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L’art du réemploi Hélène Martinez

— Les matériaux ont plusieurs vies. Quand ils ne sont plus que des déchets pour les uns, ils se révèlent de formidables ressources pour d’autres. Et si le rebut des entreprises, trié et sélectionné, devenait la matière première d’artistes et de créatifs ? La Réserve des arts orchestre ce cercle vertueux. —

© Rolex Awards / François Schaer / Stefan Walter / Reto Albertalli / Kirsten Holst / Ambroise Tézenas

Un constructeur de photocopieurs ne sait que faire de ses tambours d’imprimante usagés. En les nettoyant, un artiste plasticien missionné par la Réserve des arts découvre le vert miroitant des objets. Inspiré par ce matériau singulier, il réalise une œuvre monumentale : un palmier géant, qui sera le fleuron de la société spécialiste des imprimantes lors d’un prochain salon professionnel. La Réserve des arts a accompli sa mission. Véritable passerelle entre le monde des entrepreneurs et les artistes, elle déleste les uns de leurs déchets pour mieux fournir les autres en matériaux. Ainsi va la vie de l’association : on récupère, on valorise les rebuts des entreprises à destination des professionnels de la création. Son mot d’ordre : « L’écologie est une révolution culturelle ! » L’aventure a commencé en 2008, à l’espace Krajcberg du musée du Montparnasse, à Paris. Sylvie Bétard et Jeanne Granger, toutes deux issues du milieu culturel, sont réunies autour du Projet K de Frans Krajcberg. Saisies par l’engagement du sculpteur en faveur

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tambours, machines à coudre, tout matériau peut renaître sous une autre forme.

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Au lieu d’être jetés, les objets récupérés commencent une nouvelle vie, ils sont réintroduits dans un processus de production. Pour, in fine, être upcyclés.

sociale du réemploi des matériaux en surplus. Selon elle, la Réserve des arts n’est pas une « ressourcerie » traditionnelle. « En réalité, nous ne pratiquons pas uniquement la collecte dans les entreprises. C’est une excuse pour agir sur la sensibilisation et la prévention auprès du personnel. Nous étudions ensemble les bilans de responsabilités sociales et environnementales, avant de définir les objectifs et un processus d’intervention. À partir de nos observations, nous livrons un rapport annuel sur le flux de déchets de ces sociétés », explique-t-elle. L’expertise et l’optimisation des déchets fomentent les liens entre la Réserve des arts et ses partenaires du secteur du luxe, de l’événementiel et du bricolage. L’association adapte son champ d’action en fonction des entreprises avec lesquelles elle collabore. Ponctuellement, les « valoristes », chargés de la collecte, viennent y choisir méticuleusement le rebut en bon état pour la revente en boutique.

Les 900 adhérents de l’association, professionnels et étudiants, bénéficient ensuite de centaines de références de chutes et d’invendus peu onéreux, et qui plus est inspirants. « 30 % d’entre eux se fournissent à la Réserve des arts car ils ont envie de travailler à partir de matériel de récupération et de déchets. Sans le savoir, ils font un geste citoyen. Ils adoptent le bon réflexe à l’égard d’une société qui connaîtra demain une pénurie de matières premières face à la surconsommation », observe Sandrine Andreini. La Réserve des arts met en avant les compétences et le savoir-faire des bénéficiaires au profit du réemploi. La valorisation requiert une maîtrise des produits et une véritable technicité. En cela, l’association brigue une professionnalisation. « C’est l’étape ultime pour les créateurs et inventifs. Ils dénichent des matières jamais envisagées auparavant, puis se les approprient pour en faire quelque chose de bien. À la différence du recyclage, les déchets ne sont pas détruits pour être réintroduits dans un processus de production, mais recouvrent de la valeur selon une démarche d’upcycling(2). Nous n’émettons aucun jugement sur la beauté du produit final. Nous nous intéressons à la technique de réemploi et à l’intention. Cela décomplexe

Au cœur de la réserve des arts, les échanges

tout le monde », précise la coordinatrice générale. Dans le milieu estudiantin, les professeurs observent des habitudes de consommation parfois excessives et synonymes de gaspillage de la part des élèves. Afin d’informer les professionnels de demain sur la portée du réemploi, la Réserve des arts anime des ateliers de sensibilisation dans des écoles d’art, d’architecture et de mode. Réceptifs aux enjeux environnementaux, les étudiants composent 30 % des adhérents de l’association. un volet lié à l’emploi

© Arthut Dressler

de l’environnement, elles prennent la pleine mesure des corrélations entre écologie et art contemporain. Une analyse du sujet, un programme de sensibilisation et un voyage à New York plus tard naît l’idée de la Réserve des arts. La découverte de Material for the Arts, une organisation publique située à Long Island, impliquée depuis trente ans dans la collecte et l’offre de matériaux pour l’activité artistique, influence les fondatrices. À Paris, elles choisissent le modèle associatif afin de faciliter la promotion de l’intérêt général et la non-lucrativité de ce laboratoire d’innovation. En 2010, L’Atelier(1) remet le prix Éco-innovation à la Réserve des arts, dans le cadre du concours CréaRîF Entreprendre autrement. Depuis, la Réserve des arts poursuit son rôle d’interface entre les entreprises et les professionnels de la création favorisant l’expérimentation. Sandrine Andreini, ancienne manager dans un grand groupe de télécoms, vivait une reconversion professionnelle lorsqu’elle a rejoint l’association en tant que bénévole pour y réaliser une étude de développement. Elle occupe aujourd’hui le poste de directrice, avec la conviction profonde de l’utilité écologique et

En plus de ses activités de valorisation, de vente, de sensibilisation et de collecte, la Réserve des arts vise un but humain. En son sein, les problématiques de développement durable se conjuguent avec le soutien au secteur culturel. Et elle revendique son rôle dans l’économie sociale et solidaire. De plus en plus conscients de l’importance du recyclage, les services généraux des entreprises seront peut-être amenés à créer des postes de valorisation des déchets. Les bénéficiaires qui deviennent valoristes we demain initiative

entre générations, professionnels et artistes de tous bords autour des objets créent une dynamique propice à la création.

à la Réserve des arts acquièrent des notions de logistique et de prévention. Déjà, des entreprises sollicitent des créatifs pour intervenir dans les séminaires de sensibilisation ou pour des commandes de productions rémunérées. « Ce volet lié à l’emploi est considérable. Beaucoup de nos bénéficiaires ont de faibles revenus. C’est un pan supplémentaire à notre soutien au secteur culturel », signale Sandrine Andreini. L’échange est au cœur de la démarche de la Réserve des arts. La mixité des générations et des métiers de ses membres compte comme autant de visions du monde. Établie dans des boutiques éphémères souvent inadaptées jusqu’alors, l’association investit aujourd’hui de façon définitive un espace de 100 m2 dans le sud du XIVe arrondissement de la capitale. Alice, jeune diplômée de l’école des Beaux-Arts, y est employée à mi-temps. Chaque jour, elle accueille les adhérents. « La boutique est propice aux rencontres,

raconte-t-elle. Après la remise en état des lieux, une pièce lounge offrira un cadre convivial aux bénéficiaires. » À l’arrivée des beaux jours, un étal et des tables seront installés dehors. Sandrine Andreini a la volonté de faire participer la Réserve des arts à la vie du quartier et d’exercer un impact social dans cette zone urbaine sensible en mutation. Les objectifs de croissance de la structure dépendent en partie de la pérennité de ses nouveaux locaux. La Réserve des arts est financée à 60 % par des subventions. Les 40 % de ses ressources propres proviennent des ventes, des cotisations et de la rémunération des prestations de services. Grâce à l’aide à l’emploi, l’association pourrait atteindre l’équilibre. Déjà, Sandrine Andreini voit la Réserve des arts franchir un nouveau seuil. u www.lareservedesarts.org Rue Prévost-Paradol (partie piétonne) 75014 Paris. Ouvert du mercredi au samedi, de 14 heures à 19 heures. (1) Centre de ressources régional de l’économie sociale et solidaire en Île-de-France. (2) En français « upcyclage », gestion et revalorisation des déchets en produits ou matériaux d’utilité supérieure. 63

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