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LES

FEUILLETS DE

NOMENCULTURE ACTUALITÉ CULTURELLE

Exposition YANN KERSALÉ PAGE 28

Réalisateur à l’honneur LARS VON TRIER PAGE 20

Dossier L’HUMOUR NOIR PAGE 37

NUMÉRO 4

FÉVRIER 2012

GRATUIT


ÉDITORIAL

Fondateur : Hubert Camus

ÉDITORIAL

8LITTÉRATURE Directeur de la publication et Rédacteur en chef : Jean-Baptiste Colas-Gillot

Maquettiste : Coriolan Verchezer Illustrations (dont la couverture) : Bérangère Pétrault Responsable Arts Vivants : Laura Madar Responsable Cinéma : Simon Bracquemart Comité de rédaction : Simon Bracquemart Carla Campos Cascales Hubert Camus Clara Champion Jean-Baptiste Colas-Gillot Roxanne Comotti Lea Fauth Marianne Knecht Camille Lafrance Laura Madar Bérangère Pétrault Agathe Roullin Jade Simon Matthieu Tricaud Constantin de Vergennes

En cet hiver, Nomenculture publie, pour sa quatrième édition des Feuillets, un numéro un peu plus abouti encore que les précédents. En étendard, présenté d’abord par la photographie de couverture, le dossier du mois, portant sur l’humour noir. Nous vous emmènerons dans les esprits tordus mais non sans subtilité sardonique de Roald Dahl ou encore Jonathan Swift - ou disserterons sur le point de vue et les messages de ce qu’on appelle le « rire jaune ». En cinéma, c’est Lars von Trier dont nous étaierons l’œuvre - largement représentée, mais immensément dense et passionnante à éprouver en effet, son dernier film en date, Melancholia, sort ce mois-ci en DVD, ce qui nous permet d’y faire un retour, ainsi d’ailleurs que sur sa filmographie. Enfin, entre autre, nous avons visité les Archives Nationales, au cœur du marais Parisien, pour le lieu mis à l’honneur mensuel. Chers lecteurs, nous vous souhaitons un agréable hiver,

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ISSN : 2115-7324

Coriolan Verchezer

Nous recherchons de nouveaux rédacteurs. Contactez-nous à feuillets@nomenculture.fr www.nomenculture.fr


LITTÉRATURE Abruti de fonctionnaire, Henrie Rouen-Pleuret La Sorcière, Marie Ndiaye Revue littéraire Çà et là, ou quand la revue se fait livre Pulp, Charles Bukowski Chambres, Inventaires, André, Philippe Minyana Cinq méditations sur la beauté, François Cheng

P.4 P.4 P.5 P.6 P.7 P.7 P.9

ARTS VIVANTS iD, Cirque Eloize La Dame aux camélias La photo de papa Inconnu à cette adresse

P.10 P.10 P.11 P.12 P.13

CINÉMA FILMS J. Edgar, Clint Eastwood Une vie meilleure, Cedric Kahn Take Shelter, Jeff Nicchols La colline aux coquelicots, Goro Miyazaki Millénium, David Fincher Sur la planche, Leïla Kilani Duch, Rithy Panh Louise Wimmer, Cyril Mennegun

P.14 P.14 P.14 P.15 P.16 P.17 P.18 P.18 P.19

P.20 RÉALISATEUR À L’HONNEUR : LARS VON TRIER P.22 Melancholia P.24 Dancer in the dark P.24 Images d’une libération P.25 Breaking the waves P.26 Les Idiots P.27 Antichrist

SOMMAIRE

SOMMAIRE

P.28 EXPOSITIONS P.28 Yann Kersalé, fondation EDF P.29 Exhibitions, l’invention du sauvage, Quai Branly P.30 URSS, fin de parti(e), Paris P.31 Boîtes en or et objets de vertu, Paris P.32 Survivre : génocide et ethnocide en Europe de l’Est, Bordeaux P.33 Images d’Alice au pays des Merveilles, Rennes P.34 RENCONTRES/ENTRETIENS P.34 Entretien : Michel Lecorre, écrivain P.36 Lieu à l’honneur : Les Archives Nationales P.37 P.37 P.38 P.39 P.39 P.40 P.41

DOSSIER : L’HUMOUR NOIR Jonathan Swift Regards sur l’humour noir Jeremy Ferrari Du dandysme Roald Dahl Et on tuera tous les petits vieux

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LIT TÉRATURE

Henri Rouen-Pleuret

Abruti de Fonctionnaire Sans compromis ni facilité, plongez au cœur de l'administration avec Fabien, père de famille et cadre de la fonction publique. Le titre est provocateur, le "bonus" qui accompagne le texte aussi : Dictionnaire de la dysfonction publique. Casser du sucre (celui qui accompagne leurs cafés) sur le dos des fonctionnaires était facile. En écrire un témoignage de l'intérieur était un projet déjà plus intéressant. Henri Rouant-Pleuret y est parvenu, et son écriture le sort encore plus du lot du commun. Précisons aussi, car il y a fonctionnaire et fonctionnaire, qu'on parle dans ce texte de ceux qui travaillent dans les bureaux des administrations. Il ne s'agit pas non plus, même dans ce cadre, de généraliser : même si c'est un témoignage, on a ici une compilation du pire. Après tout ma mère est fonctionnaire et travaille très bien (bonjour maman !), comme quoi tout est possible. Henri RouantPleuret nous permet de rire un bon coup... avant d'avoir à retourner patienter (trop) longtemps dans une file d'attente pour un, je cite, "vulgaire bout de papier". Après lecture, on comprend mieux pourquoi tout est si long et si compliqué. Finalement, les fonctionnaires qu'on a en face de nous n'y sont pas pour grand-chose et subissent aussi l'abrutissement du système. Ceci posé, passons maintenant au texte en lui-même. Henri Rouant-Pleuret ne ménage aucun des rouages de l'administration, ni de ses collègues : il nous livre, à chaud, ses difficultés et tristesses. Comment on l'empêche d'agir, pourquoi tout se passe si mal. On pourrait avoir pitié de son personnage, Fabien, mais surtout on rit beaucoup. Ce qui n'empêche pas d'avoir quelques passages graves, comme l'épisode de la "fliposite aiguë". L'humour se veut parfois scatologique, voire machiste, mais jamais méchant : c'est celui de l'impuissance. Nous sommes au cœur des déboires d'un fonctionnaire qui, pourtant, "étai[t] motivé". L'ingéniosité de l'auteur réside dans sa capacité à faire la part des choses et à nous sortir du petit (et surchauffé) bureau du fonctionnaire : quand il rentre chez lui il fait face à d'autres problèmes, conjugaux ou d'éducation.

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Ce livre écrit comme un journal, relativement épais (plus de 300 pages) reste agréable à lire grâce à l'humour et l'autodérision du personnage, qui nous apprennent beaucoup sur le monde du fonctionnariat. On regrettera cependant une correction bâclée : de nombreuses fautes de frappe subsistent dans l'ouvrage.

Hubert Camus


LIT TÉRATURE

Marie NDiaye

La Sorcière Marie NDiaye, romancière et dramaturge prolixe, fait partie des auteurs français contemporains qu'il « faut » avoir lus. Bien après Quant au riche avenir  (1985) mais bien avant Trois femmes puissantes (prix Goncourt 2009), on peut citer La sorcière (1996), qu'on peut avoir eu à lire. Lucie habite un pavillon dans une banlieue résidentielle, où toutes les vies sont à peu près les mêmes  ; chacun, en tous cas, vit dans son coin. Lucie est une sorcière médiocre, contrairement à sa mère qui est capable par exemple de transformer un humain en escargot. Ses deux filles, à qui elle enseigne son art, s'avèreront elles aussi être très talentueuses dans ce qu'elles considèrent d'abord être «  des conneries  ». Pour sa part, elle se contente d'images présentes ou à venir. Mais petit à petit le réel échappe à l'extra-lucide ; le mari s'en va et les filles deviennent grandes, indépendantes. La pauvre Lucie se retrouve seule, avec des problèmes qui l'accaparent de plus en plus. La sorcière n'est pas un roman extraordinaire. Il est bien écrit, sans exceptionnel. La lecture n'est pas désagréable mais apparaît souvent comme trop banale, outre l'effet littéraire recherché. La postface de Pierre Lepape, en revanche, est extrêmement intéressante et bien écrite. L'éditeur a bien fait de l'inclure à ce court roman, car le texte du critique du Monde éclaire très bien les pages qui le précèdent. Et nous donne presque envie de relire La sorcière. LV

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LIT TÉRATURE

Revue littérairee

Chroniques du çà et là, ou quand la revue se fait livree Chroniques du çà et là est une revue littéraire bisannuelle, dont le premier numéro est sorti à la fin de l’année dernière. Pour 14€ vous aurez droit à un véritable livre : le premier numéro fait près de 160 pages ! Le format de la revue, par définition, est celui d’un métissage textuel. Les Chroniques du çà et là sont faites d’une quinzaine de plumes, chacune ayant son style, son originalité, son mot à dire. Pour ouvrir ce premier numéro, Philippe Barrot propose un texte sur l’Ordinuscrit, héritier du manuscrit puis du tapuscrit, qui donne à repenser l’écriture, ou plutôt sa préhension par les auteurs. Rémi Karnauch offre quant à lui une nouvelle drôle et agréable à lire  : Derrière la porte. Pour citer un dernier exemple du contenu de cette revue, il y a Ici comme ailleurs, une courte nouvelle en prose poétique de Xavier Gavaud, magnifiquement illustrée par Catherine Maria Chapel. La maquette, intérieure comme extérieure, est globalement bien (voire très bien) réalisée  : il n’y a pas une succession de textes d’un même genre mais une véritable alternance. La revue étant, comme je l’ai dit, très longue, on apprécie grandement les quelques changements d’orientation du texte, qui sont faits sans abus. Les illustrations qui accompagnent les textes sont les très bienvenus, mais un regret : l’impression intérieure est monochrome (seule la couverture est en couleurs) mais les photographies ne sont qu’en niveau de gris. On apprécierait beaucoup plus avoir un véritable noir et blanc, qui mettrait en valeur comme il se doit des images qui le méritent. Les Chroniques du çà et là forment un ensemble sobre et beau. Pour moins cher qu’un roman, vous aurez droit à un bel ouvrage et à de belles découvertes.

P. 6

Pour en savoir plus, lire des extraits ou passer commande, rendez-vous sur leur site : www.chroniques-du-ca-et-la.fr

Hubert Camus


Pulp Aimé ou détesté, source dans tous les cas de nombreuses polémiques, Bukowski est l’un des auteurs phares de ce que l’on appelle la littérature « underground ». Il est néanmoins difficile de classer Bukowski dans une quelconque catégorie tant ses textes sont, contre toute apparence, riches et complexes. Charles Bukowski c’est le « diamond who wants to stay coal » de la chanson Black Market Baby de Tom Waits, d’ailleurs fervent admirateur de cet auteur. Ce génie marginal (c’est presque un pléonasme) parvient à transformer une vie de misère, dévastée par l’alcool et les relations houleuses avec des femmes infidèles, en un magnifique poème (je pense ici à Blue Bird). Pulp, c’est l’histoire de Louis-Ferdinand Céline, ressuscité par magie, aperçu au détour d’une rue de Los Angeles. Quant à Nick Belane, c’est un gars plutôt banal dont la vie est peuplée de défaites, un « privé » un peu minable qui reçoit un jour un appel. Une voix sensuelle titille sa libido et lui demande de retrouver Céline. La mystérieuse inconnue n’est autre que la mort, Lady Death, venue pour remettre un peu d’ordre dans un monde qui sombre peu à peu dans l’absurde. La quête du Moineau écarlate, l’affaire plutôt banale d’un mari qui soupçonne sa femme, Belane se retrouve propulsé dans une course effrénée. Cette œuvre est la dernière que Bukowski ait écrite, juste avant de mourir. Cette course de Belane, effrayé par la tournure que prennent les choses, qui se demande si sa vie a encore un sens, c’est la dernière ligne droite qui mène Bukowski à la conclusion « Don’t try » dont il avait demandé qu’elle soit gravée sur sa tombe… Un petit bijou. A l’état brut, cela va sans dire. Jade Simon

LIT TÉRATURE

Charles Bukowski

Philippe Minyana

Chambres, Inventaire, André

Jean-Baptiste Colas-Gillot

P. 7

Ces trois pièces ont été réunies ensemble en 1993 par Philippe Minyana jugeant qu’une problématique commune les unissait. Ce lien est dans les histoires inexistant, puisque les personnages ne sont pas du tout établis sur un même schéma. Toutefois, c’est la dramaturgie ultra-contemporaine même de chacune des pièces qui a un fondement similaire. Chambres, Inventaire et André convoquent toutes les trois le théâtre de l’intime. L’intime de prime abord par l’établissement d’un espace personnel, dans lequel le spectateur pénètre, un peu perdu. L’intime également pour le motif des souvenirs personnels. Chacun des personnages est habité d’objets, de personnes et de lieux qui ont marqué sa vie. Parfois, l’image qu’il s’en fait est claire, limpide. Souvent, cette image s’évapore à ses yeux ainsi qu’aux yeux du spectateur, si bien que l’on découvre un homme-enfant cherchant ses mots ou plutôt ses souvenirs, empreints de larmes, de sourires et d’un je-ne-sais-quoi indescriptible propre au style de Minyana.


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

P. 8

Judith Hermann

Alice Le lundi 9 janvier, Judith Hermann, écrivaine allemande et lauréate du prix Hölderlin en 2009, a présenté la traduction de son troisième livre Alice au Goethe Institut à Paris, accompagnée par Dominique Autrand, traductrice et éditrice. Il serait inapproprié de parler de roman, puisque Alice est un recueil de cinq nouvelles. Le point commun : dans chaque nouvelle, il y a un homme qui meurt. Ces hommes n’ont pas forcément de lien entre eux, et le décor change de récit en récit, mais tous les cinq sont vécu par le même personnage : Alice. Si le Spiegel attend toujours un roman, le Guardian avait, au contraire, qualifié Alice d’un nouveau genre littéraire – la variation. Le fait de faire vivre un même personnage cinq fois une expérience semblable, la mort, est en effet inhabituel. Hermann parle elle-même d’une suite circulaire de récits courts  : le premier serait comparable à un centre autour duquel les quatre autres s’érigeraient comme une couronne. Pas de développement linéaire donc, mais des personnages constants et des changements de perspective. Sans aller aussi loin que le Guardian, un style assez exceptionnel est indéniable. D’ailleurs, ce n’est pas tant le fait de mourir qui est au centre de ces nouvelles, mais plutôt la séparation et l’adieu. Les émotions des personnages se transmettent par une atmosphère particulière qui surgit entre les lignes, mais la mort n’est jamais évoquée directement  : c’est surtout la continuation implacable de la vie qui domine les histoires dans Alice. Dans ce sens, Hermann souligne qu’elle a voulu « écrire un livre sur la vie, non pas sur la mort ». Il est vrai que la narration se passe complètement de toute forme de pathos, les éléments tragiques étant peints avec des mots simples et puissants. Hermann a un don pour les détails et le banal, et plus que des récits, elle nous donne souvent des images en mouvement, chargés de faits minimes mais significatifs. Ennuyeux  ? Non. Certes, ce n’est pas un feu d’artifice de suspens et d’action, mais l’écriture de Hermann est justement agréable parce qu’elle ne cherche pas à plaire. Le changement de décor d’une nouvelle à l’autre confère un rythme vif à l’ensemble, et on est loin de la monotonie. Hermann arrive à parler de la mort tout en restant vivante. Avec les mots de la traductrice Autrand, c’est «un livre lumineux ; mélancolique mais pas noir. » Lea Fauth


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

François Cheng

Cinq méditations sur la beauté Chers lecteurs, je vous avouerai que ce mois-ci, j'avais envie de critiquer un livre que je n'aimerais pas histoire de me défouler un peu sur un auteur et de le descendre en flammes. J'ai alors choisi un livre dont le titre me semblait bien trop ambitieux : Cinq méditations sur la beauté de François Cheng. Malheureusement, l'auteur a décidemment la plume fine et prend soin de justifier chacun de ses choix à commencer par un postulat de base très ambitieux et orginal : la beauté est au mal ce que l'ange est au démon. Alors est-ce que le mal c’est le laid dans sa forme la plus pure et la plus originelle ? Ou bien la laideur est-elle mal ? Peu importe. Les méditations de François Cheng ont le mérite de proposer au lecteur de courtes réflexions philosophiques et littéraires et de vous amener à ressentir de nouveau un doux et agréable émerveillement pour la beauté que l’on a aujourd’hui pris l’habitude d’oublier ou de nier dans un effort cynique de maîtrise de soi. Le livre se présente alors au cours de ces Cinq méditations comme un réquisitoire contre l’anesthésie des sens. Un petit ouvrage abordable (5 euros) à feuilleter dans le métro pour rêvasser le matin et le soir. Oui… soyons honnêtes cet objet n’a – je pense – ni l’ambition, ni le caractère du chef d’oeuvre. Clara Champion

P. 9


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

iD, Cirque Eloize Mise en scène par Jeannot Painchaud 16 artistes sur scène, soudés, confiants, doués, 13 disciplines acrobatiques, poétiques, audacieuses, la chance de voir ce spectacle à Chaillot. Impressionnant. On s’assoit, le son commence à se mettre en route. Est-ce le bruit de dehors qu’on n’entend ou bien le spectacle est-il en train de commencer ? Noir dans la salle, apparition des artistes sur scène. C’est le spectacle. Musique rock, électro, énergique, joyeuse et belle, accompagnée d’un décor mouvant et de projections d’images qui vont dans tous les sens, au rythme de la musique, en trompant les yeux d’un public ébahit. Petits et grands restent bouches bées devant une telle performance. iD n’est pas seulement une prestation, le Cirque Eloize raconte aussi ici une histoire. Celle-ci n’est pas follement originale, c’est l’histoire de deux clans de la «street», dans un monde de graffitis en tous genre, qui s’affrontent, à la West Side Story. Cette histoire classique est portée par une telle technique de la part des artistes, qui réussissent à la dépasser pour aller prendre à pleine mains et pleins poumons la beauté et la poésie de leur art. On quitte ces 16 artistes, le coeur battant, les membres dans tous leurs états, prêts à dodeliner dès qu’un son se fera entendre. Impossible de désourire, on est content.

P. 1 0

Laura Madar


Mise en scène de Frank Castorf

Bérangère Pétrault

P. 1 1

« Achever de déconstruire le romantisme de Dumas fils  », et pour ce faire, confronter «  cette œuvre à l’un des textes érotiques les plus violemment explicites de notre littérature  : la bien nommée Histoire de l’œil de Georges Bataille.  » Brochure de la création du théâtre de l’Odéon, mise en scène de Frank Castorf, tout est dit, il faut tout démolir pour revenir au propos premier, la prostitution, le fétichisme, la femme fatale au destin tragique. Quitte à tout raser, autant y mettre du cœur, avec des comédiens de renom (Jeanne Balibar en tête), une scénographie inventive et un décor ingénieusement rotatif, monté sur plateau, «  bipolaire  » comme Castorf semble voir l’histoire de Marguerite Gautier ; et puis, le massacre, des cagoules en latex, des références inopportunes à la Psychose d’Hitchock comme pour justifier un parti-pris qui s’asphyxie rapidement, des actrices nues sous cellophanes, des bruits de défécation, du trash pour du trash. Parmi les quelques soixante spectateurs qui auront déserté les fauteuils d’orchestre au cours des cinquante premières minutes, tous n’étaient sans doute pas des puritains choqués par la transgression des genres et des tabous  ; parmi tous les autres qui jetteront l’éponge une fois l’entracte – la libération ? – venue, tous ne sont pas tant outrés par la violence sexuelle explicite des propos que par le désagréable sentiment d’avoir assisté à une vaste mascarade. Confronter les textes de Dumas fils avec des fragments de Georges Bataille et d’autres de La Mission d’Heiner Müller, a priori, pourquoi pas ? - il est toujours bon de dépoussiérer les monuments. En faire un prétexte pour s’adonner à l’onanisme intellectuel le plus complet, estampillé «  art contemporain », cela pose davantage problème ; jouer la carte du génie incompris – puisque les andouilles qui auront sauvé leur peau avant la fin n’auront sans doute rien compris à cette géniale réinvention du mythe, n’est-ce pas un peu facile, et surtout…n’est-ce pas déjà un aveu de faiblesse  ? L’irrévérence, le sexe, le sadomasochisme, les acteurs, le détournement anachronique de La Dame aux camélias, rien de tout ça n’est en soi une mauvaise idée ; prendre le public pour un amas d’imbéciles, en revanche…

ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

La Dame aux camélias


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

La Photo de papa de Stephan Wojtowiez, mise en scène par Panchika Velez La photo de papa, elle est sur la commode, près de la porte d’entrée de la maison d’enfance. C’est le dernier souvenir que l’on a de lui, avant qu’il parte à la guerre, la der des ders. C’est le dernier détail, qui parait si insignifiant, qui fait que l’on revient, une dernière fois, dans cette maison abandonnée au fin fond des Landes, que l’on va vendre, bientôt. C’est l’histoire de deux soeurs et un frère. Depuis qu’ils ont perdus leur mère, ils sont orphelins, et vivent leur vie chacun de leur côté. L’une est frivole, passe d’homme en homme, achète une automobile, c’est tellement plus esthétique. L’autre est sage, obéissante, mariée à un bon franchouillard comme on en fait rarement. Le petit dernier, le petit lapin, est trouillard et égoïste, aimerait exprimer tout ce qu’il pense, mais ne fait que ronchonner pour ne pas aller à l’encontre des tabous familiaux, et retranscrit toutes ses pensées noires dans son petit carnet. C’est aussi l’histoire de la guerre civile d’Espagne, en 1936. Un soir, la famille accueille le neveu de leur bonne, un jeune espagnol émigré souhaitant rejoindre les forces républicaines de son pays. Cette rencontre imprévue ébranle tout le monde, leurs certitudes, leurs choix. Ici, c’est la petite histoire, pas très joyeuse, de cette famille, qui porte la grande histoire, tragique, de l’Espagne.

P. 1 2

L’auteur a trouvé le juste milieu entre tendre, drôle, virulent, touchant, pour un texte porté à la perfection par une équipe d’acteurs justes, présents, tous en finesse. Excepté Jacques, le mari de l’une des soeurs, qui est tout en exagération naturelle. Joué admirablement bien par Yvon Back, Jacques est LA présence qui fait que la pièce trouve sa justesse dans l’humour. Sans tomber dans le cliché ou la caricature, Back fait de ce personnage un homme réel, vrai, tout en lui conférant une présence et un corps à se plier en quatre, à son insu, bien évidemment. Ajoutez à cela les costumes magnifiques, en parfaite adéquation avec le contenu de la pièce (on se souvient particulièrement du combishort de pêche noir que porte fièrement Jacques). La photo de papa est une pièce de théâtre moderne étonnante. Laura Madar


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

Inconnu à cette adresse Mise en scène par Jeannot Painchaud

Bérangère Pétrault

P. 1 3

« Deux amis pris dans la tourmente de la montée du nazisme voient leur amitié se briser et leur vie basculer dans l’horreur.  » Le bref résumé de la brochure pourrait laisser craindre une énième proposition sur un sujet vu et revu, il faut bien le dire, aussi politiquement incorrecte que soit cette assertion : la gradation du totalitarisme [nazi] qui broie les humains et les liens qui les unissent .Mais l’adaptation du premier ouvrage de Kathrine Kressmann Taylor, correspondance épistolaire fictive entre les amis et associés Martin Schulse et Max Eisenstein, proposée par Maud Ferrer et Pierre Sallustrau évite brillamment les pièges inhérents à pareille thématique. Servie par le jeu parfait et jamais pathétique de Pierre Sallustrau lui-même et Alain Tardif, jouant la correspondance épistolaire avec malice et inventivité, l’œuvre devenue pièce donne à voir deux hommes faillibles et imparfaits, deux quarantenaires emportés par une Histoire qui les dépasse et séparés par un océan, qui s’arrangent avec leurs convictions et leur intégrité jusqu’à plonger dans la tragédie. Il n’y a pas de salaud, il n’y a pas de victime, mais deux interprètes généreux qui donnent à voir humblement et dans un petit théâtre un grand moment et une bonne surprise.


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

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J. Edgar Réalisé par Clint Eastwood Clint Eastwood est un réalisateur que j'apprécie énormément pour ces films comme «Million Dollar Baby» ou «L'Echange», des films qui empoignent vos sentiments. Jusqu'à «Invictus», il jouait de mes émotions comme d'une marionnette ; depuis la marionnette s'est brisée. «J. Edgar» a la capacité de recoller les morceaux et pourtant il lui faut encore un piano et des choeurs pour nous émouvoir. Il y en avait pourtant matière dans l'histoire impossible entre Edgar et Tolson, mais rien. Pire, des ricanements dans le public alors que les cœurs des personnages se déchirent. Peut-être es-ce la sensation de masque sur la peau d'Armie Hammer alors que DiCaprio se transforme avec brio ? Inutile cependant de cracher dans la soupe ; si le film est un pale Eastwood, le récit remplit toute fois sa tâche de biopic  : narrer l'histoire du fondateur du FBI. Pour le reste j'attendrais encore le prochain pour le vérifier  ; Beyoncé y sera à l'affiche, ce n'est pas fait pour me rassurer. Marianne Knecht

Une vie meilleure Réalisé par Cédric Kahn

P. 1 4

C’est l’histoire d’un jeune homme, Yann, qui n’a pas de famille, un boulot qui ne le satisfait pas, des rêves. Il rencontre une jeune femme, Nadia, maman d’un fils qui n’a pas de père, Slimane. Yann et Nadia sont tous deux dans la restauration et commencent leur vie ensemble, en se lançant dans un projet de restaurant au bord d’un lac. Leurs rêves et idéaux s’effondrent rapidement, à cause d’erreurs financières insurmontables. Nadia abandonne le projet et part au Canada trouver un autre travail, tandis que Yann s’accroche à son rêve coûte que coûte. Elle confie Slimane à Yann avant de disparaitre sans donner de nouvelles. La galère commence et ne s’arrête jamais. Une vie meilleure ne porte pas bien son titre. Ce n’est pas un film sur l’espoir pendant la crise. L’affiche n’indique rien non plus. Ce n’est pas un film léger où l’on voit Guillaume Canet et Leïla Bekhti (qui n’est finalement pas très présente durant le film) se faire des papouilles pendant 1h50. Une vie meilleure, c’est un film lourd, dur, plombant et réaliste. Il dénonce la malhonnêteté des uns et le malheur qui ne finit pas d’empirer des autres. Il est soutenu par Guillaume Canet et Slimane Khettabi, l’enfant, qui jouent admirablement bien. On y croit et ça fait peur. Laura Madar


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

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Take Shelter Réalisé par Jeff Nicchols

Take Shelter. Voilà un film qui tente d'aborder un genre de plus en plus à la mode – les films apocalyptique – d'une manière radicalement différente. Ici, pas de prophétie, pas de mouvements de foule, pas de villes détruites : simplement l'angoisse d'un ouvrier des grandes plaines américaines, sujet à des cauchemars dont on est incapable de dire s'ils sont prophétiques où juste issus de l'esprit d'un homme qui perd peu à peu les pédales. Pendant toute la durée du film, le spectateur ne sait que penser de Michael Shannon, qui propose là une prestation remarquée. Soutenu par une Jessica Chastain toujours juste, l'atmosphère se tend au fur et à mesure que le film avance. Jeff Nichols a compris que la force de la suggestion réside dans la capacité à destabilier le spectateur, incapable alors de se raccrocher à quelque chose de concret. La formidable bande-son et la réalisation posée finissent de plonger le spectateur dans un voyage au bout de l'esprit torturé d'un homme. Assurément un très grand film, dont l'angle d'attaque mérite à lui seul le détour.

P. 1 5

Constantin de Vergennes


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES P. 1 6

Mission : ImpossibleLa - Le Colline Protocole aux Coquelicots fantôme Réalisé par Brad Bird

Réalisé par Goro Miyazaki

Avec son deuxième film, le fils du grand maître Hayao Miyazaki signe un film plus personnel que son précédent mais moins réussi. En effet comment ne pas être déçu face à cette histoire d'amour compliquée entre deux lycéens sur fond d'après guerre et de rémission sociale et économique du Japon, à l'aube des jeux olympiques d'été de Tokyo en 1964. Là où le film déçoit c'est par son incapacité à traiter les différents thèmes à valeur égale. L'histoire d'amour en effet n'est là que pour mettre en avant le difficile choix entre la mémoire et le développement économique tourné vers l'avenir que devait faire le Japon à cette époque. Ce problème les Miyazaki le traitent au travers de le réhabilitation du vieux foyer d'élève du lycée que les nationalistes veulent voir disparaître et que les étudiant progressistes veulent voir toujours debout, jugeant la protection de la mémoire collective indispensable à la fondation d'un avenir stable et paisible. C'est dans le combat contre la démolition du vieux mais foisonnant foyer que se forge l'histoire d'amour entre les deux protagonistes. Jusque là les bases d'un bon mélodrame sont posées mais viennent s'ajouter à cela les mémoires de la guerre du pacifique surgissant et mettant à mal l'histoire des protagonistes. Comme vous le voyez, beaucoup de paramètres sont mis en jeu dans cette histoire et le film aurait certainement été réussi si il avait pris le temps d'enclencher et d'observer tout cela avec plus d'attention ! Hors le film ne dure que 1h31 et du coup passe sur tous ces sujets trop rapidement. Aucune profondeur donc et un film superficiel qui perd alors le potentiel qu'il a. Après les fabuleux Le tombeau des lucioles et Mes voisins les Yamada (seuls films réalistes des studio Ghibli), La colline aux coquelicots peine mais apporte tout de même une satisfaction ! Celle de voir que les descendants des vieillissants Hayao Miyazaki et Isao Takahata sont en route, avec autant de qualités dans la technique d'animation si propre aux studios : des fonds magnifiques de détails à l'aquarelle, supports de personnages animés simples mais efficaces. Simon Bracquemart


Réalisé par David Fincher

Millenium, la trilogie signée Stieg Larsson, déjà adaptée au cinéma et en séries par le Suédois Niels Arden Oplev, revient sur nos grands écrans, et c’est signé David Fincher. Millenium, c’est ce genre de phénomène qui fait que, dès l’instant où l’on rentre dans l’histoire, dès la première ligne, la première minute, la première image, on ne peut pas s’arrêter, on est tenu en haleine du premier au dernier mot, de la première à la dernière image, du premier au dernier son. On vit Millenium. Fincher signe ici une oeuvre remarquable, qui commence d’emblée par un générique des plus impressionnants. On ne peut que rester bouche bée devant cette technique et cette beauté du cinéma. Porté par la noirceur du propos et la bande son incroyable signée Nine inch Nails, Millenium réussit à marquer les esprits, une fois de plus. Mikael Blomkvist, incarné par Daniel Craig, étonnamment bon et juste, journaliste pour la revue Millenium, est engagé par un puissant industriel suédois, Henrik Vanger, pour officiellement écrire ses mémoires, et officieusement enquêter sur sa nièce disparue des années au paravant. Lisbeth Salander, jouée par la surprenante Rooney Mara, est une jeune femme perturbée et asociale, mais enquêtrice hors pair. Mikael et Lisbeth se retrouvent sur cette enquête, et réussissent à nouer un lien d’amitié fort, improbable, qui les fera rentrer dans les secrets familiaux les plus noirs des Vanger.

Laura Madar

P. 1 7

Qu’il est difficile de se mettre à la place de ceux qui ne connaissent pas l’histoire par coeur, qui n’ont pas vécu toutes les aventures de ces deux personnages complexes avec eux, pendant des mois, qui n’ont pas connu la déchirure que le point final provoque, à la fin du dernier opus ! Pour ceux qui ont porté dans leur coeur le caractère tortueux de Lisbeth et Mikael des mois durant, il est difficile de les convaincre totalement au cinéma, en 2h38. La relation complexe entre ces deux personnages subtiles n’est pas assez mise en valeur, les scènes violentes ne le sont peut-être pas assez (contrairement au Millenium de Niels Arden Oplev), la fin ne respecte pas totalement celle de Larsson, il manque des détails, toujours des détails, c’est si important les détails... Lorsqu’on sort de la salle de cinéma, on entend d’un côté des «c’est un chefd’oeuvre», de l’autre «il ne s’agit que d’une pâle copie de ce qui a déjà été fait». Le Millenium de Fincher est un bon et beau film, qui apporte quelque chose de plus que le précédent : la qualité renversante de la réalisation.

CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

Millénium


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

Sur la Planche Réalisé par Leïla Kilani Sur la planche est un film profondément ancré dans la réalité, d’où un réalisme aigu et parfois une distance qui manque par rapport aux spectateurs. Les personnages sont bien plus que de simples entités cinématographiques puisqu’ils semblent personnes. Ce souci esthétique de transposer toute la réalité de ses deux héroïnes est un leitmotiv pour Leïla Kilani qui a préféré un casting d’acteurs majoritairement amateurs. C’est le cas de Soufia Issami et Mouna Bahmad, deux jeunes filles unies par le même travail, les mêmes convictions, face au même État qui les brime. La femme, au centre de l’oeuvre de la réalisatrice, est torturée, instable, à l’instar de Soufia Issami, incarnant Badia, être de haine, replié sur soi. Cette peinture des sentiments, bien qu’efficace, échoue dès lors que l’art de l’incarnation plonge dans le documentaire. On lutte pour s’attacher aux personnages, plongés dans des considérations tantôt profondes, tantôt futiles. Toute la fresque morale évite sagement la subtilité et ne propose que des confrontations manichéennes, alors que le scénario aurait pu porter davantage de vérités au lieu de réalismes. Jean-Baptiste Colas-Gillot

Duch

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Réalisé par Rithy Panh En gros plan : c’est ainsi que Rithy Panh filme le plus souvent Duch, dans son documentaire sur cet homme responsable de milliers de morts pendant l’épisode des Khmers rouges au Cambodge. Faire un film sur un événement si récent et qui le touche personnellement n’était pas chose aisée. Rithy Panh, qui signe le scénario et la réalisation, nous offre un face-à-face avec un bourreau qui se dit victime de sa loyauté, instrumentalisé. Cet intellectuel, filmé dans son intimité, essaie de se défendre tout en reconnaissant sa part de culpabilité. C’est déstabilisant et c’est difficile, certaines images sont insoutenables mais ce document est rare et nécessaire. Rarement voit-on un tel homme de si près, qui s’explique et est parfois touchant. Rithy Panh s’abstient de tout commentaire, on ne le voit ni ne l’entend : il n’interagit que dans le choix des images et du montage. «  C’est la vérité  », répète souvent Duch, devant les photos étalées sur son bureau. Une vérité qu’il essaie de tourner à son avantage, même s’il commence – dit-il – à changer, à comprendre ce qu’il a fait. Hubert Camus


Réalisé par Cyril Mennegun Louise est partie parce qu’Eric Wimmer ne lui a pas laissé le choix. Louise vit dans sa voiture et se lave dans les stations services, et s’habille dans les toilettes du café PMU tenu par Nicole. Louise travaille dans un hôtel tenu par l’archétypal jeune gérant pragmatique aux dents longues, un patron qui pourrait être son fils. Louise ramasse les draps salis et les remplace, fait des heures supplémentaires, fait noter ses cafés allongés sur l’ardoise. Louise a bientôt cinquante ans et fume beaucoup, roule de nuit en écoutant Nina Simone, va parfois gratter à la porte de Paul pour un instant de chair et de sueur, un instant sans un mot, parce que Louise n’a rien à dire sur elle. Louise porte des escarpins noirs et se maquille chez une de ses employeuses ; Louise est en rupture avec sa fille, Louise est en rupture avec le monde et avec elle-même, et cependant Louise Wimmer avance, silhouette longue et élégante arpentant les rues la nuit venue, enveloppée de son halo de fumée et Louise est pleine de grâce. Le documentariste Cyril Mennegun n’a peut-être pas, en dépit de ce qu’on aura pu lire dans une presse unanimement enthousiaste quant à son premier long-métrage de fiction, souhaité faire dans le «  film social  ». Voit-on dans Louise Wimmer une « survivante *», une « Misérable des temps modernes **», la chronique de ses jours et de ses nuits est-elle vraiment un « cri de révolte » « en ces temps de crise*** » ? Louise Wimmer se bat pour trouver un appartement, se bat pour faire démarrer sa voiture, se bat pour parler à sa fille, sa fille qui est belle et qui mériterait mieux, mieux que ce qu’elle fait. Louise Wimmer est une battante fatiguée qui boit trop de bière blanche et danse, danse pour être serrée fort par un inconnu, et hurle un matin sur l’assistante sociale, Louise est une guerrière qui n’a pas encore déposé les armes, Louise a la beauté fière et la fierté protectrice, une brutalité de sensible, de cabossée, de femme blessée ; mais jamais le long-métrage ne flirte avec le pathos, et lorsque vibre et danse Louise au son de son autoradio avant de le propulser au loin dans un geste de rage cathartique, Louise est vivante. Son sourire final, tête inondée de soleil passée par la fenêtre d’une voiture, cheveux roux au vent, devant son nouvel appartement, est du ressort de la grâce, et fait de ce long-métrage un chef-d’œuvre absolu.

Bérangère Pétrault

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* Stéphanie Lamome pour Première ** Florence Colombani pour Le Point *** Marjolaine Jarry pour TéléCinéObs

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Louise Wimmer


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LARS VON TRIER Réalisateur Danois

Lars Von Trier a toujours eu le don de susciter débats et controverses. Adulé ou détesté, le réalisateur danois a toujours cherché la provocation, poussant sans cesse son spectateur dans ses retranchements, parfois même dans son intimité, afin de ne lui laisser le choix seul d’un avis tranché. Car, cultivant avec soin son statut d’enfant terrible du cinéma, Lars Von Trier est devenu un spécialiste de la provocation. Mais là où certains le voient comme un fauteur de trouble, Lars Von Trier a choisi d’utiliser cette insolence de la meilleure des manières. Provoquer, selon lui, c’est bousculer les règles établies, c’est proposer sa vision personnelle du cinéma, c’est inventer une nouvelle manière de raconter un récit, c’est développer une écriture cinématographique nouvelle. Et c’est ainsi qu’a toujours avancé Lars Von Trier, en restant fidèle à sa rébellion de toujours. Il a donc fondé une oeuvre hétéroclite basée sur ses coups de tête, sans jamais s’attacher à un genre, à un type de film particulier. Et ce jusqu’à rejeter cette notion, jusqu’à la détruire même en créant le ‘‘dogme 95’’ (voir l’article sur Les Idiots).


C’est ce qui fait aussi que les films de Lars Von Trier ont une portée politique et idéologique propres à chacun, selon les indignations ou les penchants psychologiques du réalisateur. Ne supportant pas les codes, il crée le dogme ; détestant l’hégémonie américaine, il la critique ouvertement avec ses propres outils (en l'occurrence ses acteurs) avec Dogville ou encore Manderley. Les films du prodige danois apportent toujours les réponses qu’il veut adresser à tous les problèmes personnels ou de société qui le touchent, et c’est aussi cela qui rend l’oeuvre de Lars Von Trier émouvante et novatrice dans sa manière de répondre souvent à l’opposé de ses ‘‘ennemis’’. Il n’y a qu’à regarder à nouveau ses deux derniers films Antichrist et Melancholia, pour toucher du doigt le réalisateur et son univers. Réalisés comme une réponse à ses propres doutes et à sa propre dépression, ils n’en deviennent que plus touchant, car ils sont une thérapie à ces maux psychiques, répondant par la violence à la léthargie et la souffrance de la dépression et de la mélancolie profonde. Regarder un film de Lars Von Trier, c’est suivre une thérapie (aussi violente et personnelle qu’elle soit) de nos maux culturels, sociaux et personnels. Et ce en révolutionnant toujours, apportant des structures et codes nouveaux ( parfois considéré comme pompeux ). Regarder un film de Lars Von Trier, c’est toujours vivre une expérience nouvelle et mettre en doute ses certitudes. Ca en dérange plus d’un, mais personnellement, je trouve cela vivifiant ! Simon Bracquemart

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Ce que revendique Lars Von Trier, c’est la liberté de créer, de faire des films comme bon lui semble et non en étant soumis à un quelconque diktat fait de règles pré-établies. Et c’est cela qui fait de l’oeuvre de Lars von Trier l’une des plus importantes de ces dernières années et d’aujourd’hui. Par son refus de toute convention artistique, il a certainement réalisé aujourd’hui l’une des oeuvres les plus originales qui soit. À mes yeux, deux réalisateurs incarnent aujourd’hui la liberté totale de toute convention et l’invention permanente : Alain Cavalier (sur lequel j’ai déjà écrit dans Nomenculture) et Lars Von Trier. Et il me semble essentiel de regarder ces films qui nous rappellent que, libéré de toutes contraintes, le cinéma peut être des plus magiques et nous transporter très loin de nos certitudes.

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Melancholia 2011 Le dernier cru du festival de Cannes aura été marqué par deux très grands films, The tree of life de Terrence Malick et Melancholia de Lars Von Trier. Le premier a eu la palme d’or, le deuxième, plombé par les tristes propos de son réalisateur n’a eu que le pauvre prix d’interprétation féminine pour la belle et douée Kirsten Dunst. Nul doute, en revoyant aujourd’hui Melancholia (sorti dernièrement en DVD chez Potemkine) que le film aurait mérité plus de reconnaissance cannoise. Melancholia est coupé en deux parties, toutes deux portant le nom de deux soeurs, Justine (Kirsten Dunst) et Claire (Charlotte Gainsbourg) qui fondent la colonne vertébrale du film. La première partie, ‘‘Justine’’, donne à voir la lente décomposition de Source : Wikicommons Justine le soir de son mariage en grandes pompes. Alors que tout est fait pour la rendre heureuse, elle s’enfonce petit à petit dans un malaise profond, se détachant de toute l’activité joyeuse régnant autour d’elle : elle est en faite mélancolique, ne voit la vie que comme un enfer et a un désir profond de destruction de cette vie, ainsi que la sienne. La deuxième partie, portant le nom de ‘‘Claire’’ réalise le profond désir de Justine en mettant en scène la déchéance et la destruction du monde qu’elle souhaite tant. Et quelle meilleure manière que de le détruire dans une collision avec une planète nommée Melancholia. Au travers de ce film, Lars Von Trier touche du doigt le sublime dans sa plus grande pureté notamment en établissant un équilibre parfait entre les éléments qui composent le film. L’esthétique parfaitement léchée des plans d’introduction et de la planète Melancholia associés à la caméra à l’épaule du dogme pleine de défauts ; le traitement de l’immensité cosmique en parallèle du lieu clos du château dans lequel évoluent les personnages ; la lumière bleutée aberrante d’une planète numérique face à la lumière jaune réaliste d’une fête de mariage nocturne et éclairée ; le grouillement de personnages de la première partie opposée aux seuls quatre (John, Justine, Claire et son enfant).


Simon Bracquemart

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Une telle sophistication aurait été il y a quelques années impensable de la part de l’un des créateurs du dogme95, mouvement visant à effacer toute sophistication plastique et scénaristique du cinéma, jugeant que le cinéma se devait d’être au plus proche de l’instant présent et plus réaliste possible. Ce que nous offre le réalisateur danois avec Melancholia, c’est une oeuvre profondément romantique visant une sublimation de la réalité, collant au plus près des désirs de Justine traitée ici comme une prophètesse de la mort, première à remarquer la disparition de l’étoile Antarés cachée par la planète qui annihilera toute vie universelle. Cette dimension prophétique prend encore plus d’ampleur lorsque celle-ci affirme avec conviction qu’il n’y a pas d’autres formes de vie dans l’univers, car elle ‘‘sait les choses’’. En questionnant sans cesse la petitesse de l’homme par rapport à une force supérieure, Melancholia rejoint The Tree of life de Terrence Malick. À l’exception du deuxième axe sur la religion, le film de Lars Von Trier s’intéresse aux forces de la nature et à leurs phénomènes qu’il essaye de rendre les plus réalistes possibles. Insistant non seulement sur les conséquences du passage de Melancholia (raréfaction de l’air, ‘‘aspiration’’ de l'électricité...), le réalisateur choisit la pertinence de s’attacher aux calculs cosmiques de la trajectoire de la planète dans leur interprétation la plus simple (un schéma). Ce réalisme en devient d’autant plus magique qu’il est associé à la dimension mélancolique d’une seule, Justine, qui, au fur et à mesure que la menace se fait de plus en plus grande, sort de la profonde léthargie de sa dépression pour devenir la plus stable et la plus sereine. Claire, la soeur rangée et ‘‘normale’’ se fait gagner par l’angoisse et la peur face à cette fin du monde immuable. Et c’est là que le réalisateur joue en maître avec le spectateur en lui offrant un final plein cadre sur la catastrophe, en prenant le point de vue du plus faible, du protégé de Justine, le fils de sa soeur. Abrités dans une cabane magique seulement constitué de branches simples, les personnages donnent la dernière touche de sublime et d’onirique à Melancholia. En choisissant le prisme du plus innocent des personnages et de placer cette cabane au milieu de l’immense étendue du golf du domaine du château, Lars Von Trier nous place face à cette immense planète Melancholia envahissant l’horizon jusqu’à venir détruire la Terre sans aucun échappatoire, exauçant ainsi le souhait de destruction totale de Justine et joignant alors ce cosmique immuable au théâtre à taille humaine du château familial.

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Dancer in the Dark 2000 Il y a toujours eu quelque chose de navrant (d'attendrissant diront les plus gentils) dans les comédies musicales. Même les plus violentes, les plus tragiques restent extrêmement naïves dans leur construction, leur intrigue et même souvent leur mise en scène. La fascination produite par le Dancer In The Dark de von Trier résulte sans doute de la confrontation entre l'univers cru et sans pité du réalisateur danois et l'esthétique aseptisée du Musical. Il passe de sa classique caméra d'épaule, fidèle à son Dogme 95, aux plans d'ensemble bien propres, chaque fois que l'imagination de Selma (Björk) se met en marche, nous faisant entrée dans ses rêves de claquette. Lars von Trier souvent taxé d'élitisme célèbre ainsi le cinéma populaire. Malgré un scénario digne d'une tragédie grecque, chaque envolée musicale nous crie que la beauté est la seule chose qui nous sauve. Il montre que l'illusion est sublime et ce malgré une réalité d'une violence sans nom. Ainsi, même une montée à l'échafaud peut devenir un délicat hurlement d'amour à la vie.  Matthieu Tricaud

Images d’une Libération « Je crois que je comprends l'homme [Adolf Hitler, NDLR], l'homme n'est pas intrinsèquement bon, mais je le comprends dans un sens. » Lars von Trier ne cherche pas à être compris  ; Lars von Trier cherche à engendrer la polémique, comme il l’aura dit très tôt au sujet d’Element of crime, son premier long métrage, en 1984  : «  J’espère de tout cœur que le film sera vu comme immoral. [...] Je ne tiens pas à contenter les gens, je veux qu’ils prennent position ». Sale gosse du cinéma danois à la renommée mondiale, Trier s’invente un titre de noblesse, «  von  », un rôle de cynique, un rôle de tout-puissant qui fait et défait ses créations, orchestre la crème des acteurs et actrices et continue à brandir des «  fuck  » tatoué sur le poing droit quand Melancholia, son dernier film, était attendu…religieusement. Lars von Trier est un surdoué et il le sait, aussi peut-il s’autoriser à tenir à peu près n’importe quel propos sachant que l’on s’indignera pour la forme et que beaucoup de bruit sera fait autour d’une provocation anecdotique. La filmographie du réalisateur n’est pas exactement complaisante ou confortable  ; c’est dur, sadique, violent, et beau, parfois jusqu’à la grâce, c’est un pull en cachemire troué qui gratte et qui se paie cependant le luxe d’être aristocratique, incompris, un peu snob, captif de son irrévérence à tout prix mais libéré de la pesante auréole du génie immaculé. Bérangère Pétrault


1996 Breaking the waves, c’est la force d’un réalisateur, Lars von Trier, et surtout la force d’une actrice : Emily Watson. Premier opus de la trilogie «Coeur d’or», Lars von Trier nous livre ici la déchéance d’une femme pure, sous des échos zoliens. Alors que le début du film se concentre sur la réunion de Bess (Emily Watson) et Jan (Stellan Skarsgard), ce dernier subit un grave accident, l’empêchant d’avoir des relations sexuelles avec sa femme. Alors que leurs rapports deviennent de plus en plus conflictuels, Jan propose à Bess d’aller voir d’autres hommes. Après quelques refus et la pression perpétuelle de Jan, Bess accepte à contre-coeur. Dès lors, la décadence s’active et Bess est entrainée dans un cercle vicieux. D’abord salie intérieurement, le regard des autres devient un second étau insupportable pour elle. Sa pureté n’est plus que salissures et la per for mance de l’actrice pousse le spectateur dans des retranchements empathiques tels que nous vivons l’histoire de Bess ; l’histoire poignante et simple d’une femme dévouée. Toute la décadence qui entraine son esprit entraine bientôt son corps également, sous le poids du jugement et de la religion. Comparer ce film à une écriture zolienne a cela de pertinent que Lars von Trier réalise un film profondément naturaliste. Il nous décrit une réalité, en essayant de percevoir le trouble interne et externe attaquant l’héroïne, Bess. Ses humeurs et son destin tragique font d’elle un personnage-expérience de la souffrance destructrice et presque sado-masochiste, propre au réalisateur.

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Breaking the waves

Jean-Baptiste Colas-Gillot

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Les Idiots 1998 En 1995, Lars von Trier et Thomas Vinterberg écrivent le manifeste du Dogme 95, conçu comme un vœu de chasteté cinématographique pour libérer le cinéma de l'ère de l'animation numérique. Son application débute en 1998. Vient d'abord Festen, puis Les Idiots. Deux films que ne signent pas les réalisateurs en obéissance à leur dogme. « Les signataires du dogme devront respecter ces dix commandements : 1. Tourner les scènes sur place, sans changer les décors ou utiliser des parties de décors venues d'ailleurs. 2. Faire des prises de son en même temps que les prises d'images. 3. Tourner avec caméra à la main. 4. Filmer en couleurs sans éclairages artificiels. 5. Ne pas utiliser de filtres ou d'autres effets optiques. 6. Ne pas introduire de scènes superficielles (de meurtres inutiles ou d'armes). 7. Eviter les allers et venues dans le temps comme dans l'espace. 8. Ne pas tourner de film de «  genre  » (comédie, films d'action, etc.). 9. Que la version finale soit en format 35mm. 10. Ne pas mettre son nom au générique en tant que réalisateur. » Inutile de dire en quoi Lars von Trier respecte ces commandements. En plus de libérer le cinéma de ses contraintes techniques, Lars von Trier y décrit une communauté libérée des contraintes sociales. C'est en supprimant tous les artifices cinématographiques qu'il atteint une vérité émotionnelle. L'image vidéo par ses impuretés crée un effet d'instants volés par un caméscope amateur provoquant une proximité immédiate entre le spectateur et le personnage. Peu importe l'apparition d'une perche dans le champ lors d'un mouvement de caméra improvisé lorsque la spontanéité compte. C'est là le sujet du film : exprimer son idiot intérieur pour se découvrir libre et heureux. Lars von Trier décrit une société où on préfère avoir des malades mentaux en portrait plutôt qu'en voisin et où la famille ne laisse pas de place à l'individu. Contre la demande d'une image lisse et travaillée, le Dogme 95 donne l'image crue de la réalité. Marianne Knecht


2009 Plaisir, extase, la mort d’un innocent. A partir de là Lars Von Trier donne à voir d’une façon insupportable la lente putréfaction de la culpabilité. La culpabilité ronge, détruit, rend dingue une mère qui croit ne pas avoir fait ce qu’elle avait à faire, sauver son enfant, sa création. Pourquoi Antichrist ? Der antichrist est l’équivalent allemand de l’antéchrist, c’est aussi le titre de l’ouvrage de Nietzsche, conçu non pas comme un essai sur la figure maléfique de l’adversaire du christ, mais plutôt comme un essai contre la culture héritée du christianisme. Ce que le christ nous a fait de mal, le malheur qu’il a ajouté à notre nature est savamment mis en scène par Von Trier. « Les mots me manquent pour exprimer ce que j’éprouve devant quelque chose d ’ a u s s i m o n s t r u e u x  » ( N i e t z s c h e , l’Antéchrist) « monstre » qui habite la peau d’Elle, le monstre de la culpabilité attribué depuis la genèse à cette séductriceséductrice, Ève. On croyait avoir compris qu’Elle n’a pas vu son enfant en danger, mais la première scène est reproduite plus tard (dans ses yeux ? Dans son obsession culpabilisatrice ?): au moment de l’orgasme, elle aurait vu son enfant à la fenêtre et, trop prise dans l’acte sexuel, elle le laisserait tomber. On apprend aussi qu’Elle écrit une thèse contre la figure féminine, elle est tombée dans le piège misogyne, héritage de la vision chrétienne de la femme. Elle veut détruire, pour qu’on puisse l’accuser d’avoir détruit, elle le dit elle même  : «  It was my fault  », et dans cette faute elle cherche à placer la faute de toutes ces femmes qu’on voit à la fin du film, fantomatiques victimes d’une morale outrageant le plaisir et la beauté du corps féminin, dans lequel on a voulu placer le péché. La figure maternelle est ici remplacée par la figure assassine, sorcière de la femme, c’est la figure du moyenâge chrétien qui prend le relais.

Carla Campos Cascales

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La vie de l’homme, et d’autant plus de la femme, est une vie coupable, qui doit se vivre dans la connaissance de sa faute première, et doit en souffrir, cette « maladie » dont parle Nietzsche, est ici la maladie mentale corruptrice de vie. C’est bien à l’Éden, maison hantée pour ce couple endeuillé, que se dessine tout le malheur de l’humanité, sexualité dépravée et malsaine, violence extrême qu’on a voulu que l’humain se fasse à lui-même.

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Antichrist et Nietzsche


EXPOSITION

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Yann Kersalé, Sept fois plus à l’Ouest À l’espace Fondation EDF, Paris À l’espace Fondation EDF, dans le 7ème arrondissement de Paris, jusqu’au 25 mars, vous pouvez aller Sept fois plus à l’Ouest. Cette exposition d’installations nous plonge dans l’univers breton de Yann Kersalé. Il nous propose de poser notre regard, un instant, entre ombre et lumière, entre aube et crépuscule, il nous propose d’abord d’observer, de ne pas parler, de simplement écouter ; d’entendre. Toutes les installations transposent la Bretagne en un temps tragique. Toutes les tragédies se font à l’aube et au crépuscule et le temps n’est plus d’aucun poids, il s’évapore, au profit de mouvements qui vous changent. Cette tragédie exposée, là, nait au petit matin, meurt la nuit venue, mais elle fait la vie dure à vos pensées car jamais elle ne les quitte. J’étais venu avec un jugement aussi neutre que possible, voir ce travail de jeux de lumières, de captations en Bretagne, de superpositions d’images, de jour et de nuit. J’ai été changé : apaisé. J’étais inspiré comme jamais et l’heure qu’indiquait ma montre ne m’importait guère. Je me souviens d’une salle, particulièrement, comme une idée fixe. Il n’y avait que quelques lumières tâchant les bandelettes accrochées géométriquement au plafond, et la pénombre et le silence. Je me suis assis et j’ai observé ce travail, techniquement remarquable, de Yann Kersalé. J’étais dans un cocon lumineux, phénix né de cette lumière et je ne voulais Bérangère Pétrault pas sortir. Mais il a bien fallu que je quitte cett exposition et que moi-même je retrouve ma lumière, mon jour parisien. Ces terres bretonnes étaient magnifiques mais je ne devais pas les observer trop longtemps, non, elles ne m’appartenaient pas. Elles étaient siennes, lui, Yann Kersalé qui nous exhibe quelques-uns de ses souvenirs, une de ses vérités. Toute cette nature et ces beautés volées, instantanées, n’ont pas été miennes puisqu’il faut puiser Sept fois plus à l’Ouest de nos souvenirs déja ancrés, pour en voir d’autres, pour les créer, les rêver, les mettre en image, et ainsi sortir de son inhibition. Face au beau, face au vrai, j’ai eu les yeux d’un enfant et je remercie vivement Yann Kersalé de m’avoir montré une partie de son coeur. Jean-Baptiste Colas-Gillot


Au musée du Quai Branly, Paris

Bérangère Pétrault

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« Voici une exposition exceptionnelle  : pas moins de cinq cents pièces et documents viennent y retracer la très singulière destinée de ces hommes, femmes et enfants qui, à partir de la fin du XVe siècle, furent arrachés à leur terre simplement afin d’être offerts à la curiosité des spectateurs occidentaux  » annonce comme entrée en matière le dépliant de l’exposition au Musée du quai Branly. Il est tout à fait exact que le parcours de l’exposition, présenté comme « un théâtre », rassemble une quantité impressionnante de documents – principalement iconographiques, sculptures, tableaux, gravures et autres affiches. Si les cartels s’attachent à redonner une identité à ceux qui en ont été privés en tant que «  sauvages  », bêtes de foire et curiosités, en précisant aussi souvent que possible leurs nom, âge, origine, on regrettera cependant un accrochage confus, une disposition d’informations aléatoire et parfois rébarbative. Dans le même ordre d’idée, la scénographie de l’exposition apparaît timorée en termes de prise de position  : il n’est suivi aucun ordre chronologique à proprement parler, les gravures de pygmées enlevés par les navigateurs côtoient directement les photographies de femmes à barbe et le céphalomètre de Dumoutier, sans qu’aucune distinction ne soit faite ni que les lignes annoncées ne soit utilisées ou mises en jeu pour rendre cohérente l’exposition et ce qu’elle exhibe à son tour, et dénonce. Le même dépliant cité plus haut annonce l’exposition comme «  un miroir qui nous est tendu aujourd’hui et qui, plus que jamais, pose la question de notre regard sur l’autre. » Au pied de la lettre : des miroirs déformants ornent çà et là les murs, ficelle visible qui rend le visiteur monstrueux et Autre, et donc Autre possiblement sauvage, la boucle est bouclée, et tout cela est très pédagogique mais aussi…très poli. On n’attendait pas évidemment de second degré de la part du quai Branly sur tel sujet, a fortiori sachant que Lilian Thuram endosse le rôle de commissaire général de l’exposition ; mais comment ne pas se désoler devant la vidéo finale, entendue par bribes tout au long du parcours, où l’on n’assiste à rien d’autre qu’à une stigmatisation à l’envers, avec pêle-même « personne de petite taille », « femme à forte corpulence  », jeune homosexuelle incomprise  ? La morale est sympathique, tolérance, respect de l’autre, « discrimination positive » aussi, un peu. Mais diantre, pourquoi un tel final pour un tel sujet ?

EXPOSITION

Exhibitions, l’invention du sauvage


EXPOSITION

URSS : Fin de parti(e) Au musée d’histoire contemporaine

Un gros effort de mise en scène pour cette exposition, entièrement conçue comme un échiquier géant : les scénographes ont choisi de comparer ces années 1985-1991 en URSS à une partie d'échecs. Un bras de fer entre un Gorbatchev qui place ses pions à grands coups de réformes et un peuple de plus en plus avide de liberté. On a donc tout au long du parcours de grands carrés blancs et noirs à nos pieds, ainsi que des pions géants de couleur rouge, dans lesquels se logent, tantôt un écran diffusant des vidéos, tantôt une carte de l'URSS. Dans la dernière salle, un pion couché symbolise la défaite de Gorbatchev. Plutôt bien pensé. En dépit de ses "efforts" démocratiques (développement des loisirs, progrès technologiques, lancement de la "glasnost" en 87, multipartisme dès 89, ..), Gorbatchev se rend impopulaire par des erreurs, telles que la "loi sèche" (contre l'alcoolisme), qui viennent précipiter sa chute. Par ailleurs, ces efforts sont limités : la transparence prônée a en réalité bien des difficultés à s’appliquer au régime communiste, cela a par exemple été nettement démontré lors du drame de Tchernobyl. Les documents présentés sont de grand intérêt ; nombre d'entre eux proviennent du fonds de la BDIC (dont une partie se trouve précisément aux Invalides). Les murs, peints en rouge pour l’occasion, sont couverts de photos, d’affiches de propagande, de journaux, .. Ce large panel d'archives permet de saisir au mieux toute l'ambiguïté de la Perestroïka et - c’est notamment le cas de la presse ou des affiches informelles de rendre compte de la libération progressive de la parole et des opinions.

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L'enjeu de cette partie d’échecs ? La survie de l'URSS et du PCUS. Quant à son issue, vous la connaissez. Le nom de l'exposition, sans équivoque, prend alors tout son sens : la fin de la partie (d'échecs) signe aussi la fin du parti (communiste). Agathe Roullin


Au musée Cognacq-Jay, Paris Pendant encore quatre mois, le célèbre musée Cognacq-Jay accueille une exposition temporaire sur les boîtes en or et objets de vertu. Vous y trouverez des boîtes et des tabatières richement ornées et en parfait état, des montres en forme de mandoline, de lyre, mais aussi des tire-bouchon ou une lorgnette télescopique avec des scènes du théâtre de Racine (Les Plaideurs, Athalie, Iphigénie et Phèdre). Venus du Musée des Beaux-Arts, des exemplaires de l'Encyclopédie vous ouvrent leurs pages sur des gravures. Beaucoup de ces objets, très petits, réclament notre attention et mériteraient ainsi une mise en valeur plus importante. Heureusement, à l'instar de la lorgnette de théâtre télescopique qui ne fait pas 10 centimètres dépliée, certains d'entre eux sont présentés en gros plan sur un grand écran vidéo et nous offrent ainsi toutes leurs beautés. Des explications r i c h e s e t n o m b re u s e s , s a n s ê t re encombrantes, accompagneront votre visite et vous apprendront beaucoup de choses.

EXPOSITION

Dans l’intimité du XVIIIème : Boites en or et objets de vertu

Votre billet pour l'exposition temporaire vous invitera bien sûr dans la collection permanente, un véritable bonheur pour les amateurs du XVIIIème siècle. Lorsque cela se passe dans un hôtel particulier classé, en plein marais, on est aux anges. L'espace, réaménagé pour l'occasion, ferme malheureusement la porte à des œuvres que les aficionados du musée connaissent par cœur mais dont ils ne se lassent pas. Vous pouvez commencer votre visite sur le site (explications, vidéos...) : http:// www.cognacq-jay.paris.fr/ Hubert Camus

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EXPOSITION

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Survivre : génocide et ethnocide en Europe de l’Est Au Centre National Jean Moulin, Bordeaux Cette exposition revient sur l’épisode de la Shoah en Europe centrale, balte, orientale et du Sud-est, dans les territoires socio culturels du Yiddish land. Basée sur les fonds de recherche de Carole Lemée, Docteur en anthropologie sociale, cette exposition retrace l’histoire des persécutions vécues par les populations juives sous le nazisme. C’est en 1980 que Carole Lemée débute ses études en France. Pendant vingt ans, elle collectera des photographies, des passeports confisqués marqués du « J » distinctif, des extraits de journaux, des correspondances et bien d’autres objets qu’elle trouve au gré des brocantes et des marchés aux puces. Son but  ? Lutter contre le négationnisme et la banalisation. Les clichés nous dévoilent la véritable histoire, sans pudeur, sans chercher à provoquer un pathos formaté ou une hémorragie lacrymale sous-tendue de curiosité malsaine. Quelques uns d’entre nous se souviendront peut-être d’avoir visité des musées consacrés à la Shoah lorsqu’ils n’étaient encore que des gamins. Visions cauchemardesques de femmes enceintes nues marchant vers «  les douches  », de corps décharnés, de couchettes d’origine portant encore les traces du corps qui se meurt… L’impact est violent, peut-être trop violent pour être perçu comme réel. L’originalité de cette exposition est que son leitmotiv n’est pas de choquer par l’horreur. Le choc vient du fait que ces petits clichés, sur lesquels il faut se pencher pour examiner l’image, sont tout ce qu’il y a de plus réel, de plus commun et malgré tout dérangeants. On y voit des personnes persécutées, humiliées. Peu de clichés de cadavres, peu de corps nus et décharnés, en revanche les immortalisations d’humiliations diverses sont nombreuses. Pour une fois nos yeux ne sont pas assaillis d’images monstrueuses, ce sont des images proches de la réalité et que l’esprit reçoit donc enfin comme telle. On ne ressort pas de cette exposition avec la nausée, on en ressort avec l’impression que l’on a enfin été véritablement instruit sur ce pan de l’histoire.  

Jade Simon


Aux Champs Libres, à Rennes En passant par Rennes, je me suis arrêtée à cet espace sympathique que sont les Champs Libres. Ici, il y a tout : expos, conférences, planétarium, expériences scientifiques ludiques pour petits et grands, .. Et notamment, en ce moment, une chouette exposition intitulée « Images d’Alice  ». Intriguée, je me suis empressée d’aller redécouvrir le monde merveilleux de Lewis Carroll.

EXPOSITION

Images d’Alice au pays des Merveilles

« Alice au Pays des Merveilles », tout le monde connaît, que ce soit à travers le texte original de Carroll, la superbe adaptation animée de Disney, ou celle plus récente de Burton. Toutes ces versions, si elles sont une ode à l’imagination, ont cependant un point commun : elles figent l’héroïne dans une représentation unique, celle d’une jeune fille blonde à la robe bleu ciel, assortie à ses yeux. L’originalité de cette exposition est qu’elle s’intéresse, non pas à la genèse, mais bien à The White rabbit, A.Dobson, London, 1967 © Ralph Steadman la postérité du récit et du personnage d’Alice. Car le monde mystérieux de Lewis Carroll a été - et est encore aujourd’hui - une intarissable source d’inspiration pour de nombreux illustrateurs. L’exposition fait alors la part belle aux esquisses, gravures, dessins, mais aussi films, pièces de théâtre ou semi-animés, en montrant une Alice sans cesse repensée. La dernière pièce est consacrée aux représentations actuelles de l’héroïne. On y découvre donc de nombreux artistes qui, dans des styles et des techniques graphiques diverses, racontent à leur tour le célèbre conte. Deux coups de cœur : Rébecca Dautremer, pour l’incroyable qualité graphique de ses dessins, conçus comme des photos ; et Ralph Steadman, avec une Alice moderne aux limites de l’hystérie et de la violence. Cette exposition se visite dans un état entre rêve et réalité, grâce à une mise en scène onirique : lumières tamisées pour une ambiance mystérieuse, terrier sombre dans lequel on s’enfonce avec délice, forêt de portes et table de banquet où se côtoient tasses de thé et livres ouverts. Une exposition pour tous ceux qui, restés de grands enfants, ont toujours rêvé de suivre Alice dans son monde.

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Agathe Roullin


RENCONTRES ET ENTRETIENS

Michel Lecorre, écrivain À propos de son roman Poings de Suture Ça aurait pu être dans une salle de boxe. C'est à la Grande Mosquée de Paris que Michel Lecorre me donne rendez-vous. Poings de suture est son premier roman et voici republié son premier interview. Son roman est le fruit d'un long combat : huit ans d'écriture et une vie bien remplie, un gant dans une main et une plume dans l'autre. Poings de suture est votre premier roman, mais pas votre premier écrit ? «  J'avais écrit un roman assez conséquent il y a 22 ans, je devais avoir 16-17 ans. Ensuite il y a eu une pause. J'écrivais des choses courtes qui servaient plus à épancher mes sentiments un peu exaltés du moment. En relisant ce premier roman et suite à des colères, j'ai eu envie de me remettre à écrire. Je voyais et entendais énormément d'éléments de peu de profondeur, qui décrivaient ce que j'appelle des vérités, et non pas la réalité. Je voulais raconter une histoire. C'était il y a huit ans. […] J'ai essayé d'écrire en style parlé, en langage SMS... Finalement, j'en suis revenu à une syntaxe plus rigoureuse, ce qui ne veut pas dire compliquée. Je suis un Billy Elliot à l'envers  : on me voyait en tutu rose quand j'étais enfant, alors que je n'avais qu'une envie : faire de la boxe.

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Quelles sont vos inspirations et comment avez-vous découvert la littérature ? « C’était vers 16-17 ans, par pur désir de me connaître moi-même. Je cherchais à tout prix tous les écrivains homosexuels et je les lisais. J'ai eu un coup de foudre pour André Gide, parce que je trouvais que c'était quelqu'un comme tout le monde, capable de trahison, mais qui restait le plus honnête et rigoureux possible dans son écriture. C'est ce qui m'a frappé en premier chez lui. Ce n'est pas son homosexualité qui m'a attaché à lui. Je ressens quelque chose de particulier avec certains auteurs. Il peut y avoir des siècles entre nous, il y a une continuité du dialogue entre eux et moi. Pour les plus récents, j'apprécie beaucoup Denis Cooper, que j'ai pourtant du mal à lire. Il raconte des histoires abominables, mais qui semblent être la vérité aux ÉtatsUnis. Le cinéma était finalement ma première nourriture. Je pense que ça se ressent dans mon écriture, peut-être un peu visuelle. Je décris plus d'images que de sons. »


« Je n'oblige pas le lecteur à l'apprécier. C'est un prétexte pour pouvoir montrer la tendresse et la violence de mes personnages. Je n'ai pas voulu dissocier les deux. La boxe est un sport violent, mais ça vous apprend à vous préserver. Quand on n'est pas complètement fou ! La boxe permet à mes personnages de se dominer dans un premier temps, et ensuite de se respecter. La boxe, un lieu, un instant où l'érotisme masculin est une arme de guerre, quelque chose de subversif, bien plus que l'homosexualité. Pour moi, l'homosexualité n'a rien de subversif. » Quelle est la place du personnage d’Aïcha ? « Elle est la colonne vertébrale de mon livre, elle rassemble tout le monde. Ou plutôt, c'est autour d'elle que les gens se greffent naturellement. Elle a beaucoup de choses à offrir. C'est une facilité, comme ça peut être casse-gueule. Il ne faut pas en faire une sainte ou une moraliste. Il me semblait intéressant de montrer une femme maghrébine française avec une grande culture. «  Egalement, je fais un clin d'œil à Gabrielle Russier qui était enseignante au lycée Saint-Exupéry à Marseille en 1968, avec des élèves, dit « en difficultés » déjà à l’époque. Elle a été accusée de détournement de mineur sur un élève d'un mètre 90, avec de la barbe et une voix grave. Je veux dire un homme. Le plus fou dans cette histoire c'est qu'on ne sait pas, on sait peu de choses. » Vous travaillez dans un labo de sciences physiques. C’est étonnant de vous voir aujourd'hui écrivain. «  Il me semble évident que j'aurais pu être amené à faire des études supérieures et devenir enseignant, si j'étais moins feignant. Je reconnais que c'est surprenant. Je fais toujours des choses auxquelles on ne s'attend pas, mais ce n'est pas une volonté délibérée. […] Je vais dans des domaines où on ne m'attend pas. Comme un électron libre. »

RENCONTRES ET ENTRETIENS

Que pouvez-vous dire à propos de la place de la boxe ?

Hubert Camus

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RENCONTRES ET ENTRETIENS P. 3 6

La presse, c’est le monde Les archives de la presse, Rue des archives, Paris

Source : Wikicommons

Ce mois-ci, je vous propose d’aller à la découverte des Archives de la presse, pour le lieu culturel mis à l’honneur par les Feuillets de Nomenculture. Depuis 1993, la seule adresse qui vous offre un tel panel est celle du 51 rue des Archives, dans le troisième arrondissement de Paris. Avant d’entrer, vous vous pencherez sur la vitrine : vous y croiserez de vieilles Unes de grands quotidiens annonçant une mort arrivée il ya vingt, trente ans. Vous vous déciderez à pousser la porte, retenue par une petite chaîne et vous écarquillerez les yeux. Vous serez envahi par les papiers anciens, qu’ils soient reliés dans un livre ou agrafés dans un journal. Remis de vos émotions, vous ne saurez pas par où commencer – mais cela fait partie du charme de ces librairies, bien loin des têtes de gondole des Fnac ou Virgin. Vous évoluerez entre les rayons et croiserez des ouvrages sur tous les sujets : des livres de poche à un prix modique, le journal de votre naissance, des patrons de couture à 5 euro, des vieux livres reliés, le très fameux J’accuse ! de Zola encadré, étiqueté à 1  500 euro (en parfait état, il serait à 3  000 euro). Le public est aussi diversifié que ce que vous trouverez aux Archives de la presse : stylistes, décorateurs, gens de la télévision et du cinéma, collectionneurs et touristes s’y côtoient. Depuis six ans, un site Internet accompagne le lieu  : sur www.journauxcollection.com vous aurez accès à un moteur de recherche, toutes les Unes (si pour un film vous n’avez besoin que de la Une d’un journal particulier, c’est possible depuis peu  !) et une collection de plus de 800  000 documents. Ce site, enrichi quotidiennement, est tout à fait complémentaire de la boutique du marais. Dans les deux cas vous pouvez flâner en quête d’une perle rare, ou venir en sachant exactement ce que vous voulez. Sur Internet, vous pouvez vous inscrire à un service de veille qui vous informera de toutes les nouveautés selon vos critères. Hubert Camus


…Afin d’éviter que les enfants pauvres d’Irlande ne soient un fardeau : mangeons-les, et de leurs peaux faisons gants et mocassins  ! La «  proposition  » de l’écrivain politique anglo-irlandais Jonathan Swift, éminent satiriste du XVIIIe siècle, hébète à sa première lecture, puis engendre ce rire étouffé qui te fait rougir, ô toi lecteur qui as pu trouver amusant une fraction de seconde que l’on puisse dévorer en famille des nourrissons de mendiants. L’humour noir est rarement gratuit  : c’est le poil à gratter disséminé à propos, le caillou glissé dans la bonne chaussure et le tonton un peu saoul qui se lève à la fin du repas dominical pour vociférer des horreurs bien trop vraies. Maître en la matière, Swift aura compris que l’impact du pamphlet politique est proportionnel au degré d’inconfort où il place le lectorat  : en l’occurrence, l’immoralité et la transgression apparaissent comme étant les meilleures armes au service du propos «  socialiste  » indigné. De surcroît, la métaphore de l’anthropophagie ajoutée à celle de l’infanticide n’est pas fruit du hasard : à l’état qui affame ses habitant, aux lords qui sucent jusqu’à la moelle le sang des pauvres gens est renvoyée l’image à peine déformée du réel : la société cannibale, l’Homo homini lupus énoncé notamment par Hobbes un siècle auparavant, le manger ou être manger – il semble hélas que trois siècle plus tard, ce soient toujours les mêmes qui aient le ventre plein.

Bérangère Pétrault

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Jonathan Swift, A Modest Proposal: For Preventing the Children of Poor People in Ireland from Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public, 1729.

D O S S I E R : L’ H U M O U R N O I R

L’HUMOUR NOIR


D O S S I E R : L’ H U M O U R N O I R

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Regards sur l’humour noir “Achmed the dead terrorist (the puppet): -Two Jews walking in bar… Jeff Dunham (the ventriloquist): -No! No… -What? -No -What you don’t let Jews in you bar? You racist bastard! -What I mean is that I don’t want racist jokes in my act -Oh, ok, how about if I kill the Jews? -No. -I’m kidding. I will not kill the Jews. No! I would toss a penny between them and watch them fight to the death! Yes! Yes! I did the same thing with two Catholic priests. But I tossed in a small boy. Yes, yes. And the winner had to fight Michael Jackson!” L'humour noir est une forme d'humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l'absurdité du monde, empreint de fatalisme, pathétique par certains côtés. L’humour noir est un humour particulier, probablement difficile à s’approprier, mais, rire d’un rire noir de temps en temps, c’est bien agréable. J’ai donc sauté sur l’occasion pour vous trouver quelques lectures intéressantes dans ce domaine, et parmi plusieurs titres en ma possession, j’ai choisi de vous présenter deux auteurs américains. Laissons-leur une chance d’égaler les anglais dans cette compétence… Prénom : Ignatius ; signification : Feu. Nul ne doute qu’avec tant de gras, ce « Tanguy » soit terriblement inflammable. On aurait de la peine pour lui, certes, et pourtant, dès les premières pages, on n’espère qu’une seule chose : qu’il brûle, et vite ! Il faut savoir que cet individu est surtout très dangereux, non pas pour lui-même, mais pour tous ceux qui ont, de près ou de loin, le malheur de croiser son chemin : c’est une « vrai bombe nucleyère »… La Conjuration des Imbéciles, de J. K. Toole, vous tiendra en haleine tout au long des périples vécus par le « coquetèle » de personnages tous un peu fêlés, dont le destin est intimement lié à la personne d’Ignatius J. Reilly ; emmerdeur et intarissable orateur qui n’existe que pour vous tirailler paradoxalement entre, tourner les pages ou brûler celles-ci, souhaitant que ce soit le corps de cette grosse montagne de chair qui s’enflamme à leur place. A dévorer. K. Vonnegut, dans Abattoir 5, est plus noir dans sa manière de dépeindre le monde. Il est d’ailleurs beaucoup plus terrible et nous amène à rire des horreurs de la Seconde Guerre Mondiale, «Tout ce doit d’être silencieux au lendemain d’une boucherie, et l’est en fait, les oiseaux exceptés. Que chantent donc les oiseaux ? Ce qu’on peut chanter à propos d’un carnage, des choses comme « Cui-cui-cui ? ». On aimera la qualité de l’œuvre quant aux détails, à l’enchevêtrement des événements sens dessus-dessous. On aimera le personnage principal, B. Pèlerin qui connait les Tralfamadoriens ; on aimera terriblement les passages d’humour noir où l’on ne peut empêcher ce qui nous vient naturellement, le rire ; rire que l’on tentera cependant de ravaler, notre raison surgissant pour nous rappeler à l’ordre. Que l'on rit ou non, le narrateur nous regarde et de son ton neutre nous annonce tout simplement, « C’est la vie ». Roxanne Comotti


Au théâtre du Temple, Paris La voix off au début du spectacle nous prévient : « Veuillez éteindre vos portables, il est interdit de prendre des photos et de... tenter d'assassiner Jeremy Ferrari ». Une des références en vogue de l'humour noir attaque ici un sujet sensible : la religion. Il explique qu'à la suite d'une dépression, il s'était intéressé à toutes les religions et s'était amusé à lire la Torah, le Coran, la Bible... Pour en faire ressortir le plus absurde! Jeremy Ferrari a une présence extrêmement forte sur scène, entraîne et joue avec le public qui doute le plus souvent des faits qu'il rapporte, l'incite à se questionner sur les limites de l'humour. Car celui du show-man a mis du temps avant d'être apprécié et attise encore des reproches jusqu'à des menaces de mort (mais est-ce vrai ?) ! Comme le disait Desproges : « On peut rire de tout... mais pas avec tout le monde ! ». Camille Lafrance

Du dandysme Impertinence et désenchantement, mots d’esprit et esprit noir Par-delà l’indiscutable versant esthétisant du dandysme, présentant des jeunes loups excentriques et poseurs, raffinés à l’excès et attachés au paraître, il existe un courant de pensée dandy ; discipline de l’esprit, exercice de style cérébral, frivolité qui n’en est pas. Les dessins satiriques de l’illustrateur prodige Aubrey Beardsley ou encore ses interprétations grinçantes des mythes – (re) présentation d’une Salomé vampirique, pour ne citer que celui-ci – ne sont que des exemples de ce qu’a pu produire la culture dandy en terme de renouvellement artistique.

D O S S I E R : L’ H U M O U R N O I R

Jeremy Ferrari - Cet homme va trop loin !

Dans la pose même d’un Wilde, parmi ses aphorismes innombrables, le cabotinage et le cynisme s’entremêlent avec délectation ; et ce n’est pas simplement un jeune esthète au snobisme effronté qui écrira qu’ « aucun crime n’est vulgaire, mais [que] la vulgarité est un crime  ». Dans le désenchantement et la quête du hors-norme, dans une forme d’utopie du suprême, une fois les paravents ornés de paons tombés et les cravates dénouées, il y a celui qui préfère le beau ou tout du moins l’original, au moral, et s’en amuse au milieu des volutes de tabac – du tabac fin, évidemment : l’humour noir comme esthétique, une possibilité. Bérangère Pétrault

P. 3 9


D O S S I E R : L’ H U M O U R N O I R

P.4 0

Roald Dahl Mary est marriée. Mary Malooney est enceinte. Jeudi soir son mari lui annonce qu'il la quitte. Quoi ?! Mary est sous le choc. Mary l'attendait… « La présence de cet homme était pour elle comme un bain de soleil. Elle aimait par dessus tout sa mâle chaleur, sa façon nonchalante de se tenir sur sa chaise, sa façon de poussser une porte, de traverser une pièce à grands pas ». Autant dire que Mary est un peu ridicule. Oui. Sympa. Son mari veut partir. Non. Tragique. Elle ne va pas l’avertir.

Source : Wikicommons

Mais comme on dit qu’une bonne cuisinière est bonne à marier, ni une ni deux Mary va préparer à dîner. Consolation dans le congélateur, Mary y trouve un gigot d'agneau. Il faut la comprendre : Mary aimait tellement que son mari « pos(e) sur elle son regard grave et lointain ». Mary ne comprend pas. Mary prend le gigot. Son mari se le prend ni une ni deux sur la

tête. Son mari est mort. Mais, au fait, Mary doit préparer le dîner ! Mary va chez l'épicier, puis Mary appelle les policiers. Mary est triste, elle pleure, « pas nécessaire de jouer la comédie ». Les flics fouillent la maison, il recherchent l'arme du crime. Bredouilles. Ils ont faim, ils ont soif ces pauvres poulets ! C'est là que Jack – sergent – remarque que le four est toujours en marche ! Un peu de chantage affectif plus tard, les inspecteurs se mettent à table. Consciencieux, leur travail fait bien sûr l’objet de la discussion au dîner : « Qui que ce soit, il n’a pas pu aller bien loin avec son truc. Un truc comme ça, on ne le trimballe jamais plus longtemps qu’il ne le faut ». « Probablement, nous devons l’avoir sous le nez. Tu ne crois pas, Jack ? » Mon Dieu, qu’ils sont fins ces pauvres poulets. Et voilà que dans la pièce d’à côté « Mary Maloney se mit à ricaner ». Morale de l’histoire, de l’humour noir policier du Coup de Gigot de Roald Dahl, c’est dur à résumer. 1 768 caractères, tout ça pour que vous reteniez au moins trois leçons de vie essentielles : 1°) Attendrir vigoureusement une viande congelée avant de la passer au four. 2°) Ne pas déranger les poulets à table, ils ont tout en main. 3°) Marier Mary à tout prix peut vous coûter la vie. Des os ! Voilà ce qu’il reste de l’arme du crime sales nigauds ! (déso) Clara Champion


Visions parallèles du Voyage aux Enfers du Siècle (1966), Dino Buzzati et de L’arrache-cœur (1953), Boris Vian.

Bérangère Pétrault

P.4 1

« - Vous ne savez pas  ? Dans trois jours c’est l’Entrümpelung, la grande fête de printemps. - Et qui signifie ? - C’est la fête de la propreté. A la poubelle tout ce qui ne nous sert plus. Nous le jetons dans la rue. […]Et puis les éboueurs municipaux viennent et enlèvent tout […]  Avez-vous observé les vieillards ? […] - Quels vieillards ? - Tous. Ces jours-ci, les vieillards sont extraordinairement gentils, patients et serviables. Et vous savez pourquoi ? […] Le jour de l’Entrümpelung, […] les familles ont le droit, je dirai même le devoir, d’éliminer les charges inutiles. Et pour cette raison les vieillards sont jetés dehors avec les immondices et les vieilles ferrailles. » […] Le matin, quand je sortis, on aurait dit qu’il y avait eu des barricades. […]Et puis je remarquai un sac qui remuait tout seul, agité de faibles contorsions internes. Et il en sortait une voix : « Oh oh ! » faisait-elle, faible, rauque, résignée. Je regardai autour de moi, épouvanté. Une femme à mon côté, qui portait un grand sac à provisions débordant de toutes sortes de bonnes choses, remarqua ma stupeur. « Eh ! qu’est-ce que vous voulez donc que ce soit  ? L’un d’eux tout bonnement. Un vieux. Il était temps, non ? » Voyage aux Enfers du Siècle, chapitre VI L’entrümpelung. Peut-on encore parler de pure fiction à la lecture de ce passage de la nouvelle de Buzzati ? En son temps, c’est-à-dire il y a de cela quarante-six ans, on aurait pu parler d’anticipation. Mais c’est un fait  : si l’on n’ose pas encore jeter nos aïeuls par la fenêtre, c’est d’une autre façon qu’on s’en débarrasse, plus proprement, moins évidemment, comme on vomirait un trop plein : on inventa la « maison de retraite ». Plusieurs octogénaires de ma connaissance m’ont confié qu’entre eux, ils les appelaient «  mouroirs  », parce qu’au fond, sinon y attendre la mort, il n’y avait pas grand-chose à en espérer. « Il vit en arrivant que c’était seulement la foire aux vieux » écrit Boris Vian dans L’arrache-cœur : au moins, on monnaie le vieillard, on l’humilie, on le chosifie, comme à la brocante il a une dernière utilité, il amuse les enfants, par exemple. Il fait rire, et fait rire jaune : d’une société inapte à s’assumer vieillissante, quel portrait cet humour noir-là dresse-t-il ?

D O S S I E R : L’ H U M O U R N O I R

Et on tuera tous les petits vieux


LES

FEUILLETSDE

NOMENCULTURE

Source : Wikicommons

ACTUALITÉ CULTURELLE

Retrouvez le prochain numéro des Feuillets de Nomenculture le 1er Mars 2012, dont le Dossier portera sur l’image du double. Quant au réalisateur mis à l’honneur, il s’agit de Théo Angelopoulos

Rejoignez notre équipe, rejoignez Nomenculture ! Contactez-nous sur feuillets@nomenculture.fr www.nomenculture.fr

N°4 Les Feuillets de Nomenculture  

N°4 - Janvier 2012 Les Feuillets de Nomenculture installent un rapport direct à l'actualité culturelle mensuelle, par des points de vue ori...

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