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“L’idée de jouer son avenir par procuration me déplaît” Interview Hélène Martinez

— Promoteur infatigable du Service Civique en France, Martin Hirsch en dresse, trois ans après son lancement, un premier bilan. Il en est convaincu, les jeunes sont prêts à s’engager. et il appelle chacun à se prendre en main. —

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© Jean-Claude Coutausse/Divergence

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WE DEMAIN INITIATIVE : À partir de quel postulat et dans quel contexte politico-social avezvous mis en œuvre le service civique ? Martin Hirsch : Le besoin de

service civique est né bien avant 2010, en raison d’un manque d’initiative et d’une nostalgie laissée par le service militaire, auquel on a alloué toutes les vertus – parfois fantasmées – après sa suppression. Des actions de volontariat existaient depuis longtemps auprès d’associations comme ADT Quart Monde et Unis-Cité. Lorsque j’étais président d’Emmaüs, certains jeunes me faisaient part de leur envie de s’engager six mois ou un an. À l’époque, il n’existait aucun cadre pour les recevoir. Être jeune, c’est manifester l’envie de transformer la société dans laquelle on vit. On peut être jeune à 94 ans, comme l’a été Stéphane Hessel. Cette soif a besoin de se nourrir d’actes concrets. Le service civique est venu répondre à ces attentes. En 2007, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy le défendaient dans leurs campagnes électorales respectives. Il fallait réhabiliter une forme moderne du service militaire pour offrir un cadre à la jeunesse. Après l’élection, le projet a été abandonné. En 2009, lorsque j’étais haut commissaire à la Jeunesse, nous avions rédigé le Livre vert sur la jeunesse, fruit d’un travail de concertation. Nous y intégrions l’idée de faire vivre le service civique au-delà de sa forme antérieure, lancée après les émeutes de banlieues de 2007. Quand de nouvelles émeutes we demain initiative

ont éclaté au début de 2010, ce service civique est devenu un objet politique. Notre défi était de le rendre volontaire et accueillant, non de le réserver à une « sous-catégorie » de la jeunesse, élitiste et engagée de manière atavique. Comment est-ce que cela s’applique concrètement ? M. H.  : Le service civique est ouvert à

tous les jeunes entre 16 et 25 ans. Nous leur proposons des missions auprès d’organismes agréés sur une durée de six mois à un an. Les volontaires perçoivent une indemnité de 573 euros, essentiellement versée par l’État, tout en bénéficiant d’une protection sociale. Les 200 000 jeunes inscrits sur notre site ont accès aux offres proposées en ligne. Les organismes d’accueil – 5 000 aujourd’hui, de la petite à la très grande association, de la Région à la commune, des établissements publics aux parcs naturels, et jusqu’aux ONG internationales – les recrutent directement. Ce n’est pas l’État qui les place, aucune cooptation ne peut fonctionner. Le recrutement va parfois très vite. Moins de vingt-quatre heures pour les records ! Le service civique est de plus en plus plébiscité. Fin 2012, vous comptiez 30 000 volontaires. Que traduit cet élan ? M. H.  : Le service civique rencontre un

tel succès parce qu’il est adaptable et inclassable. Grâce à sa formule souple et originale, chacun peut se le réapproprier sur son territoire ou l’appliquer à son

projet associatif. Chaque organisme qui accueille un jeune évalue ses propres besoins et recherche le meilleur équilibre entre bénévoles, volontaires et salariés. C’est sa force. Si l’on n’a pas d’idée précise de son avenir, on peut être accompagné par une mission locale ou un organisme. Il s’agit d’une alliance entre l’État et la société civile, pour construire ensemble un engagement au service de la nation, pris au sens large. Cela peut paraître pompeux, mais ce n’est pas faux. Enfin, il faudrait être idiot pour croire que les jeunes n’ont pas envie de s’engager. Au fond, cette volonté est la raison du succès. Quels retours recevez-vous de la part des jeunes ? M. H.  : 80 à 90 % des volontaires

déclarent que le service civique vaut la peine d’être vécu, d’être reproduit et d’être conseillé. « On m’a fait confiance, je me suis senti utile, cela m’a aidé dans mes choix et mes orientations, j’ai appris à parler en public, j’ai appris le travail collectif... » sont des phrases qui reviennent souvent. Le service civique est perçu comme un « catalyseur d’autonomie ». François Hollande a fixé des objectifs ambitieux : 100 000 jeunes en service civique en 2017, soit 15 % de la tranche d’âge. Est-ce réaliste ? M. H.  : Le nombre de volontaires a été

multiplié par dix en trois ans, passant de 3 000 à 30 000. Le nombre d’organismes 45


agréés a également décuplé. Au départ, le service civique rassemblait peu de personnes. Certains y voyaient la preuve que la jeune génération n’avait pas goût à l’engagement. Ils se trompaient. Les mêmes prétendaient que les organismes n’émettaient pas le souhait d’accueillir des jeunes. Là encore, c’était faux. À la question : « Un jeune sur six désire-t-il s’engager dans chaque génération ? », la réponse est oui. Peut-on trouver dans ce pays 100 000 missions intéressantes pour des jeunes ? Oui, absolument. Peut-on continuer à progresser ? Sans aucun doute.

et privés. Quel rôle jouent-ils ? M. H.  : Il existe deux entités distinctes.

L’Agence du service civique et l’Institut du service civique. L’Agence pilote le service civique, anime sa mise en place depuis sa naissance, agrée les organismes, intègre les postulants, gère le budget. Elle conclut également des partenariats avec des entreprises comme Casino, IBM, GMF ou la Macif, auprès desquelles nous avons fait valoir l’intérêt du service civique dans leurs processus de recrutement. La deuxième structure, l’Institut du service civique, gère « l’après-service civique ». À l’instar d’une grande école, les jeunes postulent à l’issue de leur mission. L’Institut leur apporte des outils pour révéler leurs talents et leur donne accès à des formations, des

aux jurys du concours d’entrée. Ces sociétés s’investissent en profondeur dans notre démarche. Le taux de chômage chez les jeunes atteint des records, 27 % au troisième trimestre 2012. Certains se portent volontaires au service civique faute d’un emploi. Ne craignezvous pas qu’ils s’engagent d’abord par nécessité et non par choix ? M. H.  : Lorsqu’un jeune s’engage, qu’il

supérieur au taux de chômage de la population générale. Ils sont finalement passés à un taux inférieur, c’est l’objectif à atteindre. Vous l’observez, la majorité des jeunes – diplômés ou non – a envie d’agir. Malgré leur allant, une réalité économique frustrante les rattrape. Dans une époque en panne d’horizon, quel conseil leur donner pour construire l’avenir et se projeter individuellement ? M. H.  : Personne ne leur fera une place.

soit bénévole ou militant dans une association, en général il le fait par En aurez-vous les moyens ? choix. Personne ne le force, cela répond M. H.  : Cela fait partie des à une nécessité profonde et intime. 60 engagements du président de la Dans le cadre du service civique, le choix République, mais nous savons que c’est et la nécessité se rejoignent. Aucune un enjeu budgétaire lourd motivation à accomplir un service dans un contexte on ne peut civique n’est mauvaise. On a Les jeunes ont tout intérêt à ne pas plus tendu. Notre approche évidemment le droit de s’engager consiste à considérer qu’un pour gagner 573 euros ou on attendre qu’on s’occupe d’eux, engagement a d’autant plus peut le faire de façon sacrificielle. mais à mettre en place eux-mêmes de chances d’être tenu qu’il le Ça ne me choque pas. C’est en des initiatives qui bousculent une mérite. Nous œuvrons en ce général un mélange des deux. Si société qui les laisse à la marge. sens. Le service civique doit cette expérience est constructive, se justifier par son impact, c’est l’essentiel. Peu importe sur la jeunesse en particulier le motif de départ. Si le taux et sur la société en général. de chômage était moindre, le S’il venait à disparaître, un service civique demeurerait tout manque se créerait. Ce système aussi indispensable et nous ne rend service aux jeunes et manquerions pas de candidats. leur permet de rendre service Après l’emploi, la à la société. Cette dualité fait « préparation de l’avenir » sa force. L’un de nos enjeux constitue le deuxième capitaux cette année est de axe de la feuille de route faire du service civique un du gouvernement de Jeanemplois et des soutiens pour réaliser recours efficace dans la lutte contre Marc Ayrault. Celui-ci souhaite leur potentiel et développer leur projet. le décrochage scolaire. Les thèmes donner toute sa place au Cet organisme repose sur le mécénat, transgénérationnels, la solidarité entre réseau des missions locales, à les financements privés et de nombreux jeunes et personnes âgées, gravitent travers des dispositifs comme partenariats. Cinquante grandes également au centre des problématiques les emplois d’avenir, le contrat écoles, universités, instituts d’études sociétales. Si le service civique intervient politiques, instituts du travail social sont de génération ou la garantie positivement dans ces questions, jeune. Qu’en pensez-vous ? partenaires et ouvrent leurs portes à ces naturellement on le laissera croître. M. H.  : Grâce aux emplois d’avenir, on jeunes. Certaines fondations épaulent Mais c’est synonyme d’un véritable ne peut plus reprocher au service civique les initiatives de ceux qui aspirent à effort de la part de l’État, et cela ne d’être l’unique dispositif disponible pour créer leur association ou à développer viendra pas tout seul. les jeunes. Il est intéressant de voir cette leur propre projet culturel. Dans ce Le service civique reçoit panoplie d’outils se déployer. D’autres cadre, les mécènes s’impliquent en le soutien de nombreux pays ont connu une situation similaire, finançant l’Institut, en attribuant des partenaires institutionnels avec un taux de chômage chez les jeunes bourses, en recrutant ou en participant

comme mode de pensée s’il revient à dire : « J’espère que cela va arriver » ou « Les choses ne peuvent que s’améliorer ». L’idée de jouer son avenir par procuration me déplaît. Personnellement, je dirais :

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Les jeunes ont tout intérêt à ne pas simplement attendre qu’on s’occupe d’eux, mais à mettre en place eux-mêmes des initiatives qui bousculent une société qui les laisse à la marge. Cela s’applique au-delà du service civique. Dès le départ, nous avons donc incité les jeunes à fonder leurs propres structures, afin de travailler rapidement pour le service civique et d’accueillir d’autres jeunes. Nous collaborons aujourd’hui avec des réseaux d’associations de jeunes, comme Animafac. Vous avez lancé un appel à l’engagement de tous les citoyens que vous qualifiez d’« énergie magique » pour une société plus « entreprenante, solidaire et enthousiasmante ». M. H.  : La notion d’engagement est

actuellement sous-estimée, et il reste encore un long chemin à parcourir. Créer des postes publics, injecter des milliards supplémentaires sur chaque problème, tout cela n’est plus à l’ordre du jour. Les besoins sociaux sont considérables. L’engagement et ses vertus servent de leviers. Plus on donne, plus on reçoit, c’est pourquoi je l’illustre par une « énergie magique ». Peut-on rester optimiste ? M. H.  : L’optimisme ne m’intéresse pas

« On peut se battre pour le provoquer ». C’est différent. L’optimiste soutiendrait : « Tiens, dans six mois, la croissance sera peut-être meilleure ». Tandis que ma vision d’une attitude louable est : « Je ne sais pas si la croissance sera meilleure ou pire, mais comment se débrouiller dans ce monde si compliqué pour faire avancer les causes qui nous sont chères ? » En quoi votre engagement continue-t-il de se nourrir au gré de votre parcours ? Avez-vous des référents – comme par exemple Muhammad Yunus, de la Grameen foundation –, des personnalités, des actions, qui guident votre trajectoire ? M. H.  : Je passe beaucoup de temps

à échanger avec des personnes dans le besoin. Eux-mêmes partagent. J’entretiens mon engagement par ces interactions permanentes avec des gens extrêmement différents, riches ou pauvres, diplômés ou non, jeunes ou vieux… Avec Muhammad Yunus, nous coprésidons la chaire Social Business à HEC, et il est par ailleurs président d’honneur de l’Action tank Entreprise et pauvreté, que je copréside avec Emmanuel Faber. J’apprécie ces personnalités qui ont réussi à ouvrir de nouvelles voies. C’est vrai, il m’inspire. Y a-t-il un « futur Martin Hirsch » parmi les jeunes que vous avez l’occasion de rencontrer, une ou plusieurs têtes montantes de l’action sociale et solidaire ? M. H.  : Pour répondre de manière

non anecdotique, cela tient en trois mots : Institut du service civique. Cet organisme permet à des jeunes de faire leurs preuves, de révéler leur talent en s’engageant. Un jour, ils exerceront des responsabilités. Parmi les lauréats de l’Institut du service civique naîtront, je l’espère, de grandes figures associatives, civiques, publiques, entrepreneuriales de demain. Leur parcours repose, déjà, sur la force de leur engagement. u

logement QUID de LA GARANTIE DES RISQUES LOcATIFS ?

Lors de ses vœux à la jeunesse, François Hollande annonçait avoir demandé au gouvernement de préparer la création d’« une garantie universelle et solidaire des risques locatifs ». En quoi est-ce une bonne chose pour les jeunes ? M H  : La garantie universelle des risques locatifs ne s’applique pas uniquement aux jeunes. Selon ce principe, les propriétaires doivent souscrire à une assurance obligatoire lorsqu’ils louent. Chacun doit cotiser à cette assurance pour qu’elle puisse être efficace. Elle n’a d’intérêt que si les loyers pratiqués sont corrects. Si vous proposez un loyer trop élevé, vous ne serez pas couvert contre l’impayé. Pour un loyer convenable, vous êtes assuré. Afin de prévenir contre les effets pervers, cette garantie doit être couplée avec une sorte de tiers payant, notamment avec des formules – déjà existantes – de prélèvement automatique, qui dispensent de cautions. Ce système a vocation à favoriser l’accès à la location et au logement pour les jeunes dès lors qu’il est universel. Je défends cela depuis longtemps.

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