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ÉCONOMIES

MÉDIAS Si, dans les pays développés, la presse chute,

elle est en forte expansion dans les pays émergents. Un essor symptomatique de changements positifs mais qui pourrait ne pas résister longtemps à la vague numérique.

RAJESH KUMAR SINGH/AP/SIPA

Presse mondiale, le grand écart

L’Inde, nouvel eldorado de la presse, compte chaque année toujours plus de lecteurs.

Par HERVÉ CABIBBO

A

vec 5,7 % d’augmentation de sa diffusion en cinq ans, entre 2004 et 2009, on pourrait se dire que la presse quotidienne payante dans le monde ne va pas si mal que cela… Sauf qu’il s’agit là d’un chiffre en trompe l’œil. Outre qu’il cache d’importantes disparités régionales,

il dissimule surtout un écart grandissant entre pays émergents et pays riches. Pour ces derniers, depuis la seconde moitié de la décennie 2000, tout va de mal en pis. Concurrence d’Internet, crise de confiance des lecteurs, récession économique (et donc baisse des revenus publi-

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ÉCONOMIES

MÉDIAS

citaires) sont autant de facteurs qui ont une incidence sur la diffusion, laquelle baisse inexorablement. Selon le rapport 2010 de la World Association of Newspapers and News Publishers (WAN-IFRA) – Association mondiale des journaux, qui représente 18 000 publications dans le monde –, la chute de la diffusion des quotidiens payants sur la période 2005-2009 était de 15,9 % au Royaume-Uni, 13,3 % aux ÉtatsUnis, 8 % en Allemagne et 5,7 % en France. Et hormis quelques pays des Balkans et d’Europe de l’Est, tout le continent européen était logé à la même enseigne. Comme d’ailleurs toutes les autres nations du monde développé : Australie, Canada, Japon, Corée du Sud… Plus au sud, dans les pays émergents comme dans les pays en voie de développement, c’est exactement l’inverse. À commencer par l’Inde. Dans ce pays qui compte plus de 1 milliard d’habitants, la diffusion de quotidiens payants a augmenté de 44 %, toujours sur la même période 2005-2009. Pour la seule année 2008, cette hausse a même été de 8 % pendant que les revenus publicitaires augmentaient de 19 % ! Au Brésil et en Chine, les mêmes tendances sont observées. Comme en Égypte, au Mexique, en Indonésie et dans la plupart des pays d’Afrique (Madagascar, Namibie, Kenya, Tanzanie notamment). C’est d’ailleurs sur ce continent que les journaux ont gagné le plus de lecteurs en cinq ans, avec une augmentation de l’ordre de 30 %, toujours selon le rapport de la WAN-IFRA. Pourquoi un tel écart et pourquoi se creuse-t-il d’année en année ? L’explication tient en quatre points, quatre facteurs fondamentaux qui décident de la bonne ou mauvaise santé de la presse dans un pays donné.

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Premier facteur, le recul de l’analphabétisme. Selon une logique implacable, plus il y a de gens qui savent lire, plus il y a de lecteurs… Et l’Inde est le meilleur exemple de cet état de fait. Là-bas, le taux d’alphabétisation est passé de 35 % en 1976 à 74 % en 2010. Ce qui fait près de 350 millions de nouveaux lecteurs potentiels. Quelqu’un qui sait lire, et qui est donc capable de déchiffrer le journal, est considéré différemment des autres.

mum de personnes en un minimum de temps, comme lors de l’affaire DSK. Une instantanéité qui a joué contre la presse traditionnelle. Évidemment, rien de comparable avec les paysages médiatiques des pays émergents ou en voie de développement, où Internet reste réservé à une population de privilégiés. En Inde, en 2009, 7 % de la population y avait accès (4 % seulement des 1335 ans), ce qui est plus qu’en Libye (4,9 %) ou au Sénégal (6,1 %),

En Inde, entre 2005 et 2009, la diffusion de quotidiens payants a augmenté de 44 %. Un signe extérieur d’éducation, vecteur d’ascenseur social. Ce ne sont pas les seuls journaux en hindi, bengali ou tamoul, pour ne citer que les trois principales langues locales, qui voient augmenter leurs ventes, mais aussi ceux en anglais, la langue véhiculaire et l’une des 16 officielles du pays. À l’inverse, dans les pays développés où le taux d’analphabètes est faible, il n’y a aucune marge de progression. Le deuxième facteur tient dans la pénétration d’Internet. Plus les habitants y ont accès, moins ils achètent de journaux. En Europe, en Amérique du Nord et dans les pays de l’OCDE en général, où Internet est entré dans les mœurs, les populations délaissent progressivement la presse traditionnelle au profit des médias « on line », blogs et sites d’actualité qui ont le mérite d’être mis à jour en temps réel et, point plus discutable, d’être participatifs, au moins pour certains. Autant de sites Internet consultables sur ordinateurs personnels, smartphones et autres tablettes numériques. Sans parler des phénomènes Facebook et Twitter, qui permettent à une information de toucher un maxi-

selon le site Internetworldstats. com. Et un peu moins qu’en Algérie (10,2 %). À titre de comparaison, la pénétration d’Internet en France frôle les 70 %, celle aux États-Unis dépasse les 73 %. Le troisième facteur, c’est l’état du marché publicitaire, qui contribue à hauteur de 50 % des revenus de la presse (près de 75 % aux États-Unis), mais aussi les subsides attribués au secteur. Et c’est surtout dans les pays développés qu’il y a eu récession publicitaire. De 2008 à 2009, celle-ci a considérablement affaibli la presse, entraînant de nombreuses fermetures. Selon le Pew Research Center’s Project for Excellence in Journalism (PEJ), de 2007 à 2009, les revenus publicitaires ont fondu en moyenne de 30 % aux États-Unis et de 20 % en Europe. Néanmoins, les subsides distribués par les différents pays au secteur ont pu contribuer à atténuer un peu, mais vraiment très peu, cette récession publicitaire. Le quatrième facteur est d’ordre politique. Plus un pays avance vers la démocratie, plus ses citoyens ressentent le besoin de s’informer,


Journaux quotidiens payants Variation en % de la diffusion moyenne entre 2005 et 2009

AMÉRIQUE DU NORD

EUROPE

– 11

–8

+ 13

ASIE

OCÉANIE

+5

–6

AMÉRIQUE DU SUD

Source : The Economist

AFRIQUE + 30

+6 MONDE – 15

0 Pas de 0

+ 15

changement

Depuis 2005, Amérique du Nord, Océanie et Europe (hors Balkans et Communauté des États indépendants) vivent une baisse de diffusion de leur presse quotidienne. Situation inverse en Asie, en Amérique du Sud mais surtout en Afrique où la diffusion progresse de 30 %. À noter que le Brésil à lui seul, par sa démographie, tire le continent sud-américain, alors que la situation en Argentine, au Chili, en Colombie et au Venezuela reste mauvaise.

Plus un pays se démocratise, plus la demande de journaux est forte.

et plus la demande en journaux est forte. En clair, si la presse est libre, elle devient plus populaire. Le rapport annuel 2011 du PEJ a mesuré qu’en l’espace d’une année, entre 2008 et 2009, le nombre de titres de presse avait considérablement augmenté au sultanat d’Oman (+ 14,3 %), en Afghanistan, au Kosovo, à Bahreïn (+ 12,5 % pour chacun de ces pays), mais aussi en Russie (+ 9,3 %), en Arménie (+ 9,1 %) et aux Émirats arabes unis (+ 8,3 %). On peut d’ailleurs imaginer, en attendant la confirmation du futur rapport 2012, que le « printemps arabe » aura boosté la presse dans les pays concernés… À noter cependant que la presse des pays arabo-musulmans plutôt dynamique aujourd’hui se portait déjà

Pas de données

bien sur la période 2005-2009, avec une progression de plus de 15 % dans des pays comme l’Algérie, la Libye et l’Égypte. Une exception et non des moindres : celle de la Tunisie, qui stagne. Le pays est un des plus connectés du continent (taux de connection de l’ordre de 30 %), et celui où les adeptes de Facebook et Twitter sont les plus nombreux. La Tunisie, où la société instruite est en voie de démocratisation, où le nombre d’analphabètes est un des plus faibles du continent, et où Internet progresse, pourrait donc préfigurer ce qui se profile pour la presse de tous les pays émergents et en voie de développement : une embellie d’autant plus courte que ces pays progresseront vers le tout-numérique. ■

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