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RENAISSANCE, QUAND LES FEMMES GOUVERNAIENT LE MONDE - DÉCOUVERTE : L’ÉCLAT DE LA CÔTE D’OPALE

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MARS-AVRIL 2018 – N° 40 – 5,95€

Numero

SPECIAL

DÉCOUVERTE L’ÉCLAT DE LA CÔTE D’OPALE Isabelle-Claire-Eugénie d’Autriche

RENAISSANCE Quand les femmes

gouvernaient le monde

Anne de Bretagne, Catherine de Médicis, Élisabeth I re, Marie Tudor, Isabelle la Catholique, Marguerite d’Autriche, Louise de Savoie…

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M 08183 - 40 - F: 5,95 E - RD

numéro Spécial


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ÉDITORIAL

F Jean Luc Bertini

Honnie soit femme qui pense ?

EMME ET POUVOIR : VOILÀ DEUX TERMES QUI, CONJUGUÉS, font depuis des temps immémoriaux enrager, vitupérer ou trembler misogynes et phallocrates de tout poil. Selon ces esprits bien peu éclairés, une fille d’Ève, par essence, est forcément dévorée par l’ambition et mue par des pulsions incontrôlables inhérentes à son sexe qui ne peuvent mener le monde qu’à sa perte… Malheur au royaume dont le roi… est une reine ! Et pourtant… Dans l’Europe de la Renaissance, le pouvoir politique est traditionnellement aux mains des hommes, mais, en y regardant de plus près, on s’aperçoit que nombreuses sont celles qui ont réussi à s’en arroger une part, plus ou moins grande, et parfois même la totalité. Ainsi, une trentaine de femmes, des dynasties Valois, Stuart, Tudor, Habsbourg, et de pays différents (France, Angleterre, Autriche, Espagne, Italie), gouvernent à des titres divers, malgré l’hostilité ambiante. Reines de plein droit, régentes ou gouvernantes, elles exercent leur pouvoir à un degré variable. Louise de Savoie prend les rênes du royaume de France lorsque son fils – le va-t-en-guerre François Ier – se lance à la poursuite de sa chimère italienne entre 1524 et 1526. Marie de Hongrie, nommée, en 1531, gouvernante générale des Pays-Bas par son frère Charles Quint, administre ses terres avec une habileté sans égale. Catherine Sforza, au caractère en acier trempé, maîtresse incontestée des Victor Battaggion cités italiennes de Forli et d’Imola, se comporte comme un Rédacteur en chef adjoint condottiere quand il s’agit des affaires de famille – les Borchargé du Spécial gia, eux-mêmes, auront bien du mal à la déloger de sa citadelle en 1500. Élisabeth Ire, quant à elle, règne sans partage sur l’Angleterre pendant plus de quarante-quatre ans (1558-1603). Essentielles à la transmission du pouvoir, ces femmes ont généralement privilégié la diplomatie et préservé la paix, contrairement à leurs pendants (ou homologues ?) masculins, plus enclins à ferrailler d’abord et à discuter ensuite. Mais avant cela, il leur a bien fallu s’imposer à leur entourage immédiat, ou tout du moins composer avec lui. En tant que femmes, avant tout. Une bataille de tous les jours. L

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SOMMAIRE 6 CINÉMA 8 INTRODUCTION

MAISON DE FRANCE Par Laurent Vissière

20 L  OUISE DE SAVOIE : LA CONSEILLÈRE DE L’OMBRE Par Pierre-Gilles Girault

24 C  ATHERINE DE MÉDICIS : LE SEUL HOMME DE LA FAMILLE Par Jean-François Solnon

30 M  ARIE DE MÉDICIS : LA « DOUCEUR DE LA RÉGENCE » Par Jean-Marie Constant

34 SANS ELLES, PAS D’HISTOIRE(S) Par Laurent Vissière

Private Collection / Bridgeman Images

16 A  NNE DE BRETAGNE : L’INDÉPENDANCE À TOUT PRIX

MAISONS D’ANGLETERRE ET D’ÉCOSSE 40 M  ARIE TUDOR  : UN ROI D’UN GENRE NOUVEAU Par Liliane Crété

44 M  ARIE DE LORRAINE : L’AUTRE REINE D’ÉCOSSE Par Annette Bächstädt

46 M  ARIE STUART ET ÉLISABETH IRE : BELLES À EN MOURIR Par Isabelle Fernandes

MAISONS D’ESPAGNE ET D’AUTRICHE 56 I SABELLE LA CATHOLIQUE : DAME DE FER ET FEMME DE FOI Photo RMN/Hervé Lewandowski

Par Adeline Rucquoi

58 J EANNE LA FOLLE : UNE PRINCESSE PRESQUE PARFAITE Par Michèle Escamilla

L E S AU T E U R S

il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Ancien Régime, dont C’était la Fronde (Flammarion, 2016).

ANNETTE BÄCHSTÄDTHistorienne et journaliste, elle prépare une thèse sur Marie de Lorraine à l’université de Reims-Champagne-Ardenne.

JEAN DES CARS Historien des grandes dynasties d’Europe, il a publié l’an dernier François-Joseph et Sissi : le devoir et la rébellion (Perrin).

JEAN-YVES BORIAUD Professeur émérite de langue et littérature latines à l’université de Nantes, spécialiste de la Rome renaissante. Son dernier livre, Les Borgia : la pourpre et le sang, est sorti chez Perrin (2017).

LILIANE CRÉTÉ D octeure en civilisation et littérature anglo-américaines, auteure des Tudors (Flammarion, coll. « Champs ») en 2017.

JOËLLE CHEVÉ Journaliste et historienne, spécialiste du Grand Siècle, elle a publié L’Élysée au féminin, de la II e à la V e République (Le Rocher, 2017).

JONATHAN DUMONT D octeur en histoire, il a notamment coédité Femmes de pouvoir, femmes politiques durant les derniers siècles du Moyen Âge et au cours de la première Renaissance (De Boeck université, 2012).

JEAN-MARIE CONSTANT P rofesseur émérite à l’université du Mans,

MICHÈLE ESCAMILLA P rofesseure émérite à Paris-X Nanterre, elle est


N° 40 MARS-AVRIL 2018

62 M  ARGUERITE D’AUTRICHE  : LA DIPLOMATE AU CŒUR BRISÉ Par Pierre-Gilles Girault

66 M  ARIE DE HONGRIE : L’ÉTOILE DE LA RENAISSANCE Par Jean des Cars

70 I SABELLE-CLAIRE-EUGÉNIE D’AUTRICHE : LA PLUS FLAMANDE DES HABSBOURG Par Guillaume Hanotin

78 I SABELLE D’ESTE  : MAIN DE FER ET GANT DE VELOURS Par Jonathan Dumont

80 L  UCRÈCE BORGIA  : HEURES SOMBRES ET LÉGENDE NOIRE Par Jean-Yves Boriaud

84 L  ’INVITÉE DU SPÉCIAL : ÉLIANE VIENNOT Propos recueillis par Joëlle Chevé

MAISONS ITALIENNES 74 C  ATHERINE SFORZA  : TOUCHES-Y SI TU L’OSES

STANISLAS FAUTRE/ONLY FRANCE

Par Jean-Yves Boriaud

Basilica di San Giovanni Battista, Monza/Bridgeman Images

DÉCOUVERTE 88  L’ÉCLAT DE LA CÔTE D’OPALE Entre Boulonnais et Calaisis, une terre riche d’histoire et de trésors naturels s’offre au voyageur curieux… par Denis Lefebvre

106 MOTS FLÉCHÉS

l’auteure de nombreux travaux sur l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles. Elle a récemment publié Le Siècle d’Or de l’Espagne : apogée et déclin, 14921598 (Tallandier, 2015). ISABELLE FERNANDES Maître de conférences à l’université ClermontAuvergne, spécialiste de l’histoire et de la civilisation des îles britanniques des XVIe et XVIIe siècles, elle a signé Marie Tudor. La souffrance du pouvoir (Tallandier, « Texto », 2016). PIERRE-GILLES GIRAULT H istorien, conservateur du patrimoine et administrateur du monastère royal de Brou, il est également l’auteur d’ouvrages comme François I er, roi de la Renaissance (Gisserot, 2012). GUILLAUME HANOTIN H istorien à l’université Bordeaux-Montaigne, c’est

un spécialiste de la monarchie espagnole à l’époque moderne. Il a écrit et dirigé plusieurs ouvrages sur ce thème. ADELINE RUCQUOI Historienne, directrice de recherche émérite au CNRS, elle est l’auteure de nombreux livres, dont Mille Fois à Compostelle : pèlerins du Moyen Âge (Les Belles Lettres, 2014). JEAN-FRANÇOIS SOLNON Historien de l’Ancien Régime, il a rédigé une biographie de Catherine de Médicis (Perrin, « Tempus », 2003). Son dernier livre : Versailles. Vérités et légendes (Perrin, 2017). LAURENT VISSIÈRE Maître de conférences en histoire médiévale à la Sorbonne, membre du comité éditorial d’Historia, il a codirigé Le Feu et la Folie : l’irrationnel et la guerre (Presses universitaires de Rennes, 2016).


CINÉMA

Deux grands d’Espagne

COLLECTION CHRISTOPHEL © DIAGONAL TV

En 2011, la chaîne publique espagnole TVE tourne une série à la gloire d’Isabelle Ire la Catholique, reine de Castille – jouée par Michelle Jenner. On la voit ici avec son mari, Ferdinand II d’Aragon, interprété par Rodolfo Sancho, dans les jardins de l’Alhambra à Grenade.

Le cinéma s’est très tôt emparéde la vie des princesses de la Renaissance : décors somptueux, costumes luxueux, acteurs prestigieux… même si l’Histoire, la vraie, n’en sort pas toujours indemne…

DES SOUVERAINES DE COLLECTION CHRISTOPHEL © RENN PRODUCTIONS

Impitoyable Reconnu comme un grand metteur en scène de théâtre et d’opéra, Patrick Chéreau se lance dans la réalisation de La Reine Margot (1994), inspiré du roman d’Alexandre Dumas. Ce film à grand spectacle, porté par l’interprétation d’Isabelle Adjani dans le rôle-titre, fait de Catherine de Médicis un personnage cruel et machiavélique, interprété par Virna Lisi, qui décrochera à Cannes le prix d’interprétation féminine. 6-H  istoria numéro Spécial


Ascenseur pour l’échafaud Crânement, Marie Stuart, reine d’Écosse (Katharine Hepburn), condamnée par sa cousine Élisabeth Ire, se dirige vers le billot. Une scène dramatique du film Marie Stuart, réalisé par John Ford en 1936.

FICTION

Collection Christophel © Atlantique Productions / Canal+

COLLECTION CHRISTOPHEL © RKO

Pape et papesse Borgia, série télévisée franco-allemande (20112014), romance les destins des quatre membres les plus connus de la célèbre famille : Alexandre VI, et ses enfants Jean, César et Lucrèce.

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Duel à la cour La Vie privée d’Élisabeth d’Angleterre (USA, 1939), réalisé par Michael Curtiz, met face à face Bette Davis (la reine) et Errol Flynn (le comte d’Essex) : une histoire sentimentale qui finira mal pour lui… 7 -  mois-mois 2018


Repas de famille Chez les Habsbourg particulièrement, le banquet princier symbolise l’autorité souveraine. C’est là que se nouent alliances et traités, guerres et paix. Sur cette exceptionnelle toile – surchargée d’interprétations allégoriques – sont représentés Charles Quint et son épouse (à dr.), Philippe II (au centre) et sa quatrième femme (et nièce !), Anne d’Autriche ; l’infante Isabelle Claire (à g.), fille aînée de Philippe II, et son mari (et cousin), l’archiduc Albert d’Autriche, frère d’Anne d’Autriche. De dos, Isabelle de Valois, troisième femme de Philippe II, identifiable aux armoiries du dossier de sa chaise… La présence (symbolique) des deux épouses de Philippe II souligne le rôle des femmes dans le jeu diplomatique. • « Le Banquet des monarques », attribué à Alonso Sánchez Coello, Musée national de Poznan (Pologne).

Bridgeman Images

LE POUVOIR AU FÉMININ Dans l’ombre de leurs maris,nombre de femmes titrées ont participé au bon gouvernement de leurs sujets. Quelques-unes sont même montées sur le trône, essuyant souvent critiques et empêchements… Par Joëlle Chevé

8-H  istoria numéro Spécial

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e l’océan d’oubli qu’est l’histoire des femmes jusqu’au milieu du XXe siècle émergent quelques portraits de princesses et de souveraines, héroïnes, saintes ou criminelles, toujours définies par leur rôle biologique, dynastique, social, culturel ou religieux. Quant au pouvoir, dans un monde qui ne conjugue celui-ci qu’au masculin, s’il leur échoit au gré de circonstances successorales exceptionnelles, il est dégradé par leur nature fragile et leurs passions incontrôlées. Quelques-unes ont fait figure de « femmes fortes », mais c’est qu’elles portaient en elles des qualités viriles qui les faisaient échapper à la détermination de leur sexe. Des viragos, qui suscitaient admiration ou rejet, mais qui ne pouvaient en aucun cas modifier la vulgate de l’incapacité des femmes à gouverner.

Dans l’Europe de la Renaissance, une trentaine exerce le pouvoir à des titres divers, reines de plein exercice, épouses, régentes, gouvernantes. Qu’en est-il de leur pouvoir ? Est-il d’une nature différente de celui des hommes, et la misogynie croissante des élites juridiques et politiques de cette époque est-elle liée à leur nombre ou à leur visibilité plus grande dans l’espace politique ? Le système féodal laisse place, peu à peu, à un État « moderne » fondé sur l’affirmation d’un pouvoir monarchique absolu, sacré et héréditaire. Le rôle des femmes dans le maintien et la transmission du pouvoir est alors essentiel. Les royaumes médiévaux privilégiaient souvent l’entourage masculin du monarque, ses frères, ses oncles, et lui donnaient la préférence en cas de régence.

Les tentatives d’usurpations et les guerres civiles qui en ont résulté ont conduit à prioriser la régence des reines mères, censées défendre mieux que personne le trône de leurs fils, telles Louise de Savoie (lire p. 20-23) ou Catherine de Médicis (lire p. 24-29). Marie de Médicis (lire p. 30-33), pour avoir guerroyé contre son fils, est un contre-exemple exceptionnel. Reste que la France est singulière au regard des autres royau­ mes et principautés. La loi salique décrète l’exclusion des filles de la succession au trône. Une « histoire à dormir debout », écrit Éliane Viennot (lire p. 84-85), qui devient, cependant, théorisée par les juristes de la Renaissance, la « première loi fondamentale de l’État ». La phallocratie triomphe, tandis que le « malheur des temps » porte au pouvoir des

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INTRODUCTION

HÉRITER, OU PAS… Dans les autres pays d’Europe occidentale, les règles successorales privilégient les héritiers masculins et, à défaut, autorisent les femmes à succéder. C’est ainsi qu’Isabelle la Catholique hérite du trône de Castille en 1474 (lire p. 56-57), mais par un véritable coup d’État, car elle n’est que la demi-sœur du roi défunt, Henri IV. Celui-ci a une fille, Jeanne, qui est écartée en raison de sa bâtardise présumée. De même, le jeune frère d’Isabelle, Alphonse, a ses partisans, ceux d’un pouvoir au masculin. C’est dire l’importance des circonstances, des alliances, des réseaux, et de l’ambition et des capacités d’une femme à un moment donné d’incarner le destin d’un royaume pour qu’elle obtienne la souveraineté absolue. Rien n’était joué par avance. Le destin tragique de la fille d’Isabelle, surnommée Jeanne la Folle (lire p. 58-61), le dit assez. Son père, Ferdinand d’Aragon, et son fils Char­ les Quint, jouant de sa soumission chrétienne, de son impréparation politique et d’une instabilité d’humeur – que les historiens ont largement remise en question – l’évincent du pouvoir et la condamnent à une réclusion perpétuelle. Par la suite, les Habsbourg, qui dominent l’Europe de la Renaissance, assignent à leurs filles et femmes une place majeure dans le rayonnement de la dynastie. Les infantes espagnoles et les archiduchesses autrichiennes sont certes considérées comme des pions dans les stratégies matrimoniales desti-

PVDE/Bridgeman Images

femmes dont la légende noire est en marche de leur vivant. L’historiographie récente a réévalué leur rôle, très souvent positif.

Dura lex sed lex (« La loi est dure, mais c’est la loi ») En France, la loi salique écarte les femmes du trône, mais certaines ont un rôle qui, pour n’être pas officiel, n’en est pas moins crucial, comme Louise de Savoie (au fond, à gauche), la mère de François Ier.

nées à consolider l’empire. Cependant, elles sont solidaires, par leur éducation et leur ambition propre, d’un système qui les engage, quel que soit le royaume étranger où elles seront mariées, à y défendre les intérêts de leur dynastie d’origine. Quant à celles qui demeurent dans l’empire et y gouvernent, telle l’archiduchesse Isabelle-Claire-Eugénie aux Pays-Bas espagnols (lire p. 70-71), elles acquièrent un véritable statut de reine régnante, fondé sur l’affection de leur père – ici, Philippe II – et l’assurance qu’elles maintiendront les valeurs et la splendeur de leur dynas-

tie comme l’intégrité de ses territoires. L’image de la reine guerrière, incarnée par Isabelle la Catholique, est reprise et diffusée, même si son rôle militaire se réduit à monter à cheval et à haranguer des troupes. Elles se distinguent des monarques par leur obstination à rechercher la paix. Éléonore d’Autriche, la seconde épouse de François Ier, et Marguerite d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien et héritière des ducs de Bourgogne, négocient la paix des Dames avec Louise de Savoie (lire p. 65). Marguerite est régente des Pays-Bas. Entre charme, culture, mécénat et

« Ce n’est pas de cas de femmes de trotter et d’aller visiter les armées pour son plaisir », écrit Maximilien Ier à sa fille, Marguerite d’Autriche 10 - H  istoria numéro Spécial


Mantoue, qui joue les uns contre les autres avec la confiance totale de son époux. Sa belle-sœur, Claire de Gonzague, mariée à un cousin du roi de France, le comte de BourbonMontpensier, fait de même en toute discrétion. Elle est à bonne école auprès d’Anne de Bretagne (lire p. 16-19), qui affirme son pouvoir souverain et indépendant sur son duché, et qui réunit autour d’elle la fine fleur de l’aristocratie féminine. Une première qui annonce le « règne des femmes » à la cour de France puis, plus tard, dans les salons parisiens à l’époque moderne. Encore n’est-il question ici que d’influence – par définition occulte

UN MONDE D’HOMMES Dans un continent bouleversé par les guerres de Religion, les guerres d’Italie et la poussée ottomane sur les franges orientales, le pouvoir, même féminin, ne se conçoit pas sans une dimension guerrière. Celleci est plus allégorique que concrète, quoique… En Italie, les principautés féodales, celles des Gonzague, des Sforza ou des Médicis, les républicaines, celles de Venise, de Gênes, de Florence, sans oublier les États pontificaux, dominés par les Borgia, rivalisent en permanence. Le conflit entre la France et l’Espagne pour étendre leur hégémonie sur la péninsule envenime les conf lits. Les femmes y sont très précieuses pour conclure des alliances matrimoniales et stratégiques. À la fin du XVe siècle, Catherine Sforza (lire p. 74-77), fille illégitime du duc de Milan, trois fois mariée et trois fois veuve par assassinat, est à l’image de la violence des temps. Elle y démontre, à la manière de ses con­ tem­porains masculins, un tempérament belliqueux et une cruauté rare. Et lorsque, menacée de perdre ses enfants, elle se dénude devant ses ennemis en proclamant : « J’ai là ce qu’il faut pour en faire d’autres », elle affirme sa double puissance, celle de la maternité et celle, virile, de ses aptitudes guerrières. Mais c’est plutôt les princesses italiennes cultivées et raffinées, mettant au service de leurs maisons et de l’alliance des États italiens contre l’emprise pontificale, française ou impériale, leur habileté et leur culture, que la postérité a retenues. Telle Isabelle d’Este (lire p. 78-79), épouse du marquis de

Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

politique, elle incarne un pouvoir de délégation qui doit tout à sa naissance et à la confiance impériale, mais qui doit, bien sûr, se cantonner dans les limites de son sexe. « Ce n’est pas de cas de femme, lui écrit son père, de trotter et aller visiter les armées pour son plaisir ».

et néfaste sous sa forme féminine ! La reine Élisabeth Ire d’Angleterre (lire p. 46-51) incarne dans sa plénitude la royauté au féminin mais au prix de sa virginité et de son célibat. Elle est un « roi femme », qui se revendique mère de ses sujets et qui construit son image en majesté à grand renfort de portraits la montrant éternellement jeune et magnifiant son fragile corps féminin à travers son corps politique puissant et viril. Elle ne peut cependant éviter des attaques qui, pour la majorité d’entre elles, reposent sur la conviction que pouvoir et féminité sont incompatibles, en Angleterre comme ailleurs, et ce, pour quelques siècles encore… L

Union forte Dauphine, reine, régente… la Florentine Catherine saura accéder au « plus haut sommet de l’État ». • « Noces de Catherine de Médicis

avec Henri II de France », par Jacopo Da Empoli, galerie des Offices, Florence.

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12 - H  istoria numĂŠro SpĂŠcial


DES FEMMES QUI COMPTENT. OU PAS En 1593, le parlement de Paris se penche sur la succession du trône : Henri de Navarre est préféré à Isabelle-Claire-Eugénie d’Autriche, petite-fille d’Henri II. On évoque officiellement la loi salique. Pourtant, la dynastie capétienne n’aurait jamais pu se maintenir au pouvoir sans régentes et princesses.

Photo RMN/Hervé Lewandowski

Enfin seule Cette toile appartient à une série de 24 tableaux commandés à Rubens, en 1621, par Marie de Médicis, l’épouse d’Henri IV, pour le palais du Luxembourg, à Paris. Le 13 mai 1610, ce dernier, à la veille de partir en guerre, fait couronner la reine à Saint-Denis afin de lui donner une plus grande légitimité. Le lendemain, il est assassiné, la reine devient régente. • « Le Couronnement de Marie de Médicis à Saint-Denis », par Rubens (1577-1640), musée du Louvre.

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Généalogie capétienne

INFOGRAPHIE HUGUES PIOLET

Luisa Ricciarini/Leemage

Photo Josse/Leemage

Jean-Paul Dumontier/La Collection

Les fils des lis s e succèdent sur le trône de France. Parfois sans mal, parfois avec plus de difficultés. Car la couronne passe de la tête des Valois aux ValoisOrléans, pour finir sur celle d’un Bourbon. Et dans ce subtil Meccano, les femmes jouent un rôle central…

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Photo Josse/Leemage

DeAgostini/Leemage

Photo Josse/Leemage

DeAgostini/Leemage

FineArtImages/Leemage

Aisa/Leemage

Manuel Cohen / Aurimages


MAISON DE FRANCE

Anne de Bretagne

À

Duchesse à la mort de son père,la frêle héritière se retrouve entourée de prétendants intéressés. Et, pour espérer sauver ses terres, elle devra faire preuve de ruse et de patience. Par Laurent Vissière

l’entrée du château ducal de Nantes, on a récemment érigé une statue d’Anne de Bretagne. Représentée comme une jeune femme gracieuse, la duchesse semble marcher dans la rue, à la rencontre des passants. Une image souriante, qui permet d’oublier combien la vie de cette femme de pouvoir fut dure et oppressante. Née à Nantes en janvier 1477, Anne a pour principal défaut de n’être pas un garçon. Son père, le duc François II (1435-1488), s’est marié deux fois dans l’espoir d’avoir une descendance masculine, mais en vain ; et l’absence d’un héritier fragilise terriblement son pouvoir. Médiocre et jouisseur, François II éprouve en effet bien des difficultés à contenir d’un côté la volonté d’indépendance des barons bretons et, de l’autre, les visées expansionnistes de Louis XI. En 1486, lorsque le duc, vieux et velléitaire, montre qu’il n’est plus capable de gouverner, les états de Bretagne prennent le relais et proclament Anne héritière du duché. Mais comment une fillette de 11 ans, si courageuse soit-elle, pourrait prendre en main un pays miné par les querelles intestines ? D’où l’urgence de lui trou-

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ver un mari. Vu l’enjeu, les prétendants, venus de toute l’Europe, se bousculent au portillon. Le candidat le plus intéressant demeure cependant l’archiduc d’Autriche, Maximilien de Habsbourg, qui devrait sous peu coiffer la couronne impériale. Avec lui, la Bretagne trouverait un allié assez puissant pour intimider la France, mais trop lointain pour menacer son indépendance. Entre-temps, le duc a eu la mauvaise idée de participer à la Guerre folle (1485-1488), cette révolte féodale qui secoue la France des années 1480. Au cours de l’été 1488, l’armée royale écrase les Bretons à Saint-Aubin-du-Cormier et occupe la majeure partie du duché. Contraint de signer l’humiliant traité du Verger – qui impose que l’héritière du duché ne pourra se marier sans l’accord du roi de France –, le duc meurt peu après de « mélancolie ». Couronnée duchesse dans la cathédrale de Rennes (10 février 1489), Anne, qui vient de fêter ses 12 ans, doit affronter une situation dramatique. Car la guerre a repris et les caisses sont vides : en désespoir de cause, les Bretons font appel aux Anglais et aux Impériaux. Au mois de

Burrell Collection, Glasgow/Bridgeman Images

L’INDÉPENDANCE À TOUT PRIX


Mot-clé de la légende Texte Erepedis utem haritia nonsedi id quia dipsam utectam etur ant dem ut et voluptasita cum rem eniet haribus etum faccus et aut aut qui inusament qui que illigen dipsum ut odis dolum arum doles re omnihil ium

décembre 1490, Maximilien dépêche en Bretagne son maréchal, Wolfgang de Polheim, qui a mission de célébrer son mariage par procuration avec la jeune fille : le soir de la cérémonie, Wolf­gang rejoint Anne dans sa chambre et glisse une jambe nue dans le lit – le mariage est ainsi « consommé »… symboliquement. Mais, selon le traité du Verger, l’affaire constitue un casus belli. Dès le printemps 1491, les Français entreprennent de conquérir méthodiquement la Bretagne, qui ne reçoit aucune aide de l’Empire. À la suite de pénibles tractations, on convient d’unir Charles VIII et la duchesse, dont le second mariage est célébré à la va-vite au château de Langeais (6 décembre 1491).  UNE LENTE AFFIRMATION POLITIQUE À 15 ans, Anne évolue désormais à la cour de France – au milieu de ses anciens ennemis donc, mais c’est surtout à sa belle-sœur, Anne de Bourbon-Beaujeu (lire p. 34), qu’elle se heurte. La sœur de Charles VIII, froide et hautaine, a gouverné le royaume depuis la mort de Louis XI et goûte fort peu de passer derrière une gamine.

Leur rivalité s’avère d’emblée si électrique que l’on contraint les deux femmes à jurer sur une relique de la Vraie Croix de se porter « bon amour, union et intelligence ». Anne a du mal à s’affirmer – son mari ne lui témoignant ni estime ni affection. Surtout, il lui dénie tout rôle politique, même pour « son » duché de Bretagne, placé désormais sous la coupe de l’administration royale. Cela dit, on est satisfait de la petite Bretonne qui, dès le mois d’octobre 1492, accouche d’un beau garçon, baptisé Charles-Orland. On ne demande rien de plus à une reine de France que de faire beaucoup d’enfants, si possible mâles. De fait, Anne va se retrouver enceinte presque chaque année jusqu’à la mort accidentelle de Charles VIII en 1498 – mais aucun de ses cinq enfants ne survit plus de quelques mois, sinon le premier, qui meurt de la rougeole à 3 ans. Veuve à 21 ans, Anne est une femme déjà meurtrie par ces grossesses répétées et la perte de ses enfants, mais, pour la première fois de sa courte existence, elle se retrouve soudain (presque) maîtresse de son destin. En fait, il

Sacrée union À la mort de son mari Charles VIII, la Bretonne se voit contrainte d’épouser son héritier, Louis XII. •Fragment de tapisserie (XVIe s.) décrivant le mariage d’Anne de Bretagne et de Louis d’Orléans.

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MAISON DE FRANCE

En authentique souveraine de la Renaissance, la jeune femme s’entoure d’une cour fastueuse e  t devient la mécène des plus grands artistes de son temps

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En gloire C’est la duchesse qui serait représentée en allégorie de la Justice sur le tombeau de François II. À dr., l’écrin en or qui contenait le cœur d’Anne.• Musée

Castelli/Andia

Thomas-Dobrée, Nantes.

Jean-Paul Dumontier/La Collection

était prévu qu’en cas de veuvage elle devrait épouser le nouveau roi de France. En l’occurrence, Louis d’Orléans, sacré sous le nom de Louis XII. Celui-ci se hâte de répudier sa première épouse (pour cause de stérilité) et d’épouser la duchesse (8 janvier 1499). Cette dernière exige, cette fois-ci, que la cérémonie se déroule à Nantes et qu’elle puisse gérer en personne « son » duché. Plus mûre, elle veut faire entendre sa voix, et y parvient d’autant mieux que, à la différence de Charles, Louis semble l’aimer sincèrement. Grâce à une pension fort généreuse, Anne va marquer la cour de son empreinte. Aimant le luxe, elle rassemble de splendides collections de bijoux et d’œuvres d’art, commande des tableaux et des manuscrits aux meilleurs peintres du temps, comme Jean Perréal ou Jean Bourdichon. Et là où la reine innove vraiment, c’est en constituant autour d’elle une incroyable cour féminine : une centaine de dames et de damoiselles avec qui elle passe le temps… et sur qui elle règne despotiquement (elle les marie notamment à sa guise). Mais elle aimerait aussi jouer un rôle politique et, surtout, préserver l’indépendance de la Bretagne. C’est ainsi qu’en 1503 elle en arrive à fiancer sa fille Claude avec Charles de Habsbourg – le futur Charles Quint –, à qui elle apporterait en dot la Bretagne, mais aussi la Bourgogne, le comté de Blois et les

territoires italiens possédés par la France. Peuton rêver d’un projet plus calamiteux ? Louis XII, malade, laisse faire, mais, une fois rétabli, en 1505, il annule tout et ordonne que Claude épouse François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne – le futur François Ier. Bafouée, la reine enrage tellement qu’elle quitte la cour pour visiter la Bretagne, et elle y reste si longtemps que le roi doit lui ordonner de revenir ! Dans les années 1510, quand Louis XII entre en guerre avec le pape Alexandre VI, Anne, plutôt bigote, prend le parti de ce dernier contre son mari. Mais, en raison de ses grossesses répétées, la santé de la reine se détériore rapidement. Et ce pour la plus grande joie de Louise de Savoie, qui surveille les intérêts de son fils, François d’Angoulême. Et c’est une femme vieillie avant l’âge qui finit par s’éteindre, le 9 janvier 1514, à la veille de son 37e anniversaire. L


Roman national

BnF

Pour asseoir les prétentions politiques de sa maîtresse, le juriste Alain Bouchart rédige (en français) les Croniques annalles des pays d’Angleterre et Bretaigne contenant les faictz et gestes des rois et princes qui ont régné audit pays et choses dignes de mémoire advenues durant leurs règnes […].

L’Histoire au service de la Bretagne Anne n’a guère de « sang breton » dans les veines (sa mère est la fille de Gaston de FoixBéarn), et elle n’a jamais appris le breton, que l’on ne parle pas à la cour de Nantes. Mais, pour marquer son indépendance, elle entend affirmer la singularité de la Bretagne. Ainsi, elle est la première duchesse (et d’ailleurs la seule) à commander des ouvrages historiques. En 1498, après la mort de Charles VIII, elle demande à Pierre Le Baud, un des clercs de sa cour, de composer une chronique de la Bretagne depuis les origines et, pour faciliter ses recherches, lui ouvre largement les archives ducales. C’est probablement après la mort du chroniqueur, en 1505, qu’elle confie la même tâche à Alain Bouchart, un autre clerc de sa chancellerie. Elle engage même, encore plus tard, Jean Lemaire de Belges, un écrivain fort célèbre en son temps et pas breton pour un sou. Même si certains, comme Bouchart, parlent le breton, ces chroniqueurs écrivent tous en français, car leur œuvre est promise à une large diffusion. En effet, il s’agit de légitimer à la fois l’antique noblesse des Bretons et la souveraineté (beaucoup plus récente) de la maison de Montfort sur le trône ducal. C’est pourquoi la chronique de Bouchart raconte comment, après la chute de Troie, Brutus, arrière-petit-fils d’Énée, a conquis la Grande-Bretagne – les Bretons descendent alors des Troyens, comme les Romains (par Énée) et les Français (par Francus). La langue bretonne serait d’ailleurs le dernier vestige de la langue troyenne ! Les historiens exaltent aussi Conan Mériadec, premier duc d’Armorique au Ve siècle : son pouvoir serait donc antérieur à celui de Clovis et, de plus, les Bretons auraient déjà été chrétiens à cette époque-là. Bref, cette véritable « histoire mondiale » de la Bretagne, truffée d’anachronismes volontaires et d’amusants contresens, constitue un formidable essai de propagande, que la mort de la duchesse et le rattachement du duché au royaume vont cependant rendre caduc. L  L. V.

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MAISON DE FRANCE

Louise de Savoie

LA CONSEILLÈRE DE L’OMBRE Elle n’est que fille et femme de comtes.Mais son fils, François, montera sur le trône de France et elle sera régente à deux reprises. Portrait d’une femme d’influence. Par Pierre-Gilles Girault

À la barre Les ambassadeurs étrangers voient en elle la véritable détentrice du pouvoir –, elle est ici représentée avec un gouvernail, symbole de la régence. Qu’elle exerce officiellement lorsque le roi part en campagne au-delà des Alpes, pour le meilleur (Marignan, 1515) et pour le pire (Pavie, 1525)… • Acte par lequel François confie

Photo Josse/Leemage

la régence à Louise en 1524.

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prédestiné à la couronne. Le jeune François est pourtant éloigné dans l’ordre successoral. C’est compter sans le destin : les deux fils de Charles VIII meurent, puis le roi lui-même. LA FAMILLE D’ABORD Appelée à la cour après l’avènement de Louis XII, puis membre du conseil de régence durant la maladie du roi en 1505, elle obtient que les fiançailles de François avec Claude de France – fille aînée de Louis XII – soient célébrées en 1506. Deux ans plus tard, François, désormais reconnu comme l’héritier du royaume, vit à la cour à Blois : « Mon fils partit d’Amboise pour être homme de cour et me laissa toute seule », se plaint Louise dans son journal. Surveillant les grossesses de la reine, elle se réjouit de la mort du fils dernier-né d’Anne de Bretagne, en janvier 1512 : « Anne reyne de France eut un fils, mais il ne pouvait retarder l’exaltation de mon César car il avait faute de vie. » Lorsque Louis XII meurt, le 1er janvier 1515, le fils de Louise monte sur le trône sous le nom de François Ier. Elle place auprès de lui ses

RMN - Grand Palais/Agence Bulloz

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ouvent qualifiée de « reine mère » alors qu’elle n’a jamais régné, la mère de François Ier incarne un exercice de la régence qui servira de modèle à Catherine de Médicis (lire p. 24-29) et Anne d’Autriche. Louise naît en 1476 d’un cadet de la maison de Savoie, Philippe – dit « Sans Terre » –, comte de Bresse puis éphémère duc de Savoie (1496-1497). Elle perd sa mère, Marguerite de Bourbon, en 1483 et est élevée à la cour de France. Victime de la politique matrimoniale de Louis XI, elle est fiancée, à 2 ans, avec le comte d’Angoulême, de 16 ans son aîné, qu’elle épouse en 1488 et qui lui donne deux enfants : Marguerite et François d’Angoulême. Charles d’Angoulême meurt en 1496, laissant Louise veuve à 19 ans. Son secrétaire, François Demoulins, vantera plus tard dans un poème la « veuve innocente qui a supporté avec courage les épreuves » et « la mère pleine de beauté ». Louise se consacre désormais à l’éducation de ses enfants, qu’elle obtient d’élever elle-même, malgré la tutelle que réclame le duc Louis d’Orléans. Elle est éperdue d’admiration pour son fils, qu’elle appelle « [s] on César » et qu’elle croit

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MAISON DE FRANCE

Pour contrer Charles Quint, qui détient son fils, elle tisse des liensavec Soliman le Magnifique

Vengeance

proches conseillers. De son côté, François Ier, outre l’érection du comté d’Angoulême en duché, lui cède le Maine et l’Anjou. Plus tard, en 1522, elle revendique l’héritage de Suzanne de Bourbon, aux dépens de Charles III de Bourbon-Montpensier, qui passera au service de Charles Quint. Louise exerce une influence profonde sur son fils. En 1517, Antonio de Beatis, secrétaire du cardinal Louis d’Aragon, la dit « très grande, encore belle de teint, très vive et enjouée », ajoutant : « Elle accompagne toujours son fils et la reine Claude, sur lesquels elle exerce un pouvoir absolu. » En 1521, un ambassadeur souligne : « J’ai souvent observé depuis mon arrivée ici que, lorsque le roi s’obstine sur quelque chose et parle haut, Madame réussit à l’adoucir, et parfois, quand il est fâché et dit non, elle intervient et il se soumet car il est obéissant et ne lui refuse jamais rien. » Au-delà de ce rôle d’influence, Louise exerce effectivement le pouvoir durant les absences du roi. Lors de la première expédition en Italie (juillet 1515), François Ier lui confie

Musée de l'armée,dist. RMN / Christophe Chavan

En privant Charles de Bourbon de son héritage – dernière grande principauté féodale du royaume –, elle en fait un ennemi mortel de la France, qui passe au service de l’Espagne. En 1527, le plus haut fait d’armes de ce dernier sera de piller la Rome des papes, alors alliés de François Ier (ci-dessous).

la régence – à l’étendue toutefois limitée, puisque le roi conserve le grand sceau et garde la main sur la diplomatie. En 1524, elle tente sans succès de dissuader son fils de retourner en Italie. François Ier lui laisse cette fois les pleins pouvoirs, dans des conditions devenues soudain dramatiques, du fait de la capture du roi à Pavie. Dans le domaine diplomatique, Louise privilégie l’alliance anglaise, en 1520-1522 puis à nouveau en 1525 (traité de Moore du 30 août), tandis qu’elle inaugure le rapprochement avec Soliman le Magnifique pour contrer Charles Quint. Parallèlement, elle envoie des ambassadeurs puis sa fille en Espagne pour négocier la libération du roi, sans parvenir à amadouer l’empereur. De guerre lasse, elle invite son fils à accepter les termes du traité de Madrid, qui implique la cession de la Bourgogne : « Il vaut mieux céder un duché que de perdre le royaume », lui écrit-elle.

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INTRIGANTE MAIS EFFICACE… De retour en France en mars 1526, François approuve l’action de sa mère mais refuse de céder la Bourgogne. Dès 1527, il reprend les hostilités, mais Louise, qui ne croit pas à la victoire, veut privilégier la paix : en mai 1528, elle négocie un traité séparé entre Henri VIII, François Ier et Marguerite d’Autriche. C’est avec cette dernière qu’elle conclut en 1529 la paix des Dames (lire p. 65), qui permet le retour en France des deux enfants royaux (François et Henri, qui étaient otages à Madrid). Dans les affaires intérieures, Louise joue un rôle controversé dans la condamnation du financier Semblançay. Si celuici a sans doute confondu les intérêts de la Couronne et les siens, il a surtout le tort d’être le créancier du roi, comme Jacques Cœur avant lui ou Nicolas Fouquet au siècle suivant… Louise meurt en septembre 1531. François Ier organise pour elle des funérailles quasi royales, conçues sur le modèle de celles d’Anne de Bretagne et de Claude de France. Cinq ans après sa mort, il prendra prétexte de son héritage et de ses droits supposés pour envahir le duché de Savoie. Louise laisse un souvenir contrasté : le recueil d’épitaphes publié par Geoffroy Tory déplore la perte de l’« illustre princesse » qui « eut remis la paix en terre ». Identifiée à la Prudence et « fontaine de toutes vertus », selon l’humaniste et aumônier de François Ier Jean Thenaud, elle n’est, pour Michelet, qu’une « intrigante, violente et rusée Savoyarde » qui exerça une influence néfaste sur son fils. L


BnF, Paris

Humaniste Prenant pour devise « Des livres et des enfants », Louise assure l’éducation de François, qu’elle surnomme « son César ». • Le libraire parisien Antoine Vérard présente son livre à François, en présence de Louise de Savoie, dans « Le Séjour d’honneur » (1503).

Une dame de lettres Bénéficiant dans ses premières années à Amboise de l’enseignement d’Anne de France, qui lui apprend sans doute à faire de l’art et de la culture un instrument politique, la jeune Louise de Savoie réside ensuite au château de Cognac avec les deux maîtresses en titre de son époux. Celui-ci n’exerce qu’un rôle politique médiocre, mais tient une petite cour artistique. Devenue veuve, elle adopte la devise latine Libris et liberis (« Des livres et des enfants ») et se consacre entièrement à l’éducation de Marguerite et, surtout, de François. La mère et ses deux enfants forment ainsi un triangle que les humanistes François Demoulins et Guillaume Briçonnet n’hésitent pas à comparer à la Trinité. En 1496, elle hérite de la bibliothèque du comte d’Angoulême, complétée par son mari, qui totalise 200 ouvrages. L’enlumineur Robinet Testard, engagé par Charles en 1484, est resté à son service. Elle règle en 1497 l’achat de plusieurs volumes au libraire parisien Antoine Vérard, qui lui dédie une quinzaine d’ouvrages de luxe, imprimés sur vélin et souvent enluminés. Dans une dédicace de 1508, il lui écrit en vers que « bien connais pour voir, que désirez de livres vous pourvoir ». Louise commande des ouvrages pour l’éducation de ses enfants, dont un livre d’histoire et un atlas. François grandit ainsi dans un milieu spécialement frotté de culture. Sa mère lui apprend l’italien et l’espagnol ; son précepteur, François Demoulins, lui enseigne l’histoire et le latin. Balthazar Castiglione affirme plus tard que Mgr d’Angoulême « aimait et appréciait au plus haut point les lettres ». Dès 1504, l’ambassadeur florentin Nicoló Alamanni écrit au marquis de Mantoue que « notre petit prince d’Angoulême aimerait que je lui fisse venir quelques tableaux de ces maîtres excellents d’Italie, parce qu’il y prend grand plaisir ». Un intérêt si précoce pour l’art ne peut lui venir que de sa mère. Ce que confirme en 1516 Gian Giovanni Rozzoni, qui suggère à Isabelle d’Este d’envoyer à Louise « quelque tableau bien fait de saint ou de sainte car elle aime beaucoup ce genre de chose et s’y connaît ». L  P.-G. G.

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MAISON DE FRANCE

Catherine de Médicis

L’

LE SEUL HOMME DE LA FAMILLE Elle aurait encouragé la passivité de ses trois fils p  our gouverner à leur place ; attisé les haines religieuses ; utilisé le poison. Mais l’Histoire ne s’écrit pas avec des on-dit… Par Jean-François Solnon

an 1559 devait être une année faste. Une année de grandes manœuvres matrimoniales et une année où l’on remisait les armes. En janvier et en juin, on avait célébré les noces de deux des filles du roi Henri II et de Catherine de Médicis. En avril, la paix avait été conclue entre la France et les Habsbourg, et le traité du Cateau-Cambrésis signé. L’heure était aux réjouissances. Si les protestants ne se faisaient si menaçants, le couple royal pourrait croire à un avenir serein. Mais le 30 juin la foudre tombe sur le royaume : au milieu des fêtes célébrant la paix, Henri est blessé au cours d’un tournoi et meurt le 10 juillet suivant. Il laisse une veuve inconsolable de 40 ans, chargée de sept enfants. L’aîné de ses quatre fils, le dauphin François, devient roi de France. Quel sort doit-on réserver à Catherine ? L’entrée au couvent ? Ou, selon l’usage, le retour dans sa patrie, la Toscane ? C’est mal la connaître. Elle est reine mère et ne se contentera pas de perpétuer, enveloppée de ses voiles noirs, la mémoire du roi défunt. Catherine ne peut d’autant moins se réfugier dans une vie effacée qu’Henri, conscient de ses qualités, l’a initiée aux

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affaires publiques en lui déléguant par trois fois une partie de l’autorité royale lorsqu’il était en campagne militaire. Ces « régences d’absence », pour être brèves, ont démontré ses qualités et son dévouement au service de l’État. UN VIRUS CONTRACTÉ TRÈS TÔT… Dès l’enfance, et sa vie durant, le spectacle de la politique accompagne Catherine. Née à Florence en 1519, de Laurent de Médicis, petit-fils du Magnifique, elle est témoin et victime du soulèvement des Florentins contre sa famille. En 1530, sauvée in extremis de la mort, elle garde des événements la répugnance de la violence. Peut-être émerge en ces heures tragiques ce goût pour la dissimulation, dont elle sut plus tard faire une arme. Réfugiée à Rome auprès de son oncle le pape Clément VII, qui la cajole, elle apprend beaucoup de l’habile pontife et de la cour romaine. Chateaubriand l’a dépeinte, non sans romantisme, « accoutumée aux orages populaires, aux factions, aux intrigues, aux empoisonnements, aux coups de poignard ». Arrivée dans le royaume de François Ier pour épouser le


fils cadet du roi, son destin bascule en 1536, lorsque Henri devient dauphin à la mort de son frère aîné. Celle dont la vie a été menacée par les révolutionnaires florentins est désormais promise au trône de France. Riche de ses expériences, Catherine, à la mort de son époux tant aimé, n’entend pas se contenter de responsabilités familiales ou protocolaires. À Florence comme à Rome, elle a côtoyé les coulisses du pouvoir. Dauphine pendant plus de dix ans, elle a observé les rivalités politiques nées à la cour et dans le royaume. Le goût du pouvoir lui a été inoculé. Elle ne s’en est jamais affranchie. On imagine souvent – et on l’en accuse – que, devenue veuve, dame Catherine gouverne seule le royaume, écartant abusivement des affaires ses trois fils devenus rois : François II (15591560), Charles IX (1560-1574) et Henri III (15741589). La vérité est autre. Le bref règne du premier ne lui fait pas grande place. Ce sont les oncles de la reine régnante Marie Stuart, François de Guise et Charles, cardinal de Lorraine, qui gouvernent. Catherine n’abandonne pas pour autant le terrain : elle s’allie à ces puissants seigneurs sans approuver les persécutions qu’ils exercent contre les protestants. Une idée forte commence de l’habiter : il lui faut maintenir l’unité de l’État menacé d’éclatement. Le prix à payer est d’adoucir la répression si les réformés demeurent de loyaux sujets. Ce n’est pas tolérance au sens d’aujourd’hui, mais souci de préserver la paix civile. Cette conviction, modulée par un sens aigu des rapports de force, dicte ses actes jusqu’à sa mort.

Élevée à Florence, éduquée à la cour pontificale, comment n’aurait-elle pas eu le goût du politique ? • Portrait de Catherine, école française (XVIe s.), palais Pitti, Florence.

Luisa Ricciarini/Leemage

Fine mouche

JETÉE AU CŒUR DE LA PIRE DES GUERRES L’avènement de Charles IX en 1560 fait d’elle la gouvernante de France, le roi étant mineur. C’est sa véritable entrée sur la scène politique. Ses tâches ? Présider le Conseil, recevoir les ambassadeurs, nommer aux emplois, ouvrir et rédiger les dépêches – tant elle comprend, en infatigable épistolière, que l’écrit est source de pouvoir. Elle gouverne durant la pire guerre civile de l’ancienne France. Au milieu de la tourmente inaugurée par le massacre des protestants à Wassy

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MAISON DE FRANCE

Corps astral De 1572 à 1578, l’architecte Jean Bullant édifie à Paris l’hôtel de la Reine (2e arr.). N’en subsiste aujourd’hui que la « colonne Médicis », monu­ ment commé­ moratif et peut-être aussi observatoire astrologique…

BnF, Paris

par Henri de Guise en mars 1562, elle met alors son énergie à éteindre les incendies, à apaiser les haines entre catholiques et protestants. Au temps où les mentalités repoussent la concorde religieuse et jugent sacrilège la coexistence de deux religions en un même État, le pari de Catherine paraît impossible, sa marge de manœuvre étroite. Il lui faut compter avec les ambitions des grandes familles, avec l’insuffisance des finances royales et avec ces coûteuses opérations militaires qui ne règlent rien.

UN MÉCÉNAT ARCHITECTURAL Catherine de Médicis sait le rôle de l’architecture comme instrument de prestige et d’autorité de la monarchie. Elle nourrit en outre une véritable passion pour la bâtisse dont elle est capable de lire et de comprendre les projets, les plans et les devis. Elle n’est prisonnière ni d’un style ni des préjugés de nationalité des artistes, employant indifféremment Français, comme Philibert De l’Orme, ou Italiens, tel le Primatice. Au Louvre, elle fait élever une galerie ouverte sur le jardin de l’Infante, future galerie d’Apollon. Désireuse de posséder une maison qui soit tout à elle, elle décide, en 1563, la construction des Tuileries, auxquelles travaillent De l’Orme et Jean Bullant. Lorsque le chantier s’interrompt, elle engage les travaux de son hôtel particulier, situé à proximité du Louvre, dont il ne reste plus que la colonne monumentale dite de l’Horoscope. Parallèlement, elle dote Chenonceau de deux étages de galeries sur le Cher, confirmant ainsi la vocation de la résidence à être le « château des dames ». J.-F. S.

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TANTÔT LIONNE, TANTÔT RENARDE L’action est sa raison de vivre. Elle n’hésite pas, malgré ses infirmités, à parcourir le royaume pour présenter le jeune Charles à ses sujets durant le célèbre Grand Tour (1564-1566) qui s’étire sur deux mille de nos kilomètres, convaincue que gouverner, c’est souvent voyager, et voyager, c’est toujours gouverner. Elle aime à traiter directement avec ses adversaires, ne cesse de négocier, s’efforçant de convaincre catholiques et protestants, multiplie les trêves et les édits de pacification après les combats. Réaliste, pragmatique, portée au compromis, elle s’efforce d’éviter les affrontements, attend les occasions favorables pour agir, joue de tous les registres, caressante ou autoritaire, se faisant selon les circonstances lionne ou renarde. La dissimulation, le double jeu que ses ennemis et la postérité lui reprochent tant sont les seules armes capables de compenser sa faiblesse politique. Pas de cynisme en cette matière, mais une stratégie, la seule qui lui soit autorisée. Aux victoires définitives impossibles, il lui faut préférer la négociation. Pactiser avec l’adversaire est une nécessité pour sauver l’essentiel : le pouvoir de ses fils. Par tempérament et lucidité, elle s’est toujours défiée des solutions radicales. Les historiens l’innocentent aujourd’hui de la tentative d’assassinat de l’amiral de Coligny le 22 août 1572. Catherine tient trop à la réconciliation des Français pour risquer de la compromettre par le meurtre du chef militaire des réformés. Le mariage de sa fille Marguerite avec le protestant Henri de Navarre doit être le symbole de la concorde reli-


Photo RMN/Stephane Marechalle

Photo RMN-Grand Palais/Stephane Marechalle

Mon pays va craquer Le duc de Guise (à g.), boutefeu catholique et chef de la Ligue, s’oppose à la politique d’apaisement voulue par la reine et menée par son chancelier, Michel de L’Hospital.

vent malade ou absorbé par ses exercices ostentatoires de dévotion, il ne la consulte pas moins et lui confie des missions de confiance – notamment auprès de son gendre Henri de Navarre – qui en font une sorte de principal ministre dont la collaboration se révèle aussi indispensable que précaire. Une telle longévité politique exige

Compte à rebours En 1561, elle convoque au nom de Charles IX, encore mineur, des états généraux afin d’apaiser les tensions religieuses. Une tentative condamnée par le massacre de Wassy un an plus tard (voir p. suivante).

DeAgostini/Leemage

gieuse à laquelle elle travaille depuis tant d’années. On comprendrait mal qu’elle ait été alors l’instigatrice du massacre des protestants deux jours plus tard. Catherine n’a pas prémédité la Saint-Barthélemy. Mais la menace de l’entrée en guerre de l’Espagne et la pression de l’émeute parisienne déclenchée par les Guise, ou, selon la version classique, la crainte d’une sédition protestante que l’attentat manqué contre Coligny a rendue plus certaine, expliquent sa décision d’éliminer les chefs huguenots les plus dangereux. Catherine juge insupportable d’être contrainte de s’engager au côté d’un parti. Abaisser une faction, élever l’autre pour n’être prisonnière d’aucune lui paraît le seul moyen de préserver l’autorité royale. Elle y travaille encore sous le règne d’Henri III (1574-1589), son fils préféré. Celui-ci règne et gouverne, jaloux de son autorité, qu’il n’entend pas partager avec sa mère. Mais sou-

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MAISON DE FRANCE une forte personnalité. La vitalité de la reine mère fait l’admiration. Malgré catarrhe et rhumatismes, elle n’est jamais en repos. Bourreau de travail, elle occupe ses rares moments de répit à écrire lettre sur lettre, parfois jusqu’à vingt d’affilée, martyrisant l’orthographe comme personne. Participer aux campagnes militaires ne lui répugne pas : elle aime à faire, dit-elle, le « bon capitaine », indifférente au danger, parcourant les lignes, encourageant les troupes, bravant la mort à l’occasion. Vertueuse (on ne lui connaît nul amant), elle veille aussi à la bonne tenue de la cour, même si elle utilise parfois les charmes de ses demoiselles d’honneur pour accélérer des négociations compliquées. Si la cour est à ses yeux un instrument de règne, elle doit être aussi, au Louvre comme aux Tuileries ou à Chenonceau, un foyer de culture (lire l’encadré p. 26). Aussi, pour aider à policer les mœurs, les fêtes qu’elle offre n’en sont pas moins au service de sa politique. N’a-t-elle pas assuré qu’il fallait « deux choses pour vivre en repos avec les Français : les tenir joyeux et occupés en quelque exercice » ? (Lire ci-contre.)

Il n’est pas jusqu’à son amour maternel, qui ne soit imprégné de sens politique. Elle n’a de cesse qu’elle n’ait bien marié ses enfants – l’un à Marie Stuart, reine d’Écosse (lire p. 46-51), l’autre au roi d’Espagne, la troisième au duc de Lorraine, le quatrième à une princesse Habsbourg, sans parler du roi de Navarre. Elle a le souci de préserver le patrimoine de ceux qui règnent, donc de défendre, malgré les obstacles, l’autorité monarchique. Jusqu’à son dernier souffle, le 5 janvier 1589, elle a travaillé à maintenir l’unité du royaume et l’union des Français. La France fut sa priorité, alors que nombre de catholiques et de huguenots ne songeaient qu’à leurs intérêts particuliers. Balzac, qui en a brossé le portrait flatteur, écrit : « Aussi tant qu’elle a vécu, les Valois ont-ils gardé le trône. » Et de conclure : « Catherine avait en effet au plus haut degré le sentiment de la royauté ; aussi la défendit-elle avec un courage et une persistance admirables. » Là réside le bilan de cette femme qui, si longtemps, gouverna le royaume. Le seul homme de la famille, a-t-on dit. On pourrait ajouter : une femme qui fut un roi. L

Participer aux campagnes militaires ne lui répugne pas : indifférente au danger, parcourant les lignes,elle aime à faire le « bon capitaine » Feu aux poudres

DeAgostini/Leemage

Le duc de Guise, partisan de la manière forte, fait tuer sur ses terres de Wassy une cinquantaine de protestants le 1er mars 1562. Un acte qui déclenche les guerres de Religion (1562-1598).

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PRÉSERVER LE « VIVRE ENSEMBLE » L’avènement de Charles IX, en 1560, fait d’elle la.

Pas si futile Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

ENFIN INNOCENTÉE DU MEURTRE DE COLIGNY

Le 24 juin 1565, Catherine de Médicis donne une fête nautique sur l’Adour pour célébrer l’entente souhaitée entre la France et l’Espagne. • Tapisserie, Manufacture de Bruxelles (1573), galerie des Offices, Florence.

Le faste au service du pouvoir royal Les grandes fêtes offertes par Catherine de Médicis à la cour sont plus que de simples divertissements. La soif du plaisir, le goût du faste n’auraient pas suffi à les créer et à les répéter. La volonté de la régente et de ses fils d’occuper la noblesse, de réconcilier les factions qui déchiraient le royaume, d’éblouir l’étranger est déterminante. Pour Catherine, les fêtes de la cour sont un exercice de pacification. Comme ses contemporains, la reine mère croit en la fonction sociale et presque magique des arts : peinture, danse, musique, poésie (les ingrédients du spectacle de cour le plus achevé) ont vocation à rétablir l’unité et l’harmonie compromises par les querelles et les luttes. Convaincue selon la pensée néoplatonicienne de vivre dans un univers où de mystérieuses correspondances relient le cosmos et le microcosme, elle est persuadée que les arts permettent de capter les signes divins, d’agir sur les hommes et, en harmonie avec l’ordre cosmique, de rétablir entre eux l’unité et la concorde. Tel est le sens profond des fêtes de Fontainebleau de février 1564 qui inaugurent le Grand Tour du royaume où Catherine

réunit catholiques et protestants, qu’elle tente de réconcilier. Instrument de gouvernement, les fêtes sont aussi la vitrine du royaume pour la chrétienté. Celles de Bayonne, en juin 1565, sont destinées à éblouir les Espagnols. Elles remplissent leur rôle à merveille : les Castillans « furent moult émerveillés ». Au temps où prodigalité et puissance sont liées dans les esprits, la réputation du royaume est en jeu. Elles sont inaugurées par un tournoi dont les participants symbolisent l’hommage des nations au roi de France. Leur victoire sur les démons et les Turcs est celle du monarque français sur la barbarie. La fête nautique qui suit, rythmée par l’attaque victorieuse d’une baleine artificielle signifiant l’heureuse issue de la guerre civile grâce à un gouvernement pacificateur, l’apparition de Neptune et de séduisantes sirènes, tout entend démontrer l’union de la France et de l’Espagne. Brillantes, répétées, les fêtes des Valois ont émerveillé les contemporains et séduisent l’étranger. Elles ont inspiré trois grandes séries de tentures, conservées à Paris et à Florence, qui en perpétuent aujourd’hui encore le souvenir. L  J.-F. S.

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MAISON DE FRANCE

Un âge d’or oublié Sous son règne, la France a connu une formidable croissance économique, la paix avec ses voisins et une liberté culturelle inédite. • « Portrait de Marie de Médicis en reine de France », par Pourbus le Jeune, musée du Louvre.

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Marie de Médicis

L

LA « DOUCEUR DE LA RÉGENCE »

Photo Josse/Leemage

Elle exerce le pouvoirà la mort de son mari, Henri IV. Privilégiant la modération dans tous les domaines, elle s’attirera la haine de tous, y compris de son propre fils. Par Jean-Marie Constant

a régence de Marie de Médicis (1610-1617) se situe entre le règne d’Henri IV (1598-1610) et le ministériat de Richelieu (1624-1642). Ces deux héros de l’histoire du XVIIe siècle ont tellement fasciné les historiens que l’image de cette reine d’entre deux a été injustement malmenée. Il faut attendre la fin du XXe siècle pour que les chercheurs s’intéressent à son action. Pourtant, La Rochefoucauld lui rend un hommage appuyé dans ses Mémoires. Il écrit : « Tant de sang répandu et tant de fortunes renversées avaient rendu odieux le ministère du cardinal de Richelieu ; la douceur de la régence de Marie de Médicis était encore présente et tous les Grands du royaume, qui se voyaient abattus, croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. » L’auteur des Maximes, né en 1613, était trop jeune pour se souvenir de ce temps, mais il a entendu des témoignages, qui lui permettent de vanter deux des mérites du règne de Marie de Médicis, la « douceur de la régence » et la « liberté ». Les statistiques lui donnent raison : la conjoncture économique est florissante, comme sous Henri IV, le règne légendaire de la « poule

au pot ». Pendant cette période de reconstruction qui succède aux interminables guerres de Religion, la production agricole retrouve les records de l’époque de la Renaissance. La conjoncture ne se retournera que vers 1625-1630, à tel point qu’une équipe d’historiens belges et français ont employé, à son propos, l’expression les « Trente Glorieuses du XVIIe  siècle ». LA PRUDENCE PLUTÔT QUE LA VENGEANCE Il n’y a pas de grandes révoltes fiscales, comme dans les décennies suivantes, car les impositions demeurent supportables – le produit de la taille représente 17 millions de livres tournois, alors qu’il sera de 43 millions en 1639. Pour caractériser la liberté d’expression qui règne sous la régence de Marie de Médicis, un seul chiffre : 1 107 pamphlets ont été publiés entre 1614 et 1617, la plupart pour fustiger la politique du gouvernement. On peut ajouter à son palmarès ses talents de mécène et sa prudence à l’égard des protestants de façon à éviter une reprise des guerres de Religion. Ainsi, elle promet le rétablissement du catholicisme en Béarn, dominé

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RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ René-Gabriel Ojeda/Thierry Le Mage

MAISON DE FRANCE

Tempête à l’horizon Marie tente de convaincre Louis XIII (la main sur le gouvernail) de poursuivre la voie choisie. Ce sera sans succès.

• « La majorité de Louis XIII, le 20 octobre 1613 », par Rubens, musée du Louvre.

par le calvinisme, mais elle ne l’entreprend jamais, continuant ainsi la politique d’Henri IV. Louis XIII n’aura pas cette sagesse. Au regard d’un tel bilan, on peut se demander pourquoi Marie de Médicis ne figure pas au panthéon des gloires de la monarchie française. Les raisons sont multiples : elle est d’abord une femme au pays de la loi salique, qui interdit aux reines de monter sur le trône de France (lire l’entretien p. 84-85), puis elle est florentine, alors qu’une partie de l’opinion est vent debout contre les Italiens, très présents dans les cercles du pouvoir depuis le XVIe siècle. Enfin, sa politique a

heurté les convictions de nombre de gens de l’époque. La première cause de l’impopularité de son gouvernement réside dans le choix de l’homme sur lequel elle s’appuie : Concini, mari de Léonora Dori, dite Galigaï, sa sœur de lait. Il est tout-puissant et cumule à l’excès des charges et des biens de toutes sortes. Il est l’objet d’une telle haine qu’après son assassinat la population parisienne crie sa joie dans les rues, ferme les boutiques, déterre son cadavre dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, le pend par les pieds – position infamante – puis le déchire, l’émascule, le brûle et disperse ses cendres dans la Seine, afin de le priver de sépulture. DEUX MARIAGES, UN FIASCO La deuxième raison tient à son projet d’établir une paix durable en Europe, notamment avec l’ennemi de la France depuis un siècle, le souverain espagnol. Elle le réalisera en concluant un double mariage, Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche, Philippe IV avec Élisabeth de France. Ce renversement de la politique étrangère heurte une noblesse – dont l’idéal est de faire la guerre – et une partie de la population – qui craint la fin de l’indépendance de la France gallicane, en l’imaginant sous l’influence des puissances catholiques, l’Espagne et le pape. Ainsi, ce problème des mariages divise profondément l’opinion, ce qui explique le nombre si important de pamphlets publiés. La troisième raison tient à l’opposition d’une partie de la haute noblesse – conduite par le prince de Condé – qui revendique d’être associé au pouvoir. Pour calmer le jeu, Marie de Médicis suit l’exemple d’Henri IV, qui avait négocié avec les princes ligueurs et avait payé leurs dettes. Une telle politique vide rapidement les caisses

Pourquoi cette reine ne figure-t-elle pas au panthéon des gloires de la monarchie ?Parce que c’est une femme, étrangère de surcroît 32 - H  istoria numéro Spécial


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de l’État, pourtant bien remplies grâce à la sage politique de Sully. Ces grands aristocrates obtiennent la convocation des états généraux en 1614, mais, lors des élections des députés, Marie de Médicis parvient à obtenir la majorité. En conséquence, Condé et les grands seigneurs s’en désintéressent. De plus, le tiers état entre en conflit, d’une part avec la noblesse, d’autre part avec le clergé. La reine arbitre et triomphe facilement. Loin de contester son autorité, les états généraux lui permettent de renforcer son pouvoir. Elle peut même se permettre de faire arrêter Condé et de remplacer les vieux ministres d’Henri IV, les « barbons », par des hommes nouveaux, parmi lesquels Richelieu, son principal conseiller. Louis XIII met fin à cette politique en organisant une sorte de coup d’État contre sa mère en 1617, au cours duquel Concini est tué. Marie de Médicis est envoyée en résidence surveillée au château de Blois. Deux ans plus tard, elle s’en évade

de façon rocambolesque et prend la tête d’une opposition armée. Des prises d’armes se succèdent. En 1620, elles s’achèvent par la victoire royale surnommée par dérision les « drôleries des Ponts-de-Cé » et la paix d’Angers. Les Français sont désormais profondément divisés, comme en témoigne Tête en l’air le prince de Condé, lorsqu’il demande au maréPour affaiblir chal de Bassompierre s’il est « du parti de la son pouvoir, on s’attaque à guerre ou du parti de la paix ». Ce dernier, dont ses conseillers Marie de Médicis est la protectrice, se confond proches : Concini, avec celui des dévots, qui privilégient la réforme qui sera assassiné, de l’État, l’aide aux plus démunis et s’opposent et la Galigaï, qui à la politique de guerre contre les Espagnols, qui sera exécutée se profile dans l’ombre de la guerre de Trente (ci-dessus). Ans (1618-1648). L’abcès est crevé lors de la journée des Dupes (11 novembre 1630). Marie de Médicis, dans une colère noire, essaie d’arracher vainement à Louis XIII, suffoqué, blême et muet, le renvoi de Richelieu. Après son échec, la reine partira en exil. Elle ne reviendra jamais et décédera en 1642, à Cologne. L

LES SÉNATEURS DE LA RÉPUBLIQUE LUI DISENT MERCI Marie de Médicis a laissé en plein cœur de Paris un témoignage architectural grandiose, le palais du Luxembourg, qui est le siège de l’une des assemblées de la République, le Sénat. La construction, menée de 1614 à 1624, est confiée à Salomon de Brosse (1571-1626), architecte protestant, ce qui prouve l’ouverture d’esprit de Marie de Médicis, très attachée à continuer la politique de réconciliation d’Henri IV. Il est le constructeur d’autres chefs-d’œuvre, l’église parisienne de Saint-Gervais, la façade du parlement de Bretagne à Rennes, et d’édifices aujourd’hui disparus, comme le temple protestant de Charenton, et nombre d’hôtels aristocratiques. En 1621, Marie de Médicis fait appel à Rubens pour la décoration de son palais, en lui commandant 24 tableaux (actuellement au Louvre) qui relatent les événements qui ponctuent la vie de la reine. Une grande fête, le 16 mai 1625, inaugure cette œuvre. Grâce à ce palais, la reine triomphe vis-à-vis de la postérité : son rôle de mécène, reconnu par tous les historiens, ne fait l’objet d’aucune controverse. J.-M. C. RMN-Grand Palais/Michel Urtado

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MAISON DE FRANCE

SANS ELLES, PAS D’HISTOIRE(S)

Anne de Beaujeu En 1473, après avoir hésité entre les ducs de Lorraine, de Bourgogne et de Bretagne, Louis XI unit sa fille, Anne de France (1461-1522), à Pierre de Bourbon-Beaujeu (1438-1503). Un personnage remuant, mais qu’Anne va se charger d’assagir. Car elle a hérité de l’intelligence froide et implacable de son père. Quand celui-ci meurt, en 1483, Charles VIII (1470-1498) est trop jeune pour gouverner et les Beaujeu s’emparent de la « régence » du royaume. Face à la grogne féodale, ils convoquent les états généraux, combattent la révolte du duc d’Orléans et matent les Bretons. Lorsque Charles VIII s’en va conquérir Naples (1494-1495), c’est encore les Beaujeu (et surtout Anne) qui gouvernent le royaume. Ayant hérité des duchés de Bourbon et d’Auvergne (1488), le couple se trouve à la tête du plus riche ensemble féodal du royaume, avec Moulins pour capitale. Anne a les moyens de s’offrir les meilleurs artistes du temps, comme le Maître de Moulins. Princesse lettrée, elle écrit un manuel d’éducation pour sa fille unique, Suzanne. La fin de sa vie est cependant assombrie par la mort de Suzanne (1521) et les menées de Louise de Savoie pour récupérer l’immense héritage bourbonnais. L 

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Par Laurent Vissière

Marguerite de Valois Immortalisée par un roman d’Alexandre Dumas, Marguerite est la septième enfant d’Henri II et Catherine de Médicis. En août 1572, ses noces avec Henri de Navarre auraient dû symboliser la réconciliation entre catholiques et protestants, mais elles s’achèvent par le massacre de la SaintBarthélemy. Désormais, la reine Margot, aussi belle qu’intrigante, joue un rôle dans le conflit religieux. En 1574, elle complote avec les Malcontents pour que son jeune frère François hérite du trône de France. En 1577, elle tente de le faire nommer souverain des Pays-Bas. On prête beaucoup d’amants à Marguerite, qui est aussi perpétuellement trompée par son mari : leur mariage finit d’ailleurs par être annulé en 1599. Devenue obèse et dévote, elle passe la fin de sa vie dans son fastueux hôtel parisien. L


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Marguerite de Navarre

Renée de France

« Elle a corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange », affirme le poète Clément Marot au sujet de sa protectrice. Sœur aînée de François Ier, Marguerite (1492-1549) est mariée, en 1509, à Charles, duc d’Alençon (1489-1525). Union sans amour, et sans enfant. Mais grâce à la liberté que lui laisse son époux, elle échange avec les meilleurs intellectuels du temps. La protection de son royal frère lui permet d’échapper aux persécutions des catholiques intransigeants et, de son côté, Marguerite incite François à promouvoir la tolérance en son royaume. Devenue reine de Navarre par son second mariage avec Henri d’Albret (1527), elle se retire peu à peu sur ses terres, où elle tient une cour brillante, dont L’Heptaméron sera le symbole le plus marquant. L 

Fille cadette de Louis XII et d’Anne de Bretagne, Renée (1510-1574) épouse Hercule II d’Este, duc de Ferrare (1528). En Italie, la jeune femme rassemble autour d’elle une cour brillante d’artistes, de poètes… et de penseurs réformés, dont Calvin en 1536. Le duc, très catholique, finit par s’en émouvoir. En 1554, Renée est jugée pour ses opinions religieuses et condamnée à la prison à vie, mais la procédure est aussitôt cassée (difficile de s’en prendre à une princesse de sang royal !). Après la mort de son époux (1559), elle préfère cependant rentrer en France, dans son palais de Montargis, où elle accueille les protestants persécutés. Mais, par haine du fanatisme, elle s’oppose à la fois au duc de Guise, son gendre, et à Jeanne d’Albret. Au milieu des guerres fratricides, elle demeure jusqu’à sa mort l’une des rares voix à réclamer la tolérance. L 

Photo Josse/Leemage

Jeanne de Navarre Fille unique d’Henri d’Albret et de Marguerite, souverains de Navarre, Jeanne (1528-1572) montre très jeune un tempérament des plus trempés. Lorsqu’en 1541, son oncle François Ier la marie de force au duc de Clèves, cette gamine de 13 ans clame partout qu’elle n’en veut pas et refuse ensuite de consommer le mariage ! En 1545, elle obtient du pape l’annulation de cette union. Trois ans plus tard, elle épouse Antoine de Bourbon (1518-1562), avec qui elle a des rapports difficiles – elle ne lui pardonne point son infidélité. En 1560, elle se convertit au protestantisme, dont elle va devenir l’un des chefs politiques et militaires les plus fanatiques. Elle fait traduire les textes sacrés en béarnais et en basque, promeut la Réforme et interdit le culte catholique sur ses terres. Elle meurt quelques jours avant les noces de son fils Henri (futur Henri IV) avec Marguerite de Valois. La légende veut qu’elle ait été assassinée par des gants empoisonnés sur l’ordre de Catherine de Médicis. L

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TÉTIERE

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DES ROSES ET DES ÉPINES… À la fin calamiteuse du conflit franco-anglais succède une cruelle guerre civile à l’issue de laquelle émerge la nouvelle dynastie Tudor. Hasard ou pragmatisme, deux souveraines monteront sur le trône, mais d’autres princesses auront moins de chance.

Private Collection / Bridgeman Images

Au sommet de la gloire Son père la rejette après avoir fait exécuter sa mère. Elle est condamnée par Rome, menacée par la lointaine Espagne comme par sa turbulente voisine écossaise. Pourtant, durant ses quarante-quatre années de règne, Élisabeth Ire fera de l’Angleterre la grande puissance protestante européenne. Un âge d’or – Merry England (« l’Angleterre heureuse ») – qui marquera l’histoire du pays. « Procession (v. 1601) de la reine Élisabeth accompagnée des chevaliers de l’ordre de la Jarretière », toile attribuée à Robert Peake le Vieux, Art Gallery, Manchester.

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Généalogie des Stuart

TÉTIERE

INFOGRAPHIE HUGUES PIOLET

Photo Josse/Leemage

Photo Josse/Leemage

Scottish National Portrait Gallery/Bridgeman Images

Coll.part/Bridgeman Images

De 1485 à 1603, les Tudor règnent en maîtres. Cinq monarques hissent l’Angleterre au rang de puissance mondiale. Et, parmi ces têtes couronnées, deux femmes dont le pouvoir et le sens politique deviendront légendaires : Marie Tudor et Élisabeth Ire – qui fera décapiter sa cousine, Marie Stuart…

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World History Archive / Aurimages

World History Archive / Aurimages

Houses of Parliament, Westminster, Londres/Bridgeman Images

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Deagostini/leemage

et des Tudor

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M A I S O N S D ’A N G L E T E R R E E T D ’ É C O S S E

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Marie Tudor

UN ROI D’UN GENRE NOUVEAU Fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon,elle est la première femme à monter sur le trône. Ses buts ? Combattre l’hérésie anglicane et barrer la route à sa demi-sœur, Élisabeth…

lle a pour surnom Bloody Mary, « Marie la Sanglante ». Son autre sobriquet ? « Le Fléau de Dieu ». L’Histoire retient encore le nom de « Jézabel ». Qu’a-t-elle bien pu faire pour mériter pareils qualificatifs ? Fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon, Marie connaît une enfance dominée par la tristesse et qui la marquera à jamais. Lorsque le roi décide de se séparer de son épouse, incapable de lui donner le fils qu’il attend, et même – vu son âge – aucun autre enfant, il écarte également de sa vie la petite Marie, devenue illégitime par sa seule volonté. Sans doute reçoit-elle l’éducation habituelle d’une princesse royale, car, même mise à l’écart, elle peut avoir un jour un rôle à jouer dans le jeu des alliances matrimoniales. Néanmoins, le souverain, qui la considérera toujours comme une bâtarde, la rejette et la renie. Ce n’est pas là une discrimination capricieuse : reconnaître la légitimité de Marie montrerait la validité de son mariage avec Catherine d’Aragon, et Henri ne le veut à aucun prix. De cette disgrâce, Marie garde amertume et rancœur. Un moment particulièrement pathétique dans ses

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relations avec son père survient lorsqu’elle fait la paix avec lui : Henri la force à rejeter Rome, à reconnaître la légitimité de la suprématie royale sur l’Église et à admettre sa propre illégitimité. Par écrit même, elle est contrainte de reconnaître que le mariage entre Henri et sa mère a été « incestueux et illégal ». Cependant le roi, dans son testament, la réintégrera dans l’acte de succession, comme Élisabeth d’ailleurs. Y figureront ses trois enfants, dans l’ordre suivant : Édouard, Marie, Élisabeth. Enfant roi à la santé fragile, Édouard gouverne de 1547 à 1553 sous la férule de deux lords protector du royaume. À sa mort, sa sœur Marie lui succède. L’ESPAGNE, UNE AMIE QUI VOUS VEUT DU BIEN La frustration est sans doute à l’origine des excès qu’elle commettra en matière religieuse, et aussi, n’en doutons pas, le sang Aragon qui coule dans ses veines. De ce bouillonnement religieux, les membres du Parlement britannique en sont conscients et s’en inquiètent. Aussi, lorsqu’il sera question du mariage de leur reine, prendront-ils toutes les précautions nécessaires pour empê-

Houses of Parliament, Westminster, Londres/Bridgeman Images

Par Liliane Crété


Main tendue Humiliée par son père, Henri VIII, l’héritière Tudor entend bien se faire obéir, tant par le Parlement que par ses sujets – quitte à semer la division dans son royaume…• « Marie et Élisabeth entrant dans Londres », par Byam Shaw (1872-1919), palais de Westminster, Londres.

cher que le royaume d’Angleterre ne tombe dans un catholicisme préjudiciable à la plus grande partie de la population. Âgée de 37 ans, petite, plutôt disgracieuse, Marie n’est toujours pas mariée et, chaque jour, s’éloigne pour elle le temps de la procréation. Elle demande alors conseil à son cousin Charles Quint, qui lui propose d’épouser son fils Philippe d’Aragon. Celui-ci a onze ans de moins que Marie, mais peu importe ; Charles espère ainsi mettre l’Angleterre de son côté dans sa lutte contre la France – ce que craint d’ailleurs une large majorité d’Anglais, qui n’a aucune envie d’être accrochée au char espagnol et de partir

en guerre contre Henri II. Mais l’affaire va bon train, et, le 10 octobre 1553, l’ambassadeur Simon Renard, confident de la reine, s’agenouille aux pieds de Marie et lui offre solennellement la main de l’infant. En mars 1554, Marie se marie donc par procuration avec Philippe, représenté par le comte d’Egmont. La reine se tient à genoux dans une attitude pénitentielle, prenant le ciel à témoin : ce qui la pousse au mariage, ce ne sont pas les tourments de la chair, mais bien l’amour de son royaume. Les époux se rencontrent pour la première fois le 23 juillet, à Winchester. Il est dit que Philippe et Marie seront conjointement roi et reine d’Angleterre. Mais dans le traité

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The British Library Board/Leemage

M A I S O N S D ’A N G L E T E R R E E T D ’ É C O S S E

Feu sacré Archevêque de Canterbury, artisan de la Réforme, Thomas Cranmer prononça le divorce d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon, la mère de Marie – qui le condamnera au bûcher (ci-dessus) en 1556.

Sur les flots British Library/Bridgeman Images

C’est sous le règne de Marie que l’Angleterre s’ouvre au monde et développe sa marine. • « Atlas de la

reine Marie » (1558).

de mariage, il est précisé que Philippe ne portera le titre de roi d’Angleterre que tant que la reine vivra. À la disparition de celle-ci, il perdra automatiquement cette désignation. Marie accueille bien volontiers Philippe dans son lit, anxieuse d’avoir un héritier, mais demeure stérile. À l’ambassadeur Renard, devenu, semble-t-il, son confident, elle déclare qu’elle n’a jamais « ressenti ce sentiment qu’on appelle l’amour, ni donné asile en son cœur à

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des pensées voluptueuses », mais qu’elle est prête à donner à Philippe tout ce qu’un époux attend de son épouse. Elle se croit à plusieurs reprises enceinte : ce sont des crises d’hystérie ou d’hydropisie. Contre ses sujets protestants, elle lance des campagnes de persécution. Charles Quint et le clan espagnol s’en inquiètent, car ils constatent l’effet désastreux qu’elles ont sur le peuple anglais. C’est ainsi que ses ennemis lui donneront le nom de « Jézabel », personnage biblique, épouse païenne de Achab, roi d’Israël (I Rois, 16-31), qui poussa au mal le bon peuple de Dieu. Marie est malade et meurt le 17 novembre 1558, laissant l’Angleterre sans héritier et en piteux état. Car, dans sa folie religieuse, la reine a consacré des sommes énormes à l’Église et négligé la protection du royaume. Elle a entraîné les Anglais dans un conflit avec la France qu’ils ne peuvent gagner. Pis : l’Angleterre perd Calais (7 janvier 1558), dernière possession qu’elle possédait en France (lire l’encadré ci-contre). LA MÈRE DE LA MONDIALISATION Le bilan du règne de Marie Tudor semble si négatif qu’on en oublie les quelques heureuses réformes qu’elle a lancées. Ainsi le renforcement considérable de l’Échiquier, qui administre l’ensemble du dispositif financier et, surtout, le développement d’une flotte de guerre permanente – la première avait été créée par Henri VIII, mais jusque-là, en cas de conflit, des navires marchands étaient réquisitionnés, ce qui perturbait gravement la vie quotidienne. Marie poursuivra son développement, et, à la mort de la souveraine, la flotte anglaise, bon an mal an, est devenue une grande puissance maritime qui ne compte pas moins de 58 vaisseaux, dont un de haut bord, la Mary Rose, et de nombreuses galéasses. Ces bateaux ont été en partie financés grâce aux ressources récupérées lors de la dissolution des monastères. L’Angleterre devient ainsi une puissance maritime redoutée par ses voisins, et en particulier par la France. Et parce que la conquête des mers lointaines est dans l’air du temps, elle participera à la découverte des nouveaux mondes. L


Go home !

DeAgostini/Leemage

Conquise par Édouard III après la débâcle de Crécy, la cité ne sera reprise par les Français que 211 ans plus tard. • « Prise de Calais par

François Ier de Guise, duc d’Aumale », par Édouard Picot (17861868), musée du château de Versailles.

Calais, trois sièges et un enterrement… On dit que la perte de Calais, le 7 janvier 1558, rendit Marie Tudor inconsolable et précipita sa mort, quelques mois plus tard, le 17 novembre – on lui prête même la phrase : « Quand je serai morte et ouverte, on trouvera Philippe [son mari] et Calais inscrits dans mon cœur. » Il est vrai que la ville portuaire est d’une importance stratégique majeure. Elle est la porte d’entrée naturelle de l’Angleterre pour débarquer en France : par beau temps, des falaises de Douvres, ne voit-on pas les côtes françaises ? Dernière possession anglaise sur le continent, elle a joué un grand rôle, tant dans l’histoire de la France que dans celle de l’Angleterre. Par trois fois, Calais a été assiégée. Elle est d’abord prise par les troupes d’Édouard III en 1347, au début de la guerre de Cent Ans – et sa population est sauvée par le dévouement des six fameux « Bourgeois de Calais », un récit d’autant plus familier que, grâce au talent de Rodin, l’événement a été inscrit dans le bronze. En 1426, Philippe le Bon, duc de Bourgogne – réconcilié avec le roi de France Charles VII après la signature de la paix d’Arras –, tente de la reprendre aux Anglais, mais sans succès. Le troisième siège de la cité, en 1558, sera le bon pour les Français : après quelques jours de lutte seulement, l’armée commandée par le duc de Guise lance une attaque générale et s’empare de la cité, mettant fin à plus de deux siècles d’occupation anglaise. L  L. C.

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M A I S O N S D ’A N G L E T E R R E E T D ’ É C O S S E

Marie de Lorraine

L’AUTRE REINE D’ÉCOSSE

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Veuve de Jacques V Stuart,elle assure une régence compliquée : catholique et alliée de la France, elle s’attire les inimitiés des protestants, soutenus par leurs voisins anglais. Par Annette Bächstädt

arie de Lorraine, ou Marie de Guise, a surtout intéressé les historiens britanniques. En France, elle reste méconnue. Née en novembre 1515, peu après la bataille de Marignan, à laquelle participait son père, Claude de Lorraine, la jeune princesse côtoie dès 1530 la brillante cour de François Ier et d’Éléonore de Habsbourg, la seconde épouse du roi et sœur de l’empereur Charles Quint. Mais, en 1538, un an après la mort de son premier mari, Louis d’Orléans, elle quitte le royaume de France pour celui d’Écosse, où elle épouse le roi Jacques V Stuart. Devenue la troisième reine d’Écosse du XVIe siècle, elle ne reviendra en France qu’en 1550 et retournera un an plus tard dans son royaume, où elle meurt au château d’Édimbourg en juin 1560. Son destin bascule en décembre 1542 quand, quelques jours après la naissance de Marie Stuart, unique fille du couple royal (lire p. 46-51), le monarque écossais meurt et laisse sa femme de 27 ans veuve pour la seconde fois. Marie de Lorraine reste en Écosse pour veiller sur sa fille, qui est couronnée reine des Écossais au château de Stirling, le 9 septembre 1543. Un an plus tard,

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elle s’associe à la régence de son pays adoptif, dirigé par Jacques Hamilton, comte d’Arran, gouverneur et tuteur de la petite reine. UN POUVOIR OFFICIEL… MAIS AFFAIBLI La véritable carrière politique de Marie de Lorraine commence vers 1548. Après avoir obtenu l’annulation du traité de mariage entre sa fille et Édouard, le fils aîné du roi d’Angleterre Henri VIII, elle l’envoie en France, avec l’accord de Hamilton et du Parlement d’Écosse. Elle y sera élevée à la cour d’Henri II et de Catherine de Médicis (lire p. 24-29) comme future épouse du dauphin. Désormais, le gouvernement de l’Écosse est bicéphale, même si la reine mère n’a officiellement pas de place dans l’administration du royaume de sa fille. En septembre 1550, après une absence de plus de douze ans, Marie de Lorraine retourne en France, accompagnée d’une bonne partie de la noblesse et du clergé écossais. Son séjour, qui s’étendra jusqu’en octobre 1551, a donné lieu à de nombreuses spéculations sur le véritable but de sa visite. Voulait-elle seulement revoir sa fille


National Galleries of Scotland, Edimbourg/Bridgeman Images

vu comme un pouvoir français, car la régente est entourée de conseillers et hommes d’armes français. En 1697, Isaac de Larrey, un Français réformé réfugié au Pays-Bas, publie l’Histoire d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, qu’il accompagne de nombreuses gravures dont un portrait de Marie de Lorraine. Représentée en buste à l’antique, son regard grave est dirigé vers le spectateur. Marie porte un diadème, symbole de royauté, et le socle sur lequel son buste repose est décoré de fleurs de chardon, le symbole d’Écosse. Sur le socle, on lit : « L’esprit de mes parents bien souvent me fit tort./Ma Régence sans eux eût été moins troublée./Je terminai pourtant heureusement mon sort./Mais ma fille se vit sous le sien accablée. »

et son fils issu de son premier mariage, sa famille à Joinville, en Champagne, et ses deux frères, François, second duc de Guise, et Charles, cardinal de Lorraine, tous deux désormais très influents à la cour de France ? Ou alors avait-elle en tête d’écarter pour de bon le gouverneur Hamilton, un proche cousin de sa fille et candidat potentiel à la Couronne écossaise, pour obtenir elle-même – en accord avec Henri II, le « protecteur d’Écosse » depuis 1548 – la régence au nom de sa fille ? Toujours est-il qu’en avril 1554, après le renoncement du gouverneur, Marie de Lorraine est nommée régente d’Écosse. Or, la Réformation protestante, installée au royaume dès les années 1520, prend de plus en plus d’ampleur et entame une contestation de ce qui est à présent

Filiation Fille aînée de Claude de Lorraine, premier duc de Guise, et d’Antoinette de Bourbon, elle meurt en 1560. Son petit-fils Jacques Ier réunira en 1603 les couronnes d’Écosse et d’Angleterre. Portrait par Corneille de Lyon, National Gallery of Scotland, Édimbourg.

PERDUE PAR L’AMBITION DE SES FRÈRES ? Contrairement aux protestants écossais, qui reprochaient à leur régente d’abuser de son pouvoir et de les priver de liberté et d’indépendance, Isaac de Larrey – qui partage pourtant lui aussi cette confession – voit le mal ailleurs : selon lui, ce sont les projets nuisibles de ses frères, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, qui ont troublé la régence de leur sœur. Quelle pouvait en effet être la marge de manœuvre de Marie de Lorraine au cours des années 1550, acculée qu’elle était par les ambitions démesurées de sa famille en France, mise sous pression par les émissaires d’Henri II et de son désir d’empire, accusée par les nobles écossais de les écarter du gouvernement, en permanence à court d’argent et finalement considérée comme une remplaçante, de plus en plus gênante, de la reine légitime, sa fille Marie Stuart ? Peut-être Marie de Lorraine avait-elle plus de pouvoir et d’influence quand elle n’était que reine mère et co-régente non officielle aux côtés du gouverneur Hamilton. Dès 1554, et malgré son statut de régente, le pouvoir lui échappe peu à peu, non seulement à cause de la guerre civile et religieuse qui fait rage en Écosse, mais aussi parce que ses contemporains, et surtout ses frères, n’ont pas pu concevoir qu’une femme puisse décider seule… L

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M A I S O N S D ’A N G L E T E R R E E T D ’ É C O S S E

Marie Stuart et Élisabeth I re

BELLES À EN MOURIR

Elles sont jeunes, elles sont parentes, e lles représentent les meilleurs partis d’Europe… mais tout les oppose : entourage, religion et conception du « métier » de reine…

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Par Isabelle Fernandes

À gauche Marie l’Écossaise, à droite Élisabeth l’Anglaise. L’une périra, l’autre régnera. 46 - H  istoria numéro Spécial

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ivales politiques, représentantes de confessions religieuses (à l’époque) irréconciliables, Marie Stuart et Élisabeth Tudor sont, sur l’échiquier politique de la Renaissance, de véritables figures de « doubles », telles qu’elles seront développées par le psychanalyste Otto Rank en 1932 : trop semblables pour pouvoir cohabiter sereinement. Deux reines, deux cousines, « deux soleils » qui brillaient sur la même île, pour reprendre les mots de Ronsard, que tout aurait dû rapprocher mais que tout va opposer jusqu’à l’exécution de Marie en 1587 sur ordre d’Élisabeth. Cette dernière arrive au pouvoir en 1558, après avoir été contrainte d’emprunter des chemins tortueux. Née en 1533, déclarée bâtarde en 1536 après l’exécution de sa mère, Anne Boleyn, la même année, elle est écartée du pouvoir jusqu’à la Troisième Loi de Succession, votée en 1543 : si son père, Henri VIII, et le Parlement autorisent alors son accession, ils n’abrogent pas pour autant les textes qui faisaient d’elle une enfant illégitime. Incarcérée à plusieurs reprises pour avoir pris part à des complots protestants durant le règne de sa sœur Marie Tudor (lire p. 40-43), elle cristallise tous les espoirs des réformés lorsque la reine Marie Ire s’éteint en novembre 1558. Élisabeth est alors âgée de 25 ans. D’ascendance lorraine par sa mère, Marie de Guise (lire p. 44-45), Marie Stuart n’est âgée que de 6 jours lorsqu’elle succède à son père, le roi Stuart Jacques V, et de neuf mois quand elle est couronnée reine d’Écosse en septembre 1543. Elle a par ailleurs des titres à faire valoir sur la couronne d’Angleterre puisqu’elle est la petitef ille de Ma rg uer ite Tudor, sœur aînée d’Henri VIII. Les tensions avec l’Angleterre la contraignent à un exil de treize années en France (1548-1561), où elle épouse le dauphin, le futur François II. La mort prématurée d’Henri II en 1559 pose sur son front une deuxième couronne, celle de France : elle a 17 ans et, malgré ce double titre de reine, n’a jamais exercé le pouvoir. À la mort de François II, en 1560, elle doit quitter la France et rentrer en Écosse afin de devenir pleinement souveraine : certes, elle règne depuis sa naissance mais, du fait des périodes de régence,

ce n’est qu’en 1561 qu’elle se trouve véritablement au seuil du pouvoir. Elle a à peine 20 ans. Éduquée à la cour de France auprès des enfants de Catherine de Médicis et d’Henri II, Marie Stuart, que l’on surnomme « la Reinette », reçoit une solide formation intellectuelle : elle apprend le français, l’italien, l’espagnol et le latin. Elle apprécie fort la poésie et écrit des poèmes. Si elle aime danser, chanter et jouer des instruments, elle apprécie par-dessus tout l’équitation, la chasse et la fauconnerie. ELLE NE SOUFFRE D’« AUCUN DÉFAUT FÉMININ » Élisabeth Tudor n’a rien à lui envier : l’Angleterre du XVIe siècle fut l’un des berceaux de l’humanisme occidental. La princesse est entourée de maîtres renommés, comme John Cheke, Jean Belmain, William Grindal ou Giovanni Battista Castiglione. Elle est polyglotte (français, italien, grec, latin) et, à 12 ans, traduit le Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre (lire p. 35). Jean de Belmain admire cette jeune érudite qui, en outre, possède de solides connaissances en histoire, philosophie et théologie – ce qui lui permettra de défendre le protestantisme contre ses adversaires catholiques. Élisabeth adore la musique et la danse. Son précepteur, Roger Ascham, témoigne : « Son esprit n’a aucun des défauts féminins, sa persévérance est digne d’un homme, et sa mémoire retient longtemps ce qu’elle apprend vite. » L’Espagnol Juan-Luis Vives, autre humaniste de renommée internationale, célèbre dans son ouvrage De l’institution de la femme chrétienne (1523) l’éducation des filles : « La plupart des vices des femmes de ce siècle et des siècles précédents proviennent de l’inculture » – ce qui ne l’empêche pas de déclarer dans le même temps qu’une femme qui pense seule, pense mal et que, de ce fait, les femmes ne sont pas aptes à gouverner. Élisabeth Ire et Marie Stuart… Les titres sont extrêmement révélateurs : certes Marie a deux couronnes, certes elle exerce deux périodes de règne (près de seize mois en France et de six ans en Écosse), mais son autorité fut symbolique durant presque toute sa vie, jusqu’à la priva-

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Prises dans le pire conflit religieux que l’Europe ait jamais connu,elles doivent naviguer dans un monde d’hommes prêts à tout pour les soumettre tion du pouvoir en 1567, lorsqu’elle doit abdiquer en faveur de son fils, Jacques VI d’Écosse, futur Jacques Ier d’Angleterre. Élisabeth, en revanche, est la première du nom, la seconde reine régnante après sa sœur Marie Ire, et sa souveraineté allait s’étendre sur quarante-cinq ans (de 1558 à 1603). Reçue sans le moindre enthousiasme en 1561 par des concitoyens majoritairement presbytériens depuis la régence de James Hamilton, second comte d’Arran (1542-1554), Marie la

catholique ne remet pas en question la liberté de religion, mais sa foi attise les critiques, dont celles de John Knox, le prédicateur qui cristallise tous les mécontentements. Marie n’a guère de goût pour l’exercice du pouvoir et n’a cure des conseils : aussi délègue-t-elle beaucoup à son demi-frère, James Stuart, comte de Moray. Ce fut l’une des erreurs qui la conduisirent à sa perte. Car, cet homme, en qui elle a toute confiance, œuvre dans l’ombre, avec le soutien d’Élisabeth Ire, pour l’évincer de la scène politique. Avec succès. Élisabeth, en revanche, gouverne pleinement avec une passion et un réel talent, pour le pouvoir, la stratégie et la diplomatie. Elle sait s’entourer de conseillers compétents, tels William Cecil et Francis Walsingham, dont elle écoute les avis… Elle sait aussi s’en affranchir, notamment lorsqu’elle estime que ses prérogatives royales sont en danger. La souveraine fait montre à la fois d’autorité et de souplesse en composant avec un Parlement dont le rôle législatif et finan-

Dans son jeu, Élisabeth possède un atout de taille : ses brillants conseillers et amis (Walsingham, William Cecil, Henry Carey et Walter Raleigh). • Coll. du comte de Derby.

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Bridgeman Images

Carré d’as


Reine mère

Hardwick Hall, Derbyshire/Bridgeman Images

Marie épouse lord Darnley. Une fois leur mission remplie – donner un héritier à la Couronne, le futur Jacques VI –, leur union tourne vite à la catastrophe.

• Tableau anonyme (XVIe s.), Hardwick Hall (Royaume-Uni).

cier, avec la Chambre des communes, est incontestable, voire incontournable. Jalouse de son autorité, Élisabeth néanmoins tente de ne pas dépendre des Communes pour trouver des subsides mais ses pratiques illégales – comme la vente de monopoles ou de places au sein du gouvernement – mènent à des crispations et à une méfiance qu’elle saura apaiser deux ans avant sa mort, en 1601, lors d’un discours fameux, passé à la postérité sous le nom de Golden speech (« Discours doré »), mais qui s’aggraveront jusqu’au point de non-retour : guerres civiles entre royalistes et parlementaires (1642-1649), exécution du roi Stuart Charles Ier (janvier 1649) puis enfin abolition de la monarchie en Angleterre en mai 1649. SACRIFIÉE À LA GRANDE POLITIQUE Comme l’a souligné l’historien Bartolomé Bennassar – dans son ouvrage Le Lit, le Pouvoir et la Mort. Reines et Princesses d’Europe de la Renaissance aux Lumières (éd. de Fallois, 2006) –, on attendait essentiellement des princesses et des reines qu’elles jouent un rôle de représentation, de transmission – de la couronne, mais aussi d’un patrimoine national – et, parfois, qu’elles aient un réel pouvoir politique. Marie Stuart a très tôt été amenée à prendre part au jeu diplomatique en tant que pion, déplacé au gré de combinaisons successives… et souvent sacrifié aux intérêts de

la grande politique. D’abord fiancée au fils d’Henri VIII, le futur Édouard VI (1537-1553), elle épouse en 1558 le jeune François, dauphin de France. À peine âgée de 20 ans, elle se retrouve veuve et rentre au pays, où elle épouse en secondes noces son cousin Henri Stuart, lord Darnley. La reine accomplit son devoir en 1566 en donnant au royaume un héritier mâle, Jacques, qui ceindra la couronne d’Écosse en 1567 et celle d’Angleterre en 1603 : la dynastie Stuart demeurera au pouvoir jusqu’en 1714. Mais si Élisabeth survit à Marie Stuart, elle demeure en revanche sans descendance. Tout au long de son règne, les membres de la Chambre des communes se sont inquiétés de la postérité de la reine et, de fait, ont tout tenté pour la marier : le ventre des reines était le point de convergence de tous les regards et de toutes les craintes. Élisabeth se prêta aux jeux des alliances diplomatiques, envisageant avec plus ou moins de sérieux les différents candidats (Robert Dudley, Philippe II d’Espagne, le dauphin François d’Alençon, entre autres). Mais, jalouse de son pouvoir, elle semble avoir décidé de ne jamais convoler en justes noces afin de rester maîtresse d’elle-même, de sa couronne. L’ambassadeur écossais James Melville, qui servait d’intermédiaire entre les deux souveraines, l’avait bien compris, lorsqu’il lui affirme : « En prenant mari, vous ne seriez plus reine, au

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lieu qu’en gardant le célibat vous êtes roi et reine tout ensemble. Vous avez le cœur trop grand pour songer à vous donner un maître. » L’ÉPOUSE DE TOUS LES ANGLAIS Élisabeth est une femme hors norme en un temps où le célibat des reines est chose inconnue, sinon incongrue. Pour apaiser les angoisses, elle développe une rhétorique qui déplace les épousailles sur les plans politique et symbolique : « Je me suis déjà liée à un mari, répond-elle avec véhémence à ceux qui procèdent à un harcèlement reproducteur, c’est le royaume d’Angleterre, et cela vous doit suffire. Et ne me reprochez point également d’être sans enfants, car chacun de vous et tous les autres Anglais êtes mes enfants et mes parents. » La souveraine souhaite en outre comme épitaphe : « Ci-gît Élisabeth, qui depuis le berceau / Vierge a toujours vécu jusqu’à son tombeau. » Ainsi naquit le mythe de « la Reine vierge », épouse de l’Angleterre, mère protectrice de tous les insulaires. Cette virginité n’est pas tant un simple attribut que la définition d’un type de pouvoir particulier, androgyne, mêlant symboliquement masculin et féminin, comme l’attestent de nombreux portraits où les perles et les parures d’une superbe féminité sont atténuées par des éléments qui renvoient à une

asexualité, voire à une atemporalité : Élisabeth a tenté de trouver un équilibre entre les deux corps de la monarchie, corps de chair ou corps politique, corps public ou corps privé. Du trône au tombeau, ces deux souveraines ont emprunté à des moments différents de leur vie des chemins semés tantôt de roses, tantôt d’épines, mais les deux rivales – qui ne se sont jamais rencontrées – sont devenues des mythes que souvent l’on oppose : Marie la très catholique reine qui mourut pour sa foi contre l’hérétique bâtarde excommuniée en 1570 ; Marie la scandaleuse qui ourdit l’assassinat de son propre mari, lord Darnley, afin de pouvoir s’adonner aux plaisirs charnels avec son troisième et dernier époux contre la Reine vierge, maîtresse de ses pulsions comme de ses sentiments. Au-delà de la politique, Marie, par le sang versé, a accédé au statut de martyre catholique, tandis qu’Élisabeth a participé à la « protestantisation » de son royaume en détournant les rituels catholiques : sans créer de vide symbolique et religieux, elle supplanta la Vierge Marie et devint Reine vierge, mère de ses sujets. Elle aura prouvé que les femmes ont toute leur place à la tête des Églises et des royaumes. Telle est la leçon que nous enseignent la persistance du mythe élisabéthain et la succession de souveraines en Angleterre. L

JOHN KNOX, L’HOMME QUI N’AIMAIT PAS LES FEMMES À la Renaissance, le pouvoir au féminin, la gynécocratie, est en butte à de nombreuses contestations liées au statut des femmes – que l’on considère généralement comme des créatures inférieures, physiquement faibles, légalement irresponsables et enfin déficientes moralement et

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mentalement. Quand le hasard fait que ces souveraines sont catholiques (Marie Tudor en Angleterre, Marie Stuart et Marie de Guise en Écosse), des pamphlétaires protestants aiguisent leur plume et révèlent au détour de la guerre confessionnelle toute la misogynie, voire la gynophobie, qui alors

règne. L’Écossais John Knox (1514-1572) publie en 1558 Premier coup de trompette contre le gouvernement monstrueux des femmes afin de démontrer qu’« il était plus que monstrueux de nature qu’une femme règne et domine sur l’homme », argument repris par Jean Bodin dans ses Six livres de la république (1576).

Marie Stuart redoute le pasteur presbytérien « plus qu’une armée de dix mille hommes », avoue-t-elle. Si Élisabeth Ire n’est pas visée par le brûlot, elle eut du mal à pardonner ce libelle dont la misogynie se doublait d’un appel au régicide, d’autant que Knox jamais ne présenta de réelles excuses à la reine d’Angleterre. I. F.


World History Archive/Aurimages

Image de marque Pour Élisabeth, un portrait obéit d’abord à un projet politique : c’est une souveraine préservée des assauts du temps qui est ici célébrée dans cette fameuse œuvre anonyme. • Huile sur toile, National Portrait Gallery, Londres.

Portraits contrôlés Élisabeth Ire a bien saisi l’importance de la représentation du pouvoir, ce qui explique la multitude de portraits qui subsiste d’elle. L’image de la monarque n’est pas le fruit du hasard : elle est soigneusement codifiée et fermement contrôlée. Au cours des années 1590, le gouvernement ordonne ainsi la destruction de portraits jugés offensants, déclarant en outre que toutes les nouvelles images à l’effigie de la reine Élisabeth doivent être approuvées sous peine de destruction des œuvres et d’amendes. À cette même période, afin d’éviter les foudres royales, Nicolas Hilliard (v. 1547-1619), le peintre attitré de la reine, trouve un procédé permettant à cette dernière d’être vue sous son meilleur jour : le masque de jeunesse, qu’elle porte dès qu’elle prend la pose. Dès lors, c’est une souveraine de près de 60 ans, vierge des assauts du temps, qui trône en majesté. En 1599, quarante ans après son sacre, elle commandite à un artiste inconnu un Portrait de couronnement visible à la National Portrait Gallery, à Londres (illustr.). Si l’habit de sacre en fil d’or, bordé d’hermine et parsemé de gemmes et perles, arbore des fleurs de lys ainsi que la rose Tudor (habit porté en pareilles circonstances par Marie Ire et qu’Élisabeth a fait ajuster), le pouvoir de la reine est surtout représenté par la couronne impériale (couronne fermée), le sceptre qu’elle tient dans la main droite et le globe surmonté d’une croix qu’elle recouvre de la main gauche. Les attributs royaux traditionnels, et traditionnellement masculins, rencontrent sur cette toile la féminité d’une chevelure rousse qui cascade sur les épaules du manteau d’apparat. Souveraine au pouvoir plénier, hiératique, éternellement jeune, la reine qui devait mourir quatre ans plus tard revient avec ce portrait aux sources de son règne, comme si, le souligne l’historien de l’art Roy Strong, le temps avait été véritablement aboli. Élisabeth, de son vivant, était déjà en quête d’éternité. L  I. F.

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DES ROYAUMES, UN EMPIRE, UNE FAMILLE Par la croix et l’épée, Isabelle de Castille trace à la fin du XVe sièclele chemin que suivront ses héritiers – et héritières : une politique alternant coups de force et diplomatie, fanatisme et haute culture… Une gloire qui dépasse rapidement les frontières de la péninsule et fait de la lignée espagnole l’une des plus grandes dynasties européennes.

Luisa Ricciarini/Leemage

Le monde ne suffit pas De Grenade à l’Allemagne en passant par la lointaine Amérique, les possessions des Habsbourg constituent un ensemble considérable. Mais pour maintenir ce – somme toute – fragile équilibre, une politique matrimoniale réfléchie, l’influence discrète de quelques princesses et une vie de cour itinérante et fastueuse sont plus que jamais nécessaires. • « L’Empereur Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612) et sa cour en cure thermale », par Lucas Van Valckenborch (1593), Kunsthistorisches Museum, Vienne.

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Généalogie

des Habsbourg

FineArtImages/Leemage

INFOGRAPHIE HUGUES PIOLET

Luisa Ricciarini/Leemage

Luisa Ricciarini/Leemage

« Le soleil ne se couche jamais sur mes terres », avait coutume de dire Charles Quint : une devise qui souligne la puissance de cette maison, qui s’est bâtie sur les armes, mais aussi sur quelques femmes de tête… et d’exception.

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Electa/Leemage

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Kunsthistorisches Museum, Vienne/Bridgeman Images

Photo Josse/Leemage

Aisa/Leemage


M A I S O N S D ’ E S PAG N E E T D ’A U T R I C H E

Isabelle la Catholique

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DAME DE FER ET FEMME DE FOI Son mariage avec Ferdinand d’Aragonfait de l’héritière de la Castille la maîtresse de la péninsule. Qui veille soigneusement à l’unité politique et religieuse du royaume.

e 11 décembre 1474, Henri IV, roi de Castille, meurt après vingt ans de règne. Sa demi-sœur, Isabelle, alors âgée de 23 ans conteste – depuis six ans – la légitimité de la seule fille d’Henri, Jeanne, née en 1462… Les règles de succession prévoyant qu’en l’absence d’héritier masculin les femmes héritent par ordre de primogéniture, Isabelle – appuyée par une partie de la noblesse – est proclamée, deux jours après la mort d’Henri IV, reine de Castille et de León, en l’absence de son mari et cousin Ferdinand, roi de Sicile et héritier de la couronne d’Aragon. Face à ceux qui considèrent que Ferdinand doit être le roi en Castille et aux partisans de sa nièce Jeanne, Isabelle se dote très vite des moyens d’assurer son pouvoir : dès avant son mariage, un accord avait été signé par lequel Ferdinand promettait de respecter pleinement les droits du clergé et des villes de Castille, de toujours faire accompagner sa signature de celle de son épouse et de laisser à celle-ci la nomination de tous les offices du royaume et l’octroi des rentes et privilèges. Et si, en 1475, Isabelle accepte le principe de l’égalité, c’est en souli-

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Aisa/Leemage

par Adeline Rucquoi

gnant bien qu’il s’agit là d’une concession de la part de celle qui est « la propriétaire et l’héritière légitime du pouvoir et des royaumes ». Si elle laisse à Ferdinand la direction des opérations militaires, elle exige d’être consultée sur toutes les affaires relatives au royaume et négocie les traités extérieurs, notamment avec le Portugal et la France. Isabelle consolide aussi son pouvoir avec une campagne de propagande menée par des chroniqueurs qui la présentent comme « le » sauveur du royaume, accusent Jeanne d’être illégitime et dressent le portrait d’un royaume au bord du gouffre auquel elle aurait rendu sa grandeur – une image qui s’attache encore aujourd’hui à son règne. De nombreux artistes – venus notamment des Flandres – sont mis au service de sa politique. Le 19 janvier 1479, Ferdinand monte sur le trône d’Aragon – composé de diverses entités (Aragon, Catalogne, Valence, Sicile) jouissant chacune d’une totale autonomie… et généralement hostiles les unes aux autres. La reine de Castille devient donc reine d’Aragon, et le couple affirme clairement cette union dynastique en


Puissance, gloire et beauté Montée sur le trône grâce à une loi dynastique qui n’exclut pas les filles, Isabelle sait consolider son pouvoir : le pays est sous son contrôle, les Français contenus, les Anglais des alliés et, bientôt, Colomb lui apportera un monde nouveau… • Toile de Carlos Muñoz de Pablos (né en 1938), Alcazar de Ségovie (Espagne).

s’intitulant « par la grâce de Dieu, roi et reine de Castille, de León, d’Aragon, de Sicile, de Tolède, de Valence, de Galice… » LA REINE DES DEUX MONDES Dès 1480, Isabelle entreprend d’achever la Reconquête en s’emparant du sultanat de Grenade, le dernier réduit musulman dans la péninsule ; l’entreprise mettra presque douze ans à se réaliser. Cette lutte se double, dans le domaine religieux, du désir de la reine d’unifier religieusement son royaume : en mars 1492, elle donnera trois mois aux juifs de son royaume pour se convertir ou quitter le pays, et soumettra les musulmans au même choix dix ans plus tard. En outre, les rois de Castille étant, selon la loi, « défenseurs de la foi », elle avait obtenu du pape, en 1478, une juridiction particulière chargée de veiller à la pureté de celle-ci, l’Inquisition. L’unification du royaume ne passe pas seulement par l’unité de la foi. Isabelle revendique le pouvoir royal suprême, lié à la volonté divine et fondé sur l’exercice de la justice : elle-même préside parfois les cours. Elle protège la noblesse et

les villes du royaume, fait rédiger un recueil d’ordonnances royales, et se soucie du bon fonctionnement de la chancellerie et du Conseil royal. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, le 12 octobre 1492, est suivie par la signature à Tordesillas d’un traité avec le Portugal (1494), par lequel les deux royaumes se divisent le Nouveau Monde. La reine catholique revendique le monopole de la Castille sur les terres découvertes, ce qui inclut l’obligation d’évangéliser, organiser, instruire et soigner les indigènes, considérés comme des hommes libres qu’elle interdit de vendre comme esclaves. Sur le plan politi­que, des alliances se nouent au gré des mariages de ses enfants : Jean et Jeanne avec la maison d’Autriche, Isabelle et Marie avec celle de Portugal et Catherine avec celle d’Angleterre. À la mort de la reine Isabelle, la Castille est l’un des États les plus brillants d’Europe. Le testament qu’elle rédige en 1504, peu avant son décès, le 26 novembre, témoigne amplement du fait qu’elle fut jusqu’au bout reine de Castille, exerçant sans faille un pouvoir qui avait été forgé par ses prédécesseurs. L

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M A I S O N S D ’ E S PAG N E E T D ’A U T R I C H E

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Jeanne la Folle

UNE PRINCESSE PRESQUE PARFAITE Fille des Rois Catholiques,elle épouse Philippe de Habsbourg et lui donne un héritier qui régnera sur la plus puissante monarchie d’Europe. Mais, bientôt, sa raison vacille… Par Michèle Escamilla

lle aurait pu être une grande reine, comme sa mère, Isabelle la Catholique (lire p. 56-57), plus puissante même, sa seule personne réunissant les deux couronnes de ses parents : Castille et Aragon. Un destin tragique semble en effet l’avoir choisie pour leur succéder alors que rien ne l’y destinait. Avant elle, il y a son frère Jean – « l’espoir de toute l’Espagne » – et sa sœur aînée, qui, en l’absence de loi salique, le remplacera s’il vient à mourir, comme ce sera le cas en 1497. Mariée au roi portugais, cette Isabelle met au monde en 1498 un petit Miguel, qui lui coûte la vie et devient l’héritier des trois royaumes : Castille, Aragon et Portugal. Or, l’enfant mourant à son tour en juillet 1500, Jeanne se retrouve sur le devant de cette scène sinistrée, à la tête d’une monarchie espagnole qui dépasse les frontières péninsulaires, avec les Baléares, l’Italie du Sud, les possessions d’Afrique du Nord, les Canaries et une Amérique encore insulaire mais lourde de promesses. Ses parents ont rétabli l’autorité royale et la paix civile, mis le point final à la Reconquête, et Ferdinand d’Aragon est, pour Machiavel, le

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modèle parfait du prince moderne. Sur le plan européen, ils ont tissé un puissant réseau d’alliances dont les enfants sont les enjeux. C’est ainsi que Jean et Jeanne ont épousé les enfants de l’empereur Maximilien Ier et de Marie, qui, eux, avaient déjà réuni l’opulente maison de Bourgogne et la puissante maison d’Autriche, liée depuis un siècle au Saint Empire. VÉNÉNEUSE MORSURE DE LA JALOUSIE Jeanne épouse à Anvers l’archiduc Philippe le Beau en octobre 1496, tandis qu’à Burgos son frère épouse Marguerite en avril 1497. C’est une belle infante de 16 ans, aux cheveux noirs et au teint pâle, svelte, au port altier, au visage grave, intelligente et cultivée qui – au premier regard – s’éprend éperdument de son époux. Mais les mœurs à la cour de Bourgogne, où la bâtardise est titre de noblesse, ne sont pas celles de la cour de Castille. Le palais ducal retentit bientôt des scènes d’une jalousie hystérique entre l’archiduchesse bafouée et le volage archiduc. À distance, les parents de Jeanne s’inquiètent de sa santé dégradée, de son étrange comportement, de son


février 1500, qui devrait succéder à sa mère en Espagne et hériter de ses parents les maisons de Bourgogne et d’Autriche (et sa préemption sur l’Empire), et l’Espagne. Peu avant sa mort, en octobre 1504, Isabelle de Castille a rédigé son testament, dont une clause révèle son angoisse : si Jeanne n’était pas en Castille ou si, y étant, « elle ne voulait ou ne pouvait assumer le gouvernement », elle désignait son époux, Ferdinand d’Aragon – qui en avait l’expérience –, comme unique régent jusqu’à ce que Charles eût 20 ans.

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UN ROYAUME EN DÉSHÉRENCE Isabelle doute, à l’évidence, de la capacité de sa fille à assumer le gouvernement de la plus puissante monarchie d’Europe. Elle écarte aussi son gendre, dont elle s’est fait une juste opinion quand le couple archiducal s’est rendu en Espagne en 1502 pour être reconnu comme futur héritier. C’est d’ailleurs au cours de ce séjour que naît Ferdinand, le second fils de Jeanne, en mars 1503. L’archiduc a quitté l’Espagne en y laissant sa femme enceinte. Les mois qui suivent sont terribles pour la reine Isabelle, déjà très malade, que sa fille agresse « telle une lionne punique » ; on doit baisser la herse du château de la Mota pour l’empêcher de fuir à pied rejoindre un époux dont elle ne supporte pas l’absence. Elle passe alors le reste du jour et la nuit accrochée à la grille, en plein vent d’hiver. Au printemps, abandonnant là le bébé, elle part retrouver Philippe. L’indifférence de ce dernier lui fait perdre toute mesure. La mort de la reine, en décembre 1504, ouvre la succession. Le couple retourne en Espagne, où Jeanne doit être reconnue reina y propietaria

Jeunes et jolis En 1496, Jeanne et Philippe s’unissent : l’Espagnole sera amoureuse de son mari jusqu’à l’excès. • Philippe le Beau et Jeanne la Folle, par le Maître de la vie de Joseph – dit Maître de l’Abbaye d’Affligem –, musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

indifférence religieuse. Sa fragilité psychique a souffert du transfert de sa terre natale à celle de son époux, un choc culturel aggravé par une hostilité croissante entre celui-ci et ses parents. Bientôt elle est mise à l’écart, séparée des compatriotes qui l’ont accompagnée, et même de ses enfants. Car, au cours de dix années d’une vie conjugale orageuse, elle met au monde six enfants, qui, tous, chose remarquable alors, ont survécu. Ses deux fils, Charles et Ferdinand, ceindront la couronne impériale et ses quatre filles seront reines. L’enfant que portait Marguerite lors du décès prématuré du prince Jean étant mort-né, et le petit Miguel décédé, c’est Charles de Gand, alias Charles Quint, né à Gand en

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bpk/Kupferstichkabinett, SMB/Jörg P. Anders distr. RMN - Grand Palais

La propagande en marche En 1496, l’année de son mariage, Jeanne fait une entrée princière à Bruxelles, qui célébre la puissance de la jeune reine. Un imposant cortège l’accompagne : dans la procession, on trouve des divertissements avec des bouffons (à g.) ; des confréries à cheval (au centre) et à pied (à dr.).

par les cortes de Castille. Or, elle soupçonne son mari de vouloir prendre sa place ; le 6 septembre 1506, aux abords d’une forteresse proche de Burgos, persuadée qu’il va l’y enfermer, elle refuse d’avancer et, précise un témoin, « elle passa toute la nuit sur son cheval, sans que prières ni menaces ne par viennent à la convaincre d’entrer dans le village ». Elle doute aussi de son père, mais Ferdinand se retire prudemment en Italie, en répandant le bruit que l’archiduc tient indûment la reine en tutelle et se comporte en maître. Et soudain, de nouveau, le destin : l’athlétique Philippe est pris d’un mal qui l’emporte en une semaine le 25 septembre 1506. Le royaume se retrouve au bord de l’anarchie. Ferdinand tarde à revenir, tout va à vau-l’eau, et le spectre de la guerre civile resurgit, s’ajoutant aux intempéries – misère et famine – et à la peste, qui sévit en 1507.

C’est alors qu’a lieu l’épisode hallucinant qui vaudra à Jeanne son surnom : le macabre périple de l’hiver 1506-1507 (lire le gros plan p. 61). De retour, Ferdinand trouve sa fille hagarde, amaigrie, d’une saleté repoussante, insensible à tout. Il la conduit au palais fortifié de Tordesillas en février 1509, avec l’infante et le cadavre, qui reposera dans l’église. Elle n’en sortira qu’à sa mort, en avril 1555, alors qu’en février 1556 Charles Quint renoncera au pouvoir qu’il aura exercé – sous leurs deux noms – pendant quarante ans ; car la reine conservera son titre et son royaume, mais ne régnera pas. En 1981, le psychiatre Vallejo Nágera a diagnostiqué une schizophrénie. Mais certains historiens ont nié son déséquilibre au bénéfice d’un complot du mari, du père ou du fils pour s’emparer du pouvoir ; et, au XIXe siècle, on en fit une victime de l’intolérance catholique. Son comportement fluctuant, sensé ou délirant, a pu servir ces thèses, au demeurant peu crédibles. Le mystère de Jeanne, c’est la descente aux enfers d’une princesse à qui tout souriait, à qui – cruelle ironie du sort – le royaume, la puissance et la gloire en ce monde étaient offerts. L

Enfermée en 1509 dans la forteresse de Tordesillas, elle y finira ses jours en 1555, un an avant l’abdication de son fils Charles Quint 60 - H  istoria numéro Spécial


Walking dead

Un périple macabre

Deagostini/leemage

En 1507, la jeune veuve, enceinte, fait exhumer le corps de son époux pour le conduire de Burgos à Grenade. Un voyage crépusculaire, entré dans la légende. • « Doña Juana la Loca » (1877), de Francisco Pradilla y Ortiz, musée du Prado (Madrid).

Quelques mois après que le corps de Philippe le Beau a été déposé dans la chartreuse de Miraflores (septembre 1506), Jeanne décide, en plein hiver, de le transporter là où repose sa mère, en Andalousie. On exhume le corps, mal embaumé, semble-t-il, et toutes les personnalités présentes – dont l’historien et diplomate italien Pierre Martyr d’Anghiera, qui nous en laisse le témoignage – doivent le reconnaître dans son cercueil, ouvert pour l’occasion. Malgré une grossesse avancée, la reine entreprend de le conduire, avec une suite atterrée et transie, de Burgos à Grenade, à pied, en voyageant uniquement de nuit, à la lueur des torches. Car, selon elle, une veuve, ayant perdu l’unique soleil de sa vie, ne peut en contempler d’autre ! La journée, le cortège fait halte dans un monastère, hommes et femmes séparément. D’ailleurs, aucune femme ne doit s’approcher du cercueil : « La même jalousie la consume qui la torturait du vivant de son mari », précise Pierre Martyr, qui, à son corps défendant, est du sinistre voyage. Au bout de quatre nuits, à Torquemada, à huit lieues de Burgos, la nature oblige Jeanne à s’arrêter : le 14 janvier 1507, elle met au monde son dernier enfant, Catherine, la fille posthume de l’archiduc. À la fin du mois d’avril, le cortège repart – brinquebalant entre le cercueil et le berceau – par les chemins les plus incertains du plateau castillan. Entre Torquemada et Hornillos a lieu un événement qui ne laisse plus de doute sur l’état mental de la reine. À la tombée du jour, le cercueil vient d’être déposé dans un couvent, lorsqu’elle se rend compte qu’il s’agit d’une communauté de religieuses. Elle ordonne aussitôt de l’enlever et de le poser en rase campagne, puis le fait ouvrir à la lueur des torches, qu’un vent violent menace d’éteindre. Elle contemple le corps, prend les nobles à témoin, referme le cercueil et le fait transporter à dos d’hommes jusqu’à Hornillos. « Au premier chant du coq, précise Pierre Martyr, nous arrivons enfin à notre nouveau gîte. » L M. E.

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Marguerite d’Autriche

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LA DIPLOMATE AU CŒUR BRISÉ Fortune infortune fort une ( « le destin éprouve fort une femme ») : voici résumée la vie de la petite-fille de Charles le Téméraire, amoureuse du beau Philibert de Savoie… Par Pierre-Gilles Girault

elle que Michelet qualifie de « fondateur de la maison d’Autriche » naît le 10 janvier 1480 à Bruxelles. Marguerite est la fille de Maximilien d’Autriche, roi des Romains, et de Marie de Bourgogne, fille unique du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. La mort accidentelle de sa mère fait de Marguerite une héritière convoitée que le traité d’Arras (1482) promet au dauphin de France, futur Charles VIII. Arrivée à la cour d’Amboise en 1483, elle y rencontre deux cadets de la maison de Savoie, Philibert et Louise, qu’elle retrouvera plus tard. Tous sont élevés sous la surveillance d’Anne de France, sœur aînée du jeune roi. Traitée en reine de France, elle est pourtant répudiée « au très grand desplaisir d’elle » en novembre 1491, pour permettre à Charles d’épouser la duchesse Anne de Bretagne (lire p. 16-19). Elle reste pourtant dans le royaume comme otage jusqu’en juin 1493, après que le traité de Senlis l’autorise à retourner aux Pays-Bas. Deux ans plus tard, Maximilien conclut le double mariage de Philippe le Beau avec Jeanne de Castille et de Marguerite avec l’infant don Juan d’Aragon. Lors du voyage qui la conduit

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vers son nouvel époux, son navire essuie une tempête qui fait craindre à la princesse d’y laisser la vie et lui inspire une épitaphe ironique et désabusée : « Ci-gît Margot la gente damoiselle, Qu’a deux maris et encore est pucelle. » Mais l’infant est de santé fragile et meurt quelques mois plus tard, laissant Marguerite enceinte d’une fille qui ne survit pas. En 1499, la voilà de retour aux Pays-Bas… L’ÉDUCATRICE DU FUTUR CHARLES QUINT En 1501, son père négocie un nouveau mariage avec Philibert le Beau, duc de Savoie. Son historiographe, Jean Lemaire, dit le duc « vert en âge, gaillard de corps et d’ardent courage, adonné totalement selon les saisons au voluptueux et juvénile exercice de la chasse ». Jusque-là ballottée par le jeu des alliances, Marguerite prend dès 1502 les rênes du duché et écarte des affaires le demi-frère du duc, le bâtard René de Savoie. La mort de Philibert en 1504 laisse sa veuve inconsolable. Elle décide la fondation du monastère de Brou en son honneur et en pose la première pierre en 1506. Duchesse douairière de


Jean-Christophe BALLOT/Centre des monuments nationaux

À la vie, à la mort En 1501, Marguerite épouse le duc de Savoie : un mariage arrangé et une belle histoire d’amour. Las, la mort de son mari ravage la jeune femme, qui décide d’édifier, en son honneur, un monastère à Bourgen-Bresse.

• Représentation

de Marguerite dans la verrière de l’Assomption, monastère royal de Brou, Bourgen-Bresse (v. 1530).

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Fracas La bataille de Cadore (1508) est l’un des nombreux affrontements des guerres d’Italie, qui opposent les Habsbourg aux Français pour le contrôle de la péninsule.

Luisa Ricciarini/Leemage

• Peinture du Titien, palais des Offices, Florence.

aux instructions de son père ou de son neveu. De son vivant déjà, Maximilien lui reprochait ses voyages incessants : « Ce n’est pas le cas de femme veuve de trotter et aller visiter armées pour le plaisir », et, plus tard, Charles l’accuse de ne pas soutenir financièrement ses tentatives militaires pour conquérir la Bourgogne en 1526 ou le Danemark en 1528. C’est que Marguerite veut surtout garantir la paix de ses États : « De mon pouvoir, je m’emploierai à préserver vos dits pays de guerre », écrit-elle à Charles. Elle tente de réduire le duc de Gueldre, dont les troupes rançonnent les marchands d’Anvers. Elle collabore à de nombreux traités internationaux et n’hésite pas à négocier des paix séparées pour protéger ses territoires. Celle qu’elle négocie avec la France dès 1528 prélude à ce qui sera son grand œuvre diplomatique, le traité de Cambrai, dit « paix des Dames », conclu avec sa belle-sœur Louise de Savoie (lire ci-contre p. 65).

Savoie, comtesse de Bresse et de Villars, Marguerite négocie âprement son douaire. En outre, en 1509, elle reçoit de son père les comtés de Bourgogne (actuelle Franche-Comté), de Charolais et de Mâcon. En septembre 1506, la mort de son frère Philippe le Beau lui vaut d’être rappelée aux PaysBas par Maximilien, qui la nomme procureur général de l’empereur puis régente au nom de son neveu Charles – le futur Charles Quint –, dont elle assure l’éducation, ainsi que celle de ses sœurs, Éléonore, Isabelle et Marie. Elle reçoit les pleins pouvoirs en mars 1509, « non seulement comme gouvernante et régente, mais

comme dame de la maison » : c’est de son sang qu’elle tire sa légitimité. Brièvement écartée à la majorité de Charles Quint (1515), Marguerite retrouve sa charge en 1518. Un an plus tard, à la mort de Maximilien, elle participe aux tractations et à la recherche de fonds en vue de l’élection de Charles Quint au trône impérial. Le nouvel empereur la remercie « en lui allouant une pension de deux cent mille florins d’or, en lui cédant pour sa vie Malines et son terroir » et en élargissant ses compétences de régente. Dans un édit de 1521, « l’empereur entend […] qu’elle soit obéie comme lui-même ». Elle n’hésite toutefois pas à contrevenir parfois

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PACIFIER L’EUROPE, AGRANDIR L’EMPIRE Ses douaires d’épouse répudiée puis veuve lui assurent des revenus considérables qui font d’elle l’une des grandes mécènes de la Renaissance. Elle est la protectrice de Jean Lemaire de Belges, de Jean Perréal, qu’elle charge du projet de Brou, avant de l’en dessaisir au profit de l’architecte bruxellois Louis Van Boghem. Parallèlement au chantier de Brou, elle lance en 1507 celui de son palais de Malines, « l’hôtel de Savoie ». Elle y rassemble une importante collection d’art, riche de 340 manuscrits (dont les Très Riches Heures du duc de Berry), de près de 200 tableaux, principalement dus aux grands artistes flamands – de Jan Van Eyck (elle possède le fameux portrait des époux Arnolfini) à Barend Van Orley, en passant par Rogier Van der Weyden, Hans Memling ou Jérôme Bosch, de nombreuses tapisseries, mais aussi de 80 objets provenant du lointain Mexique, récemment conquis. Elle y reçoit Albert Dürer en 1520 et y entretient en 1525 un hôtel de plus de 150 personnes. Son historiographe, Jean Lemaire, loue ses talents de diplomate, quand Michelet la dira « Flamande rusée ». Sur son lit de mort, le 30 novembre 1530, elle peut écrire à l’empereur qu’elle lui laisse des Pays-Bas apaisés, et lui recommande de garder la paix, spécialement avec la France et l’Angleterre : « Vous laisse vos pays de par-deçà que durant votre absence n’ai pas seulement gardés, […] mais grandement augmentés. » L 


Bridgeman Images

Bas les armes Le traité de Cambrai (1529) vise à mettre fin aux conflits en Europe en calmant les ardeurs guerrières du fils de Louise (François Ier) et du neveu de Marguerite (Charles Quint).

La paix des Dames Ce terme désigne le traité négocié à Cambrai durant l’été 1529 par Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche. S’il ne s’agit pas de princesses souveraines, toutes deux ont exercé la régence, sont proches parentes et se sont côtoyées enfants à Amboise. Elles incarnent ainsi les « princesses de paix » inspirées par la Prudence et célébrées dès le début du XVe siècle par Christine de Pizan. Louise et Marguerite entendent en effet mettre fin aux guerres incessantes auxquelles se livrent le roi et l’empereur, leur fils et neveu. Capturé à Pavie en 1525, François Ier n’a pas respecté le traité de Madrid (janvier 1526), qui a permis sa libération, pour laquelle il a dû laisser ses deux fils aînés comme otages. Après trois années de conflit, Marguerite propose à Louise des négociations de paix à Cambrai. Les deux princesses font chacune leur entrée solennelle dans la ville le 5 juillet 1529. L’archiduchesse loge à l’abbaye Saint-Aubert et Louise à l’hôtel de Saint-Pol. Une galerie joint les deux résidences, permettant aux princesses de se rencontrer en toute discrétion. Soucieuse du secret, Marguerite d’Autriche nomme un « garde de la porte » chargé de surveiller l’accès de la pièce où se nouent les discussions. Le 8 juillet s’ouvrent les négociations. Le traité est conclu le 29 juillet et célébré deux jours plus tard en présence des deux femmes, qui se tiennent par la main. La paix est proclamée solennellement le 5 août en la cathédrale de Cambrai. Les cérémonies s’achèvent par un grand banquet offert par Marguerite. Des pièces sont distribuées à la foule, tandis que des « feux, jeux et ditiés » sont organisés. Se succèdent d’autres fêtes, pour l’entrée de François Ier le 9 août, suivie le lendemain d’une messe puis d’« ébattements et mômeries ». Le traité règle les aspects diplomatiques, le mariage du roi avec Éléonore d’Autriche, sœur de l’empereur, le sort de la Flandre, de la Bourgogne et de l’Italie. Plutôt favorable à Charles Quint, le traité – que les Français trouvent « de dure digestion » – prévoit surtout le paiement par le roi d’une rançon de deux millions d’écus pour la libération de ses enfants, qui intervient le 1er juillet 1530. Bon an mal an, la paix tiendra jusqu’en 1536. L  P.-G. G.

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Marie de Hongrie

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L’ÉTOILE DE LA RENAISSANCE Sœur de Charles Quint, intelligente et autoritaire,elle a su exercer un pouvoir politique indirect mais réel, entourée des esprits les plus éclairés de son époque. Par Jean des Cars

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Hélas, le jeune souverain doit lutter contre les Turcs, qui se sont emparés de Belgrade en 1521 et qui pénètrent en Hongrie. Le 29 août 1526, Louis périt sur le champ de bataille de Mohács, en Hongrie méridionale, sur le Danube,

Luisa Ricciarini/Leemage

our l’Histoire, elle est Marie de Hongrie, même si on pourrait aussi l’appeler Marie d’Autriche. Née à Bruxelles le 15 septembre 1505, elle est fille de Philippe le Beau, archiduc d’Autriche, et de Jeanne – qu’on surnommera la Folle (lire p. 58-61) –, héritière des couronnes de Castille et d’Aragon. La mort de son père, alors qu’elle n’a que 1 an, et la démence de sa mère font que l’orpheline est élevée par une femme exceptionnelle, sa tante Marguerite d’Autriche (lire p. 62-65), véritable mère de substitution. Comme de nombreux Habsbourg, Marie sillonne tôt l’Europe. Son grand-père l’empereur Maximilien met en pratique la politique matrimoniale qui fera la grandeur de la dynastie : à 10 ans, Marie est mariée au prince Louis de Hongrie, son cadet d’un an. Étrange cérémonie qui voit immédiatement l’époux s’en aller vers la plaine hongroise menacée par les Ottomans. Les mariés ne se reverront que six ans plus tard. Une union pourtant qualifiée d’heureuse, illuminée par un couronnement en 1522 : Louis et Marie deviennent roi et reine de Hongrie et de Bohême. Leur royal bonheur durera quatre ans.


Society of Antiquaries of London/Bridgeman Images

De pierre et de sang Descendante des Rois Catholiques, des Bourguignons et des Habsbourg, elle est sans conteste la femme la plus puissante de son temps. Et n’hésite pas à édifier des places fortes qu’elle baptise de son nom… •Portrait par Hans Maler et plan (à g.) de la citadelle de Mariembourg (v. 1572-1617).

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« Homme fort » de l’empereur, Marie fait tout pour accroître la prospérité de ses terres et maintenir intact le prestige de la maison de Habsbourg vaincu par les 100 000 hommes de Soliman le Magnifique. Cette défaite ouvre la Hongrie et la route de Vienne à la domination turque. Veuve à 21 ans, Marie fait le vœu de ne jamais se rema­ rier et se retire chez sa tante Marguerite d’Au­ triche, laquelle a fait régner à sa cour une atmo­ sphère typique de la Renaissance, ayant accueilli des artistes et des philosophes, tel Érasme, un esprit fin et critique.

FineArtImages/Leemage

Guerre et paix Les populations des Pays-Bas espagnols se soulèvent contre Madrid pour arracher leur indépendance. Alternant douceur et fermeté, Marie tente, de 1518 à 1530, de retarder l’échéance…

CHÂTIER LES TURCS SANS FROISSER FRANÇOIS IER Marguerite d’Autriche décède le 1er décembre 1530 après avoir laissé à son frère un message lui recommandant d’établir la paix avec les rois de France et d’Angleterre. Charles Quint nomme alors son énergique sœur Marie gouvernante générale des Pays-Bas en 1531. Elle succède à sa tante, qui avait été l’une des plus subtiles diplo­ mates de son temps. Le défi que doit relever sa nièce est immense : sa sœur Éléonore, qui avait été reine du Portugal, vient d’épouser Fran­ çois Ier, conformément au traité de Cambrai, qui mettait fin aux guerres d’Italie. Le roi de France et l’empereur d’Autriche – et roi d’Espagne – sont

• « Mise à sac d’un village », par Pieter Snayers, coll. part.

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devenus beaux-frères, mais resteront rivaux, le monarque Habsbourg encerclant la France des Valois. Dans cette époque tourmentée, les liens familiaux n’empêchent pas les conflits ; ils peuvent toutefois faciliter les négociations… Marie passe pour vindicative car, dit-on, elle aimerait pousser à la guerre afin de venger la mort de son époux, tué par des Turcs, avec qui François Ier aura l’impudence de s’allier. Charles Quint, qui souhaite la réussite de Marie, lui recommande d’éviter les conflits. Elle va donc se concentrer sur sa mission, assistée, sur ordre de son frère, de trois conseils collatéraux : conseil d’État, conseil privé, conseil des Finances. Début 1531, Marie est reçue triomphalement à Lou­ vain. Le 14 juin 1536, la gouvernante des PaysBas demande un subside aux états généraux, réunis à Bruxelles. Tous se prononcent contre les menées françaises, sauf les Gantois. Gand inquiète l’Europe des rois : la ville semble tom­ bée sous la coupe d’un parti républicain. On se tromperait en jugeant que Marie se contente d’administrer le turbulent domaine qui lui a été confié. Elle fait preuve de réalisme et révèle toute


DeAgostini/Leemage

EMPIRE UNIVERSEL CONTRE ÉTAT-NATION Charles Quint (ci-contre, par Rubens), frère de Marie de Hongrie, est le dernier souverain du Moyen Âge dans un temps où les forces politiques sont neuves. Il a donné à la maison d’Autriche une puissance inédite et permis ce paradoxe : lui, le Bourguignon, est devenu espagnol, tandis que son frère Ferdinand, l’Espagnol, est devenu autrichien. Le rêve de Charles Quint, celui d’un empire chrétien universel, a échoué à cause d’une idée nouvelle répandue par son adversaire et beau-frère, François Ier : l’État-nation. Ce duel de géants fut aussi celui de deux époques, et sa succession est révélatrice : son frère est empereur sans être roi d’Espagne, son fils Philippe II est roi d’Espagne sans être empereur. Il a divisé les pouvoirs et les compétences, sans doute parce qu’il avait souffert de régner sur des territoires démesurés, ce qui l’a contraint à passer sa vie (ou presque) à cheval. Un cas unique. Et, parmi ses erreurs, il n’a pas pressenti que les idées de Luther étaient portées par une irrésistible révolution technique : l’imprimerie. J. C.

son habileté : devant l’horreur des combats en Italie et l’assèchement des finances des belligérants, elle négocie une trêve en 1537, soutenue par le pape Paul III. Si, pour certains, Marie de Hongrie « ne fut qu’une régente au nom du roi d’Espagne », elle administre les Pays-Bas avec courage dans des circonstances difficiles. En 1539, fuyant les combats qui accompagnent l’invasion française dans le sud des Pays-Bas, Marie de Hongrie se réfugie en Flandre, où elle lutte contre un autre adversaire, aussi meurtrier que la guerre : la peste. LA VILLE DE GAND EST MISE AU PAS La masse misérable de gens ruinés et affamés est une proie pour l’épidémie ; la dysenterie provoque des ravages. Le 14 février 1540, Charles Quint et sa sœur Marie font une entrée en force dans Gand, escortés de 1 500 cavaliers. Ils forment un remarquable couple politique. La ville natale de l’empereur, qui s’est révoltée contre la centralisation impériale et en a assez de supporter le poids principal des dépenses, est châtiée. Artisans, compagnons, échevins et bourgeois sont matés. Les meneurs, entre 9 et 26 hommes, on ne sait exactement, sont décapités au cours d’une terrible cérémonie d’expiation. Même le bourdon du beffroi est réduit au silence. L’abbaye Saint-Bavon est détruite, et ordre est donné de construire à sa place une citadelle, aux frais des Gantois, qu’on appellera, par dérision, le « châ-

teau des Espagnols ». La cité, ruinée, s’incline enfin devant le duo souverain constitué par le frère et sa brillante sœur. En 1545, Marie reçoit de son frère la ville de Binche et, sur l’emplacement de l’ancien château des comtes de Hainaut, elle fait élever par son architecte un somptueux palais puis, à une heure de cheval, une résidence d’été à laquelle elle donne son nom : Mariemont. On lui prête le projet d’offrir des fêtes fastueuses à l’occasion du séjour de Charles Quint et de son fils, le futur Philippe II. En 1546, le traité de Crépy-en-Laonnais ayant consacré la fin des hostilités entre la France et les Pays-Bas, Marie de Hongrie est chargée par son frère, toujours méfiant, d’inspecter la frontière et de choisir des emplacements pour construire des forteresses. Là encore, elle donne son nom, Mariembourg, à un hameau des Ardennes où se trouvent deux passages communiquant avec la trouée de la Meuse et de l’Oise. Sa gouvernance est marquée par une grande prospérité économique en Flandre, avec l’apogée d’Anvers, où est fondée la première Bourse de commerce d’Europe, et par le rayonnement des sciences (Érasme, Vésale, Mercator) et des arts. Après l’abdication progressive de Charles Quint, Marie renonce à son gouvernement en 1555. Elle s’éteint à Cigales, près de Valladolid, le 18 octobre 1558, un mois après celui que le monde appelait l’« Empereur universel ». L

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Isabelle-Claire-Eugénie d’Autriche

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Avec son mari, l’archiduc Albert,elle tente de mettre fin aux troubles confessionnels qui agitent les Pays-Bas espagnols d’une manière inédite : en privilégiant le dialogue et les arts… Par Guillaume Hanotin

arement une princesse incarna autant le destin croisé de l’Europe et de la monarchie espagnole qu’Isabelle-Claire-Eugénie d’Autriche. Née le 12 août 1566, elle est fille de Philippe II et petitefille d’un roi de France par sa mère, Élisabeth de Valois. Elle contribuera à la pacification et à un âge d’or des Pays-Bas espagnols – la Belgique et les Pays-Bas actuels –, en régnant avec son mari, l’archiduc Albert. Le couple, emblématique de la culture de l’Europe renaissante, séduira ses sujets flamands en faisant rayonner une cour splendide depuis Bruxelles. Isabelle-Claire-Eugénie apparaît ainsi comme celle qui se joue de toutes les oppositions. Pieuse catholique, elle est respectée de ses sujets, y compris des protestants, qui souhaitent leur indépendance. Princesse dont le destin se confond avec les impératifs politiques de la maison d’Autriche, femme sans jamais connaître les bonheurs d’une maternité accomplie, elle ne cesse d’être une référence ou un modèle pour les reines et princesses, qu’elles soient régnantes ou consorts. Loin d’être cantonnée à un rôle de représentation, Isabelle-Claire-Eugénie veille aux négocia-

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tions avec Londres qui conduisent au traité de 1604, mettant fin, pour un temps, à une rivalité exacerbée depuis l’Invincible Armada (1588), ou encore aux relations entre les sujets flamands et Philippe III, en suscitant des compromis. UN ÂGE D’OR QUI DURE DOUZE ANS Fille préférée de son père, elle jouit à sa cour – surtout quand celui-ci sera veuf – d’un statut particulier. Elle assure la fonction d’une reine sans en avoir le titre. Elle participe aux cérémonies, veille au bon fonctionnement du palais et s’assure de réserver un bon accueil aux ambassadeurs. Sa présence est requise par un Philippe II qui vieillit et qui lui accorde une confiance sans bornes. Il passe d’ailleurs de longues années à rechercher pour sa fille le conjoint qui lui conviendrait. Dans une Europe déchirée par les conflits confessionnels, plusieurs partis sont possibles, mais le roi souhaite plus. Et rêve de voir un jour sa fille couronnée. Il songe dans un premier temps à la marier au jeune roi de Portugal, Sébastien, avant de vouloir la substituer à une Élisabeth Ire d’Angleterre

Rubenhuis, Anvers/Bridgeman Images

LA PLUS FLAMANDE DES HABSBOURG


Politique spectacle Isabelle-Claire-Eugénie et son mari (à g. assis) entretiennent une cour fastueuse, célébrée dans toute l’Europe. Au premier plan, le collectionneur Van der Geest montre un de ses chefsd’œuvre, La Vierge et l’Enfant de Quinten Massys. Sont aussi représentés deux peintres : Rubens (à dr., derrière l’archiduc) et Antoine Van Dyck (derrière Van der Geest). •« La Galerie de Cornelis van der Greest », par Willem Van Haecht, musée Rubenshuis, Anvers.

(lire p. 46-51) qu’il veut déposer. Enfin, profitant de la mort d’Henri III et des contestations dont Henri de Navarre fait l’objet, Philippe II rappelle à la Ligue catholique qu’Isabelle-Claire-Eugénie est la fille d’Élisabeth de Valois et la petite-fille d’Henri II. L’idée séduit mais n’aura pas de suite. Elle épouse donc son cousin, Albert d’Autriche, et reçoit la souveraineté des Pays-Bas espagnols, même si celle-ci est limitée. Ultime tentative pour Philippe II et Philippe III de restaurer leur influence, l’archiduchesse offre un temps de répit au cours d’une guerre des Flandres désastreuse : c’est la trêve de Douze Ans (1609-1621). Ces années sont marquées par une prospérité sur tous les plans : commercial, agricole, culturel et artistique. Elle anime avec son mari une cour brillante dont la splendeur sert leurs ambitions politiques, tout en offrant à de nombreux artistes l’occasion de s’illustrer. Rubens, Bruegel l’Ancien, Van Dyck, Pourbus ou encore Pantoja de la Cruz ne sont que quelques exemples de l’effervescence artistique qui caractérise la cour des archiducs. Mais en 1621 la trêve est rompue avec les Provinces du Nord alors qu’Isabelle-

Claire-Eugénie perd son mari. Une période difficile s’ouvre pour celle qui, populaire dans ces territoires, ne cesse pourtant de défendre l’autorité du roi d’Espagne. Aux difficultés de la guerre s’ajoute alors celle d’être affaiblie sur le plan politique : elle n’est plus souveraine mais seulement gouvernante et plonge dans une dévotion teintée de dépression. Toutefois, c’est bien à Bruxelles qu’elle souhaite être inhumée, dans ces provinces dont elle désirait tant partager le sort. L

LA REINE ET L’OISEAU Isabelle-Claire-Eugénie sut surprendre ses sujets à plusieurs reprises, comme le souligne une harangue de ses troupes postées devant Gand, dont elle aurait enflammé l’ardeur dans une posture assimilée par les contemporains à celle d’Isabelle la Catholique. Elle marqua également ses sujets bruxellois en s’illustrant lors d’un concours d’arbalétriers organisé par la confrérie de ces derniers en 1615, lors d’une grande fête qui avait lieu chaque année. Victorieuse sur la place de Notre-Dame-du-Sablon dès le premier tir sur un volatile, elle devint dès lors « la Reine de l’oiseau » (Reina del papagayo), expression qui servit à la désigner durant tout son règne. G. H.

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72 - H  istoria numĂŠro SpĂŠcial


DES SERPENTS DANS LA BOTTE…

Basilica di San Giovanni Battista, Monza/Bridgeman Images

Morcelée, divisée, convoitée, l’Italie de la Renaissance fait les frais des ambitions de la famille Borgia tout en devenant le champ de bataille favori des Valois, opposés aux Habsbourg. Dans ce bourbier, les princesses – qui accèdent plus ou moins volontairement au pouvoir – doivent apprendre à supporter les pires avanies… ou à se comporter en condottiere.

Intrigues et artifices Chaque principauté, chaque duché ou comté italien abrite une cour luxueuse, cultivée, pétrie par l’humanisme et le… machiavélisme. Et, pour survivre, les femmes titrées doivent faire preuve d’un talent certain pour échapper aux sordides marchandages matrimoniaux ou aux brutalités de la « soldatesque ». • « La Procession de la reine Théodelinde », cycle de fresques réalisé par les Zavattari (1441- 1446), chapelle de la reine Théodelinde, cathédrale de Monza.

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M A I S O N S I TA L I E N N E S

Catherine Sforza

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TOUCHES-Y SI TU L’OSES !

Sa bravoure impressionnelorsqu’elle se retrouve assiégée par les armées de César Borgia. Et bon sang ne saurait mentir, car c’est celui du duc de Milan qui coule dans ses veines. Par Jean-Yves Boriaud

ans une Italie éclatée en cités-États, la question de la place des femmes en politique n’a guère de sens et, en tout cas, n’est jamais théorisée : tout au plus commence-t-on, depuis Boccace, à s’intéresser aux « femmes illustres » (De mulieribus claris, 1374), fameuses pour leurs hauts faits parfois comparables, s’étonne-t-on, à ceux des hommes (lire p. 77) ! Quand il leur échoit une parcelle de pouvoir, ce n’est donc qu’à la faveur de ruptures dans un système qui ne prévoit jamais leur accession aux conseils (pour les républiques) et encore moins au trône (pour les principautés). La vie de Catherine Sforza – telle qu’elle nous est rapportée par les chroniqueurs, sous la forme d’une succession d’épreuves et d’exploits – illustre parfaitement cette conception de l’histoire héroïque, appliquée à certaines vies féminines considérées comme exemplaires. Née en 1463 des amours illégitimes de Galeazzo Maria Sforza, duc de Milan, et de Lucrezia, épouse du comte Landriani, l’homme de confiance du jeune duc, Catherine éprouve ainsi très vite la complexité des jeux de cour. En tant que fille – même bâtarde – du duc de Milan,

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elle est une importante monnaie d’échange diplomatique : le duc renforce son alliance avec l’homme fort du temps, le pape Sixte IV, en la promettant en mariage à Girolamo Riario, « neveu » du pontife, alors qu’elle n’a que 10 ans. Dans la corbeille, il y a les cités de Forli et d’Imola. Mais le couple s’installe vite à Rome, où l’« oncle » a nommé Girolamo commandant du château Saint-Ange, forteresse avancée du Vatican, et chef des armées pontificales avec le titre de capitaine général de l’Église. LE SACRÉ COLLÈGE À SES PIEDS En 1484, l’oncle gâteau meurt subitement : très prudent, Girolamo préfère rester aux portes de Rome et envoyer sa chère femme prendre en main « sa » forteresse. Première occasion pour Catherine de prouver la force de son caractère, guerrier : elle y pénètre sans coup férir et boucle les accès au Vatican. Les cardinaux, incapables de tenir un conclave sous cette « terrible » menace, assurent alors Girolamo qu’il conservera son titre de capitaine général de l’Église, ses places de Forli et d’Imola avec, à la clef,


Archivio Seat/Archivi Alinari/Rmn-Grand Palais

8 000 ducats pour quitter Rome. C’est compter sans Catherine, qui, furieuse de ne pas avoir été consultée, refuse de bouger et exige l’envoi d’une délégation de cardinaux. Ces derniers lui confirment les assurances données à Girolamo ; la rencontre se termine par une sortie triomphale de la « commandante » à la tête de ses troupes. Le couple se retire alors en Romagne, mais la politique fiscale incohérente de son mari lui attire vite l’hostilité des populations. Première révolte, à Forli, en 1487 : le souffreteux Girolamo laisse le soin à Catherine, bien qu’enceinte, de régler le problème. L’affaire est rondement menée : les mutins sont, sur son ordre, décapités et écartelés. Mais, début 1488, les événements se précipitent : des nobles locaux, les Orsi, s’introduisent au palais et assassinent Girolamo. PROVOCATRICE, SURTOUT DANS L’ADVERSITÉ ! Catherine est emprisonnée et sommée de remettre Ravaldino – la citadelle qui domine et protège la ville de Forli – aux Orsi, sinon ils exécuteront ses enfants. On la laisse imprudemment entrer dans la citadelle pour, théoriquement, négocier la reddition de la place, mais, une fois dedans, elle marque l’Histoire en ouvrant sa robe et en dévoilant son corps nu, avant de crier aux conjurés ébahis : « J’ai là ce qu’il faut pour en faire d’autres ! » Heureusement pour ses enfants, les Sforza envoient une armée, provoquant la fuite des conjurés – à l’exception du père Orsi, que Catherine fait supplicier sans pitié. Désormais maîtresse incontestée d’Imola et de Forli, où elle exerce la régence au nom de son fils Ottaviano, Catherine s’éprend d’un serviteur de feu son époux, Giacomo Feo, et le nomme gouverneur de Ravaldino. Cette liaison ancillaire passe très mal à Forli, et on tente par trois fois d’assassiner l’impopulaire Feo, que Catherine

Mise aux fers Déchue de ses propriétés par le pape au profit de César, cette femme de tête et d’épée symbolise la résistance et la volonté féminine, dans ces temps de troubles. • « L’Arrestation de Catherine Sforza », de Dario Gobbi, Rocca Sforzesca, Imola (Italie).

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Terre de sang La Romagne devient un champ de bataille où les plus cruels s’imposent. À ce jeu-là, Catherine la « Sanguinaire » devient experte.

•« Histoire de David » (détail), plateau de table, par Hans Sebald Beham (XVIe s.), musée du Louvre.

Dernier cri La Rocca di Ravaldino, ultime réduit de Catherine à Forli, bénéficiait d’aménagements défensifs modernes, adaptés à l’artillerie.

a cru pouvoir épouser en secret. Finalement, le 27 août 1495, il est assassiné. La vengeance de Catherine est terrible : elle s’étend aux proches des conjurés et on décapite jusqu’à des enfants âgés de 5 ans à peine ! L’Italie entière s’émeut et le pape Alexandre VI Borgia lui-même proteste ! Mais la fœmina sanguinaria rentre paisiblement sur ses terres, qu’elle gère à la satisfaction générale… À 33 ans, elle retombe amoureuse, cette fois de Giovanni de Médicis, le légat que lui envoie Florence. Elle l’épouse, lui aussi, « en secret », mais, lui aussi, meurt bientôt (de maladie, cette fois). Catherine se retrouve de nouveau seule, alors que Venise menace ! CONDOTTIERE… DE MÈRE EN FILS Les Florentins lui versent 5 000 ducats : elle recrute 3 000 hommes, dont elle prend ellemême la tête. Les Vénitiens s’arrêtent finalement à 5 kilomètres de Forli, et Catherine, qui n’a cessé d’être une mère attentive, va essayer de négocier au mieux un contrat de condotta pour son fils Ottaviano, âgé de 20 ans. C’est là qu’elle fait la connaissance de Niccolo Machiavelli, qui sera vite excédé par la rouerie de Catherine ! Pis : Forli et Imola sont désormais menacés par César Borgia, soucieux de se conquérir un fief en Romagne. Et c’est Catherine elle-même qui doit, encore une fois, défendre ses villes. Elle essaie de faire empoisonner le pape, mais la manœuvre échoue. Fort habilement, César joue les populations contre leur maîtresse : Imola se rend, mais

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Catherine se retranche dans Ravaldino. Au bout de trois semaines de siège, Forli ouvre ses portes. Catherine se lance alors, avec quelques fidèles, dans un ultime combat, met le feu à sa citadelle, gagnant ainsi l’estime de ses ennemis. Elle finit pourtant par tomber entre les mains de César, et l’on glose beaucoup alors sur les relations entre le fils du pape et sa si belle prisonnière. Le Borgia la ramène à Rome, dans son cortège triomphal où, chargée de chaînes d’or, elle attire tous les regards. Sous la pression des Français, le 30 juin 1501, elle est libérée contre une rançon payée par les Florentins. Elle est déjà devenue une légende en Italie, où l’on commence à chanter des chansons à sa gloire. Oubliée, la Sanguinaire ! C’est une mère de famille apaisée qui va s’installer à Florence et s’occuper de l’éducation de son plus jeune fils, Giovanni, fils de Giovanni de Médicis (le plus fameux des condottieri de son temps). Elle meurt en 1509, à 46 ans. La Romagne tombera vite dans l’escarcelle du pape, la parenthèse de la « Belle Dame de Forli » se refermera et la figure de Catherine n’aura plus qu’à rejoindre le glorieux cortège des femmes héroïques. L

Photo12/Alamy

DeAgostini/Leemage

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BnF, Paris

Exemplaires En 1374, l’écrivain florentin – dans son ouvrage De mulieribus claris (« Sur les femmes illustres ») – entend célébrer l’héroïsme féminin en 106 exemples. Ici, Jeanne Ire de Naples (v. 1326-1382) ordonne de mettre fin au brigandage sur ses terres.

Boccace, l’ami des dames « Si des hommes ont mérité d’être célébrés pour avoir, avec la vigueur qui leur a été allouée, accompli de grandes choses, que dire des femmes, à qui la nature a infligé en général mollesse, faiblesse de corps et lenteur d’esprit, si elles se sont découvert une âme virile et si, avec une intelligence louable et une vertu hors de pair, elles osent accomplir des exploits d’une grande difficulté même pour des hommes ? » C’est ainsi que le Florentin Boccace, à la fin du XIVe siècle, introduit un traité vraiment original, puisqu’il y traite longuement (il y a là 106 « vies ») des « Femmes illustres » (De mulieribus claris). Son modèle formel, c’est l’ouvrage de son ami Pétrarque sur les « Hommes illustres » (De viris illustribus), consacré à des héros antiques et mythiques, où il analyse les jeux de l’ambition et de la fortune chez les hommes d’exception. Mais le projet de Boccace est ailleurs. En exaltant des exemples féminins, il entend faire honte aux hommes de son temps, par un procédé d’inversion des valeurs : aux femmes les qualités viriles, aux hommes d’aujourd’hui l’indolence et l’apathie. La

voie est ainsi ouverte à la célébration de l’héroïsme féminin, et cet enthousiasme sera relayé, en cette Renaissance italienne où l’on invente la modernité en copiant l’Antiquité, avec la traduction, en 1485, du traité de Plutarque sur les « Vertus des femmes », qui marque profondément les esprits : les femmes vertueuses y sont sélectionnées, non pas sur leurs qualités « d’épouses et de mères », mais sur des actes de bravoure, de résistance au tyran, ou des leçons de courage… Des femmes, on chante certes la réserve (pudicitia), la vertu, le sens du sacrifice en exaltant ainsi les épouses des Cimbres, qui préférèrent tuer leurs enfants et se pendre plutôt que de tomber entre les mains des Romains. Mais l’idéal, aux yeux de Boccace, est l’exemple – récent – de Jeanne d’Anjou, reine de Sicile et de Jérusalem (c’est la dernière des 106 « vies »), qui, son règne durant (de 1343 à 1382), réussit à transformer les défauts féminins en qualités royales (« Elle eut plutôt la générosité des rois que celle des femmes ») et sut opposer à l’adversité, par les armes et la dialectique, une résistance digne des héros de jadis. L J.-Y. B.

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Isabelle d’Este

MAIN DE FER ET GANT DE VELOURS Entre appétit françaiset ambition des Borgia, la marquise a fort à faire. Heureusement pour sa famille, elle ne manque pas de ressources et est dépourvue de tout scrupule…

ille du duc de Ferrare Hercule Ier d’Este et d’Éléonore d’Aragon, Isabelle d’Este (1474-1539) est très tôt initiée à la politique par son éducation. Mais c’est avant tout son mariage avec le marquis de Mantoue, François II de Gonzague, qui l’installe comme femme de pouvoir. Leur mutuelle affection permet à Isabelle d’administrer le marquisat en l’absence de son mari et, surtout, de développer une diplomatie subtile au moment où éclatent les guerres d’Italie. À la fin de l’été 1494, le roi de France Charles VIII entre dans la péninsule afin de conquérir Naples. François de Gonzague prend alors la tête d’une ligue militaire anti-française. CULTIVER L’AMBIGUÏTÉ POUR SURVIVRE Le 6 juillet 1495, l’engagement décisif a lieu à Fornoue et s’achève sur une retraite stratégique française, bien que particulièrement sanglante pour la Sainte Ligue. Pour commémorer cette « victoire » italienne, Isabelle fait bâtir à Mantoue un sanctuaire dans lequel sera placée la Madonna della Vittoria d’Andrea Mantegna. Toutefois, au cours des années 1496-1497, l’entente entre

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François de Gonzague et Ludovic Sforza, duc de Milan, se mue en une discorde menaçant l’unité de la Ligue. Isabelle tente de les réconcilier au nom du lien qui les unit : l’épouse de Ludovic, Béatrice d’Este, n’est rien moins que la sœur d’Isabelle. Rien n’y fait. Et ce froid diplomatique est en grande partie la cause de la chute de Sforza face à l’invasion française du Milanais en 1499-1500. Comme si cela ne suffisait pas, à Mantoue, l’avènement du XVIe siècle révèle une autre menace : César Borgia. Le fils du pape Alexandre VI, allié des Français, cherche à se tailler un royaume au détriment des petits États du centre de l’Italie. Isabelle se fait dès lors l’architecte d’une politique ambiguë, faite de rapprochements avec la France et les Borgia d’un côté, et de soutiens discrets à leurs ennemis de l’autre. Pas une occasion n’est manquée de féliciter César pour ses conquêtes… ni d’accueillir à Mantoue les princes défaits par le Borgia. La marquise choisit également le fils du pape comme parrain pour son fils Frédéric et participe aux négociations du mariage de Lucrèce Borgia avec son frère

RMN-Grand Palais (Musée du Louvre)/Angèle Dequier

Par Jonathan Dumont


Alphonse d’Este (26 août 1501). Enfin, à l’arrivée en Italie de Louis XII (été 1502), elle incite les seigneurs exilés à plaider leur cause auprès du roi – une manière de discréditer le Borgia –, tout en sommant son époux de conclure une alliance avec le monarque (janvier 1503). Toutefois, la défaite des Français à Naples à l’automne et, surtout, la mort d’Alexandre VI (18 août 1503), suivie de la chute de César, placent Isabelle dans l’incertitude. UNE POLITIQUE D’ABORD DYNASTIQUE Dans un premier temps, Mantoue reste fidèle à l’alliance française tout en se rapprochant du nouveau pape Jules II, de plus en plus anti-français. La capture de François de Gonzague par les Vénitiens près de Legnano (9 août 1509) rend cette nouvelle union très utile. Isabelle profite de la paix conclue entre le pape et la Sérénissime (24 février 1510) pour hâter la libération du marquis, mais doit envoyer son fils Frédéric en otage à la cour pontificale. En bonne politique, elle saura transformer ce revers en avantage. Car Isabelle a parfaitement appris à s’adapter aux bouleversements politiques engendrés par les guerres d’Italie tout en conservant des objectifs

à long terme. D’une alliance française de circonstance après la bataille de Marignan (1515), elle change de position et opte clairement pour le camp impérial dès le déclenchement du conflit entre la France et l’Empire en 1521. Ce revirement lui permet de placer sur le trône de Milan son neveu François Sforza. Le point culminant de cette politique est atteint lorsque Charles Quint est couronné empereur à Bologne (24 février 1530). À cette occasion, Isabelle d’Este obtient de lui l’érection de Mantoue au rang de duché (8 avril 1530), tandis que, l’année suivante, toujours avec la bénédiction impériale, elle organise les épousailles de son fils avec Marie Paléologue, héritière du marquisat de Montferrat, ce qui permet, en 1533, à l’État mantouan d’annexer la principauté. Isabelle incarne en tout point la figure de la femme de pouvoir à la Renaissance, se fondant dans une politique des États dynastiques italiens où le devenir de l’État se confond avec celui de la maison régnante. Ainsi s’explique sa diplomatie retorse, basculant d’une alliance à l’autre au gré des circonstances, car son souci est avant tout de préserver les siens. Qu’ils soient de Mantoue, de Ferrare ou de Milan… L

Riche palette Cultivée, l’épouse du marquis de Mantoue fut le mécène de nombre de peintres, comme Bellini, Giorgione, Léonard de Vinci, Mantegna…

•« Allégorie de la

cour d’Este », dit aussi « Le Couronnement d’Isabelle d’Este », par Lorenzo Costa (1460-1535), musée du Louvre.

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I

Lucrèce Borgia

Manipulée par son père – le pape Alexandre VI –et son frère – le sanguin César –, la jeune femme devient un instrument diplomatique. Mais qui, parfois, se rebelle brutalement… Par Jean-Yves Boriaud

nutile de décrire la perplexité des habitants de Spolète et de Foligno, gros bourgs à 150 km au nord de Rome, quand ils apprennent, début août 1498, le nom de leur nouveau gouverneur : Lucrèce Borgia, fille du pape et duchesse de Bisceglie (dans les Pouilles). Le poste, réservé à un grand dignitaire de l’Église, en général un cardinal, n’a rien d’une sinécure. Alexandre VI, en l’attribuant à une femme, fût-elle sa fille, verse dans le scandale. Choix d’autant plus surprenant, d’ailleurs, que Lucrèce, tout le monde le sait, se morfond dans le chagrin depuis que son époux, le duc Alphonse de Bisceglie – sûr de payer de sa vie la nouvelle alliance entre le pape et la France –, s’est soudainement échappé de Rome, poursuivi en vain par les sbires des Borgia. Mais le 14 août, elle arrive à Spolète en grand équipage, sur un baldaquin de damas et d’or, souriante en dépit d’une grossesse avancée. Ses administrés, prudents, ont envoyé 400 soldats lui offrir l’hommage de la cité, et l’entrée de « la » gouverneur(e) dans sa ville, sous les acclamations de la foule, présente toutes les allures d’un triomphe. Après moult cérémonies d’allégeance,

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elle se rend dans sa citadelle et prend possession de ses appartements et bureaux, bien décidée à faire face à toutes ses obligations. Ce à quoi, de l’avis général, elle réussit parfaitement : tous s’aperçoivent bientôt qu’elle écoute réellement les doléances lors des audiences quotidiennes exigées par sa charge, et tout se passe au mieux, d’autant que le 19 septembre le duc la rejoint. UNE RÉGENCE ÉTRANGE MAIS SALUÉE PAR TOUS C’est, pour les époux, une nouvelle lune de miel, et le duc, ravi de jouer les princes consorts, accompagne sa duchesse de château en château, où on lui réserve chaque fois un accueil magnifique… Hélas, ce temps paisible ne dure qu’un mois : le 14 octobre, on rentre à Rome pour préparer l’accouchement, et Lucrèce donne naissance, le 1er novembre, à un petit Rodrigue. De ce bref épisode, les gens de la région garderont un excellent souvenir, comme ils ne manqueront pas de le rappeler deux années plus tard, lorsque Lucrèce y marquera une brève halte. Mais, pour elle, cet interlude a toutes les allures d’une répétition générale : peu après l’as-

Tate Gallery/ Tate Images, distr. RMN-Grand Palais

HEURES SOMBRES ET LÉGENDE NOIRE


La papesse… Le pape Alexandre VI s’absente de Rome ? Pas de problème, sa fille prend les rênes de l’Église !

• « Lucrèce Borgia régnant sur le Vatican », de Frank Cadogan Cowper (1877-1958), Tate Britain, Londres.

sassinat, le 18 août 1500, du malheureux duc de Bisceglie, le pape Alexandre va se décharger sur elle, le temps d’un voyage qu’il doit effectuer dans les États pontificaux, de rien de moins que du gouvernement de l’Église : autorisée à ouvrir toute la correspondance pontificale (à l’exception des lettres touchant les questions ecclésiales), avec mission d’y répondre selon son jugement personnel, elle s’installe donc dans les « appartements Borgia » et s’attache à entretenir des relations cordiales avec les cardinaux, qui acceptent cette étrange régence. Bientôt de retour, le souverain pontife n’a plus qu’à négocier, pour cette fille aux multiples talents, un mariage gratifiant. L’affaire se conclut avec la cour d’Este, et Lucrèce, pour la seconde partie de sa vie, va devenir duchesse de Ferrare en épousant Alphonse d’Este, et embrasser les intérêts d’un petit territoire riche mais handicapé par une fragilité militaire et politique. Pris entre les États pontificaux, la vorace Venise et la trop proche Lombardie, le duché de Ferrare ne peut se maintenir qu’au prix de jeux diplomatiques fluctuants, ce que va vite com-

prendre Lucrèce. Mais en attendant d’y tenir sa partie, elle doit s’employer à s’y faire accepter en dépit de l’hostilité non déguisée de son beaupère, Hercule d’Este. Elle va y réussir en jouant sur plusieurs tableaux. Elle se constitue d’abord un puissant réseau féminin en s’appuyant sur les couvents : ses meilleures amies, chez qui elle se réfugiera en cas de crise aiguë, seront toujours les religieuses clarisses, et elle-même, à la fin de sa vie, aura son propre couvent. LE LUXE AU SERVICE DE LA POLITIQUE Elle s’organise aussi une « cour dans la cour » avec ses fidèles suivantes, souvent d’origine catalane, en compagnie de qui elle se déplace de villa di delizia en villa di delizia (des villégiatures où l’on se rend en bateau d’apparat, sur les canaux qui sillonnent le duché). Mais elle s’emploie surtout à donner à la cour de son époux, Alphonse d’Este – par la richesse de ses réceptions – un éclat sans proportion avec le poids politique de Ferrare, moyen efficace de se concilier la bonne volonté des ambassadeurs des grands États. Ce qui ne l’empêche pas d’assurer, bon gré mal

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Archivio Seat/Archivi Alinari, distr. RMN-Grand Palais

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Tenir bon Venise et Florence convoitent ses possessions, le nouveau pontife, Jules II, a juré sa perte… Pourtant, Lucrèce saura déjouer tous les obstacles.

• « Tournoi à pied et à cheval » par Cosmè Tura, Francesco del Cossa et Ercole Roberti (XVe s.) ; détail de la paroi est de la salle des Mois, palais Schifanoia, Ferrare (Italie).

gré, à la dynastie d’Este une descendance fournie : Alphonse lui infligera au moins sept grossesses – la dernière la tuera. Objectif de ces stratégies : faire oublier à l’Europe, ce qui n’est pas une mince affaire, que Lucrèce est une Borgia, poursuivie depuis son divorce par les ragots répandus par son premier mari, Giovanni Sforza, sur de prétendues relations incestueuses avec son père le pape. Nécessité d’autant plus impérieuse que la brillante cour ferraraise attire observateurs et espions étrangers, qui n’attendent qu’une occasion pour détruire la réputation de la duchesse, toujours, d’ailleurs, sous les regards malveillants de cette rivale en luxe couturier qu’est sa vindicative belle-sœur Isabelle d’Este (lire p. 78-79). GOUVERNANTE, MÊME PAR GROS TEMPS… Ses positions ainsi confortées, Lucrèce est à même d’assumer, quand l’urgence politique s’en fait sentir, le rôle auquel son père l’a préparée quelques années plus tôt. Tout particulièrement quand Jules II Della Rovere se lance dans une politique expansionniste, sur le modèle de celle des Borgia. En 1512, les Français défaits et chassés d’Italie, les Médicis revenus à Florence dans les fourgons des Espagnols, Ferrare est totalement isolée. Seule solution : l’humiliation. Alphonse, l’époux de Lucrèce, doit aller à Rome reconnaître ses fautes à l’égard du pape et faire devant lui une ostensible pénitence. Il part donc fin juin, après avoir remis le pouvoir à Lucrèce :

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il lui laisse un duché affaibli, où elle doit subir, le front serein, les contraintes d’un pays assiégé… Et la duchesse gouverne avec application, à la tête d’un conseil de dix notables, même si elle apprend, fin août, la mort de son fils Rodrigo. À Rome, le duc s’humilie comme il se doit, s’aperçoit qu’on le dupe et rentre clandestinement à Ferrare. Heureusement, la nouvelle de la mort de Jules II lui parvient fin février. La duchesse peut, dans sa bonne ville, aller d’autel en autel remercier Dieu de l’avoir délivrée de ce nouvel Holopherne en l’envoyant « guerroyer ailleurs ». Alphonse retrouve le plein exercice de son pouvoir, mais Lucrèce a fait merveille et il lui laisse bien volontiers l’examen des suppliques, exercice où, à Spolète comme à Rome, elle a toujours excellé, et qu’elle pratiquera jusqu’au bout. Sans états d’âme, Alphonse, en 1519, repart pour la cour de François Ier et lui laisse une dernière fois le poids du duché. Elle en meurt le 24 juin, après un ultime accouchement. Lucrèce fut-elle réellement une « femme de pouvoir », au sens où nous entendons l’expression ? Le prétendre relèverait bien sûr de l’anachronisme. Mais la grande originalité, ici, est que cette haute personnalité – décriée et malmenée par la postérité – réussit indéniablement à exercer, à plusieurs reprises, une autorité politique reconnue, fût-elle déléguée et encadrée, sur un prestigieux duché et sur l’administration la plus considérable de l’Europe du temps, celle de l’Église catholique romaine. L


Immorale, vraiment ?

Aurimages

Témoin pathétique de la lutte des Borgia pour le pouvoir, la belle Ferraraise devra pourtant longtemps subir un jugement négatif de l’Histoire à son égard.

• « Portrait de Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare », par Dosso Dossi (v. 1490-1542), National Gallery of Victoria, Melbourne (Australie).

Scandales à Rome Le 6 juin 1497, Lucrèce chevauche paisiblement, suivie d’un cortège de fidèles, le long des thermes de Caracalla quand, à son signal, la petite troupe prend le galop pour s’arrêter, quelques dizaines de mètres plus loin, devant les imposants vantaux du couvent des dominicaines de Saint-Sixte. Le coup, visiblement, a été bien préparé : la fille du pape s’engouffre sous le porche du monastère et les grilles se referment derrière elle. Au Vatican, c’est la consternation. On savait Lucrèce lasse des fantaisies de son époux, Giovanni Sforza, mais là, le problème est grave : malgré les demandes, la jeune femme refuse de quitter le couvent. Le 12 juin, une troupe se présente à la grille et exige qu’on la lui livre, mais c’est compter sans la ténacité de la prieure, sœur Pichi, qui, loin de se laisser impressionner, éconduit les soldats. Nouvelle tentative quelques jours plus tard, menée, dit-on, par les sbires de César Borgia, et nouvel échec. Lucrèce accepte tout de même de rencontrer un messager de son père, le jeune Perotto, qu’elle agrée pleinement, au point d’en « tomber » – rapidement – enceinte. Pendant ce

temps, la diplomatie pontificale s’active ! Ce qu’il faut maintenant aux Borgia, c’est une alliance plus gratifiante que celle des Sforza, famille milanaise en pleine déconfiture, et César conclut pour sa sœur un brillant mariage avec Alphonse d’Aragon, fils du roi de Naples. Force est, pour Lucrèce, de rentrer et de divorcer. Elle réintègre donc ses appartements mais ne peut cacher une grossesse de moins en moins discrète. Quand César l’apprend, il entre dans une de ces crises de rage qui agrémentent son caractère et se lance, à travers le Vatican, à la poursuite de Perotto, qu’il rattrape dans la salle où siège le pape. Qu’à cela ne tienne ! Il le larde de coups de poignard et le sang du malheureux gicle jusque sur le vêtement pontifical. Quelques jours plus tard, Lucrèce jure devant une commission de naïfs cardinaux que Giovanni ne l’a jamais touchée, ce qui permet son divorce. Sa virginité diplomatique ainsi retrouvée, elle peut, après un discret accouchement, convoler avec le Napolitain qu’on lui a choisi. Mais le pape connaît maintenant la forte personnalité de la docile Lucrèce. Il en tiendra compte. L  J.-Y. B.

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ENTRETIEN

L’INVITÉE DU SPÉCIAL

ÉLIANE VIENNOT  *

En France, les femmes ne peuvent ni hériterni transmettre la couronne. La raison ? Une pseudo-loi successorale, unique en Europe, qui est popularisée tardivement, à partir de la fin du XVe siècle, à des fins très politiques… HISTORIA – QU’ENTENDEZ-VOUS PAR « LÉGENDE » OU « MYTHE » DE LA LOI SALIQUE ? ÉLIANE VIENNOT – Je désigne ainsi le récit, inventé au XVe siècle, selon lequel Pharamond, légendaire roi des Francs Saliens, aurait institué vers 420 une loi interdisant la succession féminine au trône et imposant, lorsqu’un roi meurt sans héritier mâle, que la couronne passe à son cousin le plus proche en ligne masculine. Ainsi, aucune femme ne devait ainsi interrompre la chaîne dynastique. Un dispositif inconnu ailleurs en Europe et qui aurait fonctionné tout au long de l’histoire de France… C’est évidemment une histoire à dormir debout ! Les premiers auteurs de ce récit pensaient pouvoir, au début du XVe siècle, expliquer pourquoi, un siècle plus tôt, une fille de roi (Jeanne, fille de Louis X) avait été écartée du trône par un frère de son père (Philippe V), puis par un second frère (Charles IV) et enfin par un cousin (Philippe VI, le premier Valois). Si ces coups d’État n’avaient pas débouché sur la guerre de Cent Ans, personne n’aurait inventé la « loi salique ». En revanche, une fois mise en forme, cette légende a été très utile pour obliger les rois à respecter un certain nombre de règles.

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Et, en 1574, la loi salique a été décrétée la « première loi fondamentale de l’État français » – autrement dit, le premier de ces empêchements qui s’imposent au roi : une sorte de Constitution, en somme. C’est pourquoi beaucoup de gens ont adhéré à ce récit, malgré son aspect fantaisiste. H. – À LA RENAISSANCE, QUELLES EN ONT ÉTÉ LES CONSÉQUENCES ? É. V. – Cette fable a été recopiée dans toutes les histoires de France qui fleurirent à partir de la fin du XVe siècle grâce à l’invention, toute récente, de l’imprimerie. Mais le récit était tellement invraisemblable – qui pouvait croire qu’on était passé des Mérovingiens aux Carolingiens, puis aux Capétiens, en respectant une loi de succession ? – que les propagandistes ont choisi de rester très discrets sur l’origine de cette norme et ses prétendus cas d’application. À la place, ils ont développé des histoires de mauvaises reines, voire de monstres, comme Frédégonde et Brunehaut, ayant accompli forfait sur forfait pour prendre le pouvoir et s’y maintenir. À la fin du XVe et au début du XVIe siècle, ces récits ont servi à combattre les régentes de l’époque : Anne de France, au pouvoir pour

son frère Charles VIII ; Louise de Savoie (lire p. 20-23), pendant les quinze premières années du règne de son fils François Ier ; Catherine de Médicis (lire p. 24-29), durant presque trente ans, avec ses fils Charles IX et Henri III. C’est à cette époque qu’a été théorisée la nécessité d’écarter les femmes du pouvoir, quel que soit leur lien de parenté avec le roi. On trouve notamment cette théorie chez le philosophe et magistrat Jean Bodin, qui appelle à refuser toute « gynécocratie » dans son traité intitulé La République (1576). H. – PERSONNE N’A DONC DÉNONCÉ CETTE IMPOSTURE ? É. V. – Peu de gens ont ouvertement combattu la loi salique, parce que la nouvelle famille régnante semblait détenir d’elle sa légitimité : dire que les derniers Capétiens directs avaient été écartés illégalement, c’était suggérer que les Valois étaient des usurpateurs, donc c’était courir le risque de relancer la guerre civile – ce risque qui hante toute la guerre de Cent ans. Au XVIe siècle, nobles curieux d’histoire et grands lettrés savent tous que la loi salique est un faux, mais ne peuvent pas la dénoncer comme telle. Au mieux, les parti-


sans des régentes expliquent que les récits mettant en scène les règnes catastrophiques des souveraines ne reposent sur aucune réalité. Du reste, les contemporains de Catherine de Médicis se sont demandé s’il n’était pas temps d’abandonner ce mensonge. Mais la mort d’Henri III sans enfant a relancé la machine à fariboles, car son beau-frère – le futur Henri IV – voulait s’imposer, quoique protestant. Il a donc financé la propagande en faveur de la loi salique, et c’est à cette occasion qu’elle est devenue un mythe national, affirmant la masculinité et la francité du nouveau monarque.

Propos recueillis par Joëlle Chevé

Gil lefauconnier

« Pour maintenir la fiction de la loi salique, les historiens médiévaux ont inventé l’image de la mauvaise reine, ayant accompli forfait sur forfait pour accéder au trône »

H. – SUR QUOI REPOSE CETTE « EXCEPTION FRANÇAISE » ? É. V. – Le hasard y est pour beaucoup. Louis X (1289-1316) aurait pu ne pas avoir de frères, et sa fille aurait régné, comme cela se faisait ailleurs. La puissance de la France est une autre raison : les usurpateurs ont eu les moyens de corrompre leurs opposants, ou de leur faire peur. Seule l’Angleterre a tenu bon pendant un siècle, elle qui pensait avoir plus de droits au trône que les Valois (Édouard III était un neveu de Louis X). L’ingéniosité de la haute administration française a fait le reste, en transformant ce qui n’était qu’une série de coups de force en une règle successorale, puis en célébrant cette règle comme la preuve de la supériorité de ce peuple, « trop grand p ou r êt r e gouve r né pa r u ne femme »…

* Éliane Viennot, professeure émérite de littérature française de la Renaissance, est l’auteur de La France, les Femmes et le Pouvoir – t. 1 : « L’invention de la loi salique, Ve-XVIe s. » (Perrin, 2006).

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 N° 844 avril 2017 Une ville française sous l’occupation

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DÉCOUVERTE

L’éclat de la Côte d’Opale 90 PANORAMA Une région frontière sous bonne garde Les beffrois, flèches des libertés communales Le gris béton des années noires 96 VISITE GUIDÉE Hardelot : un château so British 102 PARTIR Des conseils pour préparer votre séjour

STANISLAS FAUTRE/ONLY FRANCE

104 LIRE Romans, histoire, guides de voyage, beaux livres, gastronomie… la sélection d’Historia

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CARTOGRAPHIE : GREGORY PROCH

Dans le Pas-de-Calais, 120 kilomètres de littoral scandés par de majestueux sites naturels – cap Gris-Nez, cap Grand-Nez… – s’offrent à la découverte : castels, beffrois et bunkers racontent une région marquée par le sceau de la grande Histoire.

Les dunes entre Wimereux, plus ancienne station balnéaire de la région, et Ambleteuse, fortifiée par Vauban, puis, bien plus tard, par l’organisation Todt.

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DÉCOUVERTE PANORAMA CALAIS . Le fort Nieu-

ph.guignard/air-images.net

lay est unique en son genre : entre 1677 et 1679, Vauban fait reconstruire le fort à cheval sur la rivière de Hâmes, afin d’y inclure et de défendre les écluses essentielles pour la défense de Calais – elles permettent d’inonder la région pour protéger la cité.

CTBO

Philippe FRUTIER / ALTIMAGE / Light Motiv

LE PORTEL . Bâti sur une moulière, le fort de l’Heurt (18031804), bastion du port de Boulogne, émerge à marée basse. À l’origine surmonté de canons, il sera désarmé à la Restauration.

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Philippe Clément/Belpress/Andia

LE PORTEL . Après la défaite de 1870 contre la Prusse, la IIIe République entreprend de moderniser son système de défense côtier et frontalier. Le général Séré de Rivières hérite de cette mission. Le fort d’Alprech (1875-1880) avait ainsi vocation à protéger le port de Boulogne.

Une région frontière sous bonne garde

AMBLETEUSE . Édifié par Vauban (16821690) à l’embouchure de la Sack, ce fort est abandonné à peine achevé. Dans son projet d’invasion de l’Angleterre, Napoléon le fait restaurer entre 1798 et 1805.

LECLERCQ Olivier / hemis.fr

WIMEREUX-BOULOGNE . Trois époques se juxta­posent à la pointe de la Crèche : à l’arrière, des « fortifications Séré de Rivières » ; plus en avant des casemates alle­mandes ; et, en mer, usés par les marées, les vestiges d’un fort napoléonien.

91 - Mars-avril 2018


DÉCOUVERTE PANORAMA

Office du tourisme de Calais

CALAIS . À la fois tour de

guet et clocher, le beffroi symbolise l’ascension de la bourgeoisie face aux pouvoirs traditionnels de l’Église et de la noblesse. Celui de l’hôtel de ville (classé au patrimoine mondial de l’Unesco) culmine à 75 mètres de hauteur.

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Les beffrois, flèches des libertés communales DUNKERQUE . Plus tardif (18971901) et plus haut (75 m), il est l’œuvre de Louis-Marie Cordonnier (aussi auteur de l’Opéra de Lille) et répond aux canons du gothique flamand, mélangeant la brique rouge et la pierre.

Emile LUIDER/REA

Photoshot/Aurimages

BOULOGNE . Le mot « Beffroi » est composé de bergen (« sauver ») et Frieden (« paix »). Celui de la souspréfecture du Pas-de-Calais – à l’origine le donjon d’un château – est le plus vieil édifice de la ville (XIIe s.) et s’élève à 37 m de hauteur.

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DÉCOUVERTE PANORAMA HELFAUT. Sous cette

BIBIKOW Walter / Hemis.fr

Office du tourisme

coupole de 5,5 mètres d’épaisseur courent des kilomètres de galeries. Le site devait abriter un centre de lancement de V2. Construit à partir de septembre 1943, il ne sera pas terminé avant la libération de la région.

AUDINGHEN . Inaugurée le 10 février 1942 (en présence de l’amiral Dönitz, chef de la Kriegsmarine), la batterie Todt se compose de quatre casemates aux murs de 3,5 mètres d’épaisseur. Chacune était équipée d’une pièce de 380 mm.

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Le gris béton des années noires ÉPERLECQUES . Plus gros

BIBIKOW Walter / Hemis.fr

blockhaus du nord de la France (33 m de haut, 75 de long, 40 de large), datant de 1943, il accueillait la première base de lancement de fusées V2.

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DÉCOUVERTE VISITE GUIDÉE

Reportage photo : Manuel Cohen

PAR DENIS LEFEBVRE « Sur cette côte d’Opale où souffle plus fort le vent de la liberté s’élève, sous un ciel céruléen, un château digne des plus beaux contes de fées. »

Hardelot, un château so British Cet édifice néogothique, au sommet duquel flotte l’Union Jack, est entouré de jardins Tudor et recèle des centaines d’œuvres d’art.

Hardelot ne se livre pas au premier regard. Il faut emprunter une allée de majestueux marronniers, dépasser un théâtre élisabéthain tout en rondeurs, pour apercevoir une forteresse de pierres blanches entourée de jardins de style Tudor, cernée de remparts et hérissée de tours crénelées.Sur l’une d’elles flotte un curieux drapeau, mélange des emblèmes de la France et de la Grande-Bretagne. Une fois le porche franchi, le visiteur prend la mesure de l’édifice, qu’on imagine sorti d’un dessin animé de Walt Disney. Le château est posé sur une petite colline, les niveaux se succèdent dans un désordre apparent, coupés de tourelles surmontées de mâchicoulis d’opérette. Les fenêtres du rez-de-chaussée et la porte d’entrée sont du plus pur style néogothique. Tout surprend ici. « So amazing », a dit la reine d’Angleterre en parlant du château d’Hardelot : elle s’y connaît en constructions étonnantes, comme seuls les Anglais en réalisent… Oui, si folle, si incroyable, cette bâtisse construite par

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un Anglais au XIXe siècle sur des ruines du Moyen Âge, devenue aujourd’hui le Centre culturel de l’Entente cordiale. À quelques kilomètres du pas de Calais, ce lieu nous transporte dans un autre temps. Divisées pendant des siècles, la France et la Grande-Bretagne signent en avril 1904 l’Entente cordiale, qui règle leurs contentieux, principalement dans le domaine colonial. Un siècle plus tard, en 2003, après la ratification des accords du Touquet sur les migrants par Jacques Chirac et le Pre-


FRANGLAIS. Cet insolite musée-

manoir du XIXe siècle abrite le Centre culturel de l’Entente cordiale, ce pacte d’alliance scellé par la France et la GrandeBretagne en 1904.

mier ministre britannique Tony Blair, le conseil général entend mettre en valeur les relations entre les deux pays. Pour ce faire, il aménage le château d’Hardelot.

Cocktails mondains.À lui seul, le site est tout un symbole : tant de conf lits ont ensanglanté la région, dans lequel il a été impliqué ! Construite au XIe siècle, la bâtisse se dégrade lentement au fil des siècles, et le domaine devient une simple exploitation agricole.

Le bâtiment est acheté en 1846 par sir John Hare, un magistrat : il l’aménage un peu, et procède surtout à des fouilles archéologiques – sa passion. Il trouve des épées, des haches de fer, des javelots, des bois de cerf. Un militaire achète le château en 1864, Henry Guy. Il y mène avec sa famille une vie de riche oisif, sous le signe de la musique. Entre en scène en 1897 un nouveau propriétaire, lui aussi britannique, John Robinson Whitley : il est l’artisan de la renaissance d’Hardelot.

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DÉCOUVERTE LE CHÂTEAU D’HARDELOT RÉPLIQUE. Tout

en bois et en rondeurs, le théâtre élisabéthain – le premier du genre en France – de l’architecte Andrew Todd est entouré d’une cage de chaumes de bambou. Il s’inspire des scènes londoniennes des XVIe et XVIIe siècles, comme le Théâtre du Globe, où s’illustra William Shakespeare.

Entrepreneur né, il a fait fortune dans son pays en organisant le show de Buffalo Bill à Londres dans les années 1880 et en réalisant les célèbres expositions nationales d’Earl’s Court ; il est aussi le fondateur de la station du Touquet. Il reconstruit le bâtiment dans le style néo-Tudor qui est le sien aujourd’hui, en fait le centre de la vie mondaine locale dans une station en plein développement. La presse salue cette réalisation, qui, selon le magazine Fémina, met en avant « une villégiature moderne, placée dans les meilleures conditions d’hygiène, située dans une admirable position, entre une forêt de sapins et une belle plage de sable lisse de vingt kilomètres ». Pas de chance, cet article est publié le 1er août 1914… La Première Guerre mondiale stoppe ce bel élan : le château sert d’hôpital pour les troupes anglaise et australienne, et Whitley fait faillite en 1919. C’est la fin des beaux jours, des cocktails mondains.

Un radiesthésiste pour propriétaire. E  n 1932, Hardelot connaît un nouvel acquéreur, l’abbé Bouly. Quel personnage extraordinaire ! Né en 1865, l’homme a en effet un don : il trouve de l’eau. Son pouvoir est tellement puissant que la traditionnelle baguette de sourcier casse entre ses mains. Il la remplace par deux baleines de parapluie reliées par un anneau de cuivre. Mais il ne trouve pas que de l’eau. Après la Première Guerre mondiale, les pouvoirs publics font appel à lui pour localiser les obus 98 - H  istoria numéro Spécial

non éclatés sur les champs de bataille. Ses résultats font sensation, et plus de 600 soldats ont travaillé sous ses ordres. Dans les décennies qui suivent, il reprend son bâton de sourcier pour prospecter des filons de minerais de plomb ou d’argent dans des mines en France et à l’étranger : son action permet aux sociétés minières d’éviter de coûteux frais de forage et de prospection. Puis il passe au domaine médical. Avec des bouillons de culture en « témoins » et sa baguette, il diagnostique certaines maladies : cancer, tuberculose. Bouly, le père de la radiesthésie française, n’a jamais habité le château, il en a fait un hospice. Il décède en 1958, après l’avoir légué, ainsi que son parc, à une œuvre de bienfaisance, les sœurs de Saint-Agnès d’Arras. De nouveau, la décadence s’installe. La mairie de Condette récupère le site en 1986, mais elle n’a pas les moyens de l’entretenir ni de le réhabiliter, et se tourne au début des années 2000 vers le conseil général. Le château retrouve sa splendeur. Dans un premier temps, les tours crénelées et la façade sont refaites, au rez-dechaussée sont aménagées quelques salles d’exposition, mais les étages supérieurs restent délabrés, et les esca-


En 2009, le château ouvre au public. En 2014, des jardins Tudor et Renaissance sont aménagés au pied des remparts. Une nouvelle étape est franchie en 2016 avec l’ouverture d’un théâtre élisabéthain – le seul en France –, une réalisation saluée par la reine d’Angleterre, qui a admiré la maquette lors de son voyage en France en juin 2014. Seul son époux, le prince Philip, a boudé pendant la présentation : la tradition n’était pas respectée à ses yeux… À Hardelot, des sièges ont été installés pour les spectateurs ! Il reste que ce théâtre à l’architecture tout en rondeurs accueille chaque année de nombreuses représentations et des milliers de spectateurs. Le château, quant à lui, reçoit en moyenne 25 000 visiteurs par an.

Vases de Delft et de Desvres. Dans le hall trône un superbe billard de 1854 réalisé dans le style troubadour ; sur ses côtés, une superbe marqueterie décorée. Le billard a appartenu un temps à Armand Fallières, président de la République en 1906, et constitue presque un monument historique à lui seul. Son tapis a été transformé en écran : un montage retrace l’histoire générale du château, depuis la demeure seigneuriale du XIe siècle située au milieu des marécages et protégée par une fortification en rondins de bois. Les pièces se succèdent. Chacune symbolise une période de l’histoire des relations franco-britanniques, et les différents éléments qui la composent en apportent une illustration. LEVER DE RIDEAU. Cette superbe salle de spectacle accueille aussi bien Le visiteur, audioguide en poche, se laisse des pièces que des œuvres du répertoire lyrique ou des conférences. Elle jouit conduire par l’inspiration, quitte parfois à saud’une acoustique exceptionnelle grâce à ses panneaux d’épicéa. ter quelques siècles. À droite du hall, la salle à manger. Une belle cheminée-crédence attire liers impraticables. La mérule, un champignon, prolil’œil. De style Renaissance, elle est surmontée de grands fère. D’importants travaux sont menés à bien, mais le vases originaires de Delft, aux Pays-Bas, et de Desvres, château reste une coquille vide, sans âme. Alors, le commune du Pas-de-Calais réputée pour ses porcelaines conseil général s’attaque à un projet ambitieux, après et ses faïences. Tout dans cette pièce symbolise l’opula signature des accords du Touquet en 2003 : créer un lence : le lustre en cuivre typique des intérieurs aristocentre culturel symbolisant l’entente cordiale de 1904, cratiques anglais, la table magnifiquement dressée, les montrer comment les riches Anglais vivaient au chaises achetées à Londres par Napoléon III. Cette salle XIXe siècle, resituer l’histoire du lieu autour de la vie évoque les bonnes relations entre les deux pays dans les de ses propriétaires. À partir de l’existant, une décoraannées 1850, attestées par la visite de la reine Victoria tion minutieuse est réalisée : le mobilier et les tableaux, en France en 1855, à l’occasion d’une Exposition univerprêtés ou achetés, proviennent de diverses structures, selle : un tableau représente son arrivée dans le port de comme le Mobilier national. Boulogne-sur-Mer. 99 - Mars-avril 2018


DÉCOUVERTE LE CHÂTEAU D’HARDELOT

VOLUTES ET VOLUMES. Le fumoir,

où les hommes avaient coutume de se retrouver pour deviser après le repas. À noter la frise fleurdelisée qui court le long des murs.

Après le repas, les femmes et les hommes se séparent, tradition oblige. Les hommes s’installent dans le fumoir, c’est sans doute la pièce la plus cosy du château : canapé en velours, fauteuils, parquet, lambris de chêne, plafond à caissons, cheminée de pierre… tout incite au repos, à la conversation. Aux murs, dessins, caricatures et peintures évoquent les pires heures des relations franco-britanniques : la guerre de Cent Ans, la bataille de Bouvines. Dans l’embrasure d’une fenêtre, on note un buste de Jeanne d’Arc en position méditative.

La salamandre et la rose. L es femmes, bien sûr, passent au salon. L’époque évoquée ici est celle de la monarchie absolue et de la Révolution. Un buste de Voltaire, grand ami de l’Angleterre, voisine avec une gravure anglaise du XIXe siècle montrant Louis XVI montant à l’échafaud : elle symbolise l’attirance romantique pour le martyre du roi. D’autres illustrations évoquent les conquêtes coloniales. Toujours au rez-de-chaussée, l’antichambre revient sur une période tendue entre la France et l’Angleterre : le Consulat et l’Empire. Les caricatures, souvent d’origine anglaise, ornent les murs, montrant l’arrogance des Français ou un Napoléon sur 100 - H  istoria numéro Spécial

le déclin. Sur une console, une reproduction en plâtre de son masque funéraire, réalisé peu après sa mort, voisine avec une esquisse de la colonne de la Grande Armée édifiée sur la commune de Wimille, qui rappelle la malheureuse tentative napoléonienne d’envahir l’Angleterre, entre 1803 et 1805. Un peu plus loin, la bibliothèque est l’autre pièce maîtresse du rez-de-chaussée. À l’entrée, une cheminée frappe le visiteur par sa taille, mais aussi par sa décoration : elle entremêle la salamandre et la rose, emblèmes respectifs de François Ier et d’Henri VIII. Le lustre, monumental, a appartenu à Louis-Philippe. Les clins d’œil d’ordre culturel ne manquent pas ici : un buste de Charles Dickens, qui a souvent fréquenté la région pour y retrouver une maîtresse cachée ; un portrait en pied d’Alexandre Coquelin, comédien né à Boulogne, célèbre dans les années 1880 pour ses monologues comiques, ses divagations philosophiques, son autodérision. Autre personnalité présente dans cette pièce, Helen Guy (1858-1936), la fille d’un des propriétaires du château. Sous le pseudonyme de Guy d’Hardelot, elle a composé près de 300 chansons et a connu une grande notoriété à son époque. Le grand escalier qui dessert le premier étage évoque la traversée de la Manche à travers les siècles. Au fil des marches, on suit des projets, souvent farfe-


LES LIENS DU SANG. Le portrait de

lus – ballons, tunnels (avec cheminées pour l’aération), sans oublier cette traversée en 1979 par un avion à pédales ! Petits et grands peuvent visionner des films retraçant la première traversée en avion par Louis Blériot en 1909 : trentedeux minutes lui ont suffi pour franchir les 38 kilomètres séparant Calais de Douvres. D’autres films nous montrent un mode de transport disparu et oublié : l’aéroglisseur (hovercraft), qui effectua sa première traversée de la Manche en juillet 1959, et la dernière en 2001. Les ultimes images offertes sont celles du tunnel sous la Manche, des premiers travaux, en 1979, à son inauguration, en 1994, par la reine d’Angleterre et François Mitterrand. Une autre pièce mérite qu’on s’y attarde : au dernier étage, la reconstitution du cabinet des curiosités de l’abbé Bouly. On l’imagine entouré de ses livres, œuvres d’art, animaux naturalisés et affiches de ses conférences, dont celle faite à Marmande en 1932 sur « La captation des ondes invisibles ». Il faut ensuite redescendre, en musardant encore, à la recherche de pièces oubliées à l’aller, et elles ne manquent pas, tant l’ensemble est riche. Au détour d’un escalier, mais il faut lever les yeux pour la voir, une maquette du Soleil royal, fleuron de la marine française du XVIIe siècle, baptisé ainsi en l’honneur du Roi-Soleil et incendié par les Anglais à Cherbourg en 1692. Alors que le bâtiment était la proie des flammes, le commandant de la flotte britannique aurait déclaré : « Le soleil brûle bien fort aujourd’hui. » Un peu plus bas, dans une niche, une petite statue attire l’œil : c’est l’esquisse de celle érigée en 1938 dans le port de Boulogne pour commémorer l’arrivée des troupes britanniques en 1914. Cette œuvre du Nordiste Félix Terruel a pris la forme d’une déesse gréco-romaine. Dénommée Britannia, elle a été détruite par les nazis en 1940. Au cours des siècles, ce furent surtout l’Angleterre et la France qui étaient ennemies : les relations entre les deux pays n’ont jamais été un long fleuve tranquille. Entre petite et grande histoire, le château d’Hardelot contribue à les expliquer et à les faire vivre. L

Association Fort de La Crèche

Charles Ier d’Angleterre et d’Henriette Marie de France trône au-dessus de l’âtre. Les époux royaux goûtent à une éternité paisible, après la décapitation du premier et l’exil forcé de la seconde.

Le fort de la Crèche É

difiée en 1879 par le général Séré de Rivières, confiée dans un premier temps à l’armée de terre, remaniée dans les années 1930 par la marine nationale puis par les Allemands pendant la guerre, la batterie du fort de la Crèche a permis pendant des décennies de surveiller le littoral de la Manche et de protéger Boulogne-sur-Mer et ses environs. La marine laisse le site à l’abandon après 1944. Il devient une décharge à ciel ouvert. Les fossés se comblent, les murs d’enceinte, bâtiments, bunkers et pièces souterraines disparaissent sous des tonnes de pierres et de terre. Le sursaut vient en 2002 : une association créée pour préserver les lieux devient gestionnaire du site. Une poignée de bénévoles s’attachent à la restauration de la batterie, font émerger une partie du mur d’enceinte, de la cour du casernement, avec ses sept alvéoles : une centaine de logements pour la troupe et des officiers, une cuisine aux murs recouverts de faïence. Plus loin sont exhumés un magasin à poudre, des plateformes pour les canons, des bunkers. L’association fouille encore le site. Ses membres organisent des visites, font revivre les lieux au gré de multiples anecdotes étonnantes. Au détour d’une plateforme, on découvre la plage, le port de Boulogne et, parfois, les falaises blanches de l’Angleterre, 30 kilomètres plus loin : des paysages extraordinaires. L D. L. De mars à octobre, ouvert tous les jours de 14 h 30 à 17 heures. De mi-novembre à fin février, visite sur réservation. Infos : www.fortdelacreche.fr, contact@fortdelacreche.fr, 03 21 87 31 89.

101 - M  ars-avril 2018


par Robert Kassous

Pas-de-Calais, pas d’hésitation !

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Nature et culture, le duo gagnant d’une région réputée pour son légendaire sens de l’hospitalité !

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Circuit 1 : Week-end au château d’Hardelot, 2 jours, 1 nuit.

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S’Y RENDRE En voiture depuis Paris : 252 km, trois heures par l’A1 et l’A16. En train : arrivée en gare de Boulogne-sur-Mer ou de Calais-Fréthun.

Circuit 2 : À la découverte de la Côte d’Opale,  5 jours, 4 nuits.

Jour 1. D  écouverte des jardins à l’anglaise du château. Déjeuner sous la verrière. L’après-midi, visite des intérieurs. Du carrelage, qui rappelle celui du Parlement de Londres, au cabinet de curiosités, de la salle à manger victorienne au fumoir, où trône la pipe de Dickens, ce château est

CLIMAT Sous influence atlantique, la région se caractérise par ses perturbations et ses ciels de traîne.

102 - H  istoria numéro Spécial

un musée chargé d’histoire. Dîner et nuit à l’hôtel. Jour 2. B  alade à vélo ou à pied dans la réserve naturelle régionale du marais de Condette (44 ha), entre les forêts d’Hardelot et d’Écault. De l’observatoire, vous apercevrez peut-être un héron cendré. Déjeuner au château. L’après-midi, temps libre dans la station d’Hardelot, qui s’étend entre dunes, forêt de pins et plage. L  Prix : environ 100 € par personne. Infos : château d’Hardelot, 1, rue de la Source, 62360 Condette. Tél. : 03 21 21 73 65 ; chateau.hardelot@ pasdecalais.fr

HUGUES PIOLET

Jusqu’au 8 avril : carnaval de Dunkerque. 14-22  avril : à Bercksur-Mer, rassemblement mondial de cerfs-volants. 4  juin : Fête du nautisme à Dunkerque. Dernier week-end d’août : Béthune rétro, le plus grand festival rock’n’roll de France. 1er et 2 septembre : Braderie de Lille. 14-16  septembre : rassemblement de HarleyDavidson à Hardelot. Premier dimanche d’octobre : Cucurbitades de Marchiennes – courges, sorcellerie et carnaval anticipent Halloween. 4-13  novembre : Festival international du film d’Arras. 15  novembre : Fête du hareng à Étaples.

Flament/Andia.fr

CALENDRIER

le choix

la rédactiodne

Jour 1. Flânerie dans la vieille ville de Boulogne-sur-Mer, cité d’art et d’histoire dotée de remparts, d’un château, de musées, d’un étonnant beffroi ainsi que de la plus grande basilique et crypte de France. Pour terminer la journée, changement d’époque avec une immersion dans le patrimoine napoléonien de la ville : le palais, la pierre Napoléon, la Poudrière, et la colonne de la Grande Armée. Dîner et nuit à l’hôtel. Jour 2. Promenade matinale sur le port, découverte des étals et des différents poissons pêchés au large de la Côte d’Opale. Déjeuner de fruits de mer. L’après-midi, arrêt à Nausicaa, Centre national de la mer. Toutes les espèces marines du globe terrestre y sont visibles. Dîner et nuit à l’hôtel. J our 3. Départ en voiture pour le cap Gris-Nez et le cap Blanc-Nez, un ensemble classé Grand Site de France. Du haut des falaises, le visiteur jouit d’un superbe panorama sur l’Angleterre et le Boulonnais. Après un piquenique, détour par le village de Wimereux. J our 4.Découverte de villages de pêcheurs : Le Portel et ses nombreux Cap Blanc-Nez forts, et Équihen-Plage, La Manche célèbre pour ses « quilles Cap Gris-Nez en l’air » – des coques de bateau retournées ayant servi d’habitations aux PAS-DE-CALAIS pêcheurs au siècle dernier. Jour 5.Randonnée de 15 km à travers le marais Wimereux de Condette. Balade sur la plage d’Hardelot. L BoulognePrix : environ 200 € sur-Mer Le Portel par personne. Équihen Infos : office du tourisme Dunes du Boulonnais. Marais de d’Écault Condette Tél. : 03 21 10 88 10 ; Hardelot 5 km www.tourisme-boulonnais. com

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Cette élégante maison propose 25 chambres, deux suites ainsi qu’un restaurant et un sauna. Le plus : le parc de l’hôtel (5 ha). À partir de 112 €.L Rue du Château, 62360 Hesdin-l’Abbé. Tél. : 09 70 38 14 32 ; www.clery.najeti.fr

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Cet hôtel particulier du DEPARTURE: 21/10/2013 15:28 XIXe siècle, situé en plein cœur de Boulogne, propose cinq chambres et un apparthôtel indépendant. L INFO TRAVEL.fr INFO TRAVEL.fr ÀTRAVEL.fr partir de 85 €, petit INFO déjeuner compris. 6, rue de Pressy, 62200 Boulogne-sur-Mer. Tél. : 03 91 90 05 90 ; www.enclosdeleveche.com

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Où s’y restaurer ? Le Châtillon

CORRUE ET DESEILLE

Depuis le début du XXe siècle, les établissements Corrue & Deseille fument saumons, maquereaux, haddocks. Leur devise ? « Un poisson de qualité, un peu de sel et de fumée, et beaucoup de savoir-faire. » 24, rue du Docteur-Duchenne, 62200 Boulognesur-Mer. Tél. : 03 21 33 17 33 ; www.corrue-deseille.fr

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O’Délice

Crustacés, volailles, poissons… O’Délice privilégie les circuits courts. Menu à 24 €.L 3, avenue de la Concorde, 62152 Neufchâtel-Hardelot. Tél. : 03 74 11 63 86 ; www.o-delice.fr

Notre sélection de guides Repor’terre d’Opale. Un guide gratuit disponible dans

Cette jeune artiste céramiste, descendante d’une dynastie de faïenciers desvrois, a installé son atelier face à la mer au Moulin Wibert, à Wimereux. Elle y perpétue la tradition du travail de la faïence. Moulin Wibert, 62930 Wimereux. Tél. : 06 83 16 74 07 ; www.facebook.com/ Camillefourmaintrauxceramique/

LES BISCUITS D’HARDELOT Il n’y a pas que le château à Hardelot, il y a aussi des biscuits de qualité, fabriqués depuis des décennies par la famille De Rick. Après avoir officié dans le chocolat avec succès, la maison s’est tournée vers une fabrication artisanale. Les biscuits Dhardelot promettent aux papilles une expérience unique. Biscuiterie Dhardelot : 25, avenue de la Concorde, 62152  Neufchâtel-Hardelot. Tél. : 03 74 05 01 10 ; www.dhardelotbiscuitiers.fr

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103 - M  ars-avril 2018

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DÉCOUVERTE LIRE

par Véronique Dumas

Le musée de l’amitié franco-anglaise

Un décor néo-Tudor unique et féerique Le Château d’Hardelot, de Stephen Clarke (Silvana éditoriale, 84 p., 15 €).

HISTOIRE Une terre au carrefour de l’Europe

Des Hauts-deFrance hauts en couleur

Le Nord-Pas-de-Calais, des origines à nos jours,de Christian Defevbre (OuestFrance, 128 p., 19,90 €).

La Région Hauts-deFrance. Aisne, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Somme, de Christian Delcambre, photos de Philippe Debeerts (Pourparler éditions, 180 p., 31,90 €).

H H H Face aux côtes anglaises, en première ligne pendant la guerre de Cent Ans, le château d’Hardelot (dont le nom signifie « lieu solide ») a été au cours de ses mille ans d’histoire soit sous la domination des Anglais, soit des Français. Il était donc le mieux placé pour incarner, après dix siècles de relations pour le moins tourmentées, l’amitié entre les deux nations, officialisée par la signature du traité de l’Entente cordiale en 1904. Plus d’un siècle plus tard, en 2014, le département du Pas-de-Calais a fait de ce lieu emblématique, niché dans un parc verdoyant de 35 hectares classé réserve naturelle, un centre culturel consacré aux deux cultures. Ce livre, le seul qui lui soit consacré, propose une très agréable visite guidée de cette demeure cossue néo-Tudor du XIXe siècle, à l’ameublement raffiné, tout en retraçant les épisodes marquant de son histoire et en présentant ses propriétaires successifs, tous uniques en leur genre. De la forteresse du XIIIe siècle hérissée de dix tours, entourée d’un rempart et fermée d’un pont-levis surplombant de larges douves et les marécages environnants, il ne reste rien ou presque. Mais sir John Hare, fils d’un riche industriel de Bristol, qui achète le domaine en ruine en 1848, est l’un des premiers à s’intéresser à son passé. Passionné d’archéologie, il entreprend des fouilles et exhume de nombreux vestiges de l’époque médiévale. Ne vous fiez donc pas à son allure lisse de château de conte de fées ! Hardelot réserve au visiteur bien des surprises… L

104 - H  istoria numéro Spécial

BEAU LIVRE

H H H Les Hauts-deFrance comptent 23 beffrois classés à l’Unesco. Ils incarnent l’indépendance historique des villes de la région et en demeurent, par-delà les siècles, l’emblème éclatant. Mais, sans réelle unité géographique, le Nord - Pas-de-Calais ne présente pas davantage d’homogénéité historique. Cet assemblage de pays aux dialectes variés, allant du flamand au picard, situé au carrefour des routes commerciales de l’Europe du Nord, a été un territoire convoité, en proie aux appétits de ses voisins, souvent ravagé par la guerre et secoué par de graves crises économiques. De la préhistoire au début du XXIe siècle, voici l’histoire riche et mouvementée, illustrée par de nombreuses œuvres d’art, photos et documents, d’une terre attachante, au passé prestigieux et tournée plus que jamais vers l’avenir. L

H H H Attention les yeux ! Ce qui frappe au premier regard, ce sont les couleurs. Jaune d’or, comme ce champ couvert de meules de la Somme, rouge et bleu, comme les vitraux de la chapelle Notre-Dame-de-Lorette (à Ablain-Saint-Nazaire), lieu de commémoration du sacrifice de milliers de combattants, vert émeraude, comme les vignes de la route d’Épernay ou celles du terril d’Haillicourt, rouge et noir, comme la « loco » du train à vapeur du Crotoy. Ce beau livre, riche d’une iconographie choisie, rassemble toutes les merveilles des Hauts-de-France. D’Abbeville à Wimereux, de Chantilly à Saint-Quentin, voici un aperçu des trésors patrimoniaux et lieux à ne pas manquer. Une très séduisante entrée en matière pour découvrir la région. L 


Historia a aimé : Un peu H Beaucoup HH Passionnément H H H Pas du tout H/

ITINÉRAIRES Échappées belles à la carte Côte d’Opale entre terre et mer, collectif ( Dakota éditions, 159 p., 19,90 €).

H H Les sortilèges de la Côte d’Opale, entre dunes ondulantes et marais bruissant de vie, n’auront plus de secrets pour vous grâce à ce livre proposant 25 itinéraires de promenade, jalonnés de sites emblématiques, protégés par le Conservatoire du littoral. Un classique réédité pour la troisième fois. L 

CARTES POSTALES

sociologique, recèlent une mine d’informations sur le mode de vie des habitants de la Côte d’Opale et son histoire. On apprend par exemple que, jusqu’à la Première Guerre mondiale, le hareng y est le poisson roi. Frais, fumé ou conservé dans la saumure, il est l’un des éléments clés de l’économie de la ville… Regarder ses photos au charme désuet, c’est aussi découvrir les dunes du Touquet avant le bétonnage ou assister à la naissance de la très chic station d’Hardelot, « reine des plages et plage des reines », comme l’annonce en 1905 son fondateur, l’Anglais John Whitley. L

GASTRONOMIE Le fumet du Nord La Cuisine revisitée du Nord-Pas-de-Calais,de Patrick Villechaize (OuestFrance, 1  28 p., 7,50 €).

La côte d’antan La Côte d’Opale à travers la carte postale ancienne, d’Isabelle Leclercq (HC éditions, 128 p., 19,90 €).

H H H De la soupe à la

H H H Datant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, les cartes postales rassemblées dans ce beau livre, replacées dans leur contexte historique et

bière à la flamiche au maroilles, du waterzoï de poissons à la tarte à la vergeoise, les 60 recettes rassemblées dans ce livre, éléments indiscutables du patrimoine nordiste, ont été revisitées façon plats gastronomiques, par vingt grands chefs de la région. Lesquels ont

composé d’appétissants menus types dont vous pourrez vous inspirez. Chacune de ces recettes inventives, est illustrée d’une alléchante photo pleine page. L

HISTOIRE DE L’ART Voyage à travers les paysages Peintres de la Côte d’Opale au XIXe siècle, sous la direction de Michèle Moyne-Charlet (Somogy, 80 p., 10 €).

atelier à Boulogne-surMer en 1901. Né à Lyon, portant les noms de son père français et de sa mère anglaise, il est injustement oublié et a su saisir, notamment dans sa série Retour de pêche, toute la luminosité fugace et embrumée des ciels du Nord. L

LITTÉRATURE Le roman d’une insoumise Maria Vandamme, de Jacques Duquesne (Grasset, 298 p., 19,90 €).

H H H Des années 1880 à la veille de la Première Guerre mondiale, la Côte d’Opale devient le rendezvous de nombreux artistes français et étrangers, attirés par la beauté de ces paysages et le caractère pittoresque de ces ports de pêche. Cette production picturale connaîtra un rayonnement important aux États-Unis et au Royaume-Uni. Souvenir d’une exposition de 2013 à la Maison du port départemental d’Étaples, cet ouvrage rassemble une trentaine d’œuvres, issues du fonds d’œuvres d’art du département du Pas-deCalais. Voici l’occasion de (re) découvrir des peintres de marine de grand talent, tel Georges Ricard-Cordingley, qui installe son

H H H Le journaliste et écrivain Jacques Duquesne, natif de Dunkerque, a mis beaucoup de son amour pour sa région dans ce beau roman (prix Interallié 1983) se déroulant de Lille à Versailles, à l’époque de la Commune. Pour échapper à la faim, la jeune Maria est contrainte de travailler dans un cabaret de quartier ouvrier. Mais derrière les pimpants volets verts se cache une réalité sordide. Battue parce qu’elle refuse de faire des passes, Maria s’est juré de s’échapper. Derrière la fresque romanesque, peuplée de personnages bien campés, se dessine une dénonciation du déterminisme social. L 

105 - M  ars-avril 2018


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par Pascal Wion

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Pertes d’odorat Plante aromatique

Épouse de Jacob Solution de l’énigme

Affaires d’honneur

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Femme qui a connu la délivrance Ville d’Allemagne Assemblée

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Note Roulement de tambour

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Peintre français de la Renaissance (père ou fils)

Conviendra 50% d’albumine Haut débit Navigateur de la Renaissance

Navire de guerre

Pas ailleurs Imprimeur allemand de la Renaissance

L’enfance de l’art Un point, c’est tout !

Diriger vers le ciel

Greco, par exemple Mal servi Aperçu Son homme fut dessiné par Léonard de Vinci

Mot d’appel

Le béryllium

Son château ne se visite pas Réfléchi Poète français de la Renaissance

N’a donc plus à apprendre

Grand orient Élevai le ton

Roi de Juda

Cardinal d’Alsace Point élevé Poèmes narratifs

Ouvre un conte Sommeil d’enfant 12 mm

Groupe de poètes de la Renaissance auquel appartenait du Bellay

Celui de la Renaissance s’est beaucoup inspiré de l’Antiquité

Gonflé Artice arabe Type de pomme

Individu quelconque

Ville d’Allemagne associée à un casus belli

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106 - H  istoria spécial n° 39

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Renaissance. Quand les femmes gouvernaient le monde  

Dans l’Europe de la Renaissance, le pouvoir politique est par tradition entre les mains des hommes. Pourtant, une trentaine de femmes gouver...

Renaissance. Quand les femmes gouvernaient le monde  

Dans l’Europe de la Renaissance, le pouvoir politique est par tradition entre les mains des hommes. Pourtant, une trentaine de femmes gouver...

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