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M 05067 - 843 - F: 5,70 E - RD

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AN MIL LE MOYEN ÂGE MÉCONNU

MARS 2017 - ALL 7,20 € / BEL 6,70 € / ESP 6,70 € / GR 6,70 € / ITA 6,70 € / LUX 6,70 € / PORT-CONT 6,70 € / CH 11 FS /

MARS 2017 – N° 843


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par éric pincas



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N’AYEZ PAS PEUR

O

n nous aurait menti ? Dès la fin du XVe siècle, les humanistes de la Renaissance font naître le mythe d’un Moyen Âge frappé par tous les malheurs et condamné à l’obscurantisme. Accrochés à ce postulat, les grands esprits du temps, aveuglés par les lumières de la Renaissance et tenaillés par leurs propres inquiétudes, font de l’an mil une époque au ciel tourmenté, où les hommes, cédant à la panique, redoutent le retour des Enfers de Satan, mille ans après qu’il y fut condamné par le Christ. Cette vision d’une peur millénariste de la fin des temps a traversé les siècles et a été entretenue, au XIXe siècle, par le grand Michelet lui-même. En réalité, ces angoisses eschatologiques étaient confinées aux enceintes des monastères où certains religieux prenaient très au sérieux l’Apocalypse selon Jean, annonçant la libération de « l’antique serpent ». Mais dans les campagnes de l’Occident médiéval, pourtant en proie aux superstitions en tous genres, aucun vent de panique ne s’empara des populations. Encore aurait-il fallu qu’elles aient une connaissance du calendrier… La plupart des individus ne connaissaient même pas leur âge avec précision. Battant en brèche les idées reçues, c’est LE CIEL TOURMENTÉ donc à la découverte d’un Moyen Âge mé- DE L’AN MIL connu que nous vous invitons ce mois-ci. Une immersion dans une société en pleine CÈDE LA PLACE renaissance, où le choc des invasions bar- À UN MONDE NEUF, bares, définitivement digéré, laisse la UNE SOCIÉTÉ EN place à un monde plus sûr et plus apaisé. Les déchirements consécutifs au délite- PLEINE RENAISSANCE ment de l’Empire carolingien cicatrisent peu à peu. Les frontières se redessinent et de nouveaux pays apparaissent ; l’expansion musulmane est contenue ; l’Occident s’ouvre aux sciences arabes et le christianisme gagne du terrain, jusque dans les terres scandinaves et slaves. Le rebond après la crise : la croissance se fait jour au rythme des défrichements des forêts. Le pacte féodal scelle un modèle social fondé sur une réciprocité de services et de devoirs. Bien sûr, il s’agit là d’un processus au long cours, et non d’une mutation soudaine. Mais un monde neuf est en marche, porté haut par les étendards des chevaliers. L’aube d’un Moyen Âge triomphant. u

POUR CONTACTER LA RÉDACTION, adressez

PHOTOS DE COUVERTURE : Granger coll. NY/Aurimages ; F. Ferrand : Baltel/SIPA.

votre courrier électronique à redaction@historia.fr 

3 - Historia n° 843 / Mars 2017

stlaure@gmail.com

ÉDITO


SOMMAIRE N° 843 / Mars 2017

8 ÉVÉNEMENT

8 LE BOOM DE LA BD HISTORIQUE Histoire et bandes dessinées ? Un mariage réussi, où créativité rime (souvent) avec authenticité. Notre enquête sur un phénomène éditorial  hilippe Peter P

8

16 MÉMENTO

DR

Édition Grand Angle

16

16 Yves Coppens veut-il rouvrir Lascaux ? Dinosaures à plumes, scandale archéologique à Toulouse 21 L a chronique d  ’Emmanuel de Waresquiel

Collection British Library/KHARBINE-TAPABOR.

24 DOSSIER

24

L’AN MIL, QUAND L’OCCIDENT S’ÉVEILLE L’Europe connaît sa première grande croissance. Un renouveau victime d’une légende noire dès le XVe siècle S  ylvain Gouguenheim 26 À  l’ombre de la croix, la sécurité retrouvée  aurent Vissière L 29 S  ylvestre II, le pape savant  icolas Weill-Parot N 33 L a fièvre des bâtisseurs Claire Lamy 37 L es chevaliers à la manœuvre Xavier Hélary 41 L es forêts reculent et la croissance décolle  ylvie Joye S 44 V  illage médiéval : la consécration Magali Watteaux

PHILIPPE PETER e st journaliste, cofondateur du site et du webzine Cases d’Histoire, membre de l’Association des critiques et journalistes de BD.

SYLVAIN GOUGUENHEIM Médiéviste, il publie ce mois-ci La Gloire des Grecs : sur certains apports culturels de Byzance à l’Europe romane (Cerf).

Gil Lefauconnier

DR

Gil Lefauconnier

Bruno Klein

Didier Lefevre

CONTRIBUTEURS

LAURENT VISSIÈRE Maître de conférences en histoire médiévale à la Sorbonne, il vient de codiriger Le Feu et la Folie : l’irrationnel de la guerre, aux PU de Rennes.

NICOLAS WEILL-PAROT Maître de conférences en histoire médiévale, il a codirigé Science et technique au Moyen Âge aux PU de Vincennes.

CLAIRE LAMY Auteure d’une thèse d’histoire médiévale sous la direction de Dominique Barthélemy, elle enseigne à l’université de Poitiers.

XAVIER HÉLARY Professeur d’histoire médiévale à Lyon, il a notamment écrit La Dernière Croisade : Saint Louis à Tunis (Perrin, 2016).

5 - Historia n° 843 / Mars 2017


SOMMAIRE N° 843 / Mars 2017

46 RÉCITS

46

46 LA BIEN ÉTRANGE ABDICATION DE NICOLAS II Franck Ferrand 52 LES DESSOUS DU VOL DU DIAMANT BLEU Carl Aderhold 56 LA RENAISSANCE EN 3D DES SEPT MERVEILLES DU MONDE  livier Lemaître O 64 ALEXANDRA DAVID-NÉEL, LA VOIE DE LA SAGESSE  ascal Marchetti-Leca P

Granger Coll NY / Aurimages

70 CULTURE

90 Manuel Cohen

JC Ballot/ BnF /Oppic/Inha/Enc

70

70 EXPOS La modernisation réussie du « quadrilatère Richelieu », les interdits vestimentaires, Shoah et BD Joëlle Chevé 76 ÉCRANS Cinéma, théâtre, émissions et séries, jeux vidéo, sans oublier les rendez-vous radio à podcaster 82 L IVRES Lénine : l’énigme du wagon plombé  uillaume Malaurie G La sélection polar, essai, BD et jeunesse 90 VOYAGE La Cité universitaire à la croisée des mondes Véronique Dumas 94 GASTRONOMIE Les éprouvettes gastronomiques  atrick Rambourg P 96 MOTS CROISÉS 98 La chronique de Guillaume Malaurie

SYLVIE JOYE M  aître de conférences à l’université de Reims-ChampagneArdennes, elle est aussi membre junior de l’Institut universitaire de France.

6-H  istoria n° 843 / Mars 2017

MAGALI WATTEAUX Maître de conférences en histoire et archéologie médiévales, elle est spécialiste de l’occupation des sols.

FRANCK FERRAND Historien, auteur de nombreux best-sellers, il anime l’émission Au cœur de l’Histoire sur Europe 1.

CARL ADERHOLD Cofondateur des éditions Vendémiaire, il vient de publier Droit d’inventaire avant élection (First éditions).

Gil Lefauconnier

D.R.

Delphine Jouandeau

BALTEL/SIPA

DR

Gil Lefauconnier

CONTRIBUTEURS

OLIVIER LEMAÎTRE Diplômé de la Sorbonne, auteur et réalisateur de documentaires, il propose une série sur les Sept Merveilles de l’Antiquité.

PASCAL MARCHETTI-LECA  est professeur de lettres à l’université de Corse.


ÉVÉNEMENT

LE BOOM DE LA BD

HISTORIQUE  Le succès des bulles du passé par

Philippe Peter

Portée par la passion des Français pour l’Histoire, la BD historique s’impose comme un genre à part entière, avec des albums caractérisés par la qualité de leur documentation. Enquête sur un phénomène éditorial.

8-H  istoria n° 843 / Mars 2017


A

lors que la bande dessinée traverse une période de transition, qui voit régulièrement émerger dans la presse des termes préoccupants, tels que « surproduction » ou « paupérisation », la BD historique ne semble, elle, pas connaître la crise. Mieux, elle est depuis quelques années en pleine renaissance, avec l’arrivée de nouveaux éditeurs et le développement de collections originales. Selon le site Casesdhistoire.com, spécialisé en la matière, plus de 450 albums historiques ont été publiés en 2014 dans l’espace francophone. Avec les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, ce chiffre a même frôlé les 500 ouvrages en 2015. Ce secteur du marché représente ainsi près de 10 % des 5 255 livres et albums parus en 2015, selon le rapport publié chaque année par l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée. Si l’on est enclin à se féliciter de ces chiffres, encore faut-il savoir ce que l’on entend concrètement par BD historique.

 i-contre, l’Empereur dans Waterloo, le C chant du départ, de Maurizio Geminiani et Bruno Falba (Glénat, 2015).

Édition Glénat, 2017

 i-dessous, planche de FrançoisC Ferdinand : la mort vous attend à Sarajevo, de Jean-Yves Le Naour et Chandre (Grand Angle, 2014).

Édition Grand Angle

Vulgarisation de l’information Ces 500 albums illustrent l’intérêt croissant des éditeurs pour la BD historique, que d’aucuns voient comme l’éternel eldorado, et qui fait tant rêver un marché en stagnation. Car les bandes dessinées historiques font vendre. Ou tout du moins certaines d’entre elles, dans la mesure où il n’en existe pas un mais plusieurs types. L’historien Pascal Ory dégage au moins trois catégories. La première rassemble les albums « qui se veulent une forme de vulgarisation de l’informations que l’on peut obtenir par ailleurs, par exemple en lisant un livre ou en visitant un monument. Ils sont surtout prisés des gens qui ne lisent pas ou 9 - Historia n° 843 / Mars 2017


DOSSIER

L’AN MIL QUAND L’OCCIDENT S’ÉVEILLE

Après des siècles de crises politiques, démographiques et agricoles, le continent européen fait peau neuve entre 970 et 1050. Agriculture, architecture, habitats, rapports sociaux… portent en germe une modernité dont nous sommes les lointains héritiers. PAR Sylvain

«

L

’an mil » désigne une date et une période, celle des années 970 à 1050. Les sociétés européennes ont-elles alors connu une « mutation » accompagnée de violences et de peurs ? L’Empire carolingien disparaît en 888. Le désordre s’installe. Le désordre ou un ordre nouveau ? L’empire réapparaît en 962, au profit de la dynastie germanique des Ottoniens. En France, à partir de 987, le pouvoir royal passe aux Capétiens. Au

24 - H  istoria n° 843 / Mars 2017

Gouguenheim

début du XIe siècle, le pouvoir des princes s’affermit. Les Carolingiens ont disparu ; d’autres leur ont succédé. L’autorité publique s’est transformée : les historiens parlent désormais d’« ordre seigneurial », et plus d’« anarchie féodale ». Les rois de France ne sont pas présents dans le sud du royaume ? La belle affaire : les princes d’Aquitaine tiennent leurs terres bien en main. Les raids hongrois et vikings ont disparu. Les armées arabes refluent : le comte Guillaume s’empare du dernier bastion musulman de Provence en 973.

Les liens féodaux se diffusent. Les serments de fidélité se multiplient, récompensés par l’octroi de fiefs. Des réseaux de solidarité hiérarchique se mettent en place, assurent un certain ordre social, permettent, aussi, des dominations.

De tout pour tous… Les paysans ne sont pas réduits à cultiver de chiches lopins au sein de rares clairières. Les forêts se rétractent au rythme des défrichements effectués par une main-d’œuvre plus nombreuse. La nourriture se diversifie ; l’outillage


Collection British Library/KHARBINE-TAPABOR.

QUAND LE BÂTIMENT VA…  L’édification de nouvelles constructions – signe d’une prospérité retrouvée – s’empare de l’Europe entière. • Pentateuque d’Aelfric (Angleterre, début du XIe s.).

se développe, la métallurgie se diffuse partout. La pierre s’impose dans les châteaux, tandis que les églises nouvelles inspirent à Raoul Glaber la célèbre formule de la « blanche robe » (lire p. 32). L’économie profite d’une croissance monétaire, alimentée par la production des mines d’argent de Saxe. Tout n’est pas qu’ordre et beauté… De nombreux seigneurs, tels des araignées au centre de leur toile, pratiquent le brigandage. Le servage se développe, avec son cortège d’humiliations et de contraintes. Pourtant, il n’y a guère de place dans ce monde en plein essor

pour des paniques concernant l’approche de la fin des temps. Peu de gens connaissent la date de l’année en cours, d’autant que l’ère de l’Incarnation n’est pas la seule utilisée. On ne compte pas non plus en siècles : personne ne peut avoir le sentiment de vivre « une fin de siècle ». Si l’on note les prodiges (comètes, éclipses), on y voit des signes envoyés par Dieu, non l’annonce de la fin du monde… La réforme monastique bat son plein. Cluny essaime au point de créer son ordre. L’époque est au succès des missions : trois à cinq millions de nouveaux chrétiens sont gagnés à la

suite de la conversion de la Pologne, de la Hongrie et des pays scandinaves. Alors pourquoi le mythe des inquiétudes millénaristes persiste-t-il ? Du fait que l’on a mal lu les sources. Le chroniqueur Raoul Glaber rédigea un livre relevant les signes par lesquels Dieu rappelait aux hommes les millénaires de l’Incarnation et de la Passion. Il s’agissait d’être attentif au souvenir de ces événements fondateurs. On le comprit mal et on crut y voir la preuve que la fin des temps hantait les esprits. C’était au contraire la confirmation d’un renouveau… u

25 - Historia n° 843 / Mars 2017


BALTEL/SIPA

CARTE BLANCHE À 

FRANCK FERRAND

La bien étrange abdication de Nicolas II En février 1917, le tsar est sur le front quand il reçoit la nouvelle de l’insurrection qui secoue la capitale, Petrograd. Une série de malentendus va conduire le souverain désemparé à se déposséder de sa couronne.

FEU LE MONARQUE Le 2 mars, à Saint-Pétersbourg (rebaptisée Petrograd en 1914), « la rumeur de l’abdication du tsar se répand et on commence à brûler les armoiries impériales », écrit Vladimir Fédorovski. A  quarelle de 1917.

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u commencement de 1917, recevant en audience Mikhaïl Rodzianko, président de la douma, le tsar Nicolas II lui fait cet incroyable aveu de faiblesse : « Je me suis efforcé pendant vingt-deux ans de faire pour le mieux ; me serais-je tout le temps trompé ? » Le fait est que son règne, commencé en 1894, a connu bien des déboires, dont la désastreuse guerre de 1905 contre le Japon et la révolution consécutive, alors noyée dans le sang. Comble de malheur : le seul fils du couple impérial, le tsarévitch Alexis, est atteint d’hémophilie. C’est pour tenter de résister à cette malédiction que le tsar et, plus encore, son épouse ont fait entrer dans leur intimité le mage Raspoutine (cf. Historiano 840), jusqu’à lui conférer un droit de regard sur la marche de l’État.

Granger Coll NY / Aurimages

Situation insurrectionnelle dans la cité impériale Ce travers s’est encore aggravé depuis que Nicolas, en septembre 1915, a choisi de prendre lui-même la tête d’un étatmajor déstabilisé par les cruels débuts de la Grande Guerre. Demeurée seule avec Raspoutine à Saint-Pétersbourg – rebaptisée Petrograd en 1914 en raison de l’assonance trop germanique qu’a pris ce nom quand éclate le conflit avec l’Allemagne –, la tsarine n’a fait qu’accentuer l’enlisement de la cour et du gouvernement dans un entre-soi délétère, coupé de la société russe. Certes, un petit cénacle princier, excédé de voir l’autocratie s’en aller à vau-l’eau, a fini par assassiner Raspoutine, le 17 décembre 1916. Trop tard, sans doute… Le tsar, revenu quelque temps

Mary Evans/Rue des Archives

A

LE CHOCLe Daily Mirror relate à la une les déboires de la famille impériale et les « incroyables nouvelles en provenance de Petrograd ». Et déjà le monde s’interroge : assiste-t-on en direct à un nouveau 1789 ?

à Tsarskoïe Selo, y a trouvé son épouse anéantie de chagrin et ses ministres dépassés par la situation. À cette époque, la faiblesse du pouvoir donne des ailes à tous les ambitieux : les députés de la douma, encore favorables pour la plupart au principe monarchique, mais aussi nombre de révolutionnaires qui, depuis onze ans, rêvent de soviets et de république. À Petrograd, des risques de famine, amplifiés par la rumeur, conduisent de plus en plus d’ouvriers à la grève et certains réservistes à reprendre les armes. Situation pré-insur-

rectionnelle, qu’aggravent chaque jour des incohérences au sommet. Un nouveau président du Conseil est nommé, Golitsyne, inexpérimenté en dépit de son grand âge ; il n’a même pas d’autorité sur son ministre de l’Intérieur, Protopopov, à moitié fou… Pour les Romanov, le ciel s’obscurcit de jour en jour. Fin février, Nicolas II est de retour au Grand Quartier Général de Moguilev, sur le Dniepr – pour les initiés : la Stavka. Il est donc loin, très loin de Petrograd lorsque l’émeute du 25 y éclate. La douma en ébullition profite des circonstances 47 - Historia n° 843 / Mars 2017

An Mil. Le Moyen Âge méconnu  

L’an mille, époque de tous les cataclysmes et de toutes les terreurs ? À contre-courant des idées reçues, Historia vous emporte, au contrair...

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