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F I N A N C E

Édition française

BANKER

Donald Kaberuka Le continent a plus que jamais besoin d’intégration Alexandre Maymat L’Afrique continuera d’avoir des moteurs de croissance très forts

Microfinance

LE CRÉDIT à la portée de

TOUS Champs d’action, outils, perspectives

M 02210 - 31 - F: 8,00 E - RD

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N°31 | Mai - Juin - Juillet 2017 • France et zone Euro 8€ • Zone CFA 5 000 F.CFA • Algérie 600 DA • Tunisie 7 000 TD • Maroc 60 Dh

• États-Unis $9,95 • Maurice 300 MR • Royaume-Uni £5,50 • Suisse 15 FS

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A F R I Q U E

UEMOA

Les banques se préparent à la transition


SOMMAIRE

AFRICAN BANKER

MAI - JUIN - JUILLET 2017

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IC PUBLICATIONS FRANCE 609 BAT A 77 RUE BAYEN 75 017 PARIS Tél. : + 33 1 44 30 81 00 Fax : + 33 1 44 30 81 11 E.mail : info@icpublications.com Website : www.icpublications.com

Microfinance

LE CRÉDIT

GRANDE-BRETAGNE IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 7898 E.mail : icpubs@africasia.com Website : www.africasia.com

à la portée de

TOUS

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder

ÉDITEUR Omar Ben Yedder

Champs d’action, outils, perspectives

RÉDACTEUR EN CHEF Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com

COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara

SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille

RÉDACTION

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Gérard Choisnet, Ridha Kefi, Anver Versi

COLLABORATEURS EXTÉRIEURS Estelle Brack, Djamila Colleu, Alain Le Noir, Dhafer Saïdane, Olivier Deau, Christine Holzbauer, Samia Lokmane Khelil.

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DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh

DIRECTRICE GÉNÉRALE Leïla Ben Hassen l.benhassen@icpublications.com

V.P. DÉVELOPPEMENT

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Saliba Manneh

DIRECTEURS DE COMMUNICATION Mohamed Ali Aboudi

BUREAU MAGHREB Nejib Ben Yedder, n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

21 23

PRODUCTION Richard Briggs

DIFFUSION Jean-Claude Bétard

ABONNEMENTS Voir page 31 Françoise Peter E.mail : peter@icpublications.com www.icpublications.com

IMPRIMEUR Headley Brother Ltd, Ashford, Kent TN24 8HH

CRÉDITS PHOTOS AFP (Sauf mention particulière)

N° DE COMMISSION PARITAIRE 0120 T 90333

ISSN 1757-1413 Trimestriel Dépôt légal : mai 2017 © 2017 - IC Publications

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DÉCIDEURS Donald Kaberuka L’Afrique a plus que jamais besoin d’intégration Alexandre Maymat L’exigence des Africains : technicité, qualité, sécurité Lamine Mbacké Un pionnier de la finance islamique Jean-Luc Konan La mésofinance est cruciale pour le développement Serge Rajaonarison Un champion de la micro-assurance agricole Mahamadou Talata Doulla L’expérience et le goût d’innover Mohamed Benarbia Le spécialiste du Takaful

DOSSIER MICROFINANCE LE CRÉDIT À PORTÉE DE TOUS 26 État des lieux 30 Un écosystème en mutation 32 Une capacité d’innovation intacte 36 Retrouver la mission sociale 38 Tunisie Enda défend son modèle 41 Risques et réglementation en Afrique francophone

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ANALYSES Alain Le Noir Quelle est la place des banques nationales de développement ? Dhafer Saïdane Les opportunités de la finance numérique Dr Akinwumi Adesina La BAD va investir 24 milliards $ pour développer l’agriculture africaine Daniel Ngassiki Tous capitalistes, pourquoi pas ? FINANCES ET MARCHÉS France-Afrique Paris Europlace partenaire des Bourses africaines Technologie financière Une innovation pour protéger l’environnement BÂLE 2 ET 3 L’UMOA se prépare à la transition Sommet Continental Reinsurance La réassurance prépare son avenir Burkina Faso Recentrer le budget Tchad La Banque de l’habitat sur les rails Algérie L’emprunt halal peine à convaincre


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BRÈVES

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Nominations & Agenda BMCE Bank a intégré une nouvelle administratrice, Hadeel Ibrahim, fondatrice et directrice de la fondation du milliardaire et philanthrope soudanais Mo Ibrahim, son père. La banque marocaine, actionnaire majoritaire de Bank of Africa, entend ainsi « renforcer le caractère indépendant du conseil d’administration de la banque ». Hadeel Ibrahim occupe plusieurs postes de direction dans différentes organisations telle Africa Center (États-Unis) et siège au conseil d’administration de l’Institut africain de la gouvernance. En outre, l’assemblée générale de BMCE Bank devra entériner, le 23 mai 2017, la nomination de Azedine Guessous, en qualité d’administrateur, pour une durée de six ans. À noter que l’AGO aura également à valider une émission d’obligations subordonnées de la banque, portant sur 1,4 milliard de dirhams (130 millions d’euros).

La BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) a nommé Antoine Sallé de Chou en tant que nouveau directeur de son bureau en Tunisie. Il sera responsable des investissements et des opérations de la BERD dans le pays, sous l’autorité de Janet Heckman, nouvelle directrice générale de la Banque dans la région. Antoine Sallé de Chou a rejoint la BERD en 2013 en tant que conseiller. Il a été responsable du développement des opérations de la Banque en Turquie et en Égypte. En Tunisie, la Banque a investi depuis 2012 quelque 350 millions d’euros, répartis dans 25 projets.

Fort de 15 ans d’expériences dans la banque d’affaires (Groupe Suez, CDC Ixis, notamment), Pape Massamba Sall a été nommé directeur pays de Citi Sénégal. Le nouveau responsable avait rejoint l’établissement, en 2008, pour en diriger le département Marketing des produits de Trésorerie, en Afrique de l’Ouest et du centre. Pape Massamba Sall est titulaire d’un DESS en Finance et contrôle des risques de marchés de l’université Lumière – Lyon II. Un Marocain remplace un autre, à la direction de la Banque Atlantique Sénégal. Mostafa Dafir, un ancien de la banque, remplace Younès Oujenha. Le nouveau patron de la filiale sénégalaise de Banque Centrale Populaire est un ancien dirigeant de la Banque Populaire Mauritanie et de la Banque Populaire Guinée. Cette nomination intervient alors que la Banque Atlantique Sénégal vient de signer un accord de partenariat avec Atlantic Asset Management (AAM) et Atlantic Finance (AFIN) pour offrir un guichet de commercialisation de produits financiers, étoffant ainsi son offre auprès de sa clientèle. Vera Songwe devient Secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA), en remplacement de Carlos Lopes. La nouvelle responsable était directrice du bureau Afrique de l’Ouest et centrale de la Société financière internationale (IFC), institution de la Banque mondiale. De facto, elle prend le rang de Secrétaire générale adjointe de l’ONU. L’économiste camerounaise a effectué l’essentiel de sa carrière – depuis 1998 – à la Banque mondiale. Vera Songwe siège au conseil d’administration de la Fondation Tony Elumelu. Elle est aussi membre de l’African Leadership Network (ALN) et analyste à la Brookings Institution. Le président du Rwanda, Paul Kagame, l’avait intégrée dans une équipe de neuf spécialistes chargée de réfléchir au devenir de l’Union africaine.

AGENDA Les assemblées annuelles 2017 du Groupe de la BAD (Banque africaine de développement) se tiendront du 22 au 25 mai à Ahmedabad, en Inde. Ces assemblées permettront d’accroître la visibilité de l’organisation sur la scène internationale. Outre le Conseil des gouverneurs (54 membres régionaux et 26 membres non régionaux), l’événement réunira des milliers de délégués et de participants. Autour du thème « Transformer l’agriculture pour créer de la richesse en Afrique ». En marge des assemblées, seront remis, pour la 11e fois, les Trophées African Banker, qui récompensent l’excellence en matière de Banque centrale, de banque d’affaires et d’investissement, de banque commerciale. La cérémonie se déroulera le 23 mai dans les salons de l’hôtel Hyatt Regency d’Ahmedabad. Plus d’informations sur les assemblées de la BAD : www.afdb.org Sur les Trophées African Banker : http://ic-events.net L’événement se veut le premier rendez-vous « B to B » d’Afrique francophone : les 15 et 16 mai à Dakar, se déroulera le Forum bancaire africain, destiné à trouver « des solutions concrètes » aux principales problématiques : bancarisation, financement des PME, gouvernance, gestion du risque, réglementation, inclusion financière, consolidation du secteur… Ses organisateurs attendent 300 participants venus d’une trentaine de pays. Renseignements et inscriptions : Loubna Rais ; lrais@i-conferences.org En 2018, le Maroc, représenté par le fonds souverain d’investissement Ithmar Capital, accueillera, pour la première fois en Afrique, le sommet annuel du groupement de co-investissement pour les fonds souverains, stratégiques et de pension (CROSAPF). Par ailleurs, le Gabon a été choisi pour accueillir la quatrième édition du Forum annuel des fonds souverains des États membres de la BID, qui se tiendra courant 2018. En collaboration étroite avec Skema Business School, le Club des dirigeants des banques et établissements de crédit d’Afrique organise du 5 au 13 juillet la première université d’été des banques africaines à Paris sur le thème « Quelles stratégies pour un management efficace de la banque africaine ». Cette formation est destinée aux cadres supérieurs des banques et institutions de microfinance et bénéficie, entre autres, des parrainages de l’OIF, de Paris Europlace, de la Fondation France-Afrique et de la Sfaf (Société francaise des analystes financiers). Le traditionnel forum d’été se tiendra, à l’invitation du groupe de la Mauritius Commercial Bank, première banque de l’Océan indien, à Port-Louis, du 20 au 23 juillet 2017 À l’occasion de son assemblée générale statutaire, les journées annuelles se tiendront à Dakar début février 2018. n


BRÈVES

AFRICAN BANKER

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BRÈVES INTERNATIONAL

AFRIQUE DU NORD RÉGIONAL

ORANGE MONEY DANS LES STATIONS-SERVICE SHELL Vivo Energy, titulaire de la franchise Shell en Afrique, et Orange ont signé un partenariat pour une collaboration panafricaine couvrant neuf pays (Botswana, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Île Maurice, Madagascar, Mali, Sénégal, Tunisie) où les deux partenaires sont présents et où Orange Money est disponible. Ce partenariat permet aux clients d’Orange Money de payer, déposer et retirer de l’argent de leur compte Orange Money dans plus de 1 000 stations-service et boutiques Shell gérées par Vivo Energy. Déjà disponible au Mali, en Côte d’Ivoire et à Madagascar, le service sera étendu en 2017 aux autres pays.

OLEA, NOUVEAU COURTIER D’ASSURANCES PANAFRICAIN Spécialisés dans les métiers du courtage d’assurances en Afrique, Olivier Dubois et Olivier Canuel ont créé en janvier 2017 leur société Olea, en partenariat avec le groupe français SIACI Saint Honoré, actionnaire de référence. Déjà opérationnelle en Côte d’Ivoire et au Bénin, à travers la reprise des activités d’Afrikassur, créée par SIACI Saint Honoré et Théorème, Olea a engagé une phase active de déploiement. « Notre volonté est de devenir très vite un groupe panafricain de référence disposant rapidement d’un réseau de filiales intégrées dans plus d’une vingtaine de pays et offrant une qualité de service caractérisée par la technicité, la proximité et la réactivité », souligne Olivier Dubois. Olea se concentre dans un premier temps sur les métiers du courtage direct, le servicing auprès de courtiers non implantés sur le continent et le courtage de réassurance à l’international.

Un réseau pour la recherche économique L’économiste et professeur à la Skema Business School française, Dhafer Saïdane a été reçu le 6 mars à Rabat par le secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe (UMA), Taïeb Baccouche, ministre des Affaires étrangères dans le précédent gouvernement tunisien. L’entretien a porté sur le lancement d’un Réseau pour la recherche économique au Maghreb (REM), un réseau de recherche inter-universitaire maghrébin qui bénéficie de l’appui du Bureau de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies – Afrique du Nord et vise à bénéficier de l’appui de l’UMA, de l’Union maghrébine des employeurs (UME) et de l’Union des banques maghrébines (UBM). Ce réseau, que Dhafer Saïdane va codiriger, aspire à mettre en relation l’élite académique de la région et fédérer les efforts pour une réflexion plus approfondie sur la question de l’intégration régionale maghrébine. Il vise des échanges entre universités et laboratoires de recherche maghrébins et mondiaux. Avec l’université d’été des banquiers africains qui ouvre ses portes le 5 juillet 2017, dont le professeur Saïdane est le directeur scientifique, ce réseau de recherche universitaire en Afrique du Nord confirme la légitimité de Skema Business School et la reconnaissance de la qualité de son expertise sur les problématiques qui concernent aujourd’hui l’Afrique.

ALGÉRIE

LA BEA LANCE UNE SOLUTION INFORMATIQUE La Banque extérieure d’Algérie (BEA) a lancé un projet destiné à réduire les délais de traitement des dossiers de crédits. La BEA a retenu sur appel d’offres fin mars 2016 le pro-logiciel SAB AT pour son nouveau système d’information, qui sera mis en œuvre dans un délai de 18 mois, pour un coût total de 5,6 millions d’euros. Une formation sera assurée à l’école de la BEA (Alger), pour généralisation à toutes les agences de la BEA au niveau national. Selon le directeur général de la BEA, Brahim Semid, il s’agit d’un investissement lourd, mais les retombées seront importantes, notamment sur la réduction des délais de traitement des dossiers des clients, le télépaiement, le banking à domicile et en temps réel… La Banque de développement local (BDL) avait déjà choisi en 2014 le système SAB AT.

PAIEMENT ÉLECTRONIQUE AVEC LA BANQUE NATIONALE La Banque nationale d’Algérie (BNA) et la Société nationale de l’électricité et du gaz (Sonelgaz) ont signé une convention cadre fixant les conditions de partenariat en vue de la mise en place de moyens de paiement électroniques en faveur des citoyens abonnés du Groupe Sonelgaz. Ce partenariat offrira la possibilité à tous les abonnés du groupe de régler leurs factures d’électricité et du gaz en utilisant leur carte interbancaire « CIB » par l’Internet via les quatre sites web des sociétés de distribution ou via les terminaux de paiement électronique mis à leur disposition au niveau des guichets des agences Sonelgaz à travers le territoire national. « La mise en œuvre de cette convention, eu égard au volume important des transactions escompté, donnera un nouvel élan et une large dimension au paiement électronique en Algérie », soulignent les partenaires. Cette opération vient s’ajouter à d’autres actions similaires des banques de la place avec d’autres grands facturiers, tels qu’Algérie Télécom, Air Algérie, Mobilis, la Société des eaux et d’assainissement d’Alger, permettant aux citoyens de régler leurs factures, abonnements et autres prestations à travers ces mêmes moyens de paiement modernes.


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BRÈVES

AFRICAN BANKER

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BRÈVES AFRIQUE DU NORD

L’UE SOUTIENT LES ÉNERGIES RENOUVELABLES À l’occasion de la réunion à haut niveau du Conseil d’association UE-Algérie le 13 mars à Bruxelles, l’Union européenne et l’Algérie ont signé une série de projets, pour un montant de 40 millions d’euros, afin d’aider l’Algérie à diversifier son économie et à améliorer le climat des affaires. Le train de mesures se compose de trois programmes spécifiques : le « programme d’aide au développement des énergies renouvelables et de soutien à la promotion de l’efficacité énergétique en Algérie » (10 millions d’euros) ; le « programme de réforme des finances publiques » (10 millions) ; le « programme d’appui à la mise en œuvre de l’accord d’association » (20 millions). Depuis 2011, l’UE a fourni à l’Algérie une assistance financière totalisant 273,3 millions d’euros. MAROC

APPUI DE LA BEI À L’ECO-CAMPUS DE L’UEMF La Banque européenne d’investissement (BEI) a accordé un financement de 70 millions $ à l’université euro-méditerranéenne de Fès pour la construction d’un eco-campus, doté d’installations et équipements de recherche, infrastructures d’enseignement et de sport, et de résidence étudiants. Le projet est développé avec plusieurs partenaires académiques afin d’offrir des formations aux normes européennes, des diplômés certifiés sur le marché européen, de conduire des recherches de haut niveau, et de créer des ponts culturels et économiques entre les deux rives de la Méditerranée. Le coût total du projet est évalué à 147 millions d’euros. L’UEMF se compose de deux pôles : • le Pôle Ingénierie et Architecture (70 % des étudiants) comprenant : l’INSA Euro-Méditerranée ; l’École Euromed d’architecture de design et d’urbanisme ; et la Faculté Euromed de génie. • le Pôle SHS constitué de : la Faculté Euromed des sciences humaines et sociales ; l’Institut de science politique ; l’Institut Euromed des études avancées en Sciences économiques et Management.

LA BM APPUIE LES PROGRAMMES SOCIAUX La Banque mondiale a approuvé des financements d’un montant total de 150 millions $ dans le domaine de la modernisation du système d’identification nationale et en matière d’aide aux start-up innovantes et de promotion de la création d’emplois. Avec une enveloppe de 100 millions $, le Projet de développement des systèmes d’identification et de ciblage pour la protection sociale financera la mise en place de deux registres : un registre national de la population qui conférera à chaque individu un numéro d’identification unique grâce auquel les procédures de vérification de l’identité seront facilitées, et un registre social qui rassemblera des informations sur la situation socioéconomique des ménages. Ce projet, qui se traduira par des économies estimées à plus de 30 millions $ par an, sera mis en œuvre par le ministère de l’Intérieur sur une période de cinq ans. Les décaissements seront subordonnés à la réalisation des

objectifs convenus. « Grâce au programme, environ 9,3 millions de Marocains issus des couches les plus défavorisées accéderont plus facilement aux programmes de protection sociale. En se dotant d’un système d’identification mieux conçu et administré plus efficacement, le Maroc sera en mesure de mettre en œuvre des programmes sociaux mieux ciblés, avec des effets tangibles sur la population », considère Diego Angel Urdinola, économiste senior à la Banque mondiale et chef d’équipe du nouveau projet. L’autre projet approuvé consiste en une opération de 50 millions $ destinée à améliorer les possibilités de financement pour les start-up et PME innovantes. Il vise à pallier les insuffisances du marché en ce qui concerne l’offre de financements par capitaux propres pour les PME jeunes et innovantes. Il contribuera globalement à l’expansion d’un secteur privé innovant au Maroc en créant un marché du capitalrisque.

ATTIJARIWAFA CONFIRME SON INTERET À L’ÉCOSYSTÈME AUTOMOBILE Fidèle à son engagement d’accompagner la mise en œuvre du Plan d’accélération industrielle (PAI 2014-2020), Attijariwafa bank renforce son dispositif de soutien aux écosystèmes automobiles à travers l’organisation d’un événement en partenariat avec l’Association marocaine pour l’industrie et le commerce de l’automobile (AMICA). Organisé sous le thème « L’écosystème

automobile au Maroc : opportunités d’investissement dans une industrie en croissance », cette initiative confirme la volonté du groupe Attijariwafa de contribuer à structurer significativement les relations entre constructeurs automobiles et équipementiers locaux et étrangers, contribuant ainsi à améliorer le taux d’intégration local pour atteindre les 65 % visés en 2020. L’événement est marqué par la présence de personnalités nationales et internationales du secteur automobile, notamment les constructeurs Renault-Nissan et PeugeotCitröen, le fonds Avenir Automobile de Bpifrance ainsi qu’une délégation d’industriels étrangers venus à la rencontre de leurs homologues marocains.


BRÈVES

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AFRIQUE DU NORD

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AFRIQUE DE L’OUEST

TUNISIE

RÉGIONAL

DÉVELOPPEMENT DES RÉGIONS LES PLUS PAUVRES

LIGNE DE CRÉDIT DE L’AFD À L’UBCI

NOUVEAUX FINANCEMENTS DE LA BOAD

La Banque mondiale a approuvé une enveloppe de 100 millions $ pour le Projet de gestion intégrée des paysages dans les régions les moins développées, destiné à soutenir une gestion améliorée des forêts, pâturages naturels et terres agricoles dans le nord-ouest et le centre-ouest de la Tunisie, des régions qui concentrent près de la moitié des populations les plus pauvres du pays. On estime à 14 millions $ par an le coût de la déforestation et de la dégradation des forêts, et à 36 millions $ par an celui de la dégradation des pâturages naturels et du défrichement. Le ministère de l’Agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche sera chargé d’exécuter le projet. La valeur de leur production pourrait passer de 16 à 75 millions $, avec la création de quelque 25 000 emplois.

L’AFD (Agence française de développement) et l’Union bancaire pour le commerce et l’industrie (UBCI), filiale tunisienne de BNP Paribas, ont signé une ligne de crédit de 15 millions d’euros. La ligne de crédit Sunref, le « label finance vert » de l’AFD, a vocation à soutenir l’UBCI dans ses activités de prêteur à moyen et long terme en faveur d’investissements par des entreprises tunisiennes dans les secteurs de maîtrise de l’énergie, d’efficacité énergétique, de valorisation des déchets et de réduction des pollutions atmosphériques, hydriques et solides. Pour Gilles Chausse, directeur d’AFD Tunisie, ce prêt s’inscrit dans le cadre des engagements pris par l’AFD lors de la conférence Tunisia 2020 de consacrer 200 millions d’euros au soutien de la Tunisie et notamment des acteurs privés tunisiens. Selon Pierre Bérégovoy, directeur général d’UBCI, ce type d’opérations s’inscrit dans le cadre d’une politique de partenariats solides entre l’UBCI et les organismes internationaux qui soutiennent le développement de l’économie tunisienne.

Le conseil d’administration de la BOAD (Banque ouest-africaine de développement), réuni le 22 mars à Dakar, a approuvé 12 nouveaux prêts pour un montant de 127,85 milliards de F.CFA (195 millions d’euros), en faveur des projets suivants : • 14,7 milliards de F.CFA pour l’électrification de 14 localités à partir des postes de transformation du réseau d’interconnexion 225 kV de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG), en Guinée-Bissau • 5 milliards de F.CFA pour l’aménagement de 3 308 ha des casiers I et II dans la plaine de San-Est (Mali) • 10 milliards de F.CFA pour le renforcement de la résilience de l’agriculture face aux changements climatiques à travers des techniques d’irrigation (Niger) • 15 milliards de F.CFA pour l’aménagement de la route BagarouaIlléla (107 km) et de la bretelle PK10 - Dan Dadji - Dan Gona (27 km) (Niger) et autres projets routiers • 7 milliards de F.CFA pour l’implantation d’un hôtel 5 étoiles « Bravia Hotel Niamey » par la société Hôtel Royal Continental (HRC) à Niamey (Niger) • 11 milliards de F.CFA pour l’aménagement des terres agricoles de la plaine de l’Oti : zones de Sadori, Fare et Koukombou dans la Préfecture de l’Oti, et zones de Nali et Koulifiekou dans la Préfecture de Dankpen (Togo) • 16,6 milliards de F.CFA pour la réhabilitation de la route Lomé-Cotonou (Phase 2) et protection côtière (Togo). Le conseil d’administration a également autorisé : • Un prêt subordonné et une ligne de refinancement (montant cumulé : 20 milliards de F.CFA) en faveur d’Orabank Côte d’Ivoire (Orabank CI) • Un prêt subordonné et une ligne de refinancement (montant cumulé : 15 milliards de F.CFA) en faveur de NSIA Banque Côte d’Ivoire (NSIA Banque CI) • Une ligne de refinancement en faveur de la Banque nationale pour le développement économique (BNDE, Sénégal). Montant : 6,5 milliards de F.CFA ; • La prise de participation de la BOAD au capital social de la banque Outarde (Sénégal). Montant : 2 milliards de F.CFA ; • Un prêt à court terme en faveur de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) pour le financement partiel de la campagne cotonnière au Mali. Montant du prêt : 5,05 milliards de F.CFA.

L’IFC investira 300 millions $ par an Mouayed Makhlouf (photo), directeur de la Société financière internationale (IFC) pour la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, a participé en Tunisie à des séances de travail avec le ministre de la Formation professionnelle et de l’emploi, le ministre du Développement, de l’investissement et de la coopération internationale, et le ministre de l’Industrie et du commerce. Il a également rencontré des dirigeants d’entreprises pour discuter des programmes et modalités de soutien de l’IFC. Mouayed Makhlouf a annoncé qu’IFC prévoit d’investir 300 millions $ chaque année pour soutenir le secteur privé tunisien.

ierre Bérégovoy, directeur général d’UBCI et Gilles Chausse, directeur d’AFD Tunisie


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BRÈVES

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BRÈVES AFRIQUE DE L’OUEST CÔTE D’IVOIRE

APPUI DE L’IFC AU FINANCEMENT DE L’HABITAT La Société financière internationale (IFC) a signé un accord de prise de participation avec la Caisse régionale de refinancement hypothécaire de l’Uemoa (CRRH-Uemoa). La CRRH-Uemoa est une initiative régionale qui œuvre en faveur d’un meilleur financement de l’habitat dans l’espace Uemoa. Son actionnariat comprend 54 banques commerciales de l’Uemoa (70,3 %), la BOAD (13,1 %), la Banque d’investissement et de développement de la Cedeao (BIDC) (8,7 %), et Shelter Afrique, une institution dédiée à la promotion et au financement de l’habitat en Afrique (8 %). Selon Bassary Touré, vice-président de la BOAD, « en prenant une participation de 1,25 milliard de F.CFA au capital de la CRRHUemoa, la SFI devient, après la BOAD, le deuxième actionnaire institutionnel ». L’Uemoa fait face à un déficit de logements important, estimé à environ 3,5 millions d’unités. Ce déficit pourrait augmenter, vu les taux de croissance de la population et de l’urbanisation estimés à 2,5 % et 3,5 %. En apportant son appui à la CRRH-Uemoa, l’IFC contribuera à l’expansion du marché du logement dans la sous-région, en facilitant l’accès au financement de l’habitat, en favorisant les réformes et en développant l’expertise locale. Outre sa prise de participation, l’IFC accordera une facilité de crédit pouvant aller jusqu’à 50 millions $.

PROJETS DIVERSIFIÉS AVEC LA CHINE À l’occasion de la troisième session de la Commission mixte de coopération économique Chine-Côte d’Ivoire, le 27 mars 2017 à Abidjan, Marcel Amon-Tanoh (photo), ministre ivoirien des Affaires étrangères, et Qian Keming, vice-ministre du Commerce de la République populaire de Chine, ont analysé de nouveaux projets et convenus que ceux-ci soient présentés par ordre de priorité pour permettre à la Chine de les étudier avec diligence. Dans le domaine agricole, la partie ivoirienne a insisté sur la nécessité d’atteindre l’autosuffisance en riz avec le concours de la Chine. Elle souhaite un appui plus ferme dans la formation des acteurs du domaine ainsi que la mise à disposition de semence à très haut rendement.

« La Chine est aujourd’hui parmi les premiers bailleurs de fonds en Côte d’Ivoire », a commenté Marcel Amon-Tanoh, soulignant que « les engagements financiers de la Chine sont en nette progression » avec notamment la construction prochaine d’un Stade olympique à Abidjan, pour un montant de 67 milliards de F.CFA, l’extension du Port autonome d’Abidjan, avec un concours financier de 400 milliards de F.CFA, le projet d’extension et de réhabilitations du réseau électrique de Côte d’Ivoire, pour un montant d’environ 400 milliards de F.CFA, la construction d’un lycée d’excellence à Grand-Bassam, pour un montant de 13 milliards de F.CFA, et la construction du barrage de Soubré, pour plus de 350 milliards de F.CFA…

PLUSIEURS FINANCEMENTS DU MAROCAIN BCP Mohamed Karim Mounir, directeur général en charge de la Banque de financement et d’investissement de la Banque centrale populaire (BCP) marocaine, a signé le 16 mars à Abidjan, une convention avec l’État ivoirien. Cet accord porte sur un financement de 66,7 milliards de F.CFA (101,7 millions d’euros), destiné à la modernisation des infrastructures routières, en l’occurrence le renforcement des axes Gagnoa-Yabayo (79 km) et Agboville-Thomasset (45 km). Deux autres annonces importantes ont été faites à cette occasion. La première concerne l’entrée du fonds Development Partners International (DPI) dans le tour de table d’Atlantic Business International (ABI). Ce capital-investisseur britannique va ainsi injecter 100 millions $ dans le capital

d’ABI, une opération qui reconfigurera l’actionnariat de cette holding comme suit : Groupe BCP 68,3 %, DPI 20,2 % et Atlantic Financial Group (AFG) (Gibraltar) 11,5 %. La seconde annonce est relative à une ligne de financement Mourabaha de 40 millions d’euros, qui sera mobilisée en faveur de la holding ABI par International Islamic Trade Finance Corporation (ITFC), filiale de la Banque islamique de développement (BID). Groupe BCP, par le biais de ses filiales ivoiriennes Atlantique Finance et Banque Atlantique, s’engage en tant que chef de file à mobiliser les fonds pour le projet de bitumage de l’axe Kokonou-Apprompronou et de renforcement de l’axe Yamoussoukro-Bouaflé-Daloa, pour un montant de 108,4 milliards de F.CFA (165,3 millions d’euros).


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AFRIQUE DE L’OUEST BÉNIN

PROGRAMME TRIENNAL DE 150 MILLIONS $ AVEC LE FMI Norbert Toé, conduisant une délégation du FMI, et le ministre de l’Économie et des finances, Romuald Wadagni (photo), ont approuvé un programme triennal appuyé par un accord au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) d’un montant de 150,4 millions $, soit environ 93 milliards de F.CFA. Le programme a pour principaux objectifs de créer plus de marge budgétaire, de recentrer les politiques sur la croissance durable et inclusive et d’améliorer le climat des affaires. Le Bénin pourra miser sur une croissance soutenue susceptible d’aider à réduire la pauvreté et permettre au pays de faire face au besoin de financement de sa balance de paiements. « Ce n’est nullement un programme d’austérité mis en œuvre par le FMI pour le compte du Bénin », a souligné Karim Bharoumi, représentant résident du FMI. BURKINA FASO

AFREXIMBANK SOUTIENT LE PNDES Le président Roch Marc Christian Kaboré a reçu le 14 février une délégation conduite par le PDG de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), Okey Oramah. Celui-ci a confié avoir « approfondi les discussions concernant le Plan national de développement économique et social (PNDES) de 26 milliards $ et auquel la banque va contribuer à hauteur de 1,4 milliard $ ». Les échanges ont aussi porté sur le développement des industries, sur l’énergie solaire, sur le développement du chemin de fer et en particulier « un chemin de fer qui va connecter le Burkina Faso à d’autres pays de la sous-région ». Enfin, le PDG d’Afreximbank a évoqué le financement du commerce, la spécialité de la banque : « Il s’agira de voir comment nous pouvons aider le Burkina à continuer d’importer certaines matières premières clés pour son développement. »

LA BIDC SOUTIENT LE PNDES

Le président de la Banque d’investissement et de développement de la Cedeao (BIDC), Bashir Mamman Ifo (photo), a été reçu le 17 février par le président Roch Marc Christian Kaboré. La BIDC a déjà financé une vingtaine de projets au Burkina Faso, dont 11 pour le public pour un montant global de près de 100 milliards de F.CFA (152 millions d’euros). « Nous sommes engagés pour le PNDES où nous avons pris la résolution de mettre 200 millions $ dans les projets », a indiqué le président de la BIDC. GUINÉE

FINANCEMENT DE LA BID POUR DEUX ROUTES Le ministre de la Planification et de la coopération internationale, Kanny Diallo, et le président de la BID (Banque islamique de développement), Bandar Hajjar, ont signé un accord de financement de 210 millions $. Cette enveloppe est destinée à la construction de deux routes régionales d’intégration : DabolaKouroussa et Guékédou-KissoudougouKondembradou. Ces deux axes faciliteront les échanges avec les pays voisins : Mali, Côte d’Ivoire, Sierra Leone et Liberia.

LE SYSTÈME DES NATIONS UNIES OCTROIE 66 MILLIONS $ Le Plan de travail annuel (PTA) entre le ministère du Plan et de la coopération et les quatre agences des Nations unies basées en Guinée, le PNUD, l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et le Programme alimentaire mondial (PAM), a été signé le 15 février à Conakry par Séraphine Wakana, représentante du Système des Nations unies (SNU) en Guinée et Mama Kany Diallo, ministre du Plan et de la coopération. Le SNU Guinée débloquera 66 millions $ en faveur de la Guinée. L’appui à la bonne gouvernance et la consolidation de la paix bénéficie de 9,7 millions $. La promotion de la croissance inclusive et du développement durable, ainsi que l’appui au développement agricole, reçoivent 14,3 millions $. Les services sociaux de base, la santé maternelle et infantile, l’éducation de base, l’accès à l’eau et l’hygiène sont financés à hauteur de 39,7 millions $. La coordination intersectorielle dans la mise en œuvre du programme obtient 2,4 millions $. MALI

RENFORCEMENT DE LA SÉCURITÉ AVEC L’UE La délégation de l’Union européenne au Mali a annoncé le lancement du Programme d’appui au renforcement de la sécurité dans les régions de Mopti et Gao (Parsec). Le projet est financé à hauteur de 29 millions d’euros, soit plus de 19 milliards de F.CFA, par l’UE à travers le Fonds fiduciaire d’urgence en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées en Afrique, mis en place lors du Sommet de la Valette en novembre 2015. L’ambassadeur de l’UE, Alain Holleville, s’est « réjoui du lancement du Parsec qui est l’un des premiers projets sécuritaires financés par le Fonds fiduciaire d’urgence… Ce projet pilote interviendra en complémentarité avec d’autres projets axés sur la restauration de la confiance entre les populations et les forces de sécurité et l’amélioration de l’accès aux services socio-économiques de base dans le centre et le nord du Mali ».


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BRÈVES AFRIQUE DE L’OUEST SÉNÉGAL

APPUI DE LA CHINE À LA SANTÉ

IMPORTANTS FINANCEMENTS DE TRAVAUX

Au terme de la commission mixte mauritano-chinoise de coopération économique et commerciale, le ministre de l’Économie et des finances, Moctar Ould Diay, et le vice-ministre chinois du Commence, Kian Kmenk, ont signé le 24 mars à Nouakchott un accord de subvention de 200 millions de yuans (27,3 millions d’euros) destinée à financer plusieurs projets, dont la lutte contre les maladies contagieuses et équatoriales et la réhabilitation d’un grand hôpital à Nouakchott. Moctar Ould Diay a indiqué qu’une banque chinoise mène actuellement une évaluation du projet de port de pêche situé à 28 km au sud de Nouakchott, et annoncé le lancement imminent des travaux de réhabilitation du Complexe olympique de Nouakchott.

Le chef de l’État Macky Sall a présidé, les 7 et 9 mars, le lancement des travaux du Projet de réhabilitation de la route nationale 2 (RN 2) et de désenclavement de l’île à Morphil respectivement à Demeth et Ourossogui. Ce projet de près de 237 milliards de F.CFA (361 millions d’euros), avec une contribution de la BAD à hauteur de 80 milliards de F.CFA (soit 33 % du coût total) est cofinancé par la Banque islamique de développement (18 %), le Fonds de l’OPEP (3 %), le Fonds d’Abu Dhabi (3 %) et l’État sénégalais (43 %). Le projet consiste principalement : à la réhabilitation sur 337 km, de la Nationale 2, une route permettant l’interconnexion entre le corridor Dakar-Bamako par le nord et la route Eurafricaine (DakarNouakchott-Tanger-Madrid).

NIGER

PLUSIEURS ACCORDS SIGNÉS AVEC LA FRANCE À l’occasion de la visite en France du Premier ministre, Brigi Rafini, plusieurs accords de coopération ont été signés le 7 février, dont le « Cadre général de coopération entre la France et le Niger (2017-2021) » avec le Premier ministre français, Bernard Cazeneuve. Le ministre des Finances, Massoudou Hassoumi, et Philippe Bauduin, directeur général adjoint de l’AFD, ont signé deux autres accords pour un montant de 60 millions d’euros.

Une convention de financement de 10 millions d’euros est destinée à un projet d’insertion sociale et professionnelle des jeunes dans la région de Diffa. L’AFD a également signé un protocole d’accord confirmant son engagement à cofinancer la centrale hydroélectrique de Kandadji pour 50 millions d’euros en prêt. Le Programme « Kandadji », cofinancé pour environ 1 milliard $ par de nombreux bailleurs et lancé depuis 2008, est considéré comme prioritaire et vise : la construction d’un barrage multi-usages, sur le fleuve Niger ; la construction d’une centrale hydroélectrique de 130 MW ; la construction d’une ligne haute tension d’évacuation de 132 kV ; l’aménagement de terres agricoles pour l’irrigation. L’AFD contribue à la réalisation du programme pour un montant de 89 millions d’euros.

APPUIS DIVERSIFIÉS DE L’AFD À l’occasion de sa première visite au Sénégal comme directeur général adjoint de l’AFD, fin février, Philippe Bauduin (photo) s’est rendu à l’autoroute Dakar-Diamniadio, sur le tracé du futur Train express régional (TER), soutenu par l’AFD à hauteur de 100 millions d’euros, ainsi que sur le site du nouvel aéroport international Blaise-Diagne (70 millions d’euros). Un entretien avec le ministre des Infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement, Mansour Elimane Kane, a permis d’évoquer l’implication souhaitée de l’AFD dans la restructuration des transports urbains du Grand Dakar après la création des deux axes structurants que sont le BRT (Bus Rapid Transit) et le TER. Financés sur subvention de l’AFD, à hauteur de 16 milliards de F.CFA, les projets PASME visent à renforcer le système de santé public. D’autre part, le directeur général de la Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal (CNCAS), Malick Ndiaye, a annoncé : « Nous allons conclure avec notre partenaire, l’AFD, un accord sur une ligne de crédit de 15 millions d’euros (environ 10 milliards de F.CFA) sur 15 ans et un différé de cinq ans, pour financer les investissements dans l’agriculture. »

Photo © Goulard-AFD

MAURITANIE


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AFRIQUE DE L’OUEST

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Soutien de l’IFC à la filière coton

La BAD a accordé le 29 mars un prêt de 127,6 millions $ en faveur du programme de modernisation des villes « Promovilles », que les autorités sénégalaises ont lancé pour accompagner la croissance des villes moyennes du pays. Plus de 2 millions de personnes sont concernées. Ce financement de la BAD, dont l’accord a été signé mi-avril à Dakar, est destiné à la première phase du programme, Promovilles-1, qui consiste à doter 13 communes des infrastructures de base, en réhabilitant et en construisant près de 78 km de voiries munies des installations requises pour l’assainissement et l’éclairage public.

Le vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique, Makhtar Diop (photo), a effectué sa première visite de travail au Togo du 5 au 6 avril. De nouveaux projets ont été approuvés en 2017 pour apporter un financement additionnel au secteur de l’agriculture (10 millions $), et pour financer de nouveaux projets pour le développement communautaire et la protection sociale (29 millions  $) et promouvoir l’employabilité des jeunes en milieux défavorisés (15 millions $). Le Groupe de la Banque mondiale finalise sa nouvelle stratégie pour le Togo, qui sera présentée à son conseil d’administration avant la fin juin 2017.

RD CONGO

FINANCEMENT ADDITIONNEL DE LA BM POUR L’AGRICULTURE La Banque mondiale a approuvé le 22 mars un crédit additionnel de 75 millions $ pour le Projet d’appui à la réhabilitation et la relance du secteur agricole en RD Congo, afin de renforcer la productivité et améliorer la commercialisation des récoltes et des produits de l’élevage dans les zones d’intervention. « Ce financement aura des retombées économiques directes pour plus de 185 000 ménages agricoles ainsi qu’un certain nombre d’autres acteurs du secteur », estime Nora Kaoues, chef d’équipe du projet à la Banque mondiale. GABON

DES FINANCEMENTS POUR LES TÉLÉCOMS ET LE TRANSGABONAIS

TOGO

NOUVEAUX PROJETS AVEC LA BANQUE MONDIALE

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AFRIQUE CENTRALE CAMEROUN

LE PROGRAMME « PROMOVILLES » SOUTENU PAR LA BAD

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L’International Finance Corporation (IFC) a signé le 27 mars à Douala un accord d’investissement de 15,5 millions d’euros avec la Standard Chartered Bank Cameroun. Cet investissement fait partie d’un crédit d’un an de 31 millions d’euros pour le financement préalable des exportations, accordé par la SCBC à la Société de développement du coton (Sodecoton). Ce crédit servira à financer la campagne cotonnière de la Sodecoton, notamment l’achat de graines de coton auprès des producteurs, l’égrenage par la Sodecoton et le transport de balles de coton jusqu’au port de Douala, d’où elles sont exportées vers les marchés internationaux. Selon Mehita Sylla, représentante résidente d’IFC pour la région Afrique centrale, « le secteur du coton est le principal pourvoyeur d’emplois au nord du Cameroun, et fournit des revenus à environ 3 millions de Camerounais ».

Le gouvernement a approuvé deux projets d’ordonnances autorisant l’État à contracter des emprunts auprès de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), dont l’un de 51,5 millions d’euros (33,8 milliards de F.CFA) et l’autre de 20,2 millions d’euros (13,3 milliards de F.CFA). Ces deux emprunts soit 71,7 millions d’euros (47 milliards de F.CFA) sont destinés au financement du projet e-Gabon et du projet CAB4 (Central African Backbone). Un troisième emprunt autorisé auprès de l’AFD, d’un montant de 93 millions d’euros (61 milliards de F.CFA), financera le projet de réhabilitation du Transgabonais, exploité par la Setrag (Comilog).


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Donald Kaberuka Ancien président de la BAD

L’AFRIQUE A PLUS QUE JAMAIS BESOIN D’INTÉGRATION Donald Kaberuka, ancien président de la BAD, considère qu’il faut continuer à croire au développement de l’Afrique et à accélérer son intégration. Propos recueillis par Christine Holzbauer

Êtes-vous inquiet de la montée des isolationnismes dans le monde, notamment aux États-Unis ? Évidemment, nous ne pouvons qu’être inquiets face à ce qui ressemble à un retour de la situation des années 1930, au cours desquelles on avait assisté à un fort repli des États-Unis sur eux-mêmes. Pour l’Afrique, qui ne représente que 2 % du commerce mondial, cela veut dire qu’il faut accélérer l’intégration régionale et le commerce interafricain. De surcroît, le monde n’a jamais connu autant de chocs, qu’ils soient géopolitiques, économiques, migratoires, climatiques, etc. C’est donc à une gestion de la globalisation à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés et il ne faudrait pas que l’Afrique en soit exclue ou bien en fasse, seule, les frais. Il n’y a pas lieu, en revanche, de sombrer dans l’afro-pessimisme distillé par les médias. Au cours des vingt dernières années, un groupe de pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, le Rwanda, le Kenya, ont connu une croissance rapide, mais très volatile à cause des fluctuations sur les marchés mondiaux des denrées de base qu’ils exportent. Certes, les barrières tarifaires ont considérablement baissé, mais les résultats restent mitigés. Pourquoi ? Comment surmonter ces obstacles au développement des échanges et atteindre, ainsi, une croissance pérenne ? Ces questions sont au cœur de la réflexion que nous menons sur le leadership de la gouvernance en Afrique… Vous parlez d’une meilleure intégration à l’échelle du continent… Mais il vous a fallu plus de quatorze heures pour aller de Kigali à Dakar ! Oui, c’est le grand paradoxe de notre situation dû, sans doute, à la colonisation. Un accord de libéralisation du ciel africain a pourtant été signé par les chefs d’État africains en 1999, pour faire suite à la déclaration de Yamoussoukro de créer un espace aérien unique, mais il n’a malheureusement jamais été mis en œuvre. Non seulement il est difficile de voyager à l’intérieur du continent, mais cela coûte extrêmement cher, 30 % de plus que dans le reste du monde.

N’y a-t-il pas là un problème de leadership qui perdure au sein de nos pays ? Il ne faut pas oublier que notre continent a souffert dans les années 1960 et 1970 des modèles de gestion économique importés de l’extérieur. En 1989, avec la chute du communisme, on a voulu expérimenter l’approche néolibérale, puis il y a eu la crise des subprimes et la chute de Lehman Brothers… Tous ces modèles occidentaux ne sont pas adaptés à l’Afrique. Il est grand temps de développer notre propre approche politique, en fonction de nos propres défis sociaux. On dit souvent que les nouvelles technologies risquent de priver l’Afrique des emplois dont ses jeunes ont si cruellement besoin. C’est tout le contraire qui est en train de se produire ! Les TIC vont créer de nouveaux emplois et nous devrions d’ailleurs être leader ou être en peloton de tête dans ce domaine avec des formations adaptées. Le gouverneur de la Banque centrale du Kenya me raconte souvent comment il paye sa facture d’hôtel avec son mobile partout où il va… Nous avons fait des pas de géant en Afrique en matière de nouvelles technologies et il ne tient qu’à nous d’en accomplir d’autres dans de nombreux domaines. Certes, mais si nous voulons créer des champions africains, ne serait-il pas temps d’ouvrir nos frontières et d’unifier nos monnaies ? On incrimine souvent la surévaluation de la monnaie de certains pays africains pour expliquer notre retard en matière économique. Mais pour que nos économies décollent, il nous faut d’abord parvenir à une masse critique de performances entrepreneuriales. Ce qu’il nous faut, c’est une coalition de vainqueurs, pas seulement de leaders ! Car la baisse des tarifs pour améliorer l’intégration régionale ne se décrète pas. Elle suppose l’adhésion préalable des milieux d’affaires qui ne veulent pas que ces baisses soient appliquées trop brutalement ! Cela dit, nous avons accompli des progrès remarquables en ce qui concerne le marché de l’assurance ou celui de la banque. Je pense également au système de roaming instauré entre le


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la croissance économique du continent. La population de 24 petits pays du continent représente à peine 10 % des Africains. Logiquement, leurs économies sont condamnées à se mettre ensemble.

Rwanda, le Gabon et le Kenya, ou bien aux avancées significatives dans certaines régions en matière d’intégration. Récemment, l’Éthiopie a décidé de travailler main dans la main avec Djibouti. Les deux pays viennent de terminer la construction d’un chemin de fer qui est l’un des plus modernes d’Afrique ; ils investissent également dans des projets électriques et portuaires communs. En Afrique de l’Ouest, la construction d’un corridor entre Lagos et Abidjan, qui ira jusqu’à Dakar, est également prometteuse. Je regrette seulement que nous n’ayons pas pu encore aboutir à la fusion de nos marchés boursiers… Une monnaie unique ne permettrait-elle pas d’accélérer ces progrès ? Oui, elle le pourrait à condition que divers préalables soient remplis, à commencer par le respect des critères de convergence et l’harmonisation de la gestion bancaire. Cela dit, une bonne coopération monétaire est toujours une excellente chose. Et l’Union africaine (UA) a beaucoup travaillé avec les États pour éviter des monnaies surévaluées. Tout cela n’a rien à voir avec les débats actuels sur l’opportunité ou non de conserver le franc CFA, ni non plus avec la mise en place de tarifs extérieurs communs… Pour ma part, plutôt que de parler de spécialisation par pays, je préfère réfléchir en termes de chaînes de valeurs. L’exemple de la fabrication d’Airbus m’a toujours fasciné. Ce projet fédérateur a pu voir le jour dans les années 1970 grâce à la répartition de la production dans différents pays européens. Beaucoup de projets industriels africains, surtout en Afrique de l’Ouest où l’intégration économique et monétaire est plus avancée, pourraient s’inspirer de ce modèle. Quant au dividende démographique, il est incontestable, puisque l’essentiel de la population africaine se concentre dans les sept grands pays qui sont les moteurs de

Vous avez longtemps incarné le leadership de la Banque africaine de développement qui est incontestablement un succès. Quelles leçons en avez-vous tirées sur les différences entre l’Afrique et le reste du monde ? Honnêtement, il n’y en a aucune ! Prenez la gestion de la crise de l’euro ou bien celle de la migration. Il s’agit de problèmes globaux à l’échelle mondiale qu’il faut traiter globalement. Et si on y ajoute les changements climatiques, on ne peut pas faire plus global… Cela dit, il y a des différences avec le reste du monde : en Afrique, on se rend volontiers à Paris, à Londres ou à New York, mais pas à Addis-Abeba ! Or, c’est bien là que l’on parle de la manière de résoudre nos problèmes africains. À nous, donc, de nous donner les moyens de confronter ces problèmes et de casser notre dépendance avec les anciens schémas de pensée. Personne ne peut nier l’existence des îlots d’excellence dans notre continent. À commencer par le type de leader que nous avons produit quand il s’agit d’un Nelson Mandela ! Justement, comment faire profiter l’Afrique de votre savoir-faire ? En 2005, nous avons radicalement changé notre manière de faire pour développer notre continent. Le sommet du G8 à Gleneagles en Écosse, avait d’ailleurs anticipé ces changements en créant une Commission pour l’Afrique. La BAD a accompagné toutes les mutations, que ce soit sur le plan des infrastructures, l’amélioration des prêts aux entreprises, les opérations transfrontalières, l’approfondissement des marchés ou l’accompagnement des pays sortant de conflits. J’ai notamment essayé de changer la donne en ce qui concerne le financement du Fonds de maintien de la paix de l’UA financé à 80 % par des pays hors du continent. Et nous avons aussi travaillé à une réforme de la Charte de l’UA, puisque le Rwanda a été chargé de cette mission. Quelles ont été vos principales recommandations pour financer l’UA ? Le budget de l’UA représente actuellement 240 millions de dollars pour 54 pays. Or, 60 % de ce budget émane de cinq pays à raison de 24 millions chacun, tandis que les autres pays contribuent chacun entre 1 et 2 millions. La Cedeao et l’Uemoa financent leur propre activité. En prélevant un petit pourcentage sur les échanges de chaque pays, nous parviendrons à un budget de 1,2 milliard $. Ce qui nous permettra d’être moins dépendants de l’extérieur et de mieux financer notre propre organisation panafricaine. n

Pour que nos économies décollent, il nous faut d’abord parvenir à une masse critique de performances entrepreneuriales. Ce qu’il nous faut, c’est une coalition de vainqueurs, pas seulement de leaders !

Interview de Donald Kaberuka durant le 4e sommet des dirigeants de compagnies d’assurances et de réassurances organisé début avril à Dakar par Continental Re.


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Alexandre Maymat Responsable de la région Afrique-Asie-Méditerranée, Société Générale

L’EXIGENCE DES AFRICAINS : TECHNICITÉ, QUALITÉ, SÉCURITÉ Implantée de longue date en Afrique, la Société Générale entend bénéficier de sa croissance. Sa stratégie : faire confiance aux équipes africaines pour diversifier les risques, appuyer les projets porteurs et innover, explique son représentant, Alexandre Maymat. Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Comment se porte aujourd’hui la Société Générale ? Elle va bien ! Nous avons accompli, ces dernières années, une révision approfondie de ses métiers et de sa stratégie, ainsi que l’adaptation de son bilan et de son dispositif à l’évolution des contraintes réglementaires. Ce travail intense, consécutif à la crise qui a commencé en 2008, a connu un nouveau développement en 2011. Aujourd’hui, la banque a restauré ses fondamentaux. Sa situation bilancielle est saine. Dans le cadre de sa stratégie 2014-2016, nous avons redéfini les métiers sur lesquels elle veut concentrer ses ressources et ses ambitions. Bien évidemment, l’Afrique fait partie aujourd’hui des priorités du groupe Société Générale, en matière de stratégie et de croissance. Concrètement, aujourd’hui, comment cette vision africaine se déploie-t-elle ? Sur plusieurs domaines : d’abord, nous avons ouvert deux nouvelles implantations, en 2015, au Togo et au Mozambique, qui viennent compléter l’un des dispositifs les plus étoffés de banque internationale en Afrique. Nous avons engagé 4 milliards d’euros de moyens supplémentaires pour favoriser le développement des crédits, en faveur de nos clients qui opèrent sur le continent africain. Enfin, nous développons une profonde stratégie d’investissements visant à professionnaliser notre dispositif africain. C’est-à-dire ? Cela consiste à apporter aux économies et aux entrepreneurs qui investissent en Afrique tout le savoir-faire accumulé depuis cinquante ans par une banque internationale comme la nôtre. À ce titre, nous avons organisé des coopérations systématiques avec les grandes lignes métiers du groupe, en matière de produits de marchés, de financements structurés, de cash management, de Trade Finance afin d’améliorer notre offre en Afrique et

l’aligner sur les standards internationaux. Nous investissons également dans de nouveaux modèles de distribution. Nous avons ainsi créé un « Lab de l’innovation » à Dakar, et nous avons multiplié les initiatives pour faire évoluer nos modèles de distribution bancaire de manière à pouvoir contribuer au mouvement de bancarisation en favorisant le rapprochement entre la banque et les citoyens africains. Comment jouez-vous votre carte de la différence par rapport à vos concurrents ? La Société Générale se caractérise en premier lieu par une présence ancienne en Afrique qui lui permet de disposer d’un réseau de banques africaines très bien implantées dans leurs territoires et d’y conserver des parts de marché très importantes en dépit de la concurrence panafricaine de ces dernières années. De plus, nous sommes une banque internationale, ce qui, à mon sens, implique trois promesses : d’abord une promesse de technicité, dans nos offres, dans nos approches, et dans notre compréhension des marchés. Ensuite, une promesse de qualité de services et de satisfaction des clients. Et, enfin, une promesse de sécurité. Nous souhaitons capitaliser sur cette double spécificité : des banques locales très implantées dans leurs territoires mais qui bénéficient aussi du savoir-faire d’un groupe international auquel elles sont rattachées. Cette stratégie est particulièrement importante face au retournement conjoncturel ; lequel fragilise les acteurs qui s’étaient développés très rapidement ces dernières années et qui doivent à présent se structurer ou se restructurer, dans un contexte où les besoins de nos clients sont chaque jour plus sophistiqués. Ce contexte est plutôt favorable pour une banque comme la nôtre, qui a une structure permettant depuis longtemps de développer des expertises, d’autant que la digitalisation, notamment à travers le mobile, constitue une révolution sur le


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continent africain. Nous devons accompagner cette révolution « à l’africaine », en utilisant des drivers proprement africains, mais tout en capitalisant sur la culture historique du groupe en matière d’innovation. Certes, mais l’univers bancaire africain est très concurrentiel… Notre discours aux Africains se fonde sur plusieurs promesses : d’abord, la promesse de sécurité qui est très importante. Dans un secteur bancaire qui se fragilise, la Société Générale dispose de liquidités et de fonds propres suffisants pour accompagner ses clients ou absorber les crises, comme celle qu’on a connue au Sénégal, ces dernières années. Ses équipes sont stables et accompagnent notre clientèle depuis longtemps, y compris dans des phases un peu compliquées. La sécurité, c’est aussi la conformité de nos processus : les contrôles et la lutte contre la fraude qui tendent à limiter nos risques opérationnels. C’est la sécurité informatique de nos systèmes qui permet d’assurer la stabilité des offres. Notre deuxième promesse porte sur la proximité. Aujourd’hui, l’un des grands freins à l’inclusion financière en Afrique est lié au fait que la banque est trop loin du client, parce qu’avec des modèles de distribution classique, elle n’a pas la capacité à avoir des réseaux suffisamment denses pour pénétrer les territoires africains là où sont ses clients. Nous sommes donc en train de construire une nouvelle forme de proximité avec des modèles alternatifs. Par exemple, les camions mobiles que nous sommes en train d’installer au Burkina Faso qui vont aller traiter des clients dans des villages, les jours de marché, là où les gens se réunissent, ou dans les écoles de fonctionnaires, pour ouvrir des comptes aux futurs fonctionnaires. Autre initiative, nous avons créé une banque alternative – récemment inaugurée en Côte d’Ivoire – qui s’appelle Yup, qui va être assise sur la création d’un porte-monnaie électronique pluri-opérateurs, et qui sera utilisable quel que soit l’opérateur téléphonique, quel que soit le type de téléphone. Ce portemonnaie électronique sera distribué par des agents de la banque au cœur des territoires africains. Notre objectif à trois ans est de passer, dans sept pays, avec Yup, de 1 million de clients et 300 agences aujourd’hui, à 2 millions de clients et 8 000 points de contact qui permettront, par la densification du réseau bancaire, de rapprocher la banque et son client. Grâce à une technique innovante développée par une start-up française, Yup offrira à ses clients une grande simplicité d’usage dans l’accomplissement des actes bancaires.

L’Afrique, à moyen terme, continuera d’avoir des moteurs de croissance très forts : la démographie, l’émergence d’une classe moyenne qui aura des besoins de services, de biens, d’infrastructures…

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L’Afrique connaît des avancées considérables en matière de digitalisation et de dématérialisation, mais semble aussi se heurter à des freins, à des peurs… Comment affrontez-vous cette situation paradoxale ? Vous avez raison, malgré le développement du mobile, le cash va rester encore longtemps un moyen de paiement essentiel. Nous devons donc trouver des modes de distribution qui permettent de conjuguer la modernité et des modes de consommation encore traditionnels. C’est exactement le concept Yup : un outil moderne et dématérialisé pour des opérations qui se font à la poste, dans la station-service, dans l’échoppe du village, au plus près du client. L’acte de paiement ou de virement lui-même n’est pas dématérialisé : c’est un acte « assisté » où l’agent accompagne le client dans une relation de confiance. Il est vrai que nous sommes dans des environnements bancaires où des crises historiques ont créé chez le citoyen une méfiance qui n’est pas apaisée. Il faut donc mettre en place des usages, des outils, des modes d’accompagnement pédagogiques qui permettent de rassurer le client sur la sécurité de l’opération qui va transiter par ces nouveaux modes de paiement.

Quelles sont vos parts de marché par rapport aux perspectives d’évolution ? Le taux de bancarisation en Afrique est entre 10 % et 20 %. Cela veut dire que 80 % à 90 % du marché sont à conquérir ! Il n’y a pas de raison que l’Afrique échappe à la bancarisation, nous en sommes convaincus. L’Afrique se bancarisera comme toutes les autres économies du monde, au fur et à mesure de son développement, car il n’y a pas de développement sans développement des banques et sans accès au crédit. Et il n’y a pas d’accès au crédit sans la capacité de travailler avec un opérateur bancaire. Pourtant, le métier de la banque est bousculé, est en train d’éclater et de changer de forme… Oui, nous sommes dans une société qui est extrêmement segmentée parce que les besoins sociaux le sont aussi eux-mêmes : le besoin de l’entreprise internationale implantée en Afrique n’est pas le même que celui de la PME qui travaille dans l’informel ou le besoin du cadre africain international, que celui du paysan du village ou du commerçant du quartier. Nous devons donc être beaucoup plus agiles sur la segmentation de nos offres, de nos portefeuilles de clients, et de segmentation de nos modèles de distribution.


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Ainsi, dans la clientèle de particuliers, nous allons d’un côté construire des banques de fortunes onshore par coopération entre nos activités de private banking et nos banques, pour servir la clientèle top affluent. Et d’un autre côté, nous développons des modèles alternatifs comme le camion mobile ou Yup, pour attirer une clientèle qui n’est pas bancarisée aujourd’hui, mais qui a des besoins de banques et sur laquelle nous devons développer des modèles alternatifs, complètement différents de ceux que nous pratiquons historiquement ou que nous avons pratiqués dans des pays plus développés. Les deux aspects sont très importants pour nous, car le business model de Société Générale en Afrique correspond à celui d’une banque universelle qui a pour vocation de traiter tous les types de clientèle sur tous les territoires où nous sommes implantés. Et ce modèle va résister aux évolutions du métier ? L’une des grandes difficultés à laquelle nous devons faire face en Afrique vient de ce que les économies sont encore trop concentrées sur un nombre limité de secteurs et d’acteurs qui font le cœur de la croissance économique de ces pays, dès lors vulnérable. En diversifiant les types de clientèle que vous visez, vous réduisez donc le risque de concentration, et vous vous donnez les moyens de continuer à opérer dans des conditions de rentabilité satisfaisantes en dépit des cycles économiques ou des cycles sectoriels qui peuvent affecter les économies africaines. L’autre élément – qui constitue le cœur du modèle de banque universelle du groupe Société Générale – c’est que l’activité d’une banque se définit comme une activité de transformation qui consiste à attirer des dépôts, notamment en provenance de particuliers, pour financer le développement des entreprises. La banque universelle représente donc le meilleur moyen que nous ayons trouvé jusqu’à présent – dans les économies émergentes comme dans les économies développées – pour jouer pleinement notre rôle de transformation.

sophistiqués de produits de marché, de cash management, de produits de financement du commerce international, de produits de financements structurés. Il y a ensuite les PME : il n’y aura pas de développement en Afrique sans développement des PME. Et il n’y aura pas de développement des PME sans accès au crédit bancaire. Nous avons donc développé toute une série d’outils destinés à offrir un meilleur accès au financement bancaire et aux financements alternatifs des PME. Il s’agit par exemple du leasing, du créditbail : nous sommes aujourd’hui le premier acteur du crédit-bail au Cameroun, en Côte d’Ivoire, et nous sommes en train de le développer au Sénégal ainsi qu’au Ghana. Nous sommes aussi un acteur historique de l’affacturage au Maroc. Nous coopérons aussi avec les institutions internationales comme l’AFD dans le cadre d’un programme, ARIZ, qui contre-garantit 50 % des crédits à moyen terme des PME. Avec l’IFC, nous sommes en train de nouer un projet de contre-garantie partielle de crédits à court terme de PME. Un meilleur accès aux financements pour les PME, c’est aussi la capacité d’avoir des outils d’augmentation de capital, par exemple en allant chercher des actionnaires, qui peuvent être des fonds de capital-risque ou des fonds de capital-investissement. C’est la raison pour laquelle Société Générale est le deuxième actionnaire du Fonds France Afrique qui a été créé par la BPIfrance, et qui a été annoncé au sommet de Bamako par le président Hollande. Ce fonds va permettre de financer le capital d’entreprises africaines souhaitant se développer en Europe ou d’entreprises françaises souhaitant investir en Afrique.

En Côte d’Ivoire, le portemonnaie électronique « Yup » sera distribué par des agents de la banque au cœur des territoires africains. Notre objectif à trois ans est de passer à deux millions de clients dans sept pays et 8 000 points de contact.

Quelles sont vos cibles prioritaires ? En tant que banque universelle, nous n’avons pas pour objectif d’identifier ou de prioriser les marchés sur lesquels nous opérons, mais de développer des stratégies qui nous permettent de traiter l’ensemble des marchés, ce qui est très important pour assurer l’équilibre de nos risques : les grandes entreprises, d’abord, sur lesquelles nous avons une position historique forte et des avantages compétitifs naturels – car leurs besoins sont à peu près les mêmes dans tous les marchés – et pour lesquelles nous avons l’avantage d’avoir développé une offre extrêmement sophistiquée et mature dans des environnements plus matures. Ces grandes entreprises sont d’ailleurs des filiales de groupes internationaux mais aussi de groupes domestiques, que nous voulons continuer à accompagner dans leurs besoins plus

Pour quel retour sur investissements ? L’objectif de la Société Générale est d’atteindre sur l’ensemble de ces marchés un retour sur investissement (ROI) de ces métiers qui soit de l’ordre de 15 %. L’Afrique affiche des taux supérieurs parce que c’est une terre de croissance, que nos activités s’y développent rapidement, et parce que les conditions d’y opérer sont encore favorables. En Afrique, nous devons avoir des ratios plutôt supérieurs à la moyenne de métiers plus matures, parce que le cycle d’activités y est plus ample. Tout dépend des marchés. Nos objectifs de ROI structurels, en Afrique, tournent autour de 18 %. Aujourd’hui, quel est le risque qui peut constituer une crainte ou un frein pour un banquier tel que la Société Générale ? Rien ne refrène notre capacité de développement en Afrique ! Nous l’avons déjà prouvé ces dernières années, puisque nous avons réaffirmé l’importance et la place de l’Afrique dans notre dispositif. Cela nous a conduits à remettre à disposition notre réseau africain pour contribuer au développement du crédit en Afrique : 4 milliards d’euros supplémentaires ! Et ces 4 milliards, nous les aurons


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consommés ! Bien sûr, nous sommes une banque internationale c’est-à-dire que nous avons des règles et des standards internationaux, en matière de politique de risques, en matière de conformité, de lutte anti-blanchiment, et de lutte contre le terrorisme, etc. Ces règles-là, nous les appliquons en Afrique comme ailleurs. Il y va de la solidité de notre dispositif et de la sécurité des opérations que nous traitons pour le compte de nos clients. Vous êtes présents dans 18 pays. Il y a des zones monétaires différentes, des cultures différentes… Comment arbitrer, comment créer la cohésion dans votre démarche ? Effectivement, l’Afrique n’est pas une. Elle est extrêmement diverse. Les niveaux de développement ne sont pas les mêmes. Les économies du Maghreb sont d’un niveau plus mature que celles des économies subsahariennes. C’est un continent qui est assez peu intégré. Chaque pays a son histoire de développement, son histoire politique, son histoire de stabilisation de ses différentes sociétés. Il est très important de savoir capturer cette diversité quand on veut se développer en Afrique. Mais pour autant, il existe aussi des éléments de comparaison qui rendent possible la mise en place de mutualisations au sein du continent africain, notamment en ce qui concerne nos différentes banques. Malgré les différences, les niveaux de développement y sont comparables dans plusieurs pays ; le mobile est en train de révolutionner la banque partout sur le continent, et à un rythme plus ou moins comparable… Les législations, les historiques bancaires, les différents marchés peuvent varier mais on peut dégager des lignes de force qui sont à peu près comparables ; toute une classe d’entreprises internationales, régionales, nationales, d’entrepreneurs, de cadres ou de managers, qui opèrent dans plusieurs pays d’Afrique, ont besoin au final d’un service homogène d’un pays à l’autre. Pour notre part, nous avons fait le choix de donner le pouvoir aux Africains dans les différents pays où nous opérons. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé cette grande initiative de promotion et de valorisation des talents africains. Nous pensons que nos collaborateurs comprennent mieux « les Afriques » que nous. Ils comprennent mieux l’évolution du marché bancaire car ils sont davantage connectés avec les milieux d’affaires africains. Et, de toute façon, dans un marché bancaire qui s’est énormément structuré et où la compétition fait rage, s’ils ne sont pas contents chez nous, ils iront ailleurs ! Quel est le degré d’africanisation de vos cadres ? Aujourd’hui, 97 % de nos collaborateurs en Afrique sont africains. Il est vrai qu’historiquement, dans les comités de direction de nos banques, on notait une certaine prévalence de cadres internationaux et en particulier de cadres français. Cela est en train de changer. Nous avons très fortement accru la mobilité internationale de nos cadres africains. C’est un mouvement que je veux accélérer dans les années qui viennent. Si l’on doit retenir quelques chiffres, il y a cinq ans, 85 % des expatriés étaient français. Aujourd’hui, ils sont entre 65 % et 70 %. L’objectif, c’est d’atteindre 50 % en 2018.

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Vous qui êtes un banquier grand connaisseur de l’Afrique, comment jugez-vous les débats actuels sur la Zone franc ? Une banque travaille sur la monnaie. Elle ne peut donc pas être indifférente à la stabilité monétaire des environnements dans lesquels elle opère. Mon sentiment aujourd’hui – et à cet égard, l’exemple de la Côte d’Ivoire est assez frappant – c’est que la stabilité monétaire, et notamment l’ancrage du franc à l’euro, a permis de générer une forte croissance sans inflation. Et c’est sans doute ce qui, aujourd’hui encore, protège la Côte d’Ivoire d’un scénario à la ghanéenne. Le Ghana a aussi connu ces dernières années une très forte croissance économique. Mais elle s’est accompagnée d’une forte pression extérieure qui s’est traduite par une forte dévaluation et donc par un phénomène inflationniste qui est venu fragiliser la croissance. La stabilité de la monnaie, dans le cadre du « peg » qui lie le franc CFA à l’euro, aujourd’hui, le protège. J’ai aujourd’hui le sentiment qu’il n’y a aucune raison – macroéconomique, en tout cas – de revenir sur la parité franc CFA-euro en Afrique de l’Ouest et dans la zone Uemoa, parce que la situation en réserves de devises y reste favorable. De plus, en Afrique centrale – vous l’avez vu au mois de décembre – les présidents des pays de la Cemac ont décidé, en pleine coopération avec le ministre des Finances français et le FMI, de divers programmes de réformes structurelles permettant la stabilisation de la situation macroéconomique, et donc, le maintien de la parité actuelle entre le franc CFA et l’euro. En tant qu’afro-réaliste, comment évaluez-vous le risque Afrique ? C’est un risque qu’il faut « jouer » ? Sur ce risque, je dirais trois choses : en premier lieu, la faible intégration des économies africaines les unes par rapport aux autres a pour conséquence qu’un pays peut connaître des difficultés sans que cela menace l’ensemble de la région ou du continent, et par conséquent l’ensemble de la rentabilité de notre dispositif. Ainsi la diversification de ce dispositif et son élargissement géographique, constituent une première réponse à cette situation de risque que vous évoquez. En deuxième lieu, ces économies africaines sont extrêmement résilientes. Elles ont une capacité de rebond qui est tout aussi spectaculaire que leur capacité à tomber dans la crise. Le cas de la Côte d’Ivoire vient illustrer mon propos. Et en troisième lieu, même en situation de retournement conjoncturel – comme nous pouvons le vivre aujourd’hui du fait du retournement du prix des matières premières –, nous parions toujours que l’Afrique, à moyen terme, continuera d’avoir des moteurs de croissance très forts : la démographie, l’émergence d’une classe moyenne qui consomme, qui s’urbanise, qui aura des besoins de services et des besoins d’infrastructures. Ces importants besoins d’infrastructures vont continuer à être financés, parce que même si les États ont un peu moins de marge de manœuvre qu’auparavant, le cadre institutionnel s’est quand même beaucoup développé, avec le cadre réglementaire des partenariats public-privé. L’abondance de financements demeure très forte sur le marché. Le marché international reste extrêmement liquide, globalement. Outre les infrastructures, le besoin mondial en matières premières va croître, en raison de la croissance de la population. Et l’Afrique est riche de matières premières non encore exploitées. n


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Lamine Mbacké PDG de l’Institut africain de finance islamique

UN PIONNIER DE LA FINANCE ISLAMIQUE Après avoir créé le premier institut de conseil et de formation en finance islamique d’Afrique de l’Ouest, le fondateur de l’AIIF, Lamine Mbacké, se bat pour que le Sénégal conserve la place de leader dans la région. Dakar, Christine Holzbauer

A

man in a mission » (un homme investit d’une mission), c’est ainsi que se définit le PDG et fondateur de l’Institut africain de finance islamique (AIIF, en anglais) quand on lui demande pourquoi il a décidé, en 2009, d’ouvrir son institut à Dakar. Certes, la voie semblait toute tracée pour ce neveu du leader spirituel des Mourides, la grande confrérie musulmane basée à Touba aux destinées de laquelle président les fils Mbacké depuis la disparition en 1927 du fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba. « Le fait de venir d’une grande famille religieuse m’a bien sûr amené à m’intéresser à la finance islamique. Mais c’est surtout le passage par les États-Unis et ma rencontre avec le Président thaïlandais qui m’ont permis d’en comprendre tous les enjeux et l’énorme potentiel pour nos pays africains peuplés par une majorité de musulmans », confie-t-il. Après des études aux États-Unis où il a obtenu, en 1995, un MBA à Old Dominion University de Norfolk, Lamine Mbacké, qui a toujours eu la bosse des maths et le goût de brasser des millions, a d’abord travaillé comme « acheteur » pour les grands magasins new-yorkais de Sachs Fith Avenue, avant de

rejoindre Citibank. « Je dirigeais le département des PME et du Cash management ; c’est là que j’ai entendu parler, pour la première fois, de la finance islamique », se souvient-il. Et de préciser aussitôt : « Les Anglo-saxons n’ont pas le problème des Francophones avec le mot islamique ou celui de la charia. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la capitale de la finance islamique est à Londres et pas à Paris et que les pays anglophones d’Afrique nous ont déjà largement dépassés. »

Des initiatives saluées

Lorsque l’appel du pays devient trop fort et qu’il décide alors de rentrer définitivement au Sénégal pour s’y réinstaller, il fait d’abord un détour par Bahreïn pour y acquérir un diplôme en finance islamique (BIBF). De là, il se rend en Malaisie où il est reçu par le Président de l’époque. « C’est sur le modèle de l’institut de finance islamique de Kuala Lumpur que j’ai décidé de créer en 2009, l’AIIF à Dakar car, en plus du conseil pour l’émission de sukuks qui sont des emprunts obligataires conformes à la charia, celui-ci privilégie la formation des hauts cadres dirigeants. Nos États africains ne sont pas toujours familiers avec l’éthique de la finance islamique bien qu’ils

soient majoritairement peuplés de musulmans. Ils ont besoin de mettre leur législation bancaire en conformité et de former des experts à tous les échelons de la prise de décision pour de telles émissions », explique-t-il. Fort des premiers succès remportés par son initiative et de la forte demande pour des formations, il décide d’organiser un forum inaugural en 2010 entièrement consacré à la finance islamique. Plus de 750 personnalités y assistent parmi lesquelles des chefs d’État d’Afrique de l’Ouest soucieux de s’informer des tenants et des aboutissants de cette nouvelle forme de financement – inconnue jusque-là dans l’espace de la Cedeao –, mais qui peut représenter une alternative intéressante compte tenu de la manne financière des pays du Golfe. « Le principal écueil qui est apparu est celui de la mise en adéquation des réglementations locales avec la charia qui interdit l’usure et la spéculation. C’est pourquoi j’ai consacré le deuxième forum, en 2011, à la crème des experts afin qu’ils puissent discuter des modifications à apporter pour pouvoir bénéficier des sukuks en lien avec les gouverneurs des banques centrales de nos États et celui de la BCEAO », expliquet-il. Après l’élection de Macky Sall en 2012, le


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Face au développement fulgurant des pays voisins, notamment après l’émission par la Côte d’Ivoire de son premier sukuk l’an dernier, Lamine Mbacké a décidé de se battre pour que le Sénégal ne perde pas sa place de leader en Afrique de l’Ouest « que le prestigieux magazine du business mondial Bloomberg lui avait conférée en 2013, au lendemain de notre troisième forum », rappelle-t-il. Présente dans 21 pays africains, la finance islamique s’étend « de pays où le système financier islamique est bien établi comme le Soudan aux nouveaux entrants comme l’Ouganda. Le Sénégal est classé parmi les pays les plus avancés dans le domaine dans la même catégorie que l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya », rappelle Lamine Mbacké.

De nouveaux rendez-vous

troisième forum organisé l’année suivante a permis d’ajouter le volet de la microfinance islamique et les IDE (Investissements directs étrangers) aux discussions en cours. Quant au quatrième, il a été inauguré par le Président sénégalais lui-même, en juin 2016, dans le nouveau centre international de conférence de Diamniadio à une vingtaine de kilomètres de Dakar « rempli à bloc avec ses 3 000 places pour l’occasion », précise Lamine Mbacké, pas peu fier qu’un « privé » sénégalais ait réussi un tel exploit. Il était entièrement dédié au financement du Plan Sénégal émergent (PSE) par la finance islamique.

Le Sénégal rattrapé

Avec une réserve, toutefois, malgré le lancement d’un premier sukuk en 2014 et d’un deuxième en 2016 par le Sénégal, chaque fois avec un grand succès : « Le Sénégal reste handicapé par un cadre réglementaire à la traîne et un déficit d’experts locaux malgré une volonté affichée de la BCEAO et des autorités ainsi que les efforts de formations de l’AIIF pour rattraper le retard », regrette Lamine Mbacké. Du coup, les experts internationaux, surtout ceux de Londres, sont « réticents à considérer le Sénégal comme le hub de la finance islamique dans la région et préfèrent se tourner vers le Nigeria qui devrait bientôt émettre, à son tour, son premier sukuk », révèle-t-il. Le plus regrettable, selon lui, c’est que les efforts notables consentis sur l’émission des sukuks au Sénégal n’« ont eu aucun impact sur le développement de l’expertise locale et du cadre réglementaire. Structurés par des cabinets à Dubaï et Djeddah, ils n’ont pas vraiment dynamisé l’industrie locale de la finance islamique et ont même occasionné des frais élevés de structuration de la dette ».

L’Afrique de l’Ouest, grâce à la stabilité de ses pays et aux besoins en investissements publics et privés, constitue une région naturelle pour la finance islamique, qu’il ne faut pas laisser passer.

Le Soudan, qui a établi ce système dans les années 1970, fait figure de leader alors que l’Éthiopie, l’Ouganda, la Zambie et le Mozambique sont en phase exploratoire et affichent leur volonté politique. « L’islam est une religion très présente en Afrique », insiste-t-il. Du coup, l’Afrique reste le marché qui regorge « le plus de potentialités dans le monde » du point de vue des banques et assurances islamiques, des émissions obligataires (sukuks) ou bien des marchés des capitaux. Lamine Mbacké explique cet engouement par l’augmentation rapide de la population et des dépenses de consommation, une croissance du PIB robuste et, dans le même temps, un déficit énorme en infrastructures adaptées ; une situation qui « a dynamisé les besoins des gouvernements africains de lever des fonds », précise-t-il. Il note aussi qu’au regard de la stabilité politique d’un pays comme le Sénégal, « notre région constitue une destination naturelle des financements islamiques qu’il ne faut pas laisser passer ». C’est pourquoi, fort de la formation de quelque 2 000 experts ayant le niveau du certificat de base, Lamine Mbacké veut monter en puissance et organisera à Dakar d’ici à juillet 2017 un « séminaire de très haut niveau permettant de faire prendre conscience à l’ensemble des dirigeants de notre zone de l’importance de la finance islamique pour le développement de l’Afrique ». Ce séminaire devrait être suivi par la tenue d’un cinquième forum d’ici à la fin de l’année en attendant le lancement sous sa houlette d’ici à 2018 d’une banque islamique privée. « J’ai déjà trouvé des actionnaires au Nigeria, se réjouit-il, ainsi que des partenaires dans les pays du Golfe. » Restera ensuite à la finance islamique privée à trouver sa place dans le paysage bancaire ouest-africain en pleine évolution. n


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Jean-Luc Konan Fondateur de Cofina

LA MÉSOFINANCE EST CRUCIALE POUR LE DÉVELOPPEMENT Comment répondre aux besoins des PME, une clientèle qui représente 90 % des entreprises en Afrique – et qui évolue bien souvent dans l’informel ? Depuis toujours, la question taraude Jean-Luc Konan. Sabine Cessou

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our Jean-Luc Konan, le développement de l’Afrique passe par la résolution d’une équation : financer de manière formelle une clientèle de petites entreprises essentiellement informelles. La solution, il la développe depuis plusieurs années, via la mésofinance : « Accéder au cœur du marché pour les banques, le plus porteur à long terme, et participer au développement inclusif de toute une économie en contribuant à consolider le tissu entrepreneurial. » Jeune banquier ivoirien, il se pose cette question d’abord en tant qu’analyste crédit à la BNP Paribas en France puis chez Citibank en Côte d’Ivoire. Il passe en 2002 chez Barclays, en tant que directeur Afrique de l’Ouest et Afrique centrale de la direction « Extended Coverage Countries », qui couvre 17 pays. En 2006, il fait le pari des banques africaines et rejoint le cluster Afrique centrale de Ecobank au Cameroun, où il est d’abord directeur des projets Angola et Gabon, avant d’être nommé, en 2007, directeur général de Ecobank Gabon. Une rencontre déterminante se produit alors, avec le très entreprenant banquier nigérian Tony Elumelu, qui le repère. Il lui propose de rejoindre la United Bank for Africa (UBA), en pleine expansion panafricaine. Jean-Luc Konan est d’abord directeur régional chargé de l’expansion en Afrique centrale, puis directeur général de UBA Gabon en 2009, avant de devenir en 2010 directeur général de UBA Sénégal, dont il fait l’un des fleurons

du groupe nigérian. Il réfléchit au meilleur moyen d’apporter un service sur-mesure, en tenant compte d’un environnement largement informel, loin des bureaux feutrés de la finance classique, dans une économie parfois portée, comme au Sénégal ou au Cameroun, par de puissants réseaux traditionnels de solidarité.

Un modèle panafricain de finance inclusive

« En Afrique, explique Jean-Luc Konan, les crédits au secteur privé représentent moins de 20 % du PIB, contre 255 % aux États-Unis. Seulement 6,4 % des PME africaines ont accès aux financements bancaires. La microfinance, de son côté, ne s’intéresse qu’à la micro-entreprise. Ce qui laisse entre les deux segments du marché ce que les Anglo-Saxons appellent le Missing Middle, le chaînon manquant entre la finance traditionnelle et la microfinance. Ce segment de la mésofinance recouvre des entreprises de taille intermédiaire où se trouvent les multinationales africaines et les champions de demain. » En 2013, à 40 ans, il fonde la Compagnie financière africaine (Cofina), société dotée de deux sièges opérationnels, un à Dakar, l’autre à Abidjan. « Nous ne sommes pas une banque, ni une société d’investissement, annonce-t-il, pour mieux se démarquer. Nous proposons un modèle panafricain de finance inclusive. » Il

se positionne comme un nouveau venu, certes, mais avec des valeurs qui ne sont pas forcément monétaires… Son modèle cherche à ne rien cloisonner et ne se fixe pas de secteur de prédilection. Il vise à s’adapter aux réalités complexes des pays, au lieu d’essayer de cantonner sa clientèle dans des modèles rigides et désuets. « L’approche du marché doit être spécifique à chaque pays, soulignet-il. Au Sénégal par exemple, nous sommes très focalisés sur les importations et les services, car nous nous trouvons dans un pays de commerçants dynamiques disposant d’une diaspora très active. En Côte d’Ivoire, l’accent est plutôt mis sur l’agroindustrie. En Guinée, nous travaillons autour de la chaîne de valeur minière. Tout dépend des économies des pays. L’erreur fondamentale faite par les grands groupes consiste à penser l’Afrique comme un espace unique, alors que nos pays ont chacun des structures économiques et sociales spécifiques. »

Cofina est présente au Sénégal, en Guinée Conakry, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, au Mali. Son plan d’expansion géographique prévoit la couverture de 16 pays à l’horizon 2021.


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Le groupe a déjà financé plus de 22 000 projets pour près de 200 millions d’euros au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon et en Guinée. Pas moins de 800 personnes ont été recrutées, issues de 16 nationalités – dont quelques jeunes diplômés français, belges ou australiens ayant en commun la passion pour le continent. Il s’adresse à des clients négligés par les banques classiques, mais opérant dans l’urgence et ayant un besoin urgent de trésorerie. « Un client naturel de la mésofinance est l’entrepreneur qui exerce la même activité au même endroit depuis au moins cinq ans, sans avoir d’états financiers qui lui permettent d’accéder au crédit bancaire classique. Sa stabilité fait que nous le considérons comme un gagnant – et l’analyse crédit devient presque accessoire. »

Un potentiel considérable

Les taux pratiqués sont dégressifs et tournent autour de 18 % pour le premier remboursement – le plus risqué. Au fil de l’échéancier, le taux se rapproche de celui des banques à faibles réseaux, soit 13,5 % – un niveau compétitif dans la zone franc, où les crédits varient de 8 % à 15 %. La particularité de Cofina tient à la rapidité et à la flexibilité avec lesquelles elle est capable d’octroyer des crédits à ses clients. Son modèle économique est basé sur la collecte de l’épargne à travers une rémunération incitative de ressources placées par les institutionnels et les privés disposant de revenus stables. « Lorsqu’on dit que les taux du crédit sont élevés, on oublie souvent de mentionner que nous rémunérons les épargnants parfois jusqu’à 9 % », souligne Jean-Luc Konan. Ses agents commerciaux passent donc la moitié de leur temps à collecter cette épargne, « un outil fondamental du financement du secteur privé » qui provient de trois types de ressources : les dépôts à vue et comptes courants, les comptes d’épargne et dépôts de garantie, ainsi que les dépôts à terme des investisseurs institutionnels. Ce modèle s’avère parlant sur le marché, en raison de sa forte dimension politique, qui n’échappe pas à ses clients. En effet, l’approche suit une logique d’indépendance, voire de patriotisme économique, appréciée en Afrique de l’Ouest. Quatre ans plus tard, Jean-Luc Konan a atteint les objectifs qu’il s’était fixés. Cofina est présente au Sénégal, en Guinée Conakry, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo et au Mali. Son plan d’expansion géographique prévoit la couverture de 16 pays à l’horizon 2021. Le banquier devenu chef d’entreprise est porté par une conviction inébranlable : « Le taux de bancarisation est inférieur à 20 % dans nos pays, rappelle-t-il. Autrement dit, 80 % du marché reste à prendre ! » n

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Serge Rajaonarison Directeur général de la Caisse d’épargne et de crédit agricole mutuels de Madagascar

UN CHAMPION DE LA MICRO-ASSURANCE AGRICOLE À la tête de la Cecam, Serge Rajaonarison ne recule devant aucun défi pour défendre la microfinance à Madagascar. D’où sa volonté de passer à la microfinance digitale et à un système de micro-assurance agricole, pour préserver le capital d’une clientèle fragile. Sabine Cessou

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près des études de droit à Madagascar, cet enfant issu d’une famille modeste d’Antananarivo, la capitale, a décidé de se spécialiser dans ce qui serait le plus utile à son pays : la microfinance. Et ce, bien avant qu’elle ne soit à la mode. Ses modèles de jeunesse : « Tous ceux qui incarnent l’intelligence et l’efficacité tout en gardant leur loyauté et esprit de partage », précise Serge Rajaonarison, 46 ans. Intéressé par l’économie, le futur directeur général de la Caisse d’épargne et de crédit agricole mutuels de Madagascar (Cecam) choisit le droit, soutenu par ses parents, par souci d’œuvrer à « une meilleure justice sociale, dans un cadre légal et réglementaire existant et reconnu ». Dans sa jeunesse, il a toujours observé la souffrance des gens autour de lui, « la logique de survie l’emportant sur tout et ne laissant qu’une infime place aux projets d’avenir ». Il se fixe pour mission d’y remédier. L’accès au crédit et au microcrédit restant problématique dans bien des pays du Sud, notamment pour les petites exploitations agricoles les plus vulnérables, il étudie la microfinance en Afrique de l’Ouest, dans le

cadre de l’Itinéraire de formation-diffusion (IFD) basé au Burkina Faso. Puis auprès du Centre d’études économiques, financières et bancaires (Cefeb), l’université d’entreprise de l’AFD (Agence française de développement) à Marseille, ainsi qu’au Boulder Institute of Microfinance, en partenariat avec l’université du Colorado, aux États-Unis. Serge Rajaonarison entame sa carrière en 1995, au sein d’une structure d’appui et de financement de l’entreprise privée, fondée par le patronat malgache à Antananarivo. De 2002 à 2009, il travaille au sein du projet microfinance de la Banque mondiale, toujours dans la Grande île, en tant que spécialiste du système de formation, puis de la passation de marché.

Un risque de défaut maîtrisé

Depuis 2009, il dirige la Cecam, une institution de microfinance (IMF) rurale malgache qui détient 60 % des parts de marché du crédit agricole. Il fait face à la concurrence d’une vingtaine d’IMF, dont Accès Banque, Microcred, l’Agence de crédit pour l’entreprise privée (Acep Madagascar), la Société d’investissement pour la promotion des entreprises


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à Madagascar (Sipem), Bank of Africa, la Première agence de microfinance (PAMF), etc. Le réseau qu’il dirige compte 1 100 employés et 215 000 clients, desservis à travers 233 points de vente sur la quasitotalité du territoire de la Grande île (20 des 22 régions du pays). Pour la plupart, les clients de la Cecam sont des producteurs de riz, une culture qui représente 70 % de l’activité agricole à Madagascar, et des éleveurs. Le crédit individuel moyen accordé par la Cecam tourne autour de 300 euros, mais peut aller de 150 euros à des groupements de femmes à un maximum de 25 000 euros, afin d’accompagner la croissance d’agriculteurs professionnels. La solvabilité de ce marché précaire ne représente pas la plus grosse difficulté à ses yeux. « Nous obtenons des taux de remboursement conformes aux normes internationales, affirme-t-il. Lorsque le cyclone Haruna a détruit la partie sud de l’île en 2013, nous avons constaté que des femmes, même sans abri et sans ressources, se servaient d’une partie de l’aide internationale reçue pour rembourser leurs dettes et ne pas rompre la relation établie sur la durée avec nous. » Le principal problème auquel se heurte Serge Rajaonarison tient plutôt à la faiblesse des infrastructures rurales, sous toutes leurs formes. Le réseau de pistes secondaires, mal entretenu, rend les villages inaccessibles par temps de pluie. Les

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équipements d’irrigation sont pénalisés par l’ensablement des rivières et le mauvais fonctionnement des barrages. Quant à l’accès à l’électricité, encore problématique, il contraint la Cecam à réinvestir une partie de ses profits dans l’électrification de ses propres points de vente, par le biais de kits solaires.

Mieux diversifier les activités

Autant de contraintes que le patron de la Cecam entend surmonter en développant des solutions technologiques innovantes. La finance digitale paraît ainsi prometteuse en termes d’inclusion financière, avec des possibilités de banque à distance. Cette solution technologique « pourrait nous permettre de maximiser la taille de notre clientèle cible ». Seul problème : l’accès à l’électricité et à une connectivité qui ne semblent pas près de couvrir le monde rural.

En attendant que l’État et les bailleurs de fonds se saisissent des grands dossiers d’infrastructures, Serge Rajaonarison, pragmatique et réaliste, estime que la micro-assurance agricole pourrait « préserver au moins une partie des engagements financiers des institutions de microfinance et des clients ». Des systèmes d’assurance reposant sur les données météo permettent de définir exactement les localités et les exploitants touchés par la grêle, permettant une meilleure indemnisation des pertes occasionnées : « Le fait que des femmes démunies aient continué à rembourser leurs dettes après le cyclone Haruna montre que la micro-assurance agricole peut fonctionner. Il s’agit de sortir les petits exploitants du cercle vicieux de la pauvreté, en les assurant de la pérennité de leur outil de production. » Enfin, la Cecam veille à sa propre durabilité, avec des stratégies de diversification de ses risques, même si sa raison d’être demeure le microcrédit rural, qui représente 90 % de ses activités. La Cecam reste une IMF, et non une banque classique, « elle est toujours prête à mettre en avant la proximité avec ses clients, avec une approche innovante », affirme son directeur général. N’étant pas strictement orientée vers la recherche de profit, la mission sociale de cette IMF consiste à bénéficier aux moins nantis, même si elle doit assurer sa viabilité, en s’inscrivant dans une économie sociale et solidaire. n

L’expérience montre que la micro-assurance agricole peut fonctionner. Il s’agit de sortir les petits exploitants du cercle vicieux de la pauvreté, en les assurant de la pérennité de leur outil de production.


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Mahamadou Talata Doulla Administrateur directeur général de Saham Assurance Niger

L’EXPÉRIENCE ET LE GOÛT D’INNOVER Après son départ de Sunu, Mahamadou Talata Doulla a pris la tête de la filiale nigérienne de Saham Assurance pour partager sa longue et riche expérience avec la jeune génération. Niamey, Sani Aboubacar

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e secteur nigérien des assurances est une niche à milliards et Mahamadou Talata Doulla le sait bien. Depuis l’obtention de son DESS en assurance en 1978 à l’Institut international des assurances de Yaoundé (IIA), le doyen des techniciens d’assurance au Niger n’a travaillé que dans ce domaine. Nommé d’abord directeur administratif, chargé de la réassurance à la SNAR-Leyma, la compagnie publique d’assurances au Niger (privatisée dans les années 1990), il a ensuite occupé le poste de directeur du contrôle des assurances au ministère des Finances, avant de basculer dans le privé. « À partir de 1985, nous avons créé UGAN Assurance avec des sociétés françaises comme l’UAP et les AGF. Chemin faisant, en 2000, nous avons créé la société africaine SUNU Assurances qui a récupéré un certain nombre de sociétés françaises après le retrait de l’UAP d’Afrique », explique-t-il. Âgé aujourd’hui de 66 ans, Talata Doulla n’est toujours pas prêt à décrocher. « Quand on exerce certaines professions, on peut toujours travailler, l’essentiel c’est d’avoir la santé », se défend-il. Ainsi, depuis 2013, cet homme d’expérience est à la tête de Saham Assurance Niger, filiale du plus grand groupe d’assurances panafricain, dont le siège est à Casablanca (Maroc). Connaissant bien le secteur pour y avoir travaillé pendant près de 40 ans, « le PDG », comme l’appellent ses collaborateurs, explique sa stratégie : « En trois ans, nous avons essayé de couvrir tout le territoire national. Dans toutes les villes moyennes ou grandes, vous trouvez nos agences ! »

Des solutions nouvelles

Saham couvre les mêmes risques IARD que les six autres sociétés d’assurance présentes au Niger. « L’écoute permanente de nos clients nous amène à mieux comprendre leurs besoins de tous les jours et à partir de ces besoins, Saham essaie d’apporter des solutions nouvelles », confie Casimir Alognon, directeur des opérations de la société. Déplacement gratuit d’un véhicule endommagé du lieu du sinistre au

En trois ans, nous avons essayé de couvrir tout le territoire national. Dans toutes les villes moyennes ou grandes, vous trouvez nos agences !

garage pour la réparation, assistance gratuite pour produire un procès-verbal d’accident et véhicule de remplacement après l’immobilisation d’un véhicule en cas d’accident ou de panne. Telles sont les « solutions nouvelles » que « Saham Assurance a apportées pour se démarquer dans le domaine de l’assurance automobile », ajoute-t-il.

Croissance soutenue

Le directeur de Saham Assurance a, dès la création de la société, cherché à étendre son réseau. « Nous avons voulu d’abord ne pas trop recruter au niveau central pour réduire les charges et puis étendre très vite notre réseau en nous rapprochant de la clientèle. Aujourd’hui, nous sommes à notre quatrième année d’exercice et globalement, cela se passe bien », se réjouit le patron de Saham Assurance Niger, qui dispose d’une vingtaine d’agences à travers le pays dont une douzaine à Niamey. Mahamadou Talata Doulla se félicite surtout de la place que Saham occupe aujourd’hui comme nouvel entrant sur le marché nigérien, en concurrençant les plus anciennes sociétés que sont Caren, SNAR-Leyma, NIA et SUNU. « Nous avons un chiffre d’affaires confortable », souligne le doyen des assureurs au Niger. « Nous avons commencé à partir de septembre 2013. En 2014, le chiffre d’affaires a atteint 1 milliard F.CFA, puis 1,8 milliard en 2015 et on a bouclé 2016 autour de 2,7 milliards. » Ses collaborateurs le présentent comme un homme


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« travailleur et rigoureux ». « Mon rôle principal dans l’entreprise, c’est surtout d’encadrer les jeunes et de leur faire prendre davantage conscience que seul le travail paie », précise Talata Doulla.

Le passé est le passé…

La carrière de Doulla Talata dans le privé a défrayé la chronique. En effet, près d’une décennie après la création de Sunu Assurances, les relations entre Pathé Dione, PDG de Sunu Assurances Holding, et Talata Doulla, alors vice-président de l’Ugan-IARD, commencent à se détériorer. Il était question de sa mise à la retraite, en vertu de la législation nigérienne du travail. « C’est un incident malheureux. Le président du groupe Sunu était le fondateur et notre aîné. Nous avions des relations très solides, mais malheureusement dans la vie, il faut s’attendre à tout lorsqu’on est dans les affaires. Nous nous sommes retrouvés devant les tribunaux », rappelle-t-il. Dans l’affaire dite « Pathé Dione contre Talata Doulla », le Franco-Sénégalais est poursuivi pour abus de biens sociaux. Le vice-président de l’Ugan-IARD perd la bataille en 2013 devant la Cour de cassation qui a invalidé et annulé l’arrêt de la Chambre correctionnelle de la Cour d’appel de Niamey, qui le donnait vainqueur. Ses adversaires l’accusent cependant d’avoir mis Ugan Assurances en faillite et de vouloir mettre la main sur Ugan-Vie et Ugan-IARD, deux filiales de Sunu Niger. « Si Ugan était en faillite, je crois qu’elle serait fermée aujourd’hui », se défend Talata Doulla. À peine sorti de cette bataille judiciaire, le doyen se retrouve dans un autre procès, dans l’affaire dite de l’élection du président du Comité olympique nigérien (COSNI). Président dudit comité depuis 1997, Talata va perdre l’élection face à son secrétaire général en 2014. Ses recours au niveau des instances sportives nationales en vue d’obtenir l’annulation des élections ayant échoué, il décide d’attaquer le COSNI en justice. Action que ne tolère pas le Comité olympique international. Résigné, mais déterminé à rester dans le milieu sportif, cet ancien international de basket va créer la Fédération nigérienne de triathlon, « une discipline qui n’existe pas encore au Niger », se félicite-t-il. Le doyen est aussi très connu dans le milieu humanitaire comme membre du Lions Club depuis 1985 et dans le milieu politique. Si ses adversaires le présentent comme « un homme qui aime se faire valoir », il se fixe une priorité : « D’abord le travail. » n

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Mohamed Benarbia Directeur général de Salama Assurances Algérie

LE SPÉCIALISTE DU TAKAFUL Salama Assurances est l’une des plus importantes compagnies privées d’Algérie. Elle propose des produits spécifiques inspirés de la finance islamique, rappelle son directeur général. Par Samia Lokmane-Khelil

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ohamed Benarbia est un patron heureux. Sa compagnie, Salama Assurances, vient de se hisser à la deuxième position parmi les assureurs algériens du secteur privé, avec un chiffre d’affaires 2016 en hausse de 6 %, à 5 milliards de dinars (42,6 millions d’euros). Le directeur général table sur une hausse de 7 % de l’activité cette année, à la faveur notamment de la mise sur le marché de nouveaux produits comme l’assurance agricole, une niche encore peu exploitée en Algérie. « Nous voulons moderniser les assurances agricoles qui sont encore loin des normes internationales. Nous allons nous porter sur les assurances indiciaires, basées sur un certain nombre de phénomènes, pour réduire l’assurance et utiliser la statistique sur la réalité météorologique », explique Mohamed Benarbia, qui précise être en contact avec des partenaires internationaux prêts à soutenir son projet. Lui-même a commencé sa carrière d’assureur dans le domaine de l’agriculture. Après des études financières et bancaires, cet ingénieur en informatique rejoint au début des années 2000 la Caisse nationale de la mutualité agricole (organisme public d’assurances), d’abord en qualité de directeur régional, puis de directeur technique. Il se spécialise dans la gestion des crédits agricoles, des opérations de leasing et des fonds d’aide de l’État destinés aux agriculteurs.

Entre 2008 et 2011, l’assureur se laisse tenter par de nouvelles aventures professionnelles qui consolident ses compétences. Après un passage à Salem SPA, une société publique – déficitaire – de leasing, dont il a tenté de redresser la situation, il intègre le Conseil national des assurances (CNA) comme expert et dirige une division d’études sur la prévention des risques. En 2011, Mohamed Benarbia est recruté par Salama Assurances qui lui attribue d’abord le poste de directeur des souscriptions.

Une clientèle impatiente

La compagnie est présente sur le marché des assurances depuis déjà une décennie. Elle est la filiale du groupe international d’assurance et de réassurance Salama-Islamic Arab Insurance Company. Sa spécialité : la commercialisation de tous les produits classiques (automobile, risques simples et industriels, responsabilité civile, ingénierie…), en conformité à la fois avec les techniques universelles d’assurance et les principes de la charia, fondés sur la solidarité des assurés et la participation aux résultats. Dans le glossaire de la finance islamique, ce genre de pratique porte le nom de Takaful. Les souscripteurs des contrats apportent les fonds nécessaires à la couverture des risques futurs et bénéficient en fin d’exercice comptable des dividendes sur les opérations exclusives d’assurances.


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de vente, de six directions régionales et compte plus d’un demimillion de clients. La compagnie a réglé l’équivalent de 25 millions d’euros de sinistres en 2016. Le total des déclarations a augmenté d’environ 420 000 euros en une année. D’autres chiffres confirment sa bonne santé financière. En matière d’engagements réglementés par exemple, elle a réussi à placer l’équivalent de 33 millions d’euros, une hausse de 9 % par rapport à 2015.

Salama est à ce stade, la seule compagnie d’assurances qui propose des produits estampillés halal. Salama Assurances compte étendre la formule Takaful à l’assurance des personnes, un segment que la compagnie n’a pas exploité jusqu’à présent. « Nous allons réaliser un chiffre d’affaires rapidement, car notre clientèle est déjà en train de nous solliciter », s’enthousiasme Mohamed Benarbia, qui considère que ce projet dit Takaful Family va bénéficier d’une expertise et d’un accompagnement international. Le dirigeant a eu l’occasion de s’imprégner des expériences d’autres compagnies étrangères, dans ce domaine, au cours du cinquième Forum de la finance islamique organisé à Alger en février 2017, une première dans un pays ou les pratiques bancaires inspirées de la charia sont encore minoritaires. Dans le secteur des assurances, Salama est, à ce stade, la seule compagnie qui propose des produits estampillés halal. Elle dispose de 250 points

Une concurrence malsaine

Bien sûr, comme d’autres compagnies algériennes, Salama Assurances doit faire face à un environnement peu propice aux affaires. Les freins sont surtout réglementaires. L’absence d’une législation claire sur l’assurance islamique empêche la compagnie d’exploiter toutes ses potentialités. Par exemple, Mohamed Benarbia regrette le refus de l’État d’adapter les lois aux besoins du Takaful : « La résistance inexpliquée de la part de l’État à émettre les sukuk – actifs licites – nous coûte de l’argent. »

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Plus globalement, le patron de Salama Assurances, comme l’ensemble des acteurs du secteur, déplore le manque de régulation du marché. Il évoque « une concurrence suicidaire » sur les prix, surtout dans l’assurance automobile. Selon lui, « les sociétés d’assurances feraient mieux d’agir sur la qualité de service, en indemnisant rapidement les clients ou en offrant des garanties plus étendues », au lieu de se livrer au dumping. De plus, le patron de Salama Assurances demande aux pouvoirs publics de s’impliquer davantage pour remettre de l’ordre dans le secteur : « Les provisions techniques pour sinistres doivent être contrôlées et certifiées par un actuaire, qui doit ensuite transmettre un rapport à l’autorité de régulation. » Plaidant en faveur d’une croissance qui profite à tous, il appelle à une révision à la hausse du montant de certaines primes. « L’assurance relative à la responsabilité civile doit être révisée sur un tarif détaillé par les actuaires, car on ne peut pas appliquer un même tarif à un chauffeur de taxi et à un fonctionnaire qui utilisent différemment leurs véhicules. » n


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26 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

ÉTAT DES LIEUX L’accès des populations africaines à la microfinance ne cesse de s’élargir. D’informel, le métier est devenu structuré, organisé et reconnu. Il n’en fait pas moins face à de nombreux écueils. Dossier réalisé par Estelle Brack

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a microfinance est née de la finance informelle, largement développée dans les pays du Sud. Michel Lelart, professeur au CNRS, explique que ce sont les difficultés structurelles rencontrées par le secteur bancaire qui ont promu la finance informelle, puis la microfinance : « Les banques ne sont pas seulement contraintes par des règles – dont certaines sont liées à la politique monétaire – elles sont peu adaptées aux habitudes des populations. Cela a été abondamment commenté. Ce sont les distances, les délais, les garanties, les formalités… et même les heures limitées d’ouverture. En fait, dans tous les pays du Sud, la banque est un modèle importé qui ne convient pas à la majorité des habitants. La finance informelle au contraire a toujours été pratiquée, elle s’inscrit naturellement dans la vie de tous les jours, elle convient parfaitement aux acteurs du secteur informel. » L’Afrique subsaharienne compterait 1 800 institutions de microfinance et coopératives de crédit. Dans leur immense majorité, « les systèmes financiers décentralisés » tels que les définit la Banque centrale de l’UMOA sont de petits acteurs totalisant moins de 4 millions d’euros d’actifs.

La microfinance dans les huit pays de la zone Uemoa, comme dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, a connu, durant les années 1990 et 2000, une période très faste. Le nombre d’institutions de microfinance (IMF) est ainsi passé d’une centaine en 1993 à 770 à fin 2011. Sur la période 2001-2011, les encours d’épargne et de crédit ont plus que quadruplé – enregistrant un taux de croissance moyen annuel de l’ordre de 16 % et 18 % respectivement. Le secteur a ensuite connu une période de ralentissement. Selon la BCEAO, à fin septembre 2016, le nombre d’institutions de microfinance dans l’UMOA s’établissait à 702. Le Sénégal domine le marché, même si le secteur de la microfinance est également bien développé dans d’autres pays tels que le Mali, le Burkina, le Bénin, le Togo et, dans une moindre mesure, en Côte d’Ivoire ; l’essor a été plus limité au Niger et en Guinée-Bissau. L’accès des populations aux services financiers offerts ne cesse de s’élargir. Le nombre de bénéficiaires de la microfinance de ces institutions est de 17,3 millions à fin septembre 2016 contre 15 millions à fin septembre 2015. En

valeur, les crédits octroyés par les IMF ont progressé de 17,9 % à fin septembre 2016, pour un total de 931,5 milliards de F.CFA. La Côte d’Ivoire (+55,3 %), le Burkina (+16 %), le Togo (+15 %), le Mali (+13,9 %), le Bénin (+13,6 %) et le Sénégal (+9 %) ont vu les crédits progresser, tandis qu’ils diminuaient en Guinée-Bissau (-0,1 %) et au Niger (-2,5 %). À fin septembre 2016 toujours, le montant des dépôts collectés a atteint 955,5 milliards de F.CFA contre 850,9 milliards une année auparavant (+12,3 %). Par pays, les dépôts ont enregistré une hausse en Côte d’Ivoire (+23,7 %), au Burkina (+14,6 %), au Mali (+13,8 %), au Bénin (+5,6 %), au Sénégal (+12,3 %) et au Togo (+7,4 %) ; des baisses ont été notées en Guinée-Bissau (-26,5 %) et au Niger (-22,3 %).

Les nouvelles Institutions de microfinance

Il existe une panoplie de stratégies pour élargir la couverture des services de microfinance, à commencer par la transformation des institutions existantes, la création d’institutions de microfinance, la descente en gamme des banques, et bien d’autres stratégies. C’est le


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Évolution des dépôts à fin septembre 2016

cas de la filiale de la Banque centrale populaire dédiée à la microfinance en Afrique, Atlantic Microfinance for Africa (Amifa), qui s’est implantée en Côte d’Ivoire et au Mali en 2016. Les IMF en Greenfield sont, elles, la deuxième génération, et ont connu un essor prononcé à la fin de 2006, les sept premières d’entre elles (ProCredit Angola, ProCredit RDC, ProCredit Mozambique, ProCredit Ghana, FINCA RDC, Opportunity Ghana et MicroCred Madagascar) avaient ouvert 107 887 comptes de prêts, avec un portefeuille de prêts global de 57,4 millions de dollars, et près de 220 377 millions de comptes de dépôt (représentant un solde global de 50,7 millions $). À la fin de 2012, on comptait 31 IMF entièrement nouvelles présentes dans 12 pays d’Afrique subsaharienne, faisant état de plus de 769 199 comptes de prêts et d’un

portefeuille de prêts global de 527 millions $, et près de 1 934 855 comptes de dépôt représentant un solde global de 445 millions $. Ces 31 IMF comptaient 11 578 salariés et 701 agences. Prises collectivement, et dans certains cas individuellement, les IMF entièrement nouvelles occupent une place de plus en plus importante dans les marchés où elles sont présentes.

Bel essor au Maghreb

Au Maghreb, la microfinance est présente depuis près de 30 ans, avec Enda Inter-arabe fondée en 1990. Le secteur ne cesse de fleurir en Tunisie avec la création de Tayssir en mars 2014, Microcred en octobre 2014, Advans en janvier 2015, le Centre financier aux entrepreneurs (CFE) en avril 2015 et enfin Zitouna

La microfinance dans les huit pays de la zone Uemoa, comme dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, a connu, durant les années 1990 et 2000, une période très faste.

GUINÉE BISSAU -26,5 %

NIGER -22,3 %

BÉNIN +5,6 %

TOGO +7,4 %

SÉNÉGAL +12,3 %

+13,8 % MALI

BURKINA FASO +14,6 %

CÔTE D’IVOIRE +23,7 %

NIGER -2,5 %

GUINÉE-BISSAU -0,1 %

+9 % SÉNÉGAL

+13,6 %

+13,9 % MALI

BÉNIN

+15 % TOGO

BURKINA FASO

CÔTE D’IVOIRE

+16 %

+55,3 %

Évolution en valeur des crédits octroyés par les IMF à fin septembre 2016

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Tamkeen en mai 2016. De plus, Enda Tamweel et Asad Tamweel ont reçu en 2015 un agrément de filiation de l’activité de microfinance. Sans oublier la Banque nationale de solidarité, créée en 1997. Trois autres organismes sont en attentes d’un agrément par l’Autorité de contrôle de la microfinance (ACM). Et leurs agences poussent comme des champignons, du nord au sud. « Le secteur du microcrédit marocain a connu une des plus extraordinaires croissances observées dans l’industrie de la microfinance… En 2007, piloté par ses quatre premières IMF – Zakoura, Al-Amana, Fondation Banque Populaire et Fondep – le Maroc arborait l’un des secteurs de la microfinance les plus dynamiques et prospères au monde… Complaisants, les dirigeants d’IMF, les bailleurs de fonds et même les agences de notation n’ont pas vu venir la crise imminente des impayés », commente Xavier Reille, du CGAP (Consultative Group to Assist the Poor). Des années plus tard, et après un effort à la fois des autorités et des différents acteurs via de la formation en particulier, le marché a retrouvé sa stabilité.


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28 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

LES ACTEURS DE LA MICROFINANCE EN AFRIQUE

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traditionnelles. Les premières (y compris les banques postales) e secteur de la microfinance en Afrique est composé de multiples datent de l’ère coloniale et s’appuient aujourd’hui sur un large acteurs. La plupart des IMF sont des ONG pour plus d’un tiers, réseau pour servir les plus pauvres et les petits épargnants, d’Afrique suivies par les coopératives (29 %), les institutions financières non du Nord à l’Afrique du Sud. Le faible niveau d’exigence qui leur bancaires (28 %) et les banques (10 %). Cependant, c’est le segment des est imposé leur permet de proposer des services attractifs pour les banques qui apparaît comme le plus dynamique dans le recrutement faibles revenus et les caisses d’épargne auraient plus de 40 millions de nouveaux dépôts de clients depuis une dizaine d’années. de clients dans le segment des plus bas revenus et intermédiaires. Les Un grand nombre d’intermédiaires se sont établis dans le secteur banques postales du Cap Vert, du Kenya, de Malawi et de Tanzanie informel (en particulier dans les régions rurales) et fournissent des sont réputées actives en microfinance. services financiers sur un mode artisanal, reflétant la part importante Les banques de développement, y compris agricoles, sont du secteur informel sur le continent et le taux de pénétration impliquées dans la microfinance, en particulier en refinançant les relativement faible des banques. Les « tontines » du Cameroun, les IMF sous forme d’ONG ainsi que les autres IMF non bancaires. Au « susu collection » du Ghana ou les « banquiers ambulants » du Bénin Mali et au Burundi, certaines banques de développement prennent sont ainsi connus pour opérer de longue date dans les zones urbaines également part directement à l’activité. Les banques rurales et et périurbaines, dans des cas spécifiques, et prêtent aux personnes banques communautaires sont plutôt bien établies au Ghana, aux faibles revenus opérant dans le secteur informel, contre des où elles touchent plus de 2 millions de clients, mais également taux d’intérêt plutôt élevés et sans aucun agrément. Parce qu’ils sont en Tanzanie ou en Sierra Leone. Au Nigeria, en avril 2008, les informels basés sur des relations de proximité, ces intermédiaires banques communautaires ont été obligées par la loi à transformer n’ont pas les moyens de se développer et restent très locaux. leur structure en banques de Les Unions de crédit, Organisations microfinance. On rencontre ces coopératives d’épargne et de crédit ou institutions principalement en Fédérations de coopératives sont des Le continent comptait Afrique centrale et australe, elles institutions financières coopératives sont régulées de plein droit et ont un fournissant des services d’épargne 21 040 Unions de crédit en 2015, agrément de banque commerciale, et de crédit à leurs membres. contre 60 657 à l’échelle de la leur permettant de proposer un L’adhésion est basée sur le principe planète, avec 5,7 milliards $ de large choix de produits et services d’une participation commune à une crédits accordés et 6,5 milliards $ à leurs clients. Leur activité n’en activité (lieu de travail, communauté, d’épargne collectée. demeure pas moins orientée vers producteurs d’une même matière le financement des micro et petites première) et concerne en règle entreprises. De plus en plus de générale les marchés aux revenus les banques commerciales ont introduit plus faibles. Dans beaucoup de pays des produits de microfinance dans leur gamme, motivées par les africains, l’épargne est le premier produit financier fourni par ces perspectives de profitabilité attachées à ces produits. coopératives, avec du crédit parfois. Les Associations de services Plusieurs IMF ont émergé dans des pays africains comme financiers sont une variante, pour lesquelles le droit de vote n’est pas institutions financières non bancaires et mobilisent des dépôts basé sur l’individu mais sur le nombre de parts détenues. Les Unions et proposent du microcrédit. Elles sont régulées sans toutefois de crédit ont connu un essor important sur le continent : selon les être agréées comme banques commerciales. Certaines d’entre chiffres du World Council of Credit Unions, le continent comptait elles, comme Faulu Kenya Deposit Taking Microfinance, étaient 21 040 Unions de crédit en 2015, contre 60 657 à l’échelle de la planète, auparavant des ONG, tandis que d’autres ont été créées ex nihilo. La avec 5,7 milliards $ de crédits accordés et 6,5 milliards $ d’épargne plupart des ONG de microfinance ont une activité centrée autour collectée. Le nombre d’Unions de crédit a doublé entre 2007 et 2015 du microcrédit et appartiennent pour la plupart à des réseaux sur le continent, ils sont aujourd’hui présents dans 25 pays. internationaux, avec un caractère humanitaire ou social. Peu sont Les banques sont globalement engagées dans la microfinance établies seulement localement. sur le continent, des caisses d’épargne aux banques commerciales

Aujourd’hui, toutes les IMF sont des ONG, non par choix mais par mandat du gouvernement. À cet égard, le Maroc est un cas unique dans le monde : les grandes ONG financières sont une espèce rare, même en microfinance, et pourtant le Maroc compte trois des quinze plus grandes ONG de microfinance au monde. C’est aussi le seul pays où le secteur de la microfinance est entièrement dominé par de grandes ONG. La microfinance au Maroc, quoique bien développée sur le plan institutionnel, avec un Crédit Bureau

efficace et un régulateur bien informé, affiche moins d’activités que des pays comparables, ce qui laisse entrevoir une marge de progression. L’index de portée et de saturation du marché (Mimosa), développé par Planet Rating, classe la microfinance marocaine à 30 % en dessous de sa capacité prévue du marché. La demande insatisfaite du marché est d’ailleurs reconnue dans la stratégie nationale de microfinance soutenue par FNAM, le Centre Mohammed VI et autres, qui cite l’objectif de 3,2 millions de clients d’ici à 2020.

La résurgence de vieux modèles

En parallèle des démarches des banques et des institutions de microfinance pour accéder aux populations non bancarisées, quelques ONG, emmenées par CARE, travaillent à la création de groupes d’épargne et de crédit informels au sein même des villages. Leur succès commence à intéresser les banques, au premier rang desquelles la britannique Barclays : à travers son programme « Banking on change »,


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Crise et redressement de la microfinance au Maroc* Depuis sa montée remarquable et son atterrissage difficile en 2008-2009, le secteur de la microfinance au Maroc a fait couler beaucoup d’encre. Les années précédant 2008 présentaient la plupart des caractéristiques des marchés d’avant-crise, notamment une croissance très rapide, une compétition féroce et un déclin de la qualité des prêts, accompagnés d’une gouvernance inefficace et de contrôles peu rigoureux. Cependant, le niveau d’endettement croisé au Maroc est resté bien en deçà de la plupart des marchés surchauffés et la pénétration générale de la microfinance est demeurée modérée. De plus, la crise marocaine s’est définie par la crise d’une institution – Zakoura – en dehors de laquelle la crise de la microfinance au Maroc semble bien moins grave. Le secteur marocain a connu un point d’inflexion majeur en 2009. Cette année-là, les défauts de paiement de tous types de prêt présentaient des pics à travers presque toutes les régions du pays, et les prêts croisés ont joué un rôle déterminant : pendant la crise, les clients titulaires de plusieurs prêts représentaient près de la moitié de tous les défauts de paiement. Cependant, 2009 marquait aussi le début du redressement. Qui a commencé par une évaluation de l’ensemble du secteur commandée par IFC et menée par un consultant externe à la fin de 2008. Cette étude a identifié des problèmes graves dans les portefeuilles des IMF et a ainsi donné l´élan nécessaire aux principales IMF – jusque-là poussées par une compétitivité agressive – pour collaborer et déployer rapidement une centrale des risques. Cette initiative leur a valu une réduction significative des niveaux de prêts croisés qui sont en effet passés de 37 % à 20 % en une seule année. Entre-temps, la fusion tranquille entre une Zakoura au bord de l’implosion et la bien plus solide Fondation Banque Populaire a aidé à éviter une catastrophe potentiellement plus grande. Cette réactivité a porté ses fruits. Fin 2009, soit après environ une année de crise, le rendement des prêts à plus faible risque (de montants modestes et à court terme) s’était déjà stabilisé. L’amélioration du rendement des prêts plus complexes (de montants plus importants et à plus long terme) a pris plus de temps, pour finir par se stabiliser mi-2010. Pendant cette période, les IMF ont activement révisé leurs politiques d’octroi de prêt en renforçant les contrôles internes et en déployant des méthodes de recouvrement des prêts en souffrance. La rémunération du personnel a considérablement augmenté à partir de 2010, et une hausse concomitante des taux d’intérêt a permis aux IMF de redevenir rentables en 2010. * Rapport de l’IFC (Banque mondiale), 2014

engagé en 2009, elle accompagne les ONG CARE et Plan à développer la méthodologie VSLA (Village Savings & Loans Association) en Afrique de l’Est, qui permet aujourd’hui à six millions de personnes, à travers 61 pays du monde entier, à accéder aux services financiers de base via ces tontines améliorées. Séverine Leboucher, spécialiste de la finance sociale dans les pays du Sud, souligne : « Comme dans une vraie banque, l’épargne des uns est utilisée pour les crédits des autres, à un taux

décidé par le groupe lui-même mais qui avoisine généralement les 5 % à 10 % par mois. Un crédit onéreux, comparable à ceux offerts par les institutions de microfinance traditionnelles. Cette méthodologie, qui reste dans le secteur informel, a été développée dès 1991 par l’ONG CARE au Niger. Depuis, elle a été reprise par une quinzaine d’associations, principalement en Afrique, mais aussi en Asie et en Amérique latine, séduites par le caractère responsabilisant de la démarche. »

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Microassurance

L’étude du Microinsurance Network publiée début 2016 a identifié 61,9 millions de personnes couvertes par au moins une police de micro-assurance en Afrique à la fin de l’année 2014, contre 44,4 millions de personnes identifiées en 2011. Toute la gamme de produits s’est développée : les couvertures Santé, Biens et Agriculture ont augmenté à un rythme plus élevé que les couvertures d’assurance vie. Les réseaux du marché de masse ont représenté 45 % de la distribution en termes de vies assurées, tandis que les IMF ont atteint seulement 14 % du marché de l’assurance en général.

Microfinance islamique

La microfinance islamique, à la croisée de la microfinance et de la finance islamique, connaît un essor important depuis quelques années. Secteur à fort potentiel, il permet l’accès aux services financiers à des millions de musulmans défavorisés, qui rejettent actuellement des produits de microfinance non conformes à la charia. L’offre globale de produits de microfinance islamique est encore très faible par rapport à celle proposée par la microfinance classique, mais aujourd’hui près d’un tiers des institutions mondiales ont déclaré avoir lancé leurs activités de microfinance islamique depuis 2010. L’enquête conduite par le Consultative Group to Assist the Poor (CGAP) recense environ 255 fournisseurs de services financiers proposant des produits de microfinance conformes à la charia dans le monde. Environ 92 % de ces fournisseurs sont concentrés dans deux régions : Asie de l’Est et du Pacifique et l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, représentant respectivement 64 % et 28 % de tous les fournisseurs. L’offre de produits financiers islamiques pour les pauvres s’appuie sur les contrats classiques de finance islamique (Mourabaha, Moudharaba, Moucharaka, Qard al hassan). n


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30 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

UN ÉCOSYSTÈME

EN MUTATION Pour répondre à la demande croissante – plus de 90 millions de clients à travers le monde en 2012 –, la microfinance s’est progressivement structurée, réglementée, et la palette d’acteurs s’est élargie.

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ux côtés des ONG, qui ont longtemps porté l’activité de microfinance, les banques commerciales ont progressivement développé des offres dédiées. De même, des véhicules d’investissement ont été créés pour faciliter la mobilisation des capitaux nécessaires au développement de l’activité des IMF, tout en assurant un certain rendement aux investisseurs. La microfinance est aujourd’hui une composante essentielle du système financier dans les pays du Sud, mais elle a encore de nombreux défis à relever : à commencer par rester un outil au service du développement et de l’inclusion financière des populations, en maintenant l’équilibre entre sa mission sociale et sa viabilité économique. Le nombre d’IMF pose aujourd’hui un enjeu de réglementation et de supervision : elles se caractérisent spécifiquement par une relative flexibilité les conduisant à octroyer sans complications des crédits à leurs clients. Ce type de comportement pose généralement deux problèmes par rapport aux banques classiques : l’absence d’une information parfaite sur leurs activités et l’absence de garanties. Au regard de telles caractéristiques, il semble difficile de procéder à la supervision efficace des IMF sans prendre en compte leurs spécificités. Pour les Nations unies, « la microfinance à elle seule n’est pas une solution miracle pour éradiquer l’extrême pauvreté. L’expérience de l’Asie du Sud et des autres régions démontre que la microfinance peut avoir des effets positifs seulement si elle est combinée de façon holistique et intégrée effectivement avec d’autres programmes économiques et sociaux, afin de

répondre aux besoins divers des pauvres et de les aider à sortir de la pauvreté. Au niveau de l’industrie en particulier, les éléments clés nécessaires pour former un cadre intégré sont des cadres réglementaires adéquats, une législation qui protège les consommateurs ainsi que des améliorations dans la transparence et la responsabilité du secteur public ». La microfinance en Afrique se développe à tous les niveaux du système financier : microéconomique (prestataires de services financiers), méso (fournisseurs de services de soutien) et macro (politique, réglementation et supervision). Au niveau microéconomique, le secteur compte de nombreux intervenants et un intérêt grandissant auprès des banques et des investisseurs privés. Les institutions de microfinance ont un rôle prédominant, avec une adhésion forte des coopératives de crédit, bien que la majeure partie de l’épargne soit toujours mobilisée par les banques.

Des difficultés rencontrées par les IMF

Au niveau méso, les IMF ont intensifié la prestation de services tels que la formation ou l’audit, et certaines associations sont actives dans la coordination des activités des IMF. Au niveau macro, les pays évoluent de plus en plus vers des politiques orientées « marché », tout en mettant en place des cadres de réglementation et de surveillance. Un certain nombre de difficultés rencontrées par les IMF en Afrique ont été recensées par les Nations unies, elles les inhibent dans leur capacité à mieux lutter contre la

pauvreté. Au niveau microéconomique, les IMF africaines ont des faiblesses structurelles à plusieurs niveaux : gouvernance, gestion de portefeuille, contrôle interne, ressources humaines et soutenabilité financière. Au niveau méso, les services de soutien à la microfinance sont rares et de qualité inégale. En outre, même si le groupe consultatif pour aider les pauvres (Microfinance Information Exchange Market CGAP/MIX) compile des informations sur les performances financières des institutions, les données demeurent limitées, reflétant des lacunes dans le processus de reporting.

Le rôle primordial des bailleurs de fonds

Au niveau macroéconomique, les organes de coordination et de surveillance disposent de ressources limitées, tandis que le cadre juridique nécessite d’être renforcé. C’est vrai en particulier pour les pays les moins riches, dans lesquels le système juridique est débordé et n’est pas en capacité d’aider au développement du secteur financier. Historiquement, les bailleurs de fonds ont joué un rôle très important dans l’émergence et l’accompagnement des IMF. La quasitotalité des institutions aujourd’hui matures ont bénéficié, à leur démarrage et dans leur développement, de l’appui de bailleurs de fonds. Ceci s’explique au travers du schéma classique du développement d’une IMF : au démarrage, le coût de l’assistance technique est pris en charge par les bailleurs de fonds ; tant que l’IMF n’est pas viable, des subventions viennent compenser ses pertes. Le financement


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femmes entrepreneures, encore trop souvent exclues des systèmes financiers, et aux jeunes créateurs d’entreprises. CFE contribue à faire évoluer ces entreprises du secteur informel vers le secteur formel et participe à leur inclusion financière en les rendant, à terme, éligibles à un financement bancaire.

Les voies d’amélioration identifiées

de la croissance du portefeuille de crédit peut être également l’objet de soutien de la part des bailleurs, soit par subvention, soit par prêts à des taux concessionnels. Ces interventions directes en appui aux IMF sont aujourd’hui plus rares de la part des bailleurs de fonds, qui préfèrent agir au niveau du secteur et de son environnement. Lorsqu’elles existent, les subventions sont de plus en plus concentrées sur des sujets techniques précis (système d’information, formation) ou sur des périodes critiques de développement d’institutions déjà matures (transformation institutionnelle, par exemple). Désormais, les bailleurs de fonds privilégient d’autres modes d’intervention que les subventions : prêts aux IMF, participation à des fonds d’investissement, garantie pour l’obtention de

Historiquement, les bailleurs de fonds ont joué un rôle très important dans l’émergence et l’accompagnement des IMF. La quasi-totalité des institutions aujourd’hui matures ont bénéficié, à leur démarrage et dans leur développement, de l’appui de bailleurs de fonds.

prêts auprès des banques locales ou garanties d’émission obligataire. Ces instruments sont par nature réservés à des institutions ayant atteint un certain degré de maturité. Ainsi, à l’occasion de la conférence Tunisia 2020, Proparco a signé en décembre 2016 un projet de soutien à l’institution de microfinance tunisienne, Enda. ONG pionnière de la microfinance en Tunisie, Enda Tamweel est aujourd’hui la première institution de microfinance du pays, servant plus de 260 000 clients, aussi bien urbains que ruraux, et essentiellement des femmes. Face à la demande croissante, Proparco a ainsi accordé un prêt de 8 millions d’euros à Enda, afin de lui permettre de développer son offre de prêts destinés aux plus démunis, notamment en milieu rural, dans un contexte où les nouvelles institutions de microcrédit qui voient le jour en Tunisie s’adressent en priorité au secteur des TPE en milieu urbain. Proparco a signé, le 19 octobre 2016, un accord d’investissement en fonds propres pour un montant de 1 million d’euros dans le tout jeune CFE (Centre financier aux entrepreneurs), une IMF tunisienne spécialisée dans l’offre de produits et de services financiers aux micro et petites entreprises (1 à 10 employés). Cette entrée au capital vient compléter la convention d’appui technique de 1 million d’euros signée entre l’AFD et CFE à l’occasion de Tunisia 2020, qui permettra à la structure d’assurer le développement de son activité et de créer un effet de levier pour le financement des prochaines années. Une attention particulière est portée aux prêts accordés aux

Beaucoup d’agences internationales ainsi que des institutions multilatérales de développement ont joué un rôle important dans la promotion de la microfinance dans les pays les plus pauvres du continent : la Banque mondiale, la BAD ainsi que la Banque islamique de développement. Mais ce sont les gouvernements auxquels revient le rôle le plus important, au travers du renforcement des institutions et des capacités, d’une régulation et d’une supervision adéquates. Les IMF ont besoin de voir renforcées leurs capacités de vente au détail et de voir réduits les coûts de transaction. Un certain nombre de voies ont été mises en avant, au travers des moyens de paiement, des systèmes d’information et de compensation, le financement des infrastructures ou le support technique. Un nettoyage des portefeuilles de prêts est également utile pour certaines IMF, avec une amélioration des pratiques de gestion et de gouvernance des sociétés elles-mêmes. Afin de réduire les coûts, les IMF ont en effet tendance à ne pas utiliser de locaux fixes, elles choisissent leurs employés au sein de la communauté locale, dont des personnes ayant peu fréquenté l’école et donc moins formées que les employés de banque. La formation revêt ainsi une importance essentielle, et la rendre claire, accessible et soutenable permet aux IMF de renforcer leurs capacités de bonne gestion de leur activité. La réunion des IMF sous forme d’associations professionnelles permettant l’échange d’information (et la promotion du secteur à un niveau national et régional) est également propice à un meilleur développement. Un système de refinancement des IMF leur permet d’accéder à des ressources stables et d’étendre leur activité, celle d’assurance des dépôts est à même de protéger les clients et, par voie de conséquence, de leur donner confiance dans le système. Des initiatives comme Cofides proposent aux IMF des garanties sur des prêts individuels couvrant une partie du principal de chaque prêt, contre commission de garantie au pourcentage du montant des encours couverts, garanties de portefeuille ou de refinancement. Créée en 1995


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par les associations Peuples solidaires et Terre des hommes France, la Cofides Nord-Sud est une société de cautionnement bancaire qui se porte garante de petits entrepreneurs et IMF dans les pays du Sud. Parallèlement, des entités comme ADA conseillent et accompagnent les institutions de microfinance dans leur recherche de fonds.

Le privé prend le relais des autorités

L’Union africaine a émis diverses recommandations quant aux actions à entreprendre pour les gouvernements. De la lutte contre la corruption à des taux d’intérêt bas (et librement établis) afin de permettre à un maximum de communautés à faibles revenus d’accéder au crédit, l’action des gouvernements est complétée par celle des donneurs afin d’établir des cadres de politiques économiques, régulatoires et de supervision propices à la microfinance. Et d’intégrer la microfinance dans l’ensemble plus vaste des services financiers. La BAD, le gouvernement espagnol et le Fonds d’équipement des Nations unies (en anglais, UNCDF), à travers le Fonds de renforcement des capacités de la microfinance, ont ainsi octroyé un don d’un montant de 241 millions de F.CFA (368 400 euros) au consortium Alafia (Association professionnelle des systèmes financiers décentralisés), pour le financement du Projet d’appui à la transparence des institutions de microfinance (Patimf). Le lancement officiel du Patimf a été effectué le 23 février 2016, à Cotonou : il doit contribuer à la construction d’un secteur de la microfinance responsable et transparent en intervenant au niveau macro, méso, et micro. L’objectif final est d’assurer, au Bénin, la mise en place d’un secteur de la microfinance accessible à tous. Pas moins de 44 institutions de microfinance sont concernées. Il est apparu important de faire connaître aux IMF les textes réglementaires encadrant leur activité, qu’elle soit agréée ou pas. Pour cela, des campagnes de grande ampleur à destination de tous les principaux acteurs du secteur se sont montrées utiles, soit à l’initiative des autorités monétaires, soit des associations professionnelles, même si ces dernières sont encore très récentes. C’est ce type de service que rend Alafia au Bénin. Pour les économistes Elias Ayuk et Georges Kobu, « étant donné qu’il a pour objectif entre autres, de veiller au respect par ses membres de la déontologie et de la réglementation applicable aux Services financiers décentralisés, il lui est plus facile de mener une campagne en vue d’une meilleure appropriation des textes par les institutions de microfinance ». n

UNE CAPACITÉ D’INNOVATION

INTACTE La microfinance s’est beaucoup développée grâce à la capacité d’innovation de la finance informelle. Quarante ans après son lancement, elle prend appui dans la propagation des nouvelles technologies.

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a finance informelle s’est manifestée avec la création de la Grameen Bank au Bangladesh en 1976. Cette façon de « faire du crédit » a été reprise dans beaucoup de pays du Sud, et partout elle aide les plus démunis à faire quelque chose, « à gagner leur vie » et celle de leurs enfants. Dans un pays où 80 % des habitants vivent dans des zones rurales largement dépourvues d’infrastructures, Opportunity Bank au Malawi a pris acte du fait que les modèles traditionnels de microfinance ne permettent pas d’atteindre assez vite une échelle significative. Elle a donc eu recours à la technologie, dès les années 2000, pour développer des canaux de distribution alternatifs : GAB (guichets automatiques bancaires) biométriques, banques fourgonnettes, kiosques équipés de TPE (terminaux de paiement électronique) sur des marchés. De nombreuses institutions de microfinance dans le monde sont confrontées aux mêmes difficultés qu’Opportunity Bank. Elles ont testé des circuits de distribution alternatifs en vue de réduire les coûts, d’augmenter leur portée dans les zones difficiles d’accès et d’améliorer le confort des clients. Le téléphone mobile a naturellement été étudié : il permet d’atteindre un nombre bien plus important de clients que n’importe quel autre canal de distribution, et ce à un coût inférieur. Ainsi, l’étude Next Generation : Mobile Banking for the Masses de l’ONG PlaNet Finance et le cabinet de conseil Oliver Wyman (financée par la Fondation Bill & Melinda Gates) estime que la microfinance sur mobile permettrait de réduire les coûts

opérationnels des IMF de 20 % à 50 %. Microcred, un groupe de finance digitale spécialisé dans l’inclusion financière en Afrique (et en Chine) est né en 2005 à l’initiative d’Arnaud Ventura avec le soutien de Positive Planet et d’un groupe d’investisseurs institutionnels. La société s’adresse en particulier aux populations non bancarisées ainsi qu’aux micro et petites entreprises, à Madagascar, au Sénégal, au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Zimbabwe, au Burkina Faso et en Tunisie.

Une kyrielle d’initiatives

De son côté, Microcred Madagascar (MBM) a cherché à se développer en multipliant ses activités dans le domaine des nouvelles technologies appliquées aux services financiers avec le lancement, en février 2016, du réseau Baobab, qui permet de simplifier l’ouverture d’un compte bancaire par le biais d’un réseau de commerçants locaux partenaires. MBM a annoncé en février 2017 vouloir aller encore plus loin et donner une place centrale à la téléphonie, en permettant à ses usagers non seulement d’effectuer des paiements depuis leur mobile, mais de contracter des crédits bancaires, dans le cours de l’année 2017. Au Kenya, Musoni fait aussi office de précurseur. Depuis sa création, en 2009, sous l’impulsion d’entrepreneurs néerlandais, l’IMF utilise M-Pesa pour les déboursements de prêts et leur remboursement. Les emprunteurs reçoivent l’argent sur leur téléphone, retirent le cash chez l’agent le plus proche puis transfèrent le montant de


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leur mensualité sans se déplacer, toujours via leur téléphone. Un gain de temps, une sécurité accrue et une plus grande traçabilité sont les principaux avantages du système pour le client, une meilleure efficacité des processus internes de l’IMF, qui peut avoir un impact à terme sur les taux d’intérêt. Chez Musoni, les agents de crédit qui vont à la rencontre des emprunteurs sont armés de tablettes Android, grâce auxquelles ils ouvrent des comptes aux nouveaux clients via une procédure KYC digitalisée (photo du client, signature électronique, scan des cartes d’identité), remplissent les demandes de prêts via un formulaire dématérialisé et renseignent la base de données avec les informations sur les conditions de vie de chaque foyer.

La « révolution mobile » se fait attendre

L’application développée par Branch (société née dans la Silicon Valley) permet à des personnes, même non bancarisées, d’accéder à des crédits en temps réel sur la seule base des informations accessibles depuis leur smartphone. Le modèle est identique aux services M-Shwari ou KCB M-Pesa de l’opérateur Safaricom, mais sans obligation d’épargner au préalable.

Cependant, malgré son potentiel, la banque mobile a essentiellement été portée par des opérateurs de téléphonie mobile et, dans une moindre mesure, par certaines grandes banques. De manière générale, les IMF n’ont pas joué de rôle déterminant dans la mise en œuvre de ces services. Pour le CGAP (Consultative Group to Assist the Poor), les deux mondes ne convergent pas suffisamment pour permettre aux IMF de profiter pleinement du développement de la monnaie mobile, en l’état. « La plupart des dispositifs de banque mobile offrent des transferts, un service rarement proposé par les IMF. À vrai dire, les IMF et les entreprises de banque mobile qui réussissent évoluent aujourd’hui dans deux univers bien distincts. L’univers des IMF est axé sur le crédit, et dans une moindre mesure sur l’épargne ; celui de la banque mobile sur les transferts et les paiements. L’univers des IMF utilise des systèmes backend peu sophistiqués ; celui de la banque mobile emploie certains des systèmes back-end les plus perfectionnés qui soient (plus encore que ceux de certaines banques). L’univers des IMF est tourné vers la création d’infrastructures à faible coût reposant sur l’intervention humaine ; celui de la banque mobile est intrinsèquement lié à une infrastructure

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de systèmes de paiement. Il n’est donc pas surprenant que ces deux univers ne soient pas encore en phase ». Pour le fondateur de MicroSave, Graham Wright, une des options consiste à développer son propre système de monnaie électronique, à l’image d’Equity Bank au Kenya, qui émet 85 % de ses prêts de façon automatique aujourd’hui, la conversion en espèces se faisant auprès d’un réseau d’agents locaux. Une deuxième option consiste à créer un réseau d’agents de cash in-cash out, comme l’a fait Finca en RD Congo. C’est une méthode onéreuse mais qui apporte une réelle valeur ajoutée dans les zones où il n’y a pas encore de réseau d’agents. Une troisième option, moins structurante, consiste à utiliser les systèmes de paiement d’une Fintech ou d’un émetteur de monnaie mobile pour opérer le règlement des prêts et les remboursements. « Beaucoup d’IMF font cela, beaucoup utilisent le système Musoni qui leur permet d’avoir un back-end intégré avec ces systèmes de paiement ». Une quatrième option, complémentaire, consiste à utiliser les services data d’une fintech pour faciliter la communication, la décision de prêt et autres fonctions bancaires de base. Selon Graham Wright, beaucoup d’IMF

LANCEMENT DE 27 NOUVELLES IMF En Afrique subsaharienne, le modèle de l’IMF Greenfield a vu le jour en 2000 avec la création par ProCredit, holding d’une banque au Mozambique. Pendant quelques années, ProCredit était essentiellement la seule société à appliquer cette stratégie ; elle a ouvert des établissements au Ghana en 2002, en Angola en 2004 et en RD Congo en 2005. Alors que d’autres opérateurs de réseaux et institutions locales avaient créé des ONG et des coopératives de microfinance bien plus tôt, le modèle de l’IMF qui fournit investissements et expertise afin de mettre sur pied des établissements commerciaux de microfinance a véritablement vu le jour à l’aube du nouveau millénaire. Entre 2005 et 2006, les holdings Advans, Access et MicroCred ont été créées avec une structure similaire à celle de ProCredit, et à la fin de 2007, elles avaient collectivement procédé au lancement de cinq IMF entièrement nouvelles en Afrique subsaharienne. La société Accion a établi sa première IMF de ce type dans la même période, en partenariat avec trois banques commerciales au Nigeria. À la suite de cette première

expérience, Ecobank et Accion se sont associées pour établir deux IMF entièrement nouvelles au Ghana et au Cameroun. Depuis lors, les réseaux Access, Advans et MicroCred ont créé chacun une nouvelle IMF chaque année. Vers la fin de la décennie, ASA et BRAC du Bangladesh ont créé de nouvelles structures organisationnelles qui leur ont également permis de commencer à établir des IMF en Afrique. Durant les six années allant de fin 2006 à fin 2012, ce sont au total 27 nouvelles IMF de plus qui ont été lancées. De leur côté, FINCA et Opportunity International ont eu recours à la structure de la holding pour ériger leurs entités affiliées existantes (principalement des ONG) en institutions réglementées acceptant des dépôts, pour ensuite les intégrer à une société de placement commune. Comme pour les autres réseaux, la holding leur a permis de mobiliser des capitaux d’investissement, d’élargir et de soutenir leurs activités, et en mettant en place un réseau international d’institutions financières.


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34 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous Vies couvertes par canal de distribution

Structure de la Holding

Participation Investisseurs

IMF 14 %

Autres établissements financiers 10 %

Promoteur/ Prestataire d’AT

Organisations membres 3 %

Masse 45 %

Services de gestion Actionnaire de référence

Agents courtiers 28 %

IMF Les données pour les produits ayant indiqué un réseau de distribution, qui représentent 56 millions de personnes, soit plus de 90 % des vies couvertes identifiées.

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Placement minoritaire & Financement de l’AT Remarque : ceci illustre principalement le modèle d’IMF dirigé par un cabinet de conseil. Dans les autres cas, le promoteur/prestataire d’assistance technique serait placé dans la même case que la Holding.

indiennes utilisent ce type de solutions, de même que des solutions – de plus en plus nombreuses – de cloud-based core banking systems qui s’adaptent spécifiquement aux besoins des IMF.

Microassurance et mobile

Au Ghana et en RD Congo, les IMF entièrement nouvelles ont été les premières à introduire les nouvelles technologies dans le secteur bancaire au profit des populations à faible revenu. Le CGAP relève que EB-Accion, Opportunity et ProCredit sont les premières IMF après les banques à introduire des GAB au Ghana. EB-Accion Ghana et Advans Ghana ont introduit la vérification instantanée des dépôts sur téléphone mobile. En RD Congo, ProCredit a mis en place les premiers GAB, et les banques traditionnelles lui ont rapidement emboîté le pas. Les clients en RD Congo ont désormais accès à des terminaux points de vente sur plus de 300 sites, facilitant le retrait de fonds et les achats sans numéraire. Certaines IMF nouvelles ont été les pionniers du développement de services financiers, perçus comme particulièrement risqués et difficiles dans leurs marchés, tels

que la micro-assurance et le financement agricole. OI a démarré un programme de financement agricole au Ghana en 2010 avec un programme expérimental de crédit pour les producteurs de cacao. Désormais, elle dessert 9 000 agriculteurs et a mis en place un système d’information géographique (SIG) pour cartographier avec plus de précision les petits exploitants agricoles. Plusieurs pays, dont le Ghana, le Maroc et la Zambie, ont connu un développement important de la microassurance. Les opérateurs de téléphonie mobile y ont largement contribué. La croissance de la Zambie, par exemple, est principalement due au succès d’un produit d’assurance Obsèques proposé par l’intermédiaire d’un opérateur de téléphonie mobile ; au Ghana, la moitié des vies assurées le sont par l’intermédiaire des opérateurs de téléphonie mobile. La Namibie, la Tanzanie et le

Zimbabwe ont cependant connu une baisse de la diffusion. Pour le Microinsurance Network, « les cas de ces trois pays illustrent la puissance des intermédiaires, car la diminution des couvertures d’assurance, voire la suspension du produit s’expliquent par la modification de l’accord de distribution ». Les réseaux du marché de masse tels que les opérateurs de téléphonie mobile, les détaillants et les entreprises de pompes funèbres ont représenté 45 % de la distribution de produits de microassurance dans la région. En termes de coûts de distribution, on n’a que très peu observé les frais excessifs connus en Amérique latine. Les commissions médianes à travers les réseaux n’ont atteint que 10 %, avec une moyenne de 17 %, bien que dans certains cas, des commissions de 50 % ou plus, ont été signalées. n

Certaines IMF nouvelles ont été les pionniers du développement de services financiers, perçus comme particulièrement risqués et difficiles dans leurs marchés, tels que la micro-assurance et le financement agricole.


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36 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

RETROUVER LA MISSION

SOCIALE

La microfinance ne remplit que très imparfaitement son rôle dans le développement. Peu parviennent, grâce à son aide, à se hisser dans l’échelle sociale. Dès lors, une redéfinition de sa mission semble nécessaire.

L

es Nations unies ont acté que « la microfinance n’est pas la panacée pour résoudre la pauvreté et les défis liés au développement, mais plutôt un outil important au service de la mission d’éradication de la pauvreté ». Tous les bénéficiaires des services de la microfinance ne se hissent pas au-dessus du seuil de pauvreté. Tel est, en tout cas, le constat de recherches de la Cass Business School de Londres et de l’université occidentale de Sydney. Selon leur étude, dans les pays du Tiers-monde, la microfinance a contribué à accroître le niveau d’endettement des communautés déjà très pauvres au lieu de créer de nouveaux emplois pour les entrepreneurs. Les données collectées auprès de 2 931 institutions de microfinance à l’occasion du Sommet international du microcrédit indiquent que deux tiers des clients sont en dessous de ce seuil, ils vivent avec moins de 1 dollar par jour. En fait, il existe un déficit dans l’offre de services financiers. Pour Izabela Karpowicz, économiste au FMI, les pauvres extrêmes notamment demeurent marginalisés, la microfinance n’atteignant encore qu’une fraction du monde pauvre. C’est l’objet de la recherche de Abhijit Banerjee et Matthew Jackson, publiée en 2016 et utilisée en soutien des arguments déniant tout effet positif de la microfinance sur la réduction de la pauvreté. Les auteurs soulignent plutôt les limites de la microfinance : elle s’adresse aux plus pauvres, à qui apporter un financement ne peut être suffisant pour faire d’eux des entrepreneurs. Parce qu’ils sont dans une situation personnelle de vulnérabilité profonde, des risques spécifiques

sont à prendre en considération. « De meilleurs résultats sociaux et économiques pourraient être réalisés si l’investissement social était directement adressé aux initiatives visant à réduire le risque et la vulnérabilité », expliquent les économistes qui citent « la construction d’hôpitaux ou d’écoles, l’investissement dans l’immobilier et le soutien aux activités locales, pour fournir un emploi et un revenu stable toute l’année à chaque membre de la famille », ainsi que « l’engagement dans des mouvements sociaux pour un accès juste et équitable aux terres et à l’élevage ».

« Prêter aux pauvres coûte cher »

Pour le seul financement, la difficulté provient du fait que les coûts sont plus élevés pour des prêts de très petit montant que pour des prêts bancaires classiques. Les coûts d’exploitation représentent le poste le plus important. Il est grevé par des coûts fixes, indépendants du montant prêté : il paraît évident que prêter 100 000 $ sous la forme de 1 000 prêts de 100 $ demande beaucoup plus de ressources humaines qu’un prêt unitaire de 100 000 $. En outre, les dépenses de recouvrement sont importantes avec beaucoup de clients. Par contre, et c’est lié, si l’on peut penser que les pertes dues aux prêts non remboursés sont relativement plus importantes, il n’en est rien : les prêts non remboursés représentent 2,3 % du total en moyenne mondiale (1,2 % pour la région MENA, 1,5 % en Asie du Sud et 4,9 % en Afrique) en 2006. Le coût des ressources est également plus élevé et les institutions de microcrédit ne sont dépositaires d’épargne que dans certains cas. La comparaison par

Rosenberg, Gonzalez et Narain (en 2009) des taux du microcrédit aux taux des prêts à la consommation et aux taux des crédits informels sur 36 pays montre qu’ils sont inférieurs aux taux des prêts à la consommation pour 19 d’entre eux, équivalents pour dix et supérieurs pour sept. Sur 34 pays, les taux du microcrédit sont globalement très inférieurs aux taux des prêts informels (avec un taux informel médian de 10 % à 25 % par mois, voire entre 5 % et 20 % par jour dans cinq pays). Si, au milieu des années 1990, l’objet d’attention principal s’était porté sur la croissance et la pérennité du secteur, la résurgence de crises (impayés, faillites, désaffections massives de clients) et de critiques a conduit à poser la question de l’adéquation du microcrédit vis-à-vis de ses clients. On observe globalement que les revenus engendrés par les activités supportées par le crédit servent d’abord à diminuer les dépendances (aux crédits fournisseurs, crédits usuriers ou familiaux) et à améliorer les conditions de vie (diminution de la période de « soudure », amélioration de l’alimentation, augmentation des frais d’éducation et de santé, achat de biens de consommation durable, amélioration de l’habitat…). Le microcrédit – et la microfinance plus généralement – aurait des effets positifs via l’amélioration des revenus (par intensification, « extensification » ou diversification des activités), du capital humain (consommation alimentaire, nutrition et santé) et du « capital social » (développement communautaire et rôle, autonomie des femmes), l’augmentation du patrimoine, ainsi que sur l’environnement et sa durabilité.


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tion d’un statut de sociétés commerciales. Les seconds soutiennent par contre l’idée selon laquelle l’efficacité d’un programme de microcrédit doit s’évaluer à partir de welfare studies ou household studies, c’est-à-dire à partir de l’impact sur les conditions de vie des populations cibles (niveau de revenus, de nutrition, d’éducation des pauvres, accès aux services de santé, etc.).

En direction des PME

On peut considérer, par rapport à des situations où le non-accès aux banques est la règle, que le microcrédit permet de bancariser davantage, même si la proportion de la population touchée reste encore relativement modeste. Elle demeure, au niveau national, inférieure à 20 % de la population économiquement active, en raison, notamment, de la couverture souvent partielle du territoire par les institutions de microcrédit.

Aider les entrepreneurs

Contrairement à la recherche très vivante sur le fonctionnement du microcrédit, il existe ainsi très peu d’études sur la question de son impact. Des approches, essentiellement quantitatives, ont cherché à déterminer un impact, en particulier en comparant clients et non clients dans des conditions strictes d’échantillonnage et de contrôle et en cherchant à identifier les différences significatives entre eux. Les travaux du Poverty Action Lab (PAL) ont ainsi pour objectif d’améliorer l’efficacité des programmes contre la pauvreté, en fournissant aux décideurs politiques des résultats scientifiques clairs qui permettent de formuler des politiques fructueuses pour combattre la pauvreté. Le PAL travaille en

particulier sur l’analyse des impacts de la microfinance en Inde, aux Philippines, au Maroc, au Bénin et au Pérou. Dans ce cadre, Banerjee, Duflo, Glennerster et Kinnan, ont réalisé la première évaluation aléatoire d’un programme-type de microcrédit en Inde. Ils ont montré que « le microcrédit remplit son objectif : certains en tirent avantage lorsqu’il est disponible, un sur huit crée une activité ; ceux qui en ont déjà une investissent dans des biens durables et réduisent le reste de leur consommation ; d’autres consomment plus. Ce n’est ni le changement d’existence souvent décrit, ni la nouvelle usure : la conclusion est que tout le monde n’a pas une vocation d’entrepreneur : le microcrédit ne réglera pas tous les problèmes pour tout le monde. » Pour Jean-Pierre Fouda Owoundi, chercheur à l’Université de Yaoundé II, le débat sur l’efficacité de la microfinance oppose les partisans de ce que l’on appelle l’« approche institutionnaliste » et les partisans d’une approche en termes de bien-être. Les premiers défendent un meilleur accès au microcrédit à tous et cela « sur des bases solides et pérennes ». Défendue par la Banque mondiale, cette approche voudrait inscrire la microfinance dans une optique de rentabilité des capitaux investis suite à l’adop-

Seules les IMF qui auront su développer une approche responsable, éthique et humaniste vis-à-vis de leurs clients, les plaçant au cœur de leur action, pourront se développer sur le long terme au service du plus grand nombre.

De leur point de vue, « la poursuite d’un but lucratif risque de conduire à une dérive de la mission sociale des institutions de microfinance ». Cette divergence de vision a favorisé l’émergence d’un courant intermédiaire. « Celui-ci voudrait promouvoir un équilibre satisfaisant entre les fonctions commerciales et de bien public de la microfinance. Il considère que la microfinance ne peut être efficace que si la performance économique s’accompagne de la performance sociale », relève Jean-Pierre Fouda Owoundi. En Afrique, on le sait, les PME ont du mal à trouver des crédits. Aussi la microfinance trouve-t-elle sa justification, en particulier quand elle a la capacité de monter en gamme dans le cadre de la mésofinance. La microfinance soutient les agriculteurs et les petits commerçants en fonds de roulement. Mais pour que ces entreprises grandissent, il faut de l’investissement. Les institutions de microfinance estiment que les PME dépassent leur cible et les banques ont du mal à leur faire confiance. C’est ici que peuvent intervenir des fonds de refinancement des IMF en leur apportant les ressources nécessaires à l’octroi de prêts, comme le fait Pamiga en Afrique de l’Ouest. Pamiga accorde des crédits aux IMF pour qu’elles financent l’accès à l’eau et à l’énergie, en particulier renouvelables comme le solaire. Cette stratégie a permis de financer au Togo la production de riz délice, du riz parfumé thaïlandais, de même que des laiteries en Tanzanie, des entreprises de transformation de riz au Sénégal et des horticulteurs au Kenya. Dans quelques cas, le succès des prêts aux PME consentis par des IMF entièrement nouvelles a attiré d’autres prestataires dans ce segment de marché. Selon des observateurs en RD Congo, les performances de ProCredit, qui a atteint la viabilité financière en trois ans, ont poussé des banques telles que BIC et TMB à opérer une descente en gamme afin de desservir le segment des PME. Pour acquérir l’expertise nécessaire, elles se sont appuyées sur d’anciens employés de ProCredit afin de proposer ces services. À Madagascar,


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38 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

Bank of Africa (un actionnaire de MicroCred) et BFV-Société Générale (un actionnaire d’Accès Banque Madagascar) ont commencé il y a deux ans à descendre en gamme, modestement. S’il y a cinq ans, les PME malgaches n’étaient pas du tout desservies, il existe désormais une offre accrue de services d’un éventail d’institutions financières.

Adapter les produits financiers

Remettre la microfinance dans son objet social, cela signifie d’abord faire l’effort de comprendre les besoins financiers des pauvres. Ceux-ci n’ont pas seulement besoin de microcrédits productifs à court terme pour financer le fonds de roulement de leur micro-entreprise, mais aussi de se substituer aux accès par des voies informelles à l’épargne, au crédit à la consommation, à l’assurance, aux transferts et aux systèmes de paiement. Pour Élodie Parent et Philippe Serres, de l’AFD, « il convient alors de reconnaître cette fongibilité des ressources et d’adapter les produits financiers, les mécanismes de distribution, de paiement et de remboursement aux besoins spécifiques des clients ». C’est ainsi qu’est née la campagne de protection des clients en microfinance, qui promeut sept principes fondamentaux « qui devraient à terme être respectés par tous les praticiens ». Parmi ces principes, la transparence des coûts et la facturation raisonnable des services constituent « des progrès significatifs dans le rapport entre les IMF et les clients ». C’est bien d’une œuvre conjointe entre les régulateurs et les actionnaires des IMF qu’il s’agit pour mener à bien cette action. « L’expérience tirée des crises du secteur montre que la stratégie de maximisation du profit n’est pas pérenne et qu’elle peut être dommageable pour les clients vulnérables desservis. Le repositionnement souhaité du client conduit au renforcement de la mission sociale de l’IMF tout en permettant d’atteindre une rentabilité pour ses actionnaires pour le moins équivalente à celle du secteur bancaire. Si l’expérience du Groupe ProCredit le prouve, elle va plus loin en démontrant que cette rentabilité est plus stable que celle du secteur bancaire. Dans un contexte de saturation de certains marchés, de concurrence accrue et de risque de surendettement des populations vulnérables, seules les IMF qui auront su développer une approche responsable, éthique et humaniste vis-à-vis de leurs clients, les plaçant au cœur de leur action, pourront se développer sur le long terme au service du plus grand nombre », concluent les spécialistes de l’AFD. n

TUNISIE

ENDA DÉFEND SON MODÈLE Enda est la référence de la microfinance en Tunisie de par son ancienneté, ses réussites et ses innovations. En tentant de redéfinir le secteur, la société n’échappe pas aux critiques. Tunis, Mathieu Galtier

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’une ONG de quartier à mastodonte financier, le cheminement de Enda inter-arabe est unique. Simple filiale tunisienne de l’ONG sénégalaise Enda tiers-monde, Enda inter-arabe propose en 1995, cinq ans après sa création, des services de microfinance aux populations exclues. Le 1er janvier 2016, Enda inter-arabe devient l’actionnaire majoritaire de la société anonyme de microcrédit Enda Tamweel. Cette dernière s’approprie quelque 90 % du marché du microcrédit en Tunisie, qui compte sept IMF. En décembre 2016, Enda Tamweel totalisait 299 000 clients et avait prêté en valeur cumulée près de 2,5 milliards de dinars (environ 1 milliard d’euros). « Notre programme de microcrédit a été inspiré par les femmes de Hay Ettadhamen [un quartier populaire de Tunis] qui avaient le savoir-faire pour générer des revenus, mais qui n’avaient pas de ressources financières pour commencer », rappelle Essma Ben Hamida, directrice générale de Enda Tamweel et cofondatrice de Enda inter-arabe. L’ADN urbain et féminin est toujours là : en 2015, 58 % des clients habitaient en ville et 65 % étaient des femmes. Pour le reste, l’activité n’a plus grand-chose à voir avec les débuts balbutiants. Avec 80 agences et quelque 1 400 employés, Enda Tamweel ne connaît pas la crise. Ou ne la connaît que trop bien : sa bonne santé

trahit avant tout le marasme économique du pays. La Banque mondiale estimait la demande de services de microfinance entre 2,5 et 3,5 millions de Tunisiens en 2015, car seul 36 % d’entre eux avaient accès à tous les services bancaires. Les 64 % restants se tournent donc vers la microfinance.

Essma Ben Hamida, fondatrice et directrice d’Enda Tamweel


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Risque de « micro-endettement » ?

« Le microcrédit a un objectif social, mais aussi financier, qui est d’atteindre l’autosuffisance pour l’IMF. Atteindre le second permet d’arriver au premier », souligne Michael Philip Cracknell, cofondateur de Enda inter-arabe et secrétaire-général de Enda-Tamweel. Selon lui, les IMF, comme toute société, doivent pouvoir se développer grâce à leurs activités et non pas compter sur les éventuelles subventions étatiques. Le dirigeant estime à environ 35 % à 40 % les refus de demande de crédits. En 2016, les encours crédits étaient de 372,5 millions de dinars (150,7 millions d’euros) et en 2015, le portefeuille de Enda Tamweel atteignait 297 millions de dinars (120,2 millions d’euros). Enda Tamweel propose des microcrédits pouvant aller jusqu’à 20 000 dinars (8 090 euros), pour des taux de remboursement atteignant parfois 25 %. Ces pratiques risquent de faire tomber les clients, déjà fragiles, dans la spirale du « micro-endettement » ? Le risque est soulevé, notamment par la sociologue Houda Laroussi qui pointe « un impact négatif condamnant les femmes à l’endettement, avec un risque de les maintenir

dans la pauvreté qu’elles voudraient éviter ». Habitué à cet argument, Michael Philip Cracknell se défend d’entraîner ses clients dans un cercle vicieux en insistant sur le taux de recouvrement qui atteint les 96 %. Oui, les taux d’intérêt sont élevés mais ils sont justifiés : « Les IMF proposent en plus de la trésorerie, un encadrement, des conseils, voire des formations », se justifie-t-il. Michael Philip Cracknell évoque aussi le coût des services (gestion, provision, inflation, etc.) comparativement plus élevés que pour une banque. Cliente depuis 13 ans chez Enda, Lilia Ferjani a obtenu 14 prêts pour un montant total de 27 000 dinars (10 925 euros). Loin d’être submergée par les échéances à rembourser, la veuve de 54 ans, mère de deux enfants, est parvenue à se faire une réputation dans la mode en créant sa propre marque à l’Ariana, dans la banlieue de Tunis. Cette réussite ne doit pas masquer les échecs pour des cas similaires. Essma Ben Hamida en est consciente. Pour réduire les risques, elle demande aux autorités d’ « inverser la tendance actuelle à accorder trop de licences, au risque d’inonder le marché et d’induire le surendettement comme au Maroc en 2008 ». Depuis juillet 2015, Enda a été certifiée en

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protection du client par la Smart Campaign, une initiative internationale qui vise à s’assurer que les clients des institutions financières sont traités équitablement et respectueusement. Une première en Afrique du Nord. Cette bonne gouvernance attire. Depuis 2007, la SFI (filiale de la Banque mondiale) a accordé trois prêts à Enda, dont le dernier d’une valeur de 7,4 millions d’euros. « Étant donné la forte demande et la persistance de l’instabilité économique régionale, le développement de Enda est un exemple particulièrement important non seulement en Tunisie, mais aussi en Afrique du Nord et au Moyen-Orient », indique-t-on chez SFI.

Microcrédit au service des start-up

En mars 2017, le premier prêt syndiqué dans le secteur de la microfinance en Tunisie a permis à Enda Tamweel de lever 111 millions de dinars (44,9 millions d’euros) auprès de 13 banques tunisiennes. Un pas supplémentaire vers la « bancarisation » de Enda Tamweel. D’ailleurs, les dirigeants plaident auprès des législateurs tunisiens pour élargir les compétences des institutions de microfinance aux dépôts, épargne, transferts d’argent, microassurance, etc. : « Ces services font partie de


D O S SIE R

40 MICROFINANCE Le crédit à la portée de tous

la notion d’inclusion. Les montants collectés permettent à l’IMF de se refinancer à moindre coût par rapport aux emprunts bancaires nationaux ou internationaux. Tant que les services sont limités au seul crédit, il est normal que le taux d’intérêt reste élevé. » Enda Tamweel multiplie également les types de crédits. Si le traditionnel Mawilni (finance-moi), qui finance les micro-entrepreneurs, représente près d’un crédit sur trois souscrits chez Enda Tamweel, les nouveaux produits financiers sont de plus en plus proposés. Certains sont d’ailleurs à la limite de la définition d’« activité qui génère des revenus » pourtant si chère aux fondateurs d’Enda, comme le crédit Taâlim (éducation) qui concerne le financement lié à l’éducation ou le crédit Darna (notre maison) pour l’amélioration du logement. Ces offres représentent cependant moins de 10 % des crédits contractés. La direction de Enda préfère insister sur le lancement, en

2011, du crédit Bidaya (débat) à destination des jeunes qui souhaitent notamment lancer leur start-up. Une initiative soutenue par la Suisse. Avec son siège à deux pas du syndicat patronal, ses partenariats de plus en plus approfondis avec les sociétés financières et son lobbying pour élargir les services des IMF, Enda ne risque-t-elle pas de perdre son âme originelle d’ONG ? Les deux dirigeants, qui approchent de la fin de leurs mandats, comptent sur la diversité du conseil d’administration pour se prémunir d’un tel risque. Parmi les sept membres se trouvent une activiste dans le domaine associatif, Salma Cherif (vice-présidente), un ancien collaborateur du Fonds international pour le développement agricole, Abdelmajid Slama (trésorier) ou encore l’historienne et directrice de recherche à l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques) lancé à Paris, Sophie Bessis. n

Michael Philip Cracknell, cofondateur de Enda inter-arabe.


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RISQUES ET RÉGLEMENTATION

EN AFRIQUE FRANCOPHONE Les institutions de microfinance font courir un risque systémique aux économies ; il est donc essentiel d’en réglementer le fonctionnement, sur des bases autres que celles de la banque traditionnelle.

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es institutions de microfinance ont connu d’importantes mutations et sont devenues un outil essentiel de lutte contre la pauvreté et de développement économique. Avec ces mutations, il apparaît que leurs missions de bancarisation progressive des exclus du système bancaire et de fourniture de plusieurs types de services financiers (épargne, crédit, moyens de paiement, bancassurance et autres) s’opèrent dorénavant dans un environnement empreint de risques susceptibles de perturber le fonctionnement du système financier dans son ensemble. Pour le professeur Fulbert Amoussouga Gero, de l’université d’Abomey-Calavi, « en prenant plus de maturité, la plupart des IMF cherchent à améliorer le financement de leur croissance, en vue d’offrir une gamme plus large de services financiers à leurs clientèles. En procédant ainsi, elles font courir d’importants risques à l’épargne publique, d’où l’intérêt que leur portent, au plus haut degré, les autorités en charge de la régulation et de la supervision du secteur financier, dans l’optique de protéger les intérêts des clients et le système financier dans son ensemble ». Compte tenu de la diversité de situations dans lesquelles elles se trouvent, il est surtout question de savoir si les IMF peuvent être toutes réglementées, ou si elles doivent être toutes soumises au même type de réglementation et de supervision. La nécessité de réglementer la microfinance a émergé dans les années 1990, prenant dès lors une place importante. Elle est née de la volonté même d’une grande partie des IMF soucieuses de lever des fonds du public, dans la mesure où le financement par l’épargne leur apparaissait comme un moyen d’affirmer leur autonomie et d’accéder

à des ressources supposées moins coûteuses. Pour Elias Ayuk, directeur de l’Institut des ressources naturelles en Afrique de l’université des Nations unies et Georges Kobou, doyen honoraire de l’université de Yaoundé II, « l’organe de supervision approprié pour les IMF collectant les dépôts est celui qui surveille les banques commerciales, et en Afrique subsaharienne particulièrement, la tendance est celle de placer la supervision de la microfinance entre les mains de l’autorité de supervision bancaire, ceci indiquant que la microfinance devient de plus en plus partie intégrante du système financier formel. » On comprend pourquoi dans beaucoup de pays (31 pays au total), la Banque centrale est l’organe de réglementation et de supervision des IMF, certaines d’entre elles étant supervisées par le ministère des Finances ou un autre organisme gouvernemental.

Des organismes dédiés

La situation de vide juridique qui a accompagné le développement de la microfinance en Afrique centrale dans les années 1990 a engendré beaucoup d’abus et de spoliation de l’épargne des membres ou des clients, dans l’ensemble de la sous-région, même si le Cameroun a concentré la majorité des expériences de microfinance. C’est pourquoi les États de la Cemac ont confié à la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), la mission de réglementer ce secteur naissant à l’image du secteur bancaire. C’est finalement le 13 avril 2002 qu’a été publié le règlement 01/02/CEMAC/UMAC/ COBAC relatif aux conditions d’exercice et de contrôle de l’activité de microfinance dans la zone Cemac. Le dispositif mis en place a

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distingué trois catégories d’établissements de microfinance, en les soumettant à des règles et obligations spécifiques. Afin de renforcer le cadre institutionnel, l’Association professionnelle des établissements de microfinance (APEMF) a été créé, avec pour objectif de défendre les intérêts des institutions de microfinance face aux pouvoirs publics et aux bailleurs de fonds, à favoriser les échanges d’expérience entre les établissements et à développer des activités de formation pour améliorer l’expertise et le professionnalisme dans la filière. Il existe aujourd’hui une variété de bonnes pratiques en matière de réglementation et de supervision de la microfinance, au regard de sa dimension planétaire : 150 à 200 millions de clients, un chiffre d’affaires de l’ordre de 20 milliards $ et des taux de remboursement souvent très élevés et supérieurs à 95 %, selon les estimations d’Esther Duflo.

Des règles au service du développement

La nécessité de protéger les différents acteurs demeure critique. Plusieurs études de cas identifient des éléments clés de bonnes pratiques de la réglementation et de la supervision des IMF. Parmi elles, en ce qui concerne la réglementation : la flexibilité du cadre qui permet de couvrir les institutions de tailles différentes et donc des profils de risque différents, l’exigence d’adéquation du capital raisonnable (reasonable capital adequacy requirement), les obstacles bureaucratiques minimaux, l’accent mis sur l’inclusion financière et l’absence de contrôle des taux d’intérêt ou des subventions. Quant à la supervision : le prêt-provisionnement des pertes (loan-loss provisioning), l’inspection sur pièces qui met l’accent sur l’adéquation des contrôles internes et la suppression des règles qui entravent la flexibilité et l’efficacité. Là encore, la mise en œuvre des recommandations doit intégrer les coûts induits et le manque de personnel qualifié, qui représentent un enjeu majeur dans certains pays du continent. Aujourd’hui, la réglementation est appelée par les acteurs du marché à évoluer pour accompagner son développement. Tel est, par exemple, le vœu de Essma Ben Hamida, fondatrice et directrice d’Enda Tamweel, en Tunisie : « Aujourd’hui, le ministère des Finances et la Banque centrale disposent d’un cadre législatif, ce qui est un grand pas en avant. Même si la loi est favorable, elle ne nous autorise qu’à accorder des microcrédits alors que nous aspirons à évoluer. » Notamment en introduisant de nouveaux modes de refinancement dans la palette du possible des IMF, en particulier via de l’equity. n


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QUELLE EST LA PLACE DES BANQUES NATIONALES DE DÉVELOPPEMENT? Les Banques nationales de développement sont des acteurs clefs des économies africaines. Pourtant, peu respectent les conditions nécessaires à leur pérennité et à leur efficacité auprès des entreprises. Par Alain Le Noir

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ébut avril 2017, la Banque nationale de développement économique du Burundi célébrait le cinquantième anniversaire de sa création, en présence du président de la République. C’est un cas tellement rare, tout au moins en Afrique francophone, qu’il m’a semblé opportun de traiter dans cette chronique de l’utilité des Banques nationales de développement économique (BNDE) et de m’interroger sur les conditions de leur fonction au service du développement de leur pays. Au lendemain des indépendances, les nouveaux pays ont cru devoir créer des institutions financières spécialisées dans le financement du développement. Pour cela, ils ont fait appel à des bailleurs de fonds étrangers, venus généralement des anciennes puissances coloniales comme l’AFD (Agence française de développement) pour les pays de la zone franc. Partout, l’État était majoritaire dans le capital. Ces BNDE bénéficiaient d’un statut d’établissement spécialisé qui leur attribuait certains avantages, notamment sur le plan fiscal, et qui mettait à leur disposition des lignes de crédit à moyen et à long terme avec des taux préférentiels. Par contre, ces banques n’étaient pas autorisées à collecter l’épargne courte provenant notamment des particuliers. C’est ainsi que sont nées, il y a une cinquantaine d’années, les BNDE et leurs homologues ayant en charge le secteur agricole.

La priorité de leur action portait sur le financement des infrastructures considérées comme étant nécessaires au développement du pays : les routes, les écoles, les centres de santé ainsi que quelques entreprises publiques. Trop souvent elles servaient aussi à combler les déficits parfois très importants du budget des États. Si elles ont relativement bien fonctionné pendant une vingtaine d’années, elles ont souvent été mal gérées parce que confiées à des dirigeants pour des considérations davantage politiques que professionnelles. De surcroît, elles ont été affectées par l’inversion des termes de l’échange. Surtout, elles ont été souvent les premières touchées par le big bang bancaire des années 1980. Ainsi, la Banque de développement du Sénégal, la BNDS, a perdu sept fois son capital. Pourtant, elle a continué à engranger des produits financiers sur des créances pourtant définitivement irrécouvrables mais non provisionnées.

Une place indispensable

En zone franc, seulement deux banques de développement ont survécu ; celle du Mali, aujourd’hui la première banque commerciale de son pays, et celle du Gabon. Il faut y ajouter la nouvelle BNDE du Sénégal, laquelle a ouvert il y a deux ans et qui constitue un bon exemple de ce qu’il faut généralement faire,

ainsi que la Banque camerounaise des PME, créée il y a également deux ans mais déjà en difficulté. D’autres projets sont plus ou moins avancés : au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Congo. En dehors du Sénégal et du Cameroun, les banques de développement des pays de la zone franc, qui avaient le statut de banques universelles, ont toutes disparu et malheureusement n’ont pas été remplacées. La Banque mondiale, qui présidait à la restructuration des systèmes bancaires, avait estimé à tort que les banques commerciales pourraient satisfaire l’intégralité des besoins des acteurs économiques. Si les décideurs politiques de la plupart des pays, aujourd’hui encouragés par les institutions financières internationales, projettent – enfin ! – de créer leur banque de développement, c’est qu’ils considèrent que leur place dans le système financier de leur pays est non seulement utile mais indispensable. En complément de la banque continentale, la BAD, et des banques régionales (BOAD et BDEAC) qui assurent le financement des infrastructures étatiques et celui des entreprises privées souvent d’une certaine dimension, il reste un besoin évident de financement des PME et des TPE qui ne peut être satisfait que par une structure nationale de financement. Les BNDE doivent avant tout satisfaire les besoins de financement des différents acteurs économiques.


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Le fonds de garantie (où les sociétés de caution mutuelle) est une structure indispensable qui permet une action conjointe entre les banques et les institutions représentatives des entreprises (Chambre de commerce et d’industrie, Chambre des métiers, Chambre d’agriculture, syndicats professionnels, union patronale, etc.), une relation étroite de confiance et de complémentarité doit exister entre le fonds de garantie et la BNDE.

Se doter des outils adaptés

En résumé, il est indispensable que la BNDE soit reconnue comme le partenaire de financement de l’État appelé à l’assister dans les financements à accorder aux projets allant dans le sens des objectifs voulus par l’État : création d’emplois, investissements à forte valeur ajoutée, développement des exportations, protection de l’environnement, transformation des matières premières, économie d’énergie, etc. La BNDE doit toutefois conserver son autonomie dans sa gestion et dans ses décisions. Ce rôle de la BNDE apparaît bien comme complémentaire à la fois des banques commerciales et des structures régionales de financement du développement. Ce rôle ne peut être correctement rempli que sous réserve de satisfaire à un certain nombre de conditions. La première est de définir les objectifs de la BNDE et les moyens à mettre en œuvre pour les réaliser. Sur ce point, la BNDE diffère de la banque commerciale. S’agissant d’une structure dédiée au développement, l’objectif prioritaire doit être le développement économique et social du pays, donc le service à rendre aux acteurs économiques qui répondent aux orientations voulues par l’État. Ses résultats consistent avant tout dans les performances obtenues sur le plan macroéconomique par l’État, dans le nombre et l’importance des crédits consentis et remboursés par les entreprises et autres partenaires comme l’État lui-même. Le résultat financier, sans qu’il soit évidemment à négliger, ne vient qu’après. Ce qui n’exclue évidemment pas la nécessité d’être rentable. Nous savons que l’accumulation des pertes provoquées par la mauvaise gestion conduirait la banque à disparaître. Il est indispensable de dégager une rentabilité suffisante pour assurer sa pérennité. La BNDE du Burundi dégage des résultats bénéficiaires ce qui lui permet d’être toujours présente sur son marché et d’y rendre des services généralement appréciés.

La BNDE doit être surtout le partenaire financier privilégié des entreprises dans leurs besoins de financement à moyen et à long terme, correspondant à leur création et à leur développement. À cet effet, la BNDE est complémentaire des banques commerciales qui assurent le plus souvent le financement du cycle de fonctionnement des entreprises par des crédits de courte durée (crédits de trésorerie). Au Sénégal, après deux années de fonctionnement, la BNDS détient un portefeuille de plus de 4 000 comptes de PME qui représentent 52 % de sa clientèle (contre 16 % dans les banques commerciales). Si, du fait de l’insuffisance récurrente de capitaux longs, elle consent davantage de crédits de trésorerie (pour l’essentiel des crédits de campagne et des crédits de signature), les crédits d’investissement couvrent tout de même le tiers du total de ses réemplois. En tant que partenaire privilégié des entreprises, la BNDE doit avoir la capacité de prendre des participations dans le capital des entreprises grandes et moyennes, au travers de son activité de capital-risque et de capital-investissement. C’est l’une des fonctions essentielles de Bpifrance. La BNDE se substitue où complète en cela l’action des marchés boursiers. En tant qu’institution spécialisée dans le financement du développement, la BNDE doit se doter des outils adaptés de financement soit dans ses structures internes, soit en créant des filiales dans lesquelles elle détiendrait la majorité du capital. C’est le cas du crédit-bail et, donc, du capital-risque. Ce peut être, là où existe une Bourse, la création d’une structure d’intermédiaire agréé. La banque de développement doit être complétée dans son action par un fonds de garantie qui facilite l’accès au crédit aux entreprises qui n’ont pas les moyens d’offrir des garanties suffisantes.

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L’objectif prioritaire de la BNDE doit être le développement économique et social du pays, donc le service à rendre aux acteurs économiques qui répondent aux orientations voulues par l’État.

Elles participent au financement des États et des entreprises publiques, moins pour leur fonctionnement (souscription aux émissions de bons du Trésor) que pour leurs investissements. C’est ainsi que la BNDS (Sénégal) est l’un des plus forts contributeurs aux besoins de l’Office d’assainissement du Sénégal (ONAS), de l’Oxfam qui finance des installations sanitaires et inondables de Dakar, et du transporteur urbain. Elle vient de financer le bateau qui relie Dakar à Ziguinchor. La BNDS est l’un des premiers souscripteurs aux emprunts obligataires émis chaque année par l’État.

Définir les objectifs et les moyens de les réaliser

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Deuxième condition, d’ailleurs découlant de la précédente : la BNDE doit être complémentaire des banques commerciales et non pas concurrente. L’erreur qui a été commise au Cameroun est d’avoir considéré que la Banque camerounaise des PME était une banque comme les autres. La même erreur a été commise dans les années 1980 en donnant aux banques de développement le statut de « banque universelle » alors que, curieusement, on maintenait comme établissements spécialisés les banques régionales de développement. La présence dans le capital de banques commerciales est la meilleure reconnaissance de cette complémentarité, comme l’est la typologie de la clientèle : la banque de détail aux banques commerciales et le financement de la création et du développement des entreprises à la BNDE. Troisième condition : une réglementation adaptée. Puisque les autorités étatiques confient à la BNDE un objectif de développement et tenant compte de la spécificité de ses financements et de l’importance des risques que présentent notamment les PME, les ratios réglementaires doivent être différents de ceux qui sont imposés aux banques commerciales et qui, légitimement, protègent avant tout les déposants. Les ratios imposés par Bâle 2 et encore plus par Bâle 3 pénalisent l’octroi des crédits à moyen et à long terme. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont qualifiés de « ratios prudentiels ». À la limite, l’excès de prudence pourrait inciter les banques à privilégier les services apporteurs de commissions sans risque au crédit qui est tout de même la base du métier (l’intermédiation). Cette évolution est universelle et tellement évidente que les grandes banques européennes ont obtenu, le 3 janvier 2017, avec l’appui remarqué de la BCE, que les autorités de régulation internationale (la BRI), suspendent leurs travaux d’harmonisation des normes (véritable Bâle 4) au motif que ces normes étaient trop pénalisantes pour l’octroi du crédit, donc pour les économies.


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La BNDE souffle ses 50 bougies. La Banque nationale pour le développement économique (BNDE), a célébré ses cinquante années au service du financement de l’économie burundaise. C’était le 4 avril 1967. Le gouvernement du Burundi, appuyé par ses partenaires tant locaux qu’étrangers dont la Caisse française (AFD), la BEI et la Direction générale de la Coopération du royaume de Belgique, a pensé à créer une Banque qui accompagnerait le pays devenu politiquement indépendant cinq ans plutôt. Elle devrait mettre en œuvre les grandes orientations économiques et sociales du pays. La vision des fondateurs de la BNDE était claire et communiquée à tous : créer une grande institution ; une banque citoyenne, socialement responsable ; transparente et moderne ; dynamique, honnête et sérieuse, intervenant dans des secteurs diversifiés. La BNDE a été un grand pionnier dans le financement du développement du Burundi. Elle est intervenue dans tous les secteurs socio-économiques. La semaine de commémorations, riche en débats, a montré que malgré quelques problèmes qui persistent, la BNDE remplit bon nombre de conditions pour jouer pleinement son rôle.

Le besoin de capitaux longs

Pour lui permettre de remplir correctement sa mission, la BNDE doit voir alléger le ratio de liquidité, le ratio de couverture des emplois à moyen et long termes par des ressources équivalentes. La BNDE devrait bénéficier de facilités dans l’accès au refinancement de ses créances après de la Banque centrale. Par contre, je ne remets pas en cause le ratio de solvabilité, pas plus bien entendu que les précautions à prendre dans l’octroi des crédits et dans le provisionnement à enregistrer pour les créances en difficultés. Quatrième condition : l’octroi de lignes de crédit à moyen et à long terme, à des taux préférentiels. Les établissements de financement spécialisés dans l’habitat, dans l’agriculture et auprès des entreprises, souffrent de l’insuffisance des capitaux de longue durée ; il est pourtant évident que pour consentir des crédits destinés à la création et au développement des entreprises, la banque a besoin de capitaux longs. Il revient aux institutions de financement de l’aide bilatérale et de l’aide multilatérale, à commencer par celles qui sont dans le capital de la banque, de pourvoir à ce type de besoins par l’octroi de lignes de financement d’une durée au moins égale à celles des crédits à consentir par la banque. Leur intervention ne doit pas se limiter à l’apport de capitaux propres. Pour ce qui concerne les taux, afin d’éviter qu’ils soient prohibitifs et pénalisent les entreprises

qui y recourent, il conviendrait de mettre en place une procédure de bonification de taux tout au moins pour les investissements qui répondent aux objectifs de l’État. Cinquième condition : en tant que partenaire de l’État, la BNDE doit être considérée comme un acteur privilégié de développement. Il est dès lors normal que l’État soit dans le capital, pas forcément majoritaire (comme au Cameroun) mais détienne une minorité de blocage. Ce partenariat « gagnant-gagnant » doit être concrétisé par l’octroi d’avantages particuliers sur le plan fiscal – en France, le Crédit agricole et les Banques populaires ont longtemps été exemptées d’impôts sur les bénéfices – comme par le monopole des dépôts des sociétés d’État et par la gestion des fonds qui pourraient résulter des accords et conventions passés avec les bailleurs de fonds étrangers.

Diversifier l’offre

Il est courant aujourd’hui de critiquer les États en considérant que tout le développement repose sur le secteur privé. Je reconnais l’importance de l’entreprise privée mais sans un État fort et performant il ne peut y avoir de développement, y compris du secteur privé. En France, la Bpifrance totalement publique fait des bénéfices tout en finançant 80 000 PME. Sixième condition : la diversification des produits et des services des financements destinés

au développement. Ce serait une erreur que de multiplier dans les pays où les marchés sont étroits, le nombre d’institutions de financement. Leur création et leur fonctionnement coûtent cher. Par contre, il faut encourager les BNDE à multiplier et à diversifier leur offre destinée au financement des investissements des entreprises. Il faut créer en son sein un département du crédit-bail, favoriser le capital-risque et le capital développement. Il faut créer une direction du financement du secteur agricole pour un secteur qui représentera longtemps encore l’essentiel de l’économie nationale. Il faut mettre en place une structure spécialisée dans les relations avec les institutions de microfinance pour collecter les excédents des dépôts des mutuelles et pour financer celles qui sont spécialisées dans le microcrédit. La BNDE et l’économie nationale ne peuvent que profiter de cette complémentarité entre la BNDE plus outillée pour servir le milieu urbain, et les institutions de microfinance surtout orientées vers le secteur rural. Septième condition : la relation à créer et à développer avec les fonds de garantie. Les crédits consentis aux PME présentent des risques importants surtout lorsqu’il s’agit de financer des investissements. L’insuffisance, voire l’absence de garanties proposées, la faiblesse des études de marché comme le peu de fiabilité à accorder aux informations financières fournies, sont autant de motifs de refus de s’engager avec la PME. La création et le bon fonctionnement d’un fonds de garantie permettent de limiter les risques de nonremboursement. La BNDE doit non seulement être dans le capital du fonds mais participer à son fonctionnement et aux décisions prises avec les institutions représentatives des entreprises. Des fonds de garantie interbancaires fonctionnent relativement bien dans plusieurs pays de l’Uemoa comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso. D’autres sont en création comme en Côte d’Ivoire et au Gabon. Huitième et dernière condition : la banque doit être bien gérée. La disparition dans les années 1980 de la plupart des BNDE vient en grande partie des faiblesses dans leur gestion. Trop souvent les directions ont été confiées à des fonctionnaires qui ne connaissaient rien à la banque et qui étaient sous la totale dépendance de l’autorité étatique. L’octroi des crédits répondait plus à des considérations politiques qu’à des critères objectifs de faisabilité du projet. Sur ce point, il est évident que la BNDE doit être gérée comme toutes autres entreprises. n


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LES OPPORTUNITÉS

DE LA FINANCE NUMÉRIQUE Dans une Afrique sous-bancarisée et où les transactions s’effectuent essentiellement en espèces, la finance numérique constitue une opportunité pour les banques et le développement. Sans être la panacée. Par Dhafer Saidane, professeur au Skema Business School

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elon la Banque mondiale, pour les pays en développement, la finance numérique ou Digital Finance consiste à « donner aux pauvres les moyens d’agir grâce aux nouvelles technologies ». Pourquoi ? Parce que près de 50 % des personnes vivant dans les pays en développement possèdent un téléphone portable et que 2,5 milliards d’individus et plus de 200 millions de petites entreprises sont privés d’accès aux services financiers de base et au crédit. Enfin parce que la finance numérique permet d’élargir considérablement l’accès aux services dans d’autres secteurs : agriculture, transport, eau, santé, éducation et énergies propres. En Afrique, plus de 90 % des transactions entre particuliers s’effectuent en espèces. Or, ces transactions induisent un coût très élevé du fait du stockage des liquidités, de leur sécurité, de leur comptabilité et transport. Selon les calculs du FMI, l’introduction du numérique pour des pays comme le Kenya a permis une nette amélioration de l’accès au crédit des PME, qui est passé de 25 % à 33 % entre 2006 et 2013. Le numérique a contribué à une réduction de 65 % des coûts de transaction et à un accroissement annuel d’environ 0,45 point de pourcentage du PIB sur la période 2006-2013. L’inclusion numérique, via l’amélioration de la qualité de l’information, la réduction des coûts de transaction et l’augmentation des revenus, aboutit à l’inclusion financière. Cette finance présente cependant des défis très importants. C’est pourquoi l’Afrique doit s’approprier cette approche afin de ne pas être un simple laboratoire pour des apprentis techniciens. La finance numérique n’est pas récente en Afrique. Son apparition date de presque

quinze ans à l’initiative des banques au travers de deux structures privées communes, le Groupement interbancaire monétique de l’Uemoa (GIM-Uemoa), créé en 2003 pour assurer la gouvernance du système, puis le Centre de traitement monétique interbancaire de la zone (CTMI-Uemoa) créé en 2005 pour assurer la gestion des moyens techniques communs et rendre opérationnel le système afin de réduire les coûts et garantir les qualités des produits. La finance numérique est constituée de canaux de distribution alternatifs électroniques. Cette finance est en plein essor dans les huit pays de l’Union. Dans le même temps, la croissance de la téléphonie et de l’internet en Afrique a été exponentielle. En 2000, on comptait un téléphone pour 50 personnes. Selon une étude de Wireless Intelligence, le nombre d’abonnés atteignait 600 millions en 2015. L’Afrique deviendrait le deuxième marché continental de la planète après l’Asie avec un téléphone pour moins de deux personnes. Et selon les données de l’Union internationale des télécommunications, 16 % des Africains ont accès à l’internet en 2016 et l’Afrique compte 60 millions d’internautes réguliers. Le cabinet McKinsey estime que ce taux devrait passer à 50 % en 2025. L’écosystème de la finance numérique dans la zone Uemoa est aujourd’hui dominé par les opérateurs de téléphonie mobile en partenariat avec des banques traditionnelles. Œuvrent aussi les prestataires de solutions technologiques comme acteurs dans le domaine des paiements numériques. Les sociétés de transfert d’argent et les institutions bancaires et de microfinance commencent aussi à s’intéresser à ces activités.

Un écosystème complet

Les opérateurs de téléphonie mobile offrent beaucoup de services financiers : transfert entre comptes, service de paiement mobile, paiement de factures, paiement dans les points de vente, retrait d’argent dans les ATM… On peut citer M-Pesa (argent en swahili), créé en 2007 par Safaricom et utilisé par plus de 20 millions de personnes au Kenya en 2016, mais aussi de grands opérateurs comme MTN, Bharti Airtel, Orange, Vodafone, Safaricom, Etisalat, Maroc Telecom. Au Sénégal : Yobantel, Orange Money, Tigo cash, Mobile Cash, W@ri, Joni-Joni, e-Tranzact. La concurrence est salutaire mais attention aux risques ! Notamment ceux créés par l’instabilité d’une ouverture trop large aux opérateurs non bancaires. Sous la pression concurrentielle et réglementaire, les opérateurs de téléphonie sont amenés à réviser leurs tarifs à la baisse et à étendre leur gamme de services et surtout à développer des partenariats avec des banques et des sociétés d’assurance afin de proposer des services bancaires : comptes bancaires, crédit, épargne et assurance. Il s’agit aussi de créer des services interopérables entre les filiales non bancaires de pays limitrophes. Certes, la position du régulateur semble évoluer en Afrique. À tort ou à raison, en 2016, la Banque centrale de l’Uemoa a publié une instruction relative à l’émission de monnaie électronique. Elle offre la possibilité à des établissements non bancaires de devenir émetteurs. Cette possibilité devrait être offerte avec parcimonie car les opérateurs non bancaires peuvent amplifier certains risques.


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ANALYSE

Du fait de ses contraintes, l’Afrique est en avance par rapport à l’Europe et des opportunités apparaissent. Les innovations qui en résultent, via les Fintech, y sont forcément plus spectaculaires et plus rentables. L’inclusion numérique est aussi un préalable à l’inclusion financière. Le développement des technologies de l’information fait aujourd’hui émerger deux problématiques d’inclusion : l’inclusion bancaire pour ceux qui accèdent à un compte en banque et l’inclusion numérique pour ceux qui recourent à des canaux de distribution alternatifs électroniques comme le mobile money proposé par les opérateurs de télécommunication. Dès lors, on est en droit de s’interroger : « Les canaux de distribution alternatifs électroniques, en accroissant l’inclusion numérique, peuvent-ils approfondir l’inclusion financière en Afrique ? » L’inclusion numérique, du fait de la distance et de l’éloignement des acteurs, peut être en effet un préalable à l’inclusion financière. L’éloignement physique des banques explique notamment pourquoi une majorité de la population rurale n’a pas accès aux services financiers. Le taux de bancarisation en Afrique est très variable, allant de 1,5 % au Niger, 5 % en République centrafricaine, en RD Congo et en Guinée, à plus de 25 % en Côte d’Ivoire et jusqu’à 80 % à Maurice (Cnuced, 2016).

Selon la BAD, moins de 25 % des Africains ont accès aux services financiers. Comment inclure les 75 % restants ? Des solutions technologiques non bancaires basées sur la finance numérique semblent prometteuses. Bien sûr, la finance numérique est d’abord une solution technologique non bancaire comme l’indique son écosystème en Afrique. La finance numérique n’est pas la panacée. Elle n’est qu’un moyen parmi d’autres pour promouvoir l’inclusion financière en Afrique. Il y a d’ailleurs des défis importants à relever.

Gare aux risques systémiques

Une nouvelle forme d’intermédiation financière non bancaire semble se développer. En effet, les contraintes de financement, de collecte et de paiement qu’éprouvent les banques en Afrique sont telles que des non-banques – opérateurs de téléphonie pure – s’évertuent aujourd’hui à développer des innovations technologiques diverses et prometteuses. Cette « désintermédiation » est portée par des acteurs non bancaires. Elle est basée sur des innovations technolo-

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Depuis, l’écosystème s’est développé rapidement. Aujourd’hui, il existe 25 services de monnaie électronique et la BCEAO étudie une trentaine de demandes de nouveaux émetteurs de monnaie électronique ou de partenariats pour l’utilisation de solutions de monnaie électronique. L’inclusion numérique vise à améliorer la qualité de l’information. Le banquier est avant tout un gestionnaire d’information. La finance est d’abord une affaire d’information avant d’être une affaire d’argent. Le banquier est un agent qui gère de l’information sur ses clients : à l’actif – les débiteurs et le risque de défaut associé – et au passif – les déposants et le risque de liquidité et de retrait inopiné qu’ils portent en eux. Or, l’un des plus grands problèmes dont souffre le système bancaire africain est la qualité de l’information. Entre la gestion de l’information et la finance numérique, il n’y a qu’un pas qui vient d’être franchi par les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Les GAFA et autres Fintech bouleversent l’équilibre du marché bancaire traditionnel. En effet, ces nouveaux acteurs utilisent les technologies de l’information et de la communication pour livrer des services financiers de façon plus efficace et moins coûteuse que les acteurs bancaires traditionnels. Les GAFA – agents non bancaires – ont très bien compris le mode de fonctionnement du mécanisme d’intermédiation bancaire basée sur la gestion de l’information. Ils entendent d’ailleurs légitimement profiter de la masse colossale d’information accumulée sur les clients pour se lancer dans l’e-finance ou encore la finance numérique. D’autre part, l’inclusion numérique est un moyen pour réduire les coûts de transaction et améliorer les revenus. Une étude de 2013 de McKinsey compare le niveau de revenu de 11 pays subsahariens en considérant que le niveau de leur équipement numérique actuel se situe au même niveau que celui du Kenya. Le Kenya est pris comme benchmark en matière de progrès numérique, depuis le lancement de M-Pesa. Il ressort de l’étude l’existence d’un fort potentiel de flux de paiement auquel est associé un niveau de revenu potentiel important. Le niveau de revenu des onze pays d’Afrique considéré dans l’étude serait nettement plus élevé s’ils avaient le même niveau d’équipement que le Kenya. L’accroissement des revenus serait pour pratiquement l’ensemble des pays supérieur à 50 %. L’« effet numérique » en matière de croissance et de lutte contre l’exclusion est donc patent.

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Nouveau rôle des « GAFA »

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Les services financiers via la téléphonie mobile au sein de l’Uemoa L’offre de services financiers via la téléphonie mobile comprend trois catégories de services :

– Le premier type concerne essentiellement les dépôts d’espèces ou rechargements de porte-monnaie électroniques, ainsi que les retraits. Ils représentent 24 % (part la plus élevée) des transactions effectuées par les utilisateurs. Les dépôts d’espèces permettent aux clients d’approvisionner leurs comptes de monnaie électronique. – La monnaie électronique rechargée est utilisée à hauteur de 76 %, prioritairement pour les achats de crédit téléphonique, les paiements de factures, l’exécution de transferts de personne à personne, de personne à entreprise et aux administrations publiques. – Les services dits de « deuxième génération », à savoir la micro-assurance, la microépargne et le microcrédit, font leur apparition. Leur développement pourrait constituer une opportunité de bancarisation des utilisateurs de ces services. Enfin, un début d’interopérabilité est mis en œuvre sur la base de conventions bilatérales entre les acteurs, notamment en vue d’offrir des services de paiement transfrontaliers entre les pays membres de l’Union. Source : BCEAO

giques résultant de la contrainte qu’éprouvent les intermédiaires bancaires classiques. Plusieurs défis la menacent. Ces innovations purement technologiques et non bancaires échappent à l’agrément traditionnel que doit octroyer au préalable toute banque centrale à un opérateur bancaire puisque l’initiateur de cette innovation est par essence non bancaire. Pourtant, via ces innovations technologiques, ces opérateurs non bancaires se substituent subrepticement et de plus en plus à l’intermédiation bancaire traditionnelle. Ils confèrent certes un grand dynamisme au marché en offrant de nombreuses options aux clients. L’écosystème de la finance numérique en Afrique ne cesse donc de s’enrichir d’opérateurs non bancaires. Cet enrichissement s’accompagne aussi de nouveaux risques systémiques potentiels. Divers obstacles, notamment juridiques, devront être surmontés pour que la finance numérique réalise tout son potentiel au sein de l’Uemoa. Les réseaux de distribution sont peu développés dans les zones rurales. Les services

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restent axés sur les offres traditionnelles telles que le transfert d’argent, le paiement de factures et le rechargement de forfaits téléphoniques. Ils ne sont pas suffisamment adaptés aux besoins des populations à faible revenu. Certains clients n’ont pas vraiment la possibilité de devenir des acteurs actifs au sein de cet écosystème. La finance est exigeante en technicité. De nouveaux défis apparaissent, tels que l’interopérabilité et l’accès aux canaux 3G et 4G. Outre le cadre réglementaire qui exige une mise à jour, les infrastructures demeurent limitées, le coût de la bande passante et de l’équipement de base restent élevés. À cela s’ajoute le faible niveau d’alphabétisation de la clientèle. Et elle est inégale selon les pays. Alors que tous les pays de l’Uemoa ont la même réglementation en matière de monnaie électronique, l’écosystème se développe de manière inégale sur les huit marchés. En effet, chacun d’eux présente des caractéristiques propres sur le plan des dynamiques de marché, des structures d’accès aux services financiers, des difficultés rencontrées ou encore des besoins de la clientèle, soit autant de spécificités qui ouvrent la voie à des opportunités différentes et exigent des solutions adaptées à chaque pays. La Côte d’Ivoire, où le nombre de clients utilisant des services financiers numériques est passé de 2,6 millions en 2012 à plus de 6 millions en 2013, fait figure de success story au sein de l’Uemoa. Le Sénégal possède l’écosystème de prestataires de services financiers numériques le plus dense et le plus diversifié de la région ; ces derniers n’ont pourtant pas réussi à étendre leurs activités à grande échelle, et les données relatives à la demande confirment que les services de paiement par téléphone mobile sont peu utilisés au sein des populations à faible revenu. Les prestataires vont-ils évoluer en offrant un plus large éventail de services financiers et en tirant parti des infrastructures de distribution existantes proposées par les sociétés de transfert de fonds, les réseaux postaux et les IMF ? Au Niger, les niveaux d’inclusion financière et de pénétration du mobile money sont très bas. Seulement 1 % environ de la population adulte possède un compte mobile money. Les difficultés sont probablement encore plus grandes mais le potentiel de développement est important. Alors, par où commencer ? Comment favoriser une structure de marché stable et équilibré conciliant les opérateurs historiques bancaires et les opérateurs purement numériques ? L’Afrique ne doit pas être un simple laboratoire d’expérimentation où la technologie

prime sur l’humain. Aujourd’hui, les agriculteurs ougandais peuvent, à partir de leur téléphone, consulter leurs relevés de compte et effectuer des demandes de transactions financières. Ces transactions sont traitées sur un serveur informatique. Elles sont numérisées par des backoffices pour créer des données bancaires. Cette application s’appelle MoBis (Mobile Banking & Information Software). Ces services facilitent l’accès au crédit. De nombreuses plateformes mutualisent des informations indispensables sur le profil de la clientèle. Au Kenya, FarmDrive offre une application qui propose un outil d’évaluation du profil des demandeurs de crédit. Des informations relatives à leur exploitation comme la surface, le rendement, les investissements… sont prises en compte et permettent de confirmer ou non la solvabilité des paysans emprunteurs. La finance numérique apparaît ainsi comme une nouvelle forme de finance africaine qui vise à réduire le gap informationnel entre prêteur et emprunteur. Ses coûts de transaction sont abordables pour l’Africain de base. Son emprise et ses effets sur la vie quotidienne des petites gens sont donc très nets. Comme l’Afrique semble même en avance dans ce domaine par rapport à l’Europe – les contraintes de sous-bancarisation y sont plus pesantes – dès lors, des opportunités apparaissent. Les innovations qui en résultent via notamment les Fintech y sont forcément plus spectaculaires et plus rentables. L’Afrique devient alors le centre de tous les intérêts. C’est pourquoi il est important de bien définir les sujets qui engagent son avenir et celui de sa population. L’Afrique ne peut pas être un simple laboratoire pour des apprentis techniciens du numérique à la recherche d’un terrain d’expérimentation et d’une rentabilité rapide et à court terme au détriment des besoins vitaux d’une population encore fragile. n


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La BAD va investir 24 milliards $ pour développer l’agriculture africaine Le développement de l’immense potentiel agricole de l’Afrique est la clé de l’industrialisation et de la transformation économique du continent. Le secteur agricole peut représenter un marché de 1 000 milliards $ avec l’introduction de bonnes pratiques et des politiques de soutien. Dr Akinwumi Adesina* explique la stratégie « Nourrir l’Afrique » de la Banque africaine de développement durant les dix prochaines années. Industrialiser l’Afrique grâce à l’agriculture et l’agro-industrie Aucune région au monde ne s’est jamais industrialisée sans transformer son secteur agricole. Pour les économies africaines, l’agriculture – qui représente 16,2 % du PIB du continent et fournit du travail à plus de 60 % de sa population – est à la clé de l’accélération de la croissance, de la diversification et de la création d’emplois.

Pourtant, ce secteur a toujours enregistré de faibles performances. Les rendements céréaliers y sont nettement inférieurs à la moyenne mondiale. Les intrants agricoles modernes, comme les semences améliorées, la mécanisation et les systèmes d’irrigation, se révèlent encore très limités. Par le passé, l’agriculture était perçue non pas comme un secteur créateur de richesses mais comme le moyen, pour les organisations humanitaires, de lutter contre la pauvreté. Or l’agriculture africaine recèle un formidable potentiel, notamment en matière d’investissements. Quelque 65 % de toutes les terres arables non cultivées dans le monde se trouvent en Afrique. D’ici à une génération, quand le continent pourra se nourrir par lui-même, il sera également en mesure de nourrir les neuf milliards de personnes que comptera la planète en 2050. Hélas, à mésestimer son agriculture, l’Afrique gaspille quantité d’argent et de ressources. L’importation de denrées alimentaires, par exemple, représente chaque année 35 milliards de dollars en devises, un montant qui devrait dépasser les 100 milliards de dollars par an d’ici à 2030. Ce faisant, l’Afrique grève son avenir économique. Elle importe la nourriture qu’elle devrait produire elle-même. Elle exporte – souvent vers les pays développés – les emplois qu’elle devrait préserver et développer. Et elle paie au prix fort les denrées de base, subissant les fluctuations du marché mondial.

D’ici à une génération, quand le continent pourra se nourrir par lui-même, il sera également en mesure de nourrir les neuf milliards de personnes que comptera la planète en 2050.


ANALYSE

Pour stimuler l’agro-industrialisation, nous devons être capables de financer l’agriculture, pour en libérer le potentiel et en faire un secteur d’activité sur le continent. Le secteur alimentaire et agroalimentaire devrait bondir de 330 milliards de dollars aujourd’hui à 1 000 milliards de dollars d’ici à 2030. N’oublions pas non plus les quelque deux milliards de personnes supplémentaires qui devront se nourrir et se vêtir. Entreprises et investisseurs africains doivent saisir cette opportunité et libérer ce potentiel pour l’Afrique et les Africains. L’Afrique doit commencer par traiter l’agriculture comme un secteur d’activités commerciales et s’inspirer sans plus tarder des expériences menées ailleurs, comme en Asie du Sud-Est dont la croissance économique rapide s’est appuyée sur une industrie agroalimentaire et agro-industrielle forte. La formule de transformation est bien celle-ci : associée à des capacités industrielles, de fabrication et de transformation, l’agriculture se traduit en un développement économique fort et durable, qui crée de la richesse dans tous les pans de l’économie. L’Afrique ne peut pas manquer les occasions de toujours créer partout de tels liens. Nous devons réduire les pertes tout le long de la filière alimentaire, c’est-à-dire depuis l’exploitation agricole jusqu’à la vente de détail, en passant par le stockage, le transport et la transformation. Pour stimuler l’agro-industrialisation, nous devons être capables de financer l’agriculture, pour en libérer le potentiel et en faire un secteur d’activité sur le continent. Dans le cadre de sa stratégie « Nourrir l’Afrique » la Banque africaine de développement va investir 24 milliards de dollars dans l’agriculture et le secteur agroalimentaire dans les dix prochaines années. C’est quatre fois plus que le niveau de financement actuel, qui s’élève à 600 millions de dollars par an. Au cœur de cette stratégie, figurent 700 millions de dollars destinés à financer le programme phare « Technologies pour la transformation de l’agriculture en Afrique », qui vise à développer les technologies agricoles pour atteindre des millions d’agriculteurs africains dans les dix ans à venir.

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En Afrique, faire coopérer le secteur financier et le secteur agricole n’a pas toujours été chose aisée. Aussi, la stratégie de la Banque a-t-elle également pour objectif majeur d’accélérer le financement commercial de l’agriculture. Malgré son poids, le secteur agricole reçoit moins de 3 % du total des financements octroyés par le secteur bancaire. Les instruments de partage des risques pourraient résoudre ce problème en répartissant les risques relatifs aux prêts que les banques commerciales allouent au secteur agricole. Les institutions de financement du développement et les banques multilatérales de développement doivent créer des facilités de partage des risques dans chacun des pays africains pour exercer un effet de levier sur les financements agricoles. La Banque africaine de développement donne le ton en s’inspirant d’un programme de partage des risques particulièrement probant que j’ai défendu quand j’étais ministre de l’Agriculture au Nigeria. Développer les infrastructures en milieu rural est capital pour la transformation du secteur agricole – accès à l’électricité et à l’eau, routes et voies ferrées pour le transport des denrées alimentaires brutes et transformées, notamment. Le manque d’infrastructures accroît le coût de l’activité économique, dissuadant les entreprises agroalimentaires de s’installer en zone rurale. Les autorités doivent offrir à ces entreprises des avantages, aux plans fiscal et des infrastructures, pour les encourager à déménager dans les zones rurales, plus près des lieux de production que de consommation. Pour ce faire, on peut créer des zones agro-industrielles et des zones de transformation des cultures vivrières dans les régions rurales. Associées à des infrastructures améliorées – routes, installations hydriques et électriques, voire des logements appropriés, ces zones permettront de réduire les coûts opérationnels pour les entreprises privées du secteur agroalimentaire. Ces zones créeront de nouveaux marchés pour les agriculteurs, multiplieront les opportunités économiques en milieu rural, stimuleront l’emploi et y attireront des investissements nationaux et étrangers. Outre les coûts opérationnels, elles réduiront aussi fortement le niveau élevé de pertes après récolte qu’enregistre aujourd’hui le continent. Au fur et à mesure que les revenus agricoles augmenteront, les zones rurales aujourd’hui délaissées se mueront en lieux de prospérité économique. Notre objectif est simple : soutenir le développement agro-industriel massif sur tout le continent africain. Une fois cet objectif atteint, l’Afrique aura pris la place qui lui revient en tant que puissance mondiale de la production alimentaire. Elle pourrait tout aussi bien nourrir alors la planète entière. La transformation économique pour laquelle nous œuvrons tous aura alors été pleinement atteinte. n * Akinwumi Adesina est le président de la Banque africaine de développement (BAD). Les Assemblées annuelles 2017 de la BAD se dérouleront à Ahmedabad, en Inde, du 22 au 26 mai sous le thème « Transformer l’agriculture pour créer de la richesse en Afrique ».


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TOUS CAPITALISTES

POURQUOI PAS ?

Éditeur : Karthala Prix : 21 euros

Ancien secrétaire général de la BEAC, Daniel Ngassiki détaille dans un ouvrage un nouveau modèle de société qui doit éradiquer la pauvreté et les inégalités dans le monde. Une « révolution » qui passe par l’introduction en Bourse des États. Par Jean-Michel Meyer

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’homme n’a rien d’un doux rêveur ou d’un extrémiste, mais son projet pour éradiquer la pauvreté et les inégalités est révolutionnaire. Daniel Ngassiki promet de faire de chaque citoyen un capitaliste, même du plus pauvre, en attribuant gratuitement à chacun, dès sa naissance, des actions échangeables de son propre État, coté en Bourse. Une proposition singulière qu’il a détaillée dans un ouvrage très dense de 264 pages au titre hermétique, L’économie aux canons de l’infinitique inclusive. Heureusement, le sous-titre précise l’ambition de l’auteur : « La découverte et l’invention d’un capitalisme sans pauvreté ni inégalité fondamentales au moyen de l’introduction de l’État en Bourse ». Tout est dit. Économiste et banquier de profession, Daniel Ngassiki n’a rien d’un farfelu. Né au Congo-Brazzaville, il est diplômé des universités de Paris-IX Dauphine et de Paris-X Nanterre. De 2010 à 2016, il a été secrétaire général de la BEAC (Banque des États de l’Afrique centrale). Aujourd’hui, il conseille le ministre de l’Économie du Congo. Actif, Daniel Ngassiki consacre néanmoins du temps à la réflexion. « Mon credo, c’est la richesse pour tous », résume-t-il. « Je suis économiste, financier et banquier depuis plus de 30 ans et je constate que les inégalités proviennent surtout du fait qu’il y a une catégorie d’agents économiques, appelons-les les millionnaires ou les milliardaires, dont les

sources de revenus sont les plus-values de leurs actifs, de leur patrimoine. Et la valeur de ces actifs évolue qu’ils dorment ou qu’ils travaillent. Ce sont les marchés qui les portent. Et à côté d’eux, il y a les gens qui ne perçoivent que des revenus de solidarité ou de leur travail. » Aujourd’hui, Daniel Ngassiki craint que les difficultés des États à générer suffisamment de croissance pour lutter contre le chômage et les inégalités ne creusent encore l’écart entre les très riches et les plus pauvres. L’auteur a été frappé par plusieurs rapports, dont celui de l’ONG Oxfam en 2015, qui avançait que huit milliardaires possédaient autant de richesse que la moitié de l’humanité. « Nous allons vers un système qui ne tournera à l’avenir que pour quelques milliardaires. Je n’ai rien contre les milliardaires, le problème c’est le bas de l’échelle sociale mondiale composée de près de 4 milliards d’individus, qui ont des revenus ou un patrimoine très faibles. Comment changer les choses ? Que peut-on faire pour enrichir les pauvres ? », s’interroge-t-il.

Inclusion sociale et économique à l’infini

L’économiste a sa solution : « Il faut se rendre à l’évidence, ce qui augmente le plus, ce sont les plus-values. Donc la valeur des titres de propriété. Il faut trouver un moyen pour que tout le monde accède à des titres

de propriété pour disposer d’un patrimoine qui évolue, porté par les marchés financiers. » Pour y parvenir, Daniel Ngassiki a élaboré l’énigmatique principe de « l’infinitique inclusive », qui doit déboucher, selon lui, sur l’éradication de la pauvreté et des inégalités. « L’infinitique inclusive associe deux concepts, explique-t-il. Le premier est l’infini mathématique que


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« En théorie, il n’existe pas de modèle économique, aujourd’hui, qui élimine la pauvreté et les inégalités. Je veux au moins que sur le plan académique, théorique, une pensée puisse le permettre. »

l’on l’associe au concept de l’inclusion économique et sociale qui permet de lutter contre les inégalités et la pauvreté. Mis ensemble, ils forment l’infinitique inclusive, ce qui signifie l’inclusion économique et sociale à l’infini. Sans limites. C’est une méthode rigoureuse pour enrichir les pauvres dans une vision de l’avenir du capitalisme qui s’oppose à la vision marxiste qui consiste à prolétariser les riches pour réduire les inégalités », expose-t-il. Annoncer un monde sans pauvres. Daniel Ngassiki ne serait-il pas un démagogue ? « Cela paraît démagogique, inaccessible et pourtant on peut y parvenir à certaines conditions », insiste l’auteur. Pour imaginer un monde peuplé de riches, l’économiste congolais pose trois préalables. Premièrement, il faut « décider que l’État appartient à tous les citoyens en régime démocratique ». Deuxièmement, comme « l’État appartient aux citoyens, il

doit émettre des actions distribuées à tous en tant que propriétaires de l’État ». Et, troisièmement, « l’État doit être introduit en Bourse ». Pour convaincre les sceptiques, Daniel Ngassiki demande de « concevoir, au moins par hypothèse, que l’État est une société appartenant à tous les citoyens. Alors le reste n’est vraiment que de la technique et de la finance. » De là à attribuer une valeur infinie à l’État ! L’histoire a montré par le passé que des pays pouvaient connaître la banqueroute. « L’État a une grande valeur, au-delà même de ce qui est fini. Il a une valeur infinie, même financièrement, du fait qu’il est perpétuel. Je reprends le même raisonnement que pour l’évaluation d’une entreprise. Dans la théorie des actions, la valeur fondamentale d’une action correspond au revenu divisé par le taux d’intérêt. Ce n’est pas moi qui l’invente. On l’enseigne à l’université, c’est dans tous les livres. Je prends ce principe et j’essaie de l’adapter pour que l’État ait une valeur infinie », justifie l’auteur. Là encore, Daniel Ngassiki pose des règles strictes. Il appartient au Parlement de voter une loi qui impose à perpétuité à l’État de présenter un solde budgétaire courant positif. Par la loi toujours, l’État n’a plus le droit de s’endetter et il ne peut qu’emprunter à des taux d’intérêt faibles, proches de zéro ou inférieurs au taux de croissance économique. « Si on applique cette théorie académique et professionnelle, la valeur de l’État devient infinie », assure l’auteur. « C’est une révolution bénéfique pour ceux qui n’ont rien. »

Des outils contre la pauvreté

Pour permettre aux citoyens de bénéficier des fruits de leurs actions, il revient au Parlement d’adopter une loi autorisant l’introduction de l’État en Bourse. Soumises à la loi de l’offre et de la demande, les actions échangeables d’un État attribuées gratuitement aux citoyens sont sans droit de vote. « Car il n’est pas possible d’imaginer qu’un État tombe dans les mains d’investisseurs étrangers », justifie Daniel Ngassiki. En contrepartie, les actions ne sont pas soumises à la fiscalité sur le patrimoine et les revenus de plus-values. « En théorie, il n’existe pas de modèle économique, aujourd’hui, qui élimine la pauvreté et les inégalités. Je veux au moins que sur le plan académique, théorique, une pensée puisse le permettre. C’est le premier rôle de l’infinitique inclusive. La mettre en œuvre n’est pas du ressort de l’économiste, mais des citoyens et des politiques. Je ne fais que donner les outils pour leur permettre de matérialiser une grande idée qui ouvrira une nouvelle civilisation économique et sociale, une économie inclusive et sans clivages entre les riches et les pauvres, passant par l’enrichissement des pauvres sans préjudices pour les riches. L’infinitique inclusive est au capitalisme ce que le marxisme est au socialisme », insiste Daniel Ngassiki. L’économiste a présenté son projet aux autorités de son pays, qui l’« étudient et posent des questions »… « Ce serait bien que ça commence au Congo Brazzaville. Je serais directement actionnaire d’une grande société qui s’appellerait l’État congolais qui a de très grandes perspectives. Je vous l’assure. Mais je sais que les politiques africains n’aiment pas trop s’engager dans l’innovation. L’essentiel est que cela puisse se faire », relève l’auteur. Utopie ? Méthode Coué ? Pour l’économiste, sa vision s’imposera tôt ou tard. Il invoque la formule du prix Nobel de physique Dennis Gabor, en 1971 : « Tout ce qui est réalisable sera réalisé. » n


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FRANCE-AFRIQUE

PARIS EUROPLACE PARTENAIRE DES BOURSES AFRICAINES Dans le radar de la Bourse de Paris depuis 2013, le continent africain est source d’attractivité. Une coopération qui s’accélère pour développer les nouvelles solutions de financement liées aux marchés financiers et à la finance digitale. Par Djamila Colleu

D

ans la foulée du souhait d’accompagner de nouveaux modes de financement des économies africaines, une des préconisations du rapport Védrine, « Un partenariat pour l’avenir » (décembre 2013), la coopération financière entre Paris Europlace et l’Afrique se concrétise avec la signature d’accords de partenariat avec des places financières africaines : Casablanca Finance City Authority (CFCA), la Bourse de Tunis, la Commission d’organisation et de surveillance des opérations de Bourse (COSOB) à Alger, la BRVM à Abidjan. Des partenariats qualifiés de « gagnants-gagnants » par Karim ZineEddine, directeur des études et des relations avec l’Afrique à Paris Europlace.

« C’est en 2013, rappelle-t-il, que le sujet Afrique comme nouvelle frontière de la finance internationale émerge. Les acteurs de la place financière de Paris ont souhaité accélérer leur relation avec l’Afrique et de faire de Paris une porte d’accès des investissements internationaux à l’Afrique. Pour atteindre cet objectif, la priorité a été de créer un cadre dans lequel les acteurs financiers africains et français se rencontrent. » Des échanges dont il ressort que pour mobiliser les financements, il faut développer les marchés de capitaux modernes via la finance digitale. Le rapport réalisé par CFCA et Paris Europlace en octobre 2015 sur « La désintermédiation du financement des entreprises en Afrique »

a montré « la nécessité d’accompagner la dynamique des marchés financiers africains dont le rôle devrait être croissant dans le financement des entreprises et des économies africaines, car le financement bancaire ne pourra pas faire face à l’importance des besoins. » Dans un contexte où les besoins de financement générés par la croissance africaine sont estimés à plus de 650 milliards de dollars par an à l’horizon 2020 selon la Cnuced, l’Afrique a besoin de diversifier ses sources de financement en développant des solutions de marchés plus aptes à mobiliser des montants massifs.

Les acteurs de la place financière de Paris ont souhaité accélérer leur relation avec l’Afrique et de faire de Paris une porte d’accès des investissements internationaux à l’Afrique.


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Mieux encadrer le crowdfunding

Africa FinLab, le laboratoire de la finance africaine

Poursuivant depuis quatre ans son intérêt par l’Afrique, Paris Europlace engage une première étape avec l’animation du cluster finances Africa-France en 2015. Karim ZineEddine souligne « l’apport de la relation bilatérale avec les places financières africaines qui nous a permis d’amorcer rapidement des projets concrets. Ce cluster qui s’inscrit dans le projet soutenu par les chefs d’État français et africains réunis lors du Sommet de l’Élysée fin 2013, pour créer une Fondation francoafricaine pour la croissance, accélérateur d’une relation économique renforcée entre l’Afrique et la France, a pour objectif de constituer un large réseau d’acteurs bancaires et financiers, publics et privés, africains. L’enjeu est d’inscrire la finance comme vecteur de croissance en Afrique et en France ». De ce cluster naît en 2017 Africa FinLab, un laboratoire de la finance dont l’ambition est d’accompagner le mouvement des acteurs de la finance africaine dans la nouvelle ère de la finance mondiale, définie par Karim ZineEddine comme « une finance plus directe, digitale, innovante et fortement consommatrice de compétences et de talents. L’Afrique a une carte à jouer, car elle est aujourd’hui considérée comme le laboratoire mondial de la fintech. Nous cherchons à travers les initiatives actuelles à comprendre la dynamique d’innovation en Afrique et d’en dresser une cartographie qui serait aussi utile à l’Afrique qu’à ses partenaires. Jusque-là les clusters apportaient les projets et

aujourd’hui le laboratoire est le réceptacle de ces projets, pour les accompagner et les accélérer ». Ce sont trois axes autour desquels s’articule l’action de l’Africa FinLab dans son soutien au développement de la finance africaine : financer, innover, former. Pour mobiliser les financements à travers les marchés de capitaux, il s’avère que l’un des principaux freins au développement de ce secteur réside dans le manque d’information. D’où l’idée de créer un observatoire du financement des entreprises, qui va développer dans une première étape deux instruments : un tableau de bord du financement des entreprises et de développement des marchés de capitaux, dont une première édition sera publiée au premier semestre 2017. Celui-ci permettra d’identifier notamment les modes de financement des entreprises et leurs besoins. Un deuxième instrument va viser la promotion internationale de la finance africaine pour améliorer la perception du « risque Afrique » auprès des investisseurs internationaux. Pour Karim Zine-Eddine, « cet observatoire est une nouveauté, par son approche panafricaine, son objectif de quantifier et de comprendre la dynamique du financement privé en Afrique, identifier les solutions qui fonctionnent et étudier dans quelles mesures elle serait transposable ailleurs. Cet observatoire s’adresserait dans un premier temps aux places financières où il existe déjà une masse critique d’activité : nord, est, ouest et sud de l’Afrique ; englobant une quinzaine de pays qui représentent 97 % de la finance africaine. »

Dans cette volonté d’innover en soutenant la finance digitale en Afrique, Paris Europlace mise sur les fintech qui sont les plus à même d’apporter des solutions adaptées aux besoins spécifiques de l’Afrique. Elle soutient la création d’écosystèmes favorables au développement des fintechs, réunissant, notamment des acteurs les investisseurs, les banques, les cabinets juridiques à l’image de ce qui se fait un partout au niveau mondial. À la question « quel véhicule financier innovant pourrait répondre aux demandes spécifiques de financement des PME africaines ? », le FinLab a estimé que le crowdfunding serait un outil adapté. Il existe d’ailleurs déjà de manière informelle – il est en quelque sorte une version moderne de la tontine africaine. Pour Karim Zine-Eddine, « le crowdfunding est très adapté pour répondre à une demande certaine pour les petits financements. L’essentiel des besoins des PME africaines se situe entre 1 000 ou 5 000 euros. Il permettrait également de répondre au défi du financement de l’amorçage en particulier pour les jeunes pousses africaines, ainsi qu’aux difficultés rencontrées par ces entreprises pour accéder au crédit bancaire. Un cadre juridique pour fixer les règles et protéger les investisseurs est un préalable ». Et dans cette coopération, la formation est un axe clé pour Karim Zine-Eddine. « Pour faire avancer la finance, il est essentiel de former les acteurs financiers. Les priorités identifiées par Finlab visent tout d’abord à accompagner les porteurs de projets dans la finance digitale. Développer la culture du risque et sa gestion constitue également une priorité pour la finance africaine ».

Une meilleure gestion du risque

Des clubs finances seront lancés prochainement pour accompagner des porteurs de projets dans le domaine des fintech en dispensant des formations courtes dans le domaine de la gestion du risque en partenariat avec des banques françaises. Les Financial Days sont organisés à Casablanca, le 10 mai 2017, en partenariat avec la Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc. D’autres clubs finances verront le jour dans d’autres capitales économiques africaines. Dans un monde où les acteurs financiers africains ont soif de visibilité, la place financière de Paris veut rayonner sur l’Afrique. n


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TECHNOLOGIE FINANCIÈRE

UNE INNOVATION POUR PROTÉGER L’ENVIRONNEMENT Face aux enjeux de préservation du capital environnemental, les fonds fiduciaires pour la conservation, un mécanisme de financement pérenne et durable, se développent en Afrique. Par Djamila Colleu

Œ

uvrant sur la voie de la réconciliation entre la croissance économique et la préservation de la biodiversité, une quinzaine de fonds fiduciaires établis sur le continent africain sont aujourd’hui devenus incontournables pour financer la conservation. Pour limiter la perte de biodiversité liée aux activités humaines, les ressources des États et de l’Aide publique au développement apparaissent insuffisantes. Ainsi, le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) estime entre 74 et 191 milliards de dollars sur la période 2014-2018, les besoins pour la mise en œuvre de la Convention des Nations unies pour la diversité biologique. Les Fonds fiduciaires pour la conservation (FFC) sont des mécanismes financiers qui mobilisent des capitaux importants dans le but de générer des revenus financiers réguliers et sur le long terme, réinvestis au profit de programmes de conservation de la biodiversité. Thierry Renaud, directeur du programme Impact et durabilité à la Fondation MAVA, une organisation philanthropique suisse présente sur la zone côtière ouest-africaine, précise : « Les fonds fiduciaires ont une longue histoire en Amérique latine, elle est plus récente en Afrique ; l’idée est d’investir des montants sur les marchés financiers, les bénéfices retirés étant investis pour la conservation. On ne touche pas au capital qui génère des revenus qu’on utilise pour financer le fonctionnement des aires protégées : la surveillance, les éco-gardes… Le

portage dépend des pays, mais souvent ce sont des fondations enregistrées au Royaume-Uni ou en Allemagne. » Il s’agit d’un outil complémentaire qui ne se substitue pas aux efforts de l’État ou à d’autres types de financements plus traditionnels axés sur le soutien aux projets. « Cette innovation attire les financements », poursuit Thierry Renaud, qui prévient : « Ce n’est pas la solution miracle. La durabilité d’un fonds fiduciaire est sans équivalent, car il génère des fonds à perpétuité et c’est cette perspective qui intéresse les bailleurs. Dans le cas de notre Fondation dont la durée de vie est limitée à 2022, les fonds fiduciaires constituent une bonne réponse. »

BACoMAB

À cheval entre le désert mauritanien et l’océan Atlantique, le Parc national du banc d’Arguin, classé au patrimoine mondial de l’humanité, est un exemple symbolique des tensions qui peuvent exister entre protection de l’environnement et développement économique. Cet espace préservé fait l’objet avec le parc national du Diawling, situé à la frontière avec le Sénégal, d’un financement à travers le Fonds fiduciaire du banc d’Arguin et de la biodiversité côtière et marine BACoMAB. Pour Ahmed Lefghih, son directeur exécutif, « le fonds est une garantie de préservation de la conservation pour faire face aux défis du changement climatique, de la désertification et de la diversité marine et côtière. En dépit de

nombreuses actions menées pendant 30 ans, les garanties pour le financement de la conservation restaient faibles. C’est pourquoi, le gouvernement mauritanien, la fondation MAVA, la coopération allemande et française se sont rapprochées pour créer un nouveau fonds en janvier 2009. Le capital important mobilisé à l’horizon 2020 doit permettre de financer 90 % des charges de fonctionnement courant. Le capital est de 24 millions d’euros dont 21,3 millions décaissés et placés sur les marchés financiers internationaux par un gestionnaire de portefeuille. » Après des problèmes de capitalisation et de démarrage du fonds, des activités ont commencé avec la surveillance maritime, car le banc d’Arguin est un parc de plus de 12 000 km2 dont plus de 5 000 km2 en mer où la pêche est interdite aux embarcations motorisées. Seuls les pêcheurs locaux peuvent utiliser leurs bateaux à voiles, les lanches. « Nous appuyons également la concertation avec les populations sur la gestion des pêcheries et la conservation. Pour le parc national du Diawling, des actions de suivi hydrologique et biologique ainsi que la mise en place de postes de surveillance sont assurées. BACoMAB ne finance que des charges récurrentes, les frais administratifs étant pris en charge par l’État


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L’archipel des Bijagos en Guinée

Une quinzaine de fonds fiduciaires établis sur le continent africain sont aujourd’hui devenus incontournables pour financer la conservation. mauritanien. Autre innovation : l’État abonde le fonds fiduciaire avec un montant total de 1,8 million d’euros issus des accords de pêche signés avec l’Union européenne. Des montants supplémentaires sont attendus dans le cadre des accords de pêche en vigueur actuellement. »

Une stratégie claire d’investissements

Premier fonds fiduciaire ivoirien créé en 2003, la Fondation des parcs et réserves de Côte d’Ivoire est entièrement dédiée à la conservation des parcs nationaux et réserves. Fanny N’golo, son directeur, estime que « cette fondation créée en pleine crise ivoirienne a permis une stabilisation du financement et la prise en charge des dépenses de gestion, de

développement écotouristique et de lutte contre le braconnage. Avec un capital de 31 millions d’euros, nous privilégions les activités de fonctionnement par rapport à l’investissement. Notre spécificité repose sur la volonté de l’État de créer une fondation locale, car nous voulions sécuriser les fonds. Afin de bénéficier du marché financier international, nous avons créé une fondation sœur hébergée au Royaume-Uni dont les fonds sont rapatriés vers la fondation de Côte d’Ivoire. Le choix de l’avantage fiscal a pesé dans la balance. À partir du moment où le fonds est bien encadré et développe une stratégie d’investissement clair, la pérennisation du financement des parcs nationaux est garantie. Les parcs nationaux sont gérés de manière participative et non comme des sanctuaires ». Cet outil neuf implique en filigrane une bonne gouvernance, étroitement liée à la mise en place de garde-fous en matière de transparence et d’éligibilité aux financements. Les décisions sont prises suivant un équilibre des forces dans une structure non étatique. Visà-vis des gouvernants, l’instrument oblige au respect des normes et bonnes pratiques de gouvernance pour une bonne appropriation par les institutions publiques et l’État.

Une nécessaire adaptation à la conjoncture

Si ce type de mécanisme est souvent créé par des ONG environnementales, les bailleurs de fonds sont fortement impliqués. Depuis 2008, la banque de développement allemande KFW s’inscrit dans une approche à long terme. Pour Uwe Klug, chargé de projets à la KFW, « nous soutenons huit fonds en Afrique en 2015 avec une participation à la capitalisation à hauteur de 109 millions d’euros y compris des conversions des dettes. La rentabilité en 2013-2014 se situe pour la plupart au-delà des 3 %. Mais le contexte moins favorable actuellement pousse les fonds fiduciaires à adapter leur stratégie à la conjoncture. Du côté des bailleurs, nous optons pour des fonds hybrides utilisés comme un fonds d’amortissement. En Afrique francophone, la négociation est nécessaire entre le secteur public et privé pour mettre en place une fondation où l’État n’a pas la majorité. Le conseil d’administration doit laisser une place à la société civile, à des personnalités qui apportent une expertise, mais aussi à des ambassadeurs de la bonne gouvernance qui s’engagent pour la cause de protection de l’environnement. Pour que la conservation fasse sens dans ces pays


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BÂLE 2 ET 3

L’UMOA SE PRÉPARE À LA TRANSITION en développement, il faut combiner les efforts des États et faire que les populations profitent de la conservation à travers le tourisme ou des programmes de développement local. »

D’autres projets en gestation

De son côté, l’AFD appuie cinq fonds fiduciaires en Afrique : la Fondation des aires protégées de Madagascar, Biofund au Mozambique, la Fondation pour le trinational de la Sanga entre le Congo, la République centrafricaine et le Cameroun, la Fondation parcs et réserves de Côte d’Ivoire et le Banc d’Arguin. Pour Guillaume Chiron, chef de projet pour la biodiversité et la gestion des ressources naturelles, « les fonds fiduciaires sont un outil pertinent pour combler les lacunes de financement des États et des bailleurs de fonds comme dans des situations politiques où l’aide est suspendue. C’est l’exemple de la Fondation des aires protégées de Madagascar où, durant la crise politique malgache, un certain nombre d’aires protégées ont pu conserver des financements. En général, les bailleurs de fonds préfèrent financer des investissements et la particularité de ce mécanisme est de pouvoir financer le fonctionnement ». La fondation malgache a un niveau de capitalisation de 72 millions de dollars avec 31 aires protégées financées à l’échelle du pays soit 2,65 millions d’hectares et 1,4 million de personnes. « L’intérêt est de cumuler des aspects de conservation d’aires protégées et de soutien au développement local dans une vision raisonnée de la ressource naturelle et de la biodiversité. » Réunis au sein du Consortium des fonds africains pour l’environnement (CAFE) sous la présidence de Fanny N’golo, 15 fonds échangent leurs bonnes pratiques sur les fonds fiduciaires. Un mécanisme financier dont les retombées pour la conservation encouragent d’autres pays africains à se lancer dans l’aventure avec de nouveaux fonds en gestation, au Mozambique, en Ouganda, et en Guinée dans l’archipel des Bijagos. n

Si certaines banques de l’UMOA ont bien anticipé l’événement, d’autres devront faire face à des pressions stratégiques avec l’application, à partir du 1er janvier 2018, des nouvelles normes prudentielles de Bâle 2 et 3. Dakar, Seydou Ka

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our rattraper son retard dans l’application des normes prudentielles et faire face aux mutations de l’industrie bancaire, la zone UMOA (Union monétaire ouest-africaine) est en train de faire évoluer son dispositif avec l’entrée en vigueur, dès le 1er janvier 2018, des nouvelles normes dites Bâle 2 et Bâle 3. L’objectif est de renforcer la solidité des banques en fonds propres, mais aussi de mieux superviser les groupes bancaires opérant dans la zone, en alignant le cadre prudentiel sous-régional avec les standards internationaux. Pour le moment, l’Afrique du Sud et le Maroc sont les seuls pays africains ayant fait totalement migrer leurs systèmes bancaires vers Bâle 2 et 3. Dans une moindre mesure, le Kenya et le Nigeria font aussi figure de bons élèves du continent en ayant déjà transposé quatre des cinq normes prévues.

Adapter la réforme au contexte local

Pour les banques de l’UMOA, le niveau de préparation est inégal. « Les filiales des grandes banques étrangères dont les maisons mères sont déjà passées à Bâle 3 sont naturellement mieux outillées. Les groupes panafricains ou régionaux, de façon tacite, se sont aussi assez rapidement positionnés ou ont ouvert des chantiers sur ces sujets », confirme Éric Léandre Niamien, directeur associé chez EY. « Nous avons anticipé sur ces questions-là en investissant massivement pour l’amélioration de notre outil technologique et nous avons même commencé à mettre en œuvre ces normes en interne », confirme Serge Ackré, directeur général d’Ecobank Sénégal.

Le défi concerne surtout les petites banques qui en sont à réfléchir sur le coût de ce projet ; beaucoup se demandent encore si elles vont bien franchir le pas. Pour éviter d’être pris de court par le régulateur, la plupart des banques font appel à des cabinets d’experts pour les accompagner sur la phase d’analyse des états entre leur dispositif et organisation interne actuels et les exigences du nouveau cadre prudentiel, tel qu’il sera transposé à partir de janvier prochain. Il faudra adapter la formation, l’accompagnement des équipes, le recrutement de bonnes compétences, et les processus opérationnels. « Nous les accompagnons sur la mutation culturelle pour que, véritablement, la culture du risque ne soit plus une simple philosophie, mais que cela aille au-delà, c’est-à-dire qu’elle soit ancrée dans l’organisation », explique Éric Niamien. Comme le but est aussi de rechercher l’efficacité dans l’optimisation des fonds propres, il faudra rationaliser les processus, les aligner avec les exigences bâloises en matière d’identification des risques et de monitoring proactif de ces risques. Bref, « c’est une gestion holistique de tous les risques qui vont impacter la banque et son fonctionnement », souligne-t-il. L’enjeu est évidemment de trouver les moyens d’adopter de façon intelligente ce dispositif international au niveau local. Si elles reconnaissent qu’une revue de la réglementation s’avère « urgente », les banques plaident néanmoins pour « un assouplissement » ou « une adaptation » de la nouvelle réglementation au contexte local, pour éviter qu’elle ne constitue un frein à leur croissance. Ainsi, nombre de banques, surtout les petites, jugent contraignante l’obligation de porter les fonds propres à 5 % du bilan.


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La BCEAO se veut rassurante

Les professionnels s’interrogent aussi quant à la manière d’associer le risque de la réglementation de change au « carcan réglementaire » à venir. En outre, la mise en place d’un système d’information performant induit des coûts importants. Sans compter un délai jugé « contraignant », bien que déjà décalé d’un an. « De toute façon, nous n’avons pas le choix », lâche un responsable d’une filiale de banque installée à Dakar, traduisant le sentiment général de ses collègues. Pour tenter de rassurer, la BCEAO explique que le but de la réforme n’est pas de sanctionner les banques, mais plutôt de les accompagner pour qu’elles disposent d’un bon portefeuille en quantité et en qualité, et qu’elles soient en mesure de communiquer la bonne information financière aux marchés. « La réforme engendre des mutations profondes, mais c’est un choix parce que nous voulons un système bancaire solide et performant, en plus d’une touche régionale », explique Khardiata Diouf, qui supervise les systèmes financiers à la BCEAO ; elle assure que le régulateur est « aux côtés des banques pour la solidité du système bancaire ».

Rationaliser le nombre de banques

En effet, depuis 2008, la BCEAO prépare les banques à faire face à ce changement, notamment avec le relèvement du capital minimal des banques à 10 milliards de F.CFA. « La mesure n’a pas démarré aujourd’hui. Des études d’impact ont été menées pour chaque

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ratio, et de façon proactive. Ce n’est donc pas un calendrier élaboré au hasard, mais sur la base de simulations. Il ne reste que l’opérationnalisation », indique Khardiata Diouf. Pour effectuer le changement en douceur, dans un premier temps, la priorité de la BCEAO réside dans l’amélioration des fonds propres des banques, et surtout la liquidité, avec comme ambition d’aller « vers un approfondissement du marché bancaire et le développement de produits sophistiqués ». Pas question donc de faire de la régulation pour la régulation. « Le véritable enjeu, c’est d’œuvrer pour une rationalisation et une consolidation de notre marché bancaire. On compte plus d’une centaine de banques dans la zone Uemoa. C’est trop. Il faudra arriver autour d’une trentaine de banques avec des tailles suffisamment solides pour accompagner nos économies », analyse Éric Niamien, qui gage que « très peu d’acteurs » parviendront à satisfaire les exigences. L’expérience nigériane est là pour le rappeler : dans les années 2009-2010, la restructuration du secteur bancaire engagé par Sanusi Lamido, alors gouverneur de la Banque centrale à l’époque, avait entraîné une réduction drastique du nombre d’établissements, passée d’une centaine à une vingtaine de banques « véritablement capables d’accompagner l’économie locale et même d’étendre leurs tentacules ailleurs sur le continent ». Pour la zone UMOA aussi, l’ambition, est d’arrêter la culture de la « banque-boutique » pour arriver à des structures solides et de

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Le siège de la BCEAO à Abidjan.

qualité dotées de fonds propres conséquents pour un meilleur financement de l’économie. Les banques qui n’arriveront pas à respecter les exigences – notamment en matière de fonds propres – devront procéder à une recapitalisation. Celles qui distribuaient des dividendes devraient constituer des réserves dans ce sens. D’autant plus que, à partir de 2018, une autre mutation majeure s’annonce, celle de la révision du Plan comptable bancaire qui sera simultanément mis en œuvre avec les nouvelles normes bâloises. n

Ce qui va changer Depuis le 31 mars 2017, les banques doivent soumettre à la BCEAO un rapport trimestriel sur l’avancement du processus d’adaptation aux nouvelles normes. D’ici leur entrée en vigueur, les banques sont tenues de soumettre un projet interne pour la mise en conformité avec le nouveau dispositif. Pour identifier et maîtriser les risques induits par la diversification des activités des établissements de crédit et l’émergence de groupes bancaires transfrontaliers (notamment marocains et nigérians), le nouveau cadre prudentiel prévoit un renforcement des exigences en fonds propres pour préserver la solvabilité des banques. Le but étant d’établir une adéquation des fonds propres aux risques encourus afin de pouvoir intervenir le cas échéant. Il est aussi prévu un renforcement de la surveillance prudentielle et du dispositif interne de contrôle des risques et de gestion holistique de celles-ci pour une adéquation des fonds propres. Le soubassement de la réforme concerne évidemment l’amélioration de la transparence financière par le renforcement

de la discipline de marché et de la qualité de la communication financière en uniformisant les pratiques en la matière. Pour minimiser le risque, en plus du processus interne d’évaluation de l’adéquation des fonds propres, le superviseur bancaire, sur la base de sa propre analyse, peut engager des actions pour contraindre une banque à se conformer aux exigences. Les dispositions transitoires (2018-2022) relatives aux exigences minimales de fonds propres prévoient de porter à 5 % le ratio minimal pour les fonds propres de base (Tiers 1), 8 % à 9 % pour le ratio minimal de solvabilité et 3 % pour le ratio de levier. Les banques de l’UMOA devront donc faire face à des « pressions stratégiques » d’adaptation du business model (métiers, portefeuilles et produits clés), d’évaluation de la qualité des actifs bancaires, d’allocation du capital ou encore de réalisation de stress tests sur la liquidité. Autant de chantiers qui nécessitent une implication accrue de la direction financière dans la gestion stratégique de la liquidité.


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SOMMET CONTINENTAL REINSURANCE

LA RÉASSURANCE PRÉPARE SON AVENIR Le géant panafricain de la réassurance Continental Reinsurance a choisi Dakar pour tenir son quatrième sommet annuel. L’utilisation des nouvelles technologies et la régulation ont été au cœur des débats qui ont réuni plus d’une centaine de dirigeants. Dakar, Christine Holzbauer

C

’est sans doute le rendez-vous le plus prisé des professionnels de l’assurance en Afrique. À l’invitation de Femi Oyetunji, directeur général de Continental Reinsurance, plus d’une centaine de dirigeants de compagnies d’assurance venus de tout le continent ont fait le déplacement à Dakar pour discuter des tendances, des défis et des opportunités de ce secteur en pleine croissance, mais aussi en pleine mutation. Ce sommet annuel, qui a lieu désormais en avril, à chaque fois dans un lieu différent, est le quatrième du genre, mais le premier à se dérouler en Afrique francophone. « Le choix de Dakar s’explique par notre désir d’approfondir notre présence en Afrique francophone en

étant toujours plus près de nos clients », confie Dr Oyetunji à African Banker. Présent dans plus de 50 pays sur le continent et coté à la Bourse nigériane (NSE) depuis 2007, Continental Re compte plus de 200 compagnies d’assurances parmi ses clients et dispose de bureaux au Nigeria, au Cameroun, au Kenya, en Côte d’Ivoire, en Tunisie et au Botswana. L’ancien président de la BAD, Donald Kaberuka, était l’invité d’honneur pour s’exprimer sur les sujets de leadership et de gouvernance en Afrique. Cette fois, l’accent a été mis sur l’avenir d’une industrie dans laquelle une meilleure gestion du risque, l’apport des nouvelles technologies et l’offre de produits mieux adaptés sont devenus cruciaux.

Des intervenants ont commencé par saluer le rôle des régulateurs pour permettre au secteur des assurances de relever les défis nombreux qui l’attendent. « Les régulateurs ont fait un travail remarquable en protégeant le secteur des assurances et de la banque », a commenté Donald Kaberuka citant Ecobank, UBA et Continental Re comme des exemples réussis d’un bon compromis entre le besoin de réguler le marché et celui d’avoir des champions africains. « C’est un peu comme pour le Code de la route : il faut des règles, mais il faut aussi savoir les simplifier et les rationaliser », a-t-il ajouté, regrettant que la fusion entre les Bourses de Libreville et de Douala – voulue par la BAD – n’ait pas pu se faire « non pas pour des raisons techniques, mais de régulation ».

L’écueil de la nouvelle réglementation Après avoir constaté que les compagnies d’assurances prolifèrent en Afrique, le directeur général de Continental Re a appelé de ses vœux une plus grande efficacité : « Notre secteur risque de devenir obsolète si nous ne réfléchissons pas, dès maintenant, à des solutions d’avenir. C’est pourquoi nous avons créé cette plateforme d’échanges qui nous permet aujourd’hui de discuter avec nos régulateurs. Mais, pour nous mesurer avec les grandes multinationales qui s’intéressent de plus en plus à notre continent, nous devons impérativement développer des solutions endogènes et être visionnaires. » Avec une augmentation de 20 % du chiffre d’affaires en 2016, Continental Re a de quoi voir venir. Toutefois, selon Mamadou Faye, qui intervenait au nom de la Fanaf, même si le marché de la CIMA est en pleine expansion et présente des très bons rendements (entre 10 % à 15 % en moyenne par an), la nouvelle réglementation qui entrera en vigueur en 2019, obligeant les compagnies d’assurances à porter à 3 milliards de dollars leurs réserves obligatoires (5 milliards en 2021) va exacerber les besoins de recapitalisation des 102 sociétés établies dans la zone. « Le Gabon est le moins touché, mais les besoins nets du Mali représentent 452 % par rapport aux fonds propres actuels », a-t-il précisé.

Percée de l’assurance agricole Femi Oyetunji, DG groupe de Continental Reinsurance, entouré de Donald Kaberuka (à droite), ancien président de la BAD et d’Afif Ben Yedder, président du jury des Trophées du Journalisme en Ré /Assurance.

Pour l’expert sénégalais, même si la pilule de la nouvelle réglementation risque de mal passer, il faut tout faire pour que le secteur de l’assurance reste entre les mains de compagnies africaines. Il cite l’exemple du Sénégal où la croissance économique n’a jamais été aussi forte. « La découverte de nouveaux gisements de gaz et de pétrole


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Pour nous mesurer avec les grandes multinationales, nous devons impérativement développer des solutions endogènes et être visionnaires. va permettre de décupler les besoins en contrats d’assurance et de réassurance », estime-t-il. Un département entièrement dédié à la réassurance va d’ailleurs être créé au sein de la CNAAS afin d’augmenter les capacités d’intervention. Pour son directeur, Pape Amadou Ndiaye, le véritable gisement reste l’assurance agricole qui est en train de connaître une envolée au Sénégal. « L’agriculture représente 60 % de la population et couvre 75 % des besoins de consommation. Mais sans subventions de l’État, les paysans ont du mal à se protéger, car les contrats d’assurance agricole sont chers. » Le gouvernement sénégalais a donc décidé de renoncer à prélever des taxes tandis que le Haut Conseil agricole a signé une convention avec le secteur privé pour aider les producteurs à s’assurer.

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Créer un écosystème

À l’instar de nombre d’autres pays africains, le Sénégal a développé, ces dernières années, des produits d’assurance plus accessibles. « Avec la Banque mondiale sont venus d’autres partenaires. Ce qui a permis de construire 80 stations météo pour nous aider à collecter des données », préciset-il. Et d’insister sur la nécessité de mettre en place « une plateforme d’entraide avec les bailleurs pour atteindre les économies d’échelle nécessaires à la baisse des coûts ». Responsable au sein de la Banque mondiale, des programmes d’assurance agricole et climatique dans le cadre du GIIF (Global Index Insurance Facility), Fatouh Assah constate que ce qui pousse les paysans à s’assurer, c’est l’accès au crédit afin de financer les intrants et augmenter les rendements. D’où la nécessité de lier le crédit à l’assurance comme le pratiquent déjà les institutions de microfinance. « Les Banques de développement à l’échelle de l’Uemoa et de la Cedeao doivent maintenant prendre le relais pour poursuivre cet effort dans les pays où nous intervenons », argue-t-elle.

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Autre objectif : la mise en place d’un appui institutionnel aux diffuseurs de données, comme les services météorologiques, afin que le secteur du tourisme puisse également en bénéficier. Après six années d’opération, le GIIF a permis d’enregistrer 1,6 million de contrats d’assurance et près 6 millions de personnes ont ainsi pu avoir accès à des financements. Mais le chemin à parcourir est encore très long : le GIIF recense à peine 100 000 assurés agricoles au Sénégal alors qu’il en faudrait 8 à 10 millions. Idem dans les autres pays comme le Kenya, le Rwanda et la Tanzanie. « Nous nous sommes fixé comme objectif d’atteindre les 32 millions de contrats grâce aux subventions des bailleurs de fonds (fonds de donateurs). Pour cela, il faut tout un écosystème associant les acteurs locaux (coopératives…), les opérateurs d’intrants, la puissance publique, les assureurs, les distributeurs et les réassureurs », précise-t-elle. À condition, également, que les assurances sur le climat et les rendements soient dissociées et que les États concernés continuent de subventionner leurs agriculteurs. « Les paysans américains sont subventionnés à 80 % quand il s’agit de leurs contrats d’assurance », rappelle-t-elle. n

Les Trophées panafricains du journalisme en assurances ÉDITION 2017

Les Trophées honorent les journalistes qui contribuent de manière remarquable à mieux faire connaître le secteur des assurances dans les médias africains. Pour l’édition 2017, les prix ont été décernés dans trois catégories : Prix du Journaliste de l’année : Gareth Stokes (Afrique du Sud, au centre) Prix de la Meilleure analyse : Isaac Kisha (Ouganda, à gauche) Prix du Meilleur article de fond : Josiane Kouagheu (Cameroun, à droite). Continental Reinsurance a lancé l’année dernière la première édition des Trophées panafricains du journalisme. Elle collabore avec 200 compagnies d’assurances dans 50 pays africains.

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BURKINA FASO

RECENTRER LE BUDGET Nouvelles taxes, chasses aux activités financières illicites… Le budget 2017 veut relancer l’économie avec 52 % des dépenses réservées à l’investissement, pour un objectif de croissance de 8,3 %. Ouagadougou, Tiégo Tiemtoré

É

laboré dans le sillage du PNDES 20162020 (Plan national de développement économique et social), le budget 2017 a été bâti autour de trois axes stratégiques, « Réformer les institutions et moderniser l’administration, développer le capital humain, et dynamiser les secteurs porteurs pour l’économie et l’emploi ». Au total, 52 % du budget, soit 1 277 milliards de F.CFA (1,95 milliard d’euros) sont consacrés aux investissements. « Dans l’histoire du Burkina Faso, le budget n’a jamais alloué autant de fonds pour les investissements », rappelle Salifou Diallo, le président de l’Assemblée nationale. L’objectif des autorités burkinabé est d’accélérer la croissance via une forte augmentation de l’investissement public. Les investissements concerneront surtout les infrastructures énergétiques et de transport, dont l’absence est considérée comme le principal obstacle à la croissance. La Banque mondiale a estimé que le pays devrait investir 11 % de son PIB dans des infrastructures sur dix ans, pour rattraper son retard.

La pression sur les impôts

Les orientations budgétaires mettent l’accent sur un accroissement des ressources propres, qui repose, notamment, sur les effets de l’application des mesures de réforme globale de la politique fiscale. Dans les projections, le taux de pression fiscale se situerait à 17,77 % en 2017, 18,22 % en 2018 et 20,36 % en 2019. La stratégie de mobilisation des ressources finan-

cières vise spécifiquement le renforcement du dispositif actuel de mobilisation des ressources, la prospection de nouvelles niches de recettes, la recherche de nouveaux partenaires, enfin l’atténuation de la déperdition des ressources. Sur les 2 004 milliards de F.CFA (3,06 milliards d’euros) de recettes totales, les prévisions de recettes propres s’élèvent à 1 438 milliards de F.CFA (2,19 milliards d’euros). L’objectif assigné à la Direction générale des impôts (DGI) dans la mobilisation des ressources propres est de 720,69 milliards de F.CFA, soit 50,11 % de l’objectif global. Le reste étant à la charge de la Douane (603,58 milliards de F.CFA) et du Trésor public (113,99 milliards de F.CFA). L’opérationnalisation de la facture normalisée est donc l’une des principales réformes en cours à la DGI afin de lui permettre d’atteindre les objectifs qui lui sont assignés. L’entrée en vigueur de la facture normalisée devrait permettre de doubler au moins les recettes issues de la TVA. « Au regard de l’importance que représente cet impôt (35 % des recettes fiscales intérieures), la nécessité de prendre toutes les mesures pour sécuriser davantage les recettes en matière de TVA s’impose », justifie Adama Badolo, le directeur général des impôts. Pour la première phase de sa mise en œuvre, ce sont les entreprises assujetties au taux normal d’imposition, celles dont le chiffre d’affaires annuel est supérieur à 50 millions de F.CFA, qui sont concernées par la facture normalisée. La mise en œuvre de la facture normalisée devrait permettre de réduire significativement la fraude

Au total, 52 % du budget, soit 1 277 milliards de F.CFA (1,95 milliard d’euros) sont consacrés aux investissements. La Banque mondiale a estimé que le pays devrait investir 11 % de son PIB dans des infrastructures sur dix ans.

La Caisse des dépôts sur les fonts baptismaux Le gouvernement vient de décider la création d’une Caisse des dépôts et consignations du Burkina Faso (CDC-BF), pour répondre aux besoins d’investissements prioritaires du pays. Faisant le constat des difficultés d’accès aux financements pour la réalisation d’investissements publics et privés et de l’inadéquation entre les possibilités de financement offertes par les institutions financières existantes et les besoins de financement des investissements structurants, le Burkina Faso veut innover. Ainsi, la nouvelle Caisse des dépôts et consignations permettra de mettre en œuvre les politiques publiques conduites par l’État et les collectivités locales ; sa création est apparue comme une solution indispensable. Cette institution, une première dans le pays, se veut une caisse de mobilisation de l’épargne domestique en vue de répondre aux

besoins de financement à long terme des infrastructures. La Caisse qui sera opérationnelle d’ici à juillet, bénéfice de l’appui de l’AFD (Agence française de développement), de l’expertise de la CDC française et de Proparco, l’institution financière de développement, filiale de l’AFD. « Le constat est que la situation du marché actuel du financement des investissements est peu reluisante et marquée par l’insuffisance de financement d’investissements structurants, l’inexistence de banques pour le financement à long terme, et l’inexistence d’une institution tiers de confiance au Burkina Faso. La mise en place de la CDC-BF est la seule alternative crédible pour faire face à un défi, l’absence d’une structure dotée de moyens conséquents pour porter les activités de financement de longue durée », commente le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba.


et les faux en écritures, notamment en matière de TVA, sécuriser les opérations commerciales, mais aussi élargir l’assiette fiscale. L’opérationnalisation de la facture normalisée permettra au moins de « doubler la TVA payée au niveau des moyennes entreprises qui est aujourd’hui d’environ 30 milliards de F.CFA par an ». Dans la perspective d’une meilleure gestion du budget, le gouvernement a décidé de poursuivre son offensive contre les activités financières illicites. Il a validé, en février 2017, un plan d’actions pour la promotion de la transparence gouvernementale, la lutte contre

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l’impunité, la corruption, la perte de recettes publiques, etc. Selon les estimations de la Banque mondiale, le Burkina Faso a perdu au cours de la période 2005-2014, 475,6 milliards de F.CFA (730 millions d’euros) chaque année du fait des flux financiers illicites, soit 12,6 % de son PIB.

Fortes contributions attendues des partenaires

L’année 2017 apparaît comme une année charnière dans la quête des financements pour le PNDES. La structuration du financement du

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budget total du Plan indique un coût global de 15 395 milliards de F.CFA (23,47 milliards d’euros) dont 64 % sur des ressources propres ; des dépenses d’investissements de 8 408 milliards de F.CFA soit plus de 54 % du coût global. Le déficit de financement s’élève à 5 570 milliards de F.CFA (34 % du coût global). Le budget de la mise en œuvre sera financé par la mobilisation des ressources extérieures. Des annonces de contribution des partenaires au développement ont été faites lors de la Conférence des donateurs, fin 2016 à Paris. Les plus importantes contributions attendues sont, notamment, celles de la Banque mondiale/SFI (2 280 milliards de F.CFA), de la BID (1 149 milliards de F.CFA), d’Afreximbank (900 milliards de F.CFA), de la BAD (639 milliards de F.CFA), de l’Union européenne (524,8 milliards de F.CFA), de l’AFD (302,4 milliards de F.CFA), des ÉtatsUnis (300 milliards de F.CFA), d’Africa Finance Corporation (300 milliards de F.CFA), du Fonds de l’OPEP (OFID) (297 milliards de F.CFA), de la BOAD (250 milliards de F.CFA), du Fonds vert pour le climat (240 milliards de F.CFA), du Système des Nations unies (169,8 milliards de F.CFA), de la BADEA (156 milliards de F.CFA), de la BIDC/Cedeao (120 milliards de F.CFA) et du Japon (114 milliards de F.CFA). n

BID 1 149 milliards F.CFA

AFREXIMBANK 900 milliards F.CFA

BAD 639 milliards F.CFA

UNION EUROPÉENNE 524,8 milliards F.CFA

AFD 302,4 milliards F.CFA

ÉTATS-UNIS 300 milliards F.CFA

AFRICA FINANCE CORPORATION 300 milliards F.CFA

OFID 297 milliards F.CFA

BOAD 250 milliards F.CFA

FONDS VERT POUR LE CLIMAT 240 milliards F.CFA

NATIONS UNIES 169,8 milliards F.CFA

BADEA 156 milliards F.CFA

BIDC/CEDEAO 120 milliards F.CFA

Annonces de contributions des partenaires au développement faites lors de la Conférence des donateurs, fin 2016 à Paris

JAPON 114 milliards F.CFA

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BANQUE MONDIALE/SFI 2 280 milliards F.CFA

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TCHAD

LA BANQUE DE L’HABITAT SUR LES RAILS Après deux décennies de réflexion et de préparation, la Banque de l’habitat du Tchad (BHT) est fin prête pour lancer ses activités. Cet établissement privé devrait fluidifier un marché en cours de structuration. N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

S

a création est le résultat d’un long processus, entamé il y a près de dixhuit ans quand ONU-Habitat et le gouvernement tchadien décidèrent de développer l’habitat, élément clef du développement. Leur stratégie identifie la nécessité d’un instrument financier : une banque ou un organisme para-étatique. Finalement, l’option banque est retenue, car elle facilite une meilleure réglementation de l’activité bancaire, et a la capacité d’attirer plus de financements dans le secteur, etc. En janvier 2014, Germain Myambaye Beasna est appelé pour piloter ce projet intitulé « Cellule de création de la banque de l’habitat du Tchad ». La Cellule se met au travail : création d’une société anonyme, identification

des actionnaires, création des statuts de la banque, préparation du dossier d’agrément auprès de la COBAC (Commission bancaire de l’Afrique centrale), etc. L’agrément accordé par le gendarme financier régional, en juillet 2016, marque la fin de la mission du projet.

« Nous sommes une banque privée »

Le capital de la BHT est de 10 milliards F.CFA (15,24 millions d’euros) entièrement libérés (c’est le minimum exigé par la COBAC) : 50 % par l’État tchadien, 25 % par la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) et 25 % par la Caisse nationale de prévoyance sociale. C’est d’ailleurs la CNPS qui accueille le siège de la nouvelle banque, au sein de son imposant

La CNPS accueille le siège de la nouvelle banque, au sein de son imposant immeuble, situé au cœur de N’Djaména.

immeuble, situé au cœur de N’Djaména. La BHT a obtenu auprès de l’État une subvention sur cinq ans renouvelable qui lui permet d’assurer ses frais de fonctionnement. Elle dispose également des Fonds de promotion de l’habitat, constitués par une loi de 2010 et permettant de mobiliser des ressources évaluées annuellement à environ 5 milliards F.CFA. Pour les prochaines années, elle souhaite élargir son capital au secteur privé. En l’absence d’un marché hypothécaire secondaire dans la sous-région, elle ira vers les différentes banques de développement pour mobiliser des ressources externes supplémentaires et solliciter un accompagnement sur le long terme. Avec la BHT, le Tchad met en place pour la première fois un instrument financier dédié à l’habitat, détenteur d’une licence universelle qui lui permet d’offrir les mêmes services que les autres banques primaires commerciales. « Attention, la BHT n’est pas une banque étatique », précise son directeur général, afin d’éviter toute mauvaise perception de son institution. Et d’ajouter : « L’État tchadien y est certes actionnaire majoritaire historique, mais nous sommes une banque privée, une banque comme toute autre. La BHT est une société anonyme de droit privé, régie par les règles OHADA et réglementée par la COBAC. » La cinquième Conférence ministérielle africaine sur le logement et le développement urbain, tenue en février 2014 à N’Djaména, avait révélé que les financements consacrés à l’habitat et aux infrastructures urbaines sont insuffisants et les politiques et conditions dont ils sont assortis ne sont pas adaptés, ni au niveau des emprunts ni aux capacités d’emprunt de la majorité des populations urbaines. Pour Germain Myambaye Beasna, la disponibilité des ressources n’est pas un frein. Le jeune manager, formé au Canada, veut s’inspirer du « bel exemple » de la Banque de l’habitat du Sénégal, « qui arrive à mobiliser des ressources sur le long terme à de très bons taux et avec des périodes de grâce assez conséquentes ».

Objectif 10/10

Pour résoudre le problème lancinant au Tchad (la demande en logements y est de 20 000 unités par an), la BHT entend offrir des services et solutions bancaires abordables. Pour l’heure, Germain Myambaye Beasna ne veut pas s’avancer sur les taux pratiqués et les coûts d’accès aux finances – ses équipes techniques y travaillent. Il promet que sa banque aidera à diminuer les coûts actuels qu’il juge « très élevés ».


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« La BHT ne va pas rester dans un rôle de banque de financement, elle veut être un partenaire soit technique soit financier, mais un partenaire privilégié de l’État tchadien, du Guichet unique, des notaires, des architectes et de tous les acteurs. »

Dans un premier temps, la BHT proposera des taux de 11 %, 11,5 %, voire 12 %, mais son objectif est « 10/10 » (10 % d’intérêt pour dix ans de remboursement) sur son produit phare visé pour le gros de sa clientèle dédiée. D’autre part, la BHT entend mettre à la disposition de sa clientèle des produits innovants qui n’existent pas, notamment des produits hypothécaires, dédiés à l’immobilier. L’acquéreur final, s’il remplit toutes les conditions, pourrait ainsi avoir accès au crédit hypothécaire pour soit acheter un lopin de terre, une maison déjà existante, une maison neuve chez un promoteur immobilier, ou encore construire sa maison ou la rénover. La stratégie à court terme de la BHT vise le financement des acteurs de la chaîne : notamment les quincailleries, les importateurs, les constructeurs et les promoteurs immobiliers, une nouvelle profession qui s’organise difficilement. « Nous appelons les hommes d’affaires tchadiens de s’approcher de la BHT, nous allons les aider à se structurer et à développer cette nouvelle profession. Car, naturellement, si nous n’en avons pas au niveau national, nous serons obligés de faire affaire avec des étrangers, ce qui serait dommage alors que le potentiel et les opportunités sont là », prévient le jeune manager. Bien sûr, pour répondre efficacement à la problématique de l’habitat au Tchad, il faudra travailler sur d’autres vecteurs, notamment le système juridique et judiciaire, d’une part, et la planification urbaine, d’autre part.

Réduire le risque bancaire

Le Code domanial et foncier en vigueur date de 1967 et n’est plus adapté aux réalités actuelles. Un nouveau texte actualisé est soumis à l’approbation l’Assemblée nationale. Huit litiges sur dix traités par les tribunaux ont pour objet le foncier.

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« Si nous voulons agir au niveau bancaire, il faut réduire le risque. Les banques tchadiennes sont frileuses et refusent de proposer des produits hypothécaires parce qu’elles n’arrivent pas à réaliser les garanties des hypothèques en cas de défaut de paiement. Il faut que nous travaillions sur l’amélioration des instruments juridiques pour permettre à la BHT d’être à l’aise et d’octroyer des crédits », plaide Germain Myambaye Beasna qui exhorte ses compatriotes à une culture d’épargne et de remboursement. D’autre part, le directeur général de la BHT a fait de la planification son maître mot : « Nous devons penser à l’avance l’urbanisation de nos villes et de nos campagnes ». Ces dernières années, le gouvernement tchadien a consenti de gros efforts en créant un Guichet unique des affaires foncières pour sécuriser et archiver les acquis immobiliers ; l’initiative devrait diminuer les litiges fonciers. La BHT entend également travailler de concert avec la Société de promotion foncière et immobilière (Soprofim) créée par l’État avec pour mandat de viabiliser les zones et de construire des logements. « La BHT ne va pas rester dans un rôle de banque de financement, elle veut être un partenaire soit technique soit financier, mais un partenaire privilégié de l’État tchadien, du Guichet unique, des notaires, des architectes et de tous les acteurs du secteur », conclut Germain Myambaye Beasna. n

Un pur produit du Tchad La quarantaine entamée, Germain Myambaye Beasna se définit comme « un pur produit du Tchad ». Il a poursuivi des études dans les écoles catholiques de renom du pays. Avec un baccalauréat littéraire obtenu en 1995, il intègre l’Institut polytechnique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire). Trois ans plus tard, muni d’un DUT en Gestion commerciale, il rentre au pays. Et entame une carrière aux Boissons et glacières du Tchad (aujourd’hui Les Brasseries du Tchad) où il gravit, pendant deux ans et demi, les échelons au niveau commercial. Puis, il s’envole pour le Canada pour poursuivre ses études. Il y restera « beaucoup plus qu’il ne fallait », juge-t-il aujourd’hui. Douze ans précisément, au cours desquels il décroche un Bachelor en administration des affaires, un DESS en gestion des projets, un MBA en administration des affaires. En même temps, il poursuit sa carrière dans le secteur financier, travaillant dans quatre banques. En 2013, il décide à nouveau de rentrer au pays. Il est recruté comme directeur commercial de la filiale locale du groupe nigérian United Bank for Africa (UBA). Il n’y restera que sept mois. En janvier 2014, il est appelé à piloter le projet de la création de la Banque de l’habitat du Tchad. En juin 2016, un décret présidentiel le confirme directeur général de la BHT. L’aventure continue pour ce grand amateur de basketball.


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ALGÉRIE

L’EMPRUNT HALAL PEINE À CONVAINCRE Après un emprunt qui n’a guère touché le grand public en 2016, le gouvernement algérien veut renouveler l’essai sous une forme « halal », afin de capter l’argent de l’informel. Les analystes sont encore sceptiques. Alger, Samia Lokmane-Khelil

L

’annonce a été faite par le ministre des Finances, Hadj Baba Ammi, en février 2017, en marge d’un colloque organisé à Alger sur la finance islamique. L’Algérie va lancer, d’ici à fin mai, un emprunt participatif sans intérêts qui s’étalera sur trois à cinq ans. Les titres ne seront pas éligibles à la Bourse. Les banques en revanche, devront soutenir l’opération. Celle-ci servira, compte tenu de ses spécificités, à mobiliser les épargnes de déposants qui refusent, pour des raisons de croyances religieuses, de souscrire aux formules d’emprunt classiques. Les cibles sont précisément les barons de l’informel, réfractaires aux démarches de bancarisation qui comportent des intérêts, prohibés par la charia. Interpellé sur cet emprunt en « mode hallal », Hadj Baba Ammi minimise : « Je n’utiliserais pas le mot “ islamique ”, mais plutôt “ participatif ”. Ce sont des produits qui ne sont pas rémunérés par des intérêts, mais par les rendements des projets qui seront financés. » Les mêmes explications avaient été données par son prédécesseur qui avait mis en route l’emprunt obligataire ordinaire, il y a un an. « Je voudrais abattre l’idée qui consiste à dire que cet emprunt est haram (illicite). Il s’agit d’un partage de gains entre l’État et les souscripteurs », avait estimé à l’époque Abderahmane Benkhalfa. Dont le discours n’avait pas convaincu. Seuls 568 milliards de dinars (4,83 milliards d’euros) ont été récoltés après la clôture de l’opération, en octobre 2016. Les fonds sont venus principalement des banques, des entreprises publiques et de grands entrepreneurs privés, qui ont pris des engagements élevés de souscription. En outre, l’épargne qui devait servir à soutenir des projets d’investissements, a été finalement utilisée pour financer le déficit du Trésor public…

Ce « détournement de fonds » a ainsi donné raison au public qui avait boudé l’opération. La nouvelle offre d’emprunt participatif risque, à son tour, d’être rejetée pour les mêmes raisons, redoutent les spécialistes. Pour beaucoup, les pouvoirs publics ont tort de croire que la prise en compte des considérations religieuses des épargnants va les convaincre d’adhérer au dispositif.

Où trouver les ressources ?

« Cet emprunt à l’air de spéculer sur le facteur religieux, comme étant à l’origine de la défection des déposants locaux. Cette spéculation qui paraît assez peu vérifiable dans les faits, omet au passage de préciser que lors du précédent emprunt, le gouvernement avait fait le maximum pour convaincre les déposants que le taux d’intérêt offert était plutôt un bénéfice sur les activités rentables de l’État. Ce qui a été démenti dans les faits, dans la mesure où l’argent est parti en couverture du déficit public qui est tout sauf d’origine industrielle ou commerciale », observe Ferhat Aït Ali. Sceptique, l’analyste financier se demande où l’État va puiser les ressources nécessaires pour supporter son nouvel emprunt : « Je ne connais pas, en dehors de Sonatrach – compagnie nationale des hydrocarbures – de la Banque d’Algérie et de quelques entités “ cosmétiques ”, des entreprises publiques qui ne soient pas en déficit chronique et sous perfusion des banques. » De son côté, l’économiste Mohamed Chérif Benmiloud estime que les pouvoirs publics doivent être transparents pour attirer les petits déposants. Il est nécessaire que les épargnants sachent au préalable comment leur argent sera utilisé avant de le confier à l’État. « Même si l’on refuse d’encaisser des intérêts pour des considérations religieuses, on ne va pas pour

Le ministre des Finances, Hadj Baba Ammi

autant placer son argent gratuitement ! », fait remarquer l’économiste qui ajoute qu’avec le taux d’inflation actuel – environ 8 % – peu seront tentés par le dispositif d’emprunt sans intérêts.

Manque de confiance

Pour le moment, le gouvernement se garde bien de préciser le contenu de son projet. En le rendant public, le ministre des Finances entendait sonder la réaction du public. « Le gouvernement va perdre une année », redoute Abed Charef, responsable du site d’information économique Maghreb Émergent. Outre le succès relatif du précédent emprunt, les commentateurs mentionnent l’échec du dispositif de mise en conformité fiscale. Cette démarche engagée en 2015 visait à intégrer dans la sphère bancaire les liquidités provenant de l’économie informelle (environ 100 millions de dollars) moyennant une taxation forfaitaire libératoire. Seules 500 personnes ont répondu à l’offre de la direction des impôts… Là où les pouvoirs publics évoquaient un déficit de communication, les observateurs pointaient plutôt un manque de confiance qui pousse les opérateurs de l’informel à hésiter avant de déclarer leurs revenus, d’autant que le dispositif prévoit la mise à disposition des autorités de justificatifs sur l’origine des fonds. Depuis le début de la crise des hydrocarbures en 2014 (les réserves de change ont baissé de 64 milliards $ en trois ans), l’État algérien cherche par tous les moyens à renflouer ses caisses en demandant aux Algériens de contribuer à l’effort d’épargne nationale et au financement de l’économie. Or pour beaucoup, il devrait surtout se consacrer à lever les obstacles qui brident l’activité économique, surtout dans la sphère privée. n


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Édition française

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Donald Kaberuka Le continent a plus que jamais besoin d’intégration Alexandre Maymat L’Afrique continuera d’avoir des moteurs de croissance très forts

Microfinance

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3’:HIKMMB=UU]UUZ:?a@k@d@b@k";

N°31 | Mai - Juin - Juillet 2017 • France et zone Euro 8€ • Zone CFA 5 000 F.CFA • Algérie 600 DA • Tunisie 7 000 TD • Maroc 60 Dh

• États-Unis $9,95 • Maurice 300 MR • Royaume-Uni £5,50 • Suisse 15 FS

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UEMOA

Les banques se préparent à la transition

African Banker French, édition française, Numéro 31  
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