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A

près Véridienne, loué par les critiques, voici Les Terres de l’Est, deuxième tome des Récits du Demi-Loup.

S

i le premier récit nous présentait les rouages du royaume, les prémices aux grands tremblements s’apprêtant à dévaster le DemiLoup, ce second tome nous plonge directement dans la secousse : des intrigues se dénouent, les secrets se révélent, les personnages montrent leur vrai visage, certains en levant le voile sur leur passé, d’autres en conséquence de leur présent. Les Terres de l’Est tient toutes les promesses contenues dans son prédesceseur.

La fresque du Demi-Loup se déploie

et ne laissera rien indemne.


Deux ans ont passé.

La Preste Mort poursuit ses ravages et la scission entre les deux domaines du royaume, Véridienne et les Éponas, se creuse chaque jour davantage. Aux deux Suivantes, Lufthilde et Nersès, il revient d’œuvrer dans l’ombre de leurs reines pour éviter le pire. Ballottées entre la frivolité de Calvina, les lubies imprévisibles de Malvane et la colère grandissante des comtes et du peuple, l’une comme l’autre peinent à se montrer à la hauteur de la tâche. Tandis que de vieilles querelles de jeunesse se muent peu à peu en dangereux jeux de pouvoir, à l’Est, l’Empereur tourne son regard et ses légions vers le Demi-Loup. Pour Cathelle et Aldemor, la Suivante et le prince renégats, l’heure approche de sortir de l’ombre et, enfin, de prendre leur revanche.

Après VÉRIDIENNE, la suite très attendue des Récits du Demi-Loup.


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Lettre de la Suivante Lufthilde au seigneur Aldemar de Véridienne Les Éponas Vingt-sixième année de ton règne Hiver Aldemar, Tu le sais aussi bien que moi, voilà un an que nous ne nous sommes pas vus, un an que je n’ai senti ni la chaleur de tes mains, ni celle de ton souffle sur ma nuque et, surtout, un an que je n’ai pas reçu la moindre nouvelle directe de toi. Je n’ose formuler aucune hypothèse quant aux raisons de ce mutisme. Ce n’est pas faute d’avoir écrit, d’avoir insisté encore et encore face à cette absence de réponse si douloureuse. J’ai d’abord cru que mes lettres n’arrivaient pas ou que les tiennes se perdaient. Pourtant, ma correspondance avec Nersès est toujours restée régulière. À ma demande, elle a observé. Tu as tout reçu et, ainsi que je le craignais, tu n’a jamais répondu. Si tu savais combien cela me fait mal de rester dans l’ignorance ! Je ne peux rien faire. Il m’est impossible de quitter les Éponas. Avec la Mort de l’Eau et les contestations des comtes du centre du royaume, l’époque est trop agitée et je ne peux prendre le risque de laisser Calvina seule. Cette situation est pour moi insoutenable et je commence à réaliser que je n’y résisterai pas. Si ton silence perdure, si l’impossibilité de me rendre à Véridienne se prolonge, je céderai. Je t’aime, mais la jeunesse a ses faiblesses et ses exigences, et je ne sais combien de temps je pourrai les ignorer. Pour une fois encore, peut-être la dernière, je te parlerai comme si tu te trouvais à mes côtés et je feindrai d’avoir la certitude que je suis toujours chère à ton cœur. Comme je l’ai écrit plus haut, les temps sont durs aux Éponas – je crois savoir que tel est aussi le cas chez vous. L’épidémie fait des ravages, en particulier le long de la frontière orientale  –  le bourg de Bleu-Lichen vient de se rendre à l’Est – et sur les terres agricoles qui


d 111 la jouxtent immédiatement à l’ouest. Pommes, noix et coings nous en parvenaient jusqu’à présent par chariots entiers mais je crains que nous devions apprendre à nous priver de ces denrées avant la fin de l’année prochaine. Je sais que tu as toujours désapprouvé l’édit de la reine quant aux mesures à prendre face à la Mort de l’Eau et je dois bien avouer que, plus le temps passe, moins j’arrive à faire semblant d’y croire. L’idée de Calvina était de montrer sa générosité à son peuple par la liberté et la confiance qu’elle leur offrait, mais j’ai peur que le seul résultat soit un affaiblissement irrémédiable du domaine des Éponas. La reine elle-même – c’est dire… – commence d’ailleurs à s’en rendre compte. Édelin projette en conséquence de réviser l’édit et de hausser de cinquante à quatre-vingt hommes sur cent le nombre de victimes de la Mort de l’Eau autorisant un village à se rendre à l’ennemi. Mais au rythme où se propage la maladie, cela ne changera pas grand-chose. Nous ne perdons parfois qu’un petit hameau n’abritant qu’une ou deux familles de bergers mais, à la longue, cet émiettement deviendra palpable. Une autre difficulté nous vient des comtes de la Plaine du Veau et de l’est des Monts de l’Oubli. La Mort de l’Eau semble pour l’instant avoir totalement épargné ces régions qui, loin de s’en réjouir, nous font grief de laisser la frontière ennemie se rapprocher pas à pas de leurs terres. Par ailleurs, les réfugiés venus des bourgs infectés engorgent leurs villages. Les habitants les accueillent mal la plupart du temps – quand ils ne vont pas jusqu’à se regrouper pour les chasser, armés de pioches, de pierres et de bâtons. Je le prédis, dans quelques mois, des bandes de brigands affamés infesteront nos routes jusque-là si sûres ! Les comtes concernés refusent de payer l’impôt à leur souveraine, qu’ils ne jugent pas assez investie dans l’affaire. Comme si on les avait abandonnés ! Quoique, pour être honnête, nous aurions préféré perdre ces étendues stériles plutôt que nos vergers. Plus ridicule encore : ces comtes nous menacent de rompre tous liens avec les Éponas pour jurer allégeance, disent-il  –  et là, tiens-toi bien !  –  au « royaume de Véridienne », ainsi qu’ils nomment l’autre moitié du Demi-Loup. Ils s’imaginent donc que cela est possible et qu’ils auraient à y gagner ! Et que sont ces inepties à propos d’un « royaume de Véridienne » ? Ils pensent que le Demi-Loup a perdu toute unité ? Je subodore qu’il s’agit d’une nouvelle fantaisie de


112  la princesse Malvane, d’un moyen clinquant d’affirmer les différences qu’elle fait régner dans les terres de Véridienne, par rapport au domaine de sa cousine. J’espère être éclairée sur ce point dans les prochains mois par toi-même ou, à défaut, par Nersès. Bredval grandit toujours aussi bien. Cet enfant deviendra vite un colosse. Il est d’ailleurs assez amusant de le comparer à sa mère, qui est si petite. On sent bien le sang Chat qui coule en lui. Il m’appelle « tante » et ne sait pas quel plaisir il me procure avec cela. Il est d’ailleurs à ce sujet quelque chose que je ne peux garder plus longtemps pour moi. Quelque chose que personne n’ignore dans la forteresse des Éponas mais dont je n’ai pourtant jamais osé parler, si ce n’est à ma reine. J’ai échoué dans mon devoir de Suivante. Terriblement échoué. Comme je te l’avais expliqué lors de mon dernier passage à Véridienne il y a un an, j’étais partie moi-même à la recherche d’un Suivant pour le petit prince car son père le général Édelin était occupé à des affaires guerrières sur la frontière orientale des Éponas. Je t’avais même fait part de l’agacement que je concevais à l’idée de n’en avoir toujours pas trouvé après plus de trois mois de chevauchée. Pourtant, ce jour a fini par arriver. À Gros-Lac, un couple de vanniers avaient eu un petit garçon du jour suivant. Ils me l’ont confié avec amertume mais résignation. Nous étions encore en hiver et j’ai décidé d’éviter les montagnes, aussi ai-je piqué vers le sud-est à travers les Bois de Nyonne afin de contourner les Monts de l’Oubli au niveau de Trivin. À Gros-Lac, j’avais fait l’acquisition d’un âne de bât chargé d’une épaisse tente et de peaux de couchage ainsi que d’une chèvre, pour le lait. J’ai l’habitude, quand je suis seule, de voyager léger et de me contenter pour mes repas de pain de route et de ce que la chance offre à la chasse et à la cueillette, mais je ne pouvais certes pas imposer un tel régime à un enfant de cet âge, pas plus que des nuits à la belle étoile. Les premières décades du voyage ont été douces et agréables. Je portais le nourrisson contre ma poitrine, tenu par un large châle. Prendre soin de lui me procurait une joie sereine et, peut-être même, une forme de soulagement. C’était un petit garçon joliment potelé, avec des cheveux châtain fins comme la soie et des yeux noisette. Seule avec lui dans la forêt, je me suis très vite attachée à lui comme s’il était mon propre fils. Trop vite.


d 113 À quatre jours au pas de Trivin, aussi subitement que le courant d’air souffle la chandelle, il est mort. Au matin, j’ai retrouvé son petit corps sans vie. Rien ne l’avait laissé présager. Il m’avait toujours paru en pleine santé. Je sais – et nombreuses ont été celles qui me l’ont assuré par la suite – que la mort vient parfois prendre les nourrissons de cet âge sans d’autre explication que les aléas du destin. Pour autant, la vague de culpabilité et de douleur qui m’a heurtée à ce moment-là a semblé ne jamais devoir s’apaiser. J’ai enveloppé l’enfant dans ma cape, j’ai libéré l’âne et la chèvre dans les bois et, abandonnant tout le reste derrière moi, j’ai enfourché ma monture et suis partie d’un galop effréné. Le chemin jusqu’à Trivin n’est plus qu’un souvenir flou. Pendant les deux jours qu’il a duré, je n’ai rien pu avaler et je n’ai pas pu dormir. Je n’ai pas eu le cœur de faire étape dans la bourgade et en suis repartie sitôt mes tâches achevées. Un messager me devançait, porteur, à l’intention de la reine Calvina, de quelques mots de mauvais augure pour le règne de son héritier. Accablée, j’ai pris une allure plus modérée. Attaché derrière le troussequin de ma selle, le petit cercueil du Suivant mort ballottait au rythme des pas de mon cheval. On ne cherche pas un second Suivant, aussi jeune le premier dût-il mourir. Et surtout, on ne sépare pas un Suivant de son prince. Le corps de l’un doit reposer où reposera celui de l’autre. Voilà des coutumes auxquelles il ne faut pas déroger. Elles ont été trop souvent bafouées au cours des dernières générations de souverains. Tu le sais, toi dont le Suivant gît quelque part très loin à l’Est. Il me fallait ramener son Suivant à Bredval. Je le lui devais, comme je le devais à ce petit garçon que j’avais laissé mourir. On compte environ un mois de chevauchée de Trivin aux Éponas. Ce voyage a été un tourment qui demeure indicible. Aujourd’hui encore, mes nuits et mon repos en sont troublés. Le Suivant du prince Bredval, lui, repose en paix dans une petite tombe de marbre, dans la crypte de la forteresse des Éponas, non loin du tombeau de dame Aunevige, et de celui qui pour toujours restera à moitié vide du seigneur Caldamir et de son Suivant Brênemir. Tous sont morts trop jeunes et ont connu une fin violente, comme si un sort funeste pesait sur cette famille. Je frissonne pour ma reine et notre prince.


114  y Quant au reste de ma vie aux Éponas, il en va plus ou moins ainsi que tu l’avais prédit lorsque tu avais tâché d’apaiser mes inquiétudes, à l’occasion de ma visite à Véridienne l’an dernier. Je pense avoir enfin pris mes marques au sein des Chats. Ils ne détournent plus la tête de gêne quand je les rejoins sur les terrains d’exercice, et je n’ai plus à ordonner pour que l’un d’eux vienne me servir de partenaire à l’épée ou d’instructeur à l’arbalète ou à n’importe laquelle des armes un peu lourdaudes que manient ces gaillards-là. Au contraire, ils considèrent désormais comme un honneur extrême de seconder ou d’instruire leur Suivante dans les domaines martiaux. Comme tu me l’as recommandé, je tâche également de passer du temps en leur compagnie en dehors de l’entraînement et, quand j’en ai l’occasion, je descend avec eux boire quelques chopes dans les tavernes de la bourgade attenante à la forteresse, ou bien nous partons nous promener à cheval. Je commence à forger quelques amitiés solides, principalement avec les plus jeunes d’entre les Chats. Les autres, ceux qui ont toujours servi uniquement Édelin – ou même qui ont entamé leur carrière de soldat du temps de Longfeule  –  lui demeureront pour toujours attachés avec une sorte d’exclusivité un peu jalouse et, s’il m’acceptent désormais sans contester comme capitaine, jamais je n’en deviendrai pour autant leur camarade. Mais qu’importe, au fond ? L’essentiel est que je ne me sente plus aussi seule, et que je sache que le nombre des hommes qui me sont profondément liés ne pourra que grandir avec les années. Encore une fois, je te remercie pour tous tes conseils. Quant à elle, elle se portait au mieux la dernière fois que je l’ai vue. Je regrette de plus en plus de ne pas pouvoir lui parler librement. J’imagine cependant que cette réalité, pour toi, est encore plus dure. Mon amour, mon roi, clémente te soit la pluie. Toutes mes pensées sont pour toi. Lufthilde


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Captif An 27, fin de l’automne Suis prisonnier et blessé. On m’emporte dans une litière. y J’ai mal. Je ne peux pas ouvrir la bouche. Je ne peux pas lever le bras et dois écrire de la main gauche. Je suis épuisé car je ne peux pas manger. La litière est grande mais je suis enfermé. Ils m’ont laissé mes biens, sauf mes armes. On ne me parle pas. Je ne me souviens de rien mais je fais des cauchemars. y Ce matin, lorsque je me suis réveillé en sursaut à l’issue d’un mauvais rêve aux contours plus précis que les autres, la clarté était de retour dans mon esprit brumeux. Quand j’ai ouvert les yeux sur la pâle lumière rougeâtre qui filtre à travers les parois de tissu de ma geôle roulante, ballotté par les chocs des roues qui butent sur la route pierreuse, la mémoire a commencé à me revenir. Précautionneusement, j’ai levé une main tremblante pour faire un état des lieux plus précis de ce qui avait été cassé dans mon corps. J’avais mal partout, cela je le savais déjà trop bien, mais jusqu’à ce


116  moment je n’avais pas pu trouver la force de chercher à identifier clairement ce qui n’allait pas. Le bras droit, d’abord, que je ne peux plus bouger. L’épaule est démise et la clavicule a priori fracturée en deux endroits. Me resservirai-je à nouveau de mon bras d’épée ? J’ai tâté mon ventre en quête de grosseurs. Rien. Mes jambes n’ont rien non plus. On ne perd pas de temps à frapper ce qui ne tue point à coup sûr ; ils ont visé le crâne. Le souffle court, redoutant ce que je pourrais y trouver, je l’ai palpé et palpé encore, puis il m’est revenu en mémoire que, quand les pierres avaient commencé à pleuvoir, j’avais eu le réflexe de le protéger. Toutefois, mon oreille droite ne forme plus qu’un agglomérat de chair et de sang séché. Je ne sais ce qu’il en reste, dessous. On m’a bandé le visage de façon à ce que mes mâchoires soient tenues serrées entre deux morceaux de bois. Du bout de la langue, je peux sentir que de nouvelles dents manquent à l’appel. Je ne peux pas bouger, je respire mal, j’étouffe. Alors que je gaspille mon énergie à écrire ces lignes, la tête me tourne. Je pense que d’une manière ou d’une autre ils ont réussi à me faire boire, sinon je serais déjà mort, mais depuis combien de temps n’ai-je pas mangé ? Au toucher et aux sensations que j’éprouve, je devine que mon visage n’est plus ce qu’il était, et sans doute ne le redeviendra-t-il jamais. Chairs gonflées, croûtes, plaies suintantes. J’aimerais tant avoir emporté un miroir ! Je ne pensais même pas être vaniteux jusqu’à ce que je me retrouve défiguré, ainsi que je le crains. J’ai rampé jusqu’à mon paquetage dans une recherche vaine d’un quelconque objet réfléchissant. Ce simple déplacement m’a occasionné une telle nausée que j’aurais vomi si j’avais seulement pu ouvrir la bouche. Une secousse des roues plus brutale m’a projeté contre les barreaux. La dernière fois, il n’y en avait pas. Ils m’ont encore capturé, me voilà à nouveau prisonnier de l’Empire, mais cette fois je suis réduit à l’état d’animal en cage, un animal mourant qui plus est. Je me suis recroquevillé et j’ai laissé échapper une plainte sourde. Je ne sais pas combien d’heures je suis resté immobile, des larmes de rage et de désespoir réveillant la brûlure de mes joues meurtries.


d 117 Ils se sont décidés à me nourrir. Avec un tube en boyau, ils ont fait couler dans ma gorge une soupe très liquide. J’ai enfin la force de tout raconter, avec cohérence, bien que je ne sois pas sûr que cela s’avère utile. Je serai sans doute mort bientôt, soit de mes blessures soit, plus probablement, parce que le Sénat aura décidé de m’exécuter. Ma dépouille ira rejoindre celle des illustres ennemis de l’Empire, dans les catacombes du temple de la Guerre, au cœur de la capitale et, un jour, dans dix ou dans cent ans, un érudit grisonnant fera traduire ces lignes pour tenter de comprendre qui était ce prince du Demi-Loup qui avait ainsi osé se venger de l’empereur en semant le chaos. Quels livres écrira-t-on sur moi ? Je manque trop de temps pour pouvoir m’abandonner à ces divagations. Que je triomphe, meure ou termine mes jours soumis aux tourments familiers de l’Empire, je me dois de laisser une trace claire de mon passage dans ce monde. Qui sait ce qui, par ces mots, sera révélé de moi ? Il y a cinq jours, j’ai pénétré dans le bourg de Kân-Arlatso, un peu avant la frontière sud de la province d’Œrnas. La nuit tombait et un vent soufflait qui annonçait le gel. Je suis entré dans la première hostellerie venue et, assis non loin de l’âtre, je me laissais aller au plaisir d’une assiette de boulettes de mouton et d’un pichet de vin rosé quand un groupe de dix soldats de la légion a poussé la porte à son tour. Mon cœur s’est figé de panique et, dès que je l’ai pu, j’ai payé et quitté le bâtiment. Aucun ne m’avait remarqué, je ne sais même pas s’ils m’auraient reconnu, mais demeurer en leur présence aurait été stupide. Comment pouvais-je deviner que ce n’était pas eux que je devais redouter le plus ? Laissant ma monture dans l’écurie publique –  un lieu où les allées et venues ne cessent pas avant une heure avancée de la nuit – où je l’avais installée contre une modique somme, je suis parti à la recherche d’un endroit plus calme où me reposer en toute sécurité. À quelques centaines de pas de là, une étable ouvrait sur la ruelle. La porte n’était pas close et j’ai cru que je n’offusquerais personne en allant dormir entre les vaches. Cette erreur devait marquer la fin de mon périple, et peut-être la fin de mon existence et de ma quête.


118  Aux premières lueurs de l’aube, alors que je somnolais à moitié enfoui sous la paille, on m’a réveillé d’un léger tapotement de bâton sur l’épaule. « J’ai pas envie de vagabonds dans les pattes pendant la traite. Vous avez bien roupillé mais maintenant vous déguerpissez ! » a grogné une voix de vieille femme. Je me suis redressé, encore engourdi, et lui ai présenté mes excuses avec mon plus parfait accent d’Œrnas. Je n’ai certes pas le type physique des gens de cette province, qui sont majoritairement petits et fins, avec la peau très mate et les yeux d’un noir aussi profond que leur chevelure, et j’ai d’abord cru que cette différence avait surpris la vieillarde. Mais la surprise s’est promptement muée en horreur, puis en colère. Je savais que ce moment devait un jour ou l’autre arriver. Je savais que je devrais payer pour mon insolente imprudence. Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas gardé en mémoire les visages de toutes mes victimes – bien au contraire, j’ai plutôt tenté de chasser, au cours des dernières années, jusqu’au souvenir de leurs regards  –  mais aucune d’elles ne m’a oublié. J’ignore quelle ville elle avait dû fuir avant d’arriver à Arlatso, ni ce que j’avais pu faire aux siens pendant les années de fureur de ma jeunesse. Seule comptait la haine qu’elle me vouait dorénavant. Les traits de la femme, avec une lenteur de mauvais rêve, se sont affaissés en une grimace terrifiante avant de se tordre soudainement. Elle a lâché son bâton de marche et, tout en quittant l’étable aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes, elle s’est mise à hurler. « Le démon ! Le démon de l’Ouest est revenu ! Il est là ! Le démon ! » Pétrifié de terreur, je suis resté immobile une respiration de trop. L’incident s’était produit trop vite et, le temps que je reprenne mes esprits et que je me lève pour détaler, la vieille avait alerté toute la ruelle. Déjà des gens arrivaient près de la porte. Je les ai bousculés, en ai poussé certains et j’ai foncé comme un fou là où la voie semblait la plus dégagée. Les villageois s’amassaient plus nombreux et m’emboîtaient le pas. Je ne pouvais pas m’échapper à pied de la bourgade. Où était Scandale ? À droite ? Je me suis élancé encore plus vite. Seulement, j’étais arrivé de nuit et avais mal mémorisé les lieux. Je me suis aperçu trop tard que j’avais pris la mauvaise direction. Bifurquant à l’angle


d 119 d’un bâtiment, je suis tombé nez à nez avec le groupe de soldats qui m’avait fait fuir l’hostellerie la veille au soir. Manquant de déraper, j’ai tourné les talons et suis reparti en courant dans une autre ruelle qui s’ouvrait au hasard sur ma droite. Une impasse. La voie s’achevait en cul-de-sac entre trois maisons aux façades basses mais trop lisses pour être escaladées. Ils se rapprochaient. J’entendais des cris furieux et le piétinement de dizaines de pas. Comme un lièvre piégé dans son terrier qui pourtant s’efforce de creuser, je m’escrimais à essayer de franchir le mur quand la première pierre m’a touché, m’étourdissant un instant et transformant mon oreille en une masse brûlante. Obéissant à un réflexe malheureux mais incontrôlable, je me suis retourné pour voir mes adversaires. Face à moi tout n’était que rictus de haine et de mépris, et insultes crachées avec la joie enragée de la vengeance. Suivant l’exemple donné, d’autres se baissaient pour ramasser des pierres. Tout a été conclu en l’espace d’un ou deux battements de cœur. Au moment où je reculais contre la paroi, comprenant que je me trouvais acculé et perdu, et que je croisais les bras autour de ma tête pour protéger ce qui est le plus fragile, un deuxième projectile m’a brisé l’épaule. Mon bras est retombé inerte contre mon flanc tandis que les autres pierres pleuvaient. La dernière dont je garde mémoire est celle qui a broyé ma mâchoire avec le bruit d’une panière en osier qu’on piétine. Puis j’ai perdu connaissance. Ce qui s’est passé ensuite, je ne peux que le reconstituer en suivant les lois de la logique. Je ne peux pas parler, et les soldats qui gardent ma litière me haïssent trop pour chercher à communiquer avec moi. Seule leur discipline militaire extrême les empêche de me faire du mal et c’est également elle qui m’a sauvé. Je suppose qu’alerté par les cris des villageois enragés, le groupe de gardes est intervenu et a fait cesser les jets de pierre. Ils ont dû juger, à juste titre je le crains, que je serais plus sévèrement puni devant tous selon les décisions du Sénat que par une lapidation rapide et secrète dans un cul-de-ruelle, et pour cette seule raison ils m’ont arraché à leurs coups. Ils se sont mis immédiatement en route pour la capitale, me chargeant dans une calèche réaménagée à la hâte en une litière fermée plus apte à transporter le prisonnier onéreux que je suis redevenu. Dans leur précipitation à m’emporter pour me livrer au


120  Sénat, ils ont bien failli me faire mourir, ce qui aurait compromis les honneurs qu’ils escomptent. Après m’avoir laissé quatre jours sans la moindre nourriture – pas plus de quelques gorgées d’eau ingurgitées à grands maux pour me remplir l’estomac – ils ont enfin fait étape dans une petite ville, je ne sais laquelle, sans nul doute dans la province d’Œdarnos puisqu’elle se trouve sur la route de la capitale. Là, ils ont fait venir un guérisseur. Quand trois des gardes m’ont soulevé sans ménagement pour me poser sur une couchette dans le haut bâtiment où on avait rentré la litière, je n’étais plus qu’un tas de chair pâle et inerte. Je tentais de m’accrocher à la conscience mais un brouillard permanent s’était installé devant mes yeux. Le contact du matelas frais m’a ranimé un court instant, le temps que j’aperçoive la haute charpente de bois gris dont les poutrelles s’entrelaçaient au-dessus de moi, à une distance qui fluctuait en même temps que ma vision, et la silhouette du guérisseur penché sur moi, un homme de grande stature à la peau noire, avant de retomber dans la torpeur. Je ne garde que quelques souvenirs flous de ce qui a suivi. On m’a déshabillé et lavé. Le guérisseur parlait la langue impériale avec un accent que j’ai reconnu immédiatement tant il est gravé profondément dans ma mémoire. J’en ai conçu un certain étonnement, autant que j’en étais capable au vu de mon état. Les guérisseurs exercent certes une profession itinérante mais, à ma connaissance, le Cap Kélé ne faisait pas partie de l’Empire. Du moins était-ce le cas à l’époque de ma captivité. Il y avait bien eu, un temps, une otage de ces contrées, mais elle avait été tuée avant que le chantage n’aboutisse à la reddition de ses terres. Les conditions de sa mort ont soudain repassé devant mes yeux, et nausée et révolte ont manqué de me faire perdre connaissance. L’homme semblait disputer les gardes – peut-être leur reprochait-il leur absence de soins – qui répliquaient avec colère. Je ne comprenais pas leurs paroles. On m’a fait respirer une étoffe humide et j’ai soudain eu l’impression de flotter dans l’eau tiède. La douleur est partie mais je sentais encore le contact des grandes mains noires du guérisseur qui palpait mes membres.


d 121 Coinçant son genou sous mon aisselle, il a tiré sur mon bras droit pour remettre l’épaule à sa place puis l’a bandée contre ma poitrine. Il a rincé les croûtes de sang de mon oreille. Je me suis évanoui un moment et ne sais pas exactement ce qu’il y a fait, mais j’ai tâté la zone depuis et je devine qu’il a recousu ce qui pouvait l’être et coupé ce qui s’avérait trop abîmé. En fin de compte, je n’ai pas hâte de revoir mon reflet, si tant est que cette occasion doive se représenter un jour. J’ignore ce qu’il a fait de ma mâchoire car j’ai renoncé à la conscience à peine posait-il la main sur l’attelle qui la maintenait. Plus tard, il m’a fait manger. Il ne paraissait pas éprouver à mon égard la même aversion que les soldats. Il faut dire que je ne m’en suis jamais pris aux siens. Je me suis réveillé sur la litière qui cahotait de nouveau sur la route et j’ai cru, d’abord, que rien ne s’était réellement passé. Je me trouvais toutefois légèrement mieux installé et les douleurs qui m’accablaient, si elles étaient toujours là, semblaient avoir été domptées. À l’étape du soir, un des gardes m’a nourri. Il éprouvait une telle animosité à mon égard que poser la main sur moi lui constituait clairement une épreuve. Son regard brillait d’une envie de meurtre mais, malgré la peur qu’il m’inspirait, je savais que je ne risquais rien. Les légions ne désobéissent jamais et jamais aucun de mes gardiens n’oserait faire justice à son peuple sans l’accord impérial. La route est encore longue jusqu’à Pi’Xiam. Quarante jours au moins si mes calculs sont exacts. D’ici là, j’aurai repris des forces pour affronter le Sénat – soit pour qu’ils ordonnent mon trépas immédiat, ou pire, soit pour qu’ils acceptent d’écouter avant cela ma proposition, ce à quoi je ne crois guère. J’avais imaginé, dans ma folie, pouvoir parvenir directement jusqu’à l’empereur, afin de lui parler seul à seul. Telle était la seule et maigre chance de réussite de ma quête. Le Sénat ne me laissera jamais prendre la parole. Ils craindront trop ce que pourrait révéler d’eux le citoyen Aldemor. Ces quelques paragraphes m’ont vidé de mes forces, mais il ne me reste que peu de temps pour écrire. Je dois, avant ma fin, achever ce récit laissé ouvert depuis trop longtemps.


UN PETIT MOT DE L’AUTEUR : Quand passent le temps et les lieues… Dans Les Terres de l’Est, on va prendre le large ! Dans ce tome, on voyagera loin, très loin, du Demi-Loup, jusqu’aux confins orientaux et occidentaux du monde connu, pour découvrir de nouveaux paysages, des cités en comparaison desquelles toutes celles qu’on a pu visiter dans Véridienne feront figure de hameaux vétustes, et des peuples aux traditions bien différentes de celles du royaume que l’on connaît. Tant et si bien qu’au bout du compte les Éponas, Véridienne et les conflits qui y font rage nous sembleront peut-être, en comparaison, bien étriqués ! Une prise de recul nécessaire pour que les personnages puissent prendre conscience des conditions nécessaires à leur survie et à celle de leur peuple ? Le voyage, pour Aldemor, sera aussi intérieur. Après s’être trop longtemps dérobé, le prince finira par se replonger dans le cauchemar de ses années passées à l’Est, en particulier celles de sa captivité dans la capitale impériale. Une plongée non sans échos avec son périple du tome 2 et, au fil des pages, passé et présent se mêleront pour lui de plus en plus intimement… jusqu’à converger tout à fait. Si Aldemor et Cathelle occupent une place centrale dans ce deuxième volume, les princesses et leurs Suivantes ne se laissent pas oublier pour autant, et on continue de suivre leurs (més) aventures à travers les lettres qu’elles échangent. Les leçons apprises par Nersès et Lufthilde à la fin du tome 1 ne vont aller que se confirmant : leurs princesses et elles ne forment plus un groupe d’amies semblables et unies pouvant s’autoriser l’insouciance. Chacune s’est forgé un caractère bien particulier, qui frictionne parfois violemment avec celui de ses comparses et, quels que soient les regrets qu’elles éprouvent pour les temps dorés de Véridienne, elles savent qu’elles ne pourront plus revenir en arrière. Qu’elles le veuillent ou non, étape après étape, échec après réussite, chacune va devoir


endosser et assumer les responsabilités qui découlent de la position qu’elle occupe désormais. Lentement mais sûrement, leurs goûts, la façon dont elles mènent leurs vies, ainsi que leurs vues et opinions politiques commencent à diverger… Elles deviennent adultes, en somme. Ce qui n’empêche pas les querelles et les alliances de l’adolescence, toutes les pierres posées, consciemment ou non, pendant leur jeunesse commune, de résonner encore, pour le meilleur ou le pire.

Aux origines du Demi-Loup… En automne sortira également, chez Hélios, un recueil de nouvelles, Fleurs au creux des ruines, qui constitue un prélude aux Récits du Demi-Loup. Mais pas un prélude « immédiat » chronologiquement parlant, puisque que les quatre nouvelles qui le constituent sont parfois séparées de plusieurs siècles et que la dernière d’entre elles prend place bien longtemps encore avant l’intrigue de Véridienne. J’ai voulu, à travers ces textes, évoquer les différentes civilisations que se sont succédé au fil des siècles sur un même territoire, celui du royaume du Demi-Loup, comment celles-ci naissent et meurent, comment elles s’entretissent. Et aussi explorer quelles traces, quels souvenirs, subsistent d’une époque à l’autre. Une expérience agréable que l’écriture de ce recueil, sur lequel j’ai travaillé par intermittence depuis 2011 ! Le format court m’a permis ces petites incursions – comme autant de lucarnes ouvertes vers de possibles autres histoires – dans un monde qu’on croit à chaque fois nouveau, tant il évolue parfois radicalement d’une époque à l’autre, mais qui pourtant reste toujours lui-même.


http://www.moutons-electriques.fr/livre-410 ISBN 978-2-36183-273-5 Parution fin août 2016 Éditeur : Les Moutons électriques (diffusion-distribution Harmonia Mundi Livre)

Les Terres de l’Est - Récits du Demi-Loup, 2 (extrait)  

http://www.moutons-electriques.fr/livre-410 Deux ans ont passé. La Preste Mort poursuit ses ravages et la scission entre les deux domaines d...

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