA, un réseau dirigé par le Nepad et qui constitue une plateforme de dialogue dédiée au secteur des infrastructures pour les dirigeants du secteur privé. Pour Tony Elumelu, l’un des entrepreneurs les plus en vue en Afrique et membre actif du CBN, « les gouvernements africains doivent créer des environnements propices pour attirer ces investissements qui sont si importants pour la croissance et le développement du continent ». Selon un rapport McKinsey de 2016, les investisseurs institutionnels et les banques disposeraient de 120 000 milliards $ d’actifs, dont une partie pourrait donc soutenir les projets d’infrastructures en Afrique. Toutes ces problématiques sont au cœur de la feuille de route de l’Agenda 5 % qui constitue la colonne vertébrale de la campagne du Nepad et dont les résultats attendus sont notamment : • Le déblocage de sources notables et mesurables de capitaux nécessaires à la mise en œuvre des projets d’infrastructure nationaux et régionaux sur le continent. • L’élargissement et l’approfondissement des marchés de capitaux africains qui sont actuellement peu substantiels, tout en contribuant de manière significative à l’intégration régionale et à la création d’emplois. • La promotion du développement de produits innovants sur les marchés de capitaux, qui sont spécifiques aux enjeux et au potentiel du continent s’agissant du développement des infrastructures. • L’éveil, sur la base des étapes concrètes et des projets mis en évidence, de l’intérêt d’investir chez les autres financeurs institutionnels et non institutionnels qui hésitaient jusqu’alors à inclure les projets d’infrastructures africains comme actif de leur portefeuille sur la base des prochaines étapes concrètes et des suggestions de projets.


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BRÈVES

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BRÈVES INTERNATIONAL

LA BAD ET LA BID SIGNENT POUR 2 MILLIARDS $ La BAD (Banque africaine de développement) et la BID (Banque islamique de développement) ont signé, à Abidjan, un « accord historique » qui renforce leur partenariat en faveur du développement en Afrique. Les deux parties sont convenues de réunir la somme de 2 milliards $, au

Le président de la BID en compagnie du président ivoirien Alassane Ouattara.

cours des trois prochaines années, afin de financer des projets dans les domaines de l’agriculture et de la sécurité alimentaire, des énergies renouvelables, des petites et moyennes entreprises et du développement humain (santé et éducation). La BAD et la BID devront chacune fournir 1 milliard $ sur trois ans. « La BAD et la BID ont quelques traits en commun, et l’accord que nous signons est le montant le plus élevé jamais conclu avec une banque de développement », a souligné le président de la BAD, Akinwumi Adesina. « Nous allons travailler sur une réserve de projets en Afrique… Nous devons créer des emplois pour les femmes et nos jeunes. » La BID est l’un des plus gros contributeurs de la BAD en termes de co-financement. Elles ont cofinancé ensemble pour plus de 2,5 milliards $ de projets sur la période 2002-2016.

Deutsche Bank soutient Ecobank Ecobank Transnational Incorporated, maison-mère du groupe Ecobank basée à Lomé, a signé le 5 septembre avec la Deutsche Bank une facilité de prêt privilégié non garanti de 250 millions $ sur cinq ans. La Public Investment Company, détenue en totalité par le gouvernement d’Afrique du Sud, et l’un des principaux actionnaires institutionnels d’ETI, fournit un important appui à Deutsche Bank dans cette transaction, par une sous-participation aux risques. « Cette nouvelle facilité de 250 millions $ sera utilisée en priorité pour le refinancement des emprunts arrivant à échéance », précise Ecobank.

QUATRE FINANCEMENTS DE LA BID La BID a approuvé le 2 juillet des financements en faveur de quatre pays francophones pour un montant de 337,31 millions $, dont : • 165,4 millions $ au Mali pour la centrale thermique de Sirakoro (100 MW) ; • 102,8 millions $ au Burkina Faso pour la centrale de Kossodo (50 MW) à Ouagadougou ; • 15,4 millions $ en Guinée pour le projet rural d’approvisionnement en eau et d’assainissement dans la région de Nzérékoré ; • 53,71 millions $ au Cameroun pour le projet d’infrastructures agricoles et de développement de la chaîne de valeur.

AFRIQUE DE L’OUEST RÉGIONAL

PROPARCO GARANTIT QUATRE FILIALES DE ECOBANK Proparco et le groupe bancaire panafricain Ecobank ont signé le 12 juillet à Abidjan une ligne de garantie de trade finance d’un montant de 50 millions $. Cette garantie permettra de soutenir les échanges commerciaux entre les pays africains et européens, en augmentant la capacité de financement d’opérations d’importexport de quatre filiales ouest-africaines du groupe Ecobank (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Conakry et Mali) auprès d’Ecobank International EBI S.A., filiale française d’Ecobank portant le développement du groupe à l’international. La cérémonie de signature s’est déroulée à Abidjan en présence de Grégory Clemente, directeur général de Proparco, et Charles Daboiko, directeur général de Ecobank Côte d’Ivoire. « La mise en œuvre d’un projet pilote de trade finance figurait parmi les objectifs que s’est fixée Proparco dans sa stratégie 2017-2020 pour répondre aux besoins de ses clients. Nous sommes heureux de réaliser notre première opération de ce type avec Ecobank, un partenaire de longue date et une référence du secteur bancaire en Afrique », commente Grégory Clemente.


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AFRIQUE DE L’OUEST

Africa Link Capital s’engage dans la titrisation

Le groupe Africa Link Capital (ALC), première banque d’affaires indépendante de l’Uemoa, a créé un pôle titrisation formé de deux entités : ALC Structuration et ALC Titrisation. Animé par six experts, ce nouveau pôle offre : des services de conseil stratégique et financier pour structurer des opérations de titrisation et constituer des Fonds communs de titrisation de créances (FCTC), et des services de gestion de FCTC selon la réglementation de Uemoa et les meilleurs standards internationaux. Suite à l’adoption par l’Uemoa, en 2010, d’un cadre réglementaire propice à la titrisation, le Groupe ALC s’est approché en 2012 du Conseil régional de l’épargne publique et du marché financier (CREPMF) afin d’obtenir un agrément pour exercer en tant que société de gestion de FCTC. La croissance de la titrisation sur la zone est portée par deux banques de développement (BOAD et BID) dont les filiales (BOAD Titrisation et Taïba Titrisation) gèrent des sukuks (titres financiers islamiques) depuis 2014 ; cette évolution suscite un intérêt accru de la part de ses clients. La titrisation permet de lever des fonds en cédant un portefeuille de créances à un FCTC. Ce dernier émet également des titres à maturité variable (court, moyen ou long terme) dont le recouvrement permet de rembourser et rémunérer leurs détenteurs. « Le pôle titrisation envisage la structuration et la gestion de quelques opérations majeures dès 2017 », selon Serge Tidiane Diop, directeur général du Groupe ALC.

BÉNIN

BURKINA FASO

COOPÉRATION AVEC LA SUISSE

LA BAD DÉBLOQUE 500 MILLIARDS DE F.CFA

La présidente de la Confédération suisse, Doris Leuthard, a rencontré le président Patrice Talon, le 13 juillet à Cotonou. Depuis 1981, le Bénin est un pays prioritaire de la Direction du développement et de la coopération (DDC) helvétique. Lors de la visite, les deux présidents ont lancé la stratégie suisse de coopération en faveur du Bénin pour les années 2017 à 2020. La stratégie de la DDC pour les années à venir mise en particulier sur le développement des zones rurales, sur l’éducation de base et la formation professionnelle, ainsi que sur la décentralisation et l’efficacité des autorités locales. Pendant la visite présidentielle, un accordcadre a en outre été signé portant sur la décentralisation, ainsi qu’une déclaration d’intention destinée à soutenir les nouveaux mécanismes de financement agricole au Bénin. Ces signatures entérinent la mise à disposition par la Suisse pour le compte du Bénin sur la période 2017-2020, d’une enveloppe financière de 78 millions de francs suisses, soit environ 46,8 milliards de F.CFA.

Le président béninois Patrice Talon reçoit la présidente de la Confédération suisse, Doris Leuthard.

Le gouvernement a échangé le 8 septembre avec la BAD sur les choix stratégiques qu’elle compte opérer dans le référentiel de coopération entre les deux parties pour les cinq années à venir, traduit par le Document de stratégie pays (DSP) 2017-2021. Le Premier ministre, Paul Kaba Thieba, a salué la tenue de cette rencontre qui marque, selon lui, le parachèvement du processus de préparation du DSP 2017-2021 ayant abouti à l’identification de deux piliers d’intervention pour le Burkina Faso, « la promotion de l’accès à l’énergie » et « le développement du secteur de l’agriculture pour une croissance inclusive ». La BAD injectera 500 milliards de F.CFA dans les deux secteurs prioritaires identifiés. Le directeur général Afrique de l’Ouest de la BAD, Janvier K. Litse, s’est dit satisfait du rôle croissant du secteur privé dans la réalisation des projets d’énergie solaire, dans la filière cotonnière et des agropôles, en ce sens que le DSP prévoit des opérations qui seront portées par les investisseurs privés. Il a également salué le rôle des organisations de la société civile dans le processus d’élaboration de ce DSP. La ministre de l’Économie, des finances et du développement, Hadizatou Rosine Coulibaly, a pour sa part souligné que la BAD compte accompagner le gouvernement dans la création d’une banque agricole.


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BRÈVES AFRIQUE DE L’OUEST

L’ALLEMAGNE ACCORDE 67 MILLIARDS DE F.CFA

CÔTE D’IVOIRE

Un protocole d’accord a été signé le 11 juillet à Ouagadougou, par le directeur général de la Coopération du ministère de l’Économie, Ambroise Kafando, et Christoph Kolmeyer, chef de division région au ministère allemand de la Coopération. Le gouvernement allemand met à la disposition du Burkina Faso une enveloppe de 102,2 millions d’euros, soit 67 milliards de F.CFA, pour les trois prochaines années. Cet appui est destiné à financer les secteurs jugés prioritaires, comme « l’agriculture et de la sécurité alimentaire et nutritionnelle », « l’eau et l’assainissement », « la décentralisation et le développement communal ». Selon la ministre Hadizatou Rosine Coulibaly, les projets et programmes à mettre en œuvre toucheront aux objectifs stratégiques de la promotion des chaînes de valeurs dans les filières de production, du développement du capital humain et de la gouvernance locale. À cet effet, elle a réaffirmé le souhait du gouvernement d’être accompagné dans la transformation du coton, dans la professionnalisation de la formation des jeunes et des femmes et leur autonomisation.

La BAD a approuvé le 18 juillet un prêt du Fonds africain de développement (FAD) de 36,232 millions d’UC, soit 28,9 milliards de F.CFA afin de financer le Programme d’appui à la gouvernance économique et à la croissance (PAGEC). Les deux composantes opérationnelles du programme sont : l’appui à l’efficacité et à la transparence de la gestion des finances publiques ; et l’appui à la diversification des sources de croissance. Parmi les principaux résultats attendus du Programme, figurent : un système électronique de passation des marchés publics dans quatre ministères-pilotes ; un plan d’apurement des arriérés dus par l’administration centrale à la Compagnie ivoirienne d’électricité (CEI) ; la généralisation de la démarche Qualité au sein de la Direction des marchés publics ; la réduction des délais pour la création d’entreprises de quatre jours actuellement à trois jours en 2018 ; la baisse des pertes techniques

LA BAD SOUTIENT LA GOUVERNANCE ÉCONOMIQUE et commerciales dans la distribution de l’électricité de 22 % en 2016 à moins de 20 % en 2019 ; le renforcement du cadre réglementaire du foncier rural qui se traduira par une augmentation de plus de 50 % de la délivrance des certificats fonciers ; et l’amélioration de la gouvernance du secteur cacao afin de garantir un revenu stable aux producteurs. Le gouvernement a adopté le 6 septembre l’accord de prêt en faveur du PAGEC, ainsi qu’un prêt BAD de 9,61 millions UC/7,6 milliards de F.CFA et un prêt du FAD de 6,55 millions UC/5,2 milliards de F.CFA en faveur du Projet d’appui à la gestion économique et financière (PAGEF). Le PAGEF apportera un appui au renforcement des capacités des régies financières, au développement des marchés de capitaux, à la gestion des dépenses publiques, au suivi-évaluation du PND 2016-2020 ainsi qu’aux structures de contrôle.

CÔTE D’IVOIRE

GUINÉE

SUBVENTION À L’ENSEIGNEMENT PRIVÉ

SOUTIEN AU PROJET TÈ POWER

Le ministre de l’Économie et des finances, Adama Koné, a annoncé le 15 septembre a procédé « au décaissement d’un montant total de 88,3 milliards de F.CFA » relatif à l’apurement des passifs des frais d’écolage au profit des établissements d’enseignement privé pour les périodes 2015-2016 et 2016-2017. « Le 15 janvier 2017, le montant de 30,3 milliards de F.CFA a été entièrement apuré au titre du reliquat de la gestion 2016 correspondant à l’année scolaire 2015-2016. » « 31,5 milliards de F.CFA ont été décaissés le 14 juillet et 26,5 milliards de F.CFA, le

Les responsables du ministère de l’Économie et des finances ont reçu le 12 juillet une délégation de Denham Capital Management, société britannique de capital-investissement conduite par l’un de ses vice-présidents, Juergen Heeg. Cette visite de travail s’inscrivait dans le cadre des points d’étapes pour le lancement, via Tè Power, du projet de construction d’une centrale thermique au fuel lourd de 50 MW en Guinée. L’américain Endeavor Energy détient 96 % du projet Tè Power, pour lequel il a conclu avec le gouvernement guinéen une convention d’investissement et un accord d’achat d’électricité. L’approbation du gouvernement guinéen a été reçue en janvier 2017. Le coût global de ce projet s’élève à environ 100 millions $, et les travaux dureraient 12 mois après leur lancement.

11 septembre » se rapportant à la gestion 2017 et correspondant à l’année scolaire 2016-2017. Concernant la répartition des subventions par ordre d’enseignement au titre de l’exercice 2017, Adama Koné a indiqué qu’au niveau de l’Éducation nationale, la somme de 59,2 milliards de F.CFA a été décaissée. Pour l’Enseignement supérieur et la recherche scientifique, les paiements s’élèvent à un montant total de 25 milliards de F.CFA, et l’Enseignement technique et la formation professionnelle ont bénéficié de 4,1 milliards de F.CFA.


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AFRIQUE DE L’OUEST MAURITANIE

DEUX FINANCEMENTS DE LA BANQUE MONDIALE La ministre de l’Économie et des finances, Malado Kaba, et le représentant résident de la Banque mondiale en Guinée, Rachidi Radji, ont signé deux accords de dons d’un montant total de plus de 50 millions $ en faveur du Projet d’appui à la gouvernance, d’assistance technique et de renforcement de capacité, et du Projet urbain eau. Le premier accord, qui concerne un financement additionnel de 22 millions $, permettra de consolider les acquis de l’appui budgétaire précédent, et de donner une nouvelle dimension, à la tenue des statistiques nationales. Le second accord devrait améliorer les services d’approvisionnement en eau potable de la ville de Conakry, et son financement s’élève à 30 millions $. MALI

RÉHABILITATION DES ROUTES RURALES La Banque mondiale a approuvé le 17 juillet un crédit IDA de 64 millions d’euros, soit 42 milliards de F.CFA (environ 70 millions $) pour financer le Projet d’amélioration de l’accessibilité rurale (PAAR). L’objectif est de remettre en état près de 1 700 km de routes rurales dans les régions de Koulikoro (zone aride) et Sikasso (dans le Sud). Quelque 650 000 personnes, surtout les communautés d’agriculteurs, vivant non loin des routes réhabilitées, en bénéficieront directement. Les femmes en tireront particulièrement profit car elles se consacrent à une part importante des activités agricoles et sont pour l’heure coupées des marchés et des services de base, en raison de la médiocrité du réseau routier.

Appui du Fonds de l’OPEP à Boulanouar Le Fonds de l’OPEP pour le développement international (OFID) a approuvé un prêt de 18 millions $ pour la réalisation de la centrale éolienne de Boulanouar, qui sera dotée de 39 turbines pour une puissance totale de 100 MW. Le parc éolien de Boulanouar, dans le nord du pays, accompagné de lignes haute tension et de postes de haute tension, représente un investissement évalué à 40 millions d’euros. La mise en service est prévue à l’horizon 2018-2019. NIGER

BCP REPREND LA BIA-NIGER Dans le cadre de sa stratégie de développement à l’international et du renforcement de son maillage africain, le marocain Groupe BCP a finalisé la prise de contrôle de la Banque internationale pour l’Afrique au Niger (BIA-Niger), deuxième institution bancaire du pays. Cette nouvelle acquisition permet à Groupe BCP, déjà présent à travers la Banque Atlantique Niger, de se hisser au rang de premier groupe bancaire du pays. La signature de la convention entérinant le rachat a eu lieu le 11 juillet à Niamey, en présence de Hassoumi Massaoudou, ministre des Finances ; Ahmat Jidoud, ministre délégué au Budget ; et Maman Laouali Abdou Rafa, directeur général des Opérations financières et des réformes au ministère des Finances. BCP était représenté notamment par Mohamed Benchaaboun, président ; Kamal Mokdad, directeur général chargé de l’International ; Mohamed Karim Mounir, directeur général de la BCP ; et Habib Koné, directeur général d’ABI. Au terme de ces opérations, le Groupe BCP détient, à travers sa filiale Atlantic Business International (ABI), 69,51 % du capital et des droits de vote de BIA-Niger. Cette prise de contrôle effectif de BIA-Niger intervient cinq ans après celle du groupe Banque Atlantique présent dans tout l’espace Uemoa.

SÉNÉGAL

SOUTIEN DE LA BANQUE MONDIALE À QUATRE PROJETS Le ministre de l’Économie, des finances et du plan, Amadou Bâ, et la directrice des Opérations de la Banque mondiale, Louise Cord, ont signé quatre accords de financement, d’un montant global de 306 milliards de F.CFA. La première convention concerne le projet de renforcement du réseau électrique de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et se chiffre à 60,2 milliards de F.CFA. Il a pour objectif principal, selon le ministre, de « renforcer le commerce d’électricité entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal ». Le deuxième accord est relatif à l’appui aux négociations des projets gaziers et au renforcement des capacités institutionnelles pour un montant de 16 milliards de F.CFA (24,4 millions d’euros). Ce financement vise à garantir et à préserver les intérêts du Sénégal, dans un contexte marqué par des découvertes de pétrole et de gaz. Le projet pilote de système de bus rapide (BRT) améliorera la mobilité urbaine dans l’agglomération de Dakar, en permettant de transporter près de 300 000 passagers par jour. Pour ce projet, la Banque mondiale met à la disposition du Sénégal une enveloppe de 184,258 milliards de F.CFA (280,9 millions d’euros). Pour le ministre des Infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement, Mansour Elimane Kane, ce projet va favoriser l’utilisation du transport collectif et la lutte contre la pollution. Il permettra de générer 5 000 emplois pour les jeunes et les femmes. Le quatrième accord concerne le Projet de développement du tourisme et des entreprises (PDTE) pour un montant de 45,786 milliards de F.CFA (69,8 millions d’euros). Il vise à créer les conditions nécessaires à l’augmentation des investissements privés dans le tourisme à Saly et au développement renforcé des entreprises au Sénégal.


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BRÈVES AFRIQUE CENTRALE RÉGIONAL

Ligne de crédit de la BADEA à la BDEAC La Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) et la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) ont signé le 26 juillet à Khartoum, un accord de ligne de crédit de 15 millions $, dans le cadre du programme de financement du secteur privé. L’accord a été signé par Sidi Ould Tah, directeur général de la BADEA, et Fortunato-Ofa Mbo Nchama, président de la BDEAC. CAMEROUN

DEUX ACCORDS DE CRÉDIT AVEC LA BANQUE MONDIALE Le président Paul Biya a signé deux textes portant accords de crédit d’un montant total de 425 millions $ (environ 261 milliards de F.CFA), dont : • l’accord de 100 millions $, soit environ 59 milliards de F.CFA, conclu le 7 juin 2017 avec l’IDA (Banque mondiale), pour le financement du Projet de développement de l’élevage (Prodel) ; • et l’accord de 325 millions $, soit environ 202,3 milliards de F.CFA, conclu le même jour avec la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, Banque mondiale), pour le financement du Projet de remise à niveau du réseau de transport d’électricité et de réforme du secteur.

CENTRAFRIQUE

L’ALLEMAGNE ACCORDE 89 MILLIARDS DE F.CFA Le ministre de l’Économie, de la planification et de l’aménagement du territoire, Louis Paul Motaze, et l’ambassadeur d’Allemagne Hans-Dieter Stell, ont signé un accord de coopération technique et financière de 100,5 millions d’euros, soit près de 66 milliards de F.CFA, couvrant la période triennale 2017/2019. Cette aide publique au développement sera affectée à des projets relevant de la gestion durable des ressources naturelles, la gouvernance et la décentralisation, le développement rural, la santé et les travaux publics. Outre ces accords de coopération, les deux responsables ont également signé quatre accords de don d’un montant total de 35 millions d’euros, soit environ 22,96 milliards de F.CFA.

Financements de l’AFD pour deux programmes Le ministre Louis Paul Motaze, a procédé à la signature de deux contrats d’affectation dans le cadre du troisième Contrat désendettement et développement (C2D) avec l’AFD (Agence française de développement), représentée par son directeur local, Christian Yoka. Ces accords représentent un montant global de 135 millions d’euros, soit 88,56 milliards de F.CFA. La troisième phase du programme de consolidation et de pérennisation du dispositif de formation et d’insertion agropastoral et halieutique (PCP-Afop) est financée à hauteur de 40 millions d’euros. Le Conseil agropastoral (PCP-Acefa) bénéficie de 95 millions d’euros. Le coût de cette troisième phase est de 93 milliards de F.CFA dont 31 milliards de F.CFA alloués par l’État camerounais.

LE FMI AUGMENTE SON APPUI

Le Fonds monétaire international a achevé le 17 juillet la deuxième revue de l’accord conclu avec la République centrafricaine au titre de la facilité élargie de crédit (FEC). L’achèvement de la revue ouvre la voie à un décaissement de 11,70 millions de DTS (environ 16,3 millions $), qui porte le montant total décaissé au titre de l’accord à 36,75 millions de DTS (environ 51,2 millions $). Le conseil d’administration a également approuvé une demande d’augmentation du niveau d’accès au titre de l’accord FEC d’un montant de 11,14 millions de DTS (environ 15,5 millions $), à décaisser une fois achevée la troisième revue. L’augmentation vise à répondre à des besoins additionnels de balance des paiements liés à l’accélération de l’apurement des arriérés envers les petites et moyennes entreprises fournisseurs de l’État, laquelle devrait contribuer à la cohésion sociale et à la croissance économique. L’accord au titre de la FEC a été approuvé le 20 juillet 2016 pour un montant de 83,55 millions de DTS (environ 116,5 millions $ et 75 % de la quote-part de la République centrafricaine au FMI). L’augmentation du niveau d’accès porte le financement total approuvé à 94,69 millions de DTS (environ 132 millions $ et 85 % de la quote-part).


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AFRIQUE CENTRALE GABON

L’ÉTAT AUTORISÉ À CONTRACTER DEUX EMPRUNTS Le gouvernement a adopté le 25 août deux projets d’ordonnances autorisant l’État gabonais à contracter des emprunts pour un montant total de 130,33 millions d’euros (85,49 milliards de F.CFA), dont : • un montant de 45,7 millions d’euros (29,98 milliards de F.CFA) auprès de la BIRD, du Groupe de la Banque mondiale, en vue de la réalisation du Projet de développement des statistiques au Gabon ; • un montant de 84,63 millions d’euros (55,51 milliards de F.CFA) auprès de la BAD, pour financer le Projet de renforcement des capacités pour l’employabilité des jeunes et l’amélioration de la protection sociale. TCHAD

LA BANQUE MONDIALE ENGAGE 1,1 MILLIARD $ POUR LE PND Le Groupe de la Banque mondiale s’est engagé à débloquer 1,1 milliard $, soit près de 600 milliards de F.CFA, au cours des trois prochaines années, pour aider le Tchad à mettre en œuvre son Plan national de développement (PND 2017-2021). Cette enveloppe comprend un appui de 1 milliard $ de l’IDA, le fonds de la Banque mondiale pour les pays les plus pauvres, et 100 millions $ de la Société financière internationale (IFC),. L’annonce a été faite par Soukeyna Kane, directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Tchad, le Mali, le Niger et la Guinée, et Dimitris Tsitsiragos, vice-président d’IFC pour les nouveaux investissements, lors de la Table ronde des partenaires au développement organisée à Paris du 7 au 8 septembre 2017. Au cours de cette table ronde, les autorités tchadiennes sont parvenues à mobiliser un montant total de 20 milliards $ dont près de 14 milliards $ émanant du secteur privé. Dans le cadre du nouveau cycle IDA 18, les engagements financiers de la Banque mondiale au Tchad vont plus que tripler, passant de 100 millions à 360 millions $. Des ressources additionnelles pour les réfugiés, l’intégration régionale et le développement du secteur privé seront également mobilisées pour un montant équivalent, le total des ressources s’élevant ainsi à 700 millions $. Ces ressources additionnelles viendront en complément d’un portefeuille de projets existants déjà important représentant un financement total pays de 300 millions $.

L’UNION EUROPÉENNE RENFORCE SON APPUI Le commissaire européen en charge de la coopération internationale et du développement, Neven Mimica, a annoncé un renforcement considérable de l’aide européenne au Tchad lors de la Table ronde des bailleurs pour le financement du Plan national de développement 2017-2021 organisée à Paris les 7 et 8 septembre. « Le Tchad est engagé dans une lutte contre la montre pour faire face aux multiples défis qui se présentent à lui. L’Union européenne continuera à mobiliser tous ses instruments pour l’y aider. Entre 2017 et 2021, nous mobiliserons ainsi 925 millions d’euros. J’appelle l’ensemble de nos partenaires à être à la hauteur des enjeux et à renforcer leur soutien au Tchad », a déclaré Neven Mimica. En marge de la Table ronde, le commissaire Neven Mimica et le ministre du Plan, Nguéto Tiraïna Yambaye ont procédé à la signature de deux nouveaux programmes pour un montant de 176 millions d’euros, dont la mise en œuvre pourra débuter immédiatement. Ce financement vise à renforcer la sécurité alimentaire et nutritionnelle (156 millions d’euros) et à améliorer la sécurité intérieure du pays (20 millions d’euros). Le commissaire européen a également annoncé le décaissement d’appui budgétaire imminent de 19 millions d’euros au titre du programme d’appui à la consolidation de l’État.


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BRÈVES AFRIQUE DU NORD ALGÉRIE

COOPÉRATION AVEC LA BEI DANS LES TRANSPORTS

MAROC

Román Escolano, vice-président de la BEI, en visite officielle en Algérie du 12 au 14 juillet, a signé un nouvel accord de coopération avec l’État algérien. « Le partenariat que nous allons renouveler est très important, aussi je souhaite qu’il soit pérenne et résolument tourné vers l’avenir. La banque de l’Union européenne est prête à soutenir avec force les investissements stratégiques pour l’Algérie », a-t-il déclaré. Le nouvel accord de coopération est axé sur la sécurité routière avec à la clef une étude financée par la BEI sur les normes de sécurité du tronçon de l’autoroute Trans-maghrébine. Cette étude régionale pour les pays du Maghreb, intitulée Audit de sécurité routière, concernera plus particulièrement l’autoroute est-ouest entre les frontières respectives est-ouest de l’Algérie, ainsi que les pénétrantes des grandes wilayas, dont celles d’Oran et de Bejaia, soit un tronçon global d’environ 1 500 km s’étendant sur toute la côte méditerranéenne.

La Banque africaine de développement a approuvé le 14 juillet un prêt de 200 millions $, destiné à financer la première phase du Programme d’appui à l’accélération de l’industrialisation au Maroc (PAAIM I).

MAROC

PARTENARIAT ENTRE ATTIJARIWAFA BANK ET SUMITOMO Le groupe Attijariwafa bank et Sumitomo Corporation Europe, filiale du conglomérat japonais Sumitomo Corporation, ont signé un mémorandum d’entente par lequel les deux parties s’accordent à développer un partenariat à long terme pour des opérations d’envergure en Afrique. L’accord a été signé par Boubker Jai, directeur général de Attijariwafa bank, et Bin Haga, directeur exécutif de Sumitomo Corporation Europe. L’objectif est de promouvoir la coopération entre les deux groupes dans les secteurs de l’automobile, les projets d’infrastructure, l’industrie de la chimie, les mines et l’agriculture, tant en Afrique qu’au Maroc.

LA BAD SOUTIENT L’INDUSTRIALISATION DU PAYS Le PAAIM vient en soutien du Plan 2014-2020 d’accélération industrielle du pays, qui ambitionne d’accentuer la diversification de l’économie via de nouvelles filières et grâce aux PME et aux secteurs exportateurs en particulier. Ce Plan entend également accroître la part de l’industrie dans le PIB de 14 à 23 points et créer un demi-million d’emplois à l’horizon 2020. « Le PAAIM aidera à impulser une nouvelle dynamique de croissance, créatrice d’emplois sur l’ensemble du territoire. C’est la première contribution concrète de la Banque à la mise en œuvre de l’initiative du G20 Compact with Africa », a déclaré Mohamed El Azizi, directeur général de la BAD pour l’Afrique du Nord.

APPUI DE LA BEI À L’UNIVERSITÉ DE FÈS L’université euro-méditerranéenne de Fès (UEMF) a signé le 7 juillet à Rabat un accord de financement de 70 millions d’euros avec la BEI. Ce financement a pour objet la construction et l’équipement du futur éco-campus de l’UEMF dont le coût total est évalué à 147 millions d’euros. Ce projet bénéficie également du soutien de l’Union européenne sous la forme d’une subvention de 5 millions d’euros et au titre de la Facilité d’investissement pour le voisinage (FIV) à hauteur de 13 millions d’euros. Enfin, des fonds privés sont appelés à contribuer à ce projet à hauteur de 35 millions d’euros. L’UEMF a noué des partenariats avec des universités de plusieurs pays. Son futur éco-campus devrait être réalisé d’ici à 2021 pour accueillir, en rythme de croisière, environ 6 000 étudiants des divers pays de la région euro-méditerranéenne et de l’Afrique subsaharienne.


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AFRIQUE DU NORD TUNISIE

LA BAD ET LA BCP PARTAGENT LES RISQUES

LA COMMISSION APPROUVE LE VERSEMENT DE 100 MILLIONS D’EUROS La Commission européenne a approuvé le 10 juillet le versement à la Tunisie d’un prêt de 100 millions d’euros. Il s’agit de la troisième et dernière tranche du programme d’assistance macrofinancière (AMF-I) de 300 millions d’euros en faveur de la Tunisie, adopté en mai 2014. Le programme AMF-I soutient le processus de relance économique de la Tunisie, tant par l’octroi de financements à des conditions préférentielles que

par l’encouragement de la mise en œuvre de plusieurs mesures importantes de politique publique convenues dans un protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie. La première opération d’assistance macrofinancière en faveur de la Tunisie sera suivie d’un deuxième programme d’assistance macrofinancière (AMF-II) d’un montant de 500 millions d’euros, également sous la forme de prêts.

APPUI DE LA BEI À LA BH

La BAD a approuvé le 14 juillet un Accord de participation aux risques (APR) d’un montant de 50 millions $, au profit de la Banque centrale populaire (BCP). Ce programme de partage de risques (50/50), en mesure de couvrir un portefeuille de transactions à concurrence de 100 millions $, vient en soutien des quelque 700 millions $ (valeur cumulative) d’opérations commerciales intra-africaines qui devraient être comptabilisées en trois ans, selon les estimations. L’APR aidera à répondre à la demande croissante des marchés africains en matière de financement du commerce extérieur, dans des secteurs économiques vitaux comme l’agroalimentaire, la santé, les services et l’industrie. Cet accord appuiera les exportateurs marocains en particulier, ainsi que, plus largement, les banques et les PME du continent.

La Banque européenne d’investissement a octroyé le 19 septembre un prêt de 120 millions d’euros en faveur des PME à la Banque de l’habitat, dont le capital est réparti entre le secteur public (56,7 %) et le secteur

privé (43,3 %). L’objectif est d’améliorer l’accès au financement et de promouvoir une économie de marché plus diversifié en soutenant l’émergence et le développement des PME et des très petites entreprises.

LA CHINOISE ICBC NOUVEAU PARTENAIRE D’AMEN BANK En marge de la cinquième cession du Forum de Tunis, organisé le 7 juillet par l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) et consacré à l’examen d’un nouveau partenariat entre la Tunisie et la Chine, Ahmed El Karm, président du directoire d’Amen Bank, et Zhao Fujun, directrice générale adjointe à l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), ont signé un accord de partenariat, portant coopération à l’investissement et au financement. Cette coopération portera sur deux types de montage et de

financement : l’octroi de prêts syndiqués pour financer des grands projets en Tunisie ; et l’ouverture de lignes de crédit au profit d’Amen Bank, pour le financement, par des prêts à moyen et long terme, des investissements des entreprises installées en Tunisie.


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Patrick Navarro Directeur général Afrique et Moyen-Orient de Sopra Banking Software

LES BANQUES ONT SOIF

DE TECHNOLOGIE ! Implanté dans 70 pays, Sopra Banking Software est le leader européen des éditeurs de logiciels bancaires et partenaire de plus de 800 banques. Son directeur général, Patrick Navarro, fait le point sur l’avenir technologique du continent Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Sopra Banking Software compte 650 collaborateurs, six filiales en Afrique… D’où vient votre intérêt pour le continent ? Nous sommes en Afrique depuis 35 ans, c’est une longue histoire ! Nous avons vu, tout au long de ces années, l’évolution du continent, l’évolution économique et sociale de ces pays. C’est un continent dynamique. L’Afrique est aujourd’hui au cœur d’une bancarisation de plus en plus marquée. En votre qualité d’éditeur de solutions, qu’y apportez-vous de particulier ? Nous sommes avant tout un éditeur de solutions bancaires. Notre progiciel fait évoluer la banque dans son écosystème, que ce soit la mobilité, le digital, les systèmes de paiement et de crédits, la conformité pour faire face aux contraintes réglementaires, Nous sommes au cœur de la finance, parce que nous équipons l’ensemble des acteurs financiers. L’Afrique compte beaucoup de création de nouvelles banques, de développement de groupes bancaires, de nouveaux acteurs ou des banques qui changent leur système d’informations, que ce soit les banques de détail, les acteurs de microcrédit ou les acteurs de finance islamique, etc. Toute cette dynamique est pour nous un formidable moteur qui nous permet de nous développer. Les groupes étrangers ont procédé à des rachats d’établissements ou ont développé de nouvelles filiales. Ce mouvement correspond à une appétence pour les nouvelles technologies, ce qui pour nous, éditeur de logiciels, représente une fantastique opportunité de développement. La bancarisation a entraîné un développement des flux, même si le défi de l’inclusion bancaire est permanent. Beaucoup de choses restent à faire.

Quel est votre avantage comparatif ? Nos solutions tournent aujourd’hui chez plus de 200 banques sur le continent. Elles ont fait leurs preuves, elles couvrent l’ensemble des besoins bancaires aussi bien ceux du microcrédit que ceux de la banque islamique, etc. Voilà déjà un premier avantage ! En outre, nos solutions sont intégralement adaptées aux réglementations des différentes places financières que nous couvrons. On le sait, les banques investissent massivement sur les critères de réglementation – problèmes de conformité, de connexion aux systèmes de paiement – où nos solutions sont déjà prêtes. C’est un avantage considérable qui permet à tous nos clients de démarrer –qu’il s’agisse de nouvelles banques ou de banques existantes qui veulent faire évoluer leurs systèmes – avec un système qui est en permanence actualisé par rapport à leur activité. Le troisième avantage tient dans l’ouverture que nos solutions apportent sur le plan technologique et applicatif par rapport aux défis de mobilité du digital et du numérique, mais également à l’ouverture vers des solutions tierces, comme d’autres logiciels plus spécialisés, par exemple la lutte anti-blanchiment, tout en pouvant installer et connecter des applications mobiles. Ces trois avantages sont extrêmement forts, en matière de solution. Il y en a un autre que nous apportons en plus, c’est que nous avons développé, avec nos experts, des services d’accompagnement, que ce soit dans l’implémentation de solutions ou d’aide à leur fonctionnement, ce que nos clients apprécient énormément. Nous sommes présents sur le terrain avec des experts, nous les aidons à démarrer dans les meilleures


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conditions, à la fois en leur apportant une expertise bancaire et nos solutions. Ils ont besoin des deux pour démarrer rapidement ou faire évoluer leur système. L’Afrique a besoin de transfert de savoir-faire. Quelle est l’offre apportée à l’Afrique dans ce cadre ? Il y a deux types de situations. Celle où les banques se créent : notre offre consiste en une solution complète. Il s’agit d’un transfert de savoir-faire auquel nous participons pleinement. Pour les autres établissements, la plupart du temps, nos solutions s’intègrent dans un écosystème qui regroupe de nombreux acteurs africains avec leur propre savoir-faire et solutions. Nous travaillons dans ce cas avec eux, il s’agit alors d’un travail collectif d’innovation et d’apport technologique, pour pouvoir avancer rapidement. Nous sommes amenés à tenir compte de l’écosystème. Les compétences africaines sont-elles associées dans votre structure de Recherche et Développement ? Les 650 personnes que nous employons sont présentes sur le continent africain. Elles ne font pas d’offshore, elles produisent pour les clients du continent. C’est déjà, en soi, un élément important en matière d’apport et de création de valeur par rapport à nos clients. De plus, différents métiers s’exercent à travers ces personnes : le conseil, l’accompagnement, la vente, la R & D, l’édition, sont basés sur le continent. Ces activités sont également basées en Europe, notamment en France, où nous développons certaines solutions vendues en Afrique. Nos équipes sont réparties sur les deux continents et nos six filiales africaines : Casablanca, Alger, Abidjan, Douala, Tunis, Libreville. Y a-t-il des spécificités de progiciels pour l’Afrique ? Oui, on peut le dire. Le Core Banking connaît un grand succès sur le continent africain dans la mesure où il est à la fois plus simple à mettre en œuvre que d’autres solutions et où il permet une appropriation extrêmement rapide par les banques. Nos clients nous font part d’un bon retour sur investissement. C’est un produit bien adapté qui ne nécessite pas des équipes informatiques très nombreuses, dont les banques africaines n’ont pas forcément besoin. Elles ne souhaitent pas engager les mêmes moyens que certains grands groupes européens ou anglo-saxons, tout en voulant – et c’est important – que nous connaissions bien la banque et que nous leur apportions rapidement un métier. Nous apportons des solutions à la fois innovantes, adaptées au métier et sécurisées. Le travail s’enrichit également par notre proximité avec nos clients.

L’Afrique compte énormément de nouveaux acteurs ou de banques qui changent leur système d’information. Toute cette dynamique est pour SBS un formidable moteur qui lui permet de se développer.

Avez-vous une particularité dans la finance islamique ? Oui, nous avons des équipes spécialisées. Nous nous sommes renforcés tant au stade de la R & D que de l’accompagnement. Ces deux points sont importants en ce qui concerne la finance islamique, pour pouvoir suivre toutes les problématiques réglementaires. Nous développons notre logiciel pour qu’il soit compatible avec toutes les contraintes qui se posent à cet égard. Aujourd’hui, plus de onze banques, parmi nos clients, fonctionnent avec une solution de finance islamique, dont la dernière a ouvert très récemment. Nous sommes donc obligés d’entretenir une veille permanente ; nous devons être prêts à tout moment, pour accompagner, orienter le développement et adapter nos produits en ce sens. C’est aussi indispensable que pour le microcrédit et tous les autres métiers bancaires comme la banque d’entreprise ou la banque des particuliers, les transferts internationaux, etc. De par notre métier et les solutions que nous proposons, nous sommes obligés de réaliser de nombreux investissements pour avoir la couverture et l’ouverture la plus large. Comment vivez-vous ce basculement vers le tout numérique ? La révolution en cours change la donne pour les progiciels… Nous en sommes très heureux, d’autant plus que l’Afrique joue un rôle moteur sur ces changements. Au-delà de la révolution technologique – mobile versus fixe, etc. – les usages changent ! Nous constatons une appétence très forte qui


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peut varier selon les contextes et les pays. Soyons réalistes : l’inclusion bancaire ne se réalise pas encore partout. Mais précisément, cette réserve de développement constitue pour nous une fantastique opportunité. D’abord parce qu’elle nous oblige à avoir, dans l’univers de la banque, un système encore plus solide pour pouvoir embrasser cette révolution digitale. Les banques sont contraintes par toute une série de problématiques liées au risque, à la conformité, à la réglementation, à la sécurité, qui nous obligent à garantir des opérations solides et fiables de bout en bout. Plus vous développez sur la banque digitale, plus votre système doit être solide. De plus, nous recevons une forte demande de développement d’applications agiles qui permettent de s’adapter en permanence à l’évolution des affaires, nous avons été conduits à développer une équipe dédiée à ces applications, plus rapides. Les rythmes dans l’édition sont différents selon que vous devez développer une application en quinze jours, ou en trois mois, en tenant compte de l’environnement concurrentiel. Quelle est la place de la formation ? Elle constitue pour nous un challenge à plusieurs égards. Le premier consiste à monter des cursus de formation en Afrique, qui peuvent être différents selon les zones. Grâce à nos filiales locales, nous renforçons nos équipes sur chacune des zones, ce qui nous permet de mener une réflexion sur la façon de mieux structurer la formation et l’accompagnement. Jusqu’à présent, nous avons eu beaucoup plus de demandes d’accompagnement des équipes sur site : ce sont plutôt nos consultants qui, au travers du démarrage de nouvelles banques, de l’évolution de leurs systèmes de progiciels, ou du développement d’applications digitales, nous ont demandé de faire pour eux des formations et un accompagnement spécifique adaptés à chaque contexte. D’autres organisations en Afrique dispensent des formations inter-entreprises, mais pour notre part, nous nous positionnons plutôt sur le créneau de la proximité avec les clients. C’est une manière de transférer et de renforcer la compétence. À cet égard, au travers de tous nos collaborateurs, nous constatons chaque année une évolution remarquable des compétences en Afrique. En votre qualité de « Monsieur Afrique » de Sopra Banking Software, quel est pour vous le principal défi pour créer de la cohérence dans votre approche du continent ? Il s’agit avant tout pour nous d’agir de façon globale, en ayant des modes de fonctionnement dans la délivrance de nos produits et de nos services, par rapport à l’environnement financier, aux problématiques de risque et de sécurité. Nous sommes obligés de nous astreindre à un fonctionnement global, bien ordonné, et bien structuré. Et, dans le même temps, nous devons aussi laisser la place à « l’agir local », au contexte, pour être proche des clients et nous adapter à leurs demandes. Cela passe aussi par une proximité géographique : il faut être présent. Cette approche à la fois globale et locale est indispensable. C’est la raison pour laquelle nous investissons beaucoup sur la capitalisation, sur les process communs, les contrôles et le suivi, mais aussi la création d’équipes pluridisciplinaires qui peuvent travailler soit localement, soit à distance. Par exemple,

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en Tunisie et au Maroc, nous avons créé deux centres qui travaillent pour l’ensemble de l’Afrique, et où nous menons des projets de support et de maintenance à distance. Nous y développons un catalogue de services auxquels les clients peuvent accéder rapidement, ce qui constitue une forme de capitalisation. Comment intégrez-vous les risques et les inquiétudes liés à la cybercriminalité ? Bien sûr, nous sommes obligés d’intégrer cette dimension dans le développement des produits. Nous investissons beaucoup sur la sécurité. Il n’est pas possible d’être éditeur sans investir sur la sécurité de nos produits. Mais on voit beaucoup de failles, un peu partout… Oui, le risque est permanent. Nos équipes dédiées sur la cyber-sécurité s’adaptent en permanence aux évolutions. Plus généralement, nous intervenons à plusieurs niveaux : le premier est donc celui de la sécurisation de nos solutions. Le deuxième niveau est celui de la sécurisation de nos opérations ; nous sommes obligés de développer toute une politique de sécurité lorsque nos collaborateurs se déplacent sur le terrain. En termes de coûts, qu’est-ce que cela représente ? Car nous sommes face à un phénomène inédit… Vous évoquez là notre troisième niveau de sécurisation. Nous informons et nous sensibilisons nos clients par rapport à l’usage de nos solutions sur les mesures de sécurité qu’ils doivent prendre. C’est à eux de décider individuellement de ce qu’ils doivent installer en compliance et process internes pour se prémunir. Nous savons que le continent est attaqué en permanence. C’est un sujet constant de préoccupation. Maintenant, je ne saurais pas vous donner de chiffres. Il y a bien sûr le coût direct de la criminalité, un phénomène mondial. Sur tous les continents, nous connaissons la même préoccupation au niveau de la finance. n

À propos de Sopra Banking Software Avec ses 3 500 experts et l’un des portefeuilles de solutions et de services les plus complets du marché, Sopra Banking Software est de longue date le partenaire de plus de 800 banques dans 70 pays. Sopra Banking Software est une filiale du groupe Sopra Steria, leader européen de la transformation numérique. Fort de 40 000 collaborateurs, le groupe Sopra Steria affiche un chiffre d’affaires 2016 de 3,7 milliards d’euros. Pour plus d’information, vous pouvez suivre le compte twitter @SopraBanking ou visiter le site www.soprabanking.com


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Ousséni Tamboura Vice-président du Parlement du Burkina Faso

POUR UNE MUTATION DE LA BANQUE AFRICAINE

Juriste, expert du marché de l’emploi, Ousséni Tamboura vient d’achever une thèse sur le financement du secteur privé dans l’espace Uemoa. Il préconise le renforcement des marchés financiers, face à l’abondante liquidité inemployée. Propos recueillis par Tiégo Tiemtoré

Peut-on dresser un portrait-robot des entreprises ouestafricaines ? Le secteur privé ouest-africain, voire africain, est depuis deux décennies, reconnu comme le principal moteur de développement et de croissance du continent. Mes recherches ont essayé de caractériser ce secteur privé. J’ai noté qu’il était composé d’entreprises de la métropole « tropicalisées » très peu nombreuses et devenues, plus tard, membres ou filiales de groupes, d’entreprises d’État puis privatisées. Il est également composé d’entreprises privées stricto sensu sous la forme de grandes entreprises et de PME – comptant peu d’industries – . Enfin, d’une population d’entreprises privées constituée de millions de micro et petites entreprises logées majoritairement dans ce que nous avons convenu d’appeler le secteur informel. Quels sont les principaux écueils à leur financement ? Sur les vingt dernières années, les crédits servis à l’économie sont majoritairement de court terme finançant les découverts, les escomptes et les crédits de campagne…, les crédits à long terme, au lieu de financer le véritable investissement, misent sur l’habitat, tandis que les quelques crédits à moyen terme, eux, sont consacrés à des projets d’investissement nécessairement de modeste envergure. Au total, le secteur privé dans sa majorité réelle ne peut accéder au financement de l’investissement. La première explication réside donc dans la nature anti-croissance de l’offre de crédit, malgré les importants besoins dans cette région. Le second écueil est l’inaccessibilité des marchés financiers

par la majorité des entrepreneurs africains ; en cause, le faible développement des marchés financiers sur le continent, mais aussi le faible développement de la bonne gouvernance des entreprises. Enfin le troisième écueil, et de loin le plus important, est l’incapacité du système bancaire ouest africain à se métamorphoser pour se hisser au défi du financement du privé dans son contexte local. Vous soulignez que les importants besoins de financement de l’Afrique s’accompagnent d’une surliquidité bancaire. Comment expliquer ce paradoxe ? En effet, tous les acteurs financiers et économiques de l’Uemoa peuvent établir ce constat ; d’autres espaces régionaux dans le monde, comparable en certaines de leurs conditions macroéconomiques au sous-continent ouest-africain, développent une meilleure accessibilité de leur secteur privé au financement. J’observe des obstacles structurels quasiment insurmontables, sauf si une volonté suivie d’actions « révolutionnaires » venait à bouleverser l’infrastructure bancaire et financière en Afrique de l’Ouest. Le premier facteur explicatif est la réglementation bancaire d’origine coloniale et d’inspiration française, et qui malgré l’africanisation des mécanismes institutionnels, a conservé et pérennisé des réflexes de financement d’économies rentières à moindre risque. Le deuxième facteur, lié naturellement au premier, est que le coût du crédit est élevé et inadapté – on note très peu de spécialisation. Le troisième facteur structurel réside dans la faiblesse du « patrimoine immatériel de l’entrepreneur ouest africain », entendu comme les compétences, la réputation, les références, la bonne


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gouvernance y compris l’éthique, la comptabilité, les brevets, la qualité des ressources humaines autres que l’entrepreneur lui-même… ; or, par coïncidence malheureuse mais compréhensible, tout le système de garanties aux crédits et du recouvrement est bâti sur le patrimoine matériel de l’entrepreneur. Faut-il alors aller au-delà de la réglementation bancaire classique ? J’ai constaté que pour les pays de l’Uemoa, les systèmes juridiques dans le secteur bancaire et financier sont, pour l’essentiel, encore très prudentiels et incomplets ; ils fragilisent le secteur privé quant à l’accès à un financement important et de moyenne ou de longue durée. Pour comprendre les fondements et les objectifs de l’industrie bancaire dans l’espace Uemoa, il faut savoir partir de l’histoire de la Zone franc, de ses Banques centrales et de leur délocalisation (ou leur retour) en Afrique. La Zone franc a-t-elle vraiment opéré la mue pour prendre en charge le développement du secteur privé, quand on sait que les banques d’après les indépendances étaient des entreprises publiques ou des filiales des banques françaises ? Ce n’est que ces dix dernières années que nous avons des banques purement africaines (capitaux marocainsn nigérians, et privés nationaux), et cela ne sera pas suffisant à rendre le crédit massif, adapté et accessible. Dans tout domaine, la recherche d’un but doive guider le choix des moyens ! Si par exemple on veut financer nos économies, il faut élaborer des lois bancaires et financières non pas dans l’esprit d’une métropole et ses colonies à régir ; mais élaborer la réglementation bancaire et financière dans un état d’esprit de souveraineté qui ne vise que le développement économique de nos États, sans vouloir ménager un pays tiers dont les objectifs économiques sont loin d’être compatibles avec les nôtres. De façon précise, il faut encourager et faciliter la création de nombreuses banques locales en abaissant le niveau de capital requis, en renforçant en contrepartie, la surveillance bancaire, introduire le droit et la bonne gouvernance dans la majorité des entreprises du secteur privé, développer le financement des PME par des prises de participations au lieu du crédit classique, développer les banques publiques d’investissement pour financer les besoins des acteurs économiques comme les collectivités et les entreprises publiques, les exportations, les fusions et les acquisitions d’entreprises par des résidents, les start-up des jeunes, en se fondant uniquement sur le patrimoine immatériel de l’entrepreneur et non les garanties matérielles ou personnelles.

Un exemple est à suivre dans l’espace Uemoa, celui de la « banque principale » allemande, ou Hausbank, qui repose sur le principe des relations étroites et constantes entre une entreprise et sa banque.

Vous invitez le secteur bancaire ouest africain à s’inspirer du modèle allemand, le HausBank. Pourquoi ? En général, les systèmes financiers sont, soit « orientés banque », soit « orientés marché ». Les pays de l’Uemoa, et dans une moindre mesure la France, ont leur système financier « orienté banque », au contraire des pays anglo-saxons qui ont leur système financier « orienté marché ». Dans les systèmes financiers des pays de l’Uemoa, les marchés financiers jouent un rôle moins important dans le financement des entreprises que les banques. Pendant longtemps encore, les banques constitueront une source importante de financement des entreprises. Elles ont les capacités financières requises et le développement des marchés financiers reste encore timide dans la région. Ainsi donc, toute proposition de solutions au problème d’accès au financement, du moins à moyen terme, devra intégrer la participation des banques. Je recherchais une solution purement managériale, à la portée des dirigeants de banques de l’Uemoa, si tant est qu’augmenter le financement des entreprises est une de leur priorité. C’est dans la recherche d’une telle solution, qui n’exigerait aucune réforme législative au préalable, ni aucune autorisation de l’autorité de contrôle des activités bancaires, que j’ai interrogé le système de financement allemand, réputé l’un des plus solides en Europe. Le rôle tenu par les banques en Allemagne – notamment dans le financement des PME – est généralement caractérisé par le système de la relation privilégiée entre l’entreprise et le banquier prêteur. La plupart des PME allemandes établissent leurs relations d’affaires en accordant la priorité à une seule banque (notamment la banque de « la première heure »), qui effectue la plus grande partie des transactions bancaires et qui, en contrepartie, accorde un traitement privilégié et s’engage à long terme vis-à-vis de ses clients fidèles. Le principe de la banque principale ou Hausbank repose sur le principe des relations étroites et la collaboration suivie et constante entre une entreprise et une banque qui, souvent, gère également les avoirs privés des propriétaires ou des partenaires de cette entreprise. A contrario, dans les pays de l’Uemoa, du point de vue du droit et de la science bancaire, la relation banque-entreprise est dominée par « la banque à l’acte » qui est assimilée à une banque à l’adhésion en comparaison au contrat d’adhésion, où un des cocontractants, en l’occurrence dans ce cas-ci, l’entreprise, est moulée dans des dispositions préétablies. n


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Ibrahima Diouf Directeur général de EBI

AU CŒUR DES AMBITIONS D’UN GROUPE PANAFRICAIN EBI SA (groupe Ecobank) veut s’imposer comme l’acteur de référence de « l’afrocapitalisme » bancaire et financier. Entretien avec Ibrahima Diouf, administrateur-directeur général au parcours international. Paris, Marie-France Réveillard

I

brahima Diouf, administrateur-directeur général d’EBI SA, la filiale internationale de Ecobank, dont le siège est basé dans le quartier des affaires de Paris, a suivi une carrière internationale qui l’a mené dans plusieurs grands centres financiers. Né au Sénégal où il grandit jusqu’à l’obtention de son baccalauréat, il poursuit ses études supérieures à l’étranger. En 1985, il obtient un master en Business Management à l’École de commerce de Paris puis un MBA à l’université de Dallas, en 1988. « Je travaille dans le secteur bancaire depuis 28 ans ! », sourit-il. Il entame sa carrière au sein de la Bicis, filiale sénégalaise de BNPParibas. « J’ai commencé comme directeur des opérations pendant la période des premiers distributeurs automatiques en Afrique. Puis, j’ai été appelé à occuper le poste de numéro 2 dans la filiale de Gambie où j’ai vécu pendant quatre ans avant de rejoindre la Compagnie bancaire de l’Afrique de l’Ouest (CBAO) ». En 2000, il intègre la Citibank au Sénégal, comme directeur des grandes entreprises. En 2004, il est retenu dans le premier programme d’expatriation de cadres africains : « Je me suis

installé à Londres où j’ai fait mes premiers pas dans l’audit. » En 2007, il est débauché par la Barclays et accepte un poste de directeur à Dubaï. Mais l’Afrique l’appelle. « Après quelques années, j’avais une position confortable mais j’avais déjà passé une grande partie de ma carrière hors d’Afrique et j’avais envie d’y retourner pour participer au développement du continent », précise-t-il. « Il y a deux façons de rentrer : faire de la politique ou répondre à des besoins techniques. J’ai choisi la deuxième option ! En 2011, j’ai donc répondu à l’appel de Ecobank et je suis devenu membre du comité exécutif en charge de l’audit interne du groupe. » Depuis Lomé, Ibrahima Diouf supervise et contrôle l’activité d’audit dans les 36 filiales de Ecobank jusqu’à septembre 2016, date à laquelle il est nommé à la tête de EBI SA. « J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie : je suis né en Afrique, j’ai étudié en Europe puis en Amérique et j’ai même travaillé au MoyenOrient. La fonction que j’occupe aujourd’hui, à 56 ans, dans un environnement multiculturel, s’inscrit dans la logique d’un parcours de vie », conclut-il.

« Ecobank ambitionne les 100 millions de clients. Nous n’y parviendrons pas en ouvrant des centaines d’agences ! L’ère numérique est une réalité tout comme l’intégration des technologies est devenue une nécessité. »

Des ambitions internationales

Depuis le début des années 2000, avec la montée en puissance des groupes panafricains, la domination des banques étrangères en Afrique a été graduellement remise en cause. Cet essor a accompagné l’accélération des flux d’investissements et des échanges intra-africains, ce qui fait dire à Ibrahima Diouf qu’« il est temps pour les banques panafricaines de faire leur entrée sur la scène internationale ». De fait, aujourd’hui, l’Afrique est la seconde région la plus dynamique en termes de capital-investissement et les investissements ont augmenté de 31,9 % en 2016, à 94,1 milliards $. La filiale de Ecobank à l’international, créée en 2008, est devenue une référence dans le financement du commerce international et dans la gestion des flux financiers entre l’Afrique et le reste du monde. Aujourd’hui, les activités d’EBI SA se répartissent entre le corporate banking et l’activité de crédit d’une part, le trade finance et le cash-management d’autre part, et enfin l’activité de trésorerie et de gestion actif-passif. « Notre clientèle est composée d’entreprises, de multinationales, de PME, de banques, d’institutions financières ou encore d’organisations internationales », note Ibrahima Diouf. EBI SA compte cent salariés à l’international : 80 à Paris, dix à Londres – où est centralisée la gestion des multinationales – et quatre à Dubaï et en Chine qui travaillent respectivement avec les


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institutions financières et les entrepreneurs. Pour l’année 2016, EBI affiche un bilan de 455 millions $. « Nous voulons atteindre une croissance maîtrisée dans des domaines très précis : le commerce, le cash-management et la trésorerie. Ces objectifs se justifient notamment par la croissance des besoins de nos partenaires africains. »

Un groupe « afrocapitaliste »

Ibrahima Diouf considère la banque comme le facteur-clé du développement : « L’afrocapitalisme a grandi en parallèle car certains d’entre nous s’interrogeaient : « Pourquoi pas nous ? » Ecobank est le fruit de cette époque. Bien sûr, depuis 1985 notre structure a évolué, mais notre ADN reste axé sur le développement économique et financier de l’Afrique. » La capitale française a été choisie pour accueillir le siège de EBI car « le facteur de la francophonie a été déterminant, sans compter que Paris permet d’opérer avec tous les pays de l’Union européenne qui investissent sur le continent », précise Ibrahima Diouf. Le 12 juillet 2017, EBI SA a d’ailleurs signé le Trade Finance Guarantee Program avec Proparco, la filiale de l’AFD (Agence française de développement), pourvue de 50 millions $ de crédits documentaires pour ses filiales au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Mali. Parallèlement, EBI veut intégrer le club très fermé des principaux correspondants bancaires de l’Afrique vers l’Europe : « Jusqu’à présent, les banques africaines devaient se tourner vers de grandes banques internationales, souligne Ibrahima Diouf. Le choix est désormais permis ». Grâce à ses expertises-métiers, à sa connaissance du continent et de ses différents marchés, Ecobank cherche à s’imposer comme la référence des banques africaines à l’international. « Nous participons au financement de grands projets avec des banques locales, tout en partageant les risques. Parallèlement, nous souhaitons connecter la diaspora à l’Afrique et passer de l’investissement social à l’investissement d’entreprise. Nous sommes à l’étranger pour faciliter la connexion du continent au reste du monde car nous vivons tous dans un village planétaire », ajoute-t-il. En 2014, les transferts de fonds des migrants représentaient 2,3 % du PIB de l’Afrique subsaharienne… Pour Ibrahima Diouf, l’important est d’accompagner de vastes réformes structurelles. Ainsi, EBI a peu à peu développé une forte activité sur le marché des changes. En 2016, le coefficient d’exploitation a atteint 56,2 % (+2 points en un an) pour des fonds propres

de 75 millions d’euros. Pour consolider ses acquis, EBI peut s’appuyer sur son guichet unique pour toutes les opérations de change sur les marchés, mais aussi sur les produits de couverture et la distribution d’actifs africains pour les filiales du groupe et pour ses clients ciblés.

Bien d’autres activités sont à développer

De plus, EBI veut développer ses activités de trade finance tandis que le métier de banque d’entreprise reste encore timide, malgré un potentiel de croissance considérable. Pour l’heure, les facteurs de risque (fluctuations des cours des matières premières, dépendance aux marchés occidentaux et menace terroriste) freinent son essor. Enfin, la digitalisation représente un autre défi qu’Ibrahima Diouf appréhende avec humour : « Ma fille ne sait même pas ce qu’est une signature ! Les temps changent et l’Afrique

ne peut pas se permettre de rater le virage numérique. » À la question des nouveaux acteurs du marché financier, nés avec le m-banking, il répond : « Si vous voulez acheter un téléphone, vous n’allez pas à la banque ? L’inverse est vrai aussi ! » Ibrahima Diouf ne craint pas la concurrence des opérateurs de téléphonie mobile, précisant que Ecobank s’est lancé dans l’Internet banking depuis quelques années : « Il ne s’agit pas simplement de dématérialiser les comptes bancaires des particuliers, mais aussi de digitaliser l’économie. Nous avons beaucoup investi et nous sommes très actifs en la matière. » À l’heure des grands projets de dématérialisation à l’échelle du continent, le directeur général conclut : « Ecobank compte 11 millions de clients et nous ambitionnons les 100 millions dans la décennie. Nous n’y parviendrons pas en ouvrant des centaines d’agences bancaires ! L’ère numérique est une réalité tout comme l’intégration des technologies est devenue une nécessité… » n


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Alou Sidibé Directeur général de la CIF (Afrique de l’Ouest)

MIEUX ADAPTER LES PRODUITS

À LA DEMANDE La Confédération des institutions financières est au cœur de la politique de microfinance en Afrique de l’Ouest. Elle accompagne ses membres vers la dématérialisation, précise son directeur général, Alou Sidibé. Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Quelle est la vocation de la Confédération des institutions financières ? Elle contribue fortement à l’inclusion financière en Afrique de l’Ouest, particulièrement dans la zone Uemoa. Sa mission centrale est d’appuyer nos membres constitués de réseaux de microfinance de grande taille, afin d’améliorer non seulement leurs performances mais aussi l’offre de services financiers de proximité dans nos pays. Nous assurons aussi le contrôle et la supervision des réseaux qui nous sont affiliés – six réseaux au total dans cinq pays différents : le réseau des caisses populaires du Burkina Faso, un autre réseau au Togo, la Fececam au Bénin, Pamecas au Sénégal, ainsi que deux réseaux maliens. Nous avons également des Unités d’affaires : trois que nous avons créées dans le secteur des assurances – assurance-vie, décès et capitalisation - ainsi que trois sociétés d’assurance vie au Burkina Faso, au Togo, et au Bénin. En plus de cela, nous avons créé un établissement financier de prêts et paiements à caractère bancaire, afin de créer un organe financier qui puisse gérer les excédents de liquidité. Cet établissement, la Finao (Financière de l’Afrique de l’Ouest) est basé à Dakar. Notre Confédération a pour rôle de coordonner l’ensemble de tous ces mouvements financiers régionaux, en vue d’améliorer substantiellement l’accès de nos populations aux services financiers. Aujourd’hui, cet accès est très faible : le taux de bancarisation varie de 10 % à 15 %, dans nos pays. C’est pourquoi nous devons contribuer fortement à améliorer cet accès à tous les services financiers. Que mettez-vous à la disposition de vos membres ? Concrètement, quels types d’expertise, d’instruments ? En matière d’outils, nous leur apportons d’abord la même plateforme, le même logiciel et tous les supports. La Confédération assure le premier niveau de support. Et nous apportons

tout l’appui pour l’harmonisation et la mise en conformité à la même réglementation. Car nous sommes régis par la même loi communautaire, et nous avons la même tutelle que la Commission bancaire et la Beceao. Nous travaillons ainsi pour que nos membres soient en conformité à cette réglementation. De plus, nous nous occupons de la gestion du crédit que nous harmonisons en apportant à nos membres tout ce qui relève de la méthodologie et des outils qui permettent de mieux maîtriser la gestion, l’identification, la mesure et le suivi des crédits. Nous avons également un département de développement des produits que nous recherchons et que nous expérimentons pour l’ensemble de nos membres. Par exemple, nous travaillons actuellement sur la digitalisation et tous les produits et services liés aux nouvelles technologies, notamment à partir de la téléphonie. Nous apportons à nos membres tout cet ensemble d’appuis pour renforcer leurs performances et leur rentabilité. Quelle est la participation financière de vos membres ? De quelle manière leur implication se manifeste-t-elle ? Nos membres sont propriétaires de la confédération, qui présente la forme d’une société coopérative régionale. Une coopérative est faite par et pour les membres qui, de ce fait, cotisent à la prise en charge des frais de fonctionnement. Nous ne sommes pas une grande structure : nous comptons une vingtaine d’employés. Et notre budget annuel est d’environ 600 millions de F.CFA (915 000 euros). De quoi l’Afrique a-t-elle besoin pour amplifier son mouvement vers l’inclusion financière ? Il lui faut d’abord diversifier l’offre et structurer la demande. Concrètement, cela veut dire qu’il faut créer des produits adaptés aux besoins des membres. Il y a comme un dialogue de sourds entre les bénéficiaires que sont les clients et


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les institutions financières. Les produits offerts aujourd’hui sur le marché ne correspondent pas aux besoins ; par exemple, pour financer de l’habitat, certains proposent des durées de cinq ou six ans qui ne sont pas tout à fait adaptées. Nous devons donc rechercher les ressources adaptées. Nous devons aussi offrir des produits adaptés aux besoins, qui puissent accompagner le secteur informel. Nous devons aussi structurer et organiser la demande. Autre exemple, pour financer l’agriculture, il faut organiser des coopératives sous forme de fédérations et favoriser une bonne gouvernance en leur sein pour leur permettre non seulement de produire avec un niveau de rendement élevé qui puisse soutenir le crédit, mais aussi de trouver des débouchés commerciaux. Tout cela passe par une approche globale. Dans cette perspective de mise à niveau, votre stratégie intègre-t-elle la formation des hommes afin de rester à l’écoute du marché ? Absolument. Nous avons déployé des modules de renforcement de capacités de nos collaborateurs ainsi que des modules de formation des bénéficiaires. Nous pratiquons ce qu’on appelle de l’éducation financière. Lorsque vous bénéficiez d’un crédit, vous devez apprendre à l’utiliser de façon rationnelle dans le cadre de son objet et à être en mesure de le rembourser à échéance. Tout cela se fait avec des partenaires tels que l’AFD ou d’autres avec lesquels nous nouons des liens d’accompagnement de cette population. Comment s’articule le travail avec les bailleurs de fonds ? Nous avons des programmes d’appui technique que nous appelons « renforcement de capacités », qui comprennent de la formation, l’amélioration des outils et des produits qui doivent être mieux adaptés. Nous faisons aussi des pilotes de tests et de déploiement. Nos partenaires s’engagent à nous apporter des ressources financières et de l’appui technique pour leur mise en œuvre. Comment êtes-vous considérés par les banques et les institutions financières ? Comme des intrus ? Non, nous ne sommes pas des intrus, car nous nous positionnons sur des niches de marché qui ne sont pas couvertes par les banques. Nous finançons des populations à revenus modestes et quelques PME, en milieu rural, et en ville dans le secteur informel. Certaines banques descendent parfois vers des clients à faibles revenus, un marché sur lequel nous nous côtoyons, mais cette intersection demeure marginale. Nous sommes complémentaires des banques. C’est-à-dire que vous faites partie de l’univers de la microfinance et de la méso-finance… Quelle est votre vision de l’avenir, pour ce type d’actions ? De quelle manière vous inscrivez-vous dans le futur pour développer ces activités ? Il s’agit pour nous avant tout d’assurer une bancarisation des masses, c’est-à-dire tous ceux qui sont exclus aujourd’hui faute de garanties et d’organisation. Nous agissons pour les faire accéder aux services financiers tels que le crédit, l’épargne,

Dans l’ensemble des pays, nous disposons de plus de 4 000 employés. Nous sommes un gros réseau de 4 millions de membres répartis dans les cinq pays, avec plus de 800 points de vente. l’assurance et la micro-assurance et leur permettre ainsi d’être inclus. Nous sommes dans une stratégie d’inclusion financière. Nous nous inscrivons dans une amélioration de ce taux d’accès aux services financiers, d’une façon générale. Nous cherchons aussi à servir la méso-finance pour les PME, les TPE et les entreprises d’un certain niveau de chiffre d’affaires. Nous proposons des guichets dédiés à ces catégories. Mais la méthodologie et le niveau de risques ne sont pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle le personnel dédié possède un niveau plus élevé de compétences. Ce sont néanmoins des catégories qui entrent bien dans notre cible dans la mesure où, le plus souvent, les banques ne les considèrent pas comme une clientèle digne d’intérêt. Pour nous, ce sont des gros clients que nous pouvons intégrer dans notre portefeuille. Comment votre action se déploie-t-elle en direction de vos membres ? Au niveau de la Confédération, notre équipe est restreinte, mais globalement, dans l’ensemble des pays, nous disposons de plus de 4 000 employés. Nous sommes un gros réseau de 4 millions de membres répartis dans les cinq pays, avec plus de 800 points de vente. Nous disposons donc d’un réseau de distribution plutôt dense. Et avec la digitalisation, nous allons démultiplier ce réseau. Ce n’est pas un gadget ! Aujourd’hui, la proximité est physique, ce qui est un avantage pour nous. Mais demain, la proximité sera virtuelle. Elle passera par le téléphone et d’autres moyens technologiques pour la collecte de la petite épargne, l’accès au crédit et à d’autres services. En votre qualité de directeur général, quelle est votre ambition pour la Confédération ? J’ai pour ambition de construire un réseau financier et un groupe financier importants, qui rassemblent et qui regroupent la microfinance, la méso-finance, mais aussi, pourquoi pas, l’offre classique aux entreprises, à travers notre établissement financier à caractère bancaire. À travers ses différentes activités, notre groupe est assez complet par rapport à sa vocation de cibler les populations à revenus modestes. À quel horizon ? Nous avons un business plan 2016-2020, qui est en cours. Nous espérons compter parmi les grands groupes ouestafricains à l’horizon 2030. n


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Alain Ebobissé

Directeur général d’Africa50

MIEUXSERVIR L’AFRIQUE Après 17 ans passés à la Société financière internationale (Banque mondiale), Alain Ebobissé a pris les rênes du fonds Africa50, il y a un peu plus d’un an, avec l’ambition de « mieux servir l’Afrique » et de construire un pont entre les pays africains. Dakar, Seydou Ka

M

ardi 12 septembre, dans un hôtel dakarois. Alain Ebobissé s’apprête à poser le dernier acte d’une journée réussie pour le fonds Africa50, marquée par l’arrivée de deux nouveaux membres (la Guinée et la RD Congo) et le soutien réaffirmé de l’ensemble des actionnaires. Cependant, il a dû patienter plus d’une demi-heure, lui qui veut aller vite, avant l’arrivée du directeur général de la Senelec, la société nationale d’électricité du Sénégal, avec lequel il doit signer une convention portant sur le financement d’une centrale thermique à Malicounda. D’une capacité de 120 MW, pour un coût estimé entre 120 et 130 millions d’euros, cette centrale sera la plus grande du pays, en capacité de production ; sa mise en service est annoncée pour fin 2018. En plus d’une participation à hauteur de 30 % (contre 10 % à 15 % pour la Senelec), Africa50 va aider le Sénégal à attirer d’autres investisseurs privés. Alain Ebobissé, qui sait que la rapidité n’exclut pas la flexibilité, ne regrette pas d’avoir attendu. Finalement, il se dit « très heureux » d’accompagner la Senelec dans ce projet. Sa journée est presque parfaite !

Catalyser l’investissement privé

Son expérience lui a appris qu’il faut avancer avec méthode. « Nous avons bâti les fondations permettant au fonds Africa50 d’être opérationnel », déclare-t-il aux actionnaires réunis à Dakar à l’occasion de la troisième assemblée générale, le 12 septembre, sur un ton calme et rassurant (lire entretien). Douze mois « d’intense activité » lui ont permis de se rendre compte encore plus

de l’importance de sa mission qui est de catalyser l’investissement privé, à travers des PPP, pour le financement de projets d’infrastructures en Afrique. Avec un besoin d’investissement en infrastructures estimé à environ 115 milliards de dollars annuels, dont seulement 75 milliards $ sont financés à ce jour – soit un déficit de 30 à 40 milliards $ par an – il est conscient de l’ampleur du défi. Surtout si l’on sait que depuis son lancement par la BAD, en septembre 2013, Africa50 peine à décoller. À ce jour seuls 830 millions $ ont pu être mobilisés et trois projets de centrales solaires (au Nigeria, en Égypte) et thermique au Sénégal sont initiés. Mais Alain Ebobissé n’a pas peur des défis, lui qui a passé 17 ans au Groupe de la Banque mondiale, dont les huit dernières en tant que responsable

d’IFC InfraVentures, le fonds mondial pour le développement des projets d’infrastructures d’IFC/SFI ; il a donc conscience de la manière dont les projets d’infrastructures sont développés en PPP à travers le monde. Lorsqu’il prend les rênes d’Africa50, en avril 2016, il était déjà crédité d’une solide réputation. « Depuis sa nomination au poste de directeur général, Alain Ebobissé a fait preuve de leadership en jetant les bases d’un fonds d’investissement solide. Il a supervisé l’installation des opérations d’Africa50 avec l’appui du Maroc, préparant adroitement le fonds à intensifier ses activités », se réjouit Akinwumi Adesina, président de la BAD et du conseil d’administration d’Africa50. À 49 ans, Alain Ebobissé conçoit sa nouvelle mission comme une manière de « mieux servir l’Afrique ». Sa longue carrière

Les actionnaires d’Africa50 ont fait le pari que le nouveau directeur général réussira rapidement à créer une société d’investissement dans les infrastructures efficace et fructueuse, jouissant d’une réputation d’excellence et de crédibilité.


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internationale lui a permis d’avoir « de très grandes connaissances » dans la manière dont les projets d’infrastructures sont développés et structurés à travers le monde, notamment en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique latine. Ce qui lui permet aujourd’hui à Africa50 d’apporter des conseils à ses actionnaires, en matière de structuration de projets. Mais également de dire à ceux qui veulent donner des leçons à l’Afrique : « Écoutez, on sait quand même comment cela se fait ! » Il est convaincu que l’Afrique peut prendre en charge son propre destin en matière de développement de projets d’infrastructures, parce que « nous avons des qualités, y compris humaines, pour pouvoir mettre en œuvre ces projets de manière très efficiente ».

Un homme d’expérience

Spécialiste de la gestion de projets – il est diplômé en gestion des entreprises de l’International School for Management Development (IMD) de Lausanne, en Suisse – Alain Ebobissé a l’avantage de bien connaître l’un des deux secteurs prioritaires d’Africa50, celui de l’énergie. À la tête d’InfraVentures, il avait aidé certains pays dans la conception et le montage de projets. Comme au Sénégal avec la centrale au fioul lourd de Tobène (70 MW), ainsi que par une lettre de politique de développement sectoriel destinée à créer un cadre favorable aux projets de production d’électricité suivant le modèle PPP. Toutefois, Alain Ebobissé note une singularité d’Africa50 : « Nous aurons une approche beaucoup plus commerciale qu’une agence de développement classique, mais nous aurons en même temps une approche beaucoup plus développementale qu’un fonds d’investissement privé, avec plus de flexibilité et de rapidité dans la mise en œuvre. » En choisissant ce spécialiste reconnu du financement et du développement de projets d’infrastructures, – en plus d’être un bon connaisseur du continent africain –, les actionnaires d’Africa50 ont fait le pari qu’il réussira rapidement à faire de cette nouvelle structure une société d’investissement dans les infrastructures efficace et fructueuse, jouissant d’une réputation d’excellence et de crédibilité sur le continent et au-delà. n

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Entretien

ENORDRE DEMARCHE Le fonds Africa50 est désormais en phase de décollage. Son directeur général, Alain Ebobissé, détaille sa nouvelle orientation stratégique : investir dans de grands projets, pour susciter de nouveau investissements. Propos recueillis par Seydou Ka

Trois ans après son lancement, où en est Africa50 ? Nous sommes dans une phase de décollage et désormais, en plus du soutien de nos actionnaires – qui ont contribué au fonds pour plus de 800 millions de dollars, sans compter l’apport de la Guinée et de la RD Congo –, nous avons une équipe de direction et des équipes capables de travailler sur des projets concrets et de réaliser des investissements. Dans un fonds d’investissement, le premier facteur de succès tient à la qualité de l’équipe qui va travailler sur les projets d’investissement. Monter une équipe solide était donc l’une de mes priorités. Nous avons bâti les fondations qui nous permettent d’être totalement opérationnels. Nous avons décidé une politique d’investissements approuvée par le conseil d’administration et nous avons réalisé nos premiers investissements dans une centrale solaire de 100 MW au Nigeria en décembre 2016, dans une série de centrales de 300 MW solaires en Égypte et nous venons de signer un investissement d’une autre de 120 MW au Sénégal. On avance ! Comme je l’ai dit aux actionnaires, nous avons

bâti les fondations et sommes en ordre de marche, même si nous n’avons pas encore atteint notre vitesse de croisière. Vous évoquez 830 millions $, une somme modeste comparée aux besoins… Vous avez raison. C’est très peu comparé au déficit d’investissement dans les infrastructures africaines, estimé entre 30 et 40 milliards $ annuels. Nous allons lever plus de capitaux auprès de nos gouvernements actionnaires, sachant que notre stratégie est résolument tournée vers la levée de l’argent auprès d’investisseurs privés. À ce propos, lors de votre nomination, vous aviez promis de lever 1 milliard $ sur le marché, avant fin 2016. Où en êtes-vous ? C’est un objectif à moyen terme. D’ailleurs, nous souhaitons lever davantage parce que, comme vous venez de l’évoquer, les besoins sont importants. Nous avons plusieurs objectifs en parallèle, mais à moyen terme, nous dépasserons ce montant. Africa50 vise un niveau de capital engagé substantiellement supérieur au milliard de dollars, même si le fonds ne peut pas, à lui seul, résorber ces besoins. C’est pourquoi nous travaillerons en partenariat. Nous nous voyons comme un catalyseur de projets, c’est-à-dire nous engageons une petite partie, en général une participation, minoritaire mais stratégique, en fonds propres, pour susciter un effet de levier. Quels sont vos objectifs en mobilisation de ressources sur le moyen et le long terme ? L’objectif est de suivre notre raison d’être, à savoir d’investir dans des projets d’infrastructures, de trouver de bons projets dans des pays pour y participer. À nous de bâtir une équipe capable de

Nous travaillerons de manière plus active dans des pays où le cadre réglementaire est plus favorable, puisque notre mission est certes soutenue par les États, mais a aussi un objectif commercial.


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Le lancement d’Africa50 à Casablanca en juillet 2015.

les mettre en œuvre. Nous avons défini des objectifs chiffrés avec notre conseil d’administration et nous voulons réaliser le maximum de projets dans nos pays actionnaires et au-delà pour soutenir la croissance africaine. Vous avez annoncé une nouvelle orientation stratégique lors de cette assemblée générale. À quoi se résume-t-elle ? Essentiellement à trois grands axes. Premièrement, le développement de projets, parce qu’il est très important de développer divers projets rentables ; cet écueil de la rentabilité attendue est l’une des contraintes majeures des investissements en infrastructures sur le continent. À cet effet, nous proposons une structure de développement de projets qui s’appelle Africa50 Project Development. Le deuxième axe stratégique consiste à attirer des investissements directs dans des projets développés par d’autres et qui ont besoin de notre soutien ou des investissements indirects à travers des fonds d’investissement que nous pouvons soutenir.

Enfin, le dernier axe stratégique consiste en la levée de fonds auprès des gouvernements et entités publiques, mais également auprès des entités privées, notamment par la mobilisation de l’épargne à long terme africaine et non africaine pour l’orienter vers le financement des infrastructures. Comment avancer, alors que dans beaucoup de pays africains, le cadre réglementaire n’est pas encore propice aux PPP ? Nous allons nous focaliser davantage sur les aspects sur lesquels nous pouvons avoir un impact et laisser des institutions comme la Banque mondiale et la BAD, qui ont plus de moyens que nous, s’occuper des questions de réformes sectorielles et du cadre réglementaire pour créer un environnement propice aux investissements. Néanmoins, nous allons soutenir les pays africains dans le cadre de projets concrets. En revanche, nous travaillerons de manière plus active dans des pays où le cadre réglementaire est plus favorable, puisque notre mission est certes soutenue par les États, mais elle

a aussi un objectif commercial. Ce qui veut dire qu’il y aura une sélection de projets à financer. Et, à la marge, si nous pouvons aider à résoudre quelques contraintes, nous le ferons. Les grandes réformes, ce n’est pas notre rôle ! Le nôtre est orienté projets, c’est-à-dire qu’il consiste à trouver les moyens de financer nos projets pour qu’ils avancent, et à débloquer les difficultés liées à nos propres initiatives. Dans quel sens votre expérience à la Banque mondiale vous permet d’avoir une meilleure idée de votre mission ? Mon expérience a été très riche puisqu’en tant que responsable mondial du développement de projets d’infrastructures privés ou PPP durant huit ans, j’ai observé la manière dont les projets étaient développés et structurés à travers le monde, avec des équipes en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique latine. J’ai de très grandes connaissances dans la manière dont ces projets sont structurés. Et mon rôle au niveau d’Africa50 me permet de voir les différences. n


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Erick Yong

Fondateur de GreenTec Capital Partners

L’ESPOIR ALLEMAND DES START-UP AFRICAINES

Soucieux de développer durablement l’Afrique grâce à l’émergence d’une classe de jeunes entrepreneurs qu’il veut aider, Erick Yong est devenu la référence en Allemagne pour les startup africaines. Par Christine Holzbauer

L

’allure athlétique du joueur de basket, son sport favori, et le regard déterminé derrière ses lunettes d’intello, le fondateur en 2015 de GreenTec Capital Partners avec son associé Thomas Festerling, – ancien de la Deutsche Bank Asset Management –, est, aujourd’hui, incontournable en Allemagne. Dans un pays où les investisseurs se montraient jusqu’ici plutôt hésitants à investir dans des start-up africaines, la performance des investissements de sa société de private equity relève du miracle… à l’allemande ! « Nous avons construit un portefeuille de onze start-up et PME depuis 2015 et devrions atteindre la cinquantaine d’ici à la fin de 2020 », explique fièrement cet entrepreneur dans l’âme, installé en Allemagne depuis plus de trois ans. Bien que privilégiant l’impact sociétal, économique et environnemental, ses investissements n’en obéissent pas moins à des critères relevant de l’analyse du risque-pays, du profil de l’entrepreneur et du potentiel d’expansion du secteur d’activité (énergies renouvelables, agriculture, TIC, santé et éducation). GreenTec entre au capital des sociétés visées à hauteur de 20 % au maximum, mais ce qui fait véritablement son succès, selon son PDG, « est un mécanisme unique en son genre qui assure l’amélioration et le suivi de leur performance sur la durée ». Jusqu’à présent, les pays anglophones d’Afrique ont été privilégiés « car la dynamique du secteur des start-up innovantes y est plus ancienne. L’Afrique francophone devrait être plus présente à partir de cette année », promet-

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il, se référant au développement impressionnant du fonds d’impact I&P, présent dans de nombreux pays sahéliens francophones.

Un spécialiste de la RSE

Avant de surfer sur la vague des start-up africaines, ce fils d’un diplomate camerounais a vécu dans de nombreux pays, voyageant au fil des affections de son père. Bien qu’il soit né en 1975 à Bonn, alors capitale de l’Allemagne fédérale, ses racines sont avant tout camerounaises. « Je n’ai jamais oublié d’où je venais et le développement de l’Afrique a toujours été une constante dans mes préoccupations professionnelles. » Après des études en école de commerce à Strasbourg en marketing et business développement, il crée en 2002 sa première société en France dans la collecte de déchet. Bien plus tard, il se retrouvera employé comme consultant par un cabinet en conseil stratégique suédois spécialisé dans le développement durable. « C’est là que j’ai développé mes compétences de réflexion stratégique à l’international en travaillant sur l’implantation de programmes gouvernementaux en RSE », se souvient-il. En 2010, il rejoint un groupe d’investissement chinois au Luxembourg pour superviser le lancement et la mise à l’échelle de nouveaux concepts commerciaux à l’international. Spécialisé pendant quatre ans dans l’élaboration de stratégies marketing global pour PFFG Luxembourg, il est alors chargé du développement de son portefeuille d’activités en Europe et en Asie. Déjà, il se passionne pour l’impact environnemental et économique des projets sur lesquels il travaille. Comme il se passionne pour les efforts d’innovation des équipes internationales qu’il dirige : « J’ai toujours cherché à aller plus loin dans la réalisation de stratégies d’entreprises qui m’étaient confiées par mes partenaires. Car, pour moi, ce qui est important, c’est d’avoir des solutions systémiques pérennes ! »

Solutions innovantes

De là à se consacrer à l’univers des start-up dans un écosystème qui leur est de plus en plus favorable, il n’y avait qu’un pas que ce visionnaire polyglotte n’a pas hésité à franchir ! À l’aise aussi bien en allemand qu’en français ou en anglais, il élabore une approche d’investissement innovante permettant de combiner « financement, transfert de connaissances et renforcement des capacités opérationnelles des start-up ».

Devenu une référence en Allemagne, il n’a pas son pareil pour dénicher et investir dans des sociétés africaines prometteuses, tout en contribuant à leur stratégie globale et à leur développement commercial. Son premier investissement au Rwanda dans ARED a été suivi par une dizaine d’autres en Ouganda, au Ghana, au Cameroun et au Nigeria, dont le dernier en date dans Framcrowdy, une agri-tech nigériane est aujourd’hui courtisée par certains des plus grands fonds d’impact américains. Avec toujours la même vision : « La première exigence de GreenTec Capital Partners est de permettre aux fondateurs des entreprises africaines que nous soutenons de créer des entreprises durables, socialement et économiquement performantes. C’est en cela que nous nouons des partenariats bénéfiques de part et d’autre. »

Tournant historique

Invité dans les différents forums liés à l’investissement, il intervient régulièrement en tant qu’expert sur l’Afrique. Et, à chaque fois, il cherche à favoriser le dialogue entre les décideurs politiques allemands, le secteur privé en Allemagne et l’Afrique. Ainsi, lors d’une conférence organisée par Afrolynk à Berlin, le 1er septembre dernier, à l’initiative de GreenTec Capital Partners et Microsoft, il a insisté lors d’une table ronde consacrée à l’investissement en Afrique subsaharienne sur les raisons pour lesquelles « cet investissement


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Nous sommes à une période charnière pour développer un pont entre l’Allemagne et le secteur privé en Afrique. Il ne faut pas rater ce rendezvous avec l’histoire. peut non seulement être rentable mais aussi faire une différence en créant des emplois ». Une conviction soutenue par un sens du réseautage qui, jusqu’à présent, lui a été favorable : en février 2017, GreenTec Capital Partners a reçu à Nairobi, des mains du ministre allemand du Développement, Gerd Müller, le prix de l’« Entreprise de l’année 2017 en faveur du développement ». Pour ce « diaspo » qui vit entre Francfort où sa société est basée et Berlin, quand il n’est pas en déplacement dans des capitales européennes ou africaines, l’afflux de réfugiés en Allemagne, l’échec des anciennes relations Nord-Sud et la spectaculaire croissance démographique du continent ont fait prendre conscience aux autorités allemandes qu’il était nécessaire de s’impliquer davantage et différemment en Afrique pour favoriser l’essor de la nouvelle économie. « Nous sommes à une période charnière pour développer un pont entre l’Allemagne et le secteur privé en Afrique. Il ne faut pas rater ce rendez-vous avec l’histoire », estime le PDG de GreenTec.

(présentation de projet) sponsorisé par la Société Générale et GreenTec dans le cadre d’un partenariat avec Jokkolabs, la société fondée par Karim Sy dont il partage la fibre pour l’entrepreneuriat social. En octobre 2017, il participe au Nigeria en tant que partenaire à la 4e conférence de la Fondation Tony Elumelu en faveur du développement de l’entrepreneuriat en Afrique. Son associé, Thomas Festerling, sera en Afrique du Sud pour le sommet des Angels Investors africains organisé par ABAN. Ils se retrouveront ensuite à Francfort lors de l’Euro Finance Week pour parler de l’impact de la digitalisation sur la bancarisation en Afrique.

Nouveaux partenariats

Après avoir fait du soutien au secteur privé africain et aux start-up en particulier sa marque de fabrique en Allemagne, il a noué un partenariat avec le think tank parisien Land of African Business (LAB) fondé par Éric Bazin. Ce dernier organisera à Abidjan au début du mois de décembre, la troisième édition du LAB

et des Africa Rethink Awards (ARA) destinés à récompenser des start-up venues de tout le continent. « Le LAB est un partenaire naturel pour nous puisqu’il œuvre par l’intermédiaire d’investissement à fort impact en faveur de la transformation des sociétés africaines grâce à de nouveaux modèles de développement plus respectueux de la population locale et susceptibles de contribuer à une croissance partagée et harmonieuse entre les peuples », commente le PDG de GreenTec. En plus d’appuyer cette manifestation par l’intermédiaire de start-up africaines actuellement dans son portefeuille, il participera directement aux ARA en tant que membre du comité de suivi des start-up primées. Pour cet expert capable de faire le pont entre diverses traditions culturelles, il s’agit d’un premier pas en direction de « nombreuses alliances stratégiques visant à offrir à notre modèle Results4Equity, qui est notre marque de fabrique, aux pays francophones d’Afrique ». Les start-up de cette zone devraient voir arriver d’un bon œil les capitaux allemands et pourront ainsi apprécier la démarche globale proposée par les investisseurs allemands qui préfèrent toujours s’engager sur le long terme. n

Meilleure visibilité

Après avoir optimisé les start-up de son portefeuille au travers d’un soutien opérationnel unique en Allemagne, il veut maintenant être présent sur tout leur cycle de vie. Pour l’y aider, il entend créer, à partir de 2018, un fonds d’investissement d’un montant de 40 millions d’euros. « La priorité restera, toutefois, le soutien aux entrepreneurs sur le continent », assure Erick Yong qui se dit résolu à se positionner comme un partenaire privilégié pour le développement durable des start-up africaines. Très engagées dans différents programmes de mentoring, ses équipes étaient récemment aux Pays-Bas pour appuyer l’application Green Challenge d’une de leur protégée. Auparavant, le PDG de GreenTec Capital Partners avait siégé dans le jury de la première édition de Bridge Africa à Paris, un concours de pitch

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Thomas Festerling (à gauche) et Erick Yong (à droite) reçoivent le prix de l’Entreprise allemande de l’année 2017 en faveur du développement des mains du ministre Gerd Müller


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DES RÉFORMES

AU FORCEPS Au sortir de plusieurs décennies de mauvaise gestion, les banques tunisiennes sont obligées de se réformer pour survivre, qui plus est dans un contexte de crise économique larvée. Tunis, Ridha Kefi

L

es problèmes structurels à l’origine de la fragilité du système bancaire tunisien, accentués par la dégradation de l’environnement économique depuis la révolution de 2011, sont identifiés et largement débattus par les professionnels et les experts. Outre la fragmentation du secteur, dominé par des banques de petites tailles incapables d’agir sur le plan régional, les rapports des organismes nationaux et internationaux citent, parmi les sources de vulnérabilité des banques tunisiennes : 1- leur manque d’autonomie et leur déficience en matière de gouvernance, de supervision et de contrôle. Ils citent également leur sous-capitalisation ; 2- la mauvaise qualité de leurs actifs ; 3- leur taux de crédits non performants ou toxiques, dont la moyenne est estimée à 15 %,

le plus élevé des pays du sud et de l’est de la Méditerranée, et qu’explique la faiblesse des dispositifs de gestion des risques ; 4- l’insuffisance des provisions constituées pour couvrir le risque de défaut, nettement inférieures aux normes internationales, et 5- le manque de liquidité nécessitant l’intervention régulière de la Banque centrale de Tunisie (BCT), dont la nette augmentation des engagements de crédit entraîne une importante diminution des réserves en devises. Au vu de ces carences, les solutions s’imposent d’elles-mêmes : 1)- limitation de l’intervention publique et davantage d’autonomie de gestion, surtout pour les banques publiques (Société tunisienne de banque, STB, Banque nationale agricole, BNA, et Banque de l’habitat, BH), qui détiennent environ


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UN BON CRU 2016 Selon les statistiques de la BCT, les concours des banques tunisiennes à l’économie se sont accrus en 2016 de 9,6 % grâce à la progression des crédits aux particuliers et des crédits de court terme accordés aux professionnels. Mais cet accroissement doit beaucoup à une opération ponctuelle : le financement bancaire de l’acquisition de la licence 4G par les opérateurs téléphoniques (Tunisie Telecom, Ooredoo Tunisie et Orange Tunisie). Les dépôts ont également augmenté en 2016. Dans une étude consacrée au secteur, l’intermédiaire en Bourse MAC SA relève, particulièrement, une accélération de l’épargne des ménages notamment dans les comptes spéciaux d’épargne et estime que « cette évolution pourrait refléter un comportement de reconstitution de l’épargne après les augmentations salariales enregistrées au début de l’année 2016 ». Cette évolution des dépôts de 8,6 % en 2016 contre seulement 3,3 % en 2015 est le fruit d’une intensification de l’effort de collecte par les banques. Le rythme de

croissance des crédits a doublé en 2016 comparé à 2015. L’ensemble des crédits accordés à la clientèle par les banques cotées a augmenté de 9,6 % en 2016 contre 4,8 % en 2015. Dans un contexte de relèvement des taux, les banques ont, également, intensifié leur activité placement. En effet, les taux obligataires sont en hausse appréciable par rapport au TMM depuis 2015, avec à titre d’illustration un rendement sur le BTA 10 ans qui est passé de 6,543 % à fin 2014 à 7,275 % actuellement. L’investissement dans les bons du Trésor, considérés comme étant des « actifs liquides de niveau 1 », permet aussi aux banques d’améliorer leur ratio de liquidité. L’année 2016 a été marquée par l’augmentation à deux chiffres (12,8 %) du produit net bancaire (PNB) après une année 2015 plutôt atone (+6,5 %). Cette accélération a été entraînée principalement par la marge sur commissions plutôt que par les revenus de placement, estime encore MAC SA. L’intermédiaire en Bourse fait remarquer que, malgré le

38 % des actifs bancaires et représentent une part importante des prêts non performants ; 2)- adoption de modes de gouvernance et de réglementation prudentielle conformes aux standards internationaux ; 3)- renforcement des assises financières des banques pour qu’elles puissent couvrir les faiblesses actuelles de la qualité des crédits et absorber d’éventuelles pertes futures ; 4)- recapitalisation du secteur pour créer des acteurs solides capables de satisfaire les besoins de

contexte monétaire tendu et le manque de liquidité, les revenus du portefeuille continuent de progresser à un rythme soutenu. Seul bémol dans ce tableau, cette croissance de l’activité a accéléré la hausse des charges opératoires, altérant légèrement le coefficient d’exploitation moyen du secteur qui s’est retrouvé à fin 2016 à 47,3 % contre 46,6 % en 2015. Parmi les signes rassurants quant à la capacité de résilience du secteur bancaire, malgré ses problèmes structurels et une conjoncture économique encore difficile, on remarque que la majorité des banques cotées sur la Bourse de Tunis a fini l’année 2016 en territoire positif. Pour celles-ci, les activités d’intermédiation et de placement se sont nettement améliorées par rapport à 2015. Ce qui, au niveau de l’exploitation, a permis au PNB de retrouver des niveaux de croissance à deux chiffres en 2016 et à l’efficacité opérationnelle de s’améliorer. Suite aux programmes d’assainissement intense mis en route depuis 2013, le renforcement du cadre réglementaire, la recapitalisation

financement de l’économie, de soutenir la croissance et de contribuer à la réduction du chômage et des disparités régionales, les deux talons d’Achille de l’économie tunisienne.

Les axes de la réforme

Ce sont là, on l’a compris, les principaux objectifs visés par les nouvelles dispositions législatives adoptées en juin 2016, qui sont le fruit d’une longue série de discussions entre la BCT et les banques à travers l’Association

Des pas ont déjà été faits sur le chemin de la réforme, mais beaucoup restent encore à parcourir pour que le système bancaire tunisien se conforme aux normes internationales et puisse espérer étendre ses activités.

des deux banques publiques (STB et BH), le secteur semble mieux se comporter malgré un contexte économique fébrile, un climat d’investissement encore indécis et une liquidité serrée poussant à une concurrence rude entre les banques. « L’année 2017 sera, à cet égard, une année charnière pour les banques, qui devraient mettre en place, d’ici la fin de l’année, un système de notation lors de l’octroi de crédits, pour se conformer aux normes de Bâle II, comme préconisé par la nouvelle circulaire 2016-06 adressée par la BCT aux banques et aux établissements de crédit », poursuit MAC SA. « Les banques devront mettre en place des règles rigoureuses en matière d’octroi de crédits qu’ils soient aux particuliers, aux entreprises, aux banques… Ces règles prudentielles permettront ainsi aux banques de réduire les risques d’insolvabilité et de créances raccrochées », ajoute l’intermédiaire en Bourse qui admet, cependant, que les banques tunisiennes ne sont pas toutes bien loties pour répondre à cet impératif de bonne gestion.

tunisienne des professionnels des banques et des établissements financiers (ATPBEF), et qui ont également pris en compte les recommandations de l’Assemblée des représentants du peuple. Conformément à ces dispositions, les banques doivent désormais disposer d’un capital minimum de 50 millions de dinars tunisiens, soit 17 millions d’euros, contre 25 millions de dinars (8,5 millions d’euros) auparavant, et tout changement de statut juridique, d’activité ou d’acteurs majoritaires doit obtenir l’aval de la BCT. Cette disposition a cependant suscité les réserves de l’ATPBEF, qui estime que le capital minimum devrait pouvoir être ajusté aux conditions du marché, sans quoi les niveaux définis


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risquent de devenir désuets compte tenu de l’évolution du secteur. La nouvelle loi prévoit, également, de nouvelles conditions d’admission au conseil d’administration d’une banque et exige la création, au sein de chaque établissement, de comités d’audit interne, d’évaluation des risques et de compensation. Elle prévoit également des mesures visant à renforcer et à mieux réglementer la finance islamique, déjà pratiquée par trois établissements sur la vingtaine que compte le pays. Parmi ces mesures, la création d’un comité de sanctions indépendant chargé de réprimer les infractions ne relevant pas du mandat de la BCT.

Davantage d’autonomie pour la BCT

Autre mesure prise : l’instauration d’un organe public indépendant de dernier recours appelé Fonds de garantie des dépôts, qui aura pour mission d’indemniser les déposants jusqu’à hauteur de 60 000 dinars (20 600 euros), soit la moyenne des économies de 95 % de Tunisiens. Ce fonds sera aussi appelé à apporter une aide financière aux établissements bancaires, avec l’accord d’un comité composé de cinq membres comprenant des représentants de la BCT, du ministère des Finances, des contribuables et de la banque concernée. Les aides accordées devraient également être approuvées par un comité d’audit interne et d’évaluation des risques. Parallèlement, une loi visant à renforcer l’autonomie de la BCT vis-à-vis du pouvoir exécutif a été votée par l’Assemblée, début 2016. Et un processus de professionnalisation de l’Institut d’émission est en cours, dans le cadre d’un programme de jumelage signé entre la BCT et la Banque de France et financé par l’Union européenne, dont le but est de moderniser le cadre opérationnel de la politique monétaire. Cependant, et tout en saluant « l’adoption d’une législation essentielle concernant le secteur bancaire », le FMI, le principal bailleur de fonds de la Tunisie, estime, dans l’un de ses récents rapports, que « des mesures supplémentaires sont nécessaires pour restructurer les banques publiques et renforcer le cadre de résolution et de supervision bancaires ». L’organisme international préconise, à cet effet, le développement des bureaux de crédits et le déplafonnement des taux des prêts pour permettre d’élargir l’accès aux financements et mieux contribuer ainsi au financement de l’économie. n

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AfricInvest

AU SERVICE

DES PME AfricInvest est un fonds de placement tunisien spécialisé dans l’aide aux PME. La société financière creuse son sillon : celui d’un monde où l’activité transfrontalière n’est pas qu’affaire de mastodontes. Et où l’Afrique n’est pas le marchepied des sociétés européennes. Tunis, Mathieu Galtier

E

n 2017, AfricInvest a été élu Meilleur fonds de placements par l’Africa CEO Forum. Une gestion de plus d’un milliard de dollars d’actifs, répartis dans 138 investissements gérés. La société compte neuf bureaux installés dans 25 pays africains et en France, ainsi qu’une représentation à Londres. Le capital-risqueur tunisien spécialisé dans les PME est un succès, mais quelle est la recette ? La philosophie n’est pas celle traditionnelle du rendement à tout prix pour un retour sur investissements fictif. Pour la société financière, il s’agit de faire comprendre aux entreprises tunisiennes et africaines que se développer hors de leur frontière est indispensable non pas seulement pour s’agrandir, mais pour rester pérenne et que donc une injection de liquidités dans le capital est une opportunité. Les PME sont les premières à subir la baisse du pouvoir d’achat des Tunisiens depuis la révolution, qui a atteint 40 %, selon l’observatoire de défense des consommateurs. « Une société ne peut pas se permettre d’encaisser deux années consécutives dans le rouge, être présent à l’étranger est donc une solution de survie rationnelle davantage qu’un choix d’opportunité », illustre Aziz Mebarek, associé partenaire et cofondateur de AfricInvest, créé en 1994. AfricInvest intervient en entrant dans le capital de la société, avec une forte minorité, voire parfois, en position majoritaire pour une période de quatre à six ans en moyenne. « Nous siégeons au conseil d’administration, qui s’apparente souvent dans les PME à

des réunions de famille. Nous disons des choses qui ne sont pas forcément agréables à entendre. Mais les dirigeants écoutent car ils connaissent nos succès », avertit Zied Oueslati, associé partenaire d’AfricInvest. Ainsi pour mieux affiner ses arbitrages, la société financière a divisé le marché de l’equity fund en quatre segments. Le early stage s’occupe des sociétés de petites tailles qui ont un potentiel de croissance dans leur pays, uniquement en Tunisie et au Maroc pour le moment. Le mid-market regroupe les compagnies qui sont sur le podium dans leur secteur au niveau national et qui ont besoin d’un développement régional. Le troisième segment est spécialisé dans la finance technologique (leasing, banque, assurance, etc.).

Fonds Evergreen pour la fintech

Enfin la société financière est partenaire avec Bpifrance du premier fonds cross border dédié au développement des PME africaines et françaises. À chaque niche correspond une stratégie adaptée. Le ticket d’entrée du early stage est de moins de 4 millions d’euros. Celui du mid-market, qui mobilise 65 % des actifs – contre 10 % à 15 % pour les trois autres segments -, est compris entre 5 et 30 millions d’euros. Sur ce créneau AfricInvest est le leader africain avec un fonds de quatrième génération en Afrique du Nord, y compris Égypte inclus et de troisième génération en Afrique subsaharienne.


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Dans le domaine de la finance, conscient qu’il s’agit d’un secteur à fort potentiel mais encore frémissant sur le continent, AfricInvest a fait le pari d’un fonds Evergreen, sans limite de durée pour un montant oscillant entre 6 et 8 millions d’euros. Le fonds cross-border est d’un montant de 77 millions d’euros et d’une maturité de dix ans. Son rôle est d’accélérer la croissance des sociétés françaises en Afrique, et attirer les entreprises africaines sur le marché français. Pour Benjamin Paternot, directeur exécutif de Bpifrance, c’est « la qualité de l’expérience d’AfricInvest ainsi que le potentiel de développement du continent qui ont convaincu les partenaires privés », dont Orange et la Société Générale.

Premier réseau d’incubateurs africains

Une nouveauté dans le domaine de l’investissement saluée par l’OCDE qui voit dans ce fonds transcontinental une idée d’avenir pour le développement des PME, aussi bien africaines qu’européennes, et celui du marché des biens et consommations en Afrique. « Ce fonds est la preuve que les marchés africain et européen ne s’excluent pas mutuellement », se félicite Aziz Mebarek. Dans une moindre

mesure financière, de l’ordre de 7 % des actifs d’investissements, AfricInvest est également présent dans l’octroi de crédits aux PME, essentiellement en Afrique subsaharienne, via l’institution financière SFC en partenariat avec la société néerlandaise de financement et de développement FMO, la société de financement américain Microvest et FinnFund, institution finlandaise de développement. Preuve ultime qu’AfricInvest est conscient de la nécessité de construire un environnement économique viable : elle vient d’annoncer le lancement d’un réseau d’incubateurs d’entreprises, d’abord en Tunisie, puis à Nairobi l’an prochain, avant le Maroc et le reste du continent. Pour ce projet d’envergure, la société tunisienne s’est alliée au français Agoranov, présent sur le secteur depuis quinze ans, et qui a déjà levé 530 millions d’euros de fonds privés. « Nous n’allons pas concurrencer la Silicone Valley, mais l’objectif est de poser les bases pour la création d’entreprises en Afrique grâce à notre réseau et au savoir-faire de Agoranov », détaille Aziz Mebarek. Il s’agit non pas de gagner des revenus sur ce projet mais de parier sur un retour sur investissement par l’intégration d’une de ces start-up dans un fonds d’AfricInvest. Dans une vision, encore une fois, de développement lent mais sûr.

La technologie, à elle seule, ne peut déclencher un cycle vertueux de création de valeur. C’est pour cela qu’outre les start-up, AfricInvest investit dans des secteurs primordiaux comme l’éducation.

Autant de marchés que de pays

En Tunisie, le fonds de placement a misé sur l’école d’ingénieurs Esprit, créée en 2002, devenu deux ans plus tard membre de la Conférence des grandes écoles. Cette année, AfricInvest a misé sur l’International Community School au Ghana. À l’image de ses investissements et de ses sociétés, Aziz Mebarek rêve de voir des étudiants africains passer de l’Afrique de l’est anglophone à l’Afrique de l’Ouest francophone, ou vice-versa, en passant par un cursus européen. Que les Africains puissent eux aussi sortir de leurs frontières. La philosophie qui sous-tend AfricInvest est que le continent n’est pas condamné à être le grenier (agriculture) ou la cave (matières premières) du monde. Les 54 pays sont autant de marchés pour n’importe quelle PME africaine. La hausse de la démographie, la transformation sur place des matières premières agricoles, l’arrivée d’une distribution semi-moderne, les sauts technologiques dans les domaines de la téléphonie ou de la bancarisation sont les moteurs d’une « lame de fond » au service de la croissance des PME, selon l’expression de Aziz Mebarek. Ce dernier ajoute également aux rayons des bonnes nouvelles, une gouvernance africaine qui ne cesse de s’améliorer. Devant une certaine incrédulité, le financier tunisien concède : « C’est vrai que je préfère voir le verre à moitié plein et surtout comment le remplir. » Le succès d’AfricInvest prouve qu’il sait où trouver du contenu. n


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Ahmed Rjiba Directeur général de la Banque de l’Habitat

Les clés du succès Parce qu’elle est en train de réussir son plan de restructuration, la Banque de l’Habitat présente aujourd’hui des ratios parmi les meilleurs de la place tunisienne. Son directeur général, Ahmed Rjiba, livre quelques secrets de cette réussite. Propos recueillis par Ridha Kéfi

Parmi les trois banques publiques, qui font face à beaucoup de défis, la BH est celle qui tire le mieux son épingle du jeu… Je voudrais d’abord souligner que la BH est une banque publique qui incarne un partenariat public-privé. Elle est marquée par une forte présence des privées au capital (43 %) et au conseil d’administration : près de 50 % des postes d’administrateurs revenant aux actionnaires privés. Le système bancaire tunisien tente de rattraper son retard, en accélérant sa restructuration. Où en êtes-vous de ce processus de réforme ? Les exigences réglementaires ont commencé bien avant la loi bancaire de 2016. Ayant pris conscience du retard que vous évoquez, la Banque centrale a introduit, depuis 2006, des textes réglementaires pour l’adoption des meilleures pratiques en matière de gouvernance ; je citerai par exemple la séparation entre les fonctions de directeur général et de président du conseil d’administration, ainsi que la présence d’administrateurs indépendants au sein du conseil. La BCT a également exigé la création d’un comité des risques et d’un comité d’audit, issus du conseil d’administration et présidés chacun par un administrateur indépendant. La BCT a également introduit, depuis 2006, de nouvelles réformes en matière de gestion des risques avec la circulaire concernant le contrôle interne qui a été complétée en 2012 par de nouvelles réformes concernant les règles de division et de couverture des risques. Plus récemment, la Banque centrale a institué des exigences en fonds propres pour couvrir le risque opérationnel et compte prochainement l’élargir aux risques de marché. La Banque centrale de Tunisie a également exigé des banques qu’elles suivent un système de notation du risque crédit des entreprises avant la fin de l’année 2017. Elle promulguera prochainement

les textes réglementaires permettant de constituer le fonds de garantie des dépôts. Cette succession des réformes devrait préparer le terrain pour aboutir dans un avenir proche à l’adoption des normes IFRS (International Financial Reporting Standards). Comment la BH évalue-t-elle la capacité d’implémentation de toutes ces réformes ? Jusque-là, le processus se passe plutôt bien. Nous bénéficions d’un grand soutien de la part de nos actionnaires et de la part de la place financière nationale et des bailleurs de fonds internationaux. Nous avons réussi une première augmentation de capital en 2015 avec la participation de tous nos actionnaires et nous travaillons à la deuxième augmentation ; elle est déjà approuvée et doit être ouverte et clôturée avant la fin de 2017. Nous avons pu également mobiliser trois emprunts obligataires subordonnés durant les trois derniers exercices ayant été clôturés avant les dates prévues initialement. Vous avez évalué le coût de toutes les réformes déjà mises en œuvre ou envisagées ? Dans notre opération de recapitalisation, on a pris en considération le développement de l’activité de la banque, ses investissements en cours ou projetés dans le business plan 2017-2021. On a pris en considération, également, le risque opérationnel, le risque de marché, la garantie des dépôts et même, au départ, le projet d’acquisition d’une banque en Côte d’Ivoire, qui n’a malheureusement pas abouti. Peut-on connaître les grandes lignes de ce business plan ? Pour la période 2017-2021, il tient compte d’une mise à jour de l’activité projetée au niveau du business plan 2015-2019 et ce, en rapport avec les réalisations en 2015 et 2016 qui ont largement dépassé les prévisions. Nous avons tablé également sur le renforcement de notre capacité à mobiliser les dépôts de


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la clientèle à travers un élargissement de notre réseau et une meilleure adaptation de nos produits aux besoins de notre clientèle. Nous poursuivrons également nos efforts en matière de recouvrement pour aboutir à une meilleure qualité de notre portefeuille des créances et une meilleure couverture de ces créances classées par les provisions.

et, à fin septembre, donc en seulement neuf mois, nous sommes déjà proches de +12 %, soit un niveau qui dépasse largement la moyenne générale du secteur bancaire. Nous accompagnons également nos clients qui connaissent des difficultés conjoncturelles à travers la restructuration de leurs dettes et la mise à leur disposition des crédits de gestion nécessaires.

Quelle est la contribution des banques à l’effort de financement des entreprises, dans la phase économique difficile que traverse actuellement la Tunisie ? Nous continuons à soutenir l’investissement à travers l’accompagnement de nos clients et le recrutement d’une nouvelle clientèle comme en témoigne l’évolution de nos indicateurs d’activité. Nous avions prévu dans notre premier business plan 2014-2018 une hausse des crédits de 9 % par an et nous avons, au final, réalisé +14,5 %/an sur la période 2014-2016. Pour cette année 2017, nous avons prévu une hausse des crédits de 12 %

Le secteur bancaire voudrait s’élargir au reste du continent. Et c’est l’un des éléments de votre stratégie. Quels sont les moyens mis en œuvre et les handicaps sur cette voie ? Le développement en Afrique est l’un des axes de notre stratégie. Nous sommes déjà présents au Burkina Faso et au Congo Brazzaville et nous sommes aussi sollicités par d’autres pays du continent pour fournir une assistance technique ou participer à la création de nouvelles banques. Nous étudions toutes ces opportunités. Nous sommes sollicités par la RD Congo et par le Gabon ; dans ce second pays, il s’agit d’un modèle assez particulier dont nous sommes en train d’étudier l’opportunité. Au Niger, on vient de créer une Banque de l’Habitat et on nous a réservé une part de 25 % dans son capital. Nous étudions également cette opportunité. Mais les pays qui nous intéressent le plus aujourd’hui ce sont la Côte d’Ivoire, la RD Congo et le Cameroun, où nous sommes aussi sollicités. Ces trois pays, qui sont en pleine croissance économique, offrent un potentiel certain.

Parce qu’elle a de bons ratios et qu’elle est en train de gagner de l’argent, la Banque de l’Habitat apparaît comme un bon risque et jouit de la confiance des bailleurs de fonds !


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Dans ce genre d’opérations de sortie à l’extérieur, quels sont les besoins des banques en matière d’accompagnement institutionnel ? On a entendu des banquiers dire qu’ils souhaiteraient un appui plus ferme de la part du gouvernement… Ce problème n’est pas nouveau ! Encourager les entreprises tunisiennes à aller investir en Afrique entre dans le cadre de la stratégie de l’État. Cela suppose une volonté politique et un développement des lignes aériennes et maritimes pour desservir les pays cibles. Cette volonté, qui a longtemps fait défaut, existe aujourd’hui. Tunisair a, d’ailleurs, commencé, sous l’impulsion du gouvernement, par ouvrir de nouvelles lignes sur le continent, qui sont déjà opérationnelles et facilitent le déplacement des hommes d’affaires dans plusieurs pays de l’est et de l’ouest du continent. De même, le volet diplomatique reste à développer, car la Tunisie ne dispose pas d’ambassades dans beaucoup de pays africains auxquels s’intéressent les opérateurs économiques tunisiens. Et sur le plan réglementaire, doit-on revoir le code de change pour faciliter le transfert de fonds dans le cadre d’opérations d’investissement à l’étranger ? Aujourd’hui, pour transférer de l’argent à l’étranger, il faut l’accord préalable de la Banque centrale. Cela entre dans le cadre réglementaire ; bien sûr, celui-ci peut certainement évoluer, et, en tant que banquiers, nous poussons en ce sens. Il faut cependant reconnaître que le système permet une certaine souplesse des opérations de change pour les entreprises partiellement ou totalement exportatrices, qui ont le droit d’investir. En revanche, le dispositif réglementaire actuel ne permet pas pleinement aux entreprises tunisiennes d’investir librement, qu’il s’agisse d’une banque ou d’une entreprise industrielle ou commerciale. De plus, la liberté totale d’investir présuppose une convertibilité totale du dinar, la monnaie nationale, qui n’est pas aujourd’hui une question d’actualité. Outre la restructuration et le changement du mode de gouvernance, vers plus de transparence et d’efficience, la réforme bancaire comprend également un volet de modernisation des outils opérationnels. Où en êtes-vous de ce processus ? Aujourd’hui, nous disposons d’une gamme de produits très large. L’audit complet réalisé en 2013 avait montré que la banque avait une certaine faiblesse par rapport aux concurrentes, en matière de produits. Nous avons un éventail très diversifié, destiné à divers segments de la population, les Tunisiens de l’intérieur et ceux résidant à l’étranger, les séniors, les jeunes, etc. Certains produits destinés aux Tunisiens résidant à l’étranger n’existent qu’à la BH, et pas uniquement pour l’habitat. En ce qui concerne le système d’information, nous arrêterons d’ici à la fin de l’année notre choix d’un système de Global Banking, un projet structurant aux standards actuels, qui va, certainement, modifier nos modes de fonctionnement. Ce sera une avancée considérable pour la BH. Car le système que nous avons aujourd’hui date du milieu des années 1990 et il a

été développé en interne. La BH, qui est la première en Tunisie à avoir lancé le mobile banking, est plus que jamais appelée à mettre son système d’information à jour pour avancer sur la voie de la digitalisation, qui est l’un des défis actuels du développement, et pas seulement pour le système bancaire. Comment voyez-vous l’avenir de la BH ? La Banque de l’Habitat est adossée à un groupe intégré de sociétés aux métiers complémentaires : Salim (assurance), Modern Leasing, SIM SICAR (capital-risque), Sopivel (promotion immobilière), BH Invest, Stimec (Société de technologie, d’impression et d’édition de chéquiers)… Et si la banque a beaucoup changé depuis 2013, c’est grâce à ses équipes et à ses compétences. Elle a certes été assistée sur certains projets, mais l’essentiel des opérations est réalisé en interne. C’est ce qui nous a permis d’avancer rapidement dans notre restructuration. Nous avons lancé un plan social qui est en passe de réussir, car il ne se limite pas à la réduction des effectifs. Il prévoit aussi un programme de recrutement des nouvelles compétences dont la banque a besoin. Notre réseau commercial est, également, en pleine expansion. La BH comptait, en 2013, 104 agences, elle termine l’année 2017 avec 140 unités. Et dépassera 150 à la fin 2018. Si le marché financier a bien répondu lors de la première augmentation de capital, malgré la mauvaise conjoncture dans le pays, c’est parce que la BH inspire confiance ! J’en veux également pour preuve l’excellent parcours boursier de notre titre. Nous avons également signé, début 2017, avec la BAD, une première ligne de crédit de 60 millions d’euros et nous nous apprêtons à signer avec la BEI un accord pour une seconde ligne d’un montant de 120 millions, ce qui va augmenter la capacité de la banque à financer l’économie. Parce qu’elle a de bons ratios et qu’elle est en train de gagner de l’argent, la BH apparaît comme un bon risque et jouit de la confiance des bailleurs de fonds ! n


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Hicham Seffa Directeur général d’Attijari bank Tunisie :

Un levier de croissance

malgré la crise La banque tunisienne Attijari bank contribue, de diverses manières, au financement de l’économie et à l’accompagnement des entreprises dans leur volonté de se déployer en Afrique. Propos recueillis par Ridha Kéfi En Tunisie, l’urgence est à la relance économique. Que fait le secteur bancaire pour financer l’économie en général et l’entreprise en particulier ? On entend beaucoup de critiques du secteur bancaire. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis la révolution de 2011, la croissance économique n’a pas été au rendez-vous. Les banques en ont beaucoup souffert, mais elles ont fait preuve de résilience et continué à créer de la valeur et à générer de la croissance. La seule critique que l’on peut leur faire, c’est que cette croissance, généralement traduite par la hausse des crédits, n’a pas été répartie équitablement sur le marché et, il y a eu, effectivement, un phénomène de concentration. Le niveau de croissance des crédits au cours des six dernières années est de loin supérieur à celui de la croissance économique. Ce qui prouve que les banques ont mis la main à la poche et ont attribué des crédits, même si le niveau des liquidités leur a souvent posé problème et que la course vers la collecte a été payée très cher. On se rapproche d’un effet ciseaux : on doit financer l’économie avec des ressources devenues rares et chères. Sur un autre plan, la croissance n’a pas bénéficié à tous les secteurs. Celui du crédit à la consommation en a beaucoup plus profité que les autres. La croissance certes a été générée par les hausses régulières des salaires, mais aussi par les activités de certaines grandes entreprises. Bien structurées, ayant des produits élaborés et des marchés stables, notamment à l’exportation, celles-ci ont toujours trouvé l’appui nécessaire auprès du système bancaire.

Il y a aussi la question des garanties. Certaines affaires peuvent s’auto-garantir et n’ont pas de mal à avoir des financements. Mais le problème de la garantie se pose pour la plupart d’entre elles, ce qui rend l’accès au financement plus ardu. C’est pour venir à bout de ce problème que nous avons souvent appelé à créer des mécanismes de garantie au niveau de la place. On commence à en parler à propos du crédit d’habitat pour les professionnels qui n’ont pas de revenu régulier. Mais il peut y avoir, comme dans d’autres pays, des mécanismes de garantie pour faciliter l’accès des entreprises au financement bancaire. Certaines banques de la place sont, d’ailleurs, allées elles-mêmes les chercher auprès d’organismes internationaux. C’est le cas d’Attijari bank qui a signé, en 2015, un protocole d’accord avec l’OPIC (Overseas Private Investment Corporation) pour la garantie des crédits aux entreprises. Cela dit, et pour se rapprocher des TPE et des professionnels, qui ont besoin de financements pour développer leurs activités, nous leur avons alloué, cette année, 100 millions de dinars tunisiens (34,1 millions d’euros), enveloppe qui sera sans doute dépassée. Ce programme a eu du succès auprès de nombreux clients, qui viennent pour voir nos offres. Cela a permis aussi de créer un réflexe chez les conseillers clientèle. Cependant, d’une façon générale et chiffres à l’appui, le secteur bancaire, qui a une croissance largement supérieure à celle de l’économie, est en train d’accompagner tous types d’entreprises avec des vitesses et des dynamiques différentes, selon la nature du marché et le niveau de prise de risque.

Pourtant, beaucoup d’entreprises se plaignent du manque d’engagement des banques à leurs côtés… En effet, les PME et PMI n’ont pas bénéficié du même niveau de croissance des crédits bancaires. Et cela s’explique par deux raisons. Il y a, d’abord, la fragilité de ces entreprises face à une conjoncture difficile et à une concurrence de plus en plus rude. Ensuite, la plupart d’entre elles présentent un risque élevé, alors que le niveau de rémunération du risque sur la place est plafonné.

Vous vous êtes lancés cette année dans le financement de grands projets d’infrastructures. Quelles sont vos motivations et vos ambitions ? Nous avons été l’un des premiers partenaires de la conférence Tunisie 2020, qui a eu lieu en novembre 2016, à Tunis, et ce pour la simple raison qu’au niveau d’Attijari bank et du groupe Attijariwafa, nous croyons aux potentialités de l’économie tunisienne et à sa capacité de repartir. C’est simplement une question de temps. Le président du groupe, Mohamed


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el-Kettani, est d’ailleurs venu spécialement de Casablanca pour participer à la conférence. Nous sommes une banque qui s’intéresse à l’investissement dans les gros projets qu’ils soient publics ou privés ou basés sur le partenariat public et privé. Et nous sommes l’une des rares banques de la place à avoir une très riche expérience dans ce domaine. Le groupe Attijariwafa bank a, en effet, financé de grands projets énergétiques, de transport, urbains, au Maroc, mais aussi dans les pays africains où il est présent, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Mali. Nos équipes, même au niveau des filiales, sont très bien formées en matière de financement de grands projets, qui ont généralement besoin d’intenses négociations financières, techniques et juridiques. Attijari bank est bel et bien une banque tunisienne à capitaux tunisiens et marocains et qui fait beaucoup pour le financement de l’économie tunisienne: nous sommes allés vers deux entreprises publiques, la SNCFT et Tunisair, avec des schémas pour financer des projets structurants et nous avons réussi à engager, à nos côtés, d’autres banques de la place. Pour la SNCFT, il s’agit de financer l’acquisition de locomotives pour le transport du phosphate. Les fonds levés s’élèvent à 170 millions de dinars (58 millions d’euros) et c’est la première fois que des banques tunisiennes lèvent un pareil montant au niveau local. Pour Tunisair, il s’agit de financer un projet de rénovation des réacteurs d’avions pour une enveloppe de 130 millions de dinars (44,3 millions d’euros). Dans les deux opérations, notre contribution équivaut à la moitié du montant global. Notre contribution au financement de l’économie ne s’arrête pas là, car en plus des opérateurs, nous contribuons aussi au financement de l’État, avec notamment l’achat des bons du Trésor. C’est moins rémunérateur mais c’est aussi moins risqué. Nous le faisions certes avant, mais notre engagement s’est renforcé cette année. Dans ce même contexte, nous avons lancé, en juin dernier, avec d’autres banques, une opération inédite, qui consiste à financer le budget de l’État à travers des levées en devises. C’est ainsi que treize banques ont mobilisé de leurs trésoreries respectives un crédit de 250 millions d’euros sur trois ans, une enveloppe dont Attijari s’est engagée à assurer le quart (60 millions). C’est la première fois qu’une pareille opération a lieu en Tunisie et elle suppose une ouverture réglementaire de la part de la Banque centrale. Cela fait de l’activité pour les banques et une bouffée d’oxygène pour l’État. Les entreprises tunisiennes s’intéressent de plus en plus au marché africain. Que pouvez-vous leur apporter en termes d’expertise et d’accompagnement ? Nous sommes une banque panafricaine par excellence. Ce qu’on offre aux entreprises, c’est la présence sur le train à travers les filiales du groupe. Nous sommes installés dans pratiquement tous les pays de l’Afrique de l’Ouest et nous commençons à nous installer dans les pays de l’Afrique de l’Est, avec Attijari bank Egypt (ex-Barclays Bank), et une filiale au Rwanda, en cours de création. Cette présence sur le terrain est importante pour les opérations de transactions, car quand vous parlez avec des banques de la même famille, tout devient plus facile en matière de délai de traitement et de qualité de service.


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Pour un opérateur tunisien qui prospecte dans un pays, soit pour une opportunité d’import-export ou pour un investissement industriel, le fait d’avoir un partenaire très bien ancré dans ce pays, peut faciliter bien des choses. C’est d’ailleurs l’argument dont se prévaut Attijari bank en matière d’accompagnement des entreprises tunisiennes ambitionnant de développer leurs activités en Afrique. À cela s’ajoute le fait qu’Attijari bank fait partie d’un groupe bancaire qui traite toutes les entreprises clientes de la même façon quelques ses nationalités (tunisiennes, marocaines, françaises,…) de la même manière en leur assurant la confidentialité maximale par rapport à leurs transactions. Nous sommes conscients de la susceptibilité existant entre les opérateurs des différents pays et qui est compréhensible, surtout quand ils sont en concurrence. Mais nous œuvrons, au niveau du groupe, pour dépasser cet obstacle psychologique. Ainsi, lors du Forum Afrique Développement, l’événement phare organisé chaque année par le groupe, la Tunisie a participé à trois éditions et, au cours des deux dernières, avec une très forte délégation. En 2016 et 2017, les responsables tunisiens ont été invités pour présenter leurs stratégies, les opportunités qu’ils offrent et les changements réglementaires survenus dans leur environnement des affaires. Le principe du Forum étant de permettre aux chefs d’entreprise ayant des ambitions en Afrique d’aller rencontrer leurs pairs dans le continent et de faire connaître leur business, à travers des présentations, des ateliers et des séances de BtoB…, beaucoup d’affaires et de projets naissent ou se développent pendant ce conclave de deux jours. Vous assistez déjà de nombreuses entreprises tunisiennes en Afrique ? Beaucoup d’opérateurs tunisiens sont déjà installés dans le continent, où certains possèdent même des unités industrielles. On a parlé de la résilience de l’économie tunisienne et du système bancaire tunisien. Il faut saluer également beaucoup d’hommes et de femmes d’affaires dans ce pays qui, malgré toutes les difficultés auxquelles ils font face, portent le drapeau de leur pays à l’étranger, y compris dans des pays africains. Malgré la crise, la majorité d’entre eux ont trouvé une forme d’adaptabilité. Ils ont certes un retard en Afrique, par rapport à leurs homologues chinois, marocains ou turcs, mais ce retard ne les a pas dissuadés d’aller chercher des pays africains qui regorgent de potentialités. La plupart sont allés au début pour exporter des marchandises. Quand les marchés se sont justifiés, beaucoup ont décidé de s’installer et de créer des entités industrielles, et cette dynamique va s’accroître. Mais le développement de leur activité demande beaucoup de souplesse en matière de réglementation

Il faut saluer également beaucoup d’hommes et de femmes d’affaires dans ce pays qui, malgré toutes les difficultés auxquelles ils font face, portent le drapeau de leur pays à l’étranger, y compris dans des pays africains.

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de change et un dispositif logistique aérien et portuaire fiable. N’empêche qu’avec les moyens du bord, on assiste à une réelle dynamique à ce niveau-là et Attijari bank Tunisie se fait généralement une obligation de les accompagner, afin qu’ils se concentrent sur leur métier au lieu de perdre leur temps dans des tracasseries financières et bancaires. Sur quels autres segments d’activités soutenez-vous l’économie tunisienne ? La Tunisie fait face, aujourd’hui, à un problème de collecte de devises. Et les leviers de collecte de devises ne sont pas nombreux : phosphate, tourisme, industries mécanique et électrique, transfert des migrants et investissements étrangers, qui deviennent rares. Dans des pays comme l’Égypte, le Maroc et le Nigeria, le bouclage budgétaire se base beaucoup sur le transfert des migrants, sous formes d’aide, d’épargne ou d’investissement. Cette année, on a réussi à convaincre les autorités tunisiennes qu’Attijari bank, en s’appuyant sur le dispositif du groupe Attijariwafa bank en Europe et au Moyen-Orient, et même récemment aux Amériques, peut être un accélérateur des transferts des migrants. L’expérience qui a réussi au Maroc, un pays bénéficiant d’un important apport de sa communauté à l’étranger, peut également réussir en Tunisie, dont le dixième de la population vit à l’extérieur. Nous proposons au migrant tunisien de l’accompagner durant les onze mois de l’année où il n’est pas en Tunisie mais dans son pays de résidence, à travers l’agence d’Attijariwafa bank qui l’assiste, l’oriente à distance et réduit le délai pour l’obtention d’un crédit pour l’achat d’une maison au pays, etc. Pour ses transferts d’argent, il y a certes des canaux non-bancaires, mais ils sont beaucoup plus chers. La banque minimise les frais et réduit les délais à 24 heures. Dans ce cadre, nous avons a signé une convention avec l’Office des Tunisiens à l’Étranger et discutons avec les autres institutions concernées, comme le ministère des Affaires étrangères, dans le but d’ancrer cette nouvelle offre dans le marché des migrants. C’est dans l’intérêt de la banque, qui va avoir plus de clients et de flux, et de celui de l’État, grâce à l’amélioration attendue des transferts des migrants. n


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42 FRANC CFA Une monnaie qui divise

LES MINISTRES DE LA ZONE FRANC

ARRIMÉS AU CFA

Réunis le 5 octobre à Paris, les ministres des Finances, les gouverneurs des Banques centrales et les présidents des institutions régionales de la Zone franc ont démenti toutes les rumeurs de découplage ou de dévaluation du CFA. Par Christine Holzbauer

T

el un serpent de mer qui se mordrait la queue, les critiques virulentes contre le franc CFA ont repris de plus belle ces derniers mois. Point d’orgue de ce débat « qui ne mène à rien tant il repose sur des contre-vérités », selon les reproches amers du gouverneur de la Bceao, Tiémoko Meyliet Koné : l’arrestation et l’expulsion du Sénégal début septembre de l’activiste Sémi Keba qui a brûlé un billet de 5 000 F.CFA en place publique à Dakar. C’est dire que la deuxième rencontre annuelle en 2017 des argentiers de la Zone franc, mais la première pour Bruno Le Maire en tant que ministre des Finances de la France, était très attendue sur le sort qu’il y a lieu de réserver à cette monnaie commune à quatorze pays africains, répartis en deux zones écono-

miques et monétaires : l’Uemoa (huit pays) et la Cemac (six pays) auxquelles se rajoute la Zone franc des Comores. Commentant les décisions prises par les ministres de la Zone à l’issue de la réunion, le nouveau patron de Bercy a déclaré que le destin du franc CFA « reste entre les mains des États africains » et que « la France respectera toute demande d’évolution » puisqu’elle est un primus inter pares parmi neuf voix délibératives et ne bénéficie d’aucun droit de veto au Comité directeur.

Statu quo

Malgré les différentes manifestations de rejet du franc CFA un peu partout en Afrique francophone, les réserves de change continueront à être garanties par le Trésor français. Aucun ministre africain présent


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à Bercy le 5 octobre n’a, à aucun moment, remis en cause le bien-fondé de ce mécanisme qui rapporte « une rétribution de 0,75 % pour les dépôts à la façon d’un livret A », de sources officielles. Bien au contraire : ils ont tous réaffirmé l’engagement de leurs pays pour le développement de la Zone franc jugée « apporter davantage de stabilité » et « contribuer à l’intégration régionale », selon les propos de François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. D’autant que cette garantie octroyée par la France lui a coûté « 48 millions d’euros l’an dernier et 100 millions l’année précédente », selon des chiffres communiqués par Bercy. Les pays africains ont, aussi, fermement exprimé leur souhait de rester dans cette zone et, donc, de conserver le franc CFA. Lors d’une conférence de presse où étaient également présents les deux gouverneurs des Banques centrales de l’Uemoa et de la Cemac, Amadou Ba, le ministre sénégalais des Finances, a d’ailleurs assuré qu’une sortie du franc CFA « n’était pas à l’ordre du jour » et que « le statu quo était là pour longtemps ». Interrogé, Abbas Toli Mahamat, gouverneur de la BEAC (Banque centrale des États d’Afrique centrale), a répété ce qu’il dit depuis six mois. À savoir qu’une dévaluation du franc CFA, notamment celui en circulation dans les pays de la Cemac, était exclue. Au vu de la situation économique des six pays de cette zone, très touchés par la baisse du prix du brut, des rumeurs persistantes se sont mises à circuler qu’un taux de change monétaire de 1 euro = 1 300 F.CFA pourrait être imposé, au lieu de la parité fixe 1 euro = 656 F.CFA actuellement. Utilisant la tribune de Bercy, Abbas Toli Mahamat a martelé qu’aucune dépréciation monétaire du franc CFA en zone Cemac n’avait été

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envisagée et qu’il s’agissait d’un « scénario irréaliste » au vu de l’appui budgétaire récent apporté par le FMI aux six pays de la zone, dont deux toujours en attente de probation (Congo Brazzaville et Guinée équatoriale).

Maintien de la parité

Bien que techniquement possible, ce découplage aurait eu l’effet d’une vague de choc dans le contexte actuel de tensions et de polémiques sur le franc CFA. Pour rappel : les rumeurs d’une possible dévaluation du franc CFA dans la zone Cemac avaient enflé à la suite du communiqué final des travaux du sommet des chefs d’État de cette zone du 23 décembre 2016, à Yaoundé (Cameroun) indiquant que les dirigeants avaient « relevé d’emblée que le renforcement de la stabilité macroéconomique ne nécessite pas un réajustement de la parité monétaire actuelle ». Cette phrase, rendue publique après un sommet auquel participaient la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, et le ministre français de l’Économie de l’époque, Michel Sapin, était une indication que l’avenir du franc CFA avait été débattu à cette occasion faisant craindre, du coup, que la stabilité monétaire ne puisse plus forcément être assurée.

Nouvelles recettes fiscales

Depuis la fin de ce sommet, quatre pays (Cameroun, Gabon, République centrafricaine, Tchad) ont bénéficié de prêts de la part du FMI conditionnés à la mise en œuvre de réformes structurelles auxquels la France a décidé d’ajouter 1 milliard d’euros sur trois ans, sous forme de facilité budgétaire afin de leur permettre d’accélérer la diversification de leurs économies. Les progrès réalisés grâce aux programmes conclus avec le FMI par l’ensemble des pays de l’Uemoa et les quatre pays de la Cemac ont d’ailleurs fait l’objet d’une mention spéciale dans le communiqué de Bercy : « Les mesures opérées dans le cadre des programmes et les apports de financements du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de l’Union européenne et de la France contribuent à l’amélioration de la confiance et aux progrès constatés depuis le printemps », stipule ce communiqué. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions qu’à l’issue de la réunion du 5 octobre, les participants aient réitéré leur volonté de tout mettre

Pour garantir le bon fonctionnement de leurs unions monétaires, les ministres des Finances, les gouverneurs des Banques centrales et les présidents des institutions régionales se sont accordés sur la nécessité d’une approche coordonnée.

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en œuvre pour le développement de la Zone franc afin, notamment, de continuer à faire de cette zone « un espace de dialogue ouvert et de coordination des politiques publiques, en lien avec les principaux bailleurs et institutions ». Pour garantir le bon fonctionnement de leurs unions monétaires, les ministres des Finances, les gouverneurs des Banques centrales et les présidents des institutions régionales se sont également accordés sur la nécessité d’une approche coordonnée. Lors de la réunion des ministres de la Zone franc à Abidjan en avril 2017, les risques inhérents à un recul des politiques de convergence avaient déjà été signalés. En cause, précise le communiqué final, « le ré-endettement rapide causé par d’importants déficits publics qui sont susceptibles de remettre en cause les équilibres internes et externes des États concernés », auquel il a été décidé de remédier grâce, notamment, à l’augmentation de la mobilisation des recettes fiscales non-pétrolières. Prenant à son tour la parole, le gouverneur de la Bceao a salué la création, depuis avril, d’un outil interne de suivi régulier des recommandations formulées lors des différentes réunions. « La montée en puissance progressive de cet outil au cours des réunions semestrielles à venir contribuera à accentuer leur caractère opérationnel et à améliorer la stabilité monétaire dans la zone. » Pour Tiémoko Meyliet Koné, le principal danger aujourd’hui pour le franc CFA n’est pas sa dépendance à l’égard de l’euro mais bien les risques liés à des utilisations frauduleuses : « Comment éviter le blanchiment d’argent avec des CFA, comment éviter que le CFA ne devienne une monnaie de réserve et comment faire en sorte que sa circulation profite vraiment à ceux qui sont les premiers concernés ? Ce sont les vrais problèmes auxquels les opérateurs économiques de la Zone franc sont aujourd’hui confrontés. » Avec son homologue de la BEAC, il a affirmé vouloir continuer à travailler d’arrachepied pour le rétablissement de l’interopérabilité des francs CFA circulant dans les deux zones de l’Uemoa et de la Cemac. À cause des déséquilibres dans les échanges commerciaux et de problème de compensation qui coûtait très cher à la Bceao, les francs de chaque zone ne sont plus utilisables aujourd’hui dans l’autre zone. Une promesse souvent réitérée qui, si elle est tenue, contribuera à détendre l’atmosphère vis-à-vis du franc CFA du fait de la grande aspiration des populations de la zone à davantage d’intégration. n


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44 FRANC CFA Une monnaie qui divise

Étienne Giros Président délégué du CIAN

Le CFA permet l’union monétaire Comment ce sujet important de l’intégration monétaire est-il vu par l’organisation des entreprises françaises travaillant en Afrique, le CIAN ? Étienne Giros aborde franchement la question. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Le débat sur le CFA provoque parfois des passions. C’est une symbolique qui ne laisse personne indifférent. Comment cette question est-elle abordée au sein de votre organisation ? Il faut comprendre le contexte dans lequel ce débat a lieu. Le sujet est rendu compliqué par le fait qu’il peut être abordé par une approche politique ou une approche technique. En général, les adversaires du CFA privilégient plutôt une approche sociologique ou politique – voire parfois idéologique – plus que technique. Et inversement, les défenseurs du CFA doivent utiliser des arguments techniques, car ce système monétaire est complexe. Il est difficile de répondre à des arguments politiques par de la haute technicité, ce qui rend ce débat particulièrement délicat. Mais cela n’empêche pas le CIAN d’apporter des éléments de réponse : les chefs d’entreprise qui travaillent sur l’Afrique ont des intérêts considérables, économiques, mais aussi monétaires… Bien sûr ! Et le CIAN a sa propre position et sa propre analyse sur le sujet. Cette position est compliquée dans la mesure où certains membres du CIAN, selon qu’ils sont importateurs ou exportateurs, peuvent avoir une vision différente du CFA. Pour entrer dans le détail, la parité pose un évident problème : une monnaie fluctuante ou faible favorise les exportations ce qui fait que les entreprises

exportatrices penchent plutôt en faveur d’un CFA faible, et donc, à son non-rattachement à l’euro qui est une monnaie forte. Les importateurs ont la position inverse. Bien entendu, le CFA a d’autres qualités, d’autres caractéristiques ou même d’autres inconvénients que ce qui touche à la parité, et l’on ne peut pas se contenter d’aborder la question stratégique et fondamentale du CFA uniquement sous cet angle. Cela n’empêche pas de considérer ou non le maintien de la Zone franc. Aujourd’hui, le débat et la polémique tournent autour de cette question… Ma vision personnelle à ce sujet est la suivante : les arguments principaux des adversaires du CFA sont avant tout politiques et de souveraineté, qui consistent à soutenir que tout pays indépendant doit pouvoir gérer sa monnaie comme il l’entend : la dévaluer, fixer sa parité, et pouvoir en émettre la quantité qu’il veut,

la Zone franc se caractérise essentiellement par le fait que la monnaie est convertible avec l’euro, c’est-à-dire qu’elle est transférable.

c’est-à-dire pouvoir créer de l’inflation. Beaucoup considèrent que l’inflation est favorable à la croissance. En d’autres termes, les adversaires du CFA s’appuient sur un double argument : le CFA serait d’abord une atteinte à la souveraineté des pays africains – certains allant même jusqu’à dire qu’il serait l’expression du néocolonialisme ou de la domination française, ce que je trouve excessif – et d’autre part que les pays africains pourraient mener une politique économico-financière différente, plus favorable à la croissance. Voilà pour les arguments des adversaires. Et aujourd’hui, ce qu’on entend le plus, ce sont ces thèses politiques. Je pense notamment à la personne qui a fait brûler un billet CFA à Dakar, ce qui lui a valu quelques jours de garde à vue, avec de fortes retombées médiatiques. Ce sont des positions qui trouvent un certain écho dans la population à qui on dit que tout va mal et que c’est à cause du CFA. Il suffirait donc d’abattre le CFA… C’est à mon avis une vue très réductrice. Mais personne ne reste indifférent : il y a une décision à prendre. Y a-t-il des scénarios de sortie ? Je ne suis pas certain qu’il faille prendre de grandes décisions. Simplement, il faut constater que ce mouvement de protestation monte en puissance. Il ne suffit donc pas d’écarter ces arguments d’un revers de main en disant qu’ils ne sont pas sérieux.


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Nous devons tenir compte de cet environnement et y réfléchir. Les partisans du maintien du CFA – dont je fais partie – ont aussi des arguments forts. En premier lieu, le système présente l’avantage de constituer une union monétaire sur le plan régional. On n’a pas toujours conscience que l’euro a mis des décennies à se construire et que, malgré tout, il est largement plébiscité aujourd’hui. L’Afrique, elle, bénéficie depuis 1945 d’une zone monétaire unifiée (en réalité deux, l’Afrique de l’Ouest et centrale). Elle est totalement pionnière dans ce domaine et cela correspond parfaitement au mouvement actuel de la mondialisation ! Beaucoup de zones du monde envient cette situation. Il faut donc prendre garde de ne pas jeter à la poubelle un actif qui met l’Afrique en avance sur beaucoup d’autres régions du monde. En deuxième lieu, la Zone franc se caractérise essentiellement par le fait que la monnaie est convertible avec l’euro, c’està-dire qu’elle est transférable. Elle bénéficie d’un taux de change fixe. En théorie, au niveau des Banques centrales régionales, on peut le transférer. C’est un atout très technique mais dont les populations n’ont pas conscience de l’avantage qu’il leur procure, notamment en facilitant les investissements et les financements étrangers. Que vous soyez Africain, Chinois, Français ou Anglais, lorsque vous êtes investisseur, vous avez besoin d’une stabilité monétaire. Si au risque de l’investissement, de l’environnement politique et économique, vous ajoutez un risque monétaire qui réside dans le fait que vous allez investir 100 euros dans un pays d’Afrique avec le risque de perdre des dizaines de pourcentages à cause d’une dévaluation, vous allez envisager d’investir dans un autre pays… Aujourd’hui, quand vous investissez dans la Zone franc, vous ne prenez pas ce risque. Mais faut-il débaptiser la Zone franc ? Parce qu’on sent bien qu’il faudrait prendre une décision pour désamorcer cette vraie ou fausse polémique… Ces décisions seraient du domaine du symbolique. Pour contrer les arguments politiques anti Zone franc, deux idées sont avancées : la première serait effectivement de changer le nom du franc CFA pour abandonner un mot qui fait référence à l’ancien franc colonial, ce dont on peut

comprendre que ça puisse heurter les populations. Nous sommes là dans le symbole. Les Suisses ont toujours un franc suisse. Les Malgaches – qui sont sortis de la zone CFA il y a maintenant trente ans – ont toujours le franc malgache. Le Rwanda, qui ne fait pas partie non plus de la Zone franc, a aussi le franc rwandais, etc. Donc, beaucoup de pays utilisent le franc alors qu’ils n’ont aucun rapport ni avec la colonisation, ni avec l’Afrique ni avec la Zone franc. Le fait de s’appeler « Franc » n’est tout de même pas une tare aux yeux de tous… Maintenant, si le système ne pouvait être maintenu qu’à cette condition, je ne vois pas d’objection à faire preuve de souplesse. On peut l’appeler autrement. Le deuxième argument consiste à dire qu’il ne faut plus asseoir le CFA sur une seule monnaie – l’euro – mais sur un panier de monnaies qui serait constitué d’un mélange

réserves en devises de chaque pays de la Zone. Si l’on quitte le rattachement au seul euro pour un panier de monnaies, qui va assurer cette garantie ? Je n’en sais rien… Enfin, je mentionnerai un dernier point : les adversaires du CFA avancent un argument qui rencontre un certain écho auprès de l’opinion : la France travaillerait avec l’argent des Africains, en raison des réserves obligatoires que ces derniers doivent déposer. Selon eux, si les Africains disposaient de cet argent, ils pourraient l’investir. Mais non, c’est inexact ! D’abord, la France ne dépense pas cet argent. Il ne sert que de garantie pour fournir des devises aux pays africains quand ils en ont besoin. Il ne s’agit pas d’une spoliation… De plus, ces devises ont déjà été transformées au préalable en francs CFA et mises en circulation dans les économies africaines. C’est un sujet compliqué qu’il faut savoir regarder paisiblement. De plus, le système de la Zone franc procure aux populations un certain niveau de vie. Car il permet d’importer à moindre coût. Certains vous diront peut-être que des importations moins chères handicapent précisément le développement d’une industrie de transformation en Afrique, mais je pense qu’il s’agit d’une fausse question. Car ce n’est pas l’histoire de la monnaie qui a retardé l’industrialisation de l’Afrique. J’en veux pour preuve que certains pays africains qui n’appartiennent pas à la Zone ne sont pas davantage industrialisés que ceux qui en font partie. Et que, à titre d’exemple, un pays comme Madagascar a quitté la Zone franc et a continué, par la suite, et pour d’autres raisons, à stagner, voire régresser, économiquement. J’ajoute enfin qu’une sortie de la Zone franc conduirait, de facto, à une dévaluation extrêmement forte qui pourrait être de l’ordre de 20 % ou 40 %, ce qui représenterait autant de pouvoir d’achat en moins pour les populations. Les gouvernements y sont-ils prêts politiquement ?

La France n’utilise pas cet argent budgétairement, elle ne le dépense pas. Il ne sert que de garantie pour fournir des devises aux pays africains quand ils en ont besoin. Il ne s’agit pas d’une spoliation… d’euros, de yuans, de yens, de dollars et peut-être de livres. Mais la notion même de monnaie commune à parité fixe ne changerait pas. Simplement, cette nouvelle monnaie ne serait plus rattachée au seul euro dont les fluctuations seraient ainsi pondérées par la présence des autres monnaies de ce panier. Cette solution poserait un problème technique. Aujourd’hui, l’avantage de la Zone franc, c’est que lorsque les banques de l’Afrique de l’Ouest ou centrale ont besoin de devises, le Trésor français garantit l’approvisionnement en devises, moyennant quoi l’Afrique dépose 50 % de ses avoirs en garantie. Ce n’est pas pour faire un cadeau à la France, car au final, ce sont des montants faibles par rapport aux flux financiers de l’Hexagone, mais cela est simplement une garantie qui permet de tirer des devises : lorsque les Banques centrales ont besoin de devises, elles appellent le Trésor qui en assure l’approvisionnement. Et ce quelles que soient les

Le CIAN est une organisation indépendante. Quels sont vos rapports avec le pouvoir politique en France ? Il sollicite vos avis ? De quelle manière êtes-vous impliqués ? Nous ne sommes pas statutairement impliqués dans le circuit des décisions


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monétaires, qui d’ailleurs n’est pas un circuit français, puisqu’il dépend du conseil des gouverneurs ou des ministres des finances de la Zone franc. C’est un système paritaire, il faut le souligner. Ce n’est pas la France qui dirige à elle seule la Zone. Nous ne sommes pas officiellement consultés, mais nous avons des discussions. Nous parlons avec les gens, mais pas plus que d’autres organisations. Vous êtes en charge du CIAN, donc, en quelque sorte, des entreprises françaises qui travaillent sur l’Afrique. L’Afrique semble avoir un besoin fort en expertise et transfert de savoir-faire. Êtes-vous intéressé par ces problématiques qui sont au cœur des revendications africaines ? Évidemment. Déjà nous militons en faveur de l’éducation et de la formation, qui constituent une forme de transfert de savoir-faire. À l’occasion des Rencontres Africa 2017, j’ai animé une table ronde d’où il est ressorti très clairement qu’il y a un désir extraordinaire des opérateurs économiques français ou africains, et de la population, pour une amélioration de la formation des jeunes, pour leur permettre de trouver des emplois, mais surtout de manière à ce qu’ils soient la source et le fondement de la création d’entreprises africaines et d’un tissu africain de classes moyennes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le CIAN a lancé le programme « RH Excellence Afrique ». Oui, nous sommes tout à fait pour le transfert des expertises. Il n’y a pas d’ambiguïtés. Nous avons en France, un nouveau Président : comment voyez-vous le « macronisme » et l’Afrique ? Il est trop tôt pour répondre à cette question. Je vous ferai part simplement d’un sentiment : nous sommes en train de vivre des jours qui peuvent apporter une prolongation, une inflexion ou une redéfinition de la politique française en Afrique. Mon souhait est que, s’il devait y avoir une inflexion en direction d’une nouvelle politique – ce qui n’est peut-être pas certain, car cela n’a pas encore été annoncé – cela se fasse dans le sens d’une implication encore plus forte de la France, non pas dans un sens de domination ou quoi que ce soit de ce genre, mais dans un

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sens de partenariat, à la fois pour aider l’Afrique mais aussi pour le bien de nos entreprises. Je ne suis pas naïf, tout le monde doit pouvoir y gagner, l’Afrique et les entreprises ! Les entreprises françaises que je représente ont beaucoup à gagner au développement de l’Afrique, et à améliorer leur position, et cela se fera aussi au profit de l’Afrique, de sa croissance et de sa nouvelle population, jeune, qui arrive sur le marché. J’espère donc que la France marquera encore plus sa préférence et sa priorité sur l’Afrique. Nous le faisons sur le plan militaire, nous avons un réseau diplomatique très dense, nos entreprises sont là, mais de nouveaux acteurs arrivent – les Chinois, les Indiens, les Marocains, les Turcs – et il faut que nous marquions encore plus que par le passé notre volonté de prendre des risques et d’être présents en Afrique. La France aujourd’hui est-elle capable d’innover et de rénover sa politique africaine ? Je pense que oui. D’abord, nous sommes beaucoup d’acteurs en France qui connaissent le sujet. Nous avons une certaine compétence pour mener ce genre de réflexion. Et nous devons être mus par une volonté collective. Individuellement, chacun possède cette volonté. Mais cela doit devenir un vrai sujet national, je n’ose presque dire, une ambition nationale. Oui, l’Afrique est une destination clé pour la France, dans beaucoup de domaines, et au profit du continent. Et il faut croire dans la capacité de l’Afrique, donc, il faut y être. Nous ne devons pas être frileux. Très souvent, les Africains exigent d’être des partenaires. C’est toute la question aujourd’hui : comment associer l’Afrique, comment faire de l’Afrique un partenaire ? Les nouvelles générations qui sont arrivées aux affaires depuis vingt ou trente ans ont déjà modifié cette relation, qui n’est plus du tout la même que celle du passé. Elles nouent une relation de partenariat. Les jeunes dirigeants africains sont comme des jeunes Américains, des jeunes Anglais, des jeunes Asiatiques. Ils sont ouverts au monde. Et les relations qui prévalaient il y a trente ans n’existent plus, à mon sens. Deuxièmement, cette idée de partenariat correspond tout à fait à la philosophie du CIAN et des entre-

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prises françaises. Nous n’arrivons pas en conquérants. Les entreprises françaises ne peuvent réussir en Afrique que si elles offrent un bon produit ou un bon service, à un bon prix. Il n’y a pas d’alternative : il faut être bon et professionnel. Je plaide très souvent en faveur des partenariats que la quasi-totalité des membres du CIAN pratiquent déjà avec des partenaires africains. Il ne faut pas y aller seul, mais avec des partenaires locaux, et en développant toutes les actions possibles en ce qui concerne la santé, la formation professionnelle, le sociétal, la protection de l’environnement, etc. On constate aussi une guerre économique féroce pour conquérir des parts de marché. Comment votre discours s’insèret-il dans cette réalité ? Nous devons prendre davantage de risques sur l’Afrique, donc nous devons y croire. C’est en ce sens que je dis que nous devons en faire une ambition nationale. Le Maroc, sous l’impulsion des plus hautes autorités de l’État, a décidé – ça n’a pas été une annonce mais ça se voit – de s’intéresser à l’Afrique subsaharienne. Les Chinois aussi, pour d’autres raisons, de matières premières entre autres. Nous avons une relation très ancienne qui repose sur d’autres bases. Depuis vingt ou trente ans, nous n’avons pas eu besoin d’accélérer notre position en Afrique pour un motif tenant aux matières premières. Les Chinois, oui ! Le Maroc a pris cette orientation de développer ses activités économiques au sud du Sahara pour d’autres raisons. À chaque fois, vous trouvez certaines raisons historiques qui expliquent ces mouvements. Nous devons nous y adapter, en reconnaissant d’abord que ces nouveaux acteurs ont apporté à peu près un tiers de la croissance du continent africain depuis vingt ans. Donc, nous pouvons regretter les nouvelles positions qu’ils occupent, les désigner comme de nouveaux compétiteurs, mais il n’empêche que s’ils n’avaient pas été là, il y aurait peut-être deux ou trois points de croissance en moins en Afrique. Simplement, c’est à nous de défendre nos positions parce que cela correspond à notre intérêt, et parce que c’est bon, aussi, pour l’Afrique que nous aimons. n Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal


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Allons au-delà

des symboles ! Marcel de Souza, président de la Commission de la Cedeao et Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, expriment leur opinion sur le franc CFA. Les entretiens complets sont à lire dans New African 56. Propos recueillis par Hichem Ben Yaïche

Marcel de Souza Président de la Commission de la Cedeao

La « dispersion » des structures que sont l’Uemoa et la Cedeao est-elle bénéfique à l’Afrique de l’Ouest ? Marcel de Souza : Oui, cette situation est gérable ; l’Uemoa se définit par l’unicité de la monnaie grâce à laquelle huit pays d’Afrique de l’Ouest maîtrisent le taux d’inflation à moins de 2 % et soutiennent la croissance. La Côte d’Ivoire a pu ainsi bénéficier pendant quatre ans d’un taux de croissance de 9 %. C’est tout de même une force ! La politique de l’endettement est également contrôlée.

Tout cela s’insère dans un pacte de stabilité et de convergence. De son côté, la Cedeao représente quinze pays. En 1987, il avait été prévu que les autres pays allaient se regrouper dans la ZMAO (Zone monétaire ouest-africaine), notamment les autres pays anglophones et la Guinée. Au-delà, il est prévu une fusion avec l’Uemoa qui permettra enfin de créer une zone monétaire unique avec une monnaie unique. Il est vrai que nous peinons à y parvenir : la ZMAO devait être créée en 2015, elle n’a toujours pas vu le jour… Des difficultés rencontrées par d’importants pays nous empêchent de parvenir à la monnaie unique en 2020 ; il reviendra aux chefs d’État d’en décider. Dans tous les cas, nous devons conserver le CFA. Comme un îlot ! Et ensuite, s’engager en direction de la monnaie unique à un horizon d’une dizaine d’années, ce qui nous permettra d’établir une libre circulation des investissements et d’engager avec force la croissance inclusive de notre espace. Le CFA n’est-il pas une servitude ? Que n’a-t-on dit sur le CFA ! Monnaie de la servitude acceptée, de l’esclavage, etc. Non ! Ceux qui raisonnent de cette façon sont des apprentis monétaristes. Il faut regarder le bilan. Certes, les 50 % que nous conservons au Trésor français représentent le prix à payer pour bénéficier de la libre convertibilité. Mais que représentent pour la France ces 50 % au regard de la masse monétaire ? À peine 0,2 %… Et certains disent que nous

finançons l’économie française ! Il faut regarder les chiffres et dire la vérité. Le CFA est notre monnaie ! Et si cela nous arrange de maîtriser certains fondamentaux en faveur de notre économie, cela doit aussi se faire en travaillant sur la diversification de notre production. La transformation ! Tel est l’objectif que nous devons viser. Pourtant, le CFA est aujourd’hui source de fantasmes… On s’attaque aux symboles, on ne s’attaque pas aux résultats ! Le véritable intérêt du CFA est qu’il permet d’améliorer le financement du crédit à l’économie. Nous tournons autour de 20 %-23 % de financement par crédits bancaires alors que les pays émergents connaissent un taux de 75 % ou 80 %. Mais cela a une histoire. Il ne faudrait pas que nous accordions des crédits qui se transforment en créances compromises, les impayés, les créances douteuses ou litigieuses qui jouent des tours à la monnaie… Au fond, le métier de banquier, c’est quoi ? Contourner le précipice sans jamais y tomber. Mais si vous y tombez tout le temps, la banque et la monnaie s’affaissent.

Le CFA est notre monnaie ! Et si cela nous arrange de maîtriser certains fondamentaux en faveur de notre économie, cela doit aussi se faire en travaillant sur la diversification de notre production. La transformation !


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Michel Camdessus Ancien directeur général du FMI

Aujourd’hui, beaucoup de voix, en Afrique, critiquent le système de la Zone franc. Quelle est votre position sur ce sujet ? Michel Camdessus : Au fond, le débat est extrêmement clair. Il y a d’abord des sujets de type idéologique qu’il faut laisser de côté. Nous n’avons pas besoin de nous en embarrasser. Certains voient dans le système une survivance du colonialisme mais j’ai vu vivre la Zone franc depuis longtemps et je continue à observer ce qui s’y passe. Dans les relations entre les pays de la Zone franc et la France, je ne vois pas de trace de colonialisme. C’est une zone monétaire fondée sur la parité, sur la stabilité de la relation entre la monnaie africaine et l’euro. Alors évidemment, de la même manière, pour ceux qui sont dans la Zone euro, il y a des moments où, par exemple, la parité avec le dollar gêne les uns et arrange les autres. Mais la vraie question est de savoir si sur la moyenne période et pour l’avenir, il vaut mieux en faire partie que d’en sortir. Demandez à la Grèce si cela vaut la peine de sortir de l’euro ! Mais faut-il rénover ce système, pour clore le débat ? Non, je crois simplement que la Zone franc vit sa vie, elle réfléchit sûrement à l’adaptation de ses structures. Il y a bien

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sûr des problèmes techniques comme le fonctionnement du compte d’opérations, etc. Mais, en définitive, la question est de savoir si cette solidarité qui a bien servi les pays de la Zone franc jusqu’à aujourd’hui va continuer à les servir dans l’avenir. Je ne suis plus aux commandes, mais ma perception d’homme de la rue me dit qu’il vaut mieux renforcer une solidarité qui existe que de la diluer. Sauf, bien sûr, s’il y avait des problèmes insurmontables.

On est toujours mieux dans une zone où d’autres expériences s’exercent et où d’autres gens plus puissants que vous se trouvent. On ne peut qu’y gagner ! Même si c’est dur et très souvent frustrant.

L’impression des billets de banque de la zone CFA est confiée à la Banque de France. Ici, l’imprimerie de Chamalières.

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Pourtant, le nouveau président français semble s’acheminer vers une décision. Certes, il n’est pas question de quitter la Zone franc, mais faut-il, par exemple, la débaptiser ? S’il ne s’agit que d’une question de nom ou d’appellation, appelons-la comme vous voudrez… Mais la question est de savoir si les pays africains sont renforcés ou pas par cette solidarité. C’est cela, le sujet ! Je considère que la France, qui est un pays puissant, est renforcée par son appartenance à l’euro. On est toujours mieux dans une zone où d’autres expériences s’exercent et où d’autres gens plus puissants que vous se trouvent. On ne peut qu’y gagner ! Même si c’est dur et très souvent frustrant. Le même raisonnement doit s’appliquer, à mon avis, à la Zone franc. Je vous livre peut-être un sentiment d’homme de la rue, mais je crois qu’il correspond à la sagesse. Et quand je m’entretiens avec mes amis africains en position de responsabilité, je trouve chez eux, non pas un désir de sortir de la Zone franc mais de l’adapter en fonction des besoins qu’ils peuvent rencontrer. n


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Abandonner ou

réformer ? L’abandon du CFA ne saurait être une option. Elle affaiblirait les pays membres de l’actuelle Zone franc, les entraînant vers la voie de la paupérisation. Une réforme du système, sur de nouvelles bases, semble en revanche souhaitable. Par Jean-Luc Vovor, directeur associé chez Kusuntu Partners

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a question du CFA alimente depuis de longs mois des discussions passionnées de la jeunesse africaine au point que l’on perd en objectivité pour ne rester que dans le domaine passionnel des rapports entre l’Afrique francophone et son ancienne puissance colonisatrice. Au stade où nous en sommes, le débat objectif doit être lancé et mené avec transparence. Doivent y participer les gestionnaires de cette monnaie, les économistes africains mais aussi la société civile. Cette interrogation sur l’avenir du franc CFA peut être porteuse de drame si les pouvoirs de la Zone franc refusent d’ouvrir un débat direct, réaliste et objectif, en présence des acteurs économiques et de la société civile. Portée par l’émotion populiste, la question du CFA perd en substance en face de ses contempteurs rationnels. Les uns pour des desseins non avoués acceptent de s’appuyer sur l’activisme populiste laissant ainsi inaudible ceux qui veulent rester sur le terrain de la raison. Entre la passion et la raison, l’histoire nous apprend que souvent la passion l’a emporté et pas toujours au bénéfice des peuples.

Quelle alternative ?

Le concept même de CFA – en tant que système et non comme monnaie –, s’il ne trouve pas son origine parmi les Africains eux-mêmes, porte en son sein le rêve panafricaniste. C’est avant tout l’avènement d’un système de monnaie commune à plusieurs pays et, je ne veux retenir en point essentiel que celui-ci. Certes, héritée de l’histoire coloniale des pays qui le partagent, le CFA devrait être le vecteur essentiel du rapport entre les hommes et la chose dans les pays de l’Uemoa et de la Cemac, un outil d’échange économique entre les peuples. Mais il existe un fait coupable des populations de ces zones eux-mêmes et de leurs dirigeants, c’est celui d’avoir laissé ce

joyau monétaire être le vecteur des échanges entre l’ancienne puissance coloniale et les pays sous sa domination. Somme toute, un doux confort de laisser à d’autres cette monnaie et ses avantages au lieu de se l’approprier dans le cadre d’une dynamique volontariste de développement des échanges régionaux. Dans un monde devenu multipolaire, les pays CFA doivent s’interroger sur la politique monétaire qui siéra le plus au bonheur de ses habitants à savoir l’atteinte du point d’équipement minimal permettant au plus grand nombre de la population d’un pays de satisfaire les deux segments primaires de la pyramide des besoins de Maslow, à savoir les besoins physiologiques et les besoins de sécurité. Ceci induit une politique favorable à l’investissement endogène, au commerce intra-zone et aux échanges avec l’ensemble des pays qui veulent commercer avec le continent africain. L’aspect passionnel du débat aujourd’hui porte les germes d’une dislocation économique générale qui ne se produira qu’au détriment des populations en ce sens qu’elle prône l’abandon pur et simple du système CFA sans proposer d’alternative. Je suis contre l’abandon du CFA mais j’appelle plutôt à la réforme du système qui le régit. Et il est important que les activistes qui appellent à l’abandon en comprennent la portée.

Dislocation vs intégration

Plus d’une fois, les pouvoirs politiques et économiques français ont appelé leurs homologues africains à prendre leurs responsabilités vis-à-vis de cette question et il convient que les populations africaines se rendent bien compte que le refus de réforme ou, à tout le moins le refus de l’ouverture d’un débat sur la réforme n’est pas à Paris mais dans les capitales des pays du CFA.


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Il convient que les populations africaines se rendent compte que le refus de l’ouverture d’un débat sur la réforme n’est pas à Paris mais dans les capitales des pays du CFA. Il est étonnant de voir des panafricanistes prôner la dislocation économique de l’Afrique plutôt que son intégration. Car l’abandon du CFA telle que revendiquée n’est autre qu’une demande de dislocation. Prenons le cas de l’Afrique de l’Ouest. Dans un scénario fiction ultime, l’abandon du système CFA entraînera la création de huit monnaies nouvelles, l’abandon de la solidarité et le retour des réserves détenues auprès du Trésor français vers les pays qui les ont générés. Il est en effet probable que ces pays prennent des trajectoires divergentes, notamment ceux qui génèrent le plus de réserve et qui pourraient choisir de rester dans un lien de parité privilégié avec l’euro via la France. Cet abandon de solidarité signifiera, à coup sûr, paupérisation et difficultés pour les pays qui poursuivraient leur chemin en solo. De plus dans cette zone, elle irait à l’encontre

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d’une réelle bonne idée : atteindre un jour une monnaie commune de la Cedeao. L’abandon du CFA ne saurait donc être une option.

Le développement comme but

Une réforme du CFA, jusque dans les retranchements les plus symboliques comme le changement du nom même de la monnaie, devrait conduire à refonder les bases d’une gestion économique en conservant une monnaie commune à ces huit états avec un système de parité fluctuante contre un panier composite de devises et une coopération monétaire avec les pays émetteurs de telles devises, l’euro et l’Union européenne compris mais, pas seulement. Dans une telle situation de souveraineté monétaire fédérale, les pays devraient être libres de fixer ensemble et pour tous, autour d’une vision de développement économique partagée, les objectifs et les déterminants économiques les plus favorables à leur développement, taux d’inflation et volume de crédit notamment jusqu’à, si cela était nécessaire, un contrôle des changes. Toute l’idée étant d’avoir une monnaie au service d’un développement régional intégré d’une part, et au service du commerce avec les principaux partenaires, de l’autre. n


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Anatomie d’un désir

collectif Et si, plutôt que d’analyser s’il faut sortir du franc CFA, on étudiait au préalable les conditions de sa sortie ? L’analyse économique, autant que la sociologie, offre des pistes de réflexion. Par Désiré Mandilou, université de Brazzaville

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a question de la sortie du franc CFA devient lassante. Chaque matin, des spécialistes autoproclamés développent un argumentaire de plus en plus radical, tantôt pour, tantôt contre. Les économistes les plus représentatifs des deux radicalités opposées étant le professeur Nicolas Agbohou d’une part, et l’ex-Premier ministre du Bénin, Lionel Zinsou, d’autre part. Il n’est pas question ici, de reproduire les arguments des uns et des autres. Depuis que lesdits arguments ont été livrés à la conjuration des incompétents que l’on nomme « réseaux sociaux », il vaut mieux s’en éloigner. Pour le motif que répétés ad nauseam, les arguments les plus solides finissent par perdre leur portée analytique. Alors que peut-on encore dire sur le franc CFA, qui n’ait jamais été dit ailleurs ? Rien, absolument rien ! Cependant, pour que le débat ne tourne pas à la querelle de chiffonniers, il reste peut-être à expliciter pourquoi il est si difficile de sortir du F.CFA. Car comme toute monnaie, ce franc-là est une convention, plus précisément une croyance conventionnelle. Et il n’y a rien de plus difficile à changer que les croyances conventionnelles. Ce que démontre l’incapacité des pays soumis à la couronne britannique à changer de système métrique.

Les limites de l’approche économique

Lorsque l’on soupèse les arguments économiques, la balance penche invariablement vers la nécessité pour les pays africains francophones de sortir du F.CFA, de toute urgence. Malheureusement, la question du comment faire reste sans réponse. L’analyse économique est muette. Il existe en effet, à l’échelle des pays, des interactions, des « forces collectives » comme dirait Durkheim, qui échappent à l’analyse néoclassique. Cette incomplétude de la théorie de l’équilibre général walrassien, qui est le modèle de base sur lequel se structure la pensée économique aujourd’hui, est facile à comprendre.

Ce modèle postule d’une part, que la concurrence permet à l’économie marchande de parvenir à l’équilibre, d’autre part que cet équilibre est le meilleur que l’on puisse obtenir du point de vue de l’allocation des ressources rares (optimum de Pareto). À l’équilibre, tout le monde est donc satisfait. Personne ne souhaite plus modifier sa situation. Au niveau de prix proposé, personne ne peut obtenir plus que ce qu’il détient déjà. Comment un tel miracle est-il possible ? La réponse à cette question requiert un retour aux hypothèses du modèle walrassien. Primo, les sujets économiques sont considérés comme souverains. Ce qui signifie que chaque sujet forme ses préférences de manière indépendante, sans subir l’influence des autres sujets économiques. Les préférences de chacun sont « objectives » parce qu’elles ne s’écartent jamais de ce que dicte le calcul de l’utilité. Cette hypothèse a pour fonction de modérer la violence acquisitive. Personne ne veut miser plus, ou hors de propos pour s’emparer de ce que les autres désirent ou possèdent. La rivalité acquisitive est « encadrée » par le calcul des utilités. Se trouve ainsi éliminée la possibilité de voir le désir de posséder un bien, grandir à proportion du fait que les autres le possèdent. Ce que l’on nomme la jalousie, l’envie ou simplement la mode.


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augmente mais, pour chaque unité supplémentaire du bien, la satisfaction marginale apportée diminue. En conséquence de quoi, son désir pour le bien diminue. La convexité des préférences élimine donc les préférences exagérées du genre, « plus j’en ai, plus j’en veux ». La convexité interdit également les préférences exclusives du type « un seul bien m’intéresse ». Elle suppose que l’accroissement de la diversité accroît également la satisfaction. Ce que traduit Bernard Guerrien en affirmant que l’« Homo oeconomicus aime les mélanges ». Sous de telles conditions, on comprend qu’un accord puisse émerger entre les protagonistes de l’échange. Les sujets économiques ont été pourvus de la flexibilité qu’il faut vis-à-vis des objets pour qu’il en soit ainsi. On remarquera cependant que toute la démonstration néoclassique se réalise hors la monnaie. Or le rapport aux marchandises fondé sur l’utilité que décrit l’équilibre général a pour condition nécessaire, l’institution de la monnaie. Sans monnaie, point d’échange. La tentative d’ajouter la monnaie à la liste des biens échangeables de Don Patinkin dans les années 1950 n’y change rien. L’intelligibilité complète de l’économie de marché échappe à l’économie néoclassique parce qu’elle ignore les conventions, les institutions.

La naissance d’un désir collectif

L’Homo Oeconomicus aime les mélanges

Secundo, malgré l’hypothèse de l’objectivité des préférences, il peut arriver que l’équilibre soit impossible à atteindre si les préférences sont trop antagoniques. Si, par exemple, tous les acteurs veulent uniquement d’un même bien, il est impossible d’obtenir un accord entre les échangistes. En fait, la réalisation de l’équilibre général, suppose une parfaite flexibilité des préférences. Il faut que lesdites préférences objectives ne soient ni trop exagérées, ni trop exclusives. C’est ainsi que les travaux de Arrow et Debreu, sanctionnés par le prix Nobel, ont enrichi le modèle de l’équilibre général d’une l’hypothèse de convexité des préférences. En effet, la convexité impose que lorsqu’un consommateur accroît la consommation d’un bien, son utilité

À l’échelle des pays, les préférences sont presque toujours antagoniques. Elles sont aussi souvent exagérées. Par rapport au pétrole par exemple, les États-Unis considèrent que « plus ils en ont, plus ils en veulent ». Pour leur part, un seul bien intéresse la Corée du Nord ou l’Iran, c’est l’arme atomique. Tous les producteurs de smartphones du monde disent en chœur « un seul bien nous intéresse, c’est le coltan ». Il est donc rationnel pour ces firmes d’entretenir des conflits de basse intensité dans les pays africains détenteurs de ce minerai, comme la RD Congo. Afin d’accéder au minerai, sans autre coût que celui des armes livrées aux milices. Les préférences collectives sont ainsi loin du modèle walrassien de la convexité des préférences. À l’échelle des pays, on quitte la rationalité instrumentale fondée sur la maximisation de l’utilité pour entrer dans la rationalité stratégique. Celle qui conduit la Corée du Nord à détenir l’arme atomique, pour garantir sa survie en tant que nation. La sortie du franc CFA relève de la rationalité stratégique. Il faut donc que les Africains mobilisent d’autres corpus théoriques, pour répondre à la question du comment faire. Contrairement à l’univers walrassien, les sujets de l’économie internationale (les nations), ne sont pas des centres de décision autonomes. Leur souveraineté est simplement postulée, non vérifiée dans les faits. Ils ne sont pas indifférents à l’égard des autres pays. Chaque pays est affecté par ce que les autres pays font ou possèdent. Les pays se comparent, se copient entre eux. L’intra-nations est même le siège des comportements monomaniaques ou névrotiques, antinomiques de l’équilibre walrassien. Comme les poupées russes, le

Sortir du franc CFA est une aventure nécessairement collective. L’opération nécessite une action coordonnée, centralisée, de grande ampleur, débarrassée des intérêts particuliers de chaque pays. Et nécessite l’accord du pays tuteur.


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du désir mimétique. Cette variable est la distance existant entre le sujet et son modèle. Dans le cas de la Corée du Sud, il y avait une très forte interaction entre le sujet et son modèle, le Japon. La Corée du Sud doit même ses premières industries à la colonisation japonaise. Dans un tel contexte, l’interaction imitative entre le sujet et son modèle est plus élaborée et présente plus de chance de réussite. Le modèle s’implique dans la duplication de son chemin vers l’industrialisation, en corrigeant souvent ses propres erreurs. C’est ainsi que le système éducatif coréen a été conçu et mis en place comme une version améliorée du système éducatif japonais. Dans le cas des pays CFA, il n’existe aucune interaction avec les nouveaux pays industrialisés. La présence chinoise sur le continent relève plus de la prédation économique que de la coopération. La distance culturelle et économique, entre l’Afrique CFA et la Corée du Sud semble empêcher toute interaction entre les deux espaces. Cette distance est si grande qu’elle n’autorise que l’imitation unilatérale de la Corée du Sud par les pays CFA. Dans cette configuration, le modèle coréen est en surplomb, il évolue dans un monde économique radicalement différent de celui des pays CFA. Par conséquent, l’interaction imitative entre les pays CFA et la Corée du Sud ne peut être que des plus sommaires. L’imitateur se contentant de suivre unilatéralement le pays choisi comme modèle, sans l’aide dudit modèle. Pour les pays CFA, l’apprentissage de l’industrialisation se fait hors la présence d’un modèle servant de médiateur externe. Les pays CFA doivent développer, sui generis, une capacité à apprendre des autres.

La Zone franc importatrice de biens manufacturés

Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.

désir de sortir du franc CFA participe d’un méta-désir, celui de réussir l’insertion des pays africains dans l’économie internationale. Pour chaque pays africain francophone utilisant le F.CFA, la première étape d’une insertion réussie dans l’économie internationale est l’évaluation de ses forces et de ses faiblesses. Évidemment, les forces et les faiblesses d’un pays ne s’analysent pas dans l’absolu, mais en référence à un « modèle ».

Le sujet et son modèle

Le désir d’industrialisation est toujours de nature mimétique. Il s’agit de « faire comme » les pays qui ont déjà réussi à s’industrialiser. Surtout, les pays qui sont partis d’un point aussi bas que celui dans lequel se trouvent les pays subsahariens. En clair, le chemin suivi par les nouveaux pays industrialisés d’Asie, avec la Corée du Sud en tête, semble être la voie à suivre. Il y a cependant une variable à prendre en compte si l’on admet le fait que l’industrialisation relève

Paradoxalement, les pays CFA, en tant que sujets imitateurs, partagent le même monde que le modèle des vieux pays industrialisés avec lesquels ils interagissent. Sur le plan monétaire par exemple, il n’y a aucune distance économique entre l’Europe et les pays CFA puisque ceux-ci utilisent un sous-multiple de l’euro. Les interactions entre les pays CFA et les vieux pays industrialisés européens sont de facto plus complexes, dans la mesure où les modèles européens imités par les pays CFA sont eux-mêmes des sujets imitateurs d’un autre modèle, celui des États-Unis. Cette proximité entre sujets et modèle modifie radicalement la dynamique des préférences des pays CFA en tant que sujets imitateurs. Là où les pays CFA voudraient conquérir une puissance industrielle, le modèle européen les assigne, via le franc CFA, à n’être que des importateurs nets de produits manufacturés européens ad vitam aeternam. D’où la naissance d’un désir collectif de sortie de la monnaie CFA. Même si l’on exclut toutes les déterminations rationnelles, économiques, géopolitiques, ce désir est de plus en plus vivace parce qu’il relève de l’affect commun plus que de l’analyse. Nous dirons à la suite de Durkheim, qu’il existe à l’échelle des sociétés, « des forces collectives » qui acquièrent une emprise extrême sur les esprits individuels et les transforment en profondeur. « Les sentiments qui naissent et se


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développent au sein du groupe ont une énergie que n’atteignent pas les sentiments purement individuels », expliquait le père de la sociologie moderne, en 1911. En langage courant, chaque individu subit une transformation lorsqu’il devient un être social, un être qui se conforme à des manières de faire, de penser et d’agir. L’adhésion des populations africaines à la sortie du F.CFA n’est pas le produit d’une adhésion intellectuelle, d’une analyse rationnelle de la situation. L’envie de sortir du F.CFA est une mise en mouvement du désir individuel par une puissance plus grande que l’individu. Le désir d’en finir avec le franc CFA, procède ainsi au sens propre de la puissance de la multitude ; expression que nous empruntons à l’économiste Frédéric Lordon.

En finir avec la monnaie CFA

Il résulte de tout ce qui précède, qu’il ne sert à rien de démontrer aux Africains francophones, leur inaptitude à gérer des monnaies nationales, en raison de l’irresponsabilité dont ils font preuve dans les autres domaines de la gouvernance. Cet argument ne peut rien changer à la sédition monétaire en cours, des peuples des pays CFA. Les Africains sont déjà bien au-delà des raisonnements condescendants des pays tuteurs. Il ne sert à rien non plus, de magnifier la générosité de la France en tant que pays tuteur. Les avoirs extérieurs africains qui seraient rémunérés à un taux supérieur de celui que la BCE sert aux dépôts de la Banque de France à la BCE, etc. La multitude africaine n’en a cure. Un seul désir la tient debout : en finir avec le franc CFA. L’intransigeance du pays tuteur sur plus d’un demi-siècle, son incapacité à donner

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suite au désir d’industrialisation des pays africains, a fini par déplacer le débat sur le franc CFA en terre inconnue. Dans le champ des affects communs, les raisonnements sont renvoyés à la marge. Le déraisonnable, le passionnel, peut même devenir la règle. Aujourd’hui, nombre de jeunes africains sont prêts à mourir pour en finir avec le F.CFA. Les intimider, les arrêter comme Kémi Séba à Dakar, n’y changera rien. La seule attitude intelligente du pays tuteur serait, l’accompagnement vers la fin du CFA. Mais qui peut encore parier sur l’intelligence du pays tuteur, quand l’on voit son obstination à servir de réassureur aux despotes africains. Contrairement aux apparences, la fin du franc CFA, sera plus une déflagration pour le pays tuteur que pour les pays africains. Chacun sait que les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Jamais l’on ne s’interroge cependant sur l’intérêt du pays tuteur à la perpétuation du système CFA. Quel économiste français osera mettre les pieds le plat ? Dire au monde ce que chaque Européen sait confusément. À savoir que toute la dépense publique française est assise sur le dispositif F.CFA. Conformément à l’adage les colonies ne doivent pas coûter à la métropole, l’État français a adossé toute la dépense publique affectée à la France d’outre-mer sur le dispositif F.CFA. Ce sont les pays CFA d’Afrique qui financent l’aide d’urgence et les reconstructions après les ouragans aux Antilles ; les sursalaires aux fonctionnaires affectés à Mayotte et dans les autres DOM-TOM ; le RSA (revenu de solidarité active) versé en Guyane, comme le logement social à la Réunion.


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Comment faire ?

Les comptes spéciaux du Trésor français n’ont d’autre objet que de masquer le financement de la France sur laquelle le soleil ne se couche jamais, par les pays africains. Oui, l’intelligence voudrait que le pays tuteur négocie un démantèlement en douceur du dispositif CFA. Démantèlement qui essaiera de concilier les intérêts des uns et des autres, au moins à court terme. Il existe en Afrique, des interlocuteurs pour cela. De plus, l’Afrique pourrait exiger un dédommagement financier pour toutes ces années d’aide inversée. Le pays tuteur a bien fait payer la fin de l’esclavage à Haïti jusqu’en 1966. Faisant de ce pays, le plus pauvre du monde.

Une organisation coordonnée s’impose

Il est encore temps pour la puissance exerçant sa tutelle sur les pays CFA, de réunir un groupe de travail sur le démantèlement du franc CFA ; de fixer un agenda à ce groupe, et de payer tous les frais afférents à ce travail. Contrairement à ce que pensent nombre d’Africains, ce processus doit être organisé, quasi militairement. Il ne suffit pas de décider de l’émission d’une monnaie nationale ou communautaire africaine, en lieu et place du CFA, pour que cette dernière soit adoptée par les acteurs économiques. Les monnaies sont comme les langues. Elles présentent des rendements croissants d’adoption. Plus il y a d’individus dans le groupe qui parlent la langue X, plus il est intéressant pour n’importe quel membre de ce groupe, de choisir cette même langue. Ce qui lui permettra de se faire comprendre plus aisément. De la même manière, l’intérêt de chaque acteur économique est de rejoindre l’espace de circulation le plus large, celui qui lui donnera l’accès à la division du travail la plus profonde, à la gamme de biens la plus étendue. Ainsi, si un pays africain décide seul de quitter le CFA, sa capacité de faire des transactions sera restreinte. De la même manière qu’une langue parlée par 1 % du groupe, ne permet de communiquer qu’une fois sur cent, alors que les autres locuteurs communiquent 99 fois sur cent. La monnaie nationale du pays CFA sécessionniste aura donc le statut d’un patois, c’est-à-dire d’une langue locale, parlée par un groupe spécifique. Sortir du franc CFA est une aventure nécessairement collective. De la même manière qu’il faut être nombreux pour changer de langue. Une telle décision collective ne peut se produire que si les individus ne sont pas supposés séparés (souverains), et ne prennent pas leur décision de manière indépendante, sur la base de leur seul intérêt privé. Un changement coordonné exige impérativement, une organisation collective, centralisée, de grande ampleur. Condition nécessaire, pour changer de convention monétaire en Afrique CFA. Cette condition sera également suffisante lorsqu’elle emportera l’accord librement consenti du pays tuteur. Comme le chantait Jacques Brel, la nuit sera longue à devenir demain. n


FINANCES ET MARCHÉS

PROPARCO CÉLÈBRE SES 40 ANS La filiale de l’AFD veut doubler ses volumes d’engagements financiers et tripler les impacts de ses interventions en faveur de l’emploi, du climat, de l’accès aux services essentiels et de l’innovation. L’Afrique devrait bénéficier de 2 milliards d’euros supplémentaires. Par Marie-France Réveillard

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i-septembre, Proparco, la filiale de l’AFD (Agence française de développement) consacrée au secteur privé, a fêté ses 40 ans lors d’une cérémonie au centre Pompidou. Depuis le début des années 2000, Proparco est sorti du « pré carré français » et a multiplié ses engagements dans le secteur privé par 10, alors que ceux de l’AFD ont « seulement » été quadruplés. Ce constat atteste de l’importance grandissante accordée par la France au soutien au secteur privé comme vecteur de développement dans les pays du Sud. Proparco a profité de l’occasion pour présenter ses ambitions et révéler son nouveau logo. Pierre Gattaz (MEDEF) a rappelé en préambule que Proparco restait un relais important pour les entreprises : « Les entreprises ont besoin de vous ! ». Rémy Rioux, directeur général de l’AFD, est revenu sur les dates clés de la société financière mais aussi sur les projets à venir : la création prochaine de deux nouveaux produits pour financer les partenariats public-privé, une nouvelle garantie pour les investisseurs et les prêteurs, une autre garantie relative aux obligations de long terme émises par les entités publiques et, enfin, l’appui au renforcement des capacités en matière de transparence des flux financiers. Depuis quelques années, la filiale dédiée au secteur privé de l’AFD privilégie le financement des énergies durables en accompagnant les structures qui participent à la lutte contre le réchauffement climatique, conformément à l’accord de Paris de 2015, signé lors de la COP21. Sa mission repose également sur le renforcement des capacités des acteurs

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privés pour répondre aux ODD (Objectifs de développement durable). Durant l’année 2016, Proparco a financé 898 MW de capacité d’énergie installée dont 802 GWh renouvelables. Les chiffres du bilan global pour 2016 dépassent les objectifs prédéfinis.

Une aide précieuse aux micro-entrepreneurs

En matière d’emploi, ce sont 923 millions d’euros de financements pour soixante projets, signés dans 38 pays, 142 000 emplois directs créés ou maintenus dans les banques, les entreprises et les infrastructures financées ; 732 000 emplois directs ou indirects créés ou maintenus chez les fournisseurs et clients dans les entreprises de services. Le financement de projets liés à l’accès aux biens et aux services essentiels a permis à 13,4 millions de personnes de bénéficier d’un accès à l’électricité. Deux millions d’entrepreneurs ont obtenu un microcrédit et 6 000 étudiants ont eu accès à des services de qualité au sein d’infrastructures financées.

Nouveau soutien à l’Afrique

L’Afrique subsaharienne représente une priorité pour Proparco qui lui consacre la majorité de ses investissements en cours (1,671 milliard d’euros), viennent ensuite l’Amérique latine et les Caraïbes (1,115 milliard) puis le Moyen-Orient et la Méditerranée (995 millions) et, enfin, l’Asie (803 millions). En 2016, Proparco accède pour la première fois à des fonds de l’Union européenne pour des projets d’électrification en énergie renouvelable hors réseau en Afrique et obtient simultanément une accréditation auprès du Fonds vert. Dans sa stratégie de développement 2017-2020, l’Afrique devrait bénéficier de 2,7 milliards d’euros de financements. Proparco a déjà participé au financement de la centrale solaire Senergy, au Sénégal, à hauteur de 80 %. Sa construction a nécessité l’emploi de 200 à 250 personnes, recrutées dans les villages voisins, qui bénéficieront

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également d’un plan de reboisement pour lutter contre l’érosion et protéger les panneaux photovoltaïques de l’ensablement. Sur ces dix dernières années, l’AFD a engagé 200 millions d’euros dans les énergies au Sénégal. Elle a également soutenu le financement des investissements dans les PME ouest-africaines, pour réduire la facture énergétique au Burkina Faso, au Bénin, au Sénégal, au Togo et en Côte d’Ivoire, à travers les lignes de crédit vertes d’un montant total de 30 millions d’euros, mises à disposition dans des banques commerciales (Orabank et SGBS au Sénégal).

Une ambition intacte

Proparco s’est doté d’une nouvelle stratégie pour la période 2017-2020 qui répondra aux ODD. Fort des objectifs en volume (autorisations, signatures, versements) atteints avec succès en 2016, Proparco s’est fixé un plan stratégique 2017-2020 ambitieux, axé sur l’Afrique, les pays frontières, le climat et les secteurs à fort impact. En 2016, Proparco a augmenté de 74 % ses financements octroyés aux « projets climat ». De plus, la société financière a investi 177 millions d’euros en fonds propres, quasi-fonds propres et prêts subordonnés, pour soutenir les entreprises actives dans les pays émergents ou en développement (+54 % par rapport à 2015). À la demande de l’Élysée, Proparco cherche aujourd’hui à doubler ses volumes d’engagements financiers pour atteindre 2 milliards d’euros par an et tripler les impacts de ses interventions en faveur de l’emploi, du climat, de l’accès aux services essentiels et à l’innovation. La stratégie de Proparco sur la période 2017-2020 devrait générer 1,7 million d’emplois directs ou indirects et éviter l’émission de 15 millions de tonnes de CO2 par an. De même, 12 millions de personnes auront accès à des biens et services essentiels comme la santé, l’éducation, ou les infrastructures énergétiques. Proparco poursuivra son engagement dans la lutte contre le changement climatique à hauteur 2 milliards d’euros. Enfin, Proparco projette d’apporter son expertise en matière de RSE (Responsabilité sociétale et environnementale) auprès de 180 clients, de financer 120 projets innovants sur les trois ans à venir et de mobiliser 1 milliard d’euros de ressources additionnelles, auxquels s’ajouteront 1,5 milliard d’euros de financements haut de bilan. n

Proparco cherche à doubler ses volumes d’engagements financiers pour atteindre 2 milliards d’euros par an et tripler les impacts de ses interventions.


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FINANCES ET MARCHÉS

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ALGÉRIE

LE DINAR ATTAQUÉ La monnaie algérienne atteint ses plus bas historiques sur les marchés de change officiel et parallèle. L’État a décidé de recourir à la planche à billets pour compenser le manque de liquidités, entraînant une flambée du cours des devises. Alger, Samia Lokmane-Khelil

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’ordinaire, c’est plutôt pendant les vacances estivales, période très propice aux voyages à l’étranger, que la spéculation sur les devises fait rage. En 2017, la flambée s’est poursuivie les semaines suivantes avant de se stabiliser quelque peu. À mi-octobre, un euro s’échangeait contre 200 dinars sur le marché parallèle, pour un niveau officiel voisin de 135 dinars à la cote officielle. Des plus bas historiques. À l’origine, une forte demande en devises, accélérée par la peur de beaucoup d’Algériens de voir leur monnaie nationale s’effondrer. Cette crainte entretenue depuis des mois par les déboires économiques du pays est montée d’un cran lorsque le nouveau Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a révélé que les caisses de l’État sont quasiment vides et qu’il faut désormais recourir à « la planche à billets » pour régler les salaires des fonctionnaires et les dettes des entreprises publiques. Conscient du tumulte qu’il avait créé, Ahmed Ouyahia a tenté de rassurer ses concitoyens en indiquant dans l’exposé de sa politique générale devant le Parlement, que le dinar n’allait pas s’effondrer et que seule la rumeur uniquement faisait grimper les devises au marché noir.

Le spectre de l’hyperinflation

Pourtant, les experts financiers et des responsables politiques tirent la sonnette d’alarme. À les entendre la ruée sur l’euro est symptomatique d’un mal profond. Comme en témoigne la chute sur le marché officiel, qui fait foi lors des transactions commerciales avec l’étranger. Devant les parlementaires, le Premier ministre a justifié la baisse de 30 % du dinar en trois ans par la chute des réserves de change. Cette analyse n’a pas convaincu tous les dépu-

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tés ; Nora Ouali, du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (parti d’opposition) estime ainsi que la baisse des réserves de change a « juste divulgué la gestion catastrophique des affaires du pays et son incapacité à lancer une économie alternative aux hydrocarbures malgré des ressources matérielles et humaines

Quand on prête de l’argent au Trésor pour qu’il le dépense et que dans le même temps, la facture des importations continue de monter, les garanties en devises pour la masse monétaire émise diminuent.

abondantes ». La parlementaire reproche à l'État d'avoir « parfaitement échoué » à tous les stades. Partageant cet avis, l’économiste Ferhat Ait Ali craint à présent que la mise en route de la planche à billets n’aggrave la situation : « Quand on prête de l'argent au Trésor pour qu'il le dépense et que dans le même temps, la facture des importations continue de monter, nos garanties en devises pour la masse monétaire émise diminuent. La dévaluation est dès lors automatique et technique. » De son côté, l’ancien Premier ministre Ahmed Benbitour redoute une poussée de l’inflation, prévenant les Algériens d’une possible hyperinflation, dans les deux ans : « Le recours de l’État a l’augmentation de la masse monétaire à la place de l’endettement extérieur dévoile une autre réalité affligeante sur la situation économique du pays ; le gouvernement sait qu’il ne trouvera pas de crédits sur le marché extérieur pour la simple raison qu’il n’a pas de garantie à fournir. » n

3 questions à…

RABAH REGHIS

Directeur du cabinet Regconsult Comment expliquez-vous cette chute du dinar sur les marchés ? La chute du cours officiel de change du dinar a coïncidé avec celle du prix du baril du pétrole et l’effondrement des réserves de change. L’Algérie n’offre pas de garanties suffisantes pour les investisseurs, notamment ceux qui devront convertir la partie dinar de leur portefeuille, et leur fait perdre confiance. Malheureusement cette situation durera tant que la démarche économique ne prend pas le chemin de la diversification et continue à compter sur les énergies fossiles. Quelles sont les répercussions de cette dépréciation ? Elle touche directement le pouvoir d’achat des ménages qui complètent leurs besoins dans le marché parallèle des devises et ils sont nombreux. Au moins deux catégories de la population algérienne fréquentent ce marché. La première est composée d’hommes d’affaires de l’import-export, qui répercutent directement cette augmentation sur le consommateur. La

seconde catégorie est composée de citoyens qui sollicitent ce marché pour répondre à leurs besoins en devises pour des soins et des études à l’étranger, le tourisme… Le gouvernement a décidé de recourir à la création monétaire. Quelles en seront les conséquences ? Le gouvernement va, grâce à « la planche à billets », payer les fonctionnaires, reprendre les chantiers à l’arrêt et rembourser les dettes envers Sonelgaz et Sonatrach mais il ne pourra pas relancer la machine économique. Ceci est valable aussi bien pour le secteur public que pour le privé. Il est possible alors qu’il recoure à l’endettement extérieur, dans l’objectif de stimuler les investissements. Mais compte tenu de la situation désastreuse des entreprises publiques et de leur faible productivité, il n’est pas exclu que la situation s’aggrave. Nous pourrons effectivement retomber dans le même scénario qu’en 1986 lorsque l’État, en cessation de paiements, avait appelé le FMI à la rescousse.


FINANCES ET MARCHÉS

ALGÉRIE

RESTRUCTURATION DE LA DETTE DES JEUNES ENTREPRISES La solvabilité financière des entreprises relevant des dispositifs d’aide à l’emploi des jeunes pose question. Pour aider les promoteurs défaillants, le gouvernement a demandé aux établissements publics de rééchelonner leurs dettes. Alger, Samia Lokmane-Khelil

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a formule avait de quoi séduire. À la fin des années 1990, plusieurs milliers de jeunes Algériens, diplômés ou pas, ont découvert l’Ansej, un dispositif de soutien, devenu agence, à la création d’entreprises pour les moins de quarante ans, qui leur permet, grâce à des prêts bancaires bonifiés, de se lancer dans le monde des affaires. Selon les chiffres rendus publics par l’Agence, un peu moins de 400 000 projets, ayant généré 900 000 emplois, ont été créés entre 2010 et 2016. En apparence, le pari semble avoir été gagné. Dans un pays où le chômage des jeunes est un problème endémique (29 % des 16-24 ans n’ont pas de travail), l’autoentrepreneuriat soutenu par l’État se révèle une excellente alternative. Cependant, dans la réalité, rien ne s’est passé comme prévu. Le bilan très peu reluisant de l’Ansej transparaît dans le montant des crédits impayés cumulés par les banques publiques : 100 milliards de dinars (750 millions d’euros), selon le Premier ministre, Ahmed Ouyahia. À l’opposé du gouvernement précèdent qui avait tenté de relativiser à l’extrême l’échec du dispositif, le nouveau Premier

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ministre a reconnu l’existence de « défaillances profondes » qu’il faut corriger afin de préserver dans l’absolu, la chance qu’ont les jeunes, de se lancer dans des projets économiques.

Une seconde chance

Pour ne pas pénaliser davantage les opérateurs déjà en activité, le gouvernement a demandé aux établissements financiers publics de suspendre les procédures de saisies entamées auprès des entreprises gravement déficitaires. Il leur demande de rééchelonner leurs dettes, en supprimant notamment les agios. Selon le ministre des Finances, Abderrahmane Raouia, la démarche cible les promoteurs ayant contracté des prêts avant 2010 et qui font face à des difficultés financières. De son côté, Ahmed Zemali, ministre du Travail, a expliqué que cette mesure d’indulgence va permettre aux entreprises d’« avoir une seconde chance et de redémarrer leurs activités ». Avant d’arriver au gouvernement, Ahmed Zemali était le directeur général de l’Ansej, depuis 2011. Durant son mandat, une plus grande vigilance dans la validation des projets de micro et petites entreprises a été appliquée. L’objectif ne consistait pas seulement à sélectionner les propositions probantes mais à prévenir des détournements de fonds. Pour dissuader de jeunes indélicats de vouloir utiliser l’Ansej pour subtiliser de l’argent à l’État, la direction a brandi le bâton en annonçant la poursuite, au pénal, d’entrepreneurs qui ont utilisé frauduleusement les crédits obtenus auprès des banques. Quelque 6 000 affaires de ce genre ont été portées devant les tribunaux en 2016. L’été dernier, un scandale a éclaté concernant des bateaux de pêche financés par l’Ansej et qui ont été utilisés par les propriétaires pour le transport d’immigrés clandestins vers l’Europe. Un usage presque similaire a été fait de certains véhicules de transport en commun dans le sud du pays.

Dans le plan d’action de son gouvernement, le nouveau Premier ministre, Ahmed Ouyahia, prévoit le financement de 23 000 projets pour l’exercice 2017-2018. Ce chiffre est très en deçà des quotas précédents.

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Un effort financier intenable

Officiellement, aucun montant n’est dévoilé concernant les crédits qui ont servi à des activités illégales. De façon plus globale, on ne sait pas combien l’État a perdu dans le dispositif Ansej. Au cours d’une réunion interne tenue à la fin de l’été, Bekkaoui Moulay Slimane, chef de la division financière et de comptabilité de l’Ansej a mis l’accent sur l’effort accompli par l’Agence pour récupérer son dû. Il a indiqué à ce propos que le total des recouvrements a augmenté de 23 % en 2017. De son côté, Mourad Zemali a affirmé que l’État a récupéré 25 milliards de dinars (188 millions d’euros), soit une modique somme compte tenu de l’ampleur des créances encore détenues par les banques. Depuis sa création, l’Ansej a mobilisé 356 milliards de dinars (2,67 milliards d’euros) pour financer les projets de ses souscripteurs. Un effort financier astronomique que l’État ne peut plus consentir aujourd’hui. Le Premier ministre a d’ailleurs pris la décision de redimensionner les projets Ansej en revoyant drastiquement à la baisse le nombre des validations. Dans le plan d’action du gouvernement qu’il a présenté début septembre, Ahmed Ouyahia a indiqué que l’État va financer 23 000 projets pour l’exercice 2017-2018. Ce chiffre est très en deçà des quotas précédents. En 2012, l’Ansej avait agréé 60 000 dossiers. De plus, les autorités ont demandé à l’Agence de geler les activités non rentables. Une soixantaine a déjà été suspendue en 2016. Pour l’économiste Abderahmane Mebtoul, il est urgent de revoir la politique de soutien à l’emploi des jeunes. Alors que le Premier ministre juge « nécessaire de consolider le rendement » du dispositif, il considère pour sa part qu’il faut mieux cibler les candidats : « Il convient de se demander si les jeunes promoteurs agréés par l’ANDI, l’Ansej et d’autres organismes chargés de la promotion de l’emploi, ont la qualification et surtout l’expérience nécessaire pour manager les projets et diriger des entreprises dans un cadre concurrentiel afin d’avoir des prix et des coûts compétitifs. » De leur côté, les jeunes entrepreneurs imputent leurs difficultés à un environnement économique hostile en Algérie. Beaucoup réclament l’effacement total de leurs dettes, afin de relancer leurs activités. Si une telle mesure d’amnistie est prise, les banques, déjà en manque de liquidités, risquent de souffrir davantage. n


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ANALYSE

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L’AFRIQUE TERRE PRIVILÉGIÉE

DE L’OPEN INNOVATION ? L’Afrique se prépare au développement, jugé inéluctable, de l’Open Banking. L’Europe doit franchir un pas important dès janvier 2018 et cet exemple sera suivi avec attention par la profession. Par Estelle Brack

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our le cabinet Mazars, dans son étude Afrique : les nouvelles voies de l’innovation, parue début 2017, « l’Afrique connaît aujourd’hui une transformation décisive, qui va s’accélérant, propulsée par l’entrepreneuriat et l’innovation. La révolution numérique joue un rôle primordial dans l’émergence de l’innovation en Afrique. Le mouvement va au-delà du seul leapfrogging technologique, concept régulièrement vanté ces dernières années. L’Afrique n’est pas ce continent qui cherche à “rattraper son retard” en actionnant le levier de l’innovation. Non, elle invente son modèle en trouvant des solutions innovantes aux enjeux qui lui sont propres. »

De l’Open Innovation à l’Open Banking

Sur le continent africain, les expérimentations d’Open Innovation se multiplient. Elles ne sont pas nouvelles au Nigeria, au Ghana ou en Afrique du Sud, et elles ont gagné ces derniers mois d’autres pays (Maroc, Égypte, Kenya, Rwanda, Sénégal), sans compter les start‑up incubées à Paris et accélérées en Afrique. C’est le secteur privé, au travers notamment des grands groupes, qui permet aux entrepreneurs d’accéder au marché, au travers des accélérateurs internes montés par les entreprises ou aux partenariats noués avec les entrepreneurs dans une telle logique.

En Europe, un coup d’accélérateur en matière de réglementation a conduit à une révolution au sein du secteur bancaire au travers de l’Open Banking. Celle-ci veut inciter très largement les banques à ouvrir leurs systèmes d’information et à partager avec leurs concurrents une partie de leurs données clients. Ce mouvement doit s’amplifier avec l’entrée en vigueur, en 2018, de la deuxième directive européenne sur les services de paiement (DSP2). L’API (Application Programming Interface) est au cœur de ce modèle d’Open Banking. Cette avancée technologique permet aux développeurs d’intégrer les données et les services de tierce partie au sein de leurs applications. Tous les acteurs bancaires auront ainsi la possibilité de se connecter à certains services des banques pour développer leurs propres applications. À plus long terme, et avec la multiplication des applications mises à disposition des

L’Open Innovation est « l’usage délibéré de savoirs internes et externes pour accélérer l’innovation au sein de l’organisation, et étendre les marchés de l’organisation pour un usage externe de l’innovation », selon la définition de l’universitaire Henry Chesbrough qui a dirigé l’ouvrage Open Innovation : Researching a New Paradigm (2008).

clients, la mise en commun de toutes ces API sur des plateformes de places de marché, devrait permettre aux clients de n’avoir plus qu’une interface bancaire. Elle leur donnera accès à tous les produits et services du marché proposés par l’ensemble des acteurs – banques traditionnelles, banques en ligne, fintech ou néo-banques. La principale innovation de la DSP2, et celle qui fait le plus débat, est la reconnaissance de deux nouveaux services de paiement qui permettent à un tiers de s’interposer entre un utilisateur et son ASPSP (Account Servicing Payment Service Provider ou Prestataire de services de paiement gestionnaires de comptes) : le service d’initiation de paiement (PISP) et le service d’information sur les comptes (AISP). La directive DSP2 doit être transposée en droit national au plus tard pour le 13 janvier 2018. Ce qui pourrait prendre du retard, l’Autorité bancaire européenne (EBA) ayant rendu un avis très négatif le 29 juin, argumentant que la disposition, même temporaire, permettant aux prestataires tiers en « solution de secours » de continuer à recourir à la technique dite du web-scraping (permettant d’accéder aux données du client d’une banque en utilisant les codes d’accès de ce dernier) posait un problème du point de vue de la protection des données. La DSP de 2009 avait déjà ouvert à de nouveaux acteurs l’autorisation de fournir des services de paiement (PSP), auparavant réservée aux seules banques et établisse-


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ments de crédit. Avec le développement du paiement en ligne, de nouveaux acteurs de taille plus petite que les banques ont bénéficié de ce statut afin de rendre le paysage plus concurrentiel.

Changement des paradigmes

Ces évolutions induisent un changement du point de vue du client dans son utilisation des services financiers : il choisit le fournisseur de service (banque/PSP) en fonction du service financier dont il a besoin. C’est un encouragement à multiplier les comptes bancaires, à les alimenter via des virements entre eux, favorisés en Europe par la gratuité du SCT dans la plupart des cas. L’avènement de l’IP en 2018 ne fera que favoriser cette tendance.

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En Afrique, cette évolution ne sera possible que s’il est facile pour le client d’ouvrir des comptes auprès des différents fournisseurs de services, et d’accéder au service financier selon le besoin, le tout dans un environnement sécurisé. C’est déjà le cas dans le wallet mobile, où, avant interopérabilité qui gagne du terrain, on choisit le wallet de départ en fonction de celui d’arrivée. C’est aussi un changement de cap au sein des entreprises : il ne s’agit plus de mettre en œuvre des projets SI d’évolutions réglementaires mais de proposer des solutions compétitives au regard des clients (user interface), et d’intégrer la filière SI dans son ensemble. L’introduction de la concurrence

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d’autres acteurs avec des SI très récents orientés user experience bouleverse les organisations projets internes et remet en cause les rapports de pouvoir au sein des établissements. Il s’agit alors pour l’établissement financier « traditionnel » de mesurer sa capacité de faire du neuf avec du vieux et d’avoir recours, au besoin, à des plateformes intermédiaires internes qui lui permettent une plus grande agilité. Plus largement, il s’agit ici aussi d’une évolution depuis une organisation verticale très ancienne (que Jean Peyrlevade a pu qualifier de « féodale ») à une organisation horizontale des relations sociales et économiques, permettant à l’individu de choisir parmi une variété – parfois déroutante – de choix. n

LE POINT DE VUE D’ANTOINE NGOM Directeur général de GSIE Technology

« Comme pour l’Open-Data de manière générale, l’Open Banking a pour objet d’ouvrir les systèmes d’information des banques pour permettre à des tiers, sous certaines conditions, d’accéder aux données clients, en vue de fournir de nouveaux services à valeur ajoutée qui amélioreront le service fourni aux clients. À l’instar de ce qui se pratique déjà dans certains pays développés, de manière régulée ou pas, ou de la nouvelle directive DSP2 qui entre en vigueur en janvier 2018 en zone euro, le mouvement vers l’Open Banking semble inévitable. L’Afrique n’y échappera donc pas et doit commencer à s’y préparer. Le premier défi pour les banques et les autorités de contrôle et de régulation est celui, naturellement, de la sécurité. Les nombreux cas de fraude identifiés ces derniers temps dans plusieurs réseaux bancaires attestent de la fragilité de certains systèmes d’information bancaires. Le second est celui de l’adaptation des Core Banking pour les ouvrir vers l’extérieur. La majorité des Core Banking utilisés sur le continent

sont fermés et n’autorisent pas des accès d’applications tierces. Leur adaptation pour offrir des API pourrait être titanesque. Le troisième est que les banques doivent inventer de nouveaux modèles, repenser leurs expériences clients pour s’adapter à de nouveaux acteurs plus agiles avec des modèles disruptifs. Au lieu de voir l’Open Banking comme une menace, les banques africaines doivent la voir comme une opportunité d’offrir de nouveaux services basés sur l’exploitation de la mine d’or d’informations dont elles disposent. L’Open Banking, s’il est bien régulé, est bien entendu une opportunité pour l’écosystème déjà très actif des fintech qui pourront proposer des services plus diversifiés. Certains acteurs proposent déjà des API permettant de relier des comptes bancaires entre eux ou des comptes bancaires avec des wallet pour effectuer des transactions ou recueillir des informations, ce qui constitue un début pour les banques qui veulent se lancer en dans l’Open Banking. »


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LES GRANDS

Face à ces défis on trouve une population jeune assoiffée qui veut : apprendre, entreprendre et performer.

DÉFIS

La banque à la recherche de son identité

DES BANQUIERS

Vingt dirigeants se sont réunis à Paris dans le cadre de l’Université d’été des banquiers africains, du 5 au 13 juillet 2017 à Skema Business School. Une initiative du Club des dirigeants de banques et établissements de crédit d’Afrique. Par Dhafer Saïdane, Skema Business School, directeur de l’Université d’été des banquiers africains

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es conclusions des travaux de l’université d’été des banquiers africains sont édifiantes et méritent d’être partagées. Malgré des statistiques négatives depuis 2014 du fait de la baisse des prix des matières premières, l’Afrique reste éveillée. Elle est source de convoitise et d’appétence. L’Afrique présente un énorme potentiel : richesse en minerai tel que le platine (75 % de l’offre mondiale), le diamant et le chrome (50 % de l’offre mondiale), le cinquième des réserves d’or et d’uranium, un énorme gisement de pétrole et de gaz… et une jeunesse et une démographie. L’afro-pragmatisme invite cependant à la prise en compte de plusieurs défis qui restent à relever. Croissance - Instauration d’une croissance économique et financière inclusive et durable plus indépendante vis-à-vis des matières premières et tenant compte des impacts du changement climatique, permettant la création d’emplois et la répartition équitable de la richesse créée. L’Afrique devra accorder une importance particulière à l’écologie et au développement durable. Les pays africains ont ainsi ratifié l’accord de Paris (COP21 et COP22). Mais beaucoup reste à faire.

Ressources humaines et financement

Amélioration du système éducatif et de la qualité du management et des conditions entrepreneuriales. L’apparition d’une classe moyenne en Afrique qui est une opportunité pour les banques et les institutions de microfinance. Mais comment résoudre les difficultés de financement des PME ? Quel positionnement le secteur bancaire doit-il adopter afin de financer davantage les PME ? Comment développer la mésofinance ? Comment dynamiser l’entreprenariat ? Comment tirer profit de l’avantage démographique que possède l’Afrique vis-à-vis des autres continents avec une population qui pourrait doubler dans les années à venir ? Technologie et risques - maîtrise de la révolution technologique et des risques : désintermédiation, sécurité informatique et protection des données et de la vie privée, respect de la réglementation, crédits improductifs… Gouvernance - Amélioration du climat des affaires et instauration de la bonne gouvernance et maîtrise des tensions et de l’instabilité politiques. Le problème de croissance économique émane aussi de l’absence de bonne gouvernance en Afrique. Les États en Afrique ont du mal à faire face à ces défis, même si quelques pays ont réussi à réaliser de bons résultats dans certains secteurs. Les progrès restent insuffisants et les États n’arrivent toujours pas à assurer toutes leurs fonctions régaliennes.

Dans ce contexte, la finance en Afrique ne doit pas être un objectif en soi comme cela est le cas sous d’autres cieux. Elle doit être au service de l’économie réelle et servir de relais de croissance face à des économies émergentes mais encore fragiles. Selon le FMI, depuis deux ans le taux de croissance en Afrique est devenu inférieur au taux de croissance mondial. En fait, la baisse des prix du pétrole a pénalisé les producteurs et cette perte n’a pas été compensée par les gains réalisés par les paysimportateurs de pétrole. Le problème des inégalités reste également posé et l’Afrique a besoin d’une croissance inclusive. Et la banque africaine dans tout cela ? Une chose est sûre, pour le moment la banque africaine est au centre de l’économie et l’économie est au centre de la banque africaine. L’Afrique est condamnée à se développer par l’affirmation d’un modèle de banque africain à l’écoute de l’entreprise ; le pouls de son économie. Relations clientèles complexes. Il n’y a pas de banques africaines mais il y a sans doute une façon de faire de la banque en Afrique. Cette approche tiendrait compte de relations complexes difficiles à démêler en recourant à la théorie économique usuelle ; celle des pays dits « développés ». Le clientélisme, l’informel, le don contre don, les relations familiales et tribales rendent plus complexe l’asymétrie d’information décrite par le cadre théorique standard. L’Afrique ne rentre pas dans ce cadre du moins lorsqu’il s’agit d’analyser le risque. Il importe donc de développer des outils plus adaptés à l’incomplétude des contrats et à l’asymétrie d’information qui en résulte. En effet les acteurs de l’offre et de la demande de crédit ne parlent pas le même langage du fait de trois problèmes essentiels : les modalités de mesure et d’évaluation du risque par les prêteurs ne sont pas efficaces et adaptées ; les entrepreneurs ne sont pas aux standards bancaires ; l’instabilité juridique et l’indiscipline fiscale sont patentes.


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Ensuite, les banques préfèrent les clients « de longue date » et pratiquent la politique de « premier dépôt ». Ce qui constitue une barrière pour les TPE-PME sans antécédents de crédits et sous-capitalisées. À ces zones d’ombre s’ajoute la question : quelle dimension de l’entreprise faut-il financer ? Dettes, capitaux, affacturage, fournisseurs, besoin en fonds de roulement, trésorerie, charges sociales ?.. Face à ce défi de la gestion des risques « africains », les banques en Afrique n’ont pas trop le choix. Elles sont coincées entre leur rôle macroéconomique qui consiste à intervenir dans le financement des entreprises grandes et petites. Elles doivent aussi faire face à des défis de taille, notamment la concurrence des banques à capitaux étrangers et à l’arrivée de la banque digitale et des opérateurs mobiles. Cette finance devrait être au service d’une population dont 72 % des jeunes sont attirés par l’entreprenariat. Ces TPE pourraient jouer un rôle important dans l’économie. Hélas en Afrique, la PME a du mal à accéder au financement. Seules 23 % d’entre elles bénéficient de prêts bancaires. Il y aurait une autre façon d’approcher la problématique de la dette. Elle consiste à ouvrir le marché des capitaux aux TPE-PME via la titrisation. Mais encore faut-il qu’il y ait déjà un marché financier et une définition claire de ce qu’est l’entreprise africaine.

Mimétisme réglementaire

En effet, lorsqu’on s’intéresse au financement de l’entreprise africaine et au marché financier, la première question qui vient à l’esprit est qu’est-ce qu’une entreprise Africaine ? Qu’est ce qui la différencie des autres entreprises ? Quelles sont les difficultés que rencontrent les créateurs d’entreprises ? Pourquoi les entreprises souffrent-elles ? Les délais de création sont longs et lents par rapport au reste du monde et le risque-pays inquiète souvent les investisseurs étrangers. À cela se rajoutent les coûts et les délais, variables selon le type d’entreprise.

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Le financement de l’économie par les banques n’est pas un problème en soi. Mais il est ralenti car l’Afrique a mis en œuvre une réglementation inspirée de celle des pays avancés (Bâle 2 et 3), ce qui a créé un problème d’impact sur le financement des entreprises. Cet impact n’a pas été chiffré par les autorités. Pour résoudre ce problème, il faut trouver le bon calibrage dans le degré d’intermédiation du financement des entreprises. Les banques ne peuvent pas satisfaire les besoins de financement de toutes les entreprises. Pour cela il faut créer d’autres sources de financement, et notamment aider à l’émergence des marchés financiers. La formation des cadres bancaires africains doit s’adapter en continu à ces défis, surtout avec l’apparition de nouvelles spécialités et d’innovations comme la digitalisation des services bancaires et financiers. Mais aussi le passage de Bâle 2 à Bâle 3 qui impose des adaptations constantes et des formations en phase avec ces nouveaux instruments.

Des banques pressées qui brûlent des étapes ?

La banque est en train d’animer un nouvel écosystème. Dans cette phase de fougue juvénile, elle sera conduite à revoir son business model basé sur l’innovation et la technologie et intégrer une gamme complète de services financiers digitaux. Sur certaines questions, l’Afrique a pu gagner du temps par rapport aux autres pays qui l’ont précédée, notamment en passant directement au réseau de téléphonie mobile sans passer par le développement coûteux de réseaux de téléphonie fixe. De ce point de vue, les cinq étapes de la croissance économique établies en 1960 par l’économiste américain Walt Rostow n’auraient-elles pas été brûlées par les banques africaines passant directement de « la société traditionnelle » à « l’âge de la consommation de masse » laissant de côté « les conditions au décollage », « le décollage » et la « maturité » ?

Un des problèmes souvent éludé en Afrique est le nombre très important de banques. Une restructuration du secteur bancaire s’impose.

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Mais l’enjeu qui reste posé en Afrique est celui de la formation car on risque très vite de buter sur des limites techniques. L’environnement de la banque africaine est aujourd’hui le mobile, il constitue une technologie de rupture pour la banque et le marché bancaire. Cette dynamique technologique est en mouvement. La banque entre dans une ère d’opportunités et doit se réinventer puisque l’innovation est devenue incontournable face aux Fintechs qui arrivent à concurrencer la banque. En effet, les GAFA envisagent d’offrir et de contrôler les fonctions de paiement. En Afrique, se constitue donc un nouveau marché de masse dans le domaine de la formation digitale. Tout le monde est au courant que le mobile peut gérer l’argent ! Mais il faut instaurer une inclusion financière puisque le potentiel de bancarisation reste important. La technologie pourrait aider à atteindre cet objectif.

Les questions qui fâchent ou l’angle mort de la finance

Un des problèmes souvent éludé en Afrique est le nombre très important de banques. Une restructuration s’impose. Tandis qu’ il importe de trouver d’autres sources de financement (fonds de capital investissement, ou des fonds de liquidité). L’autre question qui fâche : l’Afrique a-t-elle besoin d’un marché boursier ? À ce stade de l’histoire de sa finance, l’Afrique peut-elle améliorer la crédibilité de son marché financier ? Alors, il conviendrait de pousser les entreprises de grande taille à aller en Bourse pour se financer, afin de laisser les PME accéder au crédit. À cela se rajoutent les questions éludées : quelles sont les bonnes règles de gouvernance d’entreprises ? Quelles sont les frontières entre l’informel et le formel ? Comment former les promoteurs aux bases de la gestion des entreprises ? Certes pour faire face au déficit d’application de la réglementation, les autorités créent des tribunaux de commerce et des cours d’arbitrage pour traiter les conflits entre banquier et emprunteur en particulier. Ils constituent un énorme progrès, mais des problèmes aussi basiques que ceux des garanties cadastrales restent posés. Autant dire qu’aujourd’hui être banquier en Afrique n’est pas une mission de tout repos. n


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LA BANQUE NUMÉRIQUE

RÉALISER LE POTENTIEL DE L’AFRIQUE Le rythme du changement présente un défi majeur à l’industrie bancaire africaine, contrainte d’accroître les rendements des investisseurs, de s’assurer d’une bonne adéquation des fonds propres, et de se conformer aux réglementations. Par Ade Ayeyemi, directeur général de Ecobank

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a transformation numérique fait partie des facteurs qui forgeront l’avenir du secteur bancaire africain, au même titre que l’évolution démographique, les nouvelles exigences des clients et la consolidation industrielle. Bien que les espèces demeurent le moyen de paiement le plus utilisé, les services numériques progressent considérablement. La pénétration importante du téléphone mobile, qui devrait atteindre 85 % d’ici à 2020 (pour 498 millions de smartphones) permet aux banques d’accéder à des millions de nouveaux clients, tandis que le rythme d’innovation des start-up spécialisées dans la fintech ne fléchit pas. Le nombre élevé de non-bancarisés et de clients bénéficiant de services insuffisants, associé à des économies en croissance et à la hausse de la demande en matière de services financiers plus sophistiqués, est l’occasion pour l’industrie bancaire africaine de proposer de nouvelles solutions d’accès aux services financiers, en plus des agences et des réseaux de GAB. La numérisation a également le potentiel d’atténuer certains

des principaux problèmes économiques et structurels. Les encaissements numériques, pour les règlements de factures d’eau, d’électricité et de téléphone, par exemple, contribueront à lier l’intérêt des entreprises au confort des particuliers. Si ces avantages se concrétisent, aider les clients à adopter les nouvelles technologies et créer un cadre réglementaire favorable seront tout aussi importants que les solutions elles-mêmes.

Avantage concurrentiel Ces avancées présentent plusieurs écueils : il faut, en particulier, améliorer les connaissances financières, aligner les réglementations sur l’innovation, et assurer la sécurité de toutes les transactions numériques, malgré l’augmentation des menaces liées à la cybersécurité. Néanmoins, l’adoption rapide des portemonnaie électroniques indique que les consommateurs africains acceptent mieux les technologies numériques que les Occidentaux. Elles constituent donc une arme essentielle dans l’arsenal de la banque pour conserver son avantage concurrentiel. Ecobank est l’une des premières banques africaines à avoir compris la nécessité d’exploiter la technologie pour réaliser le potentiel de sa plateforme panafricaine unique. Grâce à l’utilisation de la technologie pour automatiser les processus internes, améliorer la conformité et suivre les performances, nous accroissons l’efficacité et réalisons des économies de coûts considérables. Notre objectif est d’adopter le numérique dans toutes nos

filiales. Notre stratégie digitale repose sur deux aspects clés : d’une part, notre capacité à identifier et répondre aux besoins des clients par le biais de l’innovation et, d’autre part, nos solides alliances avec des géants mondiaux de la fintech, notamment MasterCard, Visa et Microsoft, grâce auxquelles nous sommes en mesure de proposer des solutions bancaires éprouvées aux entreprises comme aux particuliers. Notre volonté d’atteindre 100 millions de clients peut paraître audacieuse mais le déploiement de nos nouvelles offres numériques, dont plusieurs services inédits sur le marché, nous a donné confiance. Notre innovation la plus notable est l’appli Ecobank Mobile, la première appli multilingue unifiée disponible dans 33 pays.

Des succès fulgurants Le lancement de ce service, qui offre un accès immédiat à une gamme de solutions bancaires, a généré plus de 500 000 téléchargements en l’espace de cinq mois. Nous ne sommes plus très loin du million de téléchargements. Nos deux objectifs que sont promouvoir l’inclusion financière et assurer la viabilité commerciale ne s’excluent pas mutuellement. Dans le cadre d’un projet pilote, notre filiale de microfinancement ghanéenne a lancé en 2016 un service de banque mobile complet, le premier du genre en Afrique de l’Ouest. Conçu en partenariat avec des opérateurs mobiles, ce service permet aux utilisateurs de portable d’ouvrir un compte sans se rendre en agence et d’effectuer des transactions partout, à tout


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La numérisation a le potentiel d’atténuer certains des principaux problèmes économiques et structurels de l’Afrique. moment. Plus de 20 000 nouveaux clients se sont inscrits en l’espace de trois mois. Nous déployons actuellement ce service dans nos autres filiales de microfinancement. Les marchés d’argent mobile africains vont à présent au-delà de l’automatisation des paiements classiques, comme le règlement de factures et l’achat de crédit téléphonique, pour englober des produits financiers plus complexes, tels que l’épargne, le crédit et les assurances. La classe moyenne émergente africaine va accroître la demande en matière de produits d’épargne et d’investissement plus complexes.

Nouvelle frontière Ainsi, l’agence va de plus en plus jouer un rôle de centre de conseil. Sous condition d’approbation par les organismes de réglementation, nous avons conclu un accord avec des compagnies d’assurances qui souhaitent utiliser notre réseau pour servir leurs clients. Les paiements transfrontaliers constituent la nouvelle frontière, là où des technologies novatrices remettent en cause les modèles commerciaux en place. Avec son service Rapidtransfer, Ecobank facilite déjà les paiements ultrarapides entre les 33 pays d’Afrique où la banque est présente, versant les fonds par voie électronique sur des comptes bancaires ou des portemonnaie mobiles. Bien qu’il existe de nombreux services de transfert d’argent en Afrique, notamment Western Union et Moneygram, les possibilités d’expansion sont importantes, les transferts d’argent intra-africains étant estimés à 12 milliards $ par an. La diaspora africaine paie, en frais, près du double de la moyenne mondiale pour envoyer de l’argent sur le continent, ce qui se traduit par une perte d’environ 2 milliards $ par an pour l’Afrique – des fonds qui pourraient être investis dans


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de personnes. Ces jeunes ont l’esprit d’entreprise, maîtrisent bien les outils numériques et sont assez réticents à se rendre dans les agences bancaires. Avec la hausse probable du taux de chômage dans cette frange de la population, les jeunes se tourneront de plus en plus vers la création d’entreprise pour réaliser leurs ambitions, générant une demande importante en matière de crédits PME et de prêts à la consommation par le biais des canaux numériques. Dans le secteur des services aux grandes entreprises, les banques africaines investissent dans l’amélioration des systèmes de gestion de trésorerie, créent des plateformes électroniques, modernisent le traitement automatisé et simplifient la connectivité banque-entreprise.

Le succès de la banque africaine se mesurera par sa capacité à générer une croissance durable. le Développement. La numérisation de la chaîne de valeur – de l’émetteur au bénéficiaire –, permettra de réduire ces coûts de transaction, ainsi que de limiter les risques liés à la sécurité et au manque d’informations sur le client. Les applis de transfert d’argent sans frais, où les opérateurs tirent leur rémunération de la transaction de change, sont la voie de l’avenir pour les transferts d’argent à destination de l’Afrique. Les entreprises locales et de petite taille constituent des moteurs importants de la croissance en Afrique, représentant environ un tiers du PIB du continent et employant plus de la moitié de la main-d’œuvre.

Plus de moyens pour les entrepreneurs Grâce au lancement des services bancaires mobiles, des millions de microentrepreneurs, sans accès au crédit jusqu’alors, peuvent à présent générer un historique de leurs transactions, emprunter de l’argent et rembourser via leur téléphone mobile. La notation de crédit et les systèmes de gestion du risque électroniques vont permettre aux banques de prendre des décisions mieux fondées, de minimiser les risques et d’octroyer davantage de crédits aux PME.

Des opportunités intéressantes

Dans le cadre de notre mission d’accorder davantage de moyens aux entreprises africaines, nous tenons à offrir aux PME un service client novateur. Ecobank Masterpass QR, nouveau système de paiement électronique qui donne aux clients la possibilité de payer à l’aide de leur téléphone mobile, en est un excellent exemple. Plus de 40 000 commerçants se sont inscrits ces quatre derniers mois, Masterpass étant pour eux une solution plus économique que les terminaux de paiement électronique classiques. Nous exerçons nos activités dans un continent où les femmes jouent un rôle économique plus important que n’importe où ailleurs dans le monde. Les femmes africaines ont besoin d’accéder à un fonds de roulement pour améliorer leur flux de trésorerie et financer des investissements dans de nouveaux équipements et des technologies. C’est pourquoi nous valorisons particulièrement ce segment de clientèle et nous tenons à faire en sorte que les femmes aient le même accès aux services financiers que les hommes. La situation est la même pour les jeunes : le nombre de jeunes Africains de moins de 25 ans devrait quasiment doubler d’ici à 2050 pour atteindre plus de 450 millions

Le succès de notre plateforme de banque en ligne dédiée aux entreprises, Ecobank Omni, qui a vu, en 2016, une augmentation de 14 % du nombre de transactions et de 91 % de la valeur des transactions, témoigne de notre capacité à développer nos activités dans un environnement exigeant, en proposant des solutions transfrontalières qui répondent aux besoins des clients. Cela s’applique également à notre clientèle d’ONG et d’IFD, comme le Fonds mondial et les Nations unies, pour lesquels notre plateforme de gestion de trésorerie panafricaine améliore l’efficacité de l’aide apportée. Nous cherchons à dupliquer cette réussite dans le domaine du commerce, où la régionalisation et le développement de corridors intra-africains et de zones d’activité créent des opportunités de financement intéressantes. Là encore, nous investissons dans des technologies pour créer une plateforme numérique capable de prendre en charge la croissance de ce secteur, notre objectif étant de devenir la première banque de financement du commerce d’ici cinq ans. Le succès de l’industrie bancaire africaine se mesurera par sa capacité à générer une croissance économique durable grâce à l’amélioration de l’inclusion financière, à l’augmentation des flux de capitaux entre les pays et au niveau national, et à l’offre de produits et services adaptés et bon marché, conçus spécifiquement pour les Africains. n


African Banker French, édition française, Numéro 33