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les HYÈNES EN JUPONS 1


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Sommaire 5

Femmes en grève, grève des femmes!

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La revanche des brassières

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Je suis dans un gang

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Quel âge me donnez-vous?

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L ’écoute active et autres bavardages

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Moi, je fais la grève du masculin l’emporte

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Gueuler NON aux autos qui passent

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P.

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Et si on faisait la grève du travail ménager? Je ne suis pas féministe, je suis helper

Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont contribué à cette revue, que ce soit en nous envoyant des illustrations ou en écrivant des textes. Notre blog reste une plateforme ouverte aux contributions féministes! www.hyenesenjupons.com

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Qui sont les Hyènes ? Hyène en jupons a d’abord été une insulte lancée contre la féministe anglaise Mary Wollstonecraft, probablement en raison de l’organisation matriarcale de cette espèce et de leur clitoris très allongé, un sexe qui n’est pas à la disposition des mâles. De tout temps, la hyène a été l’animal mal-aimé des hommes, membre d’une meute au ricanement inquiétant. Tout comme avec les mots féministe, queer, butch ou dyke, nous dérobons désormais à nos adversaires ce qui a jadis servi à nous rabaisser. Aujourd’hui, les hyènes ont déchiré leurs jupons et chassent en groupe. Elles se moquent des prédateurs et refusent la domination masculine. Nous sommes des féministes de différents milieux qui se sont rencontrées autour de l’écriture de la lettre «Une réponse radicale au féminisme pop». Nous avions en commun cet agacement de voir toujours un même féminisme domestiqué être mis de l’avant dans les médias. N’ayant aucune tribune et ne disposant d’aucune renommée, c’est par notre nombre et la virulence de notre critique que nous nous sommes faites entendre. Après cette expérience collective et ses suites, nous avons pris goût à la meute. Et surtout, nous avons senti la nécessité d’un espace qui nous soit propre en tant que féministes radicales et anarcha-féministes. Notre identité de femme ne devrait pas permettre à nos détracteurs de réduire nos débats à des « chicanes de sacoches » ou à des crises de jalousie.

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Nous souhaitons, par notre démarche, encourager les débats dans le féminisme et introduire une critique radicale et intersectionnelle dans l’espace public. Nos noms importent moins que la nécessité de donner voix aux femmes qui ne disposent d’aucune tribune pour s’exprimer. Nous revendiquons le droit au dissensus ; en ce sens, les textes et créations que nous publions ne font pas nécessairement l’unanimité, mais visent à créer des discussions.

Pourquoi cette revue ? Pour cette deuxième revue, nous avons choisi d’aborder le thème de la grève des femmes. Au fil de nos expériences de militantisme et de nos relations amicales et amoureuses, nous avons constaté que même dans les milieux alternatifs, nous subissons une pression pour reproduire des rôles genrés. Nous avons alors lancé un appel à la communauté féministe afin d’envisager la grève des femmes et de la féminité. Que se passerait-il si les femmes s’arrêtaient? Si, l’espace de quelques heures, quelques jours, nous cessions, ensemble, de faire tout ce qui est attendu de nous? Le boulot, les études, le travail ménager, le travail invisible, les tâches ingrates, la sexualité, le soutien affectif, la maternité, la beauté, la bienséance. Par cette revue, les Hyènes ont voulu offrir une tribune à des féministes pour qu’elles partagent anonymement des expériences, des complots, des rêves et des projets. Parce qu’il faut, féministes, continuer à mordre, crier et rire.

- Les Hyènes en jupons


Femmes en grève, grève des femmes! A

lors que la grève étudiante bat son plein et que nous croyions que cette idée n’était qu’une discussion de bar, les femmes ont décidé de partir en grève générale illimitée la semaine dernière. La grève des femmes rassemble des féministes de tous horizons, qui en ont marre et qui veulent s’organiser contre le système hétéropatriarcal. Depuis plusieurs années, nous les avons vues produire des textes de réflexion, émettre des critiques légitimes, organiser des actions et des manifs, mais, nous disent-elles, les ateliers dans les camps de formation ne suffisent pas à transformer les dynamiques de pouvoirs qui s’opèrent dans le mouvement étudiant. Fatiguées de devoir mener une double vie entre les engagements militants plus traditionnels et ceux de soutien émotionnel, elles sont parties en grève pour faire comme les grévistes, c’est-à-dire se libérer du temps de travail pour lutter. « Durant le dernier printemps, je n’ai pas eu le temps de manifester contre

les politiques d’austérité. Après avoir soutenu, torché et nourri les militants de mon asso, on me sollicitait pour faire un article sur les femmes et l’austérité. Si je ne m’occupais pas de mes amies agressées sexuellement, personne ne le faisait », nous rapporte Valérie. Les militantes sont venues à la conclusion que l’oppression des femmes a ses spécificités, par exemple l’intimité et la proximité dans les relations hétérosexuelles, la violence, les agressions sexuelles, le rapport au corps, le travail, qui impliquent souvent l’entretien et le soin à d’autres êtres humains, la disponibilité permanente et souvent perçue comme illimitée, etc. Elles ont convenu qu’il y avait là matière à s’auto-organiser pour faire changer les choses, ainsi que reconnu qu’il y avait aussi des points communs avec d’autres types d’oppression (le capitalisme, le colonialisme) et que, pour plusieurs femmes, ces oppressions sont vécues simultanément. La grève des femmes sera aussi une occasion de se poser la question des alliances essentielles entre les luttes et de poursuivre ou amorcer une réflexion sur

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« Si les femmes veulent que l’organisation actuelle du travail change, elles ont compris qu’il faut s’organiser et créer un rapport de force. Puisque, comme l’ont constaté nombre de militantes avant elles, de simples demandes ne sont souvent pas écoutées, voire ridiculisées, ignorées ou individualisées. » la question des autres divisions du travail, des autres formes d’exploitation et d’appropriation du corps et du travail. Les femmes de la grève ont donc décidé de mener leur rapport de force plus loin et faire la grève à leur tour, mais selon leurs propres fonctionnement et revendications. Elles exigent, entre autres, la rotation des tâches et la destitution des supers-militants. Elles en ont contre le copinage masculin et les boys clubs qui les éloignent des prises de décisions dans les milieux militants. En partant du principe que le « privé est politique », les femmes grévistes remettent tout en question, les idées bouillonnent. Motivées, elles ne pouvaient pas continuer de travailler à la maison: elles n’auraient pas eu le temps pour mettre leur plan d’action à exécution. À la maison et dans le mouvement étudiant, rien ne va plus !

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Dans les associations étudiantes, les femmes sur les conseils exécutifs, celles qui avaient fait leurs preuves, ne répondent plus à leur cellulaire, pas même pour rappeler à leurs camarades masculins le lieu de la rencontre ou les notes de la dernière réunion. Simon, délégué à la mobilisation, raconte qu’il a dû s’acheter un agenda. De plus, la dernière assemblée générale s’est tenue debout, car personne n’était là pour placer les chaises au préalable. Personne ne voulait écrire le procès-verbal. À quoi servaient donc les débats politiques tenus entre amis, majoritairement masculins, pour préparer les propositions, alors? Suite à une action, les militants n’avaient plus de public pour déverser leur surplus de colère, d’angoisse, d’adrénaline. Ils se sont parlé entre eux au bar du coin, mais ils n’ont fait que s’enterrer l’un l’autre en exposant leurs exploits.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs de leurs colocs, frères, partenaires sexuels et amis qui se plaignent de la grève qui sévit dans les foyers. Un camarade raconte que la litière de son chat déborde, la vaisselle s’accumule et le frigo est vide! Un ami marxiste renchérit que de manger au restaurant coûte trop cher! Va-t-il falloir qu’il manque une réunion pour aller à l’épicerie cette semaine? Qui pourrait le remplacer, le faire à sa place? Sa mère? Sa copine? Son amie? Elles ne répondent plus!

Le mouvement de grève étudiante s’essoufflant, on se serait attendu à ce que des femmes mettent sur pied des comités de soutien juridique et un fond d’aide alimentaire. Tout porte à croire que ces initiatives, essentielles pour soutenir les personnes qui vivent des conséquences individuelles d’une lutte collective, ne seront pas mises sur pied. Faut-il s’attendre à ce que leurs camarades masculins le fassent eux-mêmes?

Pire encore, la grève s’étend jusqu’à la suspension du travail de “prendre soin” ou de care auprès des autres. Le chef des black blocs, qui préfère préserver son anonymat, nous dit qu’il ne sait plus quoi faire de son enfant ; « toutes les manifestations sont devenues familiales, se plaint-il, puisque plus personne ne peut garder les enfants ». Aussi, le service de gardiennage durant les réunions n’est plus disponible.

Paniqués, plusieurs hommes cherchent à établir le dialogue avec les femmes en grève. L’ASSÉ a pourtant adopté un mandat pour le « féminisme de combat » dans ses revendications principales en 2013. Mais pourquoi cette grève alors? Une inquiétude est très présente chez les militants élus : « Qui donnera l’atelier féministe au prochain camp de formation? » Maxime s’est également confié : « si les grands médias apprennent l’existence de

Une grève dans la grève?


cette grève des femmes, je suis inquiet. Cela nuira-t-il au mouvement étudiant? » Son étiquette de pro-féministe l’avait pourtant aidé à se trouver un emploi dans les centrales syndicales! Les femmes répondent qu’elles refusent de servir individuellement le branding féministe de l’organisation. Alors qu’on les accuse de diviser la lutte, Jessica demande: « Pourquoi accuse-t-on les femmes qui veulent faire changer les choses, plutôt que les hommes qui perpétuent les inégalités? » Véronique ajoute : « les principes ne sont que des paroles en l’air si les pratiques restent inchangées, si certains profitent du résultat du travail d’autres personnes ». Selon elles, le travail représente toute activité qui prend du temps et des ressources et qui produit un certain résultat. Ce résultat peut ou peut ne pas être accaparé, par un autre individu ou le groupe. De même, le travail spécialisé de certain-e-s, qui s’inscrit dans un mouvement collectif sans lequel il n’existerait pas, peut servir des carrières individuelles. Il s’agit là de questions politiques. Si les femmes veulent que l’organisation

actuelle du travail change, elles ont compris qu’il faut s’organiser et créer un rapport de force. Puisque, comme l’ont constaté nombre de militantes avant elles, de simples demandes ne sont souvent pas écoutées, voire ridiculisées, ignorées ou individualisées. Elles ne veulent plus avoir à refuser de réviser des textes pour la énième fois, ou se faire considérer individuellement comme n’étant pas fiables lorsqu’elles disent ne pas vouloir faire une tâche pour laquelle elles n’ont eu aucun poids dans le processus décisionnel. Elles refusent collectivement de se faire prescrire des tâches. Ainsi, les tâches qu’elles effectuent sont invisibles, mais indispensables! Tout le monde est maintenant forcé-e de le reconnaître. Cependant, il n’est pas seulement question de visibiliser les tâches, ou de les remercier de les effectuer. Elle veulent qu’il ne soit plus possible de se décharger des tâches subalternes et répétitives sur d’autres femmes. Elles soutiennent que l’organisation du travail peut être transformée. C’est ce qu’elles comptent faire! n

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Je suis dans un gang Je suis dans un gang. Cascadeuses de l’amour en grève de productions « lame as fuck » Le cœur comme une araignée pattes en l’air dans un kleenex en dentelle de la Senza; Bobettes et regards cernés, on essaye une nouvelle variante de thé latté dans ton set en porcelaine Nous avons la solidarité qu’ont les grévistes lorsqu’on se met mutuellement du « kittex » brillant pour ne pas répondre aux sextos de nos crushs. Nous sommes un genre de cercle des fermières qui se montrent leurs photos Instagram et leurs atébas à la place des courte-pointes et des chaussons. Mets du Fireball dans ton chaï et raconte moi comment il t’aime, tant que tu ne ressembles pas à une gouine. Que tu fais le ménage, la bouffe, nourris le chien et mets du petit liquide bleu dans la cuvette quand il vient de sortir de la salle de bain… Mais « au moins il sort les poubelles le mardi soir ». Qu’il n’aime pas ben ben ça quand tu passes un samedi par mois, ici, avec nous. Les scones sont en forme de cœur et on parle de menstruations. Ça écœure les gens qui pensent qu’on se parfume la crotch avant de sortir de chez nous. On est en grève de classe, ça paraît quand on envoie des photos de nos babounes crémeuses de Dreamwhip aux crushs qu’on n’aime pas vraiment en disant qu’on est avec un autre gars pis qu’on a « ben du fun ». Nous sommes des cascadeuses de l’amour, complices dans le crashage d’automobiles déchaînées, un peu moins mortes qu’auparavant. n

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La revanche des brassières “Save your bras, burn the men”.

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es mots que j’ai peints avec le sourire sur un mur de mon université. Ces mots qui, j’avais bon espoir, susciteraient des réactions de part et d’autre. Des collègues féministes ont regardé mes mots avec un léger malaise dans les yeux et dans la voix. Des militant-e-s ont eu des discussions enflammées sur les réseaux sociaux. Parmi celles-ci, j’ai été déçue par certaines interventions que j’ai perçues comme étant paternalistes. On a supposé que l’auteure avait été maladroite, qu’elle avait manqué de rigueur. On a même suggéré qu’elle devait avoir bu un verre de trop. J’ai compris que pour certaines personnes, il semblait plus facile de penser que la militante avait dû faire une erreur de jugement plutôt que de réfléchir au sens politique qui pouvait se trouver derrière son action. Il s’en est suivi une véritable guerre sur le mur universitaire. Une ou plusieurs personnes ont couvert le mot “men” pour le remplacer par une feuille sur laquelle était inscrit “patriarchy”. On pouvait dorénavant lire: “Save your bras, burn the patriarchy”. Peu après, j’ai pu constater que d’autres personnes avaient arraché ladite feuille. J’ai perçu ceci comme une lutte entre les diverses visions féministes qui se confrontaient au sein même de la communauté étudiante. C’était très stimulant! Ce mur, officiellement la propriété de l’université, nous nous l’étions réapproprié pour créer un espace de débat, un espace de lutte.

Save your bras, burn…. What? Une féministe qui appelle à brûler les hommes ça fait pas un peu misandre? Peut-être. C’est que j’ai un sérieux problème avec la notion identitaire « homme ». Pour moi, le concept « homme » n’a rien de biologique et d’immuable, c’est plutôt une classe politique construite qui a permis, au fil de l’histoire, de légitimer l’idée qu’un groupe social en domine un autre. D’aucuns pourraient donc probablement me considérer comme misandre, étant donné l’hostilité que j’entretiens à l’égard de la catégorie « homme ». Ce n’est toutefois pas tant contre ces êtres humains qui, en fonction de critères biologiques arbitraires, se sont fait assigner un sexe et un genre à la naissance que j’éprouve une haine, mais plutôt contre ce système patriarcal qui divise la société en deux catégories, l’une dominante, l’autre opprimée. Pour détruire ce système, je crois qu’il est impératif de détruire les classes qui le constituent, soit celles des hommes et des femmes. En effet, selon ma perspective, sans la classe des hommes pour exploiter, exclure, dominer les femmes, ces dernières n’existeraient pas. Ainsi, puisque les catégories « femme » et « homme » m’apparaissent comme interdépendantes, si l’on arrivait à abolir l’une des catégories, l’autre n’aurait plus de raison d’être. Brûler les hommes, c’est donc un appel à brûler la catégorie « homme ». D’ailleurs, j’ai trouvé assez paradoxal que certain-e-s collègues militant-e-s aient des réactions enflammées à l’égard de cette phrase, alors que personne n’a semblé particulièrement outré-e

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de l’extrait d’une chanson de Richard Desjardins peint à côté de mon graffiti, où il est question d’« abattoir de millionnaires ». J’ai eu en tête aussi ces slogans de manifs où l’on peut entendre qu’ « un bon flic est au cimetière » ou qu’ « un bon facho est un facho mort »… Puis je me suis posée la question : est-ce plus facile d’être insensible à des propos violents lorsque l’ennemi de classe semble éloigné de notre réalité? Est-ce que le fait de côtoyer des hommes tous les jours (ou d’en être un, évidemment!) et parfois d’entretenir des relations d’intimité, d’amitié avec eux rend plus difficile l’acceptation de telles affirmations? Est-ce qu’une phrase telle « un bon macho est un macho mort » aurait été perçue comme moins menaçante parce qu’elle aurait semblé cibler seule une portion d’hommes? Peut-être, mais elle n’aurait pas non plus eu le même sens… C’est toute une classe qui est à flamber, pas seulement ses énergumènes problématiques les plus flagrants (qui, soit dit en passant, sont fort nombreux dans les milieux militants). Brûle toute! J’en entends déjà me dire : « Brûler une classe, facile à dire… On fait ça comment dans la vraie vie? ». J’aurais envie de répondre… On fait la grève! On refuse d’écouter, de consoler, de remonter l’égo de nos collègues, amis, conjoints masculins. On s’arrête. Si l’on entretient une ou des relations hétérosexuelles, on fait la grève du sexe, du travail ménager, de l’écoute active toujours à sens unique, de l’organisation des projets amoureux, de la tâche de trouver seule des solutions aux conflits. En cohabitation, on cesse d’en faire toujours un peu plus, d’accepter toutes les bonnes excuses de notre (ou nos) coloc(s) pour se faire gérer ou torcher. Si l’on travaille, on grève pour dénoncer le manque de reconnaissance associé à notre champ de compétences et nos conditions précaires. On cesse le travail de soin que l’on accorde généralement à nos collègues masculins pendant les pauses et les repas. On fait un doigt d’honneur si l’un d’entre eux ose commenter notre apparence physique. On fait la grève de la politesse et des sourires. On apprend à se battre et on montre nos pipes quand on se fait catcaller. On crée des espaces où l’on peut se retrouver entre femmes, développer des liens de solidarité. Ensemble, on crée un rapport de force.

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Bien sûr, c’est probablement par la multiplication de tactiques, de stratégies que l’on pourrait arriver à faire exploser ce système qui nous maintient dans une position de subordination. Bien sûr, il est important de garder en tête que cette lutte ne peut se faire sans une réelle considération pour les rapports d’oppression qui transcendent la catégorie « femmes », que ce soit le racisme, le colonialisme, l’hétérosexisme, le classisme économique, et j’en passe. Bien sûr, cette révolution ne pourra se faire en l’espace d’un jour... Mais en attendant la destruction du patriarcat et des autres systèmes d’oppression, on peut bien, avec ou sans brassière, crisser le bordel un peu, right? n


Quel âge me donnez-vous? A

u bout d’une journée vide, des milliers de femmes prennent le temps de regarder d’autres femmes s’enfermer dans des cages en verre, attendre un jugement sur leur image, souffrir de ce jugement, tout faire pour finalement renier leur apparence physique et lui en substituer une recommandée. À la racine de ce spectacle? On évoque le droit de ces femmes à faire correspondre leur apparence physique et leur « vraie nature », ou on parle d’un combat pour le bien-être dans sa peau. Fausse peau que la vie leur a imposée, gangue damnée, frontière entre le faux et le réel... Il est temps, la société exige, que cette couche superficielle soit arrachée. La société ne peut souffrir que l’« essence de soi » lui soit cachée. La candidate est prise en faute pour n’avoir pas rempli les exigences de la société en matière de corps. Scalpel, maquillage et déguisement, mais c’est en fait une confession qu’on lui demande : avoue tes fautes car la « négligence » en est une aussi - et tu pourras te rattraper.

Temps perdu, temps suspendu, temps accéléré : la cage en verre joue le rôle de lieu atemporel du jugement, de machine à arrêter et accélérer le temps. Qui a dit qu’une cage en verre, cercueil pour chair vivante aux sens assoupis, pourrait défier le temps? Au sortir de la cage, le temps reprend de plus belle, il s’agit au plus vite de convaincre la candidate que son âge doit correspondre à une image déterminée, elle doit alors courir pour rattraper et le temps et l’image (ce que l’émission ne dit pas, c’est que la caméra partie, c’est elle qui devra payer pour tenir la poursuite toujours plus effrénée de cette image). Sauf que l’âge n’égale pas le temps, l’âge est une démarcation sociale. On parle de réel, mais ce après quoi on court, c’est du sans-cesseréinventé, c’est une action qui ne finit pas, c’est un travail perpétuel. Voici une femme en grève! n

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L’écoute active et autres bavardages: et si nous commencions finalement à les considérer comme du travail? C

omme tant d’autres, je me suis épuisée et des projets sont tombés. Plusieurs ont quitté, ne voyant pas la fin, jamais remis.e.s des luttes du passé, tanné.e.s de fréquenter le même groupe ou encore exaspéré-e-s par le soutien envers leur agresseur. Au delà d’un discours donnant des causes sociales aux problèmes de santé mentale, il y a peu de remise en question des mécanismes internes menant à ceux-ci dans les milieux militants. Encore plus rarement va-ton parler du travail émotionnel - fait par des femmes permettant de garder une communauté saine. Invisibilisation de l’émotionnel Admettre que l’on veut un peu moins s’impliquer c’est, en fait, comme avouer que le respect des limites de son corps et de son mental étaient criminelles. Les militante-s ne seraient pas fait.e.s de papier-bulle et s’endurcir face à la violence du monde serait nécessaire pour le combattre. Cependant, parler de ses problèmes ne vise pas la victimisation : en dehors de la militance, nous ne sommes pas des robots sans vie personnelle, sans émotions et sans problèmes de santé. Les grèves sont pires encore, reléguant toujours à plus tard ces préoccupations. La pression pour dépasser nos limites est si forte qu’on en oublie que certaines sont saines. Cette problématique est taboue, mais de moins en moins, comme le prouve l’existence de cet article. On nie être épuisé.e.s, d’avoir envie de pleurer, de vouloir lâcher. Les militantes ne devraient pas se montrer vulnérables. Si tu as envie de pleurer, va donc cacher ça dans ton chez toi. Peut-être es-tu trop émotive pour t’impliquer? Pourtant, certaines émotions, comme la colère, sont encouragées, des émotions associées à la masculinité.

Le capacitisme est reproduit, c’est-à-dire une discrimination envers les personnes vivant une situation considérée comme un handicap par rapport à la norme (ex.: dépression, surdité, besoin d’une chaise roulante, etc.). Seules les personnes coïncidant au modèle de soi disant normalité psychosociale, capables de suivre émotionnellement, mentalement et physiquement le rythme de la lutte, pourraient donc s’impliquer et sont désirables dans le groupe. Les autres pourraient être considérées comme une trop grosse charge. Mais qui sont-ils, ces individus capables? Leur productivité dépendrait-elle du travail invisible? Ainsi, malgré que certaines personnes, en majorité des hommes, martèlent que nous ne sommes pas des ami.e.s, seulement des camarades de lutte, je refuse d’envisager cette vision autrement que comme le résultat d’un privilège, un privilège d’hommes ayant déjà des personnes - généralement des femmes - pour les écouter et les rassurer. Cette réaction permet aussi de se décharger de ce travail exigeant, bouleversant, et surtout, invisible. Le travail émotionnel fait partie des tâches quotidiennes des femmes. Parce que, oui, il existe déjà. Consoler, écouter les petits et grands tracas du quotidien, faire la nourriture pour un.e malade, porter la charge mentale de la coordination de ces actions… Ce sont des activités jamais considérées, même par celles qui les produisent. Elles sont sans fin : lorsqu’on me fait des confidences, je ne peux pas taper sur l’horloge du travail pour étamper l’heure de la fin du shift. Il me suit partout, jusqu’à mon lit : que désire cet homme étendu dans mon lit? Un lien intéressant peut être fait avec le texte Why sex is work, publié en 1975. Alors que c’est moment de détente et d’insouciance pour les hommes, Federici argumente que c’est un travail supplémentaire

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« L ’énergie mise afin de transformer la société est collectivisée, mais les conséquences sur les personnes ainsi que les conséquences mentales et matérielles possiblement sur le long terme, sont assumées individuellement ou dans son groupe d’ami.e.s respectif dans la sphère privée. » pour les femmes, qui s’assurent de la qualité de leur performance et l’excitation et du plaisir de l’homme. J’apprécie ma vie sexuelle, mais la réflexion ne manque pas de justesse. Travail du care Pourtant, les femmes ne sont pas naturellement meilleures au travail du care. De la même manière qu’elles n’ont pas de gène du torchage, elles n’en ont pas plus pour les aider à passer des appels pour demander des nouvelles, faire de l’écoute active, penser à de petites attentions, éprouver de l’empathie et de la compassion, se responsabiliser dans leurs relations. Dans la division sexuelle du travail, les soins ont été imposés aux femmes. Déléguer la tâche ne la fait pas disparaître - comme refuser de faire la cuisine ne fait pas disparaître le besoin de manger. C’est une nouvelle raison pour laquelle le coût de s’impliquer n’est pas le même pour tout le monde, certain.e.s ayant plus de ressources. L’énergie mise afin de transformer la société est collectivisée, mais les conséquences sur les personnes ainsi que les conséquences mentales et matérielles possiblement sur le long terme, sont assumées individuellement ou dans son groupe d’ami.e.s respectif dans la sphère privée. Nous pouvons cependant nous demander si une personne, quelque part, est capable de suivre le rythme de la lutte et sa répression, si ce n’est en profitant du travail invisible. En effet, les individus considérés comme indépendants ont souvent les moyens de forcer d’autres à s’occuper de leurs besoins, monétairement ou par la contrainte. En revanche, les personnes ne pouvant s’offrir ces services seront considérées comme dépendantes. Dans le capitalisme actuel, le travail du care est privatisé sous de multiples formes. Par exemple, une personne avec les moyens financiers peut faire le choix

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d’aller se faire servir au restaurant, mais une personne avec un handicap physique très limitant peut avoir besoin d’une personne pour s’habiller et faire ses repas. Ce n’est que la deuxième personne qui sera considérée comme dépendante. Pourtant, nous sommes tou.te.s dépendant.es du travail d’autres personnes, ne serait-ce pour cueillir cette tomate qui est dans mon sandwich. D’autres rapports de pouvoir sont aussi impliqués. Ainsi, de nombreuses aides domestiques sont des femmes racisées nées dans des pays en développement et elles sont particulièrement sujettes aux abus. Les femmes pourraient donc grèver, refuser de travailler. Le travail du care a cependant des spécificités. Cette tactique pourrait mettre en danger la santé ou la vie de personnes. Continuant de porter cette responsabilité, certaines pourraient refuser de faire grève. Ainsi, une amie infirmière refusait de prendre un congé de maladie pour sa jambe affreusement douloureuse pour ne pas abandonner ses patient.e.s, alors qu’elle travaille debout toute la journée. Dans les milieux militants, j’ai vu plusieurs de mes amies s’épuiser à essayer de jongler avec le travail salarié, le travail scolaire et le travail de care, et ce avec l’impression de ne pas faire de travail politique. “Simplement” visibiliser ce travail est pénible. Le care est souvent justifié par le lien affectif, mais ce peut être un rapport au monde radicalement différent. Certaines personnes pourraient croire qu’un soin collectif serait utopique, mais je ne pense pas. Un changement d’éthique pour tou.te.s peut s’inscrire dans une vision politique féministe radicale. L’indifférence reste un privilège et la solicitude envers la personne en situation de pouvoir est vue comme un devoir. Ainsi, un care mutuel égalitaire est une lutte quotidienne dans la sphère privée. Entre temps, je refuse de consoler les hommes. n


Moi, je fais la grève du masculin l’emporte L

e masculin l’emporte parce que c’était le boys club des exégèses qui a traduit la Bible du latin au français. Pis ça d’l’air qu’en latin y’en a pas de genre. Faque le boys club a décidé que l’absence de genre - le neutre c’était la même inclinaison que le masculin. Et depuis, ancestralement, on nous martèle que le « masculin l’emporte ». Fuck you à toi aussi le boys club de l’Académie française d’avoir rubberstampé ça. Anyway, le masculin n’allège pas le texte. Ça l’alourdit. C’est lourd lire au masculin. Moi, ça me fait mal de me voir invisible. De voir toutes mes collègues femmes invisibles. T’as tu déjà essayé d’écrire un texte simplement au féminin? C’est crissement beau. C’est la plus belle chose que t’auras lue tellement ça fait du bien aux yeux, aux oreilles, à la tête, au coeur, à toute ce que tu veux. C’est ça le summum de l’esthétisme grammarien. Maintenant, je féminise mes textes, seulement au féminin, fuck le masculin. n

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Gueuler NON aux autos qui passent jusqu’à s’imprimer le NON dans le cerveau J

’ai l’impression que pour plusieurs hommes, je suis avant tout quelqu’une – quelque chose – qui peut remplir un de leurs besoins. D’après mon expérience, il s’agit surtout de besoins affectifsémotionnels, de besoins sexuels, ou de besoins qui me demandent un travail de care. Et ils font souvent toutes sortes d’affaires (in)consciemment pour me pousser à leur donner ce qu’ils veulent. Tsé quand un dude te complimente, ou te paie une affaire, ou te rend un service de manière “tout à fait gratuite et altruiste”, tsé quand il joue au nice guy. Par exemple, cette fois où avec une gang d’ami-e-s, la plupart que je ne connaissais pas très bien, on a fait du camping au chalet des parents de l’ami-e. Le terrain était immense et je cherchais un endroit un peu à l’écart où tenter parce que j’aime avoir des moments de solitude et j’avais envie d’avoir mon p’tit endroit safe. On était dans le presque-noir et un dude me propose de m’aider à porter ma tente et à chercher un spot. Aide que j’accepte. Sauf qu’une fois qu’on trouve, le dude en question me demande s’il peut mettre sa tente à côté de la mienne. Le beau malaise quand je dis non. Plus tard dans la soirée, il m’a traitée de pas fine et m’a accusée de briser l’esprit de famille-communauté, pi pourquoi ça te dérangeait tellement, estie d’individualiste. Ce n’est souvent pas une aide gratuite. T’as juste à refuser ce qu’on demande en retour pour le constater. Je dis ça comme si c’est facile, mais en fait c’est tout nouveau pour moi dire non. J’ai longtemps pensé qu’il y avait une différence entre ça me tente pas vraiment et ça me tente vraiment pas, pi quand tu dis non quand en fait ça te tente juste pas vraiment, ben t’es quand même chiante, et tu pourrais faire un effort. J’ai longtemps pensé que je devais être reconnaissante de l’attention qu’on me porte et de l’aide qu’on m’accorde. On m’a aussi appris toutes sortes d’affaires sur les Fâmes qui sont des agaces, des égoïstes, qui sont entêtées, qui ne font pas de compromis, qui veulent tout ou rien et qui donnent méchamment tout plein de faux espoirs aux pauvres Zommes.

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C’est tout nouveau pour moi dire non, mais j’ai décidé de faire la grève du oui parce que je me sens redevable, coupable, un peu forcée. La grève pour toujours. Et je me questionne… C’est quoi les situations, honnêtement, où je ne suis pas certaine que je serais capable d’exprimer un non? Est-ce que je me sens à l’aise de refuser de donner un câlin à mon mononcle? Est-ce que je me sens à l’aise de mettre un terme à une conversation désagréable avec mon grand-père? Est-ce que je me sens à l’aise de décider de rentrer et d’aller me coucher tôt même si le dude m’a payé le souper et le verre de vin et la bière et qu’il s’attend à ce qu’on sorte jusqu’à tard et plus si affinité? Et si je le trouve quand même sympathique et que je veux qu’il ait envie de me revoir? Est-ce que je me sens à l’aise de décider à la dernière minute que finalement ce soir ça ne me tente plus de voir mon-ma partenaire parce que je feel pas? Et si c’est mon amie à qui il vient d’arriver une affaire trash? Ça arrive tellement souvent des situations où je n’ai pas vraiment envie, mais dire oui serait tellement plus facile: ça arrangerait tout le monde, ça lui ferait tellement plaisir, ça faciliterait tellement notre relation, ça me permettrait de ne pas m’arrêter pour me questionner sur mes propres malaises. Je suis tellement pas capable de dire non que j’ai besoin de dire non à tout, au moindre malaise, à la moindre hésitation, quand ça serait trop facile dire oui parce que tout est là pour que je dise oui, quand on ne me demande pas mon consentement alors qu’on aurait dû me le demander, quand on prend mes hésitations pour un oui, quand on me demande mon consentement pour les apparences, sans me donner réellement l’espace pour refuser.


J’ai tellement de la misère à dire non que je fais des exercices pour me pratiquer le non. Avec des ami-e-s, on se met en cercle, on se regarde et on se met à dire non, d’une voix lente et calme au début, puis de plus en plus fort. Connais-tu ça la présomption du non? C’est quand tu assumes que la réponse à la question sera non, et qu’à la place, tu trouves des raisons suffisantes pour dire oui. Ou bien, tu attends que l’autre sorte un vrai oui ultra convaincant. L’autre soir, je suis allée sur la SainteCatherine - tsé le boutte où c’est un pont qui sépare Centre-Sud d’Hochelag’? - je me suis placée au milieu du pont pour crier non à la track de chemin de fer et aux autos qui passent. Peut-être qu’à force de se le répéter, on va s’habituer à le dire et à l’entendre. Mais je pense à tout ça, pi dire non, se faire dire non, apprendre à respecter un non, c’est déjà dépassé. Je veux dire, si on est sérieux et sérieuse et qu’on a envie pour de vrai de se créer des espaces sécuritaires où on est à l’écoute les un-e-s des autres, c’est pas assez d’apprendre à entendre un non, faudrait aussi qu’on apprenne à écouter nos silences et nos hésitations pour prendre le temps de comprendre ce qu’ils veulent dire.

Je fais la grève du oui parce que je ne veux pas la décevoir, parce que je l’aime, parce que j’ai peur de perdre les avantages que j’ai. Je fais la grève du oui pour que les autres réalisent finalement que j’ai le droit d’avoir des limites, pour que les autres apprennent à les respecter et pour que les autres sachent qu’elles sont légitimes, elles aussi, d’avoir des limites et des les exprimer en tout temps. J’ai le droit d’avoir des limites sexuelles, des limites affectives, des limites à faire de l’écoute active, des limites à donner du care. Le dude moyen doit comprendre qu’il n’y a pas de *recette magique* et que même s’il se comporte en parfait prince charmant, il n’y aura peut-être pas de princesse à gagner à la fin. Je fais la grève du oui parce que je ne dois rien à personne. n

J’ai besoin que le consentement, ce ne soit plus seulement une affaire sexuelle dans mon lit, mais que ça sorte et que ça s’étende dans les autres sphères de ma vie.

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P. Les femmes en grève ne porteront plus le fruit de vos queues érigées. Elles laisseront cours à leurs corps, enfanteront sans hésitation, et élèveront comme louves les bâtards qui naissent de vos chairs amalgamées, Le temps de déchirer la lourdeur, de libérer les bruissements mi-humains

Un blanc pour tout à la fois.

mi-animaux

Ici sera la place pour s’aimer,

Quand,

se mordre,

en cavalière,

se trahir,

elles vous auront dominés.

se pleurer,

Les femmes en grève ne feront rien de ce qui est attendu

se mépriser,

Ne se définiront plus même comme femme Mais comme moi. Je. Je suis. Elles n’ajouteront plus aux énoncés déjà complets. Le suspendu sera L’espace de tous les possibles où elles pourront être des furies inconséquentes et incohérentes. Amoureuses, libertines, Et austères.

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se trouver beaux et faire l’amour, sans devoir concorder avec elles-mêmes. Ni avec les autres. Elles seront multiples, Difformes et belles. La grève ne connaîtra de fin que lorsque tous signeront au-dessus du sceau Qu’elles sont. n


Et si on faisait la grève du travail ménager? L’expérience du Théâtre des cuisines LE BOSS : Elles ont tout arrêté : plus de lavage, plus de ménage, plus de repas, plus personne pour s’occuper des enfants… Comprends-tu?

Tandis que son mari est parti sans laisser d’adresse, Yvette s’occupe de ses trois enfants avec l’aide sociale comme seul revenu.

LE PREMIER MINISTRE : Ça veut dire que les femmes ont abandonné leurs maris et leurs enfants? Mais c’est un drame pour notre province! Les femmes, piliers de la famille et éducatrices des citoyens de demain, ont-elles perdu le sens de leurs responsabilités?

Le Bien-être, y m’donne tout juste de quoi pas crever de faim. Pi y osent appeler ça l’Bien-être. Tout mon temps, je l’passe à essayer de joindre les deux bouts pour que les enfants mangent comme du monde pi qu’y ressemblent aux autres enfants. Pi moi là-dedans, j’en peux pu. J’ai jamais d’repos, jamais d’vacances. Ça peut pu rester d’même.

En 1975, le Théâtre des cuisines proposait cet improbable moyen de pression : la grève des ménagères. Fondée en 1973, la troupe de théâtre féministe choisit alors le travail ménager comme thème central de leur seconde pièce, considérant qu’il s’agissait de la base de l’exploitation des femmes. Pour les militantes, l’objectif était de souligner l’importance de ce travail invisible dans la société, de montrer à qui il profitait et d’exiger sa reconnaissance. En effet, le travail ménager aura été l’un des enjeux importants mis de l’avant par les féministes de cette période. Le caractère inachevé de cette lutte m’a d’ailleurs motivée à m’y intéresser dans le cadre de mes études.

Rita, qui est mère au foyer, n’a jamais le temps de prendre de pause - même le samedi. Ça fait vingt ans que chu enfermée dans ma cuisine. Chu tannée d’être leur servante. Pi en plus, y me disent que j’travaille pas. De six heures et demie à minuit, elles travaillent sans arrêt, non sans un certain isolement. De leur constat d’exploitation, les trois femmes lancent un chant de révolte en choeur. La grève s’impose alors comme moyen de pression :

La pièce s’ouvre avec l’énumération des qualités recherchées chez une ménagère, à la manière d’une offre d’emploi - 79 heures par semaine, sans salaire, sans vacances et sans promotion. Tour à tour, trois ménages défilent sur scène : celui d’une femme qui travaille à l’extérieur, celui d’une assistée sociale monoparentale et celui d’une ménagère à temps plein. À travers chaque mise en scène, on découvre différents problèmes liés au travail ménager. Bien que Nicole travaille comme enseignante, lorsqu’elle rentre après à la maison, un second quart de travail l’attend ; elle doit s’occuper de ses enfants et préparer à souper pour son mari. Ma vie, c’est toujours la même affaire. J’arrête jamais d’travailler, quand c’est pas à l’école, c’est à la maison. J’ai pas l’temps d’faire autre chose. Jean y m’aide pas dans maison, pis y est jamais là.

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« Si la campagne pour le salaire au travail ménager est aujourd’hui mise de côté - et pratiquement inconnue - au sein du mouvement féministe,il reste que cette lutte permettait de problématiser la division sexuelle du travail et de mettre de l’avant des moyens d’action en faveur de la reconnaissance du travail invisible. » NICOLE : On fait toutes la grève. YVETTE : Toutes les ménagères ensemble, on a décidé que ça peut pu continuer comme ça. RITA : De toute façon, y disent que nous autres, on travaille pas… Au premier jour de grève des ménagères, les hommes ne savent plus où donner de la tête. Plus une femme n’est disponible pour changer les couches, habiller les p’tits, préparer le déjeuner ou aider à terminer un devoir. Même les gardiennes sont en grève! Le débrayage des femmes perturbe aussi la production : à bout de souffle, les ouvriers se présentent au travail en retard avec des bébés plein les bras et les garrochent à leur boss. Le premier ministre ne tarde pas à intervenir et lance une injonction aux ménagères. LE JUGE : Procès des femmes qui refusent d’obéir à l’injonction ordonnée contre elles parce que leur grève a été jugée illégale. Mesdames, qu’avez-vous à dire pour votre défense? YVETTE : D’abord on voudrait ben savoir c’qu’on fait ici. NICOLE : Comment ça s’fait que notre grève est pas légale? LE JUGE : Eh bien voilà! Dans notre société démocratique, nous reconnaissons à certains travailleurs le droit de grève. Mais dans votre cas mesdames, c’est différent! Vous n’êtes pas des travailleurs, alors vous n’avez pas le droit de grève. Au procès, les trois ménagères comparent leurs conditions de travail à celles des employé-e-s salariée-s. Contrairement à ces derniers, elles n’ont droit à aucun congé, aucune journée de maladie, aucune protection sur les accidents de travail et elles doivent être disponibles 24h/24. Dans la première version de la pièce, à la fin du procès, les trois ménagères exigent un salaire pour leur travail :

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NICOLE : Ce qu’on veut? YVETTE : On veut un salaire pour le travail ménager. RITA : Ça veut dire : un salaire pour celle ou celui qui accomplit le travail ménager.

En introduction du texte de la pièce, publié aux Éditions du Remue-Ménage, les militantes expliquaient qu’elles souhaitaient provoquer un débat en lançant la revendication du salaire au travail ménager. En effet, durant les années 1970, une partie du mouvement féministe occidental menait une campagne pour exiger un salaire au travail ménager - moyen essentiel, selon les militantes, pour d’abord reconnaître puis exercer un pouvoir sur les conditions du travail ménager. Toutefois, cette revendication était loin de faire l’unanimité au sein du mouvement féministe. Lors des discussions suivant la représentation de la pièce, plusieurs femmes s’y opposaient vivement. À un point où les comédiennes ont décidé de transformer cette partie : Au bout d’un certain temps, nous nous sommes trouvées incapables d’assumer la direction de ce débat avec le public. L’idée que nous lancions, celle du salaire, avait des répercussions que nous ne pouvions plus contrôler. [...] Le problème n’est pas résolu. Il reste que prouver que le travail ménager est un travail sans parler de sa rémunération est une chose bien délicate. Nous savons que l’ambiguïté demeure mais pour le moment nous préférons nous en tenir à ce que nous sommes vraiment capables de défendre. Dans la seconde version, les trois ménagères revendiquent plutôt des garderies gratuites et de qualité, des cantines, des cliniques de santé et la participation des hommes au travail ménager - et ne mentionnent pas la question du salaire.


Somme toute, la pièce a été relativement bien reçue, hormis la controverse entourant la revendication du salaire au travail ménager. Elle laisse toutefois en suspens certaines questions qui ne semblent pas résolues. Si les trois ménagères trouvent individuellement des solutions à leurs problèmes, que ce soit dans le partage des tâches ou par l’auto-organisation des services destinés aux femmes, il manque tout de même une dimension globale dans ces moyens - ce que comblait, justement, la revendication du salaire. Comment exercer, alors, une pression sur l’État, sur les patrons et sur les hommes? Si la campagne pour le salaire au travail ménager est aujourd’hui mise de côté - et pratiquement inconnue au sein du mouvement féministe, il reste que cette lutte permettait de problématiser la division sexuelle du travail et de mettre de l’avant des moyens d’action en faveur de la reconnaissance du travail invisible. Aujourd’hui, nous en sentons encore les soubresauts. Les secteurs d’emploi à dominance féminine, de l’enseignement aux soins infirmiers en passant par le service à la clientèle, demeurent dévalorisés et sous-rémunérés. L’entrée massive des femmes sur le marché de l’emploi leur a offert une certaine indépendance financière au prix d’une double journée de travail ; encore aujourd’hui, nous consacrons en moyenne 10 heures de plus au travail ménager, par semaine, que les hommes. Et même dans les milieux militants, il subsiste une division sexuelle des tâches au désavantage des femmes. Il me semble qu’aujourd’hui, les mots et les moyens nous manquent. Alors que les infirmières, les enseignantes, les travailleuses sociales, les organisatrices communautaires et les étudiantes se mettent en grève de leur emploi et de leur occupation principale, j’ai envie de proposer d’aller encore plus loin en lançant l’idée d’une grève totale. Si la grève générale prévoit le débrayage concerté de plusieurs secteurs d’emploi (ou d’étude), une grève totale permettrait l’arrêt de tout ce qui est attendu des femmes. Si nous ressortons aussi épuisées des grèves syndicales et étudiantes, si la grève, finalement, c’est autant de travail, c’est notamment car nous devons mener une triple lutte. D’abord, la lutte dite « principale » sur des enjeux larges : une négociation de convention collective, une hausse des frais de scolarité à bloquer ou des mesures d’austérité à dénoncer. Ensuite, nous menons une lutte

spécifique sur les revendications féministes liées à ces enjeux : plutôt que d’être pris en charge collectivement, il revient généralement aux femmes d’élaborer un discours et des revendications féministes par rapport à la lutte « principale ». Enfin, nous devons également combattre quotidiennement certains problèmes internes à la lutte : division sexuelle du travail militant, sexisme ordinaire, rapports de domination ou agressions sexuelles. Alors que nos camarades masculins peuvent généralement se consacrer entièrement aux enjeux larges, assister à toutes les réunions stratégiques et être au centre de la lutte, trop de militantes féministes se retrouvent en périphérie, à devoir dealer avec cette triple lutte, en plus de devoir assumer un travail de care (de soutien affectif et matériel) auprès d’ami-e-s, de colocs et de conjoints. Et pour les personnes qui vivent d’autres oppressions, comme le racisme ou le capacitisme, il est encore plus difficile de trouver une place au cœur des luttes. Faire grève, c’est d’abord se libérer du temps. Or, les grèves, telles que nous les avons expérimentées, nous vident parfois plus qu’elles nous émancipent. Et si on s’arrêtait partout? Et si nous désertions non seulement le travail et les études, mais également tous les terrains de luttes silencieuses et invisibles? Nous mettrons ainsi à profit le temps libéré : nous apprendrons comment défoncer les lignes d’anti-émeutes, nous saurons comment réparer nos vélos, nous repenserons nos amitiés et nos sexualités et, débarassées de nos élites syndicales, nous élaborerons nous-mêmes les stratégies de lutte pour transformer nos milieux de travail et notre société. Redoutables, ingouvernables, dangereuses, nous formerons une meute au ricanement inquiétant un gang de rue de hyènes. n

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Je ne suis pas fĂŠministe, je suis helper

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Je ne suis pas fÊministe, je suis helper Performance, travailler comme journalière torse nu St-Calixte, 2015

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Femmes en grève  

Deuxième revue des Hyènes en jupons

Femmes en grève  

Deuxième revue des Hyènes en jupons

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