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spécial

spécial

numéro 9 - janvier-février 2013

janvier-février 2013 – n° 9 – 5,90 €

les citations célèbres

L’État, c’est moi !

les citations célèbres de césar à mitterrand, ce qu’ils ont vraiment dit

le poids à des motièsre l a lu m i t s des fa

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ALL 7.40 € / BEL 6.80 € / ESP 6.90 € / ITA 6.90 € / GR 6.90 € / PORT CONT 6.90 € / LUX 6.80 € / CH 11.80 FS / MAR 65 DH / TUN 6.9 TND / CAN 9.95 $ CAN / DOM 6.90 € / MAY 8.20 € / TOM/A 1650 CFP / TOM/S 900 CFP


ava n t- p r o p o s Éric Pincas

Rédacteur en chef adjoint

En vérité, je vous le dis…

C

omme l’exprimait Winston Churchill : « Il est une bonne chose de lire des livres de ­citations, car les citations lorsqu’elles sont gravées dans la mémoire vous donnent de bonnes pensées. » Elles sont là, nichées dans les recoins de notre esprit. Que ce soit au bureau, au bistrot ou dans les dîners en ville, nos conversations quotidiennes sont truffées de ces petites formules toutes faites, aussi efficaces qu’impérissables. Comme le refrain d’une chanson populaire que l’on fredonnerait sans forcément se souvenir du nom de son interprète, elles sont reprises par le plus grand nombre, ignorant de l’identité de leur auteur ou du contexte historique qui les a vues naître. Certaines d’entre elles ont plus de deux mille ans. Et c’est bien là leur force, pour le moins fascinante : une séduction inexpliquable, une magie du bon mot fédératrice, défiant l’usure du temps. Un patrimoine commun que nous vous proposons d’explorer avec un regard neuf et décapant. Fi des dictionnaires inventoriant les grandes phrases de l’Histoire, avec pour seuls repères un nom et une date ! Les citations célèbres méritent mieux. Saisir l’instant où elles ont été prononcées et par qui, revenir à leur sens originel, comprendre comment elles ont parfois été attribuées à tort à tel ou tel locuteur, c’est tout l’enjeu de ces pages sans équivalent. Pour faire écho à une fameuse pensée de Tristan Bernard : « Vous aurez alors grande satisfaction à savoir ce que les autres ne savent pas. »

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sommaire n°9 janvier- fé vrier 201 3 6 Qui a dit quoi ? 8 les répliques cultes 12 Les dates clés 14 entretiens du cinéma

18 « Après nous le déluge ! » par Joëlle Chevé 24 « C’est une révolte ? – Non, sire, c’est une révolution » par Olivier Coquard 28 « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » par Olivier Coquard 30 « Et pourtant elle tourne ! » par Victor Battaggion 34 « Il faut rendre à césar ce qui appartient à césar » par Catherine Salles 42 « il ne faut pas être plus royaliste que le roi » par Pascal Marchetti-Leca 46 « impossible n’est pas français » par Emmanuelle Papot 48 « J’y suis, j’y reste ! » par François Semur 52 « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la france » par Philippe Delorme 60 « La france a perdu une bataille, mais la france n’a pas perdu la guerre » par Éric Roussel 66 « la garde meurt mais ne se rend pas ! merde ! » par Jacques-Olivier Boudon 70 « la guerre ! c’est une chose trop grave pour la confier à des militaires » par Jean-Yves Le Naour 72 « laissons donc le temps au temps » par Denis Lefebvre 74 « l’argent n’a pas d’odeur » par Catherine Salles 76 « l’état, c’est moi » par Gonzague Saint Bris 84 « l’exactitude est la politesse des rois » par Pascal Marchetti-Leca 88 « Malheur aux vaincus ! » par Catherine Salles 90 « Paris vaut bien une messe » par Philippe Delorme 96 « Qui m’aime me suive » par Laurent Vissière 98 « Qui s’y frotte s’y pique ! » par Laurent Vissière 100 « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » par Olivier Coquard 104 « soldats, songez que, du haut de ces pyramides, quarante siècles d’histoire vous contemplent » par Emmanuelle Papot 110 « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie » par Nicolas Le Roux 112 « souviens-toi du vase de soissons ! » par Anne Bernet 116 « Tuez-les tous, dieu reconnaîtra les siens » par Xavier Hélary 120 « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie » par Joëlle Chevé 122 « veni, vidi, vici » par Catherine Salles 126 « vous n’avez pas le monopole du cœur » par Denis Lefebvre 128 « vox populi, vox dei » par Bruno Dumézil


Titre. Titre

Prod DB © Gaumont - Franco London - Continental / DR

Collection Christophel

l e s r é pl i q u e s c u lt e s d u c i n é m a

« atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ! » L’Hôtel du Nord filmé par Marcel Carné (1938) est un

établissement bon marché au bord du canal Saint-Martin, qui héberge des amours impossibles ou désespérées. À son souteneur « fatalitaire », M. Edmond (Louis Jouvet), qui aspire à changer d’air, la prostituée Raymonde (Arletty) exprime son mécontentement en usant de toute sa gouaille.

Perdus dans le désert libyen, quatre soldats français volent une automitrailleuse allemande, le Taxi pour Tobrouk du titre (Denys de La Patellière, 1960). C’est Jonsac (Maurice Biraud) qui fait ce pertinent constat à Goldman (Charles Aznavour) pendant que Dumas (Lino Ventura, hors champ) s’éloigne.

Prod DB © PEA / DR

Prod DB © DR

« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. »


Prod DB © Orion Films, Mars Films, Coral Films, Gaumont/DR

« C’est l’or… il est l’or… l’or de se réveiller. Monseignor, il est huit or. » La Folie des grandeurs du cupide et odieux ministre des Finances joué par Louis de Funès dans le film de Gérard Oury (1971) tient dans cette aubade fredonnée par un valet minaudant (Yves Montand), au rythme du cliquetis des doublons.

« Salauds de pauvres !»

C ollection Christophel

La Traversée de Paris, de Claude Autant-Lara (1956), met en scène la piteuse odyssée de Grandgil (Jean Gabin) et de Marcel Martin (Bourvil) dans le Paris de 1943. La colère spectaculaire du premier contre les Français couards et médiocres qui profitent de l’Occupation pour s’enrichir se clôt sur ces mots.

« tu vois, le monde se divise en deux catégories. Il y a ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses ! » L’Ouest sans morale narré

par Sergio Leone dans Le Bon, la Brute et le Truand (1968) voit l’association de Blondin (Clint Eastwood) et de Tuco (Eli Wallach) faire long feu. C’est au second qu’il revient de manier la pelle…

« Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » Maître Folace (Francis

Blanche) est bien forcé d’admettre que Fernand Naudin (Lino Ventura) a vu juste : Raoul Volfoni (Bernard Blier) a « osé » venir régler un différend en suspens, que Les Tontons flingueurs de Georges Lautner (1963) apaiseront, pour cette fois, à coups de tord-boyaux.


« de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » danton, 1792

Il n’en faut pas moins pour sauver la patrie ! L’armée austro-prussienne progresse, et menace désormais Paris. L’heure a sonné pour le ministre de galvaniser les foules.

Par Olivier Coquard

L

es comptes rendus de la séance du 2 septembre 1792 à l’Assemblée législative attestent la véracité de cette formule. Elle conclut un discours dont les députés ordonnent l’impression pour qu’il passe à la postérité. Le Moniteur universel – sorte de Journal officiel de l’époque – reste fidèle aux notes conservées dans les archives parlementaires des logotachygraphes (les secrétaires de séance, installés dans une loge sous l’estrade présidentielle). Danton clôt ainsi la brève allocution par laquelle il appelle à la mobilisation de toute la patrie : « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée. »

des révoltes troublent L’ordre public Ce discours intervient après la chute de Verdun, tombée aux mains des Austro-Prussiens, désormais à deux jours de Paris. Le contexte est terrifiant. Depuis le mois de juin, l’Assemblée législative a déclaré « la patrie en danger ». Au lendemain de la chute de la monarchie, elle a

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confié le pouvoir exécutif à un « Conseil exécutif provisoire » de six ministres, aux missions infiniment compliquées : organiser l’élection d’une nouvelle assemblée constituante au suffrage universel (une première en France) ; poursuivre une guerre très mal engagée contre des ennemis de plus en plus agressifs et nombreux ; accélérer le recrutement de volontaires commencé en juin ; tenter de maintenir un semblant d’ordre public alors que des révoltes éclatent (en Vendée, par exemple) et que des rumeurs de complot des aristocrates entassés dans les prisons se multiplient. Parmi ces six ministres, Danton est le plus lié aux militants et aux soldats volontaires qui ont pris les Tuileries et renversé la monarchie le 10 août. Sa nomination à la tête de cet « exécutif », par une Assemblée législative toujours très modérée, est un geste envers les révolutionnaires radicaux, ceux qui ont organisé la Commune insurrectionnelle de Paris ; ceux qui constituent les bataillons de volontaires prêts à combattre les envahisseurs ; ceux qui organisent, dans toute la France, mais en particulier à Paris, la chasse aux suspects ; ceux qui ont

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Collection Kharbine Tapabor

insurrectionnelle et les sans-culottes, qu’il faut convaincre de la fermeté du gouvernement à tenir le cap de la Révolution et de la guerre. Pour rester crédible auprès du Conseil exécutif et des députés, Danton doit montrer qu’il conserve la maîtrise du mouvement populaire. Tout est donc affaire – pour utiliser une notion anachronique – de communication : le discours est très bref. Danton a revêtu pour l’occasion un habit rouge afin que le public, des tribunes, soit convaincu de son plein engagement au côté de la Commune insurrectionnelle. La formule finale a le mérite de la simplicité : elle est évidemment destinée à être répétée, reprise à l’envi par ces volontaires qui se pressent devant les bureaux des recruteurs de l’armée.

Et du panache ! Envoyé à l’échafaud moins de deux ans après son discours (le 5 avril 1794), Danton dira au bourreau Sanson : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut bien la peine. »

Chromolithographie, fin XIXe siècle.

imposé à l’Assemblée législative des mesures exceptionnelles, comme l’incarcération au Temple de la famille royale ou la création d’un tribunal extraordinaire ; ceux qui, en somme, constituent le groupe des sans-culottes et associent la revendication révolutionnaire à la défense de la patrie. Ces sans-culottes donnent à Danton un poids majeur au sein du Conseil exécutif ; il dissuade ses collègues de quitter Paris malgré la menace prussienne, contre l’avis de Roland, ministre de l’Intérieur, et de Servan, ministre de la Guerre. Or, le 2 septembre au matin, la nouvelle de la prise de Verdun par l’armée de Brunswick renforce le sentiment d’urgence. Le discours de Danton s’adresse en fait à deux groupes d’interlocuteurs : d’une part, la majorité modérée de l’Assemblée législative, qu’il s’agit d’empêcher de céder à la peur et de voter la fuite ou la capitulation ; d’autre part, la Commune

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l’apogée de sa carrière rhétorique Cette parole est très efficace : jusqu’au mois d’avril 1793, Danton est sans conteste le plus populaire des dirigeants montagnards. Elle devient le symbole même du ministre. Elle est reprise, par exemple, sur le socle de sa célèbre statue, place de l’Odéon, à Paris, avec « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ». Le discours du 2 septembre 1792 fait partie des morceaux de bravoure obligés pour toute reconstitution révolutionnaire. Il est considéré, sans doute à bon droit, par Frédéric Bluche comme l’apogée de la carrière rhétorique de Danton. Le site Internet de l’Assemblée nationale le classe parmi les « grands moments d’éloquence parlementaire ». Mais le peuple ne va pas suivre Danton. Du moins pas comme il le croit ou l’espère. La peur profonde dans laquelle vivent les sans-culottes est multiple : peur de l’inconnu dans lequel ils s’engagent en devenant volontaires ; peur de laisser derrière eux leur famille menacée par les aristocrates comploteurs ; peur d’être trahis par cette Assemblée législative, vestige de la monarchie constitutionnelle. Les massacres de septembre 1792 commencent au moment même où Danton achève son discours. Ces sanglantes manifestations de la colère et de la peur se répandent partout en France dans les jours qui suivent. Danton, ministre de la Justice, incapable d’une autre réaction, ne peut que les entériner, dans une rétractation politicienne un peu triste. Point d’audace chez Danton, en cet instant crucial où il a convaincu la nation que l’audace seule sauverait tout… L

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« L’argent n’a pas d’odeur » vespasien, 69-79

Pour rétablir des finances catastrophiques, l’empereur romain fait preuve d’une imagination sans bornes. Et lève des impôts dont la source est pour le moins insolite !

Par Catherine Salles

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espasien s’exprime ainsi pour justifier l’impôt qu’il a institué… sur l’urine ! La formule signifie qu’on ne doit pas se préoccuper de l’origine de l’argent. En 69, il ressort grand vainqueur de la guerre civile qui, pendant plus de deux ans, a déchiré l’Empire romain. Avec cet homme et ses deux fils, Titus et Domitien, c’est une famille italienne sans origines nobles qui arrive au pouvoir. Doté d’une intelligence remarquable et d’un sens aigu des affaires, le nouvel empereur trouve Rome dans une situation politique et économique catastrophique.

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Les dépenses excessives de Néron, le mauvais état des finances et les ravages de la guerre civile ont plongé l’Empire dans la crise. Vespasien a l’énergie suffisante pour imposer les réformes nécessaires au rétablissement de la situation. Les plus gros problèmes qu’il doit résoudre sont d’ordre financier. Dès le début de son règne, il annonce qu’il doit faire entrer dans les caisses de l’État 40 milliards de sesterces pour assurer la survie de l’Empire. Les Romains doivent accepter une politique de rigueur budgétaire extrême [NDLR : toute ressemblance avec des faits récents…].

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sien leur ordonne de faire désormais le trajet pieds nus ! Mais c’est l’impôt sur l’urine qui fait sa réputation. À Rome et dans toutes les autres villes de l’Empire, l’une des plus importantes corporations artisanales est celle des foulonsteinturiers, qui traite les fibres textiles.

Peinture murale du iie siècle avant notre ère, naples.

Mission miction Les foulons lavent la laine dans de l’eau bouillante et de la soude, que l’urine remplace… sans aucuns frais ! Plus pour très longtemps, puisque celle-ci fait bientôt l’objet d’une taxe.

Vespasien n’hésite pas à condamner les procurateurs après qu’ils se sont enrichis, car, dit-il, « ces hommes sont des éponges qu’on mouille et qu’on presse une fois qu’ils sont gorgés d’eau ».

Son expérience de la finance s’inscrit dans la tradition familiale : l’un de ses ancêtres a fait fortune en présidant des ventes aux enchères. Sabinus, son père, est devenu banquier chez les Helvètes après avoir été percepteur des impôts en Asie. Vespasien lui-même témoigne d’une certaine expertise dans la gestion. Sans parler de son avarice, ou plutôt de sa parcimonie légendaire. Il a le sens très provincial de la valeur de l’argent et il ne dilapide pas les biens de l’État dans des frais inconsidérés comme l’ont fait ses prédécesseurs. Tout est bon pour réduire les dépenses publiques et faire entrer de l’argent frais dans les caisses. Certains de ses procédés sont contestables, mais il n’a jamais utilisé l’argent récolté à des fins personnelles. Il n’hésite pas à vendre les magistratures aux candidats et leur absolution aux accusés qui lui « graissent la patte » ; il achète des marchandises en gros, qu’il revend très cher au détail ; il supprime les exemptions d’impôts dont bénéficient certaines villes ; il fait cadastrer de nombreuses régions de l’Empire pour connaître avec précision les propriétés de chacun et les assujettir aux impôts. De nouveaux procurateurs et gérants du fisc sont nommés dans les provinces. Vespasien a la réputation de choisir à ces postes les hommes les plus rapaces et les plus intransigeants, quitte à les condamner une fois qu’ils se sont enrichis. La plupart de ses « bons mots » sont liés à l’argent : les marins d’Ostie, qui viennent régulièrement à Rome prêter main-forte aux pompiers de la ville, réclament que leur soit allouée une indemnité pour « frais de chaussures ». Vespa-

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Akg-images/Erich Lessing

© Luciano Pedicini / Dist. La Collection

avide de liquide

L’éLégant et déLicat titus est choqué Il est nécessaire d’éliminer le suint des étoffes de laine en les trempant dans de l’eau chaude mélangée à des produits détergents, de la soude ou de l’urine. Les foulons ont l’habitude de placer devant leurs ateliers de grandes cuves dans lesquelles les hommes se soulagent. Ils disposent ainsi d’un détergent qui ne leur coûte rien. Pour Vespasien, l’occasion de se procurer de l’argent est trop belle ! Ni une ni deux, il invente un nouvel impôt sur les urines récoltées par la corporation. Son fils aîné, Titus, un jeune homme élégant et délicat, se montre choqué par cet impôt. Il reproche à son père de tirer profit de matières nauséabondes. L’empereur prélève alors une pièce dans le tribut de l’impôt et la passe sous le nez de son fils en lui demandant : « Est-ce que son odeur te blesse ? » « Non », répond le jeune prince. « Et pourtant, rétorque Vespasien, il vient de l’urine ! » C’est ainsi que Suétone rapporte l’anecdote, que Dion Cassius (v. 155-v. 235) résume en une formule concise : « Cela ne sent rien. » Mais pour qu’elle soit plus compréhensible, elle a été remaniée sous la forme connue de tous : « L’argent n’a pas d’odeur. » L

La citation originelle, « Cela ne sent rien », fut sans doute empruntée aux Satires du poète Juvénal, qui traitait alors d’un tout autre sujet les citations célèbres

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tétiere

« qui s’y frotte s’y pique ! » louis xii, 1498

Une paternité épineuse !  Contrairement à la version officielle qui l’attribue à celui que l’on surnomme le «Père du peuple», ce précepte aurait plusieurs géniteurs…

Par Laurent Vissière

L

’adage est attribué à Louis XII (14981515), dont la devise était un porc-épic. Précisons qu’au Moyen Âge, la devise désigne un emblème figuré, en général ­accompagné d’une courte sentence – le mot. Cette identification est fort ancienne : déjà attestée à la fin du XVIe siècle, elle est officialisée par la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie en 1798, avant d’être répétée par tous les sites pseudo-historiques qui fleurissent sur Internet. Rien n’est pourtant plus faux ! Lorsqu’il monte sur le trône de France, Louis XII conserve l’emblématique de ses ancêtres ; ce

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n’est pas lui qui a adopté le porc-épic comme devise, mais son grand-père, Louis d’Orléans. En 1394, ce dernier a fondé l’ordre chevaleresque du Camail et du Porc-épic. Au XIVe siècle, les devises font fureur Le mot qui s’y rapporte n’est pas « Qui s’y frotte s’y pique ! », mais une sentence latine, plus savante : « Cominus et eminus » (« De près et de loin »). Elle renvoie à l’ardeur guerrière que l’on prête bien à tort– depuis l’Antiquité – à ce petit mammifère craintif : il serait capable non seulement de se défendre avec ses piquants, mais

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Jean-Claude N’Diaye/ La Collection – Préfecture de police

L’art de la protection Emblème de la famille des Orléans depuis le XIVe s., le porc-épic inspire la méfiance. En 1912, la Brigade spéciale criminelle (médaille) adopte la devise et lui associe le chardon.

aussi d’attaquer en les projetant violemment contre ses adversaires… Si la formule « Qui s’y frotte s’y pique ! » ne revient pas à la famille des Orléans, à qui, alors, l’attribuer ? Il faut remonter au XIVe siècle, lorsque la mode des devises fait fureur dans les cours européennes. Les princes s’amusent alors à en créer selon leur fantaisie et leur politique. Louis d’Orléans se montre particulièrement imaginatif : outre le porc-épic, il arbore le loup, la mûre et ses ronces, l’arbalète et son vireton, ainsi que le bâton noueux. Ses devises sonnent comme autant de défis à l’adresse de ses ennemis, à commencer par le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Mais il n’est pas un cas isolé. Nombre de princes et seigneurs s’inventent une devise piquante. La viLLe de NaNcy se L’approprie Ainsi, à la cour de Bourgogne, la puissante famille des Créquy, qui porte sur son écu un créquier (sorte de prunier sauvage et épineux), adopte le mot : « Nul ne s’y frotte », et le fait même sculpter au-dessus des portes de ses forteresses. Les Créquy n’ont d’ailleurs pas le monopole de la formule, puisque le grand Bâtard de Bourgogne (1421-1504), un fils naturel de Philippe le Bon, l’utilise lui aussi en liaison avec sa devise, en l’occurrence une barbacane. Sur le modèle princier, les villes se mettent à leur tour à accompagner leurs armoiries d’une courte sentence, et la petite cité de Gannat en Auvergne, dont l’écu comporte un chardon et un gantelet de fer, en adopte une similaire, doublée d’un jeu de mots : « Nul ne s’y frotte sans gantelet. » Le symbole qui revient le plus souvent pour illustrer ces devises piquantes n’est pas le porcépic, apanage des Orléans, mais le chardon. Les premiers à l’avoir employé semblent être les princes angevins, et notamment le roi René (1409-1480), l’un des plus grands créateurs de devises de son temps. C’est son petit-fils, le duc de Lorraine René II (1451-1508), qui va en faire sa devise favorite, accompagnée du mot : « Ne toqués mi, je poins ! » (« Ne me touchez pas, je pique ! »). Une devise qui prend tout son sens après la victoire écrasante qu’il remporte, le 5 janvier 1477, face aux troupes de Charles le

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Téméraire qui assiégeaient Nancy. De cet événement mémorable, la cité de Nancy aurait tiré le chardon de ses armes ainsi que sa propre devise « Non inultus premor » que l’on peut traduire littéralement par « On ne me touche pas impunément », mais aussi, de manière plus imagée par « Qui s’y frotte s’y pique ». Dans une poésie prononcée en 1516, les Lorrains s’écrient d’ailleurs : « Loyaux sommes, et non pervers, Et qui nous poinct, très fort se picque ! ». La thématique du chardon piquant continue à rencontrer un vif succès dans les siècles suivants, puisqu’en 1687, le roi d’Écosse Jacques II institue un ordre du Chardon, avec pour devise « Nemo me impune lacessit » « Nul ne me provoque impunément ». L’expression ne semble donc pas remonter au-delà du XVIe siècle, mais sans que l’on puisse l’attribuer pour autant à un individu particulier. Elle représente plutôt la traduction populaire et amusante d’un certain nombre de devises pompeuses, dont la formulation latine peut varier, mais dont le sens est toujours celui d’un défi martial et d’une menace latente. La sentence semble tellement médiévale qu’Hergé en attribue la paternité au roi Ottokar IV qui, dans les années 1360, en châtiant un baron rebelle, se serait écrié : « Eih bennek, eih blavek ! » soit à peu de chose près « Qui s’y frotte s’y pique » (Le Sceptre d’Ottokar). Si la Syldavie n’était un pays imaginaire, on aurait là la plus ancienne attestation du mot ! L

Au début du XVIIe siècle, la phrase est transposée en latin sous la forme « Non inultus premor », qui veut dire « Je ne suis pas abaissé sans vengeance » les citations célèbres

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Les citations célèbres  

Les citations célèbres sont gravées dans la mémoire collective. Mais sait-on qui les a prononcées, quand et où ? Historia vous fait découvri...

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