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CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

AFRICA

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Suisse SFr 8 • Royaume-Uni £4 • USA $6 • Canada $ 7

MADE IN

Février-Mars 2017 France : 4,50 € • Zone euro : 4,90 € • Zone CFA : 2 900 F. CFA • Algérie 240 DA • Tunisie 4,500 DT • Maroc 40 Dh

BUSINESS

M 06509 - 48 - F: 4,50 E - RD

African

ISSN : 1759-1945

Le mensuel des dirigeants africains N º 48

Face aux vents contraires

MINES

Édition française

ENTRETIENS

Pascal Lamy Patrice Fonlladosa

Isabelle Bébéar


African Business Le mensuel des dirigeants africains FRANCE

Février - Mars 2017

NUMÉRO 48 WWW.ICPUBLICATIONS.COM

IC PUBLICATIONS 609 BÂT. A 77, RUE BAYEN 75017 PARIS Tél:+33144308100 Fax:+33144308111 Courriel:info@icpublications.com SiteInternet:www.africasia.com

GRANDE-BRETAGNE

IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél:+442078413210 Fax:+442077137898 E.mail:icpubs@icpublications.com Website:www.icpublications.com

CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

MADE IN

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION AfifBenYedder

ÉDITEUR

OmarBenYedder

AFRICA

DIRECTRICE GÉNÉRALE

LeilaBenHassen l.benhassen@icpublications.com

RÉDACTEUR EN CHEF

HichemBenYaïche h.benyaiche@icpublications.com

COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION JuniorOuattara

SECRÉTAIRE DE RÉDACTION

E N V I 43 L’Afriqueaucœurdelamondialisation 46 Émergencedesproduits MadeinAfrica 48 Unedemandecroissanted’Afrique 49 GeorgesNurdin L’Afriqueoffredesstratégiesinnovantes 51 Champions&SMEAbidjan

LaurentSoucaille

RÉDACTION

Christiand’Alayer,GhislaineBadri, EstelleBrack,DjamilaColleu,BeaugasOrainDjoyum,DouniaBenMohamed, GérardChoisnet,MathieuGaltier, ChristineHolzbauer,SeydouKa,Ridha Kefi,YasminaLahlou,CaroleLambert, J.JArthurMalu-Malu,Jean-Michel Meyer,SamiaLokmane-Khelil, ThieryNoungou,TiegoTiemtore, Jocelyn-FrancisWabout,MarieFranceRéveillard,EugèneShema, GeoffroyTouroumbaye,Guillaume Weill-Raynal,AntoninTisseron

R O N N 52 E  MJulietWanyiri E N T

“Nousavonslestalents”

53 AdamaKane “Unmodèled’intégration”

53 AlainNteff “Unoutilindispensable”

54 Nollywood

Sansrelâche,promouvoirl’Afrique

Amour,gloireetsuccès

DIRECTION ARTISTIQUE DanielBenharrosh

V.P. - DÉVELOPPEMENT

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COMMUNICATION / PUBLICITÉ

DÉCIDEURS

SalibaManneh s.manneh@icpublications.com MedrineChitty,DarrenMoore

ENTREPRISES ET MARCHÉS

Calendrier et nominations Brèves

Climat des affaires MAROC

56 Àlaconquêtedesmarchés anglophones

BUREAU MAGHREB

NejibBenYedder n.benyedder@icpublications.com MohamedAli Aboudim.aboudi@icpublications.com

CONGO 58 Austéritéenvue TCHAD 59 Tourdevisfiscal 61 Notariat:clarifier

PRODUCTION

RichardBriggs r.briggs@icpublications.com Jean-ClaudeBétard

ABONNEMENTS FRANCE

FrançoisePeter peter@icpublications.com 1an8numéros:45€(55€*) 2ans16numéros:85€(96€*) 3ans24numéros:125€(144€*) *Restedumonde www.icpublications.com

IMPRIMEUR

HeadleyBrotherLtd. Ashford,KentTN248HH

CRÉDITS PHOTOS

AFP(saufmentionparticulière)

ISSN: 1759-1945 N° DE COMMISSION PARITAIRE 0419K89806 Mensuel Dépôtlégal:février2017 ©2017-ICPublications

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Pascal Lamy Le poids de l’Afrique va devenir essentiel

20 PatriceFonlladosa Nosobjectifs, lacroissanceetl’emploi 26 IsabelleBébéar Nousfinançonsdebelles entreprisesdecroissance 29 MohamedSahbiBasly LaChineinvestitenMéditerranée 32 Ra-SablgaSeydouOuedraogo Latransformationstructurelle doitsepoursuivre

Photo © Laurent Poinet

DIFFUSION

lepartenariatinstitutionnel

Transports MALI

62 RelanceducorridorNouakchottBamako

SÉNÉGAL 64 LechoixduTER Infrastructures NIGER 66 Lechemindelamodernité Finance RDCONGO 68 Unsecteurbancairefragile Matériaux de construction CAMEROUN 70 Concurrenceaccruedansleciment

OPINION

72 Lacroissancepourtous

FOCUS

Mines & industries extractives 74 Laprudencedominemalgré lahaussedescours

76 D’importantsgisements deminerais

78 Reconvertiravantdepartir 80 Lueurd’espoirpour2017 82 TervalisDesarrolloveutinvestir danslesphosphates


C A L E N D R I E R Par Laurent Soucaille

Mining Indaba Du 6 au 9 février 2017 Le Cap (Afrique du Sud)

« Tirer parti de la prochaine vague de croissance : comment investir dans les mines en Afrique et en obtenir du profit ? » Telle est l'interrogation principale du rendez-vous annuel Mining Indaba. Une quinzaine de compagnies ayant des projets en Afrique viendront les présenter, face à des experts financiers. Des conférences réuniront des ministres venus d'une trentaine de pays, des dirigeants de sociétés et des investisseurs financiers. Différentes tables rondes permettront de faire le point sur l'état des marchés, la durée de vie des mines, les évolutions des réglementations, les besoins en énergie, les chantiers de fermeture et de reconversion des mines, etc. 44 (0) 207 779 8890 www.mininginbada.com Sponsoring : Fred Noce fred.noce@mininginbada.com

SIEE-Pollutec 13 au 16 février 2017 Alger (Algérie)

Le 13e salon international des équipements, des technologies, des services de l'eau et de l'environnement, SIEE-Pollutec, se déroulera à Alger. Riche de 270 exposants, il s'adresse aux professionnels du secteur qui souhaitent nouer de nouveaux contacts, algériens et internationaux, de l’administration locale et territoriale aux éco-industriels, en passant par les constructeurs, industriels et cabinets d’études… Il s'adresse également à ceux qui souhaitent se tenir informés de l'évolution du marché, de la législation. En Algérie, le plan 4

quinquennal 2015-2019, prévoit de consacrer un montant total de 262,5 milliards $ au développement de nouvelles infrastructures de base et à l’achèvement des projets en cours, dont 18 milliards $ au seul secteur de l’eau et de l’assainissement. Esma Heraoua 213 (0) 661 68 61 35 esma.heraoua@symbiose-env.com pierre.lauthier@reedexpo.fr

Salon de l’entrepreneuriat 2017 22 et 23 février 2017 Tunis (Tunisie)

Urbafrica 6 et 7 octobre 2017 Lyon (France)

laitiers, confiserie, fruits et légumes, produits biologiques entre autres. La Chambre panafricaine de commerce et d'industrie (PACCI) se joint à l'événement, conduisant une délégation de 30 hommes d'affaires à Lisbonne. Au programme : rencontre « B2B », analyses de projets et rencontres avec des décideurs économiques. ealemayehu@pacci.org ou lwondemeneh@pacci.org www.sisab.org.

Discop Africa Sous l'égide de l'organisation patronale Utica, le Salon de l’entrepreneuriat est l'événement n° 1 des créateurs et jeunes entrepreneurs au cœur de l'écosystème de création d’entreprises, en Tunisie. Durant deux jours, le rendez-vous permet d'accompagner les créateurs d'entreprises dans leurs idées de projets, ainsi que de rencontrer des dirigeants d'entreprises souhaitant investir afin de développer davantage leur activité. Seront représentés des conseillers en création d'entreprise, des incubateurs, des juristes, des sociétés de services (assurance, formation, marketing et développement commercial…), ainsi que des banques, des fournisseurs d'équipements, etc. Inscriptions sur www.made-in-tunisia.net

Sisab 2017 Du 6 au 8 mars 2017 Lisbonne (Portugal)

Le Salon international du secteur alimentaire et des boissons (Sisab) est la plus grande plateforme des marques et produits portugais de prestige et de grande qualité destinés au marché international. Du 6 au 8 mars, seront présentes plus de 500 entreprises nationales de 28 secteurs comme celui des vins, boissons non alcoolisées, poissons, produits

Abidjan (Côte d'Ivoire) Du 30 mai au 1er juin 2017

Lancé en 2015, le salon Discop Abidjan s’inscrit dans le monde audiovisuel et multiplateforme comme l’une des rencontres les plus importantes pour les acteurs de l’économie audiovisuelle de l’Afrique subsaharienne. Pendant trois jours, les forces vives de la production, la distribution et la diffusion de programmes audiovisuels multiplateformes ont l’occasion de faire des affaires, d’enrichir leurs réseaux, dans un contexte adapté aux rencontres « B2B ». L’Afrique de l’Ouest est une des régions motrices dans la révolution qui change le paysage audiovisuel du continent africain. Les groupes internationaux se sont déjà positionnés dans la zone : la chaîne A de Canal+ y est présente depuis octobre 2014, Voxafrica vient d'y ouvrir un bureau, le groupe Lagardère lance deux nouvelles stations de radio et a également installé sa société de distribution. À noter, dans ce cadre, la participation de la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) Paris Ile-de-France, en partenariat avec la CCI française en Côte d’Ivoire. registration@basiclead.com ou discopafrica.com/fr

Forte du succès de la première édition, tenue en octobre 2016, se prépare déjà l'organisation du Salon de l'immobilier africain, les 6 et 7 octobre 2017, à Lyon. Les pays à l'honneur seront la Côte d'Ivoire, puis le Cameroun, la Guinée, et le Sénégal. Diverses conférences feront le point sur les différentes solutions qui s'offrent au secteur de la construction en Afrique, avec des décideurs politiques, des financiers, des architectes. Ce salon ambitionne de devenir une plateforme unique pour nouer des partenariats, créer des connexions, offrir des solutions sécurisées de financement, entre des entreprises françaises, des Africains de la diaspora, et les entrepreneurs africains. contact@moneydiaspora.com ou contact@exportease.fr

À noter La dixième réunion annuelle conjointe du comité technique spécialisé de l’Union africaine sur les finances, les affaires monétaires, la planification économique et l’intégration et de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement économique de la Commission économique pour l’Afrique se tiendra du 23 au 28 mars 2017 à Dakar (Sénégal), dans le cadre de la Semaine du développement de l’Afrique 2017. Cette réunion portera sur le thème « Croissance, inégalités et chômage ». Le thème est basé sur la compréhension que la réduction durable des inégalités demande une vue d’ensemble des problèmes interdépendants qui leur sont associés pour ainsi mener une politique cohérente. Comme les années précédentes, la réunion annuelle conjointe sera assortie de diverses manifestations parallèles de haut niveau et d’autres réunions importantes, dont la 18e réunion du Mécanisme de coordination régionale pour l’Afrique (MCR-Afrique).

AfricanBusiness|Février - Mars 2017


m o u vem ent s  &  n o minatio ns  C A RNE T Celui qui avait codirigé la Conférence internationale sur l’Investissement, Tunisia 2020, Hazem Ben-Gacem, est le fondateur et le dirigeant du nouveau Centre des études sur le Moyen-Orient. Basé à Tunis, le Centre de la prestigieuse université de Harvard ouvrira aux étudiants et boursiers les nombreuses archives de la Tunisie et servira d’incubateur pour l’analyse des mouvements sociaux, culturels, juridiques et politiques changeants dans la région. Ce nouveau pôle universitaire rayonnera au Maghreb, en Méditerranée et au MoyenOrient. « Dès le début, notre espoir a été d’établir un avant-poste dans lequel les étudiants de Harvard

Hazem Ben-Gacem

viendraient découvrir la Tunisie – son histoire, son langage, sa culture, son art et son peuple – pour intégrer cette expérience au sein de leur éducation », souligne Hazem Ben-Gacem. En marge du sommet AfriqueFrance de Bamako, ses organisateurs, le cabinet de conseil Konfidants et le groupe ADS, réunis sous le label Initiative AfroChampions, ont souhaité honorer Gervais Djondo. Le patron de Asky Airlines, fondateur de Ecobank, est distingué pour « sa remarquable contribution au développement des échanges économiques au sein du continent » et sa vision panafricaine des affaires. Afin

croissance de Deloitte en Afrique francophone, dont la clé de voûte est la mobilisation des meilleures ressources ayant une connaissance pointue des marchés de l'Afrique », commente Alain Penanguer, responsable Afrique francophone chez Deloitte.

Gervais Djondo

de transmettre son expérience, Gervais Djondo vient de créer la « bourse Djondo » qui offre aux jeunes créateurs d’entreprise un accompagnement leur permettant de réaliser leurs ambitions. Le cabinet Deloitte poursuit son développement en Afrique francophone ; il annonce la cooptation de trois nouveaux associés. Achille Wafeu (Cameroun) a une quinzaine d'années d'expérience auprès de filiales de groupes internationaux et sociétés camerounaises, il a notamment développé une expertise dans les secteurs Pétrole & Gas et Technologies Médias et Télécommunications (TMT). Georges Yao-Yao (Côte d'Ivoire), expert-comptable diplômé, développe depuis une quinzaine d'années auprès de filiales de groupes internationaux et de sociétés locales une expertise dans diverses industries. Zana Koné (RD Congo), également expert-comptable, a une compétence forte dans les secteurs des TMT et des mines. « Ces nouvelles nominations répondent aux ambitions de

Achille Wafeu

AfricanBusiness|Février - Mars 2017

Emmanuel de Tailly a été nommé directeur général de la Société anonyme des brasseries du Cameroun (SABC) filiale du groupe Castel dans le pays. Le nouveau responsable qui compte 12 années d’expérience au sein

Emmanuel de Tailly

du groupe Castel, a tour à tour occupé les postes de directeur général des Brasseries du Tchad, du Togo et de RD Congo. SABC contrôle 78 % du marché de la bière au Cameroun, devant Diageo (Guinness, 14,4 %), le reste revenant aux producteurs locaux, notamment l’Union camerounaise des brasseries (7,2 %). Au Burkina Faso, Mahamadi Sawadogo a été élu président de la Chambre consulaire, succédant à une direction collégiale qui assurait l'intérim depuis 2014, depuis le départ de Alizeta Ouedraogo. Le PDG du groupe diversifié Smaf International est présent dans les transports, le BTP, les hydrocarbures, etc. Celui que les Burkinabè surnomment « Kadhafi » prend la tête d'une institution qui brasse plus de 13 milliards de

Mahamadi Sawadogo

F.CFA (20 millions d'euros) et qui gère, entre autres responsabilités, les emplacements réservés au Burkina Faso dans les ports d'Abidjan, d'Accra, de Cotonou et de Lomé. En Côte d'Ivoire, Daniel Kablan Ducan devient vice-président, un poste né de la dernière révision constitutionnelle. Il devient ainsi le deuxième personnage de l'État. La nouvelle mouture de la Constitution prévoit que le vice-président sera élu en même temps que le Président, à l'image des usages aux États-Unis. Il est remplacé au poste de Premier ministre par Amadou Gon Coulibaly. Qui dirige une équipe plus resserrée de 34 ministres. On notera les nouvelles affectations de Thierry Tanoh (Pétrole et énergies), d'Amadou Koné (Transports), de Koffi Kouakou (Infrastructures économiques) et de Sandio Fofana (Tourisme). n

Amadou Gon Coulibaly.

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BB RR ÈÈ

VV EE

SS

Par Gérard Choisnet

AFRIQUE DE L'OUEST

INTERNATIONAL Orange sponsor de la CAF pour huit ans supplémentaires Orange a signé un nouveau partenariat de

huit ans avec la Confédération africaine de football (CAF) en tant que sponsor officiel de cinq compétitions majeures sur la période 2017-2024. Avec comme point de départ la Coupe d’Afrique des Nations Total (CAN) au Gabon en janvier 2017, Orange a renouvelé son partenariat avec la CAF qui inclut les éditions 2019 au Cameroun, 2021 en Côte d’Ivoire et 2023 en Guinée.Ce partenariat de huit ans couvre également la CAN des moins

de 20 ans (CAN U20), la CAN féminine Total, la Ligue des champions de la CAF et la Supercoupe de la CAF. Les services liés à ce partenariat seront fournis par Lagardère Sports. Bruno Mettling, PDG d’Orange Middle East and Africa, souligne que « le football est la passion numéro un de nos clients en Afrique et au MoyenOrient. Associé depuis près de 20 ans à de nombreuses sélections nationales africaines, Orange réaffirme son engagement dans le football africain ».

RÉGIONAL

BP partenaire de Kosmos pour le gaz ouest-africain BP (Royaume-Uni) et Kosmos Energy (États-

Unis) ont signé des accords relatifs à une zone en eaux profondes de 33 000 km2 au large de la Mauritanie et du Sénégal. Cette zone comprend le champ Tortue, estimé par Kosmos contenir plus de 15 trillions de pieds cubes (420 milliards m3) de ressources gazières découvertes. Les accords prévoient l’acquisition par BP de 62 % des intérêts de Kosmos sur les blocs d’exploration C6, C8, C12 et C13 au large de la Mauritanie où la compagnie britannique deviendrait opérateur (32,49 % sur les blocs d’exploration Saint-Louis Profond et Cayar Profond au large du Sénégal). Aux termes des accords, BP investira près de 1 milliard $, dont 162 millions $ de bonus à la conclusion des accords ; BP supportera ensuite les coûts d’exploration et d’évaluation de Kosmos pour 221 millions $ et les coûts de développement de Kosmos pour 533 millions $, comprenant l’ingénierie de base et les plans. « L’entrée de BP en Mauritanie et au Sénégal représente une opportunité stratégique passionnante de travailler avec Kosmos Energy dans un bassin d’hydrocarbures émergent de classe mondiale », selon Bob Dudley (photo) , directeur exécutif de BP. « Avec le soutien des gouvernements mauritanien et sénégalais, tous les éléments nécessaires sont réunis pour créer un nouveau hub de gaz naturel liquéfié (GNL) en Afrique », avec une installation en mer près de la côte pour traiter le gaz de Tortue. Outre les blocs existants, les deux compagnies ont décidé de coopérer sur des zones d’intérêt mutuel au large de la Mauritanie, du Sénégal et de la Gambie, Kosmos intervenant comme opérateur exploration et BP comme opérateur développement.

Canal + diffusera en Afrique le football africain Le groupe Canal + a conclu un accord avec la

CAF et Lagardère Sports « portant sur les droits de diffusion des plus prestigieuses compétitions officielles de la CAF. Grâce à cet accord, le meilleur du football africain des clubs et des équipes nationales sera diffusé sur les antennes des chaînes Canal + en Afrique francophone pour une durée de sept ans à compter de janvier 2017 ». Le premier rendez-vous est la Coupe d’Afrique des Nations, Gabon Sport 2017 en direct et en intégralité sur les chaînes Canal + Sport jusqu’au 5 février 6

2017. « À la suite de ce grand événement sportif, seront également diffusées les compétitions africaines majeures telles que le Championnat d’Afrique des Nations (CHAN), la Ligue des Champions de la CAF, la Coupe de la Confédération de la CAF, la Super Coupe de la CAF, les matches de qualifications pour la prochaine Coupe du Monde FIFA 2018, les phases finales de la CAN Féminine, la CAN U17 Total (moins de 17 ans), la CAN U20 Total (moins de 20 ans), la CAN U23 (moins de 23 ans) et la CAN de Futsal. » African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE DE L'OUEST BÉNIN

Première phase de la centrale de Maria-Gléta

CÔTE D’IVOIRE

Powerchina ouvre un bureau régional

Le gouvernement a annoncé la construction

d’une centrale thermique de 400 MW à Maria-Gléta (Cotonou), en vue de combler le déficit d’offre d’électricité et de diversifier les sources d’approvisionnement pour garantir une autonomie de 70 % à l’horizon 2025. La première phase de ce projet comprend la construction d’une centrale de 120 MW pour un coût global de 107,1 milliards de F.CFA (162,8 millions d’euros). La BIDC (Banque d’investissement et de développement de la Cedeao) participe par un prêt de 15 milliards de F.CFA, signé le 23 décembre 2016. « Avec le prêt de la BIDC, nous pouvons considérer que le financement de la centrale de 120 MW est bouclé » indiquent les autorités béninoises. Le projet est également financé par la BID (78,4 milliards), la BOAD (10 milliards) et le budget national (3,7 milliards). BURKINA FASO

Power Construction Corporation of China

West African attend son permis pour l’or de Tanlouka

(Powerchina) a inauguré en décembre son bureau régional d’Afrique de l’Ouest et centrale à Abidjan, qui rayonnera sur 26 pays d’Afrique. Selon Wang Bin, directeur général adjoint de la société chinoise, le choix de la Côte d’Ivoire, où Powerchina a démarré ses opérations il y a six ans, est basé sur ses avantages en matière de commerce, de finance et de transport à l’échelle sous-régionale. « L’établissement a pour objet de réaliser progressivement l’exploitation et la gestion loca-

La compagnie australienne West African

Contrat pour la centrale de Songon

Resources a obtenu l’approbation du ministère de l’Environnement pour son projet aurifère de Tanlouka, détenu à 100 %. L’approbation de l’Évaluation d’impact environnemental et social (ESIA) est l’avantdernière étape avant l’autorisation totale de développement du projet, selon West African Resources, qui précise que l’étape finale du processus d’autorisation de la mine est bien avancée. Il prévoit l’octroi du permis minier par le ministère des Mines avant la fin du premier trimestre 2017. Les études d’évaluation ont été réalisées par l’Institut de gestion des risques miniers et de développement (Ingrid) burkinabè. Les ressources minières estimées par International Resource Solutions (IRS) représentent 9,8 millions de tonnes à 2,1 g/t d’or. African Business | Février - Mars 2017

Le producteur privé indépendant d’électri-

cité Starenergie 2073 avait signé avec l’État ivoirien, en décembre 2013, une convention de concession pour la construction et l’exploitation d’une centrale thermique à cycle combiné de 372 MW (2×126 MW + 1×120 MW) à Songon (banlieue nord d’Abidjan), alimentée par du gaz national. Dans le cadre de ce projet, dont le coût total serait de l’ordre de 1 milliard $, une convention relative au premier volet de réalisation des infrastructures, d’un montant de 28 milliards de F.CFA (42,6 millions d’euros), a été signée entre le consortium

lisées et intégrées, la société visant les marchés d’infrastructure, d’énergie et d’électricité en Côte d’Ivoire et dans les pays environnants ». « Nous espérons que Powerchina mettra en œuvre plus de projets de construction d’aménagement hydroélectrique en Afrique, particulièrement en Côte d’Ivoire », commente un représentant du ministère du Pétrole et de l’énergie. La société Sinohydro, filiale de Powerchina, assure la construction de l’aménagement hydroélectrique de Soubré, la plus grande centrale en cours de finition en Côte d’Ivoire.

Vinci Énergies Côte d’Ivoire-Cegelec Maroc et Starenergie 2073. Les travaux de ces infrastructures associées démarreront officiellement en février 2017 pour durer 18 mois y compris la partie haute tension, qui alimentera à l’horizon 2025, quelque 150 000 habitants. Selon le directeur général de Starenergie 2073, Venance Guessennd, le second volet de ce projet concerne le réseau d’évacuation, incluant les postes d’élévation et source ainsi que les lignes de 225 kV de Songon vers Akoupé-Zédjn, Dabou et d’autres villes. 7


B

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AFRIQUE DE L'OUEST

AFRIQUE CENTRALE

GUINÉE

MAURITANIE

Prochaine exploitation de la bauxite avec l’Iran

Première pierre du port de N’Diago

Makalé Camara, ministre des Affaires étrangères, a reçu Sayid Hamid Reza Vahid

décembre la première pierre du complexe portuaire multifonctions du Sud, implanté à N’Diago, à 170 km de Nouakchott. Ce projet financé à hauteur de 258 millions $ sur fonds propres de l’État, revêt à la fois un caractère de sécurité et de défense mais aussi de développement économique pour la zone Sud. Le port de N’Diago regroupera plusieurs secteurs afin de mutualiser les moyens et les services : • un port militaire à quais accostables des deux bords et une base navale ; • un port de pêche doté de sept quais ; • u n chantier naval d’une capacité de 70 navires par an ; • un quai de commerce pouvant recevoir des bateaux de 180 m de long ; Construit par une société chinoise, l’ouvrage devrait favoriser l’ouverture d’une ligne pour le transport fluvial sur le fleuve Sénégal.

Kiani, ambassadeur d’Iran, qui l’a informé de l’arrivée d’une délégation iranienne, suite à la signature d’un protocole d’accord avec les autorités guinéennes, relatif au projet de recyclage et de transformation des ordures en énergie. Le diplomate iranien a également donné des informations sur la construction du nouveau siège du ministère des Affaires étrangères à Koloma, qui sera réalisé en 18 mois et financé pour 4,5 millions $. Il a également annoncé le démarrage du projet d’exploitation de la bauxite de Dabola, à 500 km de la capitale, en Moyenne Guinée. La Société des bauxites de DabolaTougué (SBDT) est détenue par l’Iran (51 %) et la Guinée (49 %). La concession minière comprend 13 gisements de bauxite à Dabola et 12 à Tougué, pour une réserve totale de plus de 600 millions de tonnes. L’Iran apportera un soutien financier au projet, dont le coût est estimé à plus de 500 millions d’euros, à travers la société Iran Mines & Mining Industries Development & Renovation (Imidro).

Nouvelle convention minière signée Le gouvernement et Wega Mining Guinée, filiale

du groupe Avocet Mining (Royaume Uni) et du groupe Managem (Maroc), ont signé la convention minière d’exploitation du projet Tri-K de Mandiana. L’accord porte sur la cession par Avocet d’une partie de ses participations dans le projet aurifère Tri-K à Managem. Situé à 90 km au nordest de Kankan, le projet « Tri-K » porte sur plusieurs permis d’exploration et s’étend sur une superficie totale de 490 km². L’étude de faisabilité initiale publiée par Avocet en octobre 2013 prévoit un total de 3 millions d’onces d’or de ressources minérales. L’accord de partenariat vise à créer une coentreprise pour le développement, la construction et l’exploitation du projet aurifère « Tri-K » détenu à 100 % par Wega Mining-Avocet. Avec ce partenariat, Managem deviendra l’opérateur minier de référence du projet avec une participation en deux phases au capital de la joint-venture à hauteur de 60 % à 70 % (40 % en première phase). 8

Le Président Mohamed Ould Aziz a posé début

SÉNÉGAL

Nouvelle centrale électrique des ICS Le président Macky Sall a inauguré à Mboro

(département de Tivaouane), la centrale électrique au charbon des Industries chimiques du Sénégal (ICS), désormais autonomes en énergie. D’une puissance installée de 20 MW, cette centrale a été mise en service en août 2016 par les ICS. La nouvelle centrale a coûté 45 millions $ (environ 28 milliards de F.CFA) à l'indonésien Indorama, partenaire stratégique des ICS. Selon le ministre de l’Industrie et des mines, Aly Ngouille Ndiaye, « en 2012, les ICS qui exploitaient principalement le phosphate, étaient à l’agonie. En 2014, nous avons cherché un repreneur, un industriel qui a mis 225 millions $ sur l’engagement qu’il avait pris… En 2016, les ICS seront bénéficiaires, après avoir perdu 50 milliards de F.CFA en 2014 et après avoir gagné de l’argent en 2015. Sur une capacité de 1,8 million de tonnes, en 2016, au mois de novembre, les ICS étaient déjà à 1,5 million de t. Elles vont atteindre leur pleine capacité en 2017 ». « Le Président nous avait donnés comme instruction, en 2017, d’avoir, au moins, 3 millions de t de phosphates. Nous dépasserons ce chiffre », avec quatre nouvelles sociétés. En deux ans, Indorama a investi 250 millions $ pour réhabiliter les installations techniques.

CAMEROUN

Premier navire début 2017 au port de Kribi Le premier navire, qui marquera le début de l’exploitation commerciale du Complexe industrialo-portuaire de Kribi (CIPK), est attendu avant fin mars 2017, selon les responsables du Port autonome de Kribi (PAK). Le montant du contrat portuaire, confié à la China Harbourg Engineering Company (CHEC), s’élève à 568 millions $ (360 milliards de F.CFA), financé sur crédit acheteur de la China Exim Bank (85 %) et par l’État camerounais (15 %). Le port disposera de 670 m de quais, dont 398 m pour le terminal à conteneurs, et 272 m pour le terminal polyvalent. Les deux terminaux auront une capacité d’accueil respective de 300 000 TEU par an et de 1,2 million de tonnes par an dans la configuration initiale du port. Le port de Kribi est le premier port en eau profonde du Cameroun, Douala étant un port d’estuaire.

Un premier hôtel Hyatt Regency à Douala Les travaux de l’hôtel Hyatt Regency, le premier

de la chaîne américaine au Cameroun, démarreront en 2017 à Douala, avec le groupe turc Yenigün. Cet établissement 5 étoiles sera construit au quartier Bonapriso ; il coûtera 44 milliards de F.CFA (66,9 millions d’euros) et comptera 200 chambres. Le promoteur du projet est la Société nouvelle de développement et d’investissement (SNDI), de l’opérateur camerounais Ekoko Mukete. (photo) La SNDI avait engagé il y a une décennie un projet d’hôtel 5 étoiles à Douala-Bonanjo à gérer par Mariott, qui ne s’est pas concrétisé. Yenigün est déjà chargé de la construction du stade de Japoma (50 000 places) à Douala, dont l’achèvement est prévu fin décembre 2017. African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE CENTRALE Mini-centrale hydroélectrique à Mbakaou Les sociétés Eneo Cameroon et IED Invest

Cameroun ont conclu un contrat d’achat d’électricité produite dans la mini-centrale hydroélectrique de Mbakaou, à 6 km en aval du barrageréservoir du même nom. IED Invest Cameroun, en tant que producteur indépendant, s’est engagé à assurer l’étude, le financement, le développement et la construction sur le fleuve Mbakaou, dans l’Adamaoua, d’une centrale de 1,4 MW (extensible à 2,8 MW) pour une production annuelle moyenne de 10,9 GWh. La mise en service est prévue en octobre 2018. Le projet représente un investissement de 5,5 millions d’euros soit 3,6 milliards de F.CFA (Union européenne 2,5 millions d’euros, État camerounais 500 millions de F.CFA…). Mbakaou sera la première mini-centrale du Cameroun portée par un producteur indépendant. Une liste de 35 sites de projets de mini et microcentrales hydroélectrique est établie sur l’ensemble du pays. Les puissances installées sont comprises entre 1 MW et 100 MW. Un seul microprojet a une capacité de 200 kW. Certains sites sont en cours d’études par des développeurs à qui l’État du Cameroun a accordé des droits (Mari à Bétaré Oya et Colomines sur la Kadei). « Le secteur est ouvert », souligne Eneo. « Les opérateurs nationaux ou internationaux peuvent y investir. Eneo est prêt à soutenir leur déploiement comme elle le fait pour IED Invest, à les orienter vers les sites à potentiels avérés et à signer des accords d’achat d’énergie ». L’élaboration du Plan directeur de développement des énergies renouvelables est en cours, avec l’assistance de l’Agence internationale de coopération coréenne, selon le ministère de l’Énergie et de l’eau, qui avait lancé fin novembre le projet d’électrification de 1 000 localités par systèmes photovoltaïques (phase pilote de 350 localités) avec le chinois Huawei Technologies.

African Business | Février - Mars 2017

RD CONGO

Une usine d’engrais à Boma avec le sud africain Triomf Une mission de l’ambassade d’Afrique du Sud

en RD Congo, conduite par Luvuyo Ndimeni, chargé d’affaires, s’est rendue mi-décembre à Boma, où elle a visité l’usine de production d’engrais chimiques de Triomf RDC, implantée dans les installations du port international par l’entreprise sud-africaine

Triomf, du groupe Africom Commodities. Ce projet de 90 millions $ a débuté en août 2013 avec les négociations entre Triomf et le gouvernement de la RD Congo. Le site de 3 hectares abrite un bâtiment de 14 000 m2 d’une capacité de 25 000 tonnes, et l’usine devrait employer 2 000 personnes.

GABON

De nombreux projets avec la Chine Début décembre 2016, le président Ali Bongo Ondimba a effectué une visite d’État en Chine.

Plusieurs accords et protocoles ont été signés, dont : un accord de coopération économique et technique en vue de la réfection de l’Assemblée nationale à Libreville, ainsi qu’un accord relatif au projet de conception et de construction d’une voie de contournement de l’aéroport international de Libreville. Un Forum a été coorganisé par la Chambre chinoise de commerce international (CC PIT) et l’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI-Gabon). Ali Bongo Ondimba a confirmé « l’entière disponibilité du Gabon pour accueillir davantage d’investissements directs chinois dans les domaines agricole, touristique, industriel et bancaire, entre autres. » S’agissant du secteur minier, « le Gabon dispose de deux grands projets, Belinga et Maboumine. Concernant Belinga dont les réserves en fer sont estimées à plus de 1 milliard de tonnes, le Gabon recherche de bons partenaires financiers et techniques chinois pour ce projet d’envergure. Il en est de même pour le gisement polymétallique de Maboumine, où le consortium constitué par l’État gabonais et le groupe Eramet recherche des partenaires chinois en vue d’accélérer sa mise en exploitation ». S’agissant du secteur touristique, le Président souhaite « une accélération des échanges entre nos deux pays » et réaffirme, dans cette perspective, son « ardent souhait » de voir les deux gouvernements procéder à la signature d’un accord aérien. Quant aux banques chinoises, « je les invite à s’implanter au Gabon ou à acquérir des participations dans des banques existantes ». « Pour asseoir notre ambition d’accroître la transformation locale des matières premières,

avec transfert de technologie, je suis favorable à l’implantation de zones économiques spéciales industrielles consacrées à des entreprises chinoises », a poursuivi le président gabonais qui a reçu successivement les représentants de cinq des plus grands groupes industriels chinois, dont quatre figurent dans le Top 500 mondial. Avec China Road & Bridge Corporation, il a été évoqué « le chantier du siècle », la route côtière vers Port-Gentil longtemps jugée impossible à tracer dans le bassin de l’Ogooué, qui s’élance actuellement vers le sud sur 93 km jusqu’à Omboué. Le stade en finition à Port-Gentil a été évoqué avec le patron de China State Construction Engineering Corporation, la Baie des Rois avec China Harbour Engineering Corporation, deux projets hydroélectriques avec Energy China, et des développements pour l’utilisation du bois dans l’ameublement avec Yihua Group. Le vice-Premier ministre en charge de l’Urbanisme, de l’habitat social et du logement, Bruno Ben Moubamba, a pour sa part signé un protocole d’accord avec la China First Highway Enginering Company (CFHEC) pour la construction de 5 000 logements sociaux. Dans le cadre d’un partenariat public-privé, la CFHEC, sur fonds propres, construira ces logements sur deux sites distincts. L’État gabonais mettra à disposition des espaces à viabiliser et accordera des facilités fiscales et douanières à l’entreprise chinoise. Les travaux, qui pourraient démarrer en février 2017, devraient s’achever deux ans plus tard. La partie chinoise souhaite commercialiser l’ensemble des logements sur une période de sept ans, en vente directe, location ou location-vente. 9


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AFRIQUE DU NORD ALGÉRIE

Contrat à JGC sur le champ gazier de Hassi R’Mel Le groupe japonais JGC, à travers sa filiale JGC Algeria, a signé un contrat clés en main de 120 milliards de yens (993 millions d’euros) pour la réalisation d’installations de séparation et de compression de gaz à Hassi R’Mel, en vue de maintenir le plateau de production du principal gisement de gaz d’Algérie. Selon le PDG de Sonatrach, Amine Mazouzi (photo), à l’issue du délai de 38 mois fixé pour la réalisation de ce projet, les nouvelles installations devront permettre de maintenir une production de gaz de 190 millions m3/j (plus de 60 milliards m3 par an). JGC intervient en Algérie depuis près de 50 ans, avec un premier contrat pour la construction de la raffinerie d’Arzew attribué en 1969.

Deux contrats de Sonatrach pour améliorer le raffinage

Le complexe sidérurgique d’El Hadjar en voie de relance

Un contrat a été signé par le vice-président de la

Le complexe Sider El Hadjar s’étend sur

Sonatrach chargé de la liquéfaction, du raffinage et de la pétrochimie, Akli Remini, et le vice-président engineering de la société espagnole Tecnicas Reunidas Internacional, Manuel Alabart Fernandez-Cavda. Ce contrat conclu pour un montant de 5,6 millions d’euros (ainsi que 9,9 millions d’euros et 88 millions DA provisionnés), porte sur la réalisation d’études d’ingénierie de base du projet d’hydrocraquage du fuel et de réformage catalytique des excédents de naphta de la raffinerie de Skikda, en vue de la maximisation en carburants aux spécifications qualitatives « EuroV ». Un second contrat, d’une durée de 18 mois et d’un montant de 5,18 millions d’euros, a été signé avec Amec Foster Wheeler France. Il porte sur l’élaboration d’études de base pour le projet méthyl tert butyl ether (MTBE) et l’assistance à Sonatrach dans l’analyse des offres techniques des soumissionnaires, dans le cadre d’un contrat pour la réalisation du complexe MTBE qui sera implanté au sein de la zone industrielle d’Arzew. Un autre « grand projet » dans le raffinage sera annoncé au 1er trimestre 2017. Ce projet d’extraction de kérosène sera réalisé à Skikda, et « le partenaire étranger de ce projet sera désigné incessamment ».

800 hectares et emploie 4 900 personnes. Il a été arrêté en juin 2015 pour permettre des travaux de réhabilitation et de modernisation, un plan d’investissement de près de 1 milliard $ pour l’ensemble du site, dont 900 millions $ pour la réhabilitation, l’équipement et la modernisation du haut-fourneau n° 2 et des unités de production. Ce plan a été décidé après la résiliation de l’accord de partenariat avec Arcelor Mittal et la reprise par l’État de la totalité du capital du complexe, devenu filiale du groupe public Imetal.

La deuxième ligne de la cimenterie de Aïn el Kebira en service Nacer Maskri, wali de Sétif, et Khaber Laid,

PDG de la Société des ciments de Aïn El Kebira (SCAEK), filiale du Groupe industriel des ciments d’Algérie (GICA), ont visité en décembre le site du projet d’extension de la cimenterie. La première chaîne, en exploitation depuis 1978 pour une capacité nominale de 1 million de tonnes/an, devait livrer 1,38 million de t en 2016. La deuxième ligne de production, dont les travaux viennent de s’achever, développera une produc-

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tion supplémentaire de 2 millions de t/an, pour un investissement de 32,08 milliards DA (273,6 millions d’euros). Le GICA a programmé un investissement de 154 milliards DA (1,4 milliard $) pour porter sa capacité de production annuelle de ciment à 18,5 millions de t à l’horizon 2017, contre 11,5 millions de t aujourd’hui. L’extension des capacités de production de deux cimenteries existantes à travers deux nouvelles lignes technologiques concerne, outre la SCAEK (Sétif), la Cimenterie d’Oued Sly (Chlef). Le GICA prévoit aussi la réalisation de trois nouvelles cimenteries d’une capacité annuelle globale de 4 millions de t de ciment à Sigus (Oum El Bouaghi), Beni Zireg (Béchar) et El Bayadh. Ces projets engendreront la création de 5 000 emplois directs et 15 000 emplois indirects. African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE DU NORD MAROC

Lancement d’un projet de gazoduc Nigeria-Maroc Le roi Mohammed VI et le chef de l’État nigérian, Muhammadu

Buhari, ont présidé début décembre à Abuja, la cérémonie de lancement d’un projet de gazoduc régional.

Salaheddine Mezouar

Geoffrey Onyeama

Selon les ministres des Affaires étrangères des deux pays, Salaheddine Mezouar et Geoffrey Onyeama, le Maroc et le Nigeria ont décidé « d’étudier et de prendre des mesures concrètes pour la promotion d’un projet de gazoduc régional appelé à relier les ressources gazières du Nigeria, celles de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et le Maroc ». En tant que « projet majeur » destiné à favoriser l’intégration économique régionale, « le pipeline sera conçu avec la participation de toutes les parties prenantes, dans le but d’accélérer les projets d’électrification dans toute la région, servant ainsi de base pour la création d’un marché régional compétitif de l’électricité, susceptible d’être relié au marché européen de l’énergie, de développer des pôles industriels intégrés dans la sous-région dans des secteurs tels que l’industrie, l’agrobusiness et les engrais, afin d’attirer des capitaux étrangers, et d’améliorer la compétitivité des exportations, et de stimuler la transformation locale des ressources naturelles largement disponibles pour les marchés nationaux et internationaux ». « D’importantes opportunités d’affaires devraient découler de ce projet pour les industriels et les investisseurs », ont ajouté les ministres, notant que « les deux chefs d’État ont convenu de mettre en place un organe de coordination bilatéral chargé de suivre cet important projet ». Pour assurer plein succès à ce projet d’envergure, le Nigeria et le Maroc ont décidé de joindre leurs efforts et de coopérer étroitement, à travers leurs fonds souverains respectifs, Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA) et Ithmar Al Mawarid (Ithmar Capital). Le Nigeria disposait à fin 2015 des plus importantes réserves prouvées de gaz naturel d’Afrique avec 180 trillions de pieds cubes (2,7 % du total mondial), devant l’Algérie 159,1 trillions p3 (2,4 %). Un projet similaire de gazoduc de 4 000 km avait été engagé en 2002 entre ces deux pays pour desservir l’Europe mais ne s’est pas concrétisé, du fait des risques sécuritaires dans les régions traversées. AfricanBusiness|Février - Mars 2017

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AFRIQUE DU NORD Cinquième Boeing 787 Dreamliner pour Royal Air Maroc Royal Air Maroc a réceptionné son cinquième

Boeing 787 Dreamliner début décembre à l’aéroport Mohammed V- Casablanca. Cet avion devient le 55e appareil de la flotte de la compagnie ; il peut accueillir 274 passagers en deux classes (256 en classe

économique et 18 en business). Royal Air Maroc « est la première compagnie du pourtour méditerranéen à se doter du dernier fleuron du constructeur américain Boeing. Elle a pris possession de son premier B.787 le 3 janvier 2015. Cette nouvelle livraison s’inscrit dans le cadre d’une commande portant sur un total de cinq appareils B. 787 Dreamliner », rappelle la compagnie. L’appareil est le dixième avion gros-porteur de Royal Air Maroc. Il permettra à la compagnie nationale d’ajouter des fréquences sur les lignes long courrier qu’elle dessert déjà, telles que New York, Montréal, Doha, Sao Paulo, Rio de Janeiro, Washington, etc.

TUNISIE

Commande de 20 locomotives américaines

Nouveau terminal à l’aéroport Marrakech-Menara Le roi Mohammed VI a inauguré fin décembre

le nouveau terminal de l’aéroport Marrakech-Menara. Les travaux ont porté sur la construction d’un nouveau complexe d’une superficie de 57 000 m2 (superficie totale portée à 97 000 m2) et l’agrandissement du parking avions qui peut désormais accueillir 12 appareils moyen-courriers supplémentaires. La capacité d’accueil annuelle de l’aéroport est ainsi portée à 9 millions de passagers au lieu de 3 millions précédemment. Le coût du nouveau terminal s’élève

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à 1,224 milliard Dh HT (116 millions d’euros), dont 36 millions Dh pour les études, 935 millions Dh pour les bâtiments, 76 millions Dh pour les infrastructures et 177 millions Dh pour les équipements. Le financement a été assuré par la BAD à hauteur de 663 millions Dh et le solde par l’Office national des aéroports (ONDA) sur fonds propres. Le nombre de passagers ayant transité par cet aéroport est passé de 3,2 millions en 2012 à 3,9 millions en 2015, supérieur à sa capacité antérieure (3 millions de passagers).

Un contrat de vente de 69,4 millions $ a été signé en décembre par Sabiha Derbal, PDG de la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT), et Ramzi Imad, directeur régional de Progress Rail Services Corporation (États-Unis) pour la fourniture de 20 locomotives diesel-électriques du constructeur américain ElectroMotive Diesel (EMD). Les dix premières unités seront livrées en septembre 2018, et les dix dernières en novembre 2018. « Ces nouvelles locomotives devraient notamment être affectées à la traction de trains de phosphate, et seront conçues pour opérer dans des conditions climatiques chaudes et sèches et sur des terrains sablonneux. » African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE CENTRALE L’Ipemed inaugure une antenne sur la coproduction

General Electric créé GE Healthcare Tunisie annoncé son intention d’investir à long terme dans la localisation de ses opérations en Tunisie. La phase initiale de « démarrage » de 36 mois est axée sur la mise en œuvre d’une stratégie basée sur trois piliers pour les opérations directes et localisées : • l ’établissement d’une antenne GE Healthcare à Tunis ; • des plans pour la création d’un Centre

African Business | Février - Mars 2017

de service client local, avec l’engagement d’accroître significativement le nombre de pièces de rechange localisées par GE en Tunisie garantissant un service fiable et rapide ; • une série de partenariats stratégiques avec le secteur public et le secteur privé, dédiés à la modernisation de l’infrastructure médicale, à la création de capacités et au renforcement des soins de santé primaire, afin de promouvoir la couverture universelle des soins de santé. « Nous saluons et soutenons la volonté du gouvernement tunisien de faire progresser le développement humain et l’inclusion sociale par le biais d’un programme ciblé sur la santé tel que défini dans le Plan de développement pour 2020 », a déclaré Farid Fezoua, président et CEO de GE Healthcare Africa.

Créé en 2006 à Paris, l’Ipemed (Institut de

Photo © Samir Tlatli

GE Healthcare (filiale de General Electric) a

prospective économique du monde méditerranéen) a inauguré début décembre une antenne indépendante en Tunisie en présence de son président, Jean-Louis Guigou. Cette antenne de l’Observatoire de la coproduction sera présidée par Noureddine Hajji, directeur d’EY Tunisie. L’antenne tunisienne de l’Observatoire de la coproduction en Méditerranée aura pour objectifs de proposer de l’analyse approfondie sur le comportement des investisseurs étrangers et les secteurs porteurs pour la coproduction, et de favoriser le développement de partenariats de coproduction entre les deux rives de la Méditerranée.

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DÉCIDEURS ENTRETIEN PA S CA L L A M Y Délégué interministériel à l’Exposition universelle

Le poids de l’Afrique va devenir essentiel Pour l’ancien directeur général de l’OMC, l’Afrique a toute sa place dans  la mondialisation des échanges. Elle doit capitaliser sur la créativité de ses entrepreneurs et sa population afin de réussir son saut technologique. Entretien avec Hichem Ben Yaïche Pourquoi prendre la tête de cette mission Exposition universelle France 2025 ? Comment considérez-vous votre rôle ?

L’histoire commence en 2014, avec la publication de mon livre, Quand la France s’éveillera (Odile Jacob), dans lequel j’essayais d’analyser le malaise – c’est le moins qu’on puisse dire – de la France avec la globalisation, d’expliquer pourquoi le problème est sérieux et comment on peut essayer de le traiter. J’ai écrit cet ouvrage quand j’ai récupéré ma liberté de parole, après avoir été pendant 40 ans au service d’institutions nationales, européennes et internationales. Puis l’ancien Premier ministre, Manuel Valls, m’a proposé la mission de délégué interministériel pour la préparation de l’Exposition universelle de 2025. Il considérait que cette mission serait une sorte de mode d’emploi des idées que j’expose dans mon livre. J’ai accepté parce que je pense que cette mission est, effectivement, une manière possible, sinon de réconcilier, du moins de redynamiser mon pays qui a tendance à la nostalgie, qui a un peu trop tendance aussi à considérer que le monde ne va pas du tout ! Je ne dis pas qu’il va très bien, mais il ne faut pas non plus tout noircir. En outre, et cela rejoint cette première raison pour laquelle je l’ai acceptée, il y a une grande tradition française de l’Exposition universelle – notamment depuis le XIXe siècle : 1889, la Tour Eiffel, 1900, le Grand Palais, le pont Alexandre III – à travers laquelle la France témoigne d’une ambition, d’une image et d’une notoriété universelles, de très loin supérieures à son pourcentage de population ou de PNB. Enfin, l’événement est aussi un moyen de regarder vers l’avenir, et de regarder le monde d’une manière positive – on n’invite pas des gens qu’on déteste ! – afin de mettre l’accent sur deux des grands maux français : le premier étant que nous regardons vers le passé et non pas vers l’avenir. Or, une Exposition universelle, c’est le progrès, la science, c’est la culture, etc. Le deuxième mal tient dans cette forme de détestation du monde, qui nous est très particulière et qui correspond d’ailleurs, 14

cela n’est pas surprenant, à notre pessimisme fondamental. La France est, sur cette planète, le pays qui déteste le plus le monde d’aujourd’hui, et comme par hasard, c’est aussi le pays le plus pessimiste. Il faut essayer de combattre ces deux travers qui pèsent très lourdement dans l’esprit public, et je pense que cette mission qui m’est confiée peut y aider, car il s’agit d’une entreprise qui transcende les clivages politiques. Quel bilan tirez-vous de vos années passées à la tête de l’OMC ? Vous avez été en charge de questions majeures pour la planète, notamment pour tout ce qui touche à l’économie de marché…

Comme je le dis souvent, j’ai eu la chance de passer par trois états de la gouvernance : l’état « solide », qui est celui de la République française, que j’ai servie pendant dix ans ; l’état « liquide », qui est l’Europe, que j’ai servie pendant 15 ans ; et l’état « gazeux », qui est le système international, que j’ai servi pendant une dizaine d’années. À chaque étape, j’ai été amené à élargir mon angle. L’OMC, c’est toute la planète vue à 360° ! J’y ai été élu après avoir été commissaire européen au Commerce, fonctions dans lesquelles je m’étais déjà beaucoup occupé des questions d’échanges internationaux. J’ai pu être ainsi aux avant-postes de ce qu’on appelle la globalisation, dont le bilan, si l’on schématise, présente des effets extrêmement positifs – la réduction de la pauvreté – mais, c’est vrai aussi, des effets négatifs : l’augmentation des inégalités. Ce n’est pas rien, l’OMC… C’est un monstre aux yeux de certains, une structure qu’on comprend mal…

Pas tant que vous le dites ! C’est une organisation internationale qui a pour objectif la régulation de l’échange commercial international. Mais elle demeure une « petite » chose : l’OMC, c’est 750 pioupious ! Dont plus de la moitié – 400 personnes – qui ne s’occupent que du back-office et de l’organisation des réunions. Au final, la « masse cervicale » de l’OMC, ce sont 350 cadres… African Business | Février - Mars 2017


Photo ©Laurent Poinet

Le sort du monde – ce qui va bien, ce qui ne va pas bien, la paix, la guerre, la croissance, le développement, l’emploi – sera beaucoup plus dépendant de ce qui se passe en Afrique.

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DÉCIDEURS ENTRETIEN PA S CA L L A M Y Délégué interministériel à l’Exposition universelle

Quel bilan tirez-vous de votre action ? L’OMC est en crise, elle se heurte à des difficultés pour conclure le cycle des négociations…

Je ne partage pas ce point de vue pessimiste. Je dirais, au contraire que, paradoxalement, l’OMC est victime de son succès. En effet, ce qui caractérise l’OMC, c’est que c’est une des très rares organisations de régulation des échanges mondiaux dont les disciplines sont contraignantes. Et c’est précisément de ces contraintes qu’elle tire sa grande force, car leur non-respect peut-être présenté devant un tribunal, celui de l’OMC, qui peut trancher sur le point de savoir qui a tort ou raison, et dire ce qu’il faut faire. C’est une très grande force ! Mais, en revanche, ces règles contraignantes peuvent aussi constituer une faiblesse, car il est beaucoup plus difficile de changer ces règles, de les améliorer, de les étendre, que si on était « dans le mou ». L’OMC, c’est du dur, c’est de la gouvernance en dur. Nous ne sommes pas comme à l’Assemblée générale de l’ONU où l’on négocie les termes d’une résolution dont les conséquences seront éventuellement examinées 30 ans après… Avez-vous un exemple concret d’une décision de l’OMC ayant transformé une réalité de manière utile pour tout le monde ?

Le principe de base, c’est que l’ouverture des échanges est bonne pour l’emploi, la croissance et le développement. D’une manière générale, les pays qui ont ouvert leurs échanges ont fait mieux en termes de croissance et de développement que les pays qui ne l’ont pas fait. Il faut, bien sûr, nuancer. L’ouverture des échanges n’est pas bénéfique tout le temps, partout et de la même façon. Il y a des cas où elle l’est beaucoup, et d’autres où elle l’est moins. Si les efficiences produites ne sont pas toujours bien réparties, cela n’est pas dû à un problème de l’OMC, c’est un problème de chacun des pays. Mais, au final, le GATT puis l’OMC, ont réussi à accompagner une période d’ouverture des échanges qui a été extrêmement favorable à la croissance mondiale et au développement. Et ceci continue, sans recul, y compris durant la crise de 2008. Pouvez-vous néanmoins vous autoriser une autocritique sur ces années OMC ?

Évidemment, tout n’est pas parfait. D’autant que le directeur général de l’OMC n’est pas l’homme qui décide du Commerce, contrairement à un ministre ou un commissaire européen. J’ai essayé de faire en sorte qu’une collectivité décide. C’est ce que j’appelle la différence entre le solide, le liquide, et le gazeux. Dans le solide, c’est vous qui décidez. Dans le gazeux, vous avez des molécules qui se promènent, des gens qui ne sont pas toujours d’accord entre eux, mais qu’il faut réunir pour parler de sujets sérieux. Le directeur général de l’OMC est un chef d’orchestre. Et je n’ai pas toujours su éviter les fausses notes ! Mais l’OMC, c’est aussi et surtout le cœur de cette mondialisation que nous vivons aujourd’hui, et dont on a l’impression qu’elle touche les limites d’un système…

Je ne partage pas ce sentiment. D’abord, parce que la mondialisation n’est rien d’autre qu’une des formes du 16

capitalisme, une des incarnations historiques d’un système qui s’appelle le capitalisme de marché, dont on connaît à la fois les effets d’efficience et la capacité à réduire la pauvreté – et c’est un avantage majeur –, mais dont on sait aussi qu’ils se font au prix de processus de destructions et de créations que Ricardo et Schumpeter ont parfaitement théorisé à l’époque : cela marche parce que c’est pénible, et c’est pénible parce que cela marche. Ces derniers temps, ce processus de globalisation s’est accéléré, s’est renforcé, grâce aux technologies, et notamment de l’impact des technologies sur la réduction des distances, pour aboutir à la situation que nous connaissons aujourd’hui. Auparavant, les effets de répartition passaient derrière les effets de création. Tout le monde admet que, globalement, c’est un jeu à somme positive. Le problème, c’est il n’y a pas de politique globale. Vous considérez que nous ne sommes pas dans une crise systémique ?

Non. Ou plutôt, je considère que la phase actuelle de globalisation se ralentit sur le plan technique. Ce pour un certain nombre de raisons, notamment parce que la grande période d’expansion des chaînes de production, la multilocalisation des processus de production se ralentit. Elle ne revient pas en arrière, elle va moins vite. Mais je ne constate pas de crise de la globalisation qui soit autre chose qu’une crise du capitalisme, dont nous savons qu’il est en crise permanente ! Simplement, jusqu’à présent, il a réussi à se réinventer. Nous avons très bien, grâce à Karl Marx, pourquoi le capitalisme pose des problèmes sociaux. Cela n’est pas nouveau ! Mais on voit par exemple que la croissance ne crée plus d’emplois, ou presque. La machine inégalitaire devient explosive…

Ne caricaturons pas ! Il est vrai que dans cette phase actuelle d’expansion du capitalisme, les gagnants gagnent plus et les perdants perdent plus. Le problème de la répartition des gains d’efficience venant du capitalisme et de la globalisation est plus aigu qu’il ne l’était il y a 20 ans, précisément par l’effet combiné de la technologie et de l’ouverture des échanges – mais nous ne remédierons pas à ces effets par la fermeture des échanges. Le problème se pose en termes de politique sociale, de consensus au niveau politique adéquat et au niveau local : combien faut-il d’impôts, combien faut-il de Sécurité sociale ? L’éducation et la santé doivent-elles être financées par le public ou par le privé ? Ce sont des questions sociales lourdes qui, au fond, ne sont pas très différentes de celles que nous avons connues depuis le XIXe siècle. Certes, mais il y a un antagonisme entre le local et le global. Aujourd’hui, certains peuples refusent cette réalité…

Je ne partage pas non plus ce sentiment. Il y a 7 milliards d’humains sur cette planète, sur lesquels, au maximum, 500 millions ont un problème avec la globalisation. Regardez les sondages… Donc, pour vous, c’est totalement positif…

Je ne dis pas que c’est totalement positif. Si vous reprenez mon audition au Parlement européen quand j’ai passé mon examen de commissaire en 1999, vous verrez que j’ai toujours African Business | Février - Mars 2017


beaucoup plus de pouvoir que la moitié des membres de l’Assemblée générale des Nations unies !

Photo ©Laurent Poinet

De quelle manière cette nouvelle multipolarité, avec notamment l’émergence de la Chine et d’autres pays, change la donne ?

dit que la globalisation a des côtés positifs et des côtés négatifs. Je le redis dans Quand la France s’éveillera. Je n’ai jamais été un apôtre de la globalisation heureuse ! Mais je regarde le monde d’aujourd’hui : oui, il y a une partie de la classe moyenne dans le monde occidental qui a un problème avec la globalisation. Une partie, seulement ! Sur 300 millions d’Américains, il y en a la moitié, au maximum, qui a un problème avec la globalisation. Sur 500 millions d’Européens, 200 millions sont peut-être dans ce cas également. Et c’est tout ! Des pays comme le Kenya, le Sénégal, le Vietnam, ou même le Brésil ou l’Afrique du Sud n’ont pas de problèmes avec la globalisation. Il faut regarder le monde tel qu’il est ! Cette phase de mondialisation du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui présente des effets très positifs – qu’il faut « empocher », si vous me permettez l’expression – et des effets négatifs qu’il faut essayer d’éviter, de maîtriser. Mais idéologiquement, et pour des raisons morales, je donne priorité à la réduction de la pauvreté sur la réduction des inégalités, qui vient ensuite. Je ne dis pas qu’il n’y a pas un problème de répartition, mais si l’on a une conscience de la justice sociale, il faut tout de même reconnaître que la capacité de ce système à réduire la pauvreté est très positive. Quels sont les correctifs à apporter à ce système, concrètement ?

Les forces progressistes ne doivent pas se contenter de l’état des choses tel qu’il est. Sinon, elles seraient conservatrices ! Avant toute chose, les dispositifs de gouvernance mondiale doivent être améliorés. C’est un énorme chantier qui doit impliquer davantage de gens. La régulation de la vie internationale, l’organisation de la cité globale ne doit plus relever que des seuls États nations souverains, mais aussi des ONG, des entreprises multinationales qui jouent un rôle international aussi important que les États, et aussi, des villes : aujourd’hui, la planète compte 50 villes de plus de 20 millions d’habitants. Leurs maires ont African Business | Février - Mars 2017

De manière fondamentale ! C’est pourquoi je publie Où va le monde ?, un livre corédigé avec la meilleure géopolitologue française, Nicole Gnesotto. Nous avons précisément réfléchi sur cette question de savoir comment s’articulent nos deux disciplines dans le monde actuel. Ma coauteure considère que la géopolitique l’a toujours emporté et l’emportera toujours. Pour ma part, j’estime que la géo-économie finira par produire ses effets de pacification, même si ce qui s’est passé au cours des cinq dernières années ne va pas forcément dans ce sens. Le monde est en train de connaître deux profondes mutations. La première est liée à la technologie (technologies de l’information, l’intelligence artificielle, les robots, les nanotechnologies), un changement d’une incroyable puissance qui bouleverse complètement les modes de faire, les mœurs, les sociétés, les métiers. La deuxième est liée à ce que Jean-Michel Severino a appelé « la grande transformation » : le monde compte aujourd’hui deux milliards de personnes qui appartiennent à la classe moyenne, pour la plupart en Occident. En 2030, elles seront quatre milliards : deux milliards de plus, un en Asie, et un qui se partagera entre l’Afrique et l’Amérique latine. Nous assistons à un basculement du monde qui a été occidental pendant une vingtaine de siècles – notamment pour des raisons politiques – parce que la Chine, pendant quatre siècles, avait décidé de se fermer et de se retirer du monde. En 1979, Deng Xiaoping a décidé qu’il était temps de mettre fin à cette gigantesque bévue. Sur quel softpower ce monde va-t-il s’appuyer ? Quelles seront ses sources ? L’expertise, le savoir-faire de l’Occident ?

Nous devons resserrer la coopération internationale pour surmonter le souverainisme et le nationalisme, tout en sachant que ce monde doit rester divers parce que les identités y sont diverses. Les économistes, les sociologues, les philosophes ont amplement démontré que la globalisation ne veut pas dire l’uniformité. On ne porte pas un jean de la même manière à Saïgon ou à Sao-Paulo ! On ne mange pas un McDo à Shangaï ou à Cape Town de la même manière ! C’est toujours le même nom, McDo, mais les gens qui y vont, les raisons pour lesquelles ils y vont, ce qu’ils font quand ils y vont, sont différents. 17


DÉCIDEURS ENTRETIEN PA S CA L L A M Y Délégué interministériel à l’Exposition universelle

Le monde doit rester divers, mais a besoin en même temps de davantage de convergences sur certaines grandes questions. Cela pose des problèmes très lourds : jusqu’à présent nous avions pu vivre dans des systèmes de valeurs qui étaient cloisonnés – ça ne dérangeait pas trop – mais ce moment-là prend fin. Nous allons devoir accepter des convergences de valeurs sur des questions éthiquement essentielles : la vie, la mort… À partir du moment où nous commençons à « transformer les humains en machines et les machines en humains » (Yuval Noah Harari : Homo Deus : A Brief History of Tomorrow), nous entrons sur des territoires éthiques qui vont poser des problèmes redoutables. Les bouddhistes, les chrétiens, les musulmans et les athées devront se mettre sérieusement autour de la table, ce qu’ils n’avaient pas eu à faire vraiment jusqu’à présent. Et dans ce jeu, l’Afrique va-t-elle pouvoir trouver sa place ?

Elle devra trouver sa place ! C’est la grande inconnue du monde dans 20 ans. Dans notre livre, nous évoquons cette question : en 2050, l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants, sur les 8 ou 9 milliards que comptera la planète. L’Afrique deviendra la grande question du XXIe siècle. Chacun sait que ces quatre ou cinq dernières décennies, l’Afrique a du mal à se transformer…

C’est une question qui, effectivement, est indissociable de celle du développement et qui va se poser avec de plus en plus d’acuité au fur et à mesure que la croissance démographique augmentera. Dans 20 ans, on ne pourra plus dire, ce qui se passe en Afrique n’est pas grave, comme on l’entend encore aujourd’hui ou comme on le disait de la Chine il y a 50 ans. Le sort du monde – ce qui va bien, ce qui ne va pas bien, la paix, la guerre, la croissance, le développement, l’emploi – sera beaucoup plus dépendant de ce qui se passe en Afrique. Le poids de l’Afrique dans le monde va devenir essentiel, que les choses se passent bien ou non. De ce point de vue, je suis plutôt du côté des afro-optimistes que des afro-pessimistes. Non pas que tout aille bien partout ni que l’Afrique ne soit pas un continent à problèmes dans certaines zones. Des forces à l’œuvre vont dans le bon sens, à commencer par l’entrepreneuriat : j’observe une dynamique, une poussée, une efflorescence entrepreneuriale absolument fantastique. De plus, l’intégration régionale progresse, de manière inégale, certes – cela se passe bien en Afrique de l’Est, moins bien en Afrique centrale, moyennement en Afrique de l’Ouest et en Afrique australe – mais ce processus va finir par porter remède à l’essentiel de ce qu’il y a de négatif dans l’héritage colonial : les multiples frontières. Justement, cette atomisation constitue le problème numéro un de l’Afrique. Et rien n’est fait, sinon des vœux pieux, pour changer de « logiciel »…

Je suis moins critique. La communauté d’Afrique de l’Est fonctionne. Elle s’intègre rapidement, avec une constance politique qui dépasse les alternances, là où il y a de l’alternance – ce qui, je le reconnais ne se passe pas partout. C’est un peu 18

moins vrai en Afrique de l’Ouest ou en Afrique australe. En Afrique centrale, cela ne marche pas pour des raisons qui tiennent aux difficultés de cette zone, mais, oui, l’intégration sous-continentale est en marche ! Elle arrivera, tôt ou tard. Le plus tôt sera le mieux, parce que ce continent est effectivement victime de ce découpage colonial qu’il a, d’ailleurs, malheureusement lui-même renforcé par les Africains eux-mêmes, puisque les indépendances se sont faites au nom de ce qui était à la mode à l’époque, le nationalisme. Les Africains eux-mêmes se sont inoculés, réinoculés après qu’on les a contaminés, une maladie qui s’appelle les frontières. C’est dommage ! Est-ce que l’Afrique peut s’autoriser un saut générationnel dans son développement ? C’est-à-dire faire l’économie de certains paliers en « brûlant les étapes » ?

C’est ce qui est en train de se passer ! C’est ce qu’on a observé dans les télécoms et qui se réalisera ailleurs. Cette idée que l’Afrique ne peut avoir droit au développement sans passer au préalable par une phase d’industrialisation lourde comme le monde occidental, est à mon avis une erreur. Regardez le nombre d’entrepreneurs africains qui lancent des projets dans tous les sens. Et notamment dans les services. Mais chacun sait que la plupart des pays africains ne peuvent avancer sans colonne vertébrale de l’économie. Aujourd’hui, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) plaide pour l’industrialisation de l’Afrique.

Je ne suis pas d’accord sur ce point avec Carlos Lopes. Je considère que c’est une vision datée du développement économique. C’est la vision des années 1950 qui consiste à faire de la substitution des importations, en considérant que tant qu’on n’a pas des grosses usines qui fument et qui sont intégrées, on n’est pas un pays normal… Ce n’est pas l’économie d’aujourd’hui et encore moins celle de demain. Quel est l’avantage comparatif de l’Afrique ?

Il est le même que partout dans le monde : ce sont les cerveaux ! Oui, mais justement, aujourd’hui, l’analphabétisme demeure un problème important, pour ne pas dire majeur, en Afrique.

Non. Jamais il n’y a eu moins d’analphabètes qu’aujourd’hui ! Jamais ! L’analphabétisme régresse progressivement. Dans quelques décennies, l’essentiel de la matière première dans le monde, ce sera le cerveau. Eh bien à ce moment-là, l’Afrique comptera 2 milliards d’individus. Le voilà, l’avantage comparatif ! De ce point de vue, il y a une concurrence féroce sur les cerveaux et sur la matière grise…

Certes, beaucoup d’Africains partent d’Afrique. Mais il y en a énormément qui y reviennent ! Regardez le nombre de cadres dans la banque africaine qui ont été formés en Europe ou aux États-Unis, et qui sont revenus travailler en Afrique ! Non, vraiment, sur ce point, je ne suis pas du tout pessimiste. Encore une fois, je ne dis pas que tout va bien, mais je pense que, dans l’ensemble, il y a une dynamique. Et surtout que les Africains African Business | Février - Mars 2017


Le siège de l’OMC à Genève.

sont en train de penser eux-mêmes l’Afrique ! Il y a tout un mouvement de pensée qui consiste à « africaniser l’Afrique » dans sa pensée, dans sa philosophie, pour en faire autre chose qu’une espèce de clone du monde occidental. De par l’enjeu que vous évoquez – l’Afrique, c’est vraiment la nouvelle frontière –, on voit que ce continent risque aujourd’hui d’être le champ clos de rivalités géopolitiques. On le voit avec la Chine, la Russie, et d’autres…

Je crois que ce temps-là est révolu. C’était le cas pendant la Guerre froide, mais ça n’est plus le cas aujourd’hui. Vous croyez qu’il n’y a pas de concurrence ?

L’Afrique est maintenant à un niveau d’organisation politique et économique qui fait qu’elle ne sera pas instrumentalisée par la Chine, ou par la Russie, ou par les États-Unis. Je parle des intérêts…

Ah mais les intérêts, ce sont les intérêts… Tout le monde sait que les Chinois ont besoin de matières premières et qu’il y en a en Afrique ! Mais les Indiens et les Chinois seront en concurrence, notamment parce que les Indiens occupent sur la côte orientale de l’Afrique une position historique que les Chinois n’occupent pas. C’est précisément la raison pour laquelle les Européens vont devoir plus s’occuper de l’Afrique, leur frontière sud. En revanche, je ne crois pas que les Américains aient un destin africain extrêmement prononcé… Vous avez occupé des fonctions qui vous plaçaient au cœur des problématiques essentielles. Aujourd’hui, quel est votre moteur pour agir ?

J’essaye tout simplement de mettre en œuvre mes idées, et les valeurs dans lesquelles je crois, là où je pense que mon utilité est la meilleure. C’est dans ce but que je suis demeuré conseiller AfricanBusiness|Février - Mars 2017

Les Africains pensent eux-mêmes l’Afrique ! Tout un mouvement de pensée consiste à « africaniser l’Afrique » dans sa pensée, dans sa philosophie, pour en faire autre chose qu’une espèce de clone du monde occidental. stratégique de l’organisation Trademark East Africa qui travaille tous les jours, concrètement, sur l’intégration régionale : harmonisation des postes-frontières, création de parkings adaptés au trafic des bus et des camions. Avec Donald Kaberuka, nous venons de publier un rapport qui propose de remanier les critères d’allocation d’aide au développement en matière de santé. L’aide au développement doit en effet être réformée, en s’ajustant aux nécessités nouvelles. Les outils ne sont pas toujours adaptés…

J’en conviens. Et cela est inévitable dans la mesure où l’aide au développement consiste à brancher des logiciels qui sont ceux de pays riches sur des logiciels qui sont ceux de pays pauvres. Le problème, c’est que ces deux logiciels ont beaucoup de mal à travailler ensemble, parce que le gouvernement d’un pays riche qui veut consacrer 0,5 % de son PNB à l’aide au développement devra s’en expliquer devant son parlement, et que les gens de ce parlement ne raisonnent absolument pas comme les gens à qui cette aide est destinée, que cela soit en Afrique ou ailleurs. L’aide au développement a évolué, et elle devra continuer à le faire, notamment en s’intéressant davantage à l’éducation, qui constitue un enjeu majeur. Même si l’éducation ne peut être dissociée de la santé, par exemple. Vous avez parcouru l’Afrique : quelle est votre Afrique à vous ?

Une Afrique avec un s ! Les Afriques. Aujourd’hui, je me positionne davantage sur l’Afrique de l’Est que sur l’Afrique de l’Ouest, ce qui peut paraître étrange pour un français. Je travaille avec la Commissions européenne sur les questions post-Cotonou, post-Lomé. Et je suis aussi au conseil de la fondation Mo Ibrahim qui garde une grande influence sur les questions de progrès de gouvernance en Afrique. Enfin, je suis aussi au conseil de Transparency International qui lutte contre la corruption. J’ai accès à l’Afrique selon divers canaux. n 19


DÉCIDEURS ENTRETIEN PAT R I C E FO N L L A D OSA Président du Comité Afrique du MEDEF International

Nos objectifs, la croissance et l’emploi Le patronat français mise sur l’Afrique, explique Patrice Fonlladosa, du MEDEF International et directeur de la zone Afrique et Moyen-Orient de Veolia. De nouveaux acteurs émergent, en plus des grands groupes présents de longue date. À chacun de tenir compte des réalités de chaque pays africain. Bamako, entretien avec Hichem Ben Yaïche, envoyé spécial Le Forum du MEDEF et du CNPM à Bamako a-t-il correspondu à vos attentes ?

Absolument ! Et pour une raison simple : initialement, ce Forum devait porter, entre autres questions, sur les problématiques de la paix, et le thème de l’économie n’était traité que sous l’angle du développement. Au final, la dimension économique a bien été prise en compte. Celle-ci est une des briques qui permet de parler sécurité, laquelle est une question indissociable de celle de l’emploi. C’est un des bénéfices de ce Forum : les interlocuteurs que nous y avons rencontrés – chefs d’État, ministres –, comprennent parfaitement la réalité : c’est par l’entreprise, créatrice de richesse et d’emplois, que l’on peut pleinement satisfaire les populations et assurer ainsi plus de sécurité. Ces Forums permettent-ils une opérationnalisation des idées et des projets ?

Bien entendu ! L’objectif premier, ce sont les échanges, les rencontres. Rien ne peut se faire sans le contact entre les hommes. Mais il ne s’agit pas seulement de faire du congrès pour du congrès ou de la réunionite pour de la réunionite. Des recommandations concrètes et pratiques ont été transmises aux chefs d’État, et ont été reprises dans le communiqué du MEDEF. Ce Forum doit favoriser les mises en relation d’affaires d’entreprise à entreprise, le montage d’opérations conjointes – le plus souvent, en partenariat –, dans les différents pays africains qui participent à ces rencontres. Ainsi, sur l’énergie solaire dans les centres isolés de certains territoires africains, des solutions techniques ont été proposées, montrées et mises en œuvre. Différentes formes de partenariats ont été envisagées. Ce Forum doit concrètement permettre de trouver 20

des solutions pragmatiques de créations d’entreprises ou des réponses à des projets entre des entreprises africaines et des entreprises françaises. De ce point de vue, le sommet de Bamako a concrètement été, en termes d’inclusion, une réussite d’export du MEDEF français et de croissance des Fédérations patronales africaines. Comment voyez-vous votre arrivée à la tête du comité Afrique du MEDEF International ?

On est toujours un peu l’héritier de ce qu’on vous laisse… En l’occurrence, quand nous sommes arrivés avec l’équipe – Frédéric Sanchez le nouveau président de MEDEF international, Philippe Gautier comme directeur général, et moi-même, comme président du comité Afrique – nous avons reçu un héritage très fort de ce qui a été laissé par Patrick Lucas, Jean Burelle et par d’autres, dont nous nous servons : une organisation qui fonctionne, des réseaux qui marchent, des conventions de partenariat entre patronat français et patronats d’une quarantaine de pays africains, qui existaient déjà. Il faut maintenant aller plus loin, car pendant de nombreuses années, ce sont surtout les grands groupes qui ont été « au front » du développement en Afrique. Aujourd’hui, en accord avec Pierre Gattaz, nous nous sommes donné pour mission d’emmener sur le territoire africain le tissu des entreprises françaises de taille moyenne ou des petites entreprises. D’abord parce que nous avons des technologies extrêmement intéressantes à y développer. Ensuite, parce que, le plus souvent, ces PME et ces ETI, qui constituent le plus gros des troupes du MEDEF, ne connaissent pas toutes bien le continent africain, mais sont prêtes à prendre un certain nombre de risques. Nous devons donc les accompagner. African Business | Février - Mars 2017


AfricanBusiness|Février - Mars 2017

© MEDEF – BAMAKO 2016

C’est par l’entreprise, créatrice de richesse et d’emplois, que l’on peut pleinement satisfaire les populations et assurer ainsi plus de sécurité. pays d’Afrique.

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DÉCIDEURS ENTRETIEN PAT R I C E FO N L L A D OSA Président du Comité Afrique du MEDEF International

Comment ?

Notre deuxième grand axe a été la création d’un incubateur de start-up – l’indice UP 40 – de 40 start-up africaines et françaises que nous avons commencé à identifier dans différents domaines comme l’environnement, la formation, etc., et qui sont en train, aujourd’hui, de grandir avec une forme de reconnaissance de la part des différents patronats. Il s’agit, dans notre esprit, d’une ouverture de vitrine des deux côtés : des entreprises africaines vont rencontrer des entreprises françaises qui vont les aider à se développer. Et des entreprises françaises qui ont des technologies de pointe – d’où la dimension fondamentale du côté « start-up », en particulier dans le domaine du digital – vont pouvoir les mettre en œuvre sur le territoire africain. Le troisième axe consiste à favoriser une organisation par filières. Nous étions traditionnellement organisés – et nous le sommes d’ailleurs restés – par zones géographiques, mais nous avons aujourd’hui ajouté une nouvelle dimension « filières » au MEDEF International, et en particulier au Comité Afrique, notamment une filière agroalimentaire qui est très vigoureuse ainsi qu’une filière villes durables qui permet de regrouper énormément de savoir-faire français et de rayonner sur l’ensemble de l’international hors frontières françaises. Que faire pour clarifier et rendre plus lisibles les différentes structures du MEDEF ?

Le MEDEF et le MEDEF international avaient au départ chacun des objectifs quasiment statutaires. L’existence d’un Comité Afrique au sein du MEDEF International répondait à une exigence très simple : aujourd’hui, 40 % de l’activité du MEDEF International est tournée vers l’Afrique. C’est la raison pour laquelle nous avons un Comité sur l’Afrique. L’initiative est venue de Pierre Gattaz qui a pris conscience que l’Afrique et l’international représentaient un potentiel extrêmement important pour les entreprises françaises. Il fallait donc dépasser le champ restreint du travail franco-français qui était fait précédemment, pour s’intéresser à l’international. Et bien évidemment, les différentes structures travaillent complètement de concert sur les trois grands axes que je viens de vous citer. Quelle est votre approche de l’Afrique pour aborder ses patrons, ses acteurs économiques, et ses marchés ?

Le Forum économique du CNPM et de MEDEF International n’a pas seulement pour objet de favoriser les rencontres, mais aussi de résoudre des problèmes. Lorsqu’une entreprise française rencontre des difficultés à l’international, en Afrique en particulier, le rôle de MEDEF International et du Comité Afrique est de tenter de trouver, en accord avec les pouvoirs publics français, une solution, et en tout cas, d’éveiller la partie africaine au respect de ses engagements. 22

Pendant une décennie, nous avons assisté à un afro-pessimisme assez épouvantable. En dehors de quelques grands groupes isolés et parfaitement identifiés, les acteurs en Afrique étaient limités. Les appréhensions liées au « risque Afrique » ayant été levées, s’en sont suivies deux ou trois années d’afro-optimisme : on a subitement redécouvert le continent africain et le potentiel de ses marchés ! L’Afrique est apparue comme un eldorado, un territoire où l’on pouvait tout faire. Vers quelle direction penchez-vous ?

Au MEDEF et en particulier au Comité Afrique, nous sommes aujourd’hui dans une position un peu différente qui penche résolument vers une vision « afro-réaliste ». D’abord parce que sur le continent, les situations sont très différentes selon les régions. Ces différences sont à la fois structurelles, culturelles, elles tiennent au poids économique, au poids monétaire… L’Afrique ne doit pas être abordée comme une seule et même entité, au même titre, par exemple, que la Chine. Il y a plusieurs Afriques, non seulement en termes de différences de croissance, mais aussi de vitesses d’évolution des pays en matière de gouvernance : certains continuent de connaître une évolution tout à fait positive, respectent les règles internationales, et souhaitent voir les critères environnementaux reconnus comme étant des critères absolument obligatoires. Et d’autres pays continuent d’avoir de très mauvaises habitudes : des administrations pléthoriques et pas forcément très compétentes, des pratiques fiscales qui relèvent de l’ajustement budgétaire de fin d’année, des défauts de paiement, de financements publics, etc. Par rapport à votre tropisme africain, comment définissezvous concrètement les cibles ? S’il y a des Afriques, des rythmes différents, comment construire une cohérence ?

Elle est liée à la connaissance assez intime du continent africain que peuvent avoir déjà de nombreuses entreprises françaises. Preuve en est leur présence au sein du bureau du Comité Afrique. Elles peuvent y livrer et partager leur expérience de partenariats acquise en continu depuis des années sur le continent, et nourrissent une vision de long terme. Certes, l’expérience ne sert pas toujours aux autres, mais elle permet souvent de bien illustrer l’évolution de chaque pays. Nous suivons aussi toute une batterie d’indices – ceux des bailleurs de Ce sont surtout les grands fonds, des ONG ou de la société civile – qui permettent de se forger une idée et une groupes qui ont été « au front » philosophie sur l’évolution économique du développement en Afrique. et politique chaque pays, et que nous Aujourd’hui, nous nous sommes partageons dans nos réunions. Nous en tenons plus de 200 par an, que ce soit à Paris, donné pour mission d’emmener sur des thématiques pays, mais aussi en sur le territoire africain le tissu emmenant sur place des délégations de 20 à des entreprises françaises de 60 entreprises, qui peuvent ainsi, de manière très régulière, voir dans différents pays les taille moyenne ou des petites réalisations économiques, les projets, les entreprises. entreprises, et les interlocuteurs avec qui on peut travailler. African Business | Février - Mars 2017


© MEDEF – BAMAKO 2016

Qu’est-ce qui vous différencie à d’autres structures qui existent déjà sur l’Afrique et qui sont nombreuses ?

Cet afro-optimisme qui a régné pendant trois ou quatre ans a fait éclore une floraison de gens qui se sont inventés « spécialistes de l’Afrique ». Ce qui fait la spécificité du MEDEF, c’est d’abord son historique : nous ne sommes pas venus surfer sur une mode, pour inventer du jour au lendemain des grandes tendances que nous vivons déjà, nous entrepreneurs, depuis de nombreuses années et que nous connaissons bien. Notre spécificité historique se fonde sur l’amplitude de l’expérience acquise par les multiples entreprises qui travaillent en Afrique. Et nous avons surtout un objectif qui est celui de faire croître les entreprises françaises sur le continent africain. C’est un objectif clair, qui n’est pas politique mais économique – un objectif de croissance et d’emplois –, qui nous distingue de la vision portée par d’autres acteurs. Ainsi, le CIAN a effectivement pour vocation de promouvoir les entreprises sur le territoire africain, mais d’une manière un AfricanBusiness|Février - Mars 2017

petit peu différente, sur certains secteurs précis, là où le MEDEF International a une vision plus générale. Autre exemple, Africa France se veut un outil de rapprochement des entreprises, mais sous un angle politique de diffusion des idées et de rapprochement des entreprises par le politique. Ce ne sont pas les mêmes éclairages, même si l’Afrique demeure un objectif commun. Pour autant, nous n’avons aucun problème à travailler ensemble et à adopter des démarches communes lorsque nous voyons qu’elles ont intérêt à être mutualisées. Vous incarnez cette nouvelle génération, mais il n’en reste pas moins qu’en Afrique, l’image de la Françafrique subsiste. Comment l’effacer ?

Vous avez raison et je vais vous répondre très franchement : je n’ai pas honte de notre histoire. Je parle de l’histoire des entreprises françaises, je ne parle pas forcément de la France. Ne mélangeons pas la présence historique coloniale de la France avec celle des entreprises françaises. Celles-ci ont été capables 23


DÉCIDEURS ENTRETIEN PAT R I C E FO N L L A D OSA Président du Comité Afrique du MEDEF International

Comment concilier cet afro-réalisme que vous affirmez avec la détérioration de la situation sécuritaire en Afrique ? Comment ce risque est-il perçu par les chefs d’entreprise ? On sait bien que leur frilosité par rapport à cette dimension reste très importante…

d’apporter – au-delà du profit qu’elles en tiraient – beaucoup de choses au continent africain. Je n’ai pas du tout à avoir honte de l’empreinte des entreprises françaises en Afrique ! Bien au contraire, je pense que nous avons été historiquement l’un des acteurs importants de la croissance des infrastructures et du transfert de biens de consommation. En revanche, vous avez raison, il demeure une espèce de « fumet », de mauvais parfum lié à cette Françafrique qui vient de pratiques que nous ne tolérons pas au MEDEF – nous sommes très clairs – et sur lesquelles nous appliquons la tolérance zéro. Nous ne pouvons plus accepter ces pratiques d’autrefois, tout simplement parce qu’elles sont destructrices de valeurs : la mauvaise gouvernance, la corruption, les pots-de-vin, les petits arrangements entre mauvais amis… Nous veillons scrupuleusement à ce qu’elles n’aient pas cours chez nous, si nécessaire en excluant de nos rangs celui de nos membres qui aurait la mauvaise idée d’adopter un comportement en dehors de l’éthique. Cela dit, il n’est pas possible de chasser cette mauvaise odeur en cinq minutes. Si vous me permettez cette image, nous avons tout simplement ouvert la fenêtre en grand ! Cela prendra un peu de temps pour qu’un air frais pénètre partout, parce que la maison est grande. Mais je suis convaincu – et ce n’est pas de la naïveté – que mieux et de manière plus ouverte les entreprises se comporteront, plus longtemps elles pourront travailler dans les différents pays d’Afrique. C’est une question d’acceptation sociale sur le long terme. Les petits arrangements, c’est du court terme, et en général, ça se termine très mal. Nous sommes pour des partenariats de long terme, et pour cela, il faut de la transparence et de l’acceptation sociale. 24

Vous avez tout à fait raison, cette tendance ne peut pas être considérée comme temporaire. C’est un infléchissement de la façon dont nous allons devoir travailler dans les pays qui sont aujourd’hui affectés par cette « lèpre djihadiste » qu’il faut qualifier comme telle, pardonnez-moi le terme. Le risque existe, il est pris en compte aujourd’hui dans de très nombreuses entreprises, par des solutions techniques qui permettent de sécuriser à la fois l’investissement mais aussi les hommes. Des entreprises françaises travaillent au Niger, au Nigeria, et même dans le nord de ce pays. D’autres répondent actuellement à un appel d’offres au Mali dans le secteur de l’eau potable. On voit également de grands travaux d’infrastructure extrêmement concurrencés dans des pays « infestés ». Il est possible de s’organiser, comme pour tout autre risque technique. C’est un problème technique qu’il faut traiter. Bien sûr, il entraîne une augmentation des coûts, mais cette considération fait partie des éléments que nous intégrons aujourd’hui dans les offres françaises. Évidemment, pour les PME, l’expérience des grands groupes est très importante, et nous les partageons très régulièrement au MEDEF. Comment s’exprime aujourd’hui ce besoin de France en Afrique, par rapport à la concurrence chinoise, indienne, turque ? Quelle est la particularité de ce besoin chez les Africains ?

Sur la compétition, il n’y a qu’une seule chose qui nous distingue : les Chinois arrivent avec des projets totalement intégrés comprenant aussi bien le mode de financement, la partie équipements, et même parfois, le manpower – les salariés, les employés – pour effectuer directement la prestation de services ou la construction d’infrastructures. Nous avons énormément de mal à concurrencer directement cette façon de procéder. Pour autant, je ne suis pas du tout sûr que les Africains apprécient ce type d’offres sur le long terme. Les entreprises françaises se différencient par l’importance qu’elles accordent à la RSE (Responsabilité sociale et environnementale). Laquelle n’est pas un effet de mode, car elle a une signification et des conséquences très précises en formation et en transfert de compétences : bâtir, construire localement, garantir une part locale très forte, du management local, de la durabilité dans le temps. Aujourd’hui, lorsque nous répondons à un appel d’offres ou quand nous faisons une proposition en tant qu’entreprises françaises, nous offrons un schéma qui intègre une forte responsabilité sociale de long terme. n African Business | Février - Mars 2017


Forum économique de Bamako

L’horizon africain

du patronat français

L

e pari d’organiser au Mali le 27e Sommet Afrique-France (14-15 janvier) était loin d’être gagné pour de multiples raisons, dont celle de la crise sécuritaire dans le pays. Mais l’implication des milieux d’affaires français et africains a permis d’organiser un Forum économique mobilisant les acteurs économiques, particulièrement les chefs d’entreprise, sur la thématique centrale des jeunes et de l’entrepreneuriat. Grâce à un travail de préparation minutieusement mené par le Medef et ses partenaires maliens et africains. La rencontre a permis à des dizaines de chefs d’entreprise d’échanger, d’organiser des rencontres de networking en plus

des séances plénières, des tables rondes, des ateliers et autres rendez-vous… Le Medef, à lui seul, était venu avec une délégation de 70 entreprises françaises. Derrière cette réussite, saluons le travail de fond mené par Abdoullah Coulibaly, président du Comité d’organisation. Les chefs d’État présents au Sommet ont pu écouter une déclaration rédigée par les participants au Forum. Et pour entretenir le souffle et pour suivre le travail, un grand rendez-vous « Investir au Mali » sera organisé à l’automne de cette année à Bamako. Conquis par la magie du continent, Pierre Gattaz veut rester en première ligne sur cette « Afrique, gisement de la croissance ».

Le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, a décerné l’Ordre de commandeur à Abdoullah Coulibaly et à son vis-à-vis français, Frédéric Clavier.

Pierre Gattaz, président du MEDEF. © MEDEF - Forum de Bamako - Romuald Meigneux

AfricanBusiness|Février - Mars 2017

Allocution de Rémy Rioux, directeur de l’AFD. © MEDEF

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DÉCIDEURS ENTRETIEN I SA B E L L E B É B É A R Directrice de l’International et de l’Université, Bpifrance

Nous finançons de belles entreprises de croissance Isabelle Bébéar détaille les missions en Afrique de la banque publique d’investissements, Bpifrance. Laquelle accompagne les entrepreneurs aussi bien dans leur recherche de financement que de partenaires.  Entretien avec Guillaume Weill-Raynal

Avec quelles idées partez-vous à la conquête de l’Afrique ?

Les entreprises françaises doivent se développer en Afrique, davantage qu’elles ne le font aujourd’hui. Le continent doit faire partie intégrante de leur stratégie de développement à l’international. Pas seulement en y exportant, mais aussi en s’y installant, pour pouvoir s’y développer mieux et autrement. C’est dans ce but que nous avons mis en place de nombreux outils de financement et d’accompagnement pour aider le développement à l’international et l’exportation. En particulier, en 2015, nous avons créé un nouveau produit, le crédit-export. C’est un outil financier qui, sans être exclusivement dédié aux marchés africains, leur est néanmoins bien adapté puisqu’ils en constituent 50 % du deal flow. Il nous permet de prêter de l’argent à une entreprise africaine qui achète du matériel ou des services français. Nous disposons également de toute une palette d’outils financiers extrêmement importants grâce, notamment, à l’arrivée dans notre groupe de Bpifrance Assurance Export ; ces outils nous permettront d’assurer d’autres investissements en Afrique. Par rapport aux nombreux outils qui existent déjà, quel est l’avantage comparatif que vous offrez ? Quel est le modèle de Bpifrance en direction de l’Afrique ?

Nous avons créé le crédit-export chez Bpifrance parce que, contrairement à leurs concurrents étrangers, les PME et ETI françaises avaient des difficultés pour proposer une solution de financement à leurs clients, en accompagnement de leur offre de produit ou de service. C’est déjà une particularité, puisqu’il nous permet d’accorder un crédit à partir de 1 million d’euros, et que 26

nous pouvons aller jusqu’à 75 millions d’euros. De plus, nous nous distinguons également par notre offre d’accompagnement. Par exemple, nous organisons des road shows en Afrique avec nos clients, en partenariat avec Business France, pour leur faire rencontrer des entreprises africaines avec lesquelles ils pourraient travailler. Nous leur faisons découvrir le pays et nous les mettons en relation avec des décideurs africains afin de démystifier un peu ce continent, et de leur donner accès à un réseau qui leur permet, une fois qu’ils sont sur place, de ne pas faire d’erreur et de développer leur affaire sereinement. Ainsi, nous avons organisé, en 2016, une mission avec nos accélérateurs de PME et ETI à Abidjan et à Johannesburg. Nous nous sommes aussi appuyés sur les réseaux propres de Bpifrance que nous nous sommes constitués avec les fonds d’investissement africains, tels qu’AfricInvest, Adenia ou Metier, qui ont été mis à contribution dans le cadre de cette mission pour faire rencontrer à nos clients les entreprises dans lesquelles eux-mêmes ont investi. Ce réseau nous permet d’ouvrir des portes à nos clients et de leur faire rencontrer de belles entreprises africaines. C’est ce qui fait votre spécificité ?

Oui, nous avons cette capacité à ouvrir un précieux réseau de partenaires, en complément de l’apport de solutions de financement adaptées. Comme partout dans le monde – mais c’est encore plus vrai en Afrique –, on ne peut pas se développer sans s’appuyer sur des partenaires fiables. Une réalité qui fait souvent peur aux chefs d’entreprise quand on leur parle d’Afrique. Ils en connaissent le potentiel, mais ont peur d’aller à l’aventure… African Business | Février - Mars 2017


Et ces partenaires, qui sont-ils ?

Mais ce rôle n’est-il pas celui des relations entre patronats ?

Ce sont ces fonds d’investissement. Nous avons une activité d’investissement en fonds de fonds, qui consiste à investir dans des fonds d’investissement qui eux-mêmes investissent dans les entreprises. Nous disposons, pour ce faire, d’un véhicule, Averroès Finance, qui investit en Afrique, en partenariat avec Proparco. C’est un premier réseau que nous pouvons mettre à disposition de nos chefs d’entreprise : les fonds dans lesquels nous avons investi les connectent avec d’autres belles entreprises de croissance. Nous avons aussi des partenariats divers avec des institutions financières dans le cadre d’une petite activité de conseil : nous aidons des institutions financières du même type que Bpifrance à se structurer et à créer des nouveaux produits. Nous aidons aussi et nous conseillons des gouvernements africains qui voudraient créer des institutions financières du même type que la nôtre. Cinq nouveaux contrats ont été signés en 2016, en Afrique du Sud, Algérie, Côte d’Ivoire, au Gabon et en Libye.

Mais bien sûr ! Et d’ailleurs, le Medef International y travaille, et très bien ! Lorsque nous finançons une entreprise, nous sommes capables de lui ouvrir des réseaux et nous ne l’empêchons pas du tout d’aller dans des missions organisées par le Medef. Nos missions sont très complémentaires.

Vous transposez donc le modèle de Bpifrance dans ces pays ?

Nous adaptons notre modèle à la situation locale. Souvent, les pays n’ont pas de structures adéquates ou suffisantes. Nous commençons par les aider à créer un fonds de garantie, et ensuite, à créer d’autres outils de financement, en bas de bilan et en fonds propres. Le travail se déroule pas à pas. Le plus important est que, dans tous les pays d’Afrique où nous avons travaillé, nous avons des partenaires que nous connaissons bien et vers lesquels nous pouvons orienter des entreprises françaises. Parfois, nos clients viennent rencontrer un partenaire qui va les conseiller, les aider à se connecter, leur recommander un autre partenaire, ou le leur déconseiller… Dans votre approche du continent, prenezvous en compte l’écosystème des pays que vous allez aborder ? Effectuez-vous une analyse des faiblesses ou des potentialités de ces pays ?

Oui bien sûr, mais il faut être conscient que l’Afrique compte 54 pays différents. De la même façon, on ne fait pas du business de la même manière en France, en Suède, ou en Angleterre… Les niveaux de développement et le climat des affaires sont différents d’un pays à l’autre. Il est avant tout très important que les chefs d’entreprise puissent aller voir sur place. Il faut sentir le pays, rencontrer des gens, se bâtir un réseau, trouver le bon partenaire. Et ne pas s’en tenir à ce qu’on lit ou à ce qu’on entend… African Business | Février - Mars 2017

Avez-vous des ambitions particulières vis-à-vis des PME, dont on connaît les difficultés de financement ?

En Afrique, ce sont plutôt des TPE. C’est vrai qu’il y a très peu de PME dans certains pays d’Afrique, parce que les conditions ne sont pas réunies. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de nos missions d’expertise, nous conseillons le plus souvent aux pays africains de commencer par créer des fonds de garantie qui auront un effet de levier sur le financement bancaire, pour essayer d’entraîner les banques africaines sur le créneau du financement des TPE et des PME. Tout dépend des pays. Au Maroc, ces outils existent depuis longtemps. En Afrique du Sud et en Tunisie, aussi. Les pays sont à des niveaux de sophistication assez variés. Aider l’Afrique à développer des outils de financement et d’accompagnement pour ses PME, c’est aussi soutenir des entreprises africaines qui deviendront des partenaires, clients ou fournisseurs, fiables pour les entreprises françaises. Avez-vous déjà commencé à explorer l’Afrique anglophone ? On y trouve un dynamisme, une agilité, une flexibilité qu’on ne rencontre pas ailleurs…

Notre intervention est indirecte, via les fonds africains dans lesquels nous investissons, et dont certains investissent dans le secteur de la banque ou de l’assurance. C’est un secteur en pleine mutation, dont le développement est toujours assez inégal

Les fonds africains dans lesquels nous investissons sont présents en zone anglophone. Metier est un fonds d’investissement sud-africain. AfricInvest est présent aussi bien en Afrique anglophone – Kenya, Nigeria – qu’en Afrique francophone, tout comme Adenia qui est présent en Afrique de l’Ouest, au Ghana et en Afrique de l’Est, ce qui nous permet d’avoir de belles entreprises anglophones dans le réseau dont nous disposons. La dernière mission dans laquelle nous avons emmené les chefs d’entreprise s’est déroulée en Afrique du Sud. Certes, il est plus facile pour un entrepreneur français d’aller en Afrique francophone, mais nous les encourageons aussi à s’intéresser à l’Afrique anglophone. Quel est votre poids en Afrique, en termes de flux financiers ?

Notre rapport à l’Afrique se veut dans une relation pleinement « gagnant-gagnant ». Nous encourageons les entreprises françaises 27


DÉCIDEURS ENTRETIEN I SA B E L L E B É B É A R Directrice de l’International et de l’Université, Bpifrance

Et quel est l’intérêt que vous portez aux start-up ?

Il est vrai que jusqu’à présent, nous avons plutôt orienté notre action vers les « belles PME » africaines. Mais nous avons récemment organisé, en partenariat avec l’AFD, le concours de start-up Digital Africa qui va couronner dix lauréats : cinq jeunes pousses françaises qui se développent en Afrique, ainsi que cinq africaines. Elles travaillent toutes dans le secteur du digital : énergie, fintech, agriculture et santé. Les prix ont été remis lors du Sommet Afrique-France à Bamako. Il y aura un road show à Abidjan et au Cap, ainsi qu’une formation dans le cadre du programme de Bpifrance Université. Quel est votre regard sur l’univers bancaire et financier ? Comment se passe l’interaction avec les différents acteurs africains que vous faites intervenir à vos côtés ?

à y exporter, mais aussi à s’y installer pour s’y développer, aussi bien au bénéfice de l’économie française que de l’économie africaine. Les fonds africains dans lesquels nous investissons irriguent eux-mêmes l’économie africaine. Nous pouvons ainsi financer les entreprises africaines, soit par le crédit-export, soit via les fonds dans lesquels nous investissons. Le dernier véhicule que nous gérons, en partenariat avec Proparco, pour l’Afrique, Averroès Finance III, est de 75 millions d’euros. Nous sommes encore en levée de fonds, puisque nous visons un objectif de 100 millions. Ce montant peut sembler modeste, mais nous misons sur un effet de levier : quand nous investissons 10 millions dans un fonds, nous entraînons aussi d’autres investisseurs à y participer, et l’opération nous permet, au bout du compte, de soutenir des fonds qui représentent 200 ou 300 millions d’euros et qui investiront chacun dans une dizaine d’entreprises. Avec Averroès Finance III, nous prévoyons de soutenir ainsi une centaine de PME africaines. À quoi s’ajoutent nos prestations de conseil pour des institutions financières. Quelle est la taille de l’équipe et de quels profils est-elle composée ?

Nous ne sommes pas organisés par zone géographique, mais le nombre de personnes travaillant sur le continent africain approche la quinzaine. Une cinquantaine de chargés d’affaires import-export installés en France complètent le dispositif. Plus généralement, toutes les équipes de Bpifrance sont mobilisées sur la question centrale de l’export des entreprises. 28

Là encore, notre intervention est indirecte, via les fonds africains dans lesquels nous investissons, et dont certains investissent dans le secteur de la banque ou de l’assurance. C’est un secteur en pleine mutation, dont le développement est toujours assez inégal selon les différents pays africains. Des groupes bancaires régionaux et panafricains se développent, mais globalement, il est vrai que dans beaucoup de pays, les entreprises, les PME ont du mal à emprunter et quand elles peuvent emprunter, l’argent est cher. D’où l’intérêt, d’ailleurs, que les entreprises africaines portent à notre crédit-export, parce que nous sommes capables de leur faire des propositions attractives. Quelle est votre ambition dans cette stratégie africaine ? Et qu’est-ce qui explique cette ouverture ?

Nous développons nos actions en Afrique depuis longtemps. Les ancêtres de Bpifrance le faisaient déjà, en particulier en Afrique du Nord. Ce sont des actions qui se construisent sur le long terme et qui se sont intensifiées avec Bpifrance. Cette stratégie s’explique tout simplement, parce que l’Afrique représente un marché à fort potentiel. C’est un marché proche de la France où, même quand il est loin, il est sur le même fuseau horaire. On y parle français ou anglais : ça simplifie quand même les choses pour un chef d’entreprise français. Dans certains pays, il y a une proximité culturelle, peut-être relative, mais réelle. C’est donc un marché naturel pour une entreprise française. Quant à nos objectifs, ils sont d’aider le développement d’entreprises françaises en Afrique en travaillant main dans la main avec les Africains dans une relation gagnant-gagnant. C’est comme ça qu’il faut que nous soyons perçus, que les entreprises françaises soient vues. n African Business | Février - Mars 2017


M O H A M E D SA H B I BA S LY Président exécutif de SICO

La Chine investit en Méditerranée Fin connaisseur de la Chine, Mohamed Sahbi Basly détaille le poids économique grandissant du géant asiatique, et l’intérêt de la coopération sino-africaine, sino-arabe et sino-méditerranéenne. Propos recueillis par Ridha Kéfi

Quel est le rôle la SICO pour la Méditerranée, dont vous êtes le président exécutif ?

La Silk Road International Cultural & Commercial Organisation est une ONG chinoise dont le secrétaire général est Hong Hong, auteur d’un livre de référence sur la Route de la soie. Cette initiative s’inspire de l’esprit de cette voie de commerce qui, durant le Moyen-Âge, a permis d’intenses échanges, culturels et commerciaux, entre la Chine, le monde arabo-musulman et la Méditerranée. Le président chinois Xi Jinping a repris ce symbole, lui a donné un contenu socio-économique et politique, et en a fait la base d’une stratégie nationale chinoise pour un redéploiement international, basée sur l’investissement, le réseautage et l’échange entre les peuples. La SICO a donc été lancée, en 2015, pour accompagner la mise en œuvre de la stratégie de communication de l’État chinois en direction de ses partenaires étrangers, actuels et futurs. Cette stratégie, dénommée « La nouvelle route maritime de la soie » et, en anglais, One Belt One Road, vise également à renforcer le dialogue et l’échange avec la Méditerranée, un espace géostratégique et économique jusque-là méconnu des Chinois, qui, dans leur vision du monde, avaient pris l’habitude de African Business | Février - Mars 2017

dialoguer avec les continents séparément ou avec les grands ensembles (arabe, musulman, etc.). À travers l’espace euroméditerranéen, la Chine a découvert la possibilité de lancer un dialogue cohérent, utile et fructueux avec trois régions importantes du commerce international, à savoir l’Europe du Sud, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, qui sont relativement intégrées et interdépendantes. Je suis heureux qu’un homme du sud de la Méditerranée, qui a eu l’occasion de représenter son pays à Pékin et d’apprécier la culture asiatique, soit chargé de construire un pont entre la Chine et cet espace euroméditerranéen.

Lorsque la Chine a engagé, à partir de 2006, sa stratégie d’ouverture sur l’Afrique et le monde arabe, dans le cadre de forums de dialogue direct avec ces entités géo-économiques, le monde occidental ne l’a pas vu d’un bon œil.

Cette ONG ne sert-elle pas d’abord les intérêts économiques de la Chine ?

Depuis qu’elle a décidé de s’insérer dans le processus de mondialisation économique, la Chine a pris conscience qu’elle pouvait, de par sa démographie et son potentiel économique, constituer un danger pour l’équilibre mondial et que cela pouvait se traduire par des inquiétudes, des incompréhensions et des obstacles mis sur son chemin. Son premier souci a donc été, au cours des 20 dernières années, de rassurer la communauté internationale, en faisant sienne la fameuse formule gagnant-gagnant. 29


DÉCIDEURS ENTRETIEN M O H A M E D SA H B I BA S LY Président exécutif de Sico

Les Premiers ministres Abdelmalek Sellal (Algérie) et Li Keqiang (Chine), lors d’une cérémonie de signatures au Grand Palais du Peuple de Pékin.

Et dans ce processus, c’est, bien entendu, la Chine qui doit être, au final, le principal gagnant…

Tout en continuant à affirmer, dans leur discours officiel, que la Chine est un pays en voie de développement, les responsables chinois n’ont cessé d’œuvrer pour le renforcement du leadership de leur pays sur le commerce mondial, qui constitue, aujourd’hui, la seconde économie mondiale avec un PIB par habitant qui n’a rien à envier à la moyenne européenne. Ce paradoxe est d’ailleurs cultivé par les autorités chinoises, qui préfèrent pousser leur avantage sans susciter des méfiances ou des résistances qui mettraient en péril la dynamique de développement rapide en cours dans leur pays. Lorsque la Chine a engagé, à partir de 2006, sa stratégie d’ouverture sur l’Afrique et le monde arabe, dans le cadre de forums de dialogue direct avec ces entités géo-économiques, le monde occidental, l’Amérique en tête, ne l’a pas vu d’un bon œil, car il considérait l’Afrique et le monde arabe comme des espaces réservés ou des prés carrés. Dix ans plus tard, force est de 30

constater que la Chine n’a pas réalisé que des succès dans son aventure africaine ou arabe : elle a aussi essuyé des échecs et perdu beaucoup d’argent, notamment en Libye, en Syrie et au Yémen. D’ailleurs, pour corriger les erreurs commises, Pékin cherche à se redéployer en Méditerranée, en nouant des partenariats avec l’Europe et les pays du Golfe, de manière à capitaliser sur les expériences et les synergies déjà existantes, et, surtout, à vaincre les méfiances et les réticences. Comment la Chine regarde-t-elle un pays comme la Tunisie ? Ce marché l’intéresse-t-elle ?

La Tunisie a raté son rendez-vous avec la Chine depuis le début des années 2000, quand les Chinois voyaient en elle un pays stable, ouvert et le plus développé dans le monde arabe et en Afrique, à l’exception de l’Afrique du Sud. La Tunisie n’a pas su non plus faire valoir sa position géographique hautement stratégique, au cœur de la Méditerranée et à la croisée de l’Afrique, de l’Europe et du monde arabe,

position qui, aux yeux des Chinois, aurait été jugée exceptionnellement porteuse. Sans m’appesantir sur les raisons ou les justifications de ce ratage, la Tunisie souffre aujourd’hui d’un retard par rapport à ses voisins maghrébins, qui ont déjà fait du chemin avec ce géant asiatique. Cependant, la visite, en décembre 2016, en Chine, du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Chedly Ayari, laisse entrevoir une lueur d’espoir et pourrait marquer un tournant décisif dans les relations tuniso-chinoises. La Tunisie a besoin de diversifier ses partenariats internationaux, et pourrait tirer un grand profit, notamment sur les plans économique et financier. En effet, les Banques centrales des deux pays ont signé un mémorandum d’entente et de coopération, favorisant une plus grande ouverture dans les deux secteurs bancaire et financier. Les deux établissements se sont mis d’accord sur le principe de conclure une convention pour l’échange du yuan chinois et du dinar tunisien pour payer une partie des opérations commerciales et financières en monnaie nationale. Ce qui permettra d’alléger les risques de change pour les deux parties et d’encourager les Chinois à importer du marché tunisien. On peut aussi affirmer que la Tunisie, de par sa position au cœur de la Méditerranée, peut jouer un rôle important dans la réussite de la stratégie chinoise de la Route de la soie. Nous avons d’ailleurs proposé d’organiser le premier Forum économique Chine Méditerranée en Tunisie vers la fin 2017 ou le début 2018. Amérique, Europe, Afrique, Méditerranée…, la Chine dessine de jour en jour la cartographie de ses ambitions géopolitiques. Assistons-nous à un nouveau jeu de go économique ?

La Chine est en train de revoir la répartition géographique de ses investissements extérieurs dans le but de les diversifier davantage. Et c’est en Méditerranée, à partir notamment de la Grèce et de la Turquie au Nord et l’Algérie au Sud, qu’elle semble vouloir construire son socle d’intervention en Europe. La récente visite en Grèce du Premier ministre chinois, Li Keqiang, a permis la signature de 19 accords commerciaux d’un AfricanBusiness|Février - Mars 2017


M O H A M E D SA H B I BA S LY Président exécutif de Sico

Répartition des investissements chinois entre 2005 et 2016 (en milliards de $)

PROFIL Médecinetgrandcommisdel’État,MohamedSahbiBaslyfutdirecteurdes affairespolitiquesauministèredel’IntérieuretgouverneuràMédeninepuisà Sfax.Findiplomate,ilareprésentélaTunisieàNewDelhi,MadridetPékin.En politique,ilacréélepartiAl-Moustaqbal(Avenir) PrésidentduConseildecoopérationtuniso-chinois(CCTC),qu’ilacrééen 2015,l’anciendiplomateaétédésignéennovembre2016présidentdecomité méditerranéendel’Organisationinternationaledelacoopérationculturelleet économique«LaRoutedelaSoie»,SICO.

Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Chedly Ayari.

montant total de 3,4 milliards d’euros, le rachat de deux terminaux portuaires du Pirée, ainsi que des contrats dans les infrastructures et l’énergie. En Turquie, un groupe d’investisseurs chinois vient de racheter 65 % des parts du terminal portuaire de Kumport, sur la rive européenne de la mer de Marmara. Dans le secteur ferroviaire à grande vitesse, un accord a également été conclu pour construire une nouvelle ligne de chemin de fer destinée à relier l’Europe à la Route de la soie. Quant au partenariat qualifié d’« exceptionnel » entre la Chine et l’Algérie, qui a été renforcé lors de la visite du Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal, en Chine en 2015, il a permis à l’Algérie de devenir le deuxième partenaire de la Chine en Afrique après le Nigeria, avec des échanges commerciaux s’élevant à 10 milliards $ et un volume d’investissement bilatéral de l’ordre de 20 milliards $. Cela, sans parler des 40 000 Chinois travaillant en Algérie, dont 2 000 se sont même fait naturaliser Algériens. AfricanBusiness|Février - Mars 2017

L’intérêt de Pékin pour la Méditerranée, symbolisé par ces trois exemples, traduit une volonté de faire de la nouvelle « route maritime de la soie » l’axe principal de la stratégie économique chinoise en direction d’une région incontournable du commerce international. Sur un autre plan, les initiatives chinoises en Afrique s’inscrivent dans cette nouvelle orientation, puisqu’elles convergent, dans la vision de Pékin, avec ses intérêts au sud de l’Europe et en Méditerranée. Quelle est votre mission. Celle d’un lobbyiste ? D’un homme passerelle ? D’un décodeur de l’univers chinois ?

Je dirais les trois à la fois ! La Chine pèche souvent par méconnaissance du monde extérieur. La croissance chinoise a été tellement rapide que le reste du monde a du mal à appréhender ce géant asiatique, resté longtemps renfermé sur lui-même malgré ses impressionnantes avancées économiques et sociales.

Afrique subsaharienne

241,8

dont Nigeria

39,6

dont Éthiopie

20,6

dont Angola

18

Moyen-Orient et Afrique du Nord

126,6

dont Arabie Saoudite

27,3

dont Algérie

21,7

dont Égypte

18,6

Europe

203

Amérique du Nord (hors USA)

60,3

États-Unis

134,4

Amérique du Sud

125,1

Asie occidentale

206,6

Asie orientale

170,6

Australie

86,6

Source : China Global Investment Tracker

Répartition sectorielle des investissements chinois entre 2005 et 2016 (en milliards de $) Énergie et électricité

549,7

Transport

230,2

Mines

146,6

Immobilier

134,4

Finance

58,4

Technologies

62,8

Agriculture

46,9

Tourisme

26,9

Loisirs

26

Chimie

17

Autres secteurs

46

Source : China Global Investment Tracker

La Chine est en train de revoir la répartition géographique de ses investissements. C’est en Méditerranée, à partir de la Grèce et de la Turquie au Nord et l’Algérie au Sud, qu’elle semble vouloir construire son socle d’intervention en Europe.

Avec sa nouvelle stratégie de communication, la Chine semble décidée à s’ouvrir davantage sur les autres régions du monde pour mieux les connaître et mieux se faire connaître. La compréhension mutuelle par l’intensification des échanges étant l’objectif final. Et je cherche à contribuer à cette dynamique dans le cadre méditerranéen que je connais bien. n 31


DÉCIDEURS ENTRETIEN R A - SA B L G A S E Y D O U O U E D R AO G O Directeur exécutif de l’institut Free Afrik BURKINA FASO

La transformation structurelle doit se poursuivre Ra-Sablga Seydou Ouédraogo dirige Free Afrik, un institut indépendant de recherche économique. Il évoque les incertitudes, les risques et les perspectives de renouveau de l’économie burkinabè pour 2017. Propos recueillis par Tiégo Tiemtoré

Le Burkina Faso a vécu deux années difficiles. Peut-on s’attendre à une amélioration en 2017 ?

Pour 2017, les choses vont beaucoup dépendre de l’orientation et surtout du rythme avec lequel le gouvernement conduira l’action publique. Comme vous l’avez constaté, depuis 2014, le Burkina Faso a traversé une série de chocs négatifs pour son économie. La menace Ebola a pesé sur le secteur de l’hôtellerie et du tourisme. L’agenda de la modification de l’article 37 de la Constitution a entraîné un ralentissement de l’investissement privé. L’insurrection populaire est venue avec son lot de casses qui ont touché une centaine d’entreprises et détruit plus de 11 000 emplois. La Transition, qui a été mise en place pour une année, n’a pas donné la priorité aux questions économiques. Bien au contraire, elle a été perturbée par des tentatives de remise en cause, jusqu’au coup d’État de septembre 2015 qui a entraîné des dégâts très importants sur l’économie nationale. Puis, nous avons eu le bonheur de connaître des élections, mais par la suite, le pays a vécu une série d’attentats terroristes. L’année 2016 a été aussi marquée par un front social très agité, une démobilisation des administrations publiques, un manque de dialogue entre le gouvernement et le secteur privé… Depuis 2010 la croissance s’affaiblit chaque année au Burkina Faso. Il y a une urgence à retrouver un nouveau souffle de croissance, de sorte que le pays retrouve ses performances antérieures. 32

Peut-on vraiment attendre des changements à la faveur du passage de la Stratégie de croissance accélérée et de développement durable (SCADD) au Plan national de développement économique et social (PNDES) ?

La SCADD visait une accélération de la croissance avec des prévisions moyennes de l’ordre de 10,4 % durant la période 2011-2015. Le PNDES vise des prévisions de

croissance moyenne de l’ordre de 8 %. Mais la SCADD n’a pu réaliser que la moitié (5 %) de ses prévisions ! En outre, le PNDES vise en particulier une transformation structurelle de l’économie nationale, ce qui consistera à faire en sorte que la croissance du secteur secondaire soit plus importante que la croissance des autres secteurs, pour que le pays s’engage dans une dynamique vertueuse d’industrialisation. Lors de la Conférence des partenaires, en décembre 2016, le Burkina Faso a recueilli des intentions de financement public et privé d’environ 18 000 milliards de F.CFA, sur une prévision de 5 800 milliards. Un symbole de confiance à l’égard des nouvelles autorités ?

Il ne s’agit pas pour l’État d’aller tirer de l’argent dans les caisses des groupes privés, mais de les considérer comme des groupes constituant des moyens d’accumulation nationale de richesses.

Ce succès constitue une bonne note que le gouvernement peut capitaliser. Il ne faut pas se tromper, ce n’est pas la qualité du PNDES qui est révolutionnaire par rapport aux plans antérieurs, mais bien précisément le fait que le Burkina Faso jouit d’une bonne cote à l’échelle internationale. Le pays a su, à travers sa jeunesse et les acteurs de la société, trouver les voies d’une révolte saine et canaliser cette révolte, et lui donner une suite politique à travers une Transition maîtrisée, malgré le coup d’État, les attentats… Relever tous ces défis émerveille, et de nombreux bailleurs de fonds sont prêts à accompagner le pays ; et ce soutien, pour eux, sonne comme une prime à la démocratie. Il faut donc avoir en tête que c’est davantage l’histoire récente du pays qui attire et non seulement un satisfecit de l’action du gouvernement. African Business | Février - Mars 2017


Le budget 2017 prévoit 1 267 milliards de F.CFA consacrés à l’investissement, soit un bond de 73 % par rapport aux années précédentes. Peut-on en espérer des retombées positives ?

On peut sans doute le prévoir, mais concrètement, la possibilité de la mise en œuvre des investissements est sujette à caution. Le gouvernement, dans la première année de son mandat, n’a pas été en mesure de mettre la question de l’investissement public au cœur du débat national et, dans le passé, on a connu une dérive dans les dépenses de fonctionnement et des remous sur le front social. Si ces dérives continuent en 2017, elles mettront à mal ces investissements. Il appartient au politique de trouver les réponses aux revendications des fonctionnaires pour mettre en œuvre le plan d’investissement. Il faut également avoir en tête la donne sécuritaire et la santé du secteur privé. Pourtant, le FMI table sur une croissance de 5,9 % et un rebond lié à une reprise généralisée de l’activité économique, grâce particulièrement à la mise en production de nouvelles mines d’or et au coton.

Certes, et d’ailleurs la croissance prévue par le PNDES est plus importante que les 5,9 % du FMI. La question qu’il faut se poser est « Qu’est-ce qui est mis en œuvre comme politique publique pour atteindre cette croissance ? » Si, pour une fois, on traite les problèmes des secteurs en difficulté, comme le tourisme ou l’hôtellerie, si on pose de façon concrète des problèmes du secteur privé et si on repense la politique de l’État afin de permettre de redonner du souffle à l’économie, on peut dépasser les 6 % de croissance ! Si on reste dans un agenda mineur, à discuter de choses qui ne sont pas importantes pour l’économie et la société, la croissance peut rester aussi faible qu’en 2016, soit à peine au-dessus de 4 %. Est-il possible d’envisager une diversification économique et sortir de la dépendance aux recettes de l’or et du coton ?

L’essor minier apporte depuis 2006, bon an mal an, 150 à 200 milliards de F.CFA qui représentent entre 10 % et 20 % des recettes de l’État. Malheureusement, le secteur minier progresse, mais n’entraîne pas les autres secteurs. Si on arrive à sortir de cette économie African Business | Février - Mars 2017

ambition aux seuls partenariats public-privé, mais le Burkina Faso a un atout : il dispose d’une compagnie d’électricité publique parmi les mieux gérées d’Afrique, qui a des techniciens de très bon niveau et qui a la capacité de porter des plans d’investissement, si l’État y met les financements pour la production de l’énergie en particulier.

Le pays a su, à travers sa jeunesse et les acteurs de la société, trouver les voies d’une révolte saine et canaliser cette révolte, et lui donner une suite politique à travers une Transition maîtrisée, malgré le coup d’État, les attentats…

Qu’attendez-vous du secteur privé, dans la relance de l’économie nationale ?

d’enclave et à obtenir une situation dans laquelle le secteur minier attire d’autres secteurs comme l’élevage, par exemple, la diversification sera facilitée. Il en est de même de l’artisanat, des fruits, du riz… il faut construire des filières structurées comme celle du coton, qui permettent aux populations qui sont dans ces secteurs une insertion socio-économique beaucoup plus importante. C’est ainsi que le pays réussira une diversification économique. Le Burkina Faso ne dispose que d’une faible capacité de production énergétique, ce qui a des répercussions sur l’ensemble de l’économie. Comment y remédier ?

Il est impératif de lever cette contrainte énergétique, car on ne peut s’engager dans la voie de l’industrialisation comme le prévoit le PNDES, si l’appareil de production manque d’énergie. Il faudra consentir un effort important et continu d’investissement public, sur lequel l’investissement privé pourra se greffer. Le PNDES prévoit la production de 1 000 MW en 2020. Pour cela, il faudrait d’aujourd’hui à 2020 des plans d’investissement de l’ordre de 700 à 1 000 milliards de F.CFA, dans l’énergie seulement ! On ne peut pas confier une telle

Ces 25 dernières années ont vu l’émergence d’acteurs privés dans plusieurs segments, comme les services, la banque. Pour la première fois, une banque panafricaine est burkinabè : Coris Bank International. L’État doit comprendre que de tels groupes nécessitent de sa part une attention. Il ne s’agit pas d’aller tirer de l’argent dans les caisses de ces groupes privés, mais de les considérer comme des groupes constituant des moyens d’accumulation nationale de richesses. Ce secteur privé doit entrer en dialogue intelligent avec le gouvernement pour promouvoir leurs intérêts dans la croissance de leurs affaires. L’État doit encourager le secteur privé à aller là où il y a des affaires à faire, notamment dans l’élevage, les fruits… Chaque partie doit se poser la question d’un dynamisme des différents secteurs pour pouvoir progresser sur le marché local, mais aussi le marché extérieur. La question sécuritaire est une donnée importante pour la relance. Sous quels angles peut-on la prendre en charge et faire d’elle un allié pour la reprise économique ?

En effet, l’État doit repenser sa politique sécuritaire globale afin de faire en sorte que les secteurs qui sont sous le poids de ce défi se redressent. Dans ce défi sécuritaire, il y a aussi un enjeu fondamental qui est la collaboration entre les forces de défense et de sécurité et les populations. n

Les chiffres clefs du PNDES 2016

2017

2018

2019

2020

Total

Coût du plan de financement (en milliards de F.CFA)

1998

2952

3200

3485

3771

15396

dont dépenses d'investissements

803

1660

1806

1991

2148

8408

Besoin de financement

711

1182

1200

1242

1234

5570

Croissance du PIB réel

5,7%

8,4%

8,2%

8,3%

8,0%

33


DÉCIDEURS PORTRAIT

MALI

Aïssata Diakité Fondatrice de Zabbaan Holding

La fibre de l’agrobusiness Les ressources agropastorales et les richesses végétales du Mali ne demandent qu’à être exploitées. C’est ce qu’Aïssata Diakité a compris en créant Zabbaan Holding. Par Christine Holzbauer

À

peine âgée de 28 ans, cette jeune femme aux allures de mannequin peut se prévaloir d’avoir créé sa propre unité industrielle à Sébénikoro, un quartier populaire de Bamako. Là, elle produit des jus, des confitures et autres confiseries sous la marque « Zabbaan » à partir de produits naturels locaux, souvent ignorés ou mal utilisés. « C’est plus fort que moi », s’exclame Aïssata Diakité, qui a fondé en 2016 – pour en devenir directrice – Zabbaan Holding, un nom bambara choisi en référence à un célèbre fruit. « Je ne peux pas m’empêcher d’améliorer les recettes traditionnelles pour les mettre au goût du jour et faire en sorte qu’elles soient mieux adaptées aux besoins nutritionnels actuels, car il y a tant de richesse végétale inexploitée partout au Mali. » Pour Aïssata Diakité, qui collectionne les récompenses internationales pour son projet de transformation d’ingrédients de qualité en produits commercialisables et consommables, l’enjeu n’est pas seulement économique. Il s’agit, aussi, de renforcer la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest grâce à la R&D qu’elle développe dans la création de ses gammes de produits vendus au Mali, mais aussi en Europe, de créer des emplois pour les femmes et les jeunes, et de contribuer au développement d’une agro-industrie du futur qui soit respectueuse de l’environnement et s’inscrive dans une démarche de développement durable. Sélectionnée en 2016 par l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) parmi les dix meilleurs entrepreneurs de tous les pays francophones sur 1 500 candidatures, elle avait déclaré lors de la cérémonie de remise des prix : « Mon projet et mon entreprise me dépassent, car c’est le Mali qui a rayonné lors de ma sélection. » 34

Auparavant, elle avait été en 2014 la première lauréate du Mali sélectionnée par le programme international « Entrepreneurs en Afrique » piloté par l’agence Campus France. Et n’a cessé, dès lors, de faire honneur à son pays en étant distinguée parmi les dix jeunes talents dans le monde par la FAO en 2015, puis lauréate du programme Diaspora Entrepreneurship Mali en 2016. Ce qui ne l’a pas empêché de connaître, comme d’autres, son parcours du combattant pour financer son entreprise…

L’épreuve du terrain « L’agrobusiness, c’est toutes les stratégies marketing, communication et management appliquées aux produits issus de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Donc, l’activité regroupe celle des deux secteurs. ». D’abord inscrite en fac de médecine par son père, elle a fini par bifurquer « vers la biologie, ma passion ». Diplômée en 2013 de Tecomah, l’école de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, elle passe, l’année suivante, au Royaume-Uni. Partie avec des besoins en financement estimés à 800 000 euros pour atteindre la pleine

« Nos produits sont très appréciés par notre clientèle, auprès de laquelle j’organise des séances de dégustation pour tester les innovations ».

capacité de production, la jeune entrepreneuse a dû réduire la voilure. « Rien que le générateur nous a coûté 150 000 euros ! » Les conditions de production au Mali étant difficiles, elle a renoncé à s’équiper d’un autoclave, cette grosse « cocotteminute » qui permet de stériliser ses ingrédients de base en plus grande quantité, mais qui est très énergivore. « Malgré les ruptures, nous avons réussi à produire environ 1 000 litres par jour de jus de bissap, gingembre, bouille ou corossol au cours des six premiers mois de notre exploitation. Nos produits sont très appréciés par notre clientèle, auprès de laquelle j’organise systématiquement des séances de dégustation pour tester les innovations », se réjouit-elle. Dans ses locaux de Sébénikoro, elle a fait installer un laboratoire où elle développe de nouveaux produits à base de foukounia, un puissant antioxydant, de morenga ou de poudre de pain de singe, le fruit du baobab. Sans parler du zabbaan, la star de sa nouvelle gamme qui pousse à l’état sauvage. Ce fruit à forte teneur en vitamine C est aussi très riche en minéraux et a un goût particulier, entre acidulé et sucré, qui plaît à tous les âges. D’autant qu’elle n’utilise ni sucre ajouté, ni colorant chimique… Grâce aux conseils de son père, elle a pu sécuriser l’approvisionnement en produits bruts auprès de coopératives agricoles situées dans les cinq régions du Mali. Et a déjà son label Natural Nutritional and Equitable délivré par Afnor ; ainsi que la certification, la traçabilité et la normalisation de ses produits qui peuvent être vendus sur les marchés occidentaux. Très active sur les réseaux sociaux, elle veut continuer à favoriser l’émergence d’une jeune génération d’entrepreneurs maliens branchée numérique. « Beaucoup d’étudiants africains n’ont aucune idée de ce qu’est une entreprise. C’est pourquoi je privilégie les contrats en alternance et les stages. » Reste le financement pour lequel elle recherche encore des partenaires, notamment parmi les fonds d’investissement. En attendant, elle se paye un salaire modeste et multiplie les démarches auprès des partenaires potentiels, pour lesquelles elle a le soutien d’organismes publics comme l’Agence pour les investissements ou l’APEJ (Agir pour l’emploi des jeunes) qui a accepté de se porter garante pour ses premiers prêts d’un montant de 250 000 euros. n African Business | Février - Mars 2017


UEMOA - CEMAC

Jil-Alexandre N’Dia Directeur général de Weblogy

Les TIC au service de l’inclusion Tandis que plusieurs pays d’Afrique misent sur les nouvelles technologies pour accélérer leur développement, Weblogy, de Jil-Alexandre N’Dia, entend y jouer une partition singulière, sur fond d’innovations. Par Edem Gadegbeku

P

récurseur de la presse participative en ligne, avec le portail abidjan.net, né voici bientôt 20 ans en Côte d’Ivoire, Jil-Alexandre N’Dia exporte, depuis cinq ans, son savoir-faire en expertise marketing dans les médias, l’Internet, le mobile, et les réseaux sociaux dans les zones Uemoa et Cemac. Entre autres vitrines, l’informaticien, formé en Côte d’Ivoire et aux États-Unis, crée des portails pays ou des applications mobiles innovantes : abamako.com, jobafrique.com, monkiosk.com, afriquefemme.com, cadeaux.ci, etc. Weblogy Group (créé en 1999) est le véhicule à travers lequel l’exportation de ce savoirfaire numérique original s’opère, encouragé par la confiance que font à Jil-Alexandre N’Dia et son associé, Daniel Ahouassa, des partenaires prestigieux comme la BCEAO, le FMI, l’Uemoa, la BRVM, la section Afrique de la Banque mondiale, Dell, Western Union, etc. Jil-Alexandre N’Dia, 41 ans, taille de basketteur, le verbe haut, a à cœur d’offrir par le biais du web « des services et des technologies adaptés aux réalités africaines ». Une ambition que cet Ivoirien polyglotte, que ses collaborateurs décrivent comme étant « à la fois très affable et méticuleux dans le travail », imprime à Weblogy Group qu’il définit comme « une entreprise de proximité opérant des pas stratégiques » en Afrique occidentale d’abord, et depuis peu en Afrique centrale. Héraut d’une innovante et panafricaine approche du web-marketing, Jil-Alexandre N’Dia promeut également une régie publicitaire (filiale de Weblogy) implantée à Casablanca ; régie qui décroche et revend de la publicité sur l’ensemble du continent. Ce African Business | Février - Mars 2017

positionnement décisif fait aujourd’hui de sa société l’une des principales portes d’entrée publicitaire digitale en Afrique pour diverses multinationales à vocation panafricaine. Une proximité ou mainmise sur autant de plateformes de communication qui valent au rigoureux N’Dia d’être sollicité par diverses personnalités ou institutions africaines, en matière de conseils marketing stratégiques.

Alliance stratégique avec Visa « Des choix et des approches qui forcent l’admiration et font d’abidjan.net une plateforme incontournable en Côte d’Ivoire dans divers domaines », note Malika Kamara, spécialiste des médias. « Il est difficile de concurrencer le modèle gagnant de Weblogy Group et d’abidjan. net qui s’est consolidé depuis près de deux décennies, en profitant de la rapide pénétration d’Internet en Côte d’Ivoire par rapport aux autres pays de l’Uemoa », confirme Roger Adzafo, collaborateur d’Africa Top Success. Fruit de réflexions menées en Pennsylvanie et dans l’Indiana où résidaient ses fondateurs, Weblogy

Par sa carte Visa abidjan.net, Weblogy se positionne dans un secteur qui paraît un levier de développement à travers la fluidité, l’accélération et la transparence dans la circulation de la monnaie.

Group s’est imposé dans le e-commerce en Afrique francophone via abidjan.net, qui mêle agrégation et production de contenus hétéroclites sur la Côte d’Ivoire. Renommée acquise, Jil-Alexandre N’Dia œuvre, depuis plusieurs mois, pour que « Weblogy Group devienne le partenaire de diverses couches socio-économiques et politiques en Afrique ». Des ambitions digitales plein la tête et adaptées aux réalités africaines, Jil-Alexandre N’Dia et Weblogy Group ont ainsi lancé, en avril 2016, la carte Visa abidjan.net ; cette carte bancaire internationale prépayée et rechargeable, est utilisable dans plus de 200 pays. La sociét ambitionne de révolutionner la conception de la carte bancaire en Afrique en général, en y associant « des offres de remise sur l’achat de plusieurs produits, aussi bien en Côte d’Ivoire qu’en France ». Le champ d’action de ses services devrait s’élargir durant les prochains mois, à en juger par les partenariats en cours. Avec, in fine, l’objectif de réduire le fossé numérique du continent noir vis-à-vis du reste du monde, et accélérer par la même occasion l’inclusion financière en Afrique. Et surtout, une manière stratégique de se positionner dans un secteur d’activité se présentant de plus en plus comme un levier de développement de l’Afrique subsaharienne, à travers la fluidité, l’accélération et la transparence dans la circulation de la monnaie. Pour renforcer la dimension internationale de la carte abidjan.net, l’ambitieux Jil-Alexandre N’Dia a conclu fin septembre 2016 un partenariat avec la multinationale Visa. Cette alliance Visa-Weblogy Group « reflète notre engagement et notre enthousiasme vis-à-vis de l’initiative visant à soutenir les marchés africains francophones, dans leur passage des paiements en espèces vers les paiements numériques, garantissant ainsi aux consommateurs, tous groupes socio-économiques confondus, des options de paiement sécurisées, pratiques et fiables », s’est félicité Tarek Elhousseiny, directeur général Afrique du Nord et francophone de Visa. Fort de sa présence, à travers cinq bureaux et autant de représentations commerciales en Afrique, avec à la clé plus de 150 collaborateurs sur l’ensemble du continent, Weblogy Group compte poursuivre plus que jamais, en 2017, l’expansion de leur approche du web-marketing en Afrique. n 35


DÉCIDEURS PORTRAIT

ALGÉRIE

Karim Kouninef Président du groupe Kouninef

Un businessman influent L’homme d’affaires est à la tête d’un conglomérat familial qui pèse plusieurs centaines de millions de dollars, présent dans le BTP, le génie pétrolier, l’hydraulique et l’agroalimentaire. Parmi les clients du groupe Kouninef, l’armée algérienne et des ministères. Alger, Samia Lokmane-Khelil

K

arim Kouninef a un physique d’acteur de cinéma italien, avec les cheveux gominés et la moustache coupée net à la Mastroianni (acteur italien). À 46 ans, il figure parmi les hommes d’affaires algériens les plus influents. Le groupe familial, qu’il dirige depuis la disparition de son père, pèse des centaines de millions de dollars. Réputé proche du cercle présidentiel, on le désigne ainsi que ses frères, comme un des oligarques, qui ont la mainmise aujourd’hui, sur l’économie algérienne. Pour le grand public pourtant, Karim Kouninef est un personnage presque inconnu. À l’opposé d’Ali Haddad, le dirigeant du Forum des chefs d’entreprise (FCE) ou du capitaine d’industrie Issad Rebrab, le magnat ne dispose d’aucun relais médiatique. Il ne possède ni journaux ni chaîne de télévision. À Oran, la ville de l’ouest algérien où il est né et dirige ses affaires, son nom évoque surtout le destin plein de fortunes d’une famille de selfmade-men. L’aventure Kouninef a commencé dans les années 1970. Karim était encore en culottes courtes lorsque son père Ahmed s’est lancé dans les travaux publics. Deux décennies plus tard, l’ouverture du marché algérien à l’importation lui permet de diversifier ses activités en investissant dans l’achat de matériaux de construction de l’étranger. L’importation du rond à béton gonfle le chiffre d’affaires de KouGC, une entreprise de bâtiment devenue aujourd’hui, le cœur de l’empire Kouninef. Avant de s’asseoir sur le trône, Karim, aîné d’une fratrie de quatre, a dû 36

faire ses preuves. Alors qu’il n’a que 12 ans, son père l’envoie sur les chantiers, bottes aux pieds, pour apprendre les rudiments du métier. « C’était une belle leçon de vie que je n’ai pas regrettée. Pour réussir, il faut passer par toutes les étapes, afin de se construire et se charger en assurance. Être parachuté à la tête d’une grande entreprise, comme ça, sans aucune expérience, c’est facile, mais après, le plus difficile, c’est de tenir le rythme », explique l’entrepreneur. Son passage par la Suisse, où il a suivi une grande partie de ses études (baccalauréat et école de commerce), ne l’aide pas à gagner des galons. À son retour en Algérie, il doit se rendre dans le grand sud algérien, pour faire ses preuves sur un chantier de génie pétro-

Son groupe compte des milliers d’employés dont des expatriés, que Karim Kouninef est allé chercher dans les universités les plus prestigieuses. Tous ont contribué à propulser KouGC au rang des entreprises algériennes les plus innovantes.

lier. En même temps, son père lui confie la gestion d’une société d’importation de café du Cameroun. « C’est pour dire un peu que j’ai touché à beaucoup de domaines », sourit Karim Kouninef. Ses cadets Redha et Noah suivront le même chemin d’initiation aux affaires. Aujourd’hui, ils contribuent avec leurs expériences et leurs réseaux à l’essor d’un conglomérat tentaculaire.

L’important chantier du métro d’Alger Outre le BTP, le groupe Kouninef a élargi ses activités aux secteurs de la téléphonie mobile, de l’agroalimentaire, de l’hydraulique, des transports… Parmi ses clients figurent des ministères algériens dont ceux de la Défense, des Hydrocarbures, des Transports, des Ressources en eau et Sonelgaz, la compagnie nationale d’électricité et de gaz avec qui il détient des contrats pour la réalisation de lignes à haute tension. On a pu soupçonner, comme souvent en Algérie, le groupe Kouninef de tirer profit de ses amitiés au sein du sérail pour décrocher les marchés les plus lucratifs. Dans les salons d’Alger, on tire souvent prétexte de l’entente entre Saïd Bouteflika, le frère du chef de l’État, et les fils Kouninef, pour expliquer le succès de ces derniers en affaires. En janvier 2016, KouGC avait été choisi avec l’entreprise française Colas Rail (Bouygues) pour parachever les travaux d’extension du métro d’Alger. Le marché obtenu par la procédure exceptionnelle de gré à gré s’élève à 115 millions $. D’autres acquisitions du groupe laissent à penser qu’il jouit d’un statut de favori. Il y a un peu plus de dix ans, l’État lui concédait l’unité algéroise de l’Entreprise nationale des corps gras, un des joyaux de l’industrie locale. Depuis, d’autres contrats d’envergure ont été passés entre les pouvoirs publics et le groupe privé. Kouninef détient également des marchés avec des groupes étrangers. Un des premiers remonte aux années 1990 ; il concerne la réalisation de forages pétroliers dans le Sahara pour le compte de l’américain Mobil. Karim Kouninef rappelle avec fierté que KouGC est la première entreprise algérienne investie dans ce genre d’activité très technique. « Pour se démarquer des autres entreprises, African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE-FRANCE

Saïd Elinkachari Président de GEC il faut être performant en technicité », assure l’entrepreneur, qui met en exergue les efforts accomplis pendant des années pour asseoir la crédibilité du groupe, grâce à des recrutements efficaces notamment. « Cela ne sert à rien d’aller vers un métier, sans avoir le personnel qualifié », précise-t-il.

Une tonalité discordante, parmi les patrons algériens Aujourd’hui, le groupe compte des milliers d’employés dont 20 % sont des expatriés, principalement des diplômés algériens de la diaspora que Karim Kouninef est allé chercher dans les universités européennes les plus prestigieuses. Tous ont contribué, avec leurs talents, à créer de la valeur ajoutée et à propulser KouGC au rang des entreprises algériennes les plus innovantes, dans la fabrication de la fibre optique par exemple. « Pour beaucoup d’Algériens, il est plus facile d’importer deux conteneurs de n’importe quel produit plutôt que d’aller investir dans une usine. Tout le monde cherche à devenir riche rapidement, quitte à tricher », déplore Karim Kouninef. Pour autant, ce n’est pas la seule raison qui explique selon lui l’absence d’investissements à long terme. Il estime que le climat des affaires n’a pas toujours été propice à la création d’entreprises privées. « C’est l’histoire de notre pays qui fait que l’Algérien n’a pas confiance dans le futur. Il n’arrive pas à investir sur le long terme. Il veut tout, tout de suite », faitil remarquer, reconnaissant que « les choses commencent à s’améliorer ». Contrairement à d’autres hommes d’affaires algériens, il considère que les lois actuelles ne constituent pas une entrave à l’investissement et qu’au contraire elles sont là pour le protéger. « Il est normal que l’on freine un peu l’investissement étranger. Je trouve aussi très positif d’imposer aux sociétés étrangères un partenaire algérien. Cela les oblige à partager leurs expériences et, par la même occasion, à transférer leurs technologies vers nos techniciens locaux », explique l’entrepreneur. Lequel tient à rappeler, à ce propos, que le groupe s’est vu attribuer des projets d’équipement uniquement grâce à son expérience et à son professionnalisme. Des atouts qui ont permis, selon lui, au groupe familial de briller. n African Business | Février - Mars 2017

Le dénicheur du “profil idéal” Le cabinet qu’il a fondé, il y a 27 ans, est devenu leader dans le domaine très pointu du recrutement des « profils rares » en informatique. Son savoirfaire représente un atout dans un secteur en pénurie de candidats. Et une opportunité pour l’Afrique. Par Guillaume Weill-Raynal

D

énicher l’oiseau rare. La mission devrait être a priori celle de tous les « chasseurs de têtes », mais elle prend tout son sens, s’agissant du domaine très spécifique de l’informatique et des nouvelles technologies, dans lequel Saïd Elinkachari a choisi d’exercer cette activité. Installé en France depuis 35 ans, cet ingénieur franco-tunisien, fondateur du cabinet de recrutement GEC, a vu au fil des ans le secteur évoluer profondément, notamment depuis la révolution récente qui voit le digital envahir tous les domaines de l’activité économique. « À cette époque, le jeune qui venait d’avoir son bac imaginait que l’informatique, c’est juste un système où l’on tire des câbles, pour installer la machine », explique-t-il. Mais tout a changé. Aujourd’hui, les logiciels sont partout, dans les cartes bancaires, dans les visas que délivrent les ambassades, dans les avions, dans les missiles… Et les employeurs peinent à recruter des informaticiens compétents. Une pénurie qui existait déjà il y a 30 ans, et qui se fait d’autant plus criante que le poste offert exige de connaissances pointues et de capacités managériales spécifiques. Une difficulté qui a rejailli sur l’activité des cabinets de recrutement. « C’est un métier extrêmement difficile », tient à souligner Saïd Elinkachari, qui compte parmi ses clients des groupes tels que la Société Générale, Cap Gemini, ou Zodiac Aerospace, le leader mondial des équipements aéronautiques. Les profils recherchés doivent allier une expertise informatique pointue à une compatibilité avec la

philosophie de chaque entreprise. En effet, les candidats auront parfois à gérer des équipes de plusieurs dizaines de personnes. Le chasseur de têtes doit en conséquence faire preuve lui-même d’une double compétence : « Il faut comprendre le jargon technique des clients, mais aussi savoir évaluer le candidat en termes de ressources humaines, évaluer son savoir-être, son dynamisme, s’il correspond ou pas à la demande du client. » À quoi s’ajoute le problème de la rentabilité de l’activité de recruteur. Certes, le travail ne manque pas. « Ce ne sont pas les clients qui manquent. On en refuse, même… », soupiret-il. « Mais le plus difficile est de trouver des candidats. »

Pourquoi pas un réseau de franchisés ? Car GEC ne gagnera d’argent que si la prospection se conclut in fine par une embauche effective. Sur près de 200 candidats reçus chaque mois en entretien, trois ou quatre seulement aboutiront à la signature en bonne et due forme d’un contrat de travail. À peine 2 % de réussite. Un ratio qui peut paraître faible, mais que Saïd Elinkachari juge « très beau » au regard de la rareté des profils recherchés. « Ce sont des “talents” quasiment introuvables ! Sinon, les entreprises pourraient les recruter elles-mêmes, elles n’auraient pas besoin de nous. » Par principe, il rejette le dumping pratiqué par certains cabinets qui, pour limiter leurs frais de fonctionnement, se contentent d’un simple contact téléphonique, suivi d’un envoi au client du CV du candidat. Ses méthodes de recherche reposent sur un savoir-faire nourri de 27 années d’expérience qu’il a envisagé de théoriser à travers l’écriture d’un livre. Il projette actuellement la création d’une marque « maison » et d’un réseau de franchisés un peu partout en Europe, et même au-delà… 37


DÉCIDEURS PORTRAIT

le marché de l’emploi. Il a fallu chercher ailleurs, notamment en Afrique. À tel point que le secteur de l’informatique présente aujourd’hui cette particularité d’être pratiquement exempt des problèmes de discrimination à l’embauche que l’on rencontre

Un appel d’air salutaire

Immigration choisie Saïd Elinkachari y ajoute ce qui fait sa « marque de fabrique », un encadré synthétique qui met en exergue les atouts majeurs du profil, en fonction des critères de sélection. Une habitude qu’il tient de son expérience passée de journaliste. Là aussi, l’écriture de la première phrase, qui doit être soigneusement travaillée, est de donner immédiatement au lecteur l’envie de lire l’article jusqu’au bout. Son projet de création d’un réseau de franchisés est né directement de cette situation de pénurie d’ingénieurs informatiques que connaît aujourd’hui, en France, 38

souvent ailleurs. « Dans toutes les entreprises du CAC 40, le tiers des informaticiens sont d’origine étrangère : des noirs, des Arabes, des Asiatiques… La moitié sont “ colorés ”. On s’en fiche qu’ils s’appellent Mohamed ou Mamadou ! ». Le patron de GEC rend hommage, à cet égard, aux systèmes d’enseignement et de formation de nombreux pays d’Afrique : « Chapeau pour l’école publique tunisienne ! » Sur l’ensemble des informaticiens originaires de l’Afrique du Nord qui travaillent aujourd’hui en France, plus des trois quarts viennent de Tunisie. « C’est un petit pays de 11 millions d’habitants, mais qui forme autant d’ingénieurs que le Maroc qui en compte 30. Et plus que l’Algérie, aussi. »

Photo © Laurent Poinet

Sa méthode repose avant toute chose sur la consultation systématique des bases de données : les annuaires des anciens élèves des grandes écoles, les CV mis en ligne sur des réseaux tels que Linkedin, l’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC), ou Cadremplois. Tous les matins, son équipe sélectionne près de 120 CV susceptibles de correspondre à la demande spécifique d’un client, qu’il relit ensuite attentivement, un par un. « J’en retiens certains, que je contacte par téléphone, pour les inviter à un entretien. » Le contact n’est pas toujours fructueux sur le champ, mais le profil demeurera, quoi qu’il arrive, dans sa propre base de données, qui contient aujourd’hui près de 500 000 CV ! Parfois, le contact se renouera quelques années plus tard… Lorsqu’après une étude minutieuse et un rendez-vous approfondi, le profil du candidat semble pouvoir correspondre aux attentes d’un client, ce dernier recevra un dossier complet. Non pas seulement le CV, mais aussi un compte rendu détaillé de l’entretien. Le CV, lui-même, aura été retravaillé. « En dix secondes, le CV doit être lu ! Le client doit voir immédiatement le profil du candidat. » Les ingénieurs de haut niveau diplômés de grandes écoles ne maîtrisent pas forcément toutes les bases de rédaction et de présentation qui, dans une entreprise, peuvent faire la différence aux yeux des Ressources humaines.

Certains petits pays comme la Tunisie, le Togo, le Bénin, le Cameroun, ont massivement investi dans l’informatique et regorgent d’ingénieurs susceptibles d’être recrutés, en France et ailleurs.

Lui-même formé à l’école tunisienne, Saïd Elinkachari a créé une filiale à Tunis, en 2011, qui a développé un logiciel reconnu dans le monde. L’Afrique subsaharienne n’est pas en reste. Le Cameroun, le Togo, le Bénin… « Chapeau pour le Togo et le Bénin ! » Deux petits pays qui forment plus d’informaticiens que le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. « Certains pays africains ont investi dans l’informatique, et ça se voit. » Une situation d’autant plus bénéfique à l’économie française que la formation professionnelle coûte cher, et que les candidats africains, diplômés et nantis de plusieurs années d’expérience, sont immédiatement opérationnels. « N’importe quel jeune bac+ 5 ayant une expérience d’au moins trois ans a au moins 20 ou 30 offres ! » La « loi Chevènement » de 1997, sur l’immigration, encourage ce mouvement, attribuant automatiquement un titre de séjour à tout ingénieur informaticien pouvant justifier d’un contrat de travail à durée indéterminée. Les entreprises se chargent elles-mêmes des formalités administratives, pour ne pas rater une embauche prometteuse. « Il y a un appel d’air pour nos ingénieurs informaticiens en Afrique. Si vous voulez venir travailler en Europe, c’est très facile. En toute légalité. Vous êtes les bienvenus. Le tapis rouge. » n African Business | Février - Mars 2017


AFRIQUE DE L’OUEST

Rania Belkahia Présidente d’Afrimarket

Devenir « l’Amazon africain » Rania Belkahia dirige Afrimarket, une plateforme d’e-commerce présente dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest francophone. Une start-up en plein essor, dédiée à la diaspora et la classe moyenne africaines, aux fortes ambitions. Par Djamila Colleu

I

l n’y a pas d’âge pour entreprendre », affirme Rania Belkahia. Une maxime confortée par le parcours de cette jeune chef d’entreprise de 27 ans à la tête d’Afrimarket, la nouvelle venue du e-commerce en Afrique. Récompensée en décembre 2016 par le prix du jeune entrepreneur de l’année décerné par le Medef, en partenariat avec l’Institut Choiseul, la jeune femme s’exprime avec assurance et passion sur sa « belle aventure ». Née à Casablanca, elle arrive à Paris à 17 ans après son baccalauréat pour suivre des études d’ingénieur à Telecom ParisTech, puis de compléter sa formation à HEC entrepreneur. Et c’est à l’occasion de son stage de fin d’études – qu’elle effectue en Afrique – qu’elle rencontre son futur associé, Jérémy Stoss. Deux profils d’entrepreneurs complémentaires et une appétence pour l’Afrique les motivent à s’engager sur la voie de la création d’entreprise. C’est ainsi qu’émerge l’idée de créer un projet autour de la diaspora. Rania Belkahia explique : « Les expatriés envoient de l’argent tous les mois. Or, le transfert coûte très cher et aucune solution ne permet de le sécuriser. Nous avons donc décidé de nous positionner sur ce segment du transfert d’argent en proposant avec Afrimarket un envoi sécurisé. »

L’intérêt de grands investisseurs Afrimarket est une plateforme de e-commerce dédiée à l’Afrique francophone qui repose sur un modèle spécifique destiné à deux types de clientèle : des clients africains issus de la classe moyenne africaine, demandeurs de ce type de service, et des clients de la diaspora qui trouvent une solution alternative au transfert African Business | Février - Mars 2017

d’argent traditionnel. Démarré en 2013, financé par des capitaux propres, Afrimarket ouvre progressivement son capital à de nouveaux investisseurs. Pour Rania Belkahia, « en 2013, l’appétit pour l’Afrique n’était pas au rendez-vous et nous avons vu beaucoup de portes se fermer. Mais nous sommes parvenus à convaincre ceux qui aiment le plus le risque comme Xavier Niel (Free) ou Jacques-Antoine Granjon (vente-privee. com) qui ont participé à notre première augmentation de capital de 500 000 euros en 2013. Orange nous a rejoints en 2015 pour la deuxième ouverture avec 2,8 millions euros. Et nous venons de finaliser une rentrée de capital de 10 millions d’euros avec Proparco et le Global Innovation Fund anglais pour permettre de réaliser notre challenge : devenir l’Amazon africain. »

Basée en France, l’entreprise d’e-commerce développe sa stratégie par corridor : de la France vers la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Cameroun, le Togo. En clair, là d’où provient la diaspora ! Courant 2017, le Mali sera le sixième pays de la plateforme. Le Burkina Faso suivra. Pour déployer son service dans un pays, la jeune pousse commence par cibler les besoins de la diaspora pour identifier un réseau de magasins partenaires locaux et leur apporter une clientèle étrangère dotée d’un panier moyen. C’est le principe du Cash to Goods ; un moyen pour les familles résidant en France de régler directement des produits de consommation courante pour les proches restés au pays. Dans une seconde phase, l’entreprise développe le e-commerce local. Le modèle économique repose d’une part sur une commission de 5 % pour les clients de la diaspora, un taux bien inférieur à celui des commissions pour un transfert d’argent qui avoisinent les 12 %, et d’autre part sur une commission prise auprès des partenaires en Afrique qui interviennent en tant qu’apporteur d’affaires.

Une plateforme africaine pour les Africains

Afrimarket est un laboratoire pour de grandes entreprises françaises qui veulent tester leurs produits sur le marché africain, voir comme réagit le consommateur et savoir quel prix lui proposer.

L’innovation d’Afrimarket réside principalement dans sa capacité à livrer au dernier kilomètre, une rupture dans les usages locaux qui lui permet de distribuer dans un délai de cinq jours. Si 75 % des commandes sont livrées dans les capitales, 25 % concernent les zones rurales, parfois dans des villages dépourvus de routes, accessibles uniquement par piste. Ce qui oblige à trouver des solutions pour livrer partout. Des produits alimentaires à l’électroménager en passant par le matériel de construction, tout est local, rien n’est importé « car nous avons la chance d’avoir des marchands partenaires sur tous les territoires avec des entrepôts décentralisés », une solution qualifiée de « pérenne » par Rania Belkahia. En effet, avec environ 300 partenaires, Afrimarket s’inscrit dans une démarche de partage de la valeur ajoutée sur toute la chaîne de valeur ; l’idée étant d’offrir aux commerçants locaux l’opportunité de capter une clientèle, celle de la diaspora, qu’ils ne pouvaient pas toucher au départ, et de livrer partout dans le pays grâce à la mutualisation des coûts. À l’aune de son expérience, Rania Belkahia maîtrise les clés de la réussite d’une plate39


DÉCIDEURS PORTRAIT

MAROC

Thami Ghorfi Président de l’ESCA École de management forme de e-commerce en Afrique de l’Ouest. « Contrairement aux idées reçues, la clientèle africaine ne recherche pas le produit le moins cher, mais la qualité. C’est ce qui nous différencie par rapport à la stratégie d’autres plateformes. Nous ne disposons que d’environ 10 000 références, mais ce sont des produits sélectionnés sur le volet pour être sûr qu’ils satisferont la clientèle. Le deuxième critère est la largeur de gamme. En Afrique pour avoir une solution pérenne, il faut proposer le maximum de produits comme des produits alimentaires, de l’électroménager, des produits High-Tech, des animaux vivants pour les fêtes religieuses et en même temps, le téléphone dernier cri ! » Enfin, poursuit la jeune chef d’entreprise, « le troisième critère est d’être inventif et de trouver des solutions innovantes pour satisfaire le client de la prise de commande à la livraison au dernier kilomètre. La logistique est incontournable ».

Des signaux au vert Afrimarket séduit aujourd’hui plus de 50 000 consommateurs. En se positionnant sur un segment encore vierge, la stratégie de la start-up – qui reste discrète quant à son chiffre d’affaires – est de continuer à capitaliser sur son cœur de métier, la diaspora, tout en développant ses services localement. Dans un contexte où l’Afrique a le vent en poupe, le partenariat engagé avec des entreprises du secteur de la distribution comme la société ivoirienne de promotion de supermarché, Prosuma en Côte d’Ivoire ou Auchan et sa filiale Atac au Sénégal, a vocation à se perpétuer. Rania Belkahia souligne : « Aujourd’hui l’Afrique intéresse énormément. Les entreprises françaises veulent tester leurs produits sur le marché africain, voir comment réagit le consommateur africain, définir quel produit lui proposer et à quel prix. Nous sommes un laboratoire pour ces grandes entreprises car nous savons ce qu’il faut proposer aux consommateurs. La place pour l’e-commerce est gigantesque. Les études prospectives sont très encourageantes. Tous les signaux sont au vert ! Notre objectif est de poursuivre sur notre lancée, d’avoir une logistique de pointe en Afrique et de proposer à nos clients un meilleur service de la prise de commande à la livraison jusqu’au dernier kilomètre, avec davantage de produits, et de déceler des marques pépites qui peuvent attirer la clientèle sur le continent africain. » n 40

L’Afrique au cœur du management Passionné de géopolitique, Thami Ghorfi préside l’ESCA École de management depuis sa création en 1992. Il veille à l’internationalisation de l’école de commerce marocaine qui se définit comme une Business School africaine. Par Jean-Michel Meyer

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frique, Europe, Amérique, Asie et, depuis peu, l’Océanie, avec un pied en Australie. En 2017, l’année de ses 25 ans d’existence, l’ESCA École de management, la Business School marocaine installée à Casablanca, affiche une présence sur les cinq continents à travers 80 accords de partenariat signés avec des écoles de commerce implantées sur l’ensemble de la planète. Une performance rarissime pour une école africaine. Fondée à Casablanca en 1992, l’ESCA École de management est devenue une machine à former des managers et des entrepreneurs. L’enseignement dispensé à

plus de 1 000 étudiants inscrits cette année repose sur 47 enseignants permanents et 200 intervenants extérieurs. Depuis sa création, 3 600 étudiants diplômés sont passés sur les bancs de la Business School et certains d’entre eux siègent désormais à son conseil stratégique, aux côtés d’une trentaine de managers et de grands entrepreneurs installés au Maroc. Autre particularité : 10 % à 12 % des élèves formés viennent de l’étranger. Ils représentent 25 nationalités ; Mexicains, Canadiens, Allemands, Japonais, Français, Singapouriens, mais aussi des Camerounais, se mêlent aux Marocains sur le campus de Casablanca. L’ouverture de l’école sur le monde en général, et l’Afrique en particulier, résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs. Géographiques d’abord. « Casablanca est une porte d’entrée sur le monde arabo-musulman et c’est un hub d’entrée pour saisir les opportunités en Afrique. Ce positionnement nous permet de partager beaucoup de choses à l’international », justifie Thami Ghorfi, 54 ans, aux manettes de l’école depuis son origine. Pour ce passionné de géopolitique, formé à l’ISG Paris et à l’Essec (France), le choix de l’ouverture, notamment vers l’Afrique, avec des relations avec une douzaine d’autres écoles du continent, est aussi le fruit d’une évolution politique : « L’Europe est en panne. L’avenir des pays d’Afrique du Nord est forcément au Sud. » Mais cette ouverture à l’international de l’école et ce bain multiculturel dans lequel s’épanouissent les étudiants sont avant tout le fruit d’une stratégie. « Pour se construire et proposer un projet acadéAfrican Business | Février - Mars 2017


mique différent, nous avons opté pour une internationalisation à outrance de l’école », explique le président. Une décision adoptée au tournant des années 2000. Alors que la demande monte en flèche, l’école décide, de manière surprenante à l’époque, de ne pas ouvrir d’autres campus dans le pays. « La raison est toute simple, explique Thami Ghorfi. Si l’on veut dispenser un enseignement supérieur de qualité, on finit toujours par avoir des solutions pour trouver des locaux, des ordinateurs, etc. En revanche, nous sommes en tension pour réunir un corps professoral de qualité. Et comme l’on ne peut pas cloner les bons profs, il nous était impossible de dupliquer le modèle de Casablanca et garantir le même enseignement. » Ce choix de l’internationalisation a aussi sa justification pédagogique. « Il n’y a pas de développement possible sans internationalisation des entreprises, souligne le président de l’école. Pour cela, il faut former des managers et des entrepreneurs qui comprennent les grands espaces internationaux, les grandes interactions géo-économiques et géopolitiques, au-delà des seuls flux maritimes ou aériens ! Il est indispensable de décrypter les enjeux internationaux pour prendre les bonnes décisions. »

En novembre 2016, l’Inseam a ainsi publié un premier ouvrage collectif de 500 pages, Innovation entrepreneuriale et développement durable en Afrique, défis et opportunités. De son côté, l’Inseam étudie l’élaboration d’une base de données recensant des études de cas spécifiques à l’Afrique : « Quand vous voulez former des étudiants aujourd’hui, vous trouvez des études de cas européens ou américains. Quand vous voulez former des étudiants africains, il est préférable de les former à leur propre réalité. Faire du business en Afrique, c’est forcément prendre des décisions dans des environnements très hostiles. Nous devons amener les étudiants à modéliser tout cela dans leurs futures prises de décisions en entreprises. » En parallèle, l’ESCA est la seule école francophone à participer au réseau anglophone African Academic Association on Entrepreneurship (AAAE), comprenant

Inventer des pratiques managériales À sa mission d’enseigner et d’éduquer, l’ESCA a donc naturellement ajouté celle de produire de la recherche. « Cette contribution intellectuelle est essentielle dans un continent africain où tout est à inventer sur les pratiques managériales et les expériences à partager », insiste Thami Ghorfi. Avec son homologue française Grenoble école de management (GEM), l’ESCA a ainsi contribué à la création, en 2011, de l’Institut euro-africain de management (Inseam). Basé à Casablanca, il réunit une école de design française, Strate, et une douzaine d’écoles de commerce de dix pays, situées en France (GEM, EM Normandie) et en Afrique (Tunisie, Togo, Madagascar, Cameroun, Bénin, Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso). L’objectif est de créer des connaissances pour cerner les opportunités pour les entreprises qui se développent en Afrique. African Business | Février - Mars 2017

Il nous faut décrypter la complexité nouvelle du monde, trouver les nouvelles routes à explorer, car il n’y aura pas de marche arrière dans le commerce mondial au cours des prochaines décennies.

cinq autres Business School basées en Égypte, Afrique du Sud (deux), Kenya et au Nigeria. L’AAAE veut favoriser l’émergence d’un entrepreneuriat africain. Avec l’opérateur télécoms MTN, le réseau a organisé un concours de start-up technologiques ouvert à tout le continent. « L’objectif est de créer la dynamique de l’entrepreneuriat et de montrer qu’il est possible en Afrique d’avoir des technologies adaptées aux données anthropologiques du continent et aux comportements des différentes régions », note Thomi Ghorfi. Une expérience qui pourrait être renouvelée dans l’agriculture, la santé ou l’éducation, afin de développer des technologies adaptées à l’Afrique.

De nouvelles routes à explorer Enfin, en association avec l’American University of Cairo, l’ESCA édite, en janvier 2017, un ouvrage de dix études de cas, cinq au Maroc et cinq en Égypte. Le but ? Analyser la manière de faire des affaires dans le monde arabe. Dans le prolongement de cette expérience, l’école marocaine a lancé, avec cinq universités arabes, un travail de recherche sur le fonctionnement des groupes familiaux dans le monde arabe, en analysant les conditions du développement, la création de valeur, la gouvernance et la transmission. L’étude déterminera s’il existe des tendances communes dans ces groupes familiaux, liées à la culture et au monde arabe. Un ouvrage détaillera ce travail. Face à la montée du religieux et à la tentation de nombreux pays de se replier derrière leurs frontières, Thami Ghorfi ne mène-t-il pas l’ESCA et ne forme-t-il pas des étudiants à contre-courant des tendances actuelles ? « L’humain est un bipède créé pour marcher, dédramatise-t-il. Les frontières ne l’arrêteront pas. Naturellement, il marchera. C’est une limite à ce que les politiques peuvent imposer. Au sens philosophique, la destinée de l’être humain est d’aller au-delà des frontières. Au sens géopolitique, nous sommes entrés dans une complexité nouvelle. Il nous faut la décrypter pour trouver les nouvelles routes à explorer parce qu’il n’y aura pas de marche arrière dans le commerce mondial au cours des prochaines décennies. » n 41


MADE IN

AFRICA

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’Afrique est une terre en friche… Le Made in Africa – cela ne fait pas l’ombre d’un doute – a de l’avenir. À vrai dire, tout est à faire tant les besoins des Africains sont immenses : se nourrir, s’habiller, se loger, consommer, se déplacer, voyager… Avec plus d’un milliard de femmes et d’hommes – 2,5 milliards en 2050 –, l’Afrique est regardée comme un eldorado pour les entreprises locales et étrangères. Sa classe moyenne, qui croît de jour en jour, est scrutée, observée, analysée afin de définir sa typologie pour mieux anticiper ses tendances, ses goûts et ses préférences. À l’évidence, le Made in Africa n’est qu’à ses débuts, mais d’ores et déjà les nouveaux visages de l’Afrique prennent forme. Ils sont une réalité palpable dans tous les domaines. Tous les acteurs économiques locaux ou étrangers, ont compris les enjeux financiers dans cette bataille. C’est la classe moyenne qui imposera, par ses besoins et par choix de consommation, le Made in Africa. Créer, produire et transformer localement est la nouvelle étape dans l’industrialisation. Nous vous invitons à voyager dans cet univers peuplé de multiples acteurs aux profils différents. Un avant-goût pour mesurer la force des changements en cours. Bonne lecture. n Par Hichem Ben Yaïche 42

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’Afrique apparaît comme une source de facteurs de production primaires plutôt qu’une plateforme de production. Cette situation évolue, pourtant, depuis quelques années. Selon les données de la BAD, la part dans la production africaine a augmenté pour les produits manufacturés (de 10,3 % en 2006 à 19,2 % en 2013) et, dans une moindre mesure, pour les services (de 44,6 % en 2006 à 49,9 % en 2013), alors que la part de l’agriculture se tasse (16,5 % puis 15,6 %) et que celle de l’industrie régresse (de 38,9 % à 34,4 %). Le rapport 2015 sur la Compétitivité de l’Afrique précise que la réduction de la part de l’agriculture s’est effectuée au bénéfice des services et non pas de l’industrie. Un schéma différent de la révolution industrielle vécue par African Business | Février - Mars 2017


CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

L’Afrique au cœur de la mondialisation Par Estelle Brack

les pays occidentaux, puis par l’Asie. « Si l’agriculture continue d’employer plus de la moitié de population du continent, sa part en valeur ajoutée recule depuis quatre décennies : elle était à peine supérieure à 20 % en 2010, contre 34 % en 1965. Ce déclin a été en grande partie compensé par une expansion du secteur des services, dont la part dans le PIB dépasse les 50 % à l’instar des pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Ce basculement s’est essentiellement produit dans les services marchands, en particulier dans le commerce de détail, la distribution et d’autres services commerciaux, qui emploient 25 % de la population en âge de travailler. » Le rôle de plus en plus important que jouent les services dans les économies d’Afrique « remet en cause la conception classique de la trajectoire AfricanBusiness|Février - Mars 2017

de transformation structurelle », souligne l’institution financière panafricaine. Le continent aurait ainsi connu, entre 1995 et 2010, une phase de « désindustrialisation » : la part de l’industrie dans l’emploi reste stable, mais sa contribution à la valeur ajoutée diminue. Sur la période, les travailleurs agricoles ont rejoint les secteurs comme la distribution, par exemple ; l’emploi dans les services a augmenté de 50 %, mais pour une faible productivité. Le secteur minier ne procurant qu’une part négligeable des emplois. Depuis 2000, le poids de l’Afrique dans la production manufacturière mondiale stagne à 1 %, alors que celui des pays en développement asiatiques est passé de 13 % à 25 %, Chine en tête. L’appareil productif africain repose, en outre, sur

un petit nombre de pays, pour l’essentiel l’Égypte, la Tunisie, le Maroc, Maurice ou l’Afrique du Sud. Malgré sa proximité avec l’Europe, l’Afrique n’est pas parvenue à s’appuyer sur l’industrie, notamment sur des activités à forte intensité de main-d’œuvre, pour asseoir son développement économique. Pour la Cnuced, les raisons de cette situation sont multiples, du manque de compétitivité-prix à la taille réduite de beaucoup de marchés intérieurs, au poids du secteur informel et des petites entreprises, à la faiblesse des soutiens publics, à la bureaucratie, à la corruption ou à l’instabilité politique. Sans oublier la forte dépendance de nombreuses économies africaines aux matières premières (pétrole, mines, produits agricoles…), qui handicapent le développement 43


MADE IN AFRICA La protection de la filière bois en question En vigueur depuis janvier 2010, l’interdiction d’exportation du bois en grumes a vocation à industrialiser la filière bois au Gabon. Cette mesure imposait aux opérateurs de transformer 60 % de la production de grumes à partir de 2010, 75 % en 2011 et 80 % en 2012. Deux ans après, constate Hamidou Okaba, alors directeur général de l’Économie et de la législation fiscale, la part du secteur bois dans le PIB était passée de 4,5 % à 5,2 % : « Nous avons garanti un débouché local à tous ceux qui coupent le bois, puisque la demande locale est forte, les unités de transformation qui ont été créées absorbent très bien le bois coupé. » Cette initiative participe de la volonté de réduire la dépendance du pays aux cours internationaux du bois, mais aussi, assurément, de produire au Gabon une plus grande valeur ajoutée sur une matière première très largement exploitée par des entreprises étrangères (asiatiques) avant d’être exportée. Ses promoteurs n’ont cependant pas pris toute la mesure de l’impact de ce changement sur les autres filières aval (transport des grumes, etc.) et sur la capacité des entreprises gabonaises à transformer ces grumes. En 1997, le Cameroun s’était aussi lancé sur cette voie en interdisant l’exportation en grume de la plupart des essences traditionnelles et en rendant obligatoire la création d’une industrie du bois pour chaque unité forestière d’aménagement exploitée. L’évolution de la structure du secteur

d’autres activités industrielles en dégradant les termes de l’échange de ces secteurs ; un phénomène formalisé dans la pensée économique sous le terme de « syndrome hollandais ». Pour l’heure, 50 % des exportations africaines de biens manufacturés seraient directement liées aux ressources naturelles alors que dans les pays en développement d’Asie ou d’Amérique latine, cette part a été divisée par deux en dix ans et n’est plus que de 13 %.

Lente intégration dans les chaînes de valeur Les agriculteurs africains sont, pour 80 % d’entre eux, de petits producteurs, qui font pousser des cultures vivrières de base à faible rendement sur de petites parcelles en utilisant très peu de machines, d’engrais ou de pesticides. Pour la BAD, 44

industriel a montré les années suivantes un impact fort de ces mesures sur le nombre d’usines et la capacité de transformation installée au Cameroun en 2000. Mais ces 85 usines se sont révélées petites et très sensibles aux variations du cours du bois. Seize ans plus tard, Sylvestre Lebell Nyeck Nyeck, président de l’Interprofession forêts-bois du Cameroun, constate l’échec de cette politique, notamment du fait de l’absence d’un marché intérieur pour un bois transformé localement, les produits en bois au Cameroun étant principalement importés, encore aujourd’hui. « Le secteur est sinistré parce qu’il dépend entièrement des exportations. En 1994, on a pris des textes qui stipulaient qu’à terme, on ne devait plus exporter de bois en grumes. Constat aujourd’hui : sur les 2 600 000 m3 de bois qui sont produits chaque année, près de la moitié sont exportés en grumes, de façon légale toutefois. Pour ne pas exporter de bois en grumes, il faut avoir un tissu industriel fort, fait de nationaux. Combien de Camerounais ont une entreprise de transformation de bois véritable ? Il faut que l’État accompagne l’industrie forestière nationale. Avonsnous en outre les moyens humains pour assurer une bonne transformation ? Je dis non ! Il faut que les Camerounais s’intéressent véritablement au secteur de la transformation, qui apporte une plus-value, et il faut que l’État les accompagne, y compris à travers des subventions ».

« ces exploitations sont tributaires des eaux pluviales, et la production est soumise aux aléas climatiques. La valeur ajoutée et la transformation des matières premières agricoles sont faibles et, en Afrique subsaharienne, les pertes après récolte avoisinent 30 % de la production totale, ce qui signifie que la région perd plus de 4 milliards $ chaque année ».

Malgré sa proximité avec l’Europe, l’Afrique n’est pas parvenue à s’appuyer sur l’industrie, notamment sur des activités à forte intensité de main-d’œuvre, pour asseoir son développement économique

Dans un contexte de segmentation internationale de la production, l’Afrique s’intègre lentement dans la chaîne de valeur mondiale (CVM), transformant des produits importés, vendus ensuite sur le continent ou exportés à leur tour. L’internationalisation de la production, sa segmentation, donnent à l’Afrique l’opportunité de s’insérer dans un segment spécifique de la chaîne de production, au lieu de mettre en place une chaîne de production dans son intégralité. Pourtant, le continent ne joue pas encore un rôle significatif de ce point de vue, comparé aux autres pôles régionaux que sont l’Asie de l’Est, l’Europe et l’Amérique du Nord : environ 85 % des échanges en valeur ajoutée au sein des chaînes de valeur mondiales ont lieu à l’intérieur et autour de ces trois plateAfrican Business | Février - Mars 2017


CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

formes. Si les autres régions restent marginales, leur part s’accroît, passant de 10 % seulement en 1995 à 15 % en 2011 ; la part de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales a, elle aussi, progressé, passant de 1,4 % à 2,2 % sur la même période. Avec 60 milliards $, l’investissement étranger est, en outre, cinq fois plus élevé qu’en 2000, et les flux d’échanges ont augmenté de 10 % par an sur la même période. Malgré la faible part de l’Afrique dans les échanges, les chaînes de valeur africaines comptent parmi les plus intégrées au monde, après l’Europe et l’Asie du Sud-Est : plus de la moitié des exportations de l’Afrique s’appuient sur une intégration aval ou amont. Sur le continent, l’Afrique australe est la région la plus intégrée dans les chaînes de valeur mondiales (40 % de la participation de l’Afrique), suivie de l’Afrique du Nord et de l’Afrique de l’Ouest. L’Asie et l’Europe sont les principales sources de valeur ajoutée étrangère dans les exportations africaines : l’Europe totalise 40 % des produits intermédiaires intégrés dans les exportations africaines et l’Asie 30 %. Pour l’Afrique du Nord, de l’Ouest et l’Afrique australe, l’Europe est la principale source de produits intermédiaires, tandis que l’Asie arrive en tête en Afrique de l’Est et dans les États insulaires de l’océan Indien, ainsi qu’en Afrique centrale. L’Europe est, en outre, la première destination de ces exportations. Dans l’ensemble, l’intégration intra-africaine progresse, suggérant l’émergence d’un Made in Africa. L’utilisation par l’Afrique du Sud des produits intermédiaires originaires d’autres économies de la région a été multipliée par neuf entre 1995 et 2011 (de 78 millions

à 686 millions $). À leur tour, les produits intermédiaires sud-africains incorporés dans les exportations d’autres économies de la région ont été multipliés par cinq sur la même période (de 675 millions à 3,487 milliards $). Le Botswana, la Namibie, le Swaziland, la Zambie, le Zimbabwe, acquièrent chacun plus de 10 % de leurs produits intermédiaires auprès de l’Afrique du Sud. Le secteur manufacturier affiche le niveau le plus élevé de participation aux chaînes de valeur mondiales et régionales, et l’agriculture le niveau le plus faible. La construction de véhicules occupe la première place pour la valeur ajoutée étrangère incorporée dans les exportations, ce qui reflète la structure des activités automobiles menées en Afrique, qui s’inscrivent dans le cadre de pôles d’assemblage pour les réseaux de production des grands groupes automobiles. C’est le cas principalement en Égypte, au Maroc et en Afrique du Sud.

La finance en pointe Bien que leur part recule, les mines et carrières constituent le secteur affichant la plus forte valeur ajoutée étrangère dans les exportations africaines en valeur absolue, et sont suivies par les produits pétroliers, chimiques, et minéraux non métalliques. Les services d’intermédiation financière et aux entreprises sont ceux qui comportent la plus grande part de valeur ajoutée intra-africaine. Au sein des services, les services financiers et les services aux entreprises affichent les taux de participation les plus élevés aux CVM et représentent la proportion la plus élevée des chaînes de valeur africaines. Les services à forte valeur ajoutée africains semblent ainsi

Activité aval

Activité amont

Facteurs de production primaires

Biens intermédiaires

bien intégrés aux réseaux mondiaux. Les chaînes de valeur africaines revêtent une importance toute particulière dans la finance, et dans ce secteur, la part de la valeur ajoutée produite dans d’autres pays africains incorporée dans les exportations d’un pays y est bien supérieure à celle mesurée dans tous les autres secteurs, ce qui témoigne de la vigueur des groupes bancaires régionaux. Les différentes communautés économiques régionales semblent contribuer à la réduction des obstacles aux échanges et à la promotion des flux commerciaux à l’intérieur de ces régions. Mais le commerce entre deux régions est pénalisé par des droits de douane élevés ou l’incompatibilité des règles d’origine entre les différents blocs commerciaux. Les voies de progression sont importantes, en particulier par une meilleure coordination entre les acteurs et, bien sûr, le niveau des infrastructures, en particulier les routes. La formation est également centrale. Pour Bineswaree Bolaky, chargée d’affaires économiques au sein de la division Afrique de la Cnuced, « sans innovation technologique et scientifique, l’Afrique aura du mal à rivaliser avec les exportations du reste du monde dans un environnement mondial de plus en plus concurrentiel. Les pays africains devraient donc soutenir davantage les sciences et l’innovation en encourageant par exemple la production intérieure de connaissances technologiques. Les pays africains devraient également investir dans l’éducation et la formation pour garantir aux entreprises un accès fiable à la main-d’œuvre qualifiée nécessaire à la production de biens de qualité capables de résister à la concurrence sur les marchés mondiaux ». n

Produit/service principal

Vente/ Marketing

Conditionnement/ Expédition

Service après-vente

Utilisation finale

Recherche et développement/conception

African Business | Février - Mars 2017

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MADE IN AFRICA

ÉMERGENCE DES PRODUITS MADE IN AFRICA Qu’ilssoientconçuspardessociétésafricaines oupardesgroupesinternationaux,des produits100%MadeinAfricaémergenten Afrique.Quelquesexemplespourraientfaire école.Par Estelle Brack

C

omme en Chine, en Inde, au Vietnam, de nombreux produits sont manufacturés sur le continent africain pour le compte de grands groupes internationaux (textile, automobile, etc.), en particulier au Maghreb, pour être finalement commercialisés principalement dans les pays occidentaux. Depuis l’existence d’un pouvoir d’achat substantiel entre les mains de la classe moyenne asiatique, sud-américaine ou africaine, ces produits de marque sont aussi davantage commercialisés sur leur lieu de production. L’automobile a développé des gammes spécifiques pour les pays émergents depuis de nombreuses années, mais seul le Maghreb était considéré comme un marché du neuf en Afrique. Aujourd’hui, la concurrence entre les constructeurs européens et asiatiques fait rage sur le continent.Renault est ainsi le troisième constructeur en Afrique, pesant 12 % de parts de marché ; le groupe ambitionne d’atteindre 20 % dans les dix ans, précise Bernard Cambier, directeur des opérations pour la région AfriqueMoyen-Orient-Inde. Renault est très présent dans les pays du Maghreb, représentant 38,2 % de part de marché au Maroc, 31,5 % en Algérie. 46

Face à l’appel d’air de la demande intérieure pour des produits jusqu’alors importés, les autorités veulent en profiter pour réduire leur déficit commercial et soutenir leur industrialisation. Ainsi, « chaque pays veut son usine et mène une politique de réduction des importations avec des taxes qui peuvent aller jusqu’à 200 % », indique Bernard Cambier. Renault compte trois sites de production au Maghreb, deux au Maroc, un en Algérie. Renault est le seul constructeur au Maroc, tandis que Mercedes et Nissan ont des usines en Afrique du Sud. Environ 80 % de la production de la zone franche de Tanger sont exportés.

Essor des produits alimentaires Afin d’élargir la gamme de ce qui est produit localement, le Maroc cherche à promouvoir l’intégration amont locale des productions industrielles, et se fixe un objectif de 35 % notamment pour la construction aéronautique. Autre approche impliquant la production locale, les grands groupes agroalimentaires ont construit des usines en Afrique. Il en va ainsi de la production des yaourts et fromages, de plus en plus appréciés sur le continent par la

L’usine de fabrication des chocolats Made in Côte d’Ivoire, de marque Cémoi.

AfricanBusiness|Février - Mars 2017


CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

Une ligne de production de Renault, à Melloussa, près de Tanger (Maroc).

Pliage de pagnes dans l’usine Uniwax d’Abidjan (Côte d’Ivoire).

AfricanBusiness|Février - Mars 2017

classe moyenne en expansion. Le français Bel, producteur de la célèbre Vache qui rit, présent de longue date au travers de ses deux filiales industrielles au Maroc et en Algérie, entend s’installer en Côte d’Ivoire et en Éthiopie. Avec quatre usines de production et 70 000 points de vente sur le continent, Danone cherche à développer sa plateforme de production et de distribution à l’échelle du continent. Il s’est associé en 2013, avec le groupe Abraaj pour acquérir Fan Milk International, qui dispose d’un réseau de 31 000 vendeurs indépendants en Afrique de l’Ouest. En 2014, Danone a également acquis 40 % de Brookside, qui exploite un circuit de distribution de 200 000 points de vente en Afrique de l’Est. Brookside gère le plus large réseau de collecte de lait, fédérant près de 140 000 éleveurs dans la région et récoltant en moyenne 500 000 litres de lait par jour ; il est également implanté en Tanzanie ainsi qu’en Ouganda et exporte ses produits dans plusieurs pays africains. L’exemple du textile wax paraît assez emblématique d’une conception et production hors du continent – par le hollandais Vlisco – d’un produit principalement utilisé sur le continent. Il a aujourd’hui fait des petits, en Afrique de l’Ouest principalement : Sodatex devenue Sobetex au Bénin, Uniwax en Côte d’Ivoire, Sotiba et Simpafric au Sénégal, ABC wax au Ghana, Sonitextil devenue Enitex au Niger, etc. Ce produit, hautement identifié à une « culture africaine », est aujourd’hui fortement demandé sur le continent. Rien de comparable aux Made in China, Made in Vietnam ou Made in Taiwan, n’existe encore en Afrique. Le Made in Africa est le fruit d’initiatives privées de plus en plus nombreuses. Elles témoignent d’une volonté de produire en Afrique. Il en est ainsi des projets de voitures 100 % africaines, comme le 4x4 du kényan Mobius Motors (soutenu par l’homme d’affaires américain Ronald Lauder), le 4x4 Kantanka du Ghana, les voitures Innoson (lancées par l’ancien président du Nigeria, Goodluck Jonathan), ou l’ougandaise Kiira Smack. Un autre exemple est la création par Khanyisa Chauke et ses associées d’une société de production de cercueils faits de bois et de garnissage sud-africain, alors qu’aujourd’hui, tout est importé de Chine. C’est la reconnaissance par l’Afrique de la richesse de ses propres ressources et des larges et nombreuses possibilités de production locale. n 47


MADE IN AFRICA

Une demande croissante d’Afrique

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ans Afrotopia, Felwin Sarr constate dans le discours africain contemporain une volonté de se placer comme « cohéritier du patrimoine intellectuel et culturel commun de l’humanité » et ainsi associer, au sein de la création artistique, une dose africaine et les standards internationaux. « L’Afrique ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi. […] Sa seule urgence est d’être à la hauteur de ses potentialités ; les actualiser pleinement dans tous les domaines, pour elle-même d’abord, et pour le monde ensuite. » Ainsi, portée par un courant intellectuel endogène grandissant, alimenté par l’ouverture à la mondialisation des populations du continent grâce aux nouvelles technologies, la demande augmente pour des produits renouant avec les traditions locales tout en étant inscrits dans la modernité globale. L’Institut de sondages IFOP a montré que sur le continent aussi, les 15-24 ans tendent à s’émanciper des habitudes de consommation de leurs aînés. Ils sont attirés, bien entendu, par les grandes marques internationales : 30 % préfèrent les enseignes américaines, 18 % les enseignes occidentales, 15 % les enseignes françaises. Pourtant, 21 % apprécient aussi les marques locales. Nicolas Bricas, directeur de la chaire Unesco Alimentations du monde, qualifie la jeunesse de « génération vagabondage ». Elle « fait son propre apprentissage, parfois en rupture avec le modèle des parents ». Par exemple, ces jeunes « vagabondent » dans la rue à la recherche de petits restaurants proposant une nouvelle cuisine locale. Ils ont donc une multiplicité de référentiels. « On est loin du cliché de l’occidentalisation des habitudes alimentaires. Cela illustre une double tendance

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Progressivement, desproduitsMade inAfricasecréentet secommercialisent, répondantauxbesoins d’uneclassemoyenne jeuneetavidedebiens deconsommationoude biensdurables. Par Estelle Brack

sous l’influence de l’internet. Les jeunes Africains se réclament citoyens du monde, tout en affirmant leur africanité. »

Une classe moyenne jeune et urbaine La jeunesse africaine représente plus de 60 % de la population du continent. Les 15-24 ans sont 220 millions en Afrique, et seraient 350 millions en 2030, selon les prévisions de l’Unesco. Selon la Banque mondiale, 39 % de la population africaine est aujourd’hui urbaine, et ce taux devrait être de l’ordre de 50 % en 2035 pour atteindre 60 % en 2050. L’urbanisation accélérée est évidemment une aubaine pour la commercialisation des produits et services, et pour les entreprises

en mesure de concevoir, produire et rendre accessible l’offre en réponse à cette demande croissante. Les initiatives publiques prônent une plus grande part de transformation locale et ainsi la limitation des importations, qui ont grevé les déficits ces dernières décennies. Dans son étude publiée en mai 2016, Les Classes moyennes en Afrique, quelle réalité, quels enjeux ?, commanditée par CFAO et réalisée auprès de 4 000 ménages répartis dans cinq pays (Côte d’Ivoire, Maroc, Cameroun, Nigeria et Kenya), IPSOS a défini la classe moyenne comme étant « les 16 % d’individus qui jouissent de 4 à 20 dollars par jour pour vivre ». Cette classe moyenne pourrait compter 224 millions de membres en 2040, contre près de 80 millions aujourd’hui. Le nouveau consommateur africain serait majoritairement un salarié du secteur privé sorti d’une logique de subsistance et qui privilégie la consommation locale. L’étude note qu’il dépense un quart de son revenu pour l’alimentation et gère rigoureusement son budget. Les Africains cumulent souvent emplois formel et informel et investissent dans l’avenir, notamment dans l’éducation de leurs enfants. Les hypermarchés et supermarchés sont considérés comme les garants de la qualité des marques internationales et sont fréquentés au minimum une fois par mois par 86 % des répondants. D’autre part, si le paiement en espèces reste le mode de règlement le plus courant, aucun consensus ne se dégage quant aux

Parallèlement se développe une production africaine, mixage entre traditions africaines et globalisation, nourrissant aussi une demande africaine et occidentale en quête de traditions et d’ouverture sur le monde.

AfricanBusiness|Février - Mars 2017


CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

ENTRETIEN

autres moyens de paiement. Ainsi, 55 % des Marocains et 41 % des Kényans possèdent et utilisent une carte bancaire, mais ils ne représentent pas plus d’un tiers de la population interrogée au Nigeria, 26 % au Cameroun et 17 % en Côte d’Ivoire. Les différences sont encore plus marquées concernant le paiement mobile, cité à plus de 88 % par les Kényans, mais à seulement 42 % par les Ivoiriens et à moins de 20 % par les Camerounais ou les Nigérians, tandis que la pratique reste anecdotique au Maroc. Toujours selon l’étude, le point commun à cette classe moyenne africaine est la récurrence et la stabilité de son revenu, quoique souvent informel, qui lui permet de s’assurer une certaine sécurité. Cette particularité est confirmée par un taux d’épargne assez élevé (72 % en moyenne), celle de Côte d’Ivoire épargnant, pour 81 % des interrogés, 10 % de leur revenu. S’agissant des modes de consommation, la classe moyenne consacre principalement son revenu à l’alimentation (25 %), à l’éducation de ses enfants (18 %) et au logement (13 %). Relativement bien équipée avec des taux généralement supérieurs à la moyenne (86 % des Ivoiriens possèdent un smartphone quand 66 % détiennent un ordinateur portable et 59 % une antenne parabolique), la classe moyenne ivoirienne est regardante sur ce qu’elle achète, faisant indifféremment ses courses aussi bien en super et hypermarchés que sur l’internet ou chez les vendeurs de rue, tout en restant attachée au marché traditionnel (64 % contre 47 % pour la moyenne). Le développement de la classe moyenne, avec ses aspirations de consommation de voiture, de média, de communication, de services, etc., nourrit le potentiel de chiffre d’affaires pour les activités économiques sur le continent. Hier un luxe et un pari, le choix africain des entreprises internationales est aujourd’hui devenu nécessaire. Il l’est aussi – et surtout – pour les entreprises locales, quelle que soit leur taille. Combinant une demande locale croissante et une maind’œuvre abondante et jeune, le continent est ainsi devenu une destination de relocalisation d’activités manufacturières d’entreprises chinoises et d’autres pays émergents. Parallèlement se développe une production africaine, mixage entre traditions africaines et globalisation, nourrissant aussi une demande africaine et occidentale en quête de traditions et d’ouverture sur le monde. n AfricanBusiness|Février - Mars 2017

Georges Nurdin Économiste

L’Afrique offre des stratégies innovantes Progressivement,desproduitsMadeinAfricasecréentetse commercialisent,répondantauxbesoinsd’uneclassemoyenne jeuneetavidedebiensdeconsommationoudebiensdurables. Par Guillaume Weill-Raynal

Quelle a été votre méthodologie pour enquêter et identifier les grands groupes émergents ?

Nous avons d’abord recherché des travaux ou des études antérieures. Curieusement, il en existe peu : les chercheurs ont beaucoup travaillé sur les économies émergentes, mais ils se sont peu intéressés aux entreprises et aux innovations qui font émerger ces économies. Ils en sont restés au niveau macroéconomique. Avec les moyens empiriques dont nous disposions, ma coauteure et moi-même avons mené une recherche, en commençant par établir un échantillon d’entreprises parmi ces multinationales émergentes. Nous avons fait plusieurs découvertes, que nous souhaiterions maintenant approfondir avec davantage de moyens, dans un esprit plus scientifique. Nous avons constaté que ces compagnies émergentes étaient en fait une forme de « Polynésie », c’est-à-dire un ensemble d’îles, dont certaines ont la taille d’un continent. Mais depuis l’Europe, centrés comme nous le sommes sur nos problématiques domestiques, on ne les voit pas. Ce sont des marques dont vous n’avez jamais entendu parler, comme Haier, une entreprise chinoise gigantesque, le deuxième producteur mondial d’appareils électroménager, ou le groupe saoudien Sabic qui a racheté l’ancienne division de GE Plastics, qui était numéro un mondial des plastiques.

Ce sont des entreprises qui font deux, trois, voire quatre fois, dix fois la capitalisation d’Air France ! Il en va de même de Cevital, une entreprise privée algérienne dont on peut évaluer le chiffre d’affaires et la capitalisation à plusieurs milliards d’euros, ou de Dangote en Afrique subsaharienne. Ce sont des entreprises qui ont des taux de développement de 10 % ou 15 % par an, mais dont l’Europe semble ignorer l’existence. Après avoir identifié ces entreprises, nous avons regardé leurs fondamentaux économiques (profitabilité, croissance et domaine d’activité), nous avons interrogé leurs dirigeants, et nous en avons tiré une synthèse aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif, ce qui nous a permis de mieux comprendre les stratégies génériques de ces entreprises dites émergentes dont une partie se trouve en Afrique. En quoi cette nouvelle cartographie des groupes émergents, notamment en Afrique, va-t-elle modifier la donne ?

De manière fondamentale. Dans certains pays, le fait d’avoir des matières premières, ou de la ressource bon marché peut expliquer logiquement le développement d’entreprises émergentes. Mais d’autres stratégies d’innovation traduisent une capacité à fabriquer des produits adaptés aux pays 49


MADE IN AFRICA Les multinationales émergentes Si les pays dits émergents ont été l’objet depuis des années de très nombreuses analyses macroéconomiques, il n’existait jusqu’à présent aucune étude consacrée aux compagnies multinationales qui constituent pourtant le levier majeur du développement de ces pays. Georges Nurdin et Soraya Djermoun sont donc partis « tels des explorateurs » à la découverte de cette terra incognita, ne s’appuyant au départ de manière très empirique, faute de sources universitaires existantes, que sur des travaux de consultants et de cabinets de conseil ainsi que sur leur propre expérience professionnelle. Au final, ils font la découverte d’une forme d’« archipel » – un ensemble d’îles variées mais de la taille d’un continent, fonctionnant selon des règles spécifiques et innovantes. Les deux auteurs ont ainsi identifié et analysé six « stratégies génériques », réparties en deux groupes principaux. Un premier groupe, auquel appartiennent deux de ces stratégies, se caractérise par ce qu’ils appellent la « force brute » : une verticalisation depuis les pays disposant de matières premières vers des industries de transformation ou au contraire, l’acquisition à l’étranger de ressources pour alimenter une industrie

émergents. En Inde et en Afrique où il y a beaucoup de coupures de courant et où il n’y a pas d’infrastructures de lignes fixes, le développement de la téléphonie mobile est très important. L’Afrique constitue le premier marché au monde de banque et de transactions bancaires sur téléphone mobile pour suppléer à l’insuffisance des infrastructures bancaires traditionnelles. C’est ce qui explique que les Africains ont tout de suite pris le train de la téléphonie mobile. Ce sont des stratégies concrètes d’innovation qui consistent souvent à « faire plus avec moins », contrairement à l’Occident qui fait souvent « plus avec plus ». Ces stratégies innovantes vont un jour déferler sur l’Europe et sur les États-Unis à partir de l’Afrique, de l’Inde, de la Chine et du Sud-Est asiatique. Au cœur de ces grands groupes, le Made in Africa occupe-t-il une place particulière dans leur stratégie ?

Oui, de plus en plus. Le commerce Sud-Sud, de l’Afrique vers l’Asie, et de l’Afrique vers l’Afrique ne cherche plus à s’inspirer des idées, des produits ou des modes de management européens. Il y a une volonté de produire localement, de renverser la balance des paiements, de passer d’un stade d’importation à un stade de production locale et d’exportation. 50

de transformation locale. Le second groupe, auquel appartiennent les quatre autres stratégies, constitue incontestablement le cœur spécifique – l’ADN – de ces multinationales émergentes. Un ensemble de pratiques nouvelles qui ont permis à ces groupes encore peu connus en Occident de partir à la conquête des marchés mondiaux, désigné sous le néologisme de « smartitude », une forme d’intelligence et d’adaptabilité aux handicaps de départ, s’opposant à la « fatitude » – par référence au « gras », le luxe et l’abondance – dont les économies des pays occidentaux bénéficient depuis des siècles : la capacité à transformer une marque locale en marque internationale et à utiliser la Recherche & Développement comme levier de développement, des stratégies de niche déployées à travers le monde permettant d’acquérir une expertise sur toute la chaîne de valeur d’un segment de marché, l’invention d’un business model local spécifique et innovant permettant la conquête de marchés de masse dans les pays développés ou dans d’autres pays émergents. Une « révolution culturelle » qui pourrait s’imposer demain comme le paradigme d’une nouvelle économie.

Mais le Made in Africa suppose une culture intrinsèque, une philosophie de marque, un produit particulier dû à l’innovation ou à l’inventivité des ingénieurs, une généalogie…

Oui, bien sûr, le Made in Africa, ce sont d’abord des produits et des services

Parallèlement se développe une production africaine, mixage entre traditions africaines et globalisation, nourrissant aussi une demande africaine et occidentale en quête de traditions et d’ouverture sur le monde.

qui sont conçus et fabriqués, mais c’est aussi un style de management, ce que j’appelais la « smartitude » (smart attitude) : un mode de management à la fois intuitif, et qui n’est pas englué dans les « structures matricielles ». Nous avons été « colonisés » par les structures américaines qui ont été développées dans les années 1960, selon une matrice qui vous impose plusieurs patrons, ce qui est non seulement anti-naturel, mais surtout facteur de lourdeur et de paralysie en raison du jeu politique que cela génère : vous jouez un patron contre l’autre… Les managers africains ont des structures hiérarchiques bien plus claires. Il n’y a pas de nébuleuse, le patron est visible et reconnu, ce qui permet une plus grande rapidité des circuits de décision. Le Made in Africa, c’est aussi la capacité d’innover à partir de choses simples, à l’opposé d’une forme de complexité technologique que l’on trouve aux États-Unis, chez les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), etc. Je pense notamment aux Delivery Systems, qui offrent des biens ou des services plus simples, et qui permettent une distribution plus efficace. La téléphonie bancaire ne repose pas sur une technologie complexe. Le développement de l’offre est dû avant tout à une demande de transactions qu’il fallait satisfaire. Il en va de même pour le microcrédit. AfricanBusiness|Février Février - Mars 2017


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Certes, mais le Made in Africa doit aussi reposer sur des industries structurantes. Pas seulement sur l’innovation.

Les industries structurantes sont souvent des industries extractives de matières premières, dont tous les pays ne sont pas dotés. Notre étude met avant tout en lumière le style de management. C’est sur ce point où le facteur de différentiation avec l’Occident est le plus frappant. Le management africain est spécifique, adapté et efficace, il témoigne d’une forte capacité d’innovation, en ce qu’il développe des stratégies non pas d’imitation, mais d’adaptation qui me paraissent bien supérieures à ce qu’on peut faire en Occident où l’on a pris de mauvaises habitudes de confort. Là où nous sommes lourds et systématiques, les Africains sont capables d’être agiles et intuitifs ! Quel est le profil de ces dirigeants nouveaux ? Avez-vous pu percevoir leurs idées, leur vision du monde ?

Chez ceux que j’ai rencontrés, j’ai trouvé beaucoup d’ambition, dans le bon sens du terme : une forme d’optimisme, de jeunesse, de fraîcheur, d’intuition. Une capacité de penser que le monde leur appartient. Ils ne sont pas dans un système où l’on vous apprend que tout est impossible. Certes, ils sont confrontés, évidemment, à un déficit criant de moyens et d’infrastructures… Ce qui est considéré comme un acquis donné en Europe ou aux États-Unis n’existe pas pour eux ou alors de façon très problématique : électricité, transports, éducation, santé, sécurité… Mais en réaction, ils sont agiles et savent s’adapter. Ce que nous ne savons plus faire. n Multinationales émergentes Comment elles changent l a donne économique mondiale Georges Nurdin et Soraya Djermoun Éditions : L’Harmattan Prix, édition française – anglais (24,50 euros pour l’édition brochée, 19 euros pour le format numérique).

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TALENTS

Champions & SME Abidjan

Sans relâche, promouvoir l’Afrique Champions&SME,leAfricaForumseveutunoutiloriginal depromotionetd’aideaufinancementdesPMEenAfrique. Satroisièmeédition,couronnéedesuccès,aconfirméla spécificitéetl’utilitéd’unemanifestationhorsducommun. Par Guillaume Weill-Raynal, envoyé spécial à Abidjan

S

i nous n’avons pas de PME fortes aujourd’hui, nous n’aurons pas de multinationales demain », constate Jean-Luc Konan, PDG de Cofina, la compagnie financière spécialisée dans le crédit aux PME africaines. De ce diagnostic est née, il y a trois ans, l’idée du forum Champions & SME dont la dernière édition – après Dakar en 2014 et Nairobi en 2015 – s’est tenue, les 17 et 18 novembre 2016, à Abidjan. Les PME, qui représentent 90 % de l’économie formelle en Afrique, souffrent en effet trop souvent d’un accès insuffisant aux ressources financières. Le manque est estimé, pour l’ensemble du continent, à une fourchette entre 100 et 140 milliards de dollars. Initié par AfricSearch, un cabinet de recrutement basé à Paris qui se donne pour vocation d’enrayer la fuite des cerveaux d’Afrique, accompagné de nombreux partenaires d’envergure internationale (dont Cofina, mais également le Fonds africain de garanties ainsi que l’International Finance Corporation, deux organismes rattachés, l’un à la BAD, l’autre à la Banque mondiale), le Forum est parvenu à réunir près de 480 participants de 32 pays différents : 300 dirigeants de PME, une soixantaine de startup, une centaine de dirigeants d’institutions financières internationales, ainsi que plusieurs ministres africains, notamment de Côte d’Ivoire et du Gabon. Avec pour objectif d’inciter les acteurs du secteur financier à prendre plus de risques pour mieux soutenir le financement des PME.

Ces deux journées furent jalonnées de nombreuses tables rondes, mais pas seulement. Plus qu’une simple enceinte de débats, le Forum se veut un outil de rencontres des acteurs économiques, notamment par l’organisation de sessions B2B, permettant de concrétiser en temps réel des projets de financements et d’aide aux entreprises africaines. D’où la nécessité au préalable de sélectionner rigoureusement les entreprises participantes sur le critère de leur chiffre d’affaires, de manière à susciter l’intérêt des bailleurs de fonds. « C’était l’une des grandes questions lorsque nous avons créé ce forum », explique Didier Acouetey, président d’AfricSearch. « Les banques et les fonds d’investissement nous ont dit : si vous invitez des entreprises qui ne font que 50 000 ou 100 000 $ de chiffre d’affaires, les rencontrer ne nous intéresse pas beaucoup, mais à partir de 500 000 $, nous pouvons réaliser un effet de levier sur ces entreprises quand on les rencontre au forum. » Une fourchette a été retenue, entre 500 000 $ et 15 millions $. Certaines entreprises n’atteignant pas le minimum requis ont tout de même été sélectionnées, « lorsqu’elles présentaient un potentiel intéressant et dynamique sur les marchés », ajoute Didier Acouetey.

« L’Afrique se développe » À cet égard, un premier bilan a pu être tiré au terme de ces deux journées, celui d’une montée en puissance des besoins exprimés par les entreprises, dont le chiffre d’affaires de certaines dépassait 51


MADE IN AFRICA PORTRAIT

Juliet Wanyiri FondatricedeFoondiWorkshops

“ Nous avons les talents ”

Didier Acouetey

très largement le plafond retenu, jusqu’à 50 millions $. Lors du premier Forum de Dakar, les recherches de financements oscillaient entre 20 et 60 millions $. « Cette année, nous avons vu des entreprises qui recherchaient, 200, 300, 599 millions $ ! C’est bon signe, car le forum attire aujourd’hui des PME qui ont des stratégies de développement ambitieuses. Cela veut dire que l’Afrique se développe », se félicite Didier Acouetey. Autre motif de satisfaction, la diversité des secteurs représentés : BTP, agrobusiness, mais aussi nouvelles technologies. À l’issue du Forum, les entreprises les plus prometteuses ont été primées. « Cette année, une entreprise de fibre optique et de technologies de l’information l’a emporté. L’année dernière c’était l’agrobusiness. Cela révèle les secteurs qui portent la croissance du continent. » Les start-up, aussi, ont été mises à l’honneur : une micro-entreprise de recyclage des déchets pour l’agriculture, s’est vue récompensée d’un prix de 10 000 $, battant d’une courte tête une jeune société de crowdfunding. Les TPE n’ont pas pour autant été négligées. Une demi-journée de master classes – accéder au financement, améliorer l’image de votre entreprise, calculer et connaître la valeur de votre entreprise, financer ses inves.tissements grâce au leasing – destinée à mieux aider les entrepreneurs à dépasser le manque de struc52

Jean-Luc Konan

turation qui, trop souvent, les pénalise dans l’accès au financement. Un moyen d’apprendre à formaliser son mode de fonctionnement, tenir une comptabilité, régulariser par écrit des contrats de travail, ouvrir un compte en banque…

Il faudra améliorer le B to B Le Forum entend jouer le rôle d’un catalyseur, en aidant les entreprises à se transformer pour mieux se développer. Didier Acouetey souhaite que le Forum améliore, à son tour, ses propres méthodes pour les éditions à venir. « Nous pouvons encore faire des progrès dans l’articulation des B to B, le cœur du forum. Aujourd’hui, certaines PME s’inscrivent trop tard, et toutes n’envoient pas leurs documents financiers, alors qu’ils sont une base de travail importante pour qu’on puisse parler aux banques. » Un travail de longue haleine qui passe aussi par l’identification des différents acteurs du financement. « Il ne faut pas faire jouer le même rôle à tout le monde », explique Jean-Luc Konan. « Il y a toute une chaîne. Elle commence par la commerçante du quartier, mais le processus va prendre une ou deux générations : la TPE recevra un financement de la microfinance, qui lui permettra de mettre ses enfants à l’école, qui vont transformer cette petite entreprise en PME, qui aura accès à la méso finance. La génération suivante l’amènera en Bourse… »

Emblématique d’une jeune génération d’entrepreneuses africaines engagées, Juliet Wanyri dirige Foondi Workshops, un ensemble d’ateliers dédiés aux jeunes entrepreneurs africains pour les initier aux nouvelles technologies. Foondi désigne, en swahili, « une personne adroite dans la fabrication manuelle. Je suis convaincue par les nombreux talents qui émergent en Afrique. Nous devons former les jeunes à s’organiser en réseaux collaboratifs pour s’acheminer vers l’industrialisation. Il est essentiel de former des compétences locales pour produire en Afrique. » À la lisière entre le design et l’ingénierie, Juliet Wanyri, ingénieur de formation, diplômée de l’université de Nairobi, suit pendant deux ans le programme de l’université américaine de Stanford. Et c’est en parallèle à ce parcours universitaire que la jeune femme de 24 ans lance Foondi Workshops, en janvier 2014. « Il y a tant de talents au Kenya et en Afrique, des jeunes d’un excellent niveau d’études, un potentiel convaincu de l’opportunité de fabriquer localement et de créer des entreprises locales, que ce soit ici au Kenya ou ailleurs en Afrique. » Présents au Kenya, au Burundi et en Ouganda, les ateliers d’initiation aux nouvelles technologies travaillent en partenariat avec le monde éducatif. Environ 300 jeunes en ont bénéficié ces deux dernières années. « Pour le futur, je souhaite former plus de jeunes sur la voie de l’industrialisation et du business. Il faut développer les compétences, accompagner la création d’entreprises, partager nos avancées, renforcer la compétitivité, savoir comment relever le challenge. Le chemin est semé d’embûches. Mais je reste très optimiste », déclare Juliet Wanyri. La jeune femme est déjà engagée dans de nouveaux projets qui essaimeront prochainement au Nigeria et au Ghana, « un moment excitant pour l’avenir de l’Afrique ». n DC

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PORTRAIT

PORTRAIT

Adama Kane FondateurdeJokkoSanté

Alain Nteff FondateurdeGiftedMom

Un modèle d’intégration

Un outil indispensable

Travaillant pour Sonatel – leader des télécommunications en Afrique de l’Ouest – depuis 1999 et actuellement chef de service du support technique des opérateurs nationaux et internationaux, cet ingénieur de 43 ans a créé JokkoSanté en 2013. Une start-up qui a mis au point et développé une application destinée à lutter contre le gâchis de médicaments non périmés et non consommés par les familles africaines, qui ne disposent pas toujours d’une couverture médicale. Combinant les principes de l’économie circulaire et des financements croisés, cette application permet aux membres du réseau de déposer les médicaments non consommés dans des centres communautaires et recevoir des points – qu’ils peuvent s’échanger ou se racheter entre eux –, qui leur permettront ultérieurement de faire face à d’autres dépenses de santé. Un système qui s’est développé aussi bien à l’échelle intra-africaine qu’à l’échelle internationale, offrant ainsi la possibilité aux citadins ou aux émigrés d’en faire profiter la famille restée au village. JokkoSanté, qui a reçu le soutien et l’appui de groupes tels que Sonatel, Bolloré Africa Logistics, Sodipharm, exploite les compétences d’une dizaine de professionnels, médecins, pharmaciens, informaticiens et économistes. Un modèle d’intégration des potentiels africains dans la chaîne de valeur mondiale qui a reçu de nombreux prix et distinctions internationales, et qui envisage de s’exporter demain dans le reste du monde. n

Alors âgé de 25 ans, ingénieur informatique diplômé de l’École polytechnique de Yaoundé, Alain Nteff était en 2015 le plus jeune participant au Forum international de Davos. Il figure parmi les trente premiers jeunes entrepreneurs d’Afrique, selon le classement établi par CNN & Forbes Afrique. Parti d’un constat simple – les nouvelles technologies peuvent pallier le défaut criant d’infrastructures dont souffre le Cameroun en matière de santé à l’instar de nombreux pays africains –, il a cofondé en 2013 Gifted Mom, une plateforme numérique permettant le suivi de la femme enceinte et du nourrisson. Une révolution, dans un pays où, particulièrement dans les zones reculées, à peine un tiers des femmes peuvent bénéficier du suivi indispensable de leur grossesse et où la mortalité des mères et des nourrissons enregistre des taux élevés. Une hotline assure désormais le suivi de la grossesse et de la période postnatale. La femme enceinte peut à tout moment interroger la plateforme pour recevoir les informations dont elle a besoin, prévenir de symptômes inquiétants et recevoir de l’aide. Gifted Mom accompagne également la mère avant et après l’accouchement en assurant son suivi (rendez-vous médicaux, vaccinations, etc.) par voie de SMS. Plusieurs milliers de femmes ont bénéficié de ce système en 2015. Un chiffre en augmentation en 2016, qu’Alain Nteff voudrait voir multiplier par dix dans les années à venir. Une offre entièrement gratuite, et qui devrait le rester, grâce aux nombreux partenariats et récompenses que la start-up a déjà obtenus de la part de groupes internationaux et d’ONG, et qui devraient continuer à se développer à l’avenir. n

GWR

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MADE IN AFRICA NOLLYWOOD

AMOUR, GLOIRE ET SUCCÈS Le succès a été fulgurant pour les films Made in Nigeria. Pour perdurer, l’industrie du cinéma doit peaufiner son modèle économique : production, technologie moderne, réseau de distribution, qualité des œuvres. Par Yasmina Lahlou

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n moins de deux décennies, l’industrie cinématographique du Nigeria est devenue l’une des plus prolifiques au monde. Avec près de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014 et une moyenne de 2 000 films produits chaque année, Nollywood arrive en deuxième position juste après l’Inde (Bollywood), mais devant les États-Unis (Hollywood). Nollywood, c’est 2 % du PIB du géant de l’Afrique et le deuxième pourvoyeur d’emplois du pays, après l’agriculture, avec 300 000 emplois directs créés, pour la plupart dans la distribution. On ne compte plus les colleurs d’affiches, les vendeurs à la sauvette et les gérants de boutiques vidéo. Nollywood fait aussi vivre les producteurs, les réalisateurs, de nombreux techniciens et des centaines de comédiens. Si par son PIB, le Nigeria s’est propulsé en 2014 au rang de premier pays africain, devant l’Afrique du Sud, c’est aussi grâce au développement rapide de nouveaux secteurs tels que les télécommunications et l’industrie du cinéma. Nollywood, c’est d’abord un modèle économique unique au monde, fondé sur la diffusion « directe vidéo ». Ensuite, parce que ce secteur tire ses recettes uniquement du marché et ne dépend d’aucune source de financement extérieure, contrairement au cinéma d’Afrique francophone, qui n’existerait pas sans les aides et autres subventions européennes. Cette production vidéo a un énorme impact sur le public d’Afrique anglophone et francophone. 54

L’année 1992 marque la sortie du premier film nigérian, Living in Bondage, réalisé par Chris Obi Rapu. Plus de 300 000 copies de cassettes VHS de ce long-métrage sont vendues, c’est un succès inattendu, un événement qui marque les débuts d’une industrie cinématographique nationale. Gangsters aux lunettes noires armés de kalachnikovs, vamps au regard langoureux, personnages possédés par des esprits… très vite, des affiches colorées couvrent les murs de Lagos et annoncent des films avec leurs histoires de corruption, drogue, trafics, violence, rites de sorcellerie, amours contrariées et meurtres à gogo. Faute de salles de cinéma dans le pays le plus peuplé d’Afrique (170 millions d’habitants), le public adopte le visionnage à domicile en famille. Petites échoppes et vendeurs ambulants surgissent alors dans les rues pour écouler les DVD à faible coût, vendus autour de 400 nairas (1,80 euro), inondant ainsi le marché, enjeu d’une concurrence féroce avec quelque 40 nouveaux films par semaine.

Une industrie à redéfinir Sans grands studios pour le financer, le budget d’un film varie de 15 000 à 30 000 euros. Sans aides financières extérieures, ni de l’État ni des pays du Nord, cette production est artisanale et 100 % africaine. Les réalisateurs s’adaptent aux budgets dérisoires, tournent avec de petites caméras digitales et optent pour un format vidéo moins onéreux que le

35 mm. On tourne tellement vite, parfois en deux semaines, que certains ont surnommé les productions de Nollywood des « films microondes ». De nombreux films sont produits en langue locale (yoruba, haoussa ou igbo), même si la majorité reste réalisée en anglais pour accéder à un marché plus large. Malgré leur piètre qualité, leur esthétique kitsch (effets spéciaux approximatifs, maquillage outrancier, acteurs qui surjouent), ces fictions rencontrent un immense succès populaire. Pourtant, quelques années après un essor fulgurant, apparaissent des signes d’essoufflement : mal distribués, abondamment piratés, les films nigérians ne permettent pas de développer une industrie pérenne. Offrant un canal de distribution moins vulnérable au piratage que la diffusion de DVD, l’arrivée des bouquets payants de chaînes de télévision à contenu africain permet aux producteurs nigérians de reprendre confiance. Ces bouquets les poussent à la qualité pour qu’un film soit diffusé il faut le réaliser en 35 mm, avec un son irréprochable,

Certes, Lagos n’est pas encore Los Angeles ou Bombay, mais les studios nigérians du futur sont en gestation et aiguisent les appétits, annonçant de beaux jours pour cette autre usine à rêves. African Business | Février - Mars 2017


CRÉER - PRODUIRE - TRANSFORMER

et surtout présenter un scénario plus original que les bluettes nollywoodiennes habituelles qui étaient servies à profusion par le passé. Après l’Afrique anglophone, les productions nigérianes envahissent peu à peu le marché francophone grâce à la chaîne Nollywood TV. Lancée en 2013 par le biais du bouquet Canal + Afrique, elle attire chaque mois près de 1,8 million de téléspectateurs de France et d’Afrique de l’Ouest. La bonne idée a simplement été d’introduire le doublage ou le sous-titrage en français pour atteindre de nouveaux territoires ! De jeunes golden-boys africains ont également vu l’opportunité de distribuer autrement qu’en DVD ces films très populaires. À seulement 33 ans, Jason Njoku est considéré par le magazine Forbes comme un des dix jeunes millionnaires les plus prometteurs du continent. Le jeune Nigérian a lancé Iroko TV en 2010, pour rendre les films de Nollywood accessibles par l’internet et toucher aussi bien African Business | Février - Mars 2017

l’Afrique que les diasporas établies en Europe ou en Amérique du Nord. Près de 90 % des contenus du site (plus de 5 000 films) sont gratuits, car en partie financés par la publicité en ligne. Fort de son million de visiteurs par mois, Iroko est aujourd’hui comparé au géant américain de la distribution de films Netflix. L’étape à venir reste la structuration de groupes de production solides, capables de négocier avec les différents canaux de distribution qui montent en puissance (réseaux de cinémas, chaînes de télévision, mais aussi distributeurs internationaux, etc.).

En quête de professionnalisme Une nouvelle génération de cinéastes plus modernes, exigeants, mieux formés et équipés commence à débarrasser Nollywood de son image d’amateur de production en masse de films artisanaux à petits budgets. Ce « nouveau Nollywood » se professionnalise. Aujourd’hui, les réali-

sateurs tournent en HD, travaillent avec des équipes techniques compétentes et des budgets plus importants. Bien sûr, tout est relatif : le budget global du cinéma nigérian s’élevait l’an dernier à environ 20 millions $. Une somme ridicule en comparaison des montants astronomiques des productions hollywoodiennes. Un blockbuster américain peut bénéficier à lui seul d’un budget de 150 millions $ ! Certes, Lagos n’est pas encore Los Angeles ou Bombay, mais les studios nigérians du futur sont en gestation et aiguisent les appétits, annonçant de beaux jours pour cette autre usine à rêves. Ayant fait la preuve qu’il existait un public, un marché et une rentabilité possible pour des films Made in Africa, le Nigeria peut vraiment jouer le premier rôle, et cela passe aussi par la culture, son soft power. Ce pays, souvent critiqué (cf. Boko Haram…), réussit à fasciner le monde grâce à son industrie du cinéma. n 55


ENTREPRISES & MARCHÉS C L I M AT D E S A F FA I R E S

Maroc

À la conquête des marchés anglophones Aprèsavoirrenforcésaprésencedanslespays francophonesdel’Afriquedel’Ouestetcentrale, leMarocsetourneverslespaysanglophones. Desmarchésaufortpotentielmaisdavantage concurrentiels.Rabat, Aboubacar Yacouba Barma

U

n vent d’optimisme souffle chez les hommes d’affaires marocains, porté par le nouveau chapitre de la stratégie d’expansion sur le continent. Ouvert en octobre 2016 par le roi Mohammed VI, ce chapitre vise l’expansion vers les marchés anglophones, notamment en Afrique de l’Est. À la tête d’une importante délégation, composée des principaux chefs d’entreprises publiques et privées du pays, le roi s’est successivement rendu au Rwanda et en Tanzanie avant de clore cette 7e tournée africaine de son règne par les traditionnelles étapes au Gabon puis au Sénégal. C’est d’ailleurs à partir de Dakar que Mohammed VI a dévoilé les nouvelles ambitions du Maroc pour ces zones économiques au potentiel très prometteur, et avec lesquelles le Royaume veut greffer sa stratégie de coopération économique qui a porté ses fruits dans les pays de l’Uemoa et de la Cemac. « La politique africaine du Maroc ne se limitera pas à l’Afrique occidentale et centrale. Nous veillerons plutôt à ce qu’elle ait une portée continentale et qu’elle englobe toutes les régions de l’Afrique », a-t-il déclaré. Évoquant sa visite au Rwanda et en Tanzanie, le roi a reconnu que « les relations avec les États d’Afrique de l’Est n’étaient pas suffisantes », faisant observer que cette situation ne relevait pas de négligence ou d’oubli, « mais de raisons objectives comme la langue, l’éloignement géographique et les différences de patrimoine historique ». En chef de la diplomatie économique du Maroc, Mohammed VI a fixé le cap aux industriels marocains, en affirmant 56

Mohammed VI est accueilli, le 19 octobre 2016, par Paul Kagame, le président du Rwanda, première étape de la tournée du Roi en Afrique de l’Est.

sa volonté d’« imprimer une nouvelle dynamique aux relations économiques et politiques entre nos pays, compte tenu du poids politique que représente cette région, et des potentialités économiques et des atouts stratégiques dont elle dispose ». Comme au début de l’offensive marocaine en Afrique au tournant des années 2000, le Maroc emploie une stratégie bien rodée pour accéder aux nouveaux marchés qu’il convoite. Après les visites au Rwanda et en Tanzanie, la COP22 a servi de vitrine au Maroc pour promouvoir son modèle de coopération Sud/ Sud, le pays misant cette fois sur les opportunités qu’offrent les énergies renouvelables : il entend participer à l’adaptation de l’agriculture africaine aux changements climatiques.

Capitaliser les atouts dans les phosphates et le gaz À peine éteints les lampions de la COP22 de Marrakech, Mohammed VI et sa délégation ont repris leur opération séduction, en Éthiopie, à Madagascar…, sans oublier le Nigeria. Le souverain marocain est annoncé, début 2017, au Ghana, en Zambie et dans d’autres pays de la sous-région. Au cours de ces différentes étapes, pas moins de 60 accords ont été signés. Ils viennent étoffer ceux déjà adoptés au cours de la première phase de l’expansion africaine des entreprises marocaines, plus de 500 ! Ils visent notamment à favoriser des partenariats avec les pays visités en matière de non double imposition ou de promotion d’investissements ; surtout,

ils donnent l’occasion à des entreprises marocaines de prendre des participations dans des secteurs porteurs. Les banques et les entreprises de BTP ou de services financiers sont ainsi à l’affût comme Attijariwafa bank qui a profité de l’étape au Rwanda pour finaliser le rachat de Cogebanque, la troisième banque du pays. Un rituel pour les entreprises « championnes » du Maroc, comme les grands groupes immobiliers, qui ont tous fait des affaires à cette occasion. Sans oublier deux secteurs au fort potentiel sur le continent : les engrais et le gaz. En Éthiopie, le leader mondial des phosphates OCP construira un grand complexe industriel de production d’engrais, pour un investissement de 3,7 milliards de dollars. Au Nigeria, OCP s’est associé à Dangote Group pour un autre investissement d’un montant estimé à 2,5 milliards $, renforçant sa présence dans un marché des engrais appelé à bénéficier du développement de l’agro-industrie en Afrique. D’autre part, le Maroc et le Nigeria ont conclu un accord pour la réalisation d’un gazoduc régional, qui devra relier les deux pays en longeant la côte occidentale du continent, desservant au passage les différents pays côtiers de l’Afrique de l’Ouest, en plus de la Mauritanie. « En tant que projet majeur destiné à favoriser l’intégration économique régionale, le pipeline sera conçu avec la participation de toutes les parties prenantes, dans le but d’accélérer les projets d’électrification dans toute la région, servant ainsi de base pour la création d’un marché régional compétitif de l’électricité, susceptible d’être relié AfricanBusiness|Février - Mars 2017


Avec une croissance plus soutenue que celle des pays de la Zone franc, une culture du business plus étoffée et des marchés plus intégrés, les pays anglophones et d’Afrique de l’Est offrent de fortes perspectives pour les entreprises marocaines. au marché européen de l’énergie, de développer des pôles industriels intégrés dans la sous-région dans des secteurs tels que l’industrie, l’agrobusiness et les engrais, afin d’attirer des capitaux étrangers, et d’améliorer la compétitivité des exportations, et de stimuler la transformation locale des ressources naturelles largement disponibles pour les marchés nationaux et internationaux », soulignent les autorités des deux pays. L’exécution de ce projet – dont les contours, notamment financiers, restent à peaufiner –, est confiée aux deux fonds souverains, le Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA) et le marocain Ithmar Al Mawarid (Ithmar Capital).

Offensive confirmée des banques Les investissements annoncés devraient renforcer la position du Maroc, en tant que premier investisseur dans les zones Uemoa et Cemac ; à l’échelle des investissements intra-africains, le royaume se positionne en deuxième place, derrière l’Afrique du Sud. Les IDE marocains ont fortement augmenté, ressortant à 649 millions $ (6,53 milliards de dirhams) en 2015, selon la Cnuced (+49 % en un an !). D’après nos calculs, le secteur bancaire s’approprie la plus grande part de ces investisAfricanBusiness|Février - Mars 2017

Le roi du Maroc et le Premier ministre d’Éthiopie, Haile Mariam Desalegn, avant la cérémonie officialisant leurs accords bilatéraux, le 19 novembre 2016.

sements, puisqu’entre 2007 et 2015, les banques marocaines ont investi 8,53 milliards de dirhams, ce qui correspond à 47 % des IDE marocains en Afrique. Les télécoms viennent ensuite avec 4,4 milliards (23 % des investissements en Afrique). Ils sont suivis par l’industrie avec un peu plus de 1 milliard sur la période, devant les prises de participation dans des holdings : 620,5 milliards pour la seule année 2015.

Gare à la concurrence D’autres investissements sont annoncés en 2017, avec la poursuite des opérations par les banques marocaines ainsi que par les secteurs BTP et infrastructures, agroalimentaire, formation, énergies et services. L’ouverture du Maroc vers les nouveaux marchés d’Afrique de l’Est et des pays anglophones contribuera à rehausser les investissements marocains sur le continent. Quoi qu’il en soit, les hommes d’affaires marocains ne cachent pas leurs ambitions pour les pays africains dans les prochaines années, en dépit de la conjoncture actuelle. Selon les résultats d’une enquête réalisée par le cabinet BearingPoint auprès d’entreprises marocaines pour le compte de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX), l’Afrique pèse plus de 5 % des revenus pour près de la moitié des chefs d’entreprises sondés. Et 20 % d’entre eux estiment que l’Afrique constituera plus de 50 % de leur chiffre d’affaires global dans les cinq prochaines années.

De l’optimiste porté certes par cette sortie du Maroc de « sa zone de confort » mais aussi par le dynamisme dont fait preuve l’économie de ces nouveaux débouchés. Avec une croissance plus soutenue que celle des pays de la Zone franc, une culture du business plus étoffée et des marchés plus intégrés, avec en toile de fond, des consommateurs plus nombreux, les pays anglophones et d’Afrique de l’Est offrent de fortes perspectives pour les entreprises marocaines. Bien sûr, il leur faudra affronter la rude concurrence des investisseurs chinois, turcs et indiens, déjà bien implantés en Afrique anglophone ; cette fois, les entrepreneurs marocains ne seront pas avantagés par l’existence de relations diplomatiques, politiques et culturelles qui a contribué à son succès en Afrique de l’Ouest. Des handicaps – relatifs – dont il faudra tenir compte, tout comme celui de la langue Toutefois, soutient Abdou Diop, Excutive Partner au cabinet Mazars et président de la commission Sud-Sud au sein de la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc), « la stratégie claire du Maroc joue en sa faveur ». En effet, le pays offre tout un package pour accompagner ses entreprises, et les banques marocaines sont à chaque fois présentes pour financer leurs ambitions de croissance. Ce qui constitue un important levier pour cette « nouvelle aventure ». Jusque-là, les entreprises marocaines qui se sont déjà installées sur ces marchés, l’assureur Saham et la BOA, filiale africaine de la BMCE, se montrent plutôt positives… n

Flux des IDE sortants du Maroc, cumulés sur la période 2003 à 2013 Côte d’Ivoire 9% Mali 15 %

Afrique du Nord 9%

Pays non africains 40 %

Burkina Faso 8% Sénégal 6%

Jusqu’en 2013, l’Afrique non francophone était négligeable dans les investissements du Maroc à l’étranger.

Gabon 6%

Congo 2%

Cameroun 2% Togo 1% Mauritanie 1%

Autres pays d’Afrique sub. 1%

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Congo

Austérité en vue Sans l’exubérance caractéristique de Brazzaville en période de fêtes, l’argent ne circule plus aussi aisément qu’avant. Des flambeurs habitués aux bonnes tables de la ville se font plus discrets. Lacriseéconomiquesembles’installerdurablement auCongo.Aucuneéclaircieàl’horizon,alorsquelepaysse prépareàl’austérité.Lesecteurdel’hôtellerie,euphoriqueces dernièresannées,figureparmilespremierstouchés. Brazzaville, J.J Arthur Malu-Malu

L

’effort collectif que nous avons engagé tout au long de l’année 2016 doit être poursuivi en 2017. Il doit l’être avec plus d’ampleur et de rigueur. Rigueur pour tous. Rigueur pour le gouvernement qui doit donner l’exemple, montrer le chemin, dire la vérité. Parce que la situation économique et financière de notre pays sera assurément plus rude en 2017 qu’elle ne l’a été en 2016 », a déclaré le président Denis Sassou N’Guesso, lors de son discours de Nouvel An, diffusé le 31 décembre. L’économie du Congo, tributaire des exportations de pétrole, connaît un passage à vide. Même si les cours du brut remontent légèrement depuis quelques mois, flirtant avec les 60 $ le baril, le pays fait grise mine. « Ce contexte difficile n’est pas exclusif à notre seul pays. En Afrique centrale, la zone Cemac est presque entièrement touchée. C’est ce qui a, du reste, nécessité un sommet extraordinaire des chefs d’État de la Communauté le 23 décembre à Yaoundé », a précisé le chef de l’État. Tentative de dédouane-

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ment ? Petite consolation ? N’empêche, l’activité économique tourne au ralenti. À Brazzaville, le secteur hôtelier subit les contrecoups de cette situation qui dure depuis plus de deux ans et qui semble empirer. Plusieurs établissements, écrasés de dettes, ont des problèmes de cash flow. L’effondrement du prix du baril n’explique pas tout. La crise du secteur a également une dimension structurelle : la construction de nouveaux établissements ne faiblit pas dans la capitale. Ici et là, des hôtels sortent de terre, se mettant en concurrence frontale sur un marché qui n’est pas extensible à souhait et qui dépend, en partie, des rencontres internationales organisées par l’État. Les hôtels de grand standing, qui ont fleuri ces derniers temps, ont vu leur taux d’occupation chuter de manière spectaculaire depuis la tenue des Jeux africains, à Brazzaville, du 4 au 19 septembre 2015. Une cinquantaine de délégations africaines avaient pris part à cette compétition. Leur venue a représenté une

manne financière inespérée pour les hôteliers. Mais cette période faste a été de très courte durée. Entre octobre 2015 et fin 2016, les hôteliers ont vu leur chiffre d’affaires chuter de 50 % en moyenne, alors que le nombre de chambres dans la capitale est passé du simple au triple au cours de la même période.

Inquiétudes chez les hôteliers privés Le Congo ne prévoit pas d’organiser prochainement un rendez-vous international de grande envergure. L’État a limité ses dépenses pour amortir le choc provoqué par la baisse drastique de ses recettes. Les hôteliers sont désemparés face à la chute de leurs revenus. L’État est présent – partiellement ou totalement – au capital de quelques hôtels qui ne doivent pas craindre pour leur survie. Dans ces établissements, on se rassure comme on peut, sachant que l’État ne les abandonnera pas. Pour parer au plus pressé, ils ont revu leurs tarifs à la baisse. Le client peut, en AfricanBusiness|Février - Mars 2017


Tchad effet, négocier un tarif réduit : la nuitée peut être facturée à moitié prix. En revanche, l’inquiétude est plus perceptible chez les privés. La situation, déjà mauvaise, est de plus en plus préoccupante. Des mesures palliatives ont été prises, mais si la reprise économique ne montre pas le bout de son nez dans les prochains mois, la situation deviendra intenable.

Des contrôles fiscaux plus serrés Les autorités congolaises se montrent de plus en plus sourcilleuses en matière d’impôts et de taxes. Des agents de l’administration fiscale se rendent régulièrement dans des entreprises ici et là, passant leurs comptes au crible. Les caisses de l’État doivent être renflouées. Des chefs d’entreprise dénoncent ces contrôles rigoureux qui, à leurs yeux, prennent les allures d’une « campagne de harcèlement ». Entre-temps, la crise commence à s’insinuer dans d’autres pans de l’économie qui, jusque-là, étaient relativement épargnés. Ainsi, une jeune femme entrepreneur, qui a lancé une société d’assurance automobile, à son retour au Congo, en 2013, après avoir vécu pendant plusieurs années en France, fait part de son pessimisme, après des années de prospérité : « Les affaires sont immobiles. L’année 2016 a été nulle. Et 2017 sera une année noire. L’État nous doit 1 million de F.CFA, nous attendons le virement depuis un an. Pour la première fois, les salaires ont été versés en retard dans notre société. Je ne vois pas d’issue. »

La vie continue… À première vue, le visiteur qui se rend dans des quartiers populaires de la capitale ne peut pas prendre la mesure de cette situation, qui ronge peu à peu le tissu entrepreneurial du pays : les bars où s’agglutine le soir un public composite qui boit en plein air, dans un environnement bruyant, noyé dans des décibels de musique, ne désemplissent pas ; les embouteillages, rythmés par des coups de klaxon intempestifs d’automobilistes impatients, se forment tous les jours à certains carrefours aux heures de pointe ; les marchés débordent d’activité dans les arrondissements populaires. L»es fêtes de fin d’année se sont globalement déroulées dans une atmosphère bon enfant, sans l’exubérance caractéristique de Brazzaville en ces circonstances. L’argent ne circule plus aussi aisément qu’avant. Des flambeurs habitués aux bonnes tables de la ville se font plus discrets. La crise est une réalité pour une partie de la population. Reste à savoir pour combien de temps encore. n African Business | Février - Mars 2017

Tour de vis fiscal Mines, hydrocarbures, téléphonie mobile, poissons… Le Tchad a introduit dans sa nouvelle loi de Finances, une série de mesures pour dynamiser ses recettes budgétaires. N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

A

vec la baisse du prix du baril de pétrole, le Tchad voit fondre ses recettes budgétaires. En 2017, les recettes attendues ne devraient plus être que de 692 milliards F.CFA, contre 937 milliards F.CFA de dépenses prévues (1,05 contre 1,43 milliard d’euros). La loi de Finances initiale 2016, entrée en vigueur le 1er janvier 2016, avait été modifiée successivement par deux lois de Finances rectificatives dont la dernière promulguée le 31 octobre. Le second budget révisé s’établissait en recettes à un peu plus de 648 milliards F.CFA et en dépenses à 922 milliards F.CFA, dégageant un déficit prévisionnel de 274 milliards F.CFA. Au 31 août 2016, les recouvrements des recettes globales se chiffraient à 375 milliards F.CFA, soit un taux de réalisation de 57,9 %, et les dépenses à 349 milliards F.CFA (37,9 % de taux d’exécution). Pour améliorer le niveau des recettes hors pétrole, des innovations fiscales sont introduites dans la nouvelle loi de Finances. Dans le secteur minier, les taxes sur la prospection, la recherche et l’exploitation des substances

minérales et des matériaux divers, sont ainsi relevées de manière considérable. Si au cours des trois dernières années, les recettes minières ont sensiblement augmenté conformément aux prévisions, la situation de crise économique et financière que traverse le pays actuellement, a contraint le gouvernement à trouver des astuces et des moyens pour augmenter les recettes minières. « Le niveau des taux du régime fiscal minier est trop bas. Un autre régime fiscal s’impose, car le précédent n’est pas adapté au contexte actuel », déclare Mbogo Ngabo Séli, ministre des Finances et du budget. Le régime fiscal date en effet de 1995 pour le régime fiscal contenu dans le Code minier en vigueur (lui-même en révision) et de 1996 pour le régime contenu dans la loi de Finances. En 2016, le recouvrement des taxes minières n’était que de 28,13 %. « Il nous faut apporter des solutions aux difficultés qui entravent la bonne perception des taxes minières. C’est dans ce cadre-là seulement que nous pouvons apporter des solutions à l’amélioration des recettes », insiste Mbogo Ngabo Séli.

Taxe spéciale sur les produits pétroliers De même, des taxes sont instaurées sur les pêches. Des données de la Direction des pêches et de l’aquaculture estiment à plus de 91 % le manque à gagner pour le Trésor public. Tablant sur une production annuelle estimée à 90 000 tonnes de poissons frais (dont 10 % destinés à l’autoconsommation) et la vente de 17 000 permis de pêche nationaux (12 500 F.CFA le permis), le gouvernement attend des recettes annuelles dépassant 1 milliard F. CFA. 59


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Faciliter l’accès à la terre Plusieurs modifications ont été introduites dans la nouvelle loi de Finances pour, d’une part, faciliter et rendre moins coûteux l’accès à la terre. Des sondages réalisés auprès des usagers ont révélé que les prix de cession et d’adjudication fixés en 2014 sont trop élevés ; beaucoup de parcelles attribuées entre 2012 et 2015 sont restées ainsi impayées. De même, entre janvier et octobre 2016, des ordres de recettes de régularisation et de bornage de terrains ont été signés pour un montant de 2,5 milliards F.CFA (3,8 millions d’euros), mais seulement 456 millions F.CFA ont été recouvrés. « Toutes ces difficultés tiennent au fait que le coût d’acquisition de terrains reste relativement élevé par rapport aux revenus des usagers », explique Mbogo Ngabo Séli.

Dans la loi de Finances 2017, la taxe de circulation des véhicules à moteur est supprimée « dans un esprit de modernisation et d’amélioration des recettes ». Elle est remplacée par une « taxe spéciale sur les produits pétroliers » de 50 F.CFA par litre de super et de gazole lors de la mise en consommation de ces produits par la Société de raffinage de N’Djaména (SRN). Cette taxe n’est pas déductible par les marqueteurs ; elle est à la charge du consommateur final et collectée par la SRN.

Nouvelle fiscalité sur la téléphonie mobile De plus, si la taxe à l’embarquement avait été supprimée en 2016, il est institué, dans le nouveau texte, une taxe dite de « modernisation des infrastructures aéroportuaires ». Le montant de cette taxe est fixé à 10 000 F.CFA (15,24 euros) pour les billets en classe économique et 15 000 F CFA (22,87 euros) pour les billets en classe intermédiaire et en classe affaires. Les compagnies aériennes sont tenues de reverser, au budget de l’État, cette taxe le 15 de chaque mois. « En vue de moderniser la fiscalité relative à la téléphonie mobile », la redevance audiovisuelle assise sur la téléphonie mobile a été supprimée, ainsi que les prélèvements au profit du Fonds national de développement 60

Face à cette situation, le gouvernement a décidé de revoir à la baisse le prix au mètre carré de cession ou d’adjudication de terrains afin de rendre le coût d’acquisition accessible à la population. Par exemple, un terrain de 450 m2, situé en bordure d’une rue de largeur inférieure ou égale à 29 m, attribué dans un quartier nouveau à N’Djaména, la capitale, coûtera désormais 388 500 F.CFA environ (592,26 euros), tous frais confondus, au lieu de 544 900 F.CFA auparavant, soit une baisse de 28,7 %. En province, le même terrain coûtera 244 900 F.CFA (373,35 euros) au lieu de 297 400 F.CFA (-17,65 %). Le ministre des Finances estime que cette baisse pourrait avoir un effet d’entraînement positif sur les recettes foncières en 2017.

du sport (FNDS), au profit des antirétroviraux, des différents droits de timbre qui frappent les contrats et les cartes SIM. La suppression de ces différents prélèvements est remplacée par un droit d’accise de 18 % sur le chiffre d’affaires réalisé par les opérateurs de téléphonie mobile. Elle devrait, selon Mbogo Ngabo Séli, donner ainsi une meilleure visibilité à l’État en matière de recettes, mais aussi aux opérateurs, qui pensent souvent être surtaxés du fait de la multiplication de petits prélèvements. « L’avantage d’un droit d’accise est que son montant est lui-même taxable à la TVA », précise le ministre des Finances. En outre, une redevance de 50 F.CFA la minute est instituée sur chaque appel international entrant, au profit du Trésor public.

Taxe pour l’Union africaine Autre mesure fiscale : la modification des tarifs de certains documents administratifs (carte de séjour, carte d’identité nationale, laisser-passer, passeport ordinaire). Ainsi, par exemple, le prix de délivrance de la carte nationale d’identité passe de 4 000 à 10 000 F CFA, celui du passeport ordinaire de 45 000 à 85 000 F.CFA (129,58 euros). Enfin, le nouveau texte introduit une nouvelle taxe destinée au financement de l’Union africaine. Décidée en juillet par les

chefs d’État du continent, cette taxe instaure un prélèvement de 0,2 % sur les importations de chaque pays, à l’exception de celles de biens de première nécessité. Pour l’Association pour la défense des droits des consommateurs (ADC), ce tour de vis va se traduire par des effets négatifs sur le pouvoir d’achat des ménages tchadiens déjà laminés par la crise financière et sociale que connaît le pays. « Au lieu de rendre accessibles les biens et services essentiels et de rechercher des solutions équitables d’augmentation des recettes, le gouvernement se rabat sur les citoyens sans se soucier de leur sort. Toutes ces nouveautés sont contraires aux engagements électoraux du chef de l’État fondés sur un Tchad fort, solidaire et prospère », déplore Daouda Elhadj Adam, secrétaire général de l’ADC. Il prévient que l’augmentation du prix du carburant sera suivie d’un renchérissement des prix des produits de première nécessité sur les marchés et que le gouvernement sera tenu pour responsable de la situation de cherté de la vie qui va inévitablement s’accentuer. « Les nouvelles mesures sont antisociales et entravent les droits d’accès équitable et durable des citoyens aux biens et services pour une cohésion sociale, de stabilité », conclut Daouda Elhadj Adam, qui réclame leur retrait pur et simple. n African Business | Février - Mars 2017


Notariat africain

Clarifier le partenariat institutionnel Les notaires d’Afrique se sont réunis à Conakry à la faveur du 28e congrès de la Commission des affaires africaines de l’Union internationale du notariat. Conakry, Tokpanan Doré

L

e 30 novembre 2016, en accueillant ses confrères africains (français et espagnols), au cours d’une cérémonie présidée par le président Alpha Condé, la présidente de la Chambre nationale des notaires de Guinée a expliqué que, dans son pays, la profession souffrait d’une simple méconnaissance par le grand public. Me Fatoumata Yarie Soumah a aussi dénoncé le décalage entre les textes et la pratique. À son sens, « la force exécutoire de l’acte notarié est niée et bafouée par les magistrats et les huissiers au point de le vider de son efficacité ». Par exemple, les notaires guinéens rencontrent des difficultés en matière foncière. « Nous subissons la concurrence déloyale des chefs de quartiers qui n’ont ni la qualité ni la compétence pour recevoir des actes. Ils sont pourvoyeurs de l’inflation du contentieux foncier dans notre pays. Mais, malheureusement, dès que l’on évoque une vente d’un bien immobilier, nos concitoyens se dirigent directement vers eux… ». Me Soumah considère que ce recours aux chefs de quartier est la résultante de plusieurs facteurs qui ne pourraient disparaître qu’avec un véritable engagement politique. « Ce sont des problèmes récurrents partout dans nos pays… », relativise Achite Henni Abdelhamid, fraîchement élu président de la CAAF (Commission des affaires africaines). « Dans tous les pays africains, le problème foncier existe. Chez nous aussi, au Sénégal, les problèmes se posent certainement avec le régime non immatriculé. Contrairement au régime immatriculé, nous n’avons pas une centralisation des transactions avec le régime immatriculé… », confirme African Business | Février - Mars 2017

Me Siaka Doumbouya. « Partout en Afrique, les fondements du métier restent les mêmes, ainsi que nos problèmes… », renchérit le doyen Cheickna Sylla, notaire ivoirien. À Conakry, les notaires africains étaient unanimes pour considérer que le thème « Partenariat institutionnel du notariat » arrive fort à propos. D’autant plus que ce partenariat reste encore mal compris par les institutions, qu’elles soient judiciaires, administratives… Or, explique Me Daniel Sédar Senghor, président de l’Union internationale du notariat, le partenariat institutionnel est dans l’essence même de ce qu’est le notariat, qui est un partenariat public-privé. « Le notariat est une profession privée, mais la fonction qui est confiée au notaire est publique. Cette fonction pouvait être accomplie directement par l’État, et cela a d’ailleurs été le cas dans un certain nombre de pays totalitaires qui ont fonctionnarisé le notariat. Dans ces pays, la fonction qui est celle de vous délivrer une preuve incontestable, un acte authentique, est exercée par un fonctionnaire. »

plaide dans l’intérêt d’une partie, le notaire a pour fonction de conseiller, d’éclairer les parties et d’authentifier leurs actes, le juge tranche les différends et l’huissier exécute les décisions de justice. Le Congrès se devait de réfléchir sur la relation avec les structures étatiques dans la recherche de la sécurité juridique. Dans beaucoup de pays, le notaire s’est vu confier certaines missions nouvelles comme celles de célébrer les mariages, de conduire des procédures de divorce, des adoptions… pour alléger les procédures et désencombrer les tribunaux. « Le partenariat c’est aussi celui auquel la profession de notaire peut être amenée à s’exprimer pour aider à la consolidation de la bonne gouvernance au niveau administratif et financier afin d’aider à lutter contre le crime organisé, le blanchiment de capitaux et l’évasion fiscale dans nos pays », souligne Me Mouhamed Tchassona Traoré, président sortant de la CAAF. n

Autres angles Vu la persistance de l’incompréhension en Guinée, Me Soumah a dû rappeler aux partenaires magistrats que le droit exercé par les notaires n’est pas concurrent du leur. Plutôt, rappelle-t-elle, « le législateur soucieux de l’équilibre des professions judiciaires a confié à chaque acteur du droit une mission bien précise et des prérogatives qui y sont attachées. » Ainsi, l’avocat

Au premier plan, de gauche à droite : Me Cheik Sako, ministre de la Justice de Guinée ; Me Mahoua Koné, présidente de la Chambre des notaires de Côte d’Ivoire ; Alpha Condé, Président de la Guinée ; Me Daniel Sédar Senghor, président de l’Union internationale du notariat, Regine Dooh Collins, viceprésidente de l’UINL pour l’Afrique.

Un partage d’expériences renforcé Le Congrès des notaires fut créé en France en 1891 et s’est intéressé à l’organisation et au statut de la profession. Il traite chaque année d’un sujet d’intérêt général, lequel fait l’objet d’un ouvrage préalable qui nécessite deux ans de travaux. En Afrique, le premier Congrès s’est tenu en décembre 1989 à Abidjan à l’issue de la création de la Commission des affaires africaines de l’Union Internationale du Notariat (CAAF/UINL). La CAAF compte 19 membres : l’Algérie, le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée, le Mali, le Maroc, l’île Maurice, Madagascar, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad, le Togo et la Tunisie. Lors du congrès de Conakry, la CAAF et le notariat espagnol ont signé un partenariat de coopération privilégiant la formation des notaires africains et le partage d’expérience. Pour les notaires africains, la formation reste un des grands défis à relever. « Nous allons nous atteler au progrès de ce partenariat », s’est engagé Achite Henni Abdelhamid, notaire algérien, élu nouveau président de la CAAF. Déjà, avec le notariat français, un partenariat identique existe. Il a permis la création au Niger d’un master en 2016. « Nous avons beaucoup à gagner dans ce partenariat, tant sur le plan économique que dans le domaine de la formation », conclue Cheikna Sylla, membre fondateur de la CAAF. 61


ENTREPRISES & MARCHÉS TRANSPORTS

Mali

Relance du corridor Nouakchott-Bamako Longtemps considéré comme un chaînon important de l’intégration économique, le corridor Nouakchott-Bamako n’a pas encore tenu toutes ses promesses. Une situation qui devrait bientôt changer. Par Christine Holzbauer, envoyée spéciale

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ays enclavé, le Mali a toujours eu l’obsession de l’accès à la mer pour assurer ses approvisionnements. Le secteur des transports est crucial pour cette économie, en grande partie rurale, qui a besoin d’importer, mais aussi d’exporter son coton et son bétail, respectivement deuxième et troisième contributeurs après l’or. Jusqu’en 2002, le port le plus important dans la desserte du Mali était celui d’Abidjan, suivi de Dakar et Lomé. Suite à la crise ivoirienne, c’est le port de Dakar qui a dominé, talonné depuis 2012 par Abidjan, et de plus en plus Lomé et Cotonou. Toutefois, selon les experts de la BAD, « un équilibrage à terme entre les différents ports pourra se faire en fonc-

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tion des niveaux de service des routes, des coûts totaux d’approvisionnement du pays et des facilités offertes par chaque port ». Chiffrant l’impact économique de ce commerce pour le Mali, mais aussi dans la sous-région, le président du Conseil malien des chargeurs (CMC), Ousmane Babalaye Daou, insiste sur les difficultés et tracasseries auxquelles les camions maliens continuent d’être confrontés. « Aujourd’hui, nous avons huit ou neuf corridors. Il y en a deux que nous fréquentons le plus, ceux d’Abidjan et de Dakar… Sur un corridor, nous avons au minimum 300 véhicules par jour, donc ça revient à 30 millions de dépenses multipliées par 365 jours dans l’année, cela fait 8 milliards

de F.CFA (12,2 millions d’euros). De 100 000 F.CFA en moyenne, nous avons donc négocié le prix des passages de nos camions à la baisse jusqu’à 12 500 F.CFA. »

De nécessaires accords contraignants Il confirme qu’à eux seuls, les chargeurs pèsent « la moitié environ des 30 % du secteur des transports dans le PIB malien ». Durant la crise ivoirienne, il n’y a pas eu de rupture d’approvisionnement : « 60 000 tonnes de marchandises sont rentrées au Mali. Sans cela, tout le système bancaire allait s’effondrer ! », fait observer Ousmane Babalaye Daou. Mais, suite à la crise au Nord-Mali et la montée de l’insécurité, la diversification des voies d’accès à la mer par le biais d’accords de coopération « plus contraignants » est redevenue une nécessité, confie-t-il. C’est pourquoi plus d’une vingtaine d’entreprises ont répondu à son appel de l’accompagner, du 5 au 8 septembre 2016, lors d’une mission de prospection commerciale des opérateurs économiques maliens au Port autonome de Nouakchott dit « Port de l’Amitié » (PANPA), avec lequel existe depuis 2007 un accord de transit de marchandises. Cette forte délégation, conduite par Maley Danfakha, chargé de mission au ministère de l’Équipement, des transports et du désenclavement, incluait le directeur commercial de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT), Boubacar Bah, et le chef de division de la réglementation à la Direction générale des douanes, Ahamadou Sanogo. Les patrons des grands groupes maliens intéressés à augmenter le transit avec la Mauritanie (Toguna Agro-Industries, Nioumani-SA, Sodima, GDCM, Wassa transit, Sylla Transit, etc.) ainsi que le Conseil malien des transporteurs routiers, représenté par Ousmane Kamissoko et Adama Kanté ou l’Association malienne des revendeurs de véhicules d’occasion (ARVO), ont également répondu à l’appel du président des chargeurs maliens. Ne disposant pas de façade maritime, le Mali a des entrepôts dans les principaux ports de la côte ouest africaine : Nouakchott, Dakar, Banjul, Conakry, Abidjan, Tema, Lomé, Cotonou. Ainsi que trois ports secs à proximité de Bamako pour le stockage, le contrôle douanier et la manutention des marchandises. D’autres sont en construction à Ambidédi, Sikasso et Gao… African Business | Février - Mars 2017


Ebemi, la « merveille » malienne Les Maliens ont profité de leur présence en Mauritanie pour présenter leur système de tracking appelé Ebemi (où es-tu ? en bambara) dont sont équipés un millier de camions maliens dans le cadre de la phase pilote qui vient de s’achever. Il s’agit d’un système de suivi électronique des véhicules de transport de marchandises inventé par des informaticiens maliens, qui a rencontré un grand succès partout dans la sous-région en raison de son ingéniosité et de son faible coût. « Le dispositif malien de traçage est intégré et modulable avec tous les autres systèmes existant dans la sousrégion et dans le monde, précise le directeur général d’Ebemi, Abdoulaye Dicko. Il constitue un avantage comparatif certain pour le Mali dont la flotte de camions est l’une des plus importantes

Baisse des tarifs En raison d’une capacité insuffisante du transport ferroviaire, du faible développement du transport fluvial et du manque d’entreprises de logistique, ce transport dit « multimodal » reste peu développé. Du coup, de l’analyse même d’Ousmane Babalaye Daou, qui a été réélu en mai 2016 pour un deuxième mandat, « la logique économique et géographique voudrait que l’essentiel de nos importations passe par les ports mauritaniens » de Nouakchott et, bientôt, celui en eau profonde de Nouadhibou. Pourtant, malgré l’organisation en 2011 de « journées portes ouvertes des Entrepôts maliens en Mauritanie » par le Conseil malien des chargeurs, les difficultés sur le corridor Nouakchott-Bamako persistent. La raison, selon le secrétaire général de l’organisation Alkaïdi Arouna Touré, est due aux « coûts élevés liés aux frais de passage portuaire, notamment la manutention, la maind’œuvre portuaire, la lourdeur des formalités administratives et des procédures douanières, le montant élevé des frais d’escorte douanière et TS (travail supplémentaire) et, enfin, la multiplicité des points de contrôle au nombre de 40 actuellement », explique-t-il.

Enfin, des mesures concrètes Autres demandes formulées par les opérateurs maliens à l’occasion de cette visite : « L’approvisionnement en produits pétroliers liquides et gazeux, la création d’un dépôt de stockage des hydrocarbures, la prévision des espaces dans l’enceinte du port pour recevoir les conteneurs à destination ou en provenance du Mali (dépotage pour compenser la cherté des conteneurs), l’examen de la question relative à la gestion de la caution des conteneurs et, enfin, la mise en place d’un organe de suivi et d’évaluation du développement du corridor African Business | Février - Mars 2017

en Afrique de l’Ouest. » Le jeune ingénieur, qui faisait partie de la délégation officielle s’étant rendue en Mauritanie lors de la visite des installations du Port autonome de Nouakchott, a été notamment sollicité par le représentant des Douanes mauritaniennes qui s’est dit « très intéressé » par ses applications. L’un des avantages d’Ebemi réside dans son adoption par les différents acteurs impliqués dans la gestion du système que sont les douanes, la gendarmerie et la police. « À Bamako, nous disposons d’une salle de commande qui nous permet de suivre les véhicules équipés 24 heures sur 24 et sept jours par semaine. C’est une mine d’informations stratégiques pour les services officiels de l’État », commente Abdoulaye Dicko.

Nouakchott-Bamako, qui ont également fait l’objet de discussions. » Cette fois-ci, les autorités mauritaniennes ainsi que celles du Port autonome de Nouakchott ont décidé d’y répondre favorablement. Désormais, selon le représentant des Douanes mauritaniennes, « les formalités douanières pourront démarrer dès que le navire quitte le port d’embarquement ». Et, a-t-il encore précisé, ces formalités seront remplies « avant l’arrivée du bateau en vue du transit des marchandises dans les 24 heures ». Quant à la fixation des frais d’escorte « de façon forfaitaire », les opérateurs maliens ont été rassurés sur l’octroi de tarifs préférentiels lors du passage de leurs camions. En outre, le Port autonome de Nouakchott s’est engagé à mettre à la disposition du Mali un terrain pour le dépotage. De son côté, le patronat mauritanien a promis de participer à la mise en valeur de ce terrain, « s’il en était besoin ». Après avoir pris acte de l’espace dédié au dépotage, le responsable des douanes maliennes a insisté, quant à lui, sur la mention des références de conteneurs dépotés sur les documents d’accompagnement des camions afin de faciliter la traçabilité. Un organe bipartite composé des différents acteurs de la chaîne logistique en charge de la gestion du transit des marchandises a également été mis en place. Il est dirigé par le CMC et la Fédération mauritanienne des transpor-

teurs. Des points focaux ont été désignés dans les deux pays pour le suivi administratif de ce corridor avec, comme responsables, Ousmane Babalaye Daou (CMC) et le directeur du Port autonome de Nouakchott, Hassena Ould Ely.

L’atout du Port de l’Amitié

De surcroît, les autorités portuaires mauritaniennes ont pris l’engagement de faire parvenir aux responsables du géant malien du coton, la CMDT, les cotations, les offres tarifaires concernant les opérations de transit « dans les meilleurs délais afin de permettre au géant malien de prendre une décision avant le démarrage de la campagne cotonnière ». Convaincu, le champion de l’engrais au Mali, Seydou Nantoumé, PDG de Toguna, a décidé de faire passer par le port de l’Amitié 15 000 tonnes d’engrais. Rejoignant ainsi Grimas, le groupe industriel de Madiou Sympara, et la Sodima de Oumar Niangadou, « qui n’ont cessé de multiplier les contacts avec leurs homologues mauritaniens » pendant la visite, note un participant. Une façon de tester ce corridor dont les capacités ont été doublées grâce à l’extension et à la modernisation du Port de Nouakchott. Pour répondre aux besoins commerciaux des deux pays, la Mauritanie s’est lancée dans un programme ambitieux. Achevés en août 2014, les travaux d’élargissement seront complétés par la construction d’un quai à conteneurs prévue pour 2017. Ces nouvelles installations, réalisées par la Société nationale chinoise des travaux de ponts Les formalités douanières pourront démarrer et chaussées (SNCTPC), grâce à un prêt de 23 millions d’euros, ont dès qu’un navire quitte le port d’embarquement. déjà permis un doublement de 3 Les frais d’escorte, fixés de manière forfaitaire, à 6 millions de tonnes par an du rassurent les routiers maliens. volume de marchandises transitant par le PANPA. n 63


ENTREPRISES & MARCHÉS TRANSPORTS

Sénégal

Le choix du TER Présentécomme«leplus grandprojetduSénégal indépendant»,leTrainexpress régionalDakar-Aéroport internationalBlaise-Diagne, pourrait,dèsjanvier2019, révolutionnerletransport urbainàDakar.Dakar, Seydou Ka

L

e président Macky Sall a lancé, le 14 décembre 2016, les travaux du TER (Train express régional). Près de 10 000 personnes seront sur le chantier pendant les phases travaux et exploitation. Dès janvier 2019, 15 trains d’une capacité de transport de 115 000 passagers par jour, desserviront la ligne, à raison d’un départ toutes les 15 minutes. « En utilisant les technologies les plus avancées, le TER va révolutionner le système de transport public de masse de notre pays en alliant le confort, la sécurité et la ponctualité », a promis le Président lors de son message du nouvel An. En desservant 14 gares depuis Dakar jusqu’à l’Aéroport international Blaise-Diagne (AIBD), en passant par toute la proche banlieue, Rufisque et le pôle urbain de Diamniadio, le TER va, assurément, soulager le quotidien des Dakarois. Pour l’économiste Abdou Aziz Ndiaye, spécialiste des transports, le TER est un « choix pertinent et une alternative fiable à l’offre de transports collectifs inadaptée à Dakar ». En effet, à l’instar des autres capitales africaines, Dakar est confrontée à de sérieux problèmes de mobilité. La capitale sénégalaise concentre 50 % de la population urbaine du Sénégal et 72 % du parc automobile immatriculé.

Une épine dorsale Conçu sur le modèle du RER B en France, le TER de Dakar sera un train électrique bimodal qui fonctionnera à l’électricité et au diesel – pour parer aux coupures d’électricité – sur des rails à écartement standard. Pour les auto64

Au cours d’une visite de travail en Alsace, le président Macky Sall répond aux questions des journalistes. Derrière lui, le secrétaire d’État français à l’industrie, Christophe Sirugue (à gauche) et le président d’Alstom (à droite).

rités, il est le premier maillon d’une chaîne de transport beaucoup plus large, qui sera liée à d’autres maillons. « Le TER sera une épine dorsale, grâce aux bus qui viendront desservir les gares. Désormais, il sera possible de rallier Dakar à sa banlieue en 20 minutes et Dakar à l’AIBD en 35 minutes », explique Mountaga Sy, directeur général de l’Agence chargée de la promotion de l’investissement et des grands travaux de l’État (APIX), maître d’œuvre du projet. En effet, le TER desservira les gares routières des BeauxMaraichers (cars interurbains) et Colobane (bus urbains) et de nombres points potentiels de correspondance avec les lignes de bus Dakar Dem Dikk, les minibus AFTU, et les célèbres cars

rapides. Avec une fourchette de tarifs comprise entre 350 et 500 F.CFA (0,53 et 0,76 euro), le TER pourrait bien devenir le moyen privilégié de transport entre Dakar et sa banlieue.

Un plan de circulation à revoir Le TER sera « un train national », dans lequel tous les Sénégalais trouveront leur compte, qu’ils soient riches ou pauvres, promet la SNCF, avec qui l’État du Sénégal a signé un protocole d’accord en vue de l’exploitation du TER. Dans cette perspective, une maison TER, destinée à familiariser les Sénégalais avec la future infrastructure, a été érigée non loin de l’ancienne gare de Dakar. AfricanBusiness|Février - Mars 2017


Le Coralia iLint, un train régional sans émissions de CO2 développé par Alstom, dévoilé au Salon des transports ferroviaires de Berlin, en septembre 2016.

« Nous souhaitons nous rapprocher de ce qui se fait en France », annonce Stéphane Volant, secrétaire général de la SNCF. Il prévoit un système de tickettage électronique multimodal : un ticket suffira au passager pour rallier toute destination desservie par le train. Au-delà de ce projet, Abdou Aziz Ndiaye considère qu’il faut revoir le plan de circulation à Dakar : « Il devrait exister des bus (de préférence appartenant à la société qui gère le TER) qui partiraient de la gare de Dakar et y convergeraient régulièrement pour faire face aux importants flux de passagers. Pour faciliter ce trafic important, l’accès du centre-ville devrait être limité pour les véhicules particuliers, des rues réservées aux bus du TER et des zones piétonnes aménagées. »

De coûteuses nuisances évitées Selon le ministère des Transports, le TER sera complété par un autre projet de transport de masse, les Bus rapides sur voies réservées qui desserviront la région de Dakar du nord au sud, en reliant le centre-ville à la banlieue en 45 minutes, au lieu de 90 minutes actuellement. Concernant le coût du TER, le gouvernement table sur 568 milliards de F.CFA (866 millions d’euros), rien que pour la première phase Dakar-Diamniadio (36 km), dont 110 milliards de F.CFA pour l’État et 458 milliards pour les partenaires techniques et financiers. Mais si on additionne tous les lots et le dédommagement AfricanBusiness|Février - Mars 2017

des personnes affectées par le projet (PAP), le chiffre pourrait avoisiner un milliard d’euros (656 milliards de FCFA), d’après les estimations les plus réalistes. Pour Mountaga Sy, la rentabilité financière du projet ne fait aucun doute. Une rentabilité qu’il estime entre 18 % et 19 %, sans compter l’impact social et économique. Selon le gouvernement, le TER lui permettra d’économiser 74 milliards de F.CFA (113 millions d’euros) par an, quand l’on sait que les externalités négatives induites par l’absence de transport de masse entraînent une perte de plus de 100 milliards de F.CFA par an pour l’économie sénégalaise, d’après les estimations de la Banque mondiale. En effet, le gouvernement sénégalais met en perspective les 26 milliards de F.CFA (près de 40 millions d’euros) qu’il va décaisser par an, pendant 25 ans, afin de rembourser les 458 milliards de FCFA empruntés auprès de partenaires comme la BAD ou la BID (Banque islamique de développement), et les 100 milliards de F.CFA de pertes pour l’économie.

Le jackpot pour les entreprises françaises Pourtant, ce raisonnement est loin de convaincre tout le monde. « Le TER ne sera certainement pas rentable dans le court terme, même si l’incertitude sur la rentabilité financière n’enlève rien à la pertinence du projet, qui est une suite

logique de l’AIBD », explique Abdou Aziz Ndiaye. L’amélioration de la mobilité urbaine générée par le TER sera aussi « synonyme de gains de temps, donc d’argent ». L’attribution des marchés du TER, presque tous remportés par des entreprises françaises (ENGIE, Thales) là où d’autres concurrents étaient « moins disants », fait aussi débat. Pour l’opposition, Macky Sall a été « appelé » en France, sous le prétexte d’une visite d’État, pour la validation du contrat de fourniture du matériel roulant (15 trains de type Coradia) attribué à Alstom pour un montant de 225 millions d’euros (147,6 milliards de F.CFA). « Le TER n’est pas un projet du Sénégal, mais un projet de la France réalisé au Sénégal pour sauver une de ses industries phares en l’occurrence Alstom », soutient le Front patriotique pour la défense de la République (FPDR), une coalition regroupant plusieurs partis de l’opposition. «C’est vrai que la majorité des entreprises qui ont gagné les marchés sont françaises, mais la France est aussi le seul pays, en dehors des banques de développement (BAD, BID), qui a accompagné le Sénégal dans ce projet pour un concours financier de 200 millions d’euros », justifie Macky Sall. Pour chacun des marchés, l’appel d’offres a impliqué 65 entreprises constituées de l’ensemble des majors du ferroviaire mondial, issues de 19 nationalités, dont dix entreprises sénégalaises en cotraitance, complète Mountaga Sy, qui évoque des « groupements intelligents et cohérents ». Du côté de la SNCF, on parle d’« une bataille à la loyale » à l’issue de laquelle « les meilleurs » ont gagné. n 65


ENTREPRISES & MARCHÉS I N F R A S T RU C T U R E S Un train entre en gare de Niamey, le 29 janvier 2016, lors de l’inauguration d’une section d’une ligne ferroviaire de 140 km construite par Bolloré. Elle reliera Niamey à Cotonou.

Niger

Le chemin de la modernité Aprèsplusieurs annéesconsacréesau développementduréseau routier,leNigerfinance désormaislamodernisation desesinfrastructures.Voies ferréesetaéroportsseront construitsourénovés. Niamey, Sani Aboubacar

D

ans un pays enclavé de 1 276 000 km2 de superficie, les infrastructures sont un enjeu de développement et de sécurité. Ce défi est pris en compte par les autorités à travers le Programme de la Renaissance acte II, bâti sur huit axes parmi lesquels le développement des infrastructures énergétiques et de communication. Les voies d’accès pour ancrer le pays sur le chemin de la modernité sont les infrastructures routières, fluviales, ferroviaires et aéroportuaires. 66

Au lendemain de son accession à l’indépendance en 1960, le Niger disposait d’un réseau routier national d’environ 3 000 km, toutes catégories confondues, dont seulement 105 km de routes bitumées. Elles ont connu un développement appréciable, passant à 3 952 km en 2012. Le Programme de la Renaissance s’est donné comme objectif de préserver le réseau routier national par la réhabilitation de 20 021 km de routes et de 468 km de routes en terre. Mais aussi de poursuivre le désenclavement interne du pays par la réalisation de 1 246 km de routes bitumées et de développer des réseaux de pistes rurales par la réalisation de 2 700 km sur la base d’un schéma directeur qui prend en compte la nécessité de réduire les disparités régionales et désenclaver les zones de production agropastorale. Le désenclavement externe du pays s’est fait à travers la réalisation de 1 523 km de liaisons internationales en routes bitumées et 475 km de routes bitumées transversales de la Route nationale numéro 1 en direction du Nigeria. Aujourd’hui, le réseau routier nigérien

est composé de 20 140 km répartis en 4 469 km de routes bitumées, 8 544 km de routes en terre et 7 127 km de pistes sommaires. La mobilité des personnes et des biens à l’intérieur comme à l’extérieur passe par des voies d’accès efficientes. À cet effet, le gouvernement prévoit la réalisation d’infrastructures urbaines à travers les grandes villes du pays. À Niamey, outre la construction d’ouvrages d’arts dont un troisième pont sur le fleuve Niger et la construction d’échangeurs, le gouvernement vient de réaliser 22 km de voiries urbaines.

Des rails à Niamey… En région, « des travaux d’aménagement et de bitumage de voiries structurantes seront menés », annonce le ministre de l’Équipement, Kadi Abdoulaye. Lequel se réjouit que toutes les régions soient reliées par des routes bitumées et que – presque – tous les départements soient correctement reliés au chef-lieu de région : « Un atout indéniable et un gage de développement certain. » Un programme d’aménagement des grandes villes du pays est AfricanBusiness|Février - Mars 2017


L’énergie, le nœud du problème Le déficit en énergie électrique constitue une des plus fortes contraintes à la croissance. Avec un taux d’accès à l’énergie d’environ 12 % pour l’ensemble du pays, le déficit énergétique constitue un frein au développement économique du Niger qui doit importer 60 % de son électricité à partir du Nigeria. Les prévisions de la Société nigérienne d’électricité (Nigelec) de 125 mégawatts pour la seule ville de Niamey sont le plus souvent dépassées, notamment en période de canicule, la consommation peut atteindre les 140 MW. Pourtant, afin de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis du Nigeria et répondre à la demande croissante d’électricité qui croît au rythme de 4 % par an, les autorités nigériennes avaient lancé différents projets. La centrale thermique de 80 MW de Gorou Banda

à Niamey, destinée à sécuriser l’approvisionnement de la zone du fleuve et dont les travaux ont été lancés en avril 2013, pour une durée contractuelle de 20 mois, n’est toujours pas fonctionnelle. La centrale hydroélectrique de 130 MW de Kandadji reste encore au stade de projet. S’ajoutent également la centrale au charbon de 200 MW de Salkadamna et le projet de « dorsale Nord » du West African Power Pool (WAPP) qui permettra de relier en 330 kV BirninKebbi (Nigeria) à Ouagadougou via Niamey, et de desservir Malanville au nord du Bénin. Lueur d’espoir : avec la centrale de Salkadamna, présentée dans le schéma directeur du WAPP comme une centrale d’envergure régionale, le Niger projette de devenir exportateur d’électricité à l’horizon 2020.

L’aéroport international Diori-Hamani de Niamey.

entrepris depuis 2014 dans le cadre de la célébration de la fête du 18-décembre consacrant la proclamation de la République du Niger. L’équipement du Niger en infrastructures ferroviaires constitue une option essentielle pour les autorités. « Le Niger est le seul pays de l’Afrique de l’Ouest à ne pas avoir jusqu’ici, ne serait-ce qu’un mètre de voie ferrée », regrettait, le 31 janvier 2016, le président Issoufou Mahamadou, pour qui « il n’y a pas de développement sans rails ». La politique de construction de lignes ferroviaires obéit à la nécessité de créer des ports secs facilitant le transit des biens et des marchandises. Ainsi, quatre programmes ont été identifiés : la boucle ferroviaire Cotonou-Niamey-OuagadougouAbidjan et des liaisons avec le Nigeria Kaura Namoda-Sokoto-Konni ; Kano-MagariaZinder et Kano-Dayi-Katsina-Jibiya-Maradi. Dans le cadre de ces programmes, 600 km de rails sont prévus à l’intérieur du Niger. AfricanBusiness|Février - Mars 2017

Ouvrir le ciel nigérien Pour l’heure, seul le projet de la boucle ferroviaire Cotonou-Niamey-OuagadougouAbidjan de près de 2 800 km a été engagé. Ainsi, après plus de 50 ans d’indépendance, le train a enfin sifflé à Niamey, le 31 janvier 2016, avec l’inauguration de la ligne ferroviaire Dosso-Niamey sur environ 140 km. Les installations de la première gare ferroviaire de Niamey construites par le groupe Bolloré, ont été ouvertes le 7 avril 2014. Il reste que les

L’aéroport international Diori-Hamani de Niamey poursuit la réalisation des nouveaux terminaux capables de supporter la croissance du trafic fret et passagers, jusqu’en 2050.

travaux de construction du prolongement de la voie ferrée Dosso-Parakou, objet de litige, sont arrêtés. Les voies aériennes disposent de 18 plateformes dont trois aéroports internationaux (Niamey, Zinder et Agadez) et 15 aérodromes. À l’exception de l’aéroport de Niamey, les deux autres sont confrontés à la dégradation souvent avancée des pistes, la vétusté des moyens d’assistance au sol et l’insuffisance des moyens de sécurité et de contrôle. Pour sa modernisation destinée à en faire un « hub », l’aéroport international DioriHamani de Niamey poursuit la réalisation de nouveaux terminaux capables de supporter la croissance du trafic fret et passagers, jusqu’en 2050. Le projet consiste également en la création d’une compagnie aérienne nationale qui assure des vols réguliers à l’intérieur du pays, aux niveaux sous régional et international. Cependant, la compagnie Niger Airways, constituée sous forme de société anonyme entre l’État et les privés, ne dispose pas encore de son propre avion. De même, dans le cadre du Programme de la Renaissance, il est prévu la réhabilitation et la modernisation des aéroports d’Agadez, Zinder, Maradi, Diffa, et Tahoua, et le renforcement des infrastructures sécuritaires. Toujours dans le but d’assurer la desserte des villes de l’intérieur, le gouvernement prévoit la construction d’un aéroport à Dirkou et d’aéroports secondaires dans d’autres villes et chefslieux de départements. En outre, depuis trois ans, la desserte aérienne sur Niamey s’est considérablement améliorée après l’arrivée de nouvelles compagnies et l’augmentation des fréquences de vols d’Air France, Air Algérie, RAM et Asky. n 67


ENTREPRISES & MARCHÉS FINANCE

RD Congo

Un secteur bancaire fragile LesdifficultésdelaBIAC, enquêted’unouplusieurs repreneurs,témoignentdela fragilitédusecteurbancaire delaRDCongo.Unsecteur quipeineàjouersonrôle moteurdel’économie,en dehorsdesgrandesvilles. Par J.J Arthur Malu-Malu

L

a RD Congo peine à résoudre les graves difficultés de la BIAC, la Banque internationale pour l’Afrique au Congo, détenue majoritairement par le groupe Elwyn Blattner, qui n’est plus en mesure de fonctionner. Même si les termes « faillite » ou « liquidation », n’ont pas été utilisés officiellement, ils sont dans tous les esprits et inquiètent le public. Les déboires de cette banque, la quatrième du pays en nombre de comptes (400 000) et la troisième en valeur de bilan, n’ont pas provoqué d’effet domino, jusqu’ici. Néanmoins, nombreux sont les Congolais qui craignent que dans la foulée, de mauvais

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vents ne viennent souffler sur d’autres établissements bancaires, avec les conséquences que l’on peut deviner, dans un pays où les déposants ne sont pas assurés de récupérer l’argent qu’ils ont mis sur leur compte courant ou leur compte épargne. « La BIAC est tombée. L’État congolais n’a pas pu la sauver. Je crains qu’une autre banque ne ferme ses portes dans ce contexte difficile. Le climat n’est pas bon. J’évite de mettre une partie de mes revenus sur mon compte logé dans un établissement qui n’est à l’abri de rien. Un certain nombre d’amis et quelques collègues sont aussi inquiets que moi », explique Jean Mungapi, ingénieur informaticien et cadre d’une entreprise privée à Kinshasa. Les dirigeants de la BIAC attribuent cette situation à une crise de liquidités et de confiance liée à la coupure d’une ligne de refinancement de la Banque centrale qui aurait subi des pressions du gouvernement. Les actionnaires de la BIAC, l’un des plus anciens établissements bancaires du pays, se sont prononcés pour sa dissolution, alors que la Banque centrale s’y oppose, au motif qu’elle trouvera un repreneur. Cette crise est révélatrice de la fragilité d’un secteur qui est censé jouer un rôle central

dans le décollage économique de ce géant endormi au cœur du continent. « Je ne suis pas certain que les banques soient stables dans la durée. Les banques interviennent essentiellement sur le financement des entreprises à très court terme. Les entreprises sont elles-mêmes tributaires de l’évolution et de la volatilité de l’économie. Or, notre économie est très fragile. Le moindre choc exogène lié à la chute des prix des matières premières, ou endogène, par exemple l’instabilité institutionnelle que nous vivons actuellement, peut fragiliser les entreprises et forcément les banques », note Michel Losembe, expert financier et ancien président de l’Association congolaise des banques.

Réformes bancaires, résultats mitigés Premier ministre jusqu’en 2016, Augustin Matata Ponyo ne cessait d’égrener « ses » réalisations. À son actif, il mettait notamment la paie des fonctionnaires par voie bancaire – une mesure qui, selon lui, devait inciter de nombreux autres Congolais, habitués à garder leur argent chez eux, à ouvrir des comptes, de sorte que leurs dépôts irriguent l’économie. Des analystes jugent mitigé l’impact de cette réforme, conçue depuis plusieurs années par AfricanBusiness|Février - Mars 2017


l’Association congolaise des banques, pour à la fois lutter contre les détournements de fonds publics et canaliser vers le système bancaire une partie de la manne de l’informel, dont il est difficile de mesurer la taille. Pourtant, le nombre de comptes bancaires a sensiblement augmenté, passant d’environ 50 000 à près de 6 000 000 entre 2000 et 2016, tandis que le nombre de banques commerciales s’affiche actuellement à 18, contre 13 en 2002. Néanmoins, le taux de bancarisation, quoiqu’en nette progression, reste faible, par rapport à la moyenne en Afrique subsaharienne. Si des experts situent le potentiel du pays à environ 30-35 millions de clients, pour une population de quelque 70 millions d’âmes, la RD Congo a encore du chemin à parcourir pour se hisser au niveau d’autres pays comparables. Autre point faible, les banques restent sous-représentées dans l’arrière-pays. Quelques agences ont été ouvertes ici et là, mais elles sont inégalement réparties sur le territoire national. L’équation s’est davantage compliquée après le passage, en 2015, du nombre de provinces de 11 à 26. À la faveur de ce découpage administratif, l’ancienne Province Orientale, dans le nord-est du pays, a été scindée en cinq provinces… dont trois n’accueillent aucune banque !

Âpre concurrence Reste que les banques sont incitées à aller à la conquête des villes de l’intérieur où les agences bancaires sont rares ou inexistantes, mais il faut que l’activité économique y soit suffisamment dynamique et viable. Ce qui n’est pas toujours le cas. D’ailleurs, jusqu’à présent, les banques se sont surtout implantées dans les zones minières, les grandes villes et quelques centres urbains dans l’est du pays. Malgré tout, les banques rivalisent d’inventivité pour attirer la clientèle. Elles tablent notamment sur la banque dématérialisée (en particulier celle accessible par téléphonie mobile) qui permet d’atteindre les populations dans des localités reculées et dépourvues d’agences bancaires. À chacun son marché. ProCredit a choisi de cibler les gagne-petit, ceux auxquels les banques traditionnelles tournaient le dos jusque-là, pour cause de revenus irréguliers ou faibles. L’établissement s’est implanté dans les zones populaires de Kinshasa, distantes des beaux quartiers, où il n’y avait pas d’agences bancaires de proximité. African Business | Février - Mars 2017

Peu d’actionnaires congolais

dans les années 1990. Sa Banque internationale de crédit connut des hauts et des bas, avant qu’il ne la revende à un groupe étranger, empochant une belle plus-value, au début des années 2000. Michel Losembe considère toutefois que la RD Congo peut s’inspirer de ce qui se pratique sous d’autres cieux, notamment au Nigeria, en Afrique du Sud, en Asie et en Amérique latine, pour mettre en place des politiques visant à corriger un tant soit peu ce déséquilibre. « On peut envisager que le législateur adopte un dispositif qui encourage une prise de participation minoritaire, par des nationaux, dans le capital des entreprises – comme on le voit avec le “Black Economic Empowerment” en Afrique du Sud ou la politique de “local content” au Nigeria. Et ce, tout en gardant un climat des affaires serein pour les entreprises étrangères qui dominent notre économie », explique-t-il. « Plusieurs modèles peuvent être observés ailleurs et adaptés chez nous, pour permettre aux nationaux de faire partie de leur équation économique autrement qu’au travers des PME et de l’informel. Tout le monde trouverait son compte », ajoute Michel Losembe. Malgré ce tableau a priori peu séduisant, des fonds de placement occidentaux et chinois s’intéressent au financement de projets en RD Congo, Malgré tout, les banques rivalisent mais pas les banques. En revanche, des d’inventivité pour attirer la clientèle. banques régionales africaines lorgnent Elles tablent notamment sur la banque sur le plus vaste pays d’Afrique subsaharienne. Elles veulent, elles aussi, dématérialisée qui permet d’atteindre les avoir leur part du gâteau dans ce populations dans des localités reculées et pays qui, pourtant, ne décolle pas des dépourvues d’agences bancaires. tréfonds du classement Doing Business de la Banque mondiale. n

ProCredit a recouru à la monétique pour grappiller de nouvelles parts de marché. Au vu du succès de cette démarche, d’autres établissements se sont engouffrés dans la brèche, rendant la concurrence plus rude. Résultat : les distributeurs automatiques se sont multipliés dans la ville. Le paiement par carte bancaire, autrefois limité à quelques hôtels et à une poignée de supermarchés, gagne peu à peu du terrain. Autre spécificité du secteur bancaire, il est plutôt l’affaire de groupes d’investisseurs étrangers, notamment de familles établies de longue date en RD Congo. Les quatre premières banques ne sont pas détenues par des Congolais : le groupe Forrest (BCDC), Robert Levi (TMB), la famille Rawji (Rawbank), le groupe Elwyn Blattner (BIAC). La présence de Congolais dans l’actionnariat se raréfie depuis les belles pages écrites dans les années 1970 par Augustin Dokolo, homme d’affaires qui fit fortune à l’époque du président Mobutu Sese Seko. Augustin Dokolo fut l’actionnaire majoritaire de la Banque de Kinshasa. Un autre Congolais, Pascal Kinduelo, tenta de lui emboîter le pas

69


ENTREPRISES & MARCHÉS M AT É R I AUX D E C O N S T RU C T I O N

Cameroun

Concurrence accrue dans le ciment Depuis l’inauguration, le 16 décembre 2016 à Douala, de la cimenterie Medcem, le Cameroun compte désormais quatre producteurs de ciment. Accentuant la concurrence au monopole de Cimencam, entamée depuis trois ans. Yaoundé, Eugène Shema

D

es Turcs, des Marocains, des Nigérians et des Français. Telles sont les nationalités représentées sur le marché du ciment, au Cameroun. Le Premier ministre a inauguré à Douala la cimenterie Medcem, filiale du groupe turc Eren Holding. Dernière née dans le secteur, elle est dotée d’une capacité de production de 600 000 tonnes, extensible à 1 million de tonnes par an. Avec cette usine, la capacité de production de ciment au Cameroun culmine désormais à 4,3 millions de tonnes par an. Ce volume est aussi le résultat de l’installation d’une usine à Douala par le marocain Ciments d’Afrique (Cimaf), filiale du groupe Addoha de Anas Sefrioui, avec une capacité de production de 500 000 tonnes par an, extensible à 1 million de tonnes selon la demande. Deux mois avant Cimaf, c’était le milliardaire nigérian Aliko Dangote qui recevait le Premier ministre, Philemon Yang, pour la coupure du ruban de Dangote Cement Cameroon, cimenterie d’un coût de 70 milliards de F.CFA (106 millions d’euros) pour une capacité de production de 1,5 million de tonnes par an. Dangote Cement Cameroon envisage d’étendre sa capacité de production en installant une usine à Yaoundé en 2017, également d’une capacité de production annuelle de 1,5 million de tonnes. Ces trois nouveaux acteurs, installés en l’espace de trois ans seulement, sont venus bousculer le monopole exercé par les Cimenteries du Cameroun (Cimencam) pendant un demi-siècle. La filiale du groupe français Lafarge (devenu LafargeHolcim en 2015), qui a implanté sa première usine au Cameroun en 1963, a aujourd’hui une capa70

cité de production annuelle de 1,6 million de tonnes. L’impact de cette concurrence est positif : le ciment est disponible régulièrement. Seul bémol : le sac de 50 kg coûte encore 4 500 F.CFA (6,84 euros), tardant à enregistrer une baisse significative.

Promotion des investissements La proximité des dates, dans l’installation des récentes usines, n’est pas à mettre au compte du hasard. C’est la résultante d’efforts Vers de nouvelles infrastructures entrepris par le gouvernement camerounais depuis trois ans à la faveur de la promulgation, Sont tout aussi significatifs « l’exonération en avril 2013, par le président de la République, de la patente, l’exonération des taxes et droits de la « loi fixant les incitations à l’investissement de douane sur tous les équipements et matériels, privé en République du Cameroun ». Suivie par l’enlèvement direct des équipements et matériels la mise en application du ministère des Mines, lors des opérations de dédouanement, l’exonérade l’industrie et du développement technolo- tion de la taxe foncière sur les immeubles bâtis, gique (Minmidt) et par le travail de l’Agence ou non, faisant partie du site dédié à l’unité de de promotion des investissements (API), cette transformation et de tout prolongement immoloi accorde de nombreux avantages fiscaux, biliers par destination », entre autres éléments. douaniers, administratifs aux investisseurs Cette vision comprend la construction souhaitant s’établir au Cameroun, pendant la de barrages hydroélectriques (Lom Pangar, phase d’installation de leur projet comme dans Memve’ele, Mekin) pour fournir l’énergie ; sa phase de production. de ports (port en eau profonde de Kribi et Ainsi, nos trois nouveaux producteurs de complexe industriel prévu autour du projet) ; ciment ont bénéficié des dispositions de cette d’autoroutes (Yaoundé - Douala ; Yaoundé loi. Pendant la phase de production, ce texte Nsimalen) ; de ponts (deuxième pont sur le stipule par exemple que l’opérateur bénéficie de l’exonération du droit de sortie sur les produits manufacMalgré l’arrivée de nouveaux cimentiers, turés localement. Il peut, en outre, l’offre est loin de répondre à la demande bénéficier de l’exemption du paiement de droits, taxes, et redevances anticipée à horizon 2020. Sauf à consentir de douane, sur les importations des importations, le Cameroun pourrait de biens d’équipement destinés accueillir de nouvelles unités de production. à être affectés et utilisés pour son programme d’investissements. African Business | Février - Mars 2017


Wouri), stades et infrastructures hôtelières en prévision de la Coupe d’Afrique des Nations masculine de football que le pays organise en 2019, logements, etc. Et la matière première indispensable est le ciment. Le gouvernement s’est engagé « à maintenir la disponibilité des intrants (ciment, fer à béton, etc.) de façon à ce que des réponses adéquates soient fournies à la demande. Les autorités encourageront la production locale de ces matériaux ». La crainte de faire face à une pénurie comme celle vécue en 2008, avec autant de chantiers, a aussi œuvré pour l’ouverture du marché à d’autres acteurs. « Pour comprendre l’évolution de l’offre de ciment au Cameroun, il faut se rappeler qu’en 2007 et 2008, le Cameroun a connu une sévère pénurie de ce produit, imputable, pour l’essentiel, à l’insuffisance de la production locale. À la suite de cet événement, le gouvernement a décidé d’encourager les investissements dans ce secteur stratégique, en même temps qu’il procédait à la libéralisation de ce marché jadis considéré comme tabou. C’est le sens de la révision à la baisse du tarif extérieur commun applicable à l’importation de ciment et du lancement, en 2009, d’un programme spécial d’importation de 100 000 tonnes de ciment », rappelle le ministère du Commerce.

De nouveaux acteurs sur les rangs Qui considère que ces mesures ont, « l’une et l’autre, contribué à ramener la sérénité dans ce marché ». Depuis lors, de nouveaux investissements ont été réalisés, d’abord par la Cimencam, l’opérateur historique, qui a porté sa capacité de production à 1,6 million de tonnes contre 1,1 million de tonnes auparavant, et par de nouveaux industriels. D’après les données du ministère de l’Économie, la demande nationale de ciment au Cameroun est évaluée à plus de 3 millions de tonnes par an et projetée à 8 millions de tonnes en 2020. Pour satisfaire cette demande, en l’état actuel de la production qui culmine à 4,3 millions de tonnes, il faudra avoir recours à des importations. Les nouveaux investisseurs ne sont donc pas de trop pour un marché en plein essor. On annonce de longue date l’intérêt de deux autres cimentiers pour le Cameroun : le coréen Afko Cement et l’allemand GPower Cement. Reflet du cap fixé cette année par le gouvernement, le ministère des Travaux publics a reçu la plus importante dotation dans le budget de l’État pour l’exercice 2017, soit 461,9 milliards de F.CFA (704 millions d’euros) sur les 4 373,8 milliards de F CFA (6,7 milliards d’euros) de l’enveloppe globale. n


EXPERTS OPINION

La croissance pour tous Lespayslesmoinsavancésd’Afriqueontsouffert,ces derniersmois.Pourtant,ilsdemeurentencroissanceetle ralentissementéconomiquen’entravepaslesinvestissements. Dumoinssionencroitdesstatistiquesquinesontpassans défaut…Par Christian d’Alayer

L

e rapport de la Cnuced sur les exportés par ces pays. D’ailleurs, on peut Pays les moins avancés 2016 est constater que les prévisions de croissance paru. Comme 80 % de ces PMA de la Banque mondiale pour l’Afrique sont africains, ce rapport permet telles qu’indiquées dans son rapport sur de voir comment ont réagi les le commerce international en 2015, ne pays les moins riches du continent à la correspondent pas avec celles qui sont baisse du prix des matières premières indiquées ici : l’Afrique n’a bel et bien perdu (voir le graphique 4). Les exportations des qu’autour d’un point de croissance avec pays africains les plus pauvres s’en sont la baisse du prix des matières premières fatalement ressenties, près d’un quart en 2014 et 2015. L’avenir n’est plus du tout de baisse en valeur en 2015 par rapport sombre. à 2014 (voir tableau 1). Le rapport note Des emprunts à taux attractifs un effondrement de leurs balances des Et si les Africains ont dû emprunter paiements – jusqu’à moins 50 % pour un pour combler le déficit de leur balance pays comme le Mozambique ! commerciale, ce n’est en fait qu'à la Deux autres faits viennent adoucir marge. On le voit bien en rapprochant le premier constat : d’une part, les pays les tableaux : sans apports extérieurs, il africains les moins avancés ont aussi ne manquait aux PMA que 3 % de leur beaucoup épargné et investi (plus du quart PIB pour financer leurs investissements du PIB en financement interne, nous en 2012, plus que 1,7 % en 2013 et qu’un apprend le tableau 2, ce qui est considépeu plus d’un point en 2014. Or, leur rable). D’autre part, ils ont reçu aussi, entre croissance fut nettement supérieure à ces l’aide publique internationale et les IDE pourcentages tout au long de ces années. (Investissements directs étrangers), pratiEt comme les financements extérieurs ont quement autant que ce qu’ils ont perdu en compensé la baisse des recettes d’exporexportations moins rémunérées. tations, un simple calcul montre qu’il Bien sûr, le tableau n’est pas reluisant. ne leur a finalement même pas manqué Mais il est nettement moins sinistre que la différence entre la FBCF (Formace qu’ont rapporté ces derniers temps le FMI et des médias occidentaux, apparemment prompt à dire que l’Afrique se porte mal. Le renversement total et durable des termes En fait, et comme pour les de l’échange, cette fois-ci en défaveur de pays africains riches, les PMA ont eux aussi entamé leur décollage, la l’Occident, a remis à l’honneur les plaintes liaison entre une épargne intérieure jadis moquées des tout premiers dirigeants forte et une croissance restant de l’Afrique indépendante. vigoureuse, en dépit d’un effondrement des prix des biens et services 72

tion brute de capital fixe) et l’épargne intérieure, soit très peu par pays, de l’ordre d’une à quelques dizaines de millions de dollars selon les pays. Ce qui est négligeable face à la capacité d’exportation desdits pays. C’est la raison pour laquelle pratiquement aucun de ces pays n’a fait appel aux financiers publics habituels, Bruxelles ou Washington : ce sont les banques privées qui ont prêté, à des taux actuellement plus qu’attractifs. Et finalement, il en a été des pays africains pauvres comme des pays africains riches, soit un ralentissement très modéré d’une croissance qui reste soutenue. À adopter un peu de recul sur le long terme, on s’aperçoit que les quinze dernières années ont apporté un éclairage assez perturbateur de l’analyse économique mondiale. Le renversement total et durable des termes de l’échange, cette fois-ci en défaveur de l’Occident (qui semble ne pas s’en rendre compte), a en effet remis à l’honneur les plaintes jadis moquées des tout premiers dirigeants de l’Afrique indépendante au sujet du pillage des matières premières de leur pays. D’autre part, les tenants occidentaux de l’ultralibéralisme ont obtenu satisfaction avec l’application des dogmes de l’économie de l’offre dans les quatre cinquièmes de la planète. Ainsi que par l’ouverture des marchés de l’ancien tiers-monde via la « mondialisation ». Ce faisant, ces économistes et les dirigeants qui les suivirent, ouvrirent en fait les marchés occidentaux aux productions nettement plus compétitives AfricanBusiness|Février - Mars 2017


des pays émergeants. Ils considéraient que la technologie les sauverait : ces pays émergents s’avérèrent tout aussi technologiques que les pays développés, peuplant même leurs « Silicone Valley » de leurs meilleurs éléments, sans que pour autant cette fuite des cerveaux dépeuple les leurs : aujourd’hui, la Chine dépose plus de brevets que les États-Unis et plus aucun produit High-Tech de grande consommation n’est produit en Occident !

Les relations Sud-Sud l’emportent La conjonction des deux évolutions, voulue par les Occidentaux, a conduit visiblement à l’effondrement de son empire constitué à coups de canon depuis le XVIe siècle : un endettement public démentiel accolé à des dépenses militaires toutes aussi démentielles. L’Occident ne vit plus qu’à crédit et seule l’intelligence de ses créditeurs le sauve de la débâcle. Mais qu’arrivera-t-il si le dollar s’effondre ? « La main invisible du marché » est bien en peine d’expliquer ce qui arrive à l’économie mondiale : c’est aujourd’hui la Chine qui mène le jeu et qui a fait, par exemple, de Dubaï – et donc du Pacifique – le principal port de la planète. Adieu la domination de l’Atlantique nord, adieu la suprématie du Nord sur le Sud en matière commerciale : ce sont aujourd’hui les relations Sud Sud qui l’emportent ! C’est comme si une main, cette fois-ci extérieure, avait pris les manettes et inversé le cours de l’économie pour que les pays pauvres ne le soient plus, au détriment des pays riches. Une fois atteint un certain niveau de développement, d’une part les peuples n’ont plus « envie » ; et, d’autre part, ceux qui ne l’ont pas atteint réclament leur dû quoiqu’il arrive. C’est l’exemple de la Corée du Sud : une fois atteint un certain degré de développement, les Coréens ont réclamé – et obtenu – des hausses de salaire permettant à leur économie de se fonder aussi sur l’essor du marché intérieur. Quand les Coréens auront atteint un niveau de plus grande richesse, peut-être qu’eux aussi n’auront plus « envie » ? Les Occidentaux, dans ce schéma, ont donc loupé le coche : ils auraient pu imaginer le monde d’après leur surconsommation. Ils ont inventé celui de la surprédation, recréant des inégalités du niveau du XIXe siècle. n African Business | Février - Mars 2017

1- Commerce extérieur des pays africains les moins avancés (en milliards de dollars) Pays

2005

2013

2014

2015

2014/2015

Tous les PMA, exports

95,9

255,9

251,8

200,9

-20,20 %

dont Afrique

66,9

183,8

175,3

131,9

-24,70 %

Tous les PMA, imports

108,3

312,9

333,5

305,1

-8,50 %

73,1

210,6

221,7

190,2

-14,20 %

dont Afrique Balance commerciale Tous les PMA

-12,4

-57

-81,7

-104,2

27,60 %

dont Afrique

-6,2

-26,8

-46,5

-58,2

25,40 %

Source : Cnuced (Rapport sur les PMA 2016)

2- Besoin de financement extérieur des PMA africains (en % de leurs PIB) Pays

2002-2008

2012

2013

2014

Tous les PMA, FBCF*

22,2

26,6

25,9

26,2

dont Afrique

22,5

27,2

25,7

25,5

Tous les PMA, épargne intérieure

20

23,3

22,9

23

dont Afrique

21,7

24,2

24

24,2

Besoins de financement, PMA

-2,2

-3,3

-3

-3,2

dont Afrique

-0,8

-3

-1,7

-1,3

Croissance de ces pays

7,9

6,1

5,6

4,1

Source : Cnuced (Rapport sur les PMA 2016) * Formation brute de capital fixe

3- Apports de financement extérieur dans les PMA d’Afrique (en milliards de dollars) Pays

2002-2008

2012

2013

IDE, tous PMA

10,9

21,4

26,3

2014 35,1

dont Afrique

8,4

16,8

22,9

28,1

Aide au développement, PMA

21*

27

28

25,5

dont Afrique*

16,8*

21,6*

22,4*

20,4*

Total Afrique (PMA)*

25,2*

38,4*

45,3*

48,5*

nc

nc

24,6 %*

27,7 %*

En % de leurs exportations

Source : Cnuced (Rapport sur les PMA 2016)

4- Évolution du prix des matières premières depuis l’an 2000 Source : Cnuced (Rapport sur les PMA 2016) 400 350 300 250 200 150 100 50 0 2000

2001

Produits alimentaires

2002 2003

2004

2005

Matières premières agricoles

2006

2007

2008

2009

Minéraux, minerais, métaux

2010

2011

2012

2013

2014

2015

juil. 2016

Pétrole brut

73


FOCUS Mines & industries extractives

La prudence domine malgré la hausse des cours Le pire est passé. Après leur effondrement en 2015, les cours des matières premières repartent à la hausse, mais timidement et les marchés font face à une forte volatilité. Ce léger mieux annonce le retour des investissements en Afrique.Par Jean-Michel Meyer

L

e plus dur est derrière nous, c’est une « Globalement, on a touché un point bas pour la l’aluminium et le plomb, 15 % pour le nickel, évidence », assure Yves Jégourel, maître quasi-totalité des matières non renouvelables à 16 % pour le cuivre et, surtout, 45 % pour l’étain de conférences à l’université de Bordeaux partir de novembre 2015 et jusqu’en février 2016, et même 55 % pour le zinc. et qui collabore au rapport CyclOpe, sur souligne Yves Jégourel. Mais si nous avons le À 2 576,50 $ la tonne mi-novembre 2016, le l’état des matières premières dans le monde. Pour sentiment d’être sur un léger retournement de plomb atteignait son cours le plus élevé depuis autant, on connaît la règle d’or des marchés finan- tendance, on ne s’oriente pas, malgré tout, vers août 2011 ! Tandis que le nickel grimpait à la ciers : l’incertitude est baissière. Il est à craindre un schéma flamboyant pour les années à venir. même période jusqu’à 12 145 $ la tonne, son que cette maxime n’accompagne la communauté Car si l’on se trouve sur une dynamique globale- plus haut depuis juillet 2015. Même euphorie financière tout au long de 2017 et ne l’incite à la ment positive pour 2016, et a priori pour 2017, pour le zinc, qui caracolait à 2 985 $ la tonne, plus grande prudence. on relève beaucoup d’instabilité. Et 2017 sera un cours inconnu depuis novembre 2007. Dans un contexte qui redevient favorable, comme 2016, une année à forte volatilité. » Des experts partagés ou plutôt moins alarmant, le suisse Glencore Les prix des métaux de base échangés sur le Le cuivre a illustré cette très forte volatiest l’un des premiers groupes miniers à renouer London Metal Exchange se sont ainsi envolés de avec une stratégie d’expansion. Le 5 janvier manière inattendue, fin 2016, pour atteindre des lité des cours. Jusqu’en octobre 2016, le prix 2017, il a annoncé son intention de renforcer sa sommets en novembre. Les raisons ? Notamment du métal rouge stagnait. Sur le seul mois de participation – de 69 % actuellement – dans la les promesses d’investissements massifs dans les novembre, il s’est envolé de 28 % pour perdre mine de cuivre et de cobalt de Mutanda, en RD infrastructures en Chine et aux États-Unis, où les 7 % en décembre, en repli comme presque Congo. En rachetant tout ou partie des 31 % prix des métaux de base ont été particulièrement tous les cours des matières premières aux détenus par le groupe Fleurette du milliardaire stimulés, après l’élection de Donald Trump. derniers jours de 2016. Les cours des matières premières contiDan Gertler, Glencore contrôlerait totalement Après un début d’année très moyen, les cours le gisement de Mutanda, évalué à 1,8 milliard des matières premières ont finalement affiché nueront-ils à se redresser ? S’enfonceront-ils de dollars. Située au Katanga, la mine a produit de solides progressions sur l’année : 10 % pour à nouveau ? L’effet Trump animera-t-il toute l’année 2017 ? Sera-t-il un feu de 162 300 tonnes de cuivre et 18 000 paille ? Les avis des analystes divergent tonnes de cobalt au cours des neuf et alimentent l’incertitude actuelle ! premiers mois de 2016. Après avoir vécu une année 2015 difficile, « Nous étions confiants pour 2016, mais Pour l’instant, toutefois, l’actil’Afrique pourrait profiter de ce vent léger nous avons été surpris par l’ampleur de visme du géant suisse demeure une la hausse des métaux de base. Au point exception. Ses concurrents sont d’optimisme, profitable à ses économies qui ont que nous sommes désormais inquiets, plutôt dans l’attente de signaux pris de plein fouet la fin du cycle haussier des l’optimisme qui règne sur la demande plus encourageants et compréhenmatières premières, amorcé en 2011. pourrait ne pas être justifié », écrivent, sibles des marchés, pour l’heure dans le camp des pessimistes, les marqués par une très forte volatilité.

74

AfricanBusiness|Février - Mars 2017


analystes de Capital Economics, qui notent, toutefois, que la production insuffisante de métaux, dont le zinc et le plomb, pourrait empêcher les prix de retomber trop fortement. Les experts de Macquarie se rangent dans le camp des optimistes. « L’activité manufacturière mondiale continue de grimper, tandis que le gouvernement chinois a réitéré sa volonté d’atteindre une stabilité du marché, ce qui nécessite un investissement solide dans les infrastructures pour atteindre une croissance de 6,5 % du PIB », ont-ils estimé, relevant leurs estimations de prix pour la plupart des métaux de base en 2017. « Peu de spécialistes ont anticipé ce qui allait se passer en 2016. Je pense que les marchés sont assez déboussolés », relève Yves Jégourel. Plus que jamais, le marché des matières premières est une équation à plusieurs inconnues qui dépasse largement la particularité de chacune des filières de minerais ou des métaux.

Une bouffée d’oxygène « Je crois qu’en 2017, la macroéconomie fera sa loi et prévaudra pour la quasi-totalité des matières premières. Pour établir mes prévisions, je regarderai d’abord la politique monétaire américaine, la valeur du dollar et sa parité avec le yuan, et si la dépréciation de la monnaie chinoise pourra être stoppée. Sans oublier toute la problématique Trump, après son annonce de 50 milliards $ d’investissement dans les infrastructures, ainsi que la dimension commerciale et politique des ÉtatsUnis avec la Chine qui pourrait également peser. Je resterai très prudent sur 2017, même si on peut être raisonnablement optimiste. » Après avoir vécu une année 2015 difficile, l’Afrique pourrait profiter de ce vent léger d’optimisme, profitable à ses économies qui ont pris de plein fouet la fin du cycle haussier des matières premières, amorcé en 2011. Fortement tributaire de l’industrie minière, la Sierra Leone a, par exemple, subi une contraction de son PIB de 21 % en 2015. Sur le continent, de nombreuses petites entreprises minières ont eu les reins brisés par des coûts de production structurellement plus élevés.

Une compétitivité à restaurer « La remontée des cours a donné une bouffée d’oxygène à l’Afrique », constate Yves Jégourel. Toutefois, les plaies liées à l’effondrement des cours des produits de base sont encore à vif. Sur un marché très largement mondialisé, les actifs africains des groupes miniers ont souvent joué la variable d’ajustement dans les politiques de African Business | Février - Mars 2017

Cours du cuivre au London Metal Exchange ($/t.)

7 500 7 000 6 500 6 000 5 500 5 000 4 500 4 000 2014 Produits alimentaires

Matières premières agricoles

2015

2016

Minéraux, minerais, métaux

Pétrole brut

2017

Cours de l’or depuis dix ans ($/once)

1900 1800 1700 1600 1500 1400 1300 1200 1100 1000 900 800 700 600 2007 Produits alimentaires

2008

2009

2010

Matières premières agricoles

restructuration des multinationales. Si Glencore repart à l’offensive à Mutanga, le groupe a d’abord été confronté à un endettement de plus de 30 milliards $ le contraignant à céder sa mine de nickel à Sipilou, en Côte d’Ivoire, et à suspendre ses opérations dans les mines de cuivre en Zambie. La plupart des majors poursuivent leur cure d’austérité. Anglo American prévoyait, dès 2015, la suppression de la moitié de ses 55 mines en Afrique du Sud et de supprimer 85 000 emplois. Rio Tinto a pour sa part indiqué qu’il réduirait ses investissements aux « projets de haute qualité » pour préserver ses bénéfices. Et l’anglo-australien BHP Billiton réduira ses

2011

2012 Minéraux, minerais, métaux

2013

2014

2015

2016

Pétrole brut

investissements en 2016 et en 2017, qui tomberont entre 7 et 9 milliards $ contre 11 milliards en 2015. Malgré tout, les années les plus difficiles sont passées. « Les matières premières ne sont plus considérées comme des actifs démodés, comme c’était le cas en 2014 et en 2015, souligne Yves Jégourel. C’est à nouveau un sujet d’investissement. Cela augure d’une nouvelle phase d’investissement des groupes miniers validée par les actionnaires. » Pour inciter les groupes miniers à exploiter son énorme potentiel, l’Afrique, qui ne représente que 12,6 % de la production minière mondiale en valeur, soit 1 046 milliards $, doit impérativement renforcer sa compétiti75


FOCUS Mines & industries extractives NIGER

vité pour attirer les investisseurs. « Il y a une réelle prise de conscience politique en Afrique, qui date d’avant 2015, pour intégrer davantage de transformations locales pour arrêter de subir la malédiction des matières premières, et pour renforcer la production d’électricité et d’infrastructures de transport. On note un réel pragmatisme, mais la réalité est là. On ne réalise pas ce type d’investissements en quelques mois », reconnaît Yves Jégourel. n

Les producteurs d’or sous pression Où s’arrêtera la chute du cours de l’or ? C’est la question que se posent les pays producteurs de métal jaune. Et ils sont nombreux à s’interroger en Afrique, dans les pays où se concentrent les groupes aurifères : en Afrique du Sud, bien sûr, mais aussi en Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Ghana, Mali) et à l’est du continent (Kenya, Éthiopie, Érythrée). Comme toutes les matières premières, l’or a subi l’effondrement des cours en 2015, pour tomber à 1 049 $ l’once. Tout semblait rentrer dans l’ordre en 2016. L’or redevenait la valeur refuge. Son prix grimpait de 25 % au cours des trois premiers trimestres de l’année. C’était même la plus longue hausse depuis 2011, l’année du record, avec une once à 1 920 $. Mais la machine s’est à nouveau enrayée, à cause de l’anticipation de la hausse des taux directeurs de la FED et de la remontée du dollar qui s’est substitué à l’or comme valeur refuge. La volatilité du métal jaune s’est amplifiée depuis l’élection de Donald Trump. Son prix a grimpé de 5 % au lendemain du scrutin, pour reperdre 9 % au 9 janvier 2017, à 1 180 $ l’once. Cette volatilité a engendré des mouvements de concentration en Afrique, à l’image de Randgold Resources, qui a racheté plusieurs gisements en Afrique de l’Ouest et en RD Congo. De leur côté, les groupes miniers sud-africains, dont AngloGold Ashanti, Harmony et Gold Fields, ont tenté de résister à ces turbulences grâce à la baisse du cours du rand. Mais ils envisagent sérieusement aujourd’hui d’aller investir en Asie, en Amérique latine ou au Canada ! 76

D’importants gisements de minerais Doté de ressources minières considérables, le Niger doit relever plusieurs défis, notamment ceux de l’énergie et des transports, pour profiter de ses atouts. Niamey, Sani Aboubacar

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iche d’un potentiel minier important et diversifié, le Niger vit essentiellement de ses ressources minière et pétrolière. L’uranium exploité depuis les années 1960 est la principale ressource minière. Le pays est le cinquième producteur mondial d’uranium qui représente 5 % de son PIB et un peu plus de 5 % de ses recettes fiscales. L’extraction de l’uranium est assurée par la Cominak, détenue à 31 % par l’État, 34 % par le français Areva, 25 % par le groupe japonais Ourd et par l’espagnol Enusa. Détenue à 37 % par l’État et 63 % par Areva, la Somaïr est la deuxième mine exploitée par le groupe français, qui dispose également du site d’Imouraren, en attente d’exploitation. En 2006, la société Sino Uranium, filiale de l’entreprise publique China National Nuclear Corporation (CNCC), obtient le permis d’exploitation du gisement uranifère d’Azélik. Démarrée en 2010, après la constitution de la Société des mines d’Azélik (Somina) détenue à 33 % par le Niger, 37,2 % par la CNCC et ZXJoy Invest, filiale d’un groupe chinois de télécoms par 24,8 %, la production est estimée à 7 000 tonnes par an.

De potentiels miniers En plus de l’uranium, le Niger exploite à travers la Sonichar le charbon, dont les réserves sont estimées à 85 millions de tonnes. Le charbon est essentiellement utilisé pour l’alimentation de centrales thermiques par les sociétés minières de la zone. Les réserves totales d’or sont évaluées

à 32 tonnes réparties entre les sites de Damagaram Mounio et de l’Aïr (6 tonnes d’or‑métal), et le Liptako (26 tonnes d’or‑métal). De taille modeste, la mine d’or de Samira (Liptako) est en exploitation depuis 2004 par la canadienne Semafo, avant de tomber entre les mains de l’australienne Middel Island Resources, puis d’être rachetée par l’État du Niger à partir de 2014. En 2011, la production aurifère sur ce site était de 1,5 tonne. Les quantités d’or produites en 2015 ont avoisiné 1,2 tonne, soit 79,2 % de plus qu’en 2014. Comme minerais en attente d’exploitation, le phosphate dont les réserves sont évaluées à 214 millions de tonnes, et le fer dont les réserves sont évaluées à 1,2 milliard de tonnes.

Des défis à relever Le Niger exporte la quasi-totalité de la production d’uranium à l’état brut vers la France et le Japon « alors même que l’énergie constitue le facteur le plus déterminant pour l’industrialisation de note pays », déplore le Premier ministre Brigi Rafini. « Nous allons résolument poursuivre l’initiative du président de la République, pour nous mobiliser et investir dans l’électronucléaire et ses applications pacifiques grâce à l’extraction et à la transformation sur notre territoire de notre uranium », s’estil engagé auprès des députés. Pour ce faire, « le gouvernement s’emploiera à améliorer les connaissances du potentiel minéral, développer la recherche, l’exploration et l’exploitation minière. Il va poursuivre la diversification de la production minière et des partenaires et évaluer la mise en œuvre du Code des investissements ». Le Niger a adhéré à l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives) en 2008 et les efforts du gouvernement pour améliorer la transparence dans la gestion des revenus issus du secteur minier ont été jugés conformes en 2011. Toutefois, entre le Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) et le Niger, l’éternel bras de fer se poursuit pour la transparence dans la répartition des revenus tirés de l’exploitation des ressources naturelles. « Les revenus tirés de l’exploitation de nos ressources ne profitent pas au peuple », dénonce Ali Idrissa, coordonnateur du Rotab, qui vient de lancer une campagne pour la constitution du fonds pour les générations futures. « Une prescription de la loi fondamentale sur laquelle les autorités ferment les yeux », regrette-t-il. n African Business | Février - Mars 2017


S É N ÉG A L

Tervalis Desarrollo veut investir dans les phosphates À l’image des géants du secteur qui multiplient les investissements dans le phosphate africain, l’espagnol Tervalis Desarrollo envisage d’investir 418 milliards de F.CFA pour  la construction d’une usine d’acide phosphorique et d’engrais. Dakar, Seydou Ka

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e groupe Tervalis Desarrollo prévoit d’investir 418 milliards de F.CFA (637 millions d’euros) pour l’exploitation du phosphate au Sénégal : 158 milliards de F.CFA pour la phase initiale du projet (2016-2019), suivis de 260 milliards de F.CFA entre 2025 et 2030. L’annonce a été faite par Alioune Fall, directeur général de la filiale sénégalaise du groupe espagnol, Sephos (Sénégalaise de phosphates). Ce plan d’investissement concerne la construction de quatre unités, notamment une usine d’acide phosphorique et une autre d’engrais. Le projet devrait générer plus de 50 milliards de F.CFA (76 millions d’euros) de recettes d’exportation par an à partir de 2019 et 150 milliards de F.CFA (229 millions d’euros) à terme ; ainsi que 6,4 milliards de F.CFA (9,8 millions d’euros) de recettes fiscales et parafiscales pour l’État du Sénégal et les collectivités locales, et un millier d’emplois. Simple effet d’annonce ? En tout cas, ce projet d’investissement confirme le regain d’intérêt pour le phosphate sénégalais, et plus globale-

African Business | Février - Mars 2017

ment africain, par les géants du secteur. À l’image des investissements dans d’autres pays du continent (l’israélien Elenilto et le chinois Wengfu au Togo, le canadien GB Minerals en Guinée-Bissau, le marocain OCP au Gabon), les gisements sénégalais attirent les grands groupes internationaux. Ceci, malgré la chute des cours du phosphate qui se maintiennent à peine au-dessus des 100 $ la tonne, contre 400 $ avant 2008. Alors que le gisement de phosphate qu’elle exploite sous le régime de petite mine depuis 2009, dans le périmètre de Lam-Lam situé dans la région de Thiès (Centre-Ouest, à 55 km de Dakar), sera épuisé en 2017, la Sephos avait obtenu en mai 2011 un permis de recherche dans cette zone, qui avait été renouvelé en novembre 2014. « Après cinq années de recherche, nous avons pu mettre en évidence d’importantes réserves de phosphate de chaux de qualités diverses, confirmées lors des deuxième et troisième campagnes de sondages respectivement à maille de 500×500 mètres et 250×250 mètres », explique Alioune Fall.

Cependant, l’exploitation de ce gisement pourrait accuser du retard. En effet, les ICS (Industries chimiques du Sénégal) réclament des droits sur une partie du périmètre couvert par le permis de recherche de la Sephos. La zone d’empiétement concerne 1 672 hectares, la partie la plus riche en minerai. Une situation litigieuse qui retarde l’octroi de la concession et freine donc les ambitions de la Sephos, alors que « toutes les conditions techniques, financières et commerciales sont réunies pour démarrer sans délai l’exploitation », déplore Alioune Fall, qui conçoit difficilement que sa société puisse être dépossédée « des fruits de son effort de recherche » au profit des ICS.

Un secteur en plein renouveau Pour le moment, les autorités sénégalaises n’ont pas encore tranché ce différend. Selon Alioune Fall, l’octroi à Sephos de la concession minière telle que demandée apparaît « légitime », parce que « c’est elle qui a consacré à ce projet, à la fois, des moyens financiers énormes (environ 5 milliards de F.CFA), cinq années entières d’activité et des ressources humaines significatives, autant de peine et d’argent qui ont permis d’aboutir à des résultats probants sur cette zone ». Si la société n’obtient pas le périmètre demandé, cela pourrait signer l’arrêt du projet phosphorique au Sénégal ; pour autant, le secteur est en plein renouveau, symbolisé par les ICS. Quasiment à l’arrêt il y a trois ans, ce fleuron de l’industrie sénégalaise sort progressivement la tête de l’eau. Le plan d’investissement concocté par le repreneur, l’indonésien Indorama, qui contrôle désormais 78 % du capital, a permis de redynamiser l’entreprise. Le repreneur a injecté 225 millions $, dont 100 millions débloqués une semaine après la signature des accords de restructuration, afin d’éponger une partie de la dette contractée auprès d’entreprises sous-traitantes, assurer la réhabilitation des unités et relancer la production. Celle-ci a franchi la barre du million de tonnes de phosphate en 2015, contre 750 000 t en 2014 et elle devrait avoir atteint 1,8 million t en 2016. S’il est trop tôt pour affirmer que les ICS sont définitivement sorties d’affaire, le redressement est palpable. D’autant que les ICS possèdent d’importantes réserves, estimées à plus de 150 millions de tonnes connues, dont 60 millions à Tobène nord, sans compter les permis de recherche à Gossas (région de Fatick) et à Niakhène (région de Thiès), qui présentent des indices intéressants. n 77


FOCUS Mines & industries extractives MALI

Reconvertir avant de partir L’exploitationdelamined’ordeMorila,dontlafermeture avaitétéannoncéepour2017,pourraitsepoursuivrejusqu’en 2020.Sareconversion,orchestréeparRandgoldenunvaste complexeagro-industriel,estdéjàbienavancée. Bamako, Christine Holzbauer

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e bras de fer fiscal qui oppose Randgold Resources au gouvernement malien n’a pas eu d’incidence sur l’exploitation minière. Après avoir payé une partie des impôts réclamés par l’État malien, soit 15 milliards de F.CFA (22,9 millions d’euros), le producteur d’or d’origine sud-africaine, a été autorisé à rouvrir ses bureaux dans la capitale malienne. Le montant payé correspond « au tiers des arriérés réclamés par l’État, avoisinant 75 millions de dollars », selon les autorités maliennes qui réclament au total 231 millions de dollars. Un montant contesté par l’exploitant qui a porté l’affaire devant un tribunal international d’arbitrage, lequel a tranché en sa faveur « sur une partie du litige ». Randgold s’est dit « déçu que le gouvernement malien soit allé encore plus loin dans leur différend fiscal de longue date en fermant les bureaux du groupe dans la capitale du pays, Bamako », mais a tenu bon dans son refus d’un réexamen fiscal pour les années 2011, 2012 et 2013. Le géant aurifère a fait savoir que cette décision n’avait affecté en aucun cas son activité au Mali et que « les discussions se poursuivent au plus haut niveau ». Le Mali détient 20 % dans les trois mines locales de Randgold, dont l’exploitation représente « entre 7 % et 11 % du PIB annuel malien », selon des chiffres

officiels. Autant dire que, de part et d’autre, les enjeux sont de taille puisque, sur les cinq mines d’or exploitées par l’opérateur, trois sont au Mali, les deux autres en Côte d’Ivoire et en RD Congo.

Une fin de vie encore rentable En aparté, les cadres de Randgold minimisent ce nouveau litige, préférant mettre en avant les « efforts déployés localement en faveur des communautés » par Mark Bristow, le directeur général du groupe, notamment dans la reconversion de la mine de Morila. Longtemps un fleuron de la production aurifère au Mali

Randgold a très vite compris la nécessité d’associer étroitement les populations afin de les préparer à prendre la relève. Des projets agro-industriels permettront d’abriter sur site des entreprises diverses, en association avec les communautés. 78

grâce à sa forte concentration en or, cette mine, située à 280 km au sud-est de Bamako, appartient à un consortium comprenant outre Randgold Resources (40 %), Angold Ashanti (40 %) et l’État malien (20 %). Son exploitation, officiellement commencée en 2001, devait initialement s’achever en 2008, puis 2013 et 2017, mais a été repoussée d’année en année. « Morila est presque au terme de sa vie, mais elle a encore devant elle trois années de production rentable, pendant que le complexe Loulo-Gounkoto est en voie pour battre sa prévision de production de 2016 et continuera de produire plus de 600 000 onces d’or par an pendant les dix prochaines années avec une durée de vie qui dépassera bien cet horizon », estime Mark Bristow. Lequel vient de révéler que la mine de Loulo avait déjà contribué pour « 2,33 milliards $ dans l’économie du pays ; celle de Gounkoto pour 600 millions et celle de Morila pour 2 milliards sous forme de royalties, de taxes, salaires, paiements aux fournisseurs locaux et les investissements en faveur des communautés ». Ces trois mines ont produit 11 millions d’onces et ont procuré des emplois à 4 800 personnes. Toutes les opérations qui y sont effectuées « sont dirigées par des équipes constituées entièrement de Maliens ».

Mark Bristrow, directeur général de Randgold Resources.

AfricanBusiness|Février - Mars 2017


Morila, en particulier, est, selon Mark Bristow, « un exemple éloquent de la manière dont une ressource minérale de classe mondiale peut être exploitée de façon optimale au bénéfice de l’ensemble des parties prenantes, notamment du gouvernement et des populations du pays hôte ». Malgré l’épuisement de ses réserves, le site continue de générer de la valeur grâce notamment au retraitement des résidus miniers du bassin à boues. Régulièrement redéposés dans la fosse une fois retraités, ceuxci contribuent à préparer la surface en vue de sa réhabilitation.

Poulaillers industriels L’extraction minière du dépôt satellite de Domba, qui devait dégager 30 000 à 40 000 onces d’or supplémentaires a, en revanche, été retirée des prévisions 2016. « Étant donné que la fermeture approche, nous avons accéléré le développement de notre initiative du projet agro-industriel comme une source durable d’activité économique pour la African Business | Février - Mars 2017

communauté locale. Ceci marque le début d’une nouvelle ère pour Morila et nous espérons, en coopération avec le gouvernement malien, d’autres agences et les parties intéressées, que ceci pourrait devenir un héritage pour la population qui a travaillé sur le site et qui a accueilli nos opérations », annonçait, dès 2015, Marc Bristow. Depuis, divers projets agricoles bien établis ont vu le jour, comme l’élevage de volaille sous forme de l’installation de poulaillers industriels dans des bâtiments désaffectés. Cette reconversion progressive de Morila en un vaste complexe agro-industriel, très « vendeur » pour attirer les investisseurs compte tenu des infrastructures déjà en place (routes, adjonction d’eau, installations électriques, communications, etc.), a été étendue à la pisciculture, l’exploitation fruitière et l’apiculture ainsi que des initiatives hors site avec des agriculteurs locaux. D’autres opportunités, parmi lesquelles l’écotourisme, sont également à l’étude…

Les visites régulières sur site, organisées par Randgold, démontrent d’ailleurs qu’à tous les échelons du gouvernement, on a bien compris l’intérêt de cette reconversion. Ainsi, en mai 2015, le ministre de l’Agriculture et du développement rural de l’époque avaitil déclaré : « Pendant longtemps, la fermeture d’une mine a été source de désolation, mais cette fois-ci, grâce à l’initiative agro-industrielle, la fermeture de Morila constitue un nouvel espoir. »

Associer les populations Un avis partagé par le nouveau directeur de l’API (Agence de promotion des investissements) Moussa Ismaila Touré, qui a bien l’intention d’utiliser le site de Morila comme un produit d’appel dans la vaste campagne de promotion du Mali qu’il va lancer en vue du Forum international « Investir au Mali » des 26 et 27 septembre 2017. Selon le ministre des Mines, Boubou Cissé, l’activité minière de Morila sera prolongée au moins jusqu’en 2019 « en raison 79


FOCUS Mines & industries extractives MALI

de réserves d’or plus importantes que prévu ». Celles-ci, toutefois, s’amenuisent d’année en année : en 2016, 2,8 tonnes d’or ont été extraites contre 4,7 t l’année précédente, sur une production globale pour le pays estimée à 52,9 t (50,5 tonnes en 2015). Au total, Morila aura produit « un peu plus de 300 t d’or depuis le début de sa mise en exploitation », selon les chiffres communiqués par le ministère. À un moment où l’industrie minière est souvent dépeinte comme pilleuse des richesses des pays hôtes, Randgold a très vite compris la nécessité d’associer étroitement les populations afin de les préparer à prendre la relève. Selon le directeur général de Morila, Adama Koné, les ambitions de Randgold après la fermeture de la mine sont de laisser un héritage pérenne à la communauté de l’arrondissement de Senso et au Mali dans son ensemble. « Le projet agrobusiness pourra abriter des entreprises dans les divers secteurs de l’agro-industrie. Ce, en harmonie avec une coopérative constituée par la communauté de Morila dans laquelle celle-ci détiendra 30 % des bénéfices, les anciens travailleurs 10 %, Morila association 55 % ; les 5 % restant revenant aux entreprises agro-industrielles. » Un projet similaire a d’ailleurs été engagé à Loulo, dans la région de Kayes, où le groupe a ouvert une école d’agro-industrie visant à former une centaine de jeunes. Toutefois, pour que ces projets génèrent de l’emploi, l’État malien et les entreprises devront s’en donner les moyens ; l’électrification à grande échelle de ces sites demeure une priorité. Il faudra également assurer une meilleure gestion des sites d’orpaillage « qui constituent une véritable nuisance environnementale », insiste la direction de Rangold. n

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RD CONGO

Lueur d’espoir pour 2017 Si le secteur minier a été marqué, en 2016, par l’arrêt de plusieurs mines, participant au ralentissement de la croissance de la RD Congo et à la perte de milliers d’emplois, l’activité se maintient. Elle pourrait repartir en 2017…  Par Dounia Ben Mohamed

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erte d’emplois, chute du pouvoir d’achat, tension sociale… Rien ne va plus dans l’ex-Katanga. La province minière a été touchée de plein fouet par la chute des cours des matières premières sur les marchés. Le cours du cuivre ressort à 5 850 dollars la tonne, confirmant la – lente – reprise amorcée au cours de l’année 2016. Il est encore très loin de ce qu’il valait en 2011, alors qu’il frôlait les 10 000 $ la tonne. La chute des cours (à 4 310 $ début 2016) avait entraîné la suspension des activités de certaines entreprises minières. À l’instar du suisse Glencore, qui a annoncé en septembre 2015 l’arrêt de ses opérations au Katanga pour une durée de 18 mois. Ce qui s’est traduit par la perte de milliers d’emplois. L’activité minière étant centrale dans la région, toute l’économie locale a flanché : les miniers employant plusieurs sous-traitants locaux (immobilier, transport, services…). Un impact local, mais également national. Alors que le secteur extractif représente toujours 40 % du PIB, malgré le processus de diversification, l’État a dû faire face à un net recul des redevances payées par les sociétés minières, de l’ordre de -35 % au premier semestre 2016, selon le Trésor public national. Résultat, le gouvernement a baissé son budget 2016 de -22 %, et revu ses projections de croissance autour de 6 %, contre 9 % initialement. « La situation du secteur minier en RD Congo demeure critique, confirmait la Chambre des mines dans son rapport de

septembre 2016. Après un 2e semestre 2015 difficile, les entreprises ont bien souvent dû faire des choix douloureux (licenciements, fermeture de mines, réduction générale des dépenses) pour réduire leurs coûts et ainsi résister à la conjoncture internationale. De nombreux analystes restent pessimistes et continuent de prédire que les cours de certains métaux ne devraient pas s’améliorer avant 2018. » Les chiffres sont en effet alarmants : la production de cuivre, celle qui a porté l’essor de l’activité minière et par la même occasion l’embellie de l’économie (la RD Congo était cinquième producteur mondial de cuivre en 2014 avec une African Business | Février - Mars 2017


FOCUS Mines & industries extractives RD CONGO

production de près de 1 million de tonnes), a accusé une baisse de 4,5 % entre les premiers trimestres 2015 et 2016. Ailleurs, ce n’est guère mieux : -11,2 % pour le cobalt (le pays était premier producteur mondial en 2014), -17,6 % pour l’or, -6 % pour le diamant et, pis, -42,2 % pour le zinc. Seul le coltan est en hausse, + 5,1 %.

Cahier de doléances Alors que le cours du cuivre tend à se stabiliser depuis 2016 et après une chute de 26 % en 2015, la production a enregistré au 2e trimestre une augmentation de 9 % par rapport au trimestre précédent. De même pour le cobalt dont la production a augmenté de 14 % au cours du 2e trimestre. Ce qui n’est pas pour rassurer les acteurs du secteur. « Si la tendance se confirme, la production de cuivre et cobalt en RD Congo pourrait rester stable par rapport à 2015. Le montant des exportations sera cependant fortement impacté par la chute des prix depuis 2015 », toujours selon la Chambre des mines. Laquelle a saisi l’occasion de la mauvaise conjoncture internationale pour relancer ses doléances. « Pilier de l’économie congolaise en matière de contributions fiscales, les opérateurs miniers estiment qu’il est urgent de s’attaquer aux difficultés que rencontrent les entreprises dans leurs opérations quotidiennes. La dégradation du remboursement des crédits de TVA depuis 2014, qui met en péril la trésorerie des entreprises, en est un exemple concret, À cela, il faut ajouter l’inertie dans le domaine de l’énergie électrique, pierre angulaire de toutes industries et du secteur minier en particulier. » Aussi, la Chambre des mines « encourage vivement la mise en application de la libéralisation du secteur afin d’attirer des investisseurs qui développeraient des projets hydroélectriques de petite et moyenne taille ».

Reprise de l’activité en 2017 ? Si le débat est loin d’être terminé, dans un contexte de crise politique aiguë, le ministère des Finances du précédent gouvernement a toutefois répondu à une des requêtes des miniers. En juillet 2016, le gouvernement a annoncé qu’il allait rembourser la TVA payée par les groupes miniers, soit près de 700 millions $. De même, il devait suspendre la TVA sur leurs importations. Les groupes miniers bénéficient déjà de cadeaux fiscaux, dont un impôt sur les sociétés à 30 % (contre 35 % pour le régime général), ainsi que de 82

Richard Adkerson, directeur exécutif de Freeport-McMoran.

L’hypothèque Tenke Fungurume Mining

Robert Friedland, président d’Ivanhoe Mines.

Nos derniers résultats de forage indiquent que Kakulapourrait se révéler être la découverte de cuivre la plus importante d’Afrique. réductions d’impôts sur les revenus et sur la taxation des revenus des expatriés. Reste que tout est loin d’être sombre. D’abord parce que toutes les entreprises n’ont pas subi de la même manière la mauvaise conjoncture. Les plus industrialisées notamment (MuMi, TFM, MMG, Boss Mining) et des entreprises minières chinoises (Sicomines, SMCO, CNMC Huachin Mining Mabende) ont vu leur production augmenter. Ensuite, de nouveaux gisements et l’entrée en activité de nouvelles mines devraient participer à une reprise de l’activité en 2017.

Le groupe canadien Invanhoe Mines a ainsi mis la main, en août 2016, sur un important gisement de cuivre à Kamoa. « Des découvertes précédentes ont déjà établi que Kamoa est le plus grand gisement de cuivre de haute qualité encore inexploité dans le monde. Maintenant, nos derniers résultats de forage indiquent que Kakula, dans la partie sud du projet Kamoa, pourrait se révéler être la découverte de cuivre la plus importante d’Afrique », commente Robert Friedland, président d’Ivanhoe Mines. Ce qui devrait porter à la hausse la production prévue du site, estimée à 6,1 millions de tonnes de concentré de cuivre sur 24 ans, soit une production annuelle de 254 000 tonnes. De son côté, la production d’or a plus que doublé en 2015 et continue d’attirer les explorateurs. Même si pour l’or également, les cours évoluent à la baisse, l’activité reste rentable. Un autre canadien, Banro Corporation, en témoigne. Les résultats de sa mine de Namoya, inaugurée début 2016, sont plus qu’encourageants. Mais de l’avis des experts, la RD Congo n’est pas encore un eldorado pour les chercheurs d’or. La production reste pour l’heure insuffisante. D’autre part, il faut espérer voir régler le cas Tenke Fungurume Mining. L’américain Freeport-McMoran, majoritaire, avait accepté, en mai, l’offre de 2,6 milliards $ d’une société chinoise. Une transaction contestée par la puissante Gecamines, en plein processus de modernisation après de nombreux déboires ; l’État également actionnaire, a fait valoir sa préemption sur le rachat. TFM étant le premier producteur de cuivre dans le pays, l’enjeu est de taille. n AfricanBusiness|Février - Mars 2017


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AFRICA

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Février-Mars 2017 France : 4,50 € • Zone euro : 4,90 € • Zone CFA : 2 900 F. CFA • Algérie 240 DA • Tunisie 4,500 DT • Maroc 40 Dh

BUSINESS

M 06509 - 48 - F: 4,50 E - RD

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ISSN : 1759-1945

Le mensuel des dirigeants africains N º 48

Face aux vents contraires

MINES

Édition française

ENTRETIENS

Pascal Lamy Patrice Fonlladosa

Isabelle Bébéar

African Business, édition française, numéro 48  

Ce riche numéro de African Business contient une grande interview de Pascal Lamy avec des révélations exclusives sur l'Afrique. Plus deux do...