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«La sécurité parasismique n’est coûteuse qu’en matière grise» Le noyau de la tour Roche a demandé plus d’un an de réflexion. L’architecte Michael Fischer et l’ingénieur Martin Stumpf expliquent les atouts d’une bonne collaboration. Une tour exige de nombreux ascenseurs et des colonnes techniques de grande dimension. La question de la rigidité ne se résout-elle pas d’elle-même ? Martin Stumpf:  En gros, cela est vrai pour des bâtiments en béton armé allant jusqu’à environ 200 mètres. Si l’on dispose le centre de gravité des noyaux de manière bien centrée, l’objectif de rigidité est déjà presque atteint. De toute façon, construire à une telle hauteur ne relève plus de l’exploit. Le but n’est donc pas de briller par des innovations de génie, mais de trouver la structure porteuse parfaite pour tel bâtiment, à tel endroit, pour tel client. Le fait que la tour Roche compte quatre noyaux centraux paraît une évidence. Comment est née cette idée ? Michael Fischer:  Nous avons examiné les approches les plus variées dans le cadre d’une sorte de concours interne avant de nous concentrer sur cinq, puis trois propositions. Ensuite, des matrices de décision nous ont permis d’arrêter notre choix final. Dans chaque cas, il s’agissait d’avant-projets, avec des idées sur l’organisation et la forme, la structure porteuse et les installations techniques. Tous nos ingénieurs spécialisés étaient impliqués dès le début. À un moment donné, nous avons découpé le noyau longitudinalement et transversalement. Martin Stumpf: Cette décision répondait à des enjeux spatiaux et visait à favoriser une circulation ouverte, en évitant les couloirs sans fin. Mais elle s’est aussi révélée correcte du point de vue statique, car on a ainsi assoupli le noyau central très rigide. Un instant eurêka ? Michael Fischer: Au contraire ! En tant qu’architectes, nous n’avons pas conçu en vase clos quelque chose qui, par hasard, se serait aussi avéré logique du point de vue statique. De même, le fait que les grands conduits de ventilation ressortent du côté frontal n’a rien de fortuit. Organiser les installations techniques de cette façon permet de percer le moins possible les murs du noyau. Tout cela est le fruit d’une démarche commune, d’une collaboration. Nous avons planché plus d’une année sur le noyau central qui, après tout, est l’alpha et l’oméga dans une tour. Martin Stumpf:  On peut également parler de jeu collectif. Avec l’équipe d’architectes, nous avons formulé des règles: jusqu’à quel point peut-on percer l’enveloppe du noyau ? Combien de murs intérieurs doivent se faire face ? Quelle doit être leur épaisseur ? Ils nous ont assaillis de questions pour bien saisir toutes les implications techniques. C’était super, car c’est le seul moyen d’aller aux limites du possible. Diviser le noyau central en quatre le rend plus flexible. En quoi cela est-il judicieux ? Martin Stumpf: Au fond, on veut une construction à la fois souple pour résister aux forces sismiques et rigide pour faire face au vent. Il faut trouver un équilibre entre ces deux contraires. Dans la tour Roche, nous avions par principe un noyau central très rigide. De par sa géométrie, il est encore assez rigide longitudinalement pour supporter sans dommage un tremblement de terre comme celui qui a dévasté Bâle en 1356, tandis que transversalement, les poutres de liaison à la fois ductiles et fortement armées assurent une rigidité suffisante pour résister au vent et aux petits séismes. Ce n’est qu’en cas de fortes secousses que le noyau se déforme et absorbe l’énergie. Et cela même

en cas de séisme encore plus puissant que celui de 1356. C’est précisément l’avantage d’une construction ductile sur une construction rigide. Le bâtiment demeure alors plus longtemps intact en cas de secousses extrêmes dans le sens longitudinal, et reste debout tout en subissant des dégâts irréparables dans le sens transversal ? Martin Stumpf: Exact. Cela se justifie, car l’épicentre du séisme de 1356 se trouvait sans doute dans le fossé de Reinach, situé à peu près dans l’axe longitudinal. De toute façon, un tremblement de terre de cette magnitude ne se produit statistiquement que tous les 2500 ans. Nous sommes dans une situation très différente de celle de la Chine ou de la Californie, par exemple. Dans le Bâtiment 1, on aurait aussi pu réaliser les poutres de liaison sous forme de poutrelles métalliques démontables, mais au prix d’un surcoût disproportionné vu la probabilité infinitésimale d’un tel événement. À propos de surcoût, dans quelle mesure se baser sur un séisme aussi puissant que celui de 1356, plutôt que sur le scénario de la norme SIA, a-t-il renchéri la construction ? Martin Stumpf: Pour la structure porteuse, au fond, cela revient au même. Si l’on calcule et construit intelligemment, la sécurité parasismique ne coûte pratiquement rien. Du moins pas en termes de béton et d’acier. Accroître la sécurité ne coûte que de la matière grise, il faut réfléchir plus longuement, mieux coordonner les efforts et collaborer en toute confiance. À l’inverse, un projet mal planifié entraînera des rafistolages ultérieurs. Cela a un prix. Michael Fischer: Il y a quand même une réserve: si le gros œuvre reste debout mais que des éléments tombent sur la tête des gens, on n’aura pas gagné grand-chose. C’est pourquoi dans la tour Roche, toutes les fixations, qu’il s’agisse de plafonds suspendus, de conduites, d’équipements scéniques et, bien sûr, d’éléments de façade, sont conçues pour supporter des forces plus importantes. Cela a coûté plus cher, tout en restant de l’ordre d’à peine quelques pourcents. Le Bâtiment 2 de Roche sera achevé en 2021 et atteindra plus de 200 mètres de haut. En quoi est-il différent ? Michael Fischer:  Comme il ne mesure pas 90 mètres de long, mais 60, son noyau est plus compact et uniquement divisé longitudinalement. Nous avons pu reprendre les principes établis précédemment: la division, les poutres de liaison, les sorties d’air par l’avant. D’où des économies – d’argent et de matière grise.  Entretien: Palle Petersen 

Michael Fischer, 49 ans, est partenaire du bureau d’architecture Herzog & de Meuron à Bâle. Il a été chef de projet pour l’Actelion Business Center, la Maison des herbes Ricola, la station de téléphérique du Chäserrugg et le Bâtiment 1 de Roche. Il est actuellement responsable de la poursuite du développement du site de Roche.

Tiré à part de Hochparterre 10 / 18 —  Seismic Award 2018 — « La sécurité parasismique n’est coûteuse qu’en matière grise »

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Martin Stumpf, 45 ans, est directeur général de WH-P Ingenieure à Bâle. Il a été chef de projet pour le Bâtiment 1 de Roche et supervise à présent la poursuite du développement sur le site. Il est par ailleurs responsable de l’Elbtower à Hambourg, actuellement le plus haut projet de cons­ truction d’Allemagne avec ses 233 mètres.

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26.10.18 09:44

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Seismic Award 2018 (version française)  

Tous les trois ans, le Seismic Award distingue des bâtiments de conception architecturale exemplaire répondant aux principes de la construct...

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