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Helmi Domínguez

Marie Beugnet

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Helmi Domínguez Mise en page Marie Beugnet Helmi Domínguez

Les images ont été exclusivement trouvées à la bibliothèque et au centre de documentation de l’Ecole Estienne. Correction textes Marie Beugnet Helmi Domínguez

Le projet Ce projet est une représentation de l’édition spéciale du magazine Books crée par des élèves de l’École Estienne de Paris. Le sujet du magazine est l’Histoire des Éditeurs, chaque chapitre est composé d’une petite biographie de chaque éditeur. (À voir aussi, site internet anexe).


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SOMMAIRE 6 - AUGUSTE POULET - 8 9 - HONORÉ DE BALZAC - 11 12 - GERVAIS CHARPENTIER - 14 15 - CHRISTOPHE PLANTIN - 18 19 - ROBERT ESTIENNE - 21 22 - FIRMIN DIDOT - 24 25 - PIERRE-JULES HETZEL - 27 28 - FRÈRES CRAMER - 29 30 - JEAN-BAPTISTE PAULIN - 32 33 - JEAN DE TOURNES - 35 36 - JÉRÔME LINDON - 37 38 - CHARLES LADVOCAT - 39 40 - ALPHONSE LEMERRE - 42 43 - MICHEL LÉVY - 45 46 - GEOFFROY TORY - 49


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AUGUSTE POULET MALASSIS

Dernier représentant d’une famille d’imprimeurs alenonnais, Auguste Poulet-Malassis (1825-1878) est célèbre pour avoir imprimé la plupart de la poésie d’avant-garde française entre 1850 et 1875 : Leconte de Lisle, Gautier, Banville… L’intérêt pour les textes licencieux qu’il n’a cessé de manifesté jusqu’à sa faillite l’a fait se distinguer des autres éditeurs parisiens. Son nom est aujourd’hui associé à celui de son ami Charles Baudelaire, dont il imprima l’essentiel des œuvres de son vivant, et à qui il manifesta une indéfectible fidélité en dépit des scandales, des procès et de la censure.

Sa jeunesse

C

’est dans une famille d’imprimeurs que naît Auguste Poulet-Malassis, à Alençon le 16 mars 1825. Très jeune, il travaille dans l’entreprise familiale, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans où il part faire ses études de Lettres à l’École des Chartres, à Paris. En 1848, Poulet-Malassis affirme ses convictions républicaines en collaborant à un journal de

l’opposition, L’aimable faubourien, journal de la canaille, et participe à l’insurrection de juin, ce qui lui vaut d’être incarcéré pendant plus de six mois. Il reprend par la suite ses études à l’École des Chartres, mais néglige de faire sa thèse. De retour à Alençon en 1855, il reprend l’entreprise familiale avec son beau-frère Eugène De Broise, et transforme le journal d’Alençon en une revue littéraire de qualité. Parallèlement, il ouvre

une librairie à Paris, rue de Buci. Poulet-Malassis et Baudelaire pendant près de 25 ans les éditions Poulet- Malassis, impriment la plupart des textes du «Parnasse contemporain», comme Leconte de Lisle, Théodore de Banville ou encore Théophile Gautier. Auguste Poulet-Malassis s’affirme donc comme l’éditeur de l’avant-garde littéraire et poétique de la période.


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La rencontre décisive édition des Fleurs du et l’endettement mal, laquelle, outre la suppression des pièces   L’année 1850 marque condamnées, comporte sa rencontre avec Charles de nouveaux poèmes. Baudelaire qui a alors La même année, Baudevingt-neuf ans, et avec laire lui cède le droit de qui il développe une re- reproduction exclusif de lation d’amitié sincère. ses œuvres anciennes et Sept ans plus tard, en à venir, ainsi que de ses 1857, Poulet-Malassis traductions d’Edgar Alpublie la première édi- lan Poe. tion des Fleurs du mal,   En 1862, l’éditeur ne immédiatement censu- parvient pas à rembourrée et condamnée par ser ses créanciers et doit la justice. Poulet-Malas- déclarer faillite ; il est sis et de Broise doivent condamné à une peine débourser chacun cent d’emprisonnement pour dette et part en exil en francs d’amende.   La même année, l’im- Belgique l’année suipression des Mémoires vante. Plusieurs de ses de Lauzun attirent sur amis l’y rejoignent (dont l’éditeur les foudres de la Baudelaire, en 1864, qui justice impériale : lourdes y écrit Pauvre Belgique amendes, saisie des édi- !, texte voué à demeurer tions et condamnation inachevé). à des peines de prison. L’éditeur demeure seul L’évolution dans sa librairie pari- professionnelle sienne ; son originalité et en Belgique son audace suscitent la reconnaissance et l’admi-  Dans son exil, Auration de tout un milieu guste continue à imprilittéraire, mais les dettes mer clandestinement des et les actions en justice textes de la même veine, étouffent son activité. des œuvres érotiques Il est peu à peu remplacé ainsi qu’un Bulletin tripar d’autres imprimeurs. mestriel des publications En 1861, Poulet-Malas- défendues en France. sis édite la deuxième

Il consacre ses dernières années à la publication de textes romantiques, et annote les Lettres de Madame de Pompadour, dans un volume très soigné. Le travail de Poulet-Malassis, considéré comme impeccable sur le plan de la typographie ne suffit pas à relancer la prospérité de son activité. L’éditeur entretient d’excellentes relations avec la plupart de ses auteurs, qu’il apprécie pour leur qualité littéraire et leur originalité. Son échec est dû à plusieurs facteurs : ouvrages tirés dans des quantités infimes et à vendus à des prix trop élevés, auteurs trop bien payés pour que les livres soient rentables… Poulet-Malassis se trouve ainsi rapidement dépassé par ses concurrents, qui modernisent leurs méthodes d’impression et accroissent ainsi leur productivité. Il rentre finalement à Paris, où il meurt le 11 février 1878 après des années de maladie.


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La postérité

des éditions Poulet- Malassis ont pendant long  Grand amateur de lit- temps été très recherchés térature et bibliographe par les bibliophiles ; deaverti dès le plus jeune venus rares du fait de la âge, Poulet-Malassis a de destruction d’une grande tout temps été respecté partie des stocks lors de pour la qualité et le raf- la faillite de l’éditeur, ils finement de sa démarche ont de tout temps été apéditoriale. Il institue en préciés pour leur qualité son temps la mode sédui- en termes d’impression sante des titres en rouge et de typographie. et noir, des lettrines, culs-de-lampe et frontispices gravés sur des papiers choisis avec soin. La finesse de ses ex-libris est également très appréciée. Il a par ailleurs souvent été admiré pour sa défense courageuse de l’avant-garde littéraire de son époque, qu’il a menée avec conviction jusque dans la clandestinité.   Si les éditions Poulet-Malassis n’ont pas survécu à leur initiateur, leur incidence sur le paysage éditorial et littéraire français n’en a pas moins laissé une empreinte importante, tant par le passage à la postérité des auteurs-maison que du fait de pratiques esthétiques reprises par les éditeurs Portrait original de Auguste poulet Malassis de la seconde moitié du XIXe siècle. Les ouvrages  


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HONORÉ DE BAZAC

On ne présente plus Honoré de Balzac, ce grand écrivain francais du XIXe siècle. De l’écrivain justement, on connaît surtout ses nombreux romans, ses critiques littéraires et artistiques ou ses essais ; mais en ce qui concerne l’homme, de nombreux mystères de sa vie restent encore aujourd’hui méconnus. Nous allons donc nous intéresser à une période particulière de la vie de Balzac, avant qu’il devienne l’auteur du Père Goriot et de La Peau de Chagrin.

Sa première imprimerie

L

e 19 avril 1925, Honoré de Balzac s’associe avec trois gentilshommes de l’époque (Urbain Canel, Charles Carron et Jacques-Édouard Benet de Montcarville) pour éditer les œuvres complètes en un seul volume de La Fontaine, Molière, Racine et Corneille (ce qui peut s’apparenter de nos jours à la collection

de la Pléiade chez Gallimard). L’opération est un échec cuisant, puisque seul les oeuvres de Molière et de La Fontaine furent publiés avant la dissolution de leur collaboration en mai 1826 (3 000 exemplaires). Balzac se retrouve alors avec une dette de seize mille francs à régler. Mais revenons un peu en arrière ; à la même période, Balzac ne misant pas tout son argent sur son aventure éditoriale, demande un brevet d’imprimeur

en avril 1826 (donc un mois avant la fin de son aventure éditoriale). «Art de...»  Bien aidé par son amante (de vingt ans son ainée), Laure de Berny, il va obtenir 45 000 francs de l’époque ainsi qu’une lettre de recommandation (rédigée par le mari de Mme de Berny, un haut magistrat de la préfecture) pour son brevet qu’il obtiendra


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finalement en juin 1826. Balzac n’aura d’ailleurs pas de difficultés à trouver un lieu pour imprimerie, puisque grâce à sa mécène, il achète en mars 1826 l’ancienne imprimerie de Laurens de Perignac dans Paris. Pour l’accompagner dans cette aventure, il débauche d’une autre imprimerie le jeune André Barbier qui jouera le rôle de typographe et chef d’atelier. Barbier qui jouera le rôle de typographe et chef d’atelier. Cette imprimerie comptera jusqu’à trente-six employés. Balzac n’imprimera pas ou peu de livres durant les deux ans d’activité de son imprimerie. Le quotidien de son entreprise concerne surtout les brochures d’actualités pour des procès, de petits livres à la mode ou encore de caricatures politiques. Parmi toutes ces productions, certaines se détachent plus que d’autres, comme les brochures «Art de ... » : l’Art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou ou l’Art de mettre sa cravate de toutes les ma-

nières connues et usitées enseigné et démontré en seize leçons avec dessins à l’appui ! Il imprimera également des mémoires, des rééditions d’oeuvres de quelques auteurs (Cinq-Mars d’Alfred de Vigny) et il ira jusqu’à braver les interdits en imprimant des ouvrages censurés comme les Œuvres de Parny ou les Ruines de Volney. Fin de l’imprimerie et dettes   Mais très vite Balzac s’avère être un gestionnaire désastreux et son imprimerie est au bord de la faillite ; il tente alors le tout pour le tout en rachetant en septembre 1827 la fonderie de caractères d’imprimeries de Joseph-Gaspard Gillé. Grâce à la spécificité de cette maison, Balzac espère relancer son activité, notamment en imprimant des lettres (d’imprimeries) type « égyptiennes » qui se retrouve dans un grand nombre d’affiches de l’époque. Malheureusement cette combinaison

imprimerie/fonderie ne suffira pas à combler les déficits financiers de sa première entreprise. André Barbier démissionne du jour au lendemain, il sera remplacé par son amante Mme de Berny jusqu’en Août 1828. Date à laquelle il mettra son imprimerie en liquidation judiciaire. En tout, il devra à sa mère et à Mme de Berny près de 90 000 francs. Retour à l’écriture   Accablé par des dettes qui le poursuivront toute sa vie, Balzac s’en retourne à ce qu’il sait faire de mieux : écrire. C’est ainsi qu’il réalisera sa grande fresque Balzacienne : La Comédie Humaine. L’un des héros du roman (Eugène de Rastignac) est d’ailleurs une évocation directe à son aventure d’imprimeur puisqu’il connaîtra les mêmes déboires que son créateur. Balzac meurt à Paris en 1850 laissant dans son sillage plus de 91 romans, et la preuve que n’est pas éditeur/ imprimeur qui veut.


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Balzac et Gauthier chez Frederick Lemaitre


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GERVAIS CHARPENTIER

Figure phare de l’édition du XIXe siècle, Gervais Charpentier (1805-1871) est à l’origine d’une initiative qui a bouleversé la pratique éditoriale de l’époque, et dont les répercussions sont toujours sensibles à l’aube du XXIe siècle. Par le biais de sa « Petite Bibliothèque Charpentier » (créée en 1838), il est le premier à avoir mis sur pied la formule – aujourd’hui commune – qui combine petit format et prix de vente modique, et qui, par la suite, a été reprise par tous les acteurs du monde de l’édition. Aussi est-il, en un sens, l’inventeur du premier avatar du livre de poche moderne ?

Ventes à bas prix

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ort de son expérience du commerce du livre (il a été commis de librairie, puis tenancier d’un cabinet de lecture avant d’être libraire), Gervais Charpentier fait le pari de monter, en 1833, une petite activité éditoriale. Ses premiers choix se portent sur des ouvrages hétéroclites souvent rachetés à des confrères en difficulté. C’est en 1837, suite à l’échec de

son édition des Œuvres de Vigny, que Charpentier prend conscience de la nécessité de s’adapter aux nouvelles données du marché du livre, alors concurrencé par la presse qui publie quotidiennement des romans-feuilletons, ainsi que par les exemplaires pirates des éditeurs belges. Il saisit l’importance de proposer une offre à bas prix afin d’attirer un public de plus en plus large. C’est dans cette optique qu’il crée l’année suivante la

« Petite Bibliothèque Charpentier  », dont les ouvrages sont vendus à 3,50F, ce qui, dans le mode éditorial de l’époque, représente une vraie révolution. Les premiers titres publiés dans la collection s’inscrivent dans le goût et l’air du temps, puisque paraissent d’abord La Physiologie du goût de Brillat-Savarin, puis La Physiologie du mariage de Balzac.  Cette baisse drastique du prix du livre est rendue possible par


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un choix de format et de typographie inédit, luimême rendu possible par des progrès techniques en matière d’impression. Grâce à une typographie serrée et réduite (le corps des caractères passe de 12 à 8), la collection parvient à réunir en un seul volume de format grand in-18 Jésus vélin (c’est-àdire un format semblable au livre de poche de la collection Folio d’aujourd’hui) ce qui, auparavant, occupait souvent deux volumes in-8°. Elle opte également pour un papier plus lisse et pour des encres nouvelles, dont la combinaison garantit une impression plus nette, ce qui pallie le manque de lisibilité d’une typographie compacte. Par cette qualité matérielle, la « Petite Bibliothèque Charpentier » se distingue du reste de la production populaire, tout en proposant des prix qui défient toute concurrence. La collection rencontre, très vite, un fort succès, et compte, dès 1841, 107 titres à son catalogue, puis 407 en 1871.

Extension de l’idée

Effets au long terme

  Cette massification de la production va de pair avec une diversification de l’offre : à l’origine axée autour du thème en vogue de la physiologie, elle s’élargit aux classiques grecs et français, puis à l’ensemble de la littérature, et enfin aux essais. À partir de 1845, le catalogue se construit autour de séries sur le modèle de la « Petite Bibliothèque », telles la « Bibliothèque française » autour de la littérature ancienne et contemporaine, des classiques, des Mémoires et des correspondances, les « Bibliothèques étrangères » (à savoir les littératures anglaise, allemande, espagnole, italienne, portugaise) ou encore la « Bibliothèque philosophique » qui regroupe des textes de philosophie médicale, ainsi que des textes qui traitent des rapports qu’entretient la philosophie avec la science ou avec la religion.

  Le succès de la formule mise sur pied par Charpentier conduit ses concurrents, d’abord réticents, à adopter un format et un prix similaires, voire à développer une offre qui soit davantage bon marché. Rapidement, les caractéristiques de la collection la « Petite Bibliothèque » se banalisent, et sont confrontées à une concurrence rude, à l’instar de la « Bibliothèque du chemin de fer » (1852) créée par Hachette. Charpentier décide alors de lancer une revue, la Revue nationale et étrangère, politique, scientifique et littéraire (1960), pour compléter l’activité de la maison d’édition, en accordant une place plus grande à l’histoire, à la philosophie et à l’économie politique. De même, il fonde en 1863, en compagnie de ses confrères Hetzel et Lacroix, la Librairie internationale, qui publie des œuvres d’Hugo, des Goncourt, ainsi que les premiers romans de Zola. Aussi, lorsqu’à sa mort en 1871, son fils prend la tête de


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l’entreprise, la maison Charpentier jouit d’une activité prospère et des conditions favorables pour devenir le berceau du courant littéraire et artistique phare de la fin du XIXe siècle : le naturalisme.

Document extrait de l’Encyclopédie du livre


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CHRISTOPHE PLANTIN

L’Off icina Plantiniana est une imprimerie et une maison d’édition datant de la Renaissance. Située à Anvers – avec Paris et Venise, l’une des trois villes les plus importantes pour les débuts de l’imprimerie en Europe –, elle est étroitement liée à l’histoire de l’invention et de la diffusion de la typographie. Son nom rend hommage au plus grand imprimeur et éditeur de la seconde moitié du XVIe siècle, Christophe Plantin (vers 1520-1589). Entreprise d’édition la plus prolifique d’Europe à cette époque, exemple remarquable d’un succès familial s’étalant sur trois siècles, l’Officina est restée en activité jusqu’en 1867. Son bâtiment renferme désormais une vaste collection d’équipements d’imprimerie anciens, une bibliothèque, des archives et des oeuvres d’art.

Biographie

N

é à Saint-Avertin, une bourgade près de Tours, Christophe Plantin s’est fixé vers 1540 à Caen, où il apprend le métier d’imprimeur et de relieur chez Robert Macé ; il y épouse Jeanne de la Rivière en 1545 ou 1546. Après un séjour à Paris pendant lequel il exerce la profession de libraire, Plantin s’installe à Anvers en 1549 comme artisan du cuir : confection de re-

liures, coffrets, cassettes, écrins, étuis. Ayant eu l’épaule cassée en 1555, il doit changer de métier et ouvre un atelier d’imprimerie qui devient vite florissant : seize à vingtdeux presses y fonctionnent au temps de son apogée, plus de 100 ouvriers y travaillent en permanence, des dépôts ou des comptoirs sont ouverts dans la plupart des grandes villes européennes.

Travail fulgurant Aucun domaine d’étude n’est absent des annales plantiniennes : théologie, auteurs classiques, livres de science, de philologie, de jurisprudence, impressions grecques et hébraïques, jusqu’à la chiromancie, la gastronomie et la confiserie. Le succès fulgurant de l’Officina a beaucoup à voir avec l’impressionnante vitalité de la ville d’Anvers à cette époque. Important centre de l’huma-


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nisme européen, Anvers constitue le centre du commerce du livre pour toutes les régions situées au nord des Alpes. Ainsi, vers le milieu du XVIe siècle, quelques 140 imprimeurs, éditeurs et libraires y exerçaient leurs activités. Plantin qui, depuis quelques années, était en relation avec la

Livre édité par Christophe Plantin

secte hétérodoxe d’Henri Niclaes, la « Famille de la charité », est accusé, en 1562, d’avoir imprimé un livret hérétique, et doit quitteƒr Anvers pendant plusieurs mois. Après la « furie espagnole » (1576), Anvers se range du côté des insurgés, ce qui provoque un ralentissement des affaires de Plantin.

Appelé à Leyde par Juste Lipse (1583), l’imprimeur s’y acclimate mal et revient deux ans après à Anvers, où il meurt ; il est inhumé dans la cathédrale Notre-Dame. Sa production dépasse 1 500 éditions. La plus célèbre est une Bible polyglotte en huit volumes (1568-1572), comman-


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dée par le roi d’Espagne, Philippe II, et réalisée sous la direction de l’humaniste espagnol, Arias Montanus ; à cette occasion, Plantin reçoit le titre d’architypographe du roi et le monopole lucratif de la vente de certains ouvrages liturgiques en Espagne et dans les colonies espagnoles ; il faut encore citer les atlas d’Ortelius, les ouvrages de botanique de Dodoens, des partitions musicales, la description des Pays-Bas par Guicciardini, les traités de Juste Lipse, etc. Sa maison était à l’enseigne du Compas d’or qu’il utilisait aussi comme marque sur ses livres, accompagnée de la devise « Labore et constantia » (« par le travail et par la persévérance»). Cette marque était associée à des encadrements différents pour distinguer les collections.

Prendre la suite De ses cinq filles, l’aînée, Marguerite, était mariée à François Raphelengius qui reprit l’entreprise de Leyde de 1585 à 1618 ; la quatrième, Madeleine, avait épousé successivement les imprimeurs parisiens Gilles Beys (15421595) et Adrien Périer (mort en 1629). Le mari de sa seconde fille, Marie, reprend l’imprimerie de son beau-père : Jean Moerentorf (1543-1610),

plus connu sous le nom de Moretus, fonde une dynastie dont les représentants les plus notables sont Balthasar Ier (15741641), ami de Rubens qui dessine de beaux frontispices pour les ouvrages de l’officine plantinienne, et son neveu Balthasar II (1615-1674). A partir de la seconde moitié du 17e siècle, l’entreprise piétine et se cantonne à la publication d’ouvrages liturgiques. L’Officina demeure toutefois


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l’imprimerie la plus importante des Pays-Bas espagnols. Ses livres visent surtout le marché espagnol, mais sont également exportés vers la Chine et le Nouveau monde. À partir de 1715 et jusqu’en 1764, l’essentiel de sa production éditoriale est d’ailleurs destiné l’exportation. Malgré une amorce de renouveau durant le premier quart du XIXe siècle, la situation des Moretus se détériore. Ils se montrent incapables de faire face à la modernisation de l’imprimerie, en particulier à l’apparition des presses mécaniques et rotatives. Edouard Moretus (18041880) est, désormais, le dernier imprimeur et éditeur de la famille et, après la publication en 1866 d’un dernier livre (Horae diurnae de S. Francisci), il est obligé de renoncer à poursuivre ses activités. Dès 1871, il devient collectionneur et conservateur du patrimoine familial. En 1873, il négocie la vente, à destination muséale, de l’ensemble des biens, par la voie d’un accord avec l’État belge et la

ville d’Anvers. En 1876, l’Officina disparaît définitivement ; la vaste maison où elle était installée depuis 1576, avec son mobilier, son matériel, ses archives, est rachetée par la ville d’Anvers qui en fait un musée de l’imprimerie et du livre, et un centre de documentation.

  L’Officina Plantiniana est considérée comme l’entreprise d’édition et d’imprimerie la plus importante de l’histoire belge. Longtemps restée le plus grand atelier typographique d’Europe, elle témoigne du rôle fondamental qu’a joué la ville d’Anvers au XVIe siècle dans le développement de la science et de la culture. Surtout, elle reste indissociable de son fondateur, Christophe Plantin.


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ROBERT ESTIENNE

Au XVIe siècle, la famille Estienne jouissait d’une grande renommée en tant qu’imprimeurs royaux. Robert Estienne et sa famille faisaient parti du mouvement humaniste et y ont grandement contribué, tant par leur activité d’imprimerie que par leur réflexion intellectuelle. Robert a marqué l’Histoire et la société : « Tous les typographes de la Renaissance font pâle figure auprès de Robert Estienne », affirme Henri-Jean Martin, et nul autre ne sut comme lui « cristalliser […] les forces vives du jeune Humanisme français au moment où surgissait le livre moderne, et où s’effaçaient les manières de lire traditionnelles ». Baigné dans

l’imprimerie

R

obert Estienne, né en 1503 et mort en 1559, fut un des plus grands savants du XVIe siècle. Second fils de Henri Estienne, il grandit dans une famille d’intellectuels imprimeurs, libraires, et éditeurs. Après la mort de son père il s’associa avec son beau-père Simon de Colines dans l’affaire d’imprimerie familiale. À cette époque il publia

une nouvelle édition du Nouveau Testament, dépassant en qualité et en praticité toutes celles qui avaient été publiées jusque la. Peu après, il épousa Pétronille, la fille de l’imprimeur Josse Badius. Elle enseigna elle même le latin à sa famille afin que cette langue soit connue de tous.   En 1526, Robert Estienne se sépare de Colines pour reprendre l’imprimerie de son père sous son propre nom. Sa marque personnelle est

un olivier, dont plusieurs branches sont détachées, et portant la mention : Noli altum sapere, sed time. Il s’agit d’une citation tirée de l’Epître de Saint Paul adressée aux Romains: «Ne t’abandonne pas à l’orgueil, mais crains le». Ses publications seront marquées de cet emblème familial. Le premier ouvrage qu’il mit sous presse fut les Partitions oratoires de Cicéron, portant la date du 7 des calendes de mars 1527.


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  Il utilisa pendant longtemps les mêmes caractères que son père et Simon de Colines, puis il en fit faire de nouveaux en 1552 pour la publication d’une belle Bible en latin qui parut cette année la. Lien avec la cour   Robert Estienne maîtrisait parfaitement le grec, le latin ainsi que l’hébreu. Placé sous la protection de grands humanistes et de François 1er, il sera, jusqu’à la mort de celui-ci, à la tête de la Librairie Royale. En 1539 il fut nommé « imprimeur royal » pour ces trois langues à la cour du roi. Il accepta de ne rien imprimer sans l’accord de la Sorbonne. À la demande du roi, il fit graver par Garamond une police complète de caractères grecs dits « Grecs du Roi ». Il put dès lors composer des éditions de qualité des Histoires d’Eusèbe de Césarée et de Denys d’Halicarnasse. Il offrit également aux humanistes un dictionnaire de latin plus complet que celui de Calepi-

nus (1502). Il édita quatre dictionnaires principaux, dont en 1538, un dictionnaire latin-français et un autre français-latin en 1540. Robert Estienne était soucieux également de faciliter l’apprentissage du français : il publia un Traité de la grammaire Françoise en

1557 pour des traducteurs et des étrangers. Il édita aussi un certain nombre d’ouvrages pédagogiques pour les enfants, dont un traité sur la manière d’enseigner le latin où il insista sur la nécessité d’apprendre correctement la prononciation.

L’imprimerie de Robert Estienne avec la fameuse enseigne « à l’Olivier ».


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  Il réfléchira également à des réformes graphiques, pour adapter l’accentuation latine à celle française, et même à un nouveau système d’écriture avec ses propres caractères. Jacques-Auguste de Thou dira de lui « que la France et le monde chrétien lui doivent plus de reconnaissance qu’aux plus grands capitaines, et qu’il a davantage contribué à immortaliser le règne de François Ier que les plus belles actions de ce prince ».

penchants religieux de son père. Finalement il s’exila à Genève en 1550 où Jean Calvin le reçu. Dès lors, il continua son travail d’imprimeur et d’éditeur, notamment au service du calvinisme. À sa mort, son fils aîné, Henri (1531-1598), continua à Genève l’œuvre de son père, tout en restant lié à la France.

Exil  Robert Estienne fut accusé d’avoir volé les caractères grecs de l’imprimerie royale et de les avoir porté jusqu’à Genève mais cela n’a jamais été prouvé. En réalité ce sont les matrices ayant servies à fondre les caractères qui s’y trouvaient et elles appartenaient à la famille Estienne. Avant même la mort du roi, Robert Estienne faillit plusieurs fois quitter Paris à cause des persécutions de la Sorbonne, dues à ses idées proches de la Réforme et des

Portrait Robert Estienne

L’Ecole Estienne  Le nom de Robert Estienne a été donné à l’École supérieure Estienne des arts et des industries graphiques, à Paris, qui est aujourd’hui spécialisée dans les arts graphiques et l’imprimerie.


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FIRMIN DIDOT

Firmin Didot est le plus célèbre membre de l’un des plus importantes familles d’imprimeurs et de typographes français, dont l’optique principale est restée, au long des années, celle d’un souci du détail et d’un savant équilibre entre le métier d’artiste et celui d’artisan. Si Firmin nous apparaît aujourd’hui comme la figure principale de cette dynastie perfectionniste et lettrée, cela n’est pas sans être lié à la fois à l’éducation qu’il a reçue et à la trajectoire de la famille tout entière.

Les générations Didot.

L

a dynastie Didot, succession d’illustres imprimeurs typographes, fut fondée par le grand-père de Firmin Didot, François (1689-1757). Libraire parisien, il fut entre autre l’éditeur de son ami l’Abbé Prévost, célèbre romancier, journaliste et historien du XVIII e siècle. François Didot eut deux fils, qui embrassèrent tous deux la même

carrière. Le plus célèbre fut le père de Firmin, François-Ambroise Didot (1730-1804). Imprimeur du roi célèbre pour son perfectionnisme et son attachement aux détails, son invention la plus célèbre fut celle, en 1775, de son point typographique, le point Didot. Il faut savoir que l’imprimerie du XVIIIe siècle avait pour coutume, pour classifier les corps de caractère, d’utiliser des appellations plutôt approxima-

tives. Ainsi, on appelait « petit texte » l’équivalent de notre corps 8, « gaillarde » ce qui serait aujourd’hui un corps 9, ou encore « petit romain » pour qualifier le corps 10. S’ils ont été nombreux à désirer simplifier les nomenclatures de l’époque, le point Didot – 1/864 pied-du-roi, soit 0,3759 mm – sera celui qui s’imposera, participant de la standardisation des techniques d’imprimerie. Aujourd’hui utilisé dans la typographie tra-


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ditionnelle, il est de plus en plus remplacé, dans la mise en page assisté par ordinateur, par le point pica, en partie à cause de leur similitudes (le point pica vaut 0,94 point Didot).   L’autre grand apport de François-Ambroise Didot à l’évolution des techniques fut son travail sur le papier. Propriétaire depuis 1777 de sa propre imprimerie, il fit installer une manufacture, et fut par exemple l’instigateur des premiers essais de papier vélin en France. Ce papier, soyeux et

lisse, était une invention anglaise, et l’histoire raconte que c’est Benjamin Franklin, venu visiter lors d’un séjour en France les locaux du célèbre typographe, qui le lui aurait fait connaître. Les fils de François-Ambroise, Firmin et Pierre, travaillèrent de concert avec lui pendant de nombreuses années ; tellement qu’il est parfois difficile d’attribuer les inventions et grandes découvertes à l’un ou à l’autre des membres de cette famille. Forts de leur expérience, Firmin et Pierre

Gauche : Gravure sur acier pour Didot l’aîné Droite : Portrait Didot Firmin

succèdent officiellement à leur père en 1789. Pierre installa ses presses dans les anciens locaux de l’Imprimerie Nationale, au Louvre, tandis que Firmin reprit la fonderie paternelle, mais les deux frères continuèrent de travailler ensemble et de mettre en commun leurs savoir-faire.


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La typographie Didot   Firmin avait un talent de graveur, et il fabriquait depuis des années pour son père des polices de caractères fines et très appréciées par les lettrées. C’est en 1811 qu’il crée la plus célèbre d’entre elles, celle qui porte son nom : le caractère Didot. Elle est en partie le fruit des évolutions technologiques de l’imprimerie, dont certaines initiées par la famille elle même comme l’amélioration de la qualité du papier, ou l’apparition d’encre à séchage rapide. Il était alors possible de mettre en place cette police aux déliés si fins, se rapprochant du simple trait. Caractère à l’élégance toute française, le Didot et son empattement rectangulaire sera un énorme succès, et donneront naissance à une famille de police, les didones, à laquelle on associe également celle de l’imprimeur italien Bodoni (à la graisse légèrement plus épaisse). Les Didones furent massivement utilisées jusqu’en 1950, jusqu’à disparaître

peu à peu avec l’apparition de la bureautique, dont la mauvaise résolution des machines avait pour conséquence de gommer ces trop fins déliés. Le caractère Didot n’est pour autant pas le seul succès de Firmin, qui réalisa également une police d’inspiration manuscrite, sans interruption dans le délié et techniquement extrêmement aboutie, qui permit de répandre en France d’excellents modèles d’écriture pour les enfants. Le gouvernement fit d’ailleurs l’acquisition de ces caractères en 1831. Excellent graveur donc, Firmin Didot fit également évoluer d’autres domaines des milieux du livre. En 1797, il signe par exemple le brevet de l’impression stéréotype, qui permet, en réalisant un moulage en relief de la forme imprimante, de réaliser des tirages en plus grandes quantités et de les conserver. Fin de sa génération   Bibliophile, collectionneur, digne héritier du talent de son père, Firmin

Didot fut l’un des typographes les plus célèbres d’Europe en son époque, visité par exemple par l’empereur Alexandre en 1814, et formateur de beaucoup des futurs grands noms de l’imprimerie. Il développa l’entreprise familiale - y ajoutant une fabrique de papier mécanique , qui réunissait, à son départ, toutes les branches de la chaine graphique. Il céda en 1827 son entreprise à ses fils, Ambroise et Hycinthe, la même année où, homme engagé dans le devenir des lettres et de la presse, il débuta une carrière politique et fut élu député.   Ses successeurs continuèrent à faire perdurer le célèbre nom plusieurs siècles. Aujourd’hui, l’imprimerie de Firmin Didot, installée au Mesnil-sur-Lestrée, est la propriété du groupe d’imprimeurs CPI.


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PIERRE-JULES HETZEL

Célèbre aujourd’hui comme ayant été l’éditeur de Jules Verne, Hetzel a pourtant connu une carrière plus diversifiée qu’il n’y paraît. Il était avant tout l’un des éditeurs romantiques types, publiant des beaux livres de littérature contemporaine illustrée, avant d’incarner le renouveau de la littérature pour la jeunesse. Hetzel a également été un républicain engagé, qui a diffusé ses idées dans la presse ainsi que par ses pratiques éditoriales qui visaient à promouvoir une littérature indépendante des courants religieux et politiques en place. Malgré un exil à Bruxelles et de grosses difficultés financières qui eurent pour conséquence la disparition de sa marque éditoriale, Pierre-Jules Hetzel reste dans les esprits une des figures majeures de l’édition littéraire et de jeunesse du XXe siècle. Engagement et exil

P

ierre-Jules Hetzel, né en 1814, commence sa carrière auprès de l’éditeur Paulin. Hetzel publie des textes satiriques écrits par des grands auteurs de l’époque comme Balzac, Sand ou Musset, et illustrés par de grands illustrateurs comme Grandville, Gavarni ou Johannot.   En 1848, lorsqu’éclate la révolution, l’éditeur publie dans Le Natio-

nal des textes très engagés. Marqué comme républicain, Hetzel attire à lui un réseau d’auteurs de sensibilité politique similaire. Après l’échec de la révolution, l’éditeur s’exile à Bruxelles, où il continue à publier les auteurs-phares de Paris – Eugène Sue, Dumas, Sand – et des écrivains exilés eux aussi à Bruxelles comme Proudhon et surtout Victor Hugo. C’est grâce à Hetzel que les Châtiments verront le jour en 1853.

Peu après, Les Contemplations remportent un véritable succès, mais Hetzel n’en tire que peu de bénéfices. L’éditeur amnistié rentre en France en 1859 et poursuit sa carrière à Paris. Avec la perte de nombreux auteurs passés chez des éditeurs concurrents, avec peu d’argent à investir et surveillé par la censure, il publie désormais des romans.


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Édition littéraire et collaborateurs reconnus  L’ambition d’Hetzel est double. Comme tout éditeur romantique, il souhaite publier des éditions bien illustrées et de bonne facture. Il fait donc appel aux illustrateurs les plus reconnus de Paris – Tony Johannot et Gustave Doré – et propose des livres reliés avec des effets de façonnage très travaillés. Néanmoins, l’éditeur cherche également à toucher un large public avec ses textes. On trouve donc dans son catalogue de nombreuses éditions populaires, des textes d’auteurs contemporains vendus à bas prix. Une première collection de journaux-romans lancée en 1860 en coédition avec Michel Lévy, Les Bons Romans, publie des extraits des textes de Dumas, Sand, Hugo, Balzac ou Lamartine.  L’éditeur parvient également à donner leur chance à de jeunes écrivains qui deviendront célèbres par la suite : Hector

Malot, Daudet, Catulle Mendès, Zola. Tous le quittent assez vite pour des éditeurs concurrents. Hetzel n’est donc pas réputé auprès des écrivains de l’époque comme un bon éditeur de romans, malgré ses nombreuses collaborations avec des auteurs de renom. C’est dans le domaine de la littérature pour la jeunesse que l’éditeur réussit à asseoir sa réputation. Idéologie républicaine et édition de jeunesse   Hetzel lance en 1843 la collection du « Nouveau magasin des enfants ». Dans un marché où la plupart des éditeurs de jeunesse proposent des textes écrits pour adultes dans des éditions illustrées, Hetzel innove en amenant des auteurs célèbres et contemporains comme Sand, Dumas et Nodier à écrire spécifiquement pour les enfants. Hetzel a également compris que ce marché avait besoin d’être segmenté : il crée ainsi des collections avec des textes adaptés

à chaque âge, toujours illustrés et déclinés en plusieurs types – broché, relié, en fascicules – pour varier la gamme des prix et toucher un public populaire. Pour contrer l’offre moralisatrice des éditeurs catholiques pour la jeunesse, très présents sur le marché, l’éditeur républicain se lance dans la vulgarisation scientifique qu’il rend à la fois pédagogique par son contenu travaillé et attractive par de belles illustrations. Parallèlement, Hetzel publie les romans de Jules Verne, le premier auteur à succès de l’édition de jeunesse qu’il a découvert en 1962. Cinq semaines en ballon et les romans suivants permettent aux jeunes lecteurs une première approche des sciences sous le couvert d’histoires d’aventure. De même, en 1864, Hetzel lance un journal, le Magasin d’éducation et de récréation, où des textes de fiction de Jules Verne côtoient ceux de scientifiques comme Camille Flammarion, le célèbre astronome.


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Ce type de publication, à bas prix, remporte assez vite l’adhésion du public. Malgré un succès certain, Hetzel est régulièrement confronté à des problèmes financiers. À sa mort, en 1886, son fils, Louis-Jules Hetzel, reprend la maison d’édition. Il revend le fond à Hachette en 1914.

Livre de Jules Verne édité par Pierre Jules Hetzel


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FRÈRES CRAMER

Membres d’une illustre famille genevoise, Gabriel et Philibert Cramer ont longtemps été les éditeurs officiels de Voltaire, dont ils ont répandu les oeuvres parfois scandaleuses dans les grandes villes d’Europe. D’Alembert a également été publié par les soins de ces deux hommes qui associaient à une grande habileté politique des talents de diplomates et un savoir-faire familial dans le domaine de l’imprimerie. Les frères Cramer illustrent la difficulté du métier d’éditeur au XVIIIe siècle : la capacité de satisfaire à la fois le lecteur conservateur et le public clandestin, amateurs de philosophie.

L

a dynastie Cramer commence avec Guillaume Philibert Cramer, né en 1693 et décédé en 1737. Par son contrat de mariage, il acquiert en 1722 la moitié du fonds d’imprimerie et de librairie de son père, Jean Antoine Cramer. La société, formée avec Philibert Perachon sous la raison «Cramer et Perachon», devient en 1718 : « Cramer, Perachon et compagnie ». Lorsque Jean Antoine meurt en 1725,

Guillaume Cramer continue sa collaboration avec Perachon jusqu’en avril 1736, où est inscrit auprès de la Chancellerie une nouvelle société, « Perachon, Cramer et Cie », à laquelle se sont ajoutés les frères Claude et Antoine Philibert. Après la mort de Guillaume Cramer en 1737 puis celle de Philibert Perachon en 1738, la société est gérée par les frères Antoine (17101764) et Claude (17091784) Philibert jusqu’au 4 septembre 1738.

  C’est à cette date que la société « Héritiers Cramer et frères Philibert » est officiellement formée par les frères Claude et Antoine Philibert et par Jeanne Louise de Tournes, veuve de Guillaume Philibert Cramer, aux noms de Gabriel et de son frère Philibert Cramer. Antoine Philibert s’étant retiré en juillet 1748, une nouvelle association se forme sous la raison « Frères Cramer et Claude Philibert  », avant dissolution effective le 1er


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juillet 1753. Les Cramer demeurent alors seuls à la tête de l’entreprise, et c’est à cette époque que leur premier commis, François Grasset, les quitte.  Le « Grand Livre » des Cramer permet de suivre les activités de leur maison dès l’année 1755 et fait état d’un très vaste réseau de correspondants disséminés dans toute l’Europe (410 répartis dans 106 villes). Les frères Cramer sont des hommes cultivés, maniant les affaires de manière avisée. Editeurs officiels de Voltaire entre 1756 et 1775, dont ils ont diffusé les œuvres les plus scandaleuses, comme le Dictionnaire philosophique, ils maitrisent la diplomatie. Ils appartiennent à une famille de libraires genevois, étant liés pas leur mère à Jean de Tournes, fameux éditeur et imprimeur humaniste lyonnais du xvie siècle. La visibilité et le réseau que leur a fournis leur ascendance leur permettent d’opérer au rang européen et de diffuser leurs ouvrages

à Stockholm, à Naples, à Venise, à Cadiz, à Linz, à Alicante, à Lisbonne ou à Paris. Disposant d’une grande richesse, ils jouent un rôle politique majeur à Genève.  La personnalité des deux frères est assez différente : Philibert (17271779), le cadet, s’est lentement retiré de l’édition pour se concentrer sur la politique, ce qui lui a permis d’évoluer auprès de figures comme le duc de Choiseul, Jacques Necker ou La Rochefoucauld. Décrit par Voltaire lui-même comme un homme d’esprit et de bon goût, il devient finalement membre du Petit Conseil de la République genevoise en 1767. Gabriel Cramer (17231793) est peut-être moins remarquable que son frère. Bien qu’il accède au Conseil des deux-cents de Genève, il s’investit peu dans la politique et se concentre sur l’édition. Réputé musicien et amateur de femmes, il joue comme acteur aux Délices dans la majeure partie des pièces de Voltaire. Son épouse passe pour une femme exubé-

rante, aimable et vive, qui entretient une correspondance régulière avec Jean-Jacques Rousseau.    Les presses Cramer, dont l’activité est souvent en marge de la loi, bénéficient d’une large impunité grâce à leur engagement politique. La correspondance entre Voltaire et ses éditeurs révèle une grande amitié et un goût évident pour les subterfuges destinés à déjouer les interdictions de l’État ; aussi les Cramer ne sont-ils pas inquiétés lors de la parution de Candide, de la Pucelle et du Dictionnaire philosophique de Voltaire (ce dernier livre fut condamné à être brûlé et lacéré devant l’Hôtel de Ville de Genève le 24 septembre 1764, mais on ne put trouver l’imprimerie qui l’avait édité). En 1770, Gabriel Cramer, en compagnie de Samuel de Tournes et Charles-Joseph Panckoucke, décide de publier une nouvelle édition in-folio de l’Encyclopédie, mais abandonne sa part en 1775.


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JEAN BAPTISTE PAULIN

Journaliste, éditeur et libraire, Jean-Baptiste Paulin révolutionna la presse française avec L’Illustration, le premier hebdomadaire illustré. Fondateur du journal avec Jean-Jacques Dubochet et Edouard Charton, il en fut le gérant et le rédacteur en chef jusqu’à sa mort en 1859. Très connu à son époque par le style de ses articles, souvent mordants mais généralement modérés, Paulin changea le journalisme français avec quelques nouvelles devises inspirées du monde anglo-saxon : information de première main, rôle primordiale de l’illustration, utilisation des dernières techniques, et invitation à la participation du lecteur. Alors que le journal lança ses derniers numéros pendant les années 50 du XXème siècle, son fonds iconographique, avec des millions de documents originaux (gravures, dessins, photographies) constitue aujourd’hui un témoignage privilégié pour la mémoire d’un siècle d’histoire.

J

ean-Baptiste Alexandre Paulin naquit le 18 Juin de 1796 à Rizaucourt (HauteMarne). Suite à ses brillantes études au collège impérial de Wassy, il s’installa à Paris pour se former en droit. À la chute du Premier Empire, Paulin milita pour une politique libérale, et c’est en ce contexte qu’il fit parti des accusés de la « conspiration de Belfort » du 31 décembre 1821, et

fut condamné à quelques mois d’emprisonnement. En 1830, il acquit la librairie Sautelet du 33 rue de Seine, et avec la collaboration de Jean-Jacques Dubochet il publia une série d’ouvrages volumineux et abondamment illustrées, tels que Gil Blas de Lesage, ou Don Quichotte de Cervantès, le tout proposé en fascicules à relier. La profusion des gravures et les liens qui se tissent avec

les dessinateurs et les ateliers de graveurs, insinuent déjà la future naissance de L’Illustration.   Aussi en 1830, grâce au financement de Jacques Laffitte et la caution du Duc d’Orléans, il fonda le journal Le National avec Adolphe Thiers, François Auguste Mignet et Armand Carrel, et en assura la gérance et la rédaction en chef jusqu’en 1834. Son positionnement politique ne fut guère radical,


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mais le ton de ses articles lui attira des ennuis avec la justice.   Notamment en 1833, quand, malgré la loi de 1830 qui instaurait une relative liberté de presse, Paulin fut condamné en 1833 à un mois de prison et à 5000 francs d’amende. Lorsque Paulin déplora ouvertement l’instauration de l’état de siège décrété sur la capitale, il se retrouva à nouveau accusé devant la justice, mais finalement fut absous, comme aussi en 1834. A cette date, il abandonna le poste trop exposé de rédacteur en

Atelier de Graveur de l’Illiustration.

chef du National et continua son métier de libraire et éditeur.   Lors d’un séjour à Londres en 1842, Edouard Charton, directeur du Magasin Pittoresque, découvrit un nouveau type de journal illustré : The Illustrated London News. De grand format, l’hebdomadaire ouvrait résolument la presse d’actualité aux images, les prétendants plus lisibles et surtout plus proches de la réalité. Cet exemple mena l’éditeur à proposer un projet similaire à Paulin et Dubochet, qui acceptèrent

tout de suite le défi. Paulin se mit à la tête du projet en tant que gérant et rédacteur en chef. Le premier numéro sorti le 4 mars de 1843, avec les suivantes déclarations dans la préface: « Combien de descriptions écrites, même les meilleures, sont pâles, inanimées, toujours incomplètes et difficiles à comprendre en comparaison de la représentation même des choses. On le répète depuis longtemps : “Les choses qui arrivent à l’esprit par l’oreille sont moins faciles à retenir que celles qui arrivent par les yeux. (…) L’Illustration sera véritablement ce que, dès le début, nous


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avions voulu qu’elle fût, un vaste annuaire où seront racontés et figurés, à leurs dates, tous les faits que l’histoire contemporaine enregistre dans ses annales. (…) L’Illustration sera, en un mot, un miroir fidèle où viendra se réfléchir la vie de la société au dix-neuvième siècle ».   Paulin, seul à la tête du journal à partir du 1848, il organisa très vite ce qui devait rester la formule définitive du magazine : un résumé d’actualité, une ou plusieurs chroniques parisiennes, des critiques et comptes-rendus littéraires, artistiques, théâtraux et musicaux, des feuilletons, des récits de voyages, une chronique boursière, et de la publicité, de plus en plus au fil du temps. Politiquement, il resta assez neutre, partisan d’un ordre bourgeois loin des tumultes. Le succès de L’Illustration fut instantané : l’importance accordée aux images séduisent bientôt le public et les grands noms littéraires de l’époque, qui participèrent en nombreux

titres. Pour une majeure qualité, les images étaient imprimées avec la technique du bois debout, ce qui permettait plus de nuances du gris. Mais les images n’étaient pas la seule nouveauté en matière de journalisme : pour améliorer l’information, des correspondants étaient envoyés sur le théâtre des évènements ; les articles étaient clairs et sincères et refusaient d’affirmer ; et ils sollicitaient la participation de ses lecteurs. Jean-Baptiste Alexandre Paulin, qui finalement mourut en 1859 à Paris, avait imposé les nouvelles devises du journalisme français.

Atelier de Graveur de l’Illiustration.

Bibliographie : L’Illustration, nº1 ; 4 mars 1843 GERVAIS (Thierry) ; Imaging the world : L’Illustration : the birth of the French illustrated press and the introduction of the photojournalism in the mid-19th century, dans la revue Medicographia, vol. 27, nº 1, 2005.


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JEAN DE TOURNES

Impliqué dans le milieu lyonnais humaniste, Jean de Tournes est un imprimeur, éditeur, libraire, à la fois novateur et précurseur. Il développe la pratique du livre illustré de gravures sur bois et participe à la diffusion et à l’essor des langues vernaculaires par ses éditions. Son talent lui permet de devenir imprimeur du roi de France et de devenir l’éditeur des poètes les plus célèbres de son temps. Ses réflexions sur la pratique du métier d’imprimeur apportent des changements durables dans les pratiques éditoriales, de la propriété intellectuelle à la transmission du savoir en langue vernaculaire.

Une carrière remarquable

F

ils d’un orfèvre, Jean de Tournes devient apprenti à Lyon chez Gaspar et Melchior Treschel, des éditeurs, puis devient, en 1532 compositeur chez Gryphe. Il travaille une dizaine d’année pour l’imprimeur, période durant laquelle il développe ses propres idées relatives à ce métier et apprend le toscan, l’espagnol, le latin et le grec.

  Lorsque, dans les années 1540, il hérite d’une maison, il décide de créer sa propre imprimerie, et son premier livre est réalisé en 1542. En 1545, Jean de Tournes choisi de se convertir au protestantisme ce qui entraîne une évolution de son métier et de sa vision du monde. Il demeure cependant prudent et discret. Il travaille pour de nombreux humanistes lyonnais, adapte ses vues à sa pratique de l’édition et devient en 1559 impri-

meur du roi de France. À sa mort en 1564, probablement due à l’épidémie de peste qui ravage l’Europe, pas moins de 500 éditions ont été imprimées par ses soins. Un éditeur novateur et précurseur   Jean de Tournes est remarquable pour ses innovations dans le domaine de la typographie et de l’édition. En effet, il est le premier à vou-


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loir illustrer ses livres et à développer l’utilisation de la xylogravure. Il travaille ainsi avec l’illustrateur Bernard Salomon et utilise la technique du bois gravé. Il fait l’éloge de ce dernier, disant à son propos : « M. Bernard Salomon, Peintre autant excellent qu’il n’y en est point en notre hémisphère ». L’importance de l’image est telle que chacune des pages de l’édition des fables d’Ésope est accompagnée d’une image et dans la Métamorphose d’Ovide Figure, certaines pages sont entourées d’un liseré fait de figures de fous pirouettant.   Il devient également, dès 1550, un précurseur dans la version des textes publiés. Il s’intéresse aux langues vernaculaires et multiplie les productions en français, en italien, et dans d’autres idiomes. Les premières éditions lyonnaises de Dante et de Pétrarque en italien sont réalisées par ses soins, ce qui a une importance pour la diffusion des textes dans le milieu humaniste lyonnais et permet le développement des langues ma-

ternelles. Dans la même dynamique il édite de nombreuses traductions d’Hésiode, d’Isocrate et d’Ésope. Enfin, il diversifie dans sa production les genres publiés : poésie, littérature médiévale, essais scientifiques et médicaux, textes juridiques, ouvrages d’histoire et de géographie.   S’il innove dans le domaine de la langue et de la traduction, il adopte également un regard neuf sur la façon de publier et de diffuser le livre. Selon Jean de Tournes, l’éditeur doit avoir une vision plus pragmatique du marché qu’il pense vaste et ayant des besoins. Il considère le marché de l’édition comme laïc et pas nécessairement universitaire ce qui va conditionner son travail d’éditeur-imprimeur. Il essaie en outre de faire correspondre ses aspirations culturelles et religieuses et son activité.

Un éditeur proche du courant humaniste   Jean de Tournes est, en outre, un éditeur engagé dans le milieu lyonnais qui lui est contemporain. Ses éditions sont ainsi proche du courant humaniste et essaient de suivre leurs idéaux pratiques et éthiques. Il cherche notamment à favoriser la langue maternelle contrairement au latin et au grec. Il veut également « ravir l’œil et l’esprit » ce dont témoigne l’aspect formel de ses publications.   Il devient l’éditeur-imprimeur de nombreux poètes lyonnais de son époque, entre autres Pernette du Guillet, Clément Marot, Bonaventure des Periers, Maurice Scève, Louise Labé ainsi que la sœur du roi François Ier, Marguerite de Navarre. Jean de Tournes ne se contente cependant pas d’éditer leurs livres et de les vendre, il instaure un véritable dialogue avec les poètes. Il correspond ainsi avec Maurice Scève, leurs lettres abordent la poésie italienne ce dont l’éditeur-imprimeur se


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souvient lorsqu’il publie Il Petrarca : il le dédie au poète alors qu’il n’est pas encore son éditeur. Jean de Tournes écrit aussi des préfaces et l’une d’entre elle est un véritable plaidoyer pour les droits des imprimeurs relativement à la propriété littéraire, ce qu’il exprime dans un édition des poèmes de Bonaventure des Périers, disant que les imprimeurs possèdent un peu de droit sur leurs livres, droit devant être reconnus et respectés.

Éditeur humaniste, imprimeur inventif et cultivé, interlocuteur privilégié des poètes de son siècle, Jean de Tournes a participé à plusieurs évolutions de son temps. Sa réflexion sur le livre illustré et sur le métier d’imprimeur sont encore d’actualité aujourd’hui dans les débats sur la propriété littéraire et sur la création de livres d’art et d’artistes.


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JÉRÔME LINDON

Il a maintenu le cap à la barre des Éditions de Minuit pendant un demi-siècle, de 1948 jusqu’à sa mort en 2001. Éditeur résistant, Jérôme Lindon a tout au long de sa carrière mobilisé les professionnels du livre autour des causes qui lui tenaient à cœur, devenant par exemple en 1981 l’un des principaux acteurs de la loi sur le prix unique du livre. Sous la couverture blanche à l’étoile bleue, il a publié Samuel Beckett, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et plus tardivement Marie N’Diaye, Jean Echenoz ou Éric Chevillard. De grands noms de la littérature pour un des plus importants éditeurs du xxe siècle.

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érôme Lindon naît le 9 juin 1925, à Paris, dans une famille de la haute bourgeoisie juive. Il est le fils de Raymond Lindon, premier avocat à la Cour de cassation et ancien maire d’Étretat. Enfant, il lit énormément, et de cette boulimie littéraire son père tire une conclusion pratique : il deviendra éditeur. Il est encore adolescent lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, qui interrompt sa scolarité

et fait de lui un résistant précoce. À dix-sept ans, affilié au mouvement de résistance Combat, il rejoint un maquis du Tarn, est décoré pour faits d’armes puis intègre les troupes françaises d’occupation en Allemagne.   À la Libération, il effectue des stages dans l’imprimerie et entre à la fin de l’année comme sous-chef de fabrication stagiaire aux Éditions de Minuit. Créée clandestinement sous l’Occupation, la maison est

alors dirigée par Jean Bruller, qui y a publié sous le pseudonyme de Vercors son Silence de la mer. Malgré sa présence au catalogue, sa maison connaît depuis la Libération de grandes difficultés financières, aggravées par le retour d’auteurs Gallimard, écartés sous l’Occupation et publiés clandestinement chez Minuit, dans l’escarcelle de leur éditeur d’origine.   Issu d’une famille aisée, Jérôme Lindon a de surcroît épousé en 1947


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Annette Rosenfeld, dont le père est un riche financier et administrateur de sociétés, qui consent à investir un million de francs dans la maison. Le capital est alors réparti à part égales entre les anciens actionnaires et la famille Lindon. Cet effort ne suffit cependant pas, et avec le capital réinjecté l’année suivante les Lindon deviennent actionnaires majoritaires. Vercors démissionne de son poste de directeur mais demande à conserver un droit de veto sur les décisions prises par les nouveaux dirigeants que Jérôme lui refuse. Le fondateur de Minuit retire ses ouvrages du catalogue et part en claquant la porte.   Pendant ses premières années à la tête de la maison, Jérôme Lindon cherche une formule pour l’extirper des méandres financiers dans lesquels elle s’embourbe. Les liens très forts de Georges Lambrichs, son conseiller littéraire, avec Gallimard lui permettent d’inscrire à son catalogue des essais de Georges Bataille, mais sans succès

assez conséquent pour sauver Minuit. Arrive alors, en 1950, un manuscrit providentiel : Molloy, de Samuel Beckett. Refusé partout, il est lu et accepté par Jérôme Lindon. Si les ventes sont minimes, au moins ce nouvel auteur permet-il d’imposer l’image de littérature exigeante que les Éditions de Minuit peuvent aujourd’hui se targuer d’avoir préservée pendant près de cinquante ans.   Ce premier parti pris éditorial attire de nouveaux auteurs dans la maison. La revue Critique publie l’un des premiers textes littéraires d’Alain Robbe-Grillet, qui devient un des plus précieux collaborateurs de Minuit. À partir de 1954, il remplace Georges Lambrichs, et entraîne dans son sillage Michel Butor, Claude Simon, Marguerite Duras… Autant d’auteurs consacrés par un article, pourtant péjoratif, du critique littéraire Émile Henriot, qui les unit sous l’égide d’un même courant littéraire, le « Nouveau Roman », dé-

nomination que Jérôme Lindon récupère aussitôt et dont il fait une école. Tout au long de sa carrière, Jérôme Lindon défend le livre en général et la librairie indépendante en particulier. Son essai sur la politique de discount pratiquée par la Fnac, intitulé La Fnac et les livres, est interdit et, en 1981, il est un des principaux instigateurs du projet de loi sur le prix unique du livre. Six ans plus tard, il fonde avec Gallimard, Le Seuil et La Découverte l’Adelc (Association pour le développement de la librairie de création). En cinquante ans de carrière, il aura été de tous les combats, littéraires, politiques et idéologiques. Le 12 avril 2001, la nouvelle tombe : Jérôme Lindon est mort, à l’âge de soixante-quinze ans. Sa fille Irène, qui le seconde depuis plus de dix ans à la tête des Éditions de Minuit, prend naturellement la relève. Mais malgré la qualité de son travail, la disparition de l’éditeur laisse un vide considérable dans le paysage éditorial.


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CHARLES LADVOCAT

Éditeur-libraire à Paris, Charles Ladvocat (1790-1854) invente une nouvelle forme d’exercice du métier d’éditeur, et pose les bases de l’édition moderne. Fils de paysan, Ladvocat n’est pas un intellectuel, mais il parvient à fédérer autour de lui une école d’auteurs romantiques. Face à un marché en pleine mutation (passage d’une logique de la demande à une logique d’offre), les éditeurs doivent s’adapter. Ladvocat est parmi les premiers à comprendre que l’éditeur doit être « quelque chose de moins que l’écrivain mais il doit être quelque chose de plus que le commerçant » ainsi que l’écrit Réniaux dans Les Français peints par eux-mêmes en 1841.

L’éditeur mondain

« L’

homme de France qui met le mieux sa cravate ». C’est ainsi qu’est décrit Charles Ladvocat dans les journaux de l’époque. Il invente la double médiatisation de l’auteur et de l’éditeur. Ladvocat et ses auteurs fréquentent les salons et tous les lieux culturels. Il invite la presse et tout un réseau potentiellement utile à ses affaires à des dîners mondains, à des

spectacles... Ladvocat devient ainsi un véritable acteur de la vie littéraire à l’époque du romantisme, il incarne une esthétique et une figure mondaine et médiatique. Il fédère également autour de lui une école d’auteurs. Désormais, l’auteur et l’éditeur sont indissociables. Ladvocat parvient à réunir autour de lui des auteurs comme Hugo, Chateaubriand, Delavigne, Guizot, etc. Enfin, Ladvocat est le premier à utiliser la publicité, appelée

« réclame » à l’époque. Il s’agit d’articles promotionnels publiés dans des journaux. Pour promouvoir ses titres, il utilise également des publicités criardes et n’hésite pas à les mettre en toute occasion. Il ira jusqu’à dire dans le journal L’Argus, en 1841 : « il est vrai que les éloges sont de notre façon » sous-entendant ainsi qu’il fait lui-même la critique des textes qu’il publie, en les signant de sa main ou en corrompant la presse...


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L’éditeur comme commerçant

 « Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir mais pour gagner de l’argent et pour en donner aux hommes célèbres » fait dire Balzac à Dauriat dans Les Illusions perdues. Le personnage est largement inspiré de Ladvocat. En effet, l’éditeur comprend la transformation du marché de l’édition à savoir le passage d’une logique de la demande à une logique d’offre. Il s’adapte parfaitement à cette nouvelle conjoncture en créant un catalogue basé sur la péréquation entre trois types de production : littérature commerciale, littérature consacrée, et littérature d’avant-garde. La littérature commerciale lui permet de gagner de l’argent vite et facilement. Cette littérature est essentiellement constituée de satires politiques, de comédies ou de témoignages autour de Napoléon. Parallèlement à cette production, Ladvocat crée un catalogue de littérature consacrée, où il fait une place à des

auteurs reconnus. Il publie ainsi Chateaubriand (à qui il propose de publier son œuvre complète en vingt-sept volumes pour la somme de 550 000 francs — cette pratique est novatrice à l’époque, peu d’éditeur s’attachent des auteurs de cette manière — ; cette offre onéreuse coûtera cher à Ladvocat). Enfin, grâce à sa figure d’éditeur littéraire mondain, il fédère autour de lui des auteurs d’avant-garde et traduit des auteurs tels que Byron ou Walter Scott. Il constitue ainsi un catalogue cohérent autour d’une esthétique. Le Livre des 101   À plusieurs reprises, Ladvocat fait faillite. En 1830, l’éditeur-libraire subit de plein fouet la crise, à laquelle il faut ajouter l’avance faramineuse faite à Chateaubriand, qu’il ne peut amortir. Cependant, il parvient à réunir autour de lui un grand nombre d’auteurs attachés à son travail et à ce qu’il représente. En 1832 alors que la maison Ladvocat est de nouveau

en faillite, cent un auteurs se mobilisent suite à un appel publié dans la presse pour publier un livre au bénéfice de la maison. Les auteurs — Balzac, Lamartine, Dumas, Hugo, Sue, pour ne citer que les plus connus — offrent l’impression à l’éditeur et composent ce recueil de texte en reconnaissance d’un « dévouement consciencieux et [de] quinze ans consacrés aux devoirs de sa profession ». Malgré un succès retentissent, Ladvocat ne parvient pas à redresser son commerce. Il se lance alors dans la publication d’ouvrages d’histoire et de mémoires.   De succès en faillites, Ladvocat a en tout cas imposé un nouveau genre d’éditeur : l’intellectuel doublé d’un commerçant et d’un communiquant hors pairs. Jusqu’à l’internationalisation de l’édition — c’est-à-dire très récemment —, il est érigé en modèle de l’édition moderne.


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ALPHONSE LEMERRE

Jusqu’à la fin du second empire, en France, la poésie est le secteur éditorial qui compte le plus de nouveaux titres par an. C’est le genre littéraire noble par excellence. Elle représente avec 400 titres en moyenne par an la moitié des titres de littérature publiés. Pourtant, autour de 1860, les grands éditeurs littéraires commencent à se désintéresser de la poésie, en raison de sa moindre rentabilité face à d’autres genres plus populaires qui émergent et sont portés par des éditions bon marché. Ces éditeurs qui délaissent le genre laissent alors le champ libre à des éditeurs spécialisés, dont le plus célèbre, Alphonse Lemerre , débute son activité en 1865.

Editeur de bon goût

le difficile problème de la librairie à bon marlphonse Lemerre ché, à réagir contre le est né à Canis le 9 courant et à ne donner avril 1838 et décé- que des éditions remardé à Paris en 1912. quables par la netteté de Originaire de la Manche, la typographie, la beauté il se fixe à Paris où il des caractères et du pafonde en 1862 une mai- pier. Sa tentative quelque son de librairie passage peu hardie rencontre un Choiseul, qui deviendra plein succès et ses livres vite mythique. Autodi- prennent peu à peu place dacte mais homme de dans la bibliothèque des goût, commerçant dou- amateurs de beaux livres blé d’un artiste, il n’hé- et des gens de goût. site pas, en un temps où la plupart des éditeurs se sont attachés à résoudre

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Le Mouvement Parnassiens  Dès 1865, il commence à éditer les jeunes poètes du Parnasse. Le Parnasse est un mouvement poétique apparu en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le Parnasse apparaît en réaction aux excès lyriques et sentimentaux du romantisme imités de la poésie de Lamartine et de Musset, qui mettent en avant les épanchements sentimentaux aux


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dépens de la perfection formelle du poème. Pour les Parnassiens, issus d’une nouvelle génération désenchantée par la politique, l’art n’a pas à être utile ou vertueux et son seul but est la beauté. Leur but est de valoriser l’art poétique par la retenue, l’impersonnalité et le rejet de l’engagement social et politique de l’artiste. C’est la théorie de « l’art pour l’art » de Théophile Gautier. Ce mouvement réhabilite aussi le travail acharné et minutieux de l’artiste et il utilise souvent la métaphore de la sculpture pour indiquer la résistance de la « matière poétique ». Alphonse Lemerre ne se borne donc pas à être un éditeur artiste. Il s’est fait une spécialité à part et rend de véritables services aux lettres de son époque, en mettant en pleine lumière les jeunes poètes de son temps et en publiant leurs poésies dans des livres d’une remarquable beauté typographique. Il rassemble dans sa librairie du passage Choiseul les poètes parnassiens qui lui confient leurs textes.

1869, Sonnets et Eauxfortes, qui réunit, pour quarante-deux poèmes de poètes parnassiens, la fine fleur de l’illustration, tous genres confondus : Doré, Manet Corot, Millet, Nanteuil… Lemerre semble avoir été l’un des initiateurs de l’édition littéraire de luxe contemporaine, en instaurant, entre autres, les tirages limités, hiérarchisés en fonction des L’édition de luxe qualités de papier et les   Sous la marque de « exemplaires numérotés. l’homme à la bêche » à la devise latine « Fac et spera» (« A gis et espère »), les textes publiés par Lemerre sont servis par une mise en page aérée et une présentation soignée qui cherche, comme Poulet-Mallasis l’avait fait avant sa faillite, à atteindre la perfection des elzévirs du passé. Ce raffinement, bien en accord avec les théories parnassiennes qui prônent l’art pour l’art, trouve son accomplissement dans des tirages de bibliophilie avec exemplaires numérotés, choix de papier différents et tirages limités. Le plus remarquable de ces ouvrages est, en C’est notamment lui qui va composer les dix-huit livraisons du recueil manifeste du mouvement : Le Parnasse contemporain (1866). Après Verlaine, qui lui donne ses Poèmes saturniens, Lecontede Lisle, Heredia, Banville, Gautier, Coppée et beaucoup d’autres trouvent en Lemerre leur éditeur.


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Spécialisation de l’édition  Les orientations de Lemerre préfigurent la situation de l’édition poétique sous la IIIe République. Si la poésie académique ou patriotique intéresse encore quelques grands éditeurs littéraires, les autres styles de poésie se voient orientés vers de petites maisons spécialisées, une tendance liée au mouvement général de spécialisation des éditeurs et au regroupement des auteurs de même sensibilité artistique, que renforce la relative désaffection du grand public pour le genre. La relation entre éditeur et mouvement littéraire La maison d’édition ferme ses portes en 1865, ce qui signe la fin du mouvement Parnassien. A sa mort, Alphonse Lemerre laisse à son fils une maison déclinante, qui n’a pas su attirer les nouveaux mouvements littéraires. On constate donc l’imbrication ab-

solue qui existe entre ce mouvement littéraire et cet éditeur, mouvement qui n’aurait pas pu naître sans l’action d’Alphonse Lemerre. Contrairement à d’autres mouvements littéraires du passé, qui reposaient sur un engagement intrinsèque au mouvement, les poètes du Parnasse ne sont unis que par cet éditeur commun, qui à fait de sa librairie leurs point de rencontre.

Ces poètes qui n’ont en commun que la doctrine de l’art pour l’art voient leurs œuvres servies par un travail éditorial et une impression de grande qualité, qui se fait le reflet de leurs ambitions littéraires.


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MICHEL LÉVY

Michel Lévy, cadet d’une famille de six enfants, est né en 1821 à Phalsbourg. Son père, colporteur, s’installe à Paris en 1826. Très jeunes, les enfants Lévy commencent à travailler dans la rue aux côtés de leurs parents. C’est lors de ces années comme vendeurs ambulants qu’ils vont découvrir Paris, ses moeurs et le monde du théâtre. Le jeune Michel, qui quitte l’école israélite du consistoire à 11 ans, grandit en contact permanent avec le monde de la comédie et de la scène. Il rêve de monter sur les planches et de connaître la gloire des comédiens. Les difficultés financières de sa famille le détournent de cette voie : il devient libraire puis éditeur.

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ichel n’a que neuf ans lorsque, en 1830, le contexte politique permet une diminution de la censure dramatique. La famille Lévy déplace alors son commerce ambulant aux portes des théâtres. Michel et Calmann (son aîné de deux ans) revendent des livrets et des manuscrits d’opéra ou de théâtre pour les librairies du Palais-Royal et de la rue Vivienne. Ils se familiarisent alors avec

le commerce du livre et le monde de la librairie.  Totalement immergé dans le monde du théâtre, Michel ne rêve que d’une chose : devenir acteur. Il est reçu au Conservatoire en mars 1836 mais les soucis de santé de son père l’obligent à quitter l’école à peine huit mois plus tard. Son père désire alors s’installer dans une boutique et fonde un cabinet de lecture au n°6 rue Marie-Stuart. Lors de la régularisation de sa situation, la librairie

est renommée Librairie Michel frères. Le nom de Lévy, connoté israélite, est supprimé pour faire « plus français » ; Michel, pourtant le cadet et encore mineur, est celui qui donne son nom à la librairie : il est celui qui s’est démarqué auprès des clients par son goût et sa connaissance des ouvrages.   En 1840, Michel et Calmann font l’acquisition du 1 rue de la Vivienne : les éditions de la Librairie Michel frères sont nées.


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Michel obtient son brevet de libraire en 1841 grâce au soutien de différents libraires concurrents mais amis. Les premiers ouvrages sont publiés en co-édition avec la veuve Jonas et le libraire Christophe Tresse. La première œuvre publiée par la librairie est Dom Juan de Mozart (1841). Les frères se spécialisent tout d’abord dans le théâtre, procurant à un public restreint mais enthousiaste les textes des pièces jouées dans la capitale (entre autres celles de Gérard de Nerval ou de Georges Sand). La

production de la maison est soumise aux effets de foule et à la rotation rapide des pièces. Michel Lévy décide alors de reprendre à son compte l’innovation de Charpentier : l’ancien format in-12 combiné au papier « grand Jésus » d’Ernest Depuis, ce qui lui permet de toucher un public prolétaire. La maison acquiert une image d’éditeur spécialisé et ses publications, vendues à bas prix, ont une connotation populaire.   Malgré son succès, la maison va souffrir de cette notoriété dénuée

La Libraire Nouvelle des frères Lévy.

de prestige qui n’attire pas les romanciers. Michel désire malgré tout diversifier son catalogue à une époque où le roman-feuilleton diffuse largement le genre romanesque. Son objectif est de vendre à bas prix et au plus grand nombre des œuvres littéraires, moins soumises aux emballements et qui pourraient constituer un véritable fonds pérenne pour la maison. Il crée la Bibliothèque Michel Lévy par laquelle il espère fidéliser son lectorat. Les ouvrages tirés sont de petite taille, maniables,


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faciles à glisser dans la poche. Afin de toucher un vaste public, il choisit des auteurs consensuels ou de renom et publie des essais, des mémoires, des ouvrages historiques et philosophiques. En 1846, le jeune éditeur rachète à Eugène Troupenas les œuvres complètes d’Alexandre Dumas. Il les publie dans une collection à 2 francs et rédige dans la préface du Comte de Monte-Cristo : « Ces œuvres, populaires par la renommée, vont le devenir par le format et par le prix » (1847).   Plus tard, en 1855, il crée la collection Michel Lévy : des ouvrages contemporains de 350 à 400 pages vendus un franc, tirés en moyenne à 6600 exemplaires et réimprimés à 3300 exemplaires. Une nouveauté est publiée tous les huit jours. Madame Bovary de Gustave Flaubert est l’un de ses plus grands succès. L’œuvre est publiée en 1856, quelques mois à peine après le procès de l’auteur pour « atteinte aux bonnes mœurs et à la religion ». Les 15 000 volumes exceptionnel-

lement tirés ne suffisent pas : deux tirages supplémentaires sont distribués la même année. Tous offrent aux lecteurs le texte sans coupure, rétablissant les passages censurés par la revue de Paris.   Cette approche industrielle de la profession ne plaît pas à tous : elle pousse d’ailleurs Charles Baudelaire à choisir un autre éditeur pour publier Les Fleurs du Mal, Poulet-Malassis. JeanYves Mollier décrit Michel Lévy comme un véritable entrepreneur, « toujours sur la brèche et jamais satisfait de [ses] résultats  ». L’inventaire après décès révèle une véritable fortune : 17 millions de francs-or d’avant 1914 (54,4 millions d’euros actuels). En 1875 à la mort de Michel, la maison est rebaptisée Calmann-Lévy.

littéraire de la France ; avril 2007 (vol. 107) p. 791-801 MOLLIER (Jean-Yves) ; Editer au XIXe siècle, Revue d’histoire littéraire de la France ; avril 2007 (vol. 107), p. 771-790 - Magazine littéraire n°458 2006/11 MOLLIER (Jean-Yves) Magazine littéraire n°494 2/2010

Bibliographie : - Lévy (Michel) Biblio- Claman Lévy monde PARINET (Elizabeth) Auteurs et éditeurs de littérature au XIXe siècle, Revue d’histoire


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GEOFFROY TORY

Humaniste du XVIe siècle, passionné de langue française, Geoffroy Tory rassemble les f igures de libraire, imprimeur et typographe. Imprimeur, il crée son atelier « Les pots cassés » et il devient imprimeur du roi François Ier. Typographe, il signe avec Champ Fleury un véritable traité du genre dans lequel il dévoile sa théorie sur l’origine de la forme des lettres majuscules de l’alphabet latin et ses créations de nouveaux signes typographiques. Ses innovations influeront durablement l’écriture de la langue française. Il s’inscrit ainsi dans la réflexion sur les caractères d’imprimerie initiée au XVIe siècle qui voit le livre imprimé se détacher du livre manuscrit. Un parcours humaniste

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près une formation à l’Université de Bourges, Geoffroy Tory s’installe à Paris en 1507 où il enseigne la grammaire et la philosophie dans plusieurs collèges jusqu’à 1512 environ. Il commence à traduire des textes d’auteurs grecs classiques qui sont publiés chez d’importants libraires de l’époque, tel que Henry Estienne. Son goût pour

l’Antiquité se prolonge par un séjour en Italie où il s’initie aux techniques du dessin et de la peinture. Il y découvre les principes humanistes et la typographie italienne qui ont par la suite une grande influence sur son travail. De retour à Paris, il fait un détour dans l’atelier d’Henri Estienne comme correcteur. Il continue à dessiner et graver des planches pour les livres illustrés composées de bordures et de lettres ornées dans le

style italien. Ses premiers ouvrages furent des livres d’heures illustrés et il obtient en 1525 pour Les Heures imprimées par Simon de Collines, le premier privilège pour une oeuvre graphique. Il finit par s’établir comme libraire à l’enseigne « Du pot cassé ». La singularité de ses planches le distingue et il devient en 1530 imprimeur du roi François Ier. Il a alors pour charge d’imprimer les ordonnances royales et les ouvrages officiels.


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Un traité de typographie : Champ Fleury

Une réflexion sur les caractères d’imprimerie

  Le Champ Fleury paraît en 1529. Il doit son nom à la série d’alphabets qui le concluent, les lettres aux formes originales apparaissent sur la page comme des fleurs s’épanouissant dans un jardin.

  La deuxième et la troisième parties du Champ Fleury exposent les réflexions de Geoffroy Tory sur la proportion des lettres en rapport avec le corps humain. Il se détache ainsi de la tradition des premiers imprimeurs qui cherchaient à imiter les livres manuscrits. Ils utilisaient pour cela les caractères gothiques qui reproduisaient l’écriture des moines copistes. Au courant du XVIe siècle le livre imprimé se détache progressivement du livre manuscrit et les imprimeurs commencent à utiliser des caractères romains et italiques.  Avec Champ Fleury Geoffroy Tory s’inscrit dans ce mouvement de pensées. Influencé par la Renaissance italienne qui autorise l’homme à créer à condition de respecter la divine proportion, il connaît tous les traités imprimés à ce sujet : il a étudié des ouvrages de Dürer, de l’achitecte italien Alberti et de Leornard de Vinci. Il explique

Les réformes orthographiques  La première partie du Champ Fleury est consacrée à la grammaire et l’orthographe de la langue française. Geoffroy Tory réintroduit ainsi l’apostrophe grecque et il crée les accents circonflexes, aigus et la cédille. Par ces différents signes typographiques, il tente d’établir une écriture plus fidèle à la prononciation de la langue. Il applique ses innovations dans les livres qu’il édite et imprime, notamment dans les deux éditions successives (1532 et 1533) de l’Adolescence clémentine de Clément Marot.

que la forme des lettres majuscules de l’alphabet latin serait fondée sur les proportions du corps humain selon un jeu de principes et de correspondances dont on trouverait des échos dans la littérature et mythologie antiques. Si l’on essaye d’assassiner la cédille et que l’on tend à supprimer les accents avec la réforme de l’orthographe, les innovations proposées par Geoffroy Tory continuent d’ordonner aujourd’hui encore l’écriture de nos livres. Le Champ Fleury est en ce sens une oeuvre majeur qui influence durablement l’écriture de la langue française. Il sera aussi la source d’inspiration et de réflexion de grands typographes français, à l’instar de Claude Garamond. Néanmoins, si des nomenclatures traditionnelles apparaissent au XVIe siècle, l’uniformisation des dimensions des caractères met longtemps à s’installer et leur normalisation n’apparaîtra qu’au courant du XVIIIe siècle.


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Books Project  

Édition Spéciale