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La Folie Lavandière Hervé Raynaud - Photographe / Plasticien

« La Folie Lavandière » est le titre d’un reportage photographique réalisé en juillet 2016, sur les plateaux d’Albion et de Valensole. Il relate en images les aspects de la frénésie s’emparant de la population caractéristique de photographes qui investissent ces hauts-lieux de culture lavandière, à la saison de la floraison. Paysages désertiques et désolés, si magnifiquement décrits dans les récits de Jean Giono, ces plateaux retirés sont comme à l’écart du monde. Et restent ignorés, une grande partie de l’année, de toute convoitise touristique. Ne vivent et s’activent ici, principalement, que des agriculteurs, les lavandiculteurs. Ils sont aussi le territoire de choix de nombreux animaux sauvages, le domicile d’élection d’un vent permanent où les hivers glacés font place à de torrides étés. Le minimalisme des panoramas, la rigueur de vie imposée à 44 - Les Carnets du Ventoux - été 2017

Une épizootie frénétique des photographes de lavandes


l’homme, donnent à l’atmosphère de ces lieux une profondeur au goût d’absolu. Cette beauté, troublante et énigmatique, ne présente pas les aspects qui puissent séduire et attirer la société consumériste. Son effervescence mercantile reste alors cantonnée aux grandes zones urbanisées situées en aval dans les plaines, plus confortables à vivre. Ainsi, la pureté poétique préserve quelques sanctuaires… Mais au début de l’été, les fleurs des lavandes se mettent à éclore, recouvrant toute cette campagne de leur couleur bleue-mauve, en parfumant chaque bruissement d’air de leur fragrance envoûtante. Pour quelques semaines, la rigueur ambiante aura disparu, comme si elle s’était soudain évaporée. L’énergie si âprement puisée dans les ingrats sillons, nourris par la lumière crue d’un ciel venteux et délavé, fait enfin joyeusement jaillir le fruit mérité de l’humble labeur des lavandiculteurs. Dans cette explosion de couleurs et de senteurs, le paysage sera ainsi transfiguré en un spectacle d’apothéose de beauté et d’émerveillement.

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C’est alors qu’une foule d’admirateurs venus de la ville, arrivant soudain de toutes parts, se mettent à arpenter la région en tous sens, en quête des champs de ces lavandes encensées… Ils sont immanquablement nantis d’appareils-photo en tout genre, prompts à faire mitraille de clichés en pagaille. Ils cherchent à capturer l’éphémère raffinement de ces fleurs, et immortaliser, à travers leur image, l’évocation du ressenti vécu à se trouver immergés dans ce décor féerique. L’univers désolé des hauts-plateaux de solitude se transforme alors, pendant quelques semaines, en un manège de convois de reporters floraux, à la vocation photographique plus ou moins professionnelle. On peut assister au défilé d’une galerie complète de variations du style : Le spécialiste extraverti, suréquipé d’un matériel ultra-sophistiqué. La famille au complet, animaux de compagnie compris, immortalisant le piquenique en posant l’appareil avec retardateur sur la glacière. La midinette s’adonnant au culte du selfie, avec smartphone à manche télescopique sur fond de champs de lavande. Puis, comme pour une parodie, ce déferlement récent de touristes asiatiques, généré par une série télévisée chinoise à succès, tournée à Valensole, et créant un engouement sans précédent pour la lavande qui s’est répandu à tout le continent asiatique. Au point que les Tour-operators organisent désormais des circuits de visites spécifiques. Ces visiteurs d’Extrême-Orient représentent la plus 46 - Les Carnets du Ventoux - été 2017

grande part du chiffre d’affaires à la Maison des Lavandes, et la qualité d’interprète franco-chinois est devenue l’argument majeur pour décrocher un emploi dans les boutiques de Valensole ! Quelle que soit l’origine ou le style dans cette collection complète de personnalités en tout genre, il est un fil rouge, qui agit comme un passe-droit, comme une justification acceptable et entendue par tous, et qui autoriserait une telle frénésie : La sensibilité légendaire indéfectiblement associée aux fleurs de lavandes ! Cela légitimerait tout, des licences de comportements jusqu’aux licences de civilités… : ne plus se soucier de la sécurité routière, en se garant n’importe comment pour se précipiter hors de la voiture, portières ouvertes, afin de faire l’urgente belle photo, quand, au détour d’un virage, apparaissent les fleurs tant espérées. Se déresponsabiliser de l’idée que peut-être, ce n’est pas parce que les champs ne sont pas entourés de clôtures qu’ils sont d’accès libres au public. Après tout, il y a déjà d’autres personnes qui s’y sont engagées. Marcher dans les sillons en faisant plus ou moins attention à ne pas piétiner les fleurs enjambées. Voire même en cueillir quelques brins, car après tout quelques brins, ce n’est vraiment rien… Comme de s’interroger quant à un respect à avoir vis-àvis des «  autochtones », ceux qui vivent ici, ces paysans qui justement les cultivent, ces fleurs, parce que c’est leur métier, leur gagne-pain, leur vie. Eux aussi seront photographiés sans


vergogne, leurs fermes et leurs granges envahies sans bonjours ni façons. Enfin, un peu à la façon dont on pourrait se comporter dans un parc zoologique. Ces propos certes virulents, sont sans doute bien inutiles. Car rien n’enlèvera en soi la force des effluves mythiques de cette fleur parfumant, jusque dans nos souvenirs, l’odeur du linge de notre enfance. Fleur sacrée, symbole de la Provence, ordre élémentaire de l’imaginaire méditerranéen, inscrit au patrimoine olfactif de notre inconscient collectif. Puis devenue, de produit phare en produits dérivés, une icône commerciale. La lavande est un archétype, et c’est ainsi ! Il y a bien eu le décès accidentel d’un touriste écrasé sur une route bordant un champ l’année dernière, mais c’est une goutte d’eau comparé aux moyennes nationales. Autant les lavandiculteurs expriment leur colère à voir leur travail bafoué en rabrouant les touristes qui exagèrent. Ils doivent désormais, en plus des travaux des champs, endosser le rôle de gendarme pour veiller au respect de cette masse incivilisée. Mais à voir certains champs ainsi massacrés sans réaction, accepteraient-ils au fond, qu’une part de leurs cultures soit maintenant utilisée à des fins de piétinements touristiques ? Y trouventils leur compte dans les retombées économiques dues à la présence de cette multitude de clients qui dévalisent leur boutique de producteur avant de disparaître en retournant vers les grandes villes ou les aéroports ? Faudra-t-il ici aussi attendre, comme pour le dérèglement climatique, de s’apercevoir sans doute trop tard du franchissement d’un seuil irréversible ? Cette limite sera-t-elle atteinte quand les lavandiculteurs envisageront des solutions pour limiter la présence des abeilles dans les champs, afin que, par leurs piqûres de butineuses dérangées en plein labeur, elles ne risquent plus d’importuner les ébats photographiques de leurs « clients » ? Si cela n’a d’ailleurs pas déjà été envisagé… En dehors de l’aspect commercial et de la déresponsabilisation collective, cette dérive frénétique, ce qui la sous-tend, peut aussi s’appréhender sous l’angle individuel de l’acte photographique. Quand « on » est photographe, l’univers visible de la réalité se réduit aux limites du champ de 48 - Les Carnets du Ventoux - été 2017


vision que détermine le cadrage de l’appareil. Le temps de la prise de vue, le monde hors-champ n’existe plus, et le « photographeur » oublie tout le reste. Tout le reste, mais aussi tous les autres. Son œil dans le viseur, il devient créateur. Il ré-invente un univers, réduit, mais complet. Dans cet instant d’artiste à l’acte, il perd conscience de l’environnement global. Absent de cette réalité temporaire, il se trouve détaché de la conscience de lui-même, et de son rapport avec le reste du monde. Les règles d’attentions, de respect ou de savoirvivre se trouvent abolies. Si vous n’êtes pas photographe, vous pouvez néanmoins identifier une forme analogue de cet état d’ignorance sociale, celle qui s’enclenche lorsque vous téléphonez dans un lieu publique. Ici, spécifiquement dans les lavandes, cette cécité est renforcée par l’exaltation du statut

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mythique des fleurs et celle que confère l’étiquette d’artiste-photographique. Au caractère égocentré du rôle de créateur s’adjoint le sentiment d’une impunité. Celle de se comporter sans se soucier des autres. Ni même de sa propre prestance. Photographiant frénétiquement, jusqu’à ne plus se rendre compte que l’on peut aussi, durant tout ce temps, être observé… C’est là qu’intervient l’idée du reportage : Photographier ces photographes, au moment de leur « instantané magique ». Par un œil extérieur, qui serait là, non pas pour les fameuses lavandes, mais pour assister au spectacle offert par ceux qui sont venus les immortaliser. Postures, saynètes et attitudes deviennent alors un propre sujet à reporter. Ayant arpenté les chemins de lavandes durant les quelques semaines de la floraison, je n’ai alors eu qu’à glisser mon objectif parmi tous les autres dans les sillons de fleurs, et glaner ma moisson de clichés…

Note éthique

: les personnes photographiées lors du reportage, l’ont été nécessairement sur le vif. J’ai évité de produire des clichés qui auraient porté atteinte à leurs images personnelles. Il s’agissait bien dans mon propos de montrer la généralité de cette frénésie, sans vouloir l’affecter à telle personne en particulier. La sélection d’image s’est faite en écartant les clichés trop dévalorisants, mais aussi en choisissant parfois des visages identifiables si cela permettrait vraiment d’illustrer le sujet. J’ai privilégié les clichés de dos, de troisquart, lointains ou de groupes.

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Les photos de ce reportage

La Folie lavandière sont exposées au Moulin des Aires Bibliothèque municipale de Sault du 05 au 29 juillet 2017 Exposition ouverte du mercredi au samedi, de 10 h à 12 h, et de 15 h à 18 h Les Carnets du Ventoux - été 2017- 51


La Folie Lavandière  
La Folie Lavandière  

Article paru dans le magazine des Carnets du Ventoux n°96 (été 2017) - Reportage réalisé par le photographe Hervé Raynaud sur l’aspect fréné...

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