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LES

FEUILLETS DE

NOMENCULTURE 8LITTÉRATURE

ACTUALITÉ CULTURELLE

Exposition E. MUNCH PAGE 20

Dossier thématique LE SURRÉALISME PAGE 36

Rencontre FESTIVAL LIVRES EN TÊTE PAGE 35

NUMÉRO 1

NOVEMBRE 2011

GRATUIT


ÉDITORIAL

Fondateur : Hubert Camus Directeur de la publication : Jean-Baptiste Colas-Gillot

Après l’essai du numéro 0, c’est non sans fierté que nous présentons le numéro 1, premier réel exemplaire des Feuillets de Nomenculture. Alors que la revue est saisonnière et atemporelle, les Feuillets sont mensuels et portés sur l’actualité littéraire, culturelle et artistique du mois en cours - pour la littérature, les auteurs sont considérés comme « contemporains » en ayant été publiés jusqu’aux années quatre-vingt.

Maquettiste : Coriolan Verchezer Illustrations (dont couverture) : Bérengère Pétrault Responsable Arts Vivants : Laura Madar Responsable Cinéma : Simon Bracquemart Comité de rédaction : Laura Madar Constantin de Vergennes Camille Lafrance Leo de Bodt Carla Campos Cascales Hubert Camus Coriolan Verchezer Camille Claris Roxanne Comotti Simon Bracquemart Marianne Knecht Alice Letoulat Bérengère Pétrault ISSN : 2115-7324

ÉDITORIAL Beaucoup de rédacteurs ont répondu à l’appel, pour critiquer des pièces de théâtre, ou des films, etc. : ce numéro est assez fourni et nous espérons que ce sera le cas pour les prochains. Nous sommes à l’affût de nouvelles plumes, si vous voulez nous rejoindre, n’hésitez pas à envoyer un courriel à feuillets@nomenculture.fr. Nous vous proposons aussi le festival Livres en tête, avec lequel nous établissons un partenariat. Créée par le service culturel de l’université Paris IV - La Sorbonne -, c’est un festival de lectures orales dont le président d’honneur est Daniel Pennac pour l’édition 2011. Le dossier thématique du mois (cependant hors de l’actualité) porte sur le mouvement surréaliste, marquant le début du XXème siècle de ses talentueux auteurs et artistes - autant par leur œuvre que par l’éclectisme de leurs disciplines. C’est principalement de cinéma dont nous traitons ici, entre les caméras de Buñuel, Lynch et Jodorowsky. En vous souhaitant d’apprécier ce numéro, Bonne lecture. Coriolan Verchezer

P. 2

Nous recherchons de nouveaux rédacteurs. Contactez-nous à feuillets@nomenculture.fr www.nomenculture.fr


Passion simple, Annie Ernaux L’Envie, Sophie Fontanel Sommeil, Haruki Murakami Histoire du siège de Lisbonne, José Saramago La désobéissance de Pyrame, Hélène Merlin-Kajman Sans nouvelles de Gurb, Eduardo Mendoza

P.4 P.4 P.4 P.5

P.5

P.6 P.7 P.8 P.8

P.25 P.26 P.27 P.28 P.29 P.30

E. Munch, Centre Pompidou RATP, Arts-et-Métiers C. Gaillard, Centre Pompidou Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d’Oscar Wilde, Musée d’Orsay Étrange et proche, CAPC (Bordeaux) Venus d’ailleurs, Martine Franck Photographies 1956-1960, Maison de la Photographie Roma + Klein, Maison de la Photographie Byung-Hun Min, Galerie Particulière Expositon Metropolis, Cinémathèque française

P.31 RENCONTRES/ENTRETIENS P.9

CINÉMA P.10 FILMS Melancholia, Lars von Trier Le Skylab, Julie Delpy L’apparition de la Joconde, François Lunel La Guerre est déclarée, Valérie Donzelli Polisse, Maïwenn Crazy Horse, Frederick Wiseman L’Exercice de l’État, Pierre Schoeller The Artist, Michel Hazanavicius Hors Satan, Bruno Domont L’Apollonide, Bertrand Bonello La Piel que habito, Pedro Almodovar

P.20 P.22 P.23 P.24

P.5

ARTS VIVANTS P.6 Théâtre : Le Dindon, Georges Feydeau Théâtre : Les Bonobos, Laurent Baffie Théâtre : Roméo et Juliette, Shakespeare Théâtre : Déshabillez mots, Marina Tomé Théâtre : La Mort de Néron, Romain Martin

P.20 EXPOSITIONS

SOMMAIRE

LITTÉRATURE P.4

P.10 P.11 P.11 P.12 P.14 P.15, P.15 P.16 P.17 P.18 P.19

P.31 Théâtre : Avec Jean Pétrement et Alain Leclerc, pour Proudhon modèle Courbet P.35 Festival Livres en tête

P.36 THÉMATIQUE : LE SURRÉALISME P.36 P.36 P.37 P.37 P.38

Introduction au surréalisme Les Mamelles de Tirésias, Apollinaire Un chien andalou, Luis Buñuel Eraserhead, David Lynch Jodorowsky, réalisateur surréaliste

P. 3


LIT TÉRATURE

Annie Ernaux

Passion Simple Court. Puissant. Émotif. Un "je" qui est moi, peut-être vous. Une femme attend un homme qu'elle a aimé. À peine 70 pages, plus seraient inutiles. Amour, sexe, mort et attente forment ce court texte sans égal. Un régal, une merveille. Vite lu, ce texte sera long à oublier. Comme A., l'homme innommé, presqu'anonyme, dont le souvenir ne peut s'effacer. Et qu'importe le monde, pourvu qu'il y ait l'amour. Hubert Camus

Sophie Fontanel

L’Envie Le plaisir d’être méchant   : dire que c’est un pur bouquin narcissique d’une journaliste qui n’a aucun talent et qui a simplement de bonnes relations dans le milieu pour faire une promotion digne de ce nom. De plus, le thème de l’envie disparaît assez vite pour laisser place à un déballage d’anecdotes égocentriques inintéressantes. Vous pouvez économiser 17€. Camille Lafrance

Haruki Murakami

Sommeil Soudain, une femme perd le sommeil. Pour ne pas inquiéter ses proches elle n’en dit rien et décide de mettre ce temps à profit   : et si elle se mettait de nouveau à lire   ? Dans son état singulier, elle replonge avec bonheur dans les romans qu’elle affectionnait, adolescente. Une longue nouvelle perturbante, intéressante.

P.4

Hubert Camus


Histoire du siège de Lisbonne Un vieux correcteur dans une maison d’édition décide, pour la première fois, sur un coup de folie, de corriger ce qui n’est pas une erreur et passe un « oui » pour un « non », changeant par là le sens du livre historique sur lequel il travaille. Cette folie, ainsi que sa nouvelle responsable, l’incitent à écrire sa propre version du siège de 1147 de Lisbonne, où les soldats auraient effectivement répondu « non » au futur premier roi du Portugal. Saramago, seul auteur portugais à avoir obtenu le prix Nobel, attire immédiatement son lecteur et il est impossible de lâcher l’ouvrage. Si vous ne le connaissez pas, son style très particulier est absolument à découvrir.   Conseil de lecture : Tous les mots, du même auteur. Un collectionneur fébrile d’articles de presse sur les célébrités tombe par hasard sur la fiche d’une femme inconnue et décide qu’elle est au moins, voire plus importante que toutes ces stars. Un roman passionnant, envoûtant et très touchant. Hubert Camus

LIT TÉRATURE

José Saramago

Hélène Merlin-Kajman

La désobéissance de Pyrame Savinien Bergerac est-il un extraterrestre ? Ce lycéen parle bien, est sérieux, cultivé, poli ; intriguant. Mais son petit frère Pyrame, avec qui il vit seul, va désobéir et il entraînera tous les camarades de l'aîné dans une aventure qui ne laissera personne indemne. Ce roman qui parle de l'adolescence, de l'amour et de l'éducation est accessible à tous les lecteurs : il plaira aux lycéens, aux étudiants, aux parents et à toutes les personnes chargées d'une instruction ou d'une éducation. La plume d'Hélène Merlin-Kajman, superbe, nous emporte à la découverte de l'univers inédit de Savinien. Hubert Camus

Eduardo Mendoza

Sans nouvelles de Gurb

Hubert Camus

P. 5

Gurb et son coéquipier viennent d'arriver sur Terre, où ils doivent étudier "la faune autochtone (réelle et potentielle)". Mais à peine arrivé, Gurb, déguisé en Madonna, disparaît dans Barcelone. Son ami part à sa poursuite et consigne toutes ses observations. Un bon moyen pour Mendoza de mêler un humour ravageur à une satire délirante de notre société. Une courte lecture des plus plaisantes.


P. 6

ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

Le Dindon Écrit par Georges Feydeau, mis en scène par Philippe Adrien Au théâtre de la tempête Feydeau, le maître du vaudeville, un savant en matière de quiproquos, comique de situation et autres bousculades dans tous les sens, universels, qui sont à l’essence même du genre humain. Le Dindon, ou le vaudeville par excellence. Un homme à femmes, marié, qui suit une femme, mariée, qui s’avère être la femme d’un de ses amis, qui a eu le malheur de la tromper une fois avec une Anglaise hystérico-suicidaire, qui débarque chez lui... La femme suivie, tout comme la femme du suiveur, jurent de se venger si jamais elles ont la preuve d’être trompées, avec, oh mais qui voilà, le meilleur ami du mari, qui... qui... Adultère, pièges, tromperies et erreurs... Qui seront les maitres de la situation, hommes ou femmes ? Et surtout, qui sera le Dindon de la farce ? Philippe Adrien donne à cette pièce hilarante toute son envolée. On démarre avec une mise en scène originale et inquiétante, qui déstabilise le spectateur, apprêté à rire d’un coup d’un seul. Les comédiens s’ajoutent, s’agitent, parlent, dansent, sautent, rient... Tandis que les personnages paniquent devant la situation qui se compliquent et qu’ils ne comprennent pas. Une mise en scène détonnante, dynamique, péchue, déstabilisante, folle, colorée, exceptionnellement tordante... servie et tenue par des comédiens formidables, grâce à qui on n’a jamais aussi bien entendu le texte de Feydeau. Un peu de sauts par-ci, un peu de jetés de chapeau par-là, sans oublier le Haka renversant d’Eddie Chignara, une scène qui tourne pour passer de pièce en pièce, des sous-entendus que l’on ne soupçonnait pas, ou que l’on n’osait pas soupçonner, en veux-tu en voilà... Le public voulait rire, il est servi ! Le Dindon n’a jamais été aussi sensuel et sexy, avec une fin en rouge, les hommes tous penauds, menés à la baguette par les femmes, puissantes, cul nu ou petite tenue... Philippe Adrien, ou comment montrer que le théâtre, ce n’est (presque) que du sexe, à l’image de la vie. Et le temps a passé, sans qu’on l’ait vu. Salut des comédiens, dernier fou rire en leur compagnie, grâce au Haka collectif le plus fou. On sort de cette salle avec de la joie au coeur et aux joues.   Laura Madar  


Écrit et mis en scène par Laurent Baffie Au théâtre du Palais Royal, Paris L’axe de départ développé dans Les Bonobos tente de ne pas se borner en une seule reprise des Singes de la sagesse. La dramaturgie s’organise pourtant essentiellement autour de cette idée de départ, en essayant de parcourir toutes les situations possibles. Sont présentés en scène trois hommes, trois amis qui se sont connus par leurs handicaps respectifs. Marc Fayet joue Alex, le personnage sourd, Jean-Noël Brouté joue Dani, le personnage aveugle et enfin, Laurent Baffie joue Benjamin, le personnage muet. Tous les trois désirent se séparer de cet handicap, de ce fardeau, le temps d’un rendez-vous. Leur but collectif et individuel est de rencontrer une femme via un site de rencontre, pour coucher avec elle et satisfaire leurs pulsions sexuelles semblables à celles des bonobos. Ils cherchent tous les stratagèmes possibles pour que les rendez-vous organisés avec les trois filles – rendez-vous se succédant en alternant les couples – se passent pour le mieux, afin de les séduire sans qu’elles se rendent compte du handicap. Ainsi, à chaque rendez-vous, le personnage en scène se fait aider par ses deux amis, présents dans un faux hors-scène mettant en abyme la pièce. Cela permet d’avoir un double-regard sur l’action de la pièce et d’être spectateur de l’action ainsi que de tous les rouages de son déroulement. 

ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

Les Bonobos

Les Bonobos résulte d’une idée ambitieuse et certains passages, très efficaces, provoquent un rire inévitable. Cependant, la pièce dans son entièreté souffre d’un texte trop souvent vulgaire, sombrant dans des facilités clichés et des situations dérangeantes d’obscénités. Il n’y a aucune subtilité et les acteurs n’instaurent jamais de décalage avec ces bonobos qu’ils pastichent. Ils sont animaux et ne s’humanisent que très peu.

P. 7

L’idée originale enchante le spectateur, mais l’illusion d’une idée ne peut pas permettre de garantir le rire tout du long – et le rire échoue. Les Bonobos c’est tout de même un message de tolérance et la fin – seule partie poétique de l’oeuvre – permet de se réconcilier quelque peu avec une pièce qui aurait pu être un total échec, jusqu’au rideau final.  Jean-Baptiste Colas-Gillot


ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

P. 8

Roméo et Juliette de William Shakespeare - mise en scène Olivier Py Au théâtre de l’Odéon, Paris Dangereux, sombre, passionné, inquiétant, insolent, rebelle, fou, drôle, innocent, fiévreux…  Tels sont les mots qui résonnent en nous en sortant de l’Odéon après avoir vu Roméo et Juliette retraduit et mis en scène par Olivier Py.   Quels autres mots pourraient nous évoquer deux jeunes amoureux dont le lien est impossible ? Pour Olivier Py, cet amour là est impossible donc il a lieu. Ils se dresse et surmonte tous les murs qui se ruent contre lui, jusqu’à l’inévitable dernier saut.   On commence par être surpris, sur ses gardes… Jamais auparavant la pièce n’avait eu cette couleur. On se demande ce que certains éléments de décor font là. Puis petit à petit, cette couleur nouvelle s’impose à nous, nous paraît être la seule et l’unique, ces éléments de décor que l’on pensait vides de sens deviennent essentiels. Et plus que jamais les amoureux de Vérone et leur destin tragique nous habitent, nous transforment. Les comédiens, tous, sans exception, nous ravissent, nous émerveillent, nous violentent, nous coupent le souffle. Et le cœur de la pièce bat la chamade, le nôtre aussi…   Un avis ? Bravo. Mais cet avis est le mien. Un conseil ? Allez donc vous forger le vôtre ! Vous n’en sortirez pas indemnes, soyez-en sûrs.

Camille Claris

Déshabillez mots

Mis en scène par Marina Tomé À l’Européen, Paris A l’origine, Déshabillez-mots était une chronique de France Inter, animée par Flor Lurienne et Léonore Chaix, que l’on retrouve ici, actrices et à l ‘écriture. Dans cette chronique, elles avaient trois minutes pour défaire les clichés sur les mots et leur usage. Avec un jeu d’allégories successives, elles convoquaient les mots en leur donnant une voix : la leur. L’adaptation est fidèle à la forme radiophonique ; si fidèle qu’elle échoue dans le décalage qu’il y aurait du avoir. Le jeu et la mise en scène gravitent autour du fonctionnement de la radio et il n’y a guère que les transitions qui s’inscrivent dans une pensée dramaturgique. Déshabillezmots ne réussit jamais à faire du théâtre ou même à être du théâtre. L’écriture joue avec les mots et créé quelques surprises, quelques rires, autour de références bien déclamées mais se perd souvent dans des facilités : les sous-entendus sexuels sont d’un vieux-jeu et d’un mauvais goût irréversibles.  J’étais au théâtre pour y découvrir une pièce et ce rideau qui n’était pas là pour s’ouvrir et me dire “voilà, ça commence” était révélateur de ce qui m’a laissé impassible et froid. Moi non plus, je n’étais pas là et je ne suis jamais entré sur scène avec les actrices.  Jean-Baptiste Colas-Gillot


Mise en scène de Romain Martin Au théâtre du Nord-Ouest, Paris L’empereur las / Ci-git le pouvoir On connait tous Néron. Né sous Caligula, il n’était pas destiné à régner. Il devint pourtant le dernier Empereur de la dynastie julio-claudienne, peut-être grâce à l’empoisonnement de son prédécesseur, s’ajouta des titres à rallonge (imperator nero claudius caesar augustus germanicus), pensa à tuer sa mère Agrippine et ne fut sans doute pas pour rien dans la mort de Britannicus. Il fit tuer des membres de sa famille et on a vu un intérêt pour lui dans le grand incendie de Rome. Alors, lorsqu’on le représente, on met en scène Néron comme un monstre. Ce n’est pas la vision de l’académicien (qui ne l’était pas en écrivant ce texte) Félicien Marceau. Dans La mort de Néron, courte pièce d’un acte, Néron est seul et à l’approche de la mort. Enfermé dans une cave, il réfléchit sur ce qu’il a fait, sur celui qu’il fut. Face à la mort, le pouvoir n’est plus rien. Face à la mort, Néron devient lucide et n’est qu’un homme, comme nous tous. Par nécessité mais aussi par choix, le décor est des plus simples. Pas d’artifices, rien de grandiose. La pièce se passe dans une cave et est représentée dans une cave. Il n’y a qu’une banquette rustique, rudimentaire, sommaire, où nous attend Néron allongé, et un couteau au sol. Aucune distance, non plus, avec les spectateurs   : on est au plus proche de cet Empereur finissant. Il nous accueille avec un gros pull dont il se dépossèdera, laissant apparaître toute sa bijouterie. Un peu bling-bling. Si vous n’avez pas peur d’être à un mètre d’un comédien puissant et passionné, je vous conseille de vous asseoir face à lui. Les yeux dans les yeux, la scène est encore plus forte. Néron a été le maître du monde, du moins de celui de l’époque. Il suffisait qu’il rêve d’une mort pour qu’à son réveil, on lui présente la veuve éplorée. Dans une cinquantaine de minutes on frappera à la porte pour le mener à la mort. Il le sait. Il est cynique, peut-être parce que c’est désormais son tour de mourir. Il se souvient de sa puissance passée, tantôt magnifique et tantôt pathétique. À l’heure de mourir, il repense à ceux qu’il a fait tuer. Eliezer Mellul nous donne avec passion la psychologie d’un tyran. Ce n’est pas commun. « J’ai parlé, dit-il, mais ma vérité est toute autre chose. » Pour lui, « toute étreinte est un aveu », mais on n’entendait que ses paroles.

ARTS VIVANTS - THÉÂTRE

La Mort de Néron

Ce face-à-face avec le pouvoir offre un nouveau regard sur la tyrannie. Il ne la justifie pas ; il tente d’expliquer comment, et pourquoi on devient si méchant. La performance d’Eliezer Mellul est remarquable. Un seul regret : le texte est un peu court. Mais la mort n’attend pas. Hubert Camus

P. 9

Texte de Félicien Marceau, mise en scène de Romain Martin. Costumes : Frédéric Morel. Seul en scène : Eliezer Mellul. Au théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre, 75009. www.theatredunordouest.com – 01 47 70 32 75


CINÉMA - SORTIES RECENTES

Melancholia Écrit et réalisé par Lars von Trier Pour les fans de Pascal, ce film ne nous apprend rien. Et pourtant ! Lars Von Trier nous fait sentir notre attachement au « divertissement de la vie » d’une façon qui nous écrase par sa réalité, il nous fait sentir notre vacuité dans ses deux sens : vains, oui, mais irrésistiblement attachés à cette vanité. Mal au ventre pour les amants de la vie, et même pas de place pour le mysticisme : l’enfant dit à sa tante Justine « quand Melancholia arrivera il n’y aura aucun endroit où se cacher   », et oui, mon pauvre Pascal, « Dieu est mort ». Carla Campos Cascales Le trouble de l’homme et de la psyché est un thème cher à Lars Von Trier. Avec Melancholia, il propose une dualité du mal, intériorisée et environnante. Deux soeurs très proches se déchirent et le lien qui les unit se dématérialise de plus en plus. Le scénario suit une progression en deux parties, chacune portant respectivement sur Kirsten Dunst puis Charlotte Gainsbourg. Chaque personnage a un comportement oscillant entre deux états constats : la fébrilité et la nécessité de la contrôler. Le mal du monde est tranchant alors qu’il est plus viscéral quand il touche un personnage. Que ce soit d’Eros ou de Thanatos, chaque individualité en puise une force extérieure qui, intériorisée, est destructrice. Les personnages se déchirent, se rapprochent à nouveau, tentent de se soutenir sans jamais comprendre ce mal qui les ronge. Melancholia apparaît comme une réecriture contemporaine de l’Apocalypse, avec une splendeur de l’ombre pareille à la fureur romantique. La nature s’émeut d’un instant figé où il n’y a plus aucun sens à chercher. Et nous tendons tous vers cette morosité lancinante, métaphorisée par la planète Melancholia. Chaque détail est soigné : c’est une oeuvre bouleversante.

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Jean-Baptiste Colas-Gillot 


Réalisé par Julie Delpy Le Skylab, de Julie Delpy : une réunion de famille en Bretagne pour l’anniversaire de la grandmère. Les enfants jouent, les adultes parlent. Jusque là, tout va bien. Mais très rapidement, la sensation que derrière l’humour un peu lourd de l’ensemble des personnages une grande profondeur du propos se cache (conflits politique, crise de couple, rivalité entre enfants, jeux pas si innocents que cela entre cousins). Bref, par une alternance de plans larges et de close up, la plus américaine des françaises réussit le double exploit de livrer une autofiction entre rire et larmes sur le thème des rapports humains complexes au sein d’une famille et de finir son film par une note d’espoir (scène d’un absurde presque Kafkaïen où tout un wagon de train débat afin de décider si oui ou non les quatre membres de la famille seront installés ensemble). Palme spéciale à Denis Menochet, qui incarne entre retenue et explosion un dépressif. A découvrir ! Leo de Bodt

L’Apparition de la Joconde Réalisé par François Lunel "Que peut espérer celui qui a tout perdu, sinon se réveiller". C'est confortablement assis dans notre siège que l'on assiste à cette histoire, cet échantillon du quotidien terne d'un scénariste, Franck, dont la vie ne semble plus avoir de sens, vidée de ses rêves. Mais un changement se produit, il croise le chemin d'une jeune femme. Étrange rencontre puis elle lui explique qu'elle est "tombée", d'après son propre terme, du portrait de la Joconde. La douceur et la beauté du jeu de cette Mona Lisa est doublée par l'énigmatique ressemblance de cette "fausse ?" Joconde, avec la fameuse toile...

CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

Le Skylab

Roxanne Comotti

P. 1 1


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

P. 1 2

La Guerre est déclarée Écrit et réalisé par Valérie Donzelli Quand la première scène vous présente une rencontre dans une boite de nuit, vous commencez à avoir l’appréhension d’être dans le déjà vu. Mais quand   les deux protagonistes se nomment Roméo et Juliette et poussent l’outrecuidance jusqu'à dire : « nous sommes promis à un destin tragique   »     n’en doutez plus   : vous êtes dans un navet, un vrai, un de ces films tellement sûrs d’émouvoir et qui se permet l’audace d’être sans aucune recherche de formes. Plans larges, close-up et narration s’enchaînent à un rythme désespérément lent pour conter l’histoire d’un couple de français ultra-conventionnel   dont le fils est atteint d’une tumeur au cerveau pour laquelle les chances de rémission ne sont que de 10 %. Si quelques scènes pourraient presque parvenir à nous toucher, uniquement parce qu’on les sait tirées d’une histoire vraie, la diction épouvantable de Jérémie Elkaim gâche tout. Ce docufiction qui ne s’assume pas déçoit tout amateur de bon cinéma français : on est loin de Jacques Audiard et d’Arnaud Desplechin car ici ni le rythme ni les dialogues ne parviennent à nous entraîner. Les acteurs interprétant les seconds rôles paraissent avoir reçu comme   consigne de « ne pas jouer », d’être « naturels », le résultat est sans appel : les dialogues sonnent faux, les personnages n’ont ni envergure ni profondeur et la scène d’allégresse générale ne parvient qu’à ennuyer. Certaines scènes sont totalement inutiles : celle où Valérie et Jérémie chantent une chanson d’amour aux paroles aussi subtiles que   : « J’aime tes seins, j’aime ton cul » (dont l’arrangement musical est signé Benjamin Biolay, ce qui contribue à expliquer l’atmosphère d’ennui et de lenteur) et celle de la soirée qui tourne en «   free kiss   » général aussi pitoyable qu’anecdotique. Par quelle aberration ce film a-t-il pu récolter autant de bonnes critiques et rester aussi longtemps à l’affiche ? Cela reste la seule question légitime à se poser après s’être avalé 1h45 de gâchis cinématographique. Leo de Bodt


Car si ce film a remporté autant de succès, c'est sans doute parce qu'il n'y a aucun artifice. Si les acteurs semblent parfois hésitants, c'est parce qu'ils ne jouent pas. Le couple ne fait que vivre à nouveau certains moments, mais devant la caméra. C'est cette honnêteté artistique, cette volonté de montrer les choses telles qu'elles sont qui rend le film si attachant. Evitant le pathos avec brio, Valérie Donzelli se permet même de nous faire rire et traite son sujet avec une légèreté qu'on qualifierait de superficialité si la sincérité ne transparaissait à chaque plan. Cinématographiquement, le long-métrage n'est pas en reste et la vivacité de la caméra donne au récit un rythme appréciable. Et, pour parfaire son oeuvre, Donzelli accompagne ses images d'une bande-son sans faille, allant même jusqu'à nous faire redécouvrir un Vivaldi maintes fois écouté. La Guerre est déclarée est donc un film d'une sincérité absolue, ne cherchant qu'à raconter l'histoire d'un père et d'une mère qui, face au cancer de leur fils, préfèrent prendre les armes plutôt que de se lamenter. Et, par la subtilité de son traitement, Valérie Donzelli rend le combat magnifique. Constantin de Vergennes

CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

L’exercice était périlleux. Si le sujet du cancer est déjà délicat en lui-même, traiter de cette maladie chez un enfant relève du suicide artistique. Et pourtant, le film de Valérie Donzelli nous laisse, une fois les lumières du cinéma rallumées, sans voix. Sans voix, parce qu'à aucun moment le long-métrage ne nous semble factice. Tiré directement de l'expérience de Donzelli et Elkaïm, la Guerre est déclarée ne ressemble donc aucunement à l'habituelle production nationale, tentant le plus souvent de s'imposer au box-office en s'alignant désespérément sur de vieux acquis «   français   » (comédie, sujet de société, casting pléthorique). La jeune réalisatrice nous livre simplement le récit d'un combat contre la maladie, avec ce que cela implique de larmes, de rires et de cris.

L’on se pose la question dès la sortie du cinéma : « était-ce un bon film que je viens de voir, ou était-ce une belle histoire ? ». Car la différence est grande. À vrai dire, l’étiquette « true story » contribue beaucoup à l’appréciation globale. On intègre inconsciemment cette idée et il est difficile de s’en détacher. Bien que cette histoire aurait été plus émouvante écrite que filmée, le plus important est le témoignage et non le moyen d’expression. Camille Lafrance

P. 1 3


CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

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Polisse Réalisé par Maïwenn La première question qui se posa lorsque je commençais à écrire cette critique fût de savoir si Maïwenn méritait son prix du jury au dernier festival de Cannes. Une réponse ? Je n'en ai toujours tant le film est brillant sur certains aspects et tant ses défauts ne peuvent être niés et ignorés. De sa plongée au sein d'une Brigade de Protection des Mineurs, Maïwenn en a tiré un film troublant, étouffant, mais aussi profondément humain. "Polisse" en suivant la BPM de Paris Nord, et plus précisément les policiers qui la composent, réussit l'exercice compliqué du film chorale. Même si la réalisatrice ne suit la vie privée que de quelques-un, chacun a sa place au sein du groupe qui tient la route grâce à toutes les individualités qui le composent. La première force du film est réellement cette myriade de personnages et la représentation de leurs rapports professionnels (et personnels qui en découlent), interprétés par des acteurs géniaux ! Si Marina Foïs, Karin Viard ou encore Nicolas Duvauchelle confirment un talent certain, des acteurs comme Joey Starr (excellant dans son rôle de policier rugueux mais au grand cœur) se révèlent avec brio. Plongés donc dans cette énergie collective de bons flics se démenant pour protéger les enfants et adolescents du mal qui leur est fait, nous spectateurs sommes tendus et mal à l'aise comme les personnages. Cette tension, Maïwenn la met remarquablement en scène à l'aide d'une caméra portée très proche de l'action traitée, d'une bande originale nerveuse. Plus le film avance plus Maïwenn réussit à nous donner non pas l'impression d'observer la BPM, mais d'en faire partie. C'est ce réalisme, presque documentaire, qui donne au film son épaisseur et fait son intérêt. Alors que le film fonctionne ainsi, pourquoi Maïwenn décide-t-elle donc d'inscrire son alter-égo dans ce groupe fonctionnant aussi bien tout seul ? Mélissa, photographe interprétée par la réalisatrice, qui suit tout le long du film la brigade, ne peut que nous rappeler Maïwenn dans son travail de préparation qui a par ailleurs certainement mené à ce réalisme qui fait le charme du film. On a du mal à cerner ce personnage inutile qui n'apporte rien au développement dramatique d'une œuvre déjà riche en personnages vecteurs d'émotions. Face à Mélissa et à sa relation avec Fred (personnage joué par Joey Starr, avec qui Maïwenn était en relation au moment du tournage), nous ressentons l'impression que ce choix n'à été justifié que par l'égocentrisme de la réalisatrice. Il est écrit dans certaines revues de presse que ce choix n'était pas dans ses premières intentions. Maïwenn nous prouve au moins que l'humilité et l'effacement d'un cinéaste sont parfois nécessaires afin d'éviter de plomber un film tenant déjà tout seul grâce aux seuls personnages vraiment indispensables à la narration. Heureusement que le film est assez bon pour supporter ce boulet et le faire oublier.

P. 1 4

Simon Bracquemart


Crazy Horse Réalisé par Frederick Wiseman Après s'être emparé de l'Opéra de Paris, Frederick Wiseman nous propose désormais une rêverie dans les coulisses du Crazy Horse. Entraînés dans les préparatifs de la nouvelle revue «Désir» orchestrée par Philippe Decouflé, nous ne loupons rien de l'organisation et des répétitions des numéros. Wiseman capte l'énergie et la passion émanant des acteurs de cette institution, tel qu'Ali Mahdavi, directeur artistique, en la ponctuant de représentations.  Les corps des danseuses y sont sculptés en toute sensualité ; les jeux de lumières et mises en scène débordent d'érotisme alors qu'il filme au plus près des peaux. Charme et féminité sont les mots d'ordre, seul l'humour trouve sa place alors que la vulgarité est recalée.

Marianne Knecht

L’Exercice de l’État Réalisé par Pierre Schoeller Jeux dangereux Ce qu'il se passe vraiment dans les Ministères, on n'en sait pas grand-chose. Cela ne nous empêche pas de dire qu'ils n'y travaillent pas beaucoup. Ce film nous prouve le contraire.

CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

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Ni apologétique ni critique, L'exercice de l'Etat parvient à nous offrir un autre regard sur ce monde que l'on ne connait pas. On y suit un Ministre au plus proche, dans les victoires comme dans les défaites. On suit surtout son parcours sur une journée : harassante. La grande force de ce film est de parvenir à conjuguer intérêts publics et privés. Magistral. Hubert Camus

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CINÉMA - SORTIES RÉCENTES

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The Artist Écrit et réalisé par Michel Hazanavicus La première scène plonge le spectateur dans une vision en abyme d’un grand écran de cinéma. Le film projeté est un film muet, en noir et blanc ; soit le miroir du film que nous-mêmes nous voyons. Ce qui est tout de suite frappant, c’est la façon dont Michel Hazavanicus organise cette projection. Nous ne voyons les effets du film que par la réaction qu’en ont les spectateurs. Cette scène est remarquable en ce qu’elle image tout le film. C’est l’élaboration même d’une réflexivité par rapport au genre muet, transposée dans le cauchemar récurrent du mutisme. Le chien de George Valentin est une autre image de cette réflexivité ; il est une métaphore du personnage à qui “il ne manque que la parole”. Il n’est pas anodin que ce soit l’entité la plus proche de George. Les topoï du cinéma muet sont repris : la démesure des expressions des visages, les scènes de danse et spécifiquement de claquette, l’esthétisation des corps à la place des mots. Le film suit une progression descendante de la gloire du héros jusqu’une décadence profonde où la solitude est le dernier espace de sa pensée. Face au muet dont il est le porte-drapeau, émerge le parlant qui peu à peu le remplace. S’il n’a plus de place sur l’écran que nous avions vu dans la première scène, c’est bien parce qu’il n’a plus de place dans le film lui-même ; il est rejeté, seul. Le rejet est un thème récurrent dans ce film et George le provoque en partie par un orgueil omniprésent. Il n’y a pas de second rôle pour lui et il ne peut pas accepter de ne plus être l’artiste adulé de tous ; de tous et surtout de toutes, dont la jeune Peppy Miller, qui rencontre son idole. L’instant de leur rencontre insiste sur ce hasard qui tisse un lien entre eux pour la première fois. S’enchaine ensuite une ascension fulgurante pour la jeune femme, qui va avoir de plus en plus de rôles, de la figuration aux têtes d’affiches, jusqu’à incarner l’essor du cinéma parlant comme incarnait l’ère du muet, George Valentin. The Artist est aussi l’histoire d’un amour qui cherche sa voix face à des silences tranchants. L’un est inlassablement attiré par l’autre. Étant des figures de deux mouvements contradictoires, les deux personnages se cherchent ; se trouvent-ils pour autant ? Jean Dujardin et Bérénice Bejo incarnent parfaitement leur rôle et élèvent un peu plus encore ce long-métrage au rang d’une oeuvre réussie. La réalisation de Hazavanicus est précise, fine, poétique : elle esthétise le film et ses enjeux, notamment par un jeu fantastique de raccords entre les scènes. Chaque détail met en relief la réussite ; réussite que l’on peut qualifier de totale. Jean-Baptiste Colas-Gillot


Écrit et réalisé par Bruno Dumont Bruno Dumont, avec Hors Satan, signe certainement ici son meilleur film. Le plus abouti aussi bien scénaristiquement qu’esthétiquement. C'est l'esthétique du film qui frappe d'abord devant ce décor visité et creusée en profondeur. Hors Satan existe d'abord par le traitement que fait le réalisateur de sa côte d'opale natale, autravers d'une image sculptée et travaillée jusqu'à atteindre une justesse et esthétique parfaite. Cette profondeur et la richesse du détail de la nature ne peuvent que nous rappeler la France profonde photographiée par Raymond Depardon. Avant donc de conseiller avec ferveur ce film aux cinéphiles, j'appelle les amoureux de la photographie à foncer voir une oeuvre picturale absolument grandiose. C'est au milieu de ce décor épuré que s'inscrivent les protagonistes. En effet, ceux-ci, ne peuvent exister sans le lieu dans lequel ils s'inscrivent, leur relation (et donc leurs interactions tout au long du film) n'étant justifiée que par leur rapprochement physique : elle le connait car Il est le marginal vivant dans la nature côtoyant son village. Ainsi Bruno Dumont nous montre comment deux personnes opposées l'une à l'autre peuvent construire une relation sur la seule base d'une géographie partagée, et ainsi justifier le développement dramatique de leur binôme. Sans vraiment comprendre les personnages et leur violence (notamment celle du SDF remarquablement interprété par David Dewaele, non professionnel), le réalisateur provoque d'abord une certaine léthargie et immobilité du cadre et du temps. Ce qui rend encore plus extrême les actes violent du marginal. Hors Satan est alors installé sous la forme d'un jeu avec le spectateur. Dumont ne propose rien d'autre qu'une incompréhension de l'action et des personnages dans un premier temps. Le risque est grand puisqu'il peut provoquer la perte d'attention du spectateur seulement retenu par l'esthétique et la transcendance du lieu qu'il réussit à mettre en place avec brio. Néanmoins, le dernier quart du film est une sorte de récompense à celui ayant tenu jusque-là ! Avec un final brillant et remettant en contexte tout le reste du film, Dumont réussit une oeuvre magistrale et magnifique de maitrise en tous points qui confirme avec brio l'importance de sa place unique et indispensable dans un cinéma français contemporain qui laisse parfois trop la mise en scène de côté au profit du scénario. Hors Satan nous rappelle très justement que la cinématographie est un art complet, alliant aussi bien photographie que science du récit. Pater (d'Alain Cavalier) nous l'a rappelé cet été, Hors Satan en fait de même cet hiver.

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Hors Satan

Simon Bracquemart

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L’Apollonide - souvenirs de la maison close Écrit et réalisé par Bertrand Bonello L'huis est clos tout autant que la maison, et pendant deux heures il faudra consentir à voir ses poumons se rétracter, s e f l é t r i r e t f i n a l e m e nt abdiquer, manquant à leur devoir premierd'organes respiratoires : plus un souffle ne passe, par quelque orifice que l'on s'y prenne.  Et la maison est   close, il n'y a d'orifices que ceux des filles, d'yeux à crever peut-être pour en faire des recueils de jouissance supplémentaires, des sexes jeunes que l'on frictionne d'eau de Cologne, de la blondeur, de la bouche de la Juive qui se verra agrandie, violée.  Il y la photographie superbe qui va par-delà le baroque cadre de la vénérable institution sur le déclin, par-delà les maquillages outranciers et les lenteurs languides.  Le public aura dans son ensemble accueilli tièdement le film de Bertrand Bonello, le jugeant mou, vecteur d'ennui ; ce doit être le public qui allait visiter L'Apollonide dans l'espoir de s'encanailler avec la nostalgie d'une époque qu'il n'a pas connue, au milieu de filles solaires qui à vingt-et-une heures fument l'opium et boivent du champagne, font chanter le cristal tant que cristal il y a.  Cent fois j'ai regardé ma montre ;   quand vais-je sortir de ce mouroir, de cette geôle, de ce couvent de prostituées, venez mes petites sœurs partons ; quand vais-je enfin pouvoir à nouveau gonfler d'air ma poitrine.  Mais ce n'est pas l'ennui, ce n'est pas la langueur qui fait guetter le temps qui passe, dans une muette et paradoxale supplication : relâchez-moi maintenant ou retenez-moi toute ma vie dans votre Apollonide, Madame ! C'est chose difficile que de lutter contre la force magnétique qui émane du dernier long-métrage de Bonello ; il est venimeux et tendre, vivifiant et mortifère, beau et hideux, gai et terrible, il est tout et son contraire. Servi par un chœur d’actrices étonnamment complémentaires et égales, il n'est ni tragédie ni élégie.  Apollonide[...] est la panthère noire du client, la vengeresse et l'amante, celle à qui l'on pardonne les maladresses, les anachronismes plus ou moins à propos, la vision finale d'un périphérique ; comme un homme j'ai aimé et crû mourir dans le sein de cette femme fatale de film. Comme une spectatrice j'ai haleté tout une journée de dimanche, hébétée et empoisonnée. Bérengère Pétrault


Écrit et réalisé par Pedro Almodovar

La Piel que habito, le dernier Almodovar. Almodovar, génie espagnol. Torturé par des sujets noirs et glauques tels que le meurtre, l’inceste, le viol, la différence et l’exclusion, traités de façon parfois comique, souvent poético-érotique, toujours complexe, allant jusqu’à la folie. Cet homme, ce réalisateur, ce fou, arrive à traduire ce trait de caractère atypique par ses films incisifs et indélébiles. La Piel que habito, est l’un de ces films. Un scénario complexe à la folie qui parle d’un docteur malheureux à la folie, sans aucun scrupule, qui réussit une opération chirurgicale folle de bout en bout... On sort de la salle de cinéma torturé, dérangé, vidé. Impossible de parler, de sourire. Au bout d’un moment, les pensées recommencent à fuser, et on se dit «Waouh, cet homme est fou».

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La Piel que habito

Laura Madar

Vincent Mey

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La Piel que habito est, à mes yeux, un film parfait. Presque parfait. Almodovar réussit une oeuvre impeccablement belle et érotiquement "dérangeante" en mettant en scène un chirurgien-Pygmalion au coeur d'une question obsédante : le corps de la femme et la féminité peuvent-elles être deux choses différentes ? L'artiste espagnol y répond en jouant sensuellement avec son spectateur tout en flirtant avec sa culpabilité. Réussir à nous   mettre mal à l'aise tout en nous touchant est pour moi admirable ! Seulement, le film se   disperse : le thème de la féminité - pourtant central - se manifeste trop tardivement pour l'apprécier totalement.


EXPOSITION

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E. Munch, l’œil moderne Au centre Georges Pompidou, Paris L'exposition n'est pas trop fatigante, il suffit environ d'une heure, pour parcourir les neuf salles qui tournent autour de trois thématiques : Munch et la peinture, Munch et le cinéma, Munch et la photographie. Dès les premières peintures on entre tout de suite dans le monde de l'artiste, l'expressionnisme dans sa grandeur, des contours à gros coups de pinceaux, pas de détails concrets, et pourtant cela suffit, on devine, on assimile, on voit sans avoir besoin de voir autre chose de plus que ces coups de peintures vifs, colorés, contrastés, presque violents pourtant si chaleureux. Dans les salles on retrouve plusieurs fois les mêmes tableaux, travaillés différemment. On voit alors les changements dans la vision du peintre, qui suivent l'inlassable, l'inépuisable écoulement du temps. On retrouve alors Les Jeunes Filles Sur le Pont (1902) où six petites filles font une ronde sur le pont, pour ensuite découvrir une autre vision de 1927, les jeunes filles ne sont alors plus que trois, le regard plongé dans le cours d'eau. Une autre toile, La Chambre Verte, dont l'origine est une photographie, est déclinée en six versions peintes à différentes époques. On s'enfonce plus loin dans l'univers du peintre, puis des concordances apparaissent entre la cinématographie de l'époque, la vision du cinéma par Munch et ses peintures. Rappelons-nous le premier film des frères Lumières de 1895, La Sortie De L'Usine, qui montre au spectateur des travailleurs avides de quitter l'usine, ivres d'envie d'appliquer le vieil adage "après l'effort, le réconfort !" ; le mouvement de foule est manifestement ressenti. Le film amateur de 1927 du peintre, d'une durée d'environ 5 minutes, quant à lui, nous représente les pérégrinations d'hommes et femmes évoluant dans la rue. La prise de vue est parfois chaotique, il y a toujours du mouvement... mouvement qui semble refléter le dynamisme des sociétés de 1920.


EXPOSITION

Examinons maintenant les toiles du peintre, remarquons comme les corps semblent aspirer au mouvement, le sentiment qu'ils sont sur le point de sortir du tableau et de tendre vers le visiteur est accentué par l'importance de la perspective, de la dilatation du proche et du lointain. Prenez Thorvald Løchen (1918), cet homme dans son élégant  trois pièces  paraît se diriger vers nous dans un mouvement simple mais majestueux. Je m'arrête un peu plus longtemps devant ce tableau, et finis par le classer dans ma catégorie "coups de coeur" . Les Travailleurs rentrant Chez Eux (1913-1914), rappelle le film des frères Lumières - évoqué précédemment. La force des couleurs sombres contraste clairement avec la clarté du visage diaphane du personnage central. L'option "ajouter à ma catégorie coups de coeur" est indéniable. Plus je regarde cette toile, plus étrangement elle me donne l'impression de voir les mineurs sortir tout droit de Germinal ; léger frisson qui me parcourt l'échine...

Changeons de salle, allons voir les autoportraits photographiques de l'artiste. Deux salles contenant une dizaine de clichés en noir et blanc, parfois flous : Munch se cherche, se recherche, il semble vouloir atteindre autre chose, un autre lui-même derrière l'objectif et "passer de l'autre côté du miroir". Continuons d'alimenter ma chère catégorie "coups de coeur" avec quatre clichés de l'artiste présentés sous le titre d'Autoportrait avec un chapeau à l'extérieur de l'atelier d'hiver à Ekely. Ce que l'on voit : simplement le visage de ce vieil artiste, surmonté de son couvre-chef, le regard vague, certes, mais qui semble pourtant être au seuil d'un autre ailleurs... Je m'arrête un instant, relève la tête et réalise que ma page est maintenant plus blanche que noire. Il me reste encore beaucoup de chose à vous dire, mais je me retiens et décide de vous laisser le soin de les découvrir par vous même. Cependant, je ne peux me retenir de vous dévoiler un dernier "coup de coeur" : Le Soleil (1912). Ce que j'ai ressenti ? L'effet de voir un cliché pris sur le vif, la dernière image surprise par mon oeil avant de cligner, trop ébloui par les rayons du soleil... Je vous quitte sur cette dernière image, vous encourageant à, vous aussi, aller chercher votre dose de rayons de soleil.     Exposition Edvard MUNCH, L'Oeil Moderne Au centre Georges Pompidou, Paris Du 21 Septembre 2011 au 09 Janvier 2012 12€ / 9€ -26ans

Roxanne Comotti

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EXPOSITION

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RATP, Ticket pour une expo Au musée des Arts et Métiers, Paris "Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire !" Votre Zazie veut tout voir, tout savoir sur le métro ? Arrêtez de causer : il faut lui faire visiter "ticket pour une expo", au musée des arts et métiers. Comme ce musée en a la bonne habitude, l'exposition est faite de maquettes, d'installations et de vidéos. Les informations qui tapissent les murs donnent des chiffres clairs et intéressants et on y suit l'historique du métro parisien de ses origines à aujourd'hui. De nombreux ordinateurs offrent à découvrir quelques secrets du métro invisible, du côté où ses utilisateurs ne vont jamais. Un simulateur permet de se mettre à la place du conducteur et une petite souris guide les enfants en leur proposant des questions et des manipulations simples. On l'aura compris, cette exposition est beaucoup plus tournée vers un jeune public, ce qui peut être dommage pour les autres. Son autre point faible est sa taille : on en fait vite le tour. Trois personnages, outre la petite souris, guident le visiteur : Louis, un trentenaire dans les années 1900 ; Martine représente la jeune voyageuse de 1970 et Thomas, celui de 2011. Louis est sans doute le plus intéressant en ce qu'il raconte les pensées des premiers utilisateurs du métro, notamment leurs craintes, mais on peut critiquer son avis presqu'apologétique sur ce qui est pour lui une nouveauté. Un visiteur de l'exposition est venu avec sa nièce : "elle y a déjà été une fois et elle avait envie d'y revenir, c'est donc que ça doit lui plaire. Ce sont vraiment les jeux qui attirent ici les enfants". Cet homme, qui regrette le musée des transports, est content qu'une telle exposition ait lieu mais il n'y apprend pas grand-chose.  En bref, une expo passionnante pour les enfants mais assurément pas destinée aux spécialistes. Mais pour deux euro de plus, ça peut être l'occasion de visiter l'ensemble de ce formidable musée. Une visite guidée est proposée gratuitement, de même que des conférences. Encore deux à venir : le pilote automatique de la ligne 1 le 10 novembre et l'histoire du ticket de métro le 1er décembre. 

Exposition "Métro... Ticket pour une expo" au Musée des arts et métiers, 60 rue Réaumur (75003), jusqu'au 1er janvier 2012. Du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Plein tarif 5,50€, tarif réduit 3,50€ (notamment pour les étudiants)  www.metroticketexpo.net - www.arts-et-metiers.net

Hubert Camus


EXPOSITION

Cyprien Gaillard Au centre Georges Pompidou, Paris

Geographical Analogies, 2006-21 mixed media 65 x 48 x 10cm (avec cadre) 25 5/8 x 19 x 4 inches (sans cadre) © Cyprien Gaillard

Jean-Baptiste Colas-GIllot

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De l’image de ruines émane traditionnellement une désolation proche de la mort. C’est face à ces restes d’un passé que l’on se rend compte de l’éphémère de notre propre temps. Dans son exposition au Centre Pompidou, Cyprien Gaillard – prix Marcel Duchamp 2010 – propose une vision ambivalente des ruines : il en fait le fantôme du passé et le spectre de la vie qui apparaît, de-ci de-là, tantôt terrifiant tantôt livide, sur les édifices détruits, comme une ombre. L’exposition s’organise autour d’une unique salle, dans laquelle 93 pupitres ayant chacun 9 photos, posées en forme de losange. Chaque photographie propose une vision différente et quelques figures s’élèvent, comme des chimères, sans que parfois notre oeil ne les perçoive immédiatement. Mon regret quant à cette exposition est la frustration que l’on peut avoir face à un projet intéressant, un regard novateur et une découverte beaucoup trop ponctuelle pour aller réellement en profondeur d’un sujet. On ne pouvait – je ne pouvais – se plonger et se perdre dans cette unique salle. Il en reste une sensation d’inachevée et un souvenir déçu.


EXPOSITION

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Beauté, morale et volupté dans l’angleterre d’Oscar Wilde Au musée d’Orsay, Paris

Pour ce premier numéro des Feuillets, je me suis penchée sur l’exposition présentée au musée d’Orsay : « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde ». Vous allez me répondre « Débauche, nudité et mégalomanie importées dans notre chère-gare-devenue-un-musée d’Orsay ». Je vous l’accorde, Oscar Wilde, en chef de file national du mouvement de « l’art pour l’art » à la fin du XIXe siècle, n’apparaît pas comme la personne la plus modeste, au regard des clichés où il pose et des aphorismes qu’il nous fait partager. Néanmoins, il serait intéressant de décrypter le titre même donné à cette manifestation, qui souligne d’une part toute la liberté prise par les artistes anglais de cette époque face aux critères strictes du classicisme et d’autre part la revendication de leur rôle et de leur position au sein de la société monarchique victorienne. Si on laisse de côté l’aspect historique et social de ce courant, que reste-t-il   ? Tout un univers, onirique, romantique et même exotique, où l’on se sent bien, et où l’on ressent une immense complicité et proximité avec les créateurs des objets exposés. Si vous aimez Wilde, le Japon et les fleurs, ceci est pour vous.


Il est bien entendu très plaisant de se trouver face à des tableaux aux couleurs printanières, aux visages angéliques, et d’effleurer des meubles aux nacres asiatiques et aux motifs orientaux, mais il faut garder à l’esprit que tout ce que l’on voit a été sujet à controverse. En effet, les codes artistiques de l’Angleterre se voient bouleversés, avec comme credo « l’art pour l’art », et la fin de l’idéalisation du sujet humain, au profit de détails signifiants, de ces petites choses anodines que l’on ne remarque pas dans la vie étriquée et embourgeoisée du XIXème siècle. On oublie également le modèle français classique de l’architecture et du mobilier, en préférant une réinterprétation moderne des influences antiques, grecques et romaines, et une évasion exotique avec pour exemple fort la « peacock room », traduisez la salle de paon, qui se décline en papiers peints, en accessoires, en motifs provocateurs.

EXPOSITION

On s’y sent définitivement ailleurs, dans ces quelques allées fabriquées de toutes pièces par le musée, teintées de verts et de mauve. Des aphorismes de Wilde décorent les murs, mais pas de manière si aléatoire. On comprend que cet endroit est authenticité, sincérité, une volonté plutôt qu’une révolte. Je crois que ce qui m’a enchanté le plus finalement, c’est cette symbiose, cet accord quasi parfait entre les érudits et artistes d’Europe que j’ai redécouverts ici. Je suis presque convaincue que la plupart des visiteurs de cette exposition n’ont pas compris le sens de la révolution artistique et littéraire qui s’est jouée, il y a plus d’un siècle, trop occupés à immortaliser de manière systématique les œuvres véritables qui n’attendaient qu’à être observées, scrutées, examinées, critiquées, admirées, non pas avec un objectif, mais un regard.

Le seul bémol de cette exposition serait l’assimilation quelque peu arbitraire de tout ceci à Wilde, qui n’avait pas encore l’âge d’écrire, au moment où ces codes ont été renversés. Il ne s’agit ni de faire l’apologie naïve de cette correspondance, ni le réquisitoire d’un écrivain qui a marqué sa génération, et qui s’est voulu le porte-parole dans le domaine romanesque de cet élan artistique. Je ne figure que mon avis et mes impressions tout au long de cet article, et je vous conseille vivement de vous perdre dans les quelques salles de cet événement, pour vous forger votre propre opinion. Vous n’avez d’ailleurs aucune raison de ne pas le faire, puisque pécuniairement, vous y gagnez, pour les étudiants européens, c’est gratuit !

Mary-Lou Oeconomou

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EXPOSITION

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Étrange et proche Au CAPC, Bordeaux « Il ne m’a semblé ni étrange, ni proche.   » Voici la phrase surprenante prononcée par un homme Hutu lors d’une conversation qu’il eut avec Homi Bhabha, professeur de littérature à Harvard et philosophe, et au cours de laquelle il tenta de poser des mots sur le sentiment qui l’habitait à l’instant précis où il tua son voisin Tutsi. Le professeur, frappé par ces quelques mots, les reporta en 2007 à l’occasion d’une conférence au Van Abbemuseum de Eindhoven et les problématisa dans une question plus générale : Comment vivre harmonieusement avec ce(ux) qui nous entoure(nt) ? Le Van Abbemuseum nous propose, dans le cadre de la biennale Evento et en collaboration avec le CAPC, une exposition sur le thème « Etrange et proche » recentrée autours des évènements qui suivirent la chute du mur de Berlin. Comment vivre en harmonie avec ses voisins dans un contexte de globalisation   ? Comment faire pour parvenir à s’épanouir au milieu de ces milliards d’individus devenus soudainement si proches grâce à la technologie moderne et restés à la fois si étrangers derrière des barrières culturelles parfois difficiles à briser ?  En sortant du musée j’ai eu la sensation que la dessinatrice anonyme du miroir de Michelangelo Pistoletto, directeur de la biennale Evento 2011, m’avait dédoublée par magie et que cette réplique de moi-même avait été déposée face à moi. Les autres œuvres de l’exposition devinrent alors l’invitation à une introspection sincère et pragmatique. Possédons-nous tous cette part d’ombre qui transforme tant d’individus en bourreaux ? Une expérience déroutante qui mérite d’être vécue une, deux, trois fois. Informations pratiques : Exposition «   Etrange et proche   » jusqu’au 2 Décembre 2012 au CAPC (musée d’art contemporain) : 7, rue Ferrère 33000 Bordeaux. Horaires : tous les jours de 11h à 18h sauf le lundi, le mercredi jusqu’à 20h, fermé les jours fériés. Tarifs : 5 euros en tarif normal, 2,50 euros en tarif réduit. Visites commentées gratuites sur présentation du billet les samedis et dimanches à 16h. Jade Simon


À la Maison Européenne de la Photographie, Paris En ce début de rentrée difficile, il est temps de se libérer l’esprit ! Quoi de mieux que de se retrouver face à face avec des grands (avec un grand P) de la Photographie ? Dans sa maison Européenne qui plus est. Réponse : rien.

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Venus d’ailleurs, Martine Franck Photographies 1956-1960

  Quelques marches et nous voilà dans une petite salle blanche, calme, apaisante, délivrante. Remplie de 60 clichés de toute beauté, on y trouve ou retrouve des peintres et sculpteurs venus de tous pays, des Etats-Unis à la Chine, et installés à Paris depuis 1945. La volonté de la photographe de capter leurs moments intimes, où le personnel se mêle au professionnel, leurs instants de création, de fulgurance, d’idées, de bien-être, se fait ressentir directement, au premier regard. Ces sujets, ces artistes, sont «pris en flag’» dans leur atelier, dans leur vie. Leur point commun, n’étant ni leur art ni leur nationalité, se retrouve dans leur dévotion à cette ville lumière et magique qu’est la capitale de la France. Charmante, attirante, poétique et artistique, ces artistes venus d’ailleurs ont tous été attirés, comme des aimants, par cette lumière éclatante, et n’ont jamais pu la quitter. Cette lumière se reflète dans leurs yeux, dans leur cervelle, dans leur coeur. Elle nous éclaire même un peu au passage.   Martine Franck possède une approche intuitive, qu’elle partage avec ses amis artistes. Elle réussit à traduire l’art par l’art. L’artiste trouve une forme d’immortalité dans son art, en le laissant derrière lui, pour les autres. La photographie permet d’aller plus loin, de rendre immortel et intemporel cet artiste, de façon visuelle. On reconnait, on se souvient, à présent, de la tête de cet artiste, celui qui a fait cette oeuvre que l’on aime tant. Franck a trouvé sa propre signification de son art, pour notre plus grand bonheur. On aime, on est content, on sourit, parce que c’est joli, et même un peu drôle.

La Maison Européenne de la Photographie 5/7 rue de Fourcy 75004 Paris http://www.mep-fr.org/ Du 5 octobre au 8 janvier, du mercredi au dimanche inclus Laura Madar

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Roma + Klein À la Maison Européenne de la Photographie, Paris Après l’exposition Venus d’ailleurs, on monte un étage, qui est en fait une machine à remonter le temps et à se télétransporter (on est d’accord, on voudrait tous avoir ce genre de machine dans notre poche. Malheureusement, la Maison Européenne de la Photographie est l’une des seules à la posséder...). Destination : Rome, dans les années 50. Et plus précisément : la Rome de Klein, jeune photographe new-yorkais à succès, fraichement arrivé dans cette capitale italienne, remplie de mystère, en tant qu’assistant de Federico Fellini. Cette Rome sinueuse, merveilleuse, accueillante, où il parait facile d’y vivre, nous est présentée à travers les yeux de ce photographe de haut talent, jeune et audacieux, intelligent, doué et vivant.

Rome, c’est la ville porte-bonheur de Klein, qui a réussi à capter son âme, son essence artistique et humaine, avec son compagnon de toujours, son appareil photo. Le grain, la lumière, l’angle de vue, la mise au point, sont travaillés, réfléchis, pensés, de façon extra-ordinaire. La photo semble prise spontanément, sur un coup de tête, ce qui rend cette vision atypique de la ville si magique, originale et réelle.  Grâce à Klein, on se retrouve tantôt dans un bon film italien, déambulant dans les rues de Rome, croisant des Vespa et vieilles voitures chargées, tantôt dans une pièce de théâtre, avec des personnes parlant haut et fort, da façon grandiloquente, à l’aide de leur mains, se pavanant dans les rues, tout beau, tout content, ou presque. On voit le quotidien de ces citadins, leur ville, leur vie, presque leur âme. Nous, pauvres mortels, spectateurs d’un art complexe et magnifique, on reste bouche bée, souriant bêtement.

Laura Madar


EXPOSITION

Byung-Hun Min À la Galerie Particulière, Paris

Sans titre, série Portrait, 104 x 123 cm, gelatin silver print, 2008

La Galerie Particulière (16 rue du perche, 75003) présente une rétrospective du travail de Byung-Hun Min, photographe coréen autodidacte. Des femmes. Les ombres de visages et de corps. Des ombres sans contour. Ce sont des photographies en noir et blanc, intimes et intimistes à la fois. Douces et sensuelles, légères et délicates. Tendres. On sent l'inspiration d'Hamilton, sans ses visages - ni ses couleurs. Une exposition pleine de délicatesse, de finesse ; d'amour de la femme.

Jusqu'au 24 novembre : série "Portrait". Du 24 novembre au 31 décembre, la série "Paysage" prend le relais.

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Hubert Camus


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Exposition : Metropolis À la Cinémathèque Française, Paris L'incroyable épopée qui a présidé à la ressortie du chef-d'oeuvre de Fritz Lang Metropolis (1927) – vingt-cinq minutes de scènes inédites retrouvées miraculeusement dans les archives du Musée du Cinéma de Buenos Aires en 2008 – méritait, sans aucun doute, de faire grand bruit. Malheureusement, force est de le constater : le matraquage promotionnel est tel qu'on ne peut qu'être déçu par une exposition qui pèche d'abord par son manque de précision concernant son objectif véritable. Un espace claustrophobique. La déception suscitée par l'exposition proposée par la Cinémathèque Française autour du « plus grand film de science-fiction de tous les temps   » est d'abord le résultat d'un cruel défaut de mise en valeur – problème par ailleurs récurrent à la Cinémathèque, gênée par un espace décidément trop exigu pourtant destiné à accueillir des éléments encombrants, caméras et autres outils techniques. On avait malgré tout un espoir, puisque l'exposition consacrée à Jacques Tati en 2009 avait su relever ce défi et décloisonner l'espace restreint du septième étage de la Cinémathèque. Pour Lang, la multiplication des salles a empiré la situation. On se bouscule devant des photographies disposées au fond d'un couloir étroit, on fait la queue dans un autre pour lire les panneaux explicatifs... Vous l'aurez compris : mieux vaut éviter de visiter l'exposition à l'heure de pointe, d'autant plus que le décor, fait de panneaux gris et noirs, est certes sobre, mais jure curieusement avec la démesure du film visionnaire de Lang. De l'ambition archiviste... Le projet d'une exposition consacrée à un unique film était ambitieux et, étant donné le battage médiatique orchestré par la Cinémathèque dans les milieux informés, on s'attendait à mieux cerner la disposition topographique de la ville de Metropolis grâce à la création d'un plan détaillé, on espérait être ébloui par des maquettes reconstituant les décors pharaoniques et délirants du film... Rien de tout cela. L'exposition révèle vite son objectif : proposer une somme d'archives. C'est donc à une sorte de making-of que l'on assiste : photographies de plateau, dessins préparatoires pour les décors et les costumes, projections d'extraits, exposition de caméras et d'accessoires (comme ces faux billets signés par toute l'équipe), le tout disposé suivant la topographie de Metropolis (quartier ouvrier, jardins éternels, laboratoire de Rotwang...). Cet archivage minutieux – et intéressant – est complété par des anecdotes qui font sourire, expliquant comment Lang, pour réchauffer ses acteurs, leur distribuait de l'alcool en quantité. ...à l'obsession de la collection Tout cela est fort passionnant pour quiconque souhaiterait s'informer sur la genèse de ce film. Mais on ne peut s'empêcher de grincer des dents quand est proposé, à la fin de l'exposition, un épais ouvrage allemand consacré au film et dans lequel sont reproduits tous les éléments exposés : à quoi bon, dès lors, cette exposition ? De tels choix posent en effet problème et suscitent de nombreuses questions, à commencer par celle – éternelle – de la nécessité de la muséification. On comprend aisément le choix de consacrer une exposition à un tel film : fondateur d'un genre et d'une esthétique, visionnaire, légendaire, Metropolis a tout du film « culte ».


EXPOSITION

Et c'est bien le problème : l'exposition se présente comme un hommage agréable mais peu ambitieux à un film qui ne manque pas, lui, d'ambition. L'Allemagne de la fin des années 1920, le poids des idéologies, l'anticipation et la science-fiction : autant de sujets qui auraient mérité d'être éclairés pour mieux comprendre le film et son contexte. Or, pas de mise en perspective ici. On dira – avec raison – que ce n'est pas l'objectif de l'exposition, mais celle-ci s'avère dès lors assez vaine et cède même à l'obsession de la collection et du marketing culturel, avec sacs et stickers customisés. Ce type d'exposition est, de plus, tout à fait interchangeable (quelles différences fondamentales y aurait-il avec une exposition consacrée à un autre film mythique du cinéma, Le Cuirassé Potemkine par exemple ?), et c'est bien dommage compte tenu de la singularité de Metropolis. « On quitte la salle en désirant y retourner » – Henri Langlois Outre l'exposition et la ressortie du film, l'événement Metropolis à la Cinémathèque prévoit aussi une intégrale Fritz Lang, une thématique « Cités futuristes », des rencontres, des conférences, que l'on ne manquera pas – notamment l'intervention de Bernard Eisenschitz, éminent spécialiste de Lang qui saura, à coup sûr, éclairer son oeuvre. Metropolis, lui, ressort en version «   longue   » – mais, espérons-le, pas définitive ! – à la Cinémathèque mais également dans de nombreuses salles partenaires. On préférera donc (re)voir le film et assister à ces nombreux « à-côtés ». Métropolis, ce chef-d'oeuvre du muet à la genèse apocalyptique (un an de tournage démesuré, un budget colossal, un échec financier, des copies coupées et dispersées, voire perdues), vaut le détour pour bien des raisons. L'habileté technique permet des trucages bluffants pour l'époque, le récit multiplie les intrigues, l'esthétique du film bénéficie d'un imaginaire architectural débordant, on assiste à la naissance d'un personnage devenu type – le savant fou – et surtout on (re)découvre le premier robot du cinéma, ancêtre du 6-PO de Lucas : pas le temps de s'ennuyer pendant ces cent-quarante-cinq minutes. Quatre-vingts ans plus tard, le jeu des acteurs prête à sourire et dégage un parfum agréablement suranné. Bien sûr, le film pèche par son discours charitable et naïf empreint de références bibliques voire ésotériques et aboutit à cette incroyable réconciliation entre les « mains » et le « cerveau » par la médiation du «   coeur   ». Une anti-lutte des classes, de quoi faire rugir Eisenstein que le film laissa «   froid   ». En cela, il est important de rappeler qu'un tel film n'eût pas été possible quelques années plus tard : sorti en 1927, Metropolis peut encore se permettre de croire en la bonté humaine. Nous, spectateurs de 2011, verrons dans le film bien des choses auxquelles Lang, lui, n'allait pas tarder à assister, l'enfer dantesque des camps, par exemple. A la sortie de Metropolis en France, les critiques sont plutôt positives, bien qu'elles pointent du doigt l'épate et la lourdeur de certaines scènes. Toutes s'extasient devant la démesure du projet. Pour Cinéa Ciné, ce film est «   encore une porte fermée. A moins qu'on ne tente plus grand encore, mais qu'inventerait-on ?   ». En revoyant Metropolis, on s'aperçoit à quel point ce film, justement, a ouvert la porte à toute une série de fresques cinématographiques. En tant qu'il est le premier de ce type, Metropolis mérite bien le superlatif de « plus grand film de science-fiction de tous les temps ».

Exposition « Metropolis », du 19 octobre au 29 janvier – Cinémathèque Française

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Alice Letoulat


RENCONTRES / ENTRETIENS

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Jean Pétrement et Alain Leclerc Proudhon modèle Courbet, au théâtre de la Folie, Paris Le 24 septembre 2011, après la représentation de Proudhon modèle Courbet, Alain Leclerc, acteur de Gustave Courbet et Jean Pétrement qui a écrit et mis en scène la pièce, acceptent de me consacrer un peu de leur temps, avec une grande générosité. Merci à eux de soutenir les échanges qui permettent de faire vivre le théâtre. La Compagnie Bacchus que dirige artistiquement Jean Pétrement restera un nom que je ne peux oublier. Jean-Baptiste Colas-Gillot : Quel travail avez-vous fait en amont pour interpréter Gustave Courbet ? Alain Leclerc : J’ai lu beaucoup de choses sur Courbet. J’ai d’abord vu beaucoup de peintures et ensuite j’ai lu énormément de biographies, de textes qui ont été écrits sur lui,… Ce côté rabelaisien que j’ai souvent retrouvé, c’était tout à fait lui : il courait les cabarets et les femmes, un vrai chasseur en somme. Et puis il se faisait un malin plaisir de garder un accent paysan, parce qu’il était très fier de sa Franche-Comté, de son village d’Ornans. D’ailleurs il y allait souvent peindre : entre Paris et Ornans, il faisait régulièrement la navette. Sa fierté c’était aussi de montrer au milieu parisien qu’un paysan de la terre, de la province, pouvait avoir sa revanche. Il n’y avait pas que ça parce qu’il était à la fois très talentueux et très reconnu. Très mégalo aussi… Jean-Baptiste Colas-Gillot : C’est vrai, l’homme et son œuvre étaient marqués de cette mégalomanie… Alain Leclerc : Et d’un orgueil surdimensionné ! Mais c’est sûrement ce qui lui a permis de faire la carrière qu’il a faite. Jean-Baptiste Colas-Gillot : Cet orgueil est un élément qui lui a valu d’avoir beaucoup de détracteurs, non ? Alain Leclerc   : Il a eu beaucoup de détracteurs, de caricatures   ! Daumier par exemple ne s’est pas gêné pour en faire… Courbet jouait de cela après tout. Et puis il avait tout de même le « pavillon du réalisme » pendant l’exposition universelle, ce qui n’était pas rien… J-B. C-G.   : En marge de cette prétention, on sent également un caractère très humain chez Courbet. A. L. : Bien sûr ! Il est très humain. 


A. L. : Il est très proche du peuple, c’est vrai. Je ne suis pas un spécialiste mais… Politiquement, il est un peu comme le « Proudhon de la peinture », parce qu’il aimait bien les idées de Proudhon et de tous les socialistes de l’époque   : Charles Fourier, etc. Proudhon, lui, considérait Courbet comme un inculte. Evidemment, Proudhon était une sommité intellectuelle, surtout à cette époque-là, il est très reconnu   alors que Courbet ne l’était pas encore à ce point. Ça n’a pas empêché Courbet d’écrire, notamment un Manifeste du Réalisme et d’avoir des amis   : Max Buchon, Charles Baudelaire,… Courbet était un peu de ce groupe d’artistes dits de «   la bohème »., « la bohème parisienne ». J-B. C-G.   : Vous avez mentionné le fait que vous n’étiez pas spécialiste de Courbet, mais êtesvous admiratif de l’homme ? A. L. : Je le suis devenu un peu, oui… Plus admiratif de l’homme que du peintre, parce que ses peintures je ne suis pas spécialement friand à la base… Ceci dit, ça dépend ! Je suis allé en voir, je suis tout de même stupéfait   : c’est quand même assez étonnant. J’ai lu des choses qui m’ont permis d’appréhender plus facilement la peinture et j’ai pu mieux comprendre l’œuvre de Courbet. Dans tous les cas, chez l’homme et chez le peintre, il y a quelque chose de très brut, de sincère, de vraiment authentique. A. L. : Et même si l’on n’aime pas l’œuvre de Courbet, on ne peut pas lui enlever son authenticité et sa sincérité.

RENCONTRES / ENTRETIENS

J-B. C-G. : Et la pièce souligne justement ça, puisqu’il paraît très touchant, très proche des autres, très proche du peuple !

J-B. C-G. : C’est sûr. Et comment avez-vous pensé le lien qui unit Proudhon et Courbet ? A. L. : C’est Jean, Proudhon, qui par son écriture, a été plus au fait de créer un lien entre les deux hommes. La relation est sûrement un peu plus fictive, parce que je pense que Proudhon n’est jamais allé à Ornans, chez Courbet. Mais ils se sont fréquentés tout de même   : il y a eu des échanges épistolaires et Courbet a rendu visite à Proudhon quand il était incarcéré. Et puis Courbet avait une admiration sans limites pour Proudhon. Jean Pétrement : Proudhon aimait tout de même bien Courbet aussi. C’est Courbet qui lui a fait rencontrer ce monde-là mais en réalité, il le prenait pour un dégénéré alors que lui, il avait une sorte de rigidité, de rigueur maladive J-B. C-G. : C’était une figure de rigueur, de misanthropie finalement. Jean Pétrement : Oui c’est vrai. C’était un pur esprit, handicapé de la vie, en quelque sorte.

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RENCONTRES / ENTRETIENS

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J-B. C-G. : Concernant la mise en scène, quel est le nom de l’énorme tableau de Courbet présent dans la pièce ? Jean Pétrement : L’Atelier ! J-B. C-G. : Je l’ai trouvé particulièrement impressionnant sur scène ! A. L. : Il est au Musée d’Orsay ! Jean Pétrement : Mais ce n’est pas précisément le tableau du Musée d’Orsay ! A. L. : Non, celui-là est en train de s’élaborer. J. P.   : Il est très intéressant parce qu’en fait, il y a plusieurs éléments masqués, à cause des réflexions que l’on faisait à Courbet… Par exemple, il y a Jeanne Duval, la maîtresse de Baudelaire. Elle était métisse et ça faisait un grand scandale. J-B. C-G. : Ce que j’ai beaucoup apprécié, c’est ce tableau qui trône sur la scène et la scène ellemême qui devient aussi, à sa manière, une toile. Finalement les personnages sont un reflet et une représentation concrète de ceux peints sur l’Atelier. Une sorte de mise en abyme s’opère. J. P. : C’est tout à fait ce que je voulais rendre par la dramaturgie de la pièce ! Merci ! J-B. C-G.   : Et bien écoutez, merci à vous   ! Merci pour votre temps et merci pour cette belle représentation. Je ne manquerai pas d’en faire une belle critique !

Proudhon modèle Courbet, A la Folie Théâtre, rue de la Folie Méricourt, Paris XIème, du 1er septembre au 30 octobre 2011 : 10 euros (billetreduc.com).


Festival littéraire, Paris

RENCONTRES / ENTRETIENS

Livres en têtes

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THÉMATIQUE : LE SURRÉALISME

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INTRODUCTION AU SURRÉALISME Le surréalisme naît traditionnellement en 1924 ; date à laquelle André Breton - le «pape du surréalisme» - publie son premier Manifeste du surréalisme. Il y définit le mouvement par une formulation souvent rejetée par les autres surréalistes de l’époque : «   Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.   » Cette définition met l’accent sur les points essentiels de la recherche surréaliste, quant à la surréalité et la manière de l’atteindre. On y retrouve l’écriture automatique (Robert Desnos en faisait le plus l’expérience), l’inconscient, un «fonctionnement» sans autre influence que son moi intérieur, la réflexion sur les techniques artistiques de l’art surréaliste. On ne peut omettre l’impact que ce mouvement a eu : nombre d’artistes ont au moins été influencés par le surréalisme. Dali, Aragon, Éluard, Picasso, Artaud, Magritte, Queneau, Picabia, Prévert, Ray, Soupault, Svankmajer, Tzara, Rimbaud, Ernst, Duchamp. Et beaucoup d’autres.

Les Mamelles de Tirésias Guillaume Apollinaire Apollinaire fut souvent associé à une recherche stylistique personnelle et profondément originale. Toute son oeuvre est marquée par des expériences de l’écriture, des tentatives du nouveau. Les Mamelles de Tirésias est une expérience dramaturgique clef. C’est une pièce de la transformation de l’être, c’est un théâtre où la déconstruction s’opère par la complexité des personnages, c’est une épreuve de la surréalité. C’est la première oeuvre de fiction dans laquelle apparaît le mot surréalisme. Il ne faut pas s’y tromper, ce n’est qu’un surréalisme naissant, une ébauche d’un mouvement qui pour l’instant le dépasse, mais c’est une première esquisse, et en cela, c’est une oeuvre qui mérite une lumière plus importante. La scène ainsi que les personnages s’y dédoublent et la vie elle-même est traitée comme un chamboulement diffus ; tous les mots sont drôles, grandiloquents, réducteurs et simples à la fois. On pourrait reprocher la déconstruction typique d’Apollinaire mais on ne peut oublier sa poésie virtuose tantôt dérisoire, tantôt magistrale.  Jean-Baptiste Colas-Gillot


de Luis Buñuel Au début du film, une femme se fait trancher l’œil par le rasoir de Buñuel lui-même, au moment ou un nuage effleure la pleine lune, suivant le même plan. Plus tard, un homme voit des fourmis sortir d’un trou fait dans sa main. Ces deux images ont été rêvées par Luis Buñuel, réalisateur espagnol, et par Dalí, qui ont voulu écrire le film le plus surréaliste qui soit, en comparant leurs idées en cadavre exquis et les intégrant ou les refusant immédiatement, de manière à obtenir un scénario décousu dans ses connexions spatiales ou temporelles - le plan sur l’œil découpé invitant le spectateur à changer son regard sur le film, à aller au-delà même de la réalité. Le résultat est en accord avec le surréalisme : des lieux et des situations radicalement différentes se succèdent, dans les mêmes scènes (on pense au piano à queue supportant des ânes morts, apparaissant dans une pièce). C’est l’art même de Buñuel, et surtout de Dalí, qui y sont bien retranscrits. Coriolan Verchezer

Eraserhead

Réalisé par David Lynch Le surréalisme a été une matière d’inspiration et d’influence majeure pour des cinéastes tels Buñuel, Méliès, et d’autres contemporains comme David Lynch. Eraserhead est le premier long-métrage de Lynch, qui réinvente en soi le concept même du mouvement surréaliste. Il n’est plus question ni de technique, ni d’approche particulière pour atteindre une surréalité, mais il est bien question de l’essence même du cinéma Lynchien : l’esthétique de la déstructure et la poétique de la discordance. Eraserhad, dont le nom à l’origine était Labyrinth Man, propose une vision labyrinthique, détournée de l’épiphanie biblique à la faveur de la naissance du monstre humain. L’enfant est déformé comme l’œil se fait trancher dans Un Chien andalou. Ce n’est plus par son aspect physiologique que l’homme s’inscrit dans son monde - et il ne s’agit pas bien sûr de notre monde à nous - c’est par son esprit. David Lynch réalise une vision parfaite et noire de l’alter diaboliquement humanisé. C’est dans ce film que l’essence surréaliste y est la plus forte, et où l’ébauche même du cinéma de Lynch s’esquisse : l’art de prendre un scénario et de le rendre le plus malléable possible. En 1977, on peut dire que Eraserhead était une pré-vision de son film encore plus contemporain sorti en 2006 : Inland Empire.

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Jean-Baptiste Colas-Gillot

THÉMATIQUE : LE SURRÉALISME

Un Chien andalou


THÉMATIQUE : LE SURRÉALISME

Alejandro Jodorowsky Réalisateur surréaliste Chilien juif d'origine russe, émigré en France où il rencontre André Breton, initié au zen par un maître japonais, au LSD lors d'un séjour au Mexique afin de « se découvrir », acteur, poète, scénariste de bande-dessinée, tarologue... Alejandro Jodorowsky est une personnalité complexe, qui a enfanté deux chefs-d'œuvre surréalistes durant les années 70 : El Topo (1970), où un pistolero, laissé pour mort après avoir cherché quatre maîtres dans le désert, trouve la rédemption ; et La Montagne sacrée (1972), où un voleur christique rencontre un maître alchimiste lui proposant l'immortalité. Une des raisons pour lesquelles ces films sont difficiles d'accès est, qu'initié à la mouvance surréaliste par André Breton lui-même, Jodorowsky ne cherche pas forcément une progression logique entre ses séquences. Ou, tout du moins, il ne les explicite pas. Ainsi, quel lien y'a-t-il lorsqu'à une reconstitution de la conquête de Mexico par des crapauds, le cinéaste lui fait succéder un chemin de croix ? Chercher une explication n'est pas chose aisée et pour cause : il y a derrière ce mouvement du récit la très forte influence du cadavre exquis et l'importance donnée aux images. Car le surréalisme chez Jodorowsky se manifeste aussi et surtout par un profond anticonformisme à travers le visuel. Au sang, présent en abondance, se mêle allègrement une fascination pour les corps difformes – le Freaks de Tod Browning l'influença énormément -, la mort et surtout, la pourriture sous toute ses formes. La violence et la bizarrerie de son El Topo, sorte de western métaphysique, en ont vite fait un film culte et même l'un des premiers midnight movies (film diffusés pour les initiés dans des petits cinémas de quartier). La Montagne sacrée, quant à elle, est traversée de part en part d'alchimie et de taromancie. Fasciné par l'occultisme, le cinéaste chilien fait de son film un véritable voyage initiatique, aussi bien pour le spectateur, que pour les personnages et les acteurs lors du tournage. Et cet anticonformisme rend son œuvre profondément poétique. L'attention portée à l'esthétique de ces films sublime la violence et confère aux êtres difformes une humanité qui semble avoir quitté les hommes. Certaines scènes pourraient très bien se retrouver dans l'œuvre de Dalí (dont les célèbres fourmis sont présentes), tant les images sont puissantes. Ce talent pour la mise en scène n'est d'ailleurs pas un hasard, Jodorowsky étant l'un des fondateurs de Panique (avec Arrabal et Topor), mouvement connu pour ses « performances » jugées alors scandaleuses.

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El Topo et La Montagne sacrée sont donc deux films proprement surréalistes, en ce sens qu'ils ont un cheminement unique, un anticonformisme désormais notoire et que naît de cette singularité une véritable poésie. Relativement confidentiel auprès du grand public, Alejandro Jodorowsky est de ces cinéastes dont découvrir un de ses films revient à vivre une expérience unique qu'il est difficile d'oublier. Constantin de Vergennes


La catégorie thématique représente une unité solidaire et indépendante des autres catégories. Solidaire parce qu’elle s’inscrit dans un même cheminement et qu’elle propose un point de vue supplémentaire vis-à-vis de la culture. Indépendante car le thème qu’elle explore est réservé à cette seule catégorie. Chaque numéro se compose d’une catégorie thématique dont le thème diffère à chaque fois ; thème sélectionné par votes parmi quatre ou cinq choix. Le numéro 1 que vous venez de lire était centré autour du surréalisme. Pour le prochain numéro, sortant le 1er décembre, un sondage a également été proposé. Parmi les choix possibles, il y avait la culture allemande (6 votes), la culture grecque (6 votes), l’art engagé (8 votes) et l’esthétique des enfers (11 votes). Les trois propositions qui n’ont pas été retenues seront certainement soumises de nouveau à votre sélection, quant à un choix futur. Pour le numéro 2, donc, c’est l’esthétique des enfers qui occupera la catégorie thématique. Traditionnellement, on parle de l’enfer, comme représentation inversée du paradis. Pourtant, l’art s’est emparé de l’image biblique pour la reprendre, la détourner, la développer, la pasticher, bref, l’enfer est devenu un lieu-commun des arts ; ainsi on parle plutôt des enfers. Quelques oeuvres traitent explicitement de descente aux enfers. Parmi les plus connues, retenons Virgile et son Énéide. N’oublions surtout pas non plus L’Enfer de Dante et sa vision infernale par classification en cercles. Ces visions, issues de reprises, ont elles-mêmes été sujets de nombreuses reprises.

THÉMATIQUE DU NUMÉRO 2

Thématique du numéro suivant : L’Esthétique des Enfers

Notre but n’est pas de parler des classiques - ou très peu - puisque nous ne serions aucunement originaux. Trouvons des oeuvres peu ou pas connues parcourant les enfers, des tableaux mettant en scène un enfer particulier, une réécriture de Dante, Virigile, etc. Les Feuillets se forment de l’originalité que l’on peut leur apporter ; un rapprochement n’est pas toujours évident : justifiez-le. Les enfers ont leur propre esthétique et cela passe par des éléments usuels : une météorologie typique (souvent par le feu), des monstres, des châtiments, un sentiment de mort omniprésent, le styx, Charon, le diable, un cerbère à trois têtes,... Ces éléments peuvent se retrouver ponctuellement dans l’élément artistique inclus dans la catégorie. Ils sont souvent déformés, accentués, revus. Mais une esthétique commune à deux entités, deux oeuvres, se ressent foncièrement souvent de la même manière.

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LES

FEUILLETSDE

NOMENCULTURE ACTUALITÉ CULTURELLE

Sandro Botticelli, Carte des Enfers, © Wikicommons

Retrouvez le prochain numéro des Feuillets de Nomenculture le 1er décembre 2011, dont la thématique sera : l’esthétique des Enfers. Nous mettrons à l’honneur, en cinéma, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan

Les Feuillets de Nomenculture recherche des rédacteurs et journalistes. Contactez-nous sur feuillets@nomenculture.fr www.nomenculture.fr


Les Feuillets de Nomenculture n°1