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n Algérie : 260 DA n Tunisie : 4,500 DT n Maroc : 35 DH

n Canada : 7 $ CAN n USA : 6 $ US

Le franc CFA, un leurre colonial

n Suisse : 8 FS n Royaume-Uni : £3,50

Opinion

n France : 4,00 € n Zone euro : 4,50 €

Le CPA vu de l’intérieur

n Zone CFA : 2 700 F.CFA

Afrique-France

M 09134 - 61 - F: 4,00 E - RD

Février - Mars - Avril 2019 • N°61

Arts

L’histoire des peuples noirs

Des députés sous influence

Tunisie


Février - Mars - Avril 2019 • N°61 FRANCE IC PUBLICATIONS 609 Bât. A 77, RUE BAYEN 75017 PARIS Tél. : + 33 1 44 30 81 00 Fax : + 33 1 44 30 81 11 Courriel : info@icpublications.com www.magazinedelafrique.com GRANDE-BRETAGNE IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél. : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 78 98 E.mail : icpubs@icpublications.com www.newafricanmagazine.com DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder ÉDITEUR Omar Ben Yedder RÉDACTEUR EN CHEF Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Soucaille RÉDACTION Christian d’Alayer, J. J. Arthur Malu-Malu, Mélissa Chemam, Djamila Colleu, Olivier Deau, Beaugas-Orain Djoyum, Tokpanan Doré, Bruno Fanucchi, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Ridha Kefi, Yasmina Lahlou, Marc Lavergne, Regina Jere-Malanda, Samia Lokmane-Khelil, Moncef Mahroug, Babacar Justin Ndiaye, Frédéric Nonos, Inès Oueslati, Marie-France Réveillard, Rodrigue Arnaud Tagnan, Tiégo Tiemtoré, Antonin Tisseron, Geoffroy Touroumbaye, Guillaume Weill-Raynal, Dov Zerah

ÉDITO 4

France-Afrique, le temps de « disrupter »

DOSSIER

6

EN COUVERTURE

48 Jules-Armand Aniambossou,

QUELLE PLACE POUR LE CPA? Une ère de partenariats gagnant-gagnant

52 Des idées, des actions,

une ambition…

DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh

54 Contrepoint

V.P. DÉVELOPPEMENT Saliba Manneh s.manneh@icpublications.com

ÉCONOMIE

DIRECTEURS DE COMMUNICATION Cécile Louédec, Medrine Chitty, Baytir Samba

56 La face cachée du commerce

BUREAU MAGHREB Nejib Ben Yedder n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com

58 Les opportunités de croissance

PRODUCTION Richard Briggs r.briggs@icpublications.com DIFFUSION Valentin Moreau

extérieur africain

OPINIONS AFRIQUE SUBSAHARIENNE BURKINA FASO

64 Un leurre colonial

BÉNIN

66 La Ghriba, un pèlerinage

30 Face au terrorisme

CULTURE TUNISIE

ABONNEMENTS Lauren Devan l.devan@icpublications.com 1 an : 30€ (4 numéros) www.icpublications.com

34 Une opposition dispersée

IMPRIMEUR Roularta Media Group Meensesteenweg 300 8800 Roeselare

TCHAD

70 Antoine Glaser

MAGHREB LIBYE

NOTES DE LECTURE 71 Nos chers espions en Afrique

CRÉDITS PHOTOS AFP (sauf mention particulière) Photos couverture : ©African Union Commission NUMÉRO DE COMMISSION PARITAIRE 0123 I 89310 Dépôt légal : février 2019 ISSN : 1960-730X © 2019 IC PUBLICATIONS Ltd

TOGO

36 Nouvelle stratégie présidentielle 38 Les combats d’une féministe

40 Reconstruire Benghazi, conquérir le pays

TUNISIE

42 Des députés sous influences

ALGÉRIE

45 Répondre à la cybercriminalité

ancré dans la modernité

SÉNÉGAL

68 Pour l’histoire des peuples noirs

Espions et services secrets

Au cœur du secret Libye. Des révolutionnaires aux rebelles Un précieux décryptage 76 Histoire de la Tunisie, de Carthage à nos jours Un autre regard sur la Tunisie 72


Édito

France-Afrique, le temps de « disrupter »

Par Hichem Ben Yaïche Rédacteur en chef

I

l est des moments dans l’histoire où les circonstances permettent aux politiques de rebattre les cartes et de prendre des décisions majeures, marquant une rupture. Les relations de la France avec l’Afrique s’inscrivent dans cet ordre des choses. Force est de constater que l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française correspondait à ce désir irrépressible d’entrer dans un nouveau narratif et, surtout, de changer de pratiques. Les références à la Françafrique ont tellement pollué les discours et les esprits qu’il était impossible d’agir et de modifier la donne. Pourtant, le « discours de Ouagadougou » se veut l’acte inaugural d’un nouveau storytelling présidentiel à l’égard de l’Afrique et les Africains. Certes, le style, la méthode, le verbe… ont changé. À cet égard, l’énergie et la vivacité d’un jeune chef d’État ont conquis les gens. Pour autant, force est de constater qu’il est encore trop tôt pour dire ce qu’est le macronisme en Afrique. C’est à l’épreuve du réel que les Africains veulent juger sa politique à leur endroit. D’autant que les crises qui se déroulent ici ou là sur le continent ne permettent pas de mesurer la profondeur des changements.

Les diasporas sont un atout extraordinaire, elles doivent être mises au cœur de la relation France-Afrique.

Ce qui semble de plus en plus clair, c’est que le président français compte sur son équation personnelle pour « disrupter », comme il tente de le réaliser France. D’où la dramaturgie – certains diront mise en scène – qui marque ses visites en Afrique et ses rencontres avec les Africains. Sur de nombreux sujets, ces derniers attendent des preuves. S’il est un axe majeur pour reconnecter la France au continent, c’est celui des diasporas africaines. Elles sont inscrites dans les chromosomes de la France et de l’Afrique, tant le métissage est fort. On l’estime de 10 à 15 millions de femmes et d’hommes. Cet atout extraordinaire doit être au cœur de la relation France-Afrique. Il est temps d’accélérer le pas. n 4 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019


Ils ont fait l’événement Félix Tshisekedi, président de la RD Congo

C’est animé d’« une grande humilité » face « au poids des responsabilités », qu’au terme d’une cérémonie emplie de solennité, Félix Tshisekedi a pris ses fonctions de président de la RD Congo, le 24 janvier 2019, succédant à Joseph Kabila (en haut à droite). Deux jours plus tôt, la Cour suprême avait validé les résultats de l’élection présidentielle du 30 décembre 2018. Ce, en dépit des protestations de l’opposant Martin Fayulu (en haut à gauche) qui réclamait la victoire. Après hésitation, l’Union africaine et l’Union européenne semblent prêtes à travailler avec le nouveau Président.


Politique

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Côte d’Ivoire

Guillaume Soro

Par Hichem Ben Yaïche

Pour nous, démarrer l’année 2019 sur une note gaie, sous forme de feu d’artifice, c’est distinguer les femmes et les hommes au cœur de la créativité, de l’inventivité de l’Afrique. Nous menons cet exercice depuis six ans, avec un plaisir sans cesse renouvelé. Sans doute, nous aurions aimé nous appuyer sur un outil scientifique pour rendre la sélection la plus objective possible. Notre ambition est-elle d’y arriver un jour ? Notre choix est simplement journalistique. Dans le contexte de ce début d’année, on observe la tentation ici ou là, face aux soubresauts de l’Afrique – RD Congo, Gabon, Mali, Burkina Faso… –, d’enfourcher le cheval de l’afropessimisme. Nous ne pouvons pas laisser cette vision nous envahir, non par angélisme, mais parce qu’il nous faut continuer à nous concentrer sur les forces vives, les forces de création, qui font avancer l’Afrique. C’est pourquoi la sélection 2019 fait la part belle aux figures moins connues, pour éviter de reproduire les mêmes noms d’une année sur l’autre. L’Afrique regorge de talents et d’énergie. La cartographie des portraits que vous allez lire dessine le continent de tous les possibles. Reste à mieux faire fonctionner cette intelligence collective au profit des peuples africains. Bonne lecture.n 6 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Le président de l’Assemblée nationale et figure importante du RDR (Rassemblement des républicains, au pouvoir) Guillaume Soro ne fait plus mystère de son envie de se porter candidat aux prochaines présidentielles, d’octobre 2020. Il a aussi créé l’événement en exprimant ses réserves à l’endroit du nouveau parti politique en gestation le RHDP unifié (mouvance présidentielle) voulu par Alassane Ouattara. Guillaume Soro s’est également rapproché d’Henri Konan Bédié (PDCI, opposition). Ce qui déplaît davantage aux hauts responsables du RDR dont il est un des vice-présidents. Actuellement menacé de perdre son poste de président de l’Assemblée nationale, il reste, malgré tout, sur sa position d’opposition au RHDP. Perfectionniste, voulant rattraper ses années de maquis, il s’est inscrit à Harvard pour obtenir un doctorat. Une carte de plus dans ses mains. Côte d’Ivoire

Jacques Ehouo Le jeune député Jacques Ehouo, tête de liste du PDCI (opposition) d’Henri Konan Bédié à l’élection municipale d’octobre 2018, a créé l’événement en réussissant à battre le candidat de la mouvance présidentielle, Fabrice Sawegnon, dans la commune du Plateau, le centre des affaires d’Abidjan. Depuis le gouvernement a refusé d’installer le conseil municipal du nouvel élu au motif qu’il est soupçonné de malversation financière dans ses activités d’homme d’affaires. Il est notamment accusé de détournements, lorsqu’il était dans l’équipe de l’ancien maire, Noël Akossi Bendjo, poussé au départ en 2018. Jacques Ehouo a été inculpé, mais laissé en liberté. Le feuilleton politico-judiciaire continuera en 2019… Sénégal

Ousmane Sonko Par son style (livre-programme, communication à l’américaine, utilisation des réseaux sociaux) et sa maîtrise des dossiers techniques, Ousmane Sonko bouscule le champ politique, depuis deux ans. À 44 ans, cet inspecteur des impôts et domaines, qui s’est fait connaître au grand public en jouant les lanceurs d’alerte et en dénonçant les fraudes fiscales, incarne un nouveau type d’homme politique.Sous la bannière des Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), parti qu’il a fondé en 2014, il est élu député en 2017. Un premier mandat qui en appelle d’autres ?


Niger

Mahamane Ousmane L’ancien président de la République, Mahamane Ousmane, déchu par un coup d’État en 1996, se remet de plus en plus sur scène. Après avoir été désigné président de la plus grande coalition de l’opposition, le FRDDR (Front pour la restauration de la démocratie et la défense de la République), regroupant partis politiques et organisations de la société civile, le premier président démocratiquement élu du Niger vient d’être porté à la tête d’un autre front de l’opposition créé par deux formations politiques dirigées par ses partisans. Depuis sa désignation à la tête du FRDDR, il ne cache plus sa détermination à porter la voix de l’opposition. Niger

Mauritanie

Biram Dah Abeïd

Kalla Moutari Philosophe de formation, il dirige le ministère de la Défense nationale, au Niger. Si depuis sa nomination à ce poste la situation sécuritaire s’est considérablement améliorée, avec moins d’attaques terroristes, le défi n’est pas totalement relevé. Outre la recrudescence des attaques de Boko Haram dans la région frontalière du lac Tchad, la situation sécuritaire à l’ouest, aux frontières avec le Mali et le Burkina Faso, s’est également dégradée, obligeant le gouvernement à placer plusieurs localités en état d’urgence. Mais le succès enregistré tout récemment par l’armée nigérienne contre Boko Haram laisse présager d’autres dans la lutte contre le terrorisme.

De la prison à la présidence ? Biram Dah Abeïd, député du parti Sawab et président du mouvement abolitionniste IRA se montre encore virulent contre le pouvoir, à l’approche des élections de juin 2019. Populaire en Mauritanie et armé d’une aura internationale, car plusieurs organisations de droits humains et personnalités politiques suivent son parcours et s’inquiètent de son sort, cet ancien candidat arrivé deuxième loin derrière Mohamed Ould Abdel Aziz en 2014, Oud Abeïd comptera parmi les hommes qui feront bouger la Mauritanie cette année. Mauritanie

Mohamed Ould Ghazwani « L’entrée du général Ould Ghazwani dans la mouture gouvernementale est loin d’être une infraction. Elle découle du déroulement naturel du processus qui doit rassurer, dès à présent, sur l’avenir du pays. » Ces mots d’un éditorialiste mauritanien résument le sens de la nomination comme ministre de la Défense, de l’un des acteurs clés des deux putschs qu’a connus la Mauritanie en 2005, puis 2008. Le chef d’état-major général passe de retraité à membre du gouvernement. Beaucoup comptent sur « cet ami discret du chef de l’État » comme l’homme sur qui peuvent s’appuyer les partenaires prioritaires de la Mauritanie face aux enjeux sécuritaires et économiques à l’horizon 2020 et suivantes. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 7


Politique

Guinée

Mohamed Diané

Il n’a pas voulu être Premier ministre de la Guinée. Connaissant son mérite, le président Alpha Condé a néanmoins voulu le garder à ses côtés. Mohamed Diané dirige à la fois les Affaires présidentielles et le ministère de la Défense nationale. Ministre d’État, il est l’un des grands artisans de la réforme de l’armée, un des paris réussis du Président. Une armée désormais casernée et qui participe depuis 2014 à la Minusma. Docteur en biologie, ex-professeur d’université, il est également en charge de la sécurité du Président. Ce cumul confirme son statut d’indéfectible fidèle lieutenant. Guinée

Gassama Diaby Après Lounceny Fall en 1996 et Justin Morel Junior en 2009, Gassama Diaby est devenu en novembre 2018 le troisième ministre à avoir démissionné du gouvernement guinéen. Un événement, dans un pays où la démission à une haute fonction de l’État n’est pas coutume. Il est considéré en Guinée comme l’un des hommes qui ont marqué l’année. L’ancien ministre de l’Unité nationale et de la citoyenneté était devenu encombrant au sein du gouvernement. Il n’hésitait pas à se désolidariser de certaines de ses décisions. En attendant un possible retour au-devant de la scène nationale, l’organisateur de la Semaine nationale de la citoyenneté et de la paix reste « irremplaçable » aux yeux des Guinéens. 8 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Togo

Burkina Faso

Tchatikpi Ouro-Djikpa

Tahirou Barry

Harangueur de foules, affable,Tchatikpi Ouro-Djikpa, 55 ans, incarne le leadership de la contestation du pouvoir togolais via le PNP depuis août 2017, après l’exil de Tikpi Atchadam, dont il est le conseiller depuis cinq ans. L’objectif de l’alternance politique pacifique au Togo vissé dans la tête, cet ingénieur en génie civil fait figure de proue de l’opposition extra-parlementaire au Togo. Durant ses apparitions aux réunions hebdomadaires du PNP, il se charge de distiller à ses militants et au grand public des messages-clés. Il souhaite incarner l’alternance et contribuer à une nouvelle gouvernance politique au Togo.

Il est arrivé en troisième position lors de la présidentielle de 2015. Après avoir rejoint le gouvernement au poste de ministre de la Culture, Tahirou Barry en a claqué avec fracas la porte en octobre 2018. Ce juriste de formation conserve une bonne image dans l’opinion. Il devra la peaufiner en 2019, pour repartir à la conquête du fauteuil présidentiel, en novembre 2020. Il a constitué un nouveau parti répondant à cette ambition. La quarantaine, Tahirou Barry, toujours député, croit en son étoile et estime le vent favorable pour bousculer la vieille garde politique du Burkina Faso. Il compte rassembler la jeunesse, autour de sa candidature, et mettre l’accent sur la refondation de la Nation.

Togo

Robert Dussey Il est l’un des hommes clés, en tant que négociateur en chef, des discussions ACP-UE en vue d’un nouvel accord post-Cotonou. Un moment très stratégique pour les dossiers de l’Afrique. Les négociations vont durer deux ans. Le choix du chef de la diplomatie togolaise se justifie – Robert Dussey est ministre des Affaires étrangères depuis 2013 –, par sa maîtrise des relations internationales dont il est le spécialiste. À son actif, l’organisation et l’accueil à Lomé, en 2018, de rencontres internationales comme la 53e session ordinaire des chefs d’État et de gouvernement de la Cedeao, ainsi que du premier sommet Cedeao-CEEAC sur le terrorisme. Le Togo a également pris une part importante dans les négociations et la conclusion du pacte de Marrakech sur les migrations mondiales, adopté le 10 décembre 2018, et a vu sa place d’acteur diplomatique reconnue par sa nomination à des postes importants au sein d’organisations internationales, telles que la Commission des droits de l’homme ou le Conseil économique et social de l’ONU.

Photo © Laurent Poinet


Burkina Faso

Eddy Komboigo

Le président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ancien parti au pouvoir, a réussi à redonner confiance aux militants. Eddie Komboigo surfe sur une vague d’optimisme, ce qui fait de lui, le virtuel candidat du CDP aux présidentielles de 2020. L’homme d’affaires rêve d’une trajectoire à la Patrice Talon du Bénin, dont il a apprécié le parcours. Expert-comptable, Eddie Komboigo, crée en 1994 le cabinet Komboïgo (Cafec-K) qui est devenu au fil du temps, l’un des plus importants de la sous-région. Proche des milieux d’affaires, ce cinquantenaire a le soutien de l’ancien chef de l’État, Blaise Compaoré et des cadres du parti. Il est convaincu qu’il peut ramener au pouvoir le parti qui a dirigé le Burkina Faso de 1996 à 2014) .

Mali

Kamissa Camara

Kamissa Camara, 35 ans, est la seconde femme à occuper le poste de ministre des Affaires étrangères au Mali. Elle entame sa carrière aux États-Unis, au sein de divers instituts et centre d’études dédiés à la gouvernance, la sécurité et à la diplomatie, avant de fonder le Forum stratégique sur le Sahel. Un Think-Tank qui s’intéresse aux enjeux géostratégiques en cours dans cette région prisée par les puissances internationales. Avant sa nomination, en septembre 2018, Kamissa Camara était la conseillère spéciale du président Kéïta sur les questions sécuritaires.

Cameroun

Cabral Libii Pour sa première participation à la présidentielle du 7 octobre 2018, Cabral Libii, l’un des plus jeunes candidats, s’est classé troisième avec 6,28 %. Sans une véritable assise politique, le coordonnateur du Mouvement « 11 millions d’électeurs », lancé un an avant le scrutin, est la révélation politique au Cameroun. Si son objectif consistait dans un premier temps à inscrire le maximum des personnes sur les listes électorales, son engagement politique et son discours porté notamment sur les valeurs du travail et de la solidarité, ont fini par séduire une jeunesse en quête d’un leader à même de porter leurs aspirations. Il veut maintenir sa dynamique et invite les jeunes à s’impliquer davantage dans la politique. Les législatives et municipales de 2019 sont ses nouveaux challenges.

Mali

Soumeylou Boubèye Maïga Fin 2017, celuis que la presse malienne surnomme « LeTigre » vole au recours du président Boubacar Keïta, affaibli par les dissensions au sein de sa formation politique et la pression de la rue. Le Premier ministre réussit à contenir les mouvements sociaux et organiser l’élection présidentielle de juillet-août 2018. Réputé stratège et homme de réseaux, Soumeylou Boubèye Maïga a donné une nouvelle dynamique à l’accord pour la Paix et la réconciliation, signé en 2015 entre Bamako et les groupes armés du Nord. Pourtant, en dépit de ses nombreuses visites dans la région Centre et les dizaines de milliers de militaires qui y sont déployés, la situation sécuritaire de la région demeure préoccupante. Sur le plan politique, il a hissé son modeste parti, ASMA-CFP, au rang de seconde force politique. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 9


Politique

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019

RD Congo

Félix Tshisekedi À bientôt 56 ans, Félix Tshisekedi devient le nouveau président de la République démocratique du Congo à l’issue d’une élection présidentielle émaillée de dysfonctionnements. Elle est contestée par Martin Fayulu, l’autre candidat majeur de l’opposition et par la puissante Église catholique congolaise. L’Union africaine et l’Union européenne ont également haussé le ton avant de se raviser. C’est un événement historique : pour la première fois, le pays assistera à une passation des pouvoirs entre un président sortant et son successeur élu. Cependant, le chef de l’État aura fort à faire pour mettre en œuvre son ambitieux programme. Il entame son mandat sous le signe de la cohabitation, car les deux chambres du Parlement sont dominées par les fidèles de son prédécesseur, Joseph Kabila. Gabon

Julien Nkoghe Bekale Le nouveau Premier ministre gabonais, âgé de 57 ans, a occupé plusieurs postes ministériels sous la présidence d’Ali Bongo. La tâche de Julien Nkoghe Bekale est difficile dans un pays en proie à des difficultés économiques liées notamment aux soubresauts des cours du pétrole sur les marchés internationaux, alors que se joue un conflit feutré au sein du parti au pouvoir, le Parti démocratique gabonais, divisé entre camps et clans. Centrafrique

Faustin-Archange Touadera La surprenante élection de Faustin-Archange Touadera, en 2016, avait suscité un immense espoir. Si l’image de cet universitaire réputé intègre ne s’est pas dégradée au sein de l’opinion, les Centrafricains tardent à voir les fruits de sa politique. Le soutien des forces onusiennes déployées en Centrafrique n’a pas suffi : le gouvernement contrôle environ 20 % du territoire national qui est devenu un terrain de jeu de mouvements rebelles. À 61 ans, il ne se décourage pas pour autant et croit encore aux vertus du dialogue pour trouver une solution à l’épineuse équation sécuritaire, que ses prédécesseurs n’ont pas résolue.

Tchad

Issa Doubragne Ministre de l’Économie et de la planification du développement depuis un an, il est chargé de mettre en œuvre l’ambitieux Programme national de développement, le PND 2017-2021. En septembre 2017, le Tchad a récolté auprès de la communauté des bailleurs 20 milliards de dollars d’intentions ou promesses d’investissement. Issa Doubragne finalise, en même temps, la conception du plan directeur d’industrialisation et de la diversification économique du Tchad. Enfin, le président en exercice de l’Union économique des États de l’Afrique centrale (UEAC) suit les réformes des institutions de la Cemac et l’accélération de l’intégration régionale. Rwanda

Louise Mushikiwabo Son élection, en octobre dernier, à la tête de l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) avait été perçue comme le signe d’une nouvelle ère. C’est dire si Louise Mushikiwabo, dont le mandat a commencé ce 1er janvier 2019, est attendue. Le cœur de la bataille qu’il va lui falloir livrer sera de définir un nouveau projet pour la Francophonie. Une tâche délicate pour l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères dont l’élection a résulté d’un subtil équilibre entre des rapports de force où les considérations diplomatiques, politiques et géopolitiques, ont très largement primé sur les critères traditionnels qui gouvernaient jusqu’alors les règles de fonctionnement de l’OIF. Des rapports de force et d’influence qui vont nécessairement jouer sur la composition des équipes de la Secrétaire générale et sur la définition de son action à venir. Photo © Gaël Ruboneka

10 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018


Libye

Tunisie

Aref Ali Nayed

Kamel Morjane

Et si c’était lui ? Depuis 2011, la Libye se cherche un dirigeant capable de ramener l’unité. À 56 ans, le diplomate, né à l’est du pays, à Benghazi, mais est marié une femme de la ville « ennemie » de l’Ouest, Misrata. Soutien officiel de l’Armée nationale arabe libyenne du maréchal Khalifa Haftar à l’Est, qui a conquis la Cyrénaïque. Aref Ali Nayed est à l’aise aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. C’est fort de cette particularité qu’il a été le premier candidat à se déclarer à l’élection présidentielle. Les atouts de l’ancien ambassadeur aux Émirats arabes unis seront renforcés, s’il obtient l’aval de Khalifa Haftar qui pourrait préférer garder son habit militaire.

Ancien ministre de Ben Ali, Kamel Morjane revient au gouvernement sept ans après l’avoir quitté. Il a passé près de 25 ans de sa vie comme fonctionnaire international au HCR, puis comme ambassadeur de Tunisie auprès des instances des Nations unies à Genève. Il a été nommé en novembre 2018 ministre de la Fonction publique. Ce poste pourrait n’être qu’une étape sur son chemin vers le Palais de Carthage. En effet, le président du parti de l’Initiative nationale destourienne (Al Moubadara) est candidat à l’élection présidentielle prévue à la fin de l’année 2019.

Tunisie

Slim Azzabi

Tunisie

Moez Bouraoui

Ancien premier conseiller en charge du secrétariat général de la Présidence, puis chef du Cabinet du président Béji Caïd Essebsi, Slim Azzabi entame une nouvelle étape de sa vie politique. Il a rejoint le camp du chef du gouvernement, Youssef Chahed, son ami de longue date, pour s’engager aussitôt dans les préparatifs de la création du nouveau parti politique dont le locataire du Palais de La Kasbah devrait être le président, et lui, le vice-président. Ce technocrate à l’allure de gendre idéal est un fin politique et un homme avec lequel il va falloir compter dans la Tunisie post-élections 2019.

Maroc

Aziz Akhannouch

Depuis qu’il a pris la tête du Rassemblement national des indépendants, parti politique proche des milieux patronaux et libéraux, Aziz Akhannouch, une des grandes fortunes marocaines, est devenu l’un des hommes politiques les plus en vue du Royaume. Ministre de l’Agriculture depuis une décennie, il aborde une partie sensible de son calendrier politique en 2019. Il doit tout à la fois défendre le bilan de son plan Maroc Vert, et proposer un futur plan stratégique pour l’agriculture. Du côté du parti, Aziz Akhannouch devra rassembler large afin de supplanter le parti islamiste PJD de la tête du gouvernement à l’occasion des élections législatives de 2021. Maroc

Abdellatif Hammouchi

Il a fait une entrée remarquée dans la vie politique, à l’occasion des élections municipales du 6 mai 2018. La liste indépendante sur laquelle il figurait est arrivée en deuxième position? Moez Bouraoui s’est fait connaître en créant l’Association tunisienne pour l’intégrité et la démocratie des élections (ATIDE), la plus active en matière de monitoring des élections, créée en mars 2011. Moez Bouraoui a fait de cette ONG le poil à gratter de la classe politique. Le conseiller municipal qu’il est désormais poursuit son combat contre la corruption et toutes formes de passe-droits. Il n’est pas près de baisser les bras.

Le patron de la Direction générale de la sécurité nationale et de la sécurité du territoire est spécialiste des mouvements islamistes radicaux ; il est à la fois à l’interface des coopérations internationales du Maroc en la matière et l’autorité de tous les services de police sur le territoire. La nouvelle structure qu’il a fait émerger, le BCIJ, en front line dans les dossiers de radicalisme religieux au Maroc, et les réformes structurelles des forces de l’ordre, ont démontré sa maîtrise des enjeux et ont affirmé le professionnalisme des services marocains. Les coopérations africaines démontrent les ambitions régionales du Maroc et le rôle qu’il souhaite jouer en Afrique pour répondre aux défis sécuritaires. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 11


Politique

Business

Algérie

Sénégal

Nouredinne Bedoui

À 61 ans, il dirige le puissant ministère de l’Intérieur et des collectivités locales depuis 2015. Technocrate de carrière – énarque et trois fois wali (préfet), il est réputé pour être proche du cercle présidentiel. Sa proximité avec les médias et sa passion pour la communication digitale le distinguent des autres membres du gouvernement. Nouredinne Bedoui est également populaire pour son vaste programme de numérisation de l’administration. Sa gestion de la crise des migrants subsahariens lui a valu néanmoins des critiques. Mais il est resté ferme. Algérie

Papa Amadou Sarr Le « très remuant » (l’expression est de Macky Sall) délégué général à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ) ne s’accommode ni des lenteurs administratives ni des règles protocolaires latines. Ce qui compte, ce sont « les résultats ». Après un passage à l’OCDE, à la fondation Bill et Melinda Gates, puis au ministère de l’Économie et des Finances, Papa Amadou Sarr est aujourd’hui à la tête de la DER, qui vise à répondre aux besoins de financement des jeunes entrepreneurs, uns structure dotée de 30 milliards de F.CFA (45,7 millions d’euros) par an. Ni proche de l’opposition, ni membre du parti au pouvoir, il persiste : « Je suis un militant de l’entrepreneuriat. » Sénégal

Babacar Ngom

Mouad Bouchoureb

Côte d’Ivoire

Barthélémy Kouamé

Il est le créateur des Africa Road Builders – Trophée Babacar Ndiaye – en hommage à l’action de bâtisseur panafricain du cinquième président de la BAD. Un rendez-vous annuel dédié aux transports et à la route en Afrique qui a su s’imposer comme un événement de référence, et donner ainsi aux décideurs une grande visibilité. Ce succès doit beaucoup à la connaissance fin qu’a Barthélémy Kouamé des problématiques d’une Afrique engagée dans de nombreux chantiers majeurs, pour y développer la mobilité (routes, chemin de fer, réseaux numériques, information…). Ce journaliste développe de multiples plateformes et associations, telles que, notamment, le Réseau des professionnels de la presse en ligne de la Côte d’Ivoire, Acturoutes – une plateforme d’information sur les routes et les transports –, l’Association ivoirienne pour le développement des systèmes de transports intelligents, ou encore Timonn, une application en ligne qui permet, par la facilité de paiement en espèce qu’elle procure, d’accroître la mobilité des populations. Niger

Il est, à 47 ans, le nouveau président de l’Assemblée populaire nationale (chambre basse du parlement). Inconnu des Algériens il y a encore quelques mois, ce jeune député de Sétif a participé à l’offensive organisée contre l’ex-patron de l’APN, Said Bouhadja (80 ans) en octobre 2018. Il prend la direction du Front de libération nationale (parti de l’alliance présidentielle) après la démission surprise de son ancien patron. Tenace et discipliné, il est chargé de resserrer les rangs au sein du FLN et dans l’Assemblée, en perspective du scrutin présidentiel d’avril. 12 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

C’est l’histoire d’un self made man qui, avec 60 000 F.CFA (91 euros) en poche, a bâti une entreprise, la Sedima qui pèse 80 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017 et leader de l’aviculture au Sénégal. Il a cédé la direction de l’entreprise à sa fille, Anta, en janvier 2016, mais reste toujours actif dans le milieu des affaires. Babacar Ngom contribue au Club des investisseurs sénégalais (CIS) et d’une société d’investissement dotée d’un capital de 20 milliards de F.CFA (30,5 millions d’euros). Il est convaincu qu’un pays ne peux pas décoller sans des champions nationaux.

Rabiou Abdou Il a été sollicité par les autorités pour apporter son expertise à la création de la BRS Niger, en 2005 et de la Banque agricole du Niger (BAGRI) en 2011. Les autorités nigériennes lui ont confié la création et la direction de la Banque de l’habitat du Niger. Élu député aux législatives de 2016, Rabiou Abdou a, quelques mois après, troqué son boubou et bonnet rouge, signes caractéristiques de l’homme politique nigérien, contre son costume de banquier.


100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Guinée

Burkina Faso

Mali

Mohamed Kagnassy

Saidou Tiendrébéogo

Baba Berthé

PDG de West Wind, qui intervient dans l’agriculture, l’élevage et les mines en Afrique de l’Ouest et du Centre, il est aussi le conseiller en développement rural du président Alpha Condé. Il soutient la plateforme digitale Kobiri qui permet aujourd’hui aux agriculteurs et éleveurs guinéens d’accéder facilement aux intrants, semences et bétail. En innovant en faveur de l’agriculture, Cheikna Kagnassy voudrait que l’augmentation de la production des paysans provienne de l’utilisation intensive d’intrants et de technologie, et non de l’expansion des superficies cultivées.

PDG de la holding CGE, cet ingénieur quinquagénaire, après avoir travaillé dans plusieurs pays, a décidé de rentrer au Burkina Faso et de créer sa société de promotion immobilière. Avec la Ville nouvelle de Yennenga, à la périphérie sud de Ouagadougou Il, il conduit l’un des plus grands projets immobiliers du pays et s’impose comme un homme d’affaires des plus puissants. Fort de plus de 1 000 employés, CGE qui vise l’entrée en Bourse d’Abidjan, travaille actuellement sur un projet immobilier de 3 000 logements dans la capitale ivoirienne et un autre de 500 logements à Niamey, est aussi actif au Bénin, au Mali, au Sénégal et au Togo.

Ancien ministre, secrétaire général de la présidence de la République, le professeur Baba Berthé dirige depuis 2015 la Compagnie malienne du développement du textile (CMDT). Au titre de la campagne agricole 2017-2018, la CMDT a atteint un taux de production record : 728 000 tonnes de coton. Une première pour une société qui constitue un levier essentiel de l’économie malienne. Quatre millions de Maliens vivent de la culture du coton, devenu le premier pourvoyeur de devises. Le Mali est parvenu le premier pays africain producteur de coton.

Togo

Mali Mali

Samba Bathily

Edem K. Tengue

Burkina Faso

Sylvie Sally Kinda Plus de dix ans après sa création, Coris Bank poursuit son offensive dans l’Uemoa par le développement de la finance islamique. Au cœur de la stratégie du groupe bancaire, Sylvie Sally Kinda, mène cette stratégie de niches à travers Coris Baraka. Son challenge reste d’ouvrir des fenêtres islamiques dans tous les autres pays où Coris Bank est présent, de positionner la finance islamique dans la sous-région et aussi le lancement d’une filiale Full Islamic.

À 38 ans, il a fait partie de la première cohorte des « Young Leaders » de l’ex Fondation AfricaFrance. Il est le directeur général d’Emergence Capital, une société d’apporteurs d’affaires qui compte stimuler la croissance au sein de l’Uemoa, en ralliant à cette cause de jeunes capitaines d’industries. Ce pragmatique ne jure que par la persévérance au travail. Le verbe haut et facile, il se destinait pourtant à une carrière dans le secteur bancaire. Cet amoureux de l’Afrique est un passionné des marchés financiers. Kokou Tengue vient de rentrer en politique au sein du parti UNIR.

Ce Malien d’origine qui vit aujourd’hui au Sénégal est partout chez lui en Afrique. Son entreprise, Africa Development Solutions, favorise l’électrification du continent. Samba Bathily est également l’un des principaux acteurs de l’initiative « AfroChampions » qui se fixe pour mission d’accélérer le développement et l’intégration de l’Afrique. Son groupe international est pionnier dans les secteurs des infrastructures, des nouvelles technologies et des énergies propres. Il compte 18 filiales et coentreprises dans quinze pays africains et a acquis une expertise approfondie des partenariats public-privé. Très tôt, Samba Bathily a compris que l’avenir passait par une synergie des Africains qui transcende les frontières. Une vision qui entre totalement en résonance avec la mise en œuvre, en mars 2018, de la zone de libre-échange africaine (ZLEC), et fait de lui l’un des acteurs majeurs des prochains rendez-vous africains. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 13


Business

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019

Mauritanie

Cameroun

Abdel Baghy Ahmed Bouha

Dalvarice Ngoudjou

Le PDG de la Nouvelle banque de Mauritanie (NBM) a le vent en poupe. Il a signé, fin 2018, un accord avec la BGFI Bank Europe pour donner un « nouvel élan » à la banque fondée en2014, qui lui permettra de participer aux chantiers économiques qui pointent à l’horizon. Loin des déboires politiques subis par de grosses pointures avant lui, ce jeune banquier est sûr d’avoir « réalisé des taux de croissances élevés et un développement rapide avec le financement de ses ressources. » Une confiance, confirmée par des partenariats récents de la NBM qui permettra de financer divers dès 2019.

À 35 ans, il fait la fierté du Cameroun et de l’Afrique. En juillet 2018,il a lancé Paykap mobile, une plateforme de transfert d’argent et Fricacoin, une crypto-monnaie purement africaine. Paykap et Fricacoin comptent 79 000 membres dans 2 800 villes de 125 pays du monde. Ce brillant économiste est l’un des rares Africains, avec l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki à avoir reçu en décembre 2018 la distinction de « Grand bâtisseur de la paix du continent » du Conseil universel pour la Paix des nations et continents, organisation internationale basée aux États-Unis.

Tchad

Amir Adoudou Artine Élu à la tête de la Chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture, des mines et d’artisanat (Cciama) du Tchad, en janvier 2016, l’ancien ministre de l’Élevage s’était fixé quatre grands chantiers : la réforme de la Chambre, la diversification de l’économie, l’appui aux différents secteurs, et la mise en œuvre des projets et programmes structurants. Il a réussi à remettre la Chambre sur de bons rails. Début octobre 2018, Amir Adoudou Artine a organisé une Semaine nationale de réflexion sur la contribution du secteur privé à la relance de l’économie. Un document-cadre contenant 70 actions pour faciliter les affaires au Tchad, a été adoubé par le président Idriss Déby. Tchad

Seid Idriss Déby Il a été l’un des négociateurs du rééchelonnement de la dette de 1,3 milliard de dollars, contractée en 2013 auprès du géant suisse Glencore, et que le Tchad, frappé par une grave crise économique, peine à rembourser. En septembre 2018, le jeune directeur général adjoint de la Société de raffinage de N’Djaména s’est distingué en ouvrant un bras-de-fer avec son supérieur. Seid Idriss Déby a réussi à avoir la tête du directeur général, qui a été remplacé par un autre Chinois, et à imposer à chaque poste un tandem chinois-tchadien pour assurer un transfert de compétences. En décembre 2018, il a été nommé à la tête de la puissante Société des hydrocarbures du Tchad (SHT). 14 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Tunisie

Les frères Bayahi Yahia, Tahar et Taïeb Bayahi : ces héritiers du groupe fondé par feu leur père, Youssef Bayahi, prend une nouvelle ampleur. Après avoir racheté, pour près de 120 millions d’euros, les parts de son associé (Poulina Group Holding) dans la chaîne de supermarchés Magasin Général – leader de son secteur – dont il devient l’actionnaire majoritaire, le groupe prépare la création de son premier hypermarché, en partenariat avec Auchan, et son entrée, début 2019, dans le marché de l’automobile. Tunisie

Lotfi Abdennadher Lotfi Abdennadher, fondateur et PDG du groupe qui porte son nom (immobilier, fabrication et la commercialisation de carreaux céramiques et d’articles sanitaires, quincaillerie, etc.) devient une figure centrale des médias. Déjà actionnaire de deux radios – Mosaïque FM (13,3 %) et Diwan (31 %) –, il est en passe de prendre le contrôle du groupe de presse Dar Assabah (deux quotidiens, l’un de langue arabe, Assabah, couplé à un site Web, un autre de langue française, Le Temps, et un hebdomadaire de langue arabe, Assabah Al Ousbouii).


Maroc

Algérie

Saïd Ibrahimi

Sahbi Othmani

Le patron de Casablanca Finance City (CFC) s’active depuis 2010 pour donner corps à la place financière de Casablanca, et la rendre attractive au niveau international et tournée vers le continent africain. En 2019, CFC qui accueille déjà sous son statut plusieurs dizaines d’entreprises internationales, prendra un nouveau tournant. Sous l’autorité de Saïd Ibrahimi, la première tour d’un quartier huppé de 100 hectares sera inaugurée afin d’accueillir les autorités de régulation, les entreprises partenaires et l’écosystème investissement et finance de la capitale économique marocaine.

Depuis 2010, il est le directeur général des Nouvelles Conserverie d’Algérie, NC Rouiba, première entreprise algérienne de fabrication de boissons à base de fruits. Il fait partie des jeunes entrepreneurs algériens les plus en vue dans le pays, ces dernières années. L’Institut Choiseul l’a hissé, en octobre 2018, à la tête du classement des 100 jeunes leaders économiques africains de demain. NC Rouiba, a réussi en dépit d’une conjoncture économique difficile (dévaluation du dinar, inflation et perte du pouvoir d’achat), à maintenir son rôle de leader en Algérie et de champion dans à l’export.

Maroc

Mostefa Terrab Unanimement loué pour sa vision de long terme, le patron du groupe public OCP conduit le développement du géant du phosphate depuis 13 ans et en a fait un groupe industriel en passe de maîtriser de bout en bout les enjeux de son marché. Jamais à court d’idées ou de projets, ses équipes développent depuis 2012 une politique territoriale et sociale qui mobilise les énergies autour de centres de formations locaux, les skills centers destinés aux habitants des territoires où le groupe opère. OCP afondé l’école 1337, avec l’appui de l’école 42 de Xavier Niel.

Libye

Fattoum Nasser

Lauréate du premier concours national entrepreneurial organisé par l’université américaine MIT et l’incubateur libyen Tatweer, elle n’a ni la richesse, ni l’entregent de businessmen établis, mais elle incarne l’avenir du secteur privé. Du haut de ses vingt ans, elle est la cofondatrice de Yummy, une plateforme internet qui permet de se faire livrer des repas à domicile. Elle combine l’attrait du monde digital et l’ouverture du monde du travail aux femmes. Ce sont elles qui cuisinent les plats vendus via les réseaux sociaux. En 2019, une application mobile sera disponible. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 15


Médias

Côte d’Ivoire

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Sénégal

Mauritanie

Assalé Tiémoko

Babacar Diagne

Tidiane Diouwara

Il est le promoteur et fondateur de l’hebdomadaire Éléphant déchaîné, le seul journal d’investigation de la Côte d’Ivoire. Mettant chaque fois son courage à l’épreuve, Assalé Tiémoko fait preuve de sérieux et de professionnalisme dans le traitement des informations. Aucun milieu, aussi bien celui des affaires que celui de la sphère gouvernementale, n’échappe à ses investigations. Cette crédibilité a fait de lui une grande figure du monde des médias. Et a pesé pour beaucoup dans son élection à la tête de la commune de Tiassalé, ville située au sud du pays, à 140 km d’Abidjan.

Il a passé toute sa carrière de journaliste à Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS). Babacar Diagne quittera la RTS en 2012 pour embrasser une carrière de diplomate. Ambassadeur du Sénégal en Gambie, puis aux États-Unis (de 2014 à 2018), il revient au Sénégal pour prendre la tête du Conseil national de régulation de l’audiovisuel. Son premier défi est d’arbitrer le temps de parole des candidats à la télévision publique, lors à l’élection présidentielle du 24 février 2019.

Directeur exécutif du Centre d’information et de promotion de l’image d’une nouvelle Afrique (Cipina), en Suisse, Tidiane Diouwara, ne cache pas son ambition. Il préside le Réseau international des journalistes arabes et africains. Il prévoit un colloque international sur les droits de l’homme, la communication et leur impact sur l’image de la Mauritanie à l’étranger. Il va également organiser le Lausanne Afro Fusions Festival et la première édition du SASA (Swiss African Sports Awards) récompensant les meilleurs sportifs africains en Suisse.

Sénégal

Mamoudou Ibra Kane « Bonjour, mesdames et messieurs, bienvenus sur cette antenne de RFM… » Cette voix suave et captivante est celle de Mamoudou Ibra Kane. À 50 ans, il est une icône de la presse sénégalaise. Après un bref passage à la RTS, la télévision publique, et à Walf FM, Kane a rejoint le Groupe Futurs Médias, fondé par Youssou Ndour, dont il a été le directeur général (2012-2018) et a largement contribué à en faire le premier groupe de presse du Sénégal. Désormais à la tête d’e-Media Invest, il ambitionne de bâtir « un groupe prospère et influant avec pour cœur de métier l’information ».

Mali

Salif Sanogo

Côte d’Ivoire

Jil Alexandre N’Dia et Daniel Ahouassa Alors que les deux jeunes amis étudiaient à l’étranger, ils ont décidé de proposer une plateforme Internet qui permette à la Côte d’Ivoire d’offrir du contenu. C’est ainsi que Jil Alexandre N’Dia et Daniel Ahouassa créent la société Weblogy. Le site devient le premier portail de la Côte d’Ivoire sur la toile. Abidjan.net a fini par constituer sa propre rédaction. Chaque mois, ce sont plus de 5 millions d’internautes qui se connectent aux nombreux sites d’Abidjan. net. Les promoteurs disent avoir exécuté plus de 3 000 projets Internet et mobile pour plus de 700 clients dans le monde. Weblogy est présent dans dix pays. 16 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Beaucoup de défis attendent le nouveau directeur de l’Office de radiotélévision du Mali (ORTM). Il a été nommé en décembre 2018. La chaîne nationale est sous le feu de critiques de l’opposition et de nombreux citoyens maliens, qui la considèrent comme un organe d’instrumentalisation au service du pouvoir. Le journaliste cinquantenaire était jusqu’à cette nomination le directeur Afrique de la BBC. Salif Sanogoa a collaboré avec plusieurs médias étrangers et servi pendant près de sept ans à l’ambassade du Mali aux États-Unis. Une somme d’expériences utiles au renouveau qu’espèrent les téléspectateurs de l’ORTM.


Arts et culture

Tchad

Côte d’Ivoire

Sandrine Naguertiga

Ouattara Watts

Tech-entrepreneure et blogueuse (Mondoblog-RFI), elle accompagne les porteurs de projets dans la création d’entreprises et les sociétés dans leur stratégie de communication digitale. Elle fait partie de ces personnes qui croient en cette Afrique fascinante qui regorge d’innombrables talents. C’est ce qui l’a amenée à créer entreprendrelafrique.com, un blog pour promouvoir cette Afrique qui inspire et qui gagne. Et Sandrine Naguertiga y prend du plaisir chaque jour : « Je communique tant par passion que par détermination, ce qui fait qu’il est très difficile de m’arrêter quand je me lance. »

À 61 ans, le peintre ivoiro-américain Ouattara Watts a exposé pour la première fois dans son pays d’origine. Pendant deux mois les galeries Cécile Fakhoury et la Rotonde des arts ont accueilli ses toiles grand format au grand plaisir des connaisseurs. Celui qui dit peindre « le cosmos », peindre « pour comprendre la vie », est l’artiste qui compte le plus parmi ses pairs d’origine ivoirienne. C’est à 19 ans qu’il a quitté la Côte d’Ivoire pour étudier l’art à Paris. À l’invitation de Jean-Michel Basquiat qu’il a rencontré à Paris en 1988, il s’installe aux États-Unis. Ses toiles sont vendues à près de 60 000  euros.

Tunisie

Wassim Herissi (Migalo) Le talentueux Wassim Herissi est acteur, comédien, chroniqueur et animateur radio. C’est sur Mosaïque FM, où il a débarqué en 2009 après s’être fait connaître un an auparavant en postant des sketchs, que « Wassim Migalo » croque tous les matins depuis près de dix ans, toutes les personnalités que l’actualité jette sous les feux de la rampe. Début octobre 2018, l’humoriste a fait parler de lui par une parodie du président Béji Caïd Essebsi et de son fils, – épargnant le Premier ministre –, qui a suscité une vive polémique dans le pays. Maroc

Hassan Khyar Il a réuni les deux « Medi ». Président depuis 2010 de Medi 1, la « radio du détroit » (de Tanger) lancée en 1980 par une coopération franco-marocaine, Hassan Khyar a été nommé en 2016 à la tête de Medi TV. Il fait converger les rédactions pour faire de Medi 1 un média à la ligne éditoriale orientée sur l’actualité internationale et plus particulièrement sur l’Afrique. Une large place est faite au débat sur les enjeux économiques et sociaux. Une déclinaison africaine de la télévision a pris forme avec des correspondants dans de nombreux pays d’Afrique. Il compte bien continuer, à marche forcée, vers l’édification d’une chaîne marocaine à impact continental.

Sénégal

Felwine Sarr Son nom signifie en sérère « celui qui plaît aux gens ». Felwine Sarr n’a jamais aussi bien porté son nom qu’au cours de 2018. Chargé par Emmanuel Macron, avec Bénédicte Savoy, de réfléchir sur la faisabilité d’une « restitution temporaire ou définitive du patrimoine africain en Afrique », le duo a rendu public, en novembre, un rapport préconisant « une nouvelle éthique relationnelle » entre la France et ses anciennes colonies africaines. Premier effet concret : la restitution de 26 œuvres au Bénin. Felwine Sarr s’est imposé un peu plus comme l’un des intellectuels africains les plus en vue. Musicien, romancier, essayiste, économiste, Sarr est aussi l’organisateur, avec Achille Mbembé, des Ateliers de la pensée, une rencontre qui se tient depuis 2016 à Dakar, pour penser une nouvelle relation entre l’Afrique et le monde.

Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 17


Arts et culture

Sénégal

Hamady Bocoum

Il est l’un des archéologues africains les plus réputés. Une expertise qui lui a permis d’occuper les fonctions de directeur du patrimoine culturel du Sénégal (2001-2015) et de siéger comme expert au Fonds mondial pour le Patrimoine africain (2010-2014) et au comité du Patrimoine mondial de l’Unesco (2012-2015). Il cumule les fonctions de directeur de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) et de directeur général du Musée des civilisations noires. Pour Hamady Bocoum, « c’est un projet panafricain, on y trouve une facette de chaque partie de l’Afrique. » Ce n’est pas « le Musée du Noir, mais du Noir dans le temps du monde ».

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Guinée

Aliou Sow En avril 2017, les éditions Ganndal (« savoir », en langue poular de Guinée) savont fêté leurs 25 ans, en remportant le prix du Meilleur éditeur jeunesse pour l’Afrique, à la Foire du livre pour la jeunesse de Bologne (Italie). À 63 ans, la notoriété d’Aliou Sow ne cesse de grandir. Dès sa création, Ganndal se fait remarquer avec une collection de livres accompagnés de cassettes audio. Entre autres, Le Scribe et le Griot, coproduit avec un éditeur canadien, ainsi que par plusieurs pays ouest-africains. L’éditeur publie au moins une dizaine d’ouvrages par an, diffusés en Afrique, en Europe, au Canada et aux États-Unis.

Togo

Burkina Faso

Yacouba Traoré

Ce journaliste expérimenté et écrivain talentueux est le président du Comité d’organisation de la 26e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) qui aura lieu du 23 février au 2 mars 2019. Le festival fêtera à l’occasion, son cinquantenaire. Grand amateur de cinéma sur lequel il a animé une émission télévisée pendant plusieurs années, il apporte une touche spéciale à cette édition du festival. Cet ancien directeur général de la Radiodiffusion télévision prévient : « On sera obligé de casser certains codes pour la bonne cause ! » Mauritanie

Jimi Hope

Amy Sow

Rockeur, peintre, sculpteur, musicien, auteur-compositeur, Jimi Hope, 62 ans, a écumé les plus grandes scènes internationales avec le manteau de rocker africain confirmé. Défenseur de l’Afrique dans ses compositions musicales, cet artiste très inspiré aussi par le jazz, reste très influencé par la philosophie populaire. Koffi Senaya de son vrai nom, il chante la vie et ses tourments chargés de différentes connotations sociales et politiques. Durant ses 45 ans de carrière, il a marqué deux générations de Togolais. « Je viens de très loin, et je vais très loin ». Une somme d’expériences qu’il capitalise ces dernières années via le vernissage d’œuvres collectives mêlant diverses générations d’artistes et de goûts ou approches artistiques.

Artiste plasticienne autodidacte, sa carrière est déjà riche ; elle a été chef costumière du film Timbuktu. Grâce aux ventes de ses toiles, elle a acquis un terrain à Nouakchott sur lequel elle a dressé Art Gallé. Inaugurée en 2017 avec l’ambassade des États-Unis, cette gallerie faite de planches et matériaux de récupération et dont le nom résonne dans sa langue pular comme « viens à la maison », devient un espace de promotion de l’art. « Peindre est la meilleure façon d’exprimer ma liberté. Une liberté que je voudrais vivre pleinement et que souhaite à toutes les femmes. » Depuis 2004, la jeune femme s’exprime à travers la calligraphie, la photographie, et n’est pas près de ranger ses pinceaux.

Niger

Djingri Lompo L’année 2019 coïncide avec le 20e anniversaire de sa reconversion dans l’humour. Abdoulaye Segda, plus connu sous le nom d’artiste « Djingri Lompo », a commencé sa carrière d’artiste comme rappeur. Il a démarré la nouvelle année avec un grand concert dédié à la paix et à l’unité africaine, qui a regroupé à Niamey une dizaine de pays. Il se fixe comme objectif de contribuer à préserver et à pérenniser la paix au Niger et en Afrique. Il s’est toujours, dans ses prestations, déguisé en vieillard portant lunettes noires sur un visage mangé par une barbe blanche et de cravates aux longueurs démesurées, dont lui seul connaît le nombre. 18 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018


Tchad

Sénégal

Banny Gata Ngoulou

Mame Adama Guèye

Mécène adulé, il ne se lasse jamais de mettre la main à la poche pour soutenir les artistes tchadiens et les événements culturels organisés à N’Djaména. Il a été l’un des artisans de la réussite de la première Coupe d’Afrique de Slam Poésie qui s’est déroulée en novembre 2018 dans la capitale tchadienne. Le Selesao Lounge, situé dans le 3e arrondissement et dont il est le propriétaire, est un lieu iconique qui vibre chaque week-end au rythme de festivals, de concerts, de défilés de mode, etc. Ce grand passionné du basket dirige aussi la fédération tchadienne de la même discipline.

Il est l’un des avocats d’affaires les plus réputés du Sénégal, totalisant une expérience professionnelle de 34 ans. Il reste très engagé sur les questions de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption. Cette forte implication dans la société civile l’a amené à se présenter comme candidat indépendant à l’élection présidentielle de 2007. Mame Adama Guèye s’est reconverti en médiateur pour l’unité de l’opposition qu’il a réussi à fédérer autour de la Plateforme opérationnelle pour la sécurisation des élections (POSE), regroupant tous les partis de l’opposition, à l’exception du PDS, l’ancien parti au pouvoir.

Tchad

AfrotroniX Avec ses trois frères, Caleb Rimtobaye avait fondé H’Sao (« l’Hirondelle des Sao », du nom des mythiques ancêtres des Tchadiens). Installé à Montréal en 2002, le groupe conquit les petites salles comme les grandes places publiques, livrant des prestations débordantes d’énergie, lancé plusieurs albums innovateurs et, surtout, développé une musique qui fait le pont entre plusieurs genres musicaux. Caleb (guitariste, compositeur et interprète) a créé AfrotroniX, un personnage qui incarne un univers afro-futuriste, arborant un casque au design unique, l’Afrotron ; il est la variante moderne d’une coiffure traditionnelle remise aux jeunes de sa tribu, au sud du Tchad, après la période d’initiation. L’artiste fusionne musique électronique, rythmes africains et blues touareg, le tout saupoudré d’une touche de science-fiction qui fait voyager le public dans un univers aussi apaisant que magique. Algérie

Yasmina Khadra De son vrai nom Mohamed Moullessehoul, il est, à 64 ans, l’un des écrivains algériens contemporains les plus connus dans le monde. Son dernier roman, Khalil, publié en août 2018 est un succès littéraire. Il figure parmi les meilleures ventes en France et en Algérie. Dans ce livre, Yasmina Khadra se met dans la peau d’un kamikaze venu de Belgique pour se faire exploser à Paris. Plusieurs fois primé, Khadra est un auteur prolifique. Il a été révélé au public à la fin des années 1990 avec Morituri, qui avait obtenu le prix du meilleur polar francophone. Avant de se consacrer à l’écriture, l’auteur de Khalil avait mené une longue carrière dans l’armée algérienne. Il était notamment commandant des Forces spéciales durant la guerre civile.

Niger

Leaders du CCASC Ali Idrissa, Moussa Tchangari et Nouhou Mahamadou Arzika, acteurs de la société civile initiateurs du Cadre de concertation et d’actions de la société civile (CCASC) n’entendent pas baisser les bras dans la lutte contre la loi de Finances du Niger. Les leaders du CCASC ne cachent pas leur détermination à combattre un texte qu’ils estiment plus « dangereux » que celui de 2018. Pourtant, l’organisation des Journées d’actions citoyennes contre la loi de finances 2018, la mal-gouvernance et la corruption, tout au long de l’année, n’ont pas fait fléchir les autorités nigériennes. Guinée

Aboubacar Soumah Le secrétaire général du Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée (SLECG) est devenu un casse-tête pour le gouvernement. Ce professeur de français réclame une revalorisation salariale pour les enseignants. Et la grève qu’il a déclenchée en octobre 2018 a fortement perturbé l’école qui a frôlé une « année blanche ». Il a pu maintenir le bras de fer jusqu’à la signature, en janvier 2019, d’un protocole d’accord avec le gouvernement. À son sens, il est inadmissible que les enseignants se contentent d’un salaire mensuel limité à 2 millions de francs guinéens (environ 14000 F.CFA, 90 euros). Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 19


Société civile

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019

Burkina Faso

Tchad

Libye

Augustin Loada

Nair Abakar

Najla al-Missalati

Universitaire et ancien ministre, ce constitutionnaliste veut avec son nouveau mouvement citoyen, le Mouvement Tengembilum Tamassira (MTT), lancé en juillet 2018, changer les mentalités et imposer aux politiques la prise en compte des aspirations des populations. Celui qui a été ministre de la Fonction publique de novembre 2014 à décembre 2015 dans le gouvernement de la Transition, après la chute du régime de Blaise Compaoré, est un acteur influent de la société civile burkinabè.

En juillet 2015, ce jeune ingénieur en informatique lance Darna (« Notre pays », en arabe tchadien), une application qui permet de découvrir N’Djaména, la capitale. Un an après, il crée, Afrique Campus, une plateforme de pré-inscription dans l’enseignement supérieur. Et organise, en février 2017 à N’Djaména, le premier Salon international de l’étudiant africain qui réunit 30 000 visiteurs et une centaine d’écoles de tout le continent. Il est lauréat du prix de l’entrepreneuriat jeunesse de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie).

La jeune ingénieur a créé SheCodes, une école qui enseigne aux femmes à programmer des logiciels, à créer son site internet, etc. L’objectif est que les Benghaziotes puissent se plonger dans le monde 2.0 pour gagner leur indépendance, en exerçant un métier attractif, loin du cliché de la couturière mono tâche. La créatrice d’entreprise a convaincu l’Union européenne et Expertise France de la soutenir. Deux promotions de 32 élèves sont sorties l’an dernier. En 2019, SheCodes sera dans les écoles pour inciter les enfants à bâtir le Benghazi de demain.

Togo

Seth Mateli Kluvia Rigueur et efficacité dans la discrétion : ce sont les maîtres-mots qui résument le riche et dense parcours de Seth Mateli Kluvia, 68 ans, aux quatre coins du monde, aux côtés d’une multitude d’organisations francophones et anglophones de la société civile. Il fait de la rééducation de ses compatriotes aux vertus de la conscience citoyenne et de l’éducation civique, son principal cheval de bataille, via de multiples canaux médiatiques de sensibilisation. Il milite pour une société togolaise davantage réconciliée avec elle-même.

Tunisie

Chawki Tabib

Maroc

Amina Bouayach

Cameroun

Maximilienne Ngo Mbe La directrice exécutive du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac), est particulièrement active dans les zones de conflits. Dans une vidéo de trois minutes, diffusée en juillet 2018, elle a été la première à dénoncer les exécutions sommaires de deux enfants et de deux femmes commises par les forces de sécurité à l’ExtrêmeNord du pays, où l’armée mène depuis cinq ans une guerre contre Boko Haram. Une accusation rejetée par le gouvernement, puis validée après une enquête qui a permis d’identifier et de mettre aux arrêts les soldats incriminés. « Oui à la guerre contre le terrorisme. Non aux tueries des innocents », martèle Maximilienne Mbe. 20 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Il s’est distingué bien avant sa nomination au poste de président de l’Instance de lutte contre la corruption en janvier 2016. Connu du grand public pour son militantisme politique et ses prises de position en faveur des valeurs de liberté et d’égalité, il est aujourd’hui la figure nationale en matière de lutte contre le fléau de la corruption. Avec une base de plus de 100 000 déclarations de biens enregistrées, son action vise à instaurer la culture de la transparence. Chawki Tabib est le bras exécutant d’un projet stratégique d’envergure nationale qui se poursuivra jusqu’en 2020 et qui connaîtra, en 2019, l’instauration de l’Instance de la bonne gouvernance et de lutte contre la corruption.

Nommée présidente du Conseil national des droits de l’homme marocain en décembre 2018, cette militante est désormais à la tête de l’institution constitutionnelle créée en 2011 pour garantir les engagements du Maroc dans le domaine. Figure réformiste du mouvement des droits de l’homme, elle aura la tâche de porter les dossiers du CNDH et d’en défendre le périmètre. Amina Bouayach devra s’atteler à convaincre mais aussi composer avec les revendications sociétales encore non abordées telles que la question de l’égalité homme-femme, notamment dans l’héritage, un débat dont avait été saisi le conseil et qui pourrait refaire surface.


Sénégal

Cameroun

David Diop

François-Xavier Etoa

Plusieurs fois sélectionné (mais non encore lauréat) des grands prix littéraires français, David Diop, 52 ans, a finalement remporté, en novembre 2018, le Goncourt des Lycéens pour son roman Frère d’âme (Seuil). Une consécration pour ce spécialiste des représentations européennes de l’Afrique et de l’Africain au siècle des Lumières. Surtout, une entrée remarquée dans le gotha des écrivains francophones : un lauréat voit les ventes de son livre s’evoler. Écrit « dans une langue obsédante, chantante, gorgée de métaphores et d’allégories » (selon le critique Jérôme Garcin), son roman livre l’âpre récit d’un jeune tirailleur sénégalais précipité dans la violence de la Grande Guerre. S’il a étudié et enseigne en France (il est maître de conférences en littérature à l’université de Pau), David Diop a grandi au Sénégal. Guinée

Djibril Tamsir

Togo

Yao K. Azoumah

Microbiologiste, chercheur, le professeur François-Xavier Etoa, est l’un des esprits les plus brillants de la microbiologie en Afrique. Spécialisé dans la thermo bactériologie ; il marque un intérêt particulier pour la spore bactérienne. Lauréat des universités de Paris et d’Ibadan au Nigeria, il est auteur de plus de 200 publications et communications. Âgé de 58 ans, le recteur de l’université de Douala vient de publier La spore bactérienne et ses utilisations. Il démontre que certaines bactéries lorsque leur environnement devient favorable, ont le pouvoir de se diviser et de développer à l’intérieur d’elles-mêmes une petite structure ovale et sphérique appelée spore douée d’une résistance élevée à toutes sortes d’agressions. Algérie

Selma Belaala

Djibril Tamsir Niane demeure une source intarissable de l’histoire de l’Afrique. Mémoire vivante de l’Afrique de l’Ouest, l’État guinéen et ses partenaires l’ont aidé à moderniser sa bibliothèque quand l’ancienne – fruit de près de 50 ans de travail – a été ravagée par un incendie en 2012. La nouvelle bibliothèque de l’historien de 87 ans, la première bibliothèque privée du pays, a été inaugurée en avril 2018 en présence du président Alpha Condé, qui a souhaité que les livres de Tamsir Niane soient désormais numérisés. Pour cette grande figure universitaire du continent, l’un des grands défauts de son pays est de n’avoir pas donné à l’éducation la place qui lui revient. Il consacre donc sa nouvelle bibliothèque à la recherche.

Quinquagénaire, professeur des universités en France et au Togo, il est un ingénieur spécialisé en énergie solaire en particulier, et l’efficacité énergétique en général. Cet intellectuel courtois allie la théorie universitaire à la pratique managériale. PDG de KYA-Energie, qui développe des systèmes solaires autonomes pour des applications domestiques et productives, depuis juillet 2015, il a été sacré en novembre 2018 par la BOAD, Meilleur concepteur d’un projet innovant dans le domaine des énergies renouvelables. Ainsi, il propose un système décentralisé (individuel ou communautaire), à l’aide d’armoires mobiles hybrides standardisées, à travers les groupes électro-solaires, KYA-SoP.

Titulaire d’un doctorat en Sciences politiques de l’IEP de Paris, Selma Belaala est considérée comme l’une des meilleures spécialistes des questions portant sur la prévention de la radicalisation violente dans les périphéries africaines. Ses travaux sur les banlieues de Nouakchott, de Douala, de Ndjamena, d’Abuja, procèdent d’une méthode de recherche scientifique de pointe qui a permis d’identifier et d’analyser les ressorts de la résilience culturelle au djihadisme des populations africaines. Selma Belaala se consacre à des projets de coopération et de recherche sur la prévention et la résilience des sociétés. Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 21


Sports

Sénégal

100 AFRICAINS DE L’ANNÉE 2019 Côte d’Ivoire

Burkina Faso

Sadio Mané

Nicolas Pépé

Boureïma Hassan Bandé

Avec Mohamed Salah, il forme l’un des duos africains les plus prolifiques de la Premier League. Privé de son coéquipier égyptien, contraint de sortir après quelques minutes de jeu, l’attaquant sénégalais n’a pas pu empêcher le Real Madrid d’empocher une troisième Ligue des Champions d’affilée. Mais, lors de la finale, Sadio Mané a réussi à marquer l’unique but des Reds, ce soir-là, devenant ainsi le troisième Africain à marquer lors d’une finale de la prestigieuse compétition des clubs européens. Malgré une Coupe du monde décevante avec le Sénégal (élimination au premier tour), mais fort d’une saison presque aboutie avec Liverpool, Mané se hisse au 22e rang dans le classement France Football Ballon d’Or.

Attaquant de poche de l’équipe de football de Lille (France) Nicolas Pépé est le footballeur ivoirien le plus en vue actuellement. Il est le plus sollicité par les grands clubs européens. Il a été révélé à Anger. Les observateurs sportifs considèrent que c’est en grande partie grâce à lui que l’équipe occupe la deuxième place du championnat français 2018-2019. Il a marqué 13 buts en 20 matchs. Il a une grosse marge de progression. D’où l’intérêt que lui portent de grands clubs comme le FC Barcelone ou Arsenal.

Attaquant vif, technique, l’international qui a fait sa réputation à Malines, en Belgique, constitue l’un des grands noms du football africain. Il devra confirmer cette année les espoirs placés en lui. Boureïma Hassan Bandé a remporté le prix du Meilleur espoir du championnat belge 2018. Il s’est rapidement imposé pour devenir l’un des meilleurs buteurs du FC Malines. En décembre 2017, lors du « mercato », le prodige de vingt ans a annoncé qu’il rejoignait l’Ajax d’Amsterdam (Pays-Bas). Un nouveau défi pour celui qui rêve d’intégrer un grand club en Espagne ou Italie, dont il affectionne les championnats.

Togo

Jonas Komla Kokou Le coach Jonas Komla Kokou, actuel sélectionneur de l’équipe nationale junior de football de Djibouti, quadragénaire, peut prétendre à des postes à l’international. Il doit son parcours sportif au Mali. Vainqueur de la CAN cadette en 2017 avec le Mali et 4e avec la même sélection au Mondial de la même catégorie en 2017, ce féru du ballon rond a bâti avec opiniâtreté sa carrière, après avoir quitté son Togo natal. Regard lucide, cet adepte du crâne rasé, fin tacticien, a été vainqueur du championnat national et de la Coupe du Mali avec le Djoliba. Une formation sportive à laquelle Jonas Kokou doit l’essentiel de sa carrière de coach. 22 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Guinée

Naby Deco Keita Formé dans des clubs amateurs de Conakry, puis dans le club local de Santoba, Naby Keïta était devenu en 2017 le footballeur africain le plus cher de l’histoire, suite à son transfert pour 52 millions d’euros à Liverpool (Angleterre). Depuis, Keïta a du mal à s’imposer dans l’effectif très étoffé du coach allemand Jürgen Klopp. La faute à des blessures qui freinent son adaptation dans le club anglais. Finira-t-il par s’imposer ? C’est ce que persiste à croire son entraîneur. À Conakry, il reste la superstar du football national. Naby Keita reste un exemple de réussite aux yeux des jeunes guinéens. Qui voient que l’on peut partir de la rue pour s’imposer dans les clubs de l’élite du football européen. La CAF a placé « Deco » dans le 11 Africains de l’année 2018.

Niger

Djibril Hima Hamidou Le Niger organise la 21e Coupe d’Afrique des Nations des moins de vingt ans. Un défi pour le président de la Fédération nigérienne de football, la Fenifoot, le colonel-major Djibril Hima Hamidou, dit « Pelé ». Le défi pour cet officier, à la tête de la Fenifoot depuis une décennie, reste l’organisation de cette compétition qui se déroule, pour la première fois au Niger, sur deux stades de deux villes différentes, Niamey et Maradi, la capitale économique du Niger située à quelques encablures du Nigeria. « Pelé » aura surtout à préparer l’équipe nationale de football de la catégorie pour une participation active à ces compétitions qui ouvrent la voie aux meilleures au Mondial U20.


Sports

Mauritanie

Les Mourabitounes

Qualifiée pour la CAN 2019 grâce à l’International Ismaïla Diakité, auteur de deux buts face au Botswana en novembre 2018, l’équipe nationale mauritanienne est assurément « le sportif de l’année ». Revigorés par un travail soutenu pour lequel se sont relayés Correntin Martins et Patrice Neveu, deux sélectionneurs qui ont su dénicher les talents pour en faire une équipe qui gagne, les Mourabitounes font renaître un espoir que les Mauritaniens attendent depuis plus de 50 ans que leur pays est membre de la CAF : disputer une phase finale de la coupe d’Afrique des Nations. Cameroun

Clovis Kamzong Abessolo Finissant deuxième, le cycliste a manqué in extremis de remporter le prestigieux Grand Prix Chantal Biya en 2018, un an après sa victoire de 2017. Âgé de 28 ans, le cycliste de SNH vélo club a remporté le Tour de l’unité. Un critérium couru sur 102 km à Douala. Vainqueur du Tour du Cameroun en 2015, Kamzong Abessolo a remporté la première étape de l’édition 2018. Le meilleur cycliste camerounais de ces dernières années a notamment été classé deuxième du Tour de la Côte d’Ivoire, dénommé Tour de la Réconciliation. 24 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

Religion

Tunisie

Togo

Ons Jabeur et Malek Jaziri

Marie-Chanel K. Affognon

L’année 2018 a été très bonne pour les deux leaders du Tennis tunisien. Sur une courbe ascendante, ils terminent l’année sur de belles performances. Ons Jabeur, a été finaliste du Tournoi de Kremlin cup Moscou, le 20 octobre 2018. Grâce à cette performance, la première joueuse africaine à gagner un tournoi du Grand Chelem en simple, (Roland Garros junior, en 2011) fait un bond de 51 places au classement mondial passant à la 62e place, soit son meilleur classement à ce jour. Idem pour Malek Jaziri. Le tennisman de 35 ans a réalisé une double première en 2018. Il est devenu le premier Tunisien à accéder aux demi-finales du tableau du double de l’US Open. Et il est entré dans le Top 50 en se classant 45e.

Le père Marie-Chanel K. Affognon, aumônier des Cadres catholiques du Togo depuis 2015, a réussi en 2018, le tour de force de réunir dans un même creuset divers acteurs clés, issus de différents bords religieux, ethniques et politiques, autour de « Forces vives Espérance pour le Togo ». Un mouvement pacifique dont il est le porte-parole depuis septembre 2018. Un creuset qui a pour finalité de jouer le rôle de sentinelles pour accélérer la construction d’une société démocratique et équitable au Togo, et surtout d’être la voix des sans voix dans tous les débats qui engagent l’avenir de la nation. Ce prélat méthodique, discret et à l’esprit alerte, est un grand passionné de l’histoire géopolitique contemporaine du continent noir.

Algérie

Lamya Matoub À 26 ans Lamya Matoub est championne de karaté. Née et vivant en France, elle a choisi d’affronter ses adversaires sur le tatami, en endossant les couleurs de l’Algérie. En 2018, elle a remporté la médaille de bronze aux mondiaux de Madrid et l’or en championnats d’Afrique à Kigali. La jeune fille n’est pas à ses premiers succès. Elle a déjà décroché l’or aux Jeux africains 2015 et aux Jeux mondiaux 2017. Ses performances lui ont valu le titre de meilleure sportive algérienne de 2018, décernée par l’Agence de Presse Algérienne (APS). À côté de sa carrière d’athlète professionnelle, Lamya Matoub suit un double parcours dans l’enseignement. Elle est professeur des écoles et maître des arts martiaux.

Mali

Mahmoud Dicko L’influent imam de 64 ans a obtenu, fin décembre 2018 l’abandon d’un projet éducatif controversé sur l’éducation sexuelle. Mahmoud Dicko a mobilisé des milliers de fidèles pour faire barrage au projet. Il est l’un des rares musulmans du pays à engager une médiation avec les rebelles touaregs, l’imam Dicko plaide pour un dialogue avec les djihadistes. En 2019, l’imam appelle à une grande mobilisation, afin, notamment, de formuler des prières pour la paix et la stabilité du pays. Et surtout adresser un signal aux autorités avec lesquelles il est en froid.


Cameroun

Cardinal Christian Tumi

Il est parmi ceux qui comptent au Cameroun. À la fois aimé, redouté et même soupçonné d’être en intelligence avec l’opposition politique, le cardinal Christian Tumi n’est pas homme à se taire. Cette fois encore, l’archevêque émérite de Douala propose « La conférence générale anglophone ». Une solution à la crise qui sévit dans les régions Nord-Ouest et Sud-Ouest depuis plus de deux ans. Avec les imams de Buea et Bamenda, l’Église presbytérienne, il propose la tenue d’une conférence à Buea. À en croire le prélat de 88 ans, cette conférence indispensable pour un retour à la paix. Des organisations de la société civile et des ONG soutiennent l’initiative du clergé anglophone. Algérie

Khaled Bentounes À 60 ans, il est le guide spirituel de la confrérie Soufie El Alaouiya et président de l’Association internationale Soufi Alaouiya. Fervent défenseur du dialogue interreligieux et de l’Islam des lumières, il a été décoré en mai 2018 de la médaille Ahid de l’ordre du mérite national pour son rôle dans la promotion des vertus de la tolérance. Il est notamment l’initiateur de « La Journée internationale du vivre-ensemble en paix » dont la résolution, parrainée par l’Algérie, a été adoptée, le 8 décembre 2017, par l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, à l’unanimité de ses 193 pays membres.


GRAND ENTRETIEN Nicolas Normand

peut mener à une impasse, mais cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il faille négliger les racines et les valeurs africaines. À cet égard, je rejoins l’approche de Célestin Monga ou d’Achille Mbembe, selon lesquels il est excessif de se focaliser sur le principe d’« indigénéité », le repli qui rejette le bébé de la modernité avec l’eau du bain de l’impérialisme.

Ancien diplomate

Un regard d’érudit sur l’Afrique

Cette démarche n’est pas accessible à tous, elle est très complexe. La pensée de ces deux auteurs n’arrive pas à déborder un petit cercle d’initiés.

Ancien diplomate, grand connaisseur du continent, passionné de culture, Nicolas Normand a décidé de raconter l’histoire de l’Afrique à sa manière. Un récit captivant où l’anthropologie se mêle à l’histoire et à la géographie. L’un des meilleurs livres de l’année écoulée. Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

Oui, il persiste en Afrique une hétérogénéité culturelle plus forte qu’ailleurs dans le monde, ce qui est dû à une contre-acculturation plus complexe : les cultures ont été confrontées à toutes les influences contradictoires du monde. Pour simplifier, d’un côté, il y a ceux qui soutiennent l’idée d’un développement par l’économie de marché et l’exemple des réussites étrangères. À l’opposé, le marxisme pur et dur ayant disparu, d’autres soutiennent un fétichisme des valeurs africaines mêlé d’altermondialisme. Et entre les deux, on trouve tout un éventail d’opinions, avec un regain ou une réinvention du religieux et une forte diversité. Mais, au total, les Africains devraient construire un socle commun et une vision partagée de l’avenir.

Comment est née l’idée de ce livre ?

De la nécessité constante de décrypter les sociétés africaines au-delà des apparences. D’où le recours aux anthropologues et aux experts qui m’ont aidé à dépasser l’analyse diplomatique ou économique classique. Mais comment se différencier de tout ce qui a déjà été écrit ?

Je n’ai pas cherché, a priori, à me différencier. Il n’existait pas, pour l’Afrique subsaharienne, de synthèse explicative claire des transformations sécuritaires, politiques, culturelles et économiques s’appuyant sur les sciences sociales, y compris l’ethnopsychiatrie par exemple. Et qu’est-ce que votre approche originale nous apprend ?

Beaucoup de choses ! Notamment pourquoi l’Afrique a connu la pauvreté et des difficultés à se développer. Ou pourquoi le djihadisme se développe ou bien encore quelles sont les conséquences de la globalisation sur les cultures africaines, un sujet que Georges Balandier avait étudié. Ainsi certains discours actuels, même celui d’un économiste comme Felwine Sarr, semblent rejeter l’idée de développement, comme si c’était la manifestation d’une idéologie occidentale. C’est un discours que l’on n’entend guère dans d’autres parties du monde ! C’est un discours qui cache des blessures, à travers la diplomatie de l’humiliation et de la souffrance…

Oui, on retrouve des blessures narcissiques profondes, la marque d’une histoire traumatisante. Axelle Kabou dans Et si l’Afrique refusait le développement ? avait analysé l’idée que le développement était une nouvelle injonction des Blancs, une parole des dominants, rejetée à ce titre. Cette pensée radicale 26 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Qu’y a-t-il d’intrinsèque, dans cette Afrique moderne, qui regarde vers l’avenir ?

Le choc des civilisations évoqué par Samuel Huntington traverse les populations d’Afrique. De nombreux pays d’Asie trouvent un consensus sur ce qu’il faut faire : consommer, se loger, éduquer ses enfants, grimper socialement etc. L’Afrique se heurte à plus de résistances d’ordre intellectuel, culturel ou religieux et à des inégalités plus fortes entre les élites et les populations. Comment en sortir, et sortir par là même de l’afro-pessimisme ?

Je n’exprime pas une vision pessimiste. Le décollage est même à l’ordre du jour, en dépit de ces décalages entre dirigeants et populations qui vivent souvent dans un autre monde, comme cetains intellectuels marginalisés, sans oublier les injonctions extérieures déresponsabilisantes des bailleurs de fonds. Quelles en sont les causes ? Le découpage des frontières au cordeau, hérité de l’époque coloniale ?

Non, je ne le pense pas, même s’il est vrai que certains pays ont des frontières très artificielles, qui réunissent des peuples dépourvus d’histoire commune, ce qui rend la création d’un État-nation assez difficile. Une nation suppose une vision commune. Au minimum, il est toujours

Les démocraties sont un peu les taches noires de la peau du léopard. En dépit des obstacles, elles répondent à une aspiration profonde des populations. La démocratie n’est pas importée, elle correspond à une tradition africaine.


Union du Maghreb Arabe possible de créer une forme de civisme constitutionnel, comme l’a théorisé Jürgen Habermas. La difficulté à construire une citoyenneté et une nation fait partie des handicaps qui expliquent largement la pauvreté de l’Afrique aujourd’hui. Si on les compare avec l’Asie, les structures africaines ont été beaucoup plus meurtries par l’intrusion occidentale. L’Asie n’a pas été non plus touchée par l’esclavage. Le problème principal des États postcoloniaux africains est que leur histoire est encore trop brève pour avoir permis l’élaboration d’institutions efficaces et inclusives favorables à la confiance et au développement. La faute aux élites ?

Cette explication est insuffisante. Les États qui ne rencontrent pas de problèmes et qui ont de bonnes institutions ne se sont pas faits en général du jour au lendemain. Cela a pris des siècles, avec des ruptures et la montée de nouvelles élites. Si l’on ne veut pas rester dans l’incantation, quel est le chemin qui pourrait permettre aujourd’hui à l’Afrique d’entrer dans un cercle vertueux ?

Certains pays y figurent déjà. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de toute une partie du continent. Pour quelles raisons ? Je l’ai dit : l’héritage d’une histoire à la fois heurtée et courte, ne donnant pas le temps de construire des États et des pouvoirs régaliens solides. Ils manquent, bien souvent, de justice qui fonctionne, d’armée ou de police capable de s’opposer aux groupes armés ; le territoire n’est pas sous contrôle, notamment au Sahel. La crise du Mali vient de cette fragilité. L’aide au développement ne s’en est pas préoccupée. On a cru qu’on pouvait se contenter de soigner certains symptômes et d’adresser des injonctions de bonne gouvernance… alors que le véritable problème est celui d’institutions qui n’ont pas eu le temps de s’enraciner et de devenir fortes. De plus, si l’on veut donner envie aux gens de participer au développement, il faut établir une relation de confiance et que l’État soit reconnu par tous pour son utilité. Il faut aussi créer une méritocratie, une société ouverte, inclusive, avec un accent très fort mis sur l’éducation. C’est loin d’être le cas aujourd’hui ! Nous trouvons toujours des zones délaissées qui constituent une sorte de Far-West sans shérif où les groupes armés apparaissent. Les relations personnelles peuvent aussi peser plus que le mérite. Après les fonctions régaliennes (justice, services fiscaux…) et l’éducation nationale à reconstruire, le troisième problème est celui de la régulation des naissances. Aucun pays ne peut se développer si les enfants sont beaucoup plus nombreux que la population en âge de travailler, surtout si les jeunes n’ont pas accès à une éducation adaptée. A-t-on aujourd’hui les moyens de répondre à des défis démographiques, d’emploi, et d’éducation, qui relèvent du temps long ?

Je pense, à cet égard, que l’Aide publique au développement – notamment française – s’est fourvoyée dans la mesure où elle s’est focalisée sur les pays émergents. Les dix Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 27


GRAND ENTRETIEN premiers bénéficiaires de l’aide française ne sont pas des pays pauvres africains, sauf exception (Sénégal) : c’est la Chine, le Mexique, l’Indonésie, la Colombie, le Maroc, etc. Le Niger ou le Mali n’arrivent que loin derrière. Cette situation s’explique par le fait qu’il est plus difficile d’aider les pays fragiles, en crise ou faillis, précisément du fait de la faible capacité de leurs systèmes administratifs. C’est bien pourquoi nous devons repenser le modèle de l’aide en y intégrant comme une priorité absolue la question de la fragilité des États. Concrètement, il faudrait aider bien davantage la justice, l’armée, la gendarmerie, la police, les services fiscaux et l’éducation nationale et se focaliser sur les non-émergents. Aujourd’hui, on a le sentiment que la diplomatie militaire a pris le pas sur l’approche traditionnelle de l’Aide au développement. Comme si l’on ne traitait plus que les manifestations des crises et non pas les causes réelles…

On ne s’est jamais attaqué aux causes réelles ! On a laissé à leur sort des États très fragiles… et l’Aide au développement telle qu’elle fonctionne les a même fragilisés encore plus, car elle s’adressait directement aux populations, provoquant ainsi une déresponsabilisation des pouvoirs publics, au profit des bailleurs de fonds et des ONG. Et lorsque la crise éclate et que le pays s’effondre, on n’apporte qu’une réponse militaire inadaptée pour traiter des idéologies ou des fragilités. La France comprend-elle encore l’Afrique aujourd’hui ? On a l’impression que sa diplomatie a perdu la main…

Oui, surtout pour l’Afrique. La question touareg, par exemple, a été incomprise : on a cru que c’était un peuple opprimé qui avait besoin d’autonomie, alors qu’il s’agissait, en réalité, d’un conflit entre les Touaregs eux-mêmes et d’une situation du nord où l’État était en recul. La diplomatie a trop négligé la compréhension anthropologique et sociologique, pensant implicitement que les sociétés d’Afrique fonctionnent comme celles d’Europe. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, on sent une volonté de rupture dans la politique africaine de la France. Pensez-vous que cette volonté sera suivie d’effet ?

Cette volonté de rupture est plutôt une constante, tant Sarkozy ou Hollande le disaient aussi. On se focalise à tort sur la « Françafrique ». Or, il a toujours existé des réseaux troubles, mais pas seulement avec l’Afrique. On « diabolise » les relations franco-africaines, ce qui implique la volonté de rupture. Laquelle, concrètement, se déroule de deux manières :

Je rejoins l’approche de Célestin Monga ou d’Achille Mbembe, selon lesquels il est excessif de se focaliser sur le principe d’« indigénéité », le repli qui rejette le bébé de la modernité avec l’eau du bain de l’impérialisme. 28 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

on peut s’intéresser à l’Afrique anglophone en négligeant un peu les francophones, et c’est ce qui s’est produit. Ou on considère qu’il faut s’intéresser davantage à d’autres régions plus émergentes, et c’est aussi ce qui s’est produit. Que le président Macron peut-il apporter dans cette volonté de faire bouger les lignes ?

Il apporte un regard neuf. Son discours de Ouagadougou était excellent mais la réalité demeure autre. Il y a eu récemment des efforts pour s’occuper un peu plus des pays africains en difficulté – des annonces ont été faites –, mais, globalement, l’aide française n’est pas pilotée politiquement. Elle cède encore à la facilité en s’occupant des « grands émergents ». Je ne vois pas de réponse articulée et vraiment prioritaire vis-à-vis de notre Sud immédiat, qui est en crise. L’AFD (Agence française de développement) reste un organisme technique largement autonome. Un seul exemple, l’AFD ne consacre que 2 % de ses crédits à l’éducation, zéro à la natalité et n’est pas non plus un intervenant sur les fonctions régaliennes. En matière économique, malgré l’inventivité extraordinaire de certains Africains, le continent, aujourd’hui, fait du sur-place…

Je nuancerais : je vois une hétérogénéité très forte, mais aussi une Afrique pré-émergente, qui se porte plutôt bien. Ce sont des petits pays comme le Cap-Vert, les Seychelles, Maurice, le Rwanda, le Botswana ou la Namibie, petits par la taille ou la population, ou d’autres tels que le Kenya, la Tanzanie, le Ghana, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie qui ont aussi une forte croissance.


Union du Maghreb Arabe Mais malgré la croissance, les indicateurs de ces pays sont mauvais…

On aurait pu dire la même chose de la Chine à la fin de l’ère Mao… Les indicateurs étaient catastrophiques, proches de zéro ! La Chine sortait d’un siècle et demi d’État failli. Il a fallu attendre Deng Xiaoping pour que la Chine décolle, et formidablement ! Il est vrai que des pays comme l’Éthiopie ont des indicateurs faibles, mais les taux de croissance y sont tout de même impressionnants sur la durée et des réformes structurelles sont engagées. Au regard de la croissance, 6 sur 10 des pays les plus performants du monde sont subsahariens. À l’autre extrême, demeure cette Afrique en difficulté : la zone du Sahel et aussi l’Afrique centrale, avec la Centrafrique et la RD Congo, le Burundi, le Soudan du Sud. Et la troisième zone est celle de ces pays qui se trouvent à la croisée des chemins comme le Nigeria ou encore l’Angola. Ce dernier est encore classé parmi les pays les moins avancés, malgré l’abondance de ses ressources. Ce sont des pays qui peuvent émerger. Tout dépendra de leur gestion. Quelles sont les priorités ?

Il y en a trois : la consolidation et l’impartialité des États, l’éducation et la régulation des naissances. Bien sûr, cela ne suffit pas. Il faut aussi traiter le déficit d’infrastructures, notamment de l’électricité. L’agriculture a besoin aussi de réformes. Mais je vois trois priorités et l’exemple des réussites en Asie. Si vous regardez les chiffres, le Mali ne compte que 16 000 soldats là où l’Algérie en détient 520 000 ! Le budget de la Défense du Niger est inférieur à 200 millions de dollars alors qu’il est de 10 milliards en Algérie ! Nous sommes encore très loin du nécessaire. De même pour l’éducation et la démographie. Quelles sont, aujourd’hui, les raisons d’être optimiste ?

J’en vois deux : les exemples de réussites et le fort potentiel en ressources. Certaines zones ont réglé leurs principaux problèmes. Le Ghana, le Kenya, le Cap-Vert, le Rwanda, l’Afrique du Sud, etc. ont, dans les grandes lignes, réglé la question de l’éducation. Ce sont des pays qui, certes, ne sont pas enclavés et qui ont donc moins de difficulté pour leurs infrastructures. Les matières premières ne sont pas forcément une « malédiction » : le Botswana, qui vit de la production de diamants, jouit d’une bonne gestion sur la durée.

si un civisme et une culture nationale sont encouragés. Dans les zones où des tensions apparaissent néanmoins, le rôle des fonctions d’arbitrage, de justice et de police est primordial. Pourtant la question mérite d’être posée : partout dans le monde, la démocratie est en crise. Peut-on, dès lors, l’imposer aux Africains comme un modèle ? D’ailleurs, elle ne prend pas du tout…

Je ne partage pas cet avis. Le continent africain est aujourd’hui la partie du monde où la démocratie se développe le plus. Ce n’est pas un modèle imposé mais une demande sociale qui est forte. C’est le seul continent qui donnerait raison à la thèse de Fukuyama sur « la fin de l’histoire » ! Personne n’impose d’ailleurs un modèle et les néo-despotismes peuvent réussir lorsqu’ils sont éclairés. On y observe peut-être les règles de la démocratie, mais on l’a vidée de sa substance…

On assiste à un déferlement des démocraties, commencé par les conférences nationales. Cette tendance est plus marquée en Afrique que partout ailleurs dans le monde, où l’on constate même plutôt une évolution inverse. Certes, il est permis de se demander si certaines « démocraties » ne sont pas en trompe-l’œil. Il y a différents cas de figure, de la « démocrature » à la démocratie hybride incorporant des comportements hérités de cultures traditionnelles. Mon livre évoque des démocraties « en peau de léopard ». En dépit des obstacles, la démocratie répond à une aspiration majoritaire des populations africaines. Elle n’est pas purement importée, mais trouve aussi des racines africaines. Pourtant, le modèle n’est plus attrayant pour les populations.

Pour l’instant, nous sommes dans une phase d’extension de la démocratie. Effectivement, dans certains pays, les populations sont déçues. Non sans doute de la démocratie elle-même, mais de l’État, dont ils voient les dysfonctionnements. Lorsque les réactions de déception et de rejet sont fortes, le fondamentalisme ou encore le ressentiment populiste peuvent apparaître comme des alternatives. Là où l’État est absent, des djihadistes peuvent imposer un ordre obscurantiste et rétrograde, mais parfois préférable à l’anarchie. C’est un danger. n

Peut-on comparer l’Afrique avec la Chine, qui a connu une forme de cohérence ?

Je ne crois pas vraiment à un obstacle né de la diversité culturelle ou ethnique. La Somalie est le pays le plus déstabilisé d’Afrique, depuis 1991, alors qu’elle est la seule nation mono-ethnique du continent. De très nombreux autres pays sont pluriethniques, mais par rapport au reste du monde, la diversité culturelle est doublement supérieure en Afrique subsaharienne. On y trouve près de deux mille langues pour 48 pays qui ne représentent que 17 % de la population mondiale. On peut parler de sur-diversité culturelle. Cela n’est pas un problème

Le Grand Livre de l’Afrique Auteur : Nicolas Normand, préface d’Érik Orsenna Éditions : Eyrolles Prix : 17 euros (édition numérique)

Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 29


Afrique subsaharienne Burkina Faso

Face au terrorisme

Depuis 2015, le Burkina Faso connaît de fréquentes attaques d’envergure. Jadis circonscrites dans le Sahel burkinabè, proche de la frontière du Mali, ces attaques se sont multipliées en 2018 et ont gagné d’autres parties du pays. Souvent démuni, l’État peine à réagir. Ouagadougou, Rodrigue Arnaud Tagnan

D

es écoles et formations sanitaires fermées. Des milliers d’élèves privés de scolarisations, près de 50 000 déplacés. Depuis janvier 2018, le Burkina Faso vit une insécurité sans précédent avec la multiplication des attaques terroristes. Le jeudi 27 décembre, à Loroni, commune frontalière du Mali à l’ouest du pays, deux patrouilles sont victimes d’une embuscade tendue par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Bilan : dix gendarmes tués et 30 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

trois autres blessés. Il s’agit de l’attaque djihadiste la plus meurtrière contre les Forces de défense et de sécurité (FDS) burkinabè, après celle de Nassoumbou, qui a coûté la vie à douze soldats en décembre 2016, dans le Sahel. Le président Roch-Marc Christian Kaboré a décidé d’instaurer l’état d’urgence, une première dans l’histoire du Burkina Faso. Près de la moitié du territoire (sept régions sur treize) est concernée par cette mesure. Pour rassurer les Burkinabè, le gouvernement a annoncé

une réorganisation opérationnelle des FDS, le renforcement de la vigilance, de la prévention et de la protection des populations et des infrastructures. Cette décision du gouvernement fait suite à l’échec de la mise en œuvre des réponses apportées jusque-là contre les attaques terroristes, reconnaît le ministre de la Communication, Remis Dandjinou. Échec qui se justifie par « le manque de préparation et d’anticipation des autorités actuelles et par la désorganisation des FDS », analyse un ancien commissaire de police. Les réponses aux menaces ne semblent pas toujours appropriées. Mahamoudou Savadogo, chercheur au Centre de recherche pour le développement international (CRDI) en a dénombré 31 en 2016, 93 en 2017 et 204 en 2018. Devenu consultant pour l’agence USAID, l’ancien officier de gendarmerie observe que les groupes djihadistes ont


jeté leur dévolu sur les régions économiquement viables : « En 2016, les attaques étaient essentiellement localisées au Nord et au Sahel, deux régions minéralières. En 2017, elles se sont étendues à la Boucle du Mouhoun à l’Ouest, le grenier du Burkina Faso. Et en 2018, s’est ouvert le front de l’Est, zone faunique et par essence touristique. » Par leurs actions, les groupes djihadistes veulent mettre la main sur les couloirs de trafics (braconnage, ivoire, arme, drogue, or) et se faciliter l’accès aux corridors des pays voisins tels que le Togo et le Bénin. Une faiblesse du système de défense L’ouverture de ce nouveau front a été favorisée par le nombre insuffisant des forces déployées dans la zone, ainsi que le manque de moyens financiers et logistiques appropriés à l’état des routes pour faire face à une guerre asymétrique. Acculé au Nord-Mali, l’EIGS (lire encadré) y a vu là l’occasion de faire de cette partie du Burkina Faso, qualifié de « ventre mou du G5 Sahel », sa base de repli. La chute brutale du régime Compaoré, en octobre 2014, et la tentative avortée d’un coup d’État par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), en septembre 2015, ont contribué à saper les bases de l’État et à fragiliser le système de défense. Laurent Kibora, sociologue, est auteur de Actions de développement du système local de sécurité : quel type d’organisation pour les services de renseignement et les forces antiterroristes ? Selon ce spécialiste de la sécurité publique, « le RSP était une unité d’élite, bien équipée et apte à faire face à une menace de nature terroriste. Ce régiment était au cœur du renseignement. Sa dissolution a donc ouvert une faille dans l’appareil sécuritaire ». Les groupes djihadistes, qui entretenaient des relations privilégiées avec le Burkina Faso, du fait de la média-

tion du pays dans le conflit malien sous Compaoré, ont également perdu leur principal soutien avec la chute du régime. Toutefois, les nouvelles autorités, conscientes de ce danger, n’ont pas anticipé en procédant à une véritable réforme du système de sécurité. Une fracture au sein de l’armée L’armée burkinabè minée par le clanisme vit une crise interne. Abdoul Karim Saïdou, spécialiste des questions de défense et chercheur associé au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), distingue deux fractions : d’un côté les officiers supérieurs restés fidèles à Blaise Compaoré jusqu’à sa chute, et suspectés d’être toujours en intelligence avec lui ; et de l’autre les militaires, gestionnaires de la transition, perçus comme des proches de l’ancien Premier ministre, Isaac Zida, en froid avec le nouveau pouvoir et exilé au Canada. En plus de ce clanisme, on note un divorce profond entre la haute hiérarchie et la troupe. « Le coup d’État de septembre 2015, poursuit Abdoul Karim Saïdou, a accentué le clivage entre jeunes militaires, dont les aspirations sont proches de celles du peuple, et une hiérarchie considérée comme embourgeoisée, attachée à ses privilèges et souvent proches de l’ancien régime. » Lors de la tentative avortée du général Gilbert Diendéré de mettre fin au régime de transition, des jeunes officiers, épousant la cause des manifestants, étaient prêts à en découdre avec les putschistes. Pendant ce temps, les officiers supérieurs souhaitaient un compromis avec l’ancien chef d’état-major particulier du président Compaoré. Certains de ces jeunes ont même été sanctionnés pour insubordination, tandis que les hauts gradés ont été promus. Aujourd’hui consultant international pluridisciplinaire sur les réformes

Dans les régions, des groupes d’autodéfense s’organisent, avec le soutien des populations qui ne font pas confiance aux forces légales. Des réformes tardent à venir du côté de l’armée et des groupes de renseignements, dans un pays hanté par le spectre du coup d’État.

des systèmes de sécurité, le colonel JeanPierre Bayala est un ancien magistrat militaire et commandant de la 3e région de gendarmerie dans les années 1980. D’après lui, les FDS ont subi une déprofessionnalisation sous l’ère Compaoré : « De nombreuses unités de la police et de l’armée ont été délaissées sans véritable formation et sans moyens logistiques. Tout était concentré entre les mains du RSP. » Une situation qui s’est aggravée après les mutineries de 2011 où l’ancien président, craignant un putsch militaire, avait procédé au désarmement de plusieurs garnisons. Côté renseignement, la Direction de l’information (DI) n’existait que de nom. Le véritable service secret était logé au RSP et piloté par le général Gilbert Diendéré, homme de main du président déchu. Le colonel Bayala regrette : « Le renseignement sécuritaire a été négligé au profit de l’espionnage des chefs militaires. Gilbert Diendéré savait qui fait quoi et à quel moment de la journée. » Un lourd héritage Cette désorganisation a eu pour conséquence d’instaurer un climat de suspicion et de méfiance au sein des forces armées nationales, déteignant sur les performances de l’Agence nationale du renseignement (ANR), structure créée en mars 2016 par le nouveau président et dont le rôle est de centraliser la collecte, l’analyse et le traitement des informations en matière de sécurité intérieure et extérieure. Confiée au colonel François Ouédraogo, un proche de Kaboré, l’ANR peine à être opérationnelle sur le terrain à cause des rivalités entre les différentes structures de renseignement qui la composent : la police nationale, la gendarmerie nationale et l’armée régulière. « Les gendarmes et les militaires ont peu d’égard pour les policiers qu’ils considèrent comme des civils. Les militaires, à leur tour, stigmatisent les gendarmes auxquels ils collent l’étiquette d’espions. Ce climat de travail rend difficile la collaboration pour un renseignement efficace », précise sous anonymat l’ancien commissaire de police. Pour que le renseignement soit performant, il faut des structures indépendantes des groupes d’intérêts, insiste Laurent Kibora. Du reste, « le renseignement doit être pluridisciplinaire et s’ouvrir


Afrique subsaharienne

Les principaux groupes actifs Les attaques terroristes sont l’œuvre de groupes locaux d’islamistes radicaux et de petits trafiquants, alliés aux organisations internationales actives dans la bande sahélo-saharienne particulièrement au Nord-Mali. Ansarul Islam Apparu en décembre 2016 sous la houlette du prédicateur radical Ibrahim Malam Dicko (considéré mort depuis mai 2017), le groupe est désormais dirigé par son frère cadet Jafar Dicko. Selon Mahamoudou Savadogo, son appartenance reste inconnue mais il entretient des liens étroits avec la katiba Macina d’Amadou Kouffa (Mali). Il agit essentiellement dans le Sahel burkinabè.

Les groupes de trafiquants Constitués de grands criminels qui se sont radicalisés avec l’installation des mouvements djihadistes au Sahel, ces groupes profitent de l’instabilité de la zone pour mener leurs trafics transfrontaliers.

L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) Né de la fusion en 2013 de deux composantes d’Al-Mourabitoune (le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique

à d’autres compétences autres que militaire : psychologue, sociologue, linguiste, informaticien, etc. » Avis que partage le colonel JeanPierre Bayala pour qui le rohum (renseignement d’origine humaine) est une dimension importante en matière de sécurité intérieure et extérieure. À ce niveau, les FDS sont souvent perçues par les populations comme des forces d’exaction et cette défiance freine le rohum. Une situation due en partie à leur attitude violente envers les populations civiles. À plusieurs reprises, les FDS ont fait preuve de brutalité. Parfois, pour de banales affaires de mœurs. En mai 2018, dans un document de 67 pages, intitulé Le jour, nous avons peur de l’armée, et la nuit des djihadistes, Human Right Watch recense les meurtres et harcèlements commis par l’armée burkinabè contre des villageois dans la région du Sahel entre 2016 et 2018. « Ces villageois étaient pris au piège entre les isla32 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

de l’Ouest, MUJAO, et les Signataires par le sang), le groupe a fait allégeance à l’EI au Mali en 2015 mais a été officiellement reconnu le 30 octobre 2016 par l’émir suprême de l’EI. Sa zone d’influence est le Liptako-Gourma : frontière Mali-NigerBurkina Faso.

Le Groupe de Soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) Ce groupe est le fruit de la fusion en mars 2017 de quatre organisations djihadistes : Al-Qaeda au Maghreb islamique de l’émir algérien Abdelmalek Droukdel, Ansar Dine du touareg malien radicalisé Iyad Ag Ghali, la katiba Al-Mourabitoune de l’émir du Sahel, Mokhtar Bel-Mokhtar (Algérie) surnommé « Le borgne », et la katiba Macina encore appelée Front de Libération du Macina d’Amadou Kouffa. Allié à Al-Qaeda, il opère au nord du Mali et dans le Sahel et le nord du Burkina Faso. C’est également lui qui est à l’origine des attentats menés à Ouagadougou.

mistes qui menaçaient d’exécuter ceux qui collaboraient avec le gouvernement, et les forces de sécurité qui exigeaient des renseignements sur la présence de groupes armés, et qui punissaient collectivement ceux qui ne fournissaient pas de telles informations », dénonce l’ONG américaine. Qui regrette l’apparent déni des autorités. Risque de conflits intercommunautaires « Historiquement nos Forces de défense et de sécurité dans leur conception actuelle nous ont été léguées par le colonisateur. Dans l’esprit, elles étaient plus des forces de répression, pour dompter les populations, que des forces de protection. Malheureusement les États indépendants ont poursuivi avec cette tradition. Ici, lorsqu’un civil aperçoit un soldat, au lieu d’être rassuré, c’est plutôt la panique et la débandade », explique l’ancien magistrat militaire Bayala. Selon qui il est nécessaire de « rompre avec ce lourd passif » si

l’on veut gagner la lutte antiterroriste. Pour l’ex-officier de gendarmerie Mahamoudou Savadogo, la stratégie des groupes djihadistes dans les régions du Sahel et de l’Est est de s’appuyer sur « les erreurs manifestes de l’État en jouant sur les sentiments de repli identitaire ». De 2016 à 2017, la région de l’Est a connu de nombreux conflits sociaux tels que le déguerpissement forcé, en juillet 2017, de 7 000 habitants à Konkoufouanou. À ce sentiment d’abandon des populations, se mêle celui de l’injuste répartition des concessions de chasse dans les années 1990, qui crée des frustrations. Les groupes terroristes en ont profité pour infiltrer les populations, donnant plus de difficultés aux FDS. L’échec, à peine voilée, de l’État dans cette guerre asymétrique fait craindre la montée des conflits intercommunautaires à travers une prolifération des groupes d’autodéfense. Tandis que l’Association pour le Salut du Sahel (ASS), un groupe d’autodéfense peul, créé en mai 2018 pour « défendre les civils peuls du centre du Mali et du Burkina Faso », opère au Sahel, le mouvement dogon Dana Ambassagou s’est constitué au Nord. À l’Ouest, ce sont plutôt les Dozo, chasseurs traditionnels mandingues, qui contestent le monopole de violence de l’État. Et les Koglweogo, groupe d’autodéfense constitué contre le grand banditisme, avec l’adhésion massive des populations rurales, règnent en maître à l’Est et dans plusieurs régions dans le centre du pays. « On n’est pas à l’abri des affrontements que se livrent ces groupes rivaux de l’autre côté de la frontière, au Mali », prévient Savadogo. Inquiétude plus que légitime dans la mesure où après l’attaque terroriste qui a occasionné la mort du chef du village de Yirgou dans le Centre-Nord, la nuit de la Saint Sylvestre, des miliciens Koglweogo se sont attaqués à la communauté peule occasionnant un massacre de 49 personnes, selon les chiffres officiels. Devant ce risque, de nombreuses voix s’élèvent pour exiger une accélération des réformes au niveau de l’armée et une réorganisation de l’administration. Alors que raviver la flamme du vivre ensemble devient un impératif, le président Kaboré s’est, pour l’instant, contenté de changer le chef d’état-major général des armées. n


Afrique subsaharienne Bénin

Une opposition dispersée À l’approche des législatives au Bénin, les leaders des deux blocs de la majorité multiplient des meetings de précampagne. Tandis que l’opposition, dont une grande partie est en exil, peine à émerger face aux soutiens de Patrice Talon. Cotonou, Max-Savi Carmel

C

e 14 décembre, alors qu’il revient de Dakar, Komi Koutché est appréhendé à l’aéroport de Madrid. Un mandat d’arrêt discrètement lancé par le Bénin pesait contre l’ancien ministre des Finances, qui, depuis, s’est installé aux États-Unis, avec le statut d’étudiant. À Cotonou, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) veut l’entendre à PortoNovo sur sa gestion du Fonds national de microfinance qu’il a dirigé de 2008 à 2013, soit avant son entrée au gouvernement. Comme lui, une partie de l’opposition béninoise est en exil, notamment en France, qui compte une vingtaine de ses représentants. À divers degrés, il leur est reproché des malversations dans les gestions de fonds publics. Tandis qu’ils dénoncent, pour la plupart, une chasse à l’homme, Séverin Quenum les met au défi de « venir se défendre ». Pour le garde des Sceaux, « si quelqu’un n’a rien à se reprocher, il ne lui reste qu’à se présenter à la Justice ». Pourtant, pour la première fois depuis la Conférence nationale des forces vives qui a instauré la démocratie dans ce pays modèle, plusieurs opposants feront la campagne électorale depuis l’étranger, lors des prochaines législatives. Le gouvernement convoque le corps électoral pour le 28 avril. Les Béninois devront renouveler les 81 sièges que compte l’Assemblée nationale, l’unique chambre parlementaire du pays. Déjà, les deux blocs (Progressiste et Républicain) qui soutiennent le chef de l’État sillonnent tout le pays, entamant une campagne électorale qui promet d’être intense. En effet, pour 34 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

la première fois, le nouveau Code électoral sera expérimenté ; avant de siéger au Parlement, un parti doit totaliser au moins 10 % de l’ensemble des suffrages exprimés. En conséquence, cette disposition n’autorise que de grands groupements ou partis à participer aux élections, ce qui change la donne dans un pays qui comptait jusque-là plus de 200 formations politiques. Ganyè dans la facilitation L’opposition, tout en occupant le terrain à travers les multiples sorties de Yayi Boni, se concerte pour la constitution d’une liste unique. « Aller en rang dispersé, c’est faire le jeu de Talon », a prévenu Candide Azannaï lors de l’une de ses rares apparitions depuis sa démission du gouvernement. Des discussions sont en cours entre Tchaourou (400 km de Cotonou), fief de l’ancien président de la République, et Paris, où réside désormais une partie de l’opposition. L’annonce de la liste unique pourrait être faite, depuis Paris où selon plusieurs sources

Yayi Boni, l’ancien chef d’État.

À cette allure, et malgré le « ras-le-bol » provoqué par les réformes du gouvernement dans l’opinion, la majorité au pouvoir semble aborder ces législatives avec une légère avancée. Pour autant, rien n’est gagné pour Patrice Talon et ses soutiens.

concordantes, une rencontre est prévue mi-février. En attendant, Yayi Boni, l’ancien chef d’État, Éric Houndété, vice-président du parlement sortant et Candide Azannaï, ancien ministre de la Défense de Patrice Talon, animent la précampagne pour le compte d’une opposition dispersée. Pour ne pas donner l’impression d’avoir écarté sciemment une partie de la classe politique, Mgr Antoine Ganyè a entamé une médiation auprès du Palais de la Marina pour favoriser le retour des exilés. L’archevêque émérite de Cotonou s’est entretenu à plusieurs reprises avec Patrice Talon avant d’exhorter publiquement le chef de l’État à accorder « grâce et indulgence » aux prisonniers politiques ainsi qu’aux exilés. Alors qu’il fêtait, en début d’année, ses noces d’or de sacerdoce, le prélat a sollicité, dans son homélie, « une petite amnistie » pour « nos frères et sœurs qui sont en prison ou en exil en Europe », pour qu’ils puissent rentrer et prendre part au scrutin.


Komi Koutché, l’ancien ministre des Finances, a été appréhendé à l’aéroport de Madrid alors qu’il revenait de Dakar. Un mandat d’arrêt discrètement lancé par le Bénin pesait contre lui.

Candide Azannaï, ancien ministre de la Défense de Patrice Talon.

Séverin Quenum, le garde des Sceaux.

Une perspective que Patrice Talon n’entend pas de cette oreille. « Je ne veux pas m’immiscer dans les affaires de Justice, je préfère la laisser aller au bout », répète le Président à ses visiteurs. S’il affirme que la création de Criet ne vise qu’à « lutter contre la corruption et pour la sécurité des Béninois », il peine à convaincre, d’autant qu’au tableau de chasse de cette juridiction spéciale, les prévenus sont tous de l’opposition ! Le premier procès de la Criet, on s’en souvient, a été la condamnation à vingt ans de prison fermes de Sébastien Ajavon, arrivé troisièe lors de la dernière présidentielle et qui s’était rallié à Talon avant de s’en éloigner à la suite de mésententes. « Or, de nombreuses personnes impliquées dans des détournements ne sont pas inquiétées » dénonce Léonce Houngbadji qui a rallié lui aussi la France en 2018, craignant pour sa sécurité. Depuis l’élection de Patrice Talon, cet ancien journaliste s’est illustré comme l’un des principaux critiques

de sa gestion. En mars 2018, son pamphlet, Bénin, le casse du siècle, dénonçait de supposés conflits d’intérêts, sur lesquels le Président devrait s’expliquer. Une opposition qui se cherche Le parti de Sébastien Avajon, l’Union sociale libérale (USL) ira aux législatives d’avril sans son leader. Avec lui à Paris, on compte plusieurs piliers de l’opposition béninoise, dont Valentin Djenontin, secrétaire exécutif de Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) qui n’a pas pu renter au pays à la suite d’une mission officielle, alors qu’il jouit d’une immunité parlementaire. « Talon veut ma peau par tous les moyens », confiet-il à New African. Il en est de même pour Léhady Soglo, ancien maire de Cotonou qui a dû, alors qu’il était encore en fonction à la tête de la capitale économique, prendre la tangente. Il sera d’ailleurs le premier à ouvrir la vague de l’exil, en juillet 2017. Tous accusent Talon d’être à l’origine de leur fuite. Sur place au

Bénin, l’opposition n’est pas sereine à la veille des législatives. Yayi Boni, qui en est devenu, de fait, le principal chef, est cité dans l’affaire ICC Services, du nom d’une escroquerie qui a englouti 27 milliards de F.CFA (41,2 millions d’euros) d’épargne de Béninois, et dont le procès est en cours. À cette allure, et malgré le « ras-lebol » provoqué par les réformes du gouvernement dans l’opinion, la majorité au pouvoir semble aborder ces législatives avec une légère avancée. Mais habitués aux élections démocratiques depuis trois décennies, les Béninois ont toujours su user des urnes pour sanctionner la politique des gouvernements successifs. Rien n’est donc gagné pour Patrice Talon d’autant que le Parti du renouveau démocratique (PRD), la plus grande entité de la majorité, n’a voulu s’associer à aucun des deux grands regroupements constitués autour du chef de l’État. Les prochaines législatives restent donc largement ouvertes. n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 35


Afrique subsaharienne Togo

Nouvelle stratégie présidentielle Alors que l’opposition, qui a boycotté le scrutin législatif, peaufine sa riposte, Faure Gnassingbé profite du statu quo pour accélérer les réformes qui lui permettront de rester au pouvoir jusqu’en 2030. Lomé, Max-Savi Carmel

S

candaleuses et ridicules. » Brigitte Adjamagbo-Johnson a eu des mots durs pour qualifier les élections législatives boycottées par la C14, la coalition qu’elle préside. L’opposition estime que la participation ne dépasse pas les 12 % des inscrits alors que la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) faisait état d’un taux de 60 %. Une chose est sûre, ces élections modifient profondément la configuration politique : le prestigieux statut de chef de file de l’opposition revenant désormais de droit à l’Union des forces de changement (UFC) de Gilchrist Olympio. Une situation qui permet à Faure Gnassingbé de redevenir maître du jeu et surtout de procéder à des réformes qui lui permettent de rester au pouvoir jusqu’en 2030. Entre-temps, le Président va précipiter des élections locales dans des conditions qui favorisent sa majorité, mettant en quarantaine l’alternance que le Togo attend depuis plus d’un demi-siècle. Si elle tient le coup et essaie de résister à une dislocation rapide, la C14 aura perdu, dans la foulée des législatives, un de ses membres. Le Mouvement citoyen pour la démocratie et le développement (MCD) a quitté la principale coalition de l’opposition, laissant place à un houleux débat interne sur la stratégie. Au sein de la diaspora, principal soutien de la C14, à laquelle elle a apporté plus de 43 millions de F.CFA (plus de 73 100 euros) en 2018, des voix s’élèvent contre « le diktat hégémonique de JeanPierre Fabre », président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et plus grande force de la coalition. Il est 36 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

reproché au chef de file de l’opposition d’avoir tout fait pour imposer le boycott dont les conséquences auront été immédiates. Le parti au pouvoir en a profité pour rafler 59 des 91 sièges et imposer pour cinq ans un parlement monocolore où Unir (Union pour la République, au pouvoir), dispose, avec les 18 élus indépendants qu’il a parrainés, de 77 députés soit largement plus des 4/5e nécessaire à une modification de la Constitution sans passer par la voie référendaire. Cette politique de la chaise vide exclut l’opposition de la Ceni qui organisera les prochaines élections (locales et présidentielles) et crée un vide au Parlement où elle disposait depuis 2007 d’une minorité de contrôle et de blocage. Une situation embarrassante pour la C14 elle-même et qui rend moins audible ses appels à manifester. En appelant ses sympathisants à ne pas s’inscrire sur les listes électorales et surtout, en promettant d’empêcher par tous les moyens les législatives sans y parvenir, elle met en cause sa propre crédibilité. Et ouvre le débat sur sa capacité à continuer le combat. En attendant, le débat s’intensifie à l’intérieur même de la C14 sur un réajustement de sa stratégie pour préparer les municipales, attendues au dernier trimestre de 2019, et la présidentielle de 2020. Faure Gnassingbé vise déjà 2020 En marge de son sommet du 22 décembre à Abuja, la conférence des chefs d’État de la Cedeao a mis fin à la médiation, assumée pendant 18 mois par les présidents Nana-Addo Akufo (Ghana) et Alpha Condé (Guinée).

Les leaders de l’opposition Nathaniel Olympio, Brigitte Adjamagbo, Dodji Apevon et Jean-Pierre Fabre.

Pourtant, l’opposition insiste pour que continue le dialogue. Ce dont Faure Gnassingbé ne veut pas entendre parler, lui qui estime que « la crise politique a pris fin avec les législatives ». Le Président va profiter de l’immense majorité dont il dispose au parlement pour accélérer, dans le sens qui arrange son parti, les réformes et préparer sa réélection en 2020. « Nous allons rapidement limiter à deux les mandats présidentiels », insiste Gilbert Bawara. Le porte-parole du gouvernement promet que la plupart des « revendications de l’opposition seront prises en compte par les réformes ». Sauf que ces réformes vont garantir au Président la non-rétroactivité de la limitation des mandats, ce qui remet le compteur à zéro pour Gnassingbé qui aura tout de même bouclé trois mandats en 2020. Aussi, dans les dispositions réglementaires de la nouvelle Constitution sur laquelle travaille déjà


la majorité, le chef de l’État tient-il à verrouiller la possibilité de modification constitutionnelle autrement que par référendum. Une disposition qui confirmera le caractère irréversible des réformes et garantit son maintien au pouvoir, s’il le souhaite, jusqu’en 2030. Un autre aspect des réformes qui tient à cœur au président togolais, c’est la limitation des mandats des députés. Une exception dans la sous-région, dénoncée par l’opposition. Mais Faure Gnassingbé entend faire preuve d’intransigeance.

Avant même l’installation des nouveaux députés, sa garde rapprochée a déjà apprêté le projet de loi d’une nouvelle Constitution. Elle sera l’une des premières urgences de la 6e législature. De fidèles soutiens Faure Gnassingbé s’appuie sur une garde rapprochée déterminée, qui s’est resserrée autour de lui depuis le déclenchement des géantes manifestations, le 19 août 2017. Quelques caciques de la vieille baronnie de son père, Gnassingbé

À un an de l’élection présidentielle, les législatives décriées de décembre 2018 ne constituent qu’une étape vers 2020. Faure Gnassingbé est candidat pour un 4e mandat dans un contexte périlleux. L’opposition a promis de multiplier les manifestations de longue durée.

Eyadema, dont Barry Moussa Barqué, principal conseiller spécial, faisant office d’émissaire auprès de la plupart des chefs d’État de la région. Reçu fin novembre et début décembre à Niamey, Abuja, Ouagadougou et Bamako, l’ancien ministre des Finances fait le lien, en ces temps de crise, entre le Palais présidentiel de Lomé et plusieurs chefs d’État africains. Pendant ce temps, Gilbert Bawara tient la maison. Le ministre de la Fonction publique détermine, avec Faure Gnassingbé qu’il rencontre quotidiennement, la stratégie à adopter et échange constamment avec la nouvelle opposition parlementaire, constituée de partis modérés. Le chef de l’État peut aussi compter sur son ministre de l’Administration, Boukpessi Payadowa, qui a réussi à organiser les législatives malgré la résistance de la C14. L’inflexibilité du général Yark Dhamehane a permis de garantir la sécurité face aux poches de contestations qui se sont multipliées dans les régions maritime et centrale, bastions de l’opposition. Vice-président d’Unir (majorité), Affoh Atcha Dédji, directeur général de Togocom, orchestre la mobilisation des militants et gère le financement des principales activités politiques du parti au pouvoir. Dans un registre moins rigide, Faure Gnassingbé peut compter sur un ministre des Affaires étrangères toujours à la manœuvre. Ancien religieux franciscain, Robert Dussey a pour principale mission de rassurer les capitales occidentales alors qu’un vaste plan de réseautage et de communication est mis en œuvre discrètement par Reckya Madougou. L’ancienne garde des Sceaux du Bénin officie, depuis cinq ans, en conseillère spéciale auprès du Président. Lequel délivre à ces proches une consigne : « Anticiper sur l’élection de 2020 ». À un an de l’élection présidentielle, les législatives décriées de décembre dernier ne constituent plus qu’une étape vers 2020. Faure Gnassingbé est candidat pour un 4e mandat dans un contexte périlleux où l’opposition a promis de multiplier des manifestations de « longue durée ». Preuve que, malgré le passage en force, rien n’est gagné d’avance et que la crise, loin de s’estomper, n’a fait que changer de visage. n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 37


Afrique subsaharienne Tchad

Les combats d’une féministe Banata Tchalé Sow est directrice du cabinet civil de la Présidence. Femme de caractère et de convictions, elle est aussi un ardent défenseur de la cause féminine. N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

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our la IVe République instituée par la Constitution du 4 mai 2018, le président Idriss Déby Itno avait marqué les esprits en confiant la gestion de son palais à une femme, qui de surcroît n’est pas de son cercle familial. Son épouse, Hinda Déby Itno, assure depuis plusieurs années les fonctions de secrétaire particulière. Sa fille aînée, Amira, a été directrice adjointe du Cabinet pendant deux ans, après avoir officié comme chef du Protocole au Palais rose, siège de la Présidence. Mais c’est la première fois dans l’histoire du Tchad que le Cabinet présidentiel est confié entièrement à une femme. « Dans un État sahélien, de culture arabo-musulmane, comme le nôtre, avoir une femme à la tête du Cabinet du Président, étonne plus d’un », reconnaît un ancien ministre. Banata Tchalé Sow connaît bien les arcanes de la présidence où elle a servi en 2013 comme conseillère technique aux Affaires économiques et budgétaires, après avoir conseillé le Premier ministre sur la microfinance et le développement durable pendant quatre ans. Quand le président Déby crée, en octobre 2013, un ministère des Microcrédits pour la promotion de la femme et de la jeunesse, c’est à Banata Tchalé Sow qu’il le confie. Sept mois après, pour des raisons budgétaires, son ministère est englobé au sein du ministère des Finances ; elle est « rétrogradée » secrétaire d’État chargée de la Microfinance. Durant deux ans, cette titulaire d’un DEA en Économie et socio-économie du développement à Ouagadougou (Burkina Faso) et d’un DESS en Banque et finances à Dakar 38 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

(Sénégal), formée ensuite au Maroc et au Canada, coordonne la mise en œuvre de la politique du gouvernement en matière des microcrédits afin de favoriser l’accès des populations exclues du système bancaire classique aux produits et services financiers adaptés à leurs besoins de façon durable. Tolérance Elle sillonne les 23 régions de ce vaste pays par la route, excepté la région méridionale du Tibesti, aux confins de la Libye et accessible que par avion. « Aller au contact des populations m’a rendue beaucoup plus tolérante. Aujourd’hui, quand un compatriote originaire de l’Éxtrême-Nord entre dans mon bureau et se met à m’insulter, je ne lui réponds pas. J’ai vu comment le milieu est austère. Depuis que j’ai parcouru les régions, ma façon de réagir est différente. Je sais qui est qui, pourquoi un tel se comporte de telle façon », confie cette originaire du Guéra, une région au centre d’un pays fortement diversifié, réputée pour sa tolérance et citée en exemple de cohabitation interreligieuse ; dans une même famille, l’on peut trouver des chrétiens, des musulmans et des animistes. Avoir fait le tour de certains pays d’Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Niger et Sénégal) dès l’âge de quinze ans, lui a appris à transcender les barrières culturelles et religieuses et à accepter autrui tel qu’il est. Après une parenthèse d’environ un an à la Cour des comptes, elle revient au gouvernement, en août 2016, comme secrétaire d’État aux Infrastructures et au désenclavement puis secrétaire d’État aux Finances et au budget.

En novembre 2017, le ministre des Finances, Christian Georges Diguimbaye, et Babata Sow sont révoqués de leurs fonctions. Officiellement, l’on parle de « révocation », mais en réalité, c’est une double démission, chose rare dans ce pays où les ministres sont faits et défaits par dizaines chaque année. « Nous sommes partis pour incompréhension avec un de nos agents. Quand vous œuvrez pour que le pays avance et que quelqu’un ne voit pas les choses de la même manière que vous et fait du surplace, à un certain moment, il faut savoir quitter », explique Banata Tchalé Sow. Ce « quelqu’un », c’est le trésorier-payeur général de l’État de l’époque, un toutpuissant général de l’armée et neveu du Président. « Un acte de bravoure rare » « Les gens pensaient que le ministre allait partir seul et que moi je resterai. Mais nous étions un tandem. Et comme on ne pouvait pas suspendre l’agent insubordonné, nous sommes partis. Cette solidarité manque malheureusement des fois », déplore-t-elle. Avant d’ajouter : « Par principe, je ne prête pas le flanc à quelqu’un. Je l’ai appris de mon père, un ancien combattant de l’armée française. » « Elle a eu un sacré culot de démissionner. Après cet acte de bravoure rare, tout le monde prédisait sa fin politique », confie un ancien ministre. Banata Tchalé Sow, elle, prend les événements avec équanimité : « Tout est tracé. C’est une mission qui est finie, une autre peut venir. » En bon agent de l’État, elle reprend service au ministère des Finances. Elle part ensuite améliorer son anglais à Buea, au Cameroun voisin. De retour au pays, un mois plus tard, elle se consacre à ses activités politiques et associatives. Chargée de la propagande au sein de l’Organisation des femmes du Mouvement patriotique du salut (MPS, le parti au pouvoir), elle organise ses consœurs, car pour elle, « faire la politique, ce n’est pas applaudir, c’est réfléchir sur des projets de développement ». Elle partage ses journées entre ces charges politiques et ses fonctions de secrétaire générale du Conseil national des femmes leaders du Tchad (CONAF) et des consultations, « en attendant de trouver mieux ». Ce qui finit par arriver le 11 mai 2018.


Ce jour là, le président Déby la nomme à la tête de son Cabinet civil, avec rang de ministre. Contre toute attente. « C’est une femme intelligente, une maniaque du travail, du travail bien fait, et elle n’a pas froid aux yeux. Si le boss l’a nommée à ce poste, c’est pour qu’elle mette de l’ordre dans le palais et elle le fait bien », confie un conseiller technique du chef de l’État. Chaque jour, la « Dircab » arrive au bureau à 7 heures, après avoir déposé sa fille dans un collège privé de la capitale. Elle consulte ses mails, prépare les parapheurs pour le chef, assiste aux audiences qu’accorde le chef de l’État, prépare les fiches, reçoit, etc. Et rentre chez elle à 20 heures le plus tôt, voire 22 heures « C’est un job normal, mais un peu sensible », reconnaît cette musulmane pieuse qui ne prend presque jamais de pause-déjeuner et observe un jeûne tous les lundis et jeudis.

« Je ne veux pas que mes filles vivent ce que j’ai vécu » La chef du Cabinet est également une féministe très engagée, notamment contre le mariage des mineurs, un problème très ancré dans les sociétés tchadiennes. « Avant l’âge de 18 ans, on est encore un enfant. Marier une fille à 15 ou 16 ans, c’est lui prendre sa vie de jeunesse, l’empêcher de s’épanouir », martèle-t-elle. Elle sait ce dont elle parle, elle qui a été mariée à 15 ans à un cousin qu’elle a rejoint à Dakar, et elle qui a eu son premier enfant à 16 ans. « Je ne veux pas que mes filles vivent ce que j’ai vécu. Si je suis arrivée à m’en sortir, c’est grâce à mon caractère et à ma détermination. Mais j’ai connu beaucoup de copines qui ont arrêté leur parcours scolaire, parce qu’elles n’arrivaient pas à gérer école et foyer à la fois », explique-telle. À sa troisième année d’université,

Si on laisse la fille à l’école jusqu’à ses 18 ans, elle a le bac, un esprit assez ouvert pour mener à bien une activité lucrative et bien tenir sa maison. Avec des mères instruites, en français ou en arabe, les enfants malnutris ne seront pas nombreux dans notre pays.

elle s’est révoltée et s’en est allée. « J’ai divorcé. Plus tard, je me suis remariée à un Sénégalais. J’ai un mari qui me comprend et qui m’a beaucoup aidée pour être là où je suis », ajoute-t-elle. Banata Tchalé Sow insiste sur les bienfaits de la scolarisation de la jeune fille, plaide pour qu’elle suive normalement son cursus scolaire. « Si on laisse la fille à l’école jusqu’à ses 18 ans, à cet âgelà elle a le bac, un esprit assez ouvert pour mener à bien n’importe quelle activité lucrative, bien tenir sa maison et s’occuper de ses enfants. Avec des mères instruites, en français ou en arabe, nous verrons que les enfants malnutris ne seront pas nombreux dans notre pays. » Au Tchad, le mariage des enfants mineurs est un véritable problème de société, profondément ancré dans les traditions et les mœurs de nombreuses familles et communautés, tant à N’Djaména que dans les provinces : 68 % d’enfants, essentiellement les filles, sont mariés avant d’atteindre leur majorité. C’est le deuxième pays d’Afrique le plus touché par le problème, derrière le Niger et ses 76 %. Une ordonnance signée le 14 mars 2015 par le président Déby et ratifiée par l’Assemblée nationale le 30 juin 2015, fixe l’âge minimum du mariage à 18 ans révolus et punit sévèrement toute personne qui contraint, par quelque moyen que ce soit, une personne mineure au mariage, ainsi que l’autorité civile, religieuse ou traditionnelle qui célébrerait un mariage de mineur. C’est sur la base de cette législation qu’un député du parti au pouvoir a été condamné, le 28 décembre, à deux ans de prison ferme et à payer une amende de 1 million de F.CFA (1 525 euros) pour avoir épousé une mineure. Le père de la fille qui était également poursuivi pour complicité de mariage de mineure, a écopé de six mois de prison ferme et de 250 000 F.CFA (381 euros) d’amende. Une condamnation historique que les autorités ont voulue exemplaire, mais qui est loin de freiner un phénomène fortement ancré. « Je continuerai la sensibilisation, à tous les niveaux, pour que cette loi soit appliquée. Je lutterai contre ce fléau jusqu’à la fin de mes jours », conclut Banata Tchalé Sow. n

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Maghreb Libye

Reconstruire Benghazi, conquérir le pays

À Benghazi, capitale de l’Est libyen, les armes se sont tues depuis plus d’un an. Une autre bataille se déroule, celle de la reconstruction. Un combat mené par les habitants pour retrouver leur dignité et par Khalifa Haftar pour asseoir son statut. Benghazi, Mathieu Galtier

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es pieds en équilibre au sommet d’un monticule de pierres qui tenaient lieu de fondation d’une église italienne, Omar alMukhtar contemple la victoire : « C’est ici, rue Omar Ben Khattab, dans le quartier de Souk al-Hout [marché aux poissons, en centre-ville] que la guerre contre les terroristes a commencé en mai 2014. C’est aussi ici qu’elle s’est terminée avec la mort des derniers partisans de l’État islamique. » 40 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Le combattant de l’Armée nationale arabe libyenne (LNA) menée par le maréchal Khalifa Haftar, devient intarissable lorsqu’il s’agit d’évoquer les faits de guerre. Le lieu de culte où il déambule servait de cache d’armes et de nourriture. Les murs mitoyens des bâtiments étaient troués afin de permettre aux ennemis de circuler sans être vus. Pour en venir à bout, la LNA a procédé à des bombardements aériens massifs qui ont transformé le centre en gruyère de béton. Dans les derniers jours d’affrontements, voyant la défaite se profiler, les « soldats » de la coalition formée de milices révolutionnaires et de groupes djihadistes ont miné les pièces où ils étaient retranchés pour faire un maximum de victimes dans les rangs de la LNA. « Beaucoup de mes camarades sont morts à cause des mines antipersonnel soit parce qu’ils ne les avaient pas vues, soit parce qu’ils essayaient de les désarmer », se souvient Omar al-Mukhtar, nommé ainsi par ses parents en hommage au

héros de la résistance contre le colon italien au début du xxe siècle. Les chiffres contradictoires des retours Si le trentenaire revisite régulièrement les lieux, ce n’est pas par nostalgie, mais par ordre. Ordre de veiller notamment à ce que les enfants ne jouent pas à l’intérieur des carcasses de bétons où chaque pan de mur menace de s’effondrer, ordre de faire respecter l’interdiction d’entrer dans les immeubles barrés d’une pancarte rouge, « Attention bâtiment miné ». L’Armée nationale arabe libyenne, seule institution viable dans l’Est libyen, a compris que gagner par les armes ne suffit pas, surtout lorsque la victoire a été possible après un bombardement intensif du centre-ville, qui était le cœur battant de Benghazi. Pour se faire accepter par les habitants, le reste du pays et la communauté internationale, elle doit


La reconstruction de Benghazi n’est pas une simple question d’urbanisme, mais un enjeu politique majeur dans une Libye déchirée entre deux gouvernements depuis 2014. Si les autorités arrivent à faire revivre le centre-ville, c’est qu’elles auront réussi à stabiliser la cité.

Benghazi Café, l’un des rares commerces reconstruits dans le centre-ville

Les perspectives sont alléchantes : la mairie estime le coût à quelque 50 milliards de dinars (31,5 milliards d’euros). Attirer les investissements, bâtir une ville moderne et montrer que, contrairement à Tripoli, les multinationales étrangères n’ont pas à craindre les diktats de milices aux intérêts multiples, voilà le pari d’Haftar à travers la reconstruction de la seconde ville du pays. De militaire à VRP

Enfant au balcon au centre de Benghazi

Place de la Liberté d’où est partie la révolution en 2011 et où Nicolas Sarkozy et David Cameron ont prononcé un discours en septembre 2011

exhiber un Benghazi renaissant. Une tâche ardue. À quelques mètres de la désormais ancienne église, la rue Shahat bruisse de sons disparates, preuve que la vie tente de reprendre un cours normal. Ici, un disjoncteur rafistolé, installé dehors, grésille sous l’effet des fortes pluies ; là, un homme jette du deuxième étage des morceaux de fer qui servaient à consolider ce qui était un mur ; plus loin, des enfants se lancent des pierres glanées dans un amas de gravats, vestige d’un immeuble. « Au moins 70 % des habitations de la rue ont été détruites. Mon immeuble tient encore debout mais mon appartement est très abîmé. J’ai commencé les réparations, comme beaucoup de voisins, sans l’aide ou l’autorisation du gouvernement. C’est chez moi, mon grand-père, mon père et moi sommes nés ici », décrit Adel Shérif, qui critique le manque d’organisation de la municipalité. Un groupe d’ingénieurs

Omar al Mukhtar dans l’ancienne église italienne de la rue Omar al Khattab au centre de Benghazi

est venu inspecter les immeubles. Or, en dehors des pancartes signalant les bâtiments minés, les experts n’ont pas rendu leurs conclusions. En attendant, Adel Shérif et ses voisins doivent avancer les dépenses, qui se chiffrent parfois en une dizaine de milliers d’euros, pour revenir « à la maison ». À la mairie de Benghazi, sous la coupe de la LNA, on se montre optimiste. Le service communication assure que 80 % des riverains du centre-ville sont revenus, que le travail des ingénieurs suit son cours. « À partir de ce rapport, nous allons indemniser les familles pour la reconstruction : 1 000 dinars [630 euros, au cours officiels] par mètre carré. Si les hommes veulent commencer les travaux avant le résultat des experts, cela relève de leur responsabilité », détaille Nidal al Kaziki, chef du département. Une société qui a participé à la reconstruction de Beyrouth est déjà venue à Benghazi pour proposer ses services.

Pour séduire les décideurs internationaux, Ahmed al-Mismari, porteparole de l’Armée nationale arabe libyenne, troque volontiers son uniforme de colonel pour le costume de VRP afin de séduire les décideurs internationaux : « Nous avons besoin des sociétés étrangères pour reconstruire Benghazi. Pour qu’elles gagnent de l’argent, la sécurité doit être assurée aux frontières et sur les sites pétroliers. Nous pouvons assurer cette sécurité si l’ONU lève l’embargo sur les armes pour la LNA. » De là, le colonel déploie son plan de bataille : 42 checkpoints répartis le long des 4 200 km de frontière, 120 hommes postés à chaque barrage et, tous les huit checkpoints, une base de commandement régional. « Nous avons les hommes nécessaires avec nos 30 000 soldats et des officiers suffisamment formés pour le commandement, reste à avoir des armes neuves et des équipements spécifiques comme des appareils de vision nocturne », plaide Ahmed al-Mismari. La reconstruction de Benghazi n’est donc pas une simple question d’urbanisme, mais un enjeu politique majeur dans une Libye déchirée entre deux gouvernements depuis 2014. Si les autorités arrivent à faire revivre le centre-ville de Benghazi, là même où Nicolas Sarkozy et David Cameron avaient pris un bain de foule en septembre 2011, c’est qu’elles auront réussi à stabiliser la cité. Ce qui pourrait inciter la communauté internationale à laisser la LNA « envahir » l’Ouest. Par les urnes, favorables à Khalifa Haftar ou son candidat désigné selon des sondages circulant dans les chancelleries – les Nations unies plaident pour un processus électoral qui débuterait dès le printemps prochain. Ou par la force. C’est ce qu’attend Omar al-Mukhtar. L’ancien businessman n’a pas envisagé de retourner à la vie civile : « L’objectif est de libérer Tripoli. » n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 41


Maghreb Tunisie

Des députés sous influences Les représentants du peuple tunisien doivent, exercice normal de la démocratie, faire face aux pressions des partis et des syndicats. Ils tentent aussi de résister aux lobbies qui tentent d’infléchir leurs votes en leur faveur. Tunis, Moncef Mahroug

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a place du Bardo, cœur de cité de l’ouest de Tunis, attire, plus que jamais, passants et habitants, par ses jets d’eau rafraîchissants, surtout en été. Les fontaines sont depuis des années à l’arrêt, mais l’endroit est devenu le point de ralliement des contestataires de tous bords et de partout. Rien d’étonnant à cela : le Parlement, logé depuis plus de soixante ans au palais du Bardo, une ancienne résidence beylicale dont l’entrée historique donne sur la place, s’est transformé après la chute du régime Ben Ali en un haut lieu de la vie politique tunisienne, et ses membres en acteurs importants. Avant le 14 janvier 2011, les représentants du peuple n’étaient qu’un rouage marginal de la vie politique. Depuis huit ans, ils ont leur mot à dire, à la faveur du nouveau régime semi-présidentiel. Ce qui leur vaut d’être l’objet de nombreuses pressions et sollicitations destinées à les pousser à prendre une position donnée ou, au contraire, à les en dissuader. La plus gigantesque et importante d’entre ces actions reste à ce jour le sit-in du Rahil (du départ), celui organisé à l’été 2013 par les partis d’opposition, Nidâa Tounes en tête, pour réclamer le départ du gouvernement de la Troïka menée par le mouvement islamiste Ennahdha et exiger de l’Assemblée nationale constituante de l’époque qu’elle se saborde pour accélérer le processus. Les manifestants ont fini par obtenir gain de cause puisque le gouvernement a passé 42 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Mohamed Ennaceur, le Président de l’Assemblée des représentants du peuple.


Le jour où les députés ont osé dire non à Ben Ali Malgré leur réputation de béni-oui-oui, les députés de la Chambre des députés ont osé une fois désobéir à l’exécutif, à l’occasion de l’examen le 11 juillet 2007 d’un projet de loi autorisant l’État à conclure une convention avec Sama Dubaï, l’opérateur émirati qui projetait de réaliser une nouvelle ville sur les bords du Lac Sud de Tunis, baptisée « La Porte de la Méditerranée ». Fortement appuyé par la Présidence, il aurait dû passer comme une lettre à la poste. Or, les députés se montrent, ce jour-là, moins dociles que d’habitude. Certes, ils finissent par voter le texte le 11 juillet 2007, mais après un débat houleux de près de cinq heures durant lequel les représentants du peuple réitèrent leurs doutes, griefs et interrogé déjà exprimés en commission : l’absence de réciprocité en matière de protection des investisseurs étrangers – en l’occurrence au profit des Tunisiens investissant aux Émirats arabes unis –, d’informations sur les sous-traitants auxquels Sama Dubaï compte faire appel et, surtout, de la cession à l’investisseur émirati au dinar symbolique d’un terrain de 900 ha. Retenant la leçon après cet incident, l’exécutif impose une discipline de fer à l’occasion de l’examen en mai 2008 d’un autre projet émirati, Tunis Sports City, porté par Bukhatir Group. Cette fois-ci, les députés ne soulèvent pas le moindre problème, et votent le projet de loi en moins de deux heures.

nat (Utica), l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap) et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Ordre des avocats de Tunisie, etc. De même que les associations de la société civile et, enfin, les lobbies, plus ou moins occultes. Un cas édifiant le témoin, en janvier 2014, à une équipe de ministres technocrates menées par Mehdi Jomâa. Depuis, les manifestations dans cette partie de la capitale de militants de partis politiques, mais également de représentants de corporations professionnelles, femmes, étudiants, chômeurs, etc., sont régulières. Toutefois, les tentatives d’influence visant l’assemblée et les jeux de pouvoir se déroulent surtout en coulisse. Elles sont le fait de diverses forces. D’abord, les chefs de certains partis politiques, à l’instar de Slim Riahi, président de l’Union patriotique libre (UPL), qui, pour servir leurs intérêts, manipulent les députés. Bien sûr, les organisations professionnelles syndicales ne sont pas en reste, comme l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisa-

S’ils acceptent de parler des premiers – parfois sous le sceau de l’anonymat –, les députés sont réticents à évoquer ces derniers. Pourtant la plupart d’entre eux admettent avoir des soupçons quant à l’implication des lobbies dans les affaires de l’Assemblée, mais admettent, comme Mondher Belhaj Ali, l’absence de preuves pour les étayer. À l’exception d’un cas, que ce député, élu sous la bannière de Nidâa Tounes, le parti au pouvoir, et aujourd’hui indépendant, rappelle : celui de l’homme d’affaires Chafik Jarraya, arrêté en mai 2017 pour répondre de l’accusation de haute trahison et de corruption, et que d’autres sources accusent d’avoir acheté ou tenté d’acheter, des députés. Selon Lazhar Akremi, dirigeant dissident de Nidaa Tounes, 25 Parlementaires seraient coupables de corruption passive.

L’Assemblée met à disposition de la société civile une plateforme lui permettant de proposer des amendements sur des projets de loi en examen, ou de publier des recommandations législatives. Une initiative destinée à calmer le jeu entre les députés et les associations.

Tarek Ftiti, député de l’UPL affirmait en 2016 que l’homme d’affaires, jadis associé aux Trabelsi, la belle famille de l’ancien président Ben Ali, avait offert 50 000 dinars (14 800 euros) à chacun des membres du groupe Parlementaire dont il faisait partie s’ils acceptaient de le quitter pour un autre. Sur ce point, le Pôle judiciaire financier a demandé à interroger onze députés soupçonnés d’avoir bénéficié des largesses de Chafik Jarraya, mais une partie seulement d’entre eux ont accepté à ce jour d’être entendus par la Justice. Une déontologie préservée Les organisations syndicales et professionnelles s’activent en coulisse, elles aussi, mais sans recourir aux mêmes moyens illégaux ni avec la même finalité. L’UGTT agit au cas par cas. Ainsi, sous le gouvernement dirigé par Mehdi Jomâa, la centrale syndicale a exercé son lobbying auprès des députés pour faire tomber un projet de loi de départ à la retraite anticipée d’une partie des agents de Tunisie Telecom, l’opérateur public ; mais elle a perdu la bataille engagée avec le ministre de l’Enseignement supérieur et des technologies de l’information qui défendait le texte. Par contre, lorsque le dossier de la réforme des caisses sociales a été mis sur la table en 2018, la centrale syndicale a eu recours à l’arme du boycott et rejeté une invitation de l’ARP (Assemblée des représentants du peuple) à venir présenter sa position sur le projet de loi soumis par le gouvernement. « Les organisations professionnelles n’ont pas de députés systématiquement Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 43


Maghreb

Slim Riahi, l’homme-girouette Inconnu dans la Tunisie d’avant 2011, Slim Riahi y a déboulé après la chute du régime Ben Ali. Décidé à conquérir une place centrale sur l’échiquier tunisien, il s’en donne les moyens. L’homme d’affaires, qui vivait à cheval entre la Libye et le Royaume-Uni, annonce l’investissement de centaines de millions d’euros – ses projets n’ont pas été concrétisés à ce jour – fonde un parti politique, l’Union Patriotique Libre (UPL) et prend la tête du Club Africain, la deuxième plus populaire formation sportive de la capitale. Résultat : son parti arrive en troisième position aux législatives de novembre 2014, et obtient 16 sièges qui vont lui permettre d’être représenté au gouvernement. Devenu un personnage central de la vie politique, Slim Riahi, qui multiplie les revirements, se distingue par son instabilité. D’abord, farouchement hostile à Ennahdha en 2011, il s’en rapproche après les élections du 23 octobre 2011 au point de dépeindre Rached Ghannouchi comme « un homme pacifique et consensuel » lorsque des pays du Golfe l’ont accusé en 2012 d’appartenance à une organisation terroriste. Proche par la suite à la fois du président du mouvement islamiste et du président Béji Caïd Essebsi, dont il aurait facilité la rencontre en août 2013 à Paris, Slim Riahi balance entre les deux hommes. En pleine guerre entre Chahed et Essebsi, il fait dans un premier temps, en août 2018, le choix de se ranger aux côtés du chef du gouvernement et, donc, de son allié Ennahdha. Mais en novembre, il se détourne du locataire du Palais de La Kasbah, et porte plainte contre lui pour… tentative de coup d’État ! Il s’allie, de nouveau, au chef de l’État et à son parti, Nidaa Tounes, avec lequel il a fait fusionner sa formation. Un énième revirement qu’il paie cash : six députés annoncent le 8 janvier 2019 leur démission du groupe parlementaire de l’UPL.

acquis à leur cause », soutient un député. Pourtant, nombre de ses collègues pointent du doigt les avocats accusés de se comporter sous la coupole de l’assemblée « comme représentants de leur corporation et non du peuple ». Tout en admettant que cette perception est effectivement largement répandue au sein du Parlement, Mondher Belhaj Ali, avocat lui-même, estime qu’elle mérite d’être nuancée. Par exemple, affirme-t-il, près de la moitié des hommes en robe noire portant la casquette de député (11 sur 23 au total) n’ont pas signé le recours devant le tribunal administratif contre l’article 34 de la loi de Finances 2019, lequel stipule la levée du secret professionnel dans certains cas ; un article pourtant décrié par l’Ordre des avocats, mais aussi par les experts-comptables et les huissiers de justice. Toutefois, de l’avis même des députés, la société civile, devenue plus active et influente dans le pays après le 14 janvier 2011, est la force extérieure la plus présente au Parlement. Ses représentants sont désormais omniprésents dans les coulisses d’un monde jadis hermétique et qui fonctionnait en vase clos. Cette « invasion » n’a pas été facile à accepter au début par les députés, admet l’un d’entre eux. D’ailleurs, au début, ceuxci ont essayé de leur interdire l’accès aux 44 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

commissions. Pourtant, la société civile a fini par s’imposer. Et aujourd’hui « ses représentants sont présents tous les jours », observe le député Hassouna Nasfi, membre du groupe de l’Alliance nationale, proche du chef du chef du gouvernement Youssef Chahed. Une plateforme transparente de discussions De fait, comme les journalistes, ils assistent aux réunions de toutes les commissions, sauf à certaines de la Commission de la sécurité et de la défense, que les députés choisissent de tenir à huis clos. Pourtant, les députés sont encore loin de porter leurs représentants dans leur cœur. Ils ont à leur égard deux

griefs. D’abord, « ils ont terni l’image de l’Assemblée », accuse un membre de l’ARP, lui-même ancien parlementaire sous Ben Ali. Son reproche et celui de la majorité de ses collègues s’adressent en particulier à Al Bawsala (La Boussole). Cette association, spécialisée dans l’examen du travail Parlementaire, est devenue le poil à gratter des représentants de la nation, en mettant en exergue leur propension à faire l’école buissonnière. La plupart des députés trouvent injustifiés les reproches qu’on leur fait quant à leur assiduité. « L’absentéisme n’est pas un phénomène propre à l’ARP. Regardez ce qui se passe à l’Assemblée nationale française », suggère un membre indépendant du Parlement.

Le big bang associatif Inférieur à 10 000 avant le 14 janvier 2011, le nombre d’associations a doublé au cours des huit dernières années. En août 2018, on en comptait 19 000. Mais la barre des 20 000 ne devrait pas tarder à être dépassée, car l’engouement des Tunisiens pour l’action associative connaît un regain depuis quelques mois après s’être quelque peu tassé au cours des dernières années. Les organisations non-gouvernementales étrangères ne sont pas en reste. La Tunisie étant depuis 2011 un « laboratoire politique », économique et social, nombre d’associations et de cercles de réflexion s’y sont implantés. Les Américains ont été parmi les premiers à arriver. Aujourd’hui, International Republican Institute (proche du Parti républicain), National Democratic Institute (proche du Parti démocrate), Carter Center et Open Society Foundation de l’homme d’affaires George Soros – qui finance divers médias et associations dont Al Bawsala –, sont très actifs.


Algérie

Répondre à la cybercriminalité L’Algérie est l’un des pays les plus ciblés dans le monde par les cyberattaques. Le nombre des affaires se multiplie depuis quelques années. Pour autant, les moyens de lutte sont encore précaires et basés sur le tout-sécuritaire. Alger, Samia Lokmane-Khelil

U Un autre ne cache pas son agacement de l’implication d’ONG dans le processus législatif. « Ce n’est pas leur rôle. L’initiative des lois revient, selon la Constitution, au gouvernement et au président de la République », explique Mondher Belhaj Ali, élu sous la bannière de Nidâa Tounes. « Non seulement ils préparent des projets de loi, mais ils vont jusqu’à collecter les signatures de députés et à pousser l’un d’entre eux de le déposer », reproche un troisième. La plus grande suspicion concerne les motivations de la société civile : « Ils ont un agenda dont on ignore tout », note un représentant proche du gouvernement. Son collègue de l’opposition abonde dans son sens en pointant du doigt « le financement obscur » du monde associatif. Pourtant, dans cette ambiance lourde, l’ARP a pris une initiative qui a surpris. Début juillet 2018, elle a lancé une plateforme dédiée à la société civile pour lui permettre… de « proposer des amendements sur des projets de loi en examen au sein de l’Assemblée ou des Commissions Parlementaires ou de publier des recommandations législatives ». Ce revirement, une source proche du dossier l’impute « au président de l’ARP, un homme de dialogue qui vise par cette initiative à calmer le jeu entre les députés et les associations ». n

ne affaire parmi d’autres pourrait résumer l’essor des méfaits sur Internet en Algérie. Elle concerne Khadidja Benhamou. La jeune fille à la peau foncée de 19 ans a essuyé des insultes racistes d’une violence inouïe, sur les réseaux sociaux, suite à son élection, le 4 janvier, au titre de Miss Algérie. Évidemment, personne n’a été inquiété. Le lynchage médiatique et informatique se déroule dans une totale impunité car l’État n’a pas encore les moyens de tout contrôler. Il procède par priorités à la traque des délinquants sur la Toile. Pour Raouf Farah, analyste politique pour le groupe Secdev, société canadienne de conseils en risque, centrée sur les données, le pays est encore démuni en matière de lutte contre la cybercriminalité. « Si l’Algérie est dotée d’un Centre de prévention et de lutte contre la criminalité informatique et la cybercriminalité (CPLCIC) et si le gouvernement actuel semble s’activer depuis une année sur cette question, rien n’indique qu’une stratégie sur le cyberspace, incluant cybercriminalité et cybersécurité, est en cours de préparation. Les autorités algériennes semblent avancer par tâtonnement. Le principal défi est de faire de la cybercriminalité un enjeu de société. En Algérie, la question cyber en général relève de la sécurité nationale pour l’État et non pas du politique, explique l’expert qui en veut pour preuve que ce sont les unités de la Sûreté nationale qui gèrent cette question. » Impunité Les autorités ont traité en 2018, 1 100 affaires de cybercriminalité. En 2017, la police avait révélé un doublement du nombre des dossiers (2 130

cas contre 1 055 l’année précédente). Les principaux crimes concernent les atteintes à la vie privée (publication de photos attentatoires sur Facebook, le chantage, la diffamation), le vol d’identité et de données personnelles, la fraude financière par hameçonnage et le piratage. « Les criminels se croient à l’abri devant leurs écrans d’ordinateur », observe Karim Khelouiati, directeur de KooTeo, une entreprise de veille et de sécurité informatique, basée à Alger. Qui constate que « le boom d’Internet » en Algérie a favorisé l’essor de la cybercriminalité. Comme ses voisins du Maghreb, le pays affiche en effet un taux de pénétration digitale important et supérieur à la moyenne africaine (34,5 millions d’abonnés internet en 2017 contre 26,5 en 2016). Mais en matière de sécurité, l’écosystème local est encore très fragile. Selon KasperyLab, société spécialisée dans la sécurité des systèmes d’information, l’Algérie est le pays le plus ciblé par les cyberattaques en Afrique du Nord et le 25e dans le monde. Ces dernières années, une série d’actes de piratage a ciblé plusieurs institutions publiques, des ministères et des entreprises. La fraude électronique aux examens scolaires, le baccalauréat surtout, a également défrayé la chronique. Du jamais vu même si dans les faits, la cybercriminalité reste encore marginale comparativement aux crimes classiques (0,3 % des affaires traitées par la police en 2017). Pour prévenir la montée en puissance du cybercrime, l’État a commencé à durcir sa législation. Depuis 2016, le CPLCIC s’occupe de la surveillance Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 45


Maghreb

préventive des communications électroniques dans l’objectif de détecter des infractions et des crimes terroristes, subversifs ou constituant une atteinte à la sûreté de l’État. Une législation enfin durcie Abdekrim Djadi, procureur général au ministère de la Justice, révèle qu’une loi est en préparation pour préciser davantage la nature des infractions liées au cybercrime et les poursuites encourues par leurs auteurs. Sur le plan de la formation, il est question de mieux outiller les magistrats afin de leur permettre d’appréhender de manière plus efficace les affaires de criminalité digitale. Le ministre de la Justice Tayeb Louh, a dans cet objectif, demandé à ses services d’organiser des sessions de formation pour les juges. Le monde universitaire commence aussi à bouger en révisant le contenu des cursus dans les domaines de la communication et de l’informatique. Par exemple, l’université de Constantine, à l’est du pays, va créer un master en cybersécurité. « Cette formation est plus qu’une nécessité. Les menaces sont devenues très sophistiquées et la surface d’at46 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

taque ne cesse d’augmenter. L’avènement du Cloud et de l’Internet des objets va constituer un important terrain de chasse pour les hackers », prévient Amir Djenna, enseignant. Lequel considère qu’outre les particuliers et l’État, les entreprises ne sont pas équipées pour faire face aux criminels du Web. Risques d’atteintes aux libertés individuelles Pis, beaucoup ne prennent pas encore au sérieux la cybercriminalité. En l’absence de statistiques, personne ne sait combien d’entreprises sont attaquées et plus globalement, quel est le volume du

En l’absence de statistiques, personne ne sait combien d’entreprises algériennes sont attaquées et plus globalement, quel est le volume du préjudice financier induit par les cyberattaques dans le pays.

préjudice financier induit par les cyberattaques dans le pays. En Afrique, les pertes ont été évaluées à 3,5 milliards de dollars en 2017. Les textes promulgués en Algérie pour lutter contre la cybercriminalité ne font pas l’unanimité. Certains les qualifient de vagues et de liberticides. « Au nom de la sécurité de l’État, les lois existantes peuvent violer la vie privée des utilisateurs. La loi de 2009 donne la pleine autorité à l’État de bloquer, sans plus de précisions, des sites Web qui iraient à l’encontre de l’ordre public ou de la décence », prévient Raouf Farah. Son analyse est corroborée par celle de Nourredine Benisaad, l’ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH) qui s’inquiète de la multiplication des dérives ; « la lutte contre la cybercriminalité ne doit pas saper l’architecture globale de l’Internet ni réduire les droits de l’homme reconnus mondialement », souligne l’avocat. Ces derniers mois, il s’est d’ailleurs engagé dans la défense de journalistes et de blogueurs accusés d’avoir tenu sur les réseaux sociaux des propos diffamatoires. Ces affaires ont provoqué une vive polémique dans le pays. n


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D O S S I E R

QUELLE PLACE POUR

LE CPA ? Le Conseil présidentiel pour l’Afrique

vu de l’intérieur Par Hichem Ben Yaïche

Dix-huit mois après son lancement, le Conseil présidentiel pour l’Afrique a décidé de sortir de sa discrétion. Enfin, le CPA a un visage, des hommes et des femmes qui le composent. Neuf membres, dont son coordinateur, JulesArmand Aniambossou, animent cette équipe aux profils et parcours multiples. On pourrait être tenté de le comparer à un « gadget » aux mains du président français ; ses membres s’en défendent. L’innovation est au cœur de cette décision : un groupe informel nourrit la réflexion présidentielle pour l’Afrique en matière de projets et d’initiatives. Ce, dès 2017, soit dès le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, qui se veut l’alpha et l’oméga de sa politique africaine. Un cadre de référence répété à l’infini, où chaque mot est pesé et soupesé, afin qu’on se rende compte de la réalité du changement sémantique. Une autre dimension parle d’elle-même : le changement générationnel. L’afflux des jeunes à la présidence, aux ministères et ailleurs, est une nouvelle marque de fabrique qui inaugure une « rupture systémique » dans l’approche et dans les sujets mis au premier plan. Le volontarisme d’Emmanuel Macron bouscule les inerties, il range dans les catacombes de l’histoire les reliquats de la Françafrique et permet d’entrer de plain-pied dans la réalité de l’Afrique d’aujourd’hui. Nous avons choisi de pénétrer dans les arcanes de la politique présidentielle, en consacrant une série d’articles sur le Conseil présidentiel pour l’Afrique afin de mieux comprendre son approche, son fonctionnement et les actions menées. n 48 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Jules-Armand Aniambossou,

Coordinateur du Conseil présidentiel pour l’Afrique

Une ère de partenariats gagnant-gagnant Le président Emmanuel Macron se veut l’homme du renouveau dans la relation de la France avec l’Afrique. Le CPA, structure inédite, nous sert de guide dans ce voyage dans les arcanes de sa politique. JulesArmand Aniambossou, son coordinateur, explique l’architecture des lieux. Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

Vingt mois après l’arrivée au pouvoir du président Macron, sa politique africaine n’est pas toujours comprise. Sa politique a-t-elle trouvé ses marques et ses ambitions, et a-t-elle atteint certains de ses objectifs ?

Le 28 novembre 2017, à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou, le président de la République présentait son ambition pour le renouvellement de la relation et la France et les pays d’Afrique. À cette occasion, Emmanuel Macron a détaillé une série d’engagements, marqueurs d’un nouveau regard entre le continent africain et la France. Ces engagements vont de la priorité donnée à l’éducation et à l’enseignement supérieur, au soutien inédit à l’innovation et à l’entrepreneuriat en passant par la nécessaire refondation de l’Aide au développement, la lutte contre les changements climatiques, la culture et le sport notamment. Il existe donc un référentiel, un cadre transparent qui marque les ambitions du Président de coproduire avec les pays d’Afrique une relation nouvelle, basée sur le respect et la réciprocité et qui fait une place importante à des acteurs non-institutionnels qui, par le passé, n’ont pas toujours été sollicités : je parle notamment de la jeunesse, des sociétés civiles, des femmes, des entrepreneurs, des diasporas. Cette réinvention de la relation exige deux efforts : une conversion de regard ; un travail politique et institutionnel. Nous sommes au début d’un processus, d’une noble et exaltante tâche dont le CPA se veut l’architecte pour ouvrir l’ère de partenariats gagnant-gagnant. Il faut se départir de tout angélisme et éviter des faux procès et mettre fin à l’ère du soupçon généralisé où la sincérité d’une démarche est systématiquement rendue suspecte du fait du poids d’un passé qui pèse encore sur certains esprits.


Quelle place pour le CPA ? Vous considérez-vous comme une « boîte à idées » ? Quelle est votre méthode pour enrichir l’approche ?

Le discours de Ouagadougou a été fortement inspiré par le Conseil présidentiel pour l’Afrique, instance directement rattachée au chef de l’État pour alimenter sa perception et sa réflexion, lui apporter un éclairage sur les enjeux de la relation entre les pays d’Afrique et la France et formuler des propositions d’actions. La transformation de la relation avec le continent africain exige donc un changement de méthode et une rupture avec le fonctionnement en top-down ; une place très importante est reconnue à la société civile. Le CPA privilégie les rencontres des acteurs de terrain devenus incontournables. Notre rôle au quotidien est aussi simple qu’est majeure notre responsabilité. Il répond à trois principes : écouter, recommander et rassembler. Comment faites-vous ?

Nous écoutons la société civile, les diasporas, les jeunesses africaine et française au plus près de leurs besoins, de leurs attentes et de leurs préoccupations, de leur colère et de leur déception parfois ! Ce, avec l’idée de leur expliquer les nouvelles priorités de la France d’où notre présence à de nombreux événements sur le terrain. Les membres du CPA rentrent de différentes missions en Guinée-Conakry, au Tchad, au Kenya et en Éthiopie, sur des thématiques aussi variées que l’agriculture, le numérique, l’enseignement supérieur, la culture, l’autonomisation des femmes. Ces missions font suite à d’autres dans de nombreux autres pays. Ces rencontres sont l’occasion pour le CPA de jouer son rôle de « porte-voix » des capteurs et acteurs non-conventionnels, non-institutionnels sans lesquels aucune transformation pérenne de la relation entre les pays d’Afrique et la France n’est envisageable. Les propositions ne doivent pas manquer, comment faire le tri ?

Pour éviter des propositions et recommandations hors-sol, il est indispensable d’écouter au plus près les forces vives des « pays réels ». Ces contacts de terrain nous sont d’une utilité et d’une richesse de tout premier plan, car ce sont, à travers les échanges avec le CPA, de vrais acteurs du changement et de la transformation de la relation entre les pays d’Afrique et la France. Ceci constitue une nouveauté majeure dans la relation ! Le CPA a ainsi l’occasion de rencontrer des femmes et des hommes remarquables au franc-parler très apprécié, exigeants, créatifs et pragmatiques. Nous émettons des recommandations au président de la République, à partir de ces « remontées de terrain ». Enfin, nous rassemblons au sein d’un réseau d’initiatives et de veille, toutes les forces prêtes à édifier un nouveau chapitre de notre histoire. J’en reviens aux propos du président Macron : « L’Afrique n’est pas seulement notre interlocutrice pour parler des crises qui l’affectent, elle est d’abord notre allié pour inventer les grands équilibres du monde de demain. L’importance de l’Afrique pour la France, c’est non seulement celle du voisin le plus proche, mais aussi une partie de notre identité, à travers notre histoire commune. »

Le CPA est une instance inédite et indépendante. Notre patron c’est la France, c’est l’Afrique, c’est la jeunesse, ce sont tous ces acteurs de la société civile qui œuvrent au quotidien et avec sincérité à écrire une page nouvelle de la relation entre les pays d’Afrique et la France.

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D O S S I E R

C O N S E I L P R É S I D E N T I E L P O U R L’ A F R I Q U E

Le CPA est-il une institution de pouvoir, au plein sens politique du terme ? Comment s’inscrit-il dans toute prise de décision ?

Le CPA n’est pas une institution et n’a pas vocation à le devenir. Il ne doit en aucun cas se substituer aux administrations et institutions en place, ou à les évaluer, mais travailler avec elles. Tout est fait pour que le CPA ne s’institutionnalise pas, mais reste une plateforme active et ouverte de dialogue et de propositions. Pas plus qu’il n’est un fan-club de courtisans, un cénacle d’intrigants, il n’est pas une « planque » où on fait carrière !Sa mission est claire et circonscrite : écouter, proposer, rassembler. C’est en travaillant main dans la main avec les administrations, les ambassadeurs, les agences de l’État que nous réussirons à mener à leur terme les engagements de Ouagadougou. Chacun sait que les inerties sont nombreuses en Afrique. Le « macronisme » peut-il modifier la donne et comment ?

Gardons-nous de tout jugement de valeur globalisant. Si ce que vous dénommez « macronisme » c’est une volonté politique incarnée par Emmanuel Macron dans son discours à Ouagadougou et ces différents déplacements en Afrique d’œuvrer à réinstaurer entre l’Afrique et la France, une éthique du respect et de la réciprocité, la réponse à votre question est oui ! Nous avons trop longtemps laissé se développer, une culture de l’ignorance, de la suspicion et du soupçon. Tout l’effort doit donc être de sortir définitivement de ce que Felwine Sarr appelle d’une formule forte « un colonialisme mental et émotionnel ». Tout l’enjeu est que les Africains soient moteurs et leaders pour repartir d’une connaissance profonde de l’Autre, pour se comprendre, pour apprendre les uns des autres. Autrement dit pour, ensemble, avancer, tant l’Afrique et la France sont complémentaires. Qu’est-ce qui explique cette impression de décalage par rapport à ce storytelling ? Que faut-il faire pour la modifier, alors que la France a un lien très particulier avec le continent ?

Ce n’est pas qu’un narratif ! Votre question est d’une extrême importance en ce sens que ce n’est pas tant ce qui est ou fait qui compte, mais c’est surtout comment les populations perçoivent. Un an après les engagements présidentiels de Ouagadougou, de nombreux chantiers ont été lancés avec d’ores et déjà des réalisations très appréciables en si peu de temps (lire pages suivantes).

Il faut se départir de tout angélisme et éviter des faux procès et sortir de l’ère du soupçon généralisé où la sincérité d’une démarche est systématiquement rendue suspecte du fait du poids d’un passé qui pèse encore sur certains esprits. 50 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

La politique passe aussi par la maîtrise du temps. Quels sont les moyens dont dispose le président Macron pour montrer sa singularité et marquer sa rupture ?

Vous aurez remarqué les nombreux déplacements du président en Afrique ; ils sont autant d’occasions pour lui de mettre à profit sa rencontre des sociétés civiles pour des échanges francs et directs sur les thématiques structurantes de la nouvelle relation : la jeunesse au Burkina Faso, le sport au Ghana, l’éducation et le climat au Sénégal, la culture au Nigeria, l’autonomisation des femmes au Tchad et prochainement l’innovation en Afrique de l’Est. Le Président privilégie les échanges sans filtres qui sont des occasions pour lui de faire passer directement des messages forts et être en interaction forte avec les cibles prioritaires de son action en Afrique. Quand on connaît le long compagnonnage de la France et de l’Afrique, on sait bien à quel point les hommes politiques africains possèdent cette capacité d’« africaniser” les présidents français. C’est-à-dire de les récupérer…

Pour ce qui concerne le CPA, nous ne sommes pas le faux nez ou la perpétuation d’un système dépassé qui n’est assumé d’ailleurs par personne ! Ni en France ni en Afrique ! Cela veut tout dire. Au moment même où d’autres puissances s’intéressent ouvertement aux formidables potentialités de l’Afrique, serait-il illégitime que la France, au nom d’un passé qui par endroits ne passe pas, n’ait pas le droit de se tourner vers l’avenir, dans le respect, la transparence et la réciprocité, sans être immédiatement soupçonnée de sombres intentions relevant au choix de l’opportunisme, de la diplomatie du chéquier ou d’une libido dominandi néocolonialiste ? Renouveau, cela signifie que la Françafrique est terminée et avec elle, l’arsenal idéologique de la « conquête » ou de la « ruée sur l’Afrique » autant d’expressions périmées et hors de propos. Les Africains du continent ont désappris la réalité du monde, à cause de la politique des visas. Les diasporas, elles-mêmes en quête de reconnaissance par la France, peuvent-elles retrouver leur rôle de trait d’union entre les Africains et la France, justement ?

Les diasporas sont au cœur de la nouvelle relation. Les 23 et 24 juin 2018 à Bordeaux le CPA a organisé en partenariat avec la mairie de Bordeaux et les JNDA (Journées nationales des diasporas africaines), la première université d’été des diasporas africaines. À la suite de deux jours d’intenses discussions, le constat général est que les diasporas africaines doivent avoir une place centrale dans la conception des politiques publiques notamment celles en lien avec la transformation de la relation entre la France et les pays d’Afrique. Plusieurs propositions ont été faites en ce sens. Le CPA, les JNDA et d’autres acteurs diasporiques continuent de travailler avec les pouvoirs publics pour concrétiser ces orientations.


Quelle place pour le CPA ?

Photo prise lors de l’inauguration du collège Bel-Air à Dakar le 2 février 2018. Le président français organisait, avec le président sénégalais Macky Sall, une conférence organisée par le Partenariat mondial pour l’éducation, dans le but de faire pression sur les donateurs pour qu’ils financent l’éducation des enfants dans le monde.

En matière de soft power et au regard des enjeux mondiaux actuels, comment rénover la politique africaine de la France ?

L’ambition présidentielle pour le renouveau de la relation avec l’Afrique est forte. En attestent les engagements pris et dont la mise en œuvre est en cours. Mais ce renouveau n’est pas qu’une question de moyens. C’est d’abord une question de recréation de lien humain, de compréhension partagée du monde. Au-delà de la volonté et de l’engagement du Président, c’est toute la société française, sa jeunesse, ses élites, ses entrepreneurs qui devraient davantage se convaincre de l’importance de l’Afrique pour la France et l’Europe. Il nous faut recréer du lien humain, mais pas comme cela a été fait par le passé. Nous devons collectivement, tant nos destins sont liés, donner du sens à une communauté humaine œcuménique dont nous avons trop longtemps sous-estimé l’existence. Depuis dix-huit mois que vous êtes à la tête du CPA, vous considérez-vous comme un poissonpilote, un dénicheur d’idées ?

Certainement pas un poisson pilote ! Je suis Béninois et je suis Africain. Par mes responsabilités professionnelles, j’ai servi mes deux pays avec un sentiment de l’honneur, du privilège moral et de la reconnaissance résolument identique. Je n’ai jamais voulu m’enfermer dans un choix restrictif et je ne vois du reste pas pourquoi j’aurais eu à choisir entre l’un et l’autre. Je suis profondément double, et je suis profondément un. Profondément républicain. Je porte ce dualisme dans mon prénom même : Jules et

Armand, Jules-Armand ! C’est pour vous dire… et je le vis très bien. Lorsqu’on s’intéresse à la vie des gens ce qui me motive particulièrement, il faut les respecter et les aimer. Il y a toujours des écueils, inspirés par la jalousie. Votre structure est totalement inédite…

Oui, le CPA est une instance inédite et indépendante. Notre patron c’est la France, c’est l’Afrique, c’est la jeunesse, ce sont tous ces acteurs de la société civile qui œuvrent au quotidien et avec sincérité à écrire une page nouvelle de la relation entre les pays d’Afrique et la France, et ce, dans une éthique de la réciprocité et d’un partenariat gagnant-gagnant. Au CPA, nous gardons la tête froide, concentrés sur nos missions avec humilité et beaucoup de détermination pour continuer de faire œuvre utile. Mais cette proximité donne du pouvoir…

Certainement pas ! Le CPA n’est pas une institution. Ces membres ne sont pas des porte-parole du Président. Attention à ne pas leur conférer des responsabilités qu’ils ne sont pas légitimes à exercer. Éclairer le Président, après échanges et dialogues soutenus et continus avec les forces vives africaines est une tâche noble, exaltante mais très exigeante. Et je ne dirai jamais assez que le CPA n’est pas une «planque », une rente de situation, mais au contraire l’exercice d’une responsabilité qui permet de mettre bénévolement un peu de soi, de son temps et de son expertise, pour un temps donné, au service d’une ambition forte, celle qui nous met Africains et Français au défi souverain de nous réinventer pour mieux jouer de complémentarité dans un monde qui se redessine. n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 51


D O S S I E R

C O N S E I L P R É S I D E N T I E L P O U R L’ A F R I Q U E

DES IDÉES, DES ACTIONS, UNE AMBITION… Selon Jules-Armand Aniambossou, un an après les engagements présidentiels de Ouagadougou, de nombreux chantiers ont été lancés. Le coordinateur du Conseil présidentiel pour l’Afrique les détaille pour NewAfrican. Priorité à l’éducation. À Dakar, en février 2018, le président de la République a annoncé la multiplication par dix de la contribution de la France au Partenariat mondial pour l’éducation qui atteindra 200 millions d’euros pour la période 2018-2020. La France a aussi augmenté son effort bilatéral sur l’éducation : 100 millions d’euros de subventions additionnelles de l’AFD seront consacrés à l’éducation de base avec un réinvestissement dans la formation des maîtres et l’accès des jeunes filles à l’école. À Niamey, le président a lancé, en décembre 2017, un projet de 15 millions d’euros pour la scolarisation des petites filles. À Niamey, le président français a lancé, en décembre 2017, un projet de 15 millions d’euros pour la scolarisation des petites filles.

Les autorités françaises et ivoiriennes ont lancé le 18 octobre 2018 à Yamoussoukro un «pôle éducatif» pour multiplier les partenariats entre écoles et universités des deux pays et permettre aux étudiants africains d’obtenir des diplômes francoivoiriens.

Enseignement supérieur. Développer des pôles d’excellence en Afrique. En février 2018, le président a lancé à Dakar, un projet de campus d’enseignement supérieur franco-sénégalais, en partenariat avec plusieurs établissements français dont le Conservatoire national des arts et des métiers et l’Institut Mines Telecom. Ce campus franco-sénégalais devrait être pleinement opérationnel dès la rentrée 2019. Un hub franco-ivoirien a été inauguré, le 18 octobre 2018, pour promouvoir et développer une offre d’enseignement supérieur franco-ivoirienne pour permettre aux étudiants ivoiriens d’obtenir des diplômes universitaires français en Côte-d’Ivoire et de trouver, sur place, une formation adaptée à leurs besoins. En tout, 56 partenariats entre universités française et ivoirienne sont actifs aujourd’hui (dont un avec l’école Polytechnique). Notre objectif est de doubler l’ensemble des partenariats universitaires en Afrique.

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Quelle place pour le CPA ? Facilitations des mobilités. Emmanuel Macron a annoncé des possibilités élargies d’accéder au territoire national en faveur des étudiants africains ayant obtenu un diplôme d’enseignement supérieur français. Les étudiants africains diplômés de l’enseignement supérieur en France font l’objet depuis cinq mois d’un dispositif de facilitation de leurs venues en France. De jeunes talents dans le domaine de la création d’entreprise, de la recherche, de l’innovation, des sciences, de la culture et du sport. Une stratégie ambitieuse et des moyens conséquents pour le numérique, le président de la République a annoncé au salon Vivatech à Paris, le 24 mai 2018, 65 millions d’euros pour accompagner le développement de projets d’innovation numérique sur le continent africain. Avec la plateforme « Digital Africa », les start-up et entrepreneurs africains peuvent désormais trouver les ressources et les contacts nécessaires au développement de leurs projets. Appui aux PME africaines. Le développement du secteur privé africain, en particulier des PME, doit permettre de lutter contre la pauvreté et de dynamiser durablement le marché du travail. À terme, et comme le souhaite un nombre croissant de dirigeants africains, il doit permettre de limiter l’Aide publique au développement des pays de l’OCDE et permettre de créer de nouveaux courants d’affaires plus équilibrés, entre les entreprises françaises et africaines.

La culture n’est pas oubliée Pour accompagner les PME africaines, la France octroiera sur la période 2018-2022 plus de 2,5 milliards d’euros : 1 milliard d’euros en fonds propres (investissement au capital des entreprises) pour accompagner les entreprises pour lesquelles les carences des marchés financiers sont les plus criantes. Là où nos partenaires financent majoritairement des entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou des grands groupes, l’effort français cible les start-up et les PME ainsi que les zones fragiles. - Quelque 1,5 milliard d’euros pour faciliter l’accès au crédit (soutien en prêts et garanties). La France, à travers le groupe AFD, dispose d’un des plus importants volumes de portefeuille directement exposé au risque de crédit des PME africaines (6 000 entreprises devraient en bénéficier d’ici 2022, soit un doublement par rapport à la période précédente). - Saison des Cultures Africa 2020. Annoncée à Ouagadougou puis confirmée à Lagos le 3 juillet dernier par le président de la République, en présence de Youssou N’Dour et d’Angélique Kidjo, la saison des cultures africaines « Africa 2020 » se déroulera de juin à décembre 2020 sur tout le territoire français, y compris les départements et les territoires d’Outre-mer. Pour la première fois, une équipe africaine, dirigée par N’Goné Fall, architecte et commissaire d’exposition sera en charge de l’organisation d’une saison de grande ampleur, avec l’appui de l’Institut Français. L’événement est conçu comme une « invitation à regarder et comprendre le monde d’un point de vue africain », selon les mots de N’Goné Fall.

Restitutions du patrimoine culturel africain. Près de 90 % du patrimoine africain se trouve en dehors du continent africain. C’est pour remédier à cette situation que le Président de la République a souhaité que « d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique » et a demandé à Felwine Sarr et Bénédicte Savoy de rédiger un rapport pour formuler des recommandations destinées à permettre ces restitutions. Les auteurs ont remis au président, le 23 novembre 2018, leur Rapport sur la restitution du patrimoine africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle ». En cohérence avec la démarche engagée, et sur proposition du musée du Quai Branly-Jacques Chirac et du ministère de la Culture, le Président a décidé de restituer sans tarder 26 œuvres réclamées par le Bénin. Francophonie. Comme l’a déclaré le président Macron, l’« Afrique est également le continent où se joue l’avenir de la Francophonie et, dans une large mesure, celui de notre langue, de notre influence culturelle ». C’est la raison pour laquelle le Président a apporté le soutien de la France à la candidature de Louise Mushikiwabo, endossée par l’Union africaine, au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, à l’occasion du Sommet d’Erevan le 12 octobre dernier. Le Sport, vecteur de développement. À l’occasion de la visite de George Weah, président du Liberia, le 21 janvier 2018, et en présence de Kilian Mbappe et de Didier Drogba, le président de la République a annoncé la création de la plateforme de transformation par le sport, dotée d’un fonds de 15 millions d’euros et pilotée par l’AFD, avec l’aide de la Banque mondiale, pour financer des projets d’infrastructures sportives et accompagner les anciens grands sportifs désireux d’investir en Afrique. Lors de la visite du président au Nigeria, le 3 juillet à Lagos, un partenariat a été signé entre l’AFD et la NBA qui mobilisent chacun 6 millions de dollars sur cinq ans en subventions pour promouvoir la cohésion sociale à travers la pratique du basket-ball. L’objectif est de combiner la pratique sportive avec des activités éducatives pour sensibiliser les jeunes aux questions de développement durable, d’éducation, de santé, de citoyenneté, d’égalité des sexes et d’entrepreneuriat. La poursuite, l’amplification et le succès de tous ces chantiers ouverts, dépendent de l’engagement des Africains eux-mêmes.

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D O S S I E R

C O N S E I L P R É S I D E N T I E L P O U R L’ A F R I Q U E

À quoi sert le Conseil présidentiel pour l’Afrique ? Ses membres issus de la société civile ne font pas encore l’unanimité quant à leur volonté de transformation des relations France-Afrique et leur indépendance du pouvoir présidentiel. Par Nicolas Bouchet

L

e Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) s’est donné l’occasion de convaincre un public varié de l’opportunité de son action et de prendre acte des regards extérieurs sur ses objectifs. Une série de tables rondes a rythmé une journée organisée, fin novembre 2018, à l’AFD (Agence française de développement). Elles étaient destinées à éclairer le rôle de l’institution et à répondre aux doutes sur la réalité du changement de la relation entre la France et l’Afrique, un an après le discours de Ouagadougou. Les membres du Conseil créé en 2017 par Emmanuel Macron ont tenté de dissiper les incompréhensions sur leurs deux missions principales de promouvoir la vision propre au CPA de la relation France-Afrique et de faire remonter l’information des terrains africains directement auprès du Président. 54 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Jules-Armand Aniambossou, coordinateur du groupe, insiste : leur rôle ne fait pas des membres du CPA des communicants de l’Élysée et encore moins les inspecteurs des diplomates français dans les pays où ils conduisent leurs missions. Ces précautions n’éteignent pas la méfiance du public : le CPA ne porte-t-il pas la vision d’une nouvelle forme d’assistanat, ou pire, de mendicité ? A-t-il pour rôle d’aider la France à récupérer ce qu’elle a perdu par son divorce avec l’Afrique ? La députée LRM (au pouvoir) Sira Sylla, vient au secours d’un CPA un peu à la peine sur ce sujet et rappelle que les nouvelles initiatives françaises en Afrique sont accueillies comme des partenariats, en particulier les projets de développement dans le secteur de l’éducation, comme le campus franco-sénégalais de Diamniadio. Les récits du public des rapports entre la jeunesse africaine et la France ne sont pas à l’avantage de cette dernière et décrivent comme une plaie le traditionnel passage au consulat, symbole, pour Yvonne Mburu, membre du CPA, d’une relation lose-lose. Des témoignages qui relativisent l’ambition officielle de faire du premier contact avec l’administration française le lieu privilégié d’un changement de relation avec la jeunesse africaine. En réponse, Jules-Armand Aniambossou promet d’insister auprès du chef de l’État pour hâter les facilités de visa, baptisées « Passeports Talents » à destination des jeunes les plus qualifiés


Quelle place pour le CPA ? Des représentantes de réseaux de femmes de la diaspora, des artistes, des jeunes encore, présentent leur volonté de donner de nouvelles directions aux relations entre France et Afrique et de ne pas les laisser aux seules institutions publiques et aux représentants du privé. Sira Sylla

et à hauteur de mille titres par an. Emmanuel Puisais Jauvin, numéro 2 de la Direction générale de la mondialisation (Quai d’Orsay), entend rassurer en évoquant les consignes de bienveillance données aux postes diplomatiques envers les demandes concernant de courts séjours et la création de bourses d’exonération pour les étudiants évincés par la hausse générale des frais d’inscription des étrangers dans le supérieur. Réinventer la relation France-Afrique Tout le monde ne déplore pas la situation : Thierry Sibieude, professeur à l’ESSEC et directeur Afrique du Nord et de l’Ouest sur le campus marocain de l’école, se félicite de la fin d’un « grand problème » et rappelle les montants demandés depuis longtemps dans les autres pays occidentaux prisés des étudiants africains. La confrontation des scepticismes entoure bien la question de réinventer la relation France-Afrique. En la matière, le coordinateur du CPA attend une « conversion des regards » autant que des « preuves d’amour » de la part des autorités et de l’administration françaises envers les étudiants, les candidats à l’immigration économique, les jeunes surtout. Sa vision ne va pas sans heurts face celle de l’Élysée mais engrange des soutiens dans la salle. L’adjoint au maire de Bordeaux, Pierre de Gaëtan Njikam, juge que le programme du discours du Ouagadougou est « dépassable voire inachevé » et que l’établissement de nouvelles relations avec les publics africains ne pourra dépendre du seul gouvernement. Didier Acouetey appelle à changer la place des entrepreneurs africains dans le privé français : « Où sont donc dans le CAC 40 les entrepreneurs du continent établis en France ? » Le président d’Africsearch appelle réciproquement à faire face à la concurrence financière croissante de la Chine et de ses promesses d’investissement sur le continent à hauteur de 60 milliards d’euros, lesquels ne profiteront pas aux marchés du travail locaux et laisseront le secteur privé africain composé à 90 % de PME. Des remarques qui sont comme un bol d’air pour le CPA, pris dans des débats tendus.

Des représentantes de réseaux de femmes de la diaspora, des artistes, des jeunes encore, présentent leur volonté de donner de nouvelles directions aux relations entre France et Afrique et de ne pas les laisser aux seules institutions publiques et aux représentants du privé.

Jules-Armand Aniambossou approuve la vision positive d’une Afrique relais de croissance économique pour les pays européens, à condition d’y investir d’abord dans l’éducation secondaire et supérieure. Béatrice Lederlé (Quai d’Orsay) lui emboîte le pas et promeut le développement de villes durables, autre enjeu de la course à l’influence financière car synonyme de services de gestion des déchets et de développement de réseaux d’eau et d’assainissement. Le chantier de la redistribution des rôles des nombreux acteurs des relations France-Afrique pousse en fait à la transformation de l’écosystème franco-africain. À commencer par le président de la République, premier intéressé des relations avec le continent ? Didier Acouetey voudrait le voir imposer des relations normalisées avec ses homologues et par lesquelles il s’opposerait frontalement aux manquements aux droits de l’homme. L’actualité des manifestations à Lomé, et de la crise qui dure au Togo depuis août 2017, illustre pour lui le manque d’exigence de la France face aux comportements autoritaires. Pour autant, le public de la journée s’intéresse bien plus à l’idée de bouleverser l’écosystème françafricain par l’implication durable de nouveaux acteurs issus de la société civile, à l’image des membres du CPA. Les prises de parole se suivent alors comme autant de propositions d’expertise à l’appui du CPA pour ne pas laisser la direction des relations France-Afrique aux seules institutions publiques et aux représentants du privé : la présidente du réseau de femmes RF Adiena, Camélia Ntoutoume Leclerq, souhaite aider à la remontée des opinions locales, le journaliste camerounais Amobe Mévégué veut faire connaître et valoriser les figures artistiques et culturelles africaines ; la consultante mauritanienne Djemila Abdel Vetah désire agir en faveur de partenariats entre écoles françaises et universités africaines en lieu et place du financement d’écoles privées locales. Vers de nouvelles directions Hervé Berville, député LRM, offre lui aussi un témoignage au diapason sur la part de transformation qui revient à l’Aide française au développement et défend la participation du plus grand nombre d’acteurs à l’atteinte des objectifs mondiaux – donc français – de développement. Auteur d’un rapport sur l’aide de la France, il entend positivement la possibilité de faire appel à des relais de la société civile pour rapporter les résultats de développement, à commencer par ceux des partenariats financiers dans le secteur de l’éducation. Les hauts fonctionnaires présents n’oublient pas de défendre leur place après l’exposition d’une recommandation du rapport Berville de donner à un Commissaire européen la responsabilité des relations entre l’UE entière et le continent. Jennifer Moreau, conseillère auprès de l’Élysée et professionnelle de l’aide au développement, tient à rappeler le rôle du Quai d’Orsay dans les consultations qui mèneront à une loi d’orientation de l’aide, dans l’ouverture aux partenaires africains du débat sur les inégalités sous la présidence française du G7, et qualifie enfin le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID) d’« espace de dialogue politique pertinent » sur les relations avec l’Afrique. Une manière de tempérer l’effervescence réformiste et de laisser, pour l’instant, le CPA être le réceptacle des plaintes relatives aux politiques françaises vers l’Afrique. n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 55


Économie

La face cachée du commerce extérieur africain Il est délicat d’analyser la place de l’Afrique au sein du commerce extérieur international. Ne serait-ce qu’en raison des illusions statistiques et de leur pendant, le manque d’information fiables. Pour autant, de grandes tendances se confirment, depuis quelques années. Par Christian d’Alayer

D

ans ma jeunesse, trouver le classement des exportateurs occidentaux en Afrique était une recherche facile, malgré l’absence de collecte informatique de l’information : tous les ans, les services gouvernementaux français aimaient montrer la prépondérance de l’Hexagone sur l’ensemble des grands pays de l’époque, États-Unis inclus. Aujourd’hui, il faut passer des heures sur l’Internet pour trouver des chiffres : c’est que le commerce français avec l’Afrique s’est effondré, passant de 30 % des échanges du continent avec le monde extérieur en 1960 à environ 8 % aujourd’hui. Alors, certes, le « gâteau » est nettement plus consistant en 2018 et la France exporte plus en valeur absolue aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle. Mais l’ancien colonisateur ne pèse plus grand-chose en Afrique hors ses interventions militaires : au rythme de l’effondrement, cette présence militaire coûteuse deviendra d’ailleurs sans intérêt financier, donc pesante… Nous savons que la place de la France a été prise par la Chine au cours des deux dernières décennies, ce que montrent les derniers chiffres publiés par l’OMC (2014) dans le tableau 4. Tableau qui cache une autre évolution, celle d’une Union européenne qui a été doublée par la même Chine. Tandis qu’au sein de l’Union européenne, la France n’est même plus en tête : elle est désormais devancée par l’Allemagne, ce que ne montrent pas encore les chiffres récents (tableau 4). L’Afrique bouge très vite actuellement et ses partenaires 56 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Les taux de natalité baissent rapidement dans les grandes villes C’est un effet ignoré visiblement par les détracteurs écologiques des grandes cités : le nombre d’enfants par femme en âge de procréer s’y effondre et c’est grâce à l’urbanisation que ce taux est passé de 6,5 à 4,5 pour toute l’Afrique en moins de 20 ans. Car dans les campagnes, le taux est resté très élevé.

économiques traditionnels n’ont visiblement pas suivi ses mouvements. Un autre enseignement important est le développement du commerce intra-africain. Il représentait 13 % du commerce extérieur du continent en 1995, chiffre déjà très supérieur à celui de 1960, il a dépassé les 22,5 % en 2016, hors commerce informel (considérable en Afrique). La croissance des produits manufacturés On voit dans le graphique 3 que l’industrie représente la plus grosse part des échanges intra-africains devant les combustibles et l’alimentation : on note, bien sûr, des réexportations

Les Africains achètent aujourd’hui nettement moins cher en Asie qu’hier en Europe. Et ils vendent aussi beaucoup plus cher leurs matières premières tout en commerçant entre eux de plus en plus, produits manufacturés en tête.

dans ces échanges, notamment en matière de textile. Mais les industriels locaux vendent aussi leurs productions aux pays voisins. Par exemple, des PME camerounaises écoulent ainsi de nombreux meubles, tandis que le Nigeria ou l’Afrique du Sud exportent des véhicules montés sur place. Premier exportateur africain et premier exportateur intra-africain, l’Afrique du Sud vend un peu de tout, des produits ménagers aux panneaux solaires. Échappent aux statistiques, pas mal de produits alimentaires tels les poissons de mer séchés vendus (massivement !) jusqu’aux confins des pays africains. En effet, les frontières intérieures sont moins gardées que les ports maritimes où embarquements et débarquements sont plus aisés à surveiller. Sous-estimation de l’Afrique Le tableau 5 montre aussi que l’Afrique du Nord perd du terrain, au sud du Sahara, en dépit des efforts notamment marocains pour s’y implanter durablement. Ce sont incontestablement l’Afrique du Sud et le Nigeria qui se montrent conquérants : la première au sud et à l’est du continent, le second à l’ouest. L’Afrique centrale, tout informelle, est sous-représentée dans les chiffres officiels. Néanmoins, on sait


1 : le commerce extérieur africain

Tableau 2 : part des partenaires dans le commerce interafricain

(en millions de dollars)

Commerce interafricain 13 342 13 300 28 370 71 257 67 196 62 193

Année 1995 2000 2005 2010 2015 2016

Commerce avec le reste du monde 97 814 130 038 272 555 444 766 314 746 288 228

Afrique australe Afrique de l’Ouest Afrique du Nord Afrique de l’Est Afrique centrale

1995

2015

18,2 % 16,3 % 12,1 % 8,5 % 1,1 %

21 % 12,6 % 9,2 % 9,4 % 1,4 %

Source : Database de la Cnuced

Source : Database de la Cnuced

Exportation de l’Afrique vers le reste du monde (moyenne 2010 à 2015, en pourcentage)

Tableau 3 : les principaux partenaires commerciaux de l’Afrique en 2014 (en milliards de dollars) Exportations 25 139 100

Pays/région États-Unis Union européenne Chine

Importations 10 41 9

Source : OMC, Statistique du commerce international 2015,

que les échanges autour du fleuve Congo ont été, sont et seront toujours très importants, de même que dans les villes frontières camerounaises. Les réputations commerçantes des Bamilékés du Cameroun et des Haoussas du Nigeria sont loin d’être usurpées : nous avons là un « trou » statistique, l’Afrique centrale pesant très nettement plus que ce que les chiffres officiels ne laissent à penser. Dernier point et non des moindres à relever, on voit aussi que le pétrole n’est plus le moteur unique des exportations africaines. Le tableau 5 est très explicite à cet égard. Bien entendu, la baisse du prix du pétrole est prépondérante dans ce constat et sa remontée, jusqu’à une période récente, devrait modifier le classement du tableau. Il n’empêche que la bauxite guinéenne – une des plus importantes réserves mondiales ! – démarré très sérieusement tandis que l’Afrique du Sud, le Maroc, la Tunisie ou le Ghana, ne sont pas des pays spécifiquement pétroliers. Ainsi, le temps du « pillage des ressources africaines » semble de plus en plus lointain. Les Africains achètent aujourd’hui nettement moins cher en Asie qu’hier en Europe. Et ils vendent aussi beaucoup plus cher leurs matières premières tout en commerçant entre eux de plus en plus, produits manufacturés en tête : l’Afrique de 2018 a changé. n

Graphique 1 : Exportation de l’Afrique vers le reste du monde

Graphique 2 : Importations de l’Afrique en provenance du reste du monde

Tableau 4 : Parts de marché en Afrique des principaux exportateurs 2001

Pays exportateurs Afrique du Sud Allemagne Espagne États-Unis France Inde Italie Royaume-Uni Chine

2017 6 % 1,8 % 2,5 % 8 % 11,8 % 8 % 6 % 4,5 % 2 %

8 % 7,5 % 7 % 8 % 8,5 % 9 % 8 % 4 % 18 %

Source : International Trade center

Tableau 5 - Les 10 premiers exportateurs africains (en milliards de dollars)

Graphique 3 : Exportations intra-africaines Aliments Matières agricoles Minerais Combustibles Matières précieuses Industrie Autres Source : Calculs de la CEA à partir des données de la Cnuced

Pays Afrique du Sud Guinée Nigeria Algérie Angola Égypte Maroc Libye Tunisie Ghana

Exports 2017 88,3 62,1 44,5 5,2 34,8 25,9 25,6 17,8 14,2 11,4

Évolution depuis 2013 -7,2 % +3,38 % -50,3 % -46,7 % -48,7 % -9,9 % +16,6 % -58,3 % -16,6 % -10,1 %

Part des exportations vers Afrique 19,1 % 13,4 % 9,6 % 7,6 % 7,5 % 5,6 % 5,5 % 3,8 % 3,1 % 2,5 %

Source : WTex (World Top export)

Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 57


Économie

Les opportunités de croissance Les économistes de l’Union africaine et de l’OCDE émettent une série de recommandations pour l’Afrique. Les réalités du continent sont autant de risques que de facteurs d’opportunités. Aux États et aux décideurs économiques d’éviter les premiers et de saisir les seconds. Par Laurent Soucaille

L

’Union africaine et l’OCDE publient leur premier rapport Dynamiques du développement en Afrique, dans la perspective de l’Agenda 2063 et de la mise en chantier de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC). Une photographie complète et exhaustive d’un continent à la croisée des chemins. Partant de la croissance économique « volatile » de ces dernières années, ses auteurs analysent les politiques requises pour parvenir « à une croissance inclusive, créer des emplois et réduire les inégalités ». Ils considèrent que les marchés régionaux et mondiaux offrent de nouveaux débouchés pour l’Afrique, « à condition que les gouvernements adoptent leurs stratégies de développement ». Aussi, le défi ne réside-t-il pas dans le niveau d’intégration, à l’économie mondiale, mais dans la qualité de cette intégration : la montée en gamme des produits existants, l’élargissement de l’offre à l’exportation et un meilleur accès aux biens d’équipement. « Cette diversification peut intervenir en profitant des chaînes de valeur régionales et en ciblant mieux les marchés émergents. » Ainsi, la ZLEC peut-elle servir de « tremplin » : la libéralisation des échanges de biens pourrait soutenir le PIB à hauteur de 1 % et l’emploi pour +1,3 % ; le commerce intra-africain pourrait progresser de 33 %, avec une réduction de moitié du déficit commercial du continent. Pour réussir ce défi, l’Afrique ne manque pas d’atouts. Ainsi, la contribution de la consommation privée à la croissance est-elle en progression 58 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

constante, se situant à 3,5 points de PIB sur la période 2009-2016. Un niveau comparable à celui de la Chine et d’autres pays en développement d’Asie, à la faveur de l’urbanisation et de l’apparition d’une classe moyenne. Celle-ci favorise une consommation régionale « toujours plus soutenue », qui s’oriente vers des produits transformés. Le marché des produits alimentaire pourrait tripler à horizon 2030, pour atteindre 1 000 milliards de dollars. Sachant que la demande en aliments transformés augmente rapidement (1,5 fois plus que la moyenne sur la période 2005-2015). Améliorer la productivité Les débouchés qu’offre l’Afrique attirent les investisseurs internationaux : « Du fait de leur potentiel, les marchés intérieurs et régionaux ont attiré 53,4 % des investissements étrangers en faveur de projets nouveaux en Afrique, entre 2013 et 2017 » ; une part proche de celle de l’Asie et bien supérieure à l’ALC, la Zone de libre-échange américaine.

Des stratégies de croissance verte pourraient permettre à l’Afrique de développer de nouveaux secteurs d’activité, de créer des emplois et de réduire ses futurs coûts d’adaptation.

Enfin, les auteurs se félicitent des « progrès récents » dans l’environnement des affaires (moins de procédures administratives, réductions des coûts pour créer une entreprise…) qui constituent une motivation supplémentaire pour les investisseurs étrangers. L’essor constaté des marchés régionaux offre « de réels débouchés » de croissance pour les entreprises africaines, qui peuvent faire monter en gamme leurs produits. Les entrepreneurs locaux, les PME, bénéficient d’un avantage comparatif, du fait de leur connaissance de leurs marchés. Attention, « les entreprises africaines doivent rattraper leur retard en termes de productivité, au risque, sinon, de voir leurs marchés locaux investis par des concurrents internationaux », préviennent les auteurs qui pointent « les reculs » de l’Afrique, par rapport à l’Asie, notamment dans l’agriculture, les transports, les activités financières, la construction, et les manufactures. Trois leviers Dès lors, « les entreprises africaines ont besoin de nouvelles politiques de soutien, pour renforcer leur productivité et exploiter les débouchés commerciaux ». Certes, les initiatives comme les ZES (Zones économiques spéciales) peuvent attirer les entreprises leaders sur leur marché et créer quelques milliers d’emplois manufacturés. « Mais, trop souvent, elles deviennent des enclaves peu productives et n’entretenant que peu de liens avec l’économie et les emplois locaux. » Selon une enquête menée dans 91 zones de 20 pays d’Afrique subsaharienne, les ZES représentent 1 million d’emplois, soit 0,2 % de l’emploi national. Bien sûr, le rattrapage souhaité en matière de productivité passe par les initiatives privées (amélioration des capacités de gestion et managériale, des compétences techniques, des possibilités de financement) et des initiatives publiques complémentaires (réduction des inégalités sur le marché du travail, passerelles vers le secteur formel, renforcement de la gouvernance, etc.). Ainsi, les économies locales peuventelles attirer davantage les investisseurs, jugent les économistes de l’Union africaine et de l’OCDE, « à condition de mieux mobiliser les ressources intérieures et les apports financiers extérieurs ». Sur


Économie le plan financier, les économies peuvent actionner trois leviers : l’amélioration de l’intermédiation financière, tandis que l’épargne représente pas moins de 20 % du PIB du continent ; l’amélioration des politiques fiscales (312 milliards $ en 2016, soit 1,7 fois plus que les 185 milliards d’apports extérieurs) ; et la lutte contre les flux financiers illicites (estimés à 50 milliards $ par an).

des gains de productivité. Entre 2003 et 2014, 36 % des investissements étrangers sont allés vers le seul secteur extractif. Selon les experts de l’Union africaine et de l’OCDE, l’Afrique doit tenir compte de cinq tendances macroéconomiques majeures qui influeront sur son intégration dans l’économie mondiale, autant de « défis et de promesses » pour le continent. La part croissante des pays émergents offre à l’Afrique la possibilité de multiplier ses partenaires commerciaux, de monter en gamme dans la « chaîne de valeur », par exemple en attirant de

Cinq « mégatendances » mondiales De leur côté, les aides extérieures doivent être mieux orientées, en faveur d’une diversification des économies et

Taux de croissance en Afrique, comparés au reste du monde Nombre de pays dans chaque catégorie 2000-2005 Croissance supérieure à 7 % Pays africains

Croissance entre 0 et 7 %

Pays à revenus élevés

2016-2020 (prévisions)

2011-2015

9

9

6

3

38

41

43

48

Croissance négative Autres pays en développement

2006-2010

5

2

3

3

Croissance supérieure à 7 %

15

14

10

6

Croissance entre 0 et 7 %

63

64

65

73

Croissance négative

2

4

6

2

Croissance supérieure à 7 %

6

1

1

0

46

43

43

51

0

8

8

1

Croissance entre 0 et 7 % Croissance négative

Exportations

Investissements publics et privés, en % du PIB

Composition des échanges en Afrique 20

51

Exportations

Exportations 29

7 15

20

20

6 18

51

51 Importations

7 13

29

29 12

25 Importations

63 Importations

12

12 Non-transformés 25 Semi-transformés 63 Transformés Afrique

Pays africains pauvres en ressources

63

Pays africains riches en ressources

60 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

nouvelles manufactures. À condition de nouer de solides partenariats commerciaux et de gagner en compétitivité. Les mutations technologiques permettent aux entreprises africaines d’accéder à de nouveaux marchés. Déjà, l’Afrique compte 227 millions de comptes d’argent mobile déclarés, soit plus que dans toutes les autres régions en développement réunies, se félicitent les auteurs qui préviennent « des risques considérables » : en Éthiopie, 85 % des emplois actuels appartiennent à des secteurs exposés à la robotisation. Le « dividende démographique » pourrait, à lui seul, contribuer à une hausse du PIB africain de 10 % à 15 % d’ici à 2030. À condition de mieux former la jeunesse et à mieux l’intégrer dans l’économie formelle. De même, la « transition urbaine » représente un atout, car elle favorise l’émergence d’une classe moyenne consommatrice de biens et services et catalyse les gains de productivité et d’innovation. À condition, bien sûr, de combattre l’urbanisation sauvage, synonyme de bidonvilles. Enfin, le changement climatique menace l’Afrique, plus particulièrement 27 pays du continent, alors que ce dernier ne représente que 4 % des émissions globales de gaz à effet de serre. Une menace qui pourrait se transformer en atout : « Des stratégies de croissance verte pourraient permettre à l’Afrique de développer de nouveaux secteurs d’activité, de créer des emplois et de réduire ses futurs coûts d’adaptation », concluent les auteurs, qui notent la baisse de 80 % des coûts de l’énergie solaire, sur la période 2008-2015. n

Non-transformés Semi-transformés Transformés

Non-transformés Semi-transformés Transformés

25

CUA-OCDE (2018) Dynamique du développement en Afrique 2018, Croissance, emploi et inégalités. Éditions : OCDE ; Disponible sur www.au.int et www.oecd-ilibrary.org


Opinion

Un leurre colonial La dévaluation du franc CFA est redoutée par les Africains. Elle ne viendrait pourtant que sanctionner une mauvaise gestion. Le problème est ailleurs, dans le maintien d’une pseudo-monnaie sous le contrôle du Trésor français. Par Désiré Mandilou

L

a perspective d’une dévaluation du franc CFA crée une peur panique en Afrique centrale. Du leadership politique au citoyen lambda, en passant par la crème des économistes, la dévaluation fait peur. Tout est mis en œuvre pour la conjurer. Or, la dévaluation est à la monnaie ce que la faillite est à l’entreprise. La nécessaire sanction de l’incompétence économique. En fait l’appréhension de la dévaluation est faussée par la dépendance ombilicale des pays francophones subsahariens vis-à-vis d’un pays tuteur, situé à 8 000 km du bassin du Congo. L’économiste Emmanuel Djuatio, du Cameroun, fait remarquer que les pays CFA d’Afrique centrale sont tous exportateurs de produits primaires dont les prix sont fixés par les marchés internationaux. Le lien de causalité postulé entre la dévaluation et le gain de compétitivité semble donc aléatoire, sinon récusable. De son point de vue, la dévaluation du F.CFA aura pour effet premier de majorer le coût des importations en provenance du reste du monde. Toutefois, en exonérant de toute taxe douanière

les produits Made in Europe, les APE (accords de partenariat économique) signés par le Cameroun, aisément ré-exportables dans toute l’Afrique centrale, donnent aux produits européens l’opportunité de devenir plus compétitifs que les produits Made in China. La dévaluation ne serait donc utile que pour les pays européens. La baisse des importations consécutive à la dévaluation allégerait en outre les pressions subies par le stock de devises mis à la disposition du trésor du pays tuteur. Un signe monétaire Que l’on adhère ou pas à ces observations techniques importe peu. La question primordiale n’est pas de discuter sur la pertinence d’une dévaluation de la monnaie CFA, pour les pays d’Afrique centrale. Ce « débat » est sans cesse remis sur la table pat le pays tuteur ou les courroies de transmission de son « hard power » (le FMI), pour distraire les Africains. Distraire les Africains de l’essentiel, à savoir que faire après le CFA ? En effet, une analyse simple permet de montrer l’inanité du débat sur la dévaluation du franc CFA. Par construction, il doit son existence

Alors que la monnaie CFA montre la désinsertion des pays Cemac de leur environnement économique ; alors qu’elle en fait des pays insulaires par rapport au reste du continent, les économistes perdent leur temps à établir la liste des avantages et des inconvénients de la dévaluation… 62 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

à la nécessité pour le pays tuteur de s’approvisionner en matières premières sans bourse délier, c’est-à-dire gratuitement. Pour ce faire, rien de plus performant que de fabriquer soi-même l’unité de mesure de la valeur desdites matières premières. Le franc CFA ne coûte que l’encre pour l’imprimer au pays tuteur, mais celui-ci est instantanément doté de la capacité à prélever toutes les matières premières existant sur et sous, le sol africain. Le pouvoir d’achat miraculeusement conféré à la monnaie CFA proviendrait, – plus précisément serait dérivé – des devises ou monnaies de réserve centralisés au trésor du pays tuteur. D’où la nécessité de couvrir par les réserves en devises, 100 % de la monnaie émise dans les pays CFA. En clair, le CFA n’a pas de pouvoir d’achat propre. Elle n’est pas une monnaie au sens propre mais un signe monétaire à usage géolocalisé. Une monnaie locale qui circule dans un périmètre prédéterminé, en lieu et place des devises entassées au Trésor du pays tuteur. Exactement comme la monnaie papier circulait en lieu et place de l’or déposé dans les banques du xvie au xxe siècle. On sait comment s’est dénoué le lien conjugal entre la monnaie papier et l’or. La masse des engagements portés par la monnaie papier a largement excédé le stock d’or monétaire disponible. Au point de contraindre les autorités monétaires à reconnaître que la monnaie papier était la seule forme de monnaie tangible, et qu’elle n’avait plus aucun lien avec l’or. Les nécessités


Union du Maghreb Arabe du développement ont conduit le pays tuteur et ses pairs à remiser la relique barbare dénommée Or. En Afrique CFA, rien de tel. Il est hors de question que la masse des engagements portés par le CFA (les crédits à l’économie accordés aux systèmes productifs) excède le stock d’or (de devises) déposé au Trésor du pays tuteur. Les pays CFA sont donc assignés à un sous-développement permanent, pour permettre à la métropole de figurer dans les dix premières économies mondiales. Les politiques africains, comme les économistes, considèrent alors que dévaluer le franc CFA, équivaut à les voler deux fois. Pour acquérir les réserves qui « garantissent » la monnaie CFA, ils doivent déjà céder gratuitement des matières premières au reste du monde. Car toute détention de devises équivaut à prêter au reste du monde, à se constituer une épargne internationale. Raison pour laquelle, dans le reste du monde, le stock de réserves de devises ne dépasse jamais 10 % de la masse monétaire en circulation dans le pays. Juste de quoi financer ses importations. Obliger les pays CFA à avoir une couverture en devises supérieure ou égale à la monnaie émise dans l’économie nationale équivaut, en termes d’analyse systémique à avouer que « tout ce que vous consommerez en Afrique centrale proviendra de France, et par extension depuis la création de l’euro, du continent européen ». Vers une monnaie « post-CFA » Bref, après dévaluation, les pays CFA devront céder encore plus de matières premières pour simplement pouvoir détenir le même niveau de stock de devises, au Trésor du pays tuteur. C’est donc à juste titre que les Africains s’élèvent tous contre la dévaluation. Le dogme de la monnaie CFA, dont la convertibilité serait garantie par un matelas de devises constitué au Trésor du pays tuteur, est donc une fable pour enfants non scolarisés. Cela doit être dit. Non parce que l’heure est au crépuscule des dogmes, mais parce que cela nous permet d’évacuer le faux débat de la dévaluation.

Pour les pays d’Afrique centrale, l’avenir immédiat est à la création d’une ou plusieurs monnaies post-CFA. Dans cette dernière perspective, il faut démontrer aux Africains que la dévaluation ne fait que sanctionner le manque de compétitivité prix de la production nationale. De ce fait, la dévaluation des monnaies africaines post-CFA ne sera que la sanction normale du défaut de compétitivité des productions africaines. Produire en euro ou cœur de l’Afrique Le CFA, sous multiple de l’euro, reste surévalué par rapport au kwanza ou au franc congolais. De fait, d’un point de vue systémique, on ne peut produire dans les pays Cemac que pour le reste du monde, jamais pour les pays voisins que sont le Soudan, l’Angola, la RD Congo, le Nigeria, etc. En raison du taux de change entre les diverses monnaies africaines et la monnaie CFA, les produits Cemac sont par nature non compétitifs. Ils sont destinés au reste du monde non africain. Cette extrême extraversion du système productif a transformé ces pays continentaux en pays insulaires par rapport au reste du continent. L’huile de palme produite au Congo par Sanghapalm est deux fois plus chère que celle produite en RD Congo : 1 000 F.CFA le litre pour Sanghapalm contre 400 F.CFA pour l’huile de palme de Kinshasa. Le papier hygiénique produit à Dolisie au Congo-Brazzaville est six fois plus onéreux que celui fabriqué à Kinshasa (300 F.CFA versus 50 F.CFA). Bien sûr, le papier hygiénique Made in Kinshasa a les faveurs du public, en dépit d’une qualité plus médiocre. Et la liste est loin d’être exhaustive. Le fait colonial, qu’il soit habillé en CFA, ou en habits neufs de la coopération, a purement et simplement transformé les pays Cemac en DOM-TOM (départements et territoires d’Outre-mer). Exactement comme la Guyane, territoire français continental d’Outre-mer, qui ne peut rien vendre à ses voisins que sont le Surinam et le Brésil pour cause de production en euro. Les pays CFA qui produisent

en euro au cœur de l’Afrique sont aussi soumis à la contrainte de commercer avec des pays voisins ayant une monnaie nationale à faible valeur d’échange. Or, l’euro est la deuxième monnaie internationale la plus forte après le dollar, avant la livre sterling, et le yen. Les pays CFA, sans souveraineté monétaire, soumis au contrôle du Trésor du pays tuteur, sont donc totalement bloqués dans leur développement, comme la Guyane en Amérique du Sud. Comme ce département français d’Outre-mer, dont la monnaie est convoitée par les Brésiliens ou les Surinamiens, la monnaie CFA est également convoitée par les populations des pays riverains. Ce dont se gargarisent les thuriféraires africains de la monnaie CFA, alors qu’il faudrait en pleurer. Car les populations CFA ont une monnaie forte sans les avantages du système français de protection sociale. En clair, la monnaie CFA crée des externalités négatives en Afrique, sans aucun système de compensation ou stabilisateurs sociaux. Il faut véritablement être un piètre économiste pour se vanter d’une monnaie CFA, plus forte que les monnaies des BRICS (réal, rouble, roupie, yuan, rand), c’est-à-dire des pays véritablement émergents. Au total, la désinsertion des pays Cemac de leur espace économique naturel est le vrai crime de la monnaie CFA : le seul problème auquel devraient s’attaquer les gouvernants des pays de la Cemac dans la sphère monétaire. Cette désinsertion est un véritable éco-ethnocide, appliqué à une région exploitable à merci, certes, mais surtout sous-peuplée et aux institutions folklorisées. La départementalisation des pays Cemac Un expert international, l’altermondialiste Henry Panhuys, permet de toucher du doigt la réalité socio-économique de la Guyane, le seul DOM-TOM non insulaire. On constatera alors que de part et d’autre de l’Océan atlantique, sous les mêmes latitudes, ce sont les mêmes mécanismes de désinsertion, d’insularité par rapport au reste du Février - Mars - Avril 2018 • NEWAFRICAN • 63


Opinion la maintenance, ou la rénovation à long aller. Il en va de même des services publics, inexistants ou peu performants (notamment dans le domaine des transports urbains, des communications rurales intérieures, de la sécurité des citoyens). Quand ils existent, ils fonctionnent mal, de manière intermittente, en raison de coupures d’électricité, de pannes de matériels ainsi que des dures contraintes d’un climat équatorial éprouvant, et d’une végétation envahissante (canaux de drainage, égouts, radiers obstrués provoquant inondations, prolifération de moustiques, maladies, etc.). » Il est vrai que l’écologie équatoriale dégrade rapidement les infrastructures, le cadre bâti, ou les stocks vivriers. Une « Guyane » en Afrique continent qui sont à l’œuvre. En d’autres termes, on pourra remplacer le mot Guyane par Gabon, Congo Brazzaville, Cameroun, Tchad, Centrafrique, ou Guinée équatoriale. D’abord, Henry Panhuys relève une géographie du sous-peuplement. La Guyane « située entre 2 et 6 degrés nord de l’Équateur, en pleine Amazonie forestière, premier poumon de la planète, est un pays sous-peuplé. Sa population globale est estimée en 2017 à quelque 350 000 habitants, soit une densité moyenne de 3 habitants/km² pour une superficie de l’ordre de 90 000 km². Les 9/10e de cette population sont disséminés sur les bandes côtières (350 km) et riveraines des fleuves intérieurs et frontaliers (Maroni principalement, Oyapock). On observe une très forte concentration urbaine dans les agglomérations de Cayenne et communes alentour (130 000 habitants). En dépit d’une démographie galopante (de l’ordre de 3 %/an avec des taux de fertilité de 3 à 7 enfants par

Le franc CFA ne coûte que l’encre pour l’imprimer au pays tuteur, mais celui-ci est instantanément doté de la capacité à prélever toutes les matières premières existant sur et sous, le sol africain. 64 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2018

femme), la Guyane reste globalement sous-peuplée et très inégalement peuplée. La densité à l’intérieur du pays guyanais n’excède pas 0,3 hbt/km² ! En cela, la Guyane pousse au paroxysme, la géographie du sous-peuplement du Plateau guyano-vénézuelo-brésilien et de l’Amazonie tout entière. En effet, cette vaste région située entre Orénoque et Amazone couvre une superficie de quelque 3 millions de Km², avec une population totale de l’ordre de 8 à 9 millions d’habitants ». Une géographie semblable de sous-peuplement et de vide intérieur relatif se retrouve de l’autre côté de l’Atlantique, dans cette autre méga-région équatoriale, continentale, forestière et fluviale, que l’on appelle bassin du Congo. Second poumon de la planète. 0,3 hbt/km2 c’est exactement la densité de la population à l’intérieur du Gabon. Au Congo Brazzaville, sur 342 000 km2, à peu près la superficie de l’Allemagne ou du Japon, il y a à peine 4 millions d’habitants, soit une densité de 11 habitants au Km2 contre 111 habitants au Km2 au Japon. En clair il y a encore, au Congo, de la place pour 100 millions d’habitants. Ensuite, Henry Panhuys relève une géographie du sous-développement. « La Guyane souffre d’un déficit patent d’infrastructures (routières, urbaines, rurales, scolaires, sanitaires, énergétiques, etc.) ainsi que des personnels et dispositifs locaux d’accompagnement qui devraient permettre d’en assurer le fonctionnement,

Bref, la Guyane connaît une situation spécifique de sous-développement et de dépendance caractérisée à l’égard de la Métropole. La Guyane consomme ce qui lui vient de la Métropole, autant dire de l’étranger, à un coût élevé alourdi d’une taxe d’importation excessive qualifiée d’octroi de mer. La production locale de produits vivriers de base est « concurrencée par les supermarchés français et réseaux d’épiciers chinois. Les supermarchés et grands magasins vendeurs de produits alimentaires importés (aux prix doubles ou triples de ceux français et européens), d’habillement., d’ameublement et autres, fournissent une image déformée et déformante d’une illusoire société de l’abondance alors que des fractions notables de la population croupissent dans la misère. » Faut-il ici préciser qu’au Casino de Brazzaville, les prix sont trois fois plus élevés qu’en France, que les laitues, poivrons rouges et poireaux consommés à Brazzaville sont importés, que le service de sécurité civile (les pompiers) arrive toujours après l’incendie, et que le service urbain de transport public, surnommé « Mal à l’aise » par les populations, a rendu l’âme moins de deux ans après sa création ? Faut-il préciser que la compagnie Air France est seule habilitée à transporter du fret à partir de Brazzaville. Le coût exorbitant du kilo de fret aérien empêche le Congo d’expédier ses productions primaires périssables (mangues, maniocs, pondou, etc.) sur


Union du Maghreb Arabe les marchés européens. Tout le monde le sait, mais nul n’y peut rien changer. Pour n’incriminer personne, mettons cela sur l’inertie naturelle de l’empire colonial français. Un développement bridé Illusoire société de l’abondance. Voilà une expression qui sied parfaitement aux économies Cemac. Des économies qui produisent peu, qui importent quasiment tout ce qu’elles consomment (hors le Cameroun qui est une puissance agricole régionale). Des économies dans lesquelles l’abondance de véhicules 4×4 rutilants pourrait faire croire à une société de l’abondance alors qu’il ne s’agit que d’économies consuméristes et ostentatoires. Une économie est dite consumériste quand elle se contente de consommer ce qui est produit par d’autres, qu’il s’agisse de véhicules de luxe, de médicaments ou d’oignons rouges importés des Pays-Bas. Ce qui est

le cas des pays Cemac, (tant que les cours du pétrole sont élevés). Heureusement que cette caractéristique principale est tempérée par une microéconomie populaire et informelle, créatrice de vie et de survie pour les plus démunis. Si l’on considère que se développer consiste à répondre aux besoins essentiels de sa population par une combinaison pondérée des ressources disponibles, locales et extérieures, on en déduit que la Cemac est encore très loin de se développer. Les pays de la Cemac sont bel et bien, corps, âmes, et esprits dans une situation d’économies extraverties, néocoloniales et dépendantes. Ces pays cochent toutes les cases permettant d’identifier un département français d’Outre-mer. En conclusion, on dira que lorsque le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Alors que la monnaie CFA montre la désinsertion des pays Cemac de leur environnement économique

naturel ; alors que la monnaie CFA en fait des pays insulaires par rapport au reste du continent africain, les économistes francophones perdent leur temps à établir la liste des avantages et des inconvénients de la dévaluation du CFA. Démontrant en cela que les sociétés sous-développées sont avant tout des sociétés sous analysées… par leurs habitants. Primo, les monnaies post-CFA seront à très faible valeur internationale, parce qu’elles ne seront garanties que par la production à laquelle elles vont donner naissance. Ce qui assurera la réinsertion des économies Cemac dans leur environnement économique naturel qui est le continent africain. Secundo, les monnaies post-CFA dévalueront, chaque fois que la gestion macroéconomique du pays se traduira par une perte de compétitivité vis-à-vis des principaux partenaires à l’échange. La dévaluation n’est, donc, que la sanction d’une mauvaise gestion macroéconomique. n

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Culture Mosaïque

Culture

Tunisie

La Ghriba, un pèlerinage ancré dans la modernité Chaque année, l’île de Djerba accueille le pèlerinage de La Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique du Nord. Entre festivités œcuméniques et activités culturelles, le pèlerinage est devenu un élément-clé du tourisme tunisien, qui bouscule les traditions. Djerba, Marie-France Réveillard, envoyée spéciale

L

a synagogue de la Ghriba représente l’un des principaux marqueurs identitaires des Juifs de Tunisie qui seraient aujourd’hui près de 400 âmes à Tunis et 800 à Djerba. Réputée pour sa pratique « orthodoxe » de la religion, la communauté juive de Djerba est marquée par des coutumes millénaires, mêlées parfois de croyances 66 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

païennes, comme en témoignent les œufs déposés dans la grotte au fond de la synagogue lors du pèlerinage, qui favoriseraient la fertilité… « Je suis Djerbien, mais j’habite Paris. Je suis allé faire un tour à La Ghriba. Je suis musulman, mais tout le monde est le bienvenu », précise-t-il. L’attractivité du pèlerinage dépasse en effet, le simple

cadre religieux : « Je suis venue avec ma fille de sept ans et deux amis », explique Imen, musulmane franco-tunisienne de 32 ans. « Ça faisait longtemps que j’en entendais parler et notre ami Yahir, qui est juif, y participe chaque année. Il nous accompagne… En arrivant à la Ghriba, j’avais plus l’impression d’être dans un salon artisanal qu’autre chose… », révèle-t-elle. Imen est accompagnée par Feriel, une jeune musulmane dans la vingtaine, qui explique : « On vient pour voir, car ici il est rare que juifs et musulmans se fréquentent ». En effet, si les deux communautés coexistent pacifiquement – les jeunes djerbiens de confession juive apprennent notamment l’arabe au sein des établissements publics –, les relations restent limitées au commerce et aux relations « policées » de bon voisinage. « Je n’ai aucun ami musulman. Je ne fréquente que des personnes de ma communauté », explique tout sourire Michaël, dix ans, à l’école talmudique Ohr Thora (« la lumière de la loi » en hébreu) qu’il fréquente depuis l’âge de cinq ans et qui ambitionne un jour de rejoindre Paris…


Union du Maghreb Arabe

La Ghriba : « hotspot » du tourisme religieux Au total « 5 000 personnes sont attendues cette année pour le pèlerinage de la Ghriba qui représente un signal pour la saison touristique », explique le ministère du Tourisme et de l’artisanat. « Le pays attend 10 millions de touristes pour la saison 2019, dont 1 million de français » Le ministère mise sur la diversification : « La Tunisie, c’est plus de 40 000 sites archéologiques, dont certains sites romains parmi les plus grands et les plus beaux au monde, plus de 500 000 personnes issues du tourisme médical… Le marché se diversifie, Chinois et Russes sont beaucoup plus nombreux et la clientèle se stabilise. Nous avons procédé à la reclassification et à la

Entre marché artisanal, thalassothérapie, musées ou tourisme médical, Djerba a su diversifier son offre touristique.

montée en gamme des hôtels, mais aussi à la diversification de l’offre ». Avec le pèlerinage annuel, à l’occasion de la fête juive de Lag Ba’omer, la Tunisie s’ouvre sur le tourisme religieux. La Ghriba enregistre une affluence grandissante depuis quelques années, devenant l’une des principales attractions de l’île. Il n’est pas rare de croiser des bus de touristes étrangers. Nombre d’Israéliens, entre tourisme et foi, découvrent les beautés de l’île. « Nous sommes une cinquantaine, venus d’Israël. C’est ma première fois ici », explique Évelyne 62 ans, qui a retrouvé la maison familiale à Sfax. « Nous sommes arrivés par la Turquie et nous avons laissé notre passeport à l’aéroport de Djerba, le temps du séjour », précise-t-elle, munie d’un visa volant. Si elle n’a pas eu le temps d’échanger avec la communauté juive djerbienne, elle n’est pas déçue des activités… Le tourisme religieux profite également aux opérateurs du tourisme tunisien. Avant de devenir ministre du Tourisme et de l’artisanat, René Trabelsi était le directeur général du tour-opérateur tunisien Royal First Travel. Il affrète des avions de l’étranger, organise des « séjours cashers » lors du pèlerinage de La Ghriba. Son père n’est autre que le président de La Ghriba de Djerba, Perez Trabelsi… « La Ghriba joint l’utile à l’agréable… La légende dit que des malades ont été guéris après leur passage ici. Il y a cet aspect religieux, mais aussi touristique… Le pèlerinage est devenu très moderne. Autrefois, les pèlerins vivaient chez l’habitant. Aujourd’hui, grâce aux capacités hôtelières, nous avons un potentiel de 20 000 pèlerins en Tunisie. », commente René Trabelsi. Cet événement jadis « local », fait désormais l’objet d’un tourisme de la mémoire dont la portée a dépassé les seules frontières tunisiennes. Ancrage dans le xxie siècle Pour attirer les jeunes de la diaspora djerbienne, le ministère du Tourisme parie sur le « tourisme durable » et la « proximité » en valorisant en particulier les maisons d’hôtes : le pèlerinage ancestral de la Ghriba s’adapte à l’époque du « AirBnB » et les visas touristiques pour la Tunisie devraient bientôt être digitalisés… Entre marché artisanal, thalassothérapie, musées ou tourisme

médical, Djerba a su diversifier son offre touristique. Les plus jeunes profitent de nombreuses activités en plein air telles que l’équitation, le jet-ski ou le kite Surf, flânent dans les ruelles de Djerba Hood (musée de Street Art à ciel ouvert) ou se divertissent au Casino… Parallèlement, la perspective d’un Musée du patrimoine juif tunisien annoncé en 2016 fait son chemin et devait renforcer l’héritage juif tunisien dans l’inconscient collectif national. L’établissement situé à Tunis recevra des reliques et objets de culte issus de la diaspora et des fidèles. Il dépendra des ministères du Tourisme et de la culture de Tunisie… Habib Kazdaghli, historien et universitaire, ancien doyen de la Faculté de Manouba revient sur le côté « traditionnel » de la communauté juive de Djerba : « Les Juifs de Djerba sont insulaires et vivent dans les zouks… cette communauté a néanmoins permis la création d’une école de l’Alliance israélite alors qu’elle a longtemps découragé ses enfants à faire des études supérieures par crainte qu’ils ne partent à l’étranger. Longtemps, elle ne s’intéressait qu’aux métiers… comme la joaillerie par exemple, dans laquelle elle excelle. Il y a toujours un certain conservatisme dans cette communauté, mais cette forme de rigorisme ne dérange pas le voisinage ». Signe d’une évolution des mœurs djerbiennes : le pèlerinage de La Ghriba a été l’occasion d’inaugurer un établissement talmudique pour les filles, dont le programme sera calqué sur celui d’Israël avec des professeurs tunisiens. L’initiative est controversée car l’on s’étonne, y compris au sein de la communauté juive, de l’importation de programmes israéliens dans l’école tunisienne. Cet établissement, financé par des fonds privés provenant de la communauté juive de Djerba, de la diaspora et de l’ONG américaine American Jewish Joint Distribution Committee, sera doté de salles de classe modernes et d’un espace informatique qui devrait inscrire l’éducation talmudique à l’heure 4.0. Les pratiques régulières de Djerba sont-elles en passe de sécularisation avec l’afflux d’une communauté juive de plus en plus nombreuse, lors du pèlerinage annuel qui draine une foule de curieux, mais aussi les devises de pèlerins en quête d’identité ? n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 67


Culture Mosaïque Une nouvelle relation avec l’ancien colon

Arts

Sénégal

Pour l’histoire des peuples noirs Vieux rêve panafricain, le Musée des civilisations noires est devenu une réalité. Ce projet qui ambitionne de réconcilier l’Afrique avec son passé, qu’il soit heureux ou douloureux, entre en résonance avec le débat sur la restitution du patrimoine africain. Dakar, Seydou Ka

I

nauguré en grande pompe, le 6 décembre 2018 à Dakar, le Musée des civilisations noires a été officiellement ouvert au public le 2 janvier. Cette gigantesque infrastructure moderne, pouvant accueillir jusqu’à 18 000 pièces, a été rendue possible grâce à la coopération chinoise qui a assuré à la fois le financement et la construction. Durant un mois, les visiteurs peuvent visiter gratuitement l’exposition inaugurale intitulée « Civilisations africaines : création continue de l’humanité » qui célèbre l’humanité de l’homme noire en cinq phases, de l’espèce homo jusqu’à nos jours. Elle magnifie la capacité de création des civilisations ainsi que la 68 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

mondialisation des foyers de cultures noires, depuis l’apparition du fer dans la seconde moitié du troisième millénaire avant notre ère, au dialogue des masques, en passant par la contribution de l’Afrique à la science et à la technologie, la mondialisation de la Négritude et les religions abrahamiques que les sociétés africaines ont eu à subir pendant leur évolution, ainsi que l’appropriation de ces religions par les peuples africains. Sur les 1 300 objets de la collection de l’exposition inaugurale, plus de 60 % viennent de la diaspora africaine. Une façon de réaffirmer la vocation panafricaine du Musée, mais aussi de réconcilier l’Afrique avec son histoire mouvementée et in fine, de regagner l’estime de soi. « Si on s’amusait à mettre tous les cycles historiques en 24 heures, l’Afrique aurait mené notre humanité pendant 23 heures 59 minutes. Nous voulons que les jeunes Africains sortent de ce Musée, fiers, en pensant qu’ils n’ont jamais été les derniers de la classe », explique Hamady Bocoum. Toutefois, le directeur général du Musée des civilisations noires refuse d’entretenir la nostalgie.

La concrétisation de ce projet panafricain vieux de 52 ans – c’est lors du premier Festival mondial des arts nègres de 1966 à Dakar que l’idée de créer un musée des civilisations noires a été retenue –, devrait servir d’ouverture vers le monde pour un dialogue des cultures, la promotion de la diversité culturelle et un échange permanent entre le Sénégal, l’Afrique et le reste du monde. En effet, pour Ibrahima Thioub, le recteur de l’université CheikhAnta-Diop de Dakar, le Musée ne doit pas être un lieu de nostalgie, mais un creuset de la créativité africaine, une fabrique de l’estime et de la confiance de soi. Ce qui passe par un travail de mémoire, y compris sur les phases les plus douloureuses de l’histoire du continent. Venu représenter la France à la cérémonie d’inauguration, Jean-Marc Ayrault, chargé par Emmanuel Macron de piloter le projet de Fondation de la mémoire de l’esclavage, a lancé un appel dans ce sens, plaidant pour une « nouvelle relation » entre les anciens pays colonisateurs et les pays anciennement colonisés. « Pour être plus forts ensemble, il faut connaître d’où nous venons. Il faut aussi faire connaître les parts d’ombre de notre histoire et, ensuite, mesurer ce que nous avons en commun comme héritage, cette diversité qui ne doit pas faire peur, mais être une richesse », explique l’ancien Premier ministre français. Par un hasard de calendrier, l’ouverture du Musée de Dakar coïncide avec le débat sur la restitution des œuvres africaines. Cette institution ultramoderne peut servir, comme le soulignent Felwine Sarr et Bénédicte Savoy dans leur rapport, de dispositif d’accueil potentiel d’une partie de ces objets. D’ailleurs, pour l’exposition inaugurale du Musée des civilisations noires, la France a mis à la disposition des autorités sénégalaises le sabre d’El Hadj Omar Tall, figure de la résistance à la pénétration coloniale en Afrique de l’Ouest. Paternalisme occidental ? D’après Malick Ndiaye, conservateur du Musée Théodore-Monod de Dakar, « poser la question de la restitution du patrimoine africain, c’est poser la question d’une dignité retrouvée, d’une justice rétablie et d’une dynamique symbolique


Union du Maghreb Arabe

Ce que préconise le rapport Sarr-Savoy « Je veux que d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. » Après cet engagement pris, le 28 novembre 2017 à Ouagadougou, devant les étudiants burkinabè, Emmanuel Macron avait chargé le duo Felwine Sarr-Bénédicte Savoy de lui émettre des propositions dans ce sens. Dans leur rapport publié en novembre 2018, les deux intellectuels ont d’abord voulu lever l’ambiguïté de cette formulation, proposant des « restitutions pérennes » et d’aller vers « une nouvelle éthique relationnelle » dans la mesure où ces objets, devenus des diasporas, sont les médiateurs d’une relation qui doit être réinventée entre la France et ses anciennes colonies. « Il ne s’agit donc pas de vider les Musées des uns pour remplir ceux des autres. » En outre, selon les auteurs du rapport, le processus de restitution ne peut, à l’heure actuelle, concerner qu’une partie des objets et doit être « progressif ». Compte tenu de l’ampleur du pillage – on compte actuellement dans les collections publiques françaises au moins 88 000 objets provenant de l’Afrique subsaharienne, dont près de 70 000 au seul Musée du quai Branly – les auteurs du rapport jugent « vain » de vouloir formaliser à l’extrême les critères de restituabilité. Ils préconisent donc des restitutions « au cas par cas ». Ainsi, les auteurs du rapport proposent d’accueillir favorablement les demandes de restitutions concernant les objets saisis dans les contextes militaires, ainsi que les demandes de restitutions portant sur des objets collectés en Afrique lors de « missions scientifiques ». Idem pour les demandes de restitutions qui pourraient porter sur des objets donnés aux musées français par des agents de l’administration coloniale ou leurs descendants, et des pièces acquises après 1960 « dans des conditions avérées de trafic illicite ». Pour donner des gages de confiance, le président Macron a décidé, dès réception du rapport, de restituer sans tarder 26 œuvres réclamées par les autorités du Bénin, prises de guerre du général Dodds dans le palais de Béhanzin, après les sanglants combats de 1892. Reste à savoir si le processus va se poursuivre.

qui permet aux pays qui ont été pillés et dépourvus de leurs ressources de pouvoir retrouver leur patrimoine ». Les experts estiment que plus de 90 % de ce patrimoine est en dehors du continent. Mais pour le conservateur, le débat ne doit pas uniquement se focaliser sur des objets matériels souvent dominés par ce qu’on appelle des œuvres d’art. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’objets, sinon on aurait pu s’arrêter à leur reproduction, mais de « biens culturels » qui matérialisent un esprit africain, une pensée en mouvement. « Le retour du patrimoine africain implique également un retour des connaissances codifiées dans ces objets, un patrimoine

Le retour du patrimoine africain implique également un retour des connaissances codifiées dans ces objets, un patrimoine immatériel qui se base sur un savoir-faire avéré, des technologies de l’époque et qui montre le génie créateur africain.

immatériel qui se base sur un savoir-faire avéré, des technologies de l’époque et qui montre le génie créateur africain », souligne Malick Ndiaye. Toutefois, le retour de ces objets soulève plusieurs questions. Dans le débat, il est beaucoup question de la capacité des pays africains à entretenir ce patrimoine. « Un faux débat », estime Malick Ndiaye, qui voit dans cette question un « paternalisme » qui trouve son origine dans l’idéologie coloniale. Nombreux sont les intellectuels africains qui estiment que ce n’est plus à l’ancien colon de dire ou de s’inquiéter comment ces objets seront conservés une fois restitués. Qu’importe la manière dont ces objets seront entretenus, la question, c’est que ce sont des objets volés et qu’on doit les restituer, nous répondent la plupart de nos interlocuteurs. Une boîte de Pandore Concernant l’aspect technique de la question, « on ne peut pas continuer à nous servir des réponses qui datent des années 1960 », fustige Malick Ndiaye. D’après ce dernier, l’Afrique dispose de professionnels du patrimoine formés dans des pôles d’excellence comme l’université Senghor

d’Alexandrie (Égypte) ou l’École du patrimoine africain (Bénin) et qui ont les mêmes connaissances que les plus grands conservateurs des musées européens. De son côté, Malick Ndiaye est sorti de l’Institut national du patrimoine de Paris « comme la plupart des conservateurs des musées français », aime-t-il à rappeler. Cela étant, le conservateur reconnaît que la plupart des musées africains manquent de moyens pour organiser des expositions. Donc, pour que le public se déplace, il faut que les choses changent et il faut revoir la structure muséale en Afrique. Concernant la forte résistance des cercles politiques français, mais aussi et surtout de la part des conservateurs eux-mêmes, Malick Ndiaye considère que poser cette question « peut amener les anciennes puissances coloniales à dresser une archéologie de leur passé colonial ». Ce qui constituerait une boîte de Pandore aux répercussions imprévisibles. Une chose est sûre, « si on veut que cette question soit réglée, il ne faut pas qu’elle dépasse le mandat de Macron [2022], parce que ce n’est pas la première fois que cette question a été soulevée », explique le conservateur qui fait allusion aux tentatives de l’Unesco dans les années 1980. n Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 69


Culture Mosaïque Antoine Glaser

Journaliste

Espions et services secrets Dans Nos chers espions en Afrique, Antoine Glaser et Thomas Hofnung pénètrent dans l’univers du renseignement. À l’heure de la guerre économique, des grands contrats publics et de l’économie informelle, les espions sont à la manœuvre. Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

A-t-il été facile d’enquêter dans l’univers secret des « espions » et des services ?

L’enquête a été plutôt compliquée pour tout ce qui touche, bien sûr, aux services officiels en activité. Par contre, les anciens de la « Boîte », surnom donné à la DGSE par les agents entre eux, sont plus bavards. Ils sont très nombreux à avoir « traversé le miroir » pour travailler dans le secteur privé, au sein de grands groupes opérant en Afrique, ou à leur propre compte dans des sociétés de consultants. De plus, notre enquête a largement bénéficié de confidences d’agents africains dont la notion du secret n’est pas forcément la même que celle de leurs homologues occidentaux. Les secrets des uns ne sont pas toujours les secrets des autres ! Comment les services de renseignements opèrent-ils en Afrique ? Avec quels moyens ?

Pour tout ce qui concerne les « grandes oreilles » et les interceptions dans la lutte contre le terrorisme, seuls les Américains bénéficient des moyens adéquats pour surveiller l’immense zone désertique sahélo-saharienne. Une réalité rappelée par le président Emmanuel Macron lui-même qui évoque toujours l’« aide précieuse » américaine, essentielle pour l’Armée française. Au niveau politique, en particulier pour surveiller leurs opposants, les pouvoirs africains font de plus en plus appel à la technologie israélienne. Discrets, les services israéliens sont très actifs dans la plupart des pays africains, y compris ceux qui, officiellement, n’ont pas de relations chaleureuses avec Israël. Enfin, sur un continent où l’oralité prime, le renseignement humain demeure essentiel pour tous ceux dont la profession est de « savoir » ! Les « espions » ont longtemps été intimement liés à la Françafrique. Ce lien ombilical subsiste-t-il ?

À l’époque de la guerre froide, Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » du général de Gaulle, avait installé 70 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

Thomas Hofnung et Antoine Glaser. Photo © Laura Stevens.

des Postes de liaisons et de renseignement (PLR) auprès des chefs d’État africain. À la tête de ces PLR, des officiers français conseillaient les présidents au mieux des intérêts de la France. Certains d’entre eux étaient devenus des vrais proconsuls comme en République centrafricaine. Au centre d’« un réseau des réseaux » en Afrique, Jacques Foccart était renseigné autant par le service officiel (SDECE devenu DGSE en 1982) que par ses propres hommes (des gaullistes issus de la France-libre) et des hommes d’affaires opérant en Afrique. La principale obsession de Jacques Foccart était d’assurer l’indépendance énergétique de la France (pétrole et uranium) vis-à-vis non seulement des Soviétiques mais aussi, voire surtout, des milieux anglo-saxons (guerre du Biafra). Dans le même temps, Foccart faisait voter, comme


Union du Maghreb Arabe Comment les services de renseignement s’impliquent-ils dans la guerre économique que mènent les grands pays ?

En Afrique, où règne le secteur informel, le renseignement économique est primordial. Au-delà même des institutions, la connaissance intime des réseaux de pouvoir des « décideurs » est vitale pour les milieux d’affaires. Pour les grands contrats d’État, les services de renseignement, étrangers, sont actifs pour conseiller leurs chefs d’État respectifs. Dans le secteur privé, ce sont souvent des anciens des services qui sont consultés pour renseigner sur « qui est qui » et « qui fait quoi » dans des pays où les réseaux d’affaires sont souvent opaques. À la tête des services de sécurité des groupes pétroliers et miniers internationaux, ce sont toujours des anciens agents qui officient. D’autant qu’en Afrique, il y a toujours une prime aux anciens qui ont su conserver des relations amicales avec d’anciens « collègues ». Sur un continent où « affaires domestiques » et « affaires politiques » font bon ménage, l’obtention de nouveaux contrats n’est pas facile pour les derniers arrivants… n

Note de lecture

Nos chers espions en Afrique

Au cœur du secret Le renseignement français en Afrique se révèle traversé de conflits entre services et fait face à une concurrence grandissante pour conserver son influence auprès des Présidents : services privés, puissances nouvelles, et les services africains eux-mêmes. Par Nicolas Bouchet

un seul homme, aux Nations unies, les pays africains « amis » en faveur des intérêts de l’ex-métropole. À la chute du mur de Berlin, l’Afrique s’est mondialisée, y compris au cœur même du pré carré français (quatorze anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale). Le lien ombilical a été maintenu avec certains officiers africains formés par les services français ou avec des présidents, tels qu’Idriss Déby Itno, le chef de l’État du Tchad, qui est arrivé au pouvoir en 1990 avec le soutien de la DGSE, comme nous le racontons dans le premier chapitre de notre livre. Désormais, dans la plupart des capitales africaines, c’est open bar pour les espions de toutes les nationalités. Et les chefs d’État savent bien jouer de leurs rivalités…

A

ntoine Glaser et Thomas Hofnung proposent de se faire une idée claire des vieilles comme des nouvelles habitudes du secteur Afrique (dit « N ») de la DGSE, de ses alliés et de ses concurrents. Les « chers espions » sont de natures très diverses : agents de la DGSE bien sûr, mais aussi diplomates, (ex-)militaires, dirigeants du privé… Au-delà des épisodes historiques (Jacques Foccart, l’affaire Elf), la période récente retient l’attention. La nébuleuse d’acteurs mobilisables actuellement prend tout son sens dans un contexte où les tensions s’apaisent pour garantir le soutien militaire et antiterroriste français au Sahel. Les coups à plusieurs bandes deviennent possibles, ici, pour concilier les intérêts territoriaux du gouvernement malien et des mouvements touaregs, là pour agir dans des pays éloignés de la sphère d’influence française : au Liberia et en Angola, on a fait appel aux réseaux du fidèle Blaise Compaoré Février - Mars - Avril 2019 • NEWAFRICAN • 71


Culture Mosaïque jusqu’à sa chute en 2014. On aurait aimé d’ailleurs en apprendre bien plus sur les activités en propre du renseignement français dans les pays non-francophones. On appréciera une terminologie savoureuse : le frère d’Alassane Ouattara est surnommé (comme par les Ivoiriens eux-même) « Photocopie » pour sa ressemblance physique avec le président de Côte d’Ivoire, et les complexes réseaux corses sur le continent sont composés d’« honorables correspondants ». Quelques portraits hauts en couleur aussi comme celui de Frédéric Bongo, frère d’Ali, « formé à Saint-Cyr, titulaire d’une maîtrise de sociologie, grand fan du PSG et adepte des sports de combat », et surtout responsable des services spéciaux du pays. De nouvelles puissances Trois craintes dominent la « Boîte ». La première est de céder aux acteurs français concurrents. Le Commandement des opérations spéciales (Défense) et le service Action (DGSE) ont ainsi ferraillé pour être envoyés par l’Élysée, le premier pour secourir le navire Ponant en 2008, le second pour libérer, sans succès, des otages au Niger en 2010 et en Somalie en 2013. L’existence d’une « caste des diplomatesespions » en position de favoriser l’un ou l’autre complique ces relations. Deuxième crainte, voir les renseignements africains s’autonomiser par une « coopération Sud-Sud » et par le recours aux sociétés privées peuplées d’ex-militaires français, au risque de ne plus pouvoir jouer les pays les uns contre les autres ni d’assurer des loyautés à long terme. Ce climat d’émancipation crée parfois la panique : Denis Sassou Nguesso a réellement suspecté un complot fomenté contre lui par Paris pour le renverser et a dû être rassuré en personne par la DGSE. L’arrivée de nouvelles puissances inquiète aussi, comme l’illustre l’installation de la Russie en République centrafricaine, tandis qu’au Gabon ce sont d’inattendus Sud-Coréens qui s’ajoutent aux anciens du Mossad et permettent à Ali Bongo de diversifier son entourage. L’histoire enfin vient réclamer quelques dettes avec les promesses d’ouverture des archives concernant la mort de Thomas Sankara en 1987. Ici, les auteurs ne se font pas d’illusion car « la DGSE passera sans doute par là la première… ». n

Nos chers espions en Afrique Antoine Glaser et Thomas Hofnung Éditions : Fayard Prix : 14 euros (édition numérique)

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Note de lecture

Libye. Des révolutionnaires aux rebelles

Un précieux décryptage Comment expliquer l’actuel chaos en Libye ? L’ouvrage Libye. Des révolutionnaires aux rebelles offre les clés de compréhension des multiples fractures et des causes qui empêchent la sortie de crise. Par Guillaume Weill-Raynal

À

l’heure où la Libye, dont l’équilibre et la sécurité constituent un enjeu majeur en Méditerranée et dans le reste de l’Afrique, ne cesse de s’enfoncer dans le chaos, il est nécessaire de disposer des clés de compréhension qui permettent de démêler l’écheveau d’une situation géopolitique particulièrement complexe. C’est ce que réussi le livre d’Hélène Bravin, journaliste indépendante et consultante, et de Kamel Almarache, universitaire, journaliste et ancien ambassadeur de Libye. Les auteurs décryptent avec rigueur les multiples fractures qui divisent aujourd’hui la société libyenne et bloquent la restauration de la paix civile dans ce pays, déchiré par les interventions extérieures et les conflits internes. À l’égard de ces derniers, l’ouvrage rend compte avec une précision d’expert du caractère inextricable de la situation. À l’antagonisme qui oppose l’armée et les Brigades révolutionnaires (après que celles-ci aient été intégrées à celle-là, sortie exsangue de la Révolution) est venue s’ajouter une situation conflictuelle entre les mêmes Brigades révolutionnaires et le pouvoir politique, née d’une pénétration et d’une politique d’entrisme par des éléments ex-djihadistes de l’administration du pays. Les forces armées traditionnelles, elles-mêmes, frappées par de nombreuses purges, demeurent en conflit ouvert avec le pouvoir politique. Une quatrième fracture a également affaibli l’armée, du fait de la rivalité opposant, pour des motifs personnels et

régionaux, les conseils militaires constitués à l’ouest du pays, à l’Armée nationale du maréchal Haftar. Enfin, le pays demeure politiquement divisé sur le plan institutionnel par la coexistence de deux gouvernements et deux Chambres, un Parlement à l’Est et un Sénat à l’Ouest. Tout cela, dans un contexte national de rivalité Est-Ouest pour l’accaparement des richesses pétrolières qui a été la cause, depuis la Révolution, de nombreux combats. Un état des lieux qu’il est nécessaire de saisir dans tous ses éléments, pour mieux comprendre la difficulté de l’envoyé spécial des Nations unies, Ghassan Salamé, à remplir sa mission de réconciliation et de reconstruction nationales. Et qui ne peut que nourrir les incertitudes les plus inquiétantes pour l’avenir de la Libye et celui de la région.

Libye Des révolutionnaires aux rebelles Hélène Bravin et Kamel Almarache Éditions : Érick Bonnier Prix : 20 euros


Culture Mosaïque Note de lecture

Histoire de la Tunisie, de Carthage à nos jours

Un autre regard sur la Tunisie Un ouvrage copieux, plus de 500 pages, revisite l’histoire de la Tunisie. Sophie Bessis nous plonge dans l’histoire pour saisir la singularité et la richesse du pays. Par Khaled Chérif

H

istorienne de renom, Sophie Bessis exalte le rôle de Carthage dans la Méditerranée antique. Elle remet en question, avec pertinence, l’histoire d’une Tunisie trimillénaire écrite par les vainqueurs, lesquels opposent l’infériorité sémite à la supériorité gréco-latine. Faisant preuve d’un savoir encyclopédique, elle pose les bonnes questions en tant que spécialiste, tout en cherchant, en tant que Tunisienne amoureuse de son pays, à mettre en doute certaines datations et certains récits écrits par des historiens pas toujours objectifs, plusieurs siècles après les faits ! Ces récits ont donné lieu à la construction de figures héroïques et mythiques. Enfin, elle regrette l’absence de sources autochtones et l’origine presque exclusivement étrangère des connaissances sur les époques puniques et romaines, sur les règnes des Vandales et de Byzance, et même sur la conquête arabe ; autant d’éléments qui ne permettent pas d’appréhender toute la vérité historique. Comment saisir en effet la réalité quand les dates sont incertaines, les données floues et les chiffres contradictoires ? Comment déceler dans ces conditions ce qui n’est que parti pris et propagande ? Comment faire la part du mythe et du réel ? Les controverses ne sont pas éteintes et les points de vue des historiens modernes sont encore divergents. Sans répondre aux questions 74 • NEWAFRICAN • Février - Mars - Avril 2019

qui font débat parmi les spécialistes, Histoire de la Tunisie, de Carthage à nos jours avance quelques constats qui illustrent la complexité des sujets. Et l’auteur apporte une masse d’informations utiles et riches sur tous les aspects politiques, administratifs, militaires, sociétaux, religieux, économiques et culturels de la vie dans le pays. Rien n’est passé sous silence et le lecteur est captivé, admiratif, par la narration de 3 000 ans d’histoire. Sophie Bessis émet des hypothèses et trouve des explications plausibles, quand des divergences existent parmi les historiens. Ce travail de fourmi, qui a nécessité un effort colossal, fournit une vision éclairée, impartiale et indépendante sur « l’exception, la singularité, la spécificité tunisienne à nulle autre pareille ». Elle met en relief une constance de la Tunisie éternelle, celle de l’hégémonie du littoral face à l’arrière-pays, un fossé permanent creusé entre la zone côtière et l’intérieur. Elle apporte, en particulier, une analyse poussée et rigoureuse sur des sujets qui lui tiennent à cœur et qu’elle maîtrise parfaitement sur la société, de l’Ifriqia à nos jours : les femmes, l’agriculture, la religion, l’enseignement, l’esclavage, la fiscalité, la structure étatique… L’historienne montre que les femmes ne sont pas libres, dans les sociétés traditionnelles, mais elle revient à plusieurs reprises sur l’importance de leur rôle et la liberté dont certaines

jouissent au sein de la société. Au bout de 200 pages très denses d’une lecture facile et enrichissante, on aborde la Tunisie contemporaine à partir de 1830, à laquelle l’auteure consacre plus de 300 pages. Même si comparaison n’est pas raison, elle souligne que « les entreprises coloniales romaine et française peuvent revêtir des habits similaires au-delà des millénaires, des contextes et des circonstances qui les séparent, en ayant pour objectifs l’occupation, l’exploitation, la romanisation ou la francisation ». Tout en valorisant, tout au long de ce récit magistral, la spécificité tunisienne, Sophie Bessis reconnaît que les Tunisiens ont un rapport problématique avec leur histoire car « aucun consensus n’a pu émerger ». Cette histoire continue d’être un facteur de polarisation au gré des instrumentalisations qui en sont faites. Les idées venues d’Orient s’entrecroisent avec celles venues d’Europe. Militante des droits de l’homme, l’historienne et journaliste a eu la témérité de n’arrêter son récit qu’en 2015, juste après la révolution qui a emporté le deuxième président de la République, sur lequel elle porte un jugement sans appel. En revanche, elle réserve à Bourguiba un portrait élogieux, sans négliger quelques zones d’ombre. Pour avoir le recul nécessaire, il aurait peut-être fallu ne pas s’aventurer à couvrir une actualité si proche de nous. Quoi qu’il en soit le livre est un document historique indispensable pour connaître le riche passé d’un pays exceptionnel. n

Histoire de la Tunisie De Carthage à nos jours Éditions : Taillandier Prix : 17 euros (édition numérique)


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New African française février 2019  

Les articles a ne pas manquer: LES 100 Africains de l’année. Le franc CFA, un leurre colonial Arts: L’histoire des peuples noirs.

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