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Derrière l’objectif d’Éric Valli Photos et propos


Pangdjé En attendant que son seau d’eau se remplisse à la fontaine, Pangdjé, dix ans, a saisi un morceau de glace qu’elle fait danser délicatement entre ses doigts. Fascinée par la réfraction de la lumière, la gamine m’a oublié. Dans le froid matinal, le rayon lumineux qui frappe la glace éclaire son visage ; je sens monter en elle un pur émerveillement. J’ai le temps de prendre trois photos, la dernière sera la bonne. Le fruit du hasard ? Non. Le fruit de ces heures, ces semaines, ces mois, ces années passés auprès de gens que j’aime, sans but sinon celui de découvrir leur vie, de partager leur quotidien. Chacun de mes reportages témoigne d’une grande histoire d’amour avec l’Himalaya, bien sûr, mais aussi avec ces hommes qui vivent à l’ombre des montagnes. Mani Lal, Tinlé, Bahadur, Nanda Lal… Là-bas, ou plutôt là-haut, j’ai rencontré ou emmené les femmes de ma vie. Elles ont partagé mes quêtes, mes doutes, mes échecs, mes folies et surtout mes plus beaux moments. 28


Le facteur himalayen Un grelot insistant a perturbé notre marche silencieuse dans la forêt. Surgit devant nous ce petit homme, un gros sac orange sur le dos, estampillé NEPAL. Il tient en main un long bâton terminé par un fer de lance auquel est accrochée une poignée de clochettes. Étonné, je l’interpelle. Il s’arrête de mauvaise grâce, impatient, nerveux. « D’où vienstu ? Que fais-tu ? » Il me répond qu’il est facteur et qu’il va de village en village, armé d’une lance pour se défendre des brigands, équipé de grelots pour qu’on s’écarte du chemin et lui cède le passage. Mais… que fait-il à discuter avec un étranger ? Le courrier n’attend pas ! Et l’étrange lutin de s’évanouir comme il était venu, dans un concert de sonnailles.

Va doucement Pindzo, sa femme et leur chat habitent un refuge dans la forêt, au pied du col qui mène au Tibet. À force de passer et repasser par chez eux, j’étais un peu devenu leur fils et une belle complicité nous unissait, comme en témoigne ce portrait. Je partais, ils étaient venus sur le pas de leur porte me dire « Va doucement », l’au revoir tibétain.

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Le butin Mon dessin « préparatoire » est l’inverse exact de la photo que j’ai prise de Bahadur. Quel moment extraordinaire ! L’action, la fumée qui irrite les yeux, la brûlure des piqûres d’abeilles à travers les deux épaisseurs de toile et les mailles de ma visière lorsque je colle l’appareil à mon œil. Je suis pour ma part assuré avec cordes et bloqueur ; les Rajis, eux, escaladent sans rien. À ces hauteurs, les chutes sont souvent fatales. D’où mon émotion à voir ces hommes si fragiles dans l’immensité complexe de la canopée, les jeux de lumière et de fumée, la transparence de la cire, le butin si longtemps convoité qu’ils descendent vers les leurs pour pouvoir les nourrir.

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Ombres chinoises Avril et mai sont des mois très chauds dans les jungles du Teraï. Les abeilles migratrices sont parties plus haut dans les montagnes et les Rajis, à bord de leurs nawas, ces pirogues taillées dans des troncs d’arbre, remontent la rivière pour pêcher. Je les suis. J’aime couvrir tous les aspects de la vie des gens que je photographie, trouver chaque jour un angle différent. Perché au sommet d’une falaise avec mon 180 mm, je vois les Rajis dans le courant et les reflets du soir. Je saisis les personnages en ombres chinoises avant qu’ils ne s’éloignent.

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Le Christ de Dalí Les nids tiennent dans le creux de la main et ne pèsent que quelques grammes. Pour les détacher, les cueilleurs disposent d’un petit trident métallique, le rada, et souvent tendent le bras vers les plus difficiles à atteindre. J’explorais la grotte avec Ip en prenant quelques photos quand sa position m’a brusquement remémoré, comme en une vision, le Christ sur la croix regardant le monde, de la fameuse toile de Salvador Dalí. J’ai demandé au dénicheur de retarder

la récolte jusqu’au lendemain afin d’installer avec Sylvain un grand réflecteur et un point d’ancrage pour moi. Un léger coup de flash a permis de modeler le dos du dénicheur et de faire ressortir l’éclat des nids. Sahat, en bas sur un amas de bambous pourris qui attestent l’ancienneté de cette pratique, donne une idée du vide. Tout est dans le graphisme de ce pilier qui transperce la pénombre moirée et que prolonge le bras de l’homme. 127


Photo © Debra Kellner

Né en 1952, Éric Valli s’oriente d’abord vers la profession d’ébéniste, mais à dix-huit ans, il quitte tout pour traverser l’Afghanistan à cheval avant de s’installer à Katmandou. Amoureux de l’Himalaya, il devient l’un des plus grands photographes de cette région. Ses collaborations régulières avec Geo, National Geographic, Life ou Paris Match, et des ouvrages comme Chasseurs de miel ou Chasseurs des ténèbres lui valent une réputation internationale. Il a réalisé plusieurs documentaires et deux films de fiction dont le célèbre Himalaya, l’enfance d’un chef en 1997.

Le photographe Éric Valli parcourt le monde depuis plus de trente ans avec la même insatiable curiosité. Les hauts sommets de l’Himalaya lui ont offert matière à d’extraordinaires photos, des vertigineux chasseurs de miel aux énigmatiques princesses de la forêt. Durant des années, il a sillonné les routes escarpées du « toit du monde » pour rencontrer ceux qui allaient devenir les héros de ses reportages, apprenant leur langue et partageant leur quotidien. La découverte, la rencontre et le partage sont au cœur de sa démarche. « C’est parce que ce métier est avant tout humain qu’il me passionne », dit-il. Dans cet ouvrage, Éric Valli nous fait entrer dans son univers, derrière son objectif, commentant une centaine de photographies emblématiques de son parcours. Il retrace les étapes de la création en révélant ses intentions, le contexte d’une prise de vue, le choix d’une technique ou d’un cadrage, et éclaire ainsi son travail d’un jour nouveau.

25 € ISBN : 9782-84230-369-3


Derriere l'objectif d'Éric Valli