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SAUVONS L’HISTOIRE ! MANIPULATIONS POLITIQUES, FAILLITE DE L’ÉCOLE, MÉMOIRE MALMENÉE : ÉTAT D’URGENCE !

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T 05067 - 763 - F: 5,20 E

JUILLET 2010 - N° 763

Ce Vénitien incarne l’esprit des Lumières Destin d’un libertin inégalé

ALL 6,80 €/BEL 5,95 €/CAN 9,25 $CAN/ DOM 6,20 €/ESP 6,20 €/GR 6,20 €/ITA 6,20 €/LUX 6,00 €/MAR 55,00 DH/MAY 7,50 €/PORT CONT 6,20 €/CH 10,20 FS/TOM AVION 1500,00 XPF/TOM SURFACE 850,00 XPF/TUN 6,20 TND




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Juillet 2010

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64 Au secours des chrĂŠtiens du Proche-Orient

Quand les politiques s’en mêlent

En 1860, Ă  la suite des massacres perpĂŠtrĂŠs dans les ac-

Trop, c’est trop ! Les dÊtournements incessants de l’His-

tuels Liban et Syrie contre les Maronites, Paris envoie

toire à des fins politiques, l’indigence des nouveaux

un corps expÊditionnaire. Au prix d’un vÊritable bras de

programmes, tant au collège qu’au lycÊe, nous amènent

fer avec les autres grandes nations europĂŠennes.

à tirer le signal d’alarme. Et ce sur plusieurs numÊros. Le dÊbat est lancÊ : à vous de le nourrir.

x{Ă… Ă… ÂŤ Une grande exposition sur les fĂŞtes et crimes Ă  la Renais-

stĂ… 

sance, du thÊâtre en Avignon, et des DVD.

Casanova incarnation des Lumières Ses prouesses amoureuses occultent l’intellectuel

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curieux de tout. Car l’esprit du VÊnitien est aussi volage

Le Caravage met la peinture en rĂŠvolution

que son cœur : il butine les idÊes autant que les belles.

La Galerie palatine de Florence et la galerie des Offices rendent hommage au peintre, mort il y a quatre siècles.

vuÅ   ō Conversation avec un fantôme plutôt bavard En 1323 ou 1324, à Alès, l’âme d’un dÊfunt se rappelle au bon souvenir des vivants. Un dominicain missionnÊ entame un Êtrange dialogue avec l’au-delà sur lequel les historiens ne cessent de se poser des questions.

58 Richelieu, la citÊ idÊale du cardinal Devenu le principal ministre de Louis XIII, le cardinal entreprend de donner à l’humble manoir familial qu’il possède en Touraine, un aspect digne de sa grandeur. S’il ne reste presque rien de son palais, la ville qu’il a fait bâtir est toujours blottie derrière son enceinte.

62 Comment la mÊthode CouÊ est nÊe Durant la Grande Guerre, un pharmacien de Troyes dÊveloppe sa mÊthode d’autosuggestion.

xyĂ… Ă…  SpĂŠcial romans

ztÅ  %ÅÅ  Les conseils d’un royal grand-père‌

zvÅ  ÅÅ  ŋ Philippe

zwĂ… Ă…% zxĂ…  Ă… Ă…   Fayard

zyÅ %Å# Les Gaulois sont tous derrière VercingÊtorix

Marie-AmĂŠlie Journel/Devine Gil Lefauconnier - Photos DR

 

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MaÎtre de confÊrences à l’universitÊ d’Artois, spÊcialiste de l’histoire du couple, elle vient de publier La Marquise de Brinvilliers (Perrin, 2010).

Enseignant à l’universitÊ de Corse, il est coauteur, avec Jean-Pierre GuÊno, de Voleurs de feu ; Moments de grâce dans la littÊrature française (Flammarion, 2007).

Professeur à l’universitÊ de Nice Sophia-Antipolis, il prÊpare un Atlas de la RÊvolution française, à paraÎtre cette annÊe, aux Êditions Autrement.

Historienne, spÊcialiste de la sociÊtÊ d’Ancien RÊgime. Dernier ouvrage, MarieThÊrèse d’Autriche, Êpouse de Louis XIV (PygmalionFlammarion, 2008).

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IBO/Sipa Culver Pictures/The Art Archive

Dossier : Casanova, p. 23 Incarnation des Lumières

J. Graf/Fedephoto - G. Lefauconnier Photos J. Graf/fedephoto.com

DÊbat : Sauvons l’Histoire ! p. 6 Quand les politiques s’en mêlent

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Auteur d’une biographie de Casanova parue chez Bernard Giovanangeli Éditeur (Prix Guizot 2009 de l’AcadÊmie française), il dirige l’agence littÊraire Augures.

MaÎtre de confÊrences à ParisSorbonne IV, membre de la SociÊtÊ de l’Histoire de France, il effectue des recherches sur les rapports entre la France et l’Italie (XVe-dÊbut XVIe siècle).

MaÎtre de confÊrences à l’universitÊ du Maine, au Mans, il vient de sortir La MÊthode CouÊ (Le Seuil).

MaÎtre de confÊrences à Sciences-po, spÊcialiste de la diplomatie et des religions au XIXe siècle, sa thèse portait sur le Quai d’Orsay sous NapolÊon III.

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 Å Å  ō Å Å%%ō Å ÅÅÅ Casanova souhaitait lÊguer ses MÊmoires, Êcrits en français entre 1789 et 1798, à une obscure pupille. Il meurt avant d’avoir rÊdigÊ son testament. C’est donc l’un de ses neveux, Carlo Angiolini qui s’empare des 3700 pages et les emporte à Dresde. En 1820, son fils vend, pour une somme dÊrisoire, ces feuillets

à de puissants Êditeurs de Leipzig, les Brockhaus. Pendant cent quarante ans, seuls quelques rares privilÊgiÊs y ont accès. Entre 1822 et 1838, deux Êditions du texte original, modifiÊ et ÊdulcorÊ, sont Êtablies, l’une en allemand par Schßtz, l’autre en français par Laforgue. Le manuscrit rÊintègre le coffre des Brockhaus

et les publications postÊrieures s’inspireront de ces deux premières. L’une d’entre elles est même une traduction en français de la version allemande, alors que l’original a ÊtÊ rÊdigÊ en français ! Certaines, cependant, font Êtat de rÊcits absents dans le manuscrit Brockhaus, laissant supposer l’existence

Un dĂŠlinquant multirĂŠcidiviste pourchassĂŠ Mer du

ANGLETERRE

Nord

Londres, 1764 Fausses lettres de change

Paris, 1759 Fausses lettres de change Paris, 1767 Une lettre de cachet le chasse de la France parce qu’il a menacÊ un neveu de Mme d’UrfÊ de lui apprendre la politesse  à coup de pieds au cul 

ALLEMAGNE Stuttgart, 1760 Dettes de jeu

Paris, 1761

OcĂŠan Atlantique

Duel

FRANCE

Madrid, 1767 DĂŠnonciation calomnieuse par son valet

ESPAGNE

Florence, 1760 Fausses lettres de change Barcelone, 1768 Relation amoureuse avec la maĂŽtresse du chef de la police

Mer MĂŠditerranĂŠe

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ITALIE


d’autres versions autographes de Casanova disparues depuis‌ En 1943, la maison Brockhaus brÝle et le trÊsor est transfÊrÊ à bicyclette dans une banque puis, en juin 1945, par camion militaire à Wiesbaden. Il n’en ressort que quinze ans plus tard pour la première Êdition du texte intÊgral. Un demi-siècle passe et, en

2007, un  mystÊrieux  Êmissaire des Brockhaus contacte l’ambassadeur de France en Allemagne, qui contacte à son tour le prÊsident de la Bibliothèque Nationale, Bruno Racine. Celui-ci se rend alors en grand secret dans la zone de fret de l’aÊroport de Zßrich pour expertiser le manuscrit. Reste à trouver entre

7 et 20 millions d’euros pour la plus coÝteuse acquisition jamais envisagÊe par la BNF. Et miracle : en 2009, une  mystÊrieuse  entreprise offre cette somme ! On n’en saura pas plus mais, dans l’au-delà, Casanova doit être comblÊ par cette ultime pantomime qui l’Êrige en TrÊsor national.  JoÍlle ChevÊ

par toutes les polices d’Europe

POLOGNE

Varsovie, 1766

Les villes dont il est expulsĂŠ Les villes oĂš il connaĂŽt des mesures privatives de libertĂŠ 250 km

Duel

Murano, 1743 Expulsion du sÊminaire, à l’âge de 18 ans, pour une prÊtendue relation homosexuelle Venise, 1755-1756 DÊtention de livres interdits, plainte de la mère d’une fille sÊduite, dettes de jeu, etc. Venise, 1783 RÊdaction d’un pamphlet contre les notables de sa ville natale

GRĂˆCE Corfou, 1745 DĂŠsobĂŠissance Ă  un ordre

Mer Noire

 Ă…Ă… Ă… Ă…  . Un casier judiciaire long comme le bras : atteintes aux biens, dettes impayĂŠes, promesses de mariage non tenues, coups et blessures en tout genre, nombreux duels avec blessĂŠs graves, participation Ă  une tentative d’avortement, relations sexuelles avec des mineures, homicide involontaire par empoisonnement‌ Il a tout fait, tout tentĂŠ, et a ĂŠtĂŠ condamnĂŠ. VĂ‹ÂŽ ž?ÂŹĂ nĂ„Ă‹Â?jĂ‹a‰ÄWÂ?Ă–Ă Ă„Ă‹ajĂ‹Ă kWjÂŹĂ?‰Â?™ËajĂ‹ jĂ‹j?™ˆ:ĂœjĂ„Ă‹ Ă Ă&#x;^Ă‹Ă‹ EĂ‹Â?žW?ak”‰jĂ‹aĂ–Ă‹7?Ă ^ËÔüËwkĂœĂ Â‰jà ËÔüüo¹¯

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Hugues Piolet

Modène, 1761 Le Bargello de la ville le chasse en fÊvrier prÊcisant  qu’un de ses devoirs Êtant celui de tenir la ville à l’abri des mauvais sujets il s’Êtait empressÊ de [lui] intimer le dÊpart 


Å  ÅÅÅPlus de deux siècles après sa disparition, ce personnage

Malade gĂŠnial ou g

D. R.

Corinne Maier

C

 L’immortalitÊ, voilà une belle rÊcompense pour un pareil toquÊ. Mais la postÊritÊ n’est-elle pas souvent le salaire diffÊrÊ d’une certaine folie ? 

e papillon prodigieux ne cesse de fasciner. Sa trajectoire tient d’une geste hÊroïque, puisqu’il ne cède jamais sur son dÊsir. Plutôt mourir que de vivre comme tout le monde. C’est par ce mÊpris total de la vie normale qu’il effraie un peu. Car qui, sincèrement, aimerait vivre son histoire, cette course Êpuisante qui se termine bien mal ? Bien peu de gens, en fait. Son existence sans pareille, que lui-même raconte dans ses MÊmoires, se paie au prix fort. En attendant que ça tourne mal, Casanova mène un rythme d’enfer. Cela lui est d’autant plus facile que l’enfer n’existe pas à ses yeux. C’est lui qui est infernal, à l’instar d’un enfant surdouÊ, manipulateur et câlin à la fois, auteur de quatre cents coups, de filouteries, de grands jeux et de coups d’Êclat. Un enfant, vraiment ? Ou, plutôt, un dÊsaxÊ irresponsable, inconscient des limites et dÊsinvolte à l’Êgard de tous les codes de la sociÊtÊ ? Un peu les deux, sÝrement. Toujours est-il que cet enragÊ flamboyant circule en se consumant. Et c’est par cette lumière qu’il Êclaire le monde dans lequel il vit, qu’il montre et met à nu, le XVIIIe siècle – son seul vÊritable Êcrin, lui qui n’appartient à rien ni à personne. Mais qui est cet excitÊ ? Un paradoxe ambulant. Un type sorti de nulle part qui frÊquente les beaux esprits et les têtes couronnÊes, un VÊnitien qui Êcrit dans un français un peu heurtÊ, un intellectuel qui traÎne dans des bouges, un semeur de troubles adoubÊ par les puissants. Un homme sans mÊtier qui les a tous essayÊs, un joueur invÊtÊrÊ. C’est aussi un tricheur sans scrupule qui redistribue tout ce qu’il gagne. Car, dans cette caverne d’Ali Baba qu’est pour lui la vie, il se sert à sa guise, puis jette tout : femmes, argent, plaisirs. Tout doit circuler,

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telle est sa devise. Lui y compris. Garder, thÊsauriser ? Impossible, ce serait ennuyeux, et puis cela ralentirait cette immense loterie qu’est l’existence. Tout est possible ! Qu’on se le dise ! Casanova, lui, ne cesse de le clamer, et de le mettre en acte par sa vie : il joue et est jouÊ sans fin. Mais on ne peut pas toujours gagner au jeu, et il termine son existence en proscrit : c’est la fatalitÊ, le hasard n’est plus son alliÊ. Il achève sa vie dans un coin perdu d’Europe oÚ (horreur !) il est obligÊ de travailler. On le voit, son aventure telle qu’il la dÊcrit n’est pas qu’une comÊdie, c’est aussi le rÊcit touchant d’un vieillard qui assiste consternÊ à la fin d’un monde, le sien : l’Ancien RÊgime chancelle, et sur la scène du monde entrent l’ÊgalitÊ et le travail – des mots que Casanova dÊteste. Le siècle dont il a ÊtÊ l’enfant chÊri touche à sa fin, et lui-même n’est plus, alors, qu’un lumignon qui brille secrètement. Fini, Casanova ? Pas si vite. Il ne le sait pas, mais l’histoire, en fait, ne fait que commencer. L’histoire, celle de son Histoire de ma vie, celle du gÊnial Êcrivain mort sans savoir que son livre vivrait sa vie sans lui. Sans savoir que son rÊcit continuerait le voyage Êpique commencÊ par son auteur, qu’il ferait le tour du monde, et que, après de multiples aventures et autant de scandales, il trouverait finalement sa place. Casanova est mort en ignorant que son français truffÊ d’italianismes serait publiÊ dans les collections les plus prestigieuses. L’immortalitÊ, voilà une bien belle rÊcompense pour un pareil toquÊ. Mais la postÊritÊ n’estelle pas souvent le salaire diffÊrÊ d’une certaine folie ?  Corinne Maier, psychanalyste, Êcrivain, auteur notamment de Casanova ou la loi du dÊsir (Imago, 2002).


sulfureux continue de faire polÊmique. Éclairages croisÊs.

ĂŠnie dĂŠtraquĂŠ ? Guy Chaussinand-Nogaret John Foley/Opale

 La continuitÊ qui relie ses conquêtes est la trame d’une vie vouÊe à la crÊation de la femme universelle, mais sous ses aspects toujours renouvelÊs. 

L

’Histoire de ma vie, autobiographie et roman, peut être lue comme le fantasme d’une addiction au sexe, tant elle Êvoque un safari sauvage, une course effrÊnÊe au plaisir vagabond et un sujet pour analyse psychiatrique. Mais il existe plusieurs façons d’être chasseur de femmes, compÊtition fleur bleue ou quête angoissÊe d’une fugace Êrection. Le dÊsir de Casanova est d’une autre nature, celle de la possession extatique. C’est dans la succession de passions vraies, dans l’intensitÊ de l’exaltation amoureuse qu’il trouve la rÊvÊlation de son authenticitÊ, oÚ son moi profond se dÊfinit sans contrefaçon ni supercherie. Il ne dissocie jamais la sensualitÊ de l’amour. Le plaisir des sens, anonyme et furtif, si intense qu’en soit l’instant, n’est pour lui qu’une simulation s’il ne l’engage pas corps et âme. Il a besoin de mettre un nom et un cœur sur l’orgasme fugitif et ne s’Êpanouit que dans l’extase de l’amour partagÊ. Même les prostituÊes de rencontre l’Êmeuvent jusqu’aux larmes et, l’espace d’une nuit, il leur donne son cœur. Car l’acte de chair, même lorsqu’il est vÊnal, est un acte complexe et non un simple Êchange marchand de sperme et de ducats. C’est un acte inoubliable qui prend place dans la chronologie personnelle de l’acteur et ne s’efface jamais parce qu’il est un investissement total de l’être vouÊ à la mystique de l’amour. Il attend en contrepartie le même abandon et le même engagement amoureux de la part de ses partenaires : elles doivent avec lui parcourir tout l’Êventail des sensations voluptueuses, le plaisir, la jalousie qui le pimente, l’exaltation qui crÊe la fièvre favorable à l’ÊrÊthisme divin, la passion qui l’anoblit. Le viol lui-même n’est qu’une anticipation du consentement,

une promesse de grâce et de communion, la satisfaction d’un dÊsir virtuel qui n’attend que son aboutissement pour rÊvÊler l’attente frustrÊe. La beautÊ de la femme, simulacre pÊrissable mais incontestable de la nature angÊlique, est la preuve ontologique de l’ÊternitÊ et justifie la lÊgitimitÊ du dÊsir, renouvelÊ à chaque expÊrience dans des crÊatures dont la succession assure la continuitÊ ; la femme fascine Casanova parce qu’elle est la figure de l’Ange, le portier cÊleste qui tient les clÊs du paradis prÊadamite, celui d’avant la chute et des orgies sordides, du mensonge, du pÊchÊ, de la transgression coupable. La femme est sa lumière, son hostie, la gÊnitrice de sa vie glorieuse. Sa foi est celle des grands mystiques qui s’anÊantissent dans la contemplation du feu qui dÊvore leur âme et leur corps. L’amour, acte sacrÊ dans le viol comme dans le don parce qu’il est un combat autant qu’un partage, ne peut être qu’un absolu de l’être et son incarnation vertigineuse et indicible dans l’image de la femme aimÊe, synecdoque de toutes les femmes et miroir de la fÊlicitÊ universelle. La continuitÊ qui relie ses conquêtes est la trame d’une vie vouÊe à la crÊation de la femme universelle, mais sous ses aspects toujours renouvelÊs. Il sait dans sa chair que le grand profanateur, le grand meurtrier de la vie, c’est l’oubli. Mais rien ne se dÊrobe aux yeux de qui a aimÊ. D’oÚ ces infinies variations sur le même thème, la femme dans son infinie variÊtÊ qui dissimule toutes les richesses du monde. Casanova sex-addict ? Non, mais le gÊnie de la contemplation de l’amour.  Guy Chaussinand-Nogaret, directeur d’Êtudes honoraire à l’École des hautes Êtudes en sciences sociales, auteur entre autres d’un Casanova (Fayard, 2006).

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Biblioteca Marucelliana/Photo Scala, Florence

par Élisabeth Couturier

Le Caravage met la peinture en rÊvolution La Galerie palatine de Florence et la galerie des Offices cÊlèbrent le quatrième centenaire de la mort du peintre. Une grande exposition, Le Caravage et les caravagesques, prÊsente une centaine d’œuvres jusqu’au 17 octobre.

Que sait-on de Caravage ? Peu de chose. Aucune lettre, pas de rÊcit ni de document personnel. Rien d’intime. Les historiens ont du mal à faire la lumière sur la destinÊe chaotique de ce peintre de gÊnie qui inventa la technique du clair-obscur. Comment sÊparer le vrai du faux concernant la lÊgende sulfureuse de cet artiste surdouÊ qui choque l’Église par sa manière terre à terre de traiter les grands drames bibliques et dont les actes de violence transforment la vie en tragÊdie ? Seuls subsistent les commandes des œuvres et les procès-verbaux de ses frasques. Sa date de naissance est incertaine, l’acte de baptême ayant disparu. Ses biographes s’accordent dÊsormais sur 1571. Des doutes subsistent cependant sur le lieu. A-t-il vu le jour à Milan oÚ à Caravaggio, le village de sa famille, en Lombardie ? Une certitude : de treize à dix-sept ans, Michelangelo Merisi fait son apprentissage, à Milan, chez un peintre de petite rÊputation, Simone Peterzano. Que devient-il ensuite ? A-t-il voyagÊ ? S’est-il rendu à Venise ? A-t-il reçu un autre enseignement ? Mystère. Quand il arrive à Rome en 1592, le jeune peintre retient immÊdiatement l’attention avec des tableaux qui ne ressemblent à rien de ce qu’on connaÎt dÊjà. Sa manière de mettre en scène les hÊros des grands Êpisodes de l’histoire sainte, en faisant surgir des tÊnèbres les personnages principaux, dÊroute et subjugue. Trop cru, trop fort, trop emphatique, ce thÊâtre des ombres rompt avec l’idÊe de la beautÊ sereine liÊe à l’art. Lui, refuse d’idÊaliser la rÊalitÊ. Et cet Êtalage populiste de la misère ambiante comme ses corps masculins ÊrotisÊs sèment le trouble. Mais des mÊcènes, comme le cardinal del Monte, le protègent et Caravage est en passe de devenir le premier maÎtre de Rome. On finit même par lui pardonner les modèles qu’il va prendre dans la rue et qu’il reprÊsente avec les pieds poussiÊreux et les ongles sales. Mais avec

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Mort de la Vierge, peint en 1606 et pour lequel l’artiste reprÊsente la figure sainte en s’inspirant d’une prostituÊe enceinte et repêchÊe dans les eaux du Tibre, ses protecteurs trouvent qu’il dÊpasse la mesure. Sa vie dissolue n’arrange rien. Il frÊquente les bas-fonds de Rome et devient un habituÊ des rixes qui le conduisent parfois en prison. Le 28 mai 1606 tout bascule : dÊfiÊ par un membre d’une famille de notables romains, capitaine d’une milice, Ranuccio Tomassoni, il se bat en duel et tue son adversaire. Le voilà condamnÊ à mort. Par contumace, car il prend la fuite. Quelques mois plus tard, il s’Êtablit à Naples. Conquise par les rois d’Aragon, la ville est gouvernÊe depuis 1503 par un vice-roi reprÊsentant les autoritÊs espagnoles. Depuis le milieu du XVIe siècle, cette citÊ grouillante, qui correspond mieux au tempÊrament du peintre, est en pleine reconstruction. Et les commandes affluent. Depuis le concile de Trente (1542-1563) qui vise à contrecarrer l’avancÊe du protestantisme et à rÊtablir le pouvoir de l’Église, certains sujets sont mis en valeur, par exemple, le pouvoir intercesseur de la Vierge Marie et de ses saints, ou encore l’utilitÊ des bonnes œuvres comme facteur de rÊdemption de ses propres pÊchÊs. Et, une fois encore, à travers son tableau les Sept Œuvres de misÊricorde, Caravage met en scène non pas un concept thÊologique mais une rÊalitÊ concrète concernant des êtres de chair. Si Naples lui plaÎt, sa proximitÊ avec Rome la rend dangereuse. Il faut fuir à nouveau. Mais ses protecteurs s’agitent et le pape est près de lui accorder la grâce. PersuadÊ d’obtenir celle-ci, Caravage prend une felouque et dÊbarque dans une petite ville au nord de Rome. Il est arrêtÊ puis relâchÊ. Il est retrouvÊ mort dans des conditions mystÊrieuses, le 18 juillet 1610, dans l’ignorance du pardon papal. Ultime mystère : on ne sait pas oÚ est enterrÊ son corps. 


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Photo Scala, Florence

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v ÅÅÅ % . 1606-1607. Huile sur toile, 390 x 260 cm VË!?�jÄ^Ëk~�‰ÄjËaÖË+‰�Ë

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La femme qui allaite un vieillard. Elle

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Le jeune homme au chapeau emplumĂŠ. Il donne la

symbolise deux actes de charitÊ, nourrir les affamÊs et visiter les prisonniers. Grâce à ce double rôle, le peintre gagne de l’espace : il est difficile de reprÊsenter les sept commandements de la misÊricorde en un seul tableau.

moitiÊ de son manteau à l’homme nu. Il rappelle saint Martin qui coupa son vêtement en deux pour le donner à un mendiant. Dans un souci de raccourci, cette figure signifie à la fois vêtir ceux qui sont nus et soigner les malades.

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L’homme qui boit.

Il renvoie au Samson de la Bible dÊsaltÊrÊ grâce à l’intervention divine. Visiblement, il appartient aux classes populaires. Ainsi, pour illustrer cette allÊgorie soutenant la ContreRÊforme, le peintre prend pour modèles des gens de la rue.

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Le groupe cÊleste. La Vierge, rajoutÊe après coup, pose un regard bienveillant sur les actions humaines. Les anges, eux, font acte de fraternitÊ. L’un deux, avec son bras dirigÊ vers le bas du tableau, semble dÊsigner la scène terrestre comme le thÊâtre oÚ se joue une charitÊ bien rÊelle.

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Ombres et lumières. Par un

jeu de lumière savant, et en en distribuant des zones claires dans plusieurs endroits de la toile, l’artiste travaille l’effet de mouvement et intensifie la portÊe symbolique du propos.

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Historia rÊtablit chaque mois une vÊritÊ historique, en allant à l’encontre d’une notion aussi communÊment admise qu’erronÊe.

Les Gaulois sont tous derrière VercingÊtorix

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n pluriel n’aura jamais mieux convenu pour dÊsigner ce peuple. C e s ont le s Ro mains qui nomment G alli les descendants des envahisseurs celtes du Ve siècle av. J.-C. Ils sont une soixantaine de peuples à vivre sur un espace compris entre la MÊditerranÊe et les PyrÊnÊes au sud, le Rhin à l’est et la Belgique actuelle au nord. Des vagues successives de migrations expliquent cette diversitÊ de peuplements mais constituent cependant une entitÊ de civilisation. Pendant longtemps la vision que l’on a eue des Gaulois a reposÊ sur le texte de Jules CÊsar, la Guerre des Gaules, qui relate sa conquête : il veut la rendre plus difficile et augmenter ainsi son mÊrite. De là dÊrive l’image d’une rÊsistance gauloise unie et farouche luttant contre l’envahisseur. La rÊalitÊ est quelque peu diffÊrente. L’avancÊe romaine a en effet rencontrÊ de grandes difficultÊs face à une opposition gauloise que VercingÊtorix parvient plus ou moins à cristalliser et à unifier. Mais c’est une myriade de peuples divisÊs qui l’a rendue possible. Ces divisions avaient dÊjà permis à Rome de fonder la province de Narbonnaise à la fin du IIe siècle av. J.-C. Les Gaulois n’ont aucun sentiment d’unitÊ. Les Éduens du Morvan dÊtestent les Lingons du plateau de Langres qui sont les pires ennemis des SÊquanes du Jura. Ce sont d’ailleurs

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ces rivalitÊs qui donnent le prÊtexte de l’intervention romaine. Le concept de  nation gauloise  et le cÊlèbre  nos ancêtres les Gaulois  ne remontent qu’au XIXe siècle. Jusqu’à la Renaissance, les Français croyaient descendre des Francs. La relecture des textes de l’AntiquitÊ au XVIe siècle initie un dÊbat qui va durer jusqu’à la RÊvolution française. Les origines de la France sont-elles gauloises ou franques ? Le XVIIIe siècle posera le peuple comme descendant des Gaulois et la noblesse d’ÊpÊe en hÊritière des Francs avant que l’abbÊ SiÊyès ne tranche dÊfinitivement pour des origines communes gauloises. Le vÊritable tournant a lieu au XIX e siècle. AmÊdÊe Thierry publie en 1828 l’Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculÊs, se basant sur les Êcrits de CÊsar. Il sort VercingÊtorix de l’oubli et en donne une image romantique. Puis Henri Martin dans son Histoire de France populaire (1867 à 1875) cÊlèbre la  patrie gauloise . NapolÊon III avait confortÊ cet intÊrêt pour les Gaulois en contribuant à la dÊcouverte du patrimoine archÊologique gallo-romain. Mais c’est la IIIe RÊpublique qui va Êriger en mythe le chef arverne et nos origines celtes dans un but purement idÊologique. Après la dÊfaite de 1870, elle y trouve l’exemple d’une rÊsistance à l’occupant. La crÊation d’une opposition entre Gaulois et Romains et du VercingÊtorix à la tête d’une unitÊ

Coll. Jonas/Kharbine-Tapabor

Alors que Jules CĂŠsar et ses lĂŠgions sont en Gaule, un chef arverne, inconnu jusqu’alors, rĂŠussit Ă  unifier le peuple qui se soulève ‚ÅÂ

ÅÅ   . En 52 av. J.-C., VercingÊtorix appelle ses hommes à rÊsister à l’envahisseur. Sans succès, ils rendent les armes au siège d’AlÊsia. V jÄĉ™^ˤš��¹ gauloise prÊcaire, se trouvent instrumentalisÊs au service du patriotisme et de la revanche contre l’Allemagne. Les manuels scolaires de Lavisse imposeront ensuite que  la Gaule fut conquise par les Romains, malgrÊ la vaillante dÊfense du Gaulois VercingÊtorix qui est le premier hÊros de notre histoire .  Olivier Tosseri


Un charme insolent