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abri d’Êdition pour auteurs francophones


© A.G.

EDITO


J’ai rêvé de cortisone. De corps-tisonne. J’ai rêvé du monde. Il a la membrane qui remue, le monde. Elle le recouvre. Interface entre nous et lui. Comme une barrière de protection. Nous sommes une addition de micro-organismes. Spécialisés ou opportunistes. Des bactéries, des acariens, microchampignons se nourrissant à la source. Nous violentons. Nous sommes la faune et la flore. Âge, sexe, comportement. J’habite la main, et toi le dos. Lui, le cuir chevelu. Nous sommes des milliers d’espèces. Nous cohabitons sur la membrane du monde. Nous l’avons peinturée, tatouée, incisée, percée, stigmatisée, empoisonnée. Colonisée à tour d’espèces. Puis sacrifiée. J’ai rêvé du monde saturé. Des visages-fissure. J’ai rêvé des figures. Celles des semeurs de mots, puis celles de leurs mines. Elles grattent le papier comme on griffonne la peau irritée. Il fallait réunir des écrits qui témoignent de la membrane du monde. Vous suivrez leurs lignes comme Irma lirait vos mains, perception individuelle et plaisir malmené. Ô Rois des citrons sur plaies ! Ô Princes des squames ! Adorateurs des cicatrices ! Ambassadeurs de mal dans la peau, et de mots incisifs ! Ce numéro est pour vous ! Défenseurs de l’acupuncture, fermez les yeux, les plumes seront plus grosses que vos aiguilles.

H.Z.


Une perle de magma Flotte sous ses paupières Tandis que crépite doucement, Entre ses dents Les lauriers calcinés. Elle arpente les ruines Tout de noir vêtue. La mécanique de ses hanches Étaye son pas, Il y a du cynisme dans ce fracas. L’empire n’est plus, Qu’un corps exsangue ; Un squelette brisé ; Qui hurle la mort. Mais elle, dans sa splendide allure N’y songe même plus ; Ses pensées se font taciturnes Se fondant dans la brume matinale Elle n’a pas besoin d’illusion Elle sait.


Ce soir, nous marcherons sur la tête des empereurs, Pourchassés jusque dans leurs derniers sanctuaires, L’hôtel de leurs sacrifices. Nous sommes les hérétiques. Nous sommes enfin. Nous sommes sans fin.


j’écris pas. On n’écrit pas quand on est une petite charogne. On se planque. On se vautre. Mais on n’écrit pas. Inutile. Stupide. Couchée la charogne ! Couchée ! Tout la heurte. Tout la heurte. La petite charogne. Les horizons d’attente. Le système. Le silence. Pas bouger! Pas parler ! Mère indigne. Et fille indigne. La petite charogne cadastre sa douleur. Cadavre la bouteille. Cherche le bon côté. De la laisse. Tout la pénètre. Par le ventre. Par le dessous. Par derrière. Jamais par la tête. C’est mal foutu quand même. Pas lubrique la petite charogne. Juste un gouffre. Avec un enfant qui hurle dedans. Elle attend l’aurore. Comme un chien malade. Elle est où la beauté hein ? Elle est où la musique ? Il est où le vent ? Au matin. Elle secoue sa peau. La petite charogne. De tous ses petits insectes cannibales. Dans le miroir pas trop magique. Elle se fait belle. Une jolie petite charogne. Elle finit viteuf le poème. Et range tout comme il faut. Dans les placards. Un peu de dignité. Merde. Au moins jusqu’à demain.


squame. Il les enlève doucement. Certains viennent moins facilement que les autres. Puis il les dépose sur une surface sombre. Peu importe la surface, pourvu qu’elle soit sombre. Il les place un à un, religieusement. Parfois il faut les déplier un peu car ils viennent tout rabougris. Ils sont bien visibles. Ils ne sont pas tous tout blanc. Parfois il y a un peu de marron clair ou rouge sombre. Mais leurs contours les délimitent quand même parfaitement sur la surface noire. Quand ils sont plus rares, c’est douloureux. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien du tout. C’est un moment fabuleux, encore plus après la douche quand la peau est sèche, atrophiant par la même occasion les plaies qui lui entourent le cerveau. De temps en temps il se dit que ses cheveux s’en iront pour de bon un jour. Emportant avec eux des bouts de cerveau. Il arrache doucement les contours avec ses ongles. Il imagine des petits chouxfleurs sur sa tête. Il lui paraissent immenses au vus du nombre qui grandit. C’est le cœur de la plaie qui fait mal. Et qui hante. Sans le


faire exprès, il dessine un cercle. Un cercle de squames. Certains sont secs, d’autres légèrement humides. Puis, il prend le temps de retirer les quelques cheveux coincés à l’intérieur de certains. Patiemment, sans casser le petit bout de peau. Il les observe un à un. Comme un trésor. Et enfin, il se résigne. Il envoie tout valser sur la moquette grise du salon. Parfois, il fait juste un petit tas, suce son doigt, et l’écrase sur l’amoncellement qui adhère immédiatement sous l’effet mouillé. Il n’a alors plus qu’à les jeter dans le cendrier.


clash.

mon amertume suce vertige au néant jette des soleils à la benne crache poussière à la nuit se dissout et se mêle à la lie dans le pâle ordurier de mon cœur vieux linges tachés des oiseaux pliés jetés sur les machines accélèrent l’arythmie densifient l’encre coulée dans le corps   le corps qui s’étale comme flaque de plomb de chair et quelques larmes


encore une bonne occasion de rigoler tout nu.

je ne veux rien rien du tout rien de tout ça ni l’accès aux mers les plus chaudes ni le chemin des vraies vacances en famille l’enfance le père mort deux têtes et trois corps et au milieu de la musique des sanglots enfin voilà quoi les souvenirs qui m’étouffent ne sont pas forcément les miens il est 5h42 je ne dors pas ça ne veut pas dire pour autant que je ne rêve pas d’autant que la fille aux cheveux mi-longs tient à me montrer comment sa brosse à cheveux ne lui sert pas qu’à brosser ses cheveux


fessée intromission en échange je dois éjaculer dans ma main et manger mon sperme et c’est encore une bonne occasion de rigoler tout nu un peu plus tard  à demi-mot elle me confie qu’elle aime beaucoup les chevaux mais pas l’équitation  mais pas la viande ah  euh le jour se lève et puis il pleut et en marchant parfois longtemps le long des rigoles je retrouve ce truc que je n’avais jamais perdu un genre d’oubli qui prend enfin soin de moi je ne veux rien et je le veux maintenant


j’écris pas. Je laisse les mots pourrir. Je les écris pas. Et j’autorise même mes idées à crever. Peut-être parce que j’aime l’abandon. Peut-être par goût du délabrement. Les hôpitaux désertés surtout. Les vieux hangars. Comme une pulsion primitive. Sans agressivité. Et puis y a la volatilité du moment aussi. L’éphémère. Rien d’autre qu’un grand brasier. Tout dépend d’où on se place. Et de l’humeur. Je pourrais tout foutre au feu. Même avant de l’avoir écrit. D’ailleurs je l’ai déjà fait. Je m’en défais des mots. Je vis pour les actes. Brûle-toi les pieds dans la neige. Ca fait mal. D’accord. Mais c’est ça la réalité du corps. C’est ma faille. Les mots s’ inscrivent pas vraiment dans le temps. C’est de la dimension parallèle. T’écris mais tu le vis pas. Tu le vis mais c’est déjà fini. Tu vois, c’est le paradoxe de l’instant. Là / pas là. Là /plus là. Tralala. Des fois c’est marrant. D’autres fois ça m’assassine. Simplement.


trompe l’oeil. Je l’ai forcé Je l’ai rétréci Je l’ai choqué à coup de lune Je l’ai raboté au niveau des cotes J’ai liposucé le ventre familial Déraciné les poils de l’hérédité J’ai tombé le masque Dégrafé l’étiquette Je ne suis plus à acheter J’ai malaxé, pétri Massé dans mon sens Réorganisé le derme Valorisé l’infortune J’y suis arrivée Là ou je voulais me rendre Dans la cours des invisibles Des passes partout J’ai décapé les vernis Charbonné mes yeux encore plus Chaussé des lunettes fumées Enfilé une nouvelle peau J’ai mué Je tisse les rides de mes histoires Je défie la nuit encore J’argumente encore les silences Comme les yeux de cette petite fille Comme ses cernes violettes C’est notre unique point commun J’ai transfiguré l’origine Brulé le canapé de velours bleu électrique Vitriolé la chemise en jean Adopté les talons Souligné mes hanches Décoloré l’insensée Fusillée la petite fille triste Tiré une balle en plein cœur à la pucelle Mutilé les membres douloureux Choisi la mutation Sans concession je suis devenue À


la force du poignet De l’encre qui coule L’ADN cri encore Je le flingue lui aussi J’avance à pas de velours Dans l’immensité de ce que je veux devenir L’animelle


ma gueule (d’ange déçu ?) Ma gueule, quand je la vois là-bas, loin dans ton métal, invariablement… elle détale… Elle se prenait pour un Detroit qui aurait des gangsters à la menthe, à vendre à la criée des zoos.

Ma gueule, tu me la rendais avec intérêt, mais moi je baillais, m’escrimant à fuir ta plaine désertée. Dans la glace zébrée par mes dents chicorées, elle s’éclatait de bubons tristes.

Ma gueule, adoubée par le chagrin, les tristes refrains con-temporels, in-temporains. Le maintien ! Quand les souvenirs ne sont plus tiens, et qu’elle ne reflète que mensongeséponges...


Ma gueule, elle est incrustée d’oreillers, de baves et morves enrêvées, relevées à l’échalas du pauvre. Elle te réveille le soir, ta gueule ! La craie du sommeil tire son trait de biais. Pur goulot-vomissure & jet de rejet.

Ma gueule, quand ça ne va pas, elle se fait l’envers… du décor, de ton cul, du bromure, des alcools. Elle te porte à bout de cerveau, étalée comme une frangipane, seulement c’est toi qui paies l’amende.


Ma gueule, quand ça ne va pas, elle s’invente des dimanches-trépas de famille en caveau d’Etat, pour mieux te tirer par la tranche et terrifier les gosses des autres. Gueule de croque-mitaine, apôtre.

Ma gueule, elle est porte-parole de mes blessures… boursouflures de césures. Elle trimbale en elle tes beignes et tes baisers, tes foulures, tes bleuets, tes fourrures, tes genêts.

Ma gueule, si tu la voyais telle qu’elle est, tu la jetterais dans un canal, fanal létal de décimales. Seulement, si tu oublies que tu l’as payée le cou d’un prénom surtaxé, tu es vexée…


Ma gueule, si je la décriais, ce serait pour la savonner, et coller une trempe au passé. Elle aurait des bignes, cicatrices longilignes, sourcils fendus de soucis, menton éclaboussé de stries.

Ma gueule, si tu l’avais, tu n’irais pas par quatre chemins : tu la louerais aux malandrins. C’est le cordon ombilical de ma vie atrophiée, qui ne ménage pas sa peine pour démonter sa galerie. Exhibition sans fratrie.

Ma gueule, c’est l’handicap qui fait bonne chaire, c’est un Œdipe aux yeux cernés. C’est le glacier des surgelés, l’appentis des maîtresà-nier, le promontoire de mes gibets.


Ma gueule, c’est mon manque à gagner le Rien, le doux couplet des diables urbains. La consonance déblatérée, le fou redoux qui ne vient qu’après, une fois la tempérance flouée.

Ma gueule, c’est mon gagne-pains… dans la Gueule ! Mal rasée, elle est vétuste. Gominée, elle est presque illustre.

Ma gueule, c’est loin d’être un cadeau, surtout quand elle vire en photo : j’ai la déchirure facile… C’est un passeport pour l’innommé, une carte de visite brevetée par un conjoint miroitant, une parenthèse désargentée.

Ma gueule, je la porte comme un boulet, le problème est qu’elle soupèse mes idées et sous-tend mon activité d’une déclivité d’orchidée. Raison de plus pour l’écorcher.


Ma gueule, elle vole le temps des gens, elle pique au râtelier des pelles quand la mise en bière a coulé, et que l’iceberg se fait attendre dans le bar des « attentionnés »…

Ma gueule, c’est une brique rouge, un parapet, pour mieux cacher ma vacuité. D’ailleurs, va te cuiter, mon ange...

Ma gueule, c’est la cotonnade du linceul, c’est l’image du « continue seul ! ».

Ma gueule, c’est mon fiasco… tant j’étais beau étant marmot, tant j’ignorais le sens des maux.


Ma gueule, entre trisomique, épagneul, ou fronton constellé de larmes, la tendresse du dernier furoncle, et le feu baigné par la lame… se raser c’est un peu crever…

Ma gueule, c’est une pépite de torgnoles que je m’assène en dedans, pour bousiller l’enfant nié. C’est une termitière à vérole, un poste avancé de girolles, quand les girondes se font la malle et qu’elles détalent.

Ma gueule, tu me l’as apprise du bout des doigts, dans tes caresses de mauvaise foi tu me la rendais moins cruelle, presque belle. Mais moi je savais que l’éclat ne durerait que pendant Toi.


Ma gueule, c’est mes bêtises, c’est mes coquards, c’est la couperose fardée d’hasards, c’est le foin de l’habitude, la purge encagée du futur, la rixe éternelle du Mal.

Ma gueule, c’est mon leitmotiv soupesé, saoul pesant, froc baissé sur la chiure du Temps. C’est une copine mal lunée, qui fait qu’il faut bien une journée pour remonter le fil de soi.

Ma gueule, c’est ma punition pour avoir fricoté avec les escarres, le pinard avare, les lambris de Mandchourie et les renardeaux des faubourgs, fourrés aux baguettes des sourds… Refrain gourd d’une gueule à la bourre.


j’écris pas. J’extrasystole. Je peux pas tout faire. Et là c’est le cœur. L’organe. Il fait des trucs pas croyables. Ça s’engueule. Ça se tait. Hyper cardiaque. Ça gueule encore. C’est la crise. Un jour je suis allée pour ça. J’ai monté des escaliers. Un immeuble bourgeois. Une doctoresse bourgeoise. Même le Holter avait un truc bourgeois. Pourtant. Le cœur c’est pas que. Pourtant. Enfin je sais pas. La nuit j’ai pas dormi. Avec mes électrodes sur les seins. Le ventre. Et dedans ça gueulait encore plus fort et plus long. Y a rien. La sale bourgeoise a dit. Le lendemain. Y a rien. Y a rien. C’était le diagnostic. Y avait rien. Je devais cruellement manquer de. Il se passait rien. Du tout. Elle a répété avec sa sale bouche. Rien. Vas-y ouais. Arrache. Déracine. Pas de soucis. Vide tout. C’est ma condition. C’est ça. J’ai payé. Un peu cher. Et je suis partie. Comme ça. J’ai descendu les escaliers de l’immeuble des docteurs. Et je crois que je coulais un peu de l’organe absurde. Comme maintenant.


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Si tu sens que tu dois prendre la route, si tu sens que tu dois dépasser ta zone, si tu sens que ton personnage veut s’échapper, si tu sens son poing dans ta face, si tu veux chahuter des lecteurs, si t’as des choses à dire, des histoires à raconter, si t’as besoin d’un abri, envoie tes écrits :

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textes courts sous toutes leurs formes fictions sous toutes leurs formes

francophones

criés, expulsés, aboyés, soufflés, incisifs, noirs

silencieux


chair fraîche « Mais... je n’ai même pas encore terminé de manger mon épouse  !  », avait protesté Simon Cloc face aux mises en garde de la docteure Mouton-Duvernet, la nutritionniste qu’il venait consulter pour la première fois : il dépassait désormais les cent kilos sur la balance et cela l’inquiétait. «  On constate généralement chez les carnivores invétérés, comme vous, monsieur Cloc, une tension artérielle plus élevée que la moyenne... et selon les dernières études épidémiologiques, par rapport aux petits, les gros mangeurs de viande ont 27 % de risques supplémentaires de décéder d’une affection cardio-vasculaire ! », lui avait-elle rétorqué en lançant un regard pointu au-dessus des verres de ses lunettes. Elle était assise derrière le bureau de son cabinet, sous une lithographie représentant La femme qui fume de Botero. Il s’agissait d’un portrait en pied d’une dondon élégante en robe de bal rouge, s’écartant sur le genou gauche comme un rideau de théâtre, libérant ainsi son mollet dodu comme un jambon,


le pied empaqueté dans un petit mocassin bleuté, capeline noire sur le bras droit gonflé à l’hélium, le décolleté soutenant des seins pâles, ronds comme des pamplemousses, le mamelon pointant sous la soie pourpre, chignon bien rond lui aussi... tout n’étant que rondeur chez Fernando. Les femmes sont voluptueuses pour le peintre colombien. Les yeux écartés et un peu bridés, fentes des paupières obliques, sur le petit nez aplati de la déesse charnue, suspendue au mur dans son cadre — « Comment un simple Crochet X peut-il supporter une telle masse de chair ? », se demanda Cloc —, lui conféraient une physionomie de mongolienne joufflue  : cela ajoutait au trouble ressenti par le patient. Décidément, il était sous le charme de cette représentation qui lui faisait penser à Lucienne, son épouse, bien en chair elle aussi. Il songea alors qu’il n’aimait pas Giacometti et ses monolithes filiformes, qui pour lui n’avaient que l’aspect de coprolithes en érection. Il n’aimait que les femmes girondes et opulentes, qu’il appelait avec affection des «  femmes à couenne  ». Il continuait


cependant d’écouter avec distraction la docteure, connaissant déjà par cœur tous ses avertissements. Il avait pris soin de surfer sur Internet avant de se rendre à la consultation et savait pertinemment quels étaient les risques liés à sa boulimie de chair fraîche, notamment ceux concernant les tumeurs colorectales — risques qui augmentaient de 29 % par portion de 100 grammes de viande ingurgitée. Simon avait depuis longtemps dépassé ce stade... depuis qu’il s’était mis à consommer la chair de ses congénères. «  Vous allez devoir changer vos habitudes alimentaires du tout au tout, mon cher monsieur. Au petit déjeuner, trois Krisprolls, un jus de fruit, douze centilitres pas plus, et du fromage, n’importe lequel, faites-vous plaisir.  » Monsieur Ploc n’en croyait pas ses oreilles. Il avait pris l’habitude ces derniers temps de prendre son café en rongeant jusqu’à l’os les doigts de son épouse, comme des gaufrettes, encore gélatineux de sang à peine coagulé : il l’avait égorgé avant-hier au matin. Elle avait de petites mains potelées


avec des doigts très fins, recouverts d’un eczéma délicieux, si croustillant. « Est-ce que je peux au moins prendre du fromage de tête ? », demanda-t-il naïvement. Il lui en restait un peu, qu’il avait confectionné avec les joues et la langue de sa belle-mère, venue leur rendre visite il y a quinze jours. «  C’est délicieux, je l’ai préparé en gelée, avec de petits morceaux de carottes et de cornichons, d’échalotes et d’oignons, ail, persil, baies de genièvre, thym, clous de girofles...  » «  Vous pouvez en prendre, mais le midi seulement, pour le déjeuner, accompagné de légumes verts... cuits, j’insiste... la cuisson permet d’attendrir les fibres qu’ils contiennent... vous avez le côlon irritable, il faut donc faire attention... vous pouvez aussi manger une côte, ce n’est pas si gras qu’on le croit... et si vous voulez, mangez les yeux de votre femme, c’est un délice, croyez-moi.  » «  Elle me disait toujours d’arrêter de la dévorer des yeux, justement... »


Monsieur Cloc avait donc la permission de manger de la viande chaque midi : « Mais attention : pas plus de 150 grammes ! » À ce rythme-là, il n’en avait pas fini de dévorer le corps entier de sa Lucienne. Il songea qu’il avait bien fait de congeler ses deux cuisses grassouillettes, pour les manger plus tard, aussitôt après lui avoir tranché la gorge — il avait eu bien du mal à la faire entrer dans la baignoire pour la découper en steaks, tout en veillant à récupérer le sang qui jaillissait en abondance pour en faire du boudin. Le soir, le régime était identique : 150 grammes de viande humaine, avec des féculents cette fois.


Monsieur Cloc vint régulièrement consulter la docteure Mouton-Duvernet. Le régime portait ses fruits : il avait déjà perdu dix kilos. Les fêtes de Noël approchant, la nutritionniste accorda une faveur à son patient. Elle lui permit un petit écart : pour le Réveillon, il serait autorisé à se faire plaisir, en tordant quelque peu le cou aux règles alimentaires strictes imposées depuis plusieurs mois. Ravi de cette nouvelle, monsieur Cloc rentra chez lui en souriant à la vue de la crèche, qu’il avait composée avec des santons et de petits animaux en plastique — ânes, bœufs et moutons —, et songea à Duvernet. Il ouvrit son congélateur : il était très fier d’avoir su résister tout ce temps aux deux cuisses rebondies de Lucienne auxquelles il n’avait pas touché, pour ne pas déroger à son régime, se contentant des parties maigres à chacun de ses repas. Les abats également, qui étaient délicieux, lui étaient autorisés. Il se saisit d’un petit Tupperware qu’il décongela au micro-onde : dedans, il avait déposé, après avoir dépecé et éventré son épouse, le fœtus lové dans son utérus : cela ferait un mets de


choix pour honorer le petit Jésus. N’avait-il pas dit à ses disciples : « Prenez, mangez, ceci est mon corps » ?


Chroniques de l’arbre à Cadabre Épisode 2 “Xénor”


Au pays de Xenor dans les hauteurs de Cadabre, la femelle humanoïde toujours à demi nue, au système pileux constitué de plumes, à le droit de choisir son mâle, celui-ci ayant le visage entièrement et affreusement tatoué ce qui le défigure en quelque sorte, comme le dieu Rtt qu’ on représente avec une énorme spirale au milieu de la face et qui se situe au delà des apparences aléatoires de la beauté (Voila donc! c’est en hommage à Rtt que les mâles se font ce maquillage indélébile), La femelle disais-je, à le droit de choisir son mâle d’après son pénis, qu’elle va allègrement chercher dans les braguettes pour mieux le soupeser, le jauger, telle une marchandise, et avec l’approbation concupiscant du mâle. La reproduction effective à lieu, une fois tout les cinq ans, un jour ou toutes les femelles accouchent au même instant, sans le concours génétique du mâle qui en réalité n’a pas de couilles (et donc pas de sperme) et dont le pénis ne sert qu’a stimuler la production de cellules reproductives; l’ovulation clonique.


«tout peut crier» P.P.


crédits Logo Hazard Zone : Hartdesign Couverture : Guillaume Pithon Quatrième de couverture : Antonin Gagnant Illustration édito : Antonin Gagnant Illustrateurs par ordre d’apparition : Paul Tesson, Antonin Gagnant, Guillaume Pithon, [Ka] , Jimmy Auteurs par ordre d’apparition : Paul Tesson, Pénélope Corps, Camille Gagnant, Cathy Garcia-Canalès, [Ka], Heptanes Fraxion, L’animelle, Guillaume Jumel, Patrick Boutin, Pascal Dandois Impression : comme on peut tavu Contact : hazardzone.editions@gmail.com https://www.facebook.com/pages/Hazard-Zone/835224186537846


ABRI D’ÉDITION POUR AUTEURS FRANCOPHONES

Hazard Zone Fanzine #3  
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