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RUE DES BEAUX ARTS Numéro 44 : Juillet/Août/septembre 2013

RUE DES BEAUX ARTS Numéro 44 : JUILLET/AOÛT/SEPTEMBRE 2013


RUE DES BEAUX ARTS Numéro 44 : Juillet/Août/septembre 2013

Bulletin trimestriel de la Société Oscar Wilde

RÉDACTRICE : Danielle Guérin Groupe fondateur : Lou Ferreira, Danielle GuérinRose, David Charles Rose, Emmanuel Vernadakis On peut trouver les numéros 1-41 de ce bulletin à l’adresse http://www.oscholars.com/RBA/Rue_des_Beaux_arts.htm

et les numéros 42 & 43 ici.


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§1. Editorial Vagabonds du siècle

Paul Verlaine au café François Ier, au 69 boulevard Saint-Michel à Paris. *

Oh Baudelaire, Verlaine and Wilde, they knew the sinks of shame; Their sun-aspiring wings they scorched at passion's altar flame; Yet lo! enthroned, enskied they stand, Immortal Sons of Fame. Robert William Service (Gods in the gutter) *

Combien de fois Oscar Wilde s’est-il assis à la table de Verlaine pour partager avec lui l’envoûtement de la fée verte ? On ne le sait pas exactement1. Bien avant qu’il ne le rencontre, le poète est une des ferventes admirations littéraires de Wilde qui vante « l’art français […] et particulièrement l’art de Verlaine ». Il vient à Paris avec la brûlante envie de voir le pauvre Lélian de ses propres yeux, de s’entretenir avec cette légende vivante. Et pourtant, il semblerait que les deux hommes se soient vus très peu souvent, Pour plus de détails, on peut se référer à l’article de David Charles Rose « Rencontres parisiennes : Paul Verlaine », paru dans le numéro 12 (janvier/février 2008) de Rue des Beaux-Arts. 1


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peut-être même une seule fois. Si l’on en croit Richard Ellmann, Wilde aurait rencontré Verlaine en 1883, « une fois dans un café », sans préciser lequel1. Une centaine de pages plus loin, cependant, il narre un déjeuner au café d’Harcourt en novembre 1891, où les convives (Henry Davray, Yvanhoe Rambosson et Wilde) auraient été rejoints par le jeune diplomate guatémaltèque Enrique Gomez Carrillo, accompagné de Paul Verlaine.2 C’est à cette occasion que Verlaine aurait murmuré à l’oreille de Rambosson cet avis ambigu sur un Wilde empressé auprès du fringant

Carillo :

« Celui-ci

est

un

vrai

païen.

Il

possède

l’insouciance qui est la moitié du bonheur, car il ignore le repentir.3 Deux rencontres au moins donc, une en 1883 (ou 1884), l’autre en 1891. La première semble ne pas faire de doute, mais nombre de biographes la situent au café François 1er, d’autres au café Vachette. Peu importe après tout le lieu et le nombre de rencontres. Ce qui semble évident c’est qu’elles ne furent pas un franc succès. Wilde avait dix ans de moins que Verlaine et, à l’époque où ils se virent, le poète français avait déjà derrière lui un passé lourd de désastres, tandis que le jeune irlandais rayonnait encore de toute sa gloire insouciante et fantasque. Wilde, confronté à un quasi clochard, fut rebuté par son aspect sordide et par sa laideur repoussante, même s’il devait dire plus tard à Gide qui hésitait à s’assoir en la gênante compagnie d’un déchu: Quand jadis, je rencontrais Verlaine, je ne

1 2 3

Richard Ellmann, « Oscar Wilde », Gallimard, 1994 pour la traduction française, p.254. Richard Ellmann, Oscar Wilde, Gallimard, 1994, p.375. Yvanhoe Rambosson, Oscar Wilde et Verlaine, Comedia, n.d. Bibliothèque de l’Arsenal


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rougissais pas de lui […] Je sentais que d’être vu près de lui m’honorait, même quand Verlaine était ivre.»

1

Wilde, quand il s’adressait ainsi à Gide en travestissant un peu la réalité, avait alors rejoint Verlaine dans l’abjection d’une vie gâchée par le scandale et le malheur. Le parcours de ces deux hommes si différents se rejoint parfois de façon saisissante, comme si, à certaines intersections de leurs chemins respectifs, le destin de l’un préfigurait le destin de l’autre.

La Némésis de

chacun d’entre eux possédait un visage d’une grâce surnaturelle, d’une beauté incandescente et divine, celui du solaire Rimbaud pour Verlaine, celui du renversant Lord Alfred, pour l’autre. Deux jeunes Dieux intrépides, insupportables et superbes, l’un poète majeur, prophète intense et voyou, l’autre poète mineur, et de haute lignée. Par amour pour ces étincelants jeunes gens, deux génies plus mûrs quittent tout, femme et fils, livrant leur vie à la réprobation, à l’insécurité, au scandale. Leur réputation, leur succès, ils acceptent de les réduire en cendres. Le 10 juillet 1873, à Bruxelles, Verlaine, aviné, tire deux balles sur Arthur Rimbaud qui veut le quitter. La veille, il a acheté chez l’armurier un révolver à six coups dans l’intention de se suicider. La première balle atteint son jeune amant au-dessus du poignet, la seconde se loge dans le mur de leur chambre d’hôtel de la rue des brasseurs. Deux mois plus tôt,

à Londres, où ils vivaient

ensemble dans le tumulte et la précarité, c’est Rimbaud qui avait voulu poignarder Verlaine qui souhaitait renouer avec son épouse Mathilde. De la même façon, Wilde en viendra à craindre pour sa 1

André Gide, Oscar Wilde – In Memoriam, Mercure de France, 1910 et 1989.


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vie, après une violente dispute avec Bosie à Brighton. Ni l’un ni l’autre n’ira jusqu’à commettre à l’encontre de l’autre un acte criminel, mais des armes, rappelant le révolver verlainien, apparaîtront cependant en annexe de leur histoire : le pistolet acheté par Bosie pour se défendre contre son père et qu’il laissa partir accidentellement dans un restaurant, et le fusil avec lequel Francis Drumlanrig, frère aîné de Lord Alfred, trouva (se donna ?) la mort. En juillet 1873, quand Verlaine tire sur Rimbaud, Oscar n’a pas encore vingt-ans et Verlaine en a vingt-neuf. Il est complétement désespéré et suicidaire, presque toujours entre deux vins. Son geste insensé, motivé par la farouche volonté de Rimbaud de rentrer à Paris sans lui, ne cause à sa victime qu’une égratignure. Verlaine aussitôt, pleure, atterré par son égarement d’ivrogne, sa mère – présente à l’hôtel où ils logent – panse le poignet de Rimbaud qui est conduit à l'hôpital par son agresseur repentant. Tout semble s’apaiser, mais au retour, les querelles reprennent. Rimbaud s’obstine à vouloir rentrer seul à Paris, et Verlaine, sur le chemin de la gare, s’agite à nouveau. Se croyant menacé, Rimbaud va s’en plaindre à un agent de police et Verlaine est arrêté, puis

incarcéré

à

la

prison

des

Petits-Carmes. Sa

condamnation à deux ans de prison va moins sanctionner son geste criminel que ses relations homosexuelles avec Rimbaud. Vingt-deux ans plus tard, Oscar sera condamné à la même peine pour avoir trop insolemment aimé un jeune homme. Tous les deux sont perdus par leurs mœurs, condamnés, soustraits au monde et humiliés. Après son arrestation, Verlaine doit subir un examen corporel "aux fins de constater s'il porte des traces


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d'habitudes pédérastiques". Oscar, en arrivant à Pentonville, doit se mettre nu devant les gardiens et entrer dans une eau crasseuse où sont passés d’autres prisonniers, avant d’enfiler sa tenue de honte. Ni l’un ni l’autre n’a de quoi écrire dans sa cellule. C’est pourtant là que Verlaine commence à composer les trente-deux poèmes de son recueil « Cellulairement » sur du papier de fortune, en trempant des allumettes dans du café. J’ai perdu ma vie et je sais bien Que tout blâme sur moi s’en va fondre : À cela je ne puis que répondre Que je suis vraiment né Saturnien. Toute possibilité d’écriture est interdite à Wilde jusqu’au début de 1897 où, grâce au nouveau gouverneur plus compréhensif, il commence à rédiger la lettre qui deviendra De Profundis. Il y décrira Verlaine comme le « seul poète chrétien depuis Dante ». C’est que Verlaine, en prison, a vécu une expérience mystique qui l’a rapproché durablement de Dieu. Wilde, lui aussi, a trouvé dans son enfermement un chemin spirituel, mais sa conversion chrétienne est moins sûre. Elle reste essentiellement esthétique. Toutefois, c’est vers la sérénité de Dieu que les deux hommes souhaiteront se tourner en sortant de prison, espérant en vain trouver asile dans l’austère enclos d’un monastère. « Le cloître ou le café, voilà mon avenir », disait Wilde aux mauvais jours. Le cloître n’ayant pas voulu d’eux, il ne restait plus que le café à ces deux hommes éprouvés qui avaient tout perdu, y compris leur famille. Encore Verlaine saura-t-il transmuer en art l'amertume


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de son expérience carcérale, produisant après son élargissement, certaines de ses œuvres les plus importantes, quand Wilde, épuisé physiquement et moralement, lâchera totalement prise. Après La Ballade de la Geôle de Reading, il n’a plus ni la force, ni le courage d’écrire. Bohémien désenchanté, Sebastian Melmoth, l’homme errant, rejoint dans la lumière glauque des cafés parisiens le fantôme de Verlaine. C’est à sa table qu’il s’assoit parfois au café Procope, dans le réconfort de sa grande ombre. Une légende prétend qu’un soir de 1891, à Londres, Wilde était là, dans les salons de Lady de Grey, en compagnie de Verlaine qui récita son poème « D’une prison » avec des sanglots dans la voix. On ne sait pas si l’anecdote, racontée par la cantatrice Emma Calvé, est vraie. Mais quel sens gardait-elle à la fin de la vie des deux hommes, quand tous les paradis étaient à jamais perdus ? Le 8 janvier 1896, Verlaine meurt à 51 ans, épuisé par une vie d’excès et de misère. Il a passé ses derniers temps dans un petit logement sordide du 39 de la rue Descartes avec une vieille maîtresse acariâtre, comme Wilde passera les siens dans sa modeste chambre de la rue des Beaux-Arts, dans un quasi dépouillement. Le 10, une foule de cinq mille personnes s’est rassemblée devant l’Église Saint-Étienne du Mont, où ont lieu les obsèques religieuses avant que le convoi, couvert d’orchidées et de lilas blanc, ne s’ébranle pour gagner le cimetière des Batignolles. Wilde à ce moment-là, languit encore dans sa prison. Se serait-il tenu au milieu de cette foule venue rendre un vibrant hommage au poète décadent s’il avait été libre ? Il citait souvent Verlaine, se plaisant à laisser croire qu’il l’avait bien connu. Dans


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le destin massacré du poète français, voyait-il son propre reflet déformé ? Je suis un vagabond, disait-il. Le siècle aura eu deux vagabonds, Paul Verlaine et moi. On raconte qu’un incident curieux eut lieu dans la nuit qui suivit les funérailles de Verlaine. Le bras de la statue de la Poésie qui couronne le faîte de l'Opéra, se détacha avec sa lyre, et vint s’écraser sur le sol, à l'endroit même où avait passé, la veille, la dépouille de Paul Verlaine. Rien d’aussi symbolique ne se passa à la mort d’Oscar Wilde. Aucune foule ne se rassembla au pied de l’hôtel de la rue des Beaux-Arts. Une douzaine de personnes seulement suivit jusqu’à Bagneux le convoi de celui qui jadis, avait brillé de tous ses feux. Mais en quittant le monde, l’un et l’autre déposèrent aussi leurs hardes et leur fardeau pour revêtir les atours d’un roi. Et l’orgue fit retentir sa musique, et les trompettes sonnèrent de leurs instruments, et les enfants de chœur chantèrent.1 Danielle Guérin-Rose

1

Oscar Wilde, Le jeune Roi.


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§ 2. PUBLICATIONS

Gyles Brandreth – Oscar Wilde et le mystère de Reading Traduit de l’anglais par JeanBaptiste Dupin 10/18, Paris – septembre 2013 10-18,

Grands

détectives,

4722 ISBN 978-2-264-05126-4

Lou Ferreira - Oscar Wilde Tome 1 : Une philosophie de la provocation L'Harmattan, Paris, septembre 2013 Coll. Ouverture philosophique EAN 9782336300986 Lire

Oscar

Wilde,

c'est

se

préparer à aborder un nouvel angle de son travail esthétique et philosophique, que

nous

c'est

admettre

devrons

nous


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positionner

dans

l'agressif :

envisager son œuvre avec des éclats d'ironie, des suppliques désarmantes, esthétiques

et

des

théories

des

réflexions

politiques. Même en mourant, Wilde

ironise,

notre

exigence

extraire

de

invective, sera

ses

de

mais nous

provocations

soudaines, pour y déceler une cohérence éthique et artistique qui

interroge

désormais

la

philosophie. Lou Ferreira - Oscar Wilde – tome 2 – Une esthétique de la tragédie L’Harmattan, Paris, septembre 2013 Coll. Ouverture Philosophique ISBN : 978-2-336-30099-3 Travailler sur l'œuvre et les actes de Wilde,

c'est

de

regarder

derrière

chaque objet, chaque coucher de soleil et chaque nouvelle phrase posée sans intention précise, ce que nous pourrions en faire de plus, de plus beau,

de

plus

original

demain.

Travailler avec sérieux sur ce que Wilde a voulu dire et faire, c'est poursuivre, avec une volonté et une


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liberté hors du commun, des idées auxquelles il faut donner un sens, mais un sens original si cela est encore possible. Oscar Wilde et Nicole Audrey Spector – Dorian Gray, Le Portrait interdit : Sexe, alcool & perversion dans le Londres du XIXe siècle

Pôle, Boulogne Billancourt – juillet 2013 Pôle roman ISBN 978-2-8224-0224-8 Le classique d'Oscar Wilde revisité en récit érotique.

Luc Delisse – Le tombeau d’une amitié : André Gide et Pierre Louÿs Les impressions nouvelles, Bruxelles – octobre 2013 Collection Réflexions faites ISBN 978-2-87449-179-5 Cet ouvrage fait le récit de l'évolution de l'amitié fusionnelle entre les deux jeunes écrivains, entre 1888 et 1895 et qui se


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termina par une incompréhension totale. Anka Muhlstein – La Bibliothèque de Proust Odile Jacob, Paris – Octobre 2013 ISBN 978-2-7381-3038-9 Marcel Schwob – La croisade des enfants Suivi de Nouvelles de l’Echo de Paris, et Tusitala M. Waknine, Angoulême – juin 2013 Collection Les cahiers de curiosités n°7 ISBN 978-2-916694-68-9

Et ailleurs…


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Robert W. Cabell – The Divine Trilogy of Sarah Bernhardt Warrington Publications, juin 2013 ISBN 978-0988969858

Kerry Powell et Peter Raby – Oscar Wilde in context Cambridge University Press, novembre 2013 ISBN 978-1107016132


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Nathaniel Adams - I Am Dandy: The Return of the Elegant Gentleman Photos – Rose Callahan Gestalen, New York, septembre 2013 ISBN 978-3899554847


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§3. OSCAR WILDE ET LA BANDE DESSINEE OSCAR WILDE : LA RESURRECTION Par Dan Pearce Introduction — Deuxième episode — Troisième épisode — Quatrième épisode — Cinquième épisode — Sixième épisode — Septième épisode — Huitième épisode — Neuvième épisode — Dixième épisode — Onzième épisode — Douzième épisode – Treizième épisode — Quatorzième épisode — Quinzième épisode – Seizième épisode – Dix-septième épisode – Dix-huitième épisode – Dix-neuvième épisode -- Vingtième épisode

— Vingtième et unième épisode – Vingt-

deuxième épisode – Vingt-troisième épisode – Vingt-quatrième épisode – Vingt-cinquième épisode – Vingt-sixième épisode - Vingt-septième épisode.

Vingt-Huitième épisode


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À suivre… § 4. EXPOSITIONS – ÉVÉNEMENTS Pierre Loti, l’ambigu exotique

Edmond de Pury, Portrait de Loti en guerrier persan, 1895

De Salomé, Pierre Loti écrivait que c’était un drame « beau et sombre comme un chapitre de l’Apocalypse ».


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Le Musée du Quai Branly propose des

multiples

facettes

de

aujourd’hui une découverte

l’écrivain-voyageur

rochefortais,

académicien et mondain qui affectionnait le paradoxe et cultivait les ambigüités. A travers des documents d’archives, des photos d’époque, des costumes,

des

souvenirs

et

des

objets

personnels,

cette

installation évoque tour à tour son regard d’occidental sur les autres civilisations, le rapport qu’il entretenait avec chacune d’elles et la figure, assez rare, du dandy exotique.

Fête arabe chez Pierre Loti le 8 novembre 1889, photographie

25 juin au 29 septembre 2013 Musée du Quai Branly, Paris Mezzanine centrale - Atelier Martine Aublet


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§5. OPERA ET CONCERTS

Oscar De Theodore Morrison  

Livret de John Cox et Theodore Morrison Ouvrage chanté en anglais Mise en scène : Kevin Newbury Direction musicale : Evan Rogister Décors : Davis Korins Costumes : David C. Woolard Lumières : Rick Fisher Chorégraphie : Sean Curran


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Distribution : David Daniels : Oscar Wilde Heidi Stober : Ada Leverson William Burden : Frank Harris Dwayne Croft : Walt Whitman Reed Luplau (danseur) : Alfred Douglas En coproduction avec l’Opéra de Philadelphie qui montera l’œuvre en 2015 Première mondiale : samedi 27 juillet 2013 31 juillet, 9, 12 et 17 août 2013 Opéra de Santa Fe (Nouveau Mexique)

Salomé À Adélaïde…

Chanté en allemand, avec sous-titres anglais Direction : Arvo Volmer Mise en scène : Gayle Edwards Chorégraphe : Kelley Abbey Adelaide Symphony Orchestra


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Avec : Kate Ladner (Salomé), Elisabeth Campbell (Hérodias), Hubert Francis

(Hérode),

Douglas

McNicol

(Iokanaan),

(Narraboth), Anne-Marie Gibbons (le page) 24, 27, 29, 31 Août 2013

State Opera of South Australia – Adélaïde

Bradley

Daley


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§6. THÉÂTRE Au Festival « off » d’Avignon La compagnie des Framboisiers redonnera deux des pièces qu’elle a jouées cette saison au théâtre Laurette : Le Portrait de Dorian Gray et L’Importance d’être Constant.

Le Portrait de Dorian Gray Avec :

Jérémy

Rambaud,

Jean-Baptiste

Loubet,

Imago

Elisabeth Lacombe, Baptiste Joët, Eloïse Logue, Fiona Legall Mise en scène : Albertine Visentin 5 au 31 juillet 2013 Laurette Théâtre Avignon - Petite salle, Avignon L’Importance d’être Constant

Visentin,


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Avec : Albertine Visentin, Imago Visentin, Fiona Legall, Eloïse Logue, Bérénice Gautier, Baptiste Joët, Céline Simonnet, Jean-Baptiste Loubet, Alexandre Debrun Mise en scène : Imago Visentin 5 au 31 juillet 2013 Laurette Théâtre Avignon - Petite salle, Avignon

Oscar Wilde est mort De Oldan

Compagnie Zamok Mise en scène : Roland Abbatecola Avec : Oldan, Patrick Matteis, Claire Farah


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Musiques : Patrick Matteis Du 6 au 28 Juillet 2013 Ateliers d’Amphoux – Avignon

Le Fantôme de Canterville

Mise en scène ; Bruno Bernardin Avec : Caterina Barone, Bruno Bernardin, Maxime Coudour, Véronique Ebel, Lucie Jousse, Matthieu Hornuss Du 8 au 31 juillet 2013 Théâtre des Barriques – Avignon


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L’Importance d’être Wilde De Philippe Honoré Mise en scène : Philippe Person Du 6 au 28 juillet à 12H15 Théâtre du Balcon - Avignon

À Paris et à Lyon Dans le cadre du Festival des Écoles du Théâtre Public : INDÉCENCES

Spectacle composé de Une femme sans importance d’Oscar Wilde Et Outrage aux mœurs de Moises Kaufman Mise en scène : Franck Vercruyssen


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Assistante à la mise en scène : Julie Guichard, Assistantes dramaturge : Alison Cosson, Nora Monnet Avec la 72E Promotion de l’ENSATT (École nationale Supérieure des Arts Techniques du Théâtre – Lyon) 13 au 21 juin 2012 Studios Jean-Jacques LERRANT (ENSATT) - Lyon 27 au 30 juin 2013 Théâtre de l’Aquarium - La Cartoucherie – Paris

Et Ailleurs… À Bruxelles UN MARI IDEAL

Mise en scène : Fabrice Gardin Costumes : Béatrice Guilleaume Décors : Laurent Beumier Lumières : Laurent Comiant Avec :


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Pierre Pigeolet (Sir Robert Chiltern) - Céline Peret (Lady Gertrude Chiltern)

Michel

Poncelet

(Lord

Caversham)

-

Nicolas

D’Oultremont (Lord Arthur Goring) - Claire Beugnies (Olivia Cheveley) - Noha Choukrallah (Mabel Chiltern) 18 juillet au 31 Août 2013 Théâtre des Galeries à Bruxelles Et en tournée en Belgique

DANS « UN MARI IDEAL », OSCAR WILDE JOUE AVEC LES CONVENTIONS POLITIQUES ET MATRIMONIALES DE LA SOCIETE ARISTOCRATIQUE ANGLAISE. CETTE COMEDIE TRAITE DE "LA DIFFERENCE QU'IL Y A ENTRE LA FAÇON DONT UN HOMME AIME UNE FEMME, ET CELLE DONT UNE FEMME AIME UN HOMME; LA PASSION QU'EPROUVENT LES FEMMES A SE FABRIQUER DES IDEAUX (CE QUI EST LEUR FAIBLESSE) ET LA FAIBLESSE D'UN HOMME QUI N'OSE PAS MONTRER SES IMPERFECTIONS A L'ETRE QU'IL AIME"...


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§7. Étude sur la thématique de la liquidité dans Le Portrait De Dorian Gray d'Oscar Wilde Par Catherine Coulais (2e partie)

C) James Vane ou l'appel de la mer / mère James Vane, le frère de Sybil, apparaît dans le roman au moment où il doit s'embarquer pour l'Australie. Or, Londres et l'Australie sont aux antipodes l'une de l'autre, séparées entre elles par plusieurs océans. C'est cette immense étendue d'eau que James va devoir traverser au péril de sa vie. Mais qu'est-ce qui pousse ce garçon à prendre de tels risques, puisque, selon Bachelard, « Aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots » ?1 Quels sont ces « intérêts puissants »2 qui le poussent 1 2

Ibid.,p: 101 Ibid.,p: 101.


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à affronter la mer ? Ces intérêts sont en fait de deux ordres : l'espoir d'une vie meilleure et une revanche à prendre sur son passé. Dès lors, son seul objectif est de quitter « cet horrible Londres »1 pour aller rejoindre l'Australie, un Eldorado où il espère faire fortune et ainsi se venger de ses origines troubles. Il y est d'ailleurs fortement encouragé par sa mère qui prétend « je suis sûre que vous reviendrez riche d'Australie»2 et par sa sœur Sybil qui, toute à la naïveté et à l'euphorie de son amour naissant pour Dorian Gray, imagine son frère découvrant des mines d'or, rencontrant une princesse ou épousant une riche héritière. Mais avant d'entreprendre sa périlleuse traversée des océans, traversée dont il ignore s'il reviendra vivant, « La Mort est un voyage et le voyage est une mort »3, James veut savoir qui il est, il veut connaitre le secret de sa naissance. Sa mère attend dans la crainte le moment où son fils va lui demander des comptes : « [...] elle redoutait d'être seule avec ce garçon rude et sévère, son fils.»4 Et lorsque cet instant tant redouté arrive, que madame Vane révèle à son fils qu'elle n'était pas mariée à son père, mais que celui-ci était tout de même « un gentilhomme d'excellente famille »,5 James entre dans une violente colère et, « serrant les poings », il s'écrie : « alors mon père était une canaille.»6 Toute cette violence, contenue depuis tant d'années, va le submerger telle une tempête naissant soudain sur les océans. Et elle va être d'autant plus féroce que le garçon se rend compte que Sybil est

1 2 3 4 5 6

Wilde, 0.scar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 91. Ibid.,p:91. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 102. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 92. Ibid.p.101 Ibid.p.101


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en train de suivre le même chemin que sa mère en fréquentant elle aussi un gentilhomme en la personne de Dorian Gray. Dès lors, son départ pour l'Australie devient sa lutte, son combat. En affrontant la mer, c'est son père, c'est Dorian Gray, des hommes sans scrupule mais de bonne famille, que James Vane affronte. La mer devient pour lui « ce milieu dynamique qui répond à la dynamique de [ses] offenses.»1 Car James est un « offensé» et le seul moyen qu'il a de sortir de cette offense, c'est de prendre la mer, c'est de se mesurer à elle, c'est de la vaincre, « la grandeur humaine [ayant] besoin de se mesurer à la grandeur d'un monde. »2 La traversée des mers se transforme pour James en une quête initiatique où il devra, certes, affronter l'élément, mais aussi s'affronter lui. James sait qu'il a tout à se prouver et que ses rêveries ne deviendront constructives que lorsqu'elles s'animeront « dans l'espérance d'une adversité surmontée, dans la vision d'un adversaire vaincu.»3 En triomphant de la mer, James triomphera de ses origines troubles, de toutes ses frustrations passées et présentes. Il comblera enfin son désir œdipien de se substituer à son père. Pourtant, face à cette évidence, les remords l'assaillent. Il craint de laisser sa sœur seule avec sa mère : « j'ai grande envie de renoncer à ce voyage. Ah si je n'avais pas déjà signé !»

4

Car James est lucide. Il n'a

aucune confiance en cette mère qui, oubliant les erreurs de son passé, lui dit en parlant de Dorian Gray : « si ce jeune homme est riche, pourquoi n'épouserait-il pas [Sybil] ? Je suis sûre que c'est un aristocrate. [...]. Ce pourrait être un mariage fort brillant pour 1 2 3 4

Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 225. Ibid.,p. 214. Ibid,p. 215. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 99.


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Sybil.»1 Devant une telle légèreté, James ne peut que répéter : « je vous demande seulement de veiller sur Sybil. Qu'il ne lui arrive rien. Maman, vous devez veiller sur elle.»2 Si James se fait si insistant, c'est qu'il a une très mauvaise image de sa mère. Il ne voit en elle qu'une vulgaire comédienne à « la nature frivole »3 « aux manières affectées»,4 une femme « impure » qui a fauté dans le passé et qui pousse sa fille sur le même chemin qu'elle. Or comme le souligne Bachelard, « l'eau impure, pour l'inconscient, est un réceptacle du mal, un réceptacle ouvert à tous les maux, c'est une substance du mal.»5 Tout le dilemme pour James se trouve ici posé : comment préserver sa sœur fraîche et pure d'une eau impure puisque « [...] la moindre impureté dévalorise totalement une eau pure» ?6 La réponse se trouve une nouvelle fois dans le départ. James doit absolument partir pour l'Australie, faire fortune le plus rapidement possible, puis revenir à Londres pour les « arracher [sa mère et sa sœur] toutes les deux au théâtre », ce lieu de perdition dans lequel elles se noient et qui lui fait s'exclamer : « je hais le théâtre ! »7 L'appel de la mer, mais aussi l'appel de la mère se fait de plus en plus pressant pour James qui ne peut plus refuser d'entendre « [...] le chant profond... qui a, de tout temps, attiré les hommes vers la mer.»8, «ce chant profond [qui] est la voix maternelle, la voix de notre mère [...]»9 Et si son voyage sur l'eau, sur cette mer

1 2 3 4 5 6 7 8 9

Ibid, p. 93. Ibid., p. 92. Ibid., p. 92 Ibid, p. 94 Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 189. Ibid, p. 190 Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 91. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 156. Ibid, p. 156.


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dont Marie Bonaparte dit qu' « [elle] est pour tous les hommes l'un des plus grands, des plus constants symboles maternels»1 était pour lui l'occasion de faire un voyage vers sa mère, de retrouver sa mère ? James est bien conscient qu'il ne peut plus résister à cette voix qui l'appelle dans sa « matrice infinie».2 Il voit dans cette eau nourricière comme un lait, « [ce] principe éminemment nutritif »,3 dans cette eau qui porte et qui berce, l'occasion pour lui de renaître à la vie, l'occasion de retrouver sa mère, fraiche, lavée de toutes ses impuretés, guérie par les bienfaits de l'eau. Le voyage pour l'Australie devient vital pour James. Mais comme le souligne Bachelard, « du rivage, la provocation est plus facile, elle est donc plus éloquente.»4 En effet, avant d'atteindre cette terre promise, James va devoir affronter la mer et ses dangers. Des dangers, que sa propre mère, madame Vane, ne semble pas mesurer. À aucun moment, elle n'évoque les périls de cette traversée, comme si elle refusait de voir les risques encourus par son

fils

sur

l'océan.

Est-ce

parce

que

trop

légère,

trop

superficielle, elle ne peut imaginer ce que représente un tel voyage ? Ou est-ce plutôt parce qu'elle voit dans ce départ le seul moyen d'éloigner d'elle ce fils, « cet enfant maléfique qui n'appartient pas à une fécondité normale de la Terre»?5 En le rendant à l'eau, à la patrie de la mort qu'est la mer infinie, madame Vane n'aura plus devant les yeux l'objet de sa faute, elle

1 2 3 4 5

Ibid.,p. 156. Ibid, p.161 Ibid, p.167 Ibid, p.230 Ibid, p.102


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n'aura plus à entendre ses reproches, elle retrouvera ainsi sa pureté, puisque « l'eau seule peut débarrasser la terre.»1 Quant à Sybil, dans un premier temps, elle calque le voyage de son frère sur son propre voyage : « vous partez vers un nouveau monde et moi j'ai déjà découvert le mien.»2 Mais au plus profond d'elle-même, elle sait que « ces mondes nouveaux » sont remplis de dangers. Elle craint ces traversées qui doivent y mener. Sensible à cet élément qu'est l'eau, elle éprouve une violente panique face à la mer. Pour elle, la vie de marin signifie « être prisonnier

[d'un]

horrible

cercueil

flottant,

sous

l'assaut

monstrueux de la mer en furie, quand la tempête brise les mâts, quand le vent hurlant déchire en lambeaux les voiles.»3 Sybil voit donc dans la mer une « ennemie qui cherche à vaincre et qu'il faut vaincre.»4 Les vagues seront autant de coups que son frère va devoir affronter. Ce sera un combat à la vie, à la mort, qu'il va devoir

soutenir.

En

évoquant

« l'assaut »,

« la

furie »,

« la

tempête », « le vent hurlant », Sybil imagine déjà le duel entre James et les flots, duel qui peut conduire son frère à la mort, le bateau devenant son « cercueil flottant ». Et ce cercueil flottant, tel « la barque de Caron [qui] va toujours aux enfers »,5 représente pour elle « un symbole qui reste attaché à l'indestructible malheur des hommes.»6 La suite de l'histoire de James lui donnera raison. Le bateau qui devait mener le jeune homme jusqu'à la terre promise le conduira finalement dans les eaux glauques des basfonds londoniens. Notons qu'à aucun moment du roman, nous ne 1 2 3 4 5 6

Ibid, p.102 Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 97. Ibid.,p. 94. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 225. Ibid.,p. 108. lbid.,p. 108.


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voyons James sur le bateau en partance pour l'Australie, comme si la mer qu'il devait prendre était finalement une mer irréelle, une mer onirique. Elle le prend sur terre et le ramène sur terre. La traversée n'aura été qu'un bref intermède entre deux mondes, entre deux maux. Car James a touché l'enfer des deux côtés de la terre. Son rêve d'Australie est anéanti, son retour à Londres s’avère pire que son départ. On aurait pu espérer que James, revenu vivant d'une telle traversée, serait devenu un être miraculé, un homme sauvé des eaux. Or il n'en est rien. Ayant traversé les eaux, il a traversé la mort. « Le voyage est une mort»1 James a échoué dans sa quête. N'ayant pas su provoquer la mer, il a été rejeté sur le rivage, dans les bas-fonds portuaires de Londres, là où « les navires dressaient leurs longs mâts sombres » et où « la chaussée visqueuse semblait un manteau de pluie mouillée.»2 Les grands espaces marins se sont transformés en bouges, les rêves de richesse en misère la plus noire. Et lorsque James, ivre mort, rencontre dans une ruelle obscure Dorian Gray,

cet homme dont il avait dit à sa

mère avant son départ : « soyez sûre que si cet homme fait du tort [à Sybil], [...], je le retrouverai et je l'abattrai comme un chien, je le jure », on ne retrouve plus chez lui cette violence, cette colère qui avait établi entre lui et l'océan « une sympathie coléreuse».3 En effet, malgré ses menaces à l'encontre de Dorian Gray : « vous allez mourir»,4 et un nouveau défi adressé à la mer : « j'embarque ce soir pour les Indes »,5 James Vane n'a plus aucune crédibilité. 1 2 3 4 5

Ibid., p. 102. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 240. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p : 234. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 245. Ibid, p. 245


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Et de fait, il ne tuera pas Dorian Gray et à défaut de braver de nouveau les océans, il traînera sa triste vie dans les bas quartiers de Londres et mourra, abattu comme une bête, sur la terre humide d'un bois. D) Sybil / Hetty ou « le complexe d'Ophélie » Dès ses premières rencontres avec Dorian Gray, Sybil Vane tombe sous le charme de celui qu'elle appelle son « Prince Charmant ». Tout son être se trouve métamorphosé, révélé par l'amour qu'elle lui porte : « ses yeux brill[ent] d'une flamme délicieuse»,1 ses lèvres sont comme « des pétales de rose », sa voix lance des notes riches et mélodieuses ».2 Son visage, à l'origine si pâle, se retrouve maintenant irrigué comme une terre par l'eau de la vie. C'est ainsi qu' «un afflux de sang rosit ses joues »3 ou qu'il lui naît sur les joues « une rougeur légère, comme le reflet d'une rose dans un miroir d'argent [...]»4 Sa voix, elle-même, est transformée. Comme l'eau du torrent, elle chante. Sortie tout droit de « son cou de cygne »,5 elle lance son cri de désir. L'image du « cygne », pour Bachelard « [...] est toujours un désir. C'est dès lors, en tant que désir qu'il chante.6 Et Sybil chante lorsqu'elle déclame sur scène les paroles de ses héroïnes. Sa voix charme tant Dorian Gray qu'il s'exclame : « Elle montait [...] telle une flûte ou un hautbois lointain. [...] Elle retrouvait par instants les sonorités passionnées des violons. Vous savez comme une voix peut émouvoir»7 Et pour cause ! Cette voix, Dorian Gray l'entend comme un désir pour lui,

1 2 3 4 5 6 7

Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 118. Ibid., p. 76. Ibid., p. 89 Ibid., p. 115. Ibid., p. 77 Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 53. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 77.


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un désir dont Bachelard dit : « il n'y a qu'un seul désir qui chante en mourant, qui meurt en chantant, c'est le désir sexuel. Le chant du cygne c'est donc le désir sexuel à son point culminant.»1 Sybil chante. Sybil aime. Sybil est heureuse. Comme les eaux printanières, elle sautille, elle danse. Sur la scène du théâtre, « [...] son corps ondul[e] tel une plante au fil de l'eau ».2 Toute cette vigueur, toute cette fraîcheur se retrouvent également chez Hetty que Dorian Gray qualifie de jeune fille « pure » et « fraîche ».3 Ces deux adjectifs renvoient une nouvelle fois aux eaux vives et printanières. Car Sybil et Hetty sont au printemps de leur vie. Comme les rivières et les torrents, les deux jeunes filles suivent le courant de leur jeunesse. Et ce mouvement de vie est tellement puissant qu'il va jusqu'à s'élever au niveau cosmique, réunissant en un seul Tout, les flots et le ciel. Magie de la jeunesse et de l'amour qui fait dire à Sybil : « C'est le printemps pour moi et les fleurs dansent dans le ciel bleu ».4 Hetty, quant à elle, » flotte [...] sous les étoiles ».5 Nous retrouvons, dans ces deux tableaux, l'image symbolique de la liquidité de l'univers où les eaux miroirs doublent les fleurs et les étoiles et renvoient leur image dans le cosmos. Comblées par le fait qu'un homme d'une classe supérieure s'intéresse à elles, ces deux jeunes filles prennent, pendant un court instant, de la hauteur et contemplent leur monde étoilé dans le fleuve de leur existence éphémère. Mais comme Narcisse, elles s'y contemplent pour mieux s'y noyer. En effet, ces deux Ophélie cosmiques qui, comme des astres, étaient 1 2 3 4 5

Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 53. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 115. Ibid,. p. 268. Ibid., p. 97. Ibid.,p. 269


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appelées à briller, vont s'éteindre au contact de l'eau, au contact de la réalité. Et cette réalité, c'est la cruauté, c'est l'égoïsme de Dorian Gray, un Narcisse incapable d'aimer si ce n'est sa propre image. Le bonheur pour Hetty comme pour Sybil aura été de courte durée. Il aura glissé au fil du courant comme les cheveux épars d'Ophélie. Ophélie ! Cette image n'a pas échappé à la perspicacité de Lord Henry qui dit à Dorian Gray : « Pleurez Ophélie si vous voulez [...] Mais ne gaspillez pas vos larmes sur Sybil Vane.1 Ce nom d'Ophélie sera repris par le même Lord Henry pour désigner Hetty : « D'ailleurs qui vous dit qu'Hetty en ce moment ne flotte pas dans quelque étang, sous les étoiles, parmi d'adorables nénuphars comme Ophélie ?»2 Ces terribles paroles, prononcées par un homme sans scrupules, transforment les eaux vives en eaux du désespoir. Désespoir que connaissent toutes les jeunes filles qui, un jour, ont croisé le chemin de Dorian Gray et qui, comme Ophélie, se sont enfoncées dans les eaux sombres de la tragédie. Dès ses premières rencontres avec Dorian Gray, les traits de Sybil se confondent avec ceux d'Ophélie. Sybil / Ophélie naît au moment où Dorian Gray dit d'elle : « Sa chevelure était autour de son visage comme des feuilles sombres encadrant une rose pâle.3 D'emblée cette chevelure nous renvoie à une image aquatique. On y reconnait une Sybil / Ophélie dont les cheveux dénoués et le visage, « une rose pâle ≫ encadrée de « feuilles sombres », évoquent une face de noyée. Le même sort attend Hetty pour qui 1 2 3

Ibid, p. 140. Ibid, p. 269. Ibid, p. 107.


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l'eau joyeuse de la jeunesse se transforme bientôt en « quelque étang». L'eau vivante s'immobilise. La rêverie se bloque sur une eau stagnante. Et nos deux Ophélie, entourées de feuilles sombres et de nénuphars, s'enfoncent lentement dans les profondeurs glacées du désespoir. La confrontation des astres et de l'eau n'aura duré qu'un court moment. Au terme de cette lutte inégale, les deux jeunes femmes sombreront dans l'eau sombre et nocturne, dans cette eau dont Bachelard dit qu'elle est « le cosmos de la mort»1 et à laquelle « sont si fortement attachées toutes les rêveries interminables du destin funeste, de la mort, du suicide [...] »2 Mais avant de mourir, le cygne chante une dernière fois. Son chant coule comme l'eau, « maitresse du langage fluide […]3 Un langage qui prend sa source sur des « pétales de roses »4 et qui, au contact de l'air, se

transforme en « notes riches et

mélodieuses.»5 Sur la scène de l'hideux théâtre, Sybil chante son désir pour son amant. Et celui-ci est d'autant plus bouleversé par cet appel qu'il émane tout à la fois des voix de Portia, de Cordélia ou de Juliette, de ces voix de femmes mythiques qui chantent leur amour pour lui seul à travers la bouche de Sybil. Sybil chante. Sa voix a la fluidité de la rivière et trouve son écho jusque dans le chant des oiseaux : « La gaieté d'un oiseau en cage chantait dans sa voix. »6 Oui, mais voilà... L'oiseau est en cage ! Le mot tombe comme un couperet, assombrissant les couleurs de ce tableau trop idyllique. Sybil est un oiseau en cage. Empêtrée 1 2 3 4 5 6

Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 123. Ibid.,p. 123 Ibid, p. 250. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 76. Ibid..,, p.76 Ibid., p. 89.


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dans des rôles de femmes qui ne sont pas le sien, - elle endosse successivement les costumes de Rosalinde, de Juliette ou de Béatrice -, Sybil s'enfonce peu à peu dans un malheur où se sont perdues, bien avant elle, les héroïnes qu'elle interprète. Sybil n'est plus Sybil. Elle est ce que Dorian Gray exige d'elle, une femme aux multiples visages, une femme aux multiples voix, une Echo, en quelque sorte. Petit à petit Sybil sombre sous le désir de l'autre. Sybil s'ophélise. Sybil se noie. Et lorsqu'un soir, fatiguée de prononcer des mots qui ne sont pas les siens, elle déclame sans conviction les paroles de Juliette, « [...] l'intonation était absolument lamentable. C'était d'un éclat faux.»1 Sybil veut redevenir Sybil. Elle veut faire entendre à Dorian Gray sa vraie voix, la voix de son désir : « Je déteste le théâtre. Je peux interpréter une passion que je ne ressens pas. Mais comment jouer celle qui brûle mon être de tous ses feux ? »2 Devant un tel aveu, Dorian Gray se rebiffe. Ce n'est pas le seul chant de Sybil qu'il souhaite entendre, mais le chœur de toutes les femmes. Humilié devant ses amis par la mauvaise performance de la jeune comédienne ce soir-là, Dorian Gray a ces paroles cruelles : « sans votre art, vous n'êtes rien » ; « vous avez anéanti le roman de ma vie. »3 Le chant de Sybil, au lieu de remplir l'univers, résonne désormais dans une coquille vide. Car Dorian refuse d'entendre l'amour de Sybil. Il ne veut pas entendre les mots vrais de sa passion. Le charme est rompu. La voix de Sybil ne trouve plus d'écho à son amour. Elle ne fait que se heurter à des pierres, à un cœur de pierre. Sa voix, si fraîche, si 1 2 3

Ibid.,p. 115. Ibid.,p. 120. lbid.,p. 121.


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mélodieuse, « [...] sembl[e] s'étouffer dans sa gorge »1; « [...] les mains noires de la jalousie ont étranglé son cou de cygne.»2 Le bel oiseau ne chantera plus. Son hymne de désir et d'amour s'est transformé en hymne de mort. Et Sybil pleure. En silence. Ses yeux sont remplis de larmes, de cette eau dont Bachelard dit qu'elle « est le symbole profond, organique de la femme qui ne sait que pleurer ses peines et dont les yeux sont si facilement « noyés de larmes. »3 L'eau qui coule des yeux de Sybil ne coulera plus de ses lèvres. Des lèvres froides et muettes qui ne peuvent plus désormais que s'entrouvrir sur le liquide de la mort. Pauvre Sybil dont le destin aura été placé d'entrée de jeu sous le signe du poison, puisque c'est en suivant « un poison exquis [qui] flottait dans l'air »4 que Dorian Gray a découvert le théâtre où elle se produisait. L'oxymore « poison exquis » fait déjà entrevoir le malheur à venir. En effet, c'est un poison, « quelque horrible produit dont on se sert au théâtre. [...] de l'acide prussique ou du blanc de céruse »

5

que la jeune fille, désespérée, va porter à ses lèvres. Délaissée par son Prince Charmant, Sybil ne peut en effet que mourir, mourir d'avoir trop aimé. Comme Ophélie, elle devient « le symbole du suicide féminin »,6 un suicide sans haine ni vengeance, un suicide silencieux : « On l'a retrouvée morte, par terre dans sa loge.»7 Née sous le signe de l'eau, il était imprudent pour elle de jouer avec l'élément liquide : « Qui joue avec le feu se brûle, [...]. Qui joue

1 2 3 4 5 6 7

lbid.,p. 121 Ibid., p. 77. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves.... op.cit., p. 113. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 74. Ibid.,p. 134. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 112. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 134.


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avec l'eau perfide se noie [...]»1 Et Sybil s'est noyée. En absorbant le liquide mortel, elle a retrouvé son élément naturel, l'eau. Non pas une eau vive et printanière, mais une eau sombre et profonde. Sybil ne pouvait mourir que par la liquidité, l'eau étant pour Bachelard « la vraie matière d'une mort bien féminine. »2 E) Dorian Gray ou le mythe de Narcisse Dans

le

passage

intitulé

« Les

conditions

objectives

du

narcissisme », Bachelard souligne que « Narcisse à la fontaine n'est pas seulement livré à la contemplation de soi-même. Sa propre image est le centre d'un monde [...] »3 L'image de Dorian Gray, le centre d'un monde, celle vers qui tous les regards convergent. Le regard du peintre, d'abord, qui ne peut retenir un sourire de satisfaction en « examin[ant] la figure dont son art avait su si bien évoquer la grâce et la séduction [...]»4 Celui de Lord Henry, ensuite, qui, devant « le portrait en pied [de ce] jeune homme d'une extraordinaire beauté »5 ne peut que s'exclamer : « Mais mon cher Basil, c'est un Narcisse ! »6 Celui de Dorian Gray, enfin, qui s'illumine d' « un éclair de joie comme s'il se reconnaissait pour la première fois de sa vie. »7 Or l'on connait le danger à se reconnaitre dans l'eau pure d'une fontaine. Ovide ne fait-il pas dire au devin Thiresias que Narcisse « verrait des longues années d'une vieillesse prolongée »8 si « se non nouerit »9? « Nouerit », un verbe qui signifie tout à la fois « se voir » et « se

1 2 3 4 5 6 7 8 9

Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 112. Ibid, p. 111. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 36. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 20. Ibid., pp. 19-20. Ibid.,p. 21. Ibid., p. 46. Ovide, Les Métamorphoses, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 98. Lafaye, Georges, Ovide, Les Métamorphoses, Paris, Les Belles Lettres, 1928, p. 80.


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connaitre ». Or c'est en se voyant et en se reconnaissant si beau dans le tableau que Dorian Gray va déclencher le processus irréversible qui va le mener à sa perte. Il va faire de son portrait cette source vitale et fatale sans laquelle il ne peut vivre et dont il ne pourra se séparer si ce n'est dans la mort. Importance donc, de tous ces regards qui, posés sur une même source, le portrait de Dorian Gray, vont aller se perdre dans une rêverie sans limite. « Dans nos yeux, c'est l'eau qui rêve »1, nous dit Bachelard. Une rêverie

qu'aucun

des

personnages

n'a

envie

de

dévoiler.

Connaissant par son art le danger qu'est susceptible d'engendrer un simple regard, Basil ne peut s'empêcher de fermer les yeux devant la toile. Il s'interdit de montrer à quiconque que Dorian Gray est devenu le centre de son monde, l'objet de tous ses désirs, une sorte d'idole dont la présence lui est désormais indispensable pour peindre et même pour vivre. Pour Lord Henry, la rêverie est quelque peu différente. Devant le tableau qui lui renvoie l'image d'un jeune homme qu'il ne connaît pas encore, le regard du Lord se fait beaucoup plus calculateur. Fasciné par la beauté de Dorian Gray, il s'intéresse davantage à son esprit, un esprit qu'il souhaite, tout Pygmalion qu'il est, façonner à l'image du sien. Dès lors, il se met à penser qu' « il y a quelque chose de terriblement grisant à exercer son influence [...], à projeter son âme sur une image gracieuse et [à] la laisser quelques instants marquer son empreinte »2. L'association que les personnages du roman établissent entre eux-mêmes et le portrait devient si étroite qu'ils ne peuvent plus s'empêcher d'y projeter tous leurs désirs, toutes leurs transgressions. Le portrait devient bien « le centre 1 2

Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 45. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 59.


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d'un monde », une eau / miroir dans laquelle aboutissent tous les regards, dans laquelle s'expriment toutes les passions. Il devient ce « miroir tridimensionnel »1 où viennent se perdre les rêveries des trois principaux personnages. Tel est donc le cas pour Dorian Gray qui, lorsqu'il se découvre pour la première fois dans le portrait peint par Basil, est littéralement fasciné par sa propre beauté. Le trouble qu'il en éprouve est tel qu'il « en rougit un instant de plaisir » et demeure «  immobile, ébloui. »2 Un nouveau Narcisse est né qui, à l'instar du héros d'Ovide, s'écrie: «Iste ego sum! »3 comme s'il se reconnaissait pour la première fois. Dès lors, s'établit entre Dorian Gray et son portrait une relation passionnée. Le portrait, objet spéculaire par excellence, devient l'eau de la source dans laquelle se mire Narcisse. Une eau reflet, une eau miroir, qui par sa pureté et sa limpidité, renvoie au jeune homme son image renversée. Une image dont Dorian Gray tombe amoureux au point qu' « un jour, pour singer Narcisse, il avait baisé ou fait semblant de baiser ces lèvres peintes [...] »4 Pendant plusieurs mois, Dorian Gray va vivre en parfaite harmonie avec son portrait. Car le portrait répond exactement à ses attentes. En parfaite «  eau pure, [...] il semble que rien ne puisse [le] pervertir. [Qu'il soit] une substance du bien »5 Malheureusement pour le jeune homme, la violente rupture avec Sybil Vane va mettre fin à cette osmose. L'eau pure et fraîche, dans laquelle il prenait « un plaisir infini » à se contempler, se brouille soudain et, au lieu de lui renvoyer Zeender, Marie-Noelle, Le triptyque de Dorian Gray : essai sur l'art dans le récit d'Oscar Wilde, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 11. 2 Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 46. 3 Lafaye, Georges, Ovide, Les Métamorphoses..., op.cit., p. 84. 4 Ibid.,p. 143. 5 Bachelard, Gaston, l’Eau et les rêves..., op.cit., p. 192. 1


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l'image parfaite d'un Adonis aux lèvres vermeilles et aux cheveux d'or, elle lui renvoie désormais « le visage d'un satyre » dont la bouche se tord en un rictus de cruauté et dont les yeux ressemblent « aux yeux d'un démon. »1 «  On s'explique donc que la moindre impureté dévalorise totalement une eau pure. [...] l'axiome moral de la pureté absolue, détruite à jamais par une pensée malsaine, est parfaitement symbolisé par une eau qui a perdu un peu de sa limpidité et de sa fraîcheur. 2» Et le portrait a effectivement perdu de sa limpidité et de sa fraîcheur. Reflet de l'âme corrompue de Dorian Gray, il est maintenant habité par une « horrible pourriture », « une lèpre du péché».3 S'emparant du miroir offert par Lord Henry - nouvel objet narcissique s'il en est -, pour comparer son visage à celui du tableau, Dorian Gray remarque que ses traits n'ont pas changé : « il regardait tour à tour le visage du tableau, mauvais et vieillissant et ce visage jeune et beau dont la glace lui renvoyait le rire. La violence du contraste intensifiait sa joie. Il était de plus en plus amoureux de sa propre beauté, la corruption de son âme le captivait de plus en plus.»4 Le portrait devient donc « un miroir déformant qui constitue avec Dorian une sorte de « Narcisse Janus ».5 Or le jeune homme, loin de s'en effrayer, éprouve au contraire une fascination grandissante pour son image. Car comme le souligne Bachelard : « il y a des rêveurs en eau trouble. Ils s'émerveillent de l'eau noire du fossé [...] qui soulève comme d'elle-même un remous de vase.6» 1 2 3 4 5 6

Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 204. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 190. Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 204. Ibid., p. 170. Zeender Noelle, Le triptyque de Dorian Gray..., op.cit., p. 68-69. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 190.


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L'eau noire... C'est ce portrait hideux qui, jour après jour, exhibe « sa lèpre » ; c'est le sang de Basil qui coule goutte-à-goutte sur le plancher de la salle d'étude ; c'est cette affreuse « rosée écarlate qui tache la main »1 du portrait ; c'est le poison qu'avale Sybil Vane dans la loge d'un théâtre sordide. Toutes les eaux qui charrient des pourritures sont des eaux noires, sont des eaux troubles. Et peu à peu Dorian Gray se met à craindre cette eau qui se trouble quand il s'y regarde. D'ailleurs, il craint maintenant toutes les eaux. Quand, après le meurtre de Basil, il ouvre la fenêtre, il tressaille devant le ciel qui « comme la queue d'un paon gigantesque

[est]

étoilé

d'une

myriade

d'yeux,

en

or. »

2

« Rappelons au passage que l'œil des plumes s'appelle aussi miroir »3 Les yeux regardent Dorian Gray. Non seulement ils renvoient au jeune homme son image, mais dans un immense mouvement de « narcissisme cosmique », ils projettent cette image dans l'univers. « O queue multivoyante !4 » Attitude provocatrice quand on sait que Dorian Gray se replie de plus en plus sur luimême. Dorian Gray, un Narcisse qui refuse toute relation à l'autre, un Narcisse incapable d'aimer, un Narcisse qui ne cherche dans le regard des autres que son propre reflet. Or ces attitudes ne peuvent être sans conséquence. Dorian Gray, uniquement « capté par son image, ne peut accéder à une véritable connaissance de soi et en définitive au statut de sujet qui ne peut résulter que de la fonction socialisante de l'amour de l'autre.»5 Et l'amour de 1 2 3 4 5

Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray..., op.cit., p. 282. Ibid., p. 206. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p. 42. Ibid.,p. 43. Stoloff, Jean-Claude, Interpréter le narcissisme, Paris, Dunod, 2000, p. 6.


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l'autre, Dorian Gray ignore totalement ce que cela veut dire. Son idylle avec Sybil Vane se solde par un échec parce qu'il ne voit dans la jeune fille qu'une sorte d'Echo qui n'existe que par les voix des différentes héroïnes qu'elle incarne. Et lorsque Sybil retrouve enfin sa propre voix, le Prince Charmant se transforme en un homme méprisant et odieux. Il ne reconnait plus cette sœur jumelle dans laquelle il se projetait tout entier, cette sœur dont il s'était évertué à saisir le reflet dans l'eau. À l'instar du Narcisse du mythe, Dorian Gray se révèle incapable d'aimer. Ses amitiés et ses amours sont fatals à tous les jeunes gens et les jeunes filles qui se laissent prendre à son charme. L'amour de Dorian Gray est un amour mortifère. Ne dit-il pas, après avoir embrassé Sybil Vane pour la première fois, qu' « un frisson parcourut tout son être comme un fragile narcisse blanc » ?

1

L'image ici, renvoie à la propre métamorphose de Narcisse, à sa propre mort. Ce refus de l'autre, cette méconnaissance de soi qui fait que « je est un autre » amène Dorian Gray dans un véritable repli sur soi, repli qui va se caractériser par la lecture sans cesse recommencée du « petit livre jaune », par la longue étude des parfums, des bijoux, des pierres précieuses, des tapisseries rares et par des escapades nocturnes dans les fumeries d'opium. Un moyen comme un autre de chercher l'oubli et d'éviter la rencontre inquiétante de l'homme avec son ombre. Car cette ombre, son double, son portrait, Dorian Gray ne peut plus le supporter. Fasciné un temps par cette eau réfléchissante, il ne voit plus maintenant que la boue, les débris, les pourritures qu'elle charrie. 1

Wilde, Oscar, Le Portrait de Dorian Gray, op.cit., p. 107


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Narcisse devant la fontaine ne se reconnaît plus. Il se désespère devant cette figure dont l'image se trouble quand il se regarde. Et au trouble, Narcisse préfère la mort. À la fin du roman, Dorian Gray saisit le couteau dont il s'est servi pour tuer le peintre et, dans un geste fou, il transperce la toile. Le portrait apparait alors « dans tout le merveilleux éclat de sa belle jeunesse », tandis qu'un

cadavre

git

par

terre

« le

visage

[...]

flétri,

ridé,

repoussant. »1 « Tant qu'elles tiennent à l'arbre, les ombres vivent encore : elles meurent en le quittant ; elles le quittent en mourant, en s'ensevelissant dans l'eau comme dans une mort plus noire. »2 Et c'est dans la mort que Dorian Gray quitte ses ombres, qu'il trouve enfin son moi. Catherine Coulais

1 2

Ibid., p. 284. Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves..., op.cit., p.76.


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§8. MAD, SCARLET MUSIC Par Tine Englebert DIE GEZEICHNETEN (LES STIGMATISÉS) de Franz Schreker à Cologne

Die Gezeichneten – Oper Köln Die Gezeichneten (Les Stigmatisés) est un opéra allemand en trois actes de Franz Schreker, créé le 25 avril 1918 à l’Alte Oper à Francfort (Allemagne). Le livret du compositeur d’après Hidalla de Frank Wedekind est également inspiré par

L’anniversaire de

l’infante d’Oscar Wilde. Cette œuvre majeure d’un compositeur qui fut banni puis tué par le nazisme est devenue un des plus célèbres de ses neuf opéras. Créée à Francfort par Ludwig Rottenberg,

l’œuvre

connut

un

large

succès

dans

toute

l'Allemagne, avant de disparaître peu à peu de l’affiche au fur et à


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mesure de la montée en puissance de l’influence nazie. L’affiche de la première représentation à Vienne en Janvier 1920 mentionne 66 représentations de l’opéra en cinq opéras différents (Francfort, Nuremberg, Munich, Dresde et Breslau). Kiel, Cologne, Berlin, Essen, Halle, Stuttgart, Dusseldorf, Hannovre, Darmstadt et Kassel suivirent. Il y eut plus de deux douzaines

de

productions de l’opéra avant que la musique de Schreker ne soit interdite en 1933. Le chef d'orchestre Michael Gielen a relancé l’opéra à l’Opéra de Francfort en 1979. Die Gezeichneten découle d’une commande du compositeur Alexander von Zemlinsky à son ami Franz Schreker. Zemlinsky, souhaitant pour des motifs personnels un livret sur la tragédie d’un homme laid, s’adressa à Schreker pour lui demander d’écrire sur ce sujet. Lui-même souffrait d’un physique disgracieux et Alma Schindler, qui fut son grand amour, mais qui préféra épouser

Gustav

Mahler,

le

décrivait comme

un

des

plus

comiques, une caricature – sans menton, petit, les yeux protubérants.

Schreker

s’y

attela,

mais

il

fut

tellement

enthousiasmé par l’histoire qu’il décida de composer l’opéra seul. Franz Schreker a écrit un livret étonnant autour du thème de la laideur et du repentir. L’opéra devint Die Gezeichneten. Alexander Zemlinsky se tourna alors vers le conte de Wilde et en confia l’adaptation à l’écrivain Georg Klaren, qui était en train de travailler à une étude sur le psychanalyste Otto Weininger. Zemlinsky et Klaren ont fait l’opéra Der Zwerg autour du même thème. Die Gezeichneten présente de nombreuses similarités avec l’œuvre de Wilde. FRANZ SCHREKER


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Franz Schreker Entre les deux guerres, Franz Schreker (1878-1934) fut l’un des plus grands compositeurs autrichiens. Ce fils du photographe de la cour vit le jour à Monaco en 1878. En 1892, il entra au Conservatoire de Vienne où il étudia la composition auprès de Robert Fuchs. Le compositeur autrichien obtient son premier succès en 1908 avec la pantomime Der Geburtstag der Infantin, écrit pour Grete et Elsa Wiesenthal d’après L’anniversaire de l’infante d’Oscar Wilde, conte qui devait inspirer aussi d’autres compositeurs. En 1912, le succès phénoménal de son opéra Der ferne Klang (Le son lointain), salué par une critique européenne unanime, le rend célèbre du jour au lendemain. La même année, on lui confie la succession de Fuchs au Conservatoire de Vienne. Les opéras Die Gezeichneten et Der Schatzgräber (Le chercheur de trésor), représentés en 1918 et en 1920, imposeront son leadership sur les scènes allemandes au début de la République de Weimar, aux côtés de Richard Strauss. Die Gezeichneten, son cinquième opéra, a établi Schreker comme le compositeur d’opéra de sa génération par excellence et lui a valu le soutien de l’influent critique musical avant tout de l’Allemagne, Paul Bekker. Dans un essai paru en 1919 Bekker désigna les opéras de Schreker comme la contribution la plus importante à l’art lyrique depuis Richard Wagner. Un concert-version élargie de l’ouverture de l’opéra, Vorspiel zu einem Drama, a été réalisée au Musikverein


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de Vienne, le 8 Février 1914 par l’Orchestre Philharmonique de Vienne dirigé par Felix Weingartner. En 1920, Schreker fut nommé directeur de la Musikhochschule de Berlin, poste qu’il occupa jusqu’en 1932, l’antisémitisme croissant de l’époque l’ayant alors contraint à démissionner. Sous sa direction, la Musikhochschule de Berlin deviendra un centre majeur de la vie musicale européenne. La création de son opéra Christophorus, composé entre 1925 et 1929, fut empêchée en 1931 sous la pression des nationaux-socialistes. La première de Der Schmied von Gent (Le forgeron de Gand) en 1932 connut des manifestations d’hostilité. L’insuccès de ces dernières œuvres sera en grande partie provoqué par l’opposition de plus en plus farouche de l’extrême-droite musicale à un compositeur juif. Mis à l’écart de toute position pédagogique par le nouveau régime en 1933, et en conséquence déshonoré, humilié et moralement brisé, Franz Schreker meurt d’une attaque cardiaque en décembre 1933, deux jours avant son cinquante-sixième anniversaire. Sa musique ayant été interdite en raison des origines juives du compositeur, c’est à la fin du XXe siècle que son œuvre a été redécouverte. LES STIGMATISÉS – RÉSUMÉ

Stefan Vincke comme (Alviano Salvago) et Simon Neale (Tamare)


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C’est à Gênes, dans un XVIe siècle imaginaire, gorgé d’art, de sexe et de violence, que Franz Schreker, compositeur et librettiste à la fois, fait évoluer ses personnages. L’intrigue repose sur la rivalité entre un homme aussi riche que laid, Alviano Salvago, et un séducteur invétéré, le comte Andrea Vitelozzo Tamare, lesquels se disputent l’amour de Carlotta Nardi. Cette rivalité finira en tragédie. Alviano Salvago a constitué sur une île un endroit paradisiaque, d’une extrême beauté, utopique ‘l’Élysée’, qu’il ne va jamais voir, de peur de l’enlaidir par sa présence. Cet endroit, ce Vénusberg fin-de-siècle, est devenu à son insu lieu de stupre et de fornication pour la bourgeoisie. Les jeunes nobles génois, menés par le comte Vitelozzo Tamare, se servent de l'île comme d'un bordel à ciel ouvert. Ils y amènent de jeunes génoises pour satisfaire leur désir et organisent de véritables orgies. Alviano ne sait rien de ces détournements. Il s’apprête même à la céder à l’État génois, ce qui inquiète la noblesse. À l’acte I une fête est donnée chez Alviano au cours de laquelle celui-ci reçoit Lodovico Nardi, podestà de Gênes, accompagné de sa fille, la belle peintre Carlotta Nardi. Tamare tente de la séduire, mais il est éconduit, car Carlotta ne voit que la beauté des âmes. Mécontent, Tamare quitte l’assistance. Restée seule, Carlotta se tourne vers Alviano. Elle lui propose de poser pour lui. Alviano redoute une mauvaise plaisanterie. Elle le rassure sur ses intentions. Elle l’a surpris un jour, admirant l'aurore. Le reflet du soleil illuminait à ce point son visage qu’elle a cru y déceler la beauté

de

son

âme

derrière

la

laideur

de

son

Décontenancé, Alviano promet de se rendre à son atelier.

corps.


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Le deuxième acte se divise en deux entités : le dialogue de Tamare avec le Duc Adorno à propos du don de l’île d'Elysée et de la conquête impossible de Carlotta, puis la grande scène de peinture à l’atelier de celle-ci. Furieux par le rejet de Carlotta, Tamare jure au Duc Adorno qu’il va la prendre de force. Il révèle aussi le secret de la grotte. Dans l’atelier, pendant que Carlotta peint Alviano Salviago, sous le prétexte de décrire et d’expliquer le tableau d’une amie, elle confesse à Alviano la maladie cardiaque qui lui interdit l’accès au plaisir érotique. Elle lui déclare être amoureuse de lui. Alviano ne profite pas de la soumission consentante de la jeune femme, mais retient son ardeur et l’embrasse chastement. Ayant peint son âme, Carlotta avoue à l’acte III que son intérêt pour Alviano a beaucoup diminué. Elle succombe alors au charme du beau Tamare qui l’emmène sur l’île où se déroulent de brûlantes orgies. Les nobles génois sont alors surpris par la police. Ivre de jalousie face à Tamare, qui le nargue en lui jetant à la figure que la beauté appartient aux forts, Alviano tue son rival. Carlotta, entièrement pervertie, ne discerne plus que la beauté physique: elle repousse publiquement Alviano et s’étend près du corps de Tamare pour mourir à son côté tandis qu’Alviano perd la raison.


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Nicola Beller Carbone comme Carlotta Nardi à Cologne Die Gezeichneten est surtout une parabole dans laquelle la recherche de la beauté et la quête utopique de l’idéal se confrontent à la réalité et à l'animalité humaine. Schreker a aussi assurément voulu signifier le naufrage de la culture et de la société, par la décadence des élites. « Die Gezeichneten » à Cologne

L’ouvrage, dirigé par Markus Stenz et mis en scène par Patrick Kinmonth, était sur scène au Palladium de Cologne les 20, 25, 27 avril et 2, 5, 12 et 18 mai 2013. Le Palladium, un ancien espace


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d’usine,

offrait

un

saisissant

décor

industriel

aux Die

Gezeichneten. Patrick Kinmonth a transpoé l’histoire dans le présent. La Gênes du XVIe siècle est ici un cimetière de voitures hanté par le psychopathe Alviano. Il n’a jamais connu de femme et il est fasciné par la jeune plasticienne Carlotta qui, en surplomb des carcasses rouillées, squatte un atelier improvisé. Finalement, Alviano tue Carlotta et son ami Tamare lorsque Carlotta choisit Tamare. La performance du Gürzenich-Orchester Köln, pour l'occasion étendu à plus de 90 musiciens, était mémorable. Sous la direction du directeur musical Markus Stenz, l’orchestre a créé un univers musical hypnotisant plein de beaux sons, tant par les explosions émotionnelles de la partition ou dans les passages plus intimes. L’Opéra de Cologne avait réuni pour l’occasion une équipe mémorable de chanteurs-acteurs. Le ténor Stefan Vincke, un

des

meilleurs

Wagner-interprètes

du

moment,

était

parfaitement adapté au rôle d’Alvinio. Il campait un caractère d’une intensité envoûtante. La soprano Nicola Beller Carbone fut une Carlotta troublante tandis que le beau Tamare trouvait un interprète idéal en la personne de Simon Neal qui prêtait à son personnage sa voix puissante et souple. Une belle réussite pour cet opéra trop rarement joué. Oper Köln – Die Gezeichneten : http://www.youtube.com/watch?v=xzVDnwnbcZU Tine Englebert


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§9. Lettres de Lady Jane Wilde à son fils Oscar 1875-1895 (Karen Sasha Anthony Tipper)

Par Véronique Wilkin

Karen Sasha Tipper a consacré des années de recherches à Lady Jane Wilde "Speranza". Dans le cadre de ses travaux elle a publié, en plus d'une biographie

définitive,

correspondance

de

plusieurs

Lady

Jane

volumes afin

de

de mieux

l'importante cerner

la

personnalité de celle qui fut une poétesse, une essayiste, une féministe, une figure incontournable dans la sphère intellectuelle de son temps.


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Pour ce faire, Karen Sasha Tipper a consacré chacun des trois volumes à un correspondant particulier, John Hilson un homme de lettres écossais et Lotten von Kraemer une féministe suédoise pour les deux premiers et Oscar Wilde pour le troisième, publié en 2011. Les deux premiers volumes sont intéressants par ce qu'ils témoignent de la personnalité de Lady Jane et de son style épistolaire. Le troisième, consacré à Oscar Wilde n'apporte pas d'éléments nouveaux au corpus biographique mais éclaire d'une lumière originelle les relations privilégiées entre la mère et le fils et le fonctionnement singulier de ce qui apparait comme le "clan Wilde", à Dublin comme à Londres.

Il peut sembler miraculeux que des lettres de Lady Jane aient survécu à la chute de la maison Wilde. A vrai dire il en reste fort peu, pour la plupart elles sont conservées à la Williams Andrews Clark Memorial of the University of California à Los Angeles et leur contenu

est

le

plus

souvent

fragmentaire.

Jusqu'à

leur

publication récente seuls de rares spécialistes avaient eu l'heur de se pencher sur l'écriture tortueuse de Lady Jane et leurs interprétations avaient nourri bien des chimères. De Jane Elgee, devenue Speranza, puis Lady Wilde, (titre qui revêtait pour elle une grande importance car il fut, après la mort de Sir William et la débâcle financière qui s'en suivit, une des


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seules marques de sa position sociale qui lui restât) de cette femme hautement intelligente et irrésolue à plier devant la loi commune nous avions une image floue. Au fil des apparences, la mère d'Oscar Wilde était réduite à une toquée, un peu grandiose, beaucoup

pathétique, quand

des chercheurs de noise ne

l'accusaient pas de quelque responsabilité dans la chute de son fils. A travers le temps, elle n'avait que peu d'arguments à leur opposer.

La publication de sa correspondance permet de remédier à cette injustice. Du fait que les lettres soient fragmentaires et que Lady Jane s'embarrassait rarement de les dater, leur publication a demandé un patient effort de reconstitution. Le déchiffrement de l'écriture n'est pas toujours définitif et parfois des mots manquent. Ces lettres ne sont pas des compositions littéraires mais des notes, plus griffonnées qu'écrites et qui devaient se comprendre dans le contexte particulier de leur rédaction. En écrivant à son fils, son correspondant le plus proche, lady Jane n'avait pas besoin d'expliciter des situations qu'il connaissait et partageait.


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Aussi leur lecture demande de remplir des blancs avec ce que l'on connait de la biographie d'Oscar et des personnes qui en furent partie prenante. Cette particularité donne à la lecture l'impression de lire sur le vif les états d'âme, les soucis et les grandes joies de lady Jane qui n'était pas réticente à les exprimer à ses intimes. L'impression première quand on découvre ses lettres, est la dévotion maternelle

qu’elle vouait à ses deux fils.

Sa fierté

devant la réussite d'Oscar ne la détournait pas des espoirs qu'elle mettait en Willie. Nulle part on ne trouve de signe de préférence de l'un par rapport à l'autre mais toujours le sentiment d'appartenir au même clan. "Nous les Wilde nous avons du génie" écrivait-elle après qu'Oscar ait gagné le prix Newdigate de poésie à Oxford en 1878 et jusque dans les dernières lettres de 1895 elle répète l'assertion que les Wilde se vivaient comme une famille singulière et géniale. Dans presque toutes ses lettres, elle écrit à Oscar quelque chose à propos de Willie, une anecdote, une bonne fortune, des projets et des promesses et des revers. Et c'est un intérêt de plus que de découvrir le portrait du frère ainé, en ombre chinoise, un jeune homme plein d'ambition et de talent qui n'a rien à envier à son cadet, loin de l'image du looser pathétique. Lady Jane avait du rêve à revendre pour ses deux fils. Pour elle comme pour eux, il n'existait pas de gloire inaccessible. Forte de cette certitude, elle pouvait envisager le meilleur ou le plus tragique sans jamais sombrer dans la banalité. Ce lien unique, Willie le décrivait à More Adey à la mort de sa mère " Elle était plus qu'une mère pour moi, elle était le meilleur ami, le plus sincère et le plus loyal que j'aie jamais eu sur terre, sa perte est


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irréparable". Oscar n’eut de cesse de déclarer l'admiration sans bornes qu'il lui vouait. Elle qui, dans sa jeunesse, s'imaginait être une nouvelle Jeanne d'Arc libérant l'Irlande du joug anglais, avait refusé de choisir entre l'engagement total dans la maternité et son ambition littéraire et intellectuelle. " Hélas le destin est cruel, regarde Speranza préparer le gruau ! " écrivait-elle dans un élan d'autodérision. Avant de mieux décrire sa situation de mère littéraire : "Une Jeanne d'Arc n'a jamais été faite pour le mariage, et me voilà, retenue

cœur et âme à l'âtre du foyer par les petites

mains de mon Willie, et si ces petites mains n'étaient pas assez, regardez-moi, Speranza, berçant un lit d'enfant tout en écrivant, dans ce petit lit dort mon second fils, un bébé qui aura un mois le16 et qui est aussi beau et fort que s'il en avait trois. Nous allons l'appeler Oscar Fingal Wilde. N'est-ce pas grandiose, brumeux, Ossianique ? » L'osmose de ces vies mêlées se poursuivra sur des années, en dépit des brouilles entre les deux frères et ne sera brisé qu'avec la chute d'Oscar.

Persuadée que ses fils avaient hérité de son talent littéraire, elle les confortera dans leurs réalisations. Dans ses lettres à Oscar,


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elle lui écrit souvent la foi qu'elle a dans son avenir littéraire et dans la gloire qui l'attend. "Ce prix (Newdigate) t'assure un avenir plein de succès. Maintenant tu peux faire confiance à ton intellect et tu en connais la puissance, je voudrais voir le sourire qui illumine ton visage !" Elle n'hésita pas à quitter l'Irlande pour s'installer à Londres et suivre la fortune de Willie et d'Oscar, y ouvrit un salon. Elle chercha à retrouver la renommée littéraire et intellectuelle qu'avait eue son salon de Dublin. Sans y parvenir jamais. Au fil du temps, la célébrité puis la gloire littéraire d'Oscar lui tiendra lieu de publicité et les visiteurs viendront chez elle dans l'espoir de le voir, lui. Loin d'en concevoir de l'amertume, elle continuera de veiller sur sa carrière avec le même enthousiasme, partageant ses succès, et traçant pour lui des plans de plus en plus grandioses. Il est évident, en lisant ses lettres, qu'elle a longtemps piloté la carrière de ses fils. Ainsi, elle gère les conférences d'Oscar, lui suggère une tournée australienne et lui conseille d'écrire " j'espère que tu écris un livre : notes de voyage" et négocie le prix des articles de Willie. Au fur et à mesure de l'expansion de la carrière d'Oscar son rôle d'organisatrice diminue, mais pas son influence ("plonge dans ton roman, n'importe où, n'attend pas d'avoir un début, écrit un chapitre qui se passe à Athènes où les amants se rencontrent" à propos d'une ébauche de roman en 1882), tandis qu'elle devient de plus en plus dépendante de lui financièrement. "Tu es le sujet de conversation de tout Londres et les chauffeurs de fiacres me demandent si j'ai quelque chose à voir avec Oscar Wilde.


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Le laitier a acheté ton portrait et il semble qu'il n'y ait que toi d'aussi célèbre dans tout Londres".-1882A propos de Willie, qui sombre dans l'apathie et la dépendance financière de sa mère, et donc de son frère, elle écrit " J'ai des espoirs pour lui, mais d'où viendra la lumière, je n'en sais rien, mais elle viendra, j'ai la foi, nous avons un ange qui veille sur nous depuis le Ciel" -1882A l'évidence Lady Jane a pu croire à cet ange gardien jusqu'en 1895. " Tu ne m'a jamais semblé aussi parfaitement bien, jeune et splendide" 1894 et " Tu as eu un succès splendide, je suis si contente" février 1895. Ensuite, le silence. Oscar trouvera refuge chez elle au moment des procès et suivra son conseil de ne pas fuir et de faire face à l'adversité. On ignore si, dans son désespoir, elle n'a plus eu la force d'écrire à son fils après qu'il ait été condamné ou si ses lettres ont été perdues. Le fait que sa correspondance se termine sur l'apothéose sociale et littéraire de son fils prolonge ce mystère et conserve l'aura de gloire et d'excellence que Lady Jane aura recherchée toute sa vie. Véronique Wilkin

Portrait de Karen Sasha Anthony Tipper


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§10. Témoignages d’époque Au café Vachette Le témoignage que nous livrons ici concerne plus Robert Sherard et, accessoirement, Jean Moréas, que Wilde lui-même qui se contente de faire une apparition en « guest star » à la fin de l’extrait publié. Mais Sherard était un intime de Wilde, et en le connaissant mieux, c’est aussi Wilde que nous touchons. *** Pendant des années il [Moréas] prit ses repas au premier étage d'un marchand de vin ayant pour enseigne A la côte d'or et qui se trouve en face de L’Odéon, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Corneille. Il y eut là des discussions qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer. * […]Quelques-uns de ses admirateurs, en pleine maturité d'âge et de talent, devinrent ses fervents amis, le journaliste anglais Sherard1, entre autres, qui venait souvent au Vachette et qui a publié à Londres un agréable livre de souvenirs parisiens. Sherard était le type de l'Anglais flegmatique, sourire rare, figure inexpressive et imberbe, (bon garçon , supportant la plaisanterie, mais prêt à boxer au moindre manque d'égards. Il arriva un soir au café, l'œil poché, avec des bleus aux joues; et, comme on lui demandait des explications, il avoua que quelqu'un aux Halles ayant devant lui mal parlé de la « Reine », il s'était battu et avait passé la nuit au violon. Un autre soir, au cours d'une discussion, il balaya d'un geste tout ce qui se trouvait sur la table, verres, Tout au long de l’article, l’auteur orthographie « Scherard ». Nous avons rétabli la bonne orthographe. 1


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flacons, tasses, bouteilles; après quoi, il s'accouda tranquillement sur le marbre, en regardant les garçons ébahis. Ce bon Sherard était capable de rester une heure à côté de vous sans vous adresser la parole. S'il offrait à boire et qu'on fît mine de payer, il reprenait votre argent des mains du garçon et allait le jeter dehors, en disant : « Je n'aime pas ces facéties ». Son accent guttural

anglais

donnait

une

expression

amusante

à

sa

conversation monosyllabique. – Un soir, à huit heures, après un bon dîner, le grand Sherard arrive au café, s'assied avec nous et, appuyé sur ses coudes, silencieux comme d'habitude, il attend patiemment l'arrivée du Maître. La porte s'ouvre,. Moréas paraît, et quel n'est pas notre étonnement de voir Sherard, cédant à une crise d'admiration, s'avancer vers le poète et fléchir le genou devant lui, en disant : « Je salue le génie. » Moréas

s'empressa

de

relever

ce

suppliant.

Il

aimait

les

hommages, mais pas tout à fait sous cette forme, et il était ce soir-là tout de même un peu gêné. Certaines personnes n'entraient au Vachette que pour rencontrer Moréas. C'est ainsi que j'ai vu Oscar Wilde, homme de lettres gentleman, qui par son seul talent eût mérité la réputation que lui valut son équivoque procès. Causeur exquis et sachant écouter, type d'Anglais aimable et souriant, Oscar Wilde me ravit par son grand air distingué et son beau sourire d'amertume. Antoine Albalat Souvenirs de la vie littéraire (1921) Arthème Fayard - Paris *


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Antoine Albalat, (1856/1935) était écrivain, spécialiste de la littérature française. Entré en 1899 au Journal des Débats comme secrétaire de la direction. il devient ensuite rédacteur du feuilleton littéraire. Il a longtemps fréquenté le café Vachette, à Paris. Il fut l'ami de Moréas.


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§11. OSCAR WILDE ET SES CONTEMPORAINS Robert Sherard

Auteur de 34 ouvrages, dont 14 romans, Robert Sherard reste essentiellement connu pour avoir été l’ami d’Oscar Wilde, auquel il a consacré plusieurs livres : Oscar Wilde: The Story of an Unhappy Friendship (1902), The Life of Oscar Wilde (1906), et The Real Oscar Wilde (1917). Dans The Real Oscar Wilde, Sherard écrit, à propos de sa rencontre avec Wilde à Paris : “[Wilde] me sembla l’un des êtres les plus merveilleux que j’aie jamais rencontrés, et il m’apparut qu’il n’y avait aucun prix que le monde offrît au travail et au génie… auquel il ne put prétendre ». Sherard avait rencontré Wilde à Paris début 1883, pendant le long séjour qu’il y fit au retour de sa tournée américaine. Fils illégitime du 6e comte de Harborough et de Jane Stanley Wordsworth, petite-fille du poète, Sherard était jeune, blond et follement admiratif. De retour à Londres, Wilde lui écrivit des lettres effusives telles que celle-ci : « Votre lettre était aussi


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adorable que vous-même… Quant à la dédicace de vos poèmes1, je l’accepte : comment refuser un présent à la beauté si musicale, et de la main d’un homme que j’aime autant que je vous aime ». Sherard, cependant, ne soupçonna jamais que Wilde ait pu avoir pour lui la moindre attirance sensuelle. Leur amitié fut intense mais commença à se gâter fin 1894. Sherard, qui était journaliste, avait tenté d’interviewer Wilde en novembre, mais pendant le dîner de Noël, celui-ci lui dit que ses propos n’étaient pas destinés à la publication. Blessé, Sherard quitta la maison avec le sentiment que leur amitié venait de s’achever, « une amitié qui, pendant bien des années, avait été la joie et la fierté de ma vie (Oscar Wilde: The Story of an Unhappy Friendship). Cependant, au moment de l’arrestation de Wilde, il proclama son soutien indéfectible. C’est lui qui se chargea d’aller négocier l’achat des droits de Salomé auprès de Sarah Bernhardt pour couvrir les frais du procès, et si ce fut en vain, Wilde lui en fut reconnaissant, comme en témoigne la lettre qu’il lui adressa alors: « Vous êtes un bon ami, plein d’audace !... Je suppose que du côté de Sarah, c’est sans espoir ; mais votre amitié chevaleresque – votre excellente amitié chevaleresque – vaut plus que tout l’argent du monde ». Quand la sentence tomba à l’issue des procès et qu’on refusa à Wilde la possibilité de s’exprimer, l’indignation de Sherard fut à son comble, mais il fut empêché de protester par Ernest Dowson, qui l’accompagnait et qui l’entraîna hors de la salle. Sherard

Sherard avait demandé à Wilde la permission de lui dédier son recueil de poèmes « Whispers ». Sherard dédia donc ses vers « à Oscar Wilde, poète et ami, avec affection et admiration ». 1


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quitta la Cour complétement déprimé. Il devait écrire plus tard que c’était là la fin de sa propre vie. Sherard se considéra toujours comme le champion de Wilde et son plus ardent défenseur, ce qui ne manquait pas d’irriter les autres amis d’Oscar. Une sérieuse escarmouche l’opposa à Douglas qui, furieux de ses interventions, qui le desservaient auprès de Wilde, menaça un jour de « l’abattre comme un chien ». Sherard entreprit aussi de se poser en négociateur auprès de Constance, essayant d’obtenir une réconciliation entre les époux, mais ses services, exercés souvent maladroitement, et sans qu’on l’eût mandaté, ne furent pas toujours appréciés des proches d’Oscar. Même les principaux biographes de Wilde, comme Richard Ellmann, Hesketh Pearson ou Montgomery Hyde, le présentent souvent comme un être agressif et légèrement borné. C’est sans doute injuste, mais il est vrai que tout en étant animé des meilleures intentions, il lui arriva de se conduire de manière inconsidérée.

En

outre,

son

antisémitisme

violent

qui

se

manifesta au moment de l’affaire Dreyfus, ne plaide pas en sa faveur. Après la libération de Wilde, Sherard lui rendit visite à Berneval, mais il prétendit l’y avoir trouvé en situation compromettante avec Ross, ce qui entraîna un refroidissement de leurs relations. La décision de Wilde de rejoindre Douglas à Naples n’arrangea rien. Ayant appris qu’il avait critiqué ces retrouvailles en plein Authors’ Club, Wilde lui écrivit pour se plaindre qu’il l’avait attaqué « derrière son dos ». De retour à Paris après le fiasco italien, il lui adressa un exemplaire de sa Ballade de la Geôle de Reading avec une dédicace parlante : « Je vous envoie un


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exemplaire de ma Ballade – première édition – que vous accepterez, j’espère, en souvenir de notre longue amitié. J’avais espéré vous le remettre personnellement, mais je sais que vous êtes très occupé, bien que je regrette que vous le soyez trop pour venir me voir ou me faire savoir où l’on peut vous trouver. 1» Les deux hommes se revirent occasionnellement, mais leur intimité ne fut jamais la même.

Sherard, Oscar Wilde, Story of an unhappy friendship, p261, 262. Rapporté par Richard Ellmann, p.595. 1


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§12. LA BIBLIOGRAPHIE DU MOIS Le Déclin du mensonge,

une observation

"The Decay Of Lying - An Observation" est un essai publié en 1889 dans la revue « The Nineteenth Century ». Il a été traduit en français sous le titre « Le déclin du mensonge » ou « La décadence du mensonge ». Opinions de littérature et d’Art La décadence du mensonge Traduction Jules Cantel Librairie Ambert, Paris – 1914 Intentions (Le déclin du mensonge - plume, crayon, poison; le critique artiste; la vérité des masques) librairie des Bibliophiles parisiens, 1921 et 1923


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La décadence du mensonge, suivi de Plume, crayon, poison Traduction : Sylvoisal L’Àge d’Homme, Lausanne – 1976 Collection La Soirée du Prince

Le déclin du mensonge Préface Dominique Fernandez Complexe, Bruxelles – 1986 Le Regard Littéraire n°1


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Sur le mensonge : Le Déclin du mensonge - Réflexions sur le mensonge - Mensonge et maladie mentale - Dictionnaire du mensonge - Des Menteurs Allia, Paris – 1998

Le Déclin du mensonge Traduction, Hugues Rebell Allia, Paris – 1998


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Le déclin du mensonge Traduction Hugues Rebell Allia, Paris – 1998 et 2003

La décadence du mensonge Rivages, 2001 Le Déclin du mensonge Traduction Hugues Rebell Allia, Paris – 2007


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Le Déclin du mensonge Traduction Hugues Rebell Allia, Paris – 2011 Petite Collection

La Vie imite l'Art bien plus que l'Art n’imite la Vie


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§13. Conférences et colloques COLLOQUES

Decadence and the Senses An Interdisciplinary Conference Goldsmiths, University of London 10 - 11 April 2014 Keynote Speaker: Catherine Maxwell (Queen Mary, University of London) Call for Papers From the perfumed verse of Baudelaire to the ‘fleshly’ poetry of Swinburne,

from

the

extravagant

and

perverse

sensory

experiences of Des Esseintes in A Rebours to the refined visual aesthetics of Dorian Gray, we encounter corresponding senses (synaesthesia) and extreme sensations, intensified by nervous or pathological

psychological

states.

Reading

Decadence,

from

ancient times to the present day, is to indulge in voluptuous pleasures (and pain), to sample exotic tastes and sounds, and to envisage states of mind in highly visual terms. ‘For each emotion’, as Oscar Wilde imagined for his drama, Salomé (1894), ‘a new perfume’. This interdisciplinary conference explores the relationship of Decadence and the senses, and the ways in which Decadent writers attempt to capture fleeting sensations. It is an opportunity to trace common visual, aural and ‘perfumed’ motifs in Decadent


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works, and to reflect on the extent to which the senses are important to our understanding of the tradition. We welcome proposals on any aspect of Decadence and the senses.

Papers

(about

20

mins

discussion of: sight, hearing, taste, smell, touch decadent objects: fur, perfume, jewels correspondences synaesthesia kinaesthesia hypersensitivity and hypersensuality nerves and nervousness perception pleasure and pain hypersexuality and erotomania appetite and femininity feasts fecal, feral, floral bodily fluids perversity dream states and memory invention and ornamentation symbolism nature and the organic artifice altered states decay and degeneration deliquescence

in

length)

might

include


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Abstracts of 500 words plus brief biography should be sent to: decadence2014@gold.ac.uk by 31st December 2013 decadence2014.wordpress.com


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§14. Handbag

La tombe d’Isola C’est le 23 février 1867 qu’Isola, la jeune sœur de Willie et d’Oscar Wilde s’éteint d’une fièvre cérébrale qui a dégénéré en scarlatine. À peine deux mois plus tard, elle aurait fêté ses dix ans. Elle n’est pas morte dans la maison de ses parents, mais chez son oncle et sa tante, le révérend William Noble et sa femme Margaret (sœur de Sir William), chez lesquels elle avait été envoyée en convalescence. Le père et la mère, prévénus par un télégramme de son état désespéré, n’ont pu qu’arriver en catastrophe pour assister à sa fin. Curieusement,

il semble que

le corps de l’enfant n’ait pas été rapatrié à Dublin, mais ait été enterré dans la paroisse de son oncle, à Edgeworthstown (ou Mostrim) dans le comté de Longford, éloignée de Dublin d’une centaine de kilomètres. Quand Ellmann nous dit que le jeune Oscar, éploré, se rendait chaque jour sur la sépulture d’Isola, il faut donc comprendre qu’il effectua ce pèlerinage pendant le temps où la famille dut séjourner à Edgeworthstown, pieux devoir d’autant plus aisé à remplir que les Wilde demeuraient sans doute au presbytère, proche du cimetière attenant à l’église St John dont William Noble était le ministre.


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Église St John et cimetière

Dans la quinzaine qui suivit la mort de l’enfant, une brève nécrologie parut dans les journaux de Dublin : WILDE – 23 février dans la paroisse d’Edgeworthstown, après une courte maladie dans la 10e année de sa vie, Isola, fille unique bienaimée de Sir William et Lady Wilde. En avril, Jane écrivit à son amie suédoise Lotten von Kraemer : « C’est plongée dans une profonde affliction que je vous écris. Vous lirez sur le journal que je vous envoie que nous avons perdu notre fille unique chérie… Elle avait été un peu malade et fiévreuse dans l’hiver, mais elle allait mieux – quand nous l’avons envoyée chez son oncle pour changer d’air – à environ 50 miles d’ici – où elle eut une rechute et une soudaine fièvre cérébrale – nous fûmes prévenus par télégramme – et arrivâment seulement pour la voir mourir – de tels chagrins sont difficiles à supporter. Mon cœur est brisé »1 Au cours des années qui suivirent, on ne sait ni quand, ni comment, la tombe d’Isola perdit sa pierre tombale, et il n’existait Joy Melville, Mother of Oscar, the life of Jane Francesca Wilde, John Murray, 1994. Traduction DG. 1


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à l’église St John aucun mémorial signalant la présence de la petite fille. La ville vient de commander une nouvelle pierre qui sera déposée lors d’une cérémonie qui se déroulera le mardi 4 juillet à 18H00.

Registre où se trouve consigné le décès d’Isola. C’est en souvenir de sa sœur qu’Oscar devait composer son touchant poème : Requiescat.


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§15. WILDE, PERSONNAGE LITTÉRAIRE The Ripper Code De Thomas Toughill

Thomas Toughill s’attaque ici à un des plus grands mystères criminels de la fin du XIXe siècle : celui de l’identité de Jack l’éventreur. Ce n’est pas la première fois qu’Oscar Wilde ou son entourage sont associés de près à cette énigme. Plusieurs romanciers ont déjà lié le nom de Walter Sickert, peintre ami de Wilde, aux crimes atroces de Whitechapel (Stephen Knight, Jack the Ripper: The Final Solution, Jean Overton Fuller, Sickert and the Ripper Crimes, Patricia Cornwell, Jack l'éventreur : affaire classée -


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Portrait d'un tueur). Ici, Thomas Toughill suggère que le serial killer aurait effectivement été un ancien ami d’Oscar Wilde et que celui-ci y aurait plusieurs fois fait allusion dans ses œuvres, en particulier dans Le Portrait de Dorian Gray. L’auteur soutient que l’histoire de Wilde, celle d’un homme comblé et perverti dont la vie s’effondre, est un message codé de l’identité de l’éventreur.


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§16. Poèmes TO OSCAR WILDE AUTHOR OF ‘RAVENNA’ D’ AUGUSTUS M. MOORE

No Marsyas am I, who singing came To challenge King Apollo at a Test, But a love-wearied singer at the best. The myrtle leaves are all that I can claim, While on thy brow there burns a crown of flame, Upon thy shield Italia’s eagle crest; Content am I with Lesbian leaves to rest, Guard thy thou laurels and thy mother’s name. I buried Love within the rose I meant To deck the fillet of the Muse’s hair; I take this wild-flower, grown against her feet, And kissing its half-open lips I swear, Frail though it be and widowed of its scent, I plucked it for your sake and find it sweet. MOORE HALL, SEPTEMBER, 1878. Augustus Moore est le frère de George Moore. Il a publié ce poème dans The Irish Monthly, Vol. VI, No. 65.


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§17. CINÉMA, TELEVISION, RADIO, CD, DVD Oscar Wilde sur la Croisette ! Le Géant égoïste est un film de Clio Barnard, inspiré par le conte d’Oscar Wilde. Il faisait partie de la sélection officielle de la quinzaine des réalisateurs dans le cadre du Festival de Cannes. Avec “Le Géant égoïste”, fable tragique située dans le Nord de l'Angleterre, Clio Barnard réussit une adaptation contemporaine bouleversante d'un conte d'Oscar Wilde, écrit le journal Télérama.

Il s’agit d’une adaptation très libre où Arbor, 13 ans, et Swifty, son meilleur ami, commencent à collecter du métal pour le compte de Kitten, un ferrailleur. Cette rencontre va bouleverser leur vie. Avec Chapman (Arbor), ShaunThomas (Swifty), Sean Gilder (Kitten), Siobhan Finneran(Mrs Swift), Steve Evets (Price Drop) et Rebecca Manley(Shelley Fenton)


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§18. WWW.OSCHOLARS.COM www.oscholars.com abrite un groupe de journaux consacrés aux artistes et mouvements fin-de-siècle. Le rédacteur en chef en est David Charles Rose (Université d’Oxford). Voir aussi le site allié www.thefindesiecle.com, rédactrice Tara Aveilhé (Université de Tulsa). THE OSCHOLARS est un journal international en ligne publié par D.C. Rose et son équipe de rédacteurs, consacré à Wilde et à ses cercles, il compte plusieurs mille lecteurs à travers le monde dont un grand nombre d’universitaires. On pourra y trouver les numéros de juin 2001 à mai 2002 (archives), et tous les numéros réalisées depuis février 2007.

Les numéros de juin 2002 à

octobre 2003, et d’octobre 2006 à décembre 2007 sont abrités par le site www.irishdiaspora.net. d’articles,

de

nouvelles

chronologies, liens etc.

Vous y découvrirez une variété

et

de

critiques :

bibliographies,

L’appendice ‘LIBRARY’ contient des

articles sur Wilde republiés des journaux. Le numéro 51 : Mars 2010 est en ligne ; mais on peut trouver sur le site plusieurs feuilletons mensuels. Désormais

(automne

2012),

THE

OSCHOLARS

apparaîtra chez http://oscholars-oscholars.com/ THE EIGHTH LAMP : Ruskin studies to-day – rédactrices Anuradha

Chatterjee

(Xi’an

Jiaotong

University,

China)

et

Laurence Roussillon-Constanty (University of Toulouse). Désormais

(janvier

2012),

THE

EIGHTH

LAMP

apparaîtra chez http://issuu.com/theeighthlamp/docs/l87. THE

LATCHKEY

rédactrices

sont

est Petra

consacré

à

‘The

Dierkes-Thrun

New

Woman’.

(Stanford

Les

University),


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Sharon Bickle (University of Queensland) et Joellen Masters (Boston University). Le numéro le plus récent en ligne est daté de mai 2012. MELMOTH était un bulletin consacré à la littérature victorienne gothique, décadente et sensationnelle. La rédactrice était Sondeep Kandola, Université de Liverpool John Moores. Le numéro 3 est en ligne, mais pour le moment d’autres éditions ne sont pas prévues. Moorings est consacré au monde de George Moore, écrivain irlandais, bien lié avec beaucoup de gens du fin de siècle, soit à Londres, soit à Paris.

Le numéro 3, été 2008, est en ligne.

Actuellement, on trouvera sa nouvelle version ici. RAVENNA effectue une exploration des liens anglo-italiens à la fin de siècle. Les rédacteurs sont Elisa Bizzotto (Université de Venise) et Luca Caddia (University of Rome ‘La Sapienza’). Le numéro 3 en ligne est celui de fin mai 2010, mais pour le moment d’autres éditions ne sont pas prévues.

Shavings est un bulletin consacré à George Bernard Shaw. Le numéro 28 (juin 2008) est en ligne ; désormais on le trouvera dans les pages de UpSTAGE.

The Sibyl

(commencé au printemps 2007) explore le monde

de Vernon Lee, écrivaine anglaise, née le 14 octobre 1856 au Château St Léonard, à Boulogne sur Mer; décédée à Florence, le 13 février 1935. La rédactrice est Sophie Geoffroy (Université de La Réunion). Le numéro 4 (hiver 2008/printemps 2009) est en ligne. Actuellement, on le reprend ici.


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UpSTAGE est consacré au théâtre du fin de siècle, rédactrices Helena Gurfinkel (University of Southern Iowa – Edwardsville), et Michelle Paull (St Mary’s University College, Twickenham).

Le

numéro 5 est en ligne VISIONS (deux ou trois fois par an) est consacré aux arts visuels de la fin de siècle. Les rédactrices associées sont Anne Anderson (University of Exeter), Isa Bickmann, Tricia Cusack (University of Birmingham), Síghle Bhreathnach-Lynch (anciennement National Gallery of Ireland), Charlotte Ribeyrol (Université de Paris– Sorbonne) et Sarah Turner (University of York). Le numéro 8 est en ligne, mais pour le moment d’autres éditions ne sont pas prévues. Toute la famille de journaux est servie par un groupe de discussion,

annonces,

Cliquez sur l’icône

messages

et

autre

correspondance.

.

www.oscholars.com est/était édité par Steven Halliwell, The Rivendale Press, spécialiste de la fin-de-siècle.


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§19. Signé Oscar Wilde De qui nous vient, si ce n’est des impressionnistes, les merveilleux brouillards bruns qui viennent se traîner dans nos rues, estompant les becs de gaz, et changeant les maisons en ombres monstrueuses ? […] L’extraordinaire changement survenu dans le climat de Londres pendant ces dix dernières années est dû entièrement à cette école particulière

d’Art

[…]

À

présent,

les

gens

voient

des

brouillards, non parce qu’il y en a, mais parce que des poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces effets. (Le déclin du mensonge – Traduction Hugues Rebell)

Where, if not from the Impressionists, do we get those wonderful brown fogs that come creeping down our streets, blurring the gas-lamps and changing the houses into monstrous shadows? […] The extraordinary change that has taken place in the climate of London during the last ten years is entirely due to a particular school of Art. […] At present, people see fogs, not because there are fogs, but because poets and painters have taught them the mysterious loveliness of such effects.


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