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HICHEM DAHES

**Reflet *Brillance


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C’est une question à laquelle je ne saurai répondre. Aussi, c’est une question qui m’a épuisé et qui m’épuise encore. Non pas que je m’obstine à y penser, mais plutôt qu’on veuille absolument que j’y réponde. Mes images seraient ainsi falsifiées, réinterprétées, recomposées... Ainsi dit, on me traite de menteur. J’essai pourtant d’être le plus franc, le plus juste, le plus lisible possible. Je jure que personne ne m’a forcé en quoique ce soit, que tout vient de moi, de ma propre main. Mais rien y fait, on me traite encore de menteur. Je ne cherche pourtant pas à inscrire mon travail dans un débat sur la réalité et la fiction, sur l’ambiguïté de toute figure, du vrai-faux, du trompe l’oeil mais je pense qu’en effet toute photographie a une part de fiction qui se prétend véritable. Et dans ce cas, elle ment toujours et elle ment très bien. Je pense que l’image se résume à cela, à l’appréciation de ce mensonge et plus clairement à la question: est-que je ment bien? Finalement, face à la photographie, le monde se divise en deux extrêmes: les fanatiques (les croyants) et les sceptiques (les méfiants). Les premiers vivent sous la tyrannie de l’objet photographié, l’image doit être un miroir pourvu de mémoire et devenir

LA QUESTION DU FAUX


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représentation narcissique. Pour les seconds, une seule vérité: tout est mensonge, la réalité ne serait qu’un effet de construction culturelle et idéologique qui ne préexisterait pas à notre expérience. Tel le vampire, l’homme perd alors son reflet dans le miroir, se regarder devient supplice, un effort désespéré pour retrouver “ce qui est déjà mort”. Aujourd’hui, le contexte de cultures des médias, les concepts de vérités et de mensonges ont perdu toute validité. Tout est vrai et faux à la fois. Que ce soit Marmadukue Arundel Wetherell (peu connu mais diablement efficace), qui photographia Messi (le monstre du Lock-Ness) ou Robert Capa prenant au vif la Mort d’un soldat républicain, ces photographes ont tous étés guidé par un simple désir de surpoétisation pour obtenir les meilleurs résultats. La photographie est une façon de réinventer le réel, d’extraire ce qu’il y a d’invisible dans le miroir et de le révéler. Dans mes images il est question de cela. Il est question de quelque chose d’invisible, de choses qu’on ne regarde plus, de choses déjà vus. Il est question de rendre une légitimité aux réel, aussi pauvre et banal qu’il soit. C’est cet engouement pour le réel que je puise chez les primitifs flamands. Cet espace


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de représentation qui tend à rendre réel l’invisible, le globale, le véritable. Il y a des rapports à faire entre la période actuel et la période pré-renaissante; une position similaire, mais d’une mouvance inverse vis à vis des visions modernes. Plus clairement, ma fascination pour les peintres tel que Jan Van Eyck, Hans Memling Petrus Christus ou Jérôme Bosch vient de cet entre-deux de cet acte incertain de création qui tend vers quelque chose qui a à voir avec la compréhension des choses, vers leurs représentations idéals. Ce mouvement qui tend vers sa limite, vers ce point unique non châtré par le doute croise notre chute. Il cherche ce que nous voulons oublier, il construit ce que nous détruisons. Il amène, comme nous, une beauté à son mouvement, une beauté qui se justifie par sa dérive, par son ascendance ou sa descendance, par sa découverte ou par son oublie. Il est question de transgression, il est question même de transcendance, d’une tentative de dépassement de soi, de son expérience. Rendre un acte éphémère, un acte simple dans ce qu’il a de plus spectaculaire, de plus précieux. Densifier, complexifier, activer l’histoire et le présent, copier/ coller des objets, des événements ou des phénomènes. Je recompile et crée des détourages, je multi-

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plie les couches du réel et m’amusent à entrecroiser le banal et le spectaculaire. Je cumule des univers, des personnages et des accessoires que je mélange afin de créer des oeuvres hybrides. Je bricole, j’applique aux objet du réel un mouvement imprévu, un incident. J’aime cette “science du concret”, cette pensée magique jugée ordinairement primitive ou simpliste. Je ne suis pas un ingénieur de l’image, je n’invente rien, je ne conceptualise rien, je me contente de réarranger des éléments préexistants. Je suis guidé par une intuition sensible qui se plais à recycler, à collectionner des résidus d’ouvrages humains. Je tente de provoquer un oscillement entre amateurisme et professionnalisme, entre perfection et défauts, entre production publicitaire et pratique artistique, entre fiction et réalité, entre éloge du faux et authenticité. Le propos se dévoile par couches successives à l’image des détails ou plutôt des pièges visuels qui peuplent l’image. On pense d’abord être en présence d’un cliché correspondant à ce que l’on connaît, puis une série de petits détails vient court-circuiter cette impression. Certaines images doivent être lues dans la durée, décryptées, synthétisées. L’assemblage du détail et du global ne tend pas vers un point, un but, mais au contraire,


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s’opposent, nécessite un effort de construction, de relation, de confrontation. Cette volonté d’épaissir l’expérience de l’image, de rendre son espace dynamique, tente vainement d’éviter sa consommation immédiate et d’allonger le temps de l’image. En ce sens, je tend à embrouiller, libérer et changer le rythme du réel et de la fiction en les enrichissant de signes nouveaux. L’image ne doit plus se situer, elle doit être expérience, une rencontre, une reconnaissance, elle doit être considérée, comme un objet et non comme un processus de communication. Ma volonté est de contester le statut-quo d’un certain ordre visuel basé sur l’évidence photographique. Rendre l’illusoire et le prodigieux au rang du symbolique pour qu’ils deviennent de vraies productions de la réalité. Crée une contre-vision, se retirer de cette ambiguïté, de cette manipulation, de cette vraisemblance pour nourrir une seule vérité dans l’image: sa propre présence. Le noème de la Photographie de Roland Barthes, le “Ça-a-été” ne me plait pas. Je lui préfère le “C’est ça!”. “Ça-a-été”, c’est voir toute image dans le deuil, c’est voir les sujets de toute image mourir, devenir souvenirs. C’est regarder des fantômes et commémorer

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leurs disparitions. Admettre le “Ça-a-été” implique que la photographie se trouverait toujours au bout de ce deuil, de cet effort tragique, cet effort de la mémoire volontaire qui n’est qu’un recommencement de la mort. La photographie n’aurai de réel que son passé, un objet de mémoire et de reconnaissance. Mes images se trouvent toujours au bout de ce geste; elles disent “je suis!” et on leurs répond “tu à été”. La photographie est un médium compromis par ce deuil, entièrement déplacée par le passage du “C’est ça!” au “Ça a été”. “Mon image est!” est une exclamation de vie un arrêt de commentaire, au profit d’un retentissement. J’entends par “retentissement” l’évanouissement de toute justification au profit d’une certitude de réalité. Ce qui était tenu pour illusion devient, le chemin vers la vérité de l’affect. Je vois l’œuvre comme une volonté inaliénable, comme une nécessité face aux obstacles et aux renoncements. Le passage à l’œuvre est une conclusion d’existence, une certitude que cela est. Je la veux a la fois constative et exclamative; elle doit être garant de l’être. Confondre vérité et identité dans une émotion unique, faire advenir une certitude dont l’émotion est le seul garant. Le “C’est ça!”

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incarne le ressort même de la photographie pour ne plus avoir à choisir ou à renoncer, pour enfin vivre et photographier simultanément. C’est d’abord cacher le jugement au profit de l’expérience. Pour moi, le “Ça a été” désigne d’abord nous même, ce moi à l’instant ou j’écrit, cette perte de contrôle de l’oeuvre, cet habit qu’on cherche à lui faire porter. Je l’ai pensé et je l’ai faite mais elle est déjà partie. Elle ne m’appartient plus, mon oeuvre n’est pas morte, au contraire, elle revit. Ce “Ça a été” n’est que frustration, il n’est que le deuil de lui même et se retourne dans le miroir de sa vanité. Les intentions des artistes s’estompent avec le temps, il ne reste que des oeuvres qui se ressemblent. Les discours qui justifiaient la création deviennent des spectres qui abandonnent leurs corps. D’une certaine manière la photographie est une taxidermie d’événements. Nous ramenons des trophées que nous encadrons sous verre pour qu’il ne pourrissent pas. Il a été, figé tel qu’on voulait qu’il soit. Comme le fière chasseur, on lui donne une histoire, des anecdotes pour le légitimer. Cet habit, cette justification qu’on lui donne le rend civilisé, dompté, inoffensif. On en oublie sa nature profonde qui survivra au temps. La volonté du photographe, de ce


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taxidermiste n’est qu’éphémère, il ne peut contrôler la destiné de sa création. En ce sens, l’image est une bouteille jetée à la mer, elle parlera sans nous et parlera probablement plus que nous à qui la ramassera. C’est dans cette optique que je conçoit l’image; je ne raconte pas des histoires et je n’isole pas des faits bien définit, mais je reçoit et transmet des symptômes. Je tente de mettre en inertie les dynamisme de la mémoire, de transmettre une expérience par les images. En cela, mes images sont pluriels, je rend vain tout discours sur l’image, sur sa signification, sur son sens. Ce que je pense pour une image; ce n’est pas au sens qui la restreint à une direction, à une finition; je pense plutôt au type de multiplicité que mes images configurent et affirme la primauté du montage qui met l’image en situation. Mes images sont faites de discontinuités, de ruptures, de manipulations, de conflits. Il n’y a pas de véritable sens de lecture, il n’y a pas de signification précise, pas de thématique clairement définie. A l’image des manipulations numériques que j’utilise le sens que je donne à mes images n’est pas unifié. Il est bien sûr question de mémoire, d’exclamation de la mémoire, pas d’un souvenir précis, mais d’un affrontement mémoriel qui découle de la pluralité de l’être.

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Il y a un dialogue entre l’oublie et la mémoire, entre ce que j’étais et ce que je suis, entre ce que je voulais et ce que je veux. Avant tout, nous photographions pour nous rappeler ce que nous avons photographié, pour revivre un événement une seconde fois, il est question de retrouvailles, d’une reconnaissance, d’une éternité. C’est désigner l’apparition de l’image comme vérité nécessaire, ce que la mémoire doit préserver, ce qui doit devenir souvenir, pour arracher l’expérience à la fiabilité douteuse de la mémoire. Nous photographions pour renforcer le bonheur de moments, pour préserver nos croyances personnelles, pour que l’image et la réalité se confondent. C’est vouloir conserver et vouloir oublier, c’est vouloir montrer et vouloir cacher, mais surtout, c’est vouloir y croire. Car le réalisme photographique est aussi une question de foi. Ce que nous cherchons n’est pas une vision, mais un “déjà vu”. Cette croyance compulsive tire sa force de cette source infantile. Je suggère que la fiction peux convaincre, qu’elle peut rencontrer une forme de vérité. Il y a des mensonges qui sont des paradis perdus. J’essai de les penser, de les mettre en scène, créer un espace de représentation qui permette des constructions de ces réalités perdues


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ou retrouvées. Je me rend compte aujourd’hui que les images dont je suis satisfait, ont toutes une base créée à partir d’un vide, d’une absence de conscience, ex nihilo, “sauvages”, à l’issu de quoi j’obtient un résultat, une ligne directrice où se greffent des références et des logiques de création. C’est dans cet état de flottement de l’identité où tout est perdu avant même d’y penser, qu’il est propice de faire surgir la chimère de l’image en construction. C’est dans ce processus de pensée que je vise l’élaboration et la libération d’émotions comme des énigmes. Tel un enfant représentant ses parents j’opère une mise en suspens des vraisemblances de constructions et m’affranchis de mes logiques internes. Le passage de la fiction à la frontalité documentaire est affecté par ce trouble, cette hantise du faux comme si la fiction traduisait une étrange impossibilité du vivant. Chacune de mes images se présente ainsi, à la fois comme document et comme spectre. Je n’ai finalement pas à choisir. Faux ou vrai, c’est ce que j’ai construit et je ne saurai admettre de les changer en mirages. D’une certaine façon, je vois mes images comme les fantômes d’un documentaire rendus visibles par la fiction. Chacune de mes images s’installe entre la pensée et la mémoire, en-

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tre la conscience de soi et l’absence de l’autre. Je parle de Sculpture, de Photographie, de Peinture, d’Images, d’Art. Je parle de quelque chose de beau, de quelque chose de simple. Je scrute cette simplicité, cette naïveté. Je scrute l’enfant qui joue, à partir de rien, qui accumule, qui crayonne. J’en suis sûr, il y a un truc, un truc qui va au-delà de moi-même; qui vient de plus loin que moi-même, qui va au-delà de ce que je pourrai dire. Un truc qui entend ce que je ne sait pas et qui attend. Un truc que je ne peux nommer car il désigne l’inconnu. Ce truc, j’essai de le dire. Ce truc, j’essai de le donner. Ce dont je ne peut parler, c’est cela que je crée. Puis, ça part dans tout les sens... Du sens ? ... Oui, je crois qu’il y en a.

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